Vinaigre, Sueur et Couronnes de Bronze

Par Sarah BernPeplum

Le natron rongeait le silence autant que la chair. Dans l’ombre moite de l’Ouabet, la « Place Pure » qui n’avait de pur que le nom, Hori maniait le couteau de silex avec la précision d’un scribe traçant une virgule d'éternité. La lame de pierre, noire et tranchante comme un éclat de nuit, s’enfonça ...

Le Sel et le Sang

Le natron rongeait le silence autant que la chair. Dans l’ombre moite de l’Ouabet, la « Place Pure » qui n’avait de pur que le nom, Hori maniait le couteau de silex avec la précision d’un scribe traçant une virgule d'éternité. La lame de pierre, noire et tranchante comme un éclat de nuit, s’enfonça dans le flanc gauche du cadavre. Un sifflement de gaz s'échappa de la plaie, une exhalaison fétide de viscères corrompus qui vint se mêler à l'odeur entêtante du bitume bouillant et du vinaigre de vin bas de gamme. Hori ne cilla pas. Sa paupière gauche, animée d’un tressautement rythmique, battait la mesure d’une horloge invisible. Il plongea ses mains jaunies par les sels dans l'ouverture, les doigts cherchant, trouvant, extirpant le foie, puis les poumons. Ses cuticules, brûlées par les bains chimiques, le brûlaient, mais la douleur était une vieille compagne, moins exigeante que les créanciers qui l'attendaient à la sortie. — Encore un effort, mon beau, murmura-t-il à l’adresse du mort, un marchand de grains du Delta dont le ventre recélait plus de graisse que de vertu. Ton Ba ne pourra pas s’envoler si je ne te vide pas de tes péchés de table. D’un geste machinal, il jeta les organes dans les vases canopes aux couvercles de calcaire. Dehors, Alexandrie hurlait sa déchéance. Le vent de mer, le *Khamsin*, apportait jusqu'à l’atelier les rumeurs du port : le fracas des chaînes, le cri des marins roussis par le sel et, plus sourd, le grondement de la plèbe de Rhakotis qui s’entassait dans les ruelles comme du bétail en attente du sacrifice. L’an 48 avant notre ère était une année de poussière et de fer. Le Nil était paresseux, les blés mouraient, et la Reine Cléopâtre jouait sa couronne contre celle de son frère dans un jeu de dupes dont le plateau était pavé de cadavres. La porte de l’Ouabet grinça, laissant filtrer une lame de lumière crue, aveuglante, qui découpa la silhouette de héron décharné d'Hori contre les cuves de bitume. — Le temps presse, paraschiste. Et l’argent ne pousse pas sur les linceuls. Hori ne se retourna pas. Il reconnut l’accent traînant et gras de Stratos. Stratos n’était pas un homme, c’était une excroissance de la boue des bas-fonds, un collecteur pour le compte des usuriers grecs qui tenaient la Nécropole dans une poigne de bronze. — J’ai encore trois corps à décanter, Stratos. Les familles ne paient qu’une fois la momie scellée. Reviens au crépuscule. Un rire gras, comme un crachat dans de l'huile, lui répondit. Stratos s’avança, ses sandales claquant sur les dalles poisseuses. Il était accompagné de deux colosses dont les visages étaient des catalogues de cicatrices. L’odeur de l’ail et de la sueur rance prit le dessus sur le kyphi. — Le crépuscule est pour les honnêtes gens, Hori. Pour toi, c’est l’heure des comptes. Ton ardoise au « Chien d'Ébène » a gonflé comme le ventre d’un noyé. Douze mille drachmes de cuivre. Sans compter les intérêts. Stratos posa une main grasse sur l’épaule d’Hori. L’embaumeur sentit le gras du Grec souiller sa tunique de lin déjà maculée. — On dit que tu as la main agile, poursuivit le collecteur en saisissant le poignet d'Hori. Ce serait dommage qu'elle rencontre un couperet. Une main de paraschiste, ça ne sert à rien pour mendier devant le Sérapéum. Hori fixa ses propres doigts. Ils tremblaient. Ce n'était pas la peur, c'était l'épuisement d'une vie passée à recoudre l'irrémédiable. Il imagina ses mains tranchées, jetées dans la fosse aux détritus de la Nécropole, grignotées par les chiens errants. — J’aurai l’argent, dit-il, sa voix n'étant plus qu'un froissement de papyrus sec. — Comment ? En volant les oignons des offrandes ? Tu as deux jours, Hori. Après cela, on ne te demandera plus de l’argent. On te prendra de la peau. On en fera des parchemins pour les impôts de César. Les hommes partirent, laissant derrière eux un silence plus lourd que le couvercle d'un sarcophage de granit. Hori resta immobile, le couteau de silex toujours en main. Il regarda le marchand de grains éviscéré. Le luxe de la mort était réservé à ceux qui pouvaient s'offrir l'éternité. Pour lui, il n'y avait que le sel, le sang et l'oubli. Il se dirigea vers le fond de la pièce, là où la lumière ne pénétrait jamais. Sous son lit de camp, une simple natte de roseaux, reposait un vase canope banalisé, sans inscriptions. Il le tira à lui avec une infinie douceur. À l’intérieur ne se trouvaient ni foie ni poumons de client, mais un cœur desséché, enveloppé dans une soie de Cos que le temps avait rendue grise. Le cœur de sa femme. Il l'effleura du bout des doigts, un geste de tendresse absurde dans ce lieu de carnage. — Ils ne me prendront pas tes restes, murmura-t-il. Ni mes mains. L’idée germa alors, sombre et tranchante. Elle ne venait pas de son esprit, mais de la nécessité, cette déesse plus cruelle que Sekhmet. La Nécropole d'Alexandrie était une cité sous la cité. Un labyrinthe de hypogées où les Lagides, ces rois grecs qui se prenaient pour des dieux égyptiens, s'entassaient dans des rêves de marbre. Hori connaissait les passages, les conduits d'aération que les architectes avaient oubliés, les fissures dans le calcaire où le temps avait mâché la pierre. Il savait où reposait Ptolémée X, un souverain médiocre dont la mémoire s'effaçait aussi vite que ses dorures. Un tombeau « mineur », délaissé par les gardes du Palais qui préféraient surveiller le Sema d'Alexandre ou les sépultures des grands Philadelphes. Mais même un Lagide mineur emportait dans l'ombre de quoi nourrir dix générations de mendiants. Hori nettoya ses mains avec du vinaigre pur, frottant jusqu'à ce que la peau devienne rouge et vive. Il revêtit une cape sombre, couleur de limon, et glissa dans sa ceinture son scalpel de bronze et une petite lampe à huile. Il quitta l’Ouabet alors que le soleil sombrait derrière le Phare, embrasant la mer d'un rouge colérique. Alexandrie changeait de visage. Les colonnades de la voie Canopique s'étiraient comme des doigts de squelette. Il évita les patrouilles des *Machairophoroi*, ces gardes de cité dont les cuirasses de bronze brillaient sous la lune montante. Il se glissa dans les ruelles de Rhakotis, là où l'air puait le poisson séché et le désespoir, puis gagna les collines de sable qui bordaient la cité des morts. Le silence de la Nécropole était une chape physique. Ici, le vent ne soufflait pas ; il soupirait. Hori atteignit l'entrée dérobée qu'il avait repérée des mois auparavant, un soupirail de drainage à moitié obstrué par les éboulis. Il se faufila à l'intérieur, ses os craquant dans l'étroitesse du conduit. La poussière des siècles emplit ses poumons, un goût de terre et de temps. Lorsqu'il toucha le sol de la chambre funéraire, il alluma sa lampe. La mèche vacilla, projetant des ombres monstrueuses sur les fresques. Le bleu égyptien des murs semblait vibrer. Ptolémée X était représenté en pharaon traditionnel, recevant l'ankh des mains d'Osiris, mais ses traits étaient ceux d'un Grec bouffi, aux yeux globuleux. Au centre, le sarcophage de basalte imposait sa masse. Hori s'approcha. Son cœur cognait contre ses côtes comme un oiseau en cage. Le sacrilège était absolu. En Égypte, piller un mort, c’était condamner sa propre âme à l’errance éternelle, être dévoré par la Grande Dévoreuse. Mais Hori ne croyait plus aux monstres de l'au-delà ; il craignait davantage ceux de Rhakotis. Il inséra son levier de bronze sous le couvercle. Le métal gémit. Le calage de ciment, vieux de plusieurs décennies, céda dans un craquement de tonnerre qui parut ébranler toute la colline. La sueur coulait le long de son dos, glacée malgré la chaleur de la tombe. Il poussa de toutes ses forces. Le couvercle glissa lentement, révélant la momie enserrée dans son cartonnage doré. La lumière de la lampe accrocha quelque chose d’irréel. Le visage du roi était couvert d'un masque de bronze doré, mais ce n’étaient pas les métaux qui attirèrent le regard d'Hori. C’étaient les orbites. À la place des yeux, l’artisan avait serti deux gemmes d’une profondeur abyssale. Des saphirs d'une taille déraisonnable, gravés de sceaux si fins qu'ils semblaient respirer sous la lueur vacillante. Les « Yeux de l'Éternité ». On racontait qu'ils permettaient au défunt de surveiller son royaume depuis l'Autre Rive. Hori sortit son scalpel. Ses mains ne tremblaient plus. Il approcha la lame du sertissage. — Pardonne-moi, Majesté, murmura-t-il. Mais tu n'as plus rien à voir ici-bas. Au moment où la pointe du bronze toucha la pierre précieuse, un courant d'air froid parcourut la pièce, éteignant presque la lampe. Hori se figea. Dans le silence, il crut entendre un murmure, non pas une voix, mais un froissement de soie, comme si la cité d'Alexandrie tout entière retenait son souffle. D’un geste sec, il fit sauter la première gemme. Elle tomba dans sa paume, lourde, brûlante. Il l'approcha de la lampe pour en vérifier la pureté. C'est alors qu'il vit l'inscription cachée sur la face interne de la pierre. Ce n'était pas un hymne à Osiris. C'étaient des caractères grecs, minuscules, un code financier, une reconnaissance de dette signée du sceau personnel de la lignée Lagide, liant la couronne d'Égypte aux banquiers de Rome pour une somme qui aurait pu acheter la Méditerranée. Hori comprit instantanément qu'il ne venait pas de voler un bijou. Il venait de déterrer l'arrêt de mort de son pays. Un bruit de pas résonna dans le couloir d'accès. Des pas lourds, cadencés. Le fer contre la pierre. — Par Sérapis… souffla-t-il. Il n'était pas seul dans la tombe. Et les vivants qui arrivaient étaient bien plus dangereux que le roi dont il venait de crever l'œil. Hori éteignit sa lampe, se plaquant contre le flanc froid du sarcophage, alors que les premières lueurs des torches des *Machairophoroi* commençaient à lécher les murs de la chambre funéraire. L’odeur du vinaigre et de la sueur se fit plus âcre. La chasse commençait.

Les Yeux de l'Éternité

L’obscurité dans la chambre funéraire n’était pas un vide, mais une substance épaisse, saturée de poussière de calcaire et des vapeurs aigres du bitume de Judée. Hori, le dos pressé contre le flanc de granit froid du sarcophage, sentait le battement de son propre cœur résonner dans ses oreilles comme un tambour de guerre nubien. Dans sa main droite, la gemme — un saphir d’un bleu si profond qu’il paraissait noir sous la faible lueur résiduelle — semblait palpiter. L'inscription qu'il y avait déchiffrée un instant plus tôt, ces caractères grecs gravés avec une précision chirurgicale sur le plat de la pierre, lui brûlait la paume. Ce n’était pas une prière pour l'au-delà, mais une sentence pour les vivants : le montant exact des subsides versés par Rome pour maintenir le fantôme de la puissance lagide, un pacte de sang et d'or qui transformait l'Égypte en une simple province débitrice. Au-dehors, dans le corridor tapissé de fresques représentant le pesage des cœurs, le fracas du bronze contre la pierre se fit plus net. — Par ici ! La grille du puits a été forcée ! La voix était rauque, celle d’un homme habitué à hurler des ordres sur les quais du Port de l’Eunoste. Un *Machairophoros*. Hori reconnut le timbre métallique des *cnémides* — ces jambières de bronze qui s'entrechoquaient. Ils étaient au moins trois. L’embaumeur ferma les yeux, cherchant dans sa mémoire la topographie de cette demeure d’éternité. Il n’était qu’un « fendeur de flanc », un paraschiste méprisé, mais il connaissait les boyaux de la Nécropole mieux que les prêtres-lecteurs. Il savait que derrière la stèle fausse-porte, là où les offrandes de pain rassis s’entassaient, existait un conduit d’aération, un vestige des architectes ptolémaïques destiné à évacuer les miasmes de la décomposition. Une lueur orangée commença à lécher les murs de la chambre, révélant les visages impassibles des dieux à tête de faucon peints sur le plafond. L’odeur de la résine de pin brûlée par les torches des gardes luttait contre le parfum de violette et de myrrhe qui émanait de la dépouille royale. Hori glissa la gemme dans la doublure de sa ceinture de cuir, là où le frottement contre sa peau calleuse lui rappellerait sa trahison à chaque pas. Il ne prit pas le deuxième œil. Le temps manquait, et l’avidité était une courtisane qui finit toujours par vous égorger. Il se coula au sol, rampant comme un aspic entre les vases canopes. Les gardes entrèrent. L’éclat de leurs boucliers circulaires balaya la pièce. — Rien, jura l’un d’eux, un colosse dont la barbe était tressée à la mode macédonienne. Le rat a dû filer vers les galeries inférieures. Regarde, le linceul est encore frais de son passage. Le garde s’approcha du sarcophage, sa torche éclairant le visage de la momie, désormais borgne et grotesque. Hori, dissimulé dans l’ombre portée d’une statue de l’Ouadjet, ne respirait plus. Ses doigts, jaunis par le natron, s’enfonçaient dans la poussière. Une goutte de sueur, acide comme du vinaigre, roula de son front pour s’écraser sur le sol. Le bruit lui parut être celui d’une cataracte. Le garde s’arrêta. Il fronça les sourcils, penchant sa torche vers les ombres. — Qu’est-ce que… ? Un cri strident déchira le silence. Une chauve-souris, dérangée par la fumée, s’élança des chevrons de pierre pour percuter le casque du soldat. Dans la confusion qui suivit, Hori se propulsa vers la fissure derrière la stèle. Il s’y engouffra avec l’agilité désespérée des hommes qui n’ont plus rien à perdre que leur peau. Le conduit était étroit, une gorge de pierre qui lui râpait les côtes. L’air y était rare, chargé de la puanteur des siècles. Hori progressait à la seule force de ses coudes et de ses genoux, sentant le cuir de ses sandales se déchirer. Il entendait les cris des gardes s’estomper, remplacés par le sifflement du vent marin qui s’engouffrait dans les hauteurs de la structure. Lorsqu’il émergea enfin à l’air libre, il se trouvait sur une corniche calcaire surplombant la ville basse. Alexandrie s’étalait devant lui, une mer de toits plats ponctuée par les colonnades de marbre du quartier du Brucheion. Au loin, le Phare, ce géant de pierre, crachait sa colonne de feu vers les étoiles, un œil cyclopéen veillant sur la Méditerranée. Mais Alexandrie n’était plus la cité de marbre des premiers Ptolémées. C’était une courtisane fardée qui cachait ses chancres sous de la soie de Cos. Hori descendit le long des parois escarpées du monticule de la Nécropole, évitant les patrouilles qui circulaient sur la Voie Canopique. Il atteignit Rhakotis, le vieux quartier égyptien, là où l’air sentait le poisson frit, l’urine et le désespoir. Les ruelles y étaient si étroites que les balcons semblaient s’embrasser. Ici, les dieux grecs n’avaient pas leur place ; on y vénérait des idoles de terre cuite et on y parlait la langue des ancêtres, celle qui ne connaissait pas le mot « démocratie ». Hori s’arrêta devant une échoppe de changeur de monnaie, fermée par des barres de fer. Dans le reflet d’une flaque d’eau saumâtre, il vit son propre visage. Ses traits étaient creusés, ses yeux rougis par le manque de sommeil et la poussière de tombe. Il ressemblait à l’un de ces démons qui escortent les âmes au tribunal d’Osiris. Il entra dans une taverne borgne, une *kapêleion* où les marins phéniciens et les mercenaires galates venaient noyer leurs remords dans du vin de Maréotis coupé à l’eau tiède. La fumée des lampes à huile y formait un plafond mouvant. Hori s’installa dans le coin le plus sombre, commandant un pichet par un geste sec. Il sortit la gemme de sa ceinture, la gardant cachée sous la table. — Tu as l’air d’avoir vu un fantôme, Hori le fendeur, murmura une voix à ses côtés. Il sursauta. Assise dans l’ombre, une femme dont le visage était à moitié voilé de lin bleu l’observait. C’était Iras, l’une des suivantes de la Reine, une femme dont on disait qu’elle connaissait chaque secret de la chambre à coucher royale avant même que les draps ne soient froids. — La Nécropole est pleine de fantômes, Iras. Ils sont les seuls à ne pas demander d’intérêts sur mes dettes, répliqua Hori d’une voix enrouée. Iras se pencha, son parfum de cannelle et de sueur noble heurtant la puanteur de la taverne. Ses yeux, soulignés de khôl, étaient aussi perçants que des pointes de flèche. — La Reine a appris que certains de ses ancêtres s’étaient égarés ce soir. Elle s’inquiète pour leur confort dans l’Autre Monde. — Elle devrait s’inquiéter pour le sien, ici-bas, rétorqua Hori en approchant son visage du sien. J’ai trouvé quelque chose dans l’orbite du vieux Ptolémée. Quelque chose qui n’était pas un cadeau des prêtres. Il entrouvrit sa main, laissant l’éclat bleu du saphir filtrer entre ses doigts. Iras pâlit. Elle ne regardait pas la pierre, mais l’inscription. Son souffle se fit court. — Tu sais ce que c’est ? demanda Hori. — C’est l’acte de vente de l’Égypte, souffla-t-elle. Le testament secret d’Auletes. Si les Romains apprennent que ce document circule, ils ne se contenteront plus de demander des tributs. Ils prendront la cité, pierre par pierre. — Et César ? On dit que ses navires sont en vue du Pharos. — César ne vient pas en libérateur, Hori. Il vient en créancier. Et il a dépêché un homme pour s’assurer que les comptes soient soldés. À cet instant, la porte de la taverne s’ouvrit violemment. Le silence se fit instantanément. Un homme entra, sa stature imposante masquant la clarté de la lune. Il portait une cuirasse de cuir bouilli et une *paenula* romaine d’un rouge sombre, presque noir. Son visage était une carte de cicatrices, dominée par un regard d’acier froid qui semblait peser chaque âme présente. Marcus Tiberius. « Le Créancier ». Il ne portait pas de glaive au côté, mais une lourde chaîne de bronze enroulée autour de son poing. Il fit un pas dans la salle, et l’odeur du fer et de l’ail envahit l’espace. — Je cherche un homme qui sent le natron et le mensonge, dit-il d’une voix calme, une voix qui n’admettait aucune réplique. Hori sentit la gemme devenir brûlante dans sa paume. Iras glissa une main sous sa tunique, cherchant sans doute un stylet de bronze. — L’Égypte est un beau cadavre, poursuivit le Romain en balayant la salle du regard. Mais même les cadavres doivent payer ce qu’ils doivent. Ses yeux s’arrêtèrent sur le coin sombre où se terrait l’embaumeur. Un sourire sans joie étira ses lèvres fines. Hori comprit alors que le saphir n’était pas une fortune, mais une ancre qui l’entraînait vers le fond. Il se leva lentement, ses muscles tendus, prêt à l’affrontement ou à la fuite, sachant que dans cette cité de marbre et de boue, la vérité était la seule chose plus mortelle que la lame d’un Romain. — Le vin est aigre ici, Marcus, lança Hori d’un ton qu’il espérait assuré. Mais il est moins amer que la charité de Rome. Le Créancier fit un pas de plus, et le bronze de sa chaîne tinta contre le bois d’une table. La chasse, commencée dans le silence des tombes, s’apprêtait à ensanglanter les pavés d’Alexandrie.

