Vingt kilos sous le béton
Par Marcus V. — Polar
Quai d’Ivry. La pluie tombe de biais. Elle frappe le goudron froid. Les grues de la Tour Hekla découpent le ciel. Le métal grince sous les rafales. L’obscurité est totale. Seuls les projecteurs de chantier percent le noir. Ils projettent des ombres longues sur le gravier. Vargas coupe le contact de ...
03:12 - Le Trou
Quai d’Ivry. La pluie tombe de biais. Elle frappe le goudron froid. Les grues de la Tour Hekla découpent le ciel. Le métal grince sous les rafales. L’obscurité est totale. Seuls les projecteurs de chantier percent le noir. Ils projettent des ombres longues sur le gravier. Vargas coupe le contact de son utilitaire. Le moteur diesel claque deux fois. Le silence revient. Il reste assis derrière le volant. Il observe le terrain. Ses yeux balayent la zone de fouille. Douze mètres de profondeur. Un trou béant dans la terre de Paris.
Vargas descend du véhicule. Ses bottes s’enfoncent dans la boue. Il remonte le col de son bleu de travail. Le froid mord la peau de son cou. Il marche vers le centre du chantier. Trois masses sombres gisent sur le sol. Elles ne bougent pas. Vargas s’arrête à deux mètres. Il sort une lampe torche de sa poche. Le faisceau est blanc. Il balaie le premier corps. Un homme jeune. Vingt ans maximum. Il porte un blouson de cuir noir. Le sang a saturé le vêtement. Une plaie d'entrée sous l'oreille gauche. Calibre neuf millimètres. La sortie a pulvérisé la mâchoire droite. Le gravier boit le liquide visqueux.
Vargas déplace le faisceau. Le deuxième braqueur est plus loin. Il est tombé face contre terre. Ses bras sont écartés. Il ressemble à un oiseau mort. Vargas ne s'approche pas. Il connaît le métier. Il cherche le troisième homme. Le veilleur de nuit. Il est adossé à une pile de parpaings. Son uniforme bleu est déchiré. Ses yeux sont ouverts. Ils fixent le vide. Vargas note l'absence de lutte. L'exécution a été rapide. Professionnelle.
Le nettoyeur se tourne vers le coffre de chantier. L'acier est éventré. Les bords de la coupure sont tordus. Ils sont noirs de suie. Une lance thermique a fait le travail. La température est montée à trois mille degrés. Le métal a coulé comme de la cire. Vargas approche sa main. La paroi dégage encore de la chaleur. L'intérieur est vide. Les vingt kilos de coke ont disparu. Il ne reste que des débris de plastique.
Vargas regarde sa montre. 03h15. La toupie à béton arrive à 05h00. Il dispose de cent cinq minutes. Le calcul est simple. Il doit effacer les traces. Il doit faire disparaître la viande. Le béton recouvrira tout sous une dalle épaisse. Douze mètres de pression stabiliseront les secrets. Personne ne creusera ici avant un siècle.
Il retourne à son utilitaire. Ses pas sont lourds. Il ouvre les portes arrière. L'odeur de la gomme et du gasoil s'échappe. Des sacs de vingt-cinq kilos sont empilés. Chaux vive. Il en saisit un. Il le charge sur son épaule droite. Le papier craque. La poussière blanche s'échappe par une déchirure. Elle pique ses narines. Vargas ne tousse pas. Il porte le sac jusqu'au premier corps. Il le dépose au sol. Il répète l'opération six fois. Deux sacs par cadavre. C'est la dose technique nécessaire.
Il sort un cutter de sa ceinture. La lame brille sous les projecteurs. Il entaille le premier sac. La poudre se déverse sur le braqueur au cuir noir. Elle recouvre le visage. Elle comble la plaie de la mâchoire. Vargas vide le deuxième sac sur le torse. La chaux réagit immédiatement à l'humidité de la pluie. Une légère vapeur s'élève. La réaction chimique commence. Les tissus organiques vont brûler. Les empreintes disparaîtront. L'ADN sera détruit par la chaleur.
Vargas passe au deuxième corps. Il travaille avec méthode. Chaque geste est précis. Il n'y a pas de place pour l'hésitation. Il vide les sacs sur le dos de l'homme. La poudre blanche dessine une silhouette fantomatique sur le gravier. Le vent disperse quelques grains. Vargas s'en moque. Le béton lavera le reste.
Il arrive devant le veilleur de nuit. Il marque une pause. Il observe l'insigne sur la poitrine. Un nom est gravé sur le plastique. "Moreau". Vargas déchire le sac. Il recouvre Moreau de blanc. Le visage disparaît sous la poussière calcaire. La vapeur monte plus haut ici. Le sang du veilleur est encore chaud. La réaction est plus vive.
Vargas range son cutter. Il retourne au fourgon. Il prend une pelle de chantier. Il revient vers les corps. Il commence à creuser superficiellement sous les cadavres. Il veut que la chaux pénètre partout. Il retourne la terre et le gravier. Le mélange est grisâtre. Il déplace les corps vers le bord du fond de fouille. Il utilise ses jambes pour pousser les masses. Les corps glissent dans la boue. Ils tombent au fond du trou de douze mètres. Le bruit de l'impact est sourd. Un craquement d'os. Un éclaboussement d'eau stagnante.
Vargas descend par l'échelle métallique. Ses mains gantées agrippent les barreaux froids. Il arrive en bas. L'odeur de terre mouillée est étouffante. Les pompes de relevage ronronnent dans un coin. Elles rejettent l'eau d'infiltration. Vargas traîne les trois corps vers le centre de la future dalle. Il les aligne. Il vide les derniers restes de chaux sur eux. Il utilise la pelle pour égaliser le tas.
Il remonte à la surface. Ses muscles tirent. Son cœur bat à un rythme régulier. Il n'y a pas d'adrénaline. Juste de la fatigue. Il ramasse les sacs vides. Il les plie soigneusement. Il les jette dans le fourgon. Il prend un balai de chantier à poils durs. Il frotte le gravier là où les corps gisaient. Il efface les taches de sang. La pluie l'aide. Elle dilue le rouge. Elle entraîne les résidus vers les canalisations.
03h45. Le périmètre est propre. Vargas inspecte le coffre éventré une dernière fois. Il ramasse une douille de neuf millimètres oubliée sous une traverse. Il la glisse dans sa poche. Il regarde autour de lui. Le chantier est une carcasse de fer et de pierre. Les grues ressemblent à des potences.
Il s'approche de l'Algeco de direction. Une lumière brille à l'intérieur. Vargas sait que Messaoud est là. Il sait que l'Ingénieur attend. Il sent l'odeur du tabac froid. Il marche vers la porte en plastique gris. Ses bottes laissent des traces blanches de chaux sur les marches. Il ne les essuie pas. Il entre.
L'intérieur de l'Algeco est étroit. Un bureau en mélaminé. Des plans de masse épinglés aux parois. Une cafetière entartrée crépite sur une étagère. Messaoud est assis sur une chaise pliante. Il tient son épaule droite. Son visage est livide. La sueur perle sur son front. Il respire par saccades. L'Ingénieur est debout près de la fenêtre. Son imperméable jaune brille. Il ne regarde pas Messaoud. Il regarde la pluie.
Vargas ferme la porte. Le bruit du chantier s'atténue.
— C’est fait, dit Vargas.
Sa voix est rauque. Elle n'exprime rien.
L'Ingénieur se retourne. Il ajuste ses lunettes. Son regard est sec.
— Les corps ? demande l'Ingénieur.
— Au fond. Sous la chaux.
— La came ?
Vargas secoue la tête.
— Le coffre est vide. Lance thermique. Ils savaient ce qu'ils cherchaient.
Messaoud gémit. Il serre son épaule plus fort.
— J'ai rien dit, lâche Messaoud. Ils sont arrivés de nulle part.
Vargas observe le jeune homme. Il voit la peur dans ses yeux. Il voit aussi le mensonge. La sueur de Messaoud n'est pas seulement due à la douleur.
L'Ingénieur s'approche de Messaoud. Il pose une main sur son épaule valide. Le geste n'est pas amical. C'est une pression de contrôle.
— Quelqu'un a ouvert la porte, dit l'Ingénieur. Le code n'a pas été forcé.
Messaoud tremble. Il regarde Vargas. Il cherche un allié. Vargas reste immobile. Il est un outil. Un outil ne prend pas parti.
— La toupie arrive dans une heure, dit Vargas.
L'Ingénieur hoche la tête. Il sort un pistolet de la poche de son imperméable. Un Glock 17. Il le pose sur le bureau. Le métal noir luit sous le néon.
— On a un problème de fuite, dit l'Ingénieur.
Vargas regarde le pistolet. Il regarde Messaoud. Le jeune homme essaie de se lever. Sa jambe flanche. Il retombe sur la chaise.
— C'était pas moi, bafouille Messaoud. Je vous jure.
Vargas ne répond pas. Il pense à sa fille. Il pense au coût de la chambre d'hôpital. Il pense aux vingt kilos de coke. Quelqu'un les a. Quelqu'un va mourir pour ça.
L'Ingénieur désigne le pistolet.
— Vargas. Finis le nettoyage.
Vargas ne bouge pas. Il évalue la situation. Il voit le reflet de l'Ingénieur dans la vitre. L'homme est calme. Trop calme.
— Je nettoie les traces, dit Vargas. Je ne fais pas les trous.
L'Ingénieur sourit. C'est un mouvement de lèvres sans chaleur.
— Le trou est déjà fait, Vargas. Douze mètres de profondeur.
Vargas regarde sa montre. 04h10. Le temps s'écoule. La pluie redouble d'intensité. Elle frappe le toit en tôle de l'Algeco. Le son est celui d'une mitrailleuse.
Vargas s'approche du bureau. Il prend le Glock. Le poids est équilibré. Il vérifie le chargeur. Plein. Il engage une cartouche dans la chambre. Le clic métallique est net. Messaoud commence à pleurer. Les larmes tracent des sillons propres sur ses joues sales. Vargas ne ressent rien. Il voit une tâche technique. Un obstacle entre lui et son paiement.
Il saisit Messaoud par le col. Il le lève de force. Le jeune homme hurle de douleur. Son épaule démise craque. Vargas le traîne vers la porte.
— Dehors, ordonne Vargas.
Ils sortent sous l'averse. Le froid saisit Messaoud. Il grelotte violemment. Vargas le pousse vers le bord de la fouille. Ils marchent sur le gravier. Les traces de sang ont disparu. La chaux a fait son œuvre.
Arrivés au bord du gouffre, Vargas lâche Messaoud. Le jeune homme tombe à genoux. Il regarde le fond. Il voit les formes blanches sous la pluie. Ses complices. Le veilleur.
— S'il te plaît, souffle Messaoud.
Vargas lève le bras. Il aligne les organes de visée sur la nuque de Messaoud. Son doigt repose sur la détente. Il sent la résistance du ressort.
— Qui a la came ? demande Vargas.
Messaoud ne répond pas. Il sanglote.
Vargas appuie.
Le coup part. La détonation est étouffée par le bruit des pompes. Messaoud bascule en avant. Il rejoint les autres au fond du trou.
Vargas range le pistolet dans sa ceinture. Il regarde le ciel. Une lueur grise apparaît à l'est. L'aube arrive. Le bruit d'un moteur lourd résonne au loin. Un camion. La première toupie.
Vargas redescend l'échelle. Il a encore un sac de chaux. Le dernier. Il le vide sur Messaoud. La poudre blanche recouvre le sang neuf.
Il remonte. Il marche vers l'entrée du chantier. Il ouvre la grille. Le camion de béton manœuvre. Le conducteur fait un signe de la main. Vargas répond d'un geste bref. Le tambour de la toupie tourne. Le mélange de ciment et de gravats est prêt.
Vargas regarde l'Ingénieur sortir de l'Algeco. L'homme en jaune s'arrête au bord de la fouille. Il observe le fond. Il semble satisfait.
Le bras de la pompe à béton se déploie. Il survole le trou. Le premier jet de béton gris s'écoule. Il tombe lourdement sur les corps. Il les recouvre. Il les écrase. La dalle commence à se former. Centimètres par centimètres. Le secret de la Tour Hekla est scellé.
Vargas retourne à son utilitaire. Il monte à bord. Il démarre. Il quitte le Quai d'Ivry. Ses mains ne tremblent pas sur le volant. Il a du travail demain. Il a une facture à payer. La pluie continue de tomber sur Paris. Elle ne lave rien. Elle cache seulement la poussière.
L’Épaule de Messaoud
Messaoud s'enfonce dans l'ombre de la pelle mécanique. Le métal froid de la chenille presse son dos. La boue sature le bas de son pantalon. Son bras gauche pend inutilement le long de son flanc. La main est livide. Les doigts ne répondent plus. La pluie tape sur son crâne nu. Elle ruisselle dans son cou. Il respire par la bouche. Un sifflement court sort de ses poumons à chaque expiration. La douleur est une barre de fer chauffée à blanc. Elle traverse son épaule. Elle irradie jusque dans sa mâchoire.
Vargas approche. Ses bottes de sécurité écrasent le gravier humide. Le bruit est régulier. Méthodique. Vargas ne court jamais. Il économise ses mouvements. Il s'arrête à deux mètres de Messaoud. Il observe la silhouette affalée. L'épaule gauche du gamin forme une bosse anormale sous le nylon de sa veste. L'articulation est décentrée. La tête de l'humérus pousse contre la peau. Le tissu est tendu à rompre.
Messaoud tremble. Ses dents claquent bruyamment. Ce n'est pas le froid. C'est le choc. Ses yeux roulent dans leurs orbites. Il cherche de l'air. Vargas sort une lampe torche de sa poche latérale. Il l'allume. Le faisceau blanc frappe le visage de Messaoud. Les pupilles sont dilatées. Elles occupent presque tout l'iris. La sueur se mélange à la pluie sur ses tempes. Elle pique ses yeux. Il ne cligne pas des paupières.
Vargas pose la lampe sur le capot moteur de l'engin. La lumière éclaire la zone de travail. Il ne pose pas de question. Il connaît les symptômes. Il retire ses gants de cuir. Ses mains sont calleuses. Ses articulations sont épaisses. Il attrape le poignet de Messaoud. Le gamin pousse un gémissement aigu. Vargas ignore le son. Il palpe le bras. Le membre est froid. La circulation est entravée.
Vargas se place face à lui. Il écarte les jambes pour stabiliser son centre de gravité. Il place son pied droit contre le châssis métallique de la pelleteuse. Il cherche un appui solide. Ses doigts se referment sur l'avant-bras de Messaoud. La poigne est ferme. Elle ne laisse aucune marge de manœuvre. Il sent le pouls rapide et irrégulier sous la peau fine du poignet.
Messaoud tente de reculer. Son dos frappe le pneu massif de l'engin de chantier. Il n'y a pas d'issue. Le gamin ouvre la bouche pour supplier. Vargas ne le regarde pas dans les yeux. Il fixe l'épaule. Il visualise les tendons. Il voit les ligaments étirés. Il anticipe la résistance des muscles contractés par la peur.
Vargas tire. Il exerce une tension axiale continue. Il utilise le poids de son propre corps. Messaoud se cambre violemment. Son dos quitte le pneu. Ses muscles se raidissent. Il cherche une inspiration qu'il ne trouve pas. Vargas maintient la traction. Il ne relâche rien. Il pivote lentement le bras vers l'extérieur. L'angle est précis. Technique.
Un craquement sec résonne sous la carcasse de la machine. Le bruit est celui d'une branche morte qui casse. L'os glisse contre la glène. Il retrouve son logement naturel. Messaoud s'effondre instantanément. Son front frappe le caoutchouc dur du pneu. Le cri reste bloqué dans sa gorge pendant deux secondes. Puis il sort. C'est un râle sourd. Un hurlement animal qui se perd dans le bruit de la pluie.
