Le Sang Sec sur le Marbre

Par Sarah BernPeplum

La poussière ne mourait jamais dans l’*officina* de la Subure. Elle flottait, suspendue dans les rais d’une lumière rousse et poisseuse qui filtrait par les lucarnes hautes, s’engouffrant entre les chevrons de cèdre noirci par la suie des lampes à huile. On l’appelait la neige de silice. Elle recouv...

La Neige de Silice

La poussière ne mourait jamais dans l’*officina* de la Subure. Elle flottait, suspendue dans les rais d’une lumière rousse et poisseuse qui filtrait par les lucarnes hautes, s’engouffrant entre les chevrons de cèdre noirci par la suie des lampes à huile. On l’appelait la neige de silice. Elle recouvrait tout : les outils de fer rangés sur les râteliers de chêne, les ébauches de terre cuite craquelées, et la peau de Lysias, qui semblait lui-même avoir été taillé dans un bloc de calcaire grisâtre. Lysias toussa. Un son sec, métallique, qui semblait s’arracher de ses bronches tapissées de cette même poudre fine. Il cracha dans un coin de l’atelier, une glaire lactescente, striée d'un filet de sang vif — le seul pigment véritable dans cet univers de blanc. Devant lui, une Nymphe de marbre de Luna émergeait de sa gangue de pierre. Elle était parfaite. Trop parfaite. Le poli de sa cuisse, obtenu après des jours de frottement à la peau de roussette et au tripoli, renvoyait une lueur lunaire, presque surnaturelle. Lysias passa un doigt noueux, à l’ongle bordé d’un deuil perpétuel, sur la courbe de la hanche. « Morte », murmura-t-il. Sa voix n’était plus qu’un sifflement, érodé par vingt ans de respiration minérale. « Tu es une imposture de neige. » Il ramassa sa *gradina*, le ciseau à dents de loup, et frappa un coup sec sur le socle. Le choc remonta le long de son bras, une décharge familière, une morsure de la matière contre l’esprit. Ce marbre était froid. Il ne possédait pas la tiédeur de la chair, cette pulsation sourde qui anime même le plus humble des mendiants s’endormant sous les portiques. Pour Rome, pour ces sénateurs aux toges de soie qui venaient s’extasier sur la « pureté » de son œuvre, ce bloc représentait l’idéal. Pour Lysias, c’était un cadavre sans âme, une géométrie de glace qui insultait la vie. Au-dehors, la Subure hurlait. Le quartier était une plaie ouverte au flanc de la Ville Éternelle, un enchevêtrement d’*insulae* vacillantes, de bouges et de lupanars où l’odeur du garum fermenté se mêlait à celle de l’urine stagnant dans les caniveaux de travertin. Le fracas des roues cerclées de fer sur les pavés de basalte résonnait contre les murs de l’atelier, mais Lysias n’entendait que le silence du marbre. Un silence qui l'affamait. Le rideau de cuir lourd qui fermait l'entrée de l'*officina* fut brusquement écarté, laissant pénétrer une bouffée de chaleur moite et l'effluve entêtante d'un nard trop coûteux. Marcus Livius Drusus entra. Le sénateur était une masse de chair flasque, comprimée dans une *toga praetexta* dont la bordure de pourpre semblait plus sombre, presque vineuse, sous cette lumière. Son visage, ravagé par les excès des banquets et la couperose, était une cartographie de la déchéance romaine. Il s’essuya le front avec un *sudarium* de lin fin, jetant un regard de dégoût circulaire sur la poussière qui maculait déjà ses chaussures de cuir rouge. « Par les mânes de mes ancêtres, Lysias, cet endroit est un tombeau », s’exclama Drusus, sa voix grasse étouffée par le volume de ses propres chairs. « Comment peux-tu tirer une telle beauté de ce cloaque ? » L’esclave grec ne se redressa pas immédiatement. Il resta courbé sur sa nymphe, le marteau encore à la main, comme s'il craignait que le moindre mouvement ne brise l'équilibre fragile de sa propre carcasse. Il finit par se tourner, les yeux rouges, bordés de cils blanchis par la silice. « Le marbre ne craint pas la saleté, Dominus. Il n’est que de la boue qui a oublié son origine. » Drusus s’approcha de la statue, évitant de toucher quoi que ce soit. Il tourna autour de la Nymphe avec une sorte de gourmandise obscène, ses yeux petits et vifs scrutant les détails anatomiques. « Elle est splendide. Domitien lui-même n'aurait rien à redire à la cambrure de ce dos. Mais elle manque de... » Il chercha ses mots, agitant ses doigts boudinés. « ... d’autorité. » Il se tourna vers Lysias, son expression changeant brusquement. La légèreté feinte disparut, remplacée par la tension de l’homme qui joue sa tête sur un coup de dés. À Rome, sous le règne du fils cadet de Vespasien, la faveur impériale était un rasoir sur lequel on dansait chaque jour. « J’ai besoin de plus qu’une nymphe, Grec. Le Palais est un nid de vipères. L’Empereur — notre Dieu et Maître, que les dieux le préservent — s’enfonce dans une mélancolie qui m’inquiète. Il voit des complots dans l’ombre de chaque colonne. On dit qu’il fait polir les murs de la *Domus Flavia* pour y voir le reflet de ceux qui marcheraient derrière lui. » Lysias resta immobile. Il connaissait les rumeurs. La terreur était la seule monnaie qui circulait encore librement à Rome. « Que voulez-vous de moi ? » Drusus s’approcha, l’odeur de son parfum masquant mal celle de sa sueur rance, une sueur de peur. « Douze apothéoses. Douze statues de Domitien. Non pas comme un homme, mais comme le démiurge qu’il aspire à être. Je veux que chaque bloc de Carrare respire sa puissance. Je veux que celui qui les regarde sente son sang se glacer, non par crainte de la garde prétorienne, mais par la majesté divine qui doit émaner de la pierre. Je veux que le marbre soit... vivant. » Lysias laissa échapper un rire sec, qui se transforma immédiatement en une quinte de toux douloureuse. Il dut s'appuyer sur l'épaule froide de la Nymphe pour ne pas chanceler. « Vivant ? » répéta-t-il après avoir repris son souffle. « Vous demandez un miracle, sénateur. Le marbre est une pierre de mort. Il est extrait des entrailles de la terre, il est froid, il est blanc comme l'œil d'un aveugle. On ne donne pas la vie à la pierre avec un ciseau. On ne fait que sculpter un souvenir. » Drusus saisit brutalement le poignet de l’esclave. Ses doigts étaient moites, sa poigne étonnamment ferme. « Ne joue pas au philosophe avec moi. On murmure dans les tavernes de l’Esquilin que tes œuvres ont quelque chose de malsain. On dit que certains de tes bustes semblent transpirer quand la lune est pleine. On dit que tu possèdes des secrets que les autres sculpteurs de la Ville n'osent même pas imaginer. » Le sénateur baissa la voix, son regard fuyant vers le rideau de l’entrée. « L'argent n'est pas un problème. Le grain public a des... surplus, ces derniers temps. Mais si je ne regagne pas la confiance du Palais, si je n'offre pas à l'Empereur quelque chose qui dépasse tout ce que les Grecs ont pu ériger, c'est mon sang qui servira à peindre les arènes du Colisée. Et je t'emmènerai avec moi, Lysias. Je te ferai briser les mains avant de te jeter aux bêtes. » Lysias ne cilla pas. La menace était une mélodie familière. Ce qui l'arrêta, ce fut le mot : *vivant*. Il regarda ses propres mains, ces instruments de précision dont les articulations hurlaient à chaque changement de saison. Il pensa à ce qu'il faisait en secret, la nuit, lorsque la Subure se calmait un instant et que les patrouilles de la Garde Urbaine s'éloignaient. Il revit les fosses communes de l'Esquilin, les *puticuli*, où les corps des indigents, des esclaves et des criminels étaient jetés sans cérémonie. Il revit la texture de la peau en décomposition, cette teinte de cire et de plomb, cette tension fascinante des tendons sous la chair qui lâche prise. « Le marbre de Carrare est trop pur pour ce que vous demandez », dit Lysias d'une voix sourde, presque absente. « Il est trop blanc. Pour que la pierre s'anime, elle doit se nourrir. » Drusus fronça les sourcils, ne comprenant qu’à moitié, mais sentant l’ouverture. « Nourris-la donc de ce que tu voudras. Du vin de Falerne, de l’huile de Libye, des pigments d’Égypte... » « Ce n’est pas assez », coupa Lysias. Il se tourna vers le fond de l’atelier, là où un bloc de marbre brut, encore enveloppé dans ses cordages de chanvre, attendait d’être délivré. C’était une masse imposante, une montagne de calcite silencieuse. « Je veux une totale liberté », continua l'esclave. « Je veux que personne, pas même vos intendants, n'entre ici sans mon accord. Je travaillerai seul. Et j'aurai besoin que vos hommes m'apportent certains... matériaux. Sans poser de questions. » Drusus lâcha le poignet du sculpteur, un sourire nerveux étirant ses lèvres violacées. « Tu auras tout ce que tu désires. Les coffres du grain sont ouverts. Mais je veux un résultat dans trois lunes. Pour les Jeux Capitolins. » Le sénateur se détourna, impatient de quitter cette atmosphère saturée de poussière qui semblait déjà grignoter sa précieuse toge. À l'entrée, il s'arrêta et jeta un dernier regard sur la Nymphe de marbre. « Elle est vraiment très belle, Lysias. C'est dommage qu'elle soit morte. » Il disparut derrière le rideau de cuir. Le silence revint dans l'*officina*, seulement troublé par le bourdonnement d'une grosse mouche bleue qui vint se poser sur le sein froid de la statue. Lysias s'approcha du bloc brut au fond de la pièce. Il posa sa main sur la surface rugueuse, non polie. Il ferma les yeux. Sous la pierre, il ne voyait pas Domitien. Il voyait un réseau de veines, une architecture de muscles, une symphonie de fluides. Il savait ce qu'il allait faire. Il n'utiliserait plus seulement le vinaigre pour nettoyer la pierre, ni l'huile pour la faire briller. Il lui fallait de l'humain. De la graisse de supplicié pour assouplir le grain du marbre. Du sang de gladiateur pour colorer les veines invisibles de la roche. Il allait infuser la décomposition dans l'éternité. Il ramassa un lourd marteau et, d'un geste d'une violence inouïe, il l'abattit sur le visage de la Nymphe. Le nez de marbre vola en éclats. Un deuxième coup brisa la mâchoire. Un troisième pulvérisa le crâne. La neige de silice retomba sur les débris. Lysias respirait fort, ses poumons sifflant comme des soufflets de forge. Dans l'ombre de l'atelier, les statues inachevées semblaient le regarder, leurs orbites vides soudain chargées d'une attente malsaine. La nuit tombait sur Rome. Sur l'Esquilin, les fosses commençaient à exhaler leurs miasmes, une promesse de matière première que Lysias s'apprêtait à moissonner. Le Sang Sec sur le Marbre n'était pas encore une réalité, mais dans l'esprit du lithophage, la pierre avait déjà commencé à avoir soif.

Les Fosses de l'Esquilin

La bise nocturne, chargée des effluves saumâtres du Tibre et de l'âcre fumée des braseros de veilleurs, s’engouffrait dans les ruelles de la Subure comme un suaire que l'on tire sur un agonisant. Lysias franchit le seuil de son *officina* avec la discrétion d’un rat de cave. Il portait sur ses épaules une *paenula* de laine sombre, dont la capuche rabattue masquait les traits émaciés de son visage. À sa ceinture, dissimulés dans les plis de sa tunique de grosse toile, un coutelas de boucher, trois flacons de verre épais protégés par du cuir, et une petite pelle de bronze dont le tranchant avait été affûté sur une meule d'Égine. Ses pas ne faisaient aucun bruit sur les pavés de basalte. Le silence de Rome sous Domitien n'était jamais une absence de son, mais une accumulation de respirations retenues. Dans chaque *taberna* close, derrière chaque *fauces* de *domus*, la peur s’était cristallisée. On n’éteignait pas les lampes à huile pour dormir, mais pour se cacher de l’œil de l’Empereur, ce *Dominus et Deus* dont les bustes de marbre semblaient, même dans l'obscurité, surveiller les consciences. Lysias évitait les grandes artères. Il connaissait les circuits des *vigiles*, ces cohortes de pompiers-patrouilleurs qui arpentaient la ville avec leurs seaux de corde poissée et leurs haches. Il se glissa dans l'ombre portée des arcades, frôlant les murs où les graffitis obscènes et les annonces de combats de gladiateurs semblaient s'animer sous l'éclat pâle d'une lune gibbeuse. Son souffle, ce sifflement sec et régulier, était le seul métronome de sa marche forcée vers l'est. Lorsqu'il atteignit la Porte Esquiline, le paysage changea. Ici, le faste des forums et la verticalité insolente des *insulae* cédaient la place à une désolation organisée. Au-delà du *pomerium*, la limite sacrée de la cité, s'étendait le territoire des morts. Non pas les tombes aristocratiques qui bordaient la Via Appia de leurs marbres triomphants, mais le champ du déshonneur : les *puticuli*. L’odeur le frappa avant même qu’il ne voie les premières fosses. C’était une nappe dense, une entité physique qui vous prenait à la gorge, mélange de putréfaction sucrée, de méthane et d’ammoniac. C’était l’haleine de Rome, l’exhalaison de ses esclaves épuisés, de ses parias exécutés et de ses citoyens sans nom, tous jetés pêle-mêle dans les entrailles de la colline. Horace avait écrit sur ces lieux, parlant de la « terre blanche d'ossements », mais la réalité était plus sombre, plus grasse. Lysias s'arrêta. Ses yeux, habitués à la pénombre des ateliers, déchiffrèrent le relief tourmenté du terrain. La terre était ici meuble, retournée sans cesse, une mer de boue organique où pointaient parfois un fémur jauni ou une rotule blanchie par le sel de la terre. Il repéra une zone où le sol semblait avoir été récemment remué. Les libitinaires — les fossoyeurs publics — avaient dû passer au crépuscule. Un monticule de terre sombre, encore humide, signalait une dépose fraîche. Lysias s'approcha, ses *crepidae* s'enfonçant dans le terreau fétide. Il commença à creuser. Non pas avec la hâte d'un voleur de sépultures cherchant de l'or, mais avec la précision d'un anatomiste. Chaque pelletée de terre révélait des fragments de tissus, des lambeaux de tuniques en lambeaux, des cheveux agglutinés. Puis, la pelle heurta quelque chose de plus résistant. Une masse ferme, élastique. Lysias s'agenouilla. Il écarta la terre à mains nues, ses doigts aux ongles noirs s'enfonçant dans la chair froide. C'était un homme. Jeune, à en juger par la vigueur encore visible de sa carrure. Un gladiateur, sans aucun doute. Le marquage au fer rouge sur l'épaule gauche — un "T" pour Tyro — ne trompait pas. Il devait être un *secutor*, terrassé par un coup de glaive au flanc, car une plaie béante, comme une seconde bouche aux lèvres de cuir noirci, barrait son abdomen. « Tu es parfait », murmura Lysias, sa voix n'étant qu'un froissement d'air dans le silence des fosses. Il posa sa main sur le pectoral du mort. Malgré la rigidité qui commençait à s'emparer des membres, la définition musculaire était prodigieuse. C’était cette tension-là, ce moment précis où la fibre se fige dans le refus de la fin, qu'il voulait capturer. Le marbre de Carrare était une pierre vierge, une courtisane froide ; il lui fallait ce levain de mort pour la féconder. Lysias sortit son coutelas. Le geste fut assuré, quasi liturgique. Il ne cherchait pas à mutiler, mais à extraire. Il incisa la peau autour de la plaie abdominale. L'odeur qui s'en échappa, un gaz lourd et méphitique, aurait fait vaciller n'importe quel homme de l'Aventin, mais le sculpteur l'aspira comme un encens sacré. Il plongea un premier flacon dans la cavité, recueillant la *sanies*, ce fluide séreux et noirâtre qui stagne dans les corps après le dernier souffle. Il déboucha ensuite une petite jarre de grès. Avec la lame, il préleva des morceaux de graisse sous-cutanée, cette substance jaunâtre et cireuse que les Grecs appelaient le *stéar*. Pour Lysias, ce n'était pas de la charogne ; c'était un liant, un médium capable de pénétrer les pores du marbre, de lui donner cette translucidité laiteuse que seule la chair possède sous la caresse de la lumière. Soudain, un bruit de ferraille résonna sur le chemin qui surplombait la fosse. Lysias se figea, le corps plaqué contre le cadavre du gladiateur, se fondant dans la masse d'ombre et de chair. Une patrouille. Deux vigiles, leurs lanternes de corne projetant des lueurs incertaines sur les monticules de terre. — Tu as entendu ? demanda l'un d'eux, sa voix éraillée par le vin médiocre. — Des chiens, ou des corbeaux, répondit l'autre. Laisse ces charognards faire leur office. Si on s'approche trop, on chopera la peste ou pire, on réveillera une *lemure*. Ils s'esclaffèrent, mais leur rire sonnait creux. Le cliquetis de leurs baudriers s'éloigna lentement. Lysias ne bougea pas pendant de longues minutes. Il sentait contre sa joue le froid de la peau du gladiateur, une parenté minérale s'établissant entre eux. Lorsqu'il fut certain d'être seul, il acheva sa besogne. Il découpa un large lambeau de peau sur le deltoïde du mort, là où le muscle était le plus saillant. Il le roula soigneusement et le plaça dans une toile imprégnée de vinaigre. Ces fragments ne serviraient pas seulement de modèles ; ils allaient subir une macération, une alchimie secrète dont il était le seul dépositaire. Il imbiberait ses polissoirs de ces graisses, il mélangerait le sang corrompu à sa poussière de pierre pour créer un enduit qui ferait vibrer le grain du marbre d'une vie insoutenable, une vie qui ne vient pas de la lumière, mais de l'abîme. Il reboucha la fosse avec une hâte méthodique. Il ne restait du passage du "Lithophage" qu'une cicatrice de terre un peu plus sombre sur le flanc de l'Esquilin. Le retour vers son atelier fut une épreuve pour ses poumons malades. Le poids de ses flacons semblait s'accroître à chaque pas, comme si le sang des morts cherchait à retourner à la terre. Alors qu'il franchissait de nouveau les limites de la ville, il vit les premières lueurs de l'aube poindre derrière les monts Albains. Le ciel vira au pourpre, une couleur qui lui rappela la tunique de Marcus Livius Drusus, son maître, cet homme qui ne voyait dans l'art qu'un instrument de pouvoir. Lysias sourit, un rictus qui dévoila ses dents déchaussées. Drusus voulait des statues qui imposaient le respect ? Il lui donnerait des idoles qui exigeraient le sacrifice. En entrant dans l'*officina*, il ferma le lourd verrou de bronze. L'air y était encore saturé de la poussière de la Nymphe qu'il avait brisée la veille. Il s'approcha du grand bloc de Carrare qui trônait au centre de la pièce, enveloppé dans des draps humides comme un patient sur une table d'opération. Il déposa ses flacons sur l'établi. Il retira sa *paenula* souillée, révélant ses bras dont les veines semblaient être sculptées dans la même pierre que ses œuvres. Il prit le flacon de *sanies* et l'approcha du marbre. « Aujourd'hui, tu vas boire », murmura-t-il. Il déboucha le flacon. Le liquide sombre coula lentement sur la surface immaculée du bloc. Le marbre, poreux, avide, commença à absorber le fluide. Une tache brune, semblable à une ecchymose naissante, s'étendit sous la surface. Lysias prit son maillet et son ciseau. Il ne frappa pas immédiatement. Il écouta. Il lui sembla entendre, sous l'épaisseur de la roche, le battement d'un cœur de pierre s'accordant au rythme du sien. La transformation commençait. Le sang sec n'était plus une métaphore ; il devenait la structure même de son œuvre. Dans l'ombre de l'atelier, les mouches, attirées par l'odeur de la fosse, commencèrent à tournoyer en un ballet hypnotique autour de la pierre qui, pour la première fois, cessait d'être un minéral pour devenir un destin.