Le Cri du Héron

La poisseuse moiteur du lac Mariout s’accrochait aux murs de briques crues du quartier de Rhakotis comme une seconde peau de limon. Hori glissait entre les venelles étroites, là où l’ombre n’est pas une absence de lumière, mais une substance épaisse, saturée d’odeurs de friture de poissons rances et de charogne. Dans sa main droite, enfoncée au fond d'une poche de lin rêche, la gemme brûlait. Elle n’était plus une pierre froide ; elle palpitait d'une chaleur fébrile, un rythme cardiaque minéral qui semblait s'accorder aux battements désordonnés de son propre cœur. Le « Cri du Héron ». C'est ainsi que les anciens de la Nécropole appelaient ce moment de bascule où le prédateur devient proie. Hori l'entendait maintenant dans le sifflement du vent entre les colonnes de briques, dans le frottement des sandales d'un guetteur sur un toit de chaume. Il bifurqua brusquement dans l'impasse des Vanniers. Au bout, une porte basse, renforcée de bandes de fer rouillé, s'ouvrit avant même qu'il n'ait frappé. L’antre d’Abaskantos sentait la résine de térébinthe, le vieux cuir et le mépris. Le vieil homme, une outre de graisse brune drapée dans un chiton maculé d'encre, n’utilisait qu’une seule lampe à huile pour éclairer son chaos. Des statuettes d’Osiris en bronze dépoli côtoyaient des balances de précision et des parchemins interdits traitant de l’alchimie des alliages. — Tu es tardif, embaumeur. Et tu sens la peur. C’est une odeur qui dévalue la marchandise, siffla Abaskantos sans lever les yeux de sa table de travail. Hori ne répondit pas. Il posa la gemme sur le tapis de feutre sombre. Le saphir – si c’en était un – sembla aspirer la maigre lueur de la mèche de lin. Ce n’était pas un bleu de ciel ou de mer, mais le bleu d'un abîme gelé, traversé par des veines d’un or si pâle qu’elles paraissaient blanches. Le receleur tendit une main tremblante, saisit une loupe en cristal de roche et se pencha. Le silence qui suivit fut plus lourd que le bitume des cuves de momification. On n'entendait que le bourdonnement d'une mouche grasse contre une fiole de verre. Soudain, Abaskantos lâcha la loupe. Elle tinta contre le bois, un son cristallin qui fit tressaillir Hori. Le vieil homme recula son siège, les yeux écarquillés, son visage de parchemin virant au gris de la cendre. — Reprends ça, Hori. Reprends-le et fuis jusqu’à Canope. Ou mieux, jette-le dans le Port Nord, là où même les plongeurs n'osent descendre. — Je n’ai pas bravé les gardes de la cité pour un conseil de dévot, grinça Hori, sa voix craquante comme du papyrus séché. Regarde la taille, l’éclat. Elle vaut une trière de blé et une esclave de Cos. Elle vaut ma liberté, Abaskantos. Le receleur secoua la tête, ses mains grassouillettes s'agitant avec une vivacité de scarabée. — Elle vaut la faillite d'un empire, imbécile ! Ce n’est pas une simple parure arrachée à un cadavre. Regarde l’inscription sur la facette inférieure... l’as-tu seulement lue ? Non, tu es trop occupé à compter tes dettes de jeu. Ce saphir porte le sceau des banquiers de Rabirius Postumus. C’est la garantie physique de la dette colossale que le « Joueur de Flûte », le père de notre reine, a contractée envers Rome pour retrouver son trône. Hori sentit un froid polaire envahir ses membres. La dette de l'Égypte. Un gouffre financier qui avait réduit le pays en une province de fait, un cadavre dont Rome dévorait les morceaux un à un. — Si le Conseil des Dix ou les Romains apprennent que le gage est entre les mains d’un découpeur de cadavres de Rhakotis, poursuivit Abaskantos d’un ton pressant, ils ne se contenteront pas de te crucifier. Ils raseront le quartier pour retrouver cette pierre. C’est le poids de l’Égypte que tu as dans la main, Hori. Et l’Égypte est un poids qui brise les os. — Qui d'autre sait ? demanda Hori, sa main se refermant sur la pierre. — Personne. Mais celui que tu as vu à la taverne... le Romain. Marcus Tiberius. Il n’est pas venu pour les beaux yeux de Cléopâtre. Il est le « Créancier ». Il est le limier envoyé pour s'assurer que les garanties de Rome sont en sécurité dans les orbites des morts. Car les morts, eux, ne peuvent pas dépenser l'or de César. *** À l’autre bout de la cité, là où le marbre blanc de la Nécropole brillait sous la lune comme un os dénudé, Marcus Tiberius ne s’embarrassait pas de subtilités théologiques. Il marchait dans la Salle des Embaumements, ses *caligae* ferrées claquant contre le dallage de calcaire avec une régularité de métronome. L’odeur du lieu était un assaut : un mélange suffocant de natron sec, de viscères en décomposition et de bitume bouillant. Les ouvriers de nuit, des ombres décharnées vêtues de simples pagnes de lin, s’écartaient devant lui comme les eaux de la Mer Rouge, la tête baissée, terrorisés par le fer froid qui émanait du Romain. Marcus s’arrêta devant une table de pierre où reposait le cadavre d'un haut dignitaire, le flanc encore ouvert par l'incision rituelle. Il ignora le corps et se tourna vers le surveillant, un homme flasque nommé Phatrès, dont la tunique était trempée de sueur. — L’un de vos hommes manque à l’appel, n'est-ce pas ? demanda Marcus. Sa voix était douce, presque feutrée, ce qui la rendait plus terrifiante encore. — Seigneur... le travail est dur... certains s'en vont pour... pour le vin... balbutia Phatrès. Marcus s'approcha, envahissant l'espace vital de l'Égyptien. L'odeur d'ail et de cuir mouillé du vétéran étouffa les effluves d'encens. Il leva sa main droite, celle qui tenait la chaîne de bronze, et la laissa pendre devant le visage du surveillant. — Un homme avec les mains tachées de jaune. Un paraschiste qui sait où se trouvent les tombes des Ptolémées que le sable n'a pas encore dévorées. Un homme nommé Hori. — Je... je ne sais rien... Marcus posa sa main sur l'épaule de Phatrès et serra. Il ne cherchait pas à briser l'os, juste à faire comprendre la futilité de la résistance. — Rome n'aime pas les retards de paiement, Phatrès. Et elle déteste les voleurs. Car voler Rome, c'est voler l'ordre du monde. Où se cache-t-il ? — On dit... on dit qu'il fréquente le « Nid du Papyrus » à Rhakotis... ou qu'il vend ses secrets à Abaskantos le Grec, lâcha le surveillant dans un souffle de panique. Marcus relâcha sa prise. Un sourire sans joie, une simple crispation de muscles, apparut sur ses lèvres. Il se tourna vers l'un de ses hommes, un auxiliaire gaulois massif qui attendait près de la porte monumentale. — Brûlez les registres de cette salle, ordonna-t-il froidement. Et si ce Hori a laissé une trace, une seule, je veux que vous remontiez le courant de son sang jusqu’à la source. Il s’approcha d'un vase canope en albâtre posé sur une étagère, le renversa d'un geste désinvolte. Le couvercle à tête de chacal se brisa sur le sol, libérant une substance noirâtre et desséchée. Marcus écrasa les restes sous son talon. — L'Égypte est un beau cadavre, murmura-t-il pour lui-même, mais il est temps de l'éviscérer tout à fait. *** Hori était de nouveau dans la rue. Le saphir pesait maintenant une tonne dans sa tunique. Il sentait le regard d'Abaskantos dans son dos, un regard de condamné. Soudain, un bruit le fit se figer. Un martèlement rythmé. Le bruit de la légion qui se déploie. Ce n'était pas les *Machairophoroi* de la cité, aux manières désordonnées. C'était le son du métal contre le métal, la marche inexorable de la machine romaine. Il se colla contre un mur de briques crues, sentant la paille et la boue séchée contre sa joue. Au bout de la ruelle, une patrouille de quatre hommes, menée par un décurion à la crête transversale, venait de bloquer l'accès au Grand Sérapeum. Ils ne cherchaient pas un criminel ordinaire. Ils quadrillaient le secteur. Hori comprit alors que le « Créancier » n’avait pas l’intention de le laisser négocier sa survie. Pour Rome, il n’était qu'une variable gênante dans une équation de pouvoir. Il se souvint alors du vase canope caché sous son lit, dans son misérable taudis de la rue des Potiers. Le cœur de sa femme. Le seul poids qui, jusqu’à ce soir, avait compté dans sa balance d'Anubis. S'ils le trouvaient, ils briseraient le vase, disperseraient les restes dans la boue du Nil. Une haine froide, une clarté désespérée, remplaça la peur. — Tu veux le prix du sang, Romain ? chuchota-t-il dans l'obscurité, ses doigts se resserrant sur la gemme maudite. Tu l’auras. Mais je vais t’emmener là où l’or n’a plus de cours. Il s'élança non pas vers les quais pour fuir, mais vers le cœur de la cité royale, là où les palais de Cléopâtre défiaient le ciel. Si la reine finançait le pillage de ses propres ancêtres pour survivre, alors elle était la seule capable de faire face au Créancier. Dans l'ombre d'une porte cochère, un héron nocturne prit son envol, son cri rauque déchirant le silence de la cité millénaire. Hori le regarda disparaître vers la mer. Le chasse était ouverte, et Alexandrie, sous son fard d'or et de marbre, commençait enfin à sentir la sueur et le sang.

L'Ombre du Créancier

La puanteur de la Nécropole n'était pas celle, franche et brutale, d'un champ de bataille après la charge. C’était une exhalaison plus insidieuse, un mélange écœurant de fleurs de lotus fanées, de bitume bouillant et de cette odeur de viande rance que le natron s’efforçait, en vain, de momifier pour l’éternité. Marcus Tiberius franchit le seuil du *Wabet*, l’atelier de purification, sans ralentir, le talon ferré de ses *caligae* claquant contre les dalles de calcaire avec la précision d’un couperet. Il n’aimait pas cet endroit. Pour un Romain nourri à la rigueur du marbre et du droit quiritaire, cette usine à cadavres égyptienne ressemblait à une insulte à la dignité de l'ombre. Ici, on n'honorait pas les morts ; on les charcutait, on les vidait, on les salait comme des porcs d'Apulie destinés aux soutes d'une galère de transport. — Lequel d’entre vous est le premier responsable de ce charnier ? tonna Marcus, sa voix ricochant contre les murs bas, saturés d’humidité poisseuse. À l’intérieur, la pénombre était hachée par la lueur vacillante de quelques lampes à huile de ricin. Une douzaine d’hommes, les reins simplement ceints de pagnes de lin roussis par les sucs gastriques et le vinaigre, s’immobilisèrent. Ils ressemblaient à des spectres, la peau tannée par les produits chimiques, les yeux rougis par les fumées âcres. Un vieillard à la peau parcheminée, le front marqué par la cicatrice rituelle des paraschistes — ceux qui ouvrent le flanc des morts — s’avança en boitant. Il s’essuya les mains sur un linge qui n’avait de blanc que le souvenir. — Je suis Pa-Ra, serviteur de l’Ouverture des Chemins, murmura-t-il dans un grec rocailleux, mâtiné de l’accent guttural de la Chôra. Que veut le fils de Rome dans la demeure de l’asphalte ? Marcus ne répondit pas immédiatement. Il laissa le silence s’étirer, le temps de décrocher la lanière de son casque et de le poser sur une table d’embaumement, juste à côté d’un jeu de crochets à cervelle. Il prit une profonde inspiration, ignorant la nausée, et s’approcha du vieillard. Le Romain le dépassait d’une tête. Sa cuirasse de cuir bouilli, huilée à la graisse de suif, brillait d'un éclat sombre. — Je ne cherche pas de dieux, Égyptien, dit Marcus d'une voix basse, dangereusement calme. Je cherche un document. Un *chirographon* rédigé sur un parchemin de cuir de chèvre, scellé du sceau de Ptolémée Sôter. Et je cherche l’homme qui a eu l’outrecuidance de le dérober dans les orbites de son propriétaire légitime. Pa-Ra baissa les yeux vers les sandales du légionnaire. — Nous ne sommes que des mains, seigneur. Nous ouvrons, nous lavons, nous fermons. Nous ne lisons pas ce qui est écrit sur les morts. Marcus saisit le vieillard par la nuque. Le geste fut si rapide que les autres embaumeurs ne purent qu'émettre un grognement étouffé. Il força Pa-Ra à se pencher au-dessus d'une cuve de natron bouillonnant où flottait une substance indéterminée, grisâtre et visqueuse. — Écoute-moi bien, mangeur de terre. Ce document n'est pas une prière pour Osiris. C'est une reconnaissance de dette. Une preuve que les terres sur lesquelles reposent tes temples et tes palais appartiennent légalement à la République romaine par le jeu des successions et des cautions non honorées. Si ce papier disparaît, Rome perd son droit de saisie. Si Rome perd son droit, elle perd patience. Et quand Rome perd patience, elle ne brûle pas des parchemins, elle brûle des cités. Il resserra sa prise, les phalanges blanches. — Qui a travaillé sur le corps du souverain lagide hier soir ? Qui a « nettoyé » la salle des rois ? Pa-Ra suffoquait, le visage rougi par la vapeur corrosive de la cuve. Ses pieds griffaient le sol. — Hori… bégaya-t-il enfin. Hori le joueur… Marcus le relâcha brusquement. Le vieillard s’effondra, toussant et crachant une bile jaunâtre. Le Romain se tourna vers ses hommes, deux *Machairophoroi* grecs qui l’escortaient, des mercenaires dont la loyauté s'achetait au poids de la drachme de bronze. — Hori, répéta Marcus. Décrivez-le. — Un héron, intervint un jeune apprenti dans un coin, les mains plongées dans un vase canope. Maigre comme une disette sur le Nil. Il a les mains brûlées par le bitume, mais il manie le scalpel mieux qu'un chirurgien du Mouseïon. Il dit que les morts sont plus bavards que les vivants. Marcus Tiberius ramassa son casque. L’intelligence de la situation se dessinait dans son esprit avec la précision d’un plan d'arpentage. Ce n’était pas un simple pillage de tombe. Pour dénicher ce document, caché depuis des générations sous le masque funéraire, il fallait savoir exactement où chercher. Il fallait connaître l'anatomie royale et les secrets de la crypte. — Pourquoi voler les yeux ? demanda Marcus, s'adressant à la pièce entière. Les gemmes valent une fortune, certes, mais elles attirent l'attention. Pourquoi ne pas s'être contenté de l'or ? — Les Yeux de l'Éternité… murmura Pa-Ra en se relevant avec peine. Ils ne sont pas que des bijoux. On dit qu'ils contiennent la lumière du premier jour. Pour Hori, ils sont peut-être le prix de sa dette de jeu… ou le prix d'un cœur qu'il garde sous son lit. Marcus fronça les sourcils. L'irrationnel égyptien l'agaçait. Cependant, un détail l'arrêta. — Quel cœur ? — Celui de sa femme, seigneur. Il n'a pas pu payer l'embaumement complet. Il a fait le travail lui-même, en secret. Il a volé le sel, volé les onguents. Il est déjà un mort en sursis pour nous. Le Romain esquissa un sourire glacé. Un homme acculé par les dettes et par un deuil mal digéré était une proie prévisible. Il était motivé par le plus puissant des leviers : le désespoir. Mais si Hori avait compris la valeur réelle du parchemin qui accompagnait les gemmes, s'il réalisait que ce bout de peau valait plus que tout l'or de la Nécropole, alors il deviendrait une variable incontrôlable. — Où crèche-t-il ? — Rue des Potiers, près du quartier de Rhakotis. Mais vous ne l’y trouverez pas, seigneur. Hori est comme le rat du désert, il sent l’orage avant que le premier nuage ne se montre. Marcus ne prit pas la peine de remercier. Il fit signe à ses gardes et sortit de l’atelier. Dehors, l’air d’Alexandrie était saturé par le sel de la Méditerranée et le cri des mouettes qui survolaient le Heptastade. Au loin, le Phare projetait sa lueur protectrice sur une mer agitée. Marcus regarda vers le quartier royal, le Brucheion, où les colonnades de marbre blanc défiaient le ciel d'opale. Rome était une machine comptable. Elle n'avait pas d'âme, seulement des bilans de compétences et des territoires à annexer. Ce parchemin était le titre de propriété de l'Égypte entière. Si Jules César, actuellement retranché dans le palais avec la petite reine au nez busqué, mettait la main dessus, il n'aurait plus besoin de négocier avec les Lagides. Il lui suffirait de présenter la facture. — Le créancier n'attend pas, murmura Marcus pour lui-même en ajustant son baudrier. Il sentit l'odeur du fer froid de son glaive, une odeur qui le rassurait plus que tous les parfums de l'Orient. Hori l'embaumeur pensait sans doute que son crime n'était qu'un sacrilège de plus dans une cité qui oubliait ses dieux. Il ne savait pas qu'il venait d'arracher la pierre angulaire d'un empire. — À Rhakotis, ordonna-t-il à ses gardes. Si quelqu'un s'interpose, ne gaspillez pas vos paroles. Les Égyptiens aiment tellement leurs morts, aidez-les à rejoindre leurs ancêtres. Alors qu’il s’enfonçait dans les ruelles sombres menant au quartier indigène, Marcus Tiberius ne vit pas l’ombre qui le surveillait depuis le toit de la Grande Bibliothèque. Un homme-héron, aux mains tachées de jaune, qui serrait contre sa poitrine un éclat d'azur et un rouleau de cuir roussi. La chasse n'était pas seulement une question de force ; c'était une question de topographie. Et dans ce labyrinthe de pierre et d'histoire, l'embaumeur connaissait des chemins que même les aigles de Rome ne soupçonnaient pas. Le Créancier venait réclamer son dû, mais à Alexandrie, le prix du sang se payait toujours en monnaie de plomb. Le Romain pressa le pas, ignorant que sous chaque dalle qu'il foulait, des millénaires de rois déchus riaient en silence de l'arrogance des vivants. La sueur commençait à perler sous sa cuirasse, une sueur froide, celle des hommes qui sentent, sans se l'avouer, que le sol s'apprête à se dérober. L’ombre de Rome s'allongeait sur le Nil, mais l’obscurité de l’Égypte était plus dense encore. Elle attendait son heure, tapie dans les vases canopes et les orbites vides des souverains oubliés. Hori n'était que l'instrument. Le véritable créancier, c'était la terre d'Égypte elle-même, et elle n'acceptait jamais de solde de tout compte.