Vargas lâche le bras. Il ne soutient pas le gamin. Messaoud glisse dans la boue. Il ramène son bras valide contre sa poitrine. Il pleure sans bruit. Les larmes tracent des sillons propres sur ses joues sales. Vargas récupère sa lampe torche. Il vérifie sa montre. Trois heures vingt-deux. Le temps s'écoule. La toupie à béton est en route. Elle n'attendra pas.
Vargas observe le fond de la fouille. Les projecteurs halogènes écrasent les reliefs du chantier. La boue ressemble à du plomb fondu. Les parois de béton banché suintent. L'eau s'accumule au pied des armatures en fer à béton. Les pompes de relevage tournent à plein régime. Leur ronronnement est le seul rythme du chantier. L'odeur de gazole brûlé stagne dans l'air humide. Elle se mélange à l'effluve âcre de la chaux.
Vargas ramasse une sangle de levage qui traîne. Il la jette à Messaoud. Le gamin ne bouge pas. Il regarde ses mains. Il vérifie qu'elles sont encore là. Vargas s'accroupit. Il saisit Messaoud par le col de sa veste. Il le redresse sans effort apparent. Le gamin est léger. Il manque de substance.
"Lève-toi," dit Vargas.
Sa voix est monocorde. Elle n'exprime ni colère ni compassion. C'est un constat. Un ordre technique. Messaoud vacille sur ses jambes. Il s'appuie contre la carrosserie de la pelleteuse. Son épaule ne fait plus la bosse. La silhouette est redevenue normale. La douleur aiguë a laissé place à un élancement sourd. Une pulsation qui bat au rythme de son cœur.
Vargas désigne les corps près du coffre éventré. Les deux braqueurs sont étalés sur le gravier. Le veilleur de nuit est un peu plus loin. Le sang a déjà bruni sous la pluie. Il se dilue dans les flaques. Il forme des auréoles sombres sur le sol gris. La lance thermique gît à côté du coffre. Le métal est encore chaud. Il grésille sous les gouttes d'eau.
"On a quatre-vingt-dix minutes," reprend Vargas.
Il pointe le fond de la fouille. Là où la dalle doit être coulée. L'emplacement est prêt. Le ferraillage forme un quadrillage serré. Un piège d'acier. Vargas marche vers le premier cadavre. Il le saisit par les chevilles. Il tire. Le corps laisse une traînée dans la boue. Le bruit du tissu sur le gravier est un frottement sec.
Messaoud regarde ses mains trembler. Il ne bouge pas. Il fixe le sang sur le sol. Vargas s'arrête. Il se tourne vers lui. La lumière de la lampe torche accroche la cicatrice sur sa mâchoire. Le trait est net. Une ligne blanche sur la peau tannée.
"La toupie arrive à cinq heures," dit Vargas. "Si les corps ne sont pas dessous, tu seras dedans."
Messaoud comprend. L'instinct de survie prend le dessus sur la douleur. Il s'approche du deuxième corps. Il utilise son bras valide pour saisir une manche. Il tire. Ses muscles hurlent. Il serre les dents jusqu'à se faire mal aux gencives. Il ne dit rien. Il n'y a plus rien à dire.
Vargas continue son travail. Il déplace les masses inertes avec une efficacité de machine. Il range les outils. Il ramasse les douilles. Il efface les preuves de la lutte. Chaque geste est calculé pour minimiser l'effort. Chaque seconde est comptée.
La pluie redouble d'intensité. Elle frappe les casques de chantier entreposés près de l'Algeco. Le bruit est celui d'une mitrailleuse lointaine. Le vent s'engouffre dans la structure de la Tour Hekla. Il siffle entre les poutres d'acier. C'est un son lugubre. Un avertissement.
Vargas s'arrête un instant. Il regarde vers l'entrée du chantier. Les grilles sont fermées. Les chaînes sont en place. Derrière, Paris dort. Les lumières de la ville sont floues derrière le rideau de pluie. Le quai d'Ivry est désert. Seul le bruit des pompes brise le silence.
Il revient vers Messaoud. Le gamin a réussi à traîner le corps jusqu'au bord du ferraillage. Il est à bout de souffle. Il s'appuie sur ses genoux. Vargas passe à côté de lui. Il ne l'aide pas. Il attrape le corps par la ceinture et le bascule dans le trou. Le choc est sourd. Le cadavre s'encastre entre les barres de fer.
Vargas regarde sa montre. Trois heures quarante-cinq. Le planning est respecté. Il reste la came à trouver. Les vingt kilos de coke. Ils ne sont pas dans le coffre. Ils ne sont pas sur les corps. Vargas balaie la zone avec sa lampe. Le faisceau fouille les moindres recoins. Il s'arrête sur une caisse à outils en plastique noir. Elle est posée derrière un tas de sacs de ciment.
Il s'approche. Il ouvre le couvercle. Les briques de poudre blanche sont là. Elles sont emballées dans du plastique transparent. Elles brillent sous la lumière artificielle. Vargas referme la caisse. Il la soulève. Elle est lourde. C'est le poids de la survie.
Messaoud regarde la caisse. Ses yeux brillent d'une lueur cupide. La peur s'efface un instant devant l'appât du gain. Vargas le remarque. Il ne dit rien. Il sait que la trahison est une question de secondes. Il sait aussi qu'un homme avec une épaule remise ne peut pas se battre.
Vargas se dirige vers son utilitaire garé près de la rampe d'accès. Il pose la caisse sur le siège passager. Il verrouille la portière. Il revient vers le centre du chantier. Il reste les traces de sang à nettoyer. Il reste le veilleur de nuit à déplacer.
Le ciel commence à virer au gris sale. L'aube approche. Elle n'apportera pas de lumière. Juste une visibilité accrue sur le désastre. Vargas ramasse une pelle. Il commence à jeter du gravier propre sur les taches les plus sombres. Il travaille vite. Ses mouvements sont fluides.
Messaoud l'observe. Il se tient l'épaule. Il a compris qu'il n'est qu'un accessoire dans le plan de Vargas. Une pièce interchangeable. Il regarde le fond de la fouille. Les corps sont invisibles maintenant. Ils attendent leur linceul de béton.
Vargas s'arrête. Il tend la pelle à Messaoud.
"Finis ça," ordonne-t-il.
Vargas se dirige vers l'Algeco de direction. Il doit vérifier les caméras de surveillance. Il doit s'assurer que l'Ingénieur ne verra que ce qu'il doit voir. Des ouvriers qui préparent le coulage. Un chantier propre. Une dalle parfaite.
Le bruit d'un moteur lourd résonne au loin. C'est un grondement de basse fréquence. Il fait vibrer le sol. La première toupie arrive. Elle remonte le quai d'Ivry. Vargas ne presse pas le pas. Il sait qu'il est dans les temps. Il a toujours été dans les temps.
Il entre dans l'Algeco. L'odeur de café froid et de tabac froid l'accueille. Il s'assoit devant les moniteurs. Il regarde les images en noir et blanc. Il voit Messaoud qui s'acharne sur le gravier. Il voit la silhouette massive du camion qui s'arrête devant la grille.
Vargas appuie sur le bouton d'ouverture. Les moteurs électriques gémissent. La grille coulisse. Le camion s'engage sur le chantier. Ses phares balaient la zone. Ils illuminent la pluie. Ils illuminent Messaoud qui se fige.
Vargas se lève. Il ajuste son bleu de travail. Il sort de l'Algeco. Il marche vers le camion. Le conducteur descend. Il porte un gilet orange fluorescent. Il baille.
"Salut," dit le conducteur. "On coule où ?"
Vargas désigne le fond de la fouille.
"Là-bas," répond-il. "Tout au fond."
Le conducteur hoche la tête. Il manœuvre son engin. Le tambour commence à tourner plus vite. Le mélange de ciment, de sable et d'eau se prépare. C'est une pâte grise. Une pâte lourde. Elle va tout effacer.
Vargas regarde Messaoud. Le gamin est pétrifié. Il regarde le bras de la pompe se déployer. Il regarde la mort qui arrive sous forme liquide. Vargas s'approche de lui. Il pose une main sur son épaule valide.
"C'est fini," dit-il.
Messaoud ne répond pas. Il regarde le premier jet de béton tomber dans le trou. Le bruit est celui d'une avalanche de boue. Il recouvre les corps. Il remplit les interstices. Il scelle le destin de ceux qui sont dessous.
Vargas se détourne. Il a une facture à payer. Il a une fille qui attend. Le reste n'est que de la technique. Le reste n'est que du béton.
Le Vide
Vargas s'agenouille dans la boue. Le coffre de chantier gît sur le flanc. L'acier est tordu par la chaleur. La lance thermique a laissé des bavures noires. Il glisse ses doigts dans la fente. Le métal brûle encore la peau. Il tire sur le couvercle. Le mécanisme de verrouillage est rompu. Le couvercle bascule avec un bruit sourd. Vargas regarde à l'intérieur. Le fond est vide. Il n'y a pas de briques de poudre. Il n'y a pas de plastique transparent. Juste une odeur de fer brûlé.
Vargas se redresse. Ses articulations craquent. Il ajuste son bleu de travail. Il regarde Messaoud. Le gamin se tient à cinq mètres. Il serre son épaule gauche contre son torse. Son visage est une tache pâle dans l'ombre. La sueur coule sur ses tempes. Elle trace des lignes propres dans la poussière.
"Rien," dit Vargas.
Sa voix est plate. Elle ne porte aucune émotion. C'est un constat technique. Messaoud ne bouge pas. Ses yeux fixent le coffre ouvert. Ses pupilles sont dilatées.
"C'est impossible," dit Messaoud.
Sa voix tremble. C'est un mauvais signe. Les menteurs tremblent souvent. Vargas marche vers lui. Ses bottes s'enfoncent dans le gravier humide. Chaque pas produit un craquement sec. Il s'arrête à un mètre du gamin. Il sent l'odeur de la peur. Elle est acide. Elle se mélange à l'odeur du gazole.
"Vingt kilos," dit Vargas. "Ça ne s'évapore pas."
Messaoud baisse les yeux. Il regarde ses chaussures de sécurité. Elles sont couvertes de boue grise. Il déglutit avec difficulté. Sa pomme d'Adam monte et descend.
"Ils ont dû les prendre," bafouille Messaoud. "Le commando. Avant de partir."
Vargas observe les traces au sol. Il y a des empreintes de bottes lourdes. Des semelles à crampons. Il y a aussi des taches de sang. Le sang est sombre. Presque noir sous les projecteurs halogènes. Il suit une traînée rouge jusqu'au bord de la fouille.
"Le coffre a été ouvert après la fusillade," dit Vargas.
Il désigne les projections de sang sur le flanc du métal. Les gouttes sont nettes. Elles n'ont pas été essuyées par le couvercle. Le coffre était fermé quand les corps sont tombés. Il a été ouvert ensuite.
"Je ne sais pas," dit Messaoud.
Il recule d'un pas. Il manque de trébucher sur une barre d'armature. Vargas ne le quitte pas des yeux. Il analyse la posture du gamin. L'épaule démise. Le poids du corps sur la jambe droite. La main valide qui tremble.
"Tu as ouvert la porte," dit Vargas.
Ce n'est pas une question. C'est une conclusion. Messaoud secoue la tête violemment.
"Non. Ils ont forcé l'entrée."
Vargas se détourne. Il marche vers la paroi de béton banché. L'humidité suinte des joints. Il pose sa main sur la surface froide. Le béton est brut. Il est honnête. Il ne cache rien avant d'être coulé.
"La serrure du portail est intacte," dit Vargas. "Le veilleur avait les clés. Il est mort avec."
Vargas ramasse une douille de neuf millimètres. Il l'examine. C'est du laiton. Marquage OTAN. Il la glisse dans sa poche de poitrine. Il regarde sa montre. 03h25. Le temps se comprime. La toupie à béton est en route. Elle quitte la centrale d'Ivry. Elle sera là dans quatre-vingt-quinze minutes.
"Où est la came, Messaoud ?"
Le gamin ne répond pas. Il respire bruyamment. C'est un sifflement dans ses poumons. Vargas s'approche à nouveau. Il saisit le menton de Messaoud. Ses doigts sont durs comme des pinces. Il force le gamin à le regarder.
"L'Ingénieur arrive," dit Vargas. "Il n'aime pas le vide."
Messaoud ferme les yeux. Une larme roule sur sa joue. Vargas ne la voit pas. Il voit seulement une réaction physiologique au stress. Il lâche le menton. Il regarde ses propres mains. Elles sont stables.
"Ils m'ont obligé," chuchote Messaoud.
Vargas sort un couteau à enduire de sa ceinture. Il commence à gratter une tache de sang sur le sol. Le geste est méthodique. Il faut enlever le plus gros. La chaux fera le reste.
"Qui ?" demande Vargas.
"Des types du Nord. Ils savaient pour le coffre. Ils savaient pour l'heure."
Vargas continue de gratter. Le métal crisse sur le gravier. Le bruit est agaçant. Il s'arrête. Il regarde le fond de la fouille. Douze mètres de profondeur. Un trou parfait pour les secrets.
"Ils ont la came ?"
"Ils sont partis avec deux sacs. Je ne sais pas s'il y avait tout."
Vargas se lève. Il range son outil. Il regarde le ciel noir. La pluie redouble d'intensité. Elle lave les surfaces. Elle aide le travail. Mais elle ne remplit pas le coffre.
"L'Ingénieur a payé pour vingt kilos," dit Vargas. "Il veut ses vingt kilos."
Messaoud se tient les côtes. Il a mal. La douleur est physique. Elle est réelle.
"On peut dire que c'est le commando," suggère Messaoud. "On dit qu'ils ont tout pris."
Vargas regarde le gamin. Il voit un rat acculé. Un rat qui cherche un trou pour s'échapper.
"L'Ingénieur ne croit pas aux histoires," dit Vargas. "Il croit aux chiffres."
Vargas marche vers l'Algeco de direction. Ses pas sont lourds. Il pense à sa fille. Le virement doit partir demain matin. Sans l'argent, les machines s'arrêtent. Le cœur de sa fille s'arrête aussi. C'est une question de mécanique.
Il entre dans le bureau de chantier. L'air est saturé d'odeur de café froid et de tabac. Il cherche le registre des livraisons. Il trouve le classeur bleu. Il le feuillette. Ses doigts tournent les pages avec précision.
Messaoud reste sur le seuil. Il n'ose pas entrer. Il regarde Vargas travailler.
"Qu'est-ce que tu fais ?" demande le gamin.
"Je cherche une solution technique," répond Vargas.
Il trouve la page. Livraison de sable. Livraison de gravier. Livraison d'adjuvant. Il prend un stylo bille noir. Il note un numéro de téléphone.
"On va charger les corps," dit Vargas.
"Pourquoi ?"
"Le béton arrive. On ne laisse pas de preuves."
Vargas sort de l'Algeco. Il passe devant Messaoud sans le regarder. Il se dirige vers le premier cadavre. C'est un braqueur. Un jeune homme avec une cagoule relevée. Vargas le saisit par les aisselles. Il tire. Le corps est lourd. C'est un poids mort. Il le traîne vers le centre de la future dalle.
Messaoud regarde la scène. Il ne bouge pas.
"Aide-moi," ordonne Vargas.
Messaoud s'approche en boitant. Il saisit les pieds du cadavre. Ils soulèvent le corps. Ils le déposent dans le fond de la fouille. Le bruit de la chute est sourd. C'est le bruit d'un sac de viande qui frappe la terre battue.
Vargas retourne vers le coffre. Il regarde à nouveau l'intérieur vide. Le vide est un problème. Le vide attire l'attention. Il faut combler le vide.