L'Onction Sacrilège

La pénombre de l’*officina* n’était pas une absence de lumière, mais une matière en soi, une suie grasse qui se collait aux bronches et poissait la peau. Lysias ne s’en souciait plus. Pour lui, l’air n’était qu’un vecteur de poussière de silice, ce poison blanc qui, chaque jour, s’insinuait un peu plus profondément dans ses poumons, transformant son propre souffle en un râle minéral. Il s’approcha du bloc de Carrare. Le marbre, extrait des carrières de Luna, possédait cette blancheur lunaire, presque translucide, que les sculpteurs de la cité s'échinaient à polir jusqu'à l'obsession. Mais pour Lysias, cette pureté était un mensonge, une insulte à la complexité de la chair. Il ne cherchait pas l'idéal. Il cherchait le vrai. Et le vrai, à Rome, sous le règne du *Dominus et Deus* Domitien, avait l'odeur du sang caillé et de la peur. Sur l’établi de bois vermoulu, entre une *subbia* émoussée et un maillet de chêne vert, trônait un lécythe de terre cuite, dépourvu de tout ornement. À l'intérieur ne se trouvait ni l’huile de lin dont on frottait les statues pour les protéger, ni la cire punique utilisée pour le polissage. Lysias y avait macéré son secret. Il plongea ses doigts noueux dans le récipient. La substance était visqueuse, d'un gris d'opale trouble. C’était de l’*adeps* — de la graisse humaine prélevée sur les flancs d’un condamné, un Germain aux muscles encore saillants, jeté la veille dans les fosses de l'Esquilin. Lysias l'avait purifiée à froid avec du vinaigre de vin aigre et des sels de plomb, jusqu'à obtenir cet onguent rance, cette onction sacrilège. Il commença à masser la pierre. Le geste était lent, circulaire, presque érotique. Sous la chaleur de sa paume, la graisse fondait, s'immisçant dans la porosité microscopique du marbre. Un homme ordinaire n'aurait vu qu'une pierre mouillée ; l'œil de Lysias, lui, percevait la métamorphose. Le blanc virait à une teinte cireuse, un ivoire morbide qui rappelait la peau d'un fiévreux. Le marbre ne reflétait plus la lumière, il semblait l'absorber, l'emprisonner dans ses veines comme un secret honteux. « Bois, mon maître », murmura-t-il d'une voix que le silence de l'atelier rendait caverneuse. « Bois l’essence de ceux qui ne sont plus rien pour que celui qui se croit tout puisse enfin vivre. » Soudain, un bruit de pas légers résonna sur le pavé de la ruelle, juste derrière la lourde porte de bois. Lysias se figea, le ciseau à la main. Ce n'était pas la démarche lourde de Marcus Livius Drusus, ni le pas traînant d'un esclave chargé de porter le grain. C’était un rythme cadencé, celui d’une femme habituée aux dallages de marbre des palais. Avant qu'il n'ait pu dissimuler le lécythe, on frappa. Trois coups secs. Puis, sans attendre de réponse, la porte pivota sur ses gonds de bronze mal huilés. Une bouffée d’effluves sophistiqués envahit instantanément la pièce, luttant avec violence contre l’odeur de vinaigre et de mort qui y stagnait. C’était un mélange complexe de malobathrum d'Inde, de myrrhe de Commagène et d'une pointe de cannelle — le parfum des hautes sphères, celui qui coûte plus cher que la vie d'un homme. Elpinice entra. Elle portait une *palla* de soie d’un bleu tyrien si profond qu'il semblait noir dans l'ombre. Sa peau était pâle, ses yeux soulignés de khôl, et elle tenait entre ses mains une cassette d'ébène. Elle était la parfumeuse attitrée de Drusus, celle qui savait masquer les odeurs de débauche du sénateur par des alchimies florales. Elle s'arrêta net au milieu de l'atelier, une main levée pour porter son mouchoir de lin à son nez. — Par les dieux, Lysias, commença-t-elle, sa voix vibrant d'un mépris teinté de curiosité. Tu vis comme un troglodyte. Drusus m’envoie lui porter ses essences pour le banquet de ce soir, mais il a insisté pour que je passe te voir. Il s'impatiente. Il dit que le marbre doit être prêt pour les Ides. Ses yeux, habitués à déchiffrer les nuances des extraits botaniques, balayèrent la pièce. Ils s'arrêtèrent sur le bloc central. Lysias ne répondit pas. Il se tenait debout, une silhouette déguenillée dont les doigts brillaient d'un éclat huileux. Il semblait faire partie de la pierre, une excroissance organique du Carrare. Elpinice fit un pas de plus. Son flair, cet instrument de précision qui faisait sa fortune, capta une note discordante. Elle fronça les sourcils. Sous l'acidité du vinaigre qu'il utilisait pour nettoyer ses outils, sous la poussière de roche, il y avait autre chose. Quelque chose d'organique, de lourd, de doucereux. — Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en désignant le bloc d'un menton impérieux. — Du marbre, Elpinice. Rien que de la pierre de Carrare, répondit Lysias. Sa voix était comme un frottement de silex. Elle s'approcha encore, ignorant l'instinct qui lui criait de reculer. Elle posa sa main — dont les ongles étaient peints avec de l'ocre rouge — à l'endroit précis où Lysias venait de frotter la graisse humaine. Elle retira ses doigts presque immédiatement, comme si elle avait touché une limace. — C’est gras, murmura-t-elle. Tu ne polis pas avec du sable ? Elle porta ses doigts à son nez. Elle ferma les yeux, analysant la structure de l'odeur. La cannelle de son propre parfum se heurta à la réalité de la substance. Elle y trouva la note de tête : le vinaigre. La note de cœur : la pierre froide. Et enfin, la note de fond. Une odeur de suint, d’humus, de viande oubliée au soleil. Une odeur qu'elle n'avait sentie qu'une fois, lorsqu'une de ses servitrices était morte de la peste et qu'on n'avait pas trouvé de corps assez vite. Ses yeux s'ouvrirent, dilatés par une terreur soudaine. — Lysias… Ce n’est pas de l’huile. Ce n’est même pas de la graisse de porc. Lysias fit un pas vers elle. Dans la pénombre, il paraissait immense, ses articulations craquant à chaque mouvement. Il n'y avait aucune menace apparente dans son attitude, seulement une intensité dévorante, celle d'un prophète expliquant un dogme interdit. — Le marbre est une éponge, Elpinice. Tu le sais, toi qui distilles les fleurs pour en extraire l'âme. Si je ne lui donne que de l'huile, il restera une statue. Une idole morte pour des citoyens blasés. Mais si je lui donne l'homme… si je lui donne ce qui a battu, ce qui a souffert, alors la pierre se souvient. Il saisit son maillet. — Regarde. Il frappa le ciseau. Le son ne fut pas le « tchang » cristallin habituel de la pierre saine. Ce fut un bruit mat, sourd, presque comme un impact sur de la chair ferme. Un éclat de marbre sauta et vint frapper la joue de la parfumeuse, lui infligeant une coupure minuscule. Une goutte de sang perla sur la peau de porcelaine d'Elpinice. Lysias ne s'excusa pas. Il la regarda avec une avidité qui la fit frissonner. Ses yeux ne fixaient pas son visage, mais cette perle rouge qui coulait vers sa mâchoire. — Tu devrais partir, dit-il doucement. Tes parfums n'ont pas leur place ici. Ils cachent la vérité. Moi, je l'exhume. Elpinice recula, ses doigts tremblant sur sa cassette d'ébène. Elle sentit le sang sur sa joue, mais elle n'osa pas l'essuyer. Elle sentait le regard du Lithophage sur elle, un regard qui semblait déjà la découper, l'analyser, non comme une femme, mais comme un gisement de matériaux précieux. — Drusus sera prévenu, balbutia-t-elle en se dirigeant vers la sortie. Ce que tu fais… c’est de la nécromancie. Ce n’est pas de l’art. — Drusus s'en moque, rétorqua Lysias sans se retourner vers elle. Il veut que Domitien tremble d'admiration. Il veut que le monde entier s'incline devant ces blocs. Et ils s'inclineront. Pas devant le talent du sculpteur, mais devant le poids de la mort que j'ai injecté dans chaque veine de ce minéral. Elle sortit précipitamment dans la ruelle étouffante de la Subura. L'air extérieur, pourtant saturé de l'odeur des égouts à ciel ouvert et du charbon de bois, lui parut pur après l'atmosphère viciée de l'atelier. Elle se mit à marcher vite, ses sandales claquant sur les dalles, mais elle ne pouvait s'ôter de l'esprit une sensation terrifiante : l'odeur de la graisse humaine sur ses propres doigts semblait avoir déjà imprégné sa peau, plus puissante que ses essences de prix. À l'intérieur de l'atelier, Lysias était retourné à sa tâche. Il ne prêta aucune attention au départ de la femme. Il s'approcha du bloc et, d'un geste d'une tendresse effrayante, il essuya la goutte de sang qu'Elpinice avait laissée tomber sur le sol avec son pouce, puis il l'étala sur la zone qu'il venait de dégrossir. Le marbre, avide, but le sang en un instant. — Demain, murmura-t-il, nous commencerons les yeux. Tu verras tout, mon prince. Tu verras l'Empire s'effondrer sous ton regard de pierre. Les mouches, plus nombreuses maintenant, s'étaient posées sur le lécythe. Leur bourdonnement était le seul chœur que Lysias acceptait. Il reprit son maillet. Chaque coup résonnait dans le silence de Rome comme un battement de cœur souterrain, un rythme qui ne devait rien à la vie et tout à l'éternité des tombes. Le premier des douze apothéoses était né. Il n’avait pas encore de visage, mais il avait déjà une âme : une âme rance, faite de graisse de pendu et de vinaigre, attendant que le ciseau libère sa fureur minérale. Dans l'ombre, Lysias sourit. Un sourire qui ne touchait pas ses yeux, fixes et opaques comme deux perles de basalte. Il savait que bientôt, le marbre ne se contenterait plus des restes de l'Esquilin. Il lui faudrait de la vie plus fraîche, des muscles plus tendus, un sang plus noble. Mais pour l'heure, la pierre se taisait, digérant lentement l'onction sacrilège de son créateur.

Le Cri du Ciseau

L'aube sur la Subure ne portait aucune promesse de rédemption ; elle n’était qu’une lueur blafarde, filtrant par l'étroit *oculus* du plafond, striant la poussière de mica qui flottait dans l’air comme un linceul suspendu. Dans l'officina, l'obscurité luttait encore contre le jour, accrochée aux recoins où s'entassaient les ébauches de membres, les bustes tronqués et les sacs de chaux vive. Lysias ne dormait plus depuis que les kalendes de septembre avaient sonné le glas des chaleurs lourdes. Ses poumons, saturés de silice, émettaient un sifflement ténu, une plainte de soufflet percé qui répondait au silence de la pierre. Devant lui, le bloc de Luni attendait. Il n’était plus tout à fait une pierre, mais déjà une présence. La veille, il avait bu le sang d'Elpinice, et le Lithophage aurait pu jurer, dans le demi-jour, que la masse minérale en avait gardé une tiédeur fébrile. Il saisit sa gradine, l’outil aux dents d’acier, et s’approcha du visage qui n’était encore qu’un relief grossier, une face de spectre émergeant du chaos. Il devait sculpter l’Empereur. Non pas l’homme que le peuple apercevait dans sa litière, dissimulant sa calvitie naissante sous des lauriers d'or, mais le *Dominus et Deus*, celui dont le regard devait pétrifier les siècles. — Nous y sommes, César, murmura Lysias. Le fer va te libérer. Il frappa le premier coup. Le son fut sec, net, un claquement de vertèbres que l'on brise. Il commença par l'arcade sourcilière, là où la chair doit paraître tendue par la paranoïa. Sous le ciseau, le marbre réagissait de manière inhabituelle. D’ordinaire, la pierre de Carrare offre une résistance franche, un éclat cristallin qui vole en éclats blancs. Ici, la matière semblait... visqueuse. Le ciseau ne taillait pas, il s’enfonçait dans une résistance sourde, comme s'il traversait une couche de gras avant de heurter l'os. C’est alors qu’il l’entendit. Ce n’était pas un bruit extérieur. C’était une vibration qui remonta le long de la tige d’acier, traversa son poignet noueux et vint résonner directement dans sa boîte crânienne. Un gémissement. Un son arachnéen, le cri d'une fibre qu'on étire jusqu'au point de rupture. Lysias s’arrêta, le bras en suspens. Une mouche, attirée par l'odeur de putréfaction qui émanait des onguents sacrilèges dont il avait enduit la pierre la veille, vint se poser sur la commissure des lèvres encore informes de la statue. — Tu as faim ? demanda-t-il à la pierre, sa voix n'étant plus qu'un croassement. Il reprit le maillet. Chaque coup de ciseau sur le front de l'Empereur déclenchait désormais ce cri. Ce n'était plus le chant de la pierre, mais un râle d'agonie, le bruit d'une gorge que l'on étrangle avec une corde de soie. Lysias, loin d'en être effrayé, en éprouvait une extase douloureuse. Il sentait la sueur couler dans son dos, mêlée à la poussière de marbre, créant une sorte de croûte grise sur sa peau décharnée. Il s'attaqua aux globes oculaires. C'était là que résidait le secret. Les sculpteurs de la cour utilisaient souvent de la pâte de verre ou des pierres précieuses pour les pupilles. Lysias, lui, voulait que le regard vienne de l'intérieur. Il utilisez son foret à archet, faisant tourner la mèche de fer avec une rapidité frénétique. Le frottement dégagea une odeur de brûlé qui n'avait rien de minéral. Cela sentait le cuir brûlé, la corne calcinée. Soudain, une veine rosâtre apparut sous le tranchant de l'outil. Lysias recula d'un pas, manquant de trébucher sur un tas de copeaux. Le marbre, ce bloc blanc et pur qu'il avait extrait des entrailles de la montagne, se colorait. Ce n'était pas une impureté géologique, un filon de manganèse ou de fer. C'était une capillarité vivante. Le sang qu'il avait versé la veille, mêlé aux sucs des cadavres de l'Esquilin, ne s'était pas contenté de tacher la surface. La pierre l'avait aspiré, digéré, redistribué. Il s'approcha, la main tremblante, et effleura la joue de la statue. Le poli était d'une douceur écœurante. Le marbre n'était plus froid. Il avait la température d'un corps qui vient de rendre l'âme, cette chaleur résiduelle qui s'accroche à la peau avant le grand froid de la tombe. — Tu bois, n'est-ce pas ? murmura-t-il. Tu te fais chair pour lui. Une pulsion soudaine le saisit. Il prit son scalpel, celui qu'il utilisait pour disséquer les parias dans l'ombre des *puticuli*, et s'entailla le plat de la main gauche. La plaie était nette. Le sang rouge, riche de la bile et de la misère de l'esclave, perla et tomba sur le sommet du crâne du César de pierre. Ce qu'il vit alors le fit tomber à genoux. Le sang ne coula pas le long des parois de la statue. Il ne suivit pas les lois de la gravité. Dès qu'une goutte touchait le grain de la pierre, elle était instantanément bue, comme par une éponge assoiffée. Le marbre s'illumina d'une teinte incarnat, une nuance de rose maladif, semblable à la peau d'un nouveau-né ou à celle d'un lépreux qu'on vient de gratter. La statue semblait transpirer. De fines gouttelettes d'un sérum translucide perlaient aux coins des yeux, comme des larmes de lymphe. — C’est... c’est l’apothéose, hoqueta Lysias, le regard fiévreux. Il reprit son ciseau pour dégager la bouche. Il voulait graver ce rictus méprisant, cette moue des Flaviens qui disait la lassitude du pouvoir et la jouissance de la cruauté. Mais alors qu'il posait la pointe de l'outil sur la lèvre inférieure, la pierre céda avec une mollesse effrayante. Le cri retentit à nouveau, plus fort cette fois, un hurlement de métal contre du cristal, si aigu qu'un lécythe de verre posé sur l'établi vola en éclats. Lysias ne recula pas. Il plongea ses doigts dans la poussière humide qui s'accumulait au pied de l'œuvre. Elle n'était plus blanche. Elle était rousse, lourde, collante. Il en prit une poignée et l'étala sur le visage du dieu, la massant comme on frotte l'huile sur un athlète au gymnase. Sous ses doigts, les traits de Domitien se mirent à bouger. Ce n'était qu'une illusion d'optique due aux ombres dansantes de l'atelier, mais pour Lysias, le marbre respirait. Les narines semblaient se dilater pour humer l'odeur de la mort qui régnait dans la pièce. — Regarde-moi, Domitien, ordonna l'esclave. Regarde celui qui te donne l'éternité. À cet instant, un bruit de pas lourds résonna dans le *vestibulum*. Des sandales cloutées sur le pavement de mosaïque. Lysias ne bougea pas. Il resta là, debout, sa main ensanglantée posée sur le crâne de pierre qui semblait désormais palpiter sous sa paume. La porte de l'atelier s'ouvrit avec un fracas de gonds mal huilés. Marcus Livius Drusus entra, enveloppé dans une toge de laine trop épaisse pour la saison, le visage brillant de graisse. Il s'arrêta net, suffoqué par l'odeur. L'air de la pièce était devenu un mélange de charnier et de parfumerie bon marché, une effluve qui prenait à la gorge et soulevait le cœur. — Par les dieux, Lysias ! s'exclama le sénateur en portant un mouchoir de soie à son nez. Qu'est-ce que c'est que cette infection ? On dirait que tu dépeces des porcs ici ! Le sénateur s'avança, ses yeux porcins balayant la pièce avant de se fixer sur le bloc central. Il s'immobilisa. Son expression passa de l'irritation à une fascination horrifiée. — Le marbre... murmura Drusus. Pourquoi a-t-il cette couleur ? On dirait... on dirait qu'il saigne. Lysias se tourna lentement vers son maître. Ses yeux étaient deux puits de nuit, cernés de rouge, ses lèvres fendues par la déshydratation. — Il ne saigne pas, Seigneur, répondit-il d'une voix qui semblait venir du fond d'un puits. Il s'incarne. Le marbre de Carrare est trop pur pour un homme qui possède le monde. Il fallait lui donner la couleur de la pourpre impériale. La vraie pourpre. Celle qui coule dans les veines. Drusus s'approcha, tendant une main hésitante vers le buste. Au moment où ses doigts allaient effleurer la joue de la statue, celle-ci parut se contracter. Un craquement sec retentit, une fissure minuscule apparut au coin de l'œil de pierre, et une goutte d'un liquide épais, d'un rouge sombre, s'en échappa pour venir tacher la toge immaculée du sénateur. Drusus poussa un cri étouffé et recula vivement. — Elle est vivante, Lysias... Cette chose est maudite ! — Elle est parfaite, répliqua le sculpteur en ramassant son maillet. Elle réclame ce qui lui appartient. Regardez ses yeux, Seigneur. Ne voyez-vous pas qu'ils ont faim ? Le sénateur fixa les orbites de pierre. Là où Lysias avait utilisé le foret, la profondeur semblait infinie, deux gouffres d'une noirceur absolue qui semblaient aspirer la lumière de la pièce. Drusus sentit un vertige l'assaillir. Il avait l'impression que la statue connaissait tous ses secrets, tous ses détournements de fonds, toutes ses petites trahisons. — Achève-la, ordonna Drusus d'une voix tremblante. Achève-la vite. L'Empereur vient visiter les ateliers de l'Esquilin dans trois jours. Si il voit cela... s'il sent cette odeur... il nous fera crucifier tous les deux. — Il ne sentira rien, Seigneur. Dans trois jours, la pierre aura fini sa digestion. Elle sera aussi lisse que la peau d'une vestale. Mais il faudra encore de la matière. Beaucoup de matière. Lysias regarda le cou adipeux du sénateur, là où une veine battait la chamade sous la peau couperosée. Un sourire sans dents étira ses lèvres. — Le marbre est un dieu exigeant, Drusus. Il n'accepte plus le sang des morts. Il trouve cela... insipide. Le sénateur ne répondit pas. Il fit volte-face et s'enfuit de l'officina, manquant de s'étaler dans la boue du chemin. Lysias l'écouta s'éloigner, puis il se tourna à nouveau vers son œuvre. Le cri du ciseau reprit de plus belle. Mais cette fois, Lysias ne frappait plus. Il caressait la pierre avec la lame de son scalpel, incisant délicatement le marbre rose pour dessiner les rides d'expression du tyran. Et à chaque entaille, la statue répondait par un murmure, un soupir de satisfaction qui faisait vibrer les murs de la petite cellule. Dans l'ombre, les mouches s'étaient tues. Elles s'étaient toutes posées sur le buste, recouvrant les épaules de l'Empereur d'un manteau de soie noire et vrombissante. Lysias ne les chassait plus. Elles étaient les témoins de son sacrement. La pierre avait cessé d'être minérale. Elle était devenue une gueule. Et la ville de Rome, avec ses millions d'âmes et son sang chaud, n'était qu'un immense banquet qui s'offrait à elle.