Le Vase des Souvenirs

La ruelle s’étranglait entre deux murets de briques crues, là où l’air d’Alexandrie perdait son sel marin pour s’encrasser de la vapeur grasse des fritures de silure et de l’âcre relent des tanneries. Hori glissa dans l’ombre de Rhakotis comme un rat regagne son trou. Ses doigts, jaunis jusqu’aux jointures par des décennies de manipulations de natron, tremblaient contre le rouleau de cuir qu’il pressait sous sa tunique. À chaque pas, le contact de la gemme dérobée — cet éclat d'azur froid niché dans sa ceinture — lui brûlait la peau comme un charbon ardent. Il poussa la porte de son officine. Le loquet de bronze grinça, un cri de métal qui résonna dans le silence poisseux de la pièce unique. L’odeur l’accueillit en premier, une vieille amie fidèle et écœurante : un mélange de bitume de Judée, de sciure de cèdre et cette note de fond, indélébile, de chair humaine lentement desséchée. Sur les étagères de bois de sycomore, des rangées de flacons de terre cuite attendaient, étiquetés d’une écriture démotique nerveuse. Hori ne chercha pas la lampe à huile. Il connaissait la topographie de sa misère par cœur. Il s’agenouilla près de sa couche, une natte de jonc élimée, et écarta un coffre d'ébène écaillé dont les motifs de lotus avaient disparu sous la crasse. Ses mains s’enfoncèrent dans la poussière du sol battu, tâtant la pierre descellée qu’il avait dissimulée sous une couche de débris. Il en sortit un vase canope en calcaire blanc, dont le couvercle représentait la tête de Douamoutef, le chacal. Mais le vase ne contenait aucun viscère purifié. « Elle est encore là, Merit. Elle nous cherche déjà », murmura-t-il d'une voix qui n'était plus qu'un raclement de gorge, asséchée par la peur et le vin de palme aigre. Il posa le vase sur sa table de travail, entre un crochet à éviscérer et un bol de résine solidifiée. D’un geste d’une infinie tendresse, étrange chez cet homme qui déchiquetait les poitrines royales pour en extraire les poumons, il effleura le poli de la pierre. À l’intérieur, conservé dans un baume de sa propre invention, reposait le muscle cardiaque de sa femme. Un crime contre Maât, une hérésie qui le condamnait aux tourments éternels d'Ammit la Dévoreuse : il avait refusé de rendre ce cœur au tribunal des morts. Il l’avait gardé pour lui seul, dans ce réduit où la vie ne semblait être qu’une erreur de calcul du destin. Il déballa le rouleau de cuir et la gemme de l'éternité. Sous la faible lueur de la lune qui filtrait par le haut soupirail, le saphir gravé semblait palpiter. Hori prit une loupe de verre poli — un trésor volé jadis à un marchand du Mouséion — et approcha l’objet du halo blafard. La gemme n'était pas un simple ornement de sépulture. Elle était la matrice d'un secret qu'aucun Romain, pas même ce Marcus Tiberius aux mains de fer, ne pouvait soupçonner. — Regarde, Merit, souffla-t-il au vase silencieux. Les Grecs pensent avoir conquis ce pays, mais ils ne sont que des mouches sur le flanc d'un taureau millénaire. Il étala le cuir roussi. C’était un plan partiel, tracé avec une encre d'une noirceur absolue, faite de suie de pin et de fiel de taureau. En superposant la gemme sur les points cardinaux indiqués par les glyphes, la réfraction de la lumière sur les facettes taillées de la pierre projetait sur le cuir des lignes de force invisibles à l'œil nu. Hori sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa tempe. Ce n'était pas de l'or qu'on promettait là. C'était bien plus dangereux. Les inscriptions, un mélange archaïque de hiéroglyphes ptolémaïques et de grec crypté, commençaient à prendre sens dans son esprit d'érudit déchu. La "Couronne de Bronze" mentionnée dans les rumeurs n'était pas un diadème. C'était le nom de code d'une réserve de mercenaires galates et de catapultes lourdes, financée par les revenus occultes des temples de Haute-Égypte et dissimulée dans les entrailles de la Nécropole, derrière la fausse tombe d'un général de Ptolémée Ier. Un trésor de guerre capable de renverser l'équilibre entre la Reine au nez busqué et son frère-enfant. — Cléopâtre... elle veut acheter Rome, murmura Hori en grattant une tache de natron sur sa phalange. Et elle utilise les morts pour payer sa dette envers les vivants. Le secret était là, sous ses yeux : la localisation exacte de la "Chambre du Grand Scrutin". Un arsenal et un trésor monétaire destinés à évincer Ptolémée XIII avant que César n’ait le temps de choisir son camp. Si Marcus Tiberius mettait la main là-dessus, Rome n'aurait plus besoin de Cléopâtre. Elle n'aurait qu'à se servir et à raser la cité. Soudain, un bruit de pas lourds résonna à l’extérieur. Le rythme n'était pas celui des habitants de Rhakotis, qui glissaient sur le sable en sandales de papyrus. C’était le martèlement cadencé, métallique, des *caligae* romaines. Marcus et ses chiens n'étaient pas loin. Ils flairaient l'odeur du bitume et de la peur. Hori se figea, son tic à la paupière gauche s'emballant. Il regarda le vase de Merit. S’il fuyait maintenant, il ne pourrait pas tout emporter. Le vase pesait le poids d'une vie de regrets. — Pardonnez-moi, ô vous qui ne dormez jamais, grimaça-t-il en s'adressant aux ombres de la pièce. Il saisit une fiole de vinaigre forte, celle qu'il utilisait pour nettoyer les outils souillés, et en but une gorgée pour se brûler les sens, pour s'ancrer dans la réalité brutale de la survie. Le liquide lui déchira la gorge, mais il lui rendit une lucidité cruelle. Il ne pouvait pas simplement cacher la gemme. Il devait devenir la gemme. D'un geste précis, celui du paraschiste qui ouvre le flanc d'un cadavre pour en extraire les entrailles, il prit son scalpel d'obsidienne, une lame noire plus tranchante que n'importe quel acier romain. Il ne cria pas lorsqu'il incisa sa propre cuisse, juste au-dessus du genou, là où la chair était la plus grasse. Le sang, sombre et épais, coula sur ses mains déjà tachées. Il y enfonça la gemme d'azur, sentant le froid de la pierre se marier à la chaleur de sa propre vie. Puis, avec une aiguille d'os et un fil de lin poissé de résine, il recousit la plaie en quatre points grossiers. La douleur était une compagne familière. Elle était moins vive que celle de la perte de Merit. Il remit le cuir roussi dans son étui, mais au lieu de le garder, il le jeta dans le foyer où couvaient quelques braises de bouse séchée. Le cuir se recroquevilla, dégageant une odeur de chair brûlée qui masqua un instant celle de son propre sang. — Ils ne trouveront rien, Merit. Rien que des os et du vinaigre. Il remit le vase canope sous le sol, recouvrit la pierre, et s'installa sur son tabouret, reprenant son crochet à éviscérer. Il se mit à travailler sur le cadavre d'un vieux mendiant que les Machairophoroi lui avaient jeté le matin même pour une embaumement au rabais. Lorsque la porte vola en éclats sous la poussée d'un bouclier romain, Hori ne leva pas les yeux. Il plongeait son crochet dans l'orbite vide du cadavre, extrayant la cervelle par le nez avec une précision chirurgicale. Marcus Tiberius entra, sa silhouette massive bloquant la lumière de la lune. Sa cuirasse de cuir bouilli craquait à chaque respiration. Il sentait l'ail et la pluie froide, une odeur de conquérant qui ignore tout de la subtilité des sables. — L’embaumeur, grogna le Romain d’une voix qui semblait broyer du gravier. Tu as quelque chose qui ne t’appartient pas. Ma patience a des limites que même ton Dieu-Chacal ne saurait mesurer. Hori sortit le crochet de la narine du mort, une traînée de substance grisâtre pendant au bout du métal. Il se tourna vers Marcus, un sourire édenté et sinistre étirant ses lèvres parsemées de croûtes de sel. — Ici, Citoyen, rien n'appartient aux vivants, répondit Hori en démotique, avant de se reprendre dans un grec de cuisine, haché et méprisant. Vous cherchez de l'or ? Regardez dans ce ventre. Il n'y a que de la merde et des vers. Comme dans votre Rome, n'est-ce pas ? Le Romain fit un pas, sa main gantée de fer saisissant Hori à la gorge, le soulevant presque de son tabouret. La plaie à la cuisse de l'embaumeur se rouvrit légèrement, le sang imbibant sa tunique de lin, mais dans l'obscurité et sous la crasse habituelle, Marcus ne vit rien. — La pierre, Hori. La gemme bleue des Lagides. Je sais que tu l’as. Les murs de la Nécropole parlent quand on les bat assez fort. Hori sentit le souffle fétide du Romain sur son visage. Il ne ressentait aucune peur, seulement une immense lassitude. Il jeta un regard vers le sol, là où reposait le cœur de sa femme, puis vers le foyer où le secret de la Couronne de Bronze n'était plus qu'une poignée de cendres. — La pierre est partie, Marcus, murmura-t-il, alors que la pression sur sa trachée s'accentuait. Elle est retournée là d'où elle vient. Dans l'éternité. Le Romain le projeta contre son établi. Les flacons de terre cuite volèrent en éclats, libérant des effluves de myrrhe et de bitume qui envahirent l'espace. Marcus Tiberius sortit son glaive, le bronze luisant d'un éclat malveillant. — Fouillez tout ! aboya-t-il à ses hommes. Cassez chaque vase, éventrez chaque mort. Si je ne trouve pas cette gemme, je ferai de cet homme la première pièce de son propre musée des horreurs. Hori, affalé contre le bois vermoulu, pressa sa main contre sa cuisse. Sous ses doigts, il sentait la forme dure et froide du saphir enfoncé dans sa chair. Il ferma les yeux, un rire silencieux secouant sa poitrine décharnée. Les Romains pouvaient brûler la ville, ils pouvaient piller les tombes des rois, mais ils ne comprendraient jamais que l'Égypte n'était pas un territoire à conquérir. C'était un poison qui s'insinuait dans les veines, un secret qui se portait dans le sang, au prix d'une douleur que leurs cœurs de soldats ne pourraient jamais porter. Dans le silence de son âme, il entendit Merit murmurer. Ou peut-être n'était-ce que le vent de la mer, qui s'engouffrait dans les ruines de Rhakotis, portant avec lui le chant des sirènes et le râle d'un empire qui refusait de mourir sans emporter ses bourreaux avec lui. La chasse ne faisait que commencer, mais pour la première fois, le gibier avait déjà gagné : il était devenu le tombeau du secret.

Les Ruelles de la Soif

La fumée n’était pas encore noire ; elle possédait cette teinte grisâtre et grasse des ateliers où l’on consume les résines de mauvaise qualité. Hori n’attendit pas que Marcus Tiberius ordonne sa mise à mort. Sa main, crispée sur la plaie béante de sa cuisse où le saphir lagide pulsait comme un second cœur de glace, lâcha prise. Dans un geste de pur instinct, nourri par des décennies à manipuler les humeurs corrosives des morts, il renversa d’un coup de pied le trépied d’airain supportant une cuve de bitume en ébullition. Le liquide visqueux se répandit sur les dalles de calcaire avec un sifflement de reptile. Les *Machairophoroi*, engoncés dans leurs cuirasses de cuir bouilli, reculèrent en jurant dans un mélange de grec de cuisine et de démotique rugueux. L’odeur était insoutenable — une attaque frontale de pétrole brut et de soufre. Hori ne regarda pas en arrière. Il s’engouffra dans l’interstice étroit qui séparait son officine d’une tannerie de peaux de crocodiles, un boyau de briques crues où la lumière du jour ne pénétrait jamais que sous forme de poussière d’or. Dehors, Rhakotis hurla. Le quartier égyptien n’était pas une ville, c’était un estomac. Un dédale de venelles intestinales où les relents de poisson séché, de sueur aigre et d’encens de bas étage se mélangeaient à la bise saline venant du Grand Port. Hori courait, ou plutôt, il se jetait en avant, chaque foulée arrachant un gémissement à sa jambe meurtrie. Le saphir, logé contre le fémur, semblait vouloir dévorer sa propre chair. — À l'assassin ! À l'impie ! rugit la voix de Marcus derrière lui, étouffée par les murs épais. Hori vira brusquement à gauche, manquant de percuter un porteur d'eau dont les outres en peau de chèvre ballotaient comme des mamelles flasques. Il s'enfonça dans la Rue des Potiers. Ici, l’air était saturé de la poussière fine du limon du Nil. Les étals débordaient de cruches bon marché et de figurines d’Osiris en terre cuite, produites à la chaîne pour les pèlerins trop pauvres pour s'offrir le bronze. Il entendit le cliquetis des *machaira* contre les boucliers. Les gardes ptolémaïques gagnaient du terrain. Leurs sandales cloutées martelaient le sol avec une régularité de métronome, un son de guerre qui jurait avec le chaos organique du marché. Hori connaissait ce terrain comme il connaissait la disposition des viscères dans une cage thoracique. Il ne chercha pas les grandes artères. Il se glissa sous l’auvent d’un marchand de lentilles, bouscula une vieille femme dont les doigts tatoués de bleu s'agrippèrent à sa tunique, et plongea dans l’ombre d’un passage voûté menant aux réservoirs souterrains. L’obscurité l’accueillit comme une vieille amante. L’humidité de l’eau stockée dans les citernes d’Hadrien rendait les marches glissantes de mousse. Hori dévala l’escalier, manquant de se rompre le cou. En bas, le silence était seulement troublé par le goutte-à-goutte éternel des voûtes de briques. Alexandrie, sous ses pieds, était une éponge géante. Il s’arrêta un instant, le dos plaqué contre la paroi froide. Son souffle sortait de sa gorge en sifflements de râle funèbre. La douleur dans sa cuisse était désormais une brûlure blanche, radiante. Il porta la main à sa jambe. Le lin était trempé de sang, mais il sentait toujours la bosse dure du joyau. Un sourire convulsif étira ses lèvres. Il avait volé l'œil d'un dieu, et ce dieu, même mort depuis trois siècles, refusait de le lâcher. Soudain, une lueur orangée dansa sur les parois de la citerne. Les gardes descendaient avec des torches. Le reflet du feu sur l'eau noire créait des monstres mouvants sur le plafond. — Il est ici ! Je sens l’odeur de sa charogne ! cria l'un des hommes. Hori se remit en mouvement. Il ne pouvait plus remonter. Sa seule issue était le système de drainage qui se déversait vers les tanneries du sud, là où les déchets de la ville s'écoulaient vers le lac Maréotis. Il se jeta à plat ventre dans une conduite étroite, un tunnel de pierre d'à peine deux coudées de large. L'eau fétide, chargée de déjections humaines et de résidus industriels, lui monta jusqu'au menton. Il dut lever la tête pour ne pas se noyer dans la fange de la cité. L’odeur était une entité physique. Ce n’était plus seulement une puanteur, c’était un goût de métal pourri et de mort liquide qui lui envahissait les sinus. Il rampa, les coudes s'écorchant sur le granit rugueux, le corps immergé dans ce vinaigre de l'humanité. Derrière lui, les cris des gardes s'étouffaient, bloqués par l'étroitesse du conduit. Ils étaient trop larges, trop lourdement armés pour le suivre dans ce boyau de rat. Après ce qui lui sembla être une éternité de ténèbres stagnantes, Hori déboucha dans un espace plus vaste : un collecteur à ciel ouvert caché derrière les murs d'un entrepôt de grains ruiné. L’air frais de la mer le frappa comme une gifle. Il s'extirpa de la boue noire, s'effondrant sur le remblai. C’est alors qu’il le vit. Au-dessus des toits de Rhakotis, une colonne de feu s’élevait vers le ciel d’opale. Une flamme d’un jaune malsain, presque blanc au centre, léchait les premières étoiles de la soirée. La direction ne laissait aucun doute. C'était son atelier. Son refuge. Son sanctuaire de bitume et d'ombres. — Non... murmura-t-il, sa voix brisée par la toux. Il se releva péniblement, agrippant le rebord d’un muret de briques. À travers les interstices des maisons entassées, il vit l'incendie dévorer la structure de bois vermoulu. Marcus Tiberius n'avait pas simplement fouillé le lieu ; il l'avait purifié par le feu, effaçant toute trace du passage d'Hori sur cette terre. Mais ce n'était pas la perte de ses outils, de ses flacons de myrrhe de Pount ou de ses rouleaux de papyrus médicaux qui lui broya le cœur. Sous son lit, dans la poussière, reposait le vase canope. La terre cuite de Thèbes, scellée à la cire d’abeille, contenant le muscle flétri et sacré qui avait autrefois battu dans la poitrine de Merit. Son cœur. Son âme. Le seul lien qui rattachait encore Hori au monde des vivants, la seule promesse qu’il lui avait faite : qu’elle ne serait jamais jetée aux chiens, qu’elle attendrait, intacte, qu’il vienne la rejoindre dans les champs d’Ialou. Il vit une poutre s’effondrer dans un fracas d’étincelles. Le feu semblait hurler de rire, un rire romain, sec et pragmatique. Le vase allait éclater sous la chaleur. Les restes de Merit allaient se transformer en cendres anonymes, dispersées par le vent du désert, privant son ombre de repos éternel. Hori tomba à genoux dans la boue du collecteur. Ses mains, ces mains de paraschiste capables d’ouvrir un corps sans en briser les côtes, se griffèrent le visage. Il ne pleurait pas — le natron avait séché ses conduits lacrymaux depuis longtemps — mais sa poitrine se soulevait en spasmes violents. — Je te retrouverai, Marcus, hoqueta-t-il, les yeux fixés sur le brasier. Je te viderai de ton sang comme on vide un bœuf pour le sacrifice de l'Apis. Je t'arracherai le cœur et je le jetterai à Ammout. Le ciel d'Alexandrie se teignait de violet. Au loin, le phare de Pharos commença à briller, son rayon blanc balayant impitoyablement la misère de Rhakotis. Hori se força à se relever. Sa cuisse saignait encore, mais la douleur s'était transformée en une force froide. Le saphir de la reine semblait s'être soudé à son os. Il n'était plus un embaumeur. Il n'était plus un joueur de dés ruiné. Il était devenu l'hôte d'un secret qui valait plus que toutes les vies de cette cité-monde. Il se tourna vers le sud, vers les quartiers plus denses, là où les ombres des temples se faisaient plus longues. Il lui fallait un endroit pour recoudre sa chair, pour cacher ce joyau qui brûlait comme un astre déchu. Il savait qu'à cette heure, les portes de la Nécropole étaient gardées, mais il existait d'autres tombes, moins officielles, creusées dans le calcaire de la colline de Panium. Tandis qu'il s'éloignait en boitant, les traits de son visage durcis comme un masque funéraire de basalte, une silhouette se détacha de l'ombre d'un portique, à quelques dizaines de pas derrière lui. Ce n'était pas un soldat. C'était une forme svelte, drapée dans une *stola* de soie sombre qui semblait absorber la lumière des incendies. Une odeur de cannelle et de rose flotta un instant dans l'air saturé de fumée. La Reine avait envoyé ses propres traqueurs. Le jeu de Marcus n'était qu'une diversion brutale ; le véritable danger pour Hori ne venait pas de l'acier romain, mais du parfum d'une femme qui ne pouvait laisser personne d'autre que les dieux posséder les yeux de ses ancêtres. Hori s'enfonça dans la ruelle de la Soif, là où les tavernes commençaient à vomir leur flot de marins ivres et de mercenaires gaulois. Il disparut dans la foule, un fantôme de lin et de sang, emportant avec lui le saphir qui allait mettre le feu à l'Orient, tandis que derrière lui, le cœur de sa femme finissait de se consumer dans les ruines de sa vie. Le chapitre de l'homme était clos. Celui du spectre commençait.