"Le commando n'est pas reparti par le portail," dit Vargas.
Il pointe une zone d'ombre derrière la grue. La clôture de chantier est découpée. Le grillage est replié vers l'extérieur.
"Ils sont passés par là," dit Messaoud.
Vargas examine la découpe. Elle est nette. Faite avec une pince monseigneur. Il regarde le sol. Pas de traces de pneus de ce côté. Juste des empreintes de pas qui s'arrêtent net.
"Ils n'avaient pas de véhicule ici," dit Vargas.
Il se tourne vers Messaoud. Le gamin évite son regard. Vargas comprend. La came n'est pas partie. Elle est encore sur le chantier. Elle est cachée quelque part.
"Où est-elle, Messaoud ?"
La voix de Vargas est basse. Elle est dangereuse.
"Je te jure, Vargas. Ils l'ont prise."
Vargas sort son arme. Un Glock 17. Il ne le pointe pas sur Messaoud. Il vérifie simplement le chargeur. Le clic du métal est net. Il range l'arme dans son dos.
"Le béton va tout recouvrir," dit Vargas. "Si la came est dessous, elle est perdue."
Messaoud tressaille. Son regard glisse vers la cuve à gazole. C'est un réservoir d'acier de deux mille litres. Il est posé sur des parpaings.
Vargas marche vers la cuve. Il frappe le métal avec sa lampe torche. Le son est mat. La cuve est pleine. Il regarde le bouchon de vidange. Il y a des traces de doigts dans la graisse.
"Ouvre-la," dit Vargas.
Messaoud ne bouge pas. Il semble pétrifié. Vargas saisit une clé à molette sur un établi. Il dévisse le bouchon. Une odeur de gazole envahit l'espace. Il plonge une tige de fer dans le réservoir. Il heurte quelque chose de solide. Quelque chose qui ne devrait pas être là.
Il retire la tige. Elle est couverte de liquide gras. Il accroche l'objet au fond. Il tire. Un sac en plastique noir apparaît. Il est scellé avec du ruban adhésif.
Vargas pose le sac sur le sol. Il l'ouvre avec son couteau. Les briques de poudre blanche sont là. Elles brillent sous la lumière crue.
"Tu voulais doubler tout le monde," dit Vargas.
Messaoud recule. Il lève ses mains.
"C'était pour nous, Vargas. Pour ta fille. Pour ma peau."
Vargas regarde les briques. Il regarde le gamin. Il regarde sa montre. 04h10. La toupie est dans le quartier. On entend le grondement du moteur au loin.
"Le mensonge est une erreur de calcul," dit Vargas.
Il ramasse le sac. Il le porte vers l'Algeco. Messaoud le suit. Il supplie. Il parle de liberté. Il parle d'argent. Vargas n'écoute pas. Il calcule le volume nécessaire pour boucher le trou.
Il dépose le sac sur le bureau. Il se tourne vers Messaoud.
"Nettoie le sang," dit Vargas. "Maintenant."
Messaoud s'exécute. Il prend un seau et une brosse. Il frotte le béton. Il frotte pour sa vie. Vargas le regarde faire. Il ne ressent rien. Ni colère, ni pitié. Juste la nécessité de finir le travail.
Le grondement du camion devient plus fort. Les phares balaient le haut de la fouille. La lumière passe sur les visages. Elle révèle la fatigue. Elle révèle la trahison.
Vargas sort de l'Algeco. Il fait signe au conducteur. Le camion manœuvre. Le tambour tourne. La pâte grise est prête.
"On coule," dit Vargas.
Le premier jet de béton tombe. Il recouvre le premier corps. Il remplit le vide. Le mensonge est scellé. Vargas regarde le mélange s'étaler. C'est propre. C'est définitif.
Messaoud s'arrête de frotter. Il regarde le béton monter. Il sait que le vide est rempli. Mais il sait aussi que Vargas n'oublie jamais une erreur de calcul.
Vargas s'éloigne vers sa voiture. Il ne se retourne pas. Il n'y a plus rien à voir. Juste une dalle grise qui durcit dans le froid de novembre.
Le travail est fini. Le vide est comblé. La mort est une fondation solide.
L’Imperméable Jaune
L'imperméable jaune claque contre les jambes de l'Ingénieur. Le plastique siffle à chaque pas. Il descend la rampe de terre battue. Ses chaussures de sécurité sont neuves. Le cuir noir brille sous les projecteurs halogènes. Il ne glisse pas. Il ne trébuche pas. Il marche avec une précision de métronome. Vargas l'observe depuis le fond de la fouille. Il tient une pelle à bout de bras. Messaoud lâche son balai de chantier. L'eau boueuse stagne autour de ses bottes en caoutchouc.
L'Ingénieur s'arrête à trois mètres. Il ne salue personne. Il lève son poignet gauche. Le cadran de sa montre reflète la lumière crue. Il tape sur le verre avec son index. Le geste est sec.
« Quatre-vingts minutes », dit l'Ingénieur.
Sa voix est un rasoir. Elle coupe le bruit des pompes de relevage. Vargas crache un filet de salive brune. Il ne répond pas. Il regarde l'imperméable jaune. La couleur hurle dans le gris du chantier. C'est une cible mouvante.
« Le produit », ordonne l'Ingénieur.
Il ne regarde pas les cadavres. Les trois corps gisent près de la paroi banchée. Le sang s'est dilué dans la pluie. Il forme une nappe rosâtre sur le gravier. Les braqueurs ont les yeux ouverts. Le veilleur de nuit est replié sur lui-même. Une masse de viande inutile.
Vargas désigne le coffre de chantier. L'acier est noirci par la lance thermique. Les bords sont tordus comme de la dentelle brûlée. Le coffre est vide.
« On cherche », dit Vargas.
L'Ingénieur fait un pas en avant. Il évite une flaque d'huile de décoffrage. Il s'approche de Messaoud. Le gamin tremble. Sa mâchoire claque. Une goutte de sueur roule le long de sa tempe. Elle se perd dans le col de son blouson trempé. L'Ingénieur le dévisage. Son regard est un scanner thermique. Il cherche la faille. Il cherche le mensonge.
« Le béton n'attend pas », reprend l'Ingénieur. « La toupie est en haut. Le chauffeur a ses ordres. À cinq heures, on coule. Avec ou sans la came. Avec ou sans vous. »
Vargas serre le manche de sa pelle. Ses jointures blanchissent. Il connaît la musique. L'Ingénieur n'est pas un homme de terrain. C'est un comptable de la mort. Il calcule les pertes et les profits. Un mètre cube de béton coûte moins cher qu'un kilo de coke.
Messaoud recule. Son épaule démise le fait souffrir. Il porte sa main gauche à son bras droit. Il gémit. Le son est étouffé par le vrombissement d'un compresseur.
« Fouille le local technique », dit Vargas à Messaoud.
Le gamin ne bouge pas. Il fixe l'Ingénieur. L'homme à l'imperméable jaune sort un stylo de sa poche de poitrine. Il note quelque chose sur un carnet de chantier. Il coche une case. C'est un geste administratif. C'est une condamnation.
Vargas marche vers le premier cadavre. Il s'accroupit. Ses genoux craquent. Il fouille les poches du braqueur. Il sort un chargeur de pistolet vide. Un paquet de chewing-gums. Un ticket de métro. Il jette tout dans la boue. Il passe au deuxième corps. Rien.
L'Ingénieur regarde sa montre à nouveau. Soixante-dix-huit minutes.
« Le temps s'écoule, Vargas », dit l'Ingénieur. « La dalle doit être parfaite. Pas de bulles d'air. Pas d'impuretés. Juste du béton plein. »
Vargas se relève. Il sent l'odeur de la chaux. Elle lui brûle les sinus. Il regarde la paroi de la fouille. Douze mètres de vide au-dessus de leurs têtes. Les parois suintent. L'eau de pluie s'infiltre par les joints de dilatation. C'est un tombeau à ciel ouvert.
Il se dirige vers la pompe de relevage. Le tuyau d'évacuation recrache une eau saumâtre. Le moteur de la pompe hoquette. Vargas donne un coup de botte dans le carter en métal. Le bruit change de fréquence. Il plonge la main dans le bassin de rétention. L'eau est glacée. Elle lui engourdit le bras jusqu'au coude.
Ses doigts rencontrent une surface lisse. Du plastique épais. Il tire. Un sac de sport noir émerge de la vase. Il est lourd. L'eau ruisselle sur la toile synthétique. Vargas pose le sac sur un tas de ferraille. Il ouvre la fermeture Éclair.
Les pains de poudre sont là. Emballés sous vide. Le plastique brille sous les halogènes. Vargas les compte. Un. Deux. Cinq. Dix.
« Il en manque dix », dit l'Ingénieur.
Il n'a pas bougé. Il observe la scène depuis son îlot de propreté. Il ne se salit pas les mains. Il ne se salit jamais.
Vargas regarde Messaoud. Le gamin a le visage décomposé. Il regarde le sac. Il regarde la rampe. Il cherche une issue. Il n'y en a pas. En haut, une silhouette apparaît. Un homme en treillis. Il tient un fusil à pompe. Le canon pointe vers le fond du trou.
« Où est le reste ? » demande Vargas.
Sa voix est basse. C'est une menace physique. Messaoud secoue la tête. Il recule encore. Il bute contre un treillis soudé. L'acier lui griffe le mollet. Il ne sent rien. La peur anesthésie la douleur.
L'Ingénieur soupire. Il range son carnet. Il ajuste son imperméable.
« Soixante-quinze minutes », annonce-t-il. « Le camion manœuvre. »
Le bruit du moteur diesel s'intensifie. On entend le bip de recul de la toupie. Un son strident. Régulier. Une alarme de fin de vie. Le tambour du camion tourne. Il brasse la pâte grise. Vingt tonnes de roche liquide prêtes à tout recouvrir.
Vargas saisit Messaoud par le cou. Il le soulève de terre. Le gamin bat l'air de ses jambes. Ses bottes frappent le vide. Vargas le plaque contre la paroi de béton froid.
« Parle », dit Vargas. « Maintenant. »
Messaoud étouffe. Ses yeux roulent dans leurs orbites. Il désigne du doigt la cabine de la grue à tour. Elle surplombe le chantier à cinquante mètres de hauteur. La flèche d'acier découpe le ciel noir.
Vargas lâche le gamin. Messaoud s'effondre dans la boue. Il tousse. Il crache.
« Dans la cabine ? » demande Vargas.
Messaoud hoche la tête. Il ne peut plus parler. Sa gorge est serrée par la terreur.
L'Ingénieur regarde la grue. Il fait un signe de la main vers le haut. L'homme au fusil à pompe disparaît de la crête. Il se dirige vers l'échelle de la grue.
Vargas ramasse le sac de sport. Il le tend à l'Ingénieur. L'homme en jaune ne le prend pas. Il désigne le sol.
« Gardez-le », dit l'Ingénieur. « Vous le monterez quand le compte sera bon. En attendant, préparez le terrain. Les corps dans le fond de fouille. Sous le treillis. »
Vargas attrape les chevilles du premier braqueur. Il tire. Le corps laisse un sillage sombre dans la boue. Il le balance dans l'angle mort de la dalle. Là où le béton sera le plus épais. Il revient pour le deuxième. Puis pour le veilleur de nuit.
Le travail est physique. Les muscles de Vargas brûlent. Il ne s'arrête pas. Il ne réfléchit pas. Il exécute une procédure technique. Élimination des déchets. Préparation du support.
L'Ingénieur vérifie sa montre. Soixante-dix minutes.
Le premier jet de béton tombe de la goulotte. Il s'écrase sur le sol avec un bruit de succion. La pâte grise s'étale. Elle est visqueuse. Elle dégage une chaleur chimique. La vapeur monte dans l'air froid de novembre.
Vargas prend un râteau. Il commence à répartir la masse. Il guide le flux. Le béton recouvre les chaussures du veilleur de nuit. Il remonte le long des jambes. Il remplit les cavités. Il étouffe les secrets.
L'Ingénieur observe la progression du mélange. Il hoche la tête. La consistance est bonne. L'affaissement au cône est conforme. Le chantier avance.
« Vingt kilos, Vargas », rappelle l'Ingénieur. « Ne m'obligez pas à modifier le volume de remplissage. »
Vargas continue de ratisser. Le béton est lourd. Il résiste. C'est une matière vivante qui veut devenir pierre. Vargas sent le poids de la dalle sur ses propres épaules. Il regarde Messaoud. Le gamin est assis contre la paroi. Il regarde le béton monter. Il sait qu'il fait partie du devis.
L'Ingénieur se détourne. Il remonte la rampe. Son imperméable jaune disparaît dans l'ombre. Il ne reste que le bruit du tambour qui tourne. Et l'odeur de la mort qui durcit.
Vargas plante son râteau dans la masse grise. Il attend la suite. Il attend le reste du produit. Il attend la fin du compte à rebours. Le temps est une fondation qui s'écroule.
Nettoyage à Sec
Vargas attrape les chevilles du veilleur. Quatre-vingts kilos de viande morte. Les talons tracent deux sillons dans le gravier humide. La pluie tombe. Elle ne lave rien. Une tige de fer dépasse du sol. Elle accroche la veste bleue. Le tissu se déchire. Vargas tire plus fort. Le cadavre bascule dans la fosse. Le choc est mat. Le corps disparaît dans la boue noire.
Vargas retourne vers le deuxième corps. C'est le braqueur. Il est plus léger. Vargas le prend par le col. La tête cogne contre une poutre en H. Le bruit est sec. Vargas s'arrête. Il fouille les poches du blouson. Un briquet jetable. Des clés de voiture. Un paquet de cigarettes écrasé. Il jette tout dans la fosse.
Une vibration remue la veste du mort. Vargas plonge la main dans la poche intérieure. Il sort un smartphone. L'écran brille dans l'obscurité. Un message s'affiche. "On arrive. Garde la came." Vargas regarde le texte. Il regarde Messaoud. Le gamin tremble contre la paroi. Sa main gauche soutient son épaule droite. Ses yeux sont larges. Il respire par la bouche.
Vargas pose le téléphone sur un bloc de béton. Il prend une masse de quatre kilos. Il frappe. L'écran explose. Les cristaux liquides coulent comme du sang noir. Vargas ramasse les débris. Il les disperse dans le fond de fouille. Il attrape le braqueur par les aisselles. Il le traîne sur dix mètres. Le fer à béton déchire le jean. La peau frotte sur le gravier. Vargas bascule le corps. Un deuxième plouf étouffé.
Vargas prend une pelle de chantier. Il gratte le sang sur le sol. Il jette les cailloux rouges dans le trou. Il répète le geste. Dix fois. Vingt fois. Ses muscles brûlent sous son bleu de travail. Il ne s'arrête pas. La toupie arrive dans soixante minutes. Le temps est une montre qui serre le poignet.
Messaoud tente de se lever. Il glisse. Ses bottes ne mordent pas dans la terre grasse. Vargas s'approche. Il ne tend pas la main. Il observe le gamin.
— Où est le sac ? demande Vargas.
Messaoud secoue la tête. Sa lèvre inférieure saigne.
— Je sais pas, Vargas. Jure. Ils l'ont pris.
Vargas attrape le bras valide de Messaoud. Il le lève. Messaoud gémit. Vargas ignore le bruit. Il tâte les vêtements du gamin. Il cherche une bosse. Un poids. Rien.
Vargas se tourne vers le troisième cadavre. Le dernier braqueur. Il gît près de la bétonnière. Son ventre est ouvert par une balle de gros calibre. Vargas utilise une bâche de protection. Il roule le mort dedans. Le plastique glisse. Vargas fait un nœud avec du fil de fer recuit. Il tire le paquet vers le bord de la dalle. Ses bottes s'enfoncent de cinq centimètres dans la boue. Il souffle. L'effort est mécanique.