La Patrouille Disparue

Le silence de la sixième heure de la nuit n’était interrompu que par le chant sibilant des grillons et le lointain murmure du Tibre, charriant les immondices de l’Vrbs vers l’Ostie. Sur le *Clivus Esquilinus*, l’air était une masse compacte, saturée d’une humidité poisseuse qui collait les tuniques aux échines. Le centurion Lucius Varro n’aimait pas ce quartier. La proximité des *puticuli*, ces fosses communes où l’on jetait pêle-mêle les esclaves, les indigents et les bêtes de cirque crevées, exhalait un relent de musc et d'ammoniac qui traversait même les pans de son manteau de laine pourpre. Ses *caligae* ferrées heurtaient le pavé de basalte avec une régularité de métronome, mais son esprit, lui, trébuchait. Il cherchait Valerius. Valerius, un jeune prétorien aux épaules de taureau, n’était pas rentré au campement de la *Castra Praetoria* après sa ronde près des jardins de Maecenas. Une désertion ? Impensable. Un meurtre ? Dans ce quartier de rats et d'ombres, c'était une monnaie courante. Varro s’arrêta devant une porte de bois vermoulu, celle de l’*officina* de Lysias. Une lueur chétive filtrait sous le linteau. Un bourdonnement étrange, comme celui d'une ruche en plein solstice, s'échappait de l'intérieur. Le centurion posa la main sur le pommeau de son *gladius*. L’odeur, ici, changeait. Elle n’était plus seulement celle de la putréfaction ; elle était plus complexe, plus douceâtre, évoquant le parfum d'une charcuterie oubliée au soleil mêlé à l'âcreté de la poussière de roche. Il poussa la porte. Elle n'était pas verrouillée. À l'intérieur, l'obscurité était découpée par quelques mèches de lampes à huile dont la flamme vacillante dansait sur les murs de tuf. Au centre de la pièce, une silhouette décharnée, courbée comme un point d'interrogation, s'acharnait sur un bloc de Carrare. Lysias. — Où est le soldat ? grogna Varro, sa voix résonnant contre les parois nues. Le sculpteur ne se retourna pas. Le bruit métallique de son ciseau sur la pierre — *tic, tic, tic* — continua, implacable. — La pierre boit, seigneur, murmura Lysias sans cesser son office. Elle a soif. Elle n'écoute pas les questions des vivants. Varro s'avança, prêt à saisir le Grec par la gorge, quand il s'immobilisa. Le buste de Domitien, à peine ébauché quelques jours plus tôt, trônait désormais avec une présence terrifiante. Le marbre n'était plus blanc. Il était parcouru de veines d'un bleu violacé, presque sous-cutané. La lumière de l'huile semblait s'enfoncer dans la pierre au lieu de rebondir dessus. Et sur le socle, une flaque sombre, visqueuse, s'étalait lentement. — Par les Furies... qu'as-tu fait ? Varro baissa les yeux. Près du pied de la statue, gisait une boucle de ceinture en bronze. Celle de la garde prétorienne. Elle était tordue, comme si une force herculéenne l'avait arrachée. Le centurion ne vit pas le mouvement. Il sentit seulement une douleur fulgurante à la base du crâne, le monde basculant dans un abîme de marbre noir. *** Le lendemain matin, le soleil se leva sur Rome comme une plaie ouverte. La chaleur, précoce en ce mois de Mai, faisait bouillir les rigoles d'eau sale de la *Subura*. L’Édile de la Ville, Publius Messala, un homme dont la barbe grise était soigneusement taillée selon la mode stoïcienne, se tenait au bord d'un des *puticuli* de l'Esquilin. Autour de lui, les *fossores* — ces fossoyeurs de l'ombre — s'agitaient, l'air anxieux. Messala se tamponnait le nez avec un mouchoir imprégné de vinaigre des quatre voleurs. — Expliquez-moi encore, dit-il d'une voix sourde. Le chef des fossoyeurs, un colosse borgne dont la peau semblait tannée par la suie, désigna la fosse béante. — Ce n'est pas le vol de bijoux, Excellence. Il n'y a rien à voler ici, sauf les dents de ceux qui en ont encore. C'est... la viande. On nous a volé des corps. Six, depuis la dernière calendes. Et pas des vieux. Des frais. Des types qui sont tombés de chaleur ou de fièvre hier encore. Messala fronça les sourcils. La profanation de sépultures était un crime religieux grave, mais le vol de cadavres anonymes dans une fosse commune relevait d'une folie qu'il n'arrivait pas à saisir. Pourquoi s'encombrer de pourriture ? — Et les rumeurs concernant le Prétorien ? — On dit qu'il a été vu pour la dernière fois près de l'*officina* du Grec, vers le temple de Junon Lucina. On dit aussi, Excellence... qu'on entend la pierre hurler la nuit dans ce quartier. Messala fit un signe de dégoût. Les superstitions de la plèbe l'ennuyaient. Pourtant, l'absence d'un soldat de la garde impériale était une épine qu'il ne pouvait ignorer sous peine de finir lui-même dans une fosse, sur ordre du Palatin. *** Au même moment, dans la demeure de Marcus Livius Drusus, l'air était devenu irrespirable, et ce n'était pas seulement à cause de la canicule. Le Sénateur faisait les cent pas dans son *atrium*, ses mains grasses triturant les plis de sa toge prétexte. Devant lui, un esclave messager tremblait de tous ses membres. — L'Édile est sur l'Esquilin ? éructa Drusus. Pourquoi ? Qui l'a envoyé ? — Les disparitions, seigneur. On parle de charniers profanés. Et les Prétoriens cherchent l'un des leurs. Ils remontent la piste des jardins de Maecenas... vers l'atelier. Drusus sentit un sueur froide couler entre ses omoplates. Il repensa à la visite de la veille, à l'odeur de charogne qui imprégnait les vêtements de Lysias, et surtout à cette teinte... cette couleur de chair agonisante qu'il avait vue sur le visage de pierre de l'Empereur. Il avait cru à un prodige, à une technique de mélange de pigments secrets venus d'Égypte. Mais l'esprit de Drusus, bien qu'obscurci par l'ambition, n'était pas stupide. Il commença à faire le lien entre les fluides rances et la disparition des hommes. — Préparez ma litière, ordonna-t-il. Et prenez deux de mes Thraces. Armés. Il devait arrêter Lysias. Ou le tuer. Si l'Édile entrait dans cette cave et découvrait que le buste sacré de Domitien était nourri de la corruption de Rome, Drusus ne connaîtrait pas la clémence de la croix ; il serait livré aux bêtes après avoir vu sa lignée entière effacée des registres. *** L'atelier de Lysias était devenu un sanctuaire de l'abjection. Le sculpteur était agenouillé devant la statue. Il ne frappait plus. Ses mains, couvertes d'une croûte noire qui s'effritait à chaque geste, maniaient une éponge de mer imbibée d'un liquide ambré et huileux. Il frottait le torse du marbre, là où la cuirasse impériale était censée se dessiner. La pierre absorbait tout. Elle ne rejetait rien. Elle semblait s'être ramollie, devenant une sorte de gélatine minérale capable de capturer la moindre empreinte. Les traits de Domitien étaient d'un réalisme si insoutenable qu'on s'attendait à voir les narines se dilater pour humer l'air de la pièce. — Tu es beau, mon maître, murmura Lysias. Tu as le teint des conquérants. Le teint de ceux qui ne craignent plus la morsure du temps. Un bruit de pas lourds et de bois heurté retentit à l'extérieur. La porte vola en éclats sous la poussée des gardes de Drusus. Le sénateur entra, suffoquant, se protégeant le visage avec un pan de sa toge. — Arrête ça ! hurla-t-il. Brûle tout, Lysias ! L'Édile arrive ! Ils cherchent le Prétorien ! Lysias ne se retourna même pas. Il continua de passer son éponge sur la gorge du buste. — Le Prétorien est ici, seigneur. Il fait désormais partie de l'éternité. Vous vouliez une œuvre qui surpasse celle des Grecs, n'est-ce pas ? Vous vouliez le souffle de la vie ? Drusus s'approcha, malgré sa terreur. Ses yeux se fixèrent sur le socle du buste. Là, coincé entre deux blocs de marbre brut, il vit un doigt humain, encore orné d'une bague de fer. Le doigt était sec, vidé de sa substance, comme une figue oubliée. — Par tous les dieux... tu l'as broyé ? Tu as mélangé sa chair à la poussière de marbre ? — Mieux que cela, ricana Lysias, se tournant enfin vers lui. Son visage était un masque de folie, ses yeux injectés de sang, les pupilles dilatées par les vapeurs de décomposition. J'ai découvert que le marbre de Carrare est comme une éponge. Si on le chauffe avec de la chaux vive et qu'on l'abreuve de fluides vitaux sous pression... il change de nature. Il devient vivant. Il ne se contente pas de représenter l'Empereur. Il *est* l'Empereur. Drusus recula, mais ses gardes Thraces, bien que rompus au combat, reculèrent eux aussi. Un son venait de sortir de la statue. Ce n'était pas un cri, mais un craquement sourd, le bruit d'une colonne vertébrale qu'on redresse. La statue de Domitien sembla se gonfler. La pierre, saturée jusqu'à la lie de sang et de lymphe, se tendit. Une goutte de sueur — une vraie sueur, salée et trouble — perla sur le front de marbre. — Lysias, arrête cela... je t'affranchis, je te donne tout l'or de ma cassette, mais détruis cette horreur ! supplia Drusus. Au dehors, le martèlement des bottes des *vigiles* se fit entendre. Messala, l'Édile, arrivait. On entendait ses ordres secs, le cliquetis des armes. Lysias caressa une dernière fois la joue froide de sa créature. — Il est trop tard pour l'or, seigneur. Le dieu réclame son sacrifice final pour sceller la teinte. Le Prétorien n'était que l'apprêt. Il manque le cœur. Un cœur de noble. Un cœur qui a tremblé devant la puissance de Rome. Avant que les Thraces ne puissent intervenir, Lysias saisit son plus lourd maillet de bronze. Mais il ne frappa pas la statue. Il se jeta sur Drusus avec une agilité de spectre. Le sénateur, alourdi par sa graisse et sa panique, s'étala de tout son long. Les gardes hésitèrent une seconde de trop, paralysés par l'obscurité et l'odeur qui semblait soudain devenir solide, une présence physique les étranglant. — Entrez ! hurla Lysias en direction de la porte, alors que l'Édile Messala franchissait le seuil. Entrez et voyez le miracle du Sang Sec ! Messala s'arrêta net. Il vit le sénateur Drusus au sol, hurlant, alors que Lysias, tel un prêtre dément, levait son ciseau au-dessus de la poitrine de son maître. Mais ce qu'il vit surtout, ce qui hanterait ses nuits jusqu'à son dernier souffle, fut le buste de l'Empereur. Dans la pénombre de l'atelier, la statue de marbre avait ouvert les yeux. Et les yeux n'étaient pas de pierre. Ils étaient d'un blanc laiteux, fixés sur l'Édile, chargés d'une faim millénaire. — Au nom de Domitien... murmura Messala, tombant à genoux non par respect, mais parce que ses jambes ne le portaient plus. Le ciseau de Lysias s'abattit. Pas sur le marbre. Sur la chair. Et le marbre, en réponse, poussa un soupir de contentement qui éteignit toutes les lampes de la pièce. Dans l'obscurité totale qui suivit, on n'entendit plus que le bruit d'une succion lente, rythmée, comme si la pierre elle-même était en train de festoyer. Le lendemain, on ne retrouva dans l'atelier qu'un buste de marbre d'une perfection absolue, d'une blancheur de lait virginal, sans aucune trace de sang. Lysias, Drusus et le Prétorien avaient disparu. Mais ceux qui osèrent regarder la statue de trop près affirmèrent que, sous la surface polie du front de l'Empereur, on pouvait voir, comme emprisonné dans de la glace, le visage hurlant d'un homme dont les yeux suppliaient qu'on l'achève. Le marbre était sec. Le contrat était rempli. Rome avait son Dieu.

L'Odorat d'Elpinice

La nuit romaine n’était pas un manteau de silence, mais un linceul de bruits étouffés, une rumeur de fièvre montant des venelles de la Subure pour s’étrangler contre les flancs de l’Esquilin. Elpinice progressait avec la fluidité d’une ombre portée, sa *palla* de soie sombre frôlant les murs suintants de salpêtre. Elle n'était pas de ces femmes que la peur paralyse ; elle était née dans les parfums de l’Ionie, là où l’on sait que chaque effluve raconte une trahison ou une extase. Mais ici, dans les replis de la demeure de Marcus Livius Drusus, l’air avait changé de texture. Il était devenu épais, granuleux, chargé d'une promesse de pourriture que même les encens les plus lourds de l'atrium ne parvenaient plus à masquer. Elle atteignit la porte de l'officina, ce sanctuaire de poussière et de silence où s'était emmuré le Lithophage. Les esclaves de maison évitaient cet endroit comme on fuit un bois sacré profané. On disait que Lysias ne dormait jamais, qu’il se nourrissait de poussière de silice et que le bruit de son maillet était le battement de cœur d’un démon. Elpinice poussa le battant de bois lourd. Il ne grinça pas ; les gonds semblaient avoir été graissés avec une substance onctueuse et noire qui dégageait une odeur de suint et de vieille graisse animale. L’obscurité à l’intérieur était absolue, une nuit d’Erèbe où flottait une brume de calcaire. Elpinice ne voyait rien, mais son odorat, ce sens qu'elle avait affiné dans les gynécées d'Éphèse, commença à déchiffrer l'espace. Il y avait l’odeur âpre du fer froid, le parfum minéral du marbre de Luni fraîchement entamé, mais surtout, en dessous, une nappe de senteurs organiques et fétides. C’était l’odeur d’un champ de bataille après la pluie. Le musc de la sueur rance se mêlait à l'acidité d'une bile corrompue et à quelque chose de plus doux, d'écœurant : la nard de la mort, ce parfum sirupeux que dégagent les corps lorsqu'ils commencent à rendre leur eau. Elle fit un pas, et le bout de sa sandale heurta un objet métallique. Un clapotis sourd répondit. Elle s’accroupit, les doigts tremblants, et chercha la lampe à huile qu’elle savait posée près de l’entrée. Elle l'alluma. La mèche vacillante projeta des ombres convulsives sur les murs de la pièce. Ce qu’elle vit la fit reculer jusqu’à l’étouffement. Alignés sous des tentures de lin grossier, des seaux de bronze débordaient de fluides sans nom. Ce n’était pas seulement du sang ; le sang est d’un rouge franc, il sent le fer et la vie. Ce qui croupissait là était un mélange de noirceur bitumineuse et de lymphe jaunâtre, une soupe de décomposition où flottaient des grumeaux de graisse blanchâtre, semblable à du saindoux gâté. Sur une table de travail, des éponges gorgées d'un liquide violacé semblaient encore respirer. — Vous cherchez le secret de la carnation, n’est-ce pas ? La voix de Lysias surgit des profondeurs de la pièce, sèche comme le craquement d'un os. Elpinice sursauta, laissant presque tomber la lampe. Le sculpteur était là, debout dans un angle, si immobile qu’elle l’avait pris pour une colonne inachevée. Il était nu jusqu'à la ceinture, son torse couvert d'une pellicule de poussière blanche qui le faisait ressembler à un spectre de plâtre. Ses yeux, enfoncés dans des orbites sombres, brillaient d'un éclat fiévreux. — Lysias... murmura-t-elle, la gorge serrée par la nausée. Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Pourquoi ces fluides ? Pourquoi cette odeur de puticulum ? Le Grec s’avança lentement. Ses mains, noueuses et tachées de sombre sous les ongles, étaient levées comme celles d'un orant. — L’horreur ? Elpinice, tu parles comme une matrone qui s’effraie d’une tache de vin sur sa stola. Ce que tu sens, c'est la vérité de la chair. Le marbre est une pierre morte, une courtisane froide qui refuse de se donner. Pour qu’il frissonne, pour qu’il s’anime sous le regard du Prince, il lui faut plus que le ciseau. Il lui faut l’esprit de la vie, et l’esprit de la vie ne réside pas dans le souffle, mais dans les humeurs qui nous composent. Il fit un geste vers une forme imposante, drapée d'un voile de pourpre qui semblait coller à la pierre comme une peau mouillée. — Regarde, dit-il, sa voix s'adoucissant jusqu'au murmure amant. Ne juge pas avec tes narines de courtisane. Regarde avec ton âme. D'un geste brusque, il arracha le voile. Le buste de Domitien apparut. Mais ce n'était pas le Domitien de bronze ou de marbre froid que l'on voyait sur les forums. C'était l'Empereur, terrifiant de présence. La pierre n'était plus blanche ; elle avait cette teinte cireuse, presque translucide, de la peau humaine sous laquelle le sang bat encore, mais un sang lourd, chargé de secrets impériaux. Les pores du nez, les ridules au coin des yeux, la légère asymétrie de la lèvre... tout était là. Mais il y avait plus. Le marbre semblait transpirer. Une fine pellicule d'humidité huileuse recouvrait le front de la statue, captant la lumière de la lampe d'Elpinice pour créer un éclat de vie malsain. Elpinice s'approcha, comme hypnotisée. Elle tendit la main, mais Lysias l'arrêta en lui saisissant le poignet. Sa poigne était celle d'un étau de fer. — Ne touche pas. Elle boit encore. Elle n'est pas tout à fait rassasiée. — Elle boit ? répéta-t-elle dans un souffle. — Le marbre est poreux, Elpinice. C’est une éponge assoiffée. Si tu lui donnes de l'eau, il reste pierre. Si tu lui donnes de l'huile, il devient gras. Mais si tu le nourris de ce qui a fait la force d'un homme... si tu imprègnes ses veines de la graisse d'un guerrier, de la bile d'un jaloux, du sang d'un sacrifié... alors il cesse d'être une effigie. Il devient un réceptacle. Elpinice fixa les yeux de la statue. Ils n'étaient pas creusés selon la coutume archaïque, mais sculptés avec une précision telle que la pupille semblait se dilater. Elle crut voir, dans le grain du marbre, une pulsation. Un battement lent, tellurique. L’odeur qui émanait du buste n’était plus celle de la charogne. Elle s'était transformée. C'était maintenant une senteur complexe, d'une noblesse fétide, un mélange d'ambre gris, de cuir vieux et de quelque chose qui rappelait le parfum des orages d'été sur la poussière chaude. C'était l'odeur du pouvoir absolu, celui qui peut donner la mort d'un signe de tête. — C’est... magnifique, murmura-t-elle, son horreur se muant en une fascination dévorante. On dirait qu'il va parler. — Il parle, Elpinice. Mais seuls ceux qui ont le courage de l'abîme l'entendent. Sens-tu cette chaleur qui s'en dégage ? Elle s'approcha encore, ses sens en déroute. Elle ne sentait plus la puanteur des seaux, mais seulement l'aura magnétique de l'œuvre. Elle comprit alors que Lysias n'était pas un sculpteur, mais un alchimiste de la douleur. Il ne représentait pas l'Empereur ; il l'invoquait dans la matière. — Pourquoi me montres-tu cela ? demanda-t-elle, les yeux fixés sur le regard de pierre qui semblait désormais la sonder jusqu'à la moelle. Tu pourrais me tuer pour avoir vu ton secret. Lysias la lâcha et eut un rire sec, un bruit de galets s'entrechoquant. — Te tuer ? Non. Tu es la première à ne pas avoir vomi. Tu es la première à avoir reconnu la beauté sous l'infection. Drusus, ce porc adipeux, ne voit que le profit et la faveur impériale. Toi, Elpinice, tu as l'odorat d'une Parque. Tu sais que pour créer le divin, il faut plonger les mains dans la fange. Il prit une petite spatule d'ivoire et recueillit une goutte de ce liquide sombre dans l'un des seaux. Avec une délicatesse de chirurgien, il l'appliqua sur le lobe de l'oreille de la statue. La pierre sembla boire le fluide instantanément, reprenant cette nuance rosée et vivante qui défiait la raison. — Le marbre réclame, continua Lysias, son regard se perdant dans le vide. Il veut plus. Les puticuli de l'Esquilin ne suffisent plus. La matière morte ne donne qu'une vie de reflet. Pour que l'Apothéose soit totale, pour que le douzième buste soit le chef-d'œuvre qui fera trembler Rome, il me faudra une matière plus... consentante. Une matière qui n'a pas encore été abandonnée par l'âme. Elpinice sentit un frisson glacé remonter le long de sa colonne vertébrale. La fascination était toujours là, mais elle était désormais bordée de terreur pure. Elle regarda les mains de Lysias, ces mains qui avaient caressé des cadavres et qui, maintenant, caressaient le marbre avec une tendresse de père. — Tu es fou, Lysias, dit-elle d'une voix qui n'était plus qu'un souffle. — La folie est le nom que les médiocres donnent à la clairvoyance, répondit-il sans la regarder. Va-t'en, maintenant. Retourne à tes onguents de fleurs et à tes draps de soie. Mais n'oublie jamais ce que tu as senti ici. Le marbre ne l'oubliera pas. Elpinice se recula lentement, sans jamais quitter des yeux le buste de Domitien. Alors qu’elle atteignait le seuil, une ombre passa devant la lampe, et il lui sembla voir — ce ne pouvait être qu’une illusion de l’esprit — le reflet d’une mouche se poser sur la joue de marbre de l’Empereur. La statue ne bougea pas, mais l’insecte, au lieu de s’envoler, sembla s’engluer dans la pierre, comme si la surface polie s’était changée en une bouche affamée. Elle s’enfuit dans la nuit romaine, emportant avec elle l’odeur du sang sec sur le marbre, une odeur qui, elle le savait désormais, ne la quitterait plus jamais, même dans les jardins de roses de son enfance disparue. Derrière elle, dans l'officina silencieuse, le Lithophage avait repris son maillet. *Tock. Tock. Tock.* Le bruit d'un cœur qui bat sous la pierre.