Le Parfum de la Trahison

La Ruelle de la Soif ne dormait jamais ; elle convulsait. Dans ce boyau de calcaire encrassé par les graisses de friture et les émanations de *garum* rance, Alexandrie vomissait ses bas-fonds. Hori avançait, une main pressée contre son flanc où la morsure du fer romain s’était muée en un élancement sourd, rythmé par les battements de son cœur affolé. Le lin de sa tunique, jadis d’un blanc de craie, n'était plus qu’une loque rigide, cartonnée par le sang séché et la poussière de la Nécropole. Autour de lui, le monde n'était que fracas. Des marins galates, le torse tatoué de spirales bleues, hurlaient des chants de soif devant des échoppes de vin de Maréotide. Des joueuses de *trigone* pinçaient des cordes aigres, tandis que dans l'ombre des porches, des silhouettes massives — mercenaires en rupture de solde ou dockers au regard de basalte — guettaient la proie qui trébucherait. Hori, lui, sentait contre sa hanche la protubérance de la gemme. Le Saphir d’Amon. Un œil de dieu dérobé à une dépouille royale, pesant comme le plomb des malédictions. À chaque pas, le contact de la pierre froide à travers le tissu lui rappelait qu’il n'était plus un homme, mais un sacrilège ambulant. Il bifurqua vers une porte dérobée, à l'écart du tumulte des tavernes, là où le quartier de Rhakotis commençait à se fondre dans les premières pentes du Panium. Ici, l’air changeait. La puanteur du poisson pourri cédait la place à un relent plus insidieux, plus capiteux : l’odeur des huiles de friture mêlée au nard et à la myrrhe bon marché. Il frappa trois coups contre le bois vermoulu, un rythme de fossoyeur. Une judas s’ouvrit, ne révélant qu’un regard fardé d’antimoine, lourd de méfiance. — Le Nil déborde toujours par le sud, murmura Hori, la voix éraillée par la soif. — Et les morts ne demandent jamais de vin, répondit la voix, traînante et lasse. La porte pivota sur des gonds qui crièrent comme des damnés. Hori s'engouffra dans la pénombre de la demeure de Ligeia. L’intérieur était un mirage de luxe décaissé. Des tentures de Tyr, décolorées par l’humidité marine, pendaient le long de murs dont l’enduit s'écaillait. Une lampe à huile en bronze, représentant un silène au phallus démesuré, jetait une lumière vacillante sur une table de cèdre encombrée de flacons. Ligeia se tenait là, drapée dans une *stola* de soie transparente, le visage blanchi à la céruse, ses cheveux tressés selon la mode spartiate, mais avec cette exubérance orientale qui trahissait la courtisane des palais déchus. — Tu pues la mort, Hori, dit-elle sans bouger. Plus que d'habitude. Les patrouilles de la Garde ont retourné le marché aux épices ce soir. On dit qu'un rat a mordu dans la réserve de bijoux du Palais. — Les rats n'emportent pas de bijoux, Ligeia. Ils cherchent juste à ne pas finir noyés. Hori s'effondra sur un *klinè* dont le cuir craqua. Sa blessure le brûlait. Ligeia s'approcha, ses bijoux de cheville tintant doucement — un son d'argent pur, incongru dans cette tanière. Elle écarta le pan de sa tunique. Ses doigts, longs et effilés, effleurèrent la chair violacée. — Marcus ne t'a pas raté. Le fer romain est comme leur politique : direct et sans imagination. Elle se détourna pour saisir un bol de vinaigre et des bandes de lin. Tandis qu'elle nettoyait la plaie avec une brutalité de vétéran, Hori serra les dents jusqu'à ce que ses gencives saignent. — Pourquoi m'aider, Ligeia ? Tu sais ce que je porte. Tu sais que si les *Machairophoroi* entrent ici, ils ne feront pas de quartier. Elle s'arrêta, un lambeau de chair entre ses doigts. Son regard d'obsidienne plongea dans celui de l'embaumeur. — Parce que dans cette cité de menteurs, tu es le seul dont la puanteur est honnête, Hori. Et parce que la Reine... la Reine aime les pièces rares. Hori se figea. Un frisson glacé, plus pénétrant que la douleur, parcourut son échine. Le mot "Reine" avait été prononcé avec une déférence trop précise, une inflexion qui ne cadrait pas avec l'amertume habituelle de la courtisane. Il regarda autour de lui, ses yeux de "paraschiste", habitués à scruter les moindres détails des tissus corrompus, notèrent alors les anomalies. Sur la table, à côté des onguents, brûlait une coupelle de *kyphi*. Pas le mélange grossier des tavernes, mais le parfum sacré de Ra-Horakhty, celui que seuls les prêtres du temple et les intendants de la Cour pouvaient se procurer. Et là, dans l'ombre du vestibule, une paire de sandales en cuir de palmier, trop larges pour Ligeia, impeccablement propres. — Qui est ici ? rugit Hori en tentant de se lever. Mais Ligeia fut plus rapide. Elle ne recula pas. Elle posa une main sur son épaule, une pression étrangement ferme, tandis qu'elle portait un sifflet d'argent à ses lèvres. Le son fut ténu, une note de flûte perdue dans le vent de mer. Aussitôt, les tentures de Tyr se déchirèrent. Trois hommes jaillirent de l'ombre portée des colonnes. Ils ne portaient pas l'armure de bronze des gardes ptolémaïques, ni la chlamyde des mercenaires. Ils étaient vêtus de tuniques de lin noir, le visage partiellement masqué par des voiles de gaze. Des *Ethiopiens*, les géants de la garde de l'ombre de Cléopâtre, leurs muscles huilés brillant comme de la lave refroidie. Hori porta la main à sa ceinture pour saisir son couteau à éviscérer, l'outil de son métier, mais un coup de pommeau de glaive s'écrasa sur son poignet. L'os craqua. Le hurlement de l'embaumeur mourut dans sa gorge alors qu'une main colossale le soulevait par le cou. — Doucement, Paraschiste, murmura une voix nouvelle, mélodieuse et glaciale. On ne brise pas un vase canope avant d'en avoir extrait le secret. Une femme entra dans la pièce. Elle n'était pas la Reine, mais elle portait son aura. C'était Iras, la suivante favorite, celle dont on disait qu'elle lisait dans les entrailles des oiseaux avant que Cléopâtre ne signe un édit. Elle s'approcha de Hori, ignorant sa sueur et son sang, et plongea sa main dans la doublure de sa tunique. Elle en sortit le saphir. La gemme sembla boire la faible lueur des lampes, concentrant en son cœur un azur maléfique. — Magnifique, souffla Iras en faisant tourner la pierre. Tu as bien joué ton rôle, Ligeia. Ton pardon est scellé. Tu pourras quitter la cité avant l'aube. Hori, maintenu contre le mur, les pieds ne touchant plus le sol, fixait la courtisane. Ligeia ne baissa pas les yeux, mais une ride de dégoût barra son front poudré. — Tu m'as vendu, cracha Hori, sa salive mêlée de sang tachant le lin de l'émissaire. — Le vol était trop facile, Hori, répondit Iras en rangeant la gemme dans une bourse de soie. Tu croyais vraiment qu'un embaumeur de seconde zone pourrait tromper la vigilance des gardiens de la Nécropole ? Nous avions besoin que quelqu'un d'extérieur au Palais sorte l'Œil de sa tombe. Une piste pour les Romains, un appât pour Marcus. Pendant qu'il te traque dans les ruelles, il ne regarde pas ce qui se passe sur les quais du port intérieur. Hori comprit alors toute l'étendue de sa misère. Il n'avait jamais été un voleur de génie. Il n'avait été qu'un transporteur, un cadavre en sursis utilisé pour détourner l'attention du "Créancier" romain pendant que la Reine de l'Orient consolidait ses pions. — Et maintenant ? articula-t-il, l'air venant à manquer dans ses poumons opprimés par l'Ethiopien. Iras eut un sourire qui ne toucha pas ses yeux, des yeux aussi anciens que les pyramides. — La Reine souhaite te voir, Hori. Elle dit qu'un homme qui a le courage d'éventrer ses ancêtres possède soit une âme de dieu, soit un désespoir qui peut être utile. Et Alexandrie manque cruellement d'hommes désespérés qui ne craignent pas les ombres. Elle fit un signe de tête. L'Ethiopien relâcha sa pression, mais seulement pour asséner un coup sec à la base du crâne de Hori. L'obscurité qui engloutit l'embaumeur ne fut pas celle d'une tombe, mais celle, plus terrifiante encore, des couloirs du Palais. Tandis qu'il s'effondrait, sa dernière sensation fut l'odeur persistante de la cannelle et de la rose — le parfum de la femme qui possédait désormais son destin, son crime et son âme. Au dehors, le phare d'Alexandrie balayait la mer de son doigt de feu, indifférent aux drames de la poussière. Le grand jeu ne faisait que commencer, et le Paraschiste venait d'en devenir, malgré lui, la pièce maîtresse, tachée de vinaigre et de sang royal.

L'Invitée de l'Ombre

La conscience de Hori lui revint par les talons, une morsure de froid pétrifiant qui remontait le long de ses jambes maigres. Il n'était plus étendu sur la terre battue de son officine, imprégnée de suint et de bitume, mais sur une marqueterie de marbres précieux — du porphyre rouge du Djebel Dokhan et de la serpentinite verte — dont la fraîcheur minérale semblait vouloir aspirer la chaleur de sa chair. Il ouvrit une paupière, puis l'autre. Sa vision était zébrée de filaments pourpres, vestige du coup asséné par l’Éthiopien. Au-dessus de lui, le plafond ne portait plus les poutres de palmier mangées par les termites, mais une voûte d’azur profond, parsemée d'étoiles d'or pur, une cosmogonie figée dans le stuc. L'air, ici, n'était pas chargé de la poussière crayeuse de la Nécropole ou de l'âcreté du vinaigre de décapage ; il était épais, presque gras, saturé de *kyphi* — ce mélange sacré de miel, de raisins secs et de résines dont l'effluve était le privilège des dieux et des souverains. — Relève-toi, paraschiste. Le sol ne rend pas le jugement, il ne fait que le recevoir. La voix était basse, une vibration d’alto qui semblait glisser sur la soie. Hori se redressa avec une lenteur de vieillard, ses articulations craquant comme des papyrus secs. Son tic à la paupière gauche s'emballa. Il était une tache d'immondice dans un écrin de lumière. Sa tunique de lin, raide de sang séché et de fluides anonymes, jurait avec l’opulence de la salle. Il se trouvait dans un *oikos* ouvert sur la mer. Par-delà les colonnes corinthiennes dont les chapiteaux de bronze étincelaient sous les lampes à huile, la Méditerranée n'était qu'un gouffre d'encre où dansait le reflet d'argent du Phare. Au centre de la pièce, assise non pas sur un trône, mais sur un *klinè* de bois d'ébène incrusté d'ivoire, Cléopâtre VII Philopator l'observait. Elle n'avait rien de l'effigie hiératique des bas-reliefs d'Edfou. Sa chevelure était coiffée à la grecque, en « melon », mais ses yeux étaient soulignés d'un trait de galène si profond qu'ils semblaient deux puits d'obsidienne. Elle portait une robe de gaze de Cos, si fine qu'elle laissait deviner la pâleur ambrée de sa peau, et son nez, cet appendice fier et busqué que les poètes feignaient d'ignorer, donnait à son visage une autorité de rapace. — Majesté, murmura Hori en tentant une proskynèse maladroite. Ses doigts jaunis par le natron grattèrent désespérément le marbre. — Épargne-nous les simagrées du Rhakotis, Hori fils de Menna, trancha-t-elle. Tu pues la mort et la malchance. Iras me dit que tu as une habileté singulière pour fouiller les entrailles de mes pères. Est-ce l'odeur de l'or qui guide ton scalpel, ou le simple vertige de la chute ? Elle fit un geste. Un serviteur invisible s'avança pour verser du vin dans une coupe de cristal de roche. L'odeur du cru de Maréotide, puissant et vineux, monta aux narines de l'embaumeur, lui rappelant cruellement sa soif de joueur. — C’est la nécessité, Reine. Elle est une maîtresse plus cruelle que les gardes de ta cité. Cléopâtre se leva. Elle se déplaçait avec une grâce prédatrice, le frôlement de ses sandales d'or sur le sol produisant un crissement sec. Elle s'arrêta à un pas de lui. Hori sentit l'exhalaison de son corps : un mélange de cannelle, de rose de Cyrène et cette pointe de sueur acide, humaine, qui trahissait la tension sous le masque de la divinité. — La nécessité, répéta-t-elle. C’est le mot des traîtres. Regarde-moi. Hori leva les yeux. Elle tenait entre son pouce et son index la gemme qu'il avait arrachée à l'orbite de la momie de Ptolémée Sôter. Dans la lumière des candélabres, la pierre — une émeraude de Scythie d'une profondeur abyssale — semblait palpiter. — Tu as volé les « Yeux de l'Éternité ». Mais tu es trop ignorant pour comprendre que ce que tu as pris n'est pas un bijou. C'est un poison. Elle s'approcha d'une table de porphyre où reposait un parchemin scellé de cire pourpre. Elle fit signe à Hori de s'approcher. Il hésita, conscient de sa propre souillure, puis obéit. — Mon père, Ptolémée XII Auclète, n'était qu'une marionnette aux doigts de Rome, commença-t-elle, sa voix se muant en un sifflement de vipère. Il a acheté son trône avec l'argent qu'il n'avait pas, contractant des dettes auprès des banquiers du Forum, ces usuriers qui portent la toge. Mais avant lui, il y eut mon oncle, Ptolémée XI Alexandre II. Un homme faible, assassiné par la foule d'Alexandrie après dix-huit jours de règne. Elle fit rouler la gemme sur la table. Hori remarqua alors ce qu'il n'avait pu voir dans l'obscurité des caveaux : une gravure microscopique, un sceau dont les caractères n'étaient pas des hiéroglyphes, mais du grec serré, cryptique. — Le Testament, souffla Cléopâtre. L'acte de décès de l'Égypte. Rome prétend depuis des décennies que Ptolémée XI leur a légué le royaume par testament, faute d'héritiers légitimes. Mais le document officiel n'a jamais été produit au Sénat. Il manquait la preuve. La clé de la chancellerie royale qui authentifie l'acte. Elle pointa la gemme du doigt. — Cette pierre contient l'empreinte du sceau privé d'Alexandre II. Elle est la preuve que Rome attend pour transformer notre terre en une simple province, une grange à blé pour leurs légions. César est dans mes murs, Hori. Il n'est pas venu pour mes beaux yeux, malgré ce que la légende dira de nous. Il est venu pour l'argent. Et si Marcus Tiberius, ce « Créancier » qui te traque, met la main sur ce que tu as dérobé, l’Égypte ne sera plus qu'un souvenir sous la botte de fer. Hori sentit un froid plus vif encore que celui du marbre l'envahir. Il n'était plus un petit voleur de tombes ; il était l'homme qui tenait la gorge de sa nation entre ses mains tachées de bitume. — Pourquoi me dire cela ? demanda-t-il, sa voix étranglée. Je ne suis qu'un paraschiste. Un homme qui ouvre les ventres. Je ne suis rien. Cléopâtre s'approcha si près qu'il put voir le battement de l'artère dans son cou. — Parce que tu es déjà mort, Hori. Pour le monde, pour la loi, pour les dieux. Tu es un fantôme qui hante la Nécropole. Marcus Tiberius ne peut pas t'acheter, car tu n'as plus rien à vendre, sinon ta propre peau. Et parce que, pour restituer cette pierre au seul endroit où elle sera en sécurité — dans le cœur du Grand Labyrinthe que les vivants ne peuvent fouler — j'ai besoin d'un homme qui ne craint pas de profaner l'éternité. — Vous voulez que je la remette en place ? — Je veux que tu la caches là où même César, avec toute la puissance de ses aigles, n'osera pas aller la chercher. Dans le cénotaphe d'Alexandre lui-même. Le *Sôma*. Hori manqua de défaillir. Le tombeau du Conquérant, le lieu le plus sacré de la cité, dont l'emplacement exact était un secret jalousement gardé par les grands prêtres et la famille royale. — On me tuera bien avant que j'atteigne le seuil de la porte de Canope, balbutia-t-il. — Le « Créancier » a déjà tes créanciers à sa solde, Hori. Tes dettes de jeu ont été rachetées par les agents de Rome. Ils ne veulent pas ton sang, ils veulent l'émeraude. Si tu refuses, ils te livreront à la torture lente, celle qui dure des jours dans les caves de la *Regia*. Si tu acceptes, je rase ton nom de leurs registres. Je te donne de quoi quitter cette ville, de quoi aller te perdre dans l'oasis de Siwa ou au-delà de la première cataracte. Elle marqua une pause, ses yeux s'adoucissant d'une lueur cruelle. — Et je te laisserai emporter ce vase canope que tu caches sous ton lit. Celui qui contient le cœur de ta femme. Ne crois pas que mes espions s'arrêtent au seuil de la puanteur. Le monde de Hori s'effondra. Le dernier secret, la seule part de son âme qu'il croyait avoir préservée du néant, était entre les mains de cette femme. Il sentit une larme brûlante tracer un sillon de propre sur sa joue encrassée. — Vous êtes une déesse sans pitié, articula-t-il dans un souffle. — Je suis une reine qui n'a pas le luxe de la pitié, répliqua-t-elle en reprenant la gemme. L'ordre de mon monde se meurt, Hori. L'odeur de la sueur des légionnaires couvre déjà le parfum de mon palais. Nous sommes deux charognards sur un cadavre d'empire. Autant bien faire notre travail. Elle fit un signe à Iras, qui attendait dans l'ombre d'une colonnade. La servante s'avança, portant une bourse de cuir qui tinta lourdement. — Prends ceci. C'est de l'argent de Tyr, pur. De quoi payer tes informateurs dans le Rhakotis. Tu as trois jours. Trois jours avant que César ne perde patience et que Marcus Tiberius ne transforme la Nécropole en un champ de ruines. Elle se tourna vers la mer, lui signifiant son congé. Son profil se découpait contre la clarté du Phare, une silhouette de bronze et d'ombre, solitaire et immense. — Hori, ajouta-t-elle alors qu'il s'apprêtait à sortir, escorté par l'Ethiopien. Il s'arrêta. — Ne te trompe pas de trou. Le *Sôma* n'est pas une tombe. C'est un puits sans fond. Si tu y tombes, même Anubis ne pourra pas te retrouver. Hori ne répondit pas. Il sentit le poids de la bourse contre sa hanche, un poids qui lui semblait plus lourd que le cadavre d'un pharaon. Alors qu'il traversait les galeries du palais, entre les gardes galates immobiles comme des statues, il comprit que le vinaigre de son métier n'était plus rien comparé à l'amertume du jeu de pouvoir. Il sortit dans la nuit alexandrine. Le vent de mer, le *mélitè*, lui cingla le visage. Au loin, dans les bas-fonds de la cité, il savait que Marcus Tiberius attendait, son glaive court à la main, l'odeur de l'ail et du cuir mouillé l'annonçant dans chaque ruelle. Hori le paraschiste n'avait plus d'yeux pour pleurer, mais il avait désormais une mission : enterrer l'avenir d'un empire dans les entrailles de son passé. Il s'enfonça dans l'obscurité, là où les morts sont les seuls à ne pas mentir, et où le bronze des couronnes ne brille plus que pour les traîtres.

