Saigner le Marbre Blanc

Par Sarah BernPeplum

La boue de la Suburre possédait cette consistance particulière, un mélange d’argile grasse, de déjections canines et de restes de friture rance qui collait aux sandales comme une malédiction. Sous le ciel d’opale sale que les toits en surplomb des *insulae* découpaient en une balafre étroite, Lucius...

Le Poids du Denier

La boue de la Suburre possédait cette consistance particulière, un mélange d’argile grasse, de déjections canines et de restes de friture rance qui collait aux sandales comme une malédiction. Sous le ciel d’opale sale que les toits en surplomb des *insulae* découpaient en une balafre étroite, Lucius avançait sans bruit. Sa silhouette, drapée dans une *paenula* de laine brune dont la trame était raidie par le sel et la crasse, se fondait dans l’ombre des étals de changeurs fermés. L’air était épais, saturé de l’odeur des latrines à ciel ouvert et du fumet métallique du sang s’échappant des abattoirs clandestins. Ici, la Ville Éternelle ne sentait ni l’encens des temples, ni le laurier des triomphes ; elle sentait la sueur des hommes et la peur des bêtes. Il s’arrêta devant l’entrée d’une taverne borgne, dont l’enseigne de bois vermoulu portait encore les traces d’un phallus protecteur à demi effacé. À l’intérieur, la rumeur des dés de corne frappant le bois et les rires gras des débardeurs du Tibre formaient un brouhaha sourd. Lucius ne cherchait pas la lumière. Il contourna l’édifice pour s’engager dans un *angiportus* si étroit que ses épaules frottaient les murs de briques crues. C’est là, entre deux piles de bois de chauffage et une amphore brisée dont le vin aigre avait imprégné le sol, que l’attendait Vindex. Le marchand de grain était un homme dont la graisse semblait avoir été déposée par couches successives, comme le limon lors des crues du fleuve. Il transpirait abondamment malgré la fraîcheur de la nuit, ses doigts boudinés triturant nerveusement la frange de sa tunique de lin de basse qualité. « Tu es en retard, Sicaire », siffla Vindex, sa voix n’étant qu’un filet d’air humide. Lucius ne répondit pas. Il se contenta de fixer l’homme de ses yeux délavés, deux billes de verre froid sous un front barré d’une cicatrice livide. Il sentait le cuir mouillé et l’huile de lampe. Pour lui, le temps n’était pas une mesure de sablier, mais une succession d’opportunités de mort. « L’homme est au premier étage de la maison de l’affranchi, derrière le marché aux herbes. Il s’appelle Septime. Il a détourné trois sacs de froment appartenant à mon maître. Trois sacs, Lucius. C’est une insulte à la Fortune. » Vindex sortit de sa bourse deux deniers d’argent qu’il fit briller sous le reflet d’une lune invisible. Le métal était usé, les bords rognés par des mains avides. Lucius s’approcha, son ombre dévorant celle du marchand. Il ne prit pas les pièces. Il prit le poignet de Vindex, serrant jusqu’à ce que les os craquent sous la pression de ses cales de vétéran. « La moitié maintenant. L’autre quand il aura cessé de respirer l’air de Rome », dit Lucius. Sa voix était un râle de pierre qu’on traîne sur du marbre. Le marchand gémit, lâcha une pièce dans la paume calleuse du tueur, puis s’enfuit dans les ténèbres en trébuchant sur sa propre toge. Lucius rangea le denier dans une petite bourse de cuir dissimulée à sa ceinture, contre sa hanche. Il n’éprouvait ni haine pour Septime, ni mépris pour Vindex. Ils n’étaient que des variables dans une équation de survie. Il atteignit la demeure désignée en quelques minutes. C’était une bâtisse chancelante, dont les murs de bois et de plâtre semblaient ne tenir ensemble que par la force de la moisissure. Il monta l’escalier extérieur, chaque marche gémissant sous son poids comme un condamné à la croix. Au premier palier, une porte de chêne mal ajustée laissait filtrer une lueur de suif. Septime était assis sur un tabouret de trois pieds, occupait à compter des grains de blé sur une table basse, comme s’il cherchait à y lire son