Comptez vos balles
Par Marcus V. — Polar
Vingt heures pile. Le serveur central de la Zone Grise émet un sifflement aigu. Les ventilateurs tournent à plein régime. Les écrans de contrôle virent au noir. Un code rouge défile en boucle. Le virus Céron prend possession du réseau. Les verrous magnétiques s'enclenchent simultanément. Un bruit de...
Vingt Heures
Vingt heures pile. Le serveur central de la Zone Grise émet un sifflement aigu. Les ventilateurs tournent à plein régime. Les écrans de contrôle virent au noir. Un code rouge défile en boucle. Le virus Céron prend possession du réseau. Les verrous magnétiques s'enclenchent simultanément. Un bruit de métal lourd résonne dans les couloirs. Les issues de secours sont condamnées. Les vitres blindées descendent devant les fenêtres. Le commissariat devient un coffre-fort hermétique.
Varga se tient au milieu du hall. Il sent la vibration du sol sous ses bottes. Sa main droite descend vers son holster. Il dégrafe la sécurité de son Sig Sauer. Autour de lui, sept flics de la BRB imitent son geste. Six suspects attendent derrière les barreaux de la zone de transit. Elias Thorne est assis sur un banc en métal. Il ne bouge pas. Il observe les caméras de surveillance.
Les haut-parleurs saturent. Un larsen déchire le silence. Une voix synthétique remplit l'espace. Elle est plate. Elle n'a pas d'intonation. Elle annonce les règles du jeu. Le pays entier reçoit le flux vidéo en direct. Quatorze cibles sont identifiées. Huit policiers et six criminels. La voix exige la vérité. Un aveu crédible toutes les dix minutes. Sans aveu, une charge explose.
Varga baisse les yeux sur son torse. Une diode rouge clignote sur son gilet tactique. Le boîtier est scellé. Il contient cinq cents grammes de plastic. Le dispositif est relié au serveur central. Marko le colosse porte un collier de détention. La même diode rouge bat contre sa gorge. Il attrape le métal à deux mains. Il tire de toutes ses forces. Les muscles de son cou saillent. Le collier reste en place.
Jana Krieg s'appuie contre un pilier. Son bras gauche tremble violemment. Elle gratte sa peau à travers sa manche. Ses yeux sont fixes. Elle regarde les écrans géants du hall. Les dossiers internes de la BRB s'affichent. Des colonnes de chiffres remplacent les fonds d'écran. Des noms de comptes offshore apparaissent. Des rapports de saisies falsifiés défilent à toute vitesse.
Le dossier de Varga s'ouvre. Une photo de liasse de billets sature l'image. Le montant est écrit en gras : 200 000 euros. La provenance est indiquée : Cartel de la côte. La date correspond à l'exécution du témoin clé dans l'affaire Sanchez. Les flics de la BRB s'écartent de Varga. Ils forment un demi-cercle. Leurs mains restent sur la crosse de leurs armes.
Varga ne bronche pas. Il sent la sueur couler dans son dos. L'air conditionné s'est arrêté. La température monte rapidement. L'odeur de la sueur froide se mélange à celle du tabac. Il regarde ses hommes. Il voit le doute dans leurs yeux. Il voit la peur de la diode rouge. Le compte à rebours commence sur l'écran principal. Neuf minutes et quarante secondes avant la première détonation.
Elias Thorne se lève lentement. Il lisse les revers de sa veste italienne. Le tissu est déchiré à l'épaule. Il sourit. Ses dents sont blanches. Il s'approche de la grille. Il regarde Varga. Il ne dit rien. Il attend que la pression brise les os.
Le virus Céron continue son travail. Il fouille les dossiers médicaux. Il extrait les analyses de sang de Jana Krieg. Le mot "Fentanyl" apparaît en lettres capitales. Le taux est alarmant. Jana recule dans l'ombre. Elle serre son arme contre sa hanche. Elle cherche une issue du regard. Il n'y en a pas. Les murs sont en béton banché. Les portes sont en acier de dix centimètres.
Varga crache par terre. Il avance vers le centre du hall. Il pointe son arme vers le sol. Il ordonne le calme. Sa voix est rauque. Personne ne répond. Les suspects murmurent entre eux. Marko frappe la grille avec son poing. Le son est sourd. Le métal ne vibre pas.
La voix synthétique reprend. Elle cite un nom. Le premier sur la liste. C'est un adjoint de la BRB. Un homme nommé Morel. L'écran affiche une vidéo de surveillance. On y voit Morel dans un parking. Il échange un sac de sport contre une enveloppe. Morel devient livide. Il regarde son gilet. La diode rouge accélère son rythme.
Huit minutes. La tension est physique. Elle pèse sur les épaules. Varga observe Morel. Morel recule vers le mur. Il bégaye des excuses. Il parle de dettes de jeu. Il parle de sa famille. Les autres flics ne bougent pas. Ils calculent leurs chances. Ils attendent l'aveu. L'aveu doit être crédible pour stopper le détonateur.
Le virus Céron pirate les téléphones portables. Les messages privés s'affichent sur les murs. Des photos compromettantes. Des aveux de trahison. Le secret n'existe plus dans la Zone Grise. La hiérarchie s'effondre. Le capitaine n'est plus un chef. Il est une cible avec un solde bancaire trop élevé.
Varga sent le canon de son arme peser dans sa main. Il regarde Elias Thorne. Thorne est le seul à ne pas avoir de dossier affiché. Son écran reste vide. Il est le spectateur du carnage. Il est le chef d'orchestre invisible. Varga comprend. Il serre les dents. Il doit trouver un bouc émissaire. Il doit sauver sa peau.
Six minutes. Morel tombe à genoux. Il pleure sans bruit. Les larmes tracent des sillons sur son visage sale. Il confesse le vol de la drogue. Il donne les noms des complices. La diode rouge sur son torse continue de clignoter. La voix synthétique juge l'aveu. Elle demande plus de détails. Elle veut les noms des acheteurs.
Le silence revient dans le hall. Seul le bip des quatorze détonateurs résonne. C'est un rythme cardiaque mécanique. Le sang irrigue les goulottes de câblage sous le plancher. La justice est morte à vingt heures. Il ne reste que la survie. Varga vérifie son chargeur. Quinze balles. Il devra les utiliser avec précision.
Morel hurle maintenant. Il donne des noms de collègues présents dans la pièce. Les regards changent. Les alliés d'hier deviennent les cibles de demain. Le lieutenant Krieg lève son arme. Elle vise Morel. Elle veut faire taire la source des fuites. Varga pose sa main sur le canon de Krieg. Il secoue la tête.
Quatre minutes. La voix synthétique rejette l'aveu de Morel. Elle le juge incomplet. Le flux vidéo montre un gros plan sur le visage de Morel. Des millions de gens regardent ses pores se dilater. Ils regardent sa terreur. Ils attendent l'explosion. C'est le nouveau divertissement national.
Varga se déplace vers le terminal de sécurité. Il tape son code d'accès. Le clavier est inerte. Il frappe l'écran du plat de la main. Le verre se fissure. Le virus Céron se moque de lui. Il affiche une caricature de flic avec un sac d'argent.
Deux minutes. Marko le colosse commence à charger la grille. Il utilise son épaule comme un bélier. Le métal gémit mais tient bon. Les autres suspects se regroupent derrière lui. Ils ramassent des débris au sol. Ils se préparent à la mêlée.
Une minute. La diode de Morel est devenue une ligne rouge continue. Le sifflement du boîtier monte en fréquence. Morel se roule par terre. Il demande grâce à la caméra. Il demande grâce à Varga. Varga détourne les yeux. Il regarde le chronomètre.
Trente secondes. Le silence est total. Les flics retiennent leur respiration. Les suspects se bouchent les oreilles. Elias Thorne ferme les yeux. Il semble méditer. Il savoure l'instant.
Dix secondes. Morel s'arrête de bouger. Il fixe le plafond. Il murmure un prénom.
Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un.
Le hall est balayé par une onde de choc. Le bruit est assourdissant. Une fumée noire et âcre remplit l'espace. Des éclats de plastique et de tissu retombent en pluie fine. Morel n'est plus qu'une masse informe contre le mur. Le sang gicle sur les écrans géants.
La voix synthétique reprend immédiatement. Elle félicite les survivants. Elle annonce le nom suivant. Le chronomètre repart à dix minutes. La diode de Varga clignote toujours. Le jeu continue.
Premier Sang
La fumée stagne à un mètre du sol. Elle a l'odeur du plastique brûlé et de la viande carbonisée. Varga passe sa main sur son front. Ses doigts reviennent rouges. Il essuie le sang sur son pantalon de toile. Le mur de l'Atrium porte une trace sombre. C’est Morel. Ou ce qu’il en reste. Des fragments de gilet tactique jonchent le béton. Un morceau de plaque balistique a fendu un écran plat. L’image grésille. Le visage de Morel apparaît en boucle sur les moniteurs. C’est une photo d’identité judiciaire. Sous le portrait, un mot défile en rouge : LÂCHE.
Elias Thorne ne bouge pas. Il est adossé à un pilier de soutien. Ses mains sont enfoncées dans les poches de son pantalon. Il observe Varga. Il observe les autres flics. Ses yeux sont des caméras thermiques. Il note la dilatation des pupilles. Il compte les battements de la carotide de Krieg. Thorne sourit intérieurement. La panique est un gaz invisible. Elle remplit la pièce. Elle s'insinue dans les poumons.
Jana Krieg recule dans l'ombre d'un bureau renversé. Son bras gauche tremble violemment. Elle serre son fusil de précision contre sa poitrine. Le métal froid ne calme pas ses nerfs. Elle a besoin de fentanyl. Ses glandes salivaires sont sèches. Elle avale de l'air chargé de poussière. Elle regarde le cadavre au mur. Elle imagine sa propre explosion. Le collier de détention pèse trois cents grammes. C’est assez pour lui arracher la mâchoire.
Le virus Céron s'active sur les terminaux. Les ventilateurs des serveurs hurlent. La température monte dans la salle des machines. Sur l'écran géant, un dossier s'ouvre. Nom de code : CASCADE. C’est le registre des saisies de la BRB. Les chiffres s'alignent. Des kilos de cocaïne manquent à l'appel. Des scellés sont vides. Le regard des flics change. Ils ne forment plus un bloc. Ils deviennent des individus isolés. Des prédateurs dans une cage verrouillée.
Varga dégaine son Glock 17. Le mouvement est fluide. Il pointe l'arme vers les suspects. Marko le colosse lève les mains. Ses paumes sont larges comme des battoirs. Il ne montre aucune peur. Il montre ses dents jaunes. Marko connaît la violence. Il l'a pratiquée pendant vingt ans. Il attend l'ouverture. Il attend que les flics s'entretuent.
La voix synthétique sort des haut-parleurs. Elle n'a pas de sexe. Elle n'a pas d'inflexion. Elle annonce le prochain tour. Le chronomètre s'affiche sur tous les supports. 09:59. Les chiffres sont blancs sur fond noir. Le décompte est lancé. La diode sur le gilet de Varga passe au vert fixe. Il est la cible.
Varga sent la sueur couler dans son dos. Sa chemise colle à sa peau. Il regarde ses hommes. Ils évitent son regard. Ils pensent tous à la même chose. Ils pensent aux 200 000 euros. L'information vient de s'afficher sur l'écran principal. Un relevé bancaire aux Bahamas. Le nom du titulaire est masqué. Mais la date correspond à la disparition du témoin. Le cartel a payé. Le traître est dans la pièce.
Thorne prend la parole. Sa voix est calme. Elle tranche le silence comme un scalpel. Il explique la situation. Il parle de la logique des probabilités. Il désigne Varga du menton. Il dit que le capitaine est une charge morte. Il dit que le sacrifice d'un seul sauve les autres. Les suspects murmurent. Les flics hésitent. La hiérarchie s'effondre sous le poids des preuves numériques.