Le téléphone de Vargas vibre dans sa poche. Il ne répond pas. Il connaît le rythme. L'Ingénieur attend en haut. Il surveille la rampe d'accès. Les phares de la toupie vont balayer le ciel dans moins d'une heure.
Vargas descend dans la fosse par l'échelle de meunier. Il vérifie la position des corps. Il les dispose entre les armatures en acier. Les cadavres deviennent des cales. Il recouvre les visages avec de la terre meuble. Il tasse avec ses bottes. L'odeur de la chaux monte des parois. Elle pique les narines. Elle remplace l'odeur du fer et du sang.
Vargas remonte. Il prend un balai de cantonnier. Il brosse les traces de traînage. Le gravier reprend une forme uniforme. Il vérifie les angles. Il cherche une douille. Il en trouve une sous un madrier. Neuf millimètres. Cuivre jaune. Il la met dans sa bouche. Il l'avalera plus tard.
Messaoud regarde le fond du trou. Il voit les formes sous la terre.
— On va vraiment faire ça ? demande Messaoud.
Vargas ne répond pas. Il prend un seau d'eau. Il rince la poutre en H. L'eau rose s'écoule vers les pompes de relevage. Les pompes recrachent le mélange dans les égouts d'Ivry. Le circuit est fermé.
Vargas vérifie le niveau de la dalle. Il utilise une pige laser. Le point rouge danse sur la paroi de béton banché. Il doit niveler le fond. Les corps seront sous deux mètres de béton. Personne ne creusera ici. La tour Hekla sera leur tombeau.
Le vent se lève. Il siffle entre les étais. Vargas ramasse la lance thermique. Il la range dans le coffre de chantier. Il ferme le cadenas. Il jette la clé dans la fosse. Il n'en aura plus besoin.
Vargas s'approche de Messaoud. Il sort un couteau suisse. Il coupe la manche du gamin. L'épaule est déboîtée. L'os pousse sous la peau. Vargas pose son genou sur le torse de Messaoud.
— Ne bouge pas, dit Vargas.
Il saisit le poignet. Il tire d'un coup sec vers le haut. Un craquement résonne dans le silence du chantier. Messaoud hurle. Vargas plaque sa main sur la bouche du gamin. Il attend que le cri s'éteigne.
— Travaille, dit Vargas. Prends le râteau.
Messaoud pleure sans bruit. Il prend le râteau. Il commence à égaliser la surface du gravier. Ses mouvements sont lents. Vargas surveille la route. Une lueur apparaît au bout du quai. Un moteur diesel gronde au loin. Le tambour de la toupie tourne. Le béton arrive.
Vargas vérifie ses mains. Il y a de la graisse sous les ongles. Il frotte ses paumes contre le béton brut. La peau s'irrite. Le sang des autres disparaît sous son propre sang. C'est propre.
L'Ingénieur descend la rampe. Son imperméable jaune brille sous les projecteurs halogènes. Il s'arrête à trois mètres. Il regarde la fosse. Il regarde Messaoud. Il regarde Vargas.
— Le compte est bon ? demande l'Ingénieur.
Vargas hoche la tête. Il désigne le fond du trou.
— Tout est prêt pour la coulée, dit Vargas.
L'Ingénieur sort une cigarette. Il l'allume avec un briquet en or. La flamme est stable.
— Et la marchandise ?
Vargas montre le téléphone brisé sur le bloc.
— Le commando rival a la came. Ils arrivent.
L'Ingénieur aspire la fumée. Il regarde sa montre.
— Ils ont trente minutes de retard sur le béton.
Le camion pénètre sur le chantier. Le bip de recul déchire la nuit. Le chauffeur manœuvre avec précision. La goulotte se déploie au-dessus du vide. Le premier flot de béton gris tombe. Il recouvre les armatures. Il recouvre la terre meuble. Il recouvre les secrets.
Vargas prend la règle vibrante. Il entre dans la matière liquide. Le béton monte jusqu'à ses genoux. Il guide la masse. Il sent les vibrations dans ses bras. Il sent le poids de la dalle. Messaoud reste au bord. Il regarde le gris envahir l'espace.
Vargas travaille avec méthode. Il recule à mesure que le niveau monte. Le béton lisse tout. Les aspérités disparaissent. Les visages disparaissent. La surface devient un miroir de boue grise.
L'Ingénieur sourit. Il jette son mégot dans le béton frais. Vargas le regarde s'enfoncer. La cendre disparaît instantanément. Le chantier avance. La ville grandit sur des cadavres. Vargas continue de lisser. Le temps est une fondation qui durcit.
La Trace de Chaux
Vargas lâche la règle vibrante. Le moteur thermique s'arrête. Le silence revient sur le fond de fouille. La pluie tombe toujours. Elle frappe le plastique des bâches. Vargas regarde ses bottes. Le béton gris monte jusqu'aux mollets. Il sort de la zone de coulage. Ses pas sont lourds. Il atteint le sol ferme. Le gravier crisse sous le caoutchouc.
Vargas balaie la zone avec sa lampe torche. Le faisceau traverse la brume fine. Il s'arrête sur le sol. Une ligne blanche coupe la terre noire. C'est de la chaux vive. La poudre forme une traînée irrégulière. Elle part du stock de matériaux. Elle se dirige vers la grue Potain. La grue domine le chantier. Sa flèche de soixante mètres pointe le ciel.
Vargas suit la trace. Il marche lentement. Ses yeux fixent le sol. La chaux a réagi avec l'eau. Elle bouillonne par endroits. Elle laisse des croûtes blanchâtres sur les cailloux. Vargas arrive au pied du pylône. Les montants d'acier sont froids. La graisse des engrenages sent l'huile rance.
Trois sacs de chaux reposent contre un bloc de béton. Ils sont éventrés. La poudre s'échappe des déchirures. Vargas s'accroupit. Il observe les empreintes. Des chaussures de sport. Taille quarante-deux. Les crampons sont fins. Ce ne sont pas des chaussures de sécurité. Messaoud porte des Nike.
Vargas se relève. Il regarde autour de lui. Le projecteur halogène écrase les ombres. Messaoud est accroupi derrière le groupe électrogène. Il tient son épaule gauche. Son visage est livide. La sueur brille sur son front. Il respire par la bouche. Le bruit de sa respiration est court.
Vargas avance vers lui. Messaoud essaie de se lever. Il glisse sur le sol boueux. Son dos frappe le métal du groupe. Le choc produit un son sourd. Vargas s'arrête à un mètre. Il plonge la main dans sa poche latérale. Il en sort une pince coupante. L'outil est en acier trempé. Les poignées sont gainées de plastique noir.
Vargas ne dit rien. Il saisit le bras valide de Messaoud. Le gamin veut reculer. Vargas serre le poignet. Ses doigts sont des étaux. Il force Messaoud à poser sa main droite sur un coffrage en bois. Le bois est humide. Il est couvert de résidus de ciment.
Vargas ouvre la pince. Les mâchoires brillent sous la lumière crue. Il place la lame sur l'index de Messaoud. Il vise la base de l'ongle. La cuticule est fine. Vargas appuie légèrement. La peau blanchit instantanément. Messaoud ouvre la bouche. Aucun son ne sort. Ses yeux se fixent sur l'acier.
Vargas exerce une pression constante. Les récepteurs nerveux envoient le signal. Le cerveau traite l'information. La douleur est une réaction chimique. Messaoud commence à trembler. Ses muscles se contractent violemment. Vargas maintient la main à plat. Il ne bouge pas.
Le premier filet de sang apparaît. Il est rouge vif. Il coule le long de la lame chromée. Le sang s'infiltre sous l'ongle. Vargas augmente la pression de deux kilos. La pince entame la chair. On entend un craquement sec. C'est le cartilage qui cède.
Messaoud hurle. Le cri se perd dans le vide du chantier. Vargas plaque sa main libre sur la bouche du gamin. L'odeur de tabac et de gazole sature l'air. Messaoud se débat. Ses pieds battent le gravier. Vargas reste immobile. Il est une machine. Il attend.
Vargas retire sa main de la bouche. Messaoud halète. Sa salive est mêlée de sang. Il regarde son doigt. La cuticule est arrachée. L'ongle est soulevé. Le sang coule maintenant sur le coffrage. Il forme une flaque sombre sur le bois clair.
Vargas approche son visage. Ses yeux sont des billes de verre. Il montre les sacs de chaux du menton. Il pose une question. Sa voix est monocorde. Elle n'a pas d'inflexion. Il demande où est la came. Il demande pourquoi les sacs ont bougé.
Messaoud pleure. Les larmes coulent sans sanglots. C'est une réaction lacrymale automatique. Il parle enfin. Les mots sortent dans le désordre. Il bafouille. Il avoue avoir déplacé les sacs. Il voulait cacher un sac de sport. Le sac contient cinq kilos. Il a volé une partie de la cargaison.
Vargas écoute. Il enregistre les faits. Il n'analyse pas les motivations. Seuls les chiffres comptent. Vingt kilos au départ. Quinze kilos dans le coffre. Cinq kilos sous la grue. Le compte est bon. La trahison est confirmée.
Vargas referme la pince. Il coupe net. Le bout de l'index tombe sur le gravier. Messaoud s'effondre sur le côté. Il serre sa main contre sa poitrine. Il se roule en boule. Vargas se relève. Il essuie la lame de sa pince sur son bleu de travail.
Il se dirige vers les sacs de chaux. Il écarte le premier sac. Il dégage le deuxième. Un sac de sport en nylon noir apparaît. Vargas ouvre la fermeture Éclair. Les pains de poudre blanche sont là. Ils sont scellés sous plastique. L'emballage est propre.
Vargas prend le sac de sport. Il est lourd. Il pèse exactement cinq kilos. Il retourne vers le centre de la dalle. Le béton continue de couler. La toupie déverse sa charge grise. Le niveau monte régulièrement. Les armatures de fer disparaissent.
Vargas regarde sa montre. 04h15. Il reste quarante-cinq minutes. L'Ingénieur observe la scène depuis l'Algeco. Sa silhouette se découpe derrière la vitre. Il ne bouge pas. Il attend le résultat final.
Vargas jette le sac de sport dans le béton frais. La masse liquide l'engloutit. Le nylon noir disparaît sous le gris. Vargas reprend la règle vibrante. Il actionne l'interrupteur. Les vibrations parcourent ses bras. Elles remontent jusqu'à ses épaules.
Il lisse la surface. Il efface les remous. Le béton devient une nappe parfaite. Il recouvre la trahison. Il recouvre le vol. Messaoud est toujours au pied de la grue. Il ne bouge plus beaucoup. Le sang s'arrête de couler avec le froid.
Vargas travaille avec précision. Chaque geste est calculé. Il recule vers le bord de la fouille. La dalle est presque terminée. Elle est lisse comme une pierre tombale. Sous le béton, les secrets durcissent. La ville pourra pousser dessus. Les fondations sont solides.
Vargas éteint la machine. Il pose l'outil contre un étai. Il regarde ses mains. Elles sont propres. La pluie a lavé le sang. Il ne reste que l'odeur de la chaux. Elle colle aux poumons. Elle ne partira pas. Vargas marche vers l'échelle de sortie. Il ne se retourne pas. Le chapitre est clos.
La Trahison de Minuit
Messaoud s'assoit sur une chaise en plastique. Son épaule gauche pend. Un angle anormal. Il respire par la bouche. Vargas reste debout près de la porte. L'eau coule de son bleu de travail. Elle forme une flaque sur le lino gris. L'air sent le tabac froid et le café rance. Dehors, la pluie frappe le métal de l'Algeco. Le bruit est régulier. Comme un métronome.
Vargas sort un paquet de cigarettes. Il en allume une. La fumée monte vers le plafonnier. Il regarde Messaoud. Le gamin a la peau grise. Ses dents claquent contre le bord d'un gobelet vide. Ses doigts grattent le formica de la table. Il ne regarde pas Vargas. Il fixe ses bottes couvertes de boue.
Vargas ne dit rien. Il attend. Le silence pèse plus lourd que le béton. Messaoud lève les yeux. Ses pupilles sont dilatées. Il cherche de l'air. Ses narines battent rapidement.
— J'avais pas le choix, dit Messaoud.
Sa voix déraille. Vargas tire sur sa cigarette. La cendre tombe sur le sol. Il observe le mur du fond. Derrière la cloison fine, l'Ingénieur ne bouge pas. On entend seulement le ronflement du radiateur électrique. Un bruit de fond monotone.
— Le portail sud, continue le gamin.
Vargas se redresse. Il fixe la cloison. Il sait que l'Ingénieur écoute. Le client aime les détails. Il aime les chiffres.
— À quelle heure ? demande Vargas.
— Deux heures. Pile.
Messaoud baisse la tête. Il regarde ses mains sales. Ses ongles sont noirs.
— Ils étaient quatre. Cagoulés. Ils avaient la lance thermique.
Vargas calcule. Le braquage a duré dix minutes. Les types connaissaient le code du coffre. Ils savaient pour la ronde du veilleur. Ils sont passés avant lui. Ils ont pris la coke. Ils ont laissé les cadavres.
Messaoud serre son bras valide contre son torse. Il se balance d'avant en arrière. C'est un mouvement mécanique. Un tic de survie.
— Ils m'ont promis une part. Dix pour cent.
Vargas écrase sa cigarette sous sa botte. Le geste est lent. Précis. Il regarde la trace noire sur le lino.
— Tu as ouvert la porte, Messaoud.
Le gamin ne répond pas. Une goutte de sueur coule le long de sa tempe. Elle trace un sillon clair dans la poussière de ciment. Il n'y a pas de remords. Juste de l'épuisement.
Derrière la cloison, un craquement de cuir se fait entendre. L'Ingénieur change de position. Vargas perçoit le mouvement. Il connaît ce bruit. C'est celui d'un homme qui ajuste sa posture. Le client a tout entendu. La trahison est actée.
Messaoud ne voit rien. Il regarde le vide. Ses yeux sont vitreux.
— Ils sont partis par le quai. Une camionnette blanche.
Vargas s'approche de la fenêtre. La vitre est couverte de buée. Il essuie un cercle avec sa paume. Le chantier est une fosse obscure. Les projecteurs halogènes découpent des formes géométriques. La toupie arrive dans moins d'une heure. Le temps se comprime.
— Ils avaient la came avant que tu arrives, Vargas.
Messaoud s'effondre sur la table. Son front tape le formica. Le choc produit un son sec. Vargas regarde la cloison. Il imagine le visage de l'Ingénieur. Un rictus figé. Des dents blanches sous la moustache fine. Le calcul est simple. Messaoud est une fuite. Une fuite se colmate.
Vargas vérifie sa montre. 04h12. Le béton n'attend pas. Il ne pardonne pas les erreurs de calcul. Il saisit Messaoud par la nuque. Ses doigts s'enfoncent dans la chair molle. Le gamin gémit. Vargas le lève sans effort. Il le dirige vers la sortie.
La porte de l'Algeco s'ouvre sur le vide. Le vent s'engouffre dans la pièce. Il disperse l'odeur de tabac. Vargas pousse Messaoud sur la passerelle métallique. Les marches glissent sous les semelles. Le gamin manque de tomber. Vargas le retient par le col.
L'Ingénieur sort de l'ombre de la cloison. Il ne porte pas son imperméable jaune. Il est en bras de chemise. Blanche. Impeccable. Il regarde Vargas. Il ne regarde pas Messaoud. Pour lui, le gamin est déjà un déchet. Un surplus de gravats.
— Le portail sud, répète l'Ingénieur.
Sa voix est blanche. Sans timbre. Il ajuste ses boutons de manchette. Il regarde sa montre de luxe.