destin. C’était un homme sec, dont la peau parcheminée trahissait des années de labeur sous le soleil des latifundia. Quand Lucius entra, il ne sursauta pas. Il leva simplement les yeux, une résignation infinie gravée dans ses rides. « Vindex ? » demanda Septime, sa voix n'étant qu'un murmure. Lucius ne répondit pas. Il sortit de sa ceinture sa *sica*, une lame courbe, courte et lourde, dont l'acier avait été noirci à la fumée pour ne pas refléter la lumière. L’arme semblait être une extension naturelle de son bras, une griffe de fer forgée dans les forges de l’enfer. « J’ai faim, Lucius », dit le vieil homme en désignant les grains sur la table. « On ne meurt pas bien le ventre vide. » Le sicaire fit un pas de côté, son mouvement fluide, presque gracieux, contrastant avec la brutalité de sa carrure. Il ne cherchait pas le spectacle. Il cherchait l’efficacité. D’un geste sec, il saisit Septime par les cheveux gris et lui renversa la tête en arrière. La peau du cou se tendit, révélant la pulsation de la carotide sous le derme fin. La lame s’enfonça sans résistance. Un bruit de succion, puis le jaillissement chaud et sombre du sang qui vint maculer le blé sur la table. Septime eut un tressaillement, ses mains griffant inutilement l’air, avant que ses yeux ne se fixent sur un point invisible au plafond. Lucius le maintint ainsi jusqu’à ce que le dernier souffle s’échappe, un râle ténu qui se perdit dans le craquement des poutres de l’ *insula*. Le tueur essuya sa lame sur la tunique du mort. Le sang était une substance familière, presque rassurante dans sa tiédeur. Il ne ressentait aucun remords, aucune joie. Le vide qui l'habitait était plus vaste que le Forum à l'heure du crépuscule. Il ramassa une poignée de blé ensanglanté, la contempla un instant, puis la laissa retomber. Les grains rouges ressemblaient à des rubis jetés dans la boue. Il quitta la pièce sans un regard en arrière. Le retour vers sa propre demeure fut une lente dérive à travers les strates de la misère romaine. Il croisa des ombres qui se hâtaient vers des lupanars de bas étage, des patrouilles de vigiles plus intéressées par le racket que par la sécurité, et des chiens errants se disputant des entrailles de poisson. Son *insula* se dressait au détour d'une ruelle infecte, un colosse de six étages dont les fondations s’enfonçaient dans le sol meuble de la vallée. C’était une ruche humaine, vibrante de cris d'enfants, de querelles domestiques et de l'odeur omniprésente de la friture de chou. Lucius monta jusqu’au dernier étage, là où l’air devenait plus rare et le risque de périr dans un incendie plus certain. Sa chambre était une cellule de pierre et de bois, meublée d’un simple grabat de paille et d’un coffre de cèdre dont la serrure était un chef-d’œuvre de mécanique grecque. Il s'assit sur le lit, sentant la fatigue peser sur ses épaules comme une armure de plomb. Il retira ses sandales, révélant des pieds marqués par les marches forcées et les engelures des campagnes de Judée. Il ouvrit sa bourse de soie, celle qu’il portait toujours contre son cœur, sous sa tunique. Il en sortit une langue desséchée, grise et dure comme un morceau de cuir tanné. Il la fit rouler entre ses doigts calleux. C’était son seul trésor, son unique lien avec un passé où le mot "honneur" n’était pas encore une insulte. Le silence de la chambre n’était interrompu que par le grattement des rats derrière les cloisons. Lucius s’allongea, les yeux grands ouverts sur l’obscurité du plafond. Il savait que dans quelques heures, il lui faudrait retourner voir Vindex pour réclamer son dû. Il savait que le sang de Septime sècherait sur la table de bois et que demain, d’autres grains de blé seraient comptés par d'autres mains affamées. Dans cette ville de marbre et de fange, la vie n'était qu'un prêt à usure, et il était le collecteur de dettes que personne ne voulait voir arriver. Il ferma les yeux, mais le sommeil ne vint pas. Il n'y avait que le froid du fer et le goût de la poussière.