Krieg se lève. Ses jambes sont instables. Elle pointe son arme vers Varga. Son doigt repose sur la détente. Elle ne voit plus son chef. Elle voit une dose. Elle voit la sortie. Elle voit la fin de la douleur. Varga ne baisse pas son arme. Il vise le visage de Thorne. Il sait qui tire les ficelles. Il connaît le rôle de l'homme au costume italien.
Le plafond grince. Les verrous électromagnétiques s'enclenchent à nouveau. Le confinement est total. Les ondes radio sont brouillées. Le monde extérieur regarde le massacre en streaming. Les compteurs de vues explosent. La mort est un divertissement de masse. Le sang de Morel commence à sécher sur le béton. Il devient brun.
Varga parle. Sa voix est rauque. Il crache un mélange de salive et de sang. Il jure qu'il est innocent. Personne ne le croit. Les faits sont sur les écrans. Les algorithmes ne mentent pas. Les hommes, si. Thorne observe le chronomètre. 07:42. Le temps s'accélère. La tension est une corde de piano prête à rompre.
Marko se déplace lentement. Il contourne un bureau. Il ramasse un morceau de métal tranchant. C’est un débris de l'explosion. Il le cache dans sa manche. Il attend le signal. Il attend le chaos. Le chaos arrive toujours avec le zéro.
Krieg commence à gémir. C’est un son animal. Le manque de fentanyl déchire ses muscles. Elle voit des insectes ramper sur les murs. Elle voit le visage de Morel dans les ombres. Elle crie à Varga de parler. Elle veut un aveu. Elle veut que le chronomètre s'arrête. Elle veut dormir.
Varga recule vers l'ascenseur condamné. Il cherche une issue. Il n'y en a pas. Les goulottes de câblage crépitent. Le virus Céron sature le réseau. Des photos de la famille de Varga apparaissent. Sa femme. Ses deux fils. Leurs adresses sont affichées. Leurs numéros de téléphone. Leurs horaires de travail. Le hacker frappe là où ça fait mal. Il détruit l'homme avant de détruire le corps.
Thorne s'approche de Varga. Il ignore le canon du Glock. Il marche avec une assurance insolente. Il murmure des mots que seuls eux deux entendent. Il parle du coffre au sous-sol. Il parle de la clé cachée dans la doublure de la veste. Varga tremble. Son secret est une tumeur. Thorne vient de pratiquer l'incision.
Le chronomètre indique 05:00. La moitié du temps est écoulée. La lumière de l'Atrium vacille. Elle passe au rouge. C’est la couleur de l’alerte maximale. Les serveurs surchauffent. Une odeur d'ozone remplit l'air. Non. C’est l'odeur de la peur. L'odeur de la mort prochaine.
Varga regarde ses mains. Elles sont sales. Elles ont touché l'argent du cartel. Elles ont signé des rapports falsifiés. Il regarde Krieg. Elle est prête à l'abattre. Il regarde Marko. Le colosse est prêt à l'égorger. Il regarde Thorne. Le manipulateur attend sa chute.
Le capitaine prend une décision. Il baisse son arme. Il ne vise plus personne. Il regarde la caméra fixée au plafond. Il sait que le pays le regarde. Il sait que sa carrière est terminée. Il sait que sa vie ne tient qu'à un fil de cuivre et un détonateur.
Il ouvre la bouche. Les mots ne sortent pas. Sa gorge est nouée. Le chronomètre affiche 03:15. Le sifflement du boîtier sur son gilet commence. C’est une fréquence aiguë. Elle perce les tympans. Elle annonce la fin.
Krieg hurle. Elle tire une balle. Le projectile ricoche sur le pilier près de Thorne. Thorne ne bronche pas. Il ajuste sa cravate. Il est le chef d'orchestre. La symphonie de sang reprend.
Varga se met à genoux. Il pose son arme au sol. Il retire ses gants. Il montre ses mains nues. Il commence à parler. Il raconte l'histoire de l'argent. Il raconte l'histoire du témoin disparu. Il donne des noms. Il donne des dates. Les écrans enregistrent tout. Le flux vidéo transmet la confession en direct.
Le chronomètre s'arrête à 01:02. La diode passe au jaune. Le sifflement s'arrête. Le silence revient. Un silence lourd. Un silence de mort. Varga est vivant. Mais il est mort socialement. Il est un paria. Un flic corrompu exposé à la foule.
Thorne s'écarte du pilier. Il ramasse l'arme de Varga. Il vérifie le chargeur. Il sourit. Le premier aveu est obtenu. Le jeu peut passer à la phase suivante. Le chronomètre se réinitialise. 10:00.
Le nom suivant s'affiche sur les écrans.
LIEUTENANT JANA KRIEG.
Sa diode devient rouge.
Elle lâche son fusil.
Elle s'effondre sur le béton.
Le manque et la peur la brisent.
Le sang de Morel est toujours chaud.
La Zone Grise n'a pas fini de réclamer son dû.
Sevrage
Jana Krieg frappe le sol. Le béton est dur. Sa tempe cogne la surface grise. La sueur brûle ses yeux. Ses muscles se tordent sous la peau. Le manque est un rasoir. Il coupe les nerfs un par un. Elle cherche son fusil. Ses mains tremblent trop. Le canon heurte le carrelage. Un bruit métallique sec. L'arme glisse hors de portée.
Thorne observe la scène. Il ne bouge pas. Il ajuste sa veste déchirée. Ses yeux scannent le corps de la femme. Il voit les spasmes. Il voit la pupille dilatée. Il connaît ce rythme. C'est la danse du manque. Il fait un pas. Ses semelles crissent sur les débris de verre.
Varga recule vers la porte du sous-sol. Sa main droite cherche la poignée. Elle est verrouillée électroniquement. Le virus bloque tout. L'argent est à dix mètres sous ses pieds. Deux cents briques en coupures usagées. Il sent l'odeur du papier. Il sent la poussière du coffre. Il ignore les gémissements de Krieg. Il fixe le clavier numérique. Le voyant est rouge.
Le chronomètre affiche 08:30. Le rouge de la diode éclaire le cou de Jana. La lumière pulse. Elle suit les battements de son cœur. Trop vite. Beaucoup trop vite. La sueur inonde son gilet tactique. Le tissu frotte contre sa peau irritée.
Thorne s'accroupit. Il garde une distance de sécurité. Il pose l'arme de Varga sur sa cuisse.
— Tu as besoin de ton médicament, Jana.
Sa voix est un scalpel. Elle tranche le silence. Krieg ne répond pas. Elle vomit de la bile claire. Son corps se cambre. Elle griffe le béton. Ses ongles cassent. Le sang marque le sol.
— Le casier de saisie numéro quatre, dit Thorne.
Jana s'arrête de bouger. Elle lève la tête. Son visage est une feuille de papier froissée.
— Tu as pris les sachets bleus. Trois fois cette semaine.
Thorne regarde la caméra au plafond. Le monde entier écoute. Le monde entier compte les doses.
Varga tape un code sur le clavier mural. L'écran affiche : ACCÈS REFUSÉ. Il frappe le boîtier du poing. Le plastique se fend. Il veut son fric. Il veut sortir. Il regarde Jana. Elle est une épave. Elle va craquer. Elle va donner des noms pour une pilule. Il serre son arme. Ses phalanges blanchissent.
— Dis-leur où tu caches le reste, murmure Thorne.
Il se rapproche de dix centimètres. Il sent l'odeur de la peur. C'est une odeur acide.
— Dis-leur pour le stock de la brigade. Dis-leur comment tu voles les preuves.
Jana attrape son fusil. Elle essaie de viser Thorne. Le canon dessine des cercles dans l'air. Elle ne peut pas stabiliser l'arme. Son index glisse sur la détente. Le cran de sûreté est engagé. Elle oublie comment on tire. Elle oublie son propre matricule.
Le manque monte d'un cran. Les os de Jana semblent se briser. Elle hurle sans sortir de son. Sa bouche reste ouverte. Ses dents claquent.
— Varga, siffle-t-elle.
Le capitaine ne tourne pas la tête. Il examine les gonds de la porte. Il cherche une faille physique. Il sort un tournevis de sa ceinture. Il attaque le métal.
— Varga ne t'aidera pas, dit Thorne.
Il pointe le doigt vers le sol.
— Il pense à son coffre. Il pense à ses billets.
Jana tourne les yeux vers Varga. Elle voit le capitaine. Il est massif. Il est sourd à sa détresse. Il transpire de cupidité.
L'écran géant change d'image. Un inventaire de la BRB s'affiche. Des colonnes de chiffres rouges. Des manques. Des saisies jamais enregistrées. Le nom de Krieg est partout.
06:15.
La diode sur son collier siffle. Le son est aigu. Il perce les tympans. Jana plaque ses mains sur ses oreilles. Elle roule en boule.
Thorne se lève. Il marche autour d'elle. Il est un prédateur patient.
— Le fentanyl est dans ton gilet, Jana. Je le vois.
Elle déchire le tissu avec ses dents. Elle sort un petit sachet plastique. Trois pilules blanches. Son salut. Son poison. Elle essaie d'ouvrir le sachet. Ses doigts sont des bâtons de bois mort.
— Confesse tes vols, ordonne Thorne.
Il regarde la lentille de la caméra.
— Dis-le à la France. Dis-le à tes collègues.
Jana fixe les pilules. Ses yeux brûlent.
— J'ai volé la drogue. J'ai falsifié les rapports. J'ai vendu une partie pour payer ma dose.
Le chronomètre s'arrête. 04:20.
La diode passe au jaune. Le sifflement cesse.
Jana s'effondre sur le ventre. Elle tend la main vers les pilules. Thorne les ramasse. Il les garde dans sa paume fermée.
— Pas encore, dit-il.
Varga a réussi à écarter le montant de la porte. Un espace de deux centimètres apparaît. Il glisse le canon de son arme dans la fente. Il fait levier. Le métal grince. C'est un cri de torture.
L'écran affiche un nouveau message : VARGA. COFFRE 402. SOUS-SOL.
Le capitaine se fige. Son secret est sur les murs. Son argent est une cible. Thorne rit doucement. Le son est sec comme un coup de feu. Jana gémit au sol. Elle veut sa drogue. Elle veut l'oubli.
Varga lâche son arme. Il sort un couteau de sa botte. Il l'insère dans la fente. L'acier plie. La porte résiste. Il frappe le panneau de métal. Le bruit résonne dans tout le hall. Il est un animal en cage.
— Le jeu continue, dit Thorne.
Il jette une pilule à Jana. Elle l'attrape au vol. Elle l'avale sans eau. Elle ferme les yeux. Le calme revient dans ses membres. Les tremblements s'arrêtent. Ses pupilles se rétractent. Elle redevient une machine.
Varga se tourne vers Thorne. Il a les yeux injectés de sang.
— Tu es le prochain, Thorne, grogne-t-il.
Thorne vérifie le chargeur de l'arme de Varga. Il arme la culasse. Un clic net.
— Le prochain nom est déjà là, répond Thorne.
Il désigne le plafond.
Le chronomètre repart. 10:00.
Le nom suivant clignote sur les dalles LCD.
MARKO "LE BOURREAU".
La diode de la cible s'allume dans le bloc des cellules.
Jana Krieg se relève lentement. Elle ramasse son fusil. Elle vérifie sa lunette. Elle ne tremble plus. Elle regarde Varga. Elle voit un obstacle. Elle voit un homme mort. Elle ajuste sa sangle.