La Fièvre du Lithophage

L’officina était un sépulcre de craie où chaque souffle soulevait un linceul de silice. Dans la pénombre de la sixième heure de la nuit, les lampes à huile, dont les mèches charbonneuses vacillaient sous les courants d’air du Subure, jetaient des ombres cyclopéennes contre les parois de briques. L’air n’était plus qu’une suspension de particules minérales, une farine de mort que Lysias inhalait depuis des années, et qui, ce soir, semblait avoir enfin décidé de se pétrifier à l’intérieur de sa propre poitrine. Il posa son ciseau — une *gradine* aux dents émoussées par la dureté du grain — et s’appuya contre le flanc froid d’un bloc de Carrare encore brut. Un spasme l’étira, une secousse qui partit des reins pour venir exploser dans sa gorge. Ce n’était plus une toux ; c’était un déchirement de voiles anciens. Le Lithophage se plia en deux, les mains pressées sur sa bouche, les phalanges blanchies par l’effort de ne pas hurler. Quand il écarta ses doigts, à la lueur d’une mèche agonisante, il vit la nacre de ses paumes souillée d’une écume rubis, épaisse et ponctuée de filaments noirâtres. — Tu m’as réclamé ma vie, murmura-t-il à l’adresse du buste de Domitien qui trônait au centre de la pièce. Maintenant, tu exiges le reste. La fièvre, telle une courtisane impatiente, s'était installée dans ses membres. Elle faisait danser les murs et donnait aux statues inachevées des mouvements de reptiles. Lysias se redressa, chancelant. Ses poumons sibilants produisaient un sifflement de flûte brisée, un chant de *tibia* funèbre qui résonnait dans le silence de l’atelier. Ses yeux, brûlés par les nuits de veille et le sel de sa propre sueur, ne voyaient plus le marbre comme une pierre, mais comme une chair pétrifiée qu’il fallait réveiller. Il s’approcha de la statue de l’Empereur. Elle était là, colossale, une apothéose de muscles et de drapés rigides. Mais quelque chose manquait. Malgré les onguents de cadavres, malgré les graisses rances qu’il avait frottées sur les pommettes pour simuler l’éclat de la vie, le marbre restait hautain, distant. Il était mort d'une mort minérale, sans cette vibration de l'agonie qui, pour Lysias, constituait l'essence même du divin. Un nouveau quinte de toux le prostra. Cette fois, le sang jaillit avec une violence de source rompue. Le jet vint s’écraser contre le torse de la statue, maculant la *lorica musculata* de marbre, coulant entre les plis de la *pteryges*. Lysias resta un instant interdit, le menton souillé, observant le désastre. Mais alors qu’il s’apprêtait à saisir une éponge imbibée de vinaigre pour effacer l’offense, il s’arrêta net. Le miracle se produisait sous ses yeux. Le sang d'un homme sain, ou même celui des morts de l'Esquilin qu'il déterrait, avait tendance à sécher rapidement, laissant une croûte brune et mate que la pierre absorbait mal. Mais son sang à lui — ce fluide corrompu par la poussière de silice, chargé de la fièvre des fièvres — se comportait différemment. Le marbre poreux semblait le boire avec une avidité nuptiale. La tache rouge ne restait pas en surface ; elle s’enfonçait dans les veines bleutées de la pierre, les colorant d’un rose de chair palpitante, d’un incarnat si profond qu’il semblait que le cœur de Domitien venait de se mettre à battre derrière la cuirasse de pierre. — Par les Euménides… souffla-t-il, une main tremblante s’approchant de la zone imprégnée. Il toucha la pierre. Elle n'était plus froide. La fièvre de son corps, transmise par le liquide, semblait avoir tiédi le minéral. Il y avait là une alchimie interdite : le lithophage ne sculptait plus seulement la forme, il infusait son essence. Son propre dépérissement nourrissait la gloire de l'idole. Il se traîna vers son établi, ses jambes pesant autant que des colonnes de granit. Il prit un petit godet de bronze et, avec la pointe d'un scalpel de chirurgien qu'il utilisait pour les détails des paupières, il incisa la veine bleue qui courait le long de son avant-bras gauche. Le sang coula, régulier, chaud, emplissant le récipient dans un clapotis métallique. La douleur était une amie ancienne, une sensation familière qui clarifiait son esprit embrumé par les miasmes. Il retourna vers la statue. Avec un pinceau de poil de martre, il commença à peindre. Il ne peignait pas comme un décorateur de fresques, mais comme un anatomiste. Il déposait le liquide dans les creux des orbites, derrière les oreilles de pierre, à la commissure des lèvres de l'Empereur. Il suivait les muscles du cou, là où la jugulaire devait battre. À chaque trait, la statue semblait gagner en densité psychique. L'odeur dans l'officina changea ; au relent âcre du vinaigre et à la puanteur douceâtre de la décomposition des chairs mortes s'ajouta une note métallique, une odeur de forge et de sacrifice. — Tu veux la vie, n'est-ce pas, César ? chuchota Lysias, sa voix n'étant plus qu'un râle caverneux. Tu veux l'éternité. Mais l'éternité n'est pas dans le marbre blanc des temples. Elle est dans le sang des esclaves qui le polissent. Soudain, la porte de l'officina grinça sur ses gonds de fer. Un courant d'air froid fit danser les flammes. Marcus Livius Drusus entra, enveloppé dans une *lacerna* de laine sombre. Le sénateur s'arrêta à quelques pas, portant un mouchoir de soie à ses narines pour se protéger de l'infection de l'air. — Lysias ? Par tous les dieux, cette puanteur… On m'a dit que tu ne sortais plus. Drusus s'avança, ses yeux porcins balayant l'atelier avant de se fixer sur la statue monumentale. Le silence se fit lourd, pesant comme un couvercle de sarcophage. Le sénateur s'approcha de l'œuvre. À la lueur de la torche qu'il tenait, le visage de Domitien semblait transpirer. Les touches de sang frais, absorbées par la pierre, lui donnaient une expression d'une cruauté magnifique, une présence presque insupportable. — C'est… magnifique, balbutia Drusus, sa voix trahissant une peur qu'il ne pouvait dissimuler. On dirait qu'il va parler. Mais qu'as-tu fait à la couleur ? Ce n'est pas de la cire punique. Ce n'est pas du cinabre. Lysias se tenait dans l'ombre, son bras entaillé caché dans les plis de sa tunique grise. Il souriait, un sourire de damné. — C'est une mixture de ma propre invention, Illustre Marcus. Un secret rapporté de l'Hellade. On l'appelle l'Ichor des Agonisants. Elle ne se contente pas de colorer ; elle possède la pierre. Drusus tendit une main potelée pour toucher la joue de la statue, mais il la retira brusquement avant le contact, comme s'il craignait d'être mordu. — Tu as l'air malade, esclave. Ton visage est de la couleur du sel de mer. Et tu trembles. — La pierre est exigeante, Maître. Elle ne donne rien si l'on ne lui offre pas tout. Regardez ses yeux… n'y voyez-vous pas le regard de celui qui sait qu'il va mourir et qui s'en réjouit ? Drusus frissonna. Il ne vit pas le godet de bronze caché derrière un tas de rebuts, ni les taches fraîches sur le sol que Lysias tentait de dissimuler du pied. Le sénateur était fasciné, hypnotisé par la transformation de la matière. La statue semblait vibrer d'une tension intérieure, d'une fureur contenue qui n'appartenait pas au monde des vivants, mais à celui des spectres. — Domitien sera satisfait, murmura le sénateur, plus pour se rassurer que pour complimenter l'artisan. Mais l'odeur… Lysias, cette odeur de boucherie… On dirait que les morts de l'Esquilin sont venus danser ici. — Ce sont les mouches, Maître, répondit le sculpteur d'une voix éteinte. Elles savent reconnaître la divinité avant les hommes. Elles viennent saluer leur nouveau maître. En effet, attirées par le sang frais, quelques mouches charbonneuses commençaient à tournoyer autour de la tête de l'Empereur, se posant sur les lèvres de marbre pour y boire l'humidité rouge qui n'avait pas encore fini de s'infiltrer. — Finis l'œuvre, ordonna Drusus en reculant vers la sortie, incapable de supporter plus longtemps l'atmosphère oppressante de la pièce. Mais par Esculape, lave-toi. Tu empestes la fosse commune. Quand le sénateur fut parti, Lysias se laissa glisser au sol. Sa vision se brouillait. Il regarda son bras ; l'incision ne saignait plus, elle était bordée d'une croûte grise, comme si la pierre avait commencé à coloniser sa propre chair. Il réalisa avec une clarté terrifiante que le processus était irréversible. Il ne sculptait plus le marbre ; il devenait marbre. Ses poumons étaient pleins de poussière, ses veines pleines de froid, et son esprit ne pensait plus qu'en termes de volumes et de fractures. Il se releva péniblement et reprit son maillet. Chaque coup porté au ciseau résonnait dans sa cage thoracique comme un coup sur une enclume. *Tock. Tock. Tock.* Il s'attaqua au regard de la statue. Il voulait que Domitien ne regarde pas Rome, mais qu'il regarde le vide, l'Hadès, le lieu où tout finit. Il creusa la pierre avec une frénésie de possédé, ignorant le sang qui recommençait à couler de ses narines et à perler sur ses lèvres. À l'extérieur, la nuit romaine suivait son cours. Les litières des riches passaient en silence, les gardes prétoriens frappaient le pavé de leurs sandales cloutées, et dans les tavernes du Subure, on buvait le vin aigre en maudissant le nom de l'Empereur. Mais ici, dans l'officina du Lithophage, un nouveau dieu était en train de naître, une idole de pierre et de sang, un monstre de perfection qui n'attendait plus qu'un dernier souffle pour s'arracher à son socle. Lysias s'arrêta, son maillet levé en l'air, le bras pétrifié par une crampe atroce. Il regarda la statue droit dans les yeux. — Encore un peu, murmura-t-il, alors que sa conscience commençait à s'effilocher. Encore un peu de moi, et tu seras parfait. Il posa sa joue brûlante contre la joue froide du marbre. Dans cet embrassement ultime, on ne savait plus qui, du créateur ou de l'œuvre, était le plus vivant. La fièvre du Lithophage n'était plus une maladie ; c'était la métamorphose finale. L'artisan disparaissait, et le Sang Sec sur le Marbre commençait enfin à raconter sa véritable histoire.

Le Banquet des Mouches

L’aube sur l’Esquilin n’avait rien de la clarté virginale des chants d’Ovide. Elle se levait, poisseuse et d’un jaune de soufre, filtrant à travers les interstices des volets de chêne de l’*officina*. Mais dans la pénombre de l’atelier, le jour ne parvenait pas à dissiper l’épais brouillard de bourdonnements qui saturait l’air. C’était une vibration sourde, un trémolo de milliers d’ailes chitineuses, une nappe sonore qui semblait faire trembler les blocs de marbre eux-mêmes. Elles étaient là. Des légions. Des myriades de mouches charogneuses, de celles aux reflets d’acier bleu et de cuivre vert, que l’on ne voit d’ordinaire que sur les monceaux de viscères du *Macellum* ou dans les fosses à ciel ouvert des *puticuli*. Elles ne volaient pas ; elles s’agglutinaient. Elles formaient une croûte vivante, une seconde peau frémissante sur le torse de l’Empereur de pierre. Lysias, assis au pied de son œuvre, ne les chassait plus. Il les regardait avec une tendresse de dément. Une mouche s’abreuva à la commissure de ses propres lèvres, là où un filet de sang séché traçait un ruban de pourpre sombre, mais il ne cilla pas. Ses yeux, injectés de sang et bordés de cernes couleur de lie de vin, étaient fixés sur le pli de la toge impériale qu’il avait frotté, la veille, avec une mixture de graisse de porc rance et de liquide péricardique prélevé sur un tribun fraîchement occis. Le marbre n’était plus du marbre. Il était devenu une substance intermédiaire, une chair minérale qui semblait exsuder sa propre agonie. À l’extérieur, au-delà du lourd rideau de cuir qui fermait l’entrée, des voix s’élevèrent, étouffées par la peur. — Je n'entrerai pas, Paros. Par les Manes, l'odeur traverse le cuir ! C'est le souffle de l'Orcus qui sort de là-dedans. — Le maître arrive, répliqua une voix plus grave, tremblante. Si tu recules, c'est le fouet. Ou pire, il t'enverra aider le Grec. Un silence de mort suivit, seulement rompu par le fracas d'une litière que l'on posait brutalement sur le pavé. Le rideau de cuir fut écarté d’un coup sec. La lumière crue de Rome s’engouffra, découpant la silhouette massive de Marcus Livius Drusus. Le sénateur portait une tunique de soie de Cos d’un blanc éclatant, bordée de la *laticlave* de pourpre, mais son visage, habituellement rubicond, vira instantanément au gris de la cendre. Il plaqua contre son nez un *sudarium* imbibé d’essence de nard, mais l’effluve de la putréfaction était une bête sauvage qui ne se laissait pas dompter par des parfums. Drusus recula d’un pas, manquant de trébucher sur son propre esclave, tandis que l'essaim, dérangé par l'appel d'air, s'éleva en une tornade noire et vrombissante. — Par les douze Dieux… souffla Drusus derrière son linge. Lysias ! Qu'as-tu fait de ce lieu ? Le sculpteur ne se leva pas. Il tourna lentement la tête vers son maître. La poussière de marbre, collée à la sueur et au sang sur son visage, lui composait un masque de tragédie antique. Ses mains, incrustées de noir jusque sous les ongles, pendaient entre ses genoux comme des outils brisés. — Je lui donne à manger, seigneur, murmura Lysias. Sa voix était un râle, un froissement de parchemin. — À manger ? À qui ? À la pierre ? Tu es devenu fou, Grec. L'atelier pue comme un champ de bataille après trois jours de soleil. Mes esclaves refusent d'approcher. On dit dans le quartier que tu ramènes des lambeaux de cadavres de l'Esquilin. On dit que tu t'adonnes à la nécromancie. Drusus avança d'un pas hésitant, le dégoût luttant avec une curiosité morbide. Ses sandales de cuir fin crissèrent sur un tapis de mouches mortes. Il leva les yeux vers la statue centrale de Domitien. Il s'arrêta net. Le juron qu'il s'apprêtait à proférer mourut dans sa gorge. La statue ne brillait pas de l'éclat froid et poli qu'il attendait. Elle possédait une matité troublante, une texture de peau humaine qui aurait été saisie par un froid soudain. Sous la lumière vacillante des torches qui brûlaient encore dans les angles, le visage de l'Empereur semblait animé d'un spasme imperceptible. Lysias n'avait pas simplement sculpté des traits ; il avait capturé la tension des muscles sous l'épiderme, le réseau subtil des veines sur les tempes, et ce regard… ce regard n'était pas celui d'un dieu, mais celui d'un homme qui voit sa propre fin et qui s'en délecte. — Regardez-le, seigneur, chuchota Lysias en se traînant vers le socle. Le marbre de Carrare est un menteur. Il est trop pur, trop blanc. Il ignore la corruption qui est le sel de la vie. J'ai nourri la pierre. Je l'ai ointe de la substance des hommes. Elle a bu la peur, la sueur, l'ultime soupir. Voyez comme il transpire. Drusus s'approcha, fasciné malgré lui. Il tendit une main tremblante vers le bras de la statue. Au moment où ses doigts effleurèrent le marbre, il retira sa main avec un cri étouffé. — C'est… c'est tiède. — C'est la vie qui fermente, répondit le Lithophage avec un sourire qui n'était plus qu'une déchirure dans son visage hagard. Le sénateur observa ses doigts. Une trace huileuse, d'un brun roussâtre, souillait sa peau. L'odeur était insoutenable — un mélange de musc, de ferraille et de viande gâtée — mais la beauté de l'œuvre était si absolue, si terrifiante, qu'elle agissait comme un venin. La statue de Domitien dominait la pièce, non pas comme une effigie politique, mais comme une idole barbare exigeant des sacrifices. On aurait dit que le sang infusé dans le grain poreux de la pierre tentait de remonter à la surface, créant des ombres mouvantes là où il n'y en avait pas. — Si l'Édile voit cela… commença Drusus, la voix étranglée. S'il apprend d'où vient cette… cette teinture… — L'Édile ne verra que la perfection, l'interrompit Lysias. Personne n'osera poser de questions devant une telle majesté. Même Domitien, quand il se verra, aura peur de lui-même. Il croira qu'il s'est dédoublé. Il croira qu'il est enfin devenu immortel. Drusus fit le tour du bloc. À l'arrière, dissimulés dans les plis profonds de la toge, il vit des résidus que sa raison tenta de rejeter : des fibres textiles imprégnées de fluides jaunâtres, des fragments de peau desséchée collés dans les rainures du ciseau. L'atelier était devenu un autel de décomposition. Les mouches, par milliers, s'étaient remises à se poser sur le visage de marbre, se gavant de la mixture que Lysias y avait étalée. Elles entraient dans les narines sculptées, ressortaient par les oreilles, comme si l'Empereur de pierre était déjà un cadavre en marche. — C’est un banquet, murmura Drusus, les yeux écarquillés. Le banquet des mouches. — Elles reconnaissent leur maître, seigneur. Elles savent que cette pierre est plus réelle que vous et moi. Le sénateur se tourna vers Lysias. Le mépris qu’il éprouvait pour l’esclave était teinté désormais d’une terreur sacrée. Il voyait l’homme se dissoudre au profit de son œuvre. Lysias était plus pâle que le marbre, ses yeux plus fixes que ceux du buste. — On dit que des prétoriens ont disparu, Lysias. On dit qu'on a retrouvé des traces de lutte près de la porte de l'Esquilin. Le sculpteur ne répondit pas. Il caressait doucement le pied de la statue avec un linge saturé d'une substance sombre. — Lysias ! Est-ce que tu m'écoutes ? Si les gardes viennent ici, si la rumeur de tes… collectes nocturnes parvient au Palais, je ne pourrai pas te protéger. Je devrai te livrer aux bêtes du Colisée. Lysias leva ses yeux vides vers Drusus. — Les bêtes ne mangent que la chair, seigneur. Elles n'ont aucun goût pour l'éternité. J'ai besoin de plus. Le sang des morts s'épuise. Il devient noir, il devient froid trop vite. Le marbre réclame quelque chose de plus vif. Quelque chose qui bat encore. — Qu’oses-tu insinuer ? — Regardez cette veine, là, sur le cou de César, dit Lysias en désignant un relief d'une précision chirurgicale. Elle est vide. Elle attend. Elle a soif. Drusus sentit un frisson glacé remonter le long de son échine. Dans l'ombre de l'atelier, les statues inachevées des onze autres apothéoses semblaient l'observer. Des blocs de pierre informes, mais où l'on devinait déjà des membres tordus, des bouches hurlantes prêtes à sortir de la gangue. L'officina n'était plus un lieu de création, c'était un estomac qui digérait Rome pour recracher des monstres. — Je te donne trois jours, trancha Drusus, reculant vers la sortie, incapable de supporter plus longtemps la vision du banquet des insectes. Trois jours pour nettoyer cette souillure. Je veux que cette statue soit livrée au Palais, mais elle doit être propre. Pas d’odeur. Pas de sang. Rien que du marbre. — On ne nettoie pas la vérité, seigneur. Drusus n'écouta pas. Il s'enfuit presque, bousculant le rideau de cuir. À l'extérieur, l'air de Rome, pourtant chargé de l'odeur du soufre et des latrines, lui parut d'une fraîcheur divine. Il s'engouffra dans sa litière en criant à ses porteurs de démarrer sur-le-champ. À l'intérieur de l'atelier, le silence retomba, seulement troublé par le bourdonnement obsessionnel. Lysias se leva avec effort. Ses articulations crièrent. Il prit un petit flacon d'obsidienne caché derrière un buste de Vespasien. Il n'en restait presque plus. Il s'approcha de la statue. Une mouche, plus grasse que les autres, s'était posée exactement sur la pupille de Domitien. Lysias ne la chassa pas. D'un geste lent, presque amoureux, il porta le flacon à ses propres lèvres, en but une gorgée — un liquide amer, ferreux, mélange de vin drogué et de sanies — puis, avec une précision de miniaturiste, il la recracha en une fine brume sur le visage de l'idole. L'essaim s'agita, s'éleva en un tourbillon frénétique avant de se ruer à nouveau sur la pierre humide. — Bois, murmura le Lithophage. Bois encore. Demain, nous irons chercher de la pourpre plus fraîche. Il ramassa son maillet. Le premier coup résonna dans le silence de l'officina, sourd, lourd, comme le battement d'un cœur de pierre qui commence, enfin, à s'éveiller. Dans la pénombre, sous le linceul de mouches, l'Empereur sembla sourire.