— Le planning est compromis, Vargas.
Vargas hoche la tête. Il connaît la musique. Il connaît le prix du retard. Chaque minute coûte des milliers d'euros. Chaque erreur se paie en mètres cubes.
— Je m'en occupe, dit Vargas.
L'Ingénieur sourit. C'est un mouvement de lèvres mécanique. Ses yeux restent morts. Il retourne dans le bureau. La porte se referme avec un clic métallique. Le verrou s'enclenche.
Vargas descend les marches avec Messaoud. Le gamin trébuche à chaque palier. Ils atteignent le sol boueux. L'odeur de la chaux est plus forte ici. Elle sature l'humidité ambiante. Vargas dirige le traître vers le fond de la fouille.
Les parois de béton banché suintent. L'eau ruisselle sur le ferraillage en attente. C'est une cage d'acier. Messaoud s'arrête devant le trou de douze mètres. Il comprend enfin. Ses jambes se dérobent. Il tombe à genoux dans la vase.
Vargas regarde l'horizon. Les phares de la toupie apparaissent au bout de la rue. Le moteur gronde dans le silence de la zone. Le tambour tourne. Le mélange est prêt.
Vargas sort un rouleau de ruban adhésif de sa poche. Il saisit les poignets de Messaoud. Le plastique crisse dans la nuit. Il fait trois tours. Serrés. Le sang s'arrête de circuler. Vargas fait de même pour les chevilles.
Messaoud essaie de ramper. Il ressemble à un insecte blessé. Vargas le regarde sans haine. C'est une tâche technique. Une correction de trajectoire. Il attrape une pelle près d'un tas de sable.
Le corps de Messaoud bascule. Il glisse le long de la paroi humide. Il finit sa course au fond de la fouille. Un bruit sourd. Le gamin ne crie pas. Il a le souffle coupé. Il reste immobile sur le ferraillage.
Vargas remonte vers la pompe à béton. Le chauffeur descend de sa cabine. Il porte un casque antibruit. Il ne voit rien. Il ne veut rien voir. Il branche le tuyau de déchargement. Le bras articulé se déploie.
Vargas actionne la vanne. Le premier flot de béton jaillit. C'est une masse grise et lourde. Elle tombe avec un bruit de succion. Elle recouvre les pieds de Messaoud. Puis ses genoux. Le gamin se débat. Ses mouvements sont lents dans la mélasse.
Vargas surveille le débit. Il guide le tuyau avec précision. Le béton remplit les interstices. Il emprisonne l'air. Il étouffe les sons. Messaoud disparaît centimètre par centimètre. La trahison est noyée dans le calcaire.
L'Ingénieur observe la scène depuis la passerelle. Il fume une cigarette fine. La lueur rouge brille dans l'obscurité. Il vérifie son chronomètre. 05h00. La dalle sera coulée à temps. Les fondations sont prêtes.
Vargas termine le lissage. La surface est plane. Elle reflète la lumière des halogènes. On ne voit plus le ferraillage. On ne voit plus le traître. La pluie continue de tomber. Elle refroidit le béton.
Vargas range la pelle. Il essuie son visage avec sa manche. Le travail est propre. Le secret est scellé sous vingt tonnes de roche. Il marche vers le portail sud. Il doit vérifier les traces. La nuit n'est pas finie.
L’Eau et le Gazole
Vargas est au centre du trou. La pompe de relevage s'arrête net. Le silence tombe sur le chantier. Il est brutal. Seule la pluie frappe les parois de béton. Vargas reste immobile. Ses bottes s'enfoncent dans le limon. Il écoute. Le moteur de la pompe ne tourne plus. Les pompes de secours restent muettes.
L'eau monte. Elle vient de la nappe phréatique. Elle suinte à travers le terrassement. Le niveau atteint ses chevilles en deux minutes. L'eau est noire. Elle charrie du gazole et de la terre. Le froid traverse le caoutchouc de ses bottes. Vargas regarde vers le haut. L'Ingénieur est une silhouette sur la passerelle. Il ne bouge pas. Il observe.
Le premier corps bouge. C’est le veilleur de nuit. L’eau soulage son poids. Il pivote lentement sur le flanc. Ses bras s’écartent. Il semble vouloir nager. Les deux braqueurs suivent. Leurs vestes de nylon emprisonnent l’air. Ils flottent comme des bouées sombres. Un cadavre heurte la jambe de Vargas. Le contact est mou. Vargas repousse la masse du bout du pied.
Le niveau atteint ses genoux. Le courant devient perceptible. L’eau tourbillonne autour des piliers d'acier. Vargas marche vers le bloc moteur. Chaque pas est un effort. La boue exerce une succion puissante. Il atteint la plateforme de la pompe. Il sort une lampe torche de sa poche. Le faisceau découpe l'obscurité.
Il ouvre le capot métallique. L'odeur de métal chaud s'échappe. Vargas inspecte les composants. Il connaît cette machine. C’est une pompe thermique de gros débit. Il passe sa main sur le circuit d'alimentation. Ses doigts rencontrent un vide. La durite de gazole est sectionnée. Le bord est net. Une lame de cutter. Sabotage.
Vargas ne jure pas. Il analyse le problème. Il lui faut un raccord. Il regarde autour de lui. Des débris flottent. Un morceau de tuyau d'arrosage dérive près d'un cadavre. Vargas s'approche. Il saisit le tuyau. Il le coupe à la longueur voulue avec son couteau. Ses mains sont engourdies. Le froid paralyse ses articulations.
Il revient à la pompe. L'eau arrive à sa taille. La pression augmente sur ses hanches. Il doit faire vite. Il insère le morceau de tuyau entre les deux sections de la durite. Il utilise du fil de fer pour serrer les raccords. Il tord le métal avec une pince. Ses muscles se contractent. La douleur irradie dans son avant-bras.
Il vérifie l'amorce. Il actionne la pompe manuelle. Le gazole circule. Vargas saisit la poignée du lanceur. Il tire une première fois. Le moteur tousse. Une fumée grise sort de l'échappement. Elle stagne sous la pluie. Vargas tire à nouveau. Son épaule craque. La machine refuse de partir.
L'eau touche ses côtes. Les corps des braqueurs flottent maintenant à la hauteur de son visage. Leurs yeux ouverts fixent le ciel noir. Vargas ignore les morts. Il se concentre sur le lanceur. Il tire une troisième fois. Il y met tout son poids. Le moteur hurle. Les vibrations secouent la plateforme.
La crépine d'aspiration s'ébroue. Un bruit de succion retentit. L'eau s'engouffre dans le tuyau de refoulement. Le niveau stagne. Puis il baisse. Centimètre par centimètre. Vargas reste près de la machine. Il surveille la réparation. Le fil de fer tient bon. Le gazole ne fuit pas.
Le fond de la fouille réapparaît. La boue est plus épaisse qu'avant. Les corps se déposent sur le sol. Ils sont recouverts d'une pellicule de limon gris. Ils ressemblent à des statues de glaise. Vargas descend de la plateforme. Ses vêtements pèsent une tonne. L'eau s'écoule de son bleu de travail.
Il regarde sa montre. 04h22. Le temps s'est accéléré. La toupie à béton sera là dans trente-huit minutes. Vargas ramasse une pelle. Il doit dégager la zone de coulée. Il racle la boue autour des ferraillages. Le métal brille sous les projecteurs halogènes.
Il saisit le premier braqueur par le col. Il le traîne vers le centre de la future dalle. Le corps laisse un sillage profond dans la vase. Vargas le dispose entre quatre tiges d'acier. Il fait de même avec le second. Il termine par le veilleur de nuit. Il les aligne avec soin. Ils forment une rangée parfaite.
Vargas récupère des chutes de treillis soudé. Il les pose sur les cadavres. Il les attache aux armatures principales. Les corps ne remonteront pas. Ils feront partie de la structure. Ils seront le squelette de la tour. Il vérifie la solidité des ligatures. Rien ne doit bouger pendant la poussée du béton.
Il remonte vers l'Algeco. Ses jambes tremblent. C'est une réaction physique. Il ne l'écoute pas. Il entre dans le cabanon. L'Ingénieur est assis derrière son bureau. Il boit un café noir. Il ne regarde pas Vargas. Il regarde les écrans de surveillance.
Vargas s'arrête devant lui. De l'eau boueuse coule sur le lino propre. L'Ingénieur pose sa tasse. Il sort un chronomètre de sa poche. Il le pose sur la table.
— La pompe a eu un raté, dit l'Ingénieur.
— Sabotage, répond Vargas.
— C'est un mot sérieux.
— La durite est coupée net.
L'Ingénieur hoche la tête. Il ne semble pas surpris. Il se lève. Il ajuste son imperméable jaune.
— La toupie entre sur le quai, dit-il. Allez à votre poste.
Vargas sort. La pluie a cessé. Un vent froid souffle depuis la Seine. Les phares du camion de béton percent la nuit. Le véhicule est massif. Il manœuvre avec un bruit de ferraille. Le chauffeur descend. Il porte un casque blanc. Vargas lui fait signe.
Le bras de la pompe à béton se déploie. Il survole le trou comme un insecte géant. Vargas descend l'échelle. Il se place au centre de la fouille. Il saisit l'extrémité du tuyau souple. Il est lourd. Il vibre déjà.
Le premier flot de béton jaillit. Il est dense. Il est gris. Il frappe le sol avec un bruit sourd. L'odeur de la chaux emplit l'espace. Vargas guide la buse. Il commence par les coins. Il remplit les cavités. Le béton recouvre les pieds des cadavres.
La matière monte. Elle engloutit les jambes. Puis les bassins. Vargas travaille avec méthode. Il utilise un vibreur pour chasser les bulles d'air. La machine hurle entre ses mains. Le béton devient liquide sous l'effet des vibrations. Il s'insinue partout. Il remplit les bouches ouvertes. Il scelle les paupières.
Le deuxième camion arrive. Le rythme s'intensifie. Vargas ne sent plus ses bras. Il est une extension de la machine. Il lisse la surface à la règle. Le gris remplace le noir de la boue. La dalle prend forme. Elle est plane. Elle est définitive.
À 04h55, le dernier mètre cube est versé. Vargas termine le talochage. La surface reflète la lumière des projecteurs. On ne voit plus rien. Ni le sang, ni les hommes, ni la trahison. Il ne reste qu'une plaque de roche artificielle de vingt mètres de large.
Vargas pose ses outils. Il remonte à la surface. Ses bottes sont lourdes de ciment frais. Il les rince au jet d'eau près de la sortie. L'eau devient laiteuse. Elle s'écoule vers les égouts.
L'Ingénieur est près du portail. Il tient une enveloppe épaisse. Il la tend à Vargas. Vargas la prend. Il ne vérifie pas le contenu. Il connaît le tarif.
— Beau travail, dit l'Ingénieur. Les fondations sont solides.
Vargas ne répond pas. Il marche vers sa voiture. Il monte à bord. Il démarre. Le chauffage souffle de l'air tiède.
Il regarde le chantier dans le rétroviseur. La grue domine le vide. Dans quelques mois, des gens travailleront ici. Ils marcheront sur cette dalle. Ils ne sauront jamais ce qui soutient leurs bureaux. Le secret est enterré sous vingt tonnes de béton.
Vargas engage la première. Il quitte le quai d'Ivry. Ses mains sur le volant sont propres. Seule l'odeur du gazole reste dans l'habitacle. Elle ne partira pas. La nuit est finie. Le jour se lève sur la ville. Il est gris comme le ciment.
Le Bruit du Métal
Le disque de la meuleuse hurle contre le gond. Des gerbes d'étincelles percent le rideau de pluie. Vargas s'immobilise près de la bétonnière. Il pose sa lampe torche sur un sac de ciment. Le bruit est métallique. Aigu. Il connaît ce son. C'est une meuleuse thermique Stihl. Disque diamant de 350 millimètres. Elle coupe le blindage. Les intrus sont là. Ils reviennent pour la marchandise. Vargas regarde sa montre. 03h42. La toupie arrive dans soixante-dix-huit minutes. Il n'a pas le temps pour une fusillade. Il doit agir proprement.
Il se dirige vers le coffret de chantier. Ses semelles crissent sur le gravier. Il ouvre la porte en tôle. Ses doigts trouvent le disjoncteur différentiel. Il bascule la manette vers le bas. Le clac est sec. Les projecteurs halogènes s'éteignent. Le chantier plonge dans le noir complet. Seule la lueur de la ville au loin filtre à travers les nuages. Vargas retire ses gants de cuir. Il enfile des gants en nitrile. Plus de grip. Plus de sensations.
Il attrape un perforateur burineur Bosch. Modèle professionnel à batterie. Il pèse huit kilos. Il retire le foret. Il insère une pointe en acier trempé. Trente centimètres de long. C'est une arme de corps à corps efficace. Elle ne s'enraye pas. Elle ne fait pas de bruit. Il descend l'échelle de meunier vers le fond de fouille. L'eau de pluie stagne au fond du trou. Elle lui arrive aux chevilles. Il se place derrière un pilier de soutènement. Le béton est froid contre son dos. Il attend.
Le bruit de la meuleuse s'arrête. Le portail bascule sur ses gonds. Des bruits de pas résonnent sur la passerelle métallique. Ils sont trois. Vargas voit les faisceaux de leurs lampes. Ils balayent la zone. Les hommes parlent bas. Des voix jeunes. Nerveuses. Ils cherchent le coffre. Ils ignorent la présence de Vargas. Le premier homme descend l'échelle. Il porte un blouson de cuir noir. Un masque de ski cache son visage. Il tient un pistolet-mitrailleur MP5. L'arme possède un silencieux.
Vargas ne bouge pas. Il contrôle sa respiration. L'homme arrive en bas. Ses bottes claquent dans la boue. Il avance vers le centre de la fouille. Il tourne le dos au pilier. Vargas sort de l'ombre. Il lève le perforateur. Il appuie sur la gâchette. Le moteur vrombit. La pointe percute la base du crâne. L'os éclate. L'homme tombe en avant. Il ne crie pas. Ses nerfs lâchent. Il s'agite quelques secondes dans la boue. Puis plus rien.
Vargas récupère le MP5. Il vérifie le sélecteur de tir. Position coup par coup. Il n'aime pas le gâchis de munitions. Les deux autres sont encore sur la passerelle. Ils appellent leur complice. Pas de réponse. Ils s'inquiètent. L'un d'eux allume une torche puissante. Le faisceau fouille le fond du trou. Il s'arrête sur le corps. Vargas tire. Une balle. Le tireur de la passerelle bascule par-dessus le garde-corps. Il fait une chute de douze mètres. Le bruit de l'impact est sourd. Comme un sac de sable qui explose sur le sol.
Le troisième homme s'enfuit vers le portail. Vargas ne le laisse pas partir. Il remonte l'échelle. Ses muscles brûlent. Il arrive en haut. L'homme court vers une voiture garée sur le quai. Une berline sombre. Vargas épaule le MP5. Il vise les pneus. Deux détonations étouffées. Les pneus gauches éclatent. La voiture s'affaisse sur la jante. L'homme sort du véhicule. Il lève les mains. Il hurle des mots incohérents.
Vargas approche. Il ne dit rien. Il regarde l'homme. C'est un gamin. Il possède un regard de rat. Il tremble sous la pluie. Vargas pointe le canon sur son front. Il appuie sur la détente. Le corps s'effondre contre la portière. Vargas range l'arme. Il retourne vers le chantier. Il doit déplacer les corps avant l'arrivée de la toupie. Le béton recouvrira tout. Les preuves. Les erreurs. Les morts.