La Statuette de Craie

L’obscurité de la chambrée n’était pas un vide, mais une matière épaisse, saturée par les relents de suif brûlé et l’humidité acide qui montait des égouts voisins. Lucius ne bougeait pas. Allongé sur sa paillasse de paille rance, il sentait le froid du sol de terre battue ramper le long de son échine. La langue séchée de son centurion, ce lambeau de chair pétrifiée, pesait dans sa paume comme le poids d’un monde disparu. Le silence était un prédateur. Puis, une vibration infime parcourut le chambranle de la porte, un frôlement de laine contre le bois vermoulu que seul un homme habitué au guet pouvait percevoir. Il ne se redressa pas. Sa main droite, lente et précise, glissa sous le traversin de crin pour trouver la poignée de corne de sa sica. Le métal était froid, une promesse de silence éternel. — L’ombre te sied mal, Lucius, murmura une voix qui n’appartenait pas aux gueux de la Suburre. Elle a le goût de la défaite. Une silhouette se détacha du néant de l’entrée. Elle ne portait pas la soie éclatante des matrones du Palatin, mais une palla de laine sombre, usée aux entournures, qui semblait avoir absorbé toute la suie des ruelles. Livia Claudia fit un pas dans la faible lueur d’une mèche qui agonisait dans un bol d’huile rance. Son visage, d’une pâleur de marbre de Carrare sous la lune, était strié par une mèche de cheveux noirs, poisseux de poussière. Ses yeux, autrefois habitués à contempler les fresques de Pompéi, brûlaient d’une fièvre que même la faim n’aurait pu attiser. Lucius s’assit, le torse nu barré par la cicatrice livide d’un coup de pilum reçu devant les murs de Jérusalem. Il ne rangea pas sa lame. — Les morts ne devraient pas hanter les vivants, Livia. Ton clan n’est plus qu’une ligne de comptes barrée de rouge dans les registres de Corvus. Pourquoi venir ici ? Pour mendier une mort rapide avant que les sicaires du Sénateur ne te trouvent ? Livia ne cilla pas devant l’acier. Elle s’avança jusqu’à la table boiteuse où traînaient quelques croûtes de pain noir et une coupelle de vin aigre. D’un geste lent, presque solennel, elle délia un pan de sa tunique et en sortit un objet enveloppé dans un chiffon de lin taché. Elle le posa sur le bois avec une délicatesse qui jurait avec la brutalité du lieu. Le tissu s'ouvrit sur une petite statuette de craie, grossièrement taillée. Elle représentait un lare, une divinité domestique, mais le visage avait été effacé, réduit à une surface lisse et aveugle. — Marcus Corvus a bâti son empire sur le sable et le sang de mon sang, dit-elle, sa voix n’étant plus qu’un sifflement de cuir déchiré. Il pense avoir acheté Rome. Il pense que chaque sesterce versé aux vigiles et chaque banquet offert aux édiles ont scellé son immortalité. Mais il a oublié une chose : le marbre se brise, et la craie... la craie finit toujours par retourner à la poussière. Lucius fixa la statuette. Il connaissait ce symbole. C’était la monnaie des désespérés, celle que l’on dépose sur les autels des carrefours pour réclamer une vengeance que les Dieux refusent d’accorder. — Tu veux sa tête, conclut le Boucher. C’est un caprice coûteux. Corvus vit derrière des murs de pierre et des légions de clients. Ses esclaves goûtent son vin, ses gardes dorment devant sa porte. Pour l’atteindre, il faudrait égorger la moitié de la Curie. — Je ne veux pas sa tête, Lucius, trancha-t-elle en se penchant vers lui. L’odeur de son haleine, un mélange de vin de Falerne et de bile, l’atteignit. Je veux ses racines. Je veux que chaque homme qui porte son nom, chaque marchand qui finance ses navires, chaque scribe qui tient ses registres, soit rendu à la terre. Je veux que son réseau s’effondre comme une insula mal bâtie. Je veux une extermination. Le Sicaire laissa échapper un rire sec, un bruit de gravier que l’on broie. — Tu demandes l’impossible. Même pour moi. Cela demanderait des mois de traque, des tonnes de fer et une chance que la Fortune ne réserve qu’aux fous. Et avec quoi paierais-tu ? Tu n’as plus de terres, plus de bijoux, plus de nom. Livia