La Sueur des Morts

Le ciel sur Rome n’était plus de l’éther, mais une plaque de plomb chauffée à blanc par les forges de Vulcain. En ce mois d’août, sous le règne de Domitien, la *Canicula* – l’étoile du Chien – ne se contentait pas de mordre ; elle dévorait. Dans les ruelles étouffantes de la Suburra, l’air s’était figé, épais comme une bouillie de pois, saturé par les effluves de garum rance, d’urine fermentée et de poussière de brique pilée. Les riches avaient fui vers les brises de Baïes ou les ombrages de Tibur, laissant la plèbe mariner dans une moiteur fétide. À l’officina de Lysias, située à l’ombre trompeuse du quartier de l’Argilète, la chaleur avait franchi les murs de travertin. Elle s’était glissée sous les tentures de cuir épais, imprégnant chaque grain de poussière de marbre d’une électricité poisseuse. Lysias ne dormait plus. Il n'était plus qu'une extension de son ciseau, une ombre parmi les ombres blanches. Son corps, une anatomie de tendons et de côtes saillantes, ne semblait tenir que par la volonté de l’esprit. Il observait, les yeux rougis par le manque de sommeil et la silice, les trois premières apothéoses de l’Empereur. C’est alors que le prodige — ou la malédiction — commença. Le premier signe fut un changement de couleur. Le marbre de Carrare, d’ordinaire d’une blancheur lunaire, vira au jaune cireux, celui d’un foie de supplicié. Puis, sous l’effet de la fournaise qui portait la température de l’atelier à celle d’un *sudatorium*, la pierre commença à exsuder. Ce n’était pas de l’eau. Ce n’était pas la simple condensation des jours d’orage. Sur le torse herculéen de la première statue, au niveau du plexus, une perle ambrée apparut. Elle hésita, puis roula lentement le long des muscles abdominaux, traçant un sillon visqueux. Puis une autre perla au creux de l’orbite de l’Empereur, comme une larme de bitume. Lysias s’approcha, son souffle sibilant dans sa gorge sèche. Il tendit un doigt tremblant. Il toucha la substance. Elle était huileuse, chaude d’une chaleur qui ne semblait pas provenir de l’air ambiant, mais du cœur même du bloc. Il porta son doigt à ses narines. L’odeur le frappa comme un coup de masse. C’était le parfum de l’Esquilin au mois de juin : la douceur écœurante de la putréfaction masquée par le musc, le relent métallique du sang qui a séché sous le soleil, et cette pointe d’ammoniaque qui pique la gorge. Ses mélanges impies — les graisses de cadavres, les infusions de moelles corrompues dont il avait abreuvé la pierre poreuse — étaient en train de rendre gorge sous l’assaut de la canicule. Le marbre vomissait la mort qu’il avait absorbée. — Tu es vivant, murmura-t-il, sa voix n’étant qu’un craquement de parchemin. Tu transpires ton immortalité. À l’extérieur, la rumeur de la ville s’était tue, écrasée par le soleil de midi. Mais devant l’entrée de l’atelier, un attroupement étrange commençait à se former. La pestilence s’était glissée sous la porte, serpentant parmi les étals de fruits gâtés du marché voisin. Les passants s’arrêtaient, saisis par une nausée soudaine. Une vendeuse de couronnes de fleurs, une vieille femme au visage labouré de rides, s’approcha de la tenture de Lysias. Elle cherchait un peu d'ombre. Elle inhala l'air qui s'échappait de la fente du rideau. Soudain, ses yeux se révulsèrent. Ses genoux lâchèrent. Elle s'effondra sur les pavés brûlants, ses fleurs se dispersant comme des taches de sang sur le basalte. — La colère des dieux… hoqueta-t-elle dans son délire. Les tombes s’ouvrent… l'Empereur nous dévore… Un légionnaire de la garde prétorienne, en permission, s’arrêta pour l’aider. En s'approchant de l'officina, il fut pris d'un vertige si violent qu'il dut s'appuyer contre le mur. Il crut voir, à travers la trame épaisse du cuir, les statues bouger. Dans la pénombre de l'atelier, les reflets de la sueur visqueuse sur le marbre donnaient à la pierre une texture de chair huileuse, palpitante. Il lui sembla entendre non pas le bruit du marteau, mais un bourdonnement de millions de mouches, un chant de ruche infernale s’élevant de la pierre. — Par Janus, jura-t-il en se signant, l’air est empoisonné ici. Il s’éloigna en trébuchant, pris d’une vision fugitive : le visage de Domitien, multiplié à l’infini, dont la peau de pierre se détachait par lambeaux pour révéler des muscles à vif, gorgés de cette humeur noire. À l'intérieur, Lysias ne voyait pas la terreur qu'il semait. Il était à genoux devant la deuxième statue, celle de Domitien en Jupiter tonnant. Le liquide coulait maintenant en ruisselets sombres, s'accumulant dans les replis de la toge sculptée. Des mouches bleues, énormes, entraient par les interstices du toit et venaient se coller par grappes sur les zones humides. Elles ne s’envolaient pas. Elles s’enivraient de la pierre, les ailes frémissantes, avant de mourir sur place, engluées dans la sanie. Lysias prit une éponge, mais au lieu de nettoyer, il étala le liquide. Il voulait que chaque pouce de la statue soit imprégné de cette onction macabre. — Ils disent que tu es un dieu, César, grimaça-t-il. Les dieux ne saignent pas, ils ont l'ichor. Mais toi… toi tu as le sang de Rome dans les pores. Le sang des fosses, le sang des oubliés. C’est cela qui te rendra éternel. Le marbre est froid, mais la mort est chaude. Soudain, un coup violent retentit contre le montant de la porte. Le rideau fut écarté brutalement par une canne à pomme d'ivoire. Marcus Livius Drusus entra, ou plutôt fit irruption. Le sénateur était livide. Sa tunique de soie pourpre était trempée de sueur, collant à son embonpoint. Il tenait un mouchoir imbibé de vinaigre contre son nez. — Par tous les démons du Tartare, Lysias ! Qu'est-ce que c'est que cette infection ? On s'évanouit dans la rue ! L'Édile envoie ses vigiles, ils croient qu'il y a un charnier sous tes dalles ! Drusus s'arrêta net. Ses yeux se fixèrent sur les statues. Sous la lumière crue qui entrait par l’ouverture, les trois Domitien semblaient luire d'une aura maléfique. La sueur noire qui les recouvrait captait la lumière, créant des contrastes d'une violence insupportable. Les statues ne semblaient plus être faites de pierre, mais d'une matière intermédiaire, quelque chose qui avait cessé d'être minéral sans être tout à fait organique. — Regardez, seigneur, murmura Lysias sans se retourner. Elles s'éveillent. La chaleur a brisé leur sommeil de pierre. Drusus recula d'un pas, sa canne tremblant dans sa main grasse. — Elles… elles transpirent, Lysias. C’est impossible. C’est un prodige de mauvais augure. Si l’Empereur apprend que ses images suintent la charogne… il nous fera crucifier le long de la Via Appia. — Non, seigneur. Regardez mieux. Lysias saisit une lampe à huile et l'approcha du visage de la troisième statue. Dans la lumière vacillante, les gouttes de liquide visqueux agirent comme des loupes. Sous la surface du marbre, par transparence, on aurait dit que des veines bleutées apparaissaient, un réseau complexe de vaisseaux irriguant la pierre. C’était une illusion d’optique due aux minéraux et aux fluides infiltrés, mais l’effet était terrifiant. Drusus sentit son estomac se nouer. Il crut voir la poitrine de la statue se soulever imperceptiblement. Un spasme de dégoût et de fascination le cloua sur place. — On dirait… on dirait qu'elles souffrent, souffla le sénateur. — C’est le prix de la vie, répondit Lysias d’une voix monocorde. La pierre est une prison. Je ne fais que les aider à s'en extraire. Le marbre pur est un mensonge des Grecs. La vérité est dans la lymphe. Touchez, seigneur. Touchez la joue de votre maître. — Ne sois pas fou ! s’écria Drusus en reculant encore. À cet instant, un cri monta de la rue, suivi d'un fracas de poteries brisées. La foule, chauffée à blanc par la canicule et l'odeur de mort, commençait à s'agiter. Une rumeur circulait : le Lithophage pratiquait la nécromancie. On disait que les statues mangeaient l'air de la ville, qu'elles aspiraient la vitalité des vivants pour alimenter leur propre croissance de pierre. Un premier caillou vola à travers l'ouverture, ricochant sur l'épaule de marbre de Jupiter-Domitien. Une trace blanchâtre apparut sur la pierre huileuse, comme une cicatrice sur une peau humaine. Lysias se précipita, protégeant l'œuvre de son corps, ses bras décharnés entourant les jambes de la statue. — Arrière ! hurla-t-il vers la rue. Vous ne comprenez pas ! Elle a soif ! Elle commence seulement à avoir soif ! Drusus, paniqué, comprit que la situation lui échappait. L’odeur, la chaleur, cette sueur indicible qui coulait des visages impériaux… tout cela ne relevait plus de l’art, mais d’une pathologie sacrilège. — Nettoie-moi ça, Lysias ! ordonna-t-il, la voix étranglée par la peur. Nettoie-les avant que la garde n'enfonce la porte ! Utilise du sable, de l'eau de javel, tout ce que tu voudras ! Mais fais cesser ce suintement ! Le sénateur s'enfuit, manquant de trébucher sur le corps de la marchande de fleurs que des voisins tentaient de ranimer. Lysias resta seul dans la pénombre bourdonnante. Il prit un linge propre, s'approcha de la première statue, mais ses mains refusèrent d'obéir. Il ne pouvait pas essuyer cette sueur. C’était le baptême de son œuvre. Il se colla contre le marbre moite. L'odeur de décomposition l'enveloppa comme un linceul. Il ferma les yeux et pressa sa joue contre celle, huileuse et brûlante, de l'Empereur. — Ils ne savent pas, César, murmura-t-il dans l'obscurité. Ils croient que c'est la mort qui sort de toi. Ils ne comprennent pas que c'est la seule façon pour toi d'entrer en eux. Une mouche se posa sur sa propre lèvre, mais il ne la chassa pas. Il savoura le goût ferreux du liquide qui coulait de la statue sur son propre visage. À cet instant, dans la chaleur démentielle de Rome, il n'y avait plus de distinction entre le sculpteur et la pierre. Tous deux suaient la même angoisse, la même corruption, la même monstrueuse promesse d'éternité. Dehors, le ciel tourna au violet, annonçant un orage qui ne viendrait pas, laissant la ville étouffer dans le parfum de sa propre fin. Les statues, parées de leur manteau de sanies, semblaient maintenant sourire dans le noir, attendant que la nuit leur apporte une nourriture plus substantielle que la simple chaleur du jour. Car Lysias le savait : le marbre avait goûté au sang des morts, il allait bientôt exiger celui des vivants.

Le Piège de l'Édile

L’aurore ne se leva pas sur Rome ; elle s’extirpa péniblement des miasmes du Tibre, une traînée de soufre et d’or sale qui vint lécher les toits de tuiles de l’Esquilin. Dans l’officina de Lysias, l’air n’était plus une substance gazeuse, mais un limon épais, saturé par l’exhalaison des douze apothéoses. Le marbre, saturé de graisses humaines et de sucs putrides, ne se contentait plus d’imiter la vie : il l’expulsait par tous ses pores. Une rosée visqueuse perlait sur le torse de Domitien-Jupiter, glissant dans les replis de la musculature polie avec une lenteur obscène. Lysias, les yeux injectés de sang, les poumons brûlés par la poussière de silice et l’ammoniaque des chairs décomposées, contemplait son œuvre. Il n’entendait plus le tumulte de la Suburra qui s’éveillait, ce fracas de charrettes et de cris de vendeurs de pois chiches. Il n’entendait que le bourdonnement. Un dôme de mouches à viande, bleues et métalliques, tourbillonnait au-dessus du bloc central, une couronne vivante pour un dieu de pierre corrompu. La porte de bois lourd gémit. Ce n'était pas le pas gras du sénateur Drusus, mais un frôlement de soie contre la pierre. Elpinice entra. Elle portait une stola d'un bleu de Tyr si profond qu'il paraissait noir dans la pénombre. Elle ne recula pas. Elle ne porta pas de mouchoir à son nez. Elle huma l'air, ses narines palpitant comme celles d'une bête de proie devant un charnier. — Tu as dépassé la mesure, Grec, murmura-t-elle, sa voix glissant comme de l'huile sur de l'eau. L'édile a reçu trois plaintes hier soir. On murmure que le Styx remonte par tes égouts. On dit que les morts ne dorment plus sous ton toit. Lysias tourna vers elle un visage de spectre. Ses mains, incrustées de noir jusque sous les ongles, tremblaient. — Ils sentent l'éternité, Elpinice. Le marbre est une gueule béante ; il fallait bien le nourrir pour qu'il cesse de hurler. — Le marbre se taira quand tu seras en croix, répliqua-t-elle sans émotion. Quintus Arrius est à la porte du quartier avec ses licteurs. Il ne vient pas pour admirer le drapé d'une toge. Il vient pour la puanteur. Elle fit un geste sec. Derrière elle, deux esclaves nubiens portèrent de lourds coffrets d'ébène et des braseros de bronze. Elpinice s'approcha de la statue de l'Empereur. Elle tendit une main fine, effleura la pierre moite d'ichor, et un sourire cruel étira ses lèvres peintes au cinabre. — Ton art est une insulte aux dieux, Lysias. C’est pour cela qu’il doit survivre. Elle ouvrit le premier coffret. Une odeur de jungle et de temple ancien s'en échappa, heurtant de plein fouet le relent de cadavre. C’était du galbanum pur, de la myrrhe larmoyante et des écorces de cannelier de l'Indus. — Pousse les charbons, ordonna-t-elle. Le sculpteur obéit mécaniquement. Les braises s'animèrent sous le souffle du soufflet. Elpinice commença son œuvre de camouflage. Elle ne se contenta pas de brûler l'encens ; elle maniait les essences comme Lysias maniait le ciseau. Elle versa un flacon d'huile de nard directement sur le marbre souillé. Le mélange du parfum sacré et de la graisse rance créa une réaction chimique presque visible, une vapeur rousse qui s'éleva en volutes lourdes, s'accrochant aux murs de briques. — Plus de costus ! lança-t-elle. Il faut que l'air devienne si lourd qu'il étouffe leur odorat avant qu'ils ne puissent identifier la charogne. Soudain, le martèlement des caligae résonna sur le pavé de la rue étroite. Un coup violent fut porté contre le battant. — Au nom de l'Édile Curule, ouvrez ! Lysias resta pétrifié, un bloc de ponce à la main. Elpinice, elle, continuait de verser des poudres sur les braseros. La pièce se remplissait d'une brume opiacée, si dense que les statues semblaient flotter dans un nuage de gloire divine. Elle fit un signe aux esclaves de se retirer dans l'ombre et se tourna vers la porte, lissant sa tunique. — Ouvre, sculpteur. Et tâche de ressembler à un homme possédé par les Muses, pas par les larves. Le verrou grinça. La porte vola en éclats sous la poussée d'un licteur. Quintus Arrius entra, le visage sévère, sa toge praetexta impeccablement drapée. Derrière lui, le sénateur Drusus tentait de masquer son anxiété sous un air de morgue aristocratique, mais la sueur qui perlait sur son front trahissait sa terreur. L'édile s'arrêta net. L'assaut olfactif fut brutal. Ce n'était pas la puanteur qu'il attendait, mais une déflagration de parfums si violents qu'ils en devenaient douloureux. L'encens piquait les yeux, s'insinuait dans la gorge, provoquait une ivresse immédiate. — Par Janus, s’exclama Arrius en portant une main à son front. Qu'est-ce que c'est que cette sorcellerie ? — C’est l’art, noble Édile, répondit Elpinice d’une voix de velours, s’avançant dans la fumée comme une apparition. Le maître Lysias travaille sur l’Apothéose finale. Il utilise des onguents sacrés venus d’Égypte pour consacrer la pierre avant l’inauguration. Est-ce là un crime à Rome ? Arrius cligna des yeux, déstabilisé. Ses licteurs, derrière lui, échangeaient des regards perplexes, l'un d'eux réprimant une quinte de toux. L'édile s'avança vers le groupe de statues. Le silence dans l'atelier était total, seulement rompu par le crépitement des braseros. — On m'a rapporté des odeurs de mort, dit Arrius, sa voix retrouvant sa rudesse de magistrat. Des voisins jurent que des rats de la taille de chiens sortent de tes soupiraux. On parle de disparitions, Lysias. Le sculpteur ne répondit pas. Il regardait fixement une mouche qui, malgré la fumée, s'était posée sur le pli de la toge de marbre de Domitien. Elle s'abreuvait de l'huile de nard mêlée au sang sec. — Les ignorants confondent souvent le sacré et le profane, intervint Drusus, reprenant de l'assurance. La décomposition des anciens pigments et les huiles de consécration peuvent troubler les nez non exercés des plébéiens de la Suburra. Regardez ce travail, Arrius ! Avez-vous déjà vu une telle... vérité dans le grain ? L'édile s'approcha de la statue centrale. Il leva la main pour toucher le marbre. Lysias retint son souffle. Si Arrius posait la main sur la pierre, il sentirait la chaleur anormale, cette fièvre que le marbre avait absorbée des corps frais enterrés dessous. Il sentirait la texture huileuse, organique, qui n'avait rien de minéral. La main d'Arrius s'arrêta à quelques millimètres de la joue de l'Empereur. La fumée d'encens tourbillonnait autour de ses doigts. À cet instant, une goutte de liquide sombre, poussée par la chaleur des braseros, perla du canal lacrymal de la statue. Elle coula lentement, une larme de bitume et de sanies. — Elle pleure ? murmura l'édile, fasciné malgré lui. — C’est la sueur de l’effort divin, trancha Elpinice. L’Empereur devient dieu sous vos yeux. Ne touchez pas, la protection n’est pas encore sèche. Vous risqueriez de souiller l’éternité. Arrius retira sa main, comme brûlé. L'atmosphère de la pièce devenait insupportable. Le mélange de l'encens suffocant et de la chaleur générée par les braseros créait une distorsion optique. Les statues semblaient osciller, leurs membres de pierre paraissaient se détendre. L'édile, pris d'un vertige, recula d'un pas. — Fouillez le fond de la boutique, ordonna-t-il toutefois à ses hommes, sa conscience professionnelle luttant contre la nausée naissante. Les licteurs s'exécutèrent, déplaçant des blocs de pierre brute, renversant des seaux d'eau croupie. Ils passèrent près des trappes dissimulées sous des monceaux de copeaux de marbre, là où Lysias stockait les restes inavouables de ses modèles d'un soir. Elpinice garda les yeux fixés sur le chef des gardes, son regard un mélange de défi et de mépris. — Rien, Seigneur Arrius, cria un soldat depuis le fond de la pièce. Juste de la poussière et des outils. Mais l'air est... on ne peut plus respirer ici. Arrius porta sa main à sa gorge. Ses yeux pleuraient. Le parfum d'Elpinice était une arme ; il saturait les récepteurs sensoriels, créant une sorte d'anesthésie olfactive. On ne sentait plus rien, ni le bon, ni le mauvais. Le cerveau, agressé, ordonnait la fuite. — Sortons, finit par lâcher l'édile. Drusus, si cette... cette officine continue de troubler le repos du quartier, je ferai sceller les portes, apothéose ou non. Lysias, ton talent est grand, mais il pue la folie. Il fit volte-face et quitta la pièce, suivi de ses hommes qui s'empressèrent de retrouver l'air libre, même celui, vicié, de la rue. Drusus resta un instant de plus, fixant Lysias avec une haine mêlée de respect. — Nettoie ce bordel, esclave. Et que ces statues soient prêtes pour les Ides. Si une seule mouche se pose sur César devant le peuple, c'est ta tête qui servira de modèle pour la prochaine stèle. Il sortit à son tour. Lysias s'effondra sur ses genoux. Le silence revint, seulement troublé par le sifflement des braseros qui mouraient. La fumée commença à se dissiper, révélant les statues dans leur nudité monstrueuse. Le parfum d'Elpinice s'évaporait déjà, laissant resurgir la réalité : l'odeur de la viande qui tourne, plus forte, plus agressive qu'avant, comme si le marbre avait été insulté par l'encens. Elpinice s'approcha du sculpteur. Elle posa sa main sur son épaule décharnée. Ses doigts étaient froids. — Ils reviendront, Lysias. L’encens ne trompe que les vivants. La pierre, elle, a maintenant une faim que les essences de l'Indus ne peuvent combler. Elle désigna la larme sombre qui avait coulé sur la joue de la statue. Elle n'était pas sèche. Elle semblait avoir été absorbée par le marbre, laissant une trace indélébile, une veine sombre là où le visage était auparavant immaculé. — Tu leur as donné le sang des morts, reprit-elle. Mais regarde-les. Elles ont soif. Le marbre ne veut plus de cette corruption froide. Il veut la pulsation. Il veut le cri. Lysias leva les yeux vers elle. Dans l'ombre portée par la statue de l'Empereur, Elpinice ne ressemblait plus à une femme, mais à une Parque. — Que veux-tu de moi ? balbutia-t-il. Elle se pencha, son souffle parfumé à la cannelle effleurant l'oreille du sculpteur. — Le prochain prétorien qui disparaîtra ne devra pas arriver ici déjà mort, Lysias. Tu veux que tes statues vivent ? Tu veux qu'elles respirent ? Alors cesse de fouiller les fosses de l'Esquilin. Invite la vie à s'unir au marbre. Le sang chaud ne laisse pas d'odeur de charogne, il laisse une âme. Elle se redressa, réajusta sa stola et se dirigea vers la sortie. Sur le seuil, elle s'arrêta sans se retourner. — Je t'enverrai le prochain "modèle". Un jeune garde qui a trop de dettes de jeu et pas assez de famille. Assure-toi que le marbre boive tout. Elle disparut dans la lumière crue du matin. Lysias resta seul dans l'obscurité bourdonnante. Il s'approcha de la statue de Domitien. Il passa sa main sur le marbre. Il n'était plus moite. Il était sec. Aride. Comme une gorge qui brûle. Le lithophage comprit alors que le piège de l'Édile n'était rien comparé à celui qu'il venait de refermer sur lui-même. Il ramassa son ciseau. Dans le silence de l'atelier, le marbre sembla émettre un craquement imperceptible, le son d'une pierre qui s'étire, ou d'une mâchoire qui s'ouvre. Dehors, Rome continuait de hurler, ignorant que dans ses entrailles, la pierre avait appris à saigner.

La Matière Chaude

La pénombre de l’atelier n’était plus peuplée de dieux, mais de mendiants de pierre. Sous la lueur vacillante des lampes à huile, dont la mèche charbonneuse exhalait une odeur de graisse de friture rance, Lysias contemplait le désastre. La statue de Domitien, qu’il avait frottée trois nuits durant avec l’ichor noirâtre tiré d’un légionnaire mort de la peste dans les bas-fonds de la Subure, perdait sa superbe. Le marbre, cette gueule avide, avait digéré la charogne. Le rouge profond, ce pourpre de nécrose qui donnait au genou de l’Empereur une souplesse de chair, virait désormais au gris ferreux, une teinte de cendre et d’oubli. Le marbre était sec. Aride comme le sable du désert de Libye. Lysias toussa, une quinte déchirante qui ramena dans sa gorge le goût de la silice et du sang métallique. Il caressa le flanc de l’idole. La pierre était froide, d'un froid minéral, absolu, qui niait la vie. L’hérésie de l’Esquilin ne suffisait plus. Les fluides de la morgue, les graisses figées des *puticuli*, n’étaient que des fards éphémères qui s’évaporaient dès que les pores du Pentélique se refermaient. — Tu as soif, murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un sifflement dans l’immensité voûtée de l’officina. Tu ne veux plus de la lie. Tu veux le moût. Il se tourna vers l’entrée. Le rideau de cuir épais, lourd de la poussière des rues, s’écarta. Un éclat de lumière crue, celle de Rome à son zénith, trancha l’obscurité comme un glaive. Un homme entra. Il portait la cuirasse de cuir bouilli et le manteau court des prétoriens de second rang. Sa jeunesse se lisait dans l'arrogance de sa nuque et dans la propreté de ses *caligae* qui n'avaient pas encore connu la boue des campagnes de Germanie. — C'est toi le Grec ? demanda le soldat. Celui que le sénateur Drusus protège ? Lysias ne répondit pas immédiatement. Il détaillait le visiteur avec une précision de prédateur. Il voyait la veine jugulaire battre sous la peau fine, à l'endroit exact où le muscle sterno-cléido-mastoïdien se dessinait avec une vigueur insolente. Il voyait le rose des joues, cette circulation périphérique que nulle poussière de marbre n'avait encore ternie. C’était Valerius. Le "modèle" promis par Elpinice. Un homme dont la seule valeur résidait dans le fait que personne ne compterait ses pas s'il ne rentrait pas à la caserne. — Je suis Lysias, répondit enfin le sculpteur. Approche, Valerius. Entre dans l’ombre. Le soleil gâte la vue et rend les muscles flasques. Le soldat ricana, une main sur le pommeau de son *gladius*, mais ses yeux trahissaient une inquiétude sourde. L’odeur de l’atelier était inhabituelle. Ce n’était pas seulement le parfum sec de la pierre taillée ou l’âcreté du vinaigre utilisé pour polir ; il y avait une note de fond, une douceur écœurante, comme celle d’une boucherie qu’on aurait tenté de masquer avec de l’encens de mauvaise qualité. — Le sénateur a dit que tu avais besoin d’un modèle pour l’Apothéose, dit Valerius en s’avançant. Il a dit que la solde serait double. Je ne savais pas que le métier consistait à rester planté dans une cave qui pue la mort. — La mort n'est qu'une étape de la statuaire, Valerius. Pour fixer l'immortalité sur le front de César, il faut comprendre comment la vie s'en échappe. Monte sur l’estrade. Débarrasse-toi de ta cuirasse. Le jeune homme hésita, puis, mû par la cupidité et cette insouciance propre à ceux qui se croient invulnérables, il défit les lanières de cuir. Le métal tinta sur le sol de terre battue. Il ôta sa tunique de lin. Dans la pénombre, sa peau semblait irradier une chaleur organique qui fit frissonner Lysias. C’était cela. La « matière chaude ». Ce fluide qui ne stagne pas, qui ne coagule pas dans la noirceur des fosses, mais qui pulse, chargé d’oxygène et de fureur. — Mets-toi dans la pose du Vainqueur, ordonna Lysias en saisissant son ciseau, non pour tailler, mais pour guider. Le bras droit levé vers le Capitole, le poids du corps sur la jambe gauche. Le buste légèrement torsadé. Valerius s’exécuta. Ses muscles se tendirent. Lysias s’approcha, si près qu’il sentait la buée du souffle du soldat sur son propre visage émacié. Il passa ses doigts calleux, blancs de poussière, sur le torse du jeune homme. — Sens-tu la pierre, Valerius ? Elle nous observe. Elle attend. — Elle est froide, ta pierre, grommela le garde, dont le malaise grandissait. Et tes mains sont comme de la glace. Dépêche-toi, Grec. Je n’ai pas l’intention de passer ma journée ici. Les dés m’attendent à la taverne de l’Écu de Mars. — La patience est la mère du chef-d'œuvre, chuchota Lysias. Regarde ce bloc de Carrare devant toi. Vois-tu cette veine bleue qui le traverse ? On dirait une artère, n'est-ce pas ? Mais elle est vide. Elle a besoin d'être nourrie. Lysias recula d'un pas, ses yeux brûlant d'une fièvre messianique. Il ne voyait plus un homme ; il voyait un réservoir. Un flacon de pigments vivants. Le sang des cadavres de l'Esquilin était comme de l'encre séchée, incapable de pénétrer l'âme du marbre. Pour que la pierre devienne chair, il fallait que la chair devienne pierre au moment précis où le cœur battait encore. Il saisit une petite fiole d'huile de lin, mais sa main gauche, cachée dans les plis de son exomis, se referma sur un maillet de plomb, lourd, silencieux. — Penche la tête en arrière, Valerius. Expire. Imagine que tu vois Jupiter descendre des nues. Le soldat obéit, offrant sa gorge au plafond noir de suie. C'était le moment. Lysias ne ressentit aucune haine, seulement une nécessité technique, une exigence de l'art qui dépassait les lois de Rome et des hommes. Le coup partit avec la précision du praticien. Le maillet frappa la base du crâne, un bruit sourd de bois vert qui se brise. Valerius s'effondra sans un cri, ses nerfs lâchant d'un coup, mais son cœur, ce muscle vigoureux de vingt ans, continuait de pomper avec une régularité de métronome. Le Lithophage se jeta sur lui. Il ne devait pas perdre une seconde. La "matière" devait rester chaude. Il traîna le corps inerte jusqu'au socle de la statue de Domitien. Il avait préparé un dispositif de rigoles de cire perdue, serpentant depuis le sommet de la tête de l'Empereur jusqu'aux pieds de marbre. Avec une main tremblante mais précise, Lysias saisit son scalpel d'obsidienne, une relique qu'il avait volée à un prêtre égyptien des années plus tôt. — Bois, César, hoqueta-t-il. Bois ce que la terre te refuse. L’incision fut nette. Sous la lame, la peau se divisa comme un fruit mûr. Le premier jet fut une révélation. Ce n'était pas le noir bitumineux des morts ; c'était un rouge vermillon, électrique, vibrant, une couleur que Lysias n'avait jamais vue sur sa palette. Il recueillit le liquide dans une coupe d'argent, puis, avec une dévotion terrifiante, il le versa sur le sommet du crâne de la statue. Ce qui se produisit alors défiait la raison. Le marbre, d'ordinaire si lent à absorber les substances, sembla aspirer le sang. On aurait dit que la pierre émettait un soupir, un bruissement de sables mouvants. Le liquide écarlate ne coulait pas simplement sur la surface ; il s'infiltrait par capillarité, suivant les veines naturelles de la roche, les colorant d'une nuance rosée, presque translucide. Lysias, les mains plongées dans la source chaude, massait le marbre pour aider la pénétration. Il frottait les joues de la statue avec le sang qui commençait à tiédir. — Regarde, Marcus Livius ! criait-il presque, s'adressant à son maître absent. Regarde comme il s'éveille ! Sous ses doigts, le miracle s'opérait. Le grain du marbre changeait. La surface, autrefois poreuse et crayeuse, devenait satinée, moite, avec cet éclat imperceptible de la peau humaine sous laquelle le sang circule. Les yeux de la statue de Domitien, autrefois des globes aveugles, semblaient maintenant avoir une profondeur, une intention. Les mouches, d'ordinaire si promptes à se jeter sur la charogne, tournaient autour de la pierre, hésitantes, comme trompées par l'illusion de la vie. Mais Valerius mourait. Le flux s'amenuisait. Le cœur du soldat ralentissait, et avec lui, la "vibration" de la statue semblait décroître. Lysias paniqua. Il pressa la blessure, tentant d'extraire les dernières gouttes de cette essence sacrée. — Non... pas encore... reste avec moi ! Il réalisa alors l'horrible vérité de son art. Le sang vivant apportait une splendeur que le sang mort ne pourrait jamais égaler, mais il était volatil. L'âme du soldat s'échappait, et avec elle, la lumière de la pierre. Il lui en faudrait plus. Toujours plus. Une ombre s'étira sur le sol. Lysias se figea, le visage éclaboussé de rouge, ses mains encore jointes sur la gorge du mourant. Marcus Livius Drusus se tenait sur le seuil, drapé dans sa toge de laine fine, une main sur son nez pressé par un mouchoir imbibé d'essence de rose. Le sénateur observa le corps convulsé de Valerius, puis ses yeux se portèrent sur la statue. Il resta muet. Le dégoût qui aurait dû l'assaillir fut balayé par une fascination indicible. Sous la lueur des lampes, le Domitien de marbre semblait respirer. Une sueur légère, un exsudat de sang et d'eau, perlait sur le torse sculpté. — Par les dieux des Enfers... souffla Drusus, s'avançant malgré l'odeur. Elle est vivante, Lysias. — Elle a faim, Seigneur, répondit le Grec d'une voix d'outre-tombe. La pierre a goûté à la chaleur. Elle ne se contentera plus du froid. Drusus s'approcha du marbre, tendant une main grasse pour le toucher. Au dernier moment, il recula, pris d'un vertige. La statue ne se contentait pas d'être belle ; elle dégageait une aura de terreur, une pression atmosphérique qui faisait bourdonner les oreilles. — L'Édile commence à poser des questions sur les gardes disparus, dit le sénateur, dont la voix tremblait légèrement. Si l'on trouve ce... ce gâchis, nous finirons tous deux aux bêtes. — Qu'ils viennent, ricana Lysias, ses yeux exorbités fixés sur le visage de pierre. Qu'ils viennent tous. Le marbre a besoin de douze apothéoses pour César. Et César réclame un empire de chair pour nourrir son éternité. Drusus regarda le sculpteur. Il vit la folie, pure et cristalline, briller dans ses pupilles. Mais il vit aussi le pouvoir. Si Domitien voyait cela... s'il sentait cette vie émaner de son propre simulacre, il ferait de Drusus l'homme le plus puissant de Rome. — Nettoie cet endroit, ordonna le sénateur en se détournant. Fais disparaître ce qui reste de ce garçon. Et Lysias... Il s'arrêta sur le seuil, la silhouette découpée par la lumière crue de l'atrium. — Il y a un autre messager qui doit m'apporter des rapports de l'Ostie demain soir. Un étranger. Personne ne le connaît. Assure-toi que la pierre soit... satisfaite. Drusus sortit. Lysias resta seul avec le cadavre refroidi de Valerius et l'Empereur de marbre. Le silence revint dans l'atelier, mais c'était un silence différent. Un silence qui épiait. Le Lithophage ramassa son ciseau ensanglanté. Il s'approcha de la statue et posa son oreille contre le poitrail de pierre. Il ferma les yeux. Loin, très loin sous la surface polie, dans les profondeurs cristallines du Carrare, il lui sembla entendre un battement de cœur. Unique. Sourd. Le premier battement d'un dieu né du meurtre. Lysias sourit, et dans l'obscurité, ses dents parurent aussi blanches, aussi dures et aussi impitoyables que le marbre lui-même. Rome pouvait bien brûler sous le soleil ; ici, dans les entrailles de la terre, une nouvelle race de monstres apprenait à respirer.

Le Crime du Génie

L’obscurité de l’officina n’était pas un vide, mais une matière épaisse, une poix saturée de poussière de silice et d’effluves de vinaigre rance. Dans ce boyau de pierre, situé aux lisières des Carinae, là où le luxe des domus commence à s’effriter contre la puanteur des quartiers populaires, l’air ne circulait plus. Il stagnait, chargé du souvenir des corps que Lysias avait traînés ici, des lambeaux de chair qu'il avait frottés contre le grain réticent du Carrare. Une unique *lucerna* de terre cuite, posée sur un tréteau de cèdre, jetait une lueur vacillante, un jaune de bile qui faisait danser les ombres des douze colosses. Ils entouraient Lysias comme un conseil de spectres. Onze empereurs de pierre, onze apothéoses de Domitien, chacune capturant une nuance différente de la terreur impériale : la Colère, la Justice, l’Omniscience... et maintenant, la douzième. La dernière. Celle qui devait clore le cycle et, selon la démence lucide du sculpteur, arracher le marbre à sa condition minérale. Lysias caressait le flanc de la douzième statue. Le bloc était encore brut par endroits, mais le torse émergeait déjà, d'une perfection obscène. Les muscles du grand dentelé étaient si précisément rendus qu'on s’attendait à les voir tressaillir sous l'effort d'une respiration invisible. Un bruit de pas, feutré par la poussière, résonna dans le corridor d'accès. Un froissement de lin, le cliquetis métallique d'un *stilus* contre un encrier de bronze pendu à une ceinture. C'était Flavius, le secrétaire de Drusus. Un homme de chiffres et de parchemins, aux doigts tachés d’encre et au regard fuyant de rat de bibliothèque. Il entra dans l’atelier, sa main protégeant la flamme de sa propre lampe. Il s'arrêta, son nez se plissant sous l'odeur. Ce n'était plus seulement l'odeur du marbre mouillé ; c'était un relent d'abattoir mal lavé, une pointe de putréfaction sucrée que le froid des sous-sols ne parvenait plus à masquer. — Lysias ? chuchota Flavius. Le sénateur m’envoie. Il veut savoir si le douzième simulacre est... Sa voix s'éteignit. Sa lampe éclaira un coin de l’atelier que Lysias n'avait pas eu le temps de nettoyer. Une traînée sombre, presque noire, maculait le sol de terre battue. Elle menait vers un renfoncement derrière le bloc central. — Par les dieux, qu’est-ce que c’est que cette infection ? grimaça le secrétaire. On dirait qu’une bête a crevé ici. Lysias ne se retourna pas. Ses mains, incrustées de poussière blanche jusque dans les rides de ses articulations, continuaient de polir l'épaule de la statue avec une peau de requin. — La pierre a faim, Flavius, répondit le Grec d'une voix qui semblait sortir de la roche elle-même, une voix de gravier et de soufre. Le Carrare est une éponge. Si tu ne le nourris pas, il reste blanc. Mort. Comme le visage d’un poète sans sang. Flavius fit un pas de côté, contournant le bloc. Il vit alors le corps de Valerius, le premier messager, à moitié dissimulé sous une bâche de cuir. Ou plutôt, ce qu'il en restait : un tronc exsangue, dont la peau avait la couleur du parchemin mouillé, ouvert avec une précision chirurgicale pour exposer les fascias et les tendons. Le secrétaire lâcha sa lampe. Elle se brisa au sol, l'huile s'enflammant un instant avant de s'étouffer dans la poussière. — Tu... tu as tué un homme de la maison ? bégaya-t-il, reculant vers la sortie. Drusus... Drusus doit savoir... — Drusus sait, Flavius. Drusus est le grand prêtre de ce temple. Il fournit le bétail. Lysias se tourna enfin. Ses yeux, brûlés par l'éclat du marbre sous le soleil et par l'obscurité des caves, brillaient d'une fièvre d'ictère. Dans sa main droite, il tenait une gouge à déborder, longue et effilée, dont la pointe de fer trempé luisait comme une dent de loup. Flavius tenta de crier, mais l'air se coinça dans sa gorge. Il trébucha sur un tas de copeaux de marbre, ces éclats tranchants comme des rasoirs qui jonchaient le sol. Lysias fut sur lui avant qu'il ne puisse se redresser. Le sculpteur n'avait pas la force d'un gladiateur, mais il possédait la précision de celui qui connaît chaque insertion musculaire, chaque vulnérabilité de la machine humaine. Il saisit Flavius par la nuque, ses doigts s'enfonçant dans les muscles trapèzes avec une force insoupçonnée, et le traîna vers le douzième bloc. — Non ! Pitié ! Je ne dirai rien ! — Ne sois pas si humble, Flavius, murmura Lysias à son oreille, son souffle sentant la pierre ponce et la faim. Tu vas devenir un dieu. Tu vas donner à César ce que personne d'autre ne peut lui offrir : le battement de la vie éternelle. D'un geste vif, Lysias renversa le secrétaire sur le dos, directement contre le flanc encore poreux de la statue. Le marbre, fraîchement taillé à la pointe, présentait une surface rugueuse, avide d'humidité. Le Lithophage ne frappa pas au cœur tout de suite. Il chercha l'artère fémorale, là où le sang jaillit avec la régularité d'une horloge d'eau. La gouge s'enfonça. Flavius poussa un gémissement étranglé, un son de flûte brisée. Le premier jet de sang, chaud et écarlate, frappa le socle de la statue. Lysias ne perdit pas une goutte. Avec une éponge saturée d'alun, il dirigea le flux vers les veines sculptées du bras de l'empereur. — Regarde, Flavius. Regarde comme il boit. Le prodige se produisit. Sous l'effet de la capillarité, le marbre blanc aspira le liquide vital. La pierre ne se contenta pas de se tacher ; elle sembla s'imprégner de la couleur de l'intérieur. Le bras de la statue prit une teinte rosée, une carnation d'une vérité effrayante. On ne voyait plus de la pierre peinte, mais de la chair pétrifiée. Flavius s'agitait, ses membres s'agitant dans les spasmes de l'agonie, mais chaque mouvement ne faisait qu'accélérer le transfert. Lysias, agenouillé dans la mare pourpre, appliquait maintenant ses mains nues sur le visage de la statue, étalant le sang encore fumant sur les joues de marbre, le faisant pénétrer dans les pores à grands coups de paume. — Le cœur, Flavius... Donne-moi le cœur... Le secrétaire ouvrit les yeux une dernière fois. Ses pupilles se rétractaient, cédant la place au voile blanc de la fin. Lysias posa sa main sur le thorax de l'homme. Il sentit le muscle cardiaque s'affoler, tel un oiseau captif frappant contre une cage de côtes. Le sculpteur empoigna son maillet de bois et un ciseau large. D'un coup sec, il ouvrit la poitrine du secrétaire, juste assez pour exposer le péricarde. Puis, dans un geste d'une démence sacrée, il plaqua le dos de la statue — une zone encore plane et non finie — contre l'ouverture béante. L'instant fut suspendu. Le marbre était froid, d'un froid absolu, celui des entrailles de la terre. La chair était brûlante, consumée par la dernière fièvre. Le contraste créa une sorte de succion physique. Lysias, les yeux révulsés, plaqua son oreille contre le poitrail de marbre de l'Empereur. *Boum.* Un choc sourd traversa la pierre. Ce n'était pas un écho. C'était une vibration. *Boum-boum.* Le cœur de Flavius, dans un ultime sursaut de survie, transmettait son rythme à la structure cristalline du Carrare. Les ondes de choc voyageaient à travers les molécules de carbonate de calcium, s'amplifiant, résonnant dans toute la masse du colosse. La statue vibrait. Elle pulsait sous les doigts de Lysias comme si elle s'éveillait d'un sommeil de plusieurs éons. Le sculpteur poussa un cri de triomphe extatique. Il sentait sous sa joue la chaleur du sang infiltré qui commençait à irradier à travers la surface polie. L'odeur de la mort s'était muée en quelque chose d'autre : une odeur d'ozone, de foudre et d'autel sacrificiel. Flavius s'immobilisa. Son dernier souffle s'échappa dans un sifflement lamentable. Mais dans le marbre, le battement continua un instant de plus, une seconde éternelle où la pierre fut vivante. Lysias se recula, titubant. Il était couvert de rouge, une silhouette de cauchemar dans la lumière vacillante de la *lucerna*. Il regarda la douzième statue. Domitien était là. Il n'était plus un bloc de pierre taillé à l'effigie d'un tyran. Il était une présence. Les yeux de marbre, que Lysias n'avait pas encore creusés pour les pupilles, semblaient pourtant fixer le sculpteur avec une intelligence prédatrice. La statue transpirait. Une fine rosée de sérum et d'eau s'échappait des pores du Carrare, créant une buée sur la poitrine du dieu. — Tu es né, murmura Lysias, tombant à genoux. Il ramassa un morceau de linge pour essuyer le surplus de sang sur le visage de l'œuvre, mais il s'arrêta. Sur la joue de la statue, une larme rouge coulait lentement, traçant un sillon sombre dans le grain blanc. La pierre ne se contentait plus de recevoir. Elle commençait à rejeter ce qui n'était pas assez pur. Soudain, le silence de l'atelier fut rompu par un bruit de mouches. Elles arrivaient par dizaines, attirées par la promesse de la chair fraîche et de la pierre saturée. Elles se posaient sur les lèvres de marbre de l'Empereur, leurs ailes vibrant d'un bourdonnement métallique qui emplissait la pièce. Lysias regarda ses mains. Elles tremblaient. La poussière de marbre s'était mélangée au sang de Flavius pour former une croûte grise, une sorte de ciment qui scellait sa propre peau. Il comprit alors que le processus était irréversible. La douzième statue ne se contenterait pas de deux messagers. Elle avait goûté à la vibration du cœur, à la chaleur du flux. Il se tourna vers l'entrée du corridor. Là-bas, au-dessus, Rome continuait de bruire, de comploter et de s'enivrer. Il entendit, ou crut entendre, le pas lourd d'une patrouille de prétoriens dans la rue de la Subure. Le Lithophage sourit, une expression de paix terrifiante sur son visage décharné. Il ramassa son ciseau. Il restait les détails du visage à finir. Il devait sculpter l'expression de César au moment où il verrait son propre reflet dans l'éternité. Et pour cela, Lysias savait qu'il n'aurait plus besoin de messagers. Il lui restait son propre sang, ses propres tendons, et ce dernier battement de cœur qui, bientôt, se confondrait avec celui de la pierre. Le chapitre s'acheva sur le son régulier, hypnotique, du maillet frappant le ciseau. *Toc. Toc. Toc.* Chaque coup semblait répondre au battement fantôme qui résonnait encore dans les entrailles du colosse, tandis que dans l'ombre, les onze autres empereurs semblaient lentement tourner leurs têtes de pierre vers leur nouveau frère, le seul qui avait appris à saigner.