Il traîne le premier cadavre vers la zone de coulage. Le sang se mélange à la boue. Il jette le MP5 dans le trou. Il jette la meuleuse. Il remonte vers le tableau de commande. Il remonte le disjoncteur. La lumière revient. Le chantier est calme. La pluie tombe toujours. Elle rince le sol. Vargas prend une pelle. Il égalise le gravier. Il efface les traces de lutte. Sa montre indique 04h15. Il est dans les temps.
Il va chercher un bidon d'essence dans l'Algeco. Il asperge la voiture sur le quai. Il craque une allumette. Les flammes montent vers le ciel gris. Il s'éloigne. Il ne regarde pas en arrière. Le travail est terminé. Il marche vers son propre véhicule. Ses mains sont sales. Il les essuie avec un chiffon imbibé de solvant. L'odeur est forte. Elle pique le nez.
Vargas monte en voiture. Il démarre le moteur. Il regarde le rétroviseur. Le feu sur le quai diminue. La pluie éteint les braises. Il engage la première vitesse. Il quitte le Quai d'Ivry. Il croise la toupie à béton à l'entrée du chantier. Le chauffeur lui fait un signe de la main. Vargas ne répond pas. Il regarde la route. Les essuie-glaces battent le rythme. Gauche. Droite. Gauche. Droite.
La ville se réveille. Les premiers bus circulent. Vargas s'arrête à un feu rouge. Il regarde ses ongles. Il reste un peu de béton sous l'index gauche. Il le gratte avec une clé. Le morceau tombe sur le tapis de sol. Le feu passe au vert. Il accélère. Il pense à sa fille. Il pense à l'argent dans l'enveloppe. Le prix de la nuit. Le prix du silence.
Il arrive devant l'hôpital. Il se gare sur une place handicapée. Il s'en fout. Il entre dans le bâtiment. L'odeur d'éther remplace celle du gazole. Il monte au troisième étage. Chambre 312. Sa fille dort. Elle est pâle. Des tubes sortent de ses bras. Vargas s'assoit sur la chaise en plastique. Il prend sa main. Elle est froide. Il reste là. Il ne dit rien. Il attend que le jour soit total.
Dehors, le béton coule sur le Quai d'Ivry. Il remplit les trous. Il scelle les secrets. Vingt kilos de coke. Trois corps. Une meuleuse. Tout disparaît sous la dalle. La Tour Hekla peut monter. Ses fondations sont solides. Elles sont faites de chair et d'acier. Vargas ferme les yeux. Il ne dort pas. Il écoute le bruit des machines dans sa tête. Le bruit du métal. Le bruit de la fin.
L'Affrontement du Sous-Sol
04:30. L'aiguille de la montre de Vargas saute. Le cadran est rayé. La pluie tombe en rideaux lourds sur le fond de fouille. Douze mètres sous le niveau du quai. Les parois de béton banché suintent. L'eau s'accumule entre les fers à béton. Messaoud est accroupi contre une banche. Il tient son épaule gauche. Son visage est une tache blanche dans l'ombre. Il tremble. Ses dents claquent contre ses lèvres gercées. Vargas ne tremble pas. Il ajuste ses gants en caoutchouc épais. Il sent le poids de la clé à griffes dans sa poche droite. L'acier est froid contre sa cuisse.
Un bruit de gravier roule en haut de la rampe. Vargas se plaque contre un pilier brut. Il retient son souffle. L'odeur de la terre mouillée sature l'air. Deux silhouettes se détachent sur le ciel gris sale. Elles descendent la pente de terre battue. Elles ne portent pas de gilets orange. Leurs pas sont souples. Trop souples pour des ouvriers. Le premier homme tient un tube de métal. Le second garde une main sous sa veste de cuir. Ils se séparent à la base de la rampe. Ils contournent la pompe de relevage. Le moteur de la pompe bat un rythme sourd. Un battement de cœur mécanique.
Vargas observe le premier assaillant. L'homme avance vers Messaoud. Messaoud ne le voit pas. Il regarde ses pieds. Il gémit doucement. Vargas sort la clé à griffes. Il glisse derrière un coffrage en bois. La distance diminue. Cinq mètres. Trois mètres. L'assaillant lève son tube de métal. Vargas surgit. Il ne crie pas. Il frappe le tranchant de sa main gauche sous l'oreille de l'homme. La carotide s'écrase contre la colonne vertébrale. Le choc est sec. L'homme lâche son arme. Ses mains montent à son cou. Ses yeux s'écarquillent. Il cherche de l'air. Il ne trouve que du vide. Il s'effondre sur les genoux. Vargas saisit le visage. Il pivote. Le cou craque comme une branche morte. Le corps tombe dans la boue.
Le second homme s'arrête. Il sort un pistolet automatique. Le canon brille sous les projecteurs halogènes. Vargas ne court pas. Il lance la clé à griffes de toutes ses forces. L'outil de trois kilos tourne dans l'air. Il percute le poignet de l'homme. L'os du carpe éclate. Le pistolet tombe dans une flaque de gazole. L'homme hurle. Le cri est étouffé par le bruit de la pluie. Vargas est déjà sur lui. Il saisit le bras valide. Il le tord derrière le dos. Il pousse l'homme contre le mât de la grue. Le métal sonne. Vargas frappe le front contre l'acier. Une fois. Deux fois. Le cartilage du nez explose. Le sang gicle sur le bleu de travail de Vargas. L'homme glisse au sol. Il ne bouge plus.
Messaoud rampe en arrière. Ses talons grattent le sol instable. Il bave. Vargas ramasse le pistolet dans la boue. Il retire le chargeur. Il éjecte la cartouche de la chambre. Il jette l'arme dans le trou de la fondation centrale. Il regarde sa montre. 04:42. Le temps se comprime. La toupie à béton est en route. Elle est à moins de trois kilomètres. Vargas saisit Messaoud par le col. Il le soulève.
— Debout, dit Vargas.
Sa voix est un frottement de gravier. Messaoud hoquète. Il regarde les deux corps.
— Ils sont morts ? demande Messaoud.
Vargas ne répond pas. Il désigne le premier cadavre.
— Prends les pieds.
Ils traînent les corps vers le ferraillage dense du futur radier. Les tiges d'acier de trente-deux millimètres forment une cage serrée. Vargas dispose les morts au fond. Il les coince entre les armatures. Il vérifie leur position. Ils doivent rester sous le niveau de la dalle. Il prend un sac de chaux vive dans l'Algeco de stockage. Il déchire le papier. Il déverse la poudre blanche sur les visages et les mains. La chaux fume au contact de l'eau de pluie. Elle ronge les tissus. Elle efface les empreintes. L'odeur est âcre. Elle brûle les poumons de Vargas. Il ne tousse pas.
Vargas ramasse la clé à griffes. Il essuie le sang sur son pantalon. Il regarde le haut de la fouille. L'Ingénieur est là. Il porte son imperméable jaune. Il ne descend pas. Il observe. Il ressemble à un oiseau de proie sur une branche. Vargas lui fait un signe de la main. L'Ingénieur hoche la tête. Il consulte son téléphone. Il donne le signal.
Au loin, le grognement d'un moteur diesel sature l'espace. Les phares de la première toupie balayent les immeubles du quai. Le camion s'engage sur la rampe. Les pneus de chantier broient les cailloux. Le tambour tourne lentement. Vingt tonnes de béton frais. Le chauffeur manœuvre. Il recule vers la goulotte de déchargement. Le bip de recul déchire le silence de la nuit. Vargas se tient au bord du ferraillage. Il attend.
Le chauffeur descend de sa cabine. Il ne regarde pas en bas. Il actionne les leviers. La goulotte se déploie. Le béton gris commence à couler. C'est une masse épaisse. Visqueuse. Elle s'écoule avec un bruit de succion. Elle recouvre les tiges d'acier. Elle recouvre la chaux. Elle recouvre les hommes. Le niveau monte centimètre par centimètre. Les corps disparaissent sous la grisaille. L'air s'échappe des vêtements en faisant des bulles à la surface. Puis plus rien. La dalle est lisse. Elle est lourde. Quatre cents kilos par mètre carré. Personne ne sortira de là.
Vargas prend une pelle. Il égalise les bords. Il travaille avec méthode. Ses gestes sont précis. Il ne gaspille pas d'énergie. Messaoud regarde le béton se figer. Il vomit entre ses jambes. Vargas l'ignore. Il finit de lisser la surface près du pilier. Le secret est scellé dans la structure de la Tour Hekla. La fondation est solide.
L'Ingénieur descend enfin la rampe. Il évite les flaques. Il s'arrête à deux mètres de Vargas. Il sort une enveloppe de sa poche intérieure. Elle est épaisse. Elle est entourée d'un élastique rouge. Il la tend à Vargas. Vargas la prend. Il ne compte pas. Il connaît le poids du papier.
— Le reste demain, dit l'Ingénieur.
Vargas range l'enveloppe dans sa veste.
— Le gamin ? demande Vargas en désignant Messaoud.
L'Ingénieur regarde Messaoud. Messaoud tremble de tout son corps.
— Il est inutile, dit l'Ingénieur.
Vargas regarde Messaoud. Il voit le rat acculé. Il voit la peur.
— Je m'en occupe, dit Vargas.
L'Ingénieur tourne les talons. Il remonte vers sa voiture de luxe garée près des bureaux.
Vargas s'approche de Messaoud. Il lui pose une main sur l'épaule valide. Messaoud sursaute.
— Viens, dit Vargas.
Ils remontent la rampe ensemble. La pluie diminue. Le ciel vire au bleu pétrole. Les premiers bus passent sur le pont. La ville se réveille. Vargas conduit Messaoud jusqu'à sa camionnette blanche. Il ouvre la portière passager. Messaoud monte. Il ne pose pas de questions. Vargas démarre. Le moteur tousse puis se stabilise. Il quitte le chantier du Quai d'Ivry.
Vargas conduit vers le sud. Il traverse les zones industrielles. Il s'arrête devant un entrepôt désaffecté à Choisy. Il coupe le contact. Le silence revient.
— Descends, dit Vargas.
Messaoud obéit. Il regarde autour de lui. Il n'y a personne. Juste des hangars en tôle et des rails de chemin de fer rouillés. Vargas sort de la camionnette. Il contourne le véhicule. Il regarde Messaoud.
— Tu as ouvert la porte, dit Vargas.
Messaoud baisse les yeux.
— J'avais besoin d'argent.
— Tout le monde a besoin d'argent, dit Vargas.
Il sort un couteau à lame fixe de sa ceinture. La lame est courte. Elle est faite pour couper le cuir.
— Ne me tue pas, dit Messaoud.
Sa voix est un souffle.
Vargas s'approche. Il saisit le bras de Messaoud. Il ne vise pas le cœur. Il tranche les tendons du poignet droit. Un geste net. Chirurgical. Messaoud hurle. Le sang coule sur le goudron. Vargas lâche le bras.
— Tu ne voleras plus rien, dit Vargas.
Il remonte dans sa camionnette. Il laisse Messaoud sur le bord de la route. Il regarde dans le rétroviseur. Le gamin est à genoux. Il tient son poignet.
Vargas roule vers l'hôpital. Il pense à la chambre 312. Il pense aux tubes. Il pense à la facture de la semaine. Il touche l'enveloppe dans sa poche. Le prix de la nuit est payé. Le béton est sec à Ivry. La tour peut monter. Elle sera haute. Elle sera belle. Personne ne saura ce qu'il y a sous le sous-sol. Vargas gare sa camionnette. Il descend. Il marche vers l'entrée. Ses bottes laissent des traces de boue grise sur le carrelage propre du hall. Il ne s'arrête pas. Il va voir sa fille. Il va attendre le jour.
La Cache de l'Ingénieur
Vargas marche dans la boue. Ses bottes s'enfoncent de cinq centimètres. La pluie tape sur son casque de chantier. Le bruit est régulier. Il retourne au coffre éventré. Le métal est encore chaud par endroits. La lance thermique a fondu l'acier. Les bords sont coupants. L'intérieur est vide. Les vingt kilos ont disparu. Vargas balaie la zone avec sa torche. Le faisceau traverse les gouttes d'eau. Il s'arrête sur une trace. Une traînée dans la poussière de ciment. Quelqu'un a traîné un sac lourd. La trace va vers la centrale à béton.
Vargas éteint sa lampe. Il avance dans le noir. Il connaît chaque obstacle. Il évite les fers à béton qui dépassent du sol. Il contourne une pile de parpaings. L'odeur de gazole est forte. Les pompes de relevage grognent au fond du trou. Elles rejettent l'eau boueuse dans les égouts. Le rythme est mécanique. Vargas respire lentement. Son diaphragme monte et descend. Il ne pense pas à la peur. Il pense à la trajectoire.
L'Ingénieur est près de l'Algeco de direction. Il se tient sous l'auvent. Son imperméable jaune brille. Il regarde sa montre. Il reste quarante minutes avant l'arrivée de la toupie. L'Ingénieur ne bouge pas. Il attend. Il a le dos droit. Ses mains sont enfoncées dans ses poches. Il ressemble à une statue de plastique. Vargas observe la silhouette. Il cherche un signe de nervosité. L'Ingénieur ne tremble pas. Il est calme. C'est un professionnel du calcul.
Vargas se déplace vers la bétonnière fixe. C'est une structure massive. Elle domine le chantier. Quatre piliers d'acier soutiennent la cuve. Vargas grimpe l'échelle de service. Le fer froid mord ses paumes calleuses. Il atteint la plateforme à six mètres de haut. Le vent souffle plus fort ici. La pluie lui cingle le visage. Il ne cligne pas des yeux. Il atteint la trappe d'inspection. Elle est verrouillée par un loquet simple. Vargas tire sur le métal. La charnière grince.
Il sort sa lampe. Il allume le faisceau au minimum. La lumière tombe dans la cuve. Les pales de malaxage sont immobiles. Elles sont couvertes de résidus de ciment sec. Au centre, sur l'axe principal, les sacs sont là. Vingt paquets de plastique bleu. Ils sont attachés avec du ruban adhésif de chantier. L'Ingénieur a utilisé la bétonnière comme une cachette temporaire. C'est un endroit logique. Personne ne fouille une machine de dix tonnes en pleine nuit.
Vargas descend de la plateforme. Il utilise une seule main pour l'échelle. L'autre reste libre. Il touche la crosse de son arme sous son bleu de travail. Le métal est à la température de son corps. Il arrive au sol sans bruit. Il se plaque contre le pilier sud de la structure. Il regarde à nouveau vers l'Algeco. L'Ingénieur a bougé. Il marche vers le centre du chantier. Il tient un objet long dans sa main droite. C'est un fusil à pompe. Un Remington 870. Le canon est scié.
L'Ingénieur s'arrête à dix mètres de la bétonnière. Il lève la tête. Il cherche Vargas. Il sait que le travail de nettoyage est presque fini. Il sait que les cadavres sont prêts pour le béton. Il ne veut pas payer le prestataire. Il veut garder la came et l'argent du contrat. C'est une optimisation de budget. Vargas reste immobile. Il ne respire plus. Il se fond dans l'ombre du pilier. La pluie lave le béton banché derrière lui.
L'Ingénieur parle. Sa voix est claire malgré le bruit des pompes.
— Vargas. Je sais que tu es là.
Vargas ne répond pas. Il analyse la distance. Dix mètres. Trop loin pour le couteau. Trop près pour fuir. L'Ingénieur avance d'un pas. Ses chaussures de ville glissent sur le gravier. Il n'est pas habitué au terrain. C'est sa seule faiblesse. Il porte un costume sous son imperméable. Il est propre. Vargas est sale. La boue est une protection.
— La toupie est au pont d'Ivry, dit l'Ingénieur. Elle arrive dans vingt minutes. On coule la dalle à cinq heures pile. Tout sera fini.