fit un pas de plus, entrant dans l’espace vital du tueur. Elle saisit la main calleuse de Lucius, celle qui tenait encore le poignard, et la plaça contre sa propre gorge, là où l’artère battait d’un rythme sauvage, désordonné. — Je n’ai plus rien, c’est vrai. Mais je connais les secrets que Corvus cache sous les dalles de son atrium. Je sais où sont les contrats de blé détournés qui affament la plèbe. Je sais quels sénateurs il tient par la gorge avec des dettes de jeu. Je suis la clé de son coffre-fort, Lucius. Et pour le prix... Elle détacha la fibule de bronze qui retenait sa palla. Le vêtement glissa au sol dans un froissement sourd, révélant une peau marquée par les privations, mais dont la noblesse refusait de s’éteindre. Sous la clarté vacillante, elle ressemblait à une déesse déchue, une Furie sortie des entrailles de la terre. — Je t’offre la seule chose que Rome ne pourra jamais te donner : la fin de ta dette. Non pas celle que tu dois aux hommes, mais celle que tu portes en toi. Tue-les tous, et je te mènerai au trésor de Corvus, caché dans les jardins de Lucullus. Une fortune en or brut, assez pour acheter une province entière, pour fuir cette ville de loups et ne plus jamais avoir à sentir le fer contre ta paume. Et d’ici là... mon corps sera ton ombre, et ma haine sera ton bouclier. Lucius regarda la statuette de craie, puis les yeux de la femme. Il voyait en elle le même vide noir qui l’habitait depuis les plaines de Judée. Ils étaient deux spectres négociant sur les ruines de leur propre existence. Il sentit la chaleur de son cou sous ses doigts, la fragilité de cette vie qui ne tenait qu’à un mouvement de son poignet. Le silence s’étira, lourd comme une dalle funéraire. Dehors, le cri d’une patrouille de vigiles résonna dans le lointain, suivi par le hurlement d’un chien errant. La Suburre respirait, grasse et malfaisante. — Corvus a un lieutenant, commença Lucius d’une voix sourde, presque absente. Un Grec nommé Thrax. Il gère les lupanars du quartier de l’Argilète. C’est par lui que tout commence. Si je frappe, il n’y aura pas de retour en arrière. Les prétoriens retourneront chaque pierre de cette ville pour nous trouver. Livia esquissa un sourire qui n’était qu’une cicatrice de plus sur son visage de marbre. Elle ramassa la statuette de craie et la serra dans son poing jusqu’à ce que ses articulations blanchissent. — Laisse-les chercher. Ils ne trouveront que des cadavres et de la cendre. Elle ouvrit sa main. La statuette était brisée en trois morceaux. Elle en tendit un à Lucius. — Le pacte est scellé, Boucher. Lucius prit le morceau de craie. Il était friable, sec, laissant une trace blanche sur sa peau tannée, comme une souillure de pureté dans un monde de boue. Il se leva, sa haute stature dominant la pièce étroite. Il rangea sa sica dans son fourreau de cuir gras. L’air semblait s’être refroidi brusquement. — Demain, au premier chant du coq, Thrax ne verra pas le soleil se lever, dit-il simplement. Va-t’en maintenant. Cache-toi dans les carrières de la porte Esquiline. Je viendrai te chercher quand le sang aura commencé à couler. Livia ramassa sa cape, se drapant de nouveau dans l’anonymat de la misère. Elle ne dit pas un mot de plus. Elle disparut dans l’embrasure de la porte comme une fumée emportée par le vent. Lucius resta seul. Il regarda le morceau de craie dans sa main, puis le jeta dans le bol d’huile de sa lampe. La flamme vacilla, étouffée par la poussière blanche, avant de reprendre avec une lueur blafarde, éclairant les murs suintants de la chambrée. Il reprit la langue de son centurion, la remit dans sa bourse de soie, et s'assit sur le bord de son lit. Il n'avait pas peur de la mort. Il craignait seulement que l'enfer ne soit pas assez vaste pour accueillir tous ceux qu'il allait y envoyer. Dans l'ombre, le Boucher de la Suburre commença à aiguiser sa lame sur une pierre à huile, le crissement du métal contre le grès rythmant les battements d'un cœur qui avait cessé de croire à la rédemption, mais qui battait encore pour la destruction.