L'Apothéose Maudite

L’aube sur la Subure ne se levait pas ; elle s’extirpait péniblement de l’humidité fétide des cloaques, une vapeur jaunâtre qui léchait les soubassements de tufa avant de s’effilocher contre les parois des insulae surpeuplées. Ce matin-là, le silence de Rome n’était pas celui du repos, mais celui d’une apnée collective. Dans l’officina de la ruelle des Libraires, le battement du maillet s’était tu, remplacé par le grincement strident des poulies et le souffle court de trente esclaves syriens, les muscles bandés jusqu’à la rupture. Douze masses oblongues, emmaillotées dans des linges de lin brut imprégnés de cire, attendaient sur des socles de chêne. Elles ressemblaient à des chrysalides monstrueuses, prêtes à libérer des divinités rachitiques. Lysias se tenait dans l’ombre du péristyle, une silhouette si décharnée qu’elle semblait sculptée dans le même rebut que ses œuvres. Ses yeux, brûlés par l’éclat blanc de la poussière de Carrare et les veilles sans lampe, ne cillaient plus. Sous ses ongles, la croûte n’était plus seulement faite de sang et de pierre ; c’était un sédiment noir, une géologie de la douleur. Il regardait les plaustra — ces lourds chariots de transport — s’aligner dans la rue étroite. Les bœufs, d'ordinaire dociles, renâclaient, les naseaux écumants, reculant devant l’odeur qui émanait des ballots de lin. Ce n’était pas l’odeur franche d’un charnier. C’était quelque chose de plus subtil, de plus insidieux : une senteur de fer froid, de graisse rance mêlée à l’amertume de l’asphalte, le parfum d’une éternité qui aurait mal tourné. — Par les mânes de mes pères, Lysias, tu vas nous faire arrêter avant même que nous n’atteignions le vélabre ! Marcus Livius Drusus fit son entrée, une main pressée contre son nez avec un mouchoir de soie pourpre imbibé d’essence de nard. Le sénateur semblait avoir vieilli de dix ans en une lune. Sa tunique de soie, jadis éclatante, était tachée de sueur grasse au niveau du cou. Ses yeux couraient fébrilement des statues au sculpteur. — Cette odeur… murmura-t-il, sa voix s’étranglant dans un haut-le-cœur. On dirait que la nappe phréatique de l’Esquilin s’est vidée dans ton atelier. Qu’as-tu fait à ce marbre ? Lysias ne se tourna pas. Sa voix sortit de sa poitrine comme un frottement de grès. — Le marbre est une éponge, Marcus. Il boit ce qu’on lui donne. Si tu veux que César soit immortel, il doit d’abord avoir été vivant. Et la vie, la vraie, finit toujours par puer le sel et le fiel. — Tais-toi, fou ! siffla le sénateur en jetant un regard inquiet vers les gardes prétoriens qui attendaient à l’entrée. Ils chargeront la douzième à la fin. Elle est… terminée ? Le Lithophage tourna lentement la tête. Un sourire asymétrique, une balafre de dédain, fendit son visage gris. — Elle est parfaite. Elle n’attend plus que la lumière du Palatin pour s’éveiller. Mais attention, sénateur… Le soleil de Domitien est brûlant. Ce qui a été scellé dans le froid de l’ombre pourrait chercher à s’évaporer. Le chargement commença. Ce fut une symphonie de bois qui craque et de jurons étouffés. Chaque fois qu’une statue était hissée sur un chariot, un nuage de mouches bleues, nées on ne sait où dans la moiteur de l’aube, s’abattait sur les linges de lin. Les esclaves, les mains glissantes de cette sueur huileuse que les statues semblaient exsuder, manquaient à chaque instant de lâcher prise. Lorsque le douzième bloc — le plus lourd, celui qui contenait non seulement le marbre mais le sacrifice final de Lysias — fut déposé sur l’essieu renforcé, le chariot gémit comme un condamné à la roue. Le convoi s'ébranla. Rome commençait à bourdonner. Aux fenêtres des insulae, des visages terreux apparaissaient. Les marchands de galettes, les porteurs d’eau, les filles de joie de la Subure s’arrêtaient, le regard fixe. Partout où les douze chars passaient, le silence se propageait comme une onde de choc. Les chiens hurlaient à la mort, les poils hérissés, refusant de s'approcher des roues qui laissaient sur le basalte des rues une trace sombre, une traînée de condensation poisseuse. Le cortège remonta la rue de l'Argilète. L’odeur était désormais une entité physique. Elle se glissait sous les portes des boutiques, imprégnait les étoffes des drapiers, souillait le pain chaud. Ce n’était pas une puanteur de mort commune, c’était la mephitis des profondeurs, celle que les anciens craignaient de voir s’échapper des fissures de la terre. — Regardez la pierre… chuchota un vieil augure aveugle sur les marches du temple de Janus. Elle transpire le regret des hommes. En passant devant la Curie, Marcus Livius Drusus, qui marchait en tête avec une morgue forcée, sentit le poids des regards de ses pairs. Les sénateurs, drapés dans leur dignité, s'écartaient. Ce n’était pas le respect qu’il lisait sur leurs visages, mais une terreur superstitieuse. Le marbre, sous les voiles de lin, semblait vibrer. À cause des cahots du chemin, ou peut-être d’une animation propre, les silhouettes drapées paraissaient se tordre, s'étirer, chercher à déchirer leur linceul de cire. Le convoi entama la montée vers le Palatin. La Domus Flavia, le palais colossal de Domitien, s’élevait devant eux, une forêt de colonnes corinthiennes défiant le ciel. Le chantier permanent de l'Empereur résonnait habituellement du bruit des scies et des cris des architectes, mais à l’approche des douze chars, même l’activité du palais sembla se figer. Les prétoriens de la garde impériale, en cuirasses de bronze poli, formèrent une haie d’honneur qui ressemblait davantage à un cordon sanitaire. Le tribun en charge, un homme au visage balafré nommé Cassius, s'avança vers Drusus, la main sur le pommeau de son glaive. — Sénateur, qu’apportez-vous là ? Par tous les dieux, on dirait que vous transportez les fosses communes de l’Esquilin jusqu’au seuil de l’Auguste. — Ce sont les Apothéoses, tribun, répondit Drusus, la voix tremblante. Le chef-d’œuvre que César a commandé. Douze visages pour l’éternité de sa lignée. — L’éternité ne sent pas le cadavre de chien, sénateur. — C’est… l’apprêt, balbutia Drusus. Un mélange de bitume et de suif de Libye pour préserver le grain de la pierre. Cela se dissipera avec le vent du Tibre. Mais le vent ne soufflait pas. L’air était une masse de plomb chaud. On dirigea les chariots vers la grande terrasse sud, celle qui surplombait le Circus Maximus. C’est là que les statues devaient être dévoilées pour le Triomphe, devant le peuple assemblé en contrebas. Lysias marchait à l’arrière, invisible, fondu dans la poussière. Il regardait ses « enfants ». Il voyait ce que les autres ne voyaient pas encore. Sous le lin, le marbre imprégné de sang corrompu et de graisses humaines avait entamé une réaction alchimique. La pierre poreuse, gavée de fluides organiques, changeait de densité. Elle ne réfléchissait plus la lumière ; elle l'absorbait. Arrivés sur la terrasse, les esclaves commencèrent à décharger les blocs. Le travail était épuisant, non par le poids, mais par la sensation de toucher quelque chose d'obscène. L’un des porteurs, un jeune Nubien, eut la main qui effleura une partie dénudée de la douzième statue alors que le voile glissait. Il poussa un cri et se recula, regardant ses doigts avec horreur. — Elle est chaude ! jura-t-il. Elle brûle comme une fièvre ! Le tribun Cassius s'approcha, suspicieux. Il posa sa main gantée de cuir sur le flanc de la statue de Domitien. Il resta immobile un instant, puis retira brusquement sa main. Une pellicule de condensation grisâtre maculait son gant. — Ce n’est pas du marbre, dit-il d’une voix sourde. C’est de la viande pétrifiée. — C’est du génie ! s’écria Lysias, émergeant de la foule. Il s'avança jusqu'au centre de la terrasse, devant les douze colosses voilés. Il paraissait en transe. La poussière de marbre sur ses vêtements brillait comme une armure de nacre sale. — Le marbre des autres est mort, tribun ! Il est blanc comme le visage des lâches. Mes statues, elles, ont une circulation. Elles ont un pouls. Si vous les coupez, elles ne s'effriteront pas, elles cicatriseront ! — Faites taire ce chien, ordonna le sénateur Drusus, blême de honte. Mais personne n’osa toucher Lysias. Il y avait autour de lui une aura de démence si pure qu’elle imposait le respect dû aux sacrifiés. Soudain, un tumulte s’éleva du côté des appartements privés. Les trompettes d'argent sonnèrent, un éclat strident qui déchira l'air lourd. Les gardes se mirent au garde-à-vous, frappant le sol de leurs lances. Domitien arrivait. L’Empereur apparut, enveloppé dans une toge de pourpre tyrienne brodée d’or. Son visage était un masque de marbre vivant, aux traits tirés, les yeux paranoïaques scrutant chaque ombre. Il marchait avec cette raideur de dieu qui craint de se briser. Derrière lui, une suite de courtisans, de flatteurs et d’esclaves porteurs de parasols s’étirait comme une queue de paon. Domitien s’arrêta à dix pas des statues. Il huma l’air. Ses narines se pincèrent. Un silence de mort s’abattit sur la terrasse. On n’entendait que le bourdonnement des milliers de mouches qui formaient désormais un nuage noir au-dessus des douze blocs. — Marcus Livius Drusus, dit l’Empereur d’une voix douce, une voix qui annonçait souvent une exécution. — Divin César… murmura le sénateur en s’agenouillant dans la poussière. — Explique-moi pourquoi mon triomphe sent la charogne. Explique-moi pourquoi les oiseaux s’enfuient de mon palais à ton approche. Drusus ne trouva pas de mots. Il tendit une main tremblante vers Lysias. — C’est le sculpteur, Seigneur. Il prétend avoir trouvé le secret des Grecs… Le secret de la vie éternelle dans la pierre. Domitien tourna son regard vers Lysias. Le sculpteur ne baissa pas les yeux. Il y avait entre le tyran et l’esclave une reconnaissance immédiate, celle de deux monstres partageant le même abîme. — La vie, César, murmura Lysias. La vie n’est pas propre. Elle est un bourbier. Regarde tes ancêtres. Regarde ton propre reflet. D’un geste brusque, Lysias saisit le bord du voile de la première statue — celle de Vespasien. Il tira. Le lin tomba avec un bruit mouillé. Un cri collectif s’éleva de la suite impériale. Ce n’était pas du marbre blanc. La statue était d’un gris carné, veinée de réseaux bleutés qui ressemblaient à des vaisseaux sanguins. Le visage de Vespasien n’était pas idéalisé ; il était d’un réalisme terrifiant, les pores de la peau visibles, les rides profondes, et dans ses yeux de pierre, une lueur de conscience, un regard fixe qui semblait accuser les vivants. Mais le plus atroce était cette sueur huileuse qui coulait le long de ses joues, comme si la statue pleurait de la graisse humaine. Domitien fit un pas en arrière, le visage décomposé. — Dévoile-les toutes, ordonna-t-il, sa voix tremblant de rage ou de terreur. Toutes ! Les esclaves s’exécutèrent, arrachant les voiles un à un. Douze empereurs, de marbre et de corruption, apparurent sous le soleil de midi. Sous la chaleur directe, le processus s’accéléra. L’odeur devint insoutenable, un mélange de musc, de pourriture et de fleurs fanées. Les fluides dont Lysias avait imprégné les pierres commençaient à bouillir sous la surface. Les statues semblaient s'animer, leur peau de pierre se tendant, se relâchant, mimant une respiration imperceptible. La foule en bas, dans le Circus Maximus, ne voyait que des formes majestueuses, mais sur la terrasse, c’était un cauchemar de chair minérale. Arrivé à la douzième statue — la sienne — Domitien s’arrêta. Elle était plus grande que les autres. Lysias y avait mis tout son sang, tout le fluide vital de Flavius, tout le fiel accumulé durant ses années d’esclavage. La statue de Domitien ne transpirait pas seulement ; elle saignait. Un liquide clair, teinté de rose, sourdait des commissures de ses lèvres de pierre et de ses yeux. On aurait dit que le marbre était en train de se liquéfier de l’intérieur, de rejeter l’âme immonde qu’on y avait enfermée. L’Empereur tendit une main, fasciné malgré l’horreur. Il toucha le visage de son double de pierre. Ses doigts s’enfoncèrent légèrement, comme dans de la chair ferme. Il retira sa main, couverte de cette humeur rosâtre et tiède. — Tu m’as sculpté… agonisant, murmura Domitien. — Je t’ai sculpté éternel, répondit Lysias. Mais l’éternité est une putréfaction qui ne finit jamais. Domitien se tourna vers ses prétoriens. Ses yeux étaient injectés de sang. — Tuez le sculpteur. Brisez ces statues. Jetez les débris dans le Tibre. Que rien de cette infamie ne reste ! Les gardes se précipitèrent. Lysias ne chercha pas à fuir. Il se laissa saisir, un rire silencieux secouant son torse décharné. Alors que les masses de fer s’abattaient sur les genoux de Vespasien, un son étrange résonna — non pas le choc sec de la pierre, mais un craquement sourd, suivi d’un gargouillis de liquide. Le premier coup sur la statue de Domitien fit jaillir un flot de sang noir, un sang vieux, épais comme du goudron, qui éclaboussa la toge pourpre de l’Empereur. Domitien hurla, reculant vers le bord de la terrasse, alors que ses ancêtres de marbre, sous les coups des marteaux, semblaient hurler sans voix, libérant dans l’air de Rome une puanteur de morgue si puissante qu’elle fit s’évanouir les courtisans les plus proches. Lysias, avant d’être égorgé par le tribun, vit une dernière chose : les mouches. Des milliers, des millions de mouches bleues quittaient les débris pour s’abattre sur Domitien, couvrant sa toge, son visage, ses mains, le transformant déjà en une statue de chitine vibrante. L’apothéose était consommée. Rome avait désormais son dieu de viande et de mouches, et sur le marbre brisé de la terrasse, le sang sec commençait à raconter une autre histoire : celle d’un empire qui, à force de vouloir défier la mort, avait fini par l’épouser.