L'Ingénieur arme son fusil. Le bruit du mécanisme est sec. "Clac-clac". C'est le son de la mort sur un chantier. Vargas glisse sa main vers sa poche arrière. Il sort une bille d'acier. Il la lance vers la gauche, contre une plaque de coffrage. Le choc produit un tintement métallique. L'Ingénieur pivote instantanément. Il tire.
Le coup de feu déchire la nuit. La décharge de chevrotine percute le métal. Les étincelles jaillissent. L'Ingénieur a mordu à l'appât. Vargas sort de l'ombre du pilier. Il court. Ses bottes frappent le sol avec force. Il ne cherche pas à être discret. Il cherche la vitesse. L'Ingénieur tente de réarmer. Le mouvement est trop lent. Ses doigts glissent sur la pompe mouillée. Vargas est sur lui.
Vargas frappe le premier. Un coup de poing direct dans le larynx. L'Ingénieur s'étouffe. Il lâche son arme. Vargas enchaîne. Un coup de genou dans le plexus. L'Ingénieur plie en deux. Il tombe dans la boue. Son imperméable jaune se salit instantanément. Il essaie de ramper. Vargas lui écrase le poignet droit avec son talon. On entend l'os craquer. L'Ingénieur pousse un cri étouffé. Il n'est plus un cadre supérieur. Il est une proie.
Vargas ramasse le fusil. Il vérifie la chambre. Une cartouche est engagée. Il pointe le canon vers le visage de l'Ingénieur. La pluie coule sur le front de l'homme au costume. Il a les yeux écarquillés. Il essaie de parler. Seul un sifflement sort de sa gorge écrasée. Vargas regarde sa montre. 04:48. Le temps presse. La toupie approche. On entend le moteur lourd du camion au loin. Les vibrations montent dans le sol.
Vargas saisit l'Ingénieur par le col de son imperméable. Il le traîne vers le fond de fouille. L'homme pèse quatre-vingts kilos. C'est un poids mort. Vargas ne montre aucun effort. Ses muscles sont habitués aux charges lourdes. Il arrive au bord du trou. Douze mètres de vide. Au fond, les deux braqueurs et le veilleur attendent. Ils sont alignés sur le ferraillage. Ils ressemblent à des dormeurs.
Vargas lâche l'Ingénieur. L'homme bascule. Il roule sur le talus de terre battue. Il finit sa course en bas, contre une armature en acier. Il ne bouge plus. Il est vivant, mais ses membres sont brisés. Il regarde le ciel noir. Il voit la pluie tomber. Il voit la silhouette de Vargas en haut du trou. Vargas ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Le contrat a changé de mains.
Vargas retourne à la bétonnière. Il grimpe à nouveau. Il ouvre la trappe. Il récupère les vingt sacs bleus. Il les jette dans un grand sac de transport en toile. Il redescend. Il porte le sac sur son épaule. Le poids est familier. C'est le poids de la survie. Il marche vers sa camionnette garée près de la sortie. Il dépose le sac sur le siège passager. Il ferme la porte.
Le camion toupie entre sur le chantier. Les phares éclairent la boue. Le chauffeur fait une manœuvre de recul. Il se positionne au-dessus du fond de fouille. Le bras de déchargement se déploie. Le moteur monte en régime. Le tambour commence à tourner plus vite. Le béton frais commence à couler. C'est une masse grise et épaisse. Elle tombe dans le trou avec un bruit de succion. Elle recouvre les pieds de l'Ingénieur. Puis ses jambes. Puis son torse.
Vargas regarde la scène depuis sa cabine. Il allume le moteur. Les essuie-glaces chassent l'eau du pare-brise. Il passe la première. Il quitte le Quai d'Ivry. Derrière lui, la dalle se forme. Le béton lisse tout. Les secrets sont enterrés sous vingt centimètres de mélange haute densité. La Tour Hekla peut monter. Les fondations sont solides. Vargas roule vers le nord. Il pense à la chambre 312. Il pense aux factures. Il regarde le sac bleu à côté de lui. Le prix de la nuit est payé.
Le Duel des Calculs
La pluie sature le fond de fouille. Le gazole flotte sur les flaques. Vargas reste immobile. L’Ingénieur ajuste son imperméable jaune. Le plastique craque sous les aisselles. L’homme sort un Glock 17 de sa ceinture. Le canon est sec. La culasse brille sous les halogènes. Vargas regarde la bouche de l’arme. Neuf millimètres de diamètre. Un trou noir dans le gris du chantier.
L’Ingénieur écarte les pieds. Il cherche l’équilibre sur le sol meuble. Ses bottes de sécurité sont neuves. La semelle ne mord pas la boue. Il tient l’arme à deux mains. Ses index sont rigides. Le cran de sûreté est effacé. Le clic a été couvert par la pompe de relevage.
— Le sac, Vargas. Tout de suite.
La voix est blanche. Elle manque de timbre. Vargas ne répond pas. Il évalue la distance. Quatre mètres cinquante. Trop loin pour une clé de bras. Trop près pour fuir. L’eau coule sur sa cicatrice. Elle pique la peau. Il sent le poids de ses propres mains. Elles sont lourdes. Elles sont prêtes.
À sa gauche, une palette de mortier fin. Sacs de vingt-cinq kilos. Papier kraft triple épaisseur. Le mortier est sec. Il est hydrophile. Il attend l’eau pour durcir. Vargas déplace son centre de gravité. Il pose son talon droit sur un fer à béton. L’ancrage est solide.
— Tu ne tireras pas, dit Vargas.
Sa voix est un grognement sourd. Un bruit de gravier broyé. L’Ingénieur contracte les mâchoires. Un muscle saute sur sa tempe. Il serre la crosse en polymère. Le Glock pèse sept cents grammes à vide. Avec le chargeur plein, il pèse neuf cents grammes. L’équilibre est vers l’avant.
— La drogue est dans le coffre, reprend l’Ingénieur. Donne-moi la clé.
Vargas regarde le sac de mortier. Il calcule la parabole. La densité du mélange est élevée. La résistance de l’air est négligeable à cette distance. Il doit viser le visage. L’aveuglement est la seule option. La poussière de chaux brûle les cornées. Elle réagit avec l’humidité des yeux.
Le projecteur au-dessus d’eux grésille. La lumière vacille une fraction de seconde. Vargas saisit l’angle du sac. Ses doigts percent le papier. Il sent la poudre froide contre sa paume. Il contracte les deltoïdes. Il pivote le buste. Le mouvement part des hanches.
L’Ingénieur voit le geste. Son doigt presse la détente. Le percuteur frappe l’amorce. La poudre brûle dans la douille. La balle quitte le canon à trois cent soixante mètres par seconde. Elle déchire l’air. Elle siffle près de l’oreille de Vargas. Elle finit sa course dans un bloc de béton banché. Un éclat de pierre saute.
Le sac de mortier vole. Il tourne sur lui-même. Il décrit un arc de cercle parfait. Le papier se déchire en plein vol. Une traînée grise s’échappe. Le sac percute le buste de l’Ingénieur. Le choc est lourd. Vingt-cinq kilos de masse inerte. L’Ingénieur bascule en arrière.
Le mortier explose à l’impact. Un nuage de poussière fine enveloppe l’homme en jaune. La chaux entre dans ses narines. Elle tapisse sa gorge. Elle envahit ses yeux ouverts. L’Ingénieur lâche un cri étouffé. Il lâche son arme. Le Glock tombe dans la boue liquide. Il s’enfonce.
Vargas sprinte. Ses bottes écrasent la vase. Il parcourt les quatre mètres en trois foulées. Il ne regarde pas le visage de l’autre. Il regarde ses mains. L’Ingénieur gratte ses yeux. Il arrache des lambeaux de peau. La poussière devient une pâte abrasive. Elle ronge les tissus.
Vargas saisit le poignet de l’Ingénieur. Il tourne l’os jusqu’au point de rupture. Un craquement sec résonne. L’Ingénieur tombe à genoux. Il vomit de la poussière grise. Le mélange durcit déjà dans sa bouche. Vargas ramasse le Glock. Il retire le chargeur. Il éjecte la cartouche de la chambre. Le cuivre brille dans la boue.
Le bruit du camion toupie approche. Les vibrations montent par le sol. Les pompes de relevage saturent. L’Ingénieur rampe. Il ne voit plus rien. Ses paupières sont soudées par le mortier. Il cherche l’air. Ses poumons sifflent. La chaux vive consomme l’oxygène.
Vargas observe l’homme au sol. Il vérifie l’heure sur sa montre. 04h52. La toupie est à l’entrée du chantier. Les phares percent la pluie. Le chauffeur attend le signal. Vargas range le Glock dans sa ceinture. Il attrape l’Ingénieur par le col de son imperméable. Il le traîne vers le centre de la fouille.
Le corps de l’Ingénieur est un poids mort. Ses talons tracent deux sillons dans le gravier. Il essaie de parler. Seule une écume grise sort de ses lèvres. Le mortier prend. Il devient pierre. Vargas s’arrête au point le plus bas. Là où la dalle sera la plus épaisse.
Il lâche le col. L’Ingénieur s’affaisse sur le flanc. Il ressemble à une statue inachevée. La pluie continue de tomber. Elle lave le jaune de l’imperméable. Elle ne lave pas le mortier dans les yeux. Vargas recule de dix pas. Il ramasse une pelle de chantier. Il efface les traces de lutte. Il nivelle la boue.
Le camion toupie recule. Le bip de recul est régulier. Il cadence la fin de la nuit. Le chauffeur manœuvre avec précision. Le bras de déchargement pivote. Il se place au-dessus de l’Ingénieur. L’homme au sol ne bouge plus. Sa respiration est un râle mécanique.
Vargas lève la main. Il fait signe au chauffeur. Le moteur du camion monte en régime. Le tambour tourne à pleine vitesse. La goulotte s’abaisse. Le premier flot de béton tombe. C’est une masse visqueuse. Elle est lourde. Elle est définitive.
Le béton recouvre les jambes de l’Ingénieur. Le tissu jaune disparaît sous le gris. L’homme a un dernier sursaut. Une main sort de la masse. Les doigts se ferment sur le vide. Puis le béton recouvre le torse. Il recouvre le visage. Les bulles d’air remontent à la surface. Elles éclatent.
Vargas regarde la dalle se former. Le niveau monte. Les aciers de renfort disparaissent. Le béton lisse tout. Il n’y a plus d’Ingénieur. Il n’y a plus de Glock. Il n’y a que des fondations. La Tour Hekla a besoin d’une base stable. Le mélange haute densité assure la cohésion.
Vargas se détourne. Il marche vers son utilitaire. Ses muscles sont froids. Son pouls est lent. Soixante battements par minute. Il monte en cabine. Il démarre le moteur. Le chauffage souffle un air tiède. Il sent l’odeur de la chaux sur ses mains. Il frotte ses paumes contre son bleu de travail.
Il regarde le sac bleu sur le siège passager. Vingt kilos de poudre blanche. Le prix de la survie. Le prix des soins. Il passe la première. Les pneus patinent un instant dans la boue. Puis ils trouvent le bitume. Vargas quitte le Quai d’Ivry.
Dans le rétroviseur, les projecteurs du chantier s’éteignent un par un. L’aube arrive. Elle est grise comme le béton. La ville se réveille. Elle ne sait rien des vingt kilos. Elle ne sait rien de l’homme sous la dalle. Vargas roule vers le nord. Il ne regarde plus derrière lui. Le travail est terminé.
04:55 - Les Phares
Les phares du camion percent la pluie fine. Deux globes jaunes déchirent l'obscurité du Quai d'Ivry. Le moteur diesel gronde. C'est un bloc six cylindres en ligne. Le bruit rebondit contre les parois de la Tour Hekla. Les pneus boueux écrasent les graviers à l'entrée du chantier. Le chauffeur freine. L'air comprimé siffle dans les valves. Le camion Mercedes-Benz Arocs s'immobilise devant la grille métallique.
Le malaxeur tourne avec un bruit sourd. Huit mètres cubes de béton liquide brassent à l'intérieur de la cuve. La rotation est constante. Douze tours par minute. Le mélange ne doit pas figer. La toupie attend le signal. Le conducteur reste en cabine. Il regarde sa montre. Il est quatre heures cinquante-cinq.
Vargas se tient près de la fosse. Ses bottes s'enfoncent dans la boue grise. Il ne regarde pas le camion. Il fixe l'Ingénieur. L'homme en costume trois-pièces recule d'un pas. Ses chaussures de ville sont mortes. Le cuir est saturé d'eau et de chaux. L'Ingénieur ouvre la bouche. Aucun son ne sort. Ses lèvres sont bleues.
Vargas avance. Son mouvement est fluide. Il réduit la distance en trois enjambées. Sa main droite saisit le revers de l'imperméable jaune. Le tissu craque. Vargas pivote. Il projette l'Ingénieur contre la cage d'armature. Le choc du métal contre les vertèbres produit un son sec. Les tiges de fer de douze millimètres vibrent.
L'Ingénieur halète. Ses poumons cherchent l'air. Vargas maintient la pression. Son avant-bras écrase la trachée de l'homme. L'Ingénieur attrape le poignet de Vargas. Ses doigts glissent sur le bleu de travail humide. Il n'a aucune prise. Vargas est un bloc de granit.
Messaoud regarde la scène. Il se tient à cinq mètres. Son épaule gauche pend. L'articulation est sortie de son logement. Sa main droite tremble de manière incontrôlée. Il serre son bras valide contre son torse. De la sueur coule sur son front malgré le froid. Il ne dit rien. Ses yeux font des allers-retours entre Vargas et le camion.
Le malaxeur change de rythme. Le chauffeur engage la pompe hydraulique. Le bras de déchargement pivote vers la goulotte. Le béton est prêt. C'est un mélange haute performance. Type C25/30. Adjuvanté pour une prise rapide. Vingt-cinq kilonewtons par mètre carré après séchage.
Vargas approche son visage de celui de l'Ingénieur. L'odeur de la sueur froide se mélange à celle du gazole. Vargas ne crie pas. Sa voix est un murmure monocorde. Il pose une question sur le commando rival. L'Ingénieur secoue la tête. Ses yeux s'écarquillent. Il essaie de désigner Messaoud du regard.
Vargas resserre sa prise. L'Ingénieur suffoque. Ses jambes s'agitent dans le vide. Ses pieds heurtent les fers à béton. Le bruit métallique résonne dans le fond de fouille. Messaoud recule encore. Il trébuche sur une pelle de chantier. Il tombe sur les genoux. Il ne se relève pas. Il regarde ses mains. Elles sont couvertes de boue et de sang séché.
Le camion recule. Les bips de recul percent le silence. Un son strident. Régulier. Le chauffeur braque les roues. Les pneus de trente-deux pouces labourent le sol meuble. Le châssis oscille. La toupie se positionne au bord de la dalle. La goulotte métallique surplombe le vide.
Vargas lâche l'Ingénieur. L'homme s'effondre dans la boue. Il tousse violemment. Il crache un filet de salive épaisse. Vargas sort un rouleau de ruban adhésif technique de sa poche. Il saisit les poignets de l'Ingénieur. Il fait trois tours rapides. Le plastique serre la peau. Il fait de même pour les chevilles. L'Ingénieur gémit. Vargas l'ignore.
Il attrape l'Ingénieur par le col. Il le traîne sur deux mètres. Le corps laisse un sillage dans la terre meuble. Vargas le dépose au centre du coffrage. Entre les treillis soudés. L'Ingénieur essaie de ramper. Ses mouvements sont désordonnés. Il ressemble à un insecte retourné sur le dos.
Vargas se tourne vers Messaoud. Le jeune homme lève les mains. Il bégaye des excuses. Vargas ne répond pas. Il désigne le camion d'un signe de tête. Messaoud comprend. Il se lève péniblement. Il marche vers la commande de la goulotte. Ses doigts tâtonnent sur les leviers graisseux.