Varga retourne à sa porte. Il frappe encore. Le métal est marqué. Ses mains saignent. Thorne s'adosse à un pilier. Il attend la suite. Le sevrage est fini. La chasse recommence. Le sang de Morel a séché sur le béton. De nouvelles taches arrivent. La Zone Grise respire encore. Elle a faim.
La Cible
Le nom de Marko sature les écrans. Les lettres capitales mangent l'espace. Le rouge domine le hall. Le chronomètre affiche 09:59. Le décompte commence. Le silence pèse dans la Zone Grise. Varga crache au sol. Il essuie sa bouche avec sa manche. Le tissu est rêche. Il sent le tabac froid. Ses yeux fixent la cellule 04. Marko est là. Il est assis sur le banc de béton. Ses mains reposent sur ses genoux. Elles sont massives. Ses articulations sont blanches.
Varga vérifie son Sig Sauer. Le chargeur contient quinze balles. Il engage la première. Le bruit du métal est sec. Jana Krieg se tient à trois mètres. Elle ajuste la sangle de son fusil. Ses doigts ne tremblent plus. Le fentanyl circule dans ses veines. Elle regarde le plafond. Les caméras pivotent. Elles suivent chaque mouvement. Le pays regarde. Le flux vidéo est stable.
— On a besoin d'un nom, dit Varga.
Sa voix racle sa gorge. Il n'attend pas de réponse. Thorne est adossé au pilier central. Il observe la scène. Il ne participe pas. Ses mains restent dans ses poches. Il compte les secondes.
Varga fait signe à l'officier Petit. Petit a vingt-quatre ans. Son visage est pâle. Il tient un taser X26. Ses doigts serrent la crosse en polymère. Ils se dirigent vers le bloc de détention. Leurs bottes frappent le carrelage. Le son résonne contre les murs aveugles. Les autres suspects reculent au fond de leurs cages. Ils sentent la mort. Elle arrive avec le bruit des talons.
Le verrou électronique de la cellule 04 claque. Le système Céron autorise l'accès. La porte glisse dans un sifflement pneumatique. Varga entre le premier. Petit suit. Krieg reste en couverture dans le couloir. Elle épaule son arme. Le point rouge de sa lunette se pose sur le front de Marko. Le colosse ne bouge pas. Il lève les yeux. Ses pupilles sont fixes.
— Tu vas avouer, Marko, dit Varga.
Il se tient à deux mètres du prisonnier. Il garde ses distances.
— Je n'ai rien fait, répond Marko.
Sa voix est une basse profonde. Elle fait vibrer les conduits d'aération.
— On s'en fout, réplique Varga. Le système veut un coupable. Tu es le plus gros. Tu es le plus moche. Tu feras l'affaire.
Varga sort une feuille de sa poche. C'est un rapport interne. Il détaille le meurtre d'un indicateur. La gorge tranchée. Un travail de pro.
— Signe ça, ordonne Varga.
Il jette le papier sur le banc. Il tend un stylo bille. Marko regarde l'objet. Il ne bouge pas un muscle. Le chronomètre affiche 07:20. La diode sur le collier de Marko passe au orange. Elle clignote lentement.
— Signe, répète Varga.
Il sort sa matraque télescopique. Il l'ouvre d'un coup sec. Le métal brille sous les lampes halogènes. Marko secoue la tête.
— Je ne signe pas de mensonges.
Varga frappe. La matraque atteint la cuisse de Marko. Le bruit est sourd. Marko ne bronche pas. Il contracte ses quadriceps. Le muscle est dur comme du bois. Varga frappe encore. Cette fois, il vise les côtes. Marko encaisse. Sa respiration reste régulière.
Petit s'approche. Il tremble. Il pointe son taser.
— Fais ce qu'il dit, Marko. S'il te plaît.
Petit veut rentrer chez lui. Il pense à sa femme. Il pense à sa voiture garée dehors. Marko regarde Petit. Il voit la peur. Il voit la faiblesse.
06:00. Le rythme du clignotant s'accélère. Le collier émet un bip strident. Le son vrille les tympans.
— Il va exploser, crie Petit. Signe !
Varga range sa matraque. Il saisit Marko par les cheveux. Il tire en arrière. Le cou de Marko se tend. La peau est marquée par les cicatrices. Varga plaque le canon de son Sig contre la tempe du géant.
— Un aveu crédible, Marko. C'est la règle. Si tu parles, le collier s'arrête. On dira que tu as coopéré.
Thorne observe depuis le couloir. Il sourit. Il sait que Marko ne parlera pas. Marko a un code. C'est un vestige d'une autre époque. Varga n'a pas de code. Il a une montre.
Marko bouge. C'est un mouvement brusque. Il saisit le poignet de Varga. Sa main recouvre entièrement l'articulation. Il serre. Les os craquent. Varga lâche son arme. Le pistolet tombe sur le béton. Petit panique. Il presse la détente du taser. Les deux dards s'enfoncent dans le trapèze de Marko. Cinquante mille volts traversent son corps.
Marko hurle. Ses muscles se tordent. Il ne lâche pas Varga. Il utilise la douleur. Il la transforme en force brute. Il se lève. Il mesure deux mètres. Il projette Varga contre le mur. Le crâne du capitaine percute le béton. Varga s'effondre. Il est sonné.
Petit essaie de recharger son taser. Ses mains sont moites. Il échappe la cartouche. Marko est sur lui. Le colosse attrape Petit par le col de son gilet pare-balles. Il le soulève de terre. Petit pédale dans le vide. Ses bottes ne touchent plus le sol.
— Non, bégaye Petit.
Marko place ses mains de chaque côté de la tête de Petit. Il applique une pression latérale. Les pouces appuient sur les tempes. Les autres doigts serrent la base du crâne. Krieg, dans le couloir, ajuste son tir. Elle voit la scène dans son optique. Elle hésite. Varga est au sol. Petit est condamné. Si elle tire, elle touche Petit.
Marko pivote le buste. Il utilise le poids de son corps. Un mouvement sec vers la gauche. Un bruit de rupture retentit. Les vertèbres cervicales se brisent. La moelle épinière est sectionnée. Le corps de Petit devient mou. Marko le lâche. Le cadavre tombe en tas. La tête repose sur l'épaule dans un angle impossible.
04:30. Le collier de Marko repasse au vert. Le système a enregistré un mort. Il accorde un sursis. Le sacrifice est accepté.
Krieg abaisse son fusil. Elle regarde le corps de Petit. Elle regarde Marko. Le colosse ramasse le Sig Sauer de Varga. Il vérifie la chambre. Il garde l'arme. Il sort de la cellule. Il marche vers Krieg. Elle recule. Elle pointe son canon vers son torse.
— Ne bouge plus, ordonne-t-elle.
Sa voix est blanche. Elle n'a plus d'émotion. Le fentanyl a lissé ses nerfs.
Marko s'arrête. Il ne lève pas son arme. Il la laisse pendre le long de sa jambe.
— Ils voulaient ma tête, dit Marko. Ils ont eu la sienne.
Varga se relève péniblement. Il crache du sang. Une dent tombe sur le sol. Il regarde Petit. Il ne ressent rien. Il regarde Krieg.
— Tue-le, Jana. C'est un tueur de flics maintenant.
Krieg ne tire pas. Elle observe la division. D'un côté, Varga. Le capitaine corrompu. L'homme qui a voulu sacrifier un innocent pour sauver sa peau. De l'autre, Marko. Le monstre qui vient de briser un gamin. Au milieu, le cadavre de Petit.
Thorne s'approche lentement. Il se place derrière Krieg.
— Le groupe est mort, murmure Thorne. Varga a perdu le contrôle. Il n'est plus un chef. Il est une proie.
Varga tente de ramasser sa matraque. Sa main droite est inutile. Le poignet est brisé. Il utilise sa main gauche. Il est lent.
Krieg prend sa décision. Elle pivote. Elle ne vise pas Marko. Elle vise Varga.
— Recule, capitaine, dit-elle.
Varga s'arrête. Il écarquille les yeux.
— Qu'est-ce que tu fais, Krieg ?
— Tu as essayé de le piéger. Tu as tué Petit par ton incompétence.
— C'est lui qui l'a étranglé ! hurle Varga en désignant Marko.
— Tu as ouvert la porte, réplique Krieg. Tu as rompu le protocole.
Le groupe se scinde. Krieg se place aux côtés de Thorne. Marko reste seul, au centre du couloir. Il tient le pistolet de Varga. Varga est isolé près du mur du fond. Le sang de Petit s'étale sur les dalles. Il atteint les bottes de Varga.
Le chronomètre repart pour une nouvelle phase. 10:00.
Les écrans clignotent. Le virus Céron affiche un nouveau message.
"ALLIANCE ROMPUE. CHOISISSEZ VOTRE CAMP."
Les haut-parleurs crachent un rire synthétique. La voix déformée reprend.
— Le premier flic est tombé. Qui sera le prochain ? Les paris sont ouverts sur le darknet. Cinq millions de vues. Vous êtes des stars.
Varga recule vers l'escalier de secours. Il sait que la porte est verrouillée. Il cherche une issue. Marko ne le suit pas. Il regarde le corps de Petit. Il ramasse la feuille de papier. Le faux aveu. Il le déchire en petits morceaux. Les confettis tombent sur le cadavre.
Krieg garde son fusil épaulé. Elle surveille Varga. Elle surveille Marko. Elle ne fait confiance à personne. Thorne sourit toujours. Il a ce qu'il voulait. Le chaos est total. La hiérarchie est une fiction. La justice est un mot vide.
Dans le hall, les dossiers internes continuent de défiler. Le nom de Varga apparaît en gros caractères. Ses comptes bancaires. Ses transactions avec le cartel. Les preuves de sa trahison sont exposées au monde entier.
— Tu es fini, Varga, dit Thorne.
Varga regarde l'écran. Il voit sa vie s'effondrer. Il voit sa fin. Il serre les dents. Il n'a plus rien à perdre. Il sort un couteau tactique de sa botte. La lame est noire. Elle ne reflète pas la lumière.
Le décompte continue. 08:45.
La Zone Grise attend son prochain mort. L'air est saturé d'une odeur de fer et de sueur. Le sang de Petit commence à coaguler. La chasse est ouverte. Chaque balle compte. Chaque seconde est une éternité.
Dossier 200K
L'écran central crépite. Un fichier PDF s'ouvre. Dossier 44-B. Varga fixe les colonnes de chiffres. Crédit. Débit. Le solde affiche deux cent mille euros. La source est explicite. Cartel de Cali. Les dates correspondent aux saisies disparues. Le silence pèse plus lourd que le béton. La lumière des dalles LED écrase les visages. Les pixels morts forment des taches noires sur les preuves.
Varga ne bouge pas. Ses mains restent le long du corps. Il sent le regard de Krieg sur sa nuque. Elle est à six mètres. Son fusil de précision est abaissé. Son doigt caresse le pontet. Moretti et Sanchez s'écartent. Ils forment un demi-cercle. La hiérarchie vient de s'évaporer. Il n'y a plus de capitaine. Il y a une cible.
Thorne se tient au centre de l'Atrium. Il croise les bras. Son costume italien est taché de sang séché. Il sourit sans montrer ses dents. Ses yeux scannent les réactions. Il compte les battements de cœur. Il savoure la décomposition du groupe.
— Le prix d'un homme, dit Thorne. Deux cent mille. C'est peu.
Varga tourne lentement la tête. Sa mâchoire est contractée. Un muscle saute sur sa tempe. Il ne cherche pas d'excuse. Les faits sont sur les murs. Les relevés bancaires défilent en boucle. Les noms des sociétés écrans apparaissent. Panama. Jersey. Le montage est propre. Thorne a bien travaillé.
— Varga, pose ton arme, ordonne Moretti.