La Reine de Soie

La puanteur de la Nécropole ne quittait jamais vraiment les pores de Hori ; elle s’était logée sous ses ongles comme une terre noire et grasse, une signature de la mort qu’aucun onguent du palais ne parvenait à étouffer. Tandis qu’il suivait l’eunuque Ganymède à travers les péristyles de la Brucheion, le contraste le giflait. Ici, l’air n’était pas saturé de bitume et de boyaux rincés au vin de palmier, mais de *kyphi* brûlant dans des brûle-parfums de bronze, cette odeur de miel, de raisins secs et de résine qui cherchait désespérément à masquer le relent salin de la mer toute proche. Alexandrie, en cette veille de tempête romaine, suait la peur sous son fard de marbre. Ils entrèrent dans une chambre retirée, loin des salles d’audience où les généraux lagides s’époumonaient sur des cartes de papyrus. La pièce était baignée d’une lumière laiteuse, filtrée par des tentures de soie de Cos, si fines qu’elles semblaient n’être que de la fumée tissée. Au centre, sur une table d'albâtre veinée de bleu, reposait un homme. Ou ce qu'il en restait. Cléopâtre était là. Elle ne siégeait pas ; elle se tenait debout, une main posée sur le front du cadavre avec une familiarité qui fit frissonner Hori. Elle portait un *chiton* de lin d'une blancheur aveuglante, retenu aux épaules par des camées d'onyx. Ses cheveux, tressés avec une rigueur géométrique, encadraient un visage dont la pâleur trahissait les veilles. — Approche, Paraschiste, dit-elle sans détourner les yeux du mort. La mort est ton domaine, n'est-ce pas ? Tu la connais mieux que tes propres ancêtres. Hori s'inclina, ses articulations craquant dans le silence oppressant. Ses mains, tavelées par le natron, tremblèrent un instant avant qu'il ne les croise derrière son dos. — La mort est un artisanat, Majesté. Pour vous, elle est une fin politique. Pour moi, elle est une mécanique de fluides et de sel. La Reine se tourna enfin. Ses yeux, soulignés d’un trait de khôl épais qui s’étirait vers les tempes, semblaient sonder les entrailles de Hori avec la même précision que le couteau d’obsidienne qu’il maniait chaque jour. — Ce garçon était mon messager le plus rapide, murmura-t-elle. Il est mort d'une fièvre subite. Ou d'un poison trop subtil pour mes goûteurs. Peu importe. Demain, sa dépouille doit quitter le port sur une barque funéraire, direction Memphis, pour être confiée aux prêtres d'Osiris. C'est ce que dira le manifeste officiel. Elle s'approcha de Hori. L'odeur de la Reine était un assaut : cannelle, rose de Cyrène, et cette pointe métallique, presque électrique, qui émane de ceux qui détiennent le droit de vie et de mort. Elle ouvrit sa main. Dans sa paume reposait une gemme d'une noirceur absolue, un ocre de sang coagulé sculpté en forme d'œil. L'un des Yeux de l'Éternité. — César est aux portes, Hori. Ses banquiers réclament le sang de l'Égypte pour éponger les dettes de mon père. Cette pierre contient plus que de la valeur ; elle contient les preuves des transferts d'or vers les sénateurs dissidents. Si Marcus Tiberius met la main dessus, je ne serai plus qu'une marionnette sur un trône de paille. — Vous voulez que je la cache, comprit Hori, sa voix n'étant plus qu'un croassement. — Pas dans une urne. Pas dans un double fond de coffre. Les Romains fouillent tout. Ils éventrent les caisses, mais ils craignent encore la malédiction des morts. Ils ne toucheront pas à un corps consacré. Elle désigna le cadavre du messager. — Ouvre-le. Pas comme un boucher de Rhakotis. Fais-en un sanctuaire de chair. Introduis la gemme dans son thorax, contre son cœur tari, et recouds-le de sorte que même l'œil d'un dieu ne puisse voir la cicatrice. Hori sentit une goutte de sueur froide glisser le long de son échine. — Majesté, le corps est frais. Les gaz vont gonfler la poitrine, les sutures lâcheront avant qu'il n'atteigne Canope... — C'est pour cela que je t'ai fait venir, coupa-t-elle, sa voix se faisant soudainement tranchante comme un rasoir. On dit que tu es capable de momifier un oiseau en plein vol. On dit aussi que tu as conservé le cœur de ta femme dans un canope sous ton lit, au mépris de toutes les lois de la cité. Le silence qui suivit fut plus lourd que le couvercle d'un sarcophage de granit. Hori sentit ses genoux se dérober. Elle savait. Cette femme, cette enfant-dieu qui jouait avec les empires comme avec des osselets, connaissait son secret le plus sordide. — Fais ton office, Hori. Et si tu réussis, ton crime sera oublié. Si tu échoues, tu rejoindras ta femme, mais sans ton cœur. Elle fit un geste brusque. Un esclave s'avança, tendant à Hori un plateau de bronze où brillaient ses propres outils, ceux-là mêmes qu'on lui avait confisqués lors de son arrestation. Le manche en bois de sycomore de son scalpel de bronze était encore imprégné de la sueur de ses mains. Hori s’approcha de la table d’albâtre. Le jeune homme mort avait la peau d’une teinte cireuse, presque translucide sous les lampes à huile. Ses yeux étaient restés mi-clos, fixant un horizon que lui seul pouvait voir. Hori prit une profonde inspiration, chassant le vertige. Il retrouva les gestes ancestraux, ceux qui transforment l'homme en objet de l'éternité. Il incisa le flanc gauche, juste au-dessous des côtes. Le bruit de la chair qui cède — un déchirement sourd, semblable à celui d'un vieux parchemin — fit tressaillir la Reine. Hori ne leva pas les yeux. Il plongea ses doigts dans la cavité encore tiède, écartant les tissus avec une délicatesse de dentellière. Le foie, les poumons… il travaillait avec une rapidité fébrile, extrayant les viscères qu’il déposait dans des vases préparés à la hâte. — La gemme, ordonna-t-il, oubliant presque à qui il s’adressait. Cléopâtre s’avança. Elle ne détourna pas le regard. Au contraire, elle se pencha, observant l’intérieur de l’homme avec une curiosité scientifique, presque macabre. Elle déposa la pierre noire dans la main ensanglantée de l’embaumeur. Hori glissa l’œil de verre dans la cage thoracique, le nichant derrière le péricarde vide. Puis, il commença le remplissage : des tampons de lin imprégnés de résine de térébinthe, de la myrrhe broyée, du bitume pur. Il bourra la cavité pour rendre au torse sa forme naturelle, luttant contre la rigidité qui commençait à gagner les membres. — Du fil de soie, demanda-t-il. Et une aiguille d'os. Il commença la suture. Ses mains, si maladroites dans la vie civile, devenaient infaillibles devant la mort. Il pratiquait le "point du tisserand", une technique si fine que la peau semblait se ressouder d'elle-même. Tandis qu'il travaillait, il sentit le regard de Cléopâtre peser sur lui. Elle ne l'observait plus comme un outil, mais comme un miroir. — Pourquoi l’as-tu gardé ? murmura-t-elle soudain. Hori s'arrêta, l'aiguille en l'air. — Le cœur de ma femme ? — Oui. Pourquoi risquer le Néant pour un muscle mort ? Les prêtres disent que sans le cœur, l'âme ne peut être pesée sur la balance d'Osiris. Tu l'as condamnée à l'errance éternelle. Hori reprit son travail, sa voix n'étant plus qu'un souffle. — Les prêtres mentent pour rassurer les vivants, Majesté. Le cœur n'est pas le siège de l'âme. C'est le siège de la douleur. Je ne voulais pas qu'elle emporte sa peine avec elle. Je voulais la porter pour elle. Cléopâtre ne répondit pas. Hori leva les yeux et vit, pour une fraction de seconde, le masque de la Basileia se fissurer. Sous le fard, sous l'or, il vit une jeune femme de vingt et un ans, traquée, seule dans un palais rempli d'assassins, essayant de sauver un royaume qui se liquéfiait entre ses doigts. Sa vulnérabilité était une lame plus tranchante que son scalpel. Elle n'était pas une déesse ; elle était une naufragée sur un trône. — C'est terminé, dit-il en coupant le fil. Le corps du messager semblait désormais endormi, sa poitrine ferme, la cicatrice déjà dissimulée sous une couche de cire parfumée que Hori avait appliquée avec soin. Cléopâtre posa une main sur l'épaule de Hori. Sa main était glacée. — Tu as du talent, Paraschiste. C'est une malédiction. On finit toujours par devenir l'esclave de ce que l'on maîtrise trop bien. Elle se tourna vers Ganymède, qui attendait dans l'ombre. — Fais porter ce corps sur la barque d'Isis. Si les Romains demandent à voir le défunt, qu'on leur dise qu'il est mort de la peste noire. Ils s'écarteront. L’eunuque s’inclina et fit signe à deux colosses nubiens de s’emparer de la dépouille. Hori resta seul avec la Reine dans la pièce qui sentait désormais le sang frais et la myrrhe. — Va-t'en, Hori, dit-elle en retournant vers la fenêtre qui donnait sur le port. César arrive à l'aube. Je sens l'odeur de ses navires. L'odeur du fer et du vieux cuir. Alexandrie va changer de maître. — Et vous, Majesté ? Elle eut un rire amer, un son qui se perdit dans les tentures de soie. — Moi ? Je vais faire ce que font les reines d'Égypte depuis trois mille ans. Je vais séduire la mort pour qu'elle m'oublie encore un peu. Hori sortit du palais par une porte dérobée. L'air de la nuit était saturé d'humidité. Au loin, le Phare de Pharos balayait l'horizon de son pinceau de feu, révélant les silhouettes sombres des galères romaines qui prenaient position dans la rade. Il toucha la bourse d'or que Ganymède lui avait remise, mais il n'en ressentit aucune joie. Il avait enfoui le secret d'une reine dans les entrailles d'un messager, et il savait que désormais, il n'était plus seulement un embaumeur. Il était une tombe ambulante. Alors qu'il s'enfonçait dans les ruelles sombres du quartier de Rhakotis, il crut percevoir, dans le sifflement du vent, le bruit d'une cuirasse de cuir bouilli. Marcus Tiberius n'était pas loin. Le créancier réclamait son dû, et en Alexandrie, la monnaie se payait souvent en centimètres d'acier dans les reins. Hori pressa le pas, ses mains sentant encore la cire et le cadavre, l'odeur de la trahison mêlée à celle de l'éternité. La guerre pour l'Égypte commençait dans la chair des morts avant de se finir dans le sang des vivants.

Le Pacte du Bitume

L’obscurité de Rhakotis n’était jamais totale ; elle était une mélasse d’ombre et de lueurs incertaines, zébrée par les éclats lointains du Phare qui balayaient la Méditerranée comme l’œil cyclopéen d’un dieu inquiet. Hori avançait, encadré par quatre *machairophoroi* dont les cuirasses de lin compressé — les *linothorax* — craquaient à chaque pas. L’odeur de la cité à cette heure était un affront : un mélange de marée basse, de poisson fétide séchant sur les claies et de la fumée âcre des lampes à huile de ricin. Ils bifurquèrent dans la ruelle des Faiseurs de Cordes. Là, l’air changea. La puanteur organique de la ville fut supplantée par un parfum plus ancien, plus dense, qui semblait peser sur les poumons : le natron, le bitume de Judée et cette pointe d'encens rance qui marquait l'entrée de l’*Ouabet*, la Place Pure. — Plus vite, l’éventreur, grogna le décurion derrière Hori, le poussant du pommeau de son xiphos. Le corps est arrivé par le canal. Si les mouches commencent leur festin avant toi, c’est ta propre peau que l’on tannera. Hori ne répondit pas. Ses doigts, jaunis par les sucs de cadavres, se crispèrent sur la besace de cuir qui contenait ses outils de bronze. Il sentait, plus qu’il ne voyait, une présence dans l'ombre d'un porche de sycomore. Un frisson, une certitude animale : Marcus Tiberius. Le Romain n'était pas un homme qui courait après sa proie ; il l'attendait au carrefour de ses nécessités. L’*Ouabet* se dressait devant eux, une structure basse en briques crues dont les murs suintaient l’humidité saline du lac Mareotis. À l'intérieur, la lumière des torches vacillait, projetant des ombres démesurées sur les piliers lotiformes. Sur une table de granit noir, déjà lavée à l'eau du Nil, reposait le dignitaire. C’était Strategos Artémidoros, un partisan de la Reine, dont le cou présentait une béance écarlate, œuvre probable d'un sicaire à la solde du jeune Ptolémée. Hori s’approcha. Le silence de la mort était son seul sanctuaire. Il retira sa tunique tachée pour ne garder qu'un pagne de lin brut. L'air était frais, mais une sueur grasse perlait déjà sur son front. — Sortez, dit-il d'une voix rauque, s'adressant aux gardes. Le rituel de l'ouverture n'est pas pour les yeux des vivants qui craignent le fer. Le décurion hésita, la main sur son baudrier, puis cracha au sol avant de reculer vers le seuil. Hori était seul avec le mort. Il saisit son scalpel de bronze. La lame, affûtée sur une pierre d'Assouan, brillait d'un éclat maléfique. Il ne s'agissait pas seulement d'éviscérer ; il fallait préparer ce réceptacle pour l'éternité, tout en gardant l'esprit aux aguets. Sous le lit de pierre, dans l'ombre, il savait que les rats n'étaient pas les seuls à écouter. « Tu possèdes un secret, Artémidoros, » murmura Hori en traçant une ligne précise le long du flanc gauche du cadavre. « Et tu l'as emporté dans le silence de tes viscères. » Le premier coup de lame libéra une plainte gazeuse, un dernier souffle posthume qui empestait le vin de maréotide et la bile. Hori plongea la main dans la cavité, ses doigts cherchant parmi les replis de l'épiploon. Ses gestes étaient méthodiques, presque liturgiques. Il extrayait les poumons, le foie, l'estomac — ces fragments d'humanité destinés aux vases canopes. Mais ses yeux ne quittaient pas les hautes fenêtres à claire-voie. Dehors, le fracas des armes s'intensifiait. Les troupes de Ptolémée XIII, les mercenaires galates et les éphèbes de la garde royale, resserraient leur étau sur le quartier. On entendait le martèlement des sandales cloutées sur le pavé, le cri des officiers, et ce son particulier, strident, du métal que l'on tire du fourreau. Soudain, une ombre se détacha de l'angle du laboratoire. Marcus Tiberius entra, non pas par la porte, mais par une ouverture latérale réservée à l'évacuation des fluides. Il était couvert d'une fine pellicule de poussière de calcaire, sa cuirasse de cuir bouilli sombre comme du sang séché. — Ton métier est une insulte à la décence, Hori, dit le Romain, sa voix basse comme un roulement de tonnerre lointain. Ouvrir les hommes comme des sacs de grain... C’est pour cela que votre race s’éteint. Vous regardez en arrière, vers les tombes, pendant que César regarde l’horizon. Hori ne s'arrêta pas. Il tenait le cœur du Strategos entre ses mains, ce muscle flasque qui avait jadis battu pour la gloire d'une reine. — Le passé est la seule monnaie qui ne se dévalue pas, Marcus. Tu es ici pour la gemme. Ou pour ma tête. — Les deux sont liées par le même fil d'or, répondit le Romain en s'approchant de la table de granit. Le secret que tu as volé dans la Nécropole n'appartient pas à un embaumeur de bas quartier. Il appartient à ceux qui financent les empires. Donne-moi la pierre, et je te laisserai peut-être mourir de vieillesse dans ton propre bitume. Hori déposa le cœur dans un bol de natron. Il se redressa, le visage éclaboussé d'une goutte de sang noir. — La pierre n'est plus ici. Elle voyage déjà vers le port, dans les entrailles d'un autre. Mais ce que j'ai trouvé sur cette gemme, Marcus... ce ne sont pas des chiffres ou des noms. C'est une carte de la trahison. Ton propre général, le grand Jules, ne sait pas encore que ses banquiers ont déjà vendu sa vie aux Lagides. Le regard de Tiberius se durcit. Il fit un pas, sa main droite cherchant la poignée de son *gladius*. À cet instant, une clameur s'éleva du dehors. Une torche fut lancée à travers la fenêtre, atterrissant dans une cuve d'huile de cèdre. Une colonne de flammes bleues jaillit, illuminant la pièce d'une clarté infernale. — Les soldats du Roi ! cria un garde à l'extérieur. Ils forcent les barricades ! Le quartier de Rhakotis s'embrasait. La guerre civile ne frappait plus aux portes ; elle les enfonçait. Le bruit des béliers contre les maisons voisines résonnait comme le battement de cœur d'un géant en colère. Hori saisit une poignée de bitume chaud, cette substance noire et visqueuse qu'il utilisait pour sceller les bandelettes. — Si tu me tues ici, Marcus, tu n'auras jamais le fin mot de l'histoire. Et tu mourras dans cette puanteur, massacré par des enfants égyptiens qui détestent ton accent et ton arrogance. Aide-moi à sortir ce corps, et je te dirai où se trouve la véritable gemme. Le Romain hésita. Sa discipline luttait contre son instinct de prédateur. Il regarda le cadavre mutilé, puis les flammes qui léchaient les poutres de bois de l'Ouabet. — Un pacte avec un éventreur de morts ? murmura-t-il avec un dégoût non feint. Soit. Mais si tu mens, je t'étripe avec ton propre bronze. — Prends les pieds, commanda Hori, ignorant la menace. Un Strategos, même mort, pèse le poids de ses péchés. Ensemble, l’embaumeur et le créancier soulevèrent la dépouille d’Artémidoros, l'enveloppant à la hâte dans une pièce de *sindon* non blanchie. Ils passèrent par la porte des morts, celle qui menait aux canaux secondaires infestés de moustiques. L’air extérieur était saturé de fumée. Rhakotis brûlait. Les maisons de briques crues s'effondraient dans un fracas de poussière, tandis que les cris des femmes se mêlaient au hennissement des chevaux de la garde royale. Au bout de la ruelle, Hori vit une phalange de *machairophoroi* progresser derrière un mur de boucliers ronds, leurs lances pointées vers l'avant, fauchant tout ce qui bougeait dans l'obscurité. — Par ici ! siffla Hori, s'engouffrant dans un passage étroit où l'on sentait l'odeur de l'urine de chameau. Ils glissèrent le long des murs, portant leur fardeau macabre comme un trésor dérisoire. Marcus Tiberius bougeait avec une économie de mouvement terrifiante, son épée dégainée, son regard balayant chaque recoin. Ils débouchèrent sur un petit quai de bois, caché derrière une tannerie. Une barque de papyrus y était amarrée. Le corps fut déposé brutalement au fond de l'embarcation, entre deux paniers de sel de natron. Hori se tourna vers le Romain. Les flammes de la ville se reflétaient dans ses yeux fatigués. — Pourquoi l’as-tu épargné ? demanda-t-il en désignant le cadavre. Tu aurais pu le laisser brûler. — Parce qu'à Rome, on ne laisse pas un témoin derrière soi, même s'il ne peut plus parler, répondit Tiberius en montant dans la barque. Et parce que ce Strategos porte sur son épaule une marque que je n'avais pas vue sur la table. Hori fronça les sourcils. Il écarta le linceul. Sur l'épaule gauche du mort, une petite scarification en forme de sistre, l'instrument d'Isis. — Ce n'était pas un partisan de la Reine, Marcus. C'était un initié du culte caché. Celui qui veut voir Rome et l'Égypte s'entretuer pour que les anciens dieux reprennent leur dû. Le Romain s'empara des rames. Ses muscles se saillirent sous le cuir. — Alors la guerre n'est pas entre un frère et une sœur, Hori. Elle est entre ceux qui veulent un futur et ceux qui adorent le vide. La barque s'éloigna du quai, glissant silencieusement sur les eaux noires du canal. Derrière eux, le quartier des embaumeurs n'était plus qu'un brasier. L'odeur de la chair brûlée et du bitume montait vers le ciel d'opale, là où les étoiles semblaient observer, avec une indifférence millénaire, le suicide d'une cité. Hori s'assit près de la tête du mort. Ses mains tremblaient légèrement. Il plongea ses doigts dans sa besace et en sortit une petite gemme, d'un vert d'eau profond, qu'il avait dissimulée dans sa bouche pendant toute la confrontation. « Le Pacte du Bitume est scellé, Marcus, » pensa-t-il en regardant le dos puissant du Romain. « Mais tu ne sais pas encore que la pierre que tu cherches n'est pas celle qui brise les empires. C'est celle qui condamne les âmes. » Au loin, sur la mer, les fanaux des navires de Jules César commençaient à poindre. Le fer arrivait. Et avec lui, l'odeur du vieux cuir et de la fin d'un monde. Hori ferma les yeux du Strategos une dernière fois, sentant sous sa paume le froid définitif de l'histoire en marche.

L'Acier Romain

L’obscurité de l’*Ouabet* — la Place Pure — ne ressemblait à aucune autre. Ce n’était pas l’absence de lumière, mais une sédimentation de millénaires, une épaisseur de bitume et de prières pétrifiées qui semblait coller aux poumons. Dans le silence moite, Hori entendait le goutte-à-goutte du cèdre s’écoulant d’un entonnoir de bronze dans les viscères d’un noble dont le nom importait déjà moins que le prix de son sel. Soudain, le silence ne fut plus. Le fracas ne vint pas d’un coup de bélier, mais d’un craquement sec, le cri du bois de cèdre qui cède sous le fer. Puis, le bruit régulier, terrifiant, des *caligae* — ces sandales cloutées qui marquaient le pas de Rome — sur les dalles de calcaire. Ce n'était pas le tumulte désordonné des émeutes de Rhakotis, mais une progression mécanique, un rythme de prédateur qui ne doute pas de sa proie. — Hori ! La voix de Marcus Tiberius résonna sous la voûte, dépouillée de toute la camaraderie feinte des bas-fonds. C’était la voix du centurion, celle qui ordonne aux légions de s’aligner face à la mort. — L’heure n’est plus aux énigmes de prêtres, embaumeur. Donne-moi la gemme, ou je fais de cet atelier ton propre sarcophage. Hori se tapit derrière une table d’éviscération massive, une dalle de granit noir veiné de rouge. Ses mains, habituellement si sûres lorsqu’il s’agissait de séparer la chair de l’esprit, tremblaient violemment. Il sentit la gemme — l’Œil de l’Éternité — contre sa gencive, un goût froid et minéral qui lui emplissait la bouche. Dans sa main droite, il serrait son scalpel d'obsidienne ; dans la gauche, le crochet de bronze, celui-là même qui servait à extraire le cerveau par les narines. Des outils de nécropole face à l’acier des conquérants. Une torche fut jetée dans la pièce. Sa lumière rousse dansa sur les parois, illuminant les jarres canopes dont les têtes de chacal et de faucon semblaient grimacer d'indignation. — Rome n’a pas de patience pour la poussière, lança Marcus en entrant. Il n’était pas seul. Derrière lui, quatre mercenaires galates, des colosses à la peau pâle et aux torses protégés par des linothorax maculés de sang frais, se déployèrent en éventail. Mais de l’autre côté de la salle, tapis dans l’ombre des colonnes lotiformes, les *Machairophoroi* de la Reine surgirent comme des spectres. Ils étaient peu nombreux, mais c’étaient des hommes de l’ombre, vêtus de lin sombre, le visage bandé pour ne pas inhaler la puanteur des morts. Leurs épées courtes, les *machaira*, brillèrent d’un éclat huileux. Le choc fut instantané. Il n'y eut pas de cri de guerre, seulement le son étouffé du métal rencontrant le cuir et la chair. Un Galate s'effondra, la gorge ouverte par un garde de Cléopâtre, son sang se mêlant aux onguents renversés sur le sol. L'odeur de la cannelle et du nard fut instantanément submergée par l'effluve cuivré de la vie qui s'échappe. Hori vit Marcus avancer. Le Romain ne se battait pas comme les autres. Il ne cherchait pas l'élégance, mais l'efficacité. Son *gladius* travaillait bas, cherchant l'aine et le ventre. D'un revers de son bouclier, il brisa la mâchoire d'un Égyptien avant de lui plonger sa lame dans la poitrine avec la précision d'un boucher. — Hori ! Je sens l’odeur de ta peur par-dessus celle de tes cadavres ! rugit Marcus. Le Romain se rapprochait de la table de granit. Hori, acculé, se glissa sous le corps froid du noble en cours de traitement. La peau du mort, tannée par le premier bain de natron, était d’un gris parcheminé, froide et glissante. Hori tira le cadavre vers lui, l’utilisant comme un bouclier grotesque au moment où Marcus contournait l’obstacle. — Sors de là, rat de tombeau ! Marcus abattit son glaive. La lame s’enfonça profondément dans le flanc du cadavre, restant un instant prise dans les fibres durcies. Ce fut la chance de Hori. Le paraschiste surgit de sous la table, non pas avec la noblesse d'un guerrier, mais avec la férocité d'un nuisible acculé. Il ne visa pas le cœur, mais les articulations. Il plongea le crochet de bronze dans l'échancrure de la jambière de Marcus, là où le tendon d'Achille est vulnérable. Le crochet s'ancra dans la chair avec un bruit de succion. Marcus poussa un rugissement de bête blessée et s’effondra sur un genou. Dans le même mouvement, Hori utilisa son scalpel d’obsidienne pour trancher la sangle de cuir qui retenait le plastron du Romain. L’obsidienne, plus tranchante qu’aucun acier, divisa le cuir comme s'il s'agissait de lin fin. — Tu… petit scarabée de merde… grogna Marcus en tentant de saisir Hori à la gorge. Le Romain était puissant, même blessé. Sa main de fer se referma sur la tunique de Hori, le projetant contre une étagère remplie de flacons de résine de térébinthe. Le verre explosa. Le liquide visqueux et hautement inflammable se répandit partout. Au milieu de la mêlée, une torche renversée mit le feu à la traînée de résine. En un instant, l’*Ouabet* devint un enfer. Les flammes, nourries par les huiles sacrées et le bitume, montèrent jusqu’au plafond, léchant les hiéroglyphes qui racontaient le voyage vers l’Amenti. Hori et Marcus étaient séparés par un rideau de feu. Le Romain, s'appuyant sur son glaive pour se relever, voyait sa silhouette se déformer à travers les ondulations de chaleur. Son visage n’était plus qu’un masque de fureur et de suie. — Tu ne sortiras pas d’ici vivant avec ce secret, Hori ! Rome possède déjà les ports, elle possédera bientôt vos âmes ! — Alors Rome devra apprendre à régner sur les ombres, Marcus ! répondit Hori, la voix étranglée par la fumée. Parce qu’en Égypte, les morts sont plus nombreux que les vivants ! Hori aperçut l’un des gardes de Cléopâtre, le bras presque sectionné, qui lui faisait signe vers une trappe dissimulée derrière la statue d’Anubis. C’était le conduit d’évacuation des eaux de lavage, qui menait directement aux égouts de la Nécropole, puis au canal de Maréotis. Mais le Romain n'avait pas renoncé. Ignorant la douleur de son talon déchiré, il chargea à travers les flammes, son bouclier en avant. Hori n'avait plus le temps de fuir. Il se saisit d'un vase canope — celui contenant les poumons du défunt — et le projeta de toutes ses forces. Le vase vola en éclats sur le front de Marcus. La céramique brisée et les restes momifiés aveuglèrent le légionnaire un quart de seconde. C’était tout ce dont Hori avait besoin. Il se jeta vers la trappe. Tandis qu'il basculait dans l'obscurité fétide des souterrains, il jeta un dernier regard vers la salle. L’*Ouabet* n’était plus qu’un brasier d’or et de sang. Il vit Marcus Tiberius, debout au milieu des flammes, tel un dieu de la guerre déchu, cherchant désespérément sa proie alors que les poutres de cèdre commençaient à s’effondrer autour de lui. La chute fut brutale. Hori atterrit dans une eau saumâtre, un mélange de boue, d'excréments et de résidus de bitume. L'obscurité ici était totale, mais il connaissait ces veines secrètes de la cité mieux que quiconque. Il cracha la gemme dans sa main. Elle brillait d'un vert maléfique, même dans l'absence de lumière. Il sentit le sang couler de son propre front, chaud et poisseux. — Tu as raison, Romain, murmura-t-il dans les ténèbres. L'acier arrive. Mais le bitume se souvient de tout. Il commença à ramper, guidé par le souffle d'air frais qui venait de l'ouest, là où la mer Méditerranée battait les flancs de l'île de Pharos. Derrière lui, le vrombissement de l'incendie s'étouffait, remplacé par le bourdonnement des mouches et le clapotis de l'eau noire. La guerre pour Alexandrie ne faisait que commencer, mais pour Hori, l'embaumeur qui avait osé défier l'acier, le monde des vivants semblait déjà n'être qu'un lointain souvenir. Il serra la gemme contre son cœur. Le froid de la pierre était la seule chose qui lui rappelait qu'il n'était pas encore un fantôme. Car bientôt, il le savait, le parfum des couronnes de bronze et de la sueur des conquérants ne serait plus qu'une note de tête dans l'odeur universelle du vinaigre et de la putréfaction. Rome venait chercher de l'or, mais elle ne trouverait que l'éternité pétrifiée d'un peuple qui refusait de mourir tout à fait.

La Procession des Masques

L’air de la surface ne possédait rien de la pureté du marbre. C’était un mélange suffocant de friture de poisson, de jasmin écrasé et de cette sueur rance, aigre comme du petit-lait, qui sourd des foules en prière. Hori s’extirpa de la bouche d’ombre des Latrines Publiques du quartier de Rhakotis, là où les canalisations vomissent leurs secrets dans le vieux port. Il tituba, ses doigts noueux serrant la poignée d’une civière de bois de sycomore. Sur le plateau de bois, enveloppé dans des bandelettes d’un lin si fin qu’on aurait dit de la brume tissée, reposait le « Passager ». Ce n’était qu’un simulacre, une effigie de bois de cèdre lestée de sacs de sable, mais parée des attributs d’Osiris. Aux yeux de la soldatesque et des pèlerins, Hori n'était qu'un de ces obscurs techniciens de la mort, un valet de la Nécropole chargé de transporter une icône vers le temple de Serapis pour la Grande Procession des Masques. Sous sa tunique de serge écrue, la gemme volée lui brûlait la peau. Elle semblait battre au rythme de son cœur affolé. — Avance, chien de paraschiste ! hurla un prêtre à tête rasée, dont le crâne luisait d’huile de ricin. Le Navigium ne va pas attendre tes hésitations de joueur de dés ! Hori courba l'échine. Le poids de la civière sciait ses épaules décharnées. Il s'élança dans l'artère principale de Rhakotis. La cité de l'an 48 ne respirait pas, elle haletait. C’était le soir de la fête d’Isis, et Alexandrie s’était parée d'une beauté convulsive. Des torches de résine de pin s’alignaient le long des façades, projetant des ombres gigantesques contre les murs de calcaire. Soudain, le fracas des sistres de bronze déchira l’air. La procession s’ébranla. C’était une marée humaine. Des milliers de dévots, le visage peint de blanc ou dissimulé sous des masques de terre cuite représentant des chacals, des faucons et des hippopotames, se pressaient contre les chars. Les odeurs de kyphi sacré — ce mélange capiteux de miel, de raisins secs et de myrrhe — tentaient d'étouffer le relent de marée basse qui montait du port. Hori marchait, les yeux rivés sur les talons calleux du prêtre qui le précédait. Il sentait la présence du Romain avant même de le voir. C’était un instinct de rat de tombe. Quelque part derrière lui, au-delà de la mer de masques, il y avait un vide, une zone de silence que la foule créait instinctivement autour du prédateur. Marcus Tiberius ne courait pas. Il fendait la foule. Le Créancier avançait avec la régularité d'une machine de siège. Son nez, brisé à la bataille de Pharsale, humait l'air avec une précision chirurgicale. Il ignorait les chants des chantres, les cris des prostituées de luxe drapées de soie de Cos, et les bousculades des mercenaires gaulois ivres de vin de Maréotis. Il cherchait une note discordante dans l'orchestre des parfums alexandrins. Il la trouva. Le natron. Cette odeur sèche, salée, presque minérale, qui s'incruste dans les pores de ceux qui manipulent les cadavres. Et le bitume, ce goudron noir qui scelle les entrailles pour l’éternité. Pour Marcus, Hori ne ressemblait pas à un homme ; il ressemblait à une traînée de sel noir dans une ville de sucre. — Là, grogna Marcus. Il posa une main de fer sur l'épaule d'un marchand de figurines de terre cuite qui lui barrait la route et le projeta au sol sans un regard. Ses yeux bleus, délavés comme une mer en hiver, se fixèrent sur la civière qui oscillait au-dessus des têtes, trois rangs plus loin. Hori sentit le regard se planter entre ses omoplates. Un frisson glacé remonta sa colonne vertébrale, luttant contre la moiteur de la nuit. Il fallait bifurquer. S'il atteignait la Voie Canopique, la largeur de la rue lui serait fatale : les Romains y régnaient en maîtres. Il devait rester dans le labyrinthe des venelles, là où les odeurs se superposent jusqu'à l'asphyxie. Il feignit un faux pas. La civière tangua violemment. — Par les sept portes ! éructa le prêtre en se retournant. Attention au dieu, avorton de Rhakotis ! — Le poids... mon père... le poids du pêché est lourd ce soir, bredouilla Hori, la voix étranglée par une toux sèche. Il profita de la confusion pour s'écarter du cortège officiel. Il s'engouffra dans une ruelle latérale qui menait vers les entrepôts de céréales. Ici, les ombres étaient plus denses, seulement troublées par la lueur vacillante des lampes à huile suspendues aux linteaux. Derrière lui, le bruit des *caligae* — ces sandales militaires cloutées — résonna sur le pavé. Un rythme sec. Un rythme de mort. Hori jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Marcus venait de pénétrer dans la ruelle. Il tenait à la main un *pugio*, un poignard romain dont la lame de fer brillait d'un éclat sourd. — Hori ! cria le Romain. Ta dette ne s'effacera pas dans la fumée de l'encens. Rends ce qui appartient à Rome, et je te laisserai peut-être assez de peau pour que tu puisses continuer à coudre tes morts. L'embaumeur ne répondit pas. Il accéléra, ses jambes de héron fouettant l'air sous sa tunique. Il atteignit une petite place où se dressait une statue de Bastet, à moitié dévorée par l'érosion marine. Là, une dizaine de pénitents, vêtus de peaux de panthère et portant des masques de chats, dansaient une transe convulsive au son des doubles flûtes. Hori s'immisça parmi eux. Il lâcha un côté de la civière, laissant l'idole de bois s'écraser au sol dans un fracas de cèdre brisé. Les sacs de sable se déversèrent, révélant la supercherie. Les pénitents hurlèrent au sacrilège. — Un profanateur ! Un voleur de dieu ! Marcus Tiberius surgit sur la place, mais il fut instantanément englouti par la meute des dévots en colère. Les masques de chats, grotesques et menaçants, l'entourèrent. Le Romain frappa du pommeau de sa dague, brisant une mâchoire de terre cuite, écartant les corps avec une force brute. Mais pour chaque homme qu'il renversait, deux autres prenaient sa place, mus par la fureur fanatique du quartier égyptien qui détestait l'acier étranger. Hori ne s'arrêta pas pour savourer le spectacle. Il se faufila le long d'un mur suintant d'humidité, ses mains cherchant aveuglément les aspérités de la pierre. Il déboucha sur le quai du Kibôtos, le port fermé. L'obscurité y était presque totale, seulement brisée par les lanternes des navires de guerre de la flotte de Ptolémée. L'eau clapotait contre les quais de granit avec un son de succion. Hori s'effondra contre une pile de ballots de lin, la poitrine en feu. Il sortit la gemme de sa tunique. À la lumière de la lune qui se levait sur l'île de Pharos, la pierre — l'Œil de l'Éternité — semblait avoir absorbé l'âme de l'incendie dont il s'était échappé. Elle était d'un vert si profond qu'elle paraissait noire. À l'intérieur, des inclusions d'or formaient une constellation qui, disait-on, indiquait l'emplacement du cœur perdu d'Alexandre. — Tu es bien petit pour un secret qui va faire brûler le monde, murmura-t-il. Une ombre s'allongea sur lui. Hori leva les yeux. Marcus Tiberius était là. Sa cuirasse était griffée, son visage maculé de sang — pas le sien — et sa respiration était un sifflement rauque. Il n'avait plus son poignard, mais il tenait une chaîne de bronze pesante. — Le bitume se souvient de tout, n'est-ce pas ? dit Marcus en citant les dernières paroles de Hori dans les égouts. Il se souvient surtout de l'odeur de ceux qui vont y finir. Le Romain avança d'un pas lent, pesant. Hori se recula, ses talons rencontrant le vide du quai. En bas, l'eau noire attendait, parsemée de reflets huileux. — Cléopâtre ne te sauvera pas, embaumeur, continua Marcus. Pour elle, tu n'es que l'instrument qui va forcer la main de César. Une fois la gemme en sa possession, elle te fera trancher la gorge pour que le secret retourne au silence des tombes. Donne-la-moi. Rome paie mieux que les reines déchues. Rome paie en vie. Hori serra la pierre dans son poing. Ses phalanges blanchirent. Il pensa au vase canope sous son lit, au cœur de sa femme qui attendait une éternité qu'il ne pourrait jamais lui offrir si cette gemme quittait sa main. — Rome ne paie qu'en fer et en taxes, Marcus Tiberius. Et l'Égypte n'est pas un cadavre qu'on dépouille. C'est un dieu qui dort. D'un mouvement brusque, Hori ne lança pas la pierre vers le Romain, mais vers la forêt de mâts qui s'agitait dans le port. Marcus plongea, son instinct de légionnaire prenant le dessus sur sa prudence. C'était un leurre. Ce que Hori avait jeté n'était qu'un simple galet ramassé au sol. Hori se jeta de côté, roulant sous un chariot chargé d'amphores de vinaigre de mauvaise qualité destinées aux troupes de la ville. Dans un rugissement de frustration, Marcus fit tourvoyer sa chaîne. Elle frappa le chariot, brisant les jarres de terre cuite. Le liquide acide se déversa instantanément sur le sol, se mélangeant à la poussière et au sang séché sur les mains de Hori. L'odeur de vinaigre devint insoutenable, brûlant les narines, masquant enfin tout le reste : le natron, la peur, et même l'odeur du fer. Dans cette brume aigre, Hori disparut. Il se glissa entre les roues, rampant avec une agilité de reptile vers les docks de chargement des papyrus. Marcus, aveuglé par les éclaboussures de vinaigre qui lui brûlaient les yeux, frappait le vide avec sa chaîne. Hori atteignit l'ombre protectrice d'une felouque amarrée. Il s'y blottit, sentant le mouvement doux et hypnotique de la Méditerranée. Il porta la gemme à ses lèvres. Elle était froide. La seule chose froide dans cette cité en feu. Au loin, les sistres de la procession d'Isis continuaient de résonner, un battement de cœur mécanique pour une ville qui n'en avait plus. Le parfum du kyphi revint par bouffées, porté par le vent de mer, mais il ne pouvait plus effacer l'odeur du vinaigre qui imprégnait désormais la peau de l'embaumeur. Hori savait que le chapitre des ombres se terminait. Demain, il ne serait plus un voleur de tombes. Il serait l'homme qui tenait l'avenir de deux empires entre ses doigts jaunis. Et tandis qu'il regardait les lumières du Pharos balayer l'horizon, il comprit que dans le grand embaumement de l'histoire, les vivants n'étaient que les bandelettes, et que seul le secret restait la chair. Alexandrie pouvait bien brûler. Il avait les Yeux de l'Éternité. Et pour la première fois de sa vie, l'homme qui éviscérait les morts se sentait capable de voir.

La Morsure du Vinaigre

L’obscurité de l’entrepôt n’était pas celle, protectrice et grasse, des chambres de dessiccation de la Nécropole. C’était une ombre sèche, hachée par les lames de lumière que la lune projetait à travers les fentes des persiennes de cèdre. Hori s’était terré derrière une pile de ballots de papyrus de troisième qualité, des fibres rugueuses qui sentaient encore le limon rance et la vase du Delta. Son propre souffle lui paraissait faire le bruit d’une forge. Chaque battement de son cœur, affolé par la fièvre et l'épuisement, répercutait dans ses tempes le martèlement des maillets des calfats qui, dehors, sur l’Heptastade, s’obstinaient à réparer la flotte des Ptolémées. L'odeur le trahit avant le bruit. Le vinaigre. Ce suc aigre, cette morsure liquide qu’il avait renversée sur lui dans sa fuite, exhalait dans la chaleur close de l’alvéole un parfum de décomposition prématurée. Un craquement. Une *caliga* broyant un éclat de terre cuite. — L’odeur est une boussole pour qui sait renifler le désespoir, embaumeur. La voix de Marcus Tiberius n’était pas un cri, mais un froissement de fer froid. Hori ne bougea pas. Il se fit plus petit, une excroissance de lin et de chair flétrie parmi les rouleaux de roseau. Mais le Romain était déjà là. L’ombre massive du vétéran mangea la lumière. Une main calleuse, dont les doigts portaient encore les cicatrices des batailles de Pharsale, plongea dans le tas de papyrus et saisit Hori par la nuque. Le choc fut brutal. Le sol de calcaire, couvert de poussière de gypse, monta frapper le visage de l’embaumeur. Le goût du sang et de la terre envahit sa bouche. — Où est-elle ? demanda Marcus. Il n’y avait aucune colère dans sa voix, seulement cette efficacité bureaucratique qui faisait la force des légions. Pour le Romain, Hori n'était qu'un registre mal tenu qu'il fallait apurer. Marcus s’assit sur une caisse de bois marquée du sceau de l’annone romaine, ses jambières de bronze jetant des reflets fauves dans la pénombre. Il sortit un couteau de service, court, dont la lame de fer avait été polie jusqu’à l’insulte. — La gemme, Hori. L’œil. Celui que tu as arraché à la face d’un roi qui ne s’en servait plus. Donne-le-moi, et je te laisserai retourner à tes cadavres. Hori cracha un mélange de salive épaisse et de poussière. Ses doigts, jaunis par des décennies de manipulation de bitume et de natron, grattaient le sol. — Le roi n'est plus qu'un fétu de paille enveloppé de bitume, Marcus, parvint-il à articuler. Il n'a plus besoin de voir. Mais vous... vous ne voyez rien non plus. Vous ne voyez que la valeur du tribut. Le Romain soupira. Il se leva avec une lenteur calculée. Dans un coin de l’entrepôt, une jarre de vinaigre de garde, destinée aux rations des marins, était restée ouverte. Marcus s'en approcha, y trempa une éponge fixée à un bâton — le sinistre *xylospongium* des latrines de garnison. — Tu connais les propriétés du vinaigre, n’est-ce pas ? C’est ton métier. Il fige la chair. Il empêche la putréfaction. Mais sur une plaie ouverte, sur un homme qui respire encore... il devient le feu de l'Hadès. Marcus revint vers lui. D’un geste brusque, il déchira la tunique de lin de Hori, exposant sa poitrine décharnée, où les côtes dessinaient une cage d’oiseau affamé. Avec la pointe de son couteau, sans haine, il traça une longue incision superficielle, de la clavicule jusqu'au sternum. Le sang perla, rubis sombre sur le parchemin de la peau. Hori serra les dents. Il pensa au vase canope sous son lit, à la fraîcheur de la pierre, au cœur de sa femme qui reposait dans le silence. — Tu es un *paraschiste*, n'est-ce pas ? murmura Marcus en approchant l'éponge imbibée de l'acide. Celui qui fend le flanc pour retirer les entrailles. Aujourd'hui, le rôle change. Il appliqua l'éponge sur l'incision. Le cri de Hori resta bloqué dans sa gorge, se transformant en un râle animal. C'était une agonie chimique. Le vinaigre s'engouffrait dans les fibres musculaires, brûlant chaque terminaison nerveuse avec une précision de scalpel. Le corps de l'embaumeur se cambra, ses muscles se contractèrent si violemment que ses os craquèrent. Marcus ne relâchait pas la pression. Il observait la réaction avec une curiosité de naturaliste. — Parlons du natron, maintenant, reprit le Romain en saisissant une poignée de sel de dessiccation qui traînait dans un sac de transport. Il saupoudra les cristaux blancs sur la plaie vive, déjà décapée par le vinaigre. Le sel commença à aspirer l'humidité de la chair à vif, créant une succion atroce, une déshydratation instantanée de la douleur. Hori sentit son âme vaciller. L’odeur du vinaigre mélangée à sa propre sueur créait une atmosphère de morgue. Il voyait des points de lumière danser devant ses yeux — non, ce n'était pas la lumière, c'était le reflet du Pharos qui, au loin, balayait les eaux noires du Portus Magnus. — Je ne l'ai pas mise dans le corps, hoqueta Hori dans un spasme. Je ne l'ai... pas... remise... Marcus s’arrêta. Il s’accroupit près du visage de l’embaumeur, son haleine chargée d’ail et de vin aigre battant les joues de sa victime. — Je l'ai cherchée dans le sarcophage, dit Marcus, sa voix se faisant plus basse, plus dangereuse. J'ai fait éventrer la momie de Ptolémée II. J'ai fait vider ses entrailles. Elle n'y était pas. Tu as été malin, l'Égyptien. Tu savais que je chercherais là. Alors, où ? Dans une fente du mur ? Enterrée sous les dalles de la Nécropole ? Ou l'as-tu déjà vendue à un marchand de Rhakotis ? Hori eut un rire qui se termina en quinte de toux sanglante. Il sentait la gemme. Elle était là, à l’intérieur de lui, un poids froid et étranger qui ne se laissait pas digérer. Elle reposait contre la paroi de son estomac, un fragment d'éternité dans un réceptacle de boue. — Vous cherchez... à l'extérieur... haleta-t-il. Vous, les Romains... vous ne comprenez que la possession par la main. Mais nous... nous savons que ce qui est précieux doit retourner au corps. Marcus fronça les sourcils. Son regard descendit sur le ventre de Hori. Il vit le mouvement convulsif de l'œsophage de l'homme, ce réflexe de déglutition permanent que l'embaumeur n'arrivait plus à masquer. — Tu ne l'as pas fait, murmura Marcus, presque avec admiration. — Les Yeux de l’Éternité, Marcus... Ils sont en moi. J’ai... j’ai bu le dieu. Le silence qui suivit fut plus lourd que le vacarme du port. Marcus Tiberius se redressa lentement. Il regarda son couteau, puis le ventre de l'homme à ses pieds. La gemme était une émeraude gravée de glyphes ptolémaïques, un secret d'État capable d'orienter la faveur de César vers l'un ou l'autre des prétendants au trône. Elle contenait la liste des créances de Rome sur l'Égypte, les noms des sénateurs corrompus par le "Joueur de Flûte", le père de Cléopâtre. — Tu l’as avalée, répéta le Romain. — Elle est... à l'abri des regards, cracha Hori. Pour la récupérer... il vous faudra devenir un *paraschiste* à votre tour. Il faudra m'ouvrir. Mais attention... je n'ai pas été vidé par les huiles de cèdre. Mes entrailles sont pleines de secrets empoisonnés. Marcus fit jouer la lame entre ses doigts. Il pesait le risque. Tuer Hori ici, maintenant, et fouiller dans ses viscères comme un augure cherchant un présage dans le foie d'un bœuf ? Ou ramener cet homme vivant à Cléopâtre, pour qu'elle voie ce que son peuple était devenu : une nation de pilleurs de tombes assez désespérés pour se transformer en sépulcres vivants ? Soudain, le vent tourna. Une bouffée d'encens kyphi, lourde, sucrée, entêtante, s'engouffra dans l'entrepôt, chassant momentanément l'âpreté du vinaigre. C'était l'odeur du palais. L'odeur de la Reine qui s'approchait du port pour inspecter ses troupes. Marcus tourna la tête vers l'entrée. Des bruits de pas cadencés, le martèlement des lances contre les boucliers de bronze, résonnaient sur le quai de calcaire. Les *Machairophoroi* n'étaient plus loin. — Tu penses que ton sacrifice t'achète la rédemption ? demanda Marcus en saisissant Hori par les cheveux pour le forcer à se lever. Tu penses que mourir pour un caillou te rendra ta femme ou ton honneur ? Hori, dont les jambes flageolaient, dont la poitrine brûlait comme s'il avait inhalé du bitume en fusion, fixa le Romain avec un regard d'une lucidité terrifiante. — Je ne meurs pas pour un caillou, Romain. Je meurs pour que vous ne puissiez pas lire l'avenir dans nos os. Marcus frappa Hori du pommeau de son épée, l'assommant net. Le corps de l'embaumeur s'effondra comme une outre vide. Le Romain le chargea sur son épaule, ignorant la douleur des blessures de Hori qui tachaient sa propre tunique. Dehors, Alexandrie brillait sous la lune, une perle de lumière posée sur le bord de l'abîme. Au sommet du Pharos, le grand miroir de bronze dirigeait son faisceau vers le large, cherchant des navires qui ne viendraient peut-être jamais sauver la cité. Marcus s'enfonça dans les ruelles sombres du quartier de Rhakotis, là où les maisons de briques crues semblaient s'affaisser sous le poids des siècles. Il sentait, contre son dos, le battement irrégulier du cœur de Hori. Et dans le ventre de l'embaumeur, la gemme royale, froide et imperturbable, continuait de regarder le monde à travers la chair, attendant son heure pour redevenir lumière. Le vinaigre, le sel et le sang. C'était là la sainte trinité de cette nuit d'Alexandrie. Une nuit où les vivants commençaient à ressembler aux morts, et où les morts, enfin, commençaient à parler.

L'Évasion du Paraschiste

Le fracas ne vint pas du ciel, mais des entrailles mêmes de l’Heptastade. Ce fut un grondement sourd, une colique de la terre qui fit vibrer les dalles de calcaire sous les sandales cloutées de Marcus. Puis, une colonne de feu grasse, nourrie par le bitume et le naphte des brûlots ptolémaïques, déchira le rideau de la nuit. L’air, instantanément, se chargea d’une odeur de roussi, de sel carbonisé et de bois de cèdre hurlant sous la flamme. Marcus chancela. Le poids mort de Hori sur son épaule l’entraîna dans une rotation brutale. Autour d'eux, le quartier de Rhakotis s'éveilla dans une cacophonie de terreur. Des fenêtres étroites des maisons de briques crues s'échappaient des cris en démotique, des appels aux dieux oubliés, tandis que le ciel se teintait d'un orange hépatique, reflet sinistre du port en agonie. Le Romain jura, une imprécation rauque adressée à Mars Ultor, alors qu'une pluie de cendres tièdes commençait à poudrer sa cuirasse de cuir. Une troupe de *Machairophoroi*, la lame au poing et la panique aux yeux, déboula d'une ruelle adjacente, bousculant tout sur son passage. Dans le tumulte, un char de transport, dont les chevaux étaient rendus fous par l'odeur du soufre, percuta un étal de potier. Le choc fut tel que Marcus, percuté par un fuyard, lâcha sa proie. Hori heurta le sol avec le bruit mou d'un sac de grain. La douleur, fulgurante, le ramena des rives de l'inconscience. Il ouvrit un œil, le gauche, celui qui ne tremblait pas, et vit le monde à l'envers : les jambières de bronze de Marcus, le reflet des incendies sur les casques romains au loin, et la silhouette massive du créancier qui dégainait son *gladius* pour écarter la foule. — Reste là, chien d'embaumeur ! hurla Marcus par-dessus le rugissement des flammes. Si tu bouges, je te cloue au sol ! Mais Hori n'était déjà plus tout à fait un homme ; il était redevenu le chacal qu'il servait dans les cuves de la Nécropole. Rampant sur le ventre, ignorant la brûlure du sable et des éclats de poterie contre sa poitrine décharnée, il se glissa sous les débris du char renversé. L'obscurité y était épaisse, moite, saturée d'une odeur de terre cuite et de vin renversé. Dans son estomac, la gemme royale — l'Œil de l'Éternité — pesait comme un secret de plomb. À chaque spasme de ses muscles, il sentait l'arête tranchante du bijou contre ses parois intestinales. C'était une présence froide, une lucidité minérale qui semblait le guider à travers le chaos. Il vit les pieds de Marcus passer à quelques centimètres de son visage. Le Romain frappait du plat de sa lame, cherchant à se frayer un chemin vers le port où le commandement de César exigeait sans doute sa présence. Le devoir, cette chaîne d'or des Latins, fut le salut de l'Égyptien. Marcus, tiraillé entre sa capture et l'embrasement de la flotte, cracha un dernier juron et s'élança vers le quai Magnus, là où les galères romaines commençaient à grésiller comme des insectes sur un brasier. Hori attendit que le rythme des pas ferrés s'estompe. Il se redressa, titubant. Son crâne battait au rythme des catapultes que l'on entendait au loin. Il avait le goût de la poussière et du fer dans la bouche. Autour de lui, Alexandrie sombrait dans la démence. Les partisans de la reine, drapés dans des loques, s'en prenaient aux patrouilles isolées. Des torches volaient, transformant les magnifiques colonnades grecques en squelettes de lumière. Il devait fuir. Vers l'Ouest. Vers le lieu où le soleil meurt chaque soir pour renaître dans le sang. Il s'enfonça dans le dédale de Rhakotis, là où les rues n'ont pas de noms, seulement des odeurs. Il longea les murs suintants des tanneries, dont les effluves d'urine et de tanin lui retournèrent le cœur. Il traversa des places où les statues d'Alexandre et de Sérapis semblaient pleurer des larmes de suie. Ses forces déclinaient. Sa tunique de lin, jadis blanche, n'était plus qu'une guenille rigide de sang séché et de boue urbaine. Lorsqu'il atteignit les limites de la cité, là où les murs de la ville s'effritent pour laisser place aux sables mouvants du désert et aux marécages du lac Maréotis, il s'effondra contre une stèle funéraire. Le silence ici était différent : plus lourd, plus ancien. C'était le silence de la Nécropole, la « Cité des Morts », son royaume de bitume et de lin. La lune, une faucille d'argent froid, éclairait les rangées infinies d'hypogées et de tombes de briques. L'air changea. Il devint sec, saturé de l'odeur entêtante du natron et du bois de cèdre. Pour Hori, c'était le parfum de la vie. — Tu es revenu, murmura-t-il à lui-même, sa voix n'étant plus qu'un sifflement dans sa gorge irritée. Il se remit en marche, traînant sa jambe gauche. Ses hallucinations commençaient. Il voyait des silhouettes de prêtres à tête d'ibis marcher à ses côtés, leurs pas ne soulevant aucune poussière. Il entendait le froissement des bandelettes que l'on déchire. La gemme dans son ventre semblait irradier une chaleur surnaturelle, une pulsation bleue qui traversait sa peau diaphane. Il atteignit l'entrée de son atelier, une excavation profonde dans le flanc d'une colline calcaire. L'odeur du bitume en fusion, restée dans les cuves froides, l'accueillit comme une vieille maîtresse. Il descendit les marches de pierre usées, ses mains tâtonnant contre les parois familières, jusqu'à ce qu'il atteigne la salle de dissection. C'était un antre d'ombre. Sur les tables de calcaire, des formes allongées attendaient un passage vers l'Amenti qui ne viendrait jamais. Hori s'écroula près de la cuve de natron, celle-là même où il avait, des années durant, vidé des rois et des mendiants de leur humanité pour en faire des simulacres d'éternité. Il rampa vers le fond de la pièce, là où, sous un dallage descellé, il gardait son unique trésor. Il écarta la pierre avec des doigts dont les ongles étaient brisés. Il en sortit un vase canope de facture médiocre, en terre cuite mal cuite. À l'intérieur, dans un bain d'huile de lin rance, reposait le cœur de sa femme, séché, racorni, mais préservé du néant. — Ils arrivent, Nefer, murmura-t-il, alors qu'une quinte de toux lui déchirait les poumons, recrachant un filet de bile noire sur le sol. Le Romain... la Reine... ils veulent le secret du caillou. Mais le caillou ne voit que ce que les morts savent. Il s'allongea sur le sol froid, le vase contre sa poitrine. La douleur dans son abdomen devint insoutenable. La gemme, sans doute poussée par les spasmes de son agonie, semblait vouloir s'extraire de sa chair. Il ferma les yeux. Soudain, un bruit de pas résonna dans le couloir de l'hypogée. Ce n'était pas le pas lourd et cadencé de Marcus. C'était un froissement de soie, un tintement de bijoux de bronze, et cette odeur... cannelle, rose et la pointe métallique du sang royal. Hori ne tourna pas la tête. Il savait. — Le paraschiste a du flair, dit une voix mélodieuse, une voix qui aurait pu commander aux vents du désert de s'arrêter. Il revient toujours au nid pour mourir. Cléopâtre VII Philopator se tenait à l'entrée de la salle, une lampe à huile en bronze à la main. La flamme vacillante sculptait les angles sévères de son visage et faisait briller ses yeux d'obsidienne. Elle était seule, sans garde, vêtue d'une simple chlamyde de voyage, mais son port de tête suffisait à incendier l'obscurité. — Majesté, parvint à articuler Hori dans un souffle fétide. Vous avez quitté vos banquets de caille pour la puanteur des morts ? La reine s'approcha, ses sandales dorées évitant avec une moue de dégoût les taches de fluide cadavérique sur le sol. Elle s'accroupit près de lui. — Alexandrie brûle, Hori. César pense que c'est un accident de bataille. Mon frère pense que c'est une victoire. Moi, je sais que c'est le prix à payer pour l'éternité. Où est l'Œil ? Hori eut un rire qui se termina en un râle de douleur. Il posa sa main tremblante sur son ventre gonflé. — Là où aucun Romain ne pourra jamais le chercher sans se salir les mains jusqu'au coude. Cléopâtre fixa le ventre de l'embaumeur. Un éclair de respect, ou peut-être de pure cruauté pragmatique, traversa son regard. — Tu l'as avalé. Un sarcophage de chair pour une lumière de dieu. C'est poétique, à la manière dégoûtante de ton métier. — C'est... la seule tombe... qu'ils n'ont pas encore pillée, reine de poussière, cracha Hori. Le silence retomba sur la Nécropole, seulement troublé par les échos lointains du massacre qui continuait au-delà des murs. Cléopâtre posa sa main, étonnamment fraîche, sur le front brûlant de l'embaumeur. — Le monde change, Hori. Le vinaigre de ton vin est devenu le fiel de l'Empire. Si tu meurs ici, le secret meurt avec toi. Et j'ai besoin de ce secret pour que Rome ne devienne pas le seul maître du temps. Hori sentit sa conscience s'effilocher. L'odeur du kyphi de la reine se mélangeait à la puanteur de sa propre décomposition. — Alors... ouvrez-moi, Majesté, chuchota-t-il avec un sourire de damné. Faites votre métier de souveraine. Éventrez votre peuple pour voir ce qu'il a dans le ventre. Vous avez l'habitude, non ? Cléopâtre ne cilla pas. Elle sortit de sa ceinture un petit stylet d'obsidienne, noir comme la nuit sans étoiles. — L'histoire, Hori, ne se souvient pas de ceux qui ont souffert. Elle ne se souvient que de ceux qui ont tenu la lame. Alors que la lame de la reine s'approchait de sa gorge pour abréger son agonie ou pour commencer l'autopsie sacrilège, Hori vit, dans un dernier éclair de délire, les murs de l'atelier s'effacer. Il ne vit plus les morts, ni le natron, ni le feu d'Alexandrie. Il vit le visage de Nefer, lisse et jeune, l'attendant de l'autre côté du fleuve, là où les rois n'ont plus de couronnes et où les embaumeurs ont enfin les mains propres. Le stylet toucha sa peau. Le froid de la pierre. Le chaud du sang. Et enfin, la lumière de la gemme qui, à travers ses paupières closes, inonda tout l'univers.

Le Jugement d'Osiris

La pénombre de la Nécropole n'était pas un vide, mais une épaisseur. Elle goûtait le sel rance, le bitume de Judée et la poussière de calcaire qui sature les poumons jusqu'à la suffocation. Hori pressait sa main contre la plaie de son flanc, sentant le liquide poisseux — un mélange de son propre sang et de l'huile de cèdre dont il était imprégné — s'écouler entre ses doigts jaunis. Le cri des mouettes, au-dehors, parvenait étouffé, comme le souvenir d'un monde qui n'aurait jamais existé sous le niveau de la mer. — Hori... La voix de Marcus Tiberius résonna, métallique, rebondissant sur les parois ornées de fresques décolorées représentant le voyage solaire. Le Romain n'appelait pas, il recensait. C'était la voix d'un percepteur d'impôts vérifiant une colonne de chiffres. On entendait le frottement du cuir de ses *caligae* sur les dalles inégales, et le cliquetis sec de son *gladius* heurtant sa jambe de fer. — Tu es un homme de chiffres, l'embaumeur. Fais le calcul. Une gemme contre une vie. C'est le taux de change le plus généreux que Rome t'offrira jamais. Hori se laissa glisser le long d'un sarcophage de basalte inachevé. Son souffle était un sifflement de cuir fendu. À quelques pas de lui, une cuve de bitume, chauffée au matin pour les besognes serviles et oubliée dans la précipitation du siège, exhalait encore une chaleur fétide. La mélasse noire, visqueuse comme un péché, miroitait sous la lueur erratique d'une torche fichée dans un support de bronze. — Le calcul est faux, Marcus, parvint à articuler Hori. Sa propre voix lui sembla étrangère, rocailleuse, comme si le natron avait fini par dévorer ses cordes vocales. Tu parles de deniers. Je parle de siècles. Cette pierre... elle n'est pas une monnaie. Elle est l'ancrage. Si elle sort d'ici, le grand fleuve ne sera plus qu'une rigole de boue pour vos sandales. Le Romain apparut à l'entrée de la salle des cuves. Sa silhouette massive mangeait la lumière. La balafre qui barrait son crâne luisait de sueur. Il ne souriait pas ; il n'avait pas de temps pour l'ironie. Il représentait la force brute de la République mourante, cette machine à broyer les mystères pour les transformer en routes et en amphores de blé. — L'Égypte est déjà une province, Hori. Vous ne le savez pas encore parce que votre Reine porte de la soie et du khôl, mais le contrat est signé. Le sang de César sur le sol de cette cité est l'encre qui ratifie votre fin. Donne-moi l'Œil. Marcus avança. Un pas lourd, assuré. Il vit la gemme. Elle était posée sur le rebord de la cuve de bitume, dégageant cette lueur opalescente, presque insoutenable, qui semblait pulser au rythme d'un cœur souterrain. L'émeraude gravée, le secret des Lagides, le testament de Ptolémée Sôter qui détaillait les clauses secrètes de la vassalité de l'Égypte — et les moyens de la rompre. Hori regarda Marcus, puis regarda la porte dérobée, là où l'ombre de Cléopâtre, il le savait, attendait comme un aspic dans les hautes herbes. La Reine n'était pas loin. Elle attendait que le travail soit fait. Elle attendait que son « paraschiste » lui remette les clés de sa survie politique. — Tu sens cette odeur, Marcus ? demanda Hori, un rire douloureux secouant sa poitrine. Le Romain fronça les sourcils, s'arrêtant à trois pas de l'embaumeur. — Le goudron et la mort. Votre parfum national. — Non. C'est l'odeur du jugement. Osiris ne pèse pas les cœurs avec une balance d'orfèvre. Il les pèse avec la vérité. Et la vérité, c'est que vous êtes tous des affamés. Toi, tu veux l'or pour tes vétérans. Elle... Il fit un geste vague vers les profondeurs du corridor. — ...elle veut l'éternité pour son nom. Mais moi, j'ai les mains dans la merde et le vinaigre depuis trente ans. J'ai ouvert des rois et j'ai trouvé des intestins remplis de sable. Il n'y a rien de sacré sous la peau, Marcus. Juste de la viande qui veut durer. Dans un mouvement brusque, Marcus arma son bras pour saisir l'embaumeur à la gorge. Mais Hori, avec l'agilité désespérée des rats de Rhakotis, ne recula pas. Il se jeta en avant, non pas vers le Romain, mais vers la torche. Ses doigts brûlés par le natron se refermèrent sur le bois enflammé. — Arrête ! rugit Marcus. D'un coup de rein, Hori renversa la lourde cuve de bitume. La masse noire et gluante se répandit sur le sol avec un bruit de succion écœurant, s'étalant comme une marée d'ébène vers les pieds du légionnaire. Marcus tenta de reculer, mais ses semelles cloutées glissèrent sur le fluide visqueux. Il tituba, sa cuirasse de cuir bouilli craquant sous l'effort. — Ce secret, Marcus... il ne servira pas à payer tes putes à Rome. Et il ne servira pas à Cléopâtre pour bâtir d'autres temples à sa propre gloire. Hori abaissa la torche vers la nappe de bitume qui léchait déjà ses propres pieds, imprégnant sa tunique de lin. — Hori, non ! La voix qui venait de jaillir de l'ombre n'était plus celle d'une déesse-reine. C'était une voix humaine, aiguë, striée de panique. Cléopâtre VII Philopator apparut dans le cercle de lumière, sa robe de Cos déchirée, son visage de marbre fendu par l'effroi. Elle tendit une main parée de bagues, une main qui commandait à des flottes, mais qui ne pouvait rien contre la physique du feu. — Donne-le-moi, ordonna-t-elle, tentant de retrouver sa superbe. Je suis l'Égypte ! Sans ce secret, César nous dévorera ! Hori la regarda. Il vit, sous le fard d'antimoine, la fragilité d'une femme qui jouait sa dernière carte. Il vit la prédatrice, mais il vit aussi l'enfant terrorisée par le silence des tombes. — Vous êtes l'Égypte, Majesté ? chuchota-t-il. Alors mourez avec elle. Ou apprenez à vivre sans ses fantômes. Il lâcha la torche. Le temps sembla s'étirer. Le morceau de bois résineux tourna sur lui-même, une étoile filante dans l'étroitesse de la chambre funéraire. Quand il toucha la surface du bitume, le monde explosa en une fleur d'orangé et de noir. Le rugissement des flammes fut immédiat. Le bitume n'était pas seulement inflammable, il était une promesse d'enfer. Marcus hurla alors que le feu léchait ses jambières, transformant son armure en un four de métal. Il tenta de frapper Hori, mais la fumée noire, grasse et âcre, l'aveugla instantanément. Hori, lui, ne bougeait pas. Il sentait la chaleur dévorer ses jambes, une caresse presque bienvenue après le froid éternel de la Nécropole. Il saisit la gemme — l'Œil de l'Éternité — sur le rebord de la cuve. La pierre était brûlante. — Hori ! La gemme ! jeta Cléopâtre, reculant devant le rideau de flammes qui la séparait désormais de l'embaumeur. Hori sourit. Un sourire de damné, de paraschiste, de celui qui a enfin terminé sa besogne. Il regarda l'émeraude une dernière fois. Elle contenait les noms, les pactes, la honte et l'orgueil d'une dynastie de sang et de stupre. Il ne la jeta pas vers la Reine. Il ne la laissa pas au Romain. D'un geste précis, il la projeta au cœur de la cuve renversée, là où le feu était le plus intense, là où la fusion du goudron et de la pierre créerait un scories indéchiffrable pour l'éternité. La gemme disparut dans le brasier avec un petit sifflement méprisant. — Le jugement est rendu, murmura-t-il. Marcus Tiberius, transformé en torche humaine, s'effondra dans un fracas de bronze contre le basalte du sarcophage. L'odeur de la chair grillée se mêla à celle de l'encens et du bitume. C'était l'odeur de l'histoire en train de se consumer. Cléopâtre, de l'autre côté du mur de feu, restait figée. Ses yeux d'obsidienne reflétaient l'incendie. Elle comprit, à cet instant précis, que son pouvoir ne reposerait plus jamais sur le passé, sur les parchemins ou sur les pierres gravées, mais sur sa seule capacité à séduire le monstre romain qui frappait à ses portes. Hori venait de lui voler son héritage, mais il venait de lui rendre sa liberté de joueuse. L'embaumeur s'affaissa. Ses poumons n'étaient plus que des charbons ardents. À travers le voile de la fumée, il ne vit plus la reine, ni le soldat mort. Il vit l'atelier de son père. Il vit le Nil lors de la crue, large, généreux, emportant tout le limon du monde vers une mer sans fond. Il sentit une main sur son épaule. Pas celle d'une reine, pas celle d'un bourreau. Une main de femme, douce, sentant le pain chaud et l'eau de rose. — Nefer... sourit-il dans un dernier souffle. Le plafond de calcaire, fragilisé par la chaleur, commença à pleuvoir des éclats de roche. La Nécropole reprenait ses droits. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, au-dehors, trouvait son écho dans les entrailles de la terre. Quand le silence revint enfin dans la salle de pesée, il ne restait plus que des cendres grises et le cadavre calciné d'un homme qui, pour la première fois de sa vie, n'avait pas besoin d'être ouvert pour montrer qu'il possédait une âme. Alexandrie continuait de brûler, mais sous ses fondations, le secret des rois était devenu ce qu'il aurait toujours dû être : de la poussière et de l'oubli.

Le Sacrifice du Cœur

L'air d'Alexandrie n'était plus qu'une soupe épaisse de suie et de sel. Au loin, vers le quartier du Brucheion, l'incendie de la Grande Bibliothèque vomissait des lambeaux de papyrus carbonisés qui voltigeaient sur la ville comme des phalènes noires, porteurs des cendres de la connaissance du monde. Mais ici, dans les replis fétides de la Nécropole, le silence était un suaire. Hori était seul dans l’atelier déserté. L’odeur était celle de sa vie : le bitume de Judée bouillant dans les cuves, le natron qui rongeait les muqueuses, et ce parfum doucereux, écœurant, de la chair qui renonce à être. Une lampe à huile de terre cuite, dont la mèche charbonneuse vacillait, jetait des ombres démesurées sur les murs recouverts de fresques écaillées représentant le pesage du cœur par Anubis. Il s’effondra sur son tabouret de bois de sycomore, le dos voûté par une fatigue qui n’appartenait plus au monde des vivants. Sous sa tunique de lin poisseuse, son flanc gauche battait d'une douleur sourde, une pulsation de feu qui irradiait jusqu’à sa mâchoire. Ce n'était pas la blessure d'une lame de *machaira* romaine, ni la morsure d'un fouet. C'était l'étreinte du secret qu'il avait lui-même inséré, trois jours plus tôt, sous sa propre peau, pour le dérober à la convoitise des hommes. Ses doigts, jaunis par les sucs de macération et tremblants de fièvre, cherchèrent le manche d'ébène de son scalpel de silex noir. La pierre éthiopienne, tranchante comme le regard d'un dieu vengeur. — Nefer... murmura-t-il. Le nom s'échappa de ses lèvres comme un filet de vinaigre. Il tendit la main vers le fond de l'étagère, là où, derrière des bocaux de gomme arabique et des ballots de bandelettes usées, reposait un vase canope en albâtre dont le couvercle figurait une tête humaine aux traits lisses, presque effacés par le temps. À l'intérieur, dans un bain de baumes desséchés, reposait le cœur de sa femme, soustrait aux lois des embaumeurs royaux pour rester près de lui, dans la misère des vivants. Il posa le scalpel sur sa cuisse. Il devait faire vite. Les *Machairophoroi* de Ptolémée fouillaient chaque ruelle du quartier de Rhakotis, et l'ombre de Marcus Tiberius, le Romain dont le pas de fer résonnait encore dans ses cauchemars, se rapprochait. Hori souleva sa tunique. La plaie qu'il s'était infligée pour cacher la gemme était boursouflée, violacée, exsudant un pus mêlé de sang noir. Il n'y avait plus de noblesse dans sa survie, seulement la mécanique brute de la nécessité. Il serra un morceau de cuir entre ses dents, ferma les yeux un instant pour invoquer un dieu auquel il ne croyait plus, puis enfonça la pointe de silex dans la chair malade. Le cri resta prisonnier du cuir. La douleur fut une explosion de lumière blanche derrière ses paupières. Il sentit le métal froid de l'abcès céder, puis le glissement dur, minéral, de l'objet contre l'os de sa côte. Ses doigts fouillèrent la plaie ouverte, labourant les tissus avec une précision atroce de praticien. Enfin, il l’extirpa. La gemme apparut, dégoulinante de son propre sang. C’était une émeraude de Scythie, taillée en scarabée, mais dont le ventre portait des incisions si fines qu'elles semblaient être l'œuvre d'insectes divins. Elle ne brillait pas ; elle semblait absorber la faible lueur de la lampe, comme un gouffre vert. C'était là le "Regard du Basileus", le sceau qui révélait les comptes occultes des Lagides, les dettes contractées auprès du Sénat romain, la preuve que l'Égypte n'était déjà plus qu'une province affermée au plus offrant. Hori cracha le morceau de cuir. Sa respiration était un sifflement de soufflet percé. Il nettoya la pierre sur un pan de sa tunique, puis, d'un geste presque tendre, il souleva le couvercle du vase canope de Nefer. L’odeur du vieux cèdre et de la myrrhe s’en échappa, un vestige d’amour dans ce temple de la mort. Il déposa l’émeraude contre le lambeau de chair parcheminée qui avait été le cœur de son épouse. Le secret et l'amour, liés par le même destin de poussière. — Garde-le, ma douce. Garde-le là où même César ne pourra l’entendre battre. Il recouvrit le vase de bitume frais pour sceller le couvercle. Ses forces déclinaient. Le sang coulait librement de sa plaie ouverte, tachant le sol de terre battue en une flaque sombre qui rappelait la crue du Nil. Il ne chercha pas à se panser. Le temps de la guérison était passé. Il saisit le vase contre sa poitrine et sortit de l'atelier, s'enfonçant dans le labyrinthe de la Nécropole. Les rues étaient désertes, abandonnées aux chiens errants qui hurlaient à la lune rousse. L'odeur de la mer se mêlait désormais à celle du brûlé. Alexandrie mourait en beauté, dans un brasier d'or et d'inculture. Il arriva devant le *Polyandrion*, la fosse commune des parias, là où l'on jetait ceux dont le Ka n'avait pas de nom. Un trou béant, empli de restes humains pêle-mêle, de linceuls déchirés et de membres noircis par le soleil. C’était là que résidait la seule vérité de cette cité-monde : à la fin, le mendiant et le roi partagent la même absence d'éternité. Hori s'agenouilla au bord du gouffre. Ses mains étaient si faibles qu'il faillit lâcher l'albâtre. Il ne fit aucune prière. Les dieux étaient occupés à regarder le Palais s'effondrer. Il glissa le vase dans une anfractuosité de la paroi calcaire de la fosse, entre deux cadavres anonymes dont la peau tannée ressemblait à du vieux parchemin. Il repoussa la terre, les éclats de roche et les ossements avec ses pieds, jusqu'à ce que le réceptacle disparaisse totalement sous la masse des oubliés. Le secret des Ptolémées était désormais protégé par la seule armée invincible : celle des morts. Hori se laissa glisser au sol, le dos contre un montant de porte en granit. Sa vue s'embrouillait. Les flammes au-dessus du Brucheion semblaient danser une ronde macabre avec les étoiles. Il porta une main à son flanc, sentant la chaleur de son propre sang s'évanouir. — Tout est payé, murmura-t-il à l'adresse de l'ombre qui s'allongeait devant lui. L'ombre portait une cuirasse de cuir et des *caligae* cloutées. Marcus Tiberius s'arrêta à quelques pas, son visage de vétéran romain strié par la lueur des incendies. Il regarda l'homme agonisant, puis la fosse commune, puis le scalpel de silex ensanglanté que Hori tenait encore mollement. — Où est-elle, l'émeraude ? grogna le Romain, sa voix comme un froissement de gravier. Elle vaut le prix d'une province. Parle, et je t'achète un enterrement digne d'un prêtre d'Osiris. Hori leva les yeux vers lui. Un sourire sanglant étira ses lèvres jaunies. Il sentait déjà le froid du Grand Passage lui saisir les membres. — Cherche, Romain... répondit-il dans un souffle qui sentait le natron et l'ironie. Cherche parmi tes égaux. Il y a dix mille cœurs dans cette fosse. Lequel d'entre eux porte la trahison de ta patrie ? Tiberius s'approcha, dégainant son *gladius*, mais il s'arrêta net. Il comprit, à la fixité du regard de l'embaumeur, que le secret venait de franchir une frontière que nul glaive ne pouvait forcer. Hori ne vit pas le soldat romain se détourner avec un juron étouffé. Il ne vit pas les dernières étincelles de la Bibliothèque s'éteindre dans la mer. Il vit l'atelier de son père, baigné d'une lumière de fin d'après-midi, et Nefer qui lui tendait une coupe d'eau fraîche, les mains sentant le pain chaud et le musc. Le silence retomba sur la Nécropole. Sous le poids des cadavres anonymes, dans la fraîcheur de l'albâtre, le cœur de l'Égypte s'était enfin arrêté de battre, protégé par le seul homme qui avait compris que, dans une cité de mensonges, seule la tombe dit la vérité. Alexandrie pouvait bien brûler ; son âme était devenue pierre, enfouie dans la terre des gueux, hors de portée des couronnes de bronze et de l'acier de Rome.

Couronnes de Poussière

Le ciel d'Alexandrie, lavé par les incendies de la veille, avait la couleur d'une perle malade. L'aube de ce jour de Pharmouthi ne s'éveillait pas dans le chant des sistres, mais dans le craquement sinistre des bois calcinés et le clapotis de l'Heptastade contre les carcasses des trières incendiées. L'odeur était un blasphème : le sel de la Méditerranée luttait contre le relent âcre du papyrus brûlé — des siècles de sagesse transformés en une suie grise qui retombait, comme une neige de deuil, sur les épaules des mendiants et les casques des sentinelles. Sur la terrasse du Paneion, Cléopâtre VII Philopator se tenait droite, une colonne de lin si fin qu'il semblait tissé avec de la vapeur d'eau. La brise marine plaquait l'étoffe contre ses cuisses, révélant la tension d'un corps sculpté par l'ambition et la peur. Ses doigts, dont les ongles étaient teints au henné d'un rouge sombre, presque noir, trituraient l'uraeus d'or à son front. À ses pieds, la cité-monde s'étalait, une courtisane balafrée. À l'horizon, le miracle — ou la malédiction — pointait ses griffes de bois. Les voiles romaines. Elles n'étaient d'abord que des taches de safran et de pourpre sur l'outremer de la mer Égée, mais leur progression était implacable, portée par un vent qui sentait le fer et la discipline. Les navires de Jules César avançaient en formation de coin, fendant l'écume, ignorant les débris qui flottaient dans le port d'Eunostos. — Ils arrivent, Majesté, murmura Apollodore le Sicilien derrière elle. Le Romain ne vient pas en invité. Il vient en arbitre. Cléopâtre ne se retourna pas. Son regard d'obsidienne était fixé sur la proue de la galère de tête. Elle sentait le vide dans sa main gauche, là où aurait dû peser le poids froid de l'émeraude, cet « Œil de l'Éternité » dérobé dans les entrailles de la Nécropole. Sans cette gemme, sans les secrets fiscaux et les lignées de trahison gravés dans sa structure par les scribes de Ptolémée Sôter, elle n'était qu'une reine en exil quémandant la charité d'un général vieillissant. Hori, ce rat de tombeau, l'avait privée de son levier le plus puissant. — Qu'il vienne, dit-elle enfin, sa voix modulant une octave basse qui vibrait dans sa poitrine. Le cuir des Romains est épais, Apollodore, mais leur orgueil l'est davantage. S'il n'y a plus de pierres précieuses pour acheter leur silence, j'utiliserai le sang de ma lignée et le limon de ce fleuve. Préparez le tapis. Le plus beau. Celui qui sent le nard et la sueur de l'attente. *** À deux milles de là, dans les boyaux boueux de Rhakotis, là où Alexandrie cessait d'être grecque pour redevenir égyptienne, une silhouette décharnée s'extrayait d'une bouche d'égout. Hori cracha un filet de bile mêlé de poussière de calcaire. Son côté gauche le brûlait, souvenir du *gladius* de Tiberius qui n'avait rencontré que le vide de sa tunique avant de lui rayer les côtes. Il n'était plus qu'une ombre parmi les ombres, un spectre de natron marchant parmi les vivants. Ses mains, autrefois agiles pour vider les entrailles des rois, tremblaient violemment. Le quartier était en ébullition. Des mercenaires galates, ivres de vin de palmier et de terreur, brisaient les jarres d'huile pour alimenter des brasiers de fortune. On entendait le cri des femmes que l'on traînait dans les impasses, le râle des vieillards que l'on dépouillait de leurs dernières sandales de cuir. Hori passa devant l'étal renversé d'un marchand de poissons. L'odeur du mulet en décomposition lui parut presque douce comparée au parfum de la mort royale qu'il avait respiré pendant des semaines. Il s'arrêta devant une fontaine dont le marbre était fêlé. L'eau n'y coulait plus qu'en un filet saumâtre. Il y trempa ses doigts jaunis, frottant les callosités brûlées par le bitume. Sous son ongle de l'index, une petite étincelle verte subsistait. Un éclat. Un débris de l'émeraude qu'il avait concassée entre deux pierres plates dans l'obscurité de la Nécropole, avant de jeter la poussière de fortune dans les cuves de macération où les pauvres dissolvaient leurs morts. Il sourit, un rictus qui mit à nu ses gencives rétractées. L'émeraude n'existait plus. Le secret de la dette égyptienne, les noms des sénateurs achetés, la liste des temples pillés par les Lagides pour financer leurs débauches... tout cela n'était plus qu'une boue informe, une matière première pour le Grand Voyage. — Tu es libre, Hori, murmura-t-il pour lui-même. Un cri déchira l'air. Un détachement de *Machairophoroi*, reconnaissables à leurs plastrons de bronze cabossés, dévalait la rue, repoussant la foule pour dégager la voie royale. Un officier, le visage zébré de suie, l'aperçut. — Toi ! Le gueux ! Hors du passage ou je te vide comme un thon ! Hori ne cilla pas. Il s'écarta avec une lenteur calculée, ses yeux d'un ambre délavé fixés sur le soldat. L'homme hésita, troublé par ce regard qui semblait avoir vu le fond des canopes, puis il cracha au sol et continua sa course. Hori reprit sa marche vers la porte Canopique, vers l'est, là où le Delta s'ouvrait en un labyrinthe de papyrus et de vase. Il laissait derrière lui la Bibliothèque qui fumait encore, le Palais où une femme se préparait à se vendre pour une couronne, et le cadavre d'un légionnaire romain qui attendrait longtemps son obole pour Charon. Il s'arrêta un instant pour regarder une dernière fois le Phare. La tour de marbre blanc se dressait contre le bleu métallique du ciel, immuable, projetant son ombre démesurée sur les flots. C'était le dernier lien entre la terre et le ciel, entre la pierre des Grecs et l'éternité des Pharaons. Dans sa besace de lin sale, il ne restait rien. Pas une drachme. Pas une chute de natron. Pas même le cœur de sa femme, le vase canope qu'il avait fini par briser contre les rochers de la chaussée pour laisser l'âme de Nefer s'envoler avec les mouettes, loin de la puanteur des vivants. Il était l'homme le plus pauvre d'Alexandrie, et pourtant, tandis qu'il franchissait l'enceinte de la cité, il sentit une légèreté qui confinait à l'ivresse. Les rois se battaient pour des couronnes de bronze qui verdiraient avant la fin du siècle. Les prêtres psalmodiaient des noms que le vent du désert effacerait. Lui, le paraschiste, le paria dont on évitait le contact de peur d'être souillé, emportait la seule chose qui valait la peine d'être possédée : la fin de l'attente. Le soleil monta plus haut, frappant les boucliers des Romains qui débarquaient maintenant sur les quais de la Basileia. Le bruit du métal contre le marbre monta vers le ciel comme un glas. Hori ne se retourna pas. Ses pieds nus s'enfoncèrent dans le sable chaud de la route du Delta. Devant lui, l'horizon n'avait plus besoin de gemmes pour briller. La sueur coulait sur son front, lavant les dernières traces de vinaigre et de bitume. Il n'était plus l'instrument de la mort, il était un fragment de la vie qui s'échappait, une étincelle de conscience fuyant la fournaise des ambitions. Alexandrie pouvait bien s'effondrer sous le poids de son or et de ses cadavres. Sous le ciel d'Égypte, les ombres finissent toujours par rejoindre la lumière, et les secrets, les vrais, sont ceux que l'on enterre si profondément que même les dieux finissent par les oublier. Hori l'embaumeur disparut dans le poudroiement de la route, une ombre parmi les roseaux, emportant avec lui la vérité d'un monde qui n'était déjà plus qu'une couronne de poussière.
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Le natron rongeait le silence autant que la chair. Dans l’ombre moite de l’Ouabet, la « Place Pure » qui n’avait de pur que le nom, Hori maniait le couteau de silex avec la précision d’un scribe traçant une virgule d'éternité. La lame de pierre, noire et tranchante comme un éclat de nuit, s’enfonça ...

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