Le Verdict de César

Le soleil de juillet pesait sur le mont Palatin comme un linceul de plomb chauffé à blanc. Dans la grande exèdre de la *Domus Flavia*, l’air était une mélasse d’effluves contradictoires : l’arôme entêtant du nard de Judée et du safran dont on avait aspergé les dallages luttait vainement contre une odeur plus sourde, plus organique, que les courtisans feignaient de ne pas identifier. C’était le parfum de la terre remuée, une senteur de caveau qui semblait sourdre des douze formes drapées de lin pourpre, dressées comme des sentinelles muettes face au trône d’ivoire. Au centre de ce théâtre de marbre et d'ombres, Lysias se tenait immobile. Il n’était plus qu’un prolongement du ciseau : une carcasse de cuir et d’os, la poitrine ravagée par la phtisie de la silice, les yeux brûlants de la fièvre des visionnaires. À ses côtés, Marcus Livius Drusus s’épongeait le front avec une pièce de soie d’un vert acide. Le sénateur tremblait ; sa toge, brodée de fils d’or, semblait trop lourde pour ses épaules affaissées. Il savait, au fond de ses entrailles tourmentées par le garum et l'angoisse, que ce qui se cachait sous ces voiles dépassait la simple statuaire. Soudain, le silence se fit, un silence de mort que seul le froissement des éventails en plumes de paon osait troubler. — Faites entrer César. La voix du héraut déchira l'étuve. Domitien apparut, non comme un homme, mais comme une idole de chair. Son *paludamentum* de pourpre tyrienne traînait sur le marbre avec un bruissement de serpent. Son visage, prématurément bouffi, était fardé de blanc de céruse pour masquer les rougeurs de sa bile. Ses yeux, d’un bleu de glace, balayèrent la salle avec une méfiance prédatrice. Il ne regarda ni les sénateurs, ni les vestales, ni même la pompe de sa propre cour. Ses yeux se fixèrent sur les formes voilées. — Lysias, murmura l’Empereur. Sa voix était un sifflement bas, dépourvu de chaleur. On m’a dit que tu avais capturé l’immortalité. On m’a dit que tu avais trouvé le secret de la *viva pierre*. Le Grec s’inclina, ses articulations craquant comme du bois mort. — César ne verra pas de pierre, répondit-il, la voix hachée par une quinte de toux qu'il étouffa dans sa main calleuse. César verra la vérité. D’un geste brusque, Domitien fit signe aux prétoriens. Les voiles tombèrent. Le choc fut physique. Un hoquet collectif parcourut l'assistance, suivi d'un recul instinctif. Devant eux, les douze apothéoses de Domitien ne ressemblaient à aucune sculpture connue du monde antique. Ce n’était pas le blanc virginal des carrières de Luni, ni même le poli artificiel des ateliers grecs. C’était une matérialité obscène. Le marbre avait la translucidité de la peau humaine sous laquelle on devinait le réseau bleuâtre des veines. Lysias avait frotté la pierre avec des huiles rances, des graisses animales extraites au cœur de l'hiver, et ce vernis de mort donnait aux statues une moiteur malsaine. Les pores de la pierre semblaient transpirer. Les muscles du thorax, saisis dans une tension éternelle, paraissaient frémir. Domitien s’approcha de la statue centrale, celle qui le représentait en Jupiter Capitolin, la foudre à la main. Il s'arrêta à un cheveu du visage de pierre. Le réalisme était tel qu'il crut voir ses propres pores, les ridules de fatigue au coin de ses yeux, la légère asymétrie de sa lèvre inférieure. Mais ce n’était pas une célébration. C’était une autopsie. La statue ne le glorifiait pas ; elle le dénudait, exposant sa paranoïa, sa cruauté, sa solitude immense sous le masque de la divinité. — On dirait… qu’elle respire, souffla une courtisane, avant de s’effondrer dans un froissement de soie, prise d’une syncope. L’odeur, maintenant, se libérait totalement. Ce n’était plus seulement le nard ou le safran. C’était l’odeur d’un champ de bataille après la pluie, le parfum des *puticuli* de l’Esquilin où Lysias était allé puiser sa science. Une puanteur de morgue, douceâtre et corrosive, s’insinuait dans les narines des convives. Les statues semblaient absorber la lumière de la salle, devenant plus denses, plus lourdes, alors que l'assistance se sentait s'étioler. Domitien tendit une main tremblante vers le visage de son double. Ses doigts effleurèrent la joue de marbre. Il retira sa main avec un cri étouffé. — Elle est chaude, glapit-il. Elle est chaude comme un corps fiévreux ! Il recula, ses yeux injectés de sang dardant des lueurs de démence. Dans le miroir de ces douze effigies, il ne voyait plus sa gloire, mais sa propre décomposition. Il voyait le tyran qu'il était, déjà mort, déjà sculpté dans la pourriture. La haine millénaire qui émanait des orbites de pierre — des yeux que Lysias avait incrustés de gemmes sombres et de pigments organiques — semblait le juger, lui, le maître du monde. — Ce n’est pas du marbre ! hurla Domitien, la voix brisée par une terreur hystérique. C’est une sorcellerie ! Tu as emprisonné des âmes dans cette roche ! Regardez ! Elles nous regardent ! L’angoisse, telle une peste invisible, contamina les prétoriens. Ils serrèrent la garde de leurs glaives, leurs visages pâlissant sous leurs casques de bronze crêtés de rouge. Les statues semblaient grandir dans l’ombre de l’exèdre, leurs membres de pierre paraissant s’animer sous l’effet de la lumière vacillante des torches qu'on venait d'allumer. — Tuez le sculpteur ! éructa l’Empereur, l’écume aux lèvres. Brisez ces statues ! Jetez les débris dans le Tibre ! Que rien de cette infamie ne reste ! Je veux que la mémoire de ce jour soit effacée par le fer et le feu ! Les gardes, mus par une peur panique plus que par l’obéissance, se précipitèrent. Lysias ne chercha pas à fuir. Il se tint droit, un sourire atroce déchirant son visage émacié, ses poumons sifflant une ultime mélodie de ruine. Le premier tribun leva sa masse de fer et frappa de toutes ses forces le genou de la statue de Vespasien. Le choc aurait dû produire le son cristallin du marbre qui se brise. Au lieu de cela, un craquement sourd, spongieux, résonna dans la nef, suivi d’un gargouillis de liquide visqueux. Un flot de sang noir, épais comme du goudron, jaillit de la fracture. La foule hurla de terreur. Les coups pleuvaient maintenant sur les douze apothéoses. À chaque impact, le marbre "rendait l'âme". La statue de Domitien, frappée en plein thorax, libéra une cascade de fluides de décomposition, une sanie corrompue qui éclaboussa la toge pourpre de l’Empereur, le souillant de la tête aux pieds. — L’apothéose… murmura Lysias dans un râle, alors que le glaive d’un centurion lui traversait la gorge. L’apothéose… de la viande. Le sang du sculpteur se mêla au sang corrompu des statues sur le sol de marbre. Domitien, reculant vers le bord de la terrasse, trébucha, ses mains s'enfonçant dans la boue noire qui s'écoulait des membres brisés de ses ancêtres. Les débris de pierre ne ressemblaient plus à de la sculpture, mais à des quartiers de viande avariée, pétrifiés par un sortilège oublié. C’est alors que le bourdonnement commença. D’abord un murmure, puis un vrombissement assourdissant qui semblait venir de chaque interstice des colonnes, de chaque pore des statues brisées. Des milliers, des millions de mouches bleues, nées de la graisse rance et du sang séché que Lysias avait infusés dans la pierre, s’élevèrent en un nuage compact. Elles ne s’attaquèrent pas aux cadavres, ni aux blessés. Elles furent irrésistiblement attirées par l’odeur de la pourpre impériale, par cette chair de César qui, sous l’effet de la terreur, exsudait la même angoisse que le marbre maudit. Le nuage s’abattit sur Domitien. En quelques secondes, sa silhouette disparut sous une cuirasse de chitine vibrante et luisante. Il n’était plus qu’une forme mouvante, un dieu de mouches hurlant dans le crépuscule romain. Sur la terrasse jonchée de débris, Marcus Livius Drusus restait seul debout, contemplant le carnage. Le sang sec sur le marbre dessinait des figures étranges, des présages d'un empire qui, à force de vouloir défier la mort par l'art, s'était condamné à être dévoré vivant par ses propres simulacres. Rome, la cité éternelle, n'était plus qu'une charogne peinte, et son maître, une statue de viande promise à l'oubli.

Le Sacrifice de l'Architecte

L’air de Rome, ce soir-là, n’était plus qu’un linceul de poix et de soufre. Sur le Palatin, les cris de l’Empereur s’étaient mués en un râle monotone, étouffé par le bourdonnement des diptères qui saturaient l’atmosphère d’une électricité grasse. La cour fuyait, les sandales de cuir claquant sur le porphyre, abandonnant les dieux de pierre à leur propre déliquescence. Mais en contrebas, dans l’ombre interlope des venelles qui rampaient vers le Vélabre, Lysias ne courait pas. Il se traînait. Chaque inspiration était une morsure. Ses poumons, saturés de cette fine silice qui l'avait lentement transformé en une carrière humaine, semblaient se pétrifier de l’intérieur. Il cracha une glaire grise, striée de filets pourpres, qui vint tacher le pavé de basalte. Le Lithophage rentrait à l’officina. L’atelier exhalait une odeur de morgue et de cire chaude. À l’intérieur, le silence n’était qu’une illusion : les blocs de marbre, travaillés depuis des mois à coups de graisses rances et de suintements cadavériques, travaillaient encore. On entendait des craquements sourds, des micro-fractures capillaires où la pierre, trop chargée de fluides organiques, ne supportait plus sa propre densité. Les statues de Domitien, censées incarner l'éternité flavienne, transpiraient une rosée fétide qui perlait sur les pectoraux de pierre et les visages impavides. Lysias écarta un rideau de cuir épais. Au centre de la pièce, baignée par la lueur vacillante d'une lampe à huile de médiocre qualité, trônait Elpinice. Elle n’était pas une commande. Elle était son hérésie privée. Le marbre de Paros dont elle était issue possédait une translucidité presque obscène. Sous les doigts de Lysias, la pierre n’avait pas simplement pris la forme d’une femme ; elle en avait acquis la porosité, la fragilité épidermique. Il s'approcha de l'œuvre, ses mains tremblantes effleurant la courbe d'une hanche où il avait, trois jours plus tôt, injecté un mélange de fiel de taureau et de sang de gladiateur recueilli dans les rigoles de l'Amphithéâtre Flavien. — Ils tombent, Elpinice, murmura-t-il d’une voix qui n’était plus qu’un sifflement de soufflet percé. Le dieu-mouches hurle sur sa colline. Le marbre se souvient enfin qu’il a été chair. Un bruit de pas lourds retentit derrière lui. Marcus Livius Drusus entra, sa toge de soie tachée de vin et de cette boue noire qui semblait désormais recouvrir toute la cité. Le sénateur n’avait plus rien de sa superbe. Ses joues flasques tremblaient, et ses yeux, injectés de sang, erraient frénétiquement sur les statues qui semblaient l'observer. — Arrête cela, Lysias, hoqueta le sénateur. L’Édile arrive. Les gardes... ils disent que tes statues mangent les vivants. Qu'elles exhalent la peste. Brûle tout. Je te donnerai l'affranchissement, de l'or, tout ce que tu souhaites, mais fais cesser ce prodige ! Lysias ne se retourna même pas. Il saisit sa gradine, l’outil aux dents d'acier qui sert à ébaucher les volumes, et la fit glisser sur le bras d'Elpinice. Le son ne fut pas celui du métal sur la pierre, mais un déchirement humide, comme si l'on incisait une peau vivante. — L’or n’achète pas la vie, Marcus. Il ne fait que dorer le cadavre. Regarde-les... D’un geste lent, Lysias désigna les douze apothéoses alignées dans l'ombre. Sous l'effet d'une réaction chimique instable entre les fluides en décomposition et le carbonate de calcium, le marbre commençait à se boursoufler. Des veines bleutées, presque palpitantes, apparaissaient sous la surface polie. Les statues ne se fissuraient pas ; elles s’ouvraient comme des fleurs de viande pétrifiée. — Tu as voulu des dieux, reprit le sculpteur. Je t’ai donné la seule chose qu’ils n’avaient pas : la putrescence. Sans la mort, l’art n’est qu’un mensonge de géomètre. Drusus recula, le souffle court. L’odeur dans l’atelier devenait insoutenable, une synthèse de charnier et d’encens. Il vit alors, avec une horreur glacée, que les pieds de Lysias semblaient soudés au sol de poussière et de sang. Le Grec ne bougeait plus ses jambes, comme si la calcification de ses poumons s'était propagée à ses membres. — Sortons d'ici, Lysias ! ordonna le sénateur, la voix brisée par une quinte de toux. — Je suis déjà arrivé, Marcus. Le Lithophage sortit de sa ceinture un scalpel d’obsidienne, une relique rapportée des confins de l’Égypte. D’un mouvement précis, chirurgical, il s’entailla l’avant-bras gauche, du pli du coude jusqu’au poignet. Le sang jaillit, non pas rouge vif, mais d’un pourpre sombre, presque noir, chargé des sédiments de sa propre obsession. Il ne laissa pas le sang couler au sol. Il plaqua sa plaie ouverte contre le flanc d'Elpinice. Le marbre de Paros aspira le liquide avec une voracité surnaturelle. Là où le sang touchait la pierre, celle-ci devenait rose, tiède, vibrante. On aurait pu jurer voir les côtes de la statue se soulever dans un soupir imperceptible. Lysias ferma les yeux, son visage exsangue s'appuyant contre l'épaule de marbre. — Bois, ma vie, souffla-t-il. Deviens ce que j'ai perdu. Drusus, pétrifié par la terreur, vit le bras de Lysias commencer à se fondre dans la hanche de la statue. Ce n'était pas une simple adhérence ; les chairs de l'homme et les cristaux de la pierre s'interpénétraient, créant une jonction monstrueuse où le minéral dévorait le biologique. Un craquement titanesque ébranla l'officina. Au dehors, le ciel de Rome vira au violet. Les statues des apothéoses, dans un ultime spasme de matière, se fendirent de haut en bas, libérant des torrents de fluides noirâtres qui inondèrent le sol. L'odeur fut telle que Drusus s'effondra à genoux, vomissant son fiel sur le marbre souillé. — Lysias ! hurla-t-il dans un dernier élan de raison. Mais le sculpteur ne répondit pas. Son corps n'était plus qu'une extension grise de l'œuvre. Sa peau avait pris le grain du marbre, ses yeux s'étaient voilés d'une couche de calcaire blanc, et son cœur, dans un ultime battement, injecta sa dernière once de chaleur dans le ventre d'Elpinice. La statue, désormais, possédait une beauté terrifiante. Elle n'était plus une effigie, mais une présence. Ses lèvres de pierre semblaient prêtes à s'entrouvrir pour libérer le dernier souffle du Grec. Elle était le chef-d’œuvre absolu : la mort capturée dans l'instant même où elle devient éternité. Drusus se releva péniblement, titubant vers la sortie alors que les murs de l'atelier commençaient à suinter une humeur épaisse. Il jeta un dernier regard en arrière. Dans la pénombre, il ne vit plus un homme et une statue, mais un seul bloc de matière hybride, une architecture de chair et de roche scellée par le sang. Alors qu’il s’engouffrait dans la rue, il entendit le fracas des gardes prétoriens qui défonçaient les portes de la villa voisine. Mais ici, dans l’officina du Lithophage, le silence était revenu. Un silence de sépulcre, seulement troublé par le bourdonnement d'une seule mouche bleue, égarée, qui vint se poser sur la joue de marbre d'Elpinice. La statue ne frémit pas. Mais sur sa peau de pierre, à l'endroit précis où Lysias s'était fondu en elle, une unique larme de sang perla, roula le long de la joue blanche, et vint sécher, indélébile, comme une signature sur l’histoire de Rome. Le sang était sec. Le marbre était vivant. L'architecte était devenu son propre temple.

Le Silence du Marbre

L’aurore sur Rome n’était pas une promesse, mais une dénonciation. Elle rampait sur l’Argilète, blafarde, révélant la crasse des caniveaux et la sueur rance des porteurs de litières. Dans l’air saturé de l’odeur des fritures de bas étage et de l’encens bon marché montant des laraires de quartier, le piétinement des *caligae* résonnait comme un glas sur le pavé de basalte. Marcus Livius Drusus ne fuyait plus. Il s’était arrêté à l’angle d’un *vicus* étroit, ses doigts boudinés crispés sur le lin de sa tunique. Sa soie pourpre, si coûteuse, si fière, était désormais souillée d’une poussière de marbre grisâtre, une cendre qui semblait s'être incrustée dans les pores mêmes de sa peau couperosée. Derrière lui, le tumulte montait. Ce n'était pas la clameur de la plèbe, mais le silence tranchant des prétoriens, ce cliquetis de fer et de cuir qui annonçait l'inévitable. Il sentit le souffle de l'acier avant de voir les hommes. Ils étaient six, une décurie de l'ombre, menée par un tribun dont le visage n'était qu'une cicatrice de cuir bouilli. — Marcus Livius Drusus, prononça le tribun, sa voix évoquant le broyage du grain. Pour crime de *peculatus* sur l’annone et pour l’ignominie sans nom que tu caches dans tes murs, l’Empereur te retire la lumière. Drusus voulut invoquer ses appuis, ses réseaux, les sacs de sesterces versés aux affranchis du Palatin. Mais les mots restèrent emprisonnés dans sa gorge grasse. Il regarda vers son officina, là-bas, où le Lithophage s’était abîmé dans son ultime sacrilège. Il vit une fumée s’élever, non pas celle d’un incendie, mais une buée fétide, une exhalaison de charnier qui semblait sourdre des tuiles mêmes du bâtiment. — Ce n’est pas du marbre, balbutia le sénateur, les yeux révulsés par la terreur. C’est de la viande... Il a fait de la viande avec de la pierre. Le tribun ne répondit pas. Un geste sec, et les gardes saisirent Drusus. On ne l’emmena pas vers le Tullianum. On le poussa vers une litière close, sans insignes, destinée aux disparitions que l’Histoire ne retient pas. Pendant ce temps, aux abords de l’atelier de Lysias, l’air se figeait. Les prétoriens qui avaient forcé l’entrée ressortaient un à un, le visage livide, certains vomissant leur vin de la veille sur le trottoir. Ils ne parlaient pas de ce qu’ils avaient vu. Comment décrire l’indescriptible ? Comment dire que dans la pénombre de l'officina, ils avaient trouvé une statue dont le grain de peau transpirait une rosée tiède ? Comment expliquer que le cadavre du Grec, incrusté dans le socle de son œuvre, ne semblait pas mort, mais siphonné, vidé de sa substance au profit d'une Elpinice de marbre qui paraissait respirer par les pores de la roche ? L’ordre de Domitien tomba avant midi, porté par un édit de marbre noir. La sentence était la *damnatio memoriae* par le vide. On ne détruirait pas l’œuvre — les marteaux s’étaient brisés sur la pierre, rebondissant comme sur une chair élastique et hurlante — on l’effacerait du monde des vivants. Les maçons de la Ville furent réquisitionnés. On apporta des tombereaux de briques de terre cuite, de la chaux vive et du pouzzolane. Sous la surveillance de la Garde, on commença à murer l’officina. Le travail dura trois jours. Les ouvriers, les mains tremblantes, montaient les rangs d' *opus latericium* avec une hâte fiévreuse. À travers les interstices du mur en construction, on entendait parfois des bruits qui défiaient la raison. Ce n'était pas le vent, car l'air était mort. C'était un frottement, le glissement d'une main sur une surface lisse, et ce battement sourd, régulier, souterrain, comme un cœur de géant frappant contre une paroi de cristal. — Scellez ! hurla le centurion alors qu’un jeune apprenti reculait, jurant avoir vu une larme de sang perler entre deux briques fraîches. Scellez tout ! Que pas un atome de cet air ne s'échappe ! Quand la dernière brique fut posée, quand l'enduit fut lissé pour ne laisser qu'une façade aveugle, un silence surnaturel s'abattit sur le quartier. Les maisons voisines furent évacuées, déclarées *sacer*, maudites par les augures. Le nom de Marcus Livius Drusus fut gratté sur les piédestaux, et celui de Lysias le Lithophage fut dévoré par l'oubli volontaire. *** Les décennies passèrent, recouvrant Rome de nouvelles strates de gloire et de sang. Domitien tomba sous les coups des conjurés, Nerva passa, Trajan étendit l'Empire jusqu'aux confins du monde. L'officina murée devint une verrue grise dans une ville qui ne cessait de se réinventer. La vigne vierge et les lichens noirs dévorèrent la façade, lui donnant l'aspect d'un tumulus oublié au cœur de l'Urbs. Sous le règne d'Hadrien, alors que l'Empereur architecte redessinait le Panthéon, un jeune esclave lettré, nommé Ariston, se trouva contraint de s'abriter sous le surplomb du bâtiment maudit lors d'un orage d'été. La pluie tombait en rideaux de plomb, lavant la poussière des siècles. Ariston, curieux, colla son oreille contre la brique froide. Il avait entendu les légendes des bas-fonds, les murmures des vieilles femmes sur le « Marbre Qui Bat ». D’abord, il n’entendit que le ruissellement de l’eau. Puis, son sang se glaça. Derrière l'épaisseur du mur, dans les ténèbres de l'atelier scellé depuis cinquante ans, un bruit monta. *Ting. Ting. Ting.* Le son cristallin d'un ciseau de fer frappant un bloc de Carrare. C'était un rythme lent, méthodique, le travail d'un artisan qui n'a plus le temps pour maître. Chaque coup résonnait avec une précision mathématique, comme si, dans l'obscurité absolue, une main invisible continuait de dégager une forme de sa prison minérale. Ariston, fasciné malgré sa terreur, posa sa paume à plat sur le mur. Il retira sa main dans un cri étouffé. La brique n'était pas froide. Elle était brûlante. Une chaleur organique, fiévreuse, irradiait du cœur du bâtiment. Ce n'était pas la chaleur du soleil, mais celle d'un corps en plein effort, une température de sang circulant sous une peau de calcaire. Soudain, le martèlement cessa. Un silence plus lourd que la pierre s'installa. Et alors, une voix — ou ce qui ressemblait au froissement de deux plaques de marbre l'une contre l'autre — s'éleva dans un soupir qui fit vibrer les fondations mêmes de la rue. — *Anapauomai...* (Je me repose...) L'esclave s'enfuit en courant, manquant de trébucher sur les pavés glissants. Il ne vit pas qu'à l'endroit où sa main s'était posée sur le mur, la brique avait fondu, laissant apparaître, pour une fraction de seconde, une surface blanche, veinée de pourpre, qui battait doucement, telle une artère exposée. À l'intérieur de la chambre scellée, le temps n'avait plus cours. Dans la poussière figée, les douze apothéoses de Domitien n'étaient plus des statues. Elles étaient devenues un bosquet de chair pétrifiée, une forêt de muscles et de tendons éternels. Au centre, Elpinice trônait, plus belle et plus terrible que n'importe quelle déesse. Ses yeux, autrefois de pierre, étaient désormais des gemmes de nacre vivante, fixant le néant avec une intelligence minérale. Le corps de Lysias n'existait plus en tant qu'homme. Il s'était dissous, infusé, réparti. Il était le mortier, il était la pierre, il était la sueur qui perçait sur le front des empereurs de marbre. Il avait réussi l'alchimie interdite : il avait donné à Rome ce qu'elle désirait le plus — l'immortalité — mais une immortalité de sépulcre, un empire qui ne peut plus mourir parce qu'il a déjà cessé d'être vivant. Dehors, le soleil reparut, frappant la façade aveugle. Sous l'enduit fissuré, le marbre invisible continua de boire la chaleur du monde, attendant le jour où la ville entière ne serait plus qu'un seul et unique bloc de pierre, sculpté par le silence et scellé par le sang sec. L’histoire de Rome continuait, mais dans l’ombre du quartier de l’Esquilin, le Lithophage veillait sur son chef-d’œuvre. Et parfois, les nuits de pleine lune, les rares passants juraient voir la poussière de marbre danser dans l'air, formant des silhouettes de femmes qui pleuraient des larmes de rubis avant de s'évaporer dans l'haleine fétide de la Subura. Le marbre n'était plus une matière. C'était une volonté. Et cette volonté attendait son heure pour reprendre son souffle.
Fusianima
Le Sang Sec sur le Marbre
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Sarah Bern

Le Sang Sec sur le Marbre

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La poussière ne mourait jamais dans l’*officina* de la Subure. Elle flottait, suspendue dans les rais d’une lumière rousse et poisseuse qui filtrait par les lucarnes hautes, s’engouffrant entre les chevrons de cèdre noirci par la suie des lampes à huile. On l’appelait la neige de silice. Elle recouv...

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