Moretti a la voix qui tremble. Il dégaine son Glock 17. Le mouvement est saccadé. Il n'est pas prêt à tirer sur son chef. Sanchez suit le mouvement. Les deux flics pointent leurs canons vers le centre du hall. Varga évalue la menace. Moretti est nerveux. Sanchez est lent. Krieg est la seule vraie menace. Elle reste immobile. Elle attend.
— On discute, dit Varga. Sa voix est un grognement sourd.
— Les chiffres ne discutent pas, répond Krieg.
Elle lève son arme. La crosse se loge dans son épaule. Elle vise le sternum. Varga voit le manque dans ses yeux. Ses pupilles sont dilatées. Le fentanyl réclame son dû. Elle cherche une raison de presser la détente. La trahison est une excellente raison.
Thorne fait un pas de côté. Il sort de la ligne de mire. Il veut voir le spectacle. Il veut voir les loups se dévorer.
— Le coffre est au sous-sol, lance Thorne. L'argent y est encore.
Varga pivote sur ses talons. Il ne regarde plus les écrans. Il regarde la sortie vers les cellules. Le couloir est sombre. Les lumières de secours clignotent en rouge. Le virus Céron contrôle tout. Les portes blindées sont verrouillées. Seul le code de sécurité du capitaine fonctionne encore.
— Varga ! Pose-le ! hurle Sanchez.
Varga n'obéit pas. Sa main droite plonge vers son holster de hanche. Le geste est fluide. C'est un réflexe de vingt ans de rue. Le Sig Sauer sort de l'étui. Le chien est déjà armé.
Moretti tire le premier. La balle percute un pilier en béton. Des éclats de pierre volent. Varga plonge derrière un bureau d'accueil. Il roule sur le linoleum. Le sol est froid. Il sent la poussière dans ses narines.
Il riposte. Deux coups. Cadence rapide. Le recul tape dans son poignet. Les douilles tintent sur le sol. Sanchez s'effondre. La balle a traversé son épaule gauche. Il lâche son arme. Il hurle. Le son est strident. Il rebondit sur les parois de verre.
Krieg tire une fois. Le projectile de gros calibre traverse le bureau en bois. Il manque la tête de Varga de trois centimètres. Le bois éclate en mille morceaux. Varga rampe vers l'angle. Il doit atteindre l'ascenseur de service. Les escaliers sont bloqués par les herses de sécurité.
— Il va vers les cellules ! crie Thorne. Ne le laissez pas partir !
Thorne s'amuse. Il dirige la manœuvre sans arme. Il utilise les hommes comme des pions.
Varga se redresse. Il tire trois fois vers le plafond. Les globes en verre explosent. L'Atrium plonge dans une semi-obscurité. Seuls les écrans géants illuminent la scène. Les chiffres de la corruption brillent sur les visages. Le visage de Varga est bleu. Celui de Krieg est blanc.
Varga court. Ses bottes lourdes frappent le sol. Il change de chargeur en courant. Le chargeur vide tombe. Il enclenche le neuf. Un clic sec. Seize balles. Il passe devant le cadavre de Petit. Il ne regarde pas. Les morts ne l'intéressent plus.
Krieg recharge son fusil. Elle se déplace avec une grâce de prédateur. Elle utilise les colonnes pour se couvrir. Elle ne tire plus au hasard. Elle attend une ouverture. Elle connaît les angles morts du hall.
Varga atteint la porte des cellules. C'est un bloc d'acier de dix centimètres d'épaisseur. Le lecteur de badge clignote. Rouge. Vert. Rouge. Le virus hésite. Varga plaque sa main sur le scanner thermique. La machine analyse ses empreintes.
— Accès refusé, annonce une voix synthétique.
Varga frappe la porte du poing. Il jure. Thorne rit au loin. Le rire est amplifié par les haut-parleurs.
— Tu n'as plus de privilèges, Varga, dit la voix de Thorne. Tu es un détenu comme les autres.
Moretti se rapproche. Il rampe derrière les rangées de chaises. Il saigne du nez. Le stress fait éclater ses vaisseaux. Il pointe son arme vers les jambes de Varga.
Varga se plaque contre le mur. Il sort son couteau tactique. La lame noire sort du manche avec un bruit métallique. Il attend. Il entend le souffle court de Moretti. Le flic est à deux mètres.
Varga surgit. Il ne tire pas. Il économise ses munitions. Il saisit le poignet de Moretti. Il tord l'articulation. Un craquement sec. Moretti lâche son Glock. Varga enfonce la lame dans la cuisse du lieutenant. Le muscle se déchire. Le sang gicle sur le pantalon bleu.
Moretti s'écroule. Varga récupère le Glock de son subordonné. Il a maintenant deux armes. Il se sent mieux. Le poids du métal le rassure.
Krieg tire à nouveau. La balle ricoche sur le cadre de la porte blindée. Varga sent le souffle du projectile. Elle ne ratera pas la prochaine fois. Elle ajuste sa lunette. Elle cherche le point vital.
Varga regarde l'écran de contrôle à côté de la porte. Le code source du virus défile. Des lignes de texte vert. Thorne contrôle la serrure à distance.
— Ouvre cette porte, Thorne, dit Varga.
Il parle vers la caméra de surveillance. Il sait que Thorne le regarde.
— Donne-moi une raison, répond Thorne.
— Je sais qui t'envoie. Je sais pour qui tu bosses vraiment.
Le silence revient. Même Krieg s'arrête de bouger. Thorne ne sourit plus sur les écrans. Son visage devient un masque de pierre. La manipulation a ses limites. Les secrets sont des armes à double tranchant.
— Tu bluffes, dit Thorne.
— Vérifie le dossier 200K, répond Varga. Regarde la note de bas de page.
Varga n'a rien. Il ment. Il utilise la paranoïa de Thorne. C'est sa seule chance.
Thorne tape sur une tablette invisible. Ses doigts volent. Il cherche. Il doute. C'est l'instant que Varga attendait. La concentration de Thorne est détournée. Le verrou électronique émet un clic. La porte s'entrouvre de quelques millimètres.
Varga s'engouffre dans l'interstice. Il tire une dernière salve vers Krieg pour la forcer à se mettre à l'abri. Trois balles. Le mur derrière elle se fragmente.
Il bascule de l'autre côté. Il tire la poignée de toutes ses forces. La porte se referme. Le choc fait trembler le sol. Il est dans le couloir des cellules. L'air est plus froid ici. L'odeur de désinfectant est tenace.
Il est seul. Pour l'instant.
Il regarde son chargeur. Douze balles dans le Sig. Quinze dans le Glock de Moretti. Vingt-sept chances.
Au bout du couloir, les détenus s'agitent derrière leurs barreaux. Ils ont entendu les tirs. Ils sentent l'odeur de la poudre. Marko le Bourreau plaque son visage contre la grille. Ses yeux sont injectés de sang.
Varga avance. Il ne range pas ses armes. Il marche vers le fond. Vers son coffre. Vers sa survie.
Le décompte sur les murs indique 05:20.
La Zone Grise n'a pas encore fini de saigner. Varga vérifie sa montre. Il ajuste sa veste. Le cuir craque. Il est un flic corrompu dans un commissariat fantôme. Il est chez lui.
Il s'arrête devant la cellule de Marko. Le colosse le fixe.
— Tu sors ? demande Marko.
— Je nettoie, répond Varga.
Il continue sa route. Les pas résonnent sur le métal. La chasse continue. Chaque balle compte. Chaque trahison a un prix. Varga connaît le sien. Il est prêt à payer. En plomb. En sang. En silence.
Zone d'Ombre
Le courant meurt. Les plafonniers s'éteignent d'un coup sec. Le bourdonnement des serveurs s'arrête. Le silence pèse trois tonnes. Varga plaque son dos contre le mur. Le béton est froid. Il sent l'humidité à travers sa chemise. Dans le couloir, des points rouges s'allument. Ce sont les détonateurs. Ils clignotent au rythme des cœurs. Les colliers des détenus émettent une lueur faible. Les gilets des flics répondent en écho.
Varga retient sa respiration. Il écoute. Le bâtiment craque. Le métal travaille. Au loin, une respiration saccadée résonne. C’est Jana Krieg. Elle est à dix mètres, près de l'armurerie. Ses poumons sifflent comme une vieille chaudière. Le manque de fentanyl lui tord les boyaux. Ses doigts tambourinent sur la crosse de son arme. Le cuir de son gant grince.
— Jana, murmure Varga.
Pas de réponse. Juste le sifflement de l'air dans ses bronches.
Le virus Céron reprend le contrôle. Les haut-parleurs crachotent. Une fréquence basse fait vibrer les vitres des bureaux. La voix déformée revient. Elle sature l'espace. Elle ne dit rien. Elle rit. C’est un rire mécanique. Une boucle de deux secondes.
Jana Krieg lâche un cri rauque. Ce n'est pas de la peur. C'est de la rage pure. Elle presse la détente. Son Sig Sauer aboie. La flamme de départ déchire l'obscurité. Elle illumine le couloir pendant une fraction de seconde. Varga voit les pupilles de Jana. Elles sont dilatées au maximum. Ses yeux sont des trous noirs.
La balle percute un casier métallique. Le ricochet produit une gerbe d'étincelles. Le projectile finit sa course dans un mur de plâtre. Jana tire encore. Une fois. Deux fois. Trois fois. Elle balaie le couloir de gauche à droite. Les douilles brûlantes tintent sur le carrelage. Elles roulent. Le son est cristallin.
— Arrête ! gueule Varga.
Il se jette au sol. Il rampe vers un pilier en béton. Jana ne l'écoute pas. Elle vide son chargeur dans le vide. Elle tire sur les ombres. Elle tire sur le bruit du rire synthétique. L'odeur de la poudre envahit l'air. C'est une odeur âcre. Elle pique les yeux. Elle s'accroche à la gorge.
Dans la cellule 4, un homme hurle. C’est "Le Rat". Un petit dealer de banlieue. Il est prostré dans un coin. Son collier clignote plus vite. Le virus détecte l'augmentation de son rythme cardiaque. Le Rat essaie de se faire petit. Il se roule en boule.
Une balle de Jana traverse la grille de la cellule. Le métal chante. Le projectile entre dans l'épaule du Rat. Il ne crie plus. Il gémit. C’est un bruit de moteur qui cale. Il essaie de boucher le trou avec ses mains. Le sang est noir dans l'obscurité. Il est chaud. Il coule sur le sol poisseux.
Jana Krieg s'arrête. Sa culasse reste en arrière. Le chargeur est vide. Elle laisse tomber l'arme. Le choc sur le sol est sourd. Elle s'effondre contre un mur. Elle se griffe les bras. Ses ongles arrachent des lambeaux de peau. Elle cherche sa dose. Elle cherche une issue. Elle ne trouve que le noir.
Varga se relève. Il avance en position basse. Son arme est pointée vers l'avant. Il utilise la lueur des détonateurs pour se guider. Il passe devant Jana. Il ne s'arrête pas. Il ne l'aide pas. Elle est déjà morte à l'intérieur.
Il arrive devant la cellule du Rat. L'homme est allongé sur le flanc. Son collier est passé au rouge fixe. Le compte à rebours interne a atteint zéro. Le virus a fait son choix. Le Rat n'a pas avoué. Le Rat n'a servi à rien.
Une détonation étouffée secoue les barreaux. Ce n'est pas un coup de feu. C'est une charge creuse. La nuque du Rat explose. Des fragments de vertèbres percutent le mur du fond. L'odeur de la chair brûlée remplace celle de la poudre. Le corps s'agite de quelques spasmes. Puis il s'immobilise.
Varga regarde sa montre. Le cadran lumineux indique 05:10. Un suspect de moins. La liste diminue. La voix dans les haut-parleurs s'arrête de rire.
— Crédibilité insuffisante, dit la voix.