Les Veines de l'Argile

L’humidité de la nuit romaine ne lavait pas la souillure ; elle l’imprégnait, transformant la poussière des chars et le sang des bêtes égorgées en un limon noir qui s’insinuait entre les dalles disjointes de la Suburre. Lucius avançait dans ce boyau de briques crues et de bois vermoulu, là où les insulae semblaient se pencher l’une vers l’autre comme des vieillards édentés conspirant sous la lune. L’air était une mélasse épaisse, chargée de l’odeur rance du suif brûlé, de la friture de poisson de bas étage et des exhalaisons fétides des latrines à ciel ouvert qui saturaient les ruelles. Il portait une paenula de laine brune, rêche et lourde, dont le capuchon avalait ses traits. Sous l’étoffe, contre sa cuisse, le fourreau de cuir bouilli abritait la sica. Le métal froid était une présence rassurante, une ancre dans cet océan de vice. Ses caligae, dont les clous avaient été limés pour étouffer le martèlement du pas sur le grès, ne faisaient qu'un bruit de succion discret dans la boue argileuse. Sa proie, Quintus Falco, ne possédait pas la discrétion des prédateurs. Le collecteur d’impôts de Marcus Corvus était un homme fait de graisse molle et de soie pourpre, un parasite qui s’était engraissé sur la famine des quartiers pauvres jusqu’à n’être plus qu’une outre de vin ambulante. Falco sortait d'une taverne borgne où le jeu de dés l'avait tenu tard. Il était flanqué de deux esclaves germains, des colosses à la chevelure de paille dont les mains massives serraient des gourdins de frêne. Ils portaient des torches de poix qui projetaient des ombres dansantes et grotesques sur les murs suintants. Lucius les suivit à distance, se fondant dans les renfoncements des porches, s'effaçant derrière les piles de bois de chauffage. Il connaissait ce dédale mieux que les augures ne connaissaient les entrailles des oiseaux. Il savait que trois rues plus loin, l'étroit passage de la ruelle des Blanchisseurs se resserrait, là où les grandes cuves d'urine fermentée empestaient l'air à en soulever le cœur. C'était là que la Ville dévorait ses fils les moins prudents. Le Sicaire accéléra le pas, bifurquant par une venelle transversale, grimpant sur un muret de soutènement en tuf pour surplomber le trajet de Falco. Ses doigts, engourdis par le froid humide, trouvaient des prises dans la maçonnerie effritée. Il se posta dans l'ombre d'un auvent de tuiles cassées, retenant son souffle. Le silence n'existait pas à Rome ; il y avait toujours le craquement d'une poutre, le hurlement d'un chien errant ou le gémissement d'une prostituée derrière une cloison de roseaux. Mais Lucius était devenu une part de ce bruit de fond. Les torches apparurent. La lumière orange léchait les flaques d'eau croupie. Falco riait, une sorte de gloussement gras qui s'étouffait dans sa gorge encombrée de phlegme. Il se plaignait de la cherté du blé et de l'insolence des plébéiens qu'il avait dû faire fouetter le matin même pour quelques sesterces de retard. « Ils saignent, ces chiens, mais ils ne payent pas, » éructa-t-il en s'essuyant le front avec un pan de sa toge de prix. Au moment où le premier garde dépassa l’aplomb de l’auvent, Lucius se laissa choir. Ce ne fut pas une chute, mais une descente contrôlée, un poids mort tombant avec la précision d’un couperet. Il atterrit sur les épaules du second Germain. Le choc fut sourd. Avant que le géant ne puisse seulement comprendre que la mort venait de lui tomber dessus, la lame de Lucius lui avait déjà ouvert la gorge d'une oreille à l'autre. Le sang jaillit en une nappe chaude, éteignant presque la torche