Le chauffeur sort de sa cabine. Il porte un casque de chantier blanc. Il ne regarde pas dans le trou. Il vérifie ses niveaux. Il attend le bon de livraison. Vargas s'approche de la paroi. Il ramasse une plaque de contreplaqué. Il la place au-dessus de l'Ingénieur. L'homme hurle sous le bois. Le son est étouffé par la pluie et le moteur.
Messaoud actionne le levier. Le moteur du camion monte en régime. La vis sans fin tourne dans l'autre sens. Le béton monte vers l'ouverture. La première vague de gris tombe. Elle frappe le contreplaqué avec un bruit de gifle lourde. La masse visqueuse se répand. Elle remplit les interstices de l'armature.
L'Ingénieur disparaît sous la plaque. Le béton coule sur les côtés. Il s'infiltre sous le bois. La pression augmente. Le mélange pèse deux tonnes et demie par mètre cube. L'air est expulsé du coffrage en bulles de grisaille. Vargas observe le niveau monter. Il vérifie l'alignement des fers.
Messaoud pleure sans bruit. Les larmes tracent des sillons clairs sur son visage sale. Il garde la main sur le levier. Le flux de béton est régulier. La toupie se vide lentement. Le tambour tourne. Le bruit de la chute du mélange sature l'espace. C'est un son de succion. Un son de fin.
Vargas prend une règle de maçon. Il commence à égaliser la surface. Ses gestes sont précis. Il travaille le béton frais. Il élimine les poches d'air. Il ne regarde pas là où se trouve l'Ingénieur. Il regarde la planéité de la dalle. La Tour Hekla doit reposer sur une base stable.
Le camion s'arrête. La cuve est vide. Le chauffeur remonte en cabine. Il n'a rien vu. Il n'a rien entendu. Il passe la marche avant. Le véhicule s'éloigne vers la sortie. Les phares balaient une dernière fois le chantier. L'obscurité retombe sur le fond de fouille.
Vargas termine le lissage. La surface est maintenant uniforme. Un rectangle de gris parfait sous la pluie fine. On ne voit plus le bois. On ne voit plus l'homme. On ne voit que le futur sous-sol de la tour. Vargas pose sa règle. Il essuie ses mains sur son bleu de travail.
Il se tourne vers Messaoud. Le garçon est prostré contre une pile de parpaings. Vargas sort un paquet de cigarettes de sa poche. Il en allume une. La braise rouge brille dans le noir. Il aspire la fumée. Ses poumons se remplissent. Il recrache la fumée vers le ciel gris.
Vargas regarde sa montre. Cinq heures dix. Le premier bus va passer sur le quai. La ville va s'animer. Les ouvriers vont arriver pour l'équipe du matin. Ils verront une dalle fraîchement coulée. Ils ne poseront pas de questions. Le béton sera sec avant midi.
Vargas jette sa cigarette dans la boue. Il marche vers son utilitaire garé près des Algeco. Messaoud le suit comme un chien battu. Vargas ouvre la porte conducteur. Il s'assoit derrière le volant. Il ne regarde pas le sac bleu sur le siège passager. Il sait ce qu'il contient. Vingt kilos de poudre. Le prix de la dalle.
Il démarre le moteur. Les essuie-glaces grincent sur le pare-brise sec. Vargas passe la première. Les pneus patinent. Le véhicule quitte le chantier. Il s'engage sur le Quai d'Ivry. Les phares éclairent le bitume mouillé. Vargas ne regarde pas dans le rétroviseur. Le travail est terminé.
La Coulée
Le phare de la toupie balaie le fond de fouille. Le moteur diesel de huit litres gronde dans le trou. Les pneus de trente pouces écrasent le gravier humide. Vargas lève une main ferme. Le camion s'arrête à deux mètres du bord. L'air sent le gazole mal brûlé et la terre. Le chauffeur descend de sa cabine. Il porte un gilet orange sale. Il ne regarde pas dans la fosse. Vargas lui tend un bon de livraison froissé. Le chauffeur signe sans poser de questions. Il actionne les leviers à l'arrière du châssis. La cuve entame sa rotation rapide. Le bruit du tambour masque les gémissements étouffés.
L'Ingénieur est assis contre la paroi de béton banché. Ses mains sont liées derrière le dos par des Serflex. Un ruban adhésif gris barre son visage. Ses yeux fixent la goulotte en acier. Il remue les jambes dans la boue. Ses talons ne trouvent aucune prise. À ses côtés, les deux braqueurs sont allongés. Leurs corps sont déjà raides. Le sang sur leurs vestes a bruni. Le veilleur de nuit repose plus loin. Sa tête forme un angle impossible. Les douilles de neuf millimètres brillent sous les projecteurs.
Vargas déploie les sections de la goulotte télescopique. Le métal grince contre le métal. Il verrouille les goupilles de sécurité. Le bras d'acier surplombe maintenant le centre de la fosse. Vargas fait un signe au chauffeur. La rotation de la cuve s'inverse. Le béton remonte vers l'ouverture. On entend le glissement des agrégats contre la paroi interne. C'est un son lourd. Un son de marée de pierres.
Le premier flot jaillit de la goulotte. La masse grise tombe de quatre mètres. Elle frappe le sol avec un bruit de gifle. L'Ingénieur sursaute. La boue éclabousse son costume trois-pièces. Le béton C25/30 s'étale en une galette épaisse. Il recouvre d'abord les douilles de laiton. Vargas manipule la goulotte avec une corde. Il dirige le flux vers les pieds des cadavres. Le mélange de ciment et de gravillons s'accumule. Il engloutit les chaussures de sécurité du veilleur. Puis il monte le long de ses jambes.
L'Ingénieur respire par le nez. Le rythme est rapide. Ses narines se dilatent. L'odeur de la chaux vive sature l'air. C'est une odeur âcre. Elle brûle les muqueuses. Vargas déplace le bras d'acier. Le béton coule maintenant sur le premier braqueur. Le poids de la masse déplace le corps. Le cadavre glisse lentement vers le centre du trou. Le liquide gris remplit les poches de sa veste. Il recouvre son visage figé. Les bulles d'air éclatent à la surface.
Messaoud se tient en haut du talus. Il serre son épaule démise. Sa main tremble. Il regarde la montre de l'Ingénieur restée sur le bord. Quatre heures quarante-cinq. La toupie décharge sept mètres cubes par minute. Le niveau monte de dix centimètres à chaque rotation. Vargas ne quitte pas le flux des yeux. Il est calme. Ses gestes sont précis. Il utilise un râteau de chantier pour étaler la masse. Il casse les dômes de gravier.
Le béton atteint les genoux de l'Ingénieur. La pression est latérale. Elle écrase les tissus mous. L'Ingénieur tente de se redresser. Ses muscles se tétanisent. Il pousse un cri sourd derrière l'adhésif. Vargas oriente la goulotte directement sur lui. Le flot gris frappe ses cuisses. La force de l'impact le plaque contre le mur. Le froid du ciment traverse le tissu de son pantalon. C'est un froid chimique. Il déshydrate la peau instantanément.
Le deuxième braqueur disparaît totalement. Il n'est plus qu'une bosse sous la surface grise. Le béton est une matière dense. Deux tonnes quatre cents au mètre cube. Rien ne flotte. Tout est broyé. Vargas tire sur la corde. Le flux se déplace vers le buste de l'Ingénieur. La cravate en soie est submergée. Le béton remplit l'espace entre son dos et la paroi. Il ne peut plus bouger le bassin. Ses poumons luttent contre la compression.
Le chauffeur de la toupie remonte en cabine. Il augmente le régime moteur. La pompe hydraulique siffle plus fort. Le débit s'accélère. La goulotte vibre sous la pression. Vargas maintient la direction. Le béton recouvre les épaules de l'Ingénieur. Le gris monte vers son menton. L'homme rejette la tête en arrière. Il cherche l'air en haut du trou. Il ne voit que les projecteurs halogènes. La lumière est blanche. Elle est aveuglante.
Le niveau atteint le ruban adhésif. L'Ingénieur ferme les yeux. Le ciment s'infiltre dans ses narines. Il essaie d'avaler. Sa gorge se remplit de sable et de chaux. Ses poumons aspirent le liquide dense. La douleur est une brûlure interne. Ses membres s'agitent une dernière fois sous la surface. Le béton recouvre le sommet de son crâne. Les cheveux disparaissent. Il n'y a plus de relief. La dalle devient lisse.
Vargas fait signe au chauffeur d'arrêter. Le flux se tarit. Quelques gouttes tombent encore de la goulotte. Le silence revient sur le chantier. On n'entend plus que le ronronnement du moteur au ralenti. Vargas prend un vibrateur à béton. Il plonge l'aiguille dans la masse fraîche. L'appareil vrombit. Les bulles d'air remontent à la surface. Le béton se compacte. Il comble les moindres interstices entre les corps. La dalle se stabilise.
Vargas retire l'aiguille. Il la rince avec un jet d'eau. L'eau sale s'écoule vers le drain. Il replie la goulotte. Il verrouille les loquets. Le chauffeur descend et lave l'arrière de son camion. Il utilise une brosse longue. Il élimine les traces de gris sur le métal rouge. Vargas observe le résultat. La surface est plane. Elle est parfaite. Personne ne devinera l'épaisseur sous le lissage.
Vargas ramasse son râteau. Il marche vers l'échelle. Ses bottes laissent des empreintes profondes dans la boue du bord. Il ne regarde pas en arrière. Il rejoint Messaoud en haut. Le jeune homme est livide. Vargas lui tend un chiffon propre. Messaoud s'essuie le visage. Ses mains ne s'arrêtent pas de trembler. Vargas regarde le ciel. La lueur de l'aube apparaît à l'est. Le gris du ciel rejoint le gris du béton.
Le chauffeur range ses outils. Il grimpe dans sa cabine. Il passe la marche arrière. Le signal sonore de recul retentit. Bip. Bip. Bip. Le camion s'éloigne vers la sortie du chantier. Les traces de pneus s'effacent sous la pluie fine qui recommence à tomber. Vargas vérifie l'heure. Cinq heures deux. La première équipe d'ouvriers arrivera dans dix minutes. Ils verront une dalle prête. Ils poseront les treillis soudés par-dessus. Ils couleront la deuxième couche.
Vargas marche vers son utilitaire. Il ouvre la portière. Il s'assoit sur le siège en skaï déchiré. Il sort une cigarette de sa poche. Il l'allume avec un briquet tempête. La flamme est bleue. Il aspire la fumée. Ses poumons se remplissent. Il recrache la fumée vers le ciel gris. Il regarde ses mains. Elles sont propres. Il passe la première. Le moteur tousse puis se stabilise. Le véhicule quitte le quai d'Ivry. Le travail est terminé.
La Dalle Lisse
Vargas observe la surface grise. Le béton s'étale entre les banches métalliques. La dalle est lisse. Elle recouvre l'intégralité du fond de fouille. Douze mètres sous le niveau du quai d'Ivry. Le mélange durcit lentement. La réaction chimique dégage une chaleur sourde. Une légère vapeur monte dans l'air froid de novembre. Vargas ne bouge pas. Ses bottes en caoutchouc sont couvertes de boue séchée. La pluie fine rince le surplus de laitance en surface. Le niveau est parfait. Les trois corps sont dessous. Les vingt kilos de coke sont dessous. Le secret pèse quarante tonnes de granulats et de liant hydraulique.
Vargas se détourne de la fosse. Il marche vers le poste d'eau. Ses pas résonnent sur les plaques de roulage en acier. Il saisit le tuyau d'arrosage. Il tourne la vanne en fonte. L'eau jaillit avec une pression de trois bars. Le jet frappe le sol. Il soulève une poussière de ciment. Vargas dirige le jet sur ses mains. L'eau est glacée. Elle vient directement du réseau urbain. Il frotte ses paumes l'une contre l'autre. Il utilise une brosse à poils durs. Il récure les jointures des phalanges. Il gratte sous les ongles. La crasse s'en va. Le sang séché se dilue. Le liquide devient rose sur le sol. Puis il devient clair. Vargas insiste sur la cicatrice de sa mâchoire. Il rince son visage. L'eau coule dans son cou. Il ne frissonne pas. Il ferme la vanne.
Il utilise un morceau de toile de jute pour s'essuyer. La peau de ses mains est rouge. Elle est irritée par le calcaire du béton. Il jette la toile dans un baril de chantier. Il marche vers l'Algeco de direction. Messaoud est assis sur les marches en métal galvanisé. Le gamin tient son bras gauche contre son torse. Son épaule est basse. Son visage est livide. Ses yeux sont fixes. Une goutte de sueur roule sur sa tempe. Il tremble de manière incontrôlée. Vargas s'arrête devant lui. Il ne dit rien. Il sort une liasse de sa poche de poitrine. Les billets sont maintenus par deux élastiques larges. Des coupures de cinquante euros. L'épaisseur est de trois centimètres.
Vargas tend la liasse. Messaoud lève les yeux. Ses pupilles sont dilatées. Il ne bouge pas la main. Vargas lâche la liasse sur les genoux du gamin. Le poids du papier fait un bruit sourd. Messaoud finit par saisir l'argent. Ses doigts sont bleus. Il glisse la liasse sous son blouson de nylon. Il se lève avec difficulté. Il manque de basculer vers l'avant. Vargas le retient par l'épaule valide. La poigne est ferme. Messaoud expire un air chargé d'angoisse. Il ne remercie pas. Il n'a plus de mots. Il se tourne vers la sortie du chantier. Il marche en boitant. Il franchit le portail coulissant. Sa silhouette disparaît dans la brume du matin.
Vargas reste seul. Il regarde sa montre. Cinq heures quinze. Le ciel change de teinte. Le noir vire au gris anthracite. Les projecteurs halogènes s'éteignent. Le silence revient sur le quai. Seul le ronronnement des pompes de relevage persiste. Vargas tire une cigarette de son paquet froissé. Il l'allume. La combustion est régulière. Il aspire la fumée. Il la rejette lentement par les narines. Il regarde la Tour Hekla. La structure d'acier monte vers les nuages. Les grues à tour dominent le site. Elles ressemblent à des squelettes de géants. Les fondations sont désormais scellées. Le béton a comblé les vides. Les molécules de silicate de calcium se lient entre elles. Elles forment une roche artificielle. Une roche qui ne parlera jamais.
Une camionnette blanche approche du portail. Elle porte le logo d'une entreprise de coffrage. Les phares balaient la zone. Vargas jette sa cigarette. Il l'écrase sous son talon. Il marche vers son utilitaire garé dans l'ombre d'un silo. Il monte en cabine. L'odeur de vieux tabac et de gazole est persistante. Il insère la clé dans le contact. Le moteur diesel tousse. Il vibre. Il se stabilise à huit cents tours par minute. Vargas passe la première vitesse. Il relâche l'embrayage. Les pneus crissent sur le gravier. Il croise la camionnette des ouvriers. Le conducteur lui fait un signe de la main. Vargas ne répond pas. Il regarde droit devant lui.
Le véhicule quitte le chantier. Il s'engage sur le quai d'Ivry. La chaussée est luisante. Les lampadaires projettent des taches jaunes sur le bitume. Vargas accélère. Le moteur monte en régime. Les rapports s'enchaînent. Deuxième. Troisième. Quatrième. Il garde les mains à dix heures dix sur le volant. Ses doigts ne tremblent pas. Il vérifie son rétroviseur intérieur. La tour Hekla s'éloigne. Elle devient une ombre parmi les autres ombres de la ville. Le travail est propre. Les traces sont effacées. La dalle est lisse. Le secret est enterré sous vingt mètres cubes de béton haute performance. Vargas roule vers le sud. Il ne regarde plus en arrière.