Les écrans géants du hall s'allument brusquement. Ils diffusent des images de caméras de surveillance. On voit Varga. On voit Jana. On voit le cadavre du Rat. Le flux est envoyé sur le web. Des millions de gens regardent. Ils commentent. Ils votent.
Varga tourne le dos aux caméras. Il connaît les angles morts. Il se glisse dans le conduit d'aération du local technique. La tôle est froide sous ses paumes. Il rampe. Il sent la poussière dans ses narines. Il avance vers le sous-sol. Vers son coffre.
En haut, Jana Krieg recommence à hurler. Elle a trouvé un autre chargeur. Elle tire au plafond. Les morceaux de plâtre tombent comme de la neige. Elle appelle sa mère. Elle appelle son fournisseur. Personne ne répond.
Varga atteint la grille de sortie du conduit. Il est au-dessus de la salle des coffres. Il voit Marko le Bourreau. Le colosse n'est plus dans sa cellule. Il a profité de la coupure de courant. Les gonds de sa porte ont été forcés à la force des bras. Marko tient une barre de fer. Il attend dans l'ombre. Il ne bouge pas. Il est un prédateur.
Varga sort son Sig. Il vérifie l'alignement des organes de visée. Il a douze balles. Marko a une barre de fer et cent dix kilos de muscles.
Le courant revient partiellement. Les lumières de secours clignotent en rouge. L'ambiance est celle d'un abattoir. Varga descend du conduit. Ses bottes touchent le sol sans bruit.
Marko tourne la tête. Ses yeux brillent. Il sourit. Ses dents sont jaunes.
— Le flic et son magot, dit Marko.
Sa voix est basse. Elle vibre dans la poitrine de Varga.
— Recule, ordonne Varga.
Il pointe son arme sur le plexus du colosse. Son doigt est sur la détente. Il sent la pression du ressort.
— Tu ne tireras pas, dit Marko. Le bruit attirera les autres. Jana est folle. Elias Thorne observe. Tu veux ton argent en silence.
Varga ne répond pas. Il ajuste sa prise. Sa main est stable. La sueur coule dans son dos. Elle est froide.
Au-dessus d'eux, une nouvelle explosion retentit. Le plafond tremble. La poussière tombe des conduits. Jana a dû toucher une conduite de gaz ou un extincteur. Les alarmes incendie se déclenchent. Elles hurlent. Le son est strident. Il déchire les tympans.
Marko charge. Il est rapide pour sa taille. La barre de fer fend l'air. Varga pivote sur la gauche. Le métal percute un pilier. Le béton éclate. Varga frappe Marko au visage avec la crosse de son arme. Le nez du colosse s'écrase. Le sang gicle sur la chemise de Varga.
Marko ne recule pas. Il saisit Varga par la gorge. Ses doigts sont des étaux. Varga lâche son arme. Il cherche son couteau de botte. Ses poumons brûlent. Sa vue se brouille. Des taches noires dansent devant ses yeux.
Il trouve le manche en polymère. Il dégaine. Il plante la lame dans la cuisse de Marko. Une fois. Deux fois. Le colosse lâche prise. Il rugit. Il recule en boitant. Le sang artériel sature son pantalon.
Varga récupère son Sig. Il ne tire pas. Il halète. Il crache au sol.
— La prochaine est dans l'œil, dit Varga.
Marko s'adosse à un coffre. Il serre sa jambe. Il rit encore. C'est un rire de damné.
— On va tous crever ici, Varga. Le virus ne veut pas de survivants. Il veut un spectacle.
Varga regarde le coffre 402. Son coffre. L'argent est là. Deux cent mille euros. Le prix de sa vie. Le prix de son âme.
Le haut-parleur grésille à nouveau.
— Temps écoulé. Prochaine cible : Lieutenant Krieg. Aveu requis.
Varga lève les yeux vers le plafond. Il entend Jana Krieg courir dans les couloirs. Elle trébuche. Elle appelle à l'aide. Son collier commence à biper. Le son est rapide. C'est le métronome de la mort.
Varga se détourne de Marko. Il insère la clé dans le coffre. Le mécanisme tourne. Les pignons s'enclenchent. Le métal frotte contre le métal. La porte s'ouvre. Les liasses sont là. Elles sont entourées de plastique.
Il remplit son sac de sport. Il ne compte pas. Il prend tout.
Une détonation sourde vient du premier étage. Le bip du collier de Jana s'est arrêté. Le silence revient. Un silence de tombeau.
Varga ferme son sac. Il regarde Marko. Le colosse a perdu trop de sang. Il est pâle. Ses yeux se ferment.
— Tu as tes billets pour l'enfer, murmure Marko.
Varga ne répond pas. Il remonte vers la surface. Il marche sur les douilles. Il marche dans le sang. Il évite les caméras.
Le virus Céron affiche un nouveau message sur les écrans : "Douze restants. La vérité approche."
Varga vérifie son chargeur. Onze balles. Il doit sortir. Il doit tuer Elias Thorne. Il doit survivre à la Zone Grise.
Il s'enfonce dans le couloir sombre. L'odeur de la poudre est toujours là. Elle ne partira plus. Elle fait partie des murs. Elle fait partie de lui.
Varga avance. Un pas après l'autre. Le chasseur est devenu la proie. Mais la proie a des dents en acier. Et elle a faim.
Salle d'Interrogatoire 4
Varga poussa la porte de la salle 4. Le métal frotta contre le béton. Le bruit résonna dans le couloir vide. L'air était épais. Il sentait la poussière et le tabac froid. Elias Thorne était assis derrière la table. Ses mains étaient posées à plat sur le métal gris. Ses ongles étaient propres. Son costume italien était déchiré à l'épaule droite. Une tache de sang séché maculait son col. Thorne ne bougea pas la tête. Il regarda Varga entrer. Ses yeux étaient fixes. Ils ne cillaient pas. Varga posa son sac de sport sur la table. Le poids des liasses fit un bruit sourd. Le nylon grinça. Varga s'assit en face de lui. La chaise en plastique craqua sous son poids. Il posa son Sig Sauer à côté du sac. Le canon pointait vers le torse de Thorne.
Le silence dura une minute entière. On entendait le ronronnement des serveurs dans les murs. Une mouche morte gisait sur le rebord de la fenêtre condamnée. Thorne sourit. Ses dents étaient très blanches. Il inclina légèrement la tête.
— Marko est mort, dit Thorne.
Sa voix était calme. Elle n'avait aucune inflexion. Varga ne répondit pas. Il sortit un paquet de cigarettes froissé. Il en alluma une. La fumée monta vers le plafonnier. Le tube fluorescent grésillait. Il manquait de puissance. La lumière oscillait.
— Tu as pris l'argent, continua Thorne. C'est bien. L'instinct de survie. C'est une base solide.
Varga aspira une bouffée. Il recracha la fumée vers le visage de Thorne. Thorne ne détourna pas le regard. Il resta immobile.
— Tu parles trop, dit Varga.
— Je parle pour nous deux, capitaine. Le temps presse. Ton collier émet un bip. Tu l'entends ?
Varga sentit le froid du métal contre son cou. Le boîtier plastique contenait assez de C4 pour lui arracher la mâchoire. Le voyant rouge clignotait sur le mur. Dix minutes. Toujours dix minutes. Le virus Céron gérait le timing.
— Tu es derrière tout ça, dit Varga.
Il ne posait pas de question. Il constatait. Il posa sa main calleuse sur la crosse de son arme. Ses doigts étaient tachés de la sueur de Marko.
— J'ai ouvert les portes numériques, admit Thorne. Le hacker est un ami. Il aime la justice. Il aime surtout le chaos. Moi, j'aime les résultats.
Thorne se pencha en avant. La vitre sans tain reflétait son visage pâle. Derrière la vitre, il n'y avait personne. Juste des caméras. Des millions de gens regardaient le flux. Le pays observait le capitaine Varga.
— Pourquoi ici ? demanda Varga.
— La Zone Grise est un symbole. Des flics corrompus. Des dossiers enterrés. Un coffre-fort rempli de billets sales au sous-sol. C'est un bon décor.
Varga écrasa sa cigarette sur la table. La cendre grise s'étala sur le métal. Il pointa le canon du Sig vers le front de Thorne. Le cran de sûreté claqua. Le bruit fut sec.
— Donne-moi le code, dit Varga.
— Je ne l'ai pas sur moi. Il est dans ton coffre. Au sous-sol.
Varga fronça les sourcils. Son nez cassé lui faisait mal. La pression montait dans ses sinus.
— Mon coffre contient de l'argent. Rien d'autre.
— Ton coffre est connecté au réseau local, expliqua Thorne. Le hacker a injecté le code de désactivation dans le firmware de la serrure électronique. C'est une sécurité. Une ironie. La clé de ta vie est cachée sous ton argent sale.
Thorne écarta les bras. Ses gestes étaient lents. Il ne voulait pas provoquer un tir réflexe. Varga connaissait ce type d'homme. Des prédateurs de bureau. Ils tuaient avec des algorithmes.
— On descend, dit Varga.
— Mauvaise idée. Les couloirs sont piégés. Le virus verrouille les secteurs de façon aléatoire. Si on sort sans plan, on finit comme Jana.
Varga repensa à la détonation. Jana était une gamine. Une toxico, mais une gamine. Sa tête avait dû repeindre le couloir du deuxième.
— Quel est le plan ? demanda Varga.
— Un pacte. Tu me protèges jusqu'au sous-sol. Je tape le code. On désactive les colliers. On sort par le garage.
— Et le hacker ?
— Il coupera le flux vidéo au moment de l'ouverture. On disparaît dans la nature. Toi avec ton sac. Moi avec ma liberté.
Varga regarda le sac de sport. Deux cent mille euros. De quoi refaire sa vie au Brésil. Ou mourir dans une cellule. Le choix était simple. Il n'y avait pas de morale ici. Juste de la physique.
— Comment je sais que tu ne vas pas me griller ?
Thorne rit doucement. Un rire sec. Sans joie.
— Regarde l'écran, Varga.
Sur le moniteur mural, les dossiers internes défilaient. Le nom de Varga apparut en rouge. "Virement occulte. Compte offshore. Témoin disparu." La hiérarchie était à poil. Le monde entier savait.
— Tu n'as plus de carrière, dit Thorne. Tu n'as plus d'honneur. Tu n'as que ce sac et moi. Je suis ton unique chance de voir demain.
Varga se leva. Il remit son arme dans le holster. Il attrapa le sac. La sangle lui sciait l'épaule. Il s'approcha de Thorne. Il saisit le suspect par le col de sa veste. Il le souleva brusquement. Thorne ne résista pas. Il se laissa manipuler.
— Si tu mens, je te loge une balle dans le ventre, dit Varga. Tu mettras deux heures à crever.
— Je n'aime pas la douleur, répondit Thorne. On y va ?
Varga ouvrit la porte. Le couloir était plongé dans une pénombre rousse. Les gyrophares d'urgence tournaient au plafond. L'odeur de brûlé persistait. Ils marchèrent vers l'ascenseur. Les câbles pendaient du plafond comme des lianes de cuivre.
Varga gardait sa main sur son arme. Il surveillait les angles. Chaque ombre était une menace. Chaque bruit de ventilation était un déclencheur. Ils passèrent devant le bureau du commissaire. La porte était défoncée. Le corps d'un adjoint gisait au sol. Il n'avait plus de visage.
— Le virus est efficace, murmura Thorne.
— Tais-toi et marche.
Ils arrivèrent devant la cage d'escalier. L'ascenseur était hors service. Les portes étaient bloquées à mi-course. Varga poussa Thorne dans l'escalier. Les marches en béton étaient froides. Leurs pas résonnaient. Un écho métallique.