qui roula au sol dans un sifflement de vapeur. Le premier garde fit volte-face, mais l'obscurité et la panique jouaient pour le boucher. Lucius ne lui laissa pas le temps de lever son gourdin. Il plongea sous sa garde, enfonçant sa sica dans l'abdomen, là où la chair est tendre, sous le sternum. Il fit pivoter la lame avec une torsion brutale du poignet, déchirant les viscères. L'homme s'effondra dans un râle, ses mains tentant vainement de retenir ce qui s'échappait de lui. Falco était seul. Le collecteur était pétrifié, ses yeux exorbités reflétant la dernière lueur de la torche mourante. Sa bouche s'ouvrit pour crier, mais seul un sifflement d'air terrorisé en sortit. Il recula, trébucha sur le corps de son esclave et s'étala de tout son long dans la boue grasse. Lucius s'approcha lentement. Il ne courait pas. Il n'en avait plus besoin. Il retira son capuchon, laissant la lumière résiduelle éclairer son visage de marbre balafré. « Pour qui travailles-tu, petit porc ? » murmura Lucius. Sa voix était basse, monocorde, dépourvue de haine comme de pitié. « Corvus... Corvus te fera crucifier ! » bégaya Falco, ses doigts griffant le sol, cherchant une issue qui n'existait pas. « Je peux te donner de l'or... des deniers d'argent pur... J'ai les clés du coffre de la préfecture... » « Ton or ne vaut pas le fer que je vais te donner, » répondit Lucius. Il s'accroupit au-dessus de l'homme, dont l'odeur de peur se mêlait désormais à celle du vin bon marché. Lucius saisit Falco par les cheveux, lui tirant la tête en arrière pour exposer la peau flasque de son cou. Le collecteur pleurait, des larmes ridicules qui traçaient des sillons clairs sur ses joues poudrées de céruse. D'un geste précis, presque chirurgical, Lucius ne trancha pas la gorge immédiatement. Il utilisa la pointe de sa sica pour graver une marque sur le front de l'agonisant. Trois lignes verticales coupées par une horizontale. Le sceau des Claudii. Le sang perla, dessinant le symbole de la lignée déchue sur la chair du serviteur de Corvus. « Dis à Pluton que c’est Livia qui envoie ses salutations, » souffla-t-il à l’oreille de Falco. Puis, il enfonça la lame dans la carotide. Le corps de Falco tressaillit, ses jambes battant frénétiquement le sol avant de s'immobiliser dans une dernière convulsion. Le silence revint, plus lourd qu'auparavant, seulement troublé par le clapotis du sang qui rejoignait le ruisseau d'eau sale au milieu de la ruelle. Lucius se redressa. Ses mains étaient rouges jusqu'aux poignets. Il ne s'essuya pas immédiatement. Il fouilla dans la bourse de cuir qui pendait à la ceinture de Falco. Il n'y prit pas l'or. Il en sortit un anneau sigillaire, celui qui servait à sceller les ordres de saisie, et le jeta dans la bouche béante du cadavre. Un dernier outrage. Il ramassa alors un morceau de craie qu'il avait conservé dans sa propre tunique. Sur le mur de briques rouges, juste au-dessus du corps affaissé, il dessina d'un trait rageur le même emblème que celui gravé sur le front de la victime. La marque blanche tranchait violemment dans la pénombre, comme un cri silencieux jeté à la face du Palatin. Le Sicaire ramassa la torche qui achevait de se consumer et la plongea dans une flaque pour l'éteindre totalement. Le noir devint absolu. Il quitta la ruelle en empruntant les ombres, évitant les patrouilles de la garde urbaine qui commençaient à s'agiter au loin, alertées par le silence trop soudain du quartier. Il se glissa à travers les passages dérobés, là où les murs suintaient une humidité millénaire, là où la pierre semblait respirer avec la régularