Quand le Marbre Devient Viande

Par Sarah BernPeplum

L’astre de midi, tel un œil borgne et colérique, clouait Rome au sol de sa lumière crue, transformant chaque ruelle de la Suburre en un gosier desséché où l’air même semblait avoir renoncé à circuler. Sur les pentes du Palatin, le silence n’était pas une absence de bruit, mais une présence lourde, u...

L'Albâtre qui Sue

L’astre de midi, tel un œil borgne et colérique, clouait Rome au sol de sa lumière crue, transformant chaque ruelle de la Suburre en un gosier desséché où l’air même semblait avoir renoncé à circuler. Sur les pentes du Palatin, le silence n’était pas une absence de bruit, mais une présence lourde, une main de fer pressée sur la bouche des vivants. Dans l’ombre viciée de ses appartements, Caius, le Grand Pontife, demeurait immobile. Sa tunique de lin fin, jadis d’une blancheur immaculée, collait à son échine comme une seconde peau de serpent, translucide et poisseuse de cette sueur rance qui sourd des corps que l’angoisse dévore. Ses doigts, longs et effilés, dont les extrémités restaient perpétuellement noircies par l’encre ferrique et la poussière de basalte, tremblaient imperceptiblement au-dessus d’un rouleau de papyrus dont les bords se recroquevillaient sous l’effet de la chaleur. L’air sentait le safran brûlé, le suint et cette odeur métallique, presque douceâtre, qui s’échappe des abattoirs lorsque le sang commence à figer sous le soleil. Caius ne regardait pas son œuvre. Ses yeux, deux fentes d’obsidienne où dansaient les reflets d’une démence froide, étaient fixés sur le dallage. Le sol de sa chambre était un damier de marbre de Carrare et de porphyre rouge, une géométrie de pierre censée incarner l’ordre immuable de l’Empire. Mais pour lui, l’ordre avait cessé d’exister le jour où il avait compris que la pierre mentait. Il se laissa glisser de son siège de cèdre, ses genoux heurtant le sol avec un craquement sourd qui résonna dans le vide de la pièce. Il ne ressentit aucune douleur, seulement une curiosité malsaine, une urgence qui lui nouait les entrailles. Il posa ses paumes à plat sur le marbre blanc. La surface aurait dû être fraîche, un baume contre la fièvre qui lui battait les tempes. Elle était chaude. D’une chaleur animale, organique, une chaleur de bête tapie dans l’ombre. Caius ferma les yeux et retint son souffle. Au début, il n’y eut que le bourdonnement des mouches charnuelles qui tournaient autour de la lampe à huile éteinte. Puis, cela vint. Faible, lointain, mais d’une régularité terrifiante. *Boum. Boum. Boum.* Ce n’était pas le battement de son propre cœur, cette horloge de chair fatiguée qui s’affolait dans sa poitrine. C’était plus profond. Cela venait des racines mêmes de la colline, de la roche mère sur laquelle les siècles avaient empilé leurs monuments de vanité. Le marbre ne se contentait pas de subir la chaleur ; il respirait. Sous la paume de Caius, la veine grise qui parcourait la dalle sembla tressaillir. Il imagina, avec une netteté qui lui fit monter la bile aux lèvres, que ce n'était pas du carbonate de calcium, mais une artère sclérosée, un canal où circulait un ichor épais, noir et ancien. — Tu te réveilles, murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un râle de parchemin froissé. Tu as faim. Il pressa sa joue contre le sol. L’odeur de la pierre mouillée, cette effluve minérale qui rappelle la grotte et le tombeau, l’assaillit. Il crut sentir l’humidité de la roche s’infiltrer dans ses pores. Rome n’était pas une ville faite de mains d’hommes, une accumulation de briques et de mortier. C’était un organisme colossal, une chimère de calcaire et de travertin qui avait dévoré ses bâtisseurs pour se donner une forme. Les colonnes du Forum n’étaient que des fémurs dressés vers le ciel ; les aqueducs, des œsophages pétrifiés charriant une eau croupie ; et les places publiques, de larges plaies béantes où la plèbe s’agitait comme des larves dans une viande corrompue. Une goutte de sueur tomba de son front et s’écrasa sur le marbre. Elle ne s’étala pas. Elle sembla être bue, aspirée par la porosité de la pierre. Caius eut un haut-le-cœur. Il se redressa sur les coudes, le regard errant sur les murs de la pièce. Les fresques représentant des scènes de chasse semblaient se mouvoir. Les chiens de faïence, les cerfs de pigment rouge, tous paraissaient lutter pour s’arracher à la planéité du crépi, pour regagner la tridimensionnalité de la viande. Il se leva avec difficulté, ses muscles protestant contre l'effort. Ses pas le menèrent vers le buste d’Auguste qui trônait dans l’alcôve. Une œuvre de jeunesse, taillée dans un albâtre si pur qu’il en paraissait presque diaphane. Caius approcha ses doigts de la joue de l’Empereur de pierre. Il ne cherchait pas la noblesse du trait ou la maîtrise du ciseau. Il cherchait la faille. Le marbre était moite. Une fine pellicule d’humidité recouvrait le visage de la statue. Ce n’était pas la condensation de l’air saturé, c’était une exsudation. L’albâtre suait. Une sueur froide, huileuse, qui s’accumulait dans le creux des orbites vides du Divin Auguste, lui donnant l’air de pleurer une bile de cristal. — Ils te croient éternel, César, chuchota Caius en essuyant la joue de la statue. Ils croient que tu es le roc sur lequel le monde s’appuie. Mais je sens ton pouls. Je sens la fièvre qui consume tes entrailles de roche. Tu es en train de pourrir par l’intérieur. Il porta ses doigts à ses lèvres. Le goût était atroce : le sel de la mer mêlé à l’amertume du fer et à la saveur crayeuse de la chaux vive. C’était le goût de la transformation, le passage de la minéralité absolue à la putréfaction organique. La frontière s'effaçait. Si la pierre pouvait suer, si le sol pouvait battre comme un flanc de bœuf, alors qu’était-il, lui, le Pontife ? Était-il encore cet assemblage de tendons et de nerfs, ou n’était-il déjà plus qu’une excroissance de la Ville, une verrue de chair sur un corps de marbre ? Il saisit un stylet de bronze sur sa table de travail. La pointe était acérée, destinée à graver les prophéties sur la cire, à fixer le destin de l'Empire dans la matière malléable. Mais la cire était trop tendre, trop humaine. Il regarda son avant-bras, où les veines bleutées dessinaient une carte complexe sous sa peau de parchemin. Avec une lenteur rituelle, il pressa la pointe contre son poignet. La douleur fut une décharge blanche, une illumination. Le sang perla, rouge, vif, trop fluide. Il le regarda couler, non pas avec effroi, mais avec une déception profonde. Il n'y avait pas de poussière de marbre dans sa plaie. Pas d'éclats de quartz. Rien que cette humeur chaude et vulgaire qui caractérisait les bêtes de somme et les esclaves. Il laissa le sang tomber sur le buste d'Auguste. Le liquide écarlate glissa sur la tempe de l'Empereur, se fraya un chemin dans la commissure des lèvres de pierre et finit sa course sur le socle. Pendant un instant, dans la lumière déclinante de l'après-midi qui jetait des ombres de griffes sur les murs, Caius crut voir la statue déglutir. Le grondement sourd reprit, plus fort cette fois, faisant vibrer les fioles de verre sur les étagères. Ce n'était pas un tremblement de terre, pas un caprice de Vulcain. C'était un soupir. Rome changeait de position dans son sommeil de millénaires. Les temples, les palais, les théâtres, tout ce qui semblait immuable n'était qu'une croûte, une gale de pierre cicatrisée sur un organisme immense qui s'apprêtait à éclore. Caius retourna s'asseoir, le stylet toujours en main, la plaie de son bras s'obscurcissant déjà sous l'effet de la chaleur. Il reprit son papyrus. Il ne rédigerait pas les augures officiels pour le Sénat. Il n'écrirait pas sur les victoires aux frontières ou sur le prix du grain. Il écrirait l'anatomie du monstre. Il décrirait chaque vertèbre de la Via Appia, chaque spasme des égouts du Grand Cloaque. Dehors, le ciel vira au pourpre, une couleur de plaie infectée. Le soleil s'enfonçait derrière le Janicule, mais la chaleur ne diminuait pas. Elle semblait émaner du sol lui-même, comme si la terre était un fourneau où l'on cuisait la chair et la pierre ensemble. Caius commença à écrire, sa main griffonnant des signes que seul un fou ou un dieu pourrait décrypter. Le bruit du stylet sur le papyrus ressemblait au grattement d'un insecte dans une cloison. Et sous ses pieds, le battement continuait. *Boum. Boum. Boum.* Plus lent maintenant, plus lourd, comme le pas d'un géant de granit s'approchant inéluctablement de la surface. Rome n'était plus une cité. C'était un abattoir qui attendait son boucher.