Au premier palier, Thorne s'arrêta. Il pointa une caméra dans le coin supérieur.
— Il nous regarde, dit-il.
— Qui ?
— Mon associé. Il vérifie la progression. Il attend le signal.
Varga ne regarda pas la caméra. Il regarda sa montre. Six minutes. Le temps s'accélérait. La sueur coulait dans son dos. Elle piquait sa peau.
Ils descendirent au niveau -1. Le sous-sol. La zone des coffres et des scellés. L'air était plus frais ici. Il sentait l'huile de moteur et le renfermé. Les néons clignotaient. Varga s'arrêta. Il sortit son arme. Il balaya la zone. Rien. Juste des étagères métalliques et des boîtes en carton.
— C'est au fond, dit Varga.
Ils marchèrent jusqu'à la porte blindée du local des scellés. Varga utilisa son badge. Le lecteur de carte émit un bip aigu. La diode passa au vert. La porte s'ouvrit avec un sifflement pneumatique.
Le coffre de Varga était un modèle standard. Encastré dans le mur du fond. Il s'approcha. Il posa le sac de sport au sol. Ses mains tremblaient légèrement. Il tapa sa combinaison. Le clavier numérique s'alluma.
— Attends, dit Thorne.
Thorne s'approcha du coffre. Il sortit un petit boîtier de sa poche. Un émetteur. Il le connecta au port USB de maintenance sous le clavier.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Varga.
— Je synchronise. Le hacker doit envoyer la clé de déchiffrement. Sans ça, le coffre explose si tu tentes de l'ouvrir.
Varga pointa son arme sur la tempe de Thorne.
— Tu ne m'avais pas dit ça.
— Détails techniques, capitaine. Ne sois pas nerveux.
L'écran du boîtier afficha une barre de progression. 10%. 20%. Le bip du collier de Varga devint plus rapide. Le rythme cardiaque de Varga suivit. Il sentait le sang battre dans ses tempes.
— 40%, annonça Thorne.
Un bruit de pas résonna dans le couloir. Varga se retourna. Il se mit en position de tir. Il s'abrita derrière un pilier en béton.
— Qui est là ? cria Varga.
Pas de réponse. Juste le frottement d'une semelle sur le sol. Une silhouette apparut dans l'encadrement de la porte. C'était Krieg. Le lieutenant Jana Krieg. Elle tenait son fusil de précision à bout de bras. Elle était pâle. Ses yeux étaient dilatés. Une trace de poudre blanche souillait ses narines.
— Jana, dit Varga. Tu es vivante.
— Le collier n'a pas sauté, dit Krieg. C'était celui de l'autre. Le suspect.
Sa voix tremblait. Elle pointa son fusil vers Thorne.
— Il a les codes, Varga. Il nous a piégés.
— Pose ça, Jana, ordonna Varga. Il nous fait sortir.
— Il ment, hurla Krieg. Il veut juste son argent. Il veut nous tuer tous.
Thorne ne se retourna pas. Il gardait les yeux sur la barre de progression. 70%.
— Elle est en manque, dit Thorne sans émotion. Elle va tirer.
— Jana, pose l'arme, répéta Varga. On a cinq minutes.
Krieg avança d'un pas. Elle vacillait. Le manque de fentanyl brisait sa coordination. Elle pressa la détente. La balle percuta le pilier à quelques centimètres de la tête de Varga. Le béton éclata. Des éclats frappèrent le visage du capitaine.
Varga n'hésita pas. Il ajusta sa visée. Il pressa la détente deux fois. Deux détonations sèches. Les balles frappèrent Krieg en plein thorax. Elle recula sous l'impact. Elle heurta le mur. Elle glissa lentement. Son fusil tomba au sol. Elle ne cria pas. Elle expira un nuage de sang.
Varga resta immobile. Son arme fumait. Il regarda le corps de sa collègue. Elle ne bougeait plus.
— 90%, dit Thorne.
Le silence revint dans la pièce. Plus lourd qu'avant. Varga rangea son arme. Il avait un goût de fer dans la bouche.
— C'est fait, dit Thorne.
Le boîtier émit un signal sonore continu. La porte du coffre se déverrouilla avec un clic métallique. Thorne l'ouvrit. À l'intérieur, il n'y avait pas de documents. Juste un petit écran LCD intégré à la paroi du fond. Un code à six chiffres apparut en vert.
— Tape-le sur ton collier, dit Thorne. Vite.
Varga saisit le boîtier de son cou. Il entra les chiffres. 4-8-1-5-1-6. Le voyant rouge s'éteignit. Le bip s'arrêta. Varga sentit une décharge d'adrénaline. Il était vivant.
Thorne entra le code sur son propre collier. Le déclic fut identique. Il retira le collier et le jeta au sol. Le plastique rebondit sur le béton.
— On sort, dit Thorne.
Varga ramassa son sac de sport. Il regarda une dernière fois le corps de Krieg. Il ne ressentait rien. Juste une fatigue immense.
— Le garage est par là, dit Varga.
Ils quittèrent la salle des coffres. Ils marchèrent dans le couloir sombre. Ils ne parlaient plus. Le pacte était scellé. Le sang avait coulé. La Zone Grise restait derrière eux. Dans l'ombre, les caméras continuaient de tourner. Le monde avait vu le capitaine Varga tuer son lieutenant pour un sac de billets. La vérité était sortie. Elle était laide. Elle était finale.
Rupture de Stock
Varga avance dans le couloir. Ses bottes de service claquent sur le linoléum gris. Le sac de sport pèse dix kilos. Les liasses de billets se tassent au fond du cuir. Thorne marche trois mètres derrière. Ses pas sont inaudibles. Le silence du commissariat est une chape de plomb. Les conduits de ventilation soufflent un air sec. L'odeur de la poudre brûlée s'estompe. Elle laisse place à une senteur de poussière et de mort.
Ils tournent à l'angle du bloc C. L'armurerie se trouve au bout du corridor. Une grille en acier trempé barre l'accès. Les barreaux font trois centimètres de diamètre. Varga s'arrête devant le panneau de commande. L'écran à cristaux liquides affiche une lumière rouge fixe. Un message défile en boucle : ACCÈS REFUSÉ.
Varga pose le sac au sol. Le bruit du cuir sur le béton résonne. Il essuie sa paume droite sur son pantalon de treillis. La sueur pique ses yeux. Il tape son code personnel sur le clavier numérique. 4-9-2-1. Le boîtier émet un bip strident. Rien ne bouge. Il essaie le code d'urgence de la direction. 0-0-0-0. Le résultat est identique.
— Le système est verrouillé par le noyau, dit Thorne.
Varga ne répond pas. Il saisit les barreaux à deux mains. Il tire de toutes ses forces. Ses muscles se tendent sous sa chemise trempée. Les veines de son cou gonflent. Son visage vire au pourpre. La grille ne bouge pas d'un millimètre. Elle est ancrée dans le béton armé.
Varga lâche le métal. Il regarde à travers la grille. L'armurerie est à deux mètres. Les râteliers sont pleins. Il voit les fusils d'assaut HK G36. Leurs carcasses en polymère noir brillent sous les plafonniers. Il voit les pistolets Sig Sauer Pro alignés sur des supports en mousse. Des boîtes de munitions 9mm Parabellum forment une pyramide sur l'établi. Le laiton des douilles capte la lumière. C'est une vision de paradis pour un homme traqué.
Varga tend le bras à travers les barreaux. Ses doigts s'étirent. Il frôle une boîte de cartouches. Il manque dix centimètres. Il grogne. C'est un son animal. Il retire son bras. Sa peau est éraflée par le métal froid.
— Il nous regarde, dit Thorne.
Thorne désigne une caméra dôme fixée au plafond. La lentille pivote lentement. Elle suit les mouvements de Varga. Un écran plat s'allume sur le mur latéral. Le logo du virus Céron apparaît. Des lettres blanches s'affichent sur fond noir.
"LE PLOMB EST UNE SOLUTION DE FACILITÉ."
Varga sort son arme de service. Il vérifie la chambre. Elle est vide. Il presse la détente par réflexe. Le percuteur frappe dans le vide. Un clic sec. Le son de l'impuissance. Il jette le pistolet contre la grille. L'arme rebondit sur le sol avec un bruit de ferraille. Elle ne sert plus à rien. C'est un morceau d'acier inutile.
— Il veut du spectacle, dit Thorne. Il veut voir comment on se débrouille sans jouets.
Thorne fouille les poches de son costume italien. Il en sort un stylo plume en acier brossé. Il dévisse le capuchon. La pointe est fine. Il la teste sur la pulpe de son pouce. Une goutte de sang perle. Thorne sourit. Ses lèvres sont sèches.
Varga regarde autour de lui. Le couloir est vide de toute arme conventionnelle. Il voit un cendrier sur pied près de la porte coupe-feu. C'est un modèle lourd. Le socle est en chrome massif. Varga s'approche. Il saisit le tube. Il le dévisse de sa base. Il garde le socle circulaire dans la main droite. C'est une masse de deux kilos. Un instrument de percussion crânienne.
Un bruit de pas provient du fond du couloir. Des semelles de caoutchouc crissent sur le sol mouillé. Marko apparaît. Le colosse avance avec une lenteur menaçante. Derrière lui, deux autres suspects de droit commun ferment la marche. L'un tient un pied-de-biche. L'autre brandit un éclat de verre de vingt centimètres. Leurs visages sont marqués par la fatigue et la rage.
Marko s'arrête à cinq mètres. Il regarde la grille de l'armurerie. Il regarde les fusils inaccessibles. Ses narines se dilatent. Il sent l'huile pour armes. Il sent aussi l'argent dans le sac de Varga.
— On veut les flingues, flic, dit Marko. Sa voix est un grondement de gravier.
— La porte est morte, répond Varga. Le hacker a coupé les accès.
Marko s'approche. Il est massif. Il dépasse Varga d'une tête. Il pue la sueur rance et le tabac de mauvaise qualité. Il pose ses mains énormes sur la grille. Il la secoue. Le métal vibre. Le bruit emplit le couloir.
— Ouvre cette merde.
— Je n'ai pas les clés, Marko. Personne ne les a.
Marko tourne la tête vers le sac de sport. Ses yeux se rétrécissent.
— C'est quoi ça ? Le butin ?
Varga place son pied sur le sac. Il serre le socle du cendrier.
— Recule.
Marko rit. C'est un son sans joie. Il montre ses dents jaunes.
— Tu n'as plus de balles, Varga. On a entendu le clic. Tu es juste un vieux flic avec un morceau de ferraille.
Marko lève son pied-de-biche. Le métal est taché de rouille. Thorne se déplace sur le flanc. Il se met hors du champ de vision périphérique de Marko. Il tient son stylo comme un poignard.
La tension sature l'air. Varga sent son cœur battre dans ses tempes. Chaque pulsation est un coup de marteau. Il ne ressent pas de peur. Il ressent une concentration froide. La survie est une équation physique. Force contre résistance.
Marko attaque le premier. Il lance le pied-de-biche dans un mouvement circulaire. Varga plonge en avant. Le métal siffle au-dessus de son crâne. Il percute le mur en béton. Des éclats d'enduit volent. Varga frappe avec le socle en chrome. Il vise le genou. Le choc est sec. Un bruit d'os qui éclate.
Marko hurle. Il s'effondre sur un genou. Varga ne s'arrête pas. Il frappe à nouveau. Le chrome percute la mâchoire de Marko. Des dents volent sur le lino. Le colosse bascule en arrière.
Les deux autres suspects chargent. Thorne surgit de l'ombre. Il est rapide. Il plante son stylo dans la carotide du premier homme. Le sang gicle en un jet régulier. L'homme lâche son éclat de verre. Il porte ses mains à son cou. Il essaie de boucher le trou. Le liquide rouge coule entre ses doigts. Il tombe à genoux. Ses yeux se révulsent.
Le deuxième homme hésite. Il regarde son camarade mourir. Varga se relève. Son nez saigne. Il crache un mélange de salive et de sang. Il avance vers le suspect. L'homme recule. Il lâche son arme de fortune. Il fait demi-tour et s'enfuit dans l'obscurité du couloir.
Varga ne le poursuit pas. Il respire bruyamment. Ses poumons brûlent. Il regarde Marko au sol. Le colosse gémit. Sa mâchoire pend de travers. Varga ramasse le sac de sport. Il vérifie la fermeture éclair. L'argent est toujours là.
Thorne essuie son stylo sur la chemise du mort. Il referme le capuchon. Son visage est de marbre. Pas une goutte de sueur. Pas un signe d'émotion.
— On perd du temps, dit Thorne.
Ils laissent les corps devant la grille de l'armurerie. Les armes de guerre restent derrière les barreaux. Elles sont des reliques d'un monde qui n'existe plus. Ici, seule la force brute compte.
Ils atteignent la porte du garage. C'est une dalle d'acier de dix centimètres d'épaisseur. Un terminal de contrôle est encastré dans le mur. Un nouveau message apparaît sur l'écran.
"LA VÉRITÉ VOUS RENDRA LIBRES."
Varga regarde Thorne. Thorne regarde l'écran.
— Qu'est-ce qu'il veut encore ? demande Varga.
— Un aveu, répond Thorne. Un vrai. Pas une excuse de flic.
Varga regarde la caméra. Il sait que le flux vidéo est diffusé partout. Sur les réseaux sociaux. Sur les chaînes d'info. Le monde entier attend la chute du capitaine Varga. Il pense aux 200 000 euros. Il pense au témoin disparu. Il pense à Krieg.
Il s'approche du micro du terminal. Il lèche ses lèvres ensanglantées.
— Je m'appelle Marcus Varga, dit-il. Sa voix est rauque.
Il marque une pause. Il entend le ronronnement des serveurs dans les murs. Le virus attend sa proie.
— J'ai pris l'argent.
Le verrou électromagnétique de la porte du garage se libère avec un claquement sourd. La porte commence à coulisser. Un courant d'air frais s'engouffre dans le couloir. L'odeur de la ville. L'odeur de la liberté.
Varga ramasse son sac. Il ne regarde pas Thorne. Il marche vers l'ouverture. La lumière de l'extérieur est aveuglante. Il sait que ce n'est pas fini. Le hacker a ouvert la porte, mais il n'a pas arrêté le jeu. Les balles sont peut-être comptées, mais la traque continue.
Varga franchit le seuil. Ses bottes foulent le bitume du parking souterrain. Il est vivant. Pour l'instant.
Le Sacrifice de Jana
Jana Krieg gratte sa peau jusqu'au sang. Son ongle arrache une croûte sur son avant-bras gauche. Le manque de fentanyl tord ses boyaux comme des câbles d'acier. Elle respire par la bouche. L'air du commissariat de la Zone Grise a un goût de poussière et de mort. Les écrans géants du hall crachent des lignes de code vert olive. Le visage du capitaine Varga s'affiche en gros plan. Il a parlé. Le traître a sauvé sa peau. Jana crache un filet de salive épaisse sur le sol carrelé.
Elle regarde le couloir menant au sous-sol. Une paroi de verre blindé bloque le passage. Le système Céron a scellé les accès pneumatiques. Le verre fait quatre centimètres d'épaisseur. C'est du feuilleté haute résistance. Un bélier hydraulique ne suffirait pas. Jana palpe le boîtier en plastique noir autour de son cou. Le collier de détention pèse deux cents grammes. Il contient une charge de C4. Le détonateur est relié au serveur central du hacker.
Ses muscles se contractent. Une crampe violente saisit sa cuisse droite. Elle tombe à genoux. Le carrelage est froid sous ses paumes. Elle voit son reflet dans une flaque d'eau de condensation. Ses yeux sont injectés de sang. Ses pupilles sont des têtes d'épingle. Elle n'a plus de pilules. Le stock de la saisie est vide. Le monde tourne. Les sons deviennent des sifflements aigus. Elle entend le ronronnement des serveurs derrière les cloisons.
Elias Thorne observe la scène depuis l'ombre du bureau d'accueil. Il ne bouge pas. Ses mains sont jointes. Il analyse la trajectoire de la crise. Varga est déjà loin. Il est dans le parking souterrain. Jana est seule dans le hall. Elle est l'outil restant. Thorne ajuste sa veste italienne. Il attend la détonation.
Jana se relève. Elle utilise le mur pour stabiliser son corps. Ses doigts laissent des traces de sueur grasse sur la peinture grise. Elle marche vers la paroi de verre. Chaque pas est une lutte contre la pesanteur. Elle atteint la cible. Elle plaque son front contre la surface froide. Le contact du verre calme la brûlure de sa peau.
Le haut-parleur grésille. La voix déformée du hacker remplit l'espace vide.
— Dix minutes écoulées. Pas d'aveu pour le lieutenant Krieg.
Le collier émet un signal sonore. Un bip sec. Un intervalle d'une seconde.
Jana Krieg sourit. Ses dents sont tachées de sang. Elle n'a pas peur. La douleur du manque est pire que la mort. Elle ajuste sa position millimètre par millimètre. Elle place le boîtier du collier contre le point de tension du verre. Le coin inférieur gauche. Là où la structure est la plus rigide. Là où l'onde de choc sera la plus destructrice.
Le rythme des bips s'accélère. Deux par seconde.
Jana ferme les paupières. Elle pense à la sensation du fentanyl dans ses veines. La chaleur. Le calme. Le silence absolu.
Trois bips par seconde.
Elle appuie tout son poids contre la paroi. Elle devient une pièce d'artillerie humaine.
Quatre bips. Le son devient une note continue.
L'explosion déchire le silence de la Zone Grise. La charge creuse dirige l'énergie vers l'avant. Le cou de Jana est brisé instantanément. La force de détonation transforme le verre blindé en une pluie de fragments tranchants. Le cadre en acier plie sous la pression. La paroi s'effondre dans un fracas de cristal et de béton.
La fumée noire envahit le hall. L'odeur de la chair brûlée et de la poudre sature l'air. Le corps de Jana Krieg gît au milieu des débris. Elle n'a plus de tête. Ses mains sont encore crispées sur le sol. Le sang irrigue les goulottes de câblage sous le plancher technique.
Le passage vers le sous-sol est ouvert. Les escaliers descendent dans l'obscurité totale. Le virus Céron détecte la brèche. Les lumières de secours passent au rouge fixe. Un ventilateur de plafond tourne lentement. Il brasse la poussière et les cendres.
Elias Thorne sort de l'ombre. Il enjambe les restes du lieutenant. Ses chaussures de luxe ne font aucun bruit sur le verre pilé. Il regarde l'escalier. Le coffre de Varga est en bas. Les 200 000 euros attendent. Le hacker a obtenu son sacrifice. Le jeu peut continuer.
Thorne descend la première marche. Il ne regarde pas en arrière. Le sang de Jana Krieg coule le long des marches. Le liquide rouge suit le chemin des données. Le système est nourri. La justice est une carcasse froide. Les balles sont comptées. Le temps aussi.
L'Enfer au Sous-sol
Varga descend les marches en béton. Ses bottes tactiques claquent sur la pierre froide. L'air du sous-sol sent le papier moisi et la poussière. Les lampes de secours crachent une lueur rouge intermittente. Le capitaine tient son Sig Sauer à deux mains. Le canon balaie les rangées d'étagères métalliques. Les dossiers s'empilent jusqu'au plafond. C'est le cimetière administratif de la Zone Grise.
Varga s'arrête devant le casier 412. Il sort une clé de sa poche de pantalon. Le métal grince dans la serrure rouillée. La porte s'ouvre avec un gémissement aigu. Un sac de sport en nylon noir repose au fond. Varga tire la fermeture éclair. Les liasses de cinquante euros sont alignées. Le plastique des bandes brille sous le rouge. Deux cent mille euros. Le prix d'un témoin disparu. Le prix d'une vie de flic vendue au cartel.
Varga glisse le sac sur son épaule. Le poids tire sur ses muscles trapèzes. Il vérifie son chargeur. Quinze balles de neuf millimètres. Il engage la culasse. Le bruit métallique résonne dans le silence des archives.
Une ombre se détache du fond du couloir central. Marko avance sans bruit malgré ses cent dix kilos. Ses muscles roulent sous son t-shirt gris maculé de suie. Il ne porte pas d'arme à feu. Ses mains sont fermées. Ses jointures sont blanches. Ses tatouages carcéraux s'étirent sur ses avant-bras massifs.
Varga pivote. Il lève son arme. Le viseur s'aligne sur le torse du colosse.
— Recule, Marko.
Le prisonnier ne s'arrête pas. Ses semelles en caoutchouc crissent sur le sol. Son souffle est régulier. Ses yeux fixent le sac de sport.
— C'est l'argent de mon frère, dit Marko.
Sa voix est basse. Elle vibre dans les étagères. Varga presse la détente. Le coup de feu déchire le silence. La balle percute l'épaule droite de Marko. Le tissu du t-shirt explose. Le sang gicle sur les dossiers de 1994. Marko ne tombe pas. Il titube. Il reprend sa marche.
Varga tire une deuxième fois. La balle siffle à l'oreille du géant. Elle s'écrase dans un montant métallique. Marko charge. Il parcourt les cinq mètres en deux secondes. Son épaule percute le plexus de Varga. Le souffle du flic s'échappe dans un sifflement rauque. Le capitaine frappe le sol en béton. Le Sig Sauer glisse sous une armoire de classement.
Marko attrape Varga par le col de son gilet pare-balles. Il le soulève. Le dos du flic percute les étagères. Des centaines de feuilles volent dans l'air. Des rapports de perquisition. Des procès-verbaux de garde à vue. Le papier couvre le sol comme une neige sale.
À l'étage, Elias Thorne fixe l'écran numéro quatre. L'image de la caméra de surveillance est granuleuse. Le capteur infrarouge vire au gris thermique. Il voit deux formes sombres s'entre-déchirer au milieu des archives. Thorne ajuste le nœud de sa cravate italienne. Il boit une gorgée d'eau tiède. Le flux vidéo est stable. Le pays entier regarde ce massacre en direct. Le virus Céron diffuse la chute de la hiérarchie. Thorne sourit sans montrer ses dents.
Dans le sous-sol, Marko assène un coup de poing au visage de Varga. Le cartilage du nez craque. Le sang inonde la bouche du flic. Varga sort un couteau de botte. La lame de dix centimètres luit. Il frappe Marko à la cuisse. L'acier s'enfonce jusqu'à l'os. Marko lâche prise. Il grogne comme un animal blessé. Il recule de deux pas.
Varga rampe vers son sac. Il crache une dent sur le béton. Sa main droite tremble. Il saisit une liasse de billets. Il la jette au visage de Marko.
— Prends ça et casse-toi ! hurle Varga.
Les billets s'éparpillent. Marko ne regarde pas l'argent. Il arrache le couteau de sa cuisse. Il jette la lame dans l'obscurité. Il saisit une barre de fer servant de renfort à une étagère. Le métal est rouillé. Il pèse trois kilos.
Marko frappe. La barre percute le bras gauche de Varga. Le radius se brise avec un bruit de branche morte. Varga hurle. Il roule sur le côté. Il cherche son arme des yeux. Elle est trop loin.
Marko lève la barre de fer au-dessus de sa tête. Le sang de sa cuisse coule sur ses chaussures. Il ressemble à une statue de pierre rouge.