La Diète des Idoles

Livia l’Édentée émergea des ombres du péristyle comme une réminiscence de la peste, ses loques de soie grise balayant la poussière de marbre qui recouvrait le sol d’une pellicule de craie. Elle portait entre ses mains noueuses un bassin de bronze dont l’éclat était terni par la crasse et le temps. À l’intérieur, une masse informe de chair pourpre, encore suintante, semblait palpiter sous l’effet de la chaleur moite qui stagnait dans l’atrium. L’odeur précéda son pas : un mélange écœurant de safran rance, de musc et de sang ferreux, une effluve de boucherie oubliée sous le soleil de plomb du Palatin. Caius ne leva pas les yeux de son papyrus. Son stylet de fer griffait la fibre végétale avec une frénésie de dément, traçant des lignes sinueuses qui ressemblaient davantage à des coupes anatomiques qu’à des caractères latins. Pourtant, il sentit la présence de la Vestale déchue. Il sentit le froid surnaturel qui émanait de ses membres, malgré la fournaise qui faisait craqueler les boiseries de la demeure. « Ils s'étiolent, Seigneur », murmura Livia. Sa voix n'était qu'un frottement de gravier contre une lame rouillée, un son qui semblait provenir non pas de sa gorge, mais des profondeurs de la terre elle-même. Le Pontife s'arrêta. Une goutte de sueur, lourde et grise de poussière, tomba de son front pour s'écraser sur le mot *corruptio*. Il tourna lentement la tête vers la vieille femme. Dans la pénombre de la pièce, les trois dents de fer de Livia brillèrent d'un éclat maléfique lorsqu'elle esquissa un sourire qui n'était qu'une grimace de douleur. « Qui s'étiole, sorcière ? » demanda-t-il, la voix étranglée par une soif que l'eau ne pouvait plus étancher. Elle désigna d'un doigt décharné les statues de marbre qui bordaient la galerie. Là, un Apollon au torse d'albâtre ; ici, une Minerve dont le casque de pierre semblait peser d'un poids insupportable. Sous la lumière crue des torches, les muscles sculptés paraissaient plus saillants, les côtes plus marquées, comme si la pierre elle-même se rétractait sur un squelette invisible. « Vois leurs flancs, Caius. Regarde la cambrure de ce jeune dieu. Le marbre se dévore. Il a faim. La pierre n'est plus qu'une peau trop grande pour une viande qui se meurt de faim. Si tu ne les nourris pas, ils finiront par se briser, non par le choc, mais par l'inanition. Ils redeviendront poussière avant que le dernier temple ne s'effondre. » Caius se leva, ses articulations craquant comme du bois sec. Il s'approcha de la statue d'un éphèbe dont le visage, d'une beauté autrefois sereine, lui parut soudain empreint d'une agonie silencieuse. Il passa ses doigts longs et parcheminés sur le grain du marbre. Il ne sentit pas la froideur minérale habituelle. Il crut percevoir une tiédeur fébrile, un tressaillement imperceptible sous la surface polie. Le marbre n'était pas lisse ; il était poreux, avide, comme la langue d'un mourant. « Ils ont soif du cruor », reprit Livia en tendant le bassin de bronze. « Ils réclament la substance qui leur a été volée lors de leur pétrification. Donne-leur, Pontife. Rends à la pierre ce qui appartient au sang. » Caius plongea ses mains dans le bassin. La viande était froide, visqueuse, striée de tendons blancs qui ressemblaient à des racines. C’était du bœuf, abattu dans les bas-fonds du Vélabre, une bête dont le cœur battait encore quelques heures plus tôt. Il en saisit un lambeau, une pièce de muscle sombre et dégoulinante, et s'approcha de l'autel domestique où trônaient les Pénates. D'un geste lent, presque liturgique, il déposa la chair sur le piédestal de marbre blanc. Le contraste était violent, une insulte à l'esthétique classique : le rouge vif et le blanc immaculé s'affrontaient dans un silence de sépulcre. Caius observa, les yeux écarquillés, les narines palpitantes. Il ne se passa rien pendant de longues secondes, sinon le bourdonnement d'une mouche charbonneuse qui s'était introduite dans la pièce. Puis, sous l'effet de la chaleur étouffante, le sang commença à s'écouler de la viande, traçant de fines rigoles pourpres le long des nervures du marbre. Caius crut voir la pierre boire. Il crut voir les pores du calcaire s'ouvrir pour absorber l'ichor. Le sang ne coulait pas simplement sur la surface ; il semblait s'y infiltrer, colorant le socle d'une teinte rosâtre, comme une ecchymose naissante sur un corps vivant. « Plus », souffla Livia derrière lui. « Ils sont nombreux. Rome est une forêt de statues affamées. » Pris d'une frénésie sacrilège, Caius se déplaça de piédestal en piédestal. Il drapa les épaules de la Diane chasseresse de lanières de foie cru. Il remplit les paumes ouvertes d'un Mercure de morceaux de cœur encore tièdes. Il couronna une tête de sénateur de graisses blanchâtres qui commencèrent aussitôt à fondre sous la température suffocante de l'atrium, coulant dans les orbites vides comme des larmes de suif. L'air devint irrespirable. L'odeur de la viande qui commençait déjà à se corrompre se mêlait à l'arôme de l'encens qui brûlait dans un coin de la pièce. Caius se sentait ivre, une ivresse de sang et de poussière. Il regardait ses mains, rougies jusqu'aux poignets, et ne parvenait plus à distinguer sa propre chair de celle de la bête, ni du marbre qu'il venait de souiller. Il s'arrêta devant la statue de son propre ancêtre, un buste sévère dont les yeux de pierre semblaient le juger. Il déposa un dernier lambeau de muscle sur les lèvres de la statue. « Mange », murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un râle. « Mange et redeviens viande. Ne me laisse pas seul dans ce monde de minéral. » Le soleil finit par disparaître derrière les collines, laissant Rome plongée dans une pénombre rougeâtre. Dans l'atrium du Pontife, les statues n'étaient plus des chefs-d'œuvre de l'art impérial. Elles étaient devenues des entités hybrides, des monstres de pierre vêtus de chair putrescente. Les mouches, attirées par l'offrande, formaient un nuage noir et vibrant autour des têtes divines, créant l'illusion d'un mouvement, d'une vie grouillante et obscène. Caius s'effondra au pied d'une colonne, les doigts griffant le sol. Il observa avec une fascination mêlée d'effroi la corruption organique s'opérer. La viande noircissait, se rétractait, exhalant des gaz fétides, tandis que le marbre, imprégné de sang, semblait gagner en densité, en présence. Il lui sembla entendre, dans le silence de la nuit romaine, un bruit de mastication lente, un craquement de fibres et de minéraux se rejoignant dans une union contre-nature. Livia l'Édentée avait disparu dans les recoins sombres de la demeure, ne laissant derrière elle que le tintement lointain de son bassin de bronze vide. Caius resta seul, prostré parmi ses idoles carnivores. Il sentait la chaleur de la pierre contre son dos, une chaleur qui n'était plus celle du soleil, mais celle d'une digestion lente. Il comprit alors que la diète avait commencé. Rome ne se contenterait plus de sacrifices symboliques. Elle exigeait la viande. Elle exigeait que chaque colonne, chaque fronton, chaque pavé de la Voie Sacrée soit nourri de la substance de la vie pour ne pas s'effondrer dans le néant. Et lui, le Grand Pontife, n'était que le premier serviteur de cet abattoir éternel, le boucher sacré d'une cité qui se transformait, heure après heure, en un immense cadavre de pierre et de sang. Il ferma les yeux, et dans l'obscurité de son esprit, il vit le Colisée se transformer en une cage thoracique géante, dont les arches de travertin se soulevaient au rythme d'une respiration monstrueuse, attendant sa prochaine curée.

Le Sénat des Masques de Cire

La lourdeur de l’air dans la Curie n’était plus celle d’un après-midi de juillet ; c’était une masse compacte, un suaire de plomb et de vapeur qui pesait sur les poitrines, rendant chaque inspiration aussi pénible que le soulèvement d’une dalle de granit. Varro s’essuya le front d’un revers de toge déjà poisseuse. Le lin, autrefois d’une blancheur immaculée, n’était plus qu’une loque grise, imprégnée de la sueur rance d’un homme qui ne dormait plus. Sous ses pieds, le dallage de marbre jaune de Numidie et de porphyre rouge semblait palpiter. Il s’efforça de ne pas regarder les veines de la pierre, car il lui semblait, dans les moments de silence, qu’elles battaient d’un pouls lent, sourd, accordé aux battements de son propre cœur malade. Autour de lui, les autres pères conscrits n’étaient que des spectres drapés de pourpre. La lumière crue qui tombait des hautes fenêtres découpait les visages avec une cruauté chirurgicale. Les rides étaient des crevasses, les pores des peaux grasses des cratères où s'accumulait la poussière de la ville. Le sénateur Gallus, assis à sa droite, ne bougeait pas, ses mains noueuses agrippées aux accoudoirs d’ivoire de sa chaise curule. Dans la pénombre des niches, les masques de cire des ancêtres, les *imagines* glorieuses de la gens Varro, semblaient s’affaisser sous l'effet de la fournaise. La cire fondait imperceptiblement, lissant les traits des héros d'autrefois, transformant les visages sévères des triomphateurs en rictus de nouveau-nés ou en grimaces de noyés. « Il faut l’abattre, Varro. Ce n’est plus un homme qui siège au Palatin, c’est une infection. » La voix de Gallus n’était qu’un sifflement sec, comme le froissement d’un papyrus ancien. Varro ne répondit pas immédiatement. Ses yeux étaient fixés sur la colonne de travertin la plus proche, à moins de trois pas de lui. Il lui semblait que la distance s’était réduite depuis le début de la séance. N’était-elle pas à cinq pas, ce matin même, lorsque les licteurs avaient ouvert les portes de bronze ? Le fût de la colonne, strié de cannelures profondes, lui paraissait soudain d’une texture obscène, semblable à des fibres musculaires mises à nu, pétrifiées dans un effort d’étranglement. « Le Grand Pontife est sacré, murmura Varro, et sa voix lui parut étrangère, étouffée par le bourdonnement des mouches qui harcelaient les plaies invisibles de la ville. Porter la main sur Caius, c’est inviter la foudre sur ce qui reste de nos toits. » « La foudre ? » Gallus laissa échapper un rire qui ressemblait à un râle. « Regarde par la porte, Varro. Le ciel est d’airain. Les dieux ont déserté cette charogne. Caius ne prie plus. Il incise. Il découpe. On dit qu’il a fait murer la porte de la cellule des Vestales pour écouter, à travers la pierre, le son de leur agonie. Il prétend que leur dernier souffle donnera une âme au mortier. Il est fou, Varro. Sa démence est une lèpre qui ronge les fondations mêmes de Rome. » Varro sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Il fixa de nouveau la colonne de travertin. Elle avait bougé. Il en était certain. Le chapiteau corinthien, avec ses feuilles d’acanthe sculptées, semblait s’incliner vers lui, comme une mâchoire végétale prête à se refermer. L’architecture n’était plus un refuge, elle devenait une menace organique. Il imaginait les milliers de tonnes de pierre de la Curie se resserrant lentement, inexorablement, pour broyer la viande fragile des sénateurs, transformant leurs toges de prix en linceuls de poussière. « On dit qu’il a commencé à peler les statues du Forum, reprit Gallus, se rapprochant au point que Varro pouvait sentir l’odeur de vin aigre et de décomposition qui émanait de sa bouche. Il cherche la chair sous le grain. Il croit que Rome est un dieu qui se réveille et que nous ne sommes que les parasites qui grouillent sur sa peau de marbre. Si nous ne le destituons pas avant les prochaines Calendes, il nous offrira en pâture aux murs. » Varro ferma les yeux, mais l’obscurité ne lui apporta aucun repos. Il voyait les veines du marbre s'étendre, sortir du sol pour s'enrouler autour de ses chevilles comme des lianes de calcaire. La sensation de confinement devint insupportable. Les murs de la Curie, ces remparts de briques et de marbre qui avaient vu passer des siècles d'autorité, lui semblaient maintenant être les parois d'un estomac gigantesque, en pleine contraction. « Et qui pour le remplacer ? » demanda Varro d'une voix étranglée. « Qui osera s'asseoir sur ce trône de pierre alors que la pierre elle-même réclame du sang ? » « Toi, Varro. Tu as encore la faveur des prétoriens. Ils craignent Caius autant que nous. Ils voient leurs glaives s'émousser contre des ennemis invisibles, tandis que le Pontife leur ordonne de monter la garde devant des blocs de marbre brut qu'il appelle "les embryons de l'Empire". » Varro voulut se lever, mais ses jambes semblaient lourdes, comme si le sang dans ses veines s'était transformé en plomb fondu. Il jeta un regard circulaire sur l'assemblée. Les autres sénateurs, immobiles, ressemblaient à des statues de sel. Leurs visages, figés dans une attente anxieuse, n'avaient plus rien d'humain. Ils étaient les masques de cire de leurs propres fonctions, des effigies destinées à être consumées par la chaleur de l'été. Soudain, un craquement sourd retentit dans la nef. Ce n'était pas le bois d'une charpente qui travaille, mais le gémissement profond de la pierre qui se fissure. Varro sursauta, son cœur manquant un battement. Une fine poussière blanche, impalpable comme de la farine, descendit du plafond et vint se déposer sur sa toge. « Tu l'as entendu ? » souffla-t-il, les yeux exorbités. Gallus ne sourcilla pas. « Ce n'est que la chaleur, Varro. Le bâtiment travaille. » « Non... ce n'est pas la chaleur. Elle se rapproche. » Varro fixa la colonne. Elle était maintenant si proche qu'il aurait pu la toucher en tendant le bras. Il voyait les pores de la pierre, les minuscules anfractuosités où se logeait la crasse des siècles. Il crut voir un suintement sombre s'échapper d'une fissure, un liquide visqueux qui n'était ni de l'eau, ni de l'huile. C'était de l'ichor, une humeur épaisse et fétide qui coulait le long du fût cannelé. Le lien entre la folie de Caius et la réalité physique de la cité lui apparut alors avec une clarté terrifiante. Le Pontife n'était pas fou ; il était le seul à percevoir la métamorphose. Rome cessait d'être une idée, une loi, une géographie, pour devenir une bête. Et cette bête avait faim. La corruption des mœurs, les complots, les trahisons de la Curie n'étaient que les sucs gastriques de cette digestion monumentale. « Je ne peux pas, balbutia Varro en se levant brusquement. Je ne peux pas lutter contre les murs. » Il se fraya un chemin parmi les sièges, bousculant des collègues qui ne semblaient même pas remarquer sa fuite. Ses sandales claquaient sur le marbre avec un bruit mou, comme s'il marchait dans de la boue. À chaque pas, il craignait de voir le sol s'ouvrir et révéler, non pas les égouts de la Cloaca Maxima, mais des intestins de briques rouges et des poumons de tuf. Il atteignit le seuil de la Curie. Dehors, le Forum était une fournaise blanche, un désert de colonnades tremblantes sous l'effet de la réfraction. L'air vibrait. Les statues des dieux et des empereurs, alignées sur leurs piédestaux, semblaient avoir tourné la tête vers lui. Leurs yeux de pierre, vides de pupilles, le fixaient avec une faim millénaire. Varro s'agrippa au montant de la porte de bronze. Le métal était brûlant, mais il lui parut plus rassurant que la pierre. Il regarda vers le mont Palatin, où la demeure de Caius s'élevait comme une tumeur grise au-dessus de la ville. Il comprit que le complot de Gallus était vain. On ne destitue pas un cancer. On ne dépose pas la gangrène. Un nouveau craquement, plus violent cette fois, ébranla le fronton de la Curie. Un fragment d'entablement se détacha et vint s'écraser sur le pavé, à quelques pieds de Varro. En se brisant, le morceau de marbre ne produisit pas le fracas sec de la pierre, mais un bruit sourd, spongieux. Varro baissa les yeux vers le débris. Au centre de la cassure, là où le marbre aurait dû être blanc et cristallin, il vit une tache rosâtre, un lambeau de tissu fibreux qui tressaillait encore sous l'ardeur du soleil. Une mouche vint immédiatement s'y poser. Le sénateur Varro se mit à vomir, sa bile se mêlant à la poussière de marbre, tandis que derrière lui, dans l'ombre de la Curie, les colonnes continuaient leur marche lente et silencieuse, refermant le piège de pierre sur les masques de cire qui croyaient encore gouverner le monde.

L'Incision du Grand Pontife

L’air dans la cella du temple de Junon n’était plus qu’une masse solide, une brique de chaleur invisible pesant sur les poumons de Caius. L’odeur y était celle d’une morgue à ciel ouvert : un mélange écœurant d’encens rance, de suif brûlé et de cette effluve ferreuse qui émanait des fissures de la ville. Le Grand Pontife, drapé dans une toge de lin dont la blancheur n’était plus qu’un souvenir sous la crasse et la sueur, se tenait devant l’idole. La déesse trônait, immense, son regard d’albâtre fixé sur un horizon de poussière. Pour le commun des mortels, elle n’était que pierre de Carrare sculptée par la main d’un maître ; pour Caius, elle était une captive dont la peau minérale ne parvenait plus à contenir le bouillonnement des viscères. Il s'approcha, ses sandales de cuir craquant sur le pavé jonché de pétales de roses flétris, noirs comme des scarabées morts. Sa main, un enchevêtrement de tendons et de peau parcheminée, tremblait alors qu'il effleurait le genou de la statue. Le marbre n'était pas froid. Il palpitait d'une chaleur sourde, une fièvre de carrière, une température de bête acculée. Caius approcha son oreille de la cuisse de la déesse. Il n'entendit pas le silence des siècles, mais le murmure d'un flux, le glouglou d'une sève épaisse circulant dans des veines de quartz. « Tu souffres aussi, n’est-ce pas ? » murmura-t-il, sa voix n'étant qu'un râle de gorge asséchée par des semaines de délire. « La gaine est trop étroite. La pierre est une prison pour ta splendeur de viande. » De sa ceinture, il tira un stylet de bronze, un outil de scribe détourné de sa fonction sacrée. La pointe était émoussée, mais la force qui animait le bras du Pontife était celle d'un homme qui cherche à percer l'abcès du monde. Il appuya la pointe contre le flanc de Junon, juste sous la courbure de la hanche, là où le drapé de pierre se faisait plus fin. Il poussa. Un cri strident, un crissement de métal contre le carbonate de calcium, déchira le silence de la cella. Caius grinça des dents, ses yeux d'obsidienne s'écarquillant sous l'effort. La pierre résista, puis, avec un craquement sec de vertèbre brisée, elle céda. Caius ne vit pas jaillir la poussière blanche et sèche qu'un tailleur de pierre aurait attendue. À la place, une goutte épaisse, d'un jaune de pus et de soufre, perla à la commissure de l'entaille. C'était un sérum visqueux, un ichor de temple qui s'écoulait avec une lenteur de miel corrompu. La goutte grossit, s'alourdit, puis roula le long de la cuisse de marbre, laissant derrière elle une trace luisante, une traînée de sanie qui semblait dévorer le grain de la roche. Le Pontife tomba à genoux, fasciné. Il tendit un doigt pour recueillir la substance. Elle était grasse, chaude, et sentait la terre mouillée et le vieux muscle. Ce n'était pas de la pierre. C'était une sécrétion organique, la preuve ultime que l'Empire, ses dieux et ses murs, n'étaient qu'une vaste carcasse en train de se liquéfier. « La viande... » hoqueta-t-il, ses doigts maculés de ce liquide jaunâtre. « Elle est là. Elle a toujours été là, sous l'écorce. » Une paranoïa soudaine, plus tranchante que son stylet, lui lacéra l'esprit. Si la statue saignait ce sérum de fiel, qu'en était-il de lui ? Était-il encore fait de ce limon rouge et périssable qu'est l'homme, ou la pétrification avait-elle déjà commencé à coloniser ses propres membres ? Il regarda son avant-bras, une tige de bois sec dont les veines bleues paraissaient des racines de lierre étouffant un tronc mort. La peau y était si fine qu'il croyait voir l'os briller en dessous, blanc comme le marbre des colonnes du Forum. Sans hésitation, il retourna la pointe du stylet vers sa propre chair. L'incision fut nette. Le bronze, encore chaud du frottement contre la statue, entra dans sa peau avec une facilité obscène. La douleur fut une décharge de foudre, mais Caius ne cilla pas. Il observa la plaie s'ouvrir, les lèvres de la coupure s'écarter comme une bouche muette. Le sang jaillit, vermillon, vif, pulsatile. C'était une effusion de vie, un rouge violent qui contrastait violemment avec le jaune léthargique de la déesse. Il approcha son bras de la statue, mêlant les deux fluides. Le sang humain, rapide et chaud, se heurta au sérum minéral, lent et froid. Là où les deux liquides se touchaient, une réaction chimique sembla s'opérer ; une vapeur légère s'éleva, une odeur de forge et d'abattoir. Caius vit son sang s'épaissir au contact du marbre, devenir granuleux, tandis que le sérum de Junon semblait absorber la vitalité de son hémoglobine, virant à une teinte orangée de crépuscule. « Nous changeons de place », comprit-il dans un souffle. Il pressa sa plaie contre l'entaille de la pierre. Il voulait que l'échange soit total. Il sentait le froid du marbre aspirer sa chaleur, ses battements de cœur se synchroniser avec les vibrations sourdes de l'édifice. Ses doigts, crispés sur le piédestal, commençaient à perdre leur sensibilité, devenant gris, rigides, tandis que le genou de la déesse, sous l'effet de son sang, semblait s'amollir, prendre une texture de peau humaine, souple et moite. Dehors, le tonnerre gronda, mais ce n'était pas le bruit des nuages. C'était le son de Rome qui s'effondrait sur elle-même, le craquement des colonnes qui se transformaient en fémurs, le grondement des égouts qui devenaient des intestins. Caius, le visage baigné d'une sueur qui n'était plus tout à fait de l'eau, ferma les yeux. Il n'était plus le gardien du sacré. Il était le chirurgien d'un monde qui n'était qu'une plaie ouverte, un prêtre-boucher officiant dans une cathédrale de viande pétrifiée. Il sentit alors une pression contre sa main. Ce n'était pas son propre spasme. C'était la pierre. La statue de Junon, imprégnée de son sang, venait d'avoir un tressaillement. Un muscle de marbre s'était contracté sous sa paume. La déesse s'éveillait, non comme une divinité de lumière, mais comme une créature de tendons et de calcaire, une abomination née de la rencontre entre le délire d'un homme et la décomposition d'une civilisation. Caius sourit, ses dents tachées de noir, alors que le stylet de bronze glissait de ses doigts désormais insensibles pour aller sonner sur le pavé avec le bruit mat d'un os tombant sur la pierre. Il ne sentait plus son bras. Il ne sentait plus que la marche irrésistible de la minéralité qui remontait vers son épaule, tandis que devant lui, la hanche de la déesse commençait à respirer, soulevant le marbre dans un rythme lent, lourd, celui d'une bête qui sort d'un sommeil de mille ans pour dévorer ses propres géniteurs.

Le Calice de Mercure

L’ombre rampait sur les dalles de porphyre avec la lenteur d’une bête blessée, tandis que, par les hautes ouvertures du palais, la fournaise de Rome s’engouffrait, chargée d’une odeur de bitume brûlant et de charogne. Dans le silence suffocant de la chambre, le seul bruit audible était le frottement sec de la peau parcheminée de Caius contre le bois de son pupitre. Le Grand Pontife n’était plus qu’une silhouette d’albâtre sale, ses côtes saillant sous une tunique de lin dont la blancheur avait depuis longtemps succombé à la sueur et à la poussière de marbre. Ses doigts, tachés d’un atramentum si noir qu’il semblait dévorer la lumière, tremblaient au-dessus d’un rouleau de parchemin qui n'était pas fait de peau de chèvre, mais d'une membrane si fine qu'on y devinait encore le dessin des pores. Livia s’approcha, glissant sur le sol comme une stryge dans ses voiles de soie grise. L’air s’épaissit de son sillage de safran rance et d’urine, une effluve de vieille sacristie dévastée. Elle tenait entre ses mains décharnées un calice de bronze dont le rebord était bosselé par les morsures du temps. À l’intérieur, le vin de Falerne, sombre et épais, ne reflétait rien. Elle s'arrêta à la hauteur de l'épaule du Pontife, son dos voûté dessinant une bosse sous ses linceuls. — Buvez, mon seigneur, murmura-t-elle, sa voix n'étant qu'un sifflement entre ses trois dents de fer qui cliquetèrent contre le métal du vase. La terre a soif, et le ciel est de plomb. L'argent-vif apaisera le feu qui dévore vos tempes. Elle inclina la fiole de cristal qu’elle gardait dissimulée dans les plis de sa stola. Une goutte lourde, d'une brillance insoutenable, s'en échappa. Le mercure tomba dans le vin avec un bruit sourd, métallique, et s’y enfonça sans se dissoudre, formant des globes de miroir liquide qui tournoyèrent au fond de la coupe comme des yeux d’automates. Caius saisit le calice. Ses jointures craquèrent. Il but d’un trait, sentant le froid de l’hydrargyre glisser dans sa gorge, un serpent de glace s’enroulant autour de ses entrailles. L’effet fut une déflagration silencieuse. Soudain, le monde ne fut plus une succession d’images, mais un tumulte de textures confondues. Caius lâcha le calice qui roula sur le sol sans qu’il n’en perçoive le son ; à la place, il *vit* le tintement du bronze comme une série d'éclairs jaunes percutant la pénombre. L’odeur du sang, celui de la statue de Junon qu'il avait entaillée la veille, lui parvint non comme une effluve, mais comme un grondement de tonnerre lointain, une vibration sourde qui faisait trembler ses gencives. — Vous entendez, Livia ? haleta-t-il, les yeux révulsés, ne laissant paraître que le blanc veiné de rouge. Le pourpre des rideaux... il hurle. Il crie la douleur des murex broyés dans les cuves de Tyr. C’est un son acide, comme du vinaigre sur une plaie. Il se pencha sur son pupitre, son stylet de bronze à la main. Il ne voyait plus Rome comme une cité de colonnes et de places, mais comme un corps écorché vif, étendu sous le soleil impitoyable. Il posa la pointe du métal sur le parchemin et commença à tracer, d'un geste convulsif, ce qu'il nommait déjà le Codex de la Viande. — Ici, grimaça-t-il en traçant une ligne courbe et profonde, le Forum n’est pas un lieu de justice. C’est un ventricule. Voyez-vous les rostres ? Ce sont des dents gâtées plantées dans une gencive de calcaire. Et la Via Appia... elle n’est qu’une artère fémorale, gorgée d'un sang noir qui s'écoule vers les provinces pourries. Sa main courait avec une frénésie démoniaque. Sous son stylet, la géographie de l’Empire se muait en une dissection anatomique. Les collines de Rome devenaient des tumeurs palpables, des excroissances de chair minérale poussant sous la peau de la terre. Le Tibre, dans son délire, n'était plus qu'une veine jugulaire charriant les humeurs bilieuses d'un organisme à l'agonie. Chaque temple, chaque basilique était une vertèbre, une rotule, un fragment d'os dont il fallait sonder la moelle. Livia, penchée sur lui, observait le dessin avec une fascination de rapace. Ses doigts crochus caressaient l’épaule de Caius, sentant la chaleur fiévreuse qui émanait de son corps. — Tracez, Pontife, susurra-t-elle. Ouvrez la pierre. Montrez-leur que leurs dieux ne sont que des muscles pétrifiés. Caius ne l'écoutait plus. Il était entré dans la synesthésie totale. Le bourdonnement des mouches au-dessus d'une flaque de vin renversé lui apparaissait comme une traînée de poussière d'or collante. La lumière du crépuscule, qui léchait les murs de la pièce, avait le goût du cuivre et de la rouille. Il porta sa main à sa bouche et mordit son propre pouce jusqu’au sang pour vérifier la consistance du monde. Le goût de son propre fluide vital lui sembla être celui d'une prière oubliée, un chant grégorien de fer et de sel. — La pierre respire, murmura-t-il, sa voix s'éteignant dans un râle. Je sens les poumons du Capitole se gonfler sous la pression de la chaleur. Les colonnes ne soutiennent pas les toits, Livia... elles empêchent le ciel de s'effondrer sur une charogne qui bouge encore. Il commença à annoter les marges de son Codex avec des symboles alchimiques mêlés à des descriptions de viscères. "Le Panthéon : un œil crevé où stagne l'humeur vitrée des nuages." "Le Grand Cirque : une gueule béante, les gradins sont des rangées de molaires usées par le broyage des esclaves." Le mercure continuait son œuvre, dissolvant les frontières de son ego. Caius se sentait devenir minéral. Ses jambes lui semblaient lourdes comme des piliers de basalte, ses veines se remplissaient d'un limon froid et dense. Il n'était plus un homme, il était le Grand Pontife d'une religion de la putréfaction, le cartographe d'un monde où le sacré s'était retiré pour laisser place à une biologie monstrueuse. Le stylet s'enfonça si fort dans le parchemin qu'il le déchira. Caius ne s'arrêta pas. Il continua de graver sur le bois du pupitre, puis, dans un geste de démence pure, il retourna la pointe vers son propre avant-bras. Il incisa la peau, non par douleur, mais par curiosité. Il voulait voir si, sous son épiderme, il trouverait le rouge de l'homme ou le gris du granit. Le sang perla, sombre, presque noir sous la lueur des lampes à huile que Livia venait d'allumer. Elle approcha son visage du sien, l'odeur de son haleine fétide se mêlant à la vapeur du mercure. — Alors ? demanda-t-elle dans un souffle. Est-ce de la viande ou du marbre, Caius ? Le Pontife regarda le liquide s'écouler sur le parchemin, se mélangeant à l'encre du Codex. Il vit le sang dessiner de nouvelles îles, de nouveaux continents de douleur sur sa carte de Rome. Il sourit, une expression de terreur et d'extase mêlées, tandis que ses yeux s'ancraient dans le vide. — C'est la même chose, Livia. Tout n'est que viande qui attend de durcir, ou pierre qui rêve de saigner. Dehors, Rome continuait de brûler sous les étoiles, immense cadavre de pierre dont le cœur battait encore, sourdement, dans l'attente du prochain coup de scalpel.

La Collection des Membres Orphelins

La litière de Varro progressait avec une lenteur de reptile à travers les artères étranglées de la Subure, là où l’ombre des insulae menaçait de s’effondrer sous le poids d’un ciel de plomb. Caius, recroquevillé dans le velours empoussiéré, sentait la sueur perler le long de ses tempes, traçant des sillons grisâtres sur sa peau de parchemin. Le sénateur, assis en face de lui, n’était qu’une masse de soie pourpre et de chairs flasques, dont le souffle court résonnait comme un soufflet de forge dans l’étroitesse de la cabine. Varro ne parlait pas ; il se contentait de caresser, d’un geste machinal et presque obscène, le pommeau d’ivoire de sa canne. Ses yeux, noyés dans des poches de graisse violacée, fixaient le Pontife avec une lueur d’impatience fébrile. — Nous y sommes, murmura enfin Varro alors que les porteurs déposaient le châssis avec un choc sourd. Le sanctuaire de la matière, Caius. Là où le silence de la carrière apprend enfin à crier. Ils descendirent devant une porte de bronze lourdement patinée par le vert-de-gris, dissimulée derrière les colonnes tronquées d'un ancien temple de Tellus dont le nom même avait été effacé par l'oubli. L'air, ici, n'était plus celui de Rome. Il n'avait plus l'odeur du pain brûlé, de l'urine et de la poussière. Il était chargé d'une humidité froide, saturé d'effluves de vinaigre, de bitume et d'une pointe métallique qui rappelait l'étal du boucher au crépuscule. Varro poussa le battant. Un gémissement de métal supplicié déchira le silence de la ruelle. Le jardin secret du sénateur n'était pas une oasis de verdure, mais une nécropole de l'hybride. Sous une verrière de plaques de mica encrassées, qui ne laissaient filtrer qu'une lumière laiteuse et malade, s'étendaient des rangées de socles de travertin. Ce que Caius vit alors fit vaciller le peu de raison qui lui restait. Ce n'étaient pas des statues, ni des hommes, mais des chimères de minéral et de viscères. Sur un piédestal de marbre de Carrare, le torse d'un éphèbe, d'une blancheur aveuglante, avait été évidé au niveau de la poitrine. À l'intérieur de la cavité, Varro avait entrepris de loger un cœur de bœuf, desséché par le sel, maintenu en place par des fils d'argent qui s'enfonçaient directement dans la pierre comme des racines avides. Plus loin, une Diane chasseresse dont le bras de stuc s'arrêtait au coude se voyait prolongée par une main humaine, une véritable main, dont la peau tannée et les ongles jaunis semblaient vouloir saisir le vide. La jonction était masquée par un onguent de cire noire et de résine, mais des suintements d'un liquide ambré témoignaient de la révolte de la chair contre son carcan de roche. — Regardez-les, Caius, souffla Varro en s'approchant d'un buste de philosophe dont les orbites vides avaient été comblées par des yeux de porc conservés dans la saumure. Ils attendent. Ils ont soif de la continuité que nous leur refusons. Le marbre est une prison, mais c'est aussi un squelette qui ne demande qu'à être habillé de muscles. Caius s'avança, ses doigts tremblants effleurant la surface glacée d'une jambe de gladiateur en granit. Là où le muscle de pierre aurait dû s'arrêter, Varro avait greffé des faisceaux de tendons de mouton, tressés avec une précision chirurgicale. La texture était atroce : le lisse absolu du minéral se muait brusquement en une fibre rèche, morte, dont l'odeur de putréfaction latente montait à la gorge. — Vous tentez l'impossible, Varro, répondit Caius d'une voix qui n'était plus qu'un sifflement. Vous voulez forcer le mariage du temps éternel et de la viande périssable. Le marbre rejette le sang. Il ne le boit pas, il le souille. Le sénateur laissa échapper un rire gras qui fit tressauter son triple menton. Il saisit un scalpel d'obsidienne posé sur une table de travail encombrée de bocaux et de fragments de statuaire brisée. — Le rejeter ? Non, il l'absorbe par capillarité. Voyez cette collection, ma "Collection des Membres Orphelins". J'ai parcouru les fosses communes de l'Esquilin pour trouver les morceaux les plus dignes de l'immortalité. Ce que la nature a gâché, je le rends à la pierre. J'ai vu, Caius... j'ai vu des fibres de lin se transformer en veines sous l'action du vinaigre et du soufre. Rome est un corps qui a perdu ses membres. Je les lui redonne, un par un. Il guida le Pontife vers le fond du jardin, là où l'obscurité se faisait plus dense. Au centre d'un cercle de lampes à huile dont la flamme vacillait, se dressait une forme massive, drapée dans un linceul de lin poisseux. Varro, d'un geste théâtral, arracha l'étoffe. Caius recula, manquant de trébucher sur un monceau de gravats. Devant lui se tenait une reconstitution de la Louve, non pas en bronze, mais assemblée à partir de fragments de basalte noir. Ses mamelles n'étaient pas sculptées ; c'étaient des outres de cuir tanné, cousues à même le flanc de la bête, d'où perlait un lait grisâtre et fétide qui venait s'écraser sur le sol de terre battue. Et sous la louve, les jumeaux n'étaient que des agrégats de membres disparates, des têtes de marbre rose fixées sur des corps de nourrissons momifiés, dont les articulations avaient été renforcées par des tiges de bronze. — C'est une abomination, murmura Caius, mais ses yeux brillaient d'une fascination démente. C'est la vérité de Rome. Une bête de pierre nourrie de viande morte. — Précisément, s'exclama Varro en posant une main lourde sur l'épaule du Pontife. Le Palatin s'effondre parce qu'il n'a plus de substance. Les dieux sont devenus des abstractions de calcaire. Ils ont besoin de notre sang, de nos entrailles, pour redevenir réels. Vous, le Pontife qui lisez dans les entrailles des bêtes, ne voyez-vous pas que les entrailles de la ville sont ces colonnes mêmes qui nous entourent ? Caius se tourna vers le sénateur. La proximité de l'homme était écœurante, mais son délire résonnait avec les murmures qu'il entendait chaque nuit dans les couloirs du temple. Il voyait dans les yeux de Varro le même gouffre qui s'ouvrait sous ses propres pas. L'alliance était inévitable, née de la pourriture commune de leurs âmes. — Que voulez-vous de moi, Varro ? Le sang d'un Pontife est-il le liant que vous cherchez pour vos greffes monstrueuses ? Le sénateur sourit, révélant des dents gâtées. — Votre sang est précieux, certes, mais votre autorité l'est davantage. Le peuple réclame des miracles. Donnons-leur une idole qui saigne vraiment. Donnons-leur un dieu dont on peut sentir battre le pouls sous le ciseau. Aidez-moi à obtenir les corps dont j'ai besoin, ceux que les licteurs emportent après les exécutions secrètes. En échange, je vous offrirai la preuve que vous n'êtes pas fou. Je vous montrerai que la pierre vous répond parce qu'elle commence à vivre. Caius regarda de nouveau la Louve de basalte. Il lui sembla, dans la lueur incertaine des mèches de coton, que les outres de cuir se gonflaient d'un souffle imperceptible. Le silence du jardin n'était plus celui de la mort, mais celui d'une attente insupportable. — Soit, dit Caius en tendant sa main parcheminée. Nous peuplerons Rome de ces orphelins. Nous ferons de chaque place un charnier sacré. Varro saisit la main du Pontife. Le contact était celui de deux cadavres se rencontrant dans l'ombre. Au-dessus d'eux, le ciel de Rome vira au rouge sang, alors que le soleil déclinait derrière les toits, jetant des ombres difformes sur les membres de marbre et de viande qui semblaient, pour un instant, tressaillir à l'unisson. L'alliance était scellée dans la saumure et le stuc, une promesse de résurrection pour un Empire qui ne savait plus comment mourir proprement.

La Gangrène du Forum

La canicule s’était abattue sur l’Urbs comme un linceul de plomb chauffé à blanc, emprisonnant sous son poids les exhalaisons fétides d’un Tibre agonisant. Dans les venelles de l’Argilète, l’air n’était plus qu’une mélasse de poussière et de mouches, un bouillon de culture où fermentaient les miasmes d’une cité qui s’oubliait. Ce n’était point la fièvre ordinaire qui fauchait les plébéiens par grappes, mais une corruption plus profonde, un mal qui semblait sourdre des entrailles mêmes du sol. Les corps ne se contentaient pas de mourir ; ils se liquéfiaient, leurs chairs devenant une sanie noirâtre qui s'infiltrait entre les dalles de travertin, comme si la terre elle-même cherchait à digérer ses enfants. Caius, drapé dans une toge de lin dont la blancheur n’était plus qu’un souvenir sous la patine de la suie et du temps, contemplait le désastre depuis les hauteurs du Palatin. Ses yeux, cerclés d’un rouge d’incendie, ne voyaient pas une épidémie humaine. Il voyait Rome, la Ville-Organisme, entrer en putréfaction. Pour lui, chaque insula qui s’effondrait sous le poids des cadavres était une escarre sur le flanc d’un dieu de pierre. Les gémissements qui montaient du Forum n’étaient pas des cris d’hommes, mais le craquement des fondations qui cédaient, le râle d’un squelette de marbre dont la moelle était devenue corrompue. Il descendit vers le Forum, là où la gangrène était la plus vive. Ses sandales de cuir brut claquaient sur le pavé avec un bruit sec, seul contrepoint au bourdonnement incessant des insectes nécrophages. Autour de lui, les sénateurs, jadis fiers dans leurs pourpres, erraient comme des spectres de cire dont les traits s'effaçaient sous la chaleur. Leurs sourires n'étaient plus que des rictus de carnassiers affamés, leurs mains tremblantes agrippant des amulettes de bronze qui ne protégeaient plus de rien. — Regardez-les, murmura Caius, la voix éraillée par la poussière de chaux. Ils croient que c'est leur sang qui s'en va. Ils ne comprennent pas que c'est le marbre qui les rejette. Il s'arrêta devant le temple de Castor et Pollux. Les trois colonnes corinthiennes se dressaient vers le ciel livide, mais à leur base, là où la pierre rencontrait la terre, une mousse roussâtre et poisseuse semblait dévorer le fût cannelé. Caius s'approcha, tendant une main dont la peau, fine comme du parchemin, laissait deviner le lacis bleuâtre des veines. Il posa ses doigts sur le calcaire. Il ne sentit pas la froideur minérale attendue, mais une tiédeur moite, un frémissement presque imperceptible, comme le pouls d’un animal agonisant. — Elle a faim, Varro, dit-il sans se retourner vers l'ombre qui le suivait. La pierre meurt parce qu'elle n'est plus nourrie. Nous l'avons laissée s'étouffer sous nos lois, nos chants et nos hypocrisies. Nous avons oublié que Rome est une bête de viande couverte d'une armure de basalte. Et l'armure est en train de fondre. Varro, dont la silhouette se confondait avec les ombres portées des portiques, ne répondit rien, mais son silence était une approbation fangeuse. L’odeur de la peste, ce mélange d’excréments, de fleurs fanées et de fer oxydé, devenait insupportable. Sur les marches du temple, un amoncellement de corps formait une pyramide de membres emmêlés. La peau des morts avait pris cette teinte grisâtre, cette texture granuleuse qui rappelait étrangement le stuc non poli. Caius vit un bras qui pendait d'un brancard abandonné ; la chair en était si dure, si sèche, qu'elle semblait s'être pétrifiée avant même que le souffle ne quitte les poumons. C’est alors que l’ordre tomba, irrévocable, sortant de la bouche du Pontife comme un oracle de sang. — Amenez les bêtes, ordonna-t-il aux sacrificateurs qui attendaient dans l’ombre, leurs visages masqués par des linges imbibés de vinaigre. Pas pour les dieux. Les dieux sont partis, ils se sont envolés avec la fumée des premiers bûchers. Amenez-les pour les murs. On traîna des bœufs dont les flancs battaient de terreur, leurs sabots glissant sur le sang déjà répandu. Les bêtes mugissaient, un son caverneux qui résonnait contre les entablements du Forum comme dans une cathédrale de chair. Sous les directives de Caius, les prêtres n'égorgèrent pas les animaux sur les autels habituels. Ils les menèrent au plus près des colonnes, contre les murs des basiliques, là où les fissures lézardaient le granit. Le premier coup de coutelas libéra un jet de pourpre sombre. Caius ne détourna pas les yeux. Il regardait le liquide fumer au contact du sol brûlant. — Badigeonnez ! s’écria-t-il, ses doigts s’enfonçant dans la laine d’un mouton qu’on achevait. Ne laissez aucune pierre nue. Que le sang pénètre les pores de la roche. Nourrissez les fondations ! Si la viande de Rome pourrit, il faut lui en donner une autre, plus fraîche, plus pure. Que le marbre boive jusqu'à l'ivresse ! Les officiants, mus par une frénésie née du désespoir et de la chaleur, commencèrent à enduire les soubassements des temples. Ils utilisaient des brosses de crin, leurs mains, leurs propres toges. Le Forum se transforma en un abattoir à ciel ouvert. Le rouge vif du sang artériel recouvrait la pâleur des marbres, créant des veinures grotesques qui semblaient s’animer sous l’effet de la lumière déclinante. Pour Caius, la transformation était totale. Les colonnes n'étaient plus des supports architecturaux, mais des fémurs gigantesques qu'il fallait panser. Les architraves devenaient des côtes protégeant un cœur invisible mais battant. Il s'approcha d'une statue de Mars, dont le visage de pierre semblait se tordre de douleur sous la couche de liquide visqueux qu'on venait de lui jeter au visage. Le sang coulait dans les orbites vides, donnant au dieu l'apparence d'un pleureur éternel. Caius caressa la joue de la statue. Il crut sentir, sous la pellicule poisseuse, une légère contraction musculaire. — Tu vois, murmura-t-il à l'idole, tu n'es plus seul. Nous te rendons ta substance. La nuit commença à tomber, une nuit sans fraîcheur, chargée d'une humidité électrisante. Les feux des bûchers funéraires s'allumaient aux quatre coins de la ville, projetant des ombres mouvantes qui dansaient sur les murs ensanglantés. L’odeur du sang frais luttait désormais contre la fétidité de la peste, créant un parfum métallique et écœurant qui semblait saturer l’atmosphère. Caius resta là, au centre de la place, les pieds baignant dans une mare de pourpre qui commençait à coaguler. Il se sentait lourd, d'une pesanteur minérale. Ses propres membres lui semblaient massifs, difficiles à mouvoir, comme s'il devenait lui-même une extension du monument. Autour de lui, les cris des mourants s'étaient tus, remplacés par un silence nouveau, un silence vibrant, celui d'une bête qui digère. Il baissa les yeux sur ses bras. La poussière de marbre s'était mélangée au sang des sacrifices, formant une croûte grise et dure sur sa peau. Il gratta doucement avec son ongle. En dessous, la chair n'apparaissait pas. Il ne vit qu'une surface lisse, froide et blanche, striée de fins filaments rouges. Il sourit, un rictus qui fit craquer la boue séchée sur ses lèvres. Rome ne mourait pas. Elle changeait simplement de règne. Elle abandonnait la fragilité de la viande humaine pour l'éternité de la pierre vivante. Et lui, Caius, serait le premier de ces nouveaux citoyens, une statue douée de pensée, régnant sur un empire de statues qui respirent. Le ciel devint d'un noir d'encre, mais le Forum luisait d'une lueur interne, un éclat phosphorécent qui émanait des pierres gorgées de sang. Dans l'obscurité, on aurait pu jurer que les colonnes s'étaient légèrement déplacées, qu'elles s'étaient rapprochées les unes des autres, comme pour former une cage thoracique autour du centre de la cité. Le ronflement de la ville, ce bruit sourd que l'on attribue d'ordinaire à l'activité humaine, avait changé de ton. C'était désormais un grondement tellurique, le bruit d'un estomac de pierre se refermant sur sa proie. Caius ferma les yeux, s'appuyant contre le socle de la Louve. Il ne sentait plus la chaleur. Il ne sentait plus la puanteur. Il ne sentait que le froid salvateur qui montait du sol, envahissant ses chevilles, ses genoux, remontant vers son cœur. Il était enfin chez lui. Il était enfin de marbre.

L'Éveil des Caryatides

L’air n’était plus un souffle, mais une chape de plomb fondu, une exhalaison de l’Averne qui stagnait sur les sept collines, pétrifiant les poitrines et changeant la sueur en une saumure poisseuse. Dans cette nuit sans lune, Rome ne respirait plus ; elle haletait. Caius, drapé dans une tiare de lin si raide qu’elle semblait taillée dans le gypse, avançait à la tête de la procession, ses pieds nus foulant le basalte brûlant de la Voie Sacrée. Chaque pas était une agonie, non pas à cause de la pierre chauffée à blanc par le soleil de la veille, mais parce qu’il sentait, sous la plante de ses pieds, les vibrations sourdes d’un cœur colossal battant dans les entrailles de la terre. Autour de lui, les flambeaux de poix crépitaient, projetant des lueurs fauves sur les façades des temples. La fumée, grasse et noire, montait en volutes paresseuses, s'accrochant aux chapiteaux corinthiens comme des doigts de spectres. Caius leva les yeux vers le portique du temple de la Concorde. Là, hautes et terribles, les Caryatides soutenaient l’entablement. Sous l’effet vacillant des flammes et de la distorsion thermique qui faisait danser l’horizon, le Grand Pontife vit l’impensable. Le bras de la statue la plus proche, un membre de marbre blanc veiné de gris, parut tressaillir. Une strie de minéral, qu’il avait toujours prise pour une impureté de la roche, se gonfla. C’était une veine. Une veine bleue, palpitante, où circulait un sang épais, chargé de poussière de temps. « Elles s’éveillent, » murmura-t-il, sa voix n’étant plus qu’un râle de parchemin froissé. À ses côtés, le jeune diacre Lucius, dont le visage conservait encore la fraîcheur insolente de la jeunesse, posa une main prudente sur l'épaule du vieillard. « Seigneur Pontife, la chaleur égare vos sens. Ce ne sont que des ombres portées par les torches. La pierre est morte, comme elle l’a toujours été. » Caius se tourna vers lui, ses yeux d'obsidienne brillant d'une lueur démente. Il saisit le poignet du jeune homme de ses doigts griffus, et Lucius recula d’un pas, effrayé par la force inhumaine de cette main qui semblait déjà se transformer en calcaire. « Tu es aveugle, petit clerc, » siffla Caius. « Tu ne vois pas la sueur qui perle sur leur front ? Tu n’entends pas le craquement des vertèbres de pierre qui se dégourdissent après des siècles de stase ? Le marbre n’est qu’une peau. Une chrysalide. Et la viande à l’intérieur est affamée. » Derrière eux, dans l’ombre des colonnades, Livia l’Édentée glissait comme une couleuvre dans les replis d’un linceul. Ses yeux jaunes, dépourvus de cils, ne quittaient pas le dos du jeune Lucius. Elle voyait en lui ce que Caius ne voyait plus : la lucidité, cette maladie mortelle qui risquait de briser le grand œuvre. Elle tenait entre ses doigts décharnés une fine aiguille de bronze, trempée dans un suc de jusquiame et de sang de crapaud. La procession s’arrêta devant l’autel de Saturne. L’odeur était insoutenable ; un mélange de sang rance issu des sacrifices du matin et de la décomposition des égouts bouchés qui remontait du Velabre. Caius s'approcha d'une statue de Mars, une œuvre massive de granit sombre. Il colla son oreille contre le torse du dieu de la guerre. Il n’entendit pas le silence du vide, mais un péristaltisme lent, le bruit d’un estomac de pierre broyant des offrandes invisibles. Une goutte de liquide visqueux tomba du menton de la statue sur le front de Caius. Ce n’était pas de l’eau de pluie. C’était une huile fétide, une humeur organique sécrétée par le minéral en rut. « Elle pleure de la graisse, » s’extasia Caius, ses mains caressant les flancs de la statue avec une dévotion obscène. « Le dieu se fait chair. La cité devient un corps. » Lucius, horrifié, tenta de s’interposer, s’adressant aux autres serviteurs, aux licteurs qui restaient figés dans leur hébétude. « Ne voyez-vous pas qu’il a perdu la raison ? Nous devons le ramener au Palatin, appeler les médecins, les augures ! » Mais les serviteurs ne bougèrent pas. Leurs visages, mangés par l’ombre, semblaient déjà avoir perdu toute expression humaine, leurs traits se figeant dans une immobilité lapidaire. Livia s’approcha de Lucius par derrière. Le jeune homme ne sentit qu’une piqûre légère à la base du cou, pareille à celle d’un taon nocturne. Il voulut crier, mais ses cordes vocales se durcirent instantanément. Il tenta de lever le bras, mais ses articulations se grippèrent, comme si du sable s’était infiltré dans ses jointures. Il s'effondra sans un bruit, son corps heurtant le pavé avec le son mat d'une stèle renversée. Livia se pencha sur lui, son haleine fétide effleurant l'oreille du mourant. « Chut, petit oiseau. Le maître a besoin de silence pour écouter la chanson des pierres. Ta chair était trop molle, trop bruyante. Elle ne servait à rien. » Elle fit signe à deux esclaves nubiens, dont les muscles luisaient comme de l'ébène polie, de traîner le corps dans l'ombre d'une ruelle latérale, là où les chiens errants et les rats de la Cloaca Maxima feraient disparaître les dernières traces de raison de ce monde. Caius ne s'était aperçu de rien. Il était désormais agenouillé au pied des Caryatides du Forum. Pour lui, le monde avait muté. Les colonnes du temple n'étaient plus des supports architecturaux, mais des fémurs gigantesques soutenant le bassin d'une divinité monstrueuse. Le ciel nocturne n'était que le plafond d'une bouche immense prête à s'engloutir. Il vit la Caryatide centrale pencher lentement la tête vers lui. Le marbre de son cou se plissa, créant des rides de pierre d'une réalité effrayante. Ses yeux, deux globes de pierre blanche sans pupilles, semblèrent s'allumer d'une flamme intérieure, un incendie de phosphore. « Parle-moi, » supplia Caius en tendant ses mains tremblantes vers les pieds de la géante. « Dis-moi que la viande est prête. Dis-moi que nous ne sommes plus de terre cuite et d'humeurs fragiles. » Un craquement sinistre déchira le silence de la nuit, un bruit de montagne qui s'effondre, de glacier qui se rompt. Une fissure apparut sur le piédestal de la statue, et de cette faille s'écoula une substance rouge sombre, épaisse, qui commença à fumer au contact de l'air nocturne. Caius plongea ses mains dans la rigole de sang minéral, s'en barbouillant le visage, les yeux, la tiare. Il riait, un rire sec qui ressemblait au frottement de deux silex. Livia revint à ses côtés, sa silhouette voûtée se découpant contre la lueur des incendies lointains qui ravageaient les quartiers pauvres de la Suburre. « Ils sont tous partis, mon seigneur, » murmura-t-elle. « Les incrédules, les tièdes, ceux dont le sang était trop clair. Il ne reste que nous. Et eux. » Elle désigna d'un geste de sa main griffue les statues qui bordaient la place. Dans le délire collectif et la chaleur hallucinatoire, il semblait que chaque effigie de César, chaque buste de sénateur, chaque nymphe de fontaine avait quitté son axe de quelques degrés. Rome était devenue une forêt de membres de pierre en mouvement lent, une armée pétrifiée qui s'étirait dans les ténèbres. Caius se redressa, sa silhouette maculée de rouge paraissant immense sous le portique. Il ne sentait plus la douleur de ses membres, ni la fatigue de son grand âge. Il se sentait dense. Lourd. Éternel. Il posa sa main sur le mur du temple et, dans un cri d'extase, il sentit la pierre lui répondre par une pulsation chaude. La frontière avait cédé. Le marbre était devenu viande, et lui, le Pontife, était devenu la première pierre vivante de cette nouvelle cité charnelle. « Regarde, Livia, » s'écria-t-il en désignant l'horizon où l'aube commençait à poindre, une aube couleur de plaie ouverte. « Le soleil se lève sur un empire qui ne pourrira plus jamais. Car comment peut-on mourir quand on est fait de la substance même du monde ? » Livia sourit, dévoilant ses trois dents de fer, tandis que derrière eux, la statue de la Caryatide finissait de détacher sa main de pierre de l'entablement, prête à descendre de son piédestal pour marcher parmi les hommes. La procession reprit sa marche, mais ce n'étaient plus des prêtres qui avançaient dans les rues de Rome ; c'étaient des spectres de calcaire, guidés par un fou qui croyait avoir dompté l'éternité en ouvrant les veines du marbre.

Le Grand Abattoir Liturgique

L'air, dans les boyaux de calcaire du Palatin, ne circulait plus que comme un souffle de fiévreux, lourd d'une humidité de sépulcre et de l'odeur rance du suif qui brûlait dans les niches de porphyre. Sous la voûte basse, où les racines des vieux chênes du mont s'immisçaient entre les blocs de travertin comme des doigts de noyés, le silence n'était rompu que par le goutte-à-goutte d'une eau saumâtre et le froissement des togas de soie sur le dallage inégal. Ils étaient là, les pères de la cité, les colonnes branlantes d'un Sénat qui ne gouvernait plus que des ombres, convoqués par le Grand Pontife au plus profond de l'antre impérial. Leurs visages, sculptés par la peur et la débauche, paraissaient fondre sous la lueur vacillante des torches, cire jaune s’écoulant sur des cous de taureaux et des poitrines chargées de graisse. Au centre de la salle circulaire, dont les parois étaient couvertes de fresques s'écaillant comme une peau lépreuse, Caius attendait. Il se tenait debout devant un bloc de marbre de Carrare brut, une masse d'une blancheur aveuglante qui semblait irradier sa propre lumière froide dans l'obscurité. Le Pontife était vêtu d'une dalmatique de lin si fin qu'elle paraissait diaphane, révélant la maigreur ascétique de son torse où les côtes dessinaient des arcs de cercle aussi nets que des cannelures de colonnes doriques. Ses mains, nerveuses, aux ongles noircis par le charbon et le sang séché, caressaient la pierre avec une tendresse terrifiante. « Approchez, illustres gardiens de la Loi, » murmura Caius, sa voix n'étant qu'un sifflement de vent dans une ruine. « Approchez et contemplez le mensonge de votre propre chair. » Varro, dont le ventre proéminent tendait la pourpre de sa tunique jusqu'à la rupture, s'avança en titubant, épongeant son front avec un pan de son vêtement. Ses yeux, noyés dans des replis de peau boursouflée, cherchaient une issue dans les ténèbres de la salle. Il sentait l'odeur du Pontife : un mélange de bitume, d'encens de basse qualité et cette pointe métallique, aigre, qui caractérise les abattoirs au solstice d'été. « Caius, » bégaya Varro, « le soleil est haut sur le Forum, et nous avons des décrets à… » « Taisez-vous, amas de suif, » trancha le Pontife sans détourner les yeux du marbre. « Le Forum est une nécropole de pierre muette. Vous croyez marcher sur le sol de Rome, mais vous ne faites que piétiner le cadavre d'un dieu qui refuse de se décomposer. Regardez ce bloc. Entendez-vous ? » Il colla son oreille contre la pierre froide. Un silence de plomb s'abattit sur l'assemblée. Les sénateurs, figés dans des poses grotesques, ressemblaient à une forêt de statues de sel. « Il bat, » reprit Caius, les yeux révulsés, ne laissant paraître que le blanc de ses globes oculaires. « Le cœur de l'Empire cogne contre cette paroi de calcaire. Il étouffe sous la croûte minérale. Le marbre n'est pas une roche, Varro. C'est une peau. Une peau qui a durci au fil des siècles, emprisonnant la vie, la vraie viande, dans une éternité de silence. Et nous sommes les geôliers de cette beauté carnée. » Caius se saisit d'un maillet de bronze et d'un ciseau d'acier trempé, dont la pointe scintillait comme un croc de loup. Les sénateurs reculèrent d'un pas, le frottement de leurs sandales sur le sol produisant un bruit de grattement d'insectes. « Pour libérer le dieu, » continua le fou, « il faut un catalyseur. Une sympathie entre la matière morte et la matière vive. Il faut que le sang de la cité réveille le sang de la pierre. » Il se tourna brusquement vers Varro. Le sénateur voulut crier, mais sa voix s'étrangla dans sa gorge grasse. Caius le fixait avec une intensité qui semblait vouloir déshabiller ses muscles de leurs os. Pour le Pontife, Varro n'était plus un homme, ni même un rival politique ; il était un bloc de matière organique trop molle, une statue de graisse inachevée qui attendait le coup de burin rédempteur. « Toi, Varro, » dit Caius en s'approchant, le ciseau levé comme un stylet liturgique. « Tu es si dense, si lourd de tes excès. Tu es la parfaite image de cette Rome qui s'empâte. Ta chair est une insulte à la pureté du marbre, et pourtant, elle en est la clé. Tu es la viande qui doit féconder le minéral. » Les gardes de Caius, des silhouettes muettes drapées de cuir noir, émergèrent des ombres pour saisir le sénateur. Varro se débattit, ses membres s'agitant comme ceux d'un porc qu'on mène au sacrifice, mais la poigne des gardes était celle de la pierre même. Ils le plaquèrent contre le bloc de Carrare. La joue du sénateur s'écrasa contre la surface glacée du marbre. La sueur de son visage commença à humidifier la roche, créant une tache sombre, une première trace d'osmose. Caius leva son maillet. Sa silhouette, découpée par la lueur des torches, semblait immense, une divinité chthonienne s'apprêtant à remodeler le monde. « Ne crains rien, scories de l'histoire, » psalmodia-t-il. « Je vais te donner la seule immortalité dont tu sois digne. Je vais t'incruster dans la trame de l'éternité. » Le premier coup de maillet sur le ciseau retentit dans la salle comme un coup de tonnerre sous une voûte de cathédrale. Le métal ne frappa pas la pierre, mais l'épaule de Varro, à l'endroit précis où le muscle rejoint l'os. Un cri inhumain déchira l'air fétide, un hurlement qui se répercuta contre les parois de travertin, se multipliant, se distordant jusqu'à devenir une note pure, insupportable. Le sang jaillit, rouge sombre, presque noir sous cette lumière incertaine. Il ne coula pas simplement sur le sol ; il fut aspiré par la porosité du marbre de Carrare. Caius, en extase, observait les veines rouges s'infiltrer dans la blancheur immaculée de la roche, dessinant des réseaux de capillaires, des fleuves de vie irriguant le désert minéral. « Regardez ! » hurla le Pontife, frappant à nouveau, plus vite, plus fort. « La pierre boit ! Elle a soif ! Elle se souvient de sa nature organique ! » Varro s'affaissait, sa vitalité fuyant par les plaies béantes que Caius ouvrait avec une précision de sculpteur. Chaque coup de ciseau détachait des lambeaux de chair qui venaient se coller contre le bloc, s'y amalgamant dans une union monstrueuse. Le sénateur n'était plus qu'une plaie ouverte, une masse de viande pantelante dont le rythme cardiaque, de plus en plus faible, semblait désormais commander les pulsations de la salle entière. Les autres sénateurs, pétrifiés par l'horreur, ne pouvaient détourner les yeux. Certains tombèrent à genoux, non par dévotion, mais parce que leurs jambes ne pouvaient plus porter le poids de ce qu'ils voyaient. Livia l'Édentée, tapie dans un coin sombre, laissait échapper un rire sec, un cliquetis de métal contre métal, tandis qu'elle mâchonnait un morceau de lin imbibé de vin rance. Caius était couvert de sang. Son visage en était maculé, ses bras en étaient teints jusqu'aux coudes. Il ne frappait plus Varro ; il sculptait le mélange de chair et de pierre. Il incisait le marbre là où le sang avait pénétré le plus profondément, cherchant à rejoindre la "viande" qu'il croyait percevoir au cœur de la roche. « Encore un peu, » murmurait-il, sa voix s'adoucissant en une caresse. « Encore un peu de ton essence, Varro, et la statue se lèvera. Elle aura tes yeux, mais ils ne pleureront plus. Elle aura ton cœur, mais il ne faillira plus. » Le dernier râle de Varro s'éteignit dans un gargouillis de sang. Sa tête retomba sur le bloc, ses yeux vitreux fixant pour l'éternité la surface blanche qui l'avait dévoré. Le silence revint, plus lourd qu'avant, chargé de l'odeur du fer et de la mort. Caius posa ses mains ensanglantées sur le marbre. Là où le sang de Varro avait coulé, la pierre semblait avoir changé de texture. Elle n'était plus froide, mais tiède, presque vibrante. Sous la surface translucide, on pouvait deviner des ombres mouvantes, des fibres rouges s'entrelaçant dans la structure cristalline. Le Pontife se tourna vers les sénateurs restants, son regard d'obsidienne brillant d'une lueur démoniaque. Il leva son ciseau, dont la pointe dégoulinait de la vie de leur collègue. « Qui sera le prochain à offrir son architecture à la cité ? » demanda-t-il avec un sourire qui n'était qu'une déchirure dans son masque de peau parcheminée. « Rome a faim, et le marbre attend ses nouveaux muscles. » Un frisson parcourut l'assemblée des spectres de soie. Dehors, la fournaise de l'été continuait de consumer la ville, mais ici, dans les entrailles du Palatin, une autre chaleur était née. Une chaleur organique, putride et sacrée, qui montait des dalles de pierre. La frontière avait disparu. Dans l'obscurité du grand abattoir liturgique, on ne savait plus si c'était l'homme qui se transformait en statue, ou si la pierre avait enfin appris à saigner.

L'Apothéose de la Putréfaction

Le silence qui suivit ne fut pas celui de la déférence, mais celui de la pétrification. Dans l’air vicié des souterrains du Palatin, où l’oxygène semblait s'être mué en un limon épais et brûlant, les sénateurs ne respiraient plus. Leurs visages, enduits de céruse pour masquer les ravages de la débauche et de la peur, coulaient sous l'effet de la moiteur. Ils n'étaient plus des hommes, mais des effigies de suif s'affaissant sur des bancs de porphyre. Caius, le Grand Pontife, les surplombait, sa silhouette décharnée découpée par la lueur vacillante des lampes à huile dont le parfum de rance se mêlait à l'odeur métallique du sang frais. Il ne regardait plus les vivants. Ses yeux, deux orbes d'obsidienne où dansaient les reflets d'une folie lucide, étaient rivés sur la statue de l'Imperator qui trônait au centre de la cella. C'était un bloc de marbre de Carrare d'une blancheur lunaire, mais sous la main de Caius, la pierre semblait tressaillir. Il y voyait, par-delà le poli du grain, le réseau complexe des veines, le battement sourd d'un cœur de basalte, la promesse d'une musculature prête à rompre son carcan minéral. — Voyez-vous ? murmura-t-il, sa voix n'étant plus qu'un froissement de parchemin sec. Voyez-vous comme Rome s'étire dans son sommeil de calcaire ? Elle n'attend pas des prières. Elle attend une transfusion. D’un geste lent, presque liturgique, il laissa tomber son manteau de laine pourpre, lourd de broderies d'or qui racontaient des victoires oubliées. Son corps apparut, d'une maigreur effrayante, la peau si tendue sur les côtes qu'on eût dit un suaire jeté sur un squelette de bois. Ses bras étaient déjà sillonnés de cicatrices violacées, des entailles méthodiques, des tentatives désespérées de trouver la pierre sous sa propre viande. Il saisit le maillet de buis et le ciseau d'acier trempé. La pointe de l'outil vint se poser contre son propre sternum, là où l'os est le plus dur, là où il ressemble le plus au travertin. Sans un cri, avec la précision d'un artisan façonnant un chapiteau, il frappa. Le choc sourd résonna contre les voûtes, un bruit de fracture qui fit tressaillir les sénateurs. Une ligne de rubis s'écoula aussitôt, traçant un sillon chaud sur son torse livide. Caius ne vacilla pas. Il s'approcha de la statue et pressa sa plaie ouverte contre le flanc froid du marbre. Le contraste fut une épiphanie. La chaleur de son sang semblait être bue par la pierre avide. Il crut entendre le marbre gémir, une plainte minérale montant des profondeurs de la terre, un appel de la matière réclamant son dû. — Le vif-argent, Livia ! Apporte le vif-argent ! hurla-t-il soudain, sa raison sombrant définitivement dans l'abîme du sacré. La Vestale déchue émergea des ombres, ses linceuls de soie grise balayant la poussière et les éclats de pierre. Elle tenait entre ses mains tremblantes une fiole de cristal bouchée de cire. À l'intérieur, le mercure s'agitait, masse fluide et pesante, métal liquide qui semblait posséder sa propre volonté. Caius s'empara du flacon, brisa le goulot d'un coup sec contre l'autel et en versa le contenu dans ses propres blessures. La douleur fut une symphonie de foudre. Le mercure s'insinua dans ses veines, remplaçant la tiédeur du sang par une froideur absolue, une densité surhumaine. Il sentit ses membres s'alourdir, ses articulations se gripper, son essence même se figer dans une éternité de métal. Il n'était plus un homme qui souffrait ; il devenait un monument qui s'érigeait. Il reprit le ciseau. Avec une frénésie méthodique, il commença à s'inciser les cuisses, les flancs, les bras, arrachant des lambeaux de sa propre peau pour les plaquer contre les membres de la statue. La viande rouge, fumante dans l'air moite, adhérait au marbre par la magie du sang et du mercure. Il sculptait sa propre agonie, greffant son humanité périssable sur la structure immuable de Rome. — Regardez ! s'époumona-t-il, alors que sa voix s'étranglait dans un râle de gorge. La colonne de chair ! Je suis la fondation ! Je suis le socle sur lequel le monde ne s'effondrera jamais ! Les sénateurs, saisis d'une horreur sacrée, virent alors l'innommable se produire. Sous l'effet de la chaleur putride et des vapeurs de mercure, la distinction entre l'homme et la statue s'effaçait. Les fluides de Caius saturaient le marbre, le colorant d'un rose malsain, tandis que la poussière de pierre, soulevée par ses gestes erratiques, se collait à ses plaies, formant une croûte grise et dure. Il se pétrifiait vivant, s'enchaînant à l'œuvre par des liens de tendons et de fibres. Caius s'adossa à la colonne centrale de la cella, celle qui soutenait tout le poids du palais impérial. Il y enfonça son ciseau une dernière fois, non dans la pierre, mais dans son propre flanc, traversant le foie, cherchant l'ancrage ultime. Le fer s'enfonça profondément dans le fût de marbre derrière lui, le clouant à l'architecture même de la cité. Ses yeux s'agrandirent, fixant un point invisible dans les ténèbres du plafond. Il ne sentait plus la fournaise de l'été. Il ne sentait plus l'odeur de la charogne romaine qui montait du Forum. Il ne sentait que la vibration immense de la terre, le chant des minéraux, la solidité absolue de son nouveau corps. Son cœur, lourd de mercure, battit une dernière fois, un coup sourd, puissant, qui sembla ébranler les fondations du Palatin. Sa tête retomba sur son épaule, mais son corps ne s'affaissa pas. Maintenu par le fer, soudé par le sang séché et la poussière de travertin, il demeura debout, bras en croix, une cariatide de muscles et de tendons figée dans une éternité de souffrance. La lumière des lampes s'éteignit l'une après l'autre, dévorée par l'ombre, laissant les sénateurs face à cette idole nouvelle : un dieu de viande pétrifiée, une colonne de douleur qui, dans le silence de la crypte, semblait enfin avoir trouvé la paix du marbre. Dehors, le soleil de plomb continuait de consumer Rome, mais dans les entrailles de la terre, le Grand Pontife était devenu la pierre qu'il vénérait, une sentinelle de chair éternelle veillant sur un empire qui n'en finit pas de mourir.

Le Silence de la Chaux

Le ciel, cette voûte d’airain qui pesait sur les sept collines depuis des lunes, se déchira enfin dans un râle de tonnerre qui sembla briser l’échine du monde. Ce ne fut pas une ondée salvatrice, mais un effondrement d’eau noire, une cataracte lourde qui s’abattit sur les tuiles roussies et les pavés brûlants de la Ville Éternelle. La poussière de travertin, soulevée par les semaines de fournaise, se mua instantanément en une boue grise et visqueuse, une lèpre liquide qui s’engouffra dans les bouches de l’impluvium. Sur le Forum, les premières gouttes crépitèrent contre le marbre des colonnes avec la violence de projectiles de fronde, arrachant à la pierre des soupirs de vapeur fétide. Livia l’Édentée, tapie sous l’ombre d’une architrave dont le stuc s’effritait comme une peau de lépreux, observait le déluge. Ses doigts noueux, pareils à des racines de vieux chêne, serraient les pans de sa palla de soie rance. Elle sentait l’humidité pénétrer ses os, ce froid minéral qui remonte de la terre pour réclamer ce qui lui appartient. Ses trois dents de fer s’entrechoquèrent dans un cliquetis sourd tandis qu’elle fixait les rigoles d’eau qui commençaient à cascader le long des marches du Temple de Cybèle. L’eau n’était pas claire ; elle charriait la lie des sacrifices avortés, la suie des encensoirs renversés et, surtout, le sang. Ce sang, celui que Caius avait fait couler dans sa quête démente pour réveiller la viande sous la pierre, ruisselait désormais en traînées rubigineuses, se diluant dans la fange de Rome. L’orage lavait le crime, non pour absoudre, mais pour effacer, recouvrant les horreurs du Pontife d’un linceul de pluie grise. Dans les entrailles du Palatin, là où l’air était si chargé de particules de chaux qu’il brûlait les poumons, le silence s’était installé, souverain et sépulcral. Caius n’était plus qu’une ombre parmi les ombres, ou peut-être était-il enfin devenu ce qu’il vénérait : une excroissance de la roche. Son esprit, autrefois un labyrinthe de prophéties fiévreuses, n’était plus qu’une ruine dévastée. Les piliers de sa raison s’étaient effondrés sous le poids de sa propre vision. Il ne restait de lui qu’une silhouette parcheminée, assise au milieu des débris de ses expériences anatomiques. Autour de lui, les statues qu’il avait incisées, ces corps de marbre dont il avait tenté d’extraire les battements de cœur, gisaient dans des mares d’eau saumâtre. La pluie, s’infiltrant par les fissures de la voûte, lavait les entailles qu’il avait pratiquées dans le grain blanc du Carrare. Les "plaies" de la pierre ne saignaient plus ; elles n’étaient plus que des cavités sombres, des bouches muettes béantes sur le néant. Livia se risqua à descendre les marches glissantes menant à la crypte. Ses sandales de cuir bouilli s’enfonçaient dans une mélasse de poussière de marbre et d’eau de pluie. Elle parvint au seuil de la salle où le Grand Pontife s’était muré dans sa folie. Là, elle vit Varro. Le puissant sénateur, dont la voix faisait autrefois trembler les murs de la Curie, n’était plus qu’une carcasse vidée de toute substance humaine. Assis sur le sol froid, les jambes repliées contre son torse drapé d’une toge souillée de terre et de fiel, il ne regardait rien. Ses yeux, deux globes de verre terne, étaient fixés sur un point invisible dans l’obscurité. Autour de lui, il avait disposé ses "poupées" : des fragments de statuettes de laraire, des têtes de terre cuite brisées, des mains de marbre aux doigts tranchés. Il les caressait d’un geste machinal, un mouvement lent et horrifique, comme on bercerait des nourrissons morts. Il murmurait des noms de dieux oubliés, des syllabes qui s’étouffaient dans sa gorge chargée de glaires. Il était devenu un légume de chair, une plante d’ombre poussant dans le terreau de la démence de Caius. « Le marbre a gagné, Varro », murmura Livia d’une voix qui n’était qu’un sifflement entre ses gencives de métal. Elle s’approcha de la forme immobile qui avait été Caius. Le Pontife ne réagit pas. Il était debout, ou peut-être était-il soudé à la paroi. La poussière de chaux, activée par l’humidité de l’orage, s’était déposée sur ses épaules, sur ses cheveux, sur ses cils, créant une fine croûte blanche qui commençait à durcir. Il ressemblait à ces condamnés que l’on jette dans les fosses à chaux vive pour en effacer jusqu’au souvenir. Sa peau, autrefois si fine qu’on y voyait courir les veines bleues, prenait la texture mate et poreuse du calcaire. Il ne respirait plus qu’à peine, un souffle si ténu qu’il ne parvenait même pas à troubler la buée de l’air. Livia tendit une main tremblante et effleura la joue de Caius. Elle ne sentit pas la chaleur de la vie, ni même la moiteur de la sueur. Elle sentit le froid. Un froid absolu, minéral, celui des cryptes profondes où le soleil ne pénètre jamais. Le Grand Pontife avait réussi son ultime métamorphose. À force de chercher la viande dans le marbre, il avait transformé sa propre viande en pierre. Il était la sentinelle de ce nouvel empire de silence, un dieu de débris veillant sur une cité qui n’était plus qu’un immense ossuaire de travertin. Dehors, l’orage redoubla de violence. Un éclair zébra le ciel, illuminant un instant les ruines du Forum d’une lumière livide, électrique. On aurait dit que les statues sur les frontons s’animaient sous la fustigation de l’eau, que les membres de pierre s’étiraient avant de se figer à nouveau dans une éternité de mépris. Rome redevenait minérale. Les intrigues des hommes, les cris des suppliciés, les ambitions des Césars et les délires des prêtres s’effaçaient devant la seule vérité qui subsistait : la solidité de la roche, l’indifférence du silex. La chaux continuait de pleuvoir dans la crypte, fine neige de mort qui recouvrait peu à peu les corps, les débris, les crimes. Elle colmatait les plaies, lissait les traits, transformant les visages convulsés en masques d’une sérénité effrayante. Varro finit par s’allonger parmi ses idoles brisées, sa tête reposant sur un torse d’Hercule décapité. Ses paupières s’alourdirent, lestées par la poussière blanche qui s’accumulait dans les replis de sa peau. Livia recula vers la sortie, ses pas ne laissant aucune trace sur le sol désormais pétrifié. Elle remonta vers la surface, vers l’air libre qui sentait le soufre et la terre mouillée. Elle savait que demain, lorsque le soleil se lèverait sur une Rome lavée de son sang mais figée dans sa propre cendre, nul ne se souviendrait des râles qui avaient hanté le Palatin. Les historiens parleraient de déclin, de corruption des mœurs, de barbares aux portes de la ville. Ils ne sauraient rien de la viande qui avait voulu devenir pierre, ni du silence qui s’était installé dans les veines de la cité. Elle s’arrêta un instant sur le seuil du temple, regardant l’eau s’écouler dans les cloaques, emportant les derniers vestiges de l’humanité de Caius. Le monde était redevenu muet. Le vacarme de l’histoire s’était tu, étouffé par la couche épaisse de poussière et de temps qui recouvrait déjà les marches du pouvoir. Rome n’était plus une ville, mais une montagne sculptée, une carcasse de marbre froid dont le cœur avait cessé de battre depuis longtemps, bien avant que le premier coup de ciseau ne soit porté. La vieille vestale s’enfonça dans la nuit, sa silhouette grise se confondant bientôt avec les colonnes qui bordaient la Via Sacra. Derrière elle, dans les ténèbres du Palatin, le Grand Pontife Caius, prisonnier de sa propre éternité, attendait que les siècles finissent de le polir, jusqu’à ce qu’il ne reste de lui qu’une forme anonyme, une vertèbre de pierre parmi les ruines d’un monde qui avait oublié jusqu’au goût de la chair. La pluie finit par cesser, laissant place à une lueur d’aube blafarde qui ne réchauffait rien. Sur le Forum, le marbre brillait d’un éclat nouveau, lavé, impitoyable. Le silence de la chaux était désormais total.
Fusianima
Quand le Marbre Devient Viande
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Sarah Bern

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cette année

L’astre de midi, tel un œil borgne et colérique, clouait Rome au sol de sa lumière crue, transformant chaque ruelle de la Suburre en un gosier desséché où l’air même semblait avoir renoncé à circuler. Sur les pentes du Palatin, le silence n’était pas une absence de bruit, mais une présence lourde, u...

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