— Tu as tué mon frère pour ce sac, dit Marko.
Varga plaque son dos contre le métal froid. Il fouille sa ceinture de combat. Ses doigts rencontrent une grenade assourdissante. Il dégoupille. Il lâche la cuillère.
— Meurs avec, répond Varga.
L'explosion sature l'espace confiné. Le flash blanc brûle les rétines. Le bang sonore vide les tympans. La poussière des archives sature l'air. Les étagères vacillent. Des kilos de papier s'effondrent sur les deux hommes.
Thorne voit l'écran devenir blanc. Il tape sur son clavier. Il change de caméra. La fumée envahit l'objectif. Il attend.
La poussière retombe lentement. Varga est à genoux. Ses oreilles saignent. Il ne voit que des taches sombres. Il tâtonne le sol. Ses doigts rencontrent le nylon du sac. Il tire le sac vers lui. Il rampe vers l'escalier.
Une main massive saisit sa cheville. Marko est au sol, enseveli sous les dossiers. Son visage est une plaie ouverte. Ses yeux sont vitreux. Mais ses doigts serrent le cuir de la botte de Varga.
Varga frappe la main de Marko avec son talon. Une fois. Deux fois. Les os de la main de Marko cèdent. Le colosse lâche prise. Il s'effondre dans les débris de papier. Son torse se soulève une dernière fois. Il s'arrête.
Varga se relève. Il s'appuie contre le mur. Son bras gauche pend inutilement le long de son corps. Il serre le sac d'argent contre son torse. Il monte les marches. Chaque pas est une agonie. Le sang de son nez goutte sur les billets de cinquante euros.
Il arrive en haut de l'escalier. La porte blindée est verrouillée par le virus. L'écran mural du hall s'allume. Le visage d'Elias Thorne apparaît en gros plan.
— Beau combat, capitaine, dit Thorne via les haut-parleurs.
Varga regarde la caméra. Il lève son majeur. Il s'assoit contre la porte. Il ouvre le sac. Il compte les liasses. Il y en a quarante.
— Ouvre cette porte, Thorne.
— Le public demande un aveu, Varga. L'argent ne suffit pas.
Varga sort un briquet de sa poche. Il allume une liasse. Les billets s'enflamment. La flamme bleue et jaune lèche le plastique. L'odeur de l'encre brûlée remplit le couloir.
— Je n'ai rien à dire, murmure Varga.
Il jette la liasse enflammée dans le sac. Le nylon commence à fondre. Le feu se propage aux deux cent mille euros. La fumée noire monte vers le plafond. Les capteurs d'incendie se déclenchent. La pluie artificielle tombe sur le flic corrompu.
Varga ferme les yeux. L'eau lave le sang sur son visage. Le sac brûle entre ses jambes. L'argent disparaît. Thorne coupe la vidéo. Le silence revient dans la Zone Grise. Seul le crépitement des billets carbonisés persiste. Varga attend la prochaine exécution. Sa montre marque 20h50. Il reste dix minutes. Sa tête est la suivante sur la liste.
Code Zéro
Varga se lève. L'eau des gicleurs s'arrête. Le silence revient dans le couloir. Il ramasse son Glock 17. Le chargeur est léger. Il reste trois balles de neuf millimètres. Il marche vers le hall central. Ses bottes de service grincent sur le sol mouillé. La fumée des billets brûlés pique ses yeux. Il ne cligne pas des paupières. Son épaule gauche heurte le chambranle de la porte. Il ne sent plus la douleur. Le manque d'adrénaline rend ses mouvements mécaniques.
Thorne observe les moniteurs dans la salle des serveurs. Ses doigts tapent sur le clavier mécanique. Le code défile en lignes vertes sur le fond noir. Le protocole Céron entre dans sa phase finale. Les serveurs de la préfecture surchauffent. Les ventilateurs hurlent dans la pièce close. Thorne ne transpire pas. Il appuie sur la touche Entrée. Le décompte s'affiche sur les écrans géants du hall. 09:59. 09:58. Le flux vidéo mondial capte chaque pixel de la scène.
Marko attend derrière le pilier C4 du hall. Il tient une barre de fer de soixante centimètres. Le métal est froid contre sa paume calleuse. Il respire lentement par le nez. Ses muscles sont tendus sous sa chemise de détenu. Il entend les pas de Varga. Le rythme est lent. C'est le bruit d'un prédateur blessé. Marko serre la barre. Il visualise la trajectoire du coup. Il vise la base du crâne.
Varga entre dans le hall principal. Les débris de verre craquent sous ses semelles. Il lève son arme à hauteur d'yeux. Le canon balaie la zone de réception. Il ne voit personne. Les projecteurs de secours tournent lentement. Ils balaient les cadavres des flics de la BRB. Jana Krieg gît près du comptoir d'accueil. Une seringue vide est plantée dans son avant-bras. Ses yeux fixent le plafond sans le voir.
— Sortez, Marko, dit Varga.
Sa voix est rauque. Elle résonne contre les murs de béton. Marko ne répond pas. Il attend que Varga dépasse l'angle mort du pilier. Le décompte affiche 08:20. Thorne bascule les caméras sur le plan large. Le public voit les deux hommes. Ils sont à cinq mètres l'un de l'autre. Un mur de béton les sépare encore.
Thorne active les haut-parleurs. Sa voix déformée sature les membranes de carbone.
— Le temps presse, messieurs. Un seul survivant. C'est la règle.
Varga pivote sur sa droite. Marko surgit de l'ombre. La barre de fer fend l'air. Varga plonge en avant. Le métal percute un casier métallique. Le son est assourdissant. Varga roule sur le sol mouillé. Il se rétablit sur un genou. Il presse la détente. Le premier coup de feu claque. La balle de plomb chemisée traverse l'épaule de Marko. Le colosse ne recule pas. Il grogne. Il lève à nouveau son arme improvisée.
Varga tire une deuxième fois. La culasse du Glock recule. La douille brûlante éjectée rebondit sur le carrelage. La balle frappe le gilet tactique de Marko. La plaque de céramique absorbe l'impact. Marko charge comme un taureau. Il percute Varga à la poitrine. Les deux hommes s'écrasent contre le bureau d'accueil. Le bois aggloméré cède sous leur poids.
Ils roulent au milieu des dossiers éparpillés. Marko lâche la barre de fer. Il plaque ses mains énormes sur le cou de Varga. Il serre. Les veines du front de Varga gonflent. Son visage devient pourpre. Il cherche son arme du bout des doigts. Le Glock a glissé sous un meuble. Varga enfonce ses pouces dans les orbites de Marko. Le colosse hurle de rage. Il lâche prise pour protéger ses yeux.
Varga frappe Marko au foie. Un coup sec. Précis. Marko se plie en deux. Varga se relève avec difficulté. Il crache un mélange de salive et de sang. Il attrape un coupe-papier en acier sur le bureau. Marko se redresse déjà. Il ramasse sa barre de fer. Les deux hommes se font face. Le décompte affiche 05:12.
Thorne tape une nouvelle commande. Les dossiers confidentiels de la BRB s'affichent sur les écrans. Les preuves de la corruption de Varga défilent. Les photos des liasses de billets. Les rapports falsifiés. Les noms des indics sacrifiés. Le monde entier lit les crimes du capitaine. Varga ne regarde pas les écrans. Il regarde la gorge de Marko.
— Tu es mort, le flic, dit Marko.
Il balance la barre de fer latéralement. Varga esquive. Il plonge sous le bras du colosse. Il enfonce le coupe-papier dans la cuisse de Marko. L'acier pénètre le muscle sur dix centimètres. Marko hurle. Il abat son poing sur la nuque de Varga. Le capitaine s'effondre. Sa vision se trouble. Des taches noires dansent devant ses yeux.
Marko retire la lame de sa jambe. Le sang artériel gicle en jets réguliers. Il sait qu'il va se vider de son sang. Il veut emmener Varga avec lui. Il saisit le capitaine par les cheveux. Il traîne son corps vers le centre du hall. Il veut que les caméras voient la fin. Le décompte affiche 03:00.
Thorne lance le script de suppression. Les serveurs commencent à effacer les logs d'accès. Les adresses IP sources disparaissent une à une. Les traces du virus Céron s'autodétruisent. Thorne prépare son extraction numérique. Il insère une clé USB cryptée dans le port frontal. Il télécharge les derniers fichiers compromettants.
Dans le hall, Varga reprend conscience. Il sent le froid du sol. Il voit le Glock à deux mètres de lui. Marko est à genoux. Il perd trop de sang. Il tient la barre de fer à deux mains. Il la lève au-dessus de sa tête. Il va briser le crâne de Varga.
Varga rampe. Ses doigts effleurent la crosse en polymère. Marko abat la barre. Varga bascule sur le côté. Le métal brise le carrelage à quelques millimètres de son oreille. Varga saisit l'arme. Il se retourne sur le dos. Il plaque le canon contre le menton de Marko.
— Terminé, murmure Varga.
Il presse la détente. Le percuteur frappe l'amorce. La dernière balle traverse le palais de Marko. Elle ressort par le sommet du crâne. Le corps du colosse bascule en arrière. Il s'écrase lourdement. Ses membres tressautent une dernière fois. Le silence revient.
Varga reste allongé. Il regarde le plafond. Le décompte affiche 01:30. Il attend l'explosion de son gilet. Il ferme les yeux. Il n'a plus peur. Il a perdu son argent. Il a perdu son honneur. Il attend la fin.
01:00.
Thorne tape la commande finale : "SHUTDOWN -F". Les écrans du hall s'éteignent simultanément. Le noir total envahit la pièce. Le flux vidéo mondial se coupe. Les spectateurs voient un écran de neige statique.
00:30.
Le virus Céron sature les circuits intégrés des colliers explosifs. Il court-circuite les détonateurs. Les charges de C4 deviennent inertes. Thorne a menti. Il n'y aura pas d'explosion finale. Le chaos était le seul but.
00:10.
Thorne se lève. Il retire sa clé USB. Il enfile une veste noire. Il sort de la salle des serveurs par une trappe de maintenance. Il connaît les plans du bâtiment par cœur. Il s'enfonce dans les conduits de ventilation.
00:00.
Varga ouvre les yeux. Il est toujours vivant. Son gilet n'a pas sauté. Il tâte sa poitrine. Il sent son cœur battre. Il rit nerveusement. Le rire se transforme en quinte de toux sanglante. Il se redresse sur les coudes.
Les serveurs du commissariat grillent. Une odeur de plastique brûlé remplit l'air. Les disques durs sont physiquement détruits par une surcharge électrique. Les preuves de la corruption de Varga n'existent plus sur les supports officiels. Elles sont dans la nature, sur le web mondial.
Varga rampe vers la sortie. Les portes blindées se déverrouillent avec un clic métallique. Le système hydraulique libère les issues. L'air frais de la nuit s'engouffre dans le hall. Varga voit les gyrophares bleus au loin. Les unités d'intervention approchent.
Il s'arrête sur le seuil. Il regarde ses mains couvertes de sang. Il regarde le cadavre de Marko. Il regarde le hall jonché de morts. Il sort son briquet. Il l'allume. La petite flamme danse dans l'obscurité. Il la regarde s'éteindre.
Thorne est déjà loin. Il marche dans une ruelle sombre à deux kilomètres de là. Il jette sa clé USB dans une bouche d'égout. Il ajuste son col. Il se fond dans la foule des curieux qui regardent les hélicoptères.
Le virus Céron n'existe plus. La Zone Grise est morte. La justice est un cadavre froid sous les néons éteints. Varga s'assoit sur les marches du commissariat. Il attend les menottes. Il n'a plus de balles. Il n'a plus rien. Il regarde le ciel noir. La pluie recommence à tomber. Elle lave le béton. Elle n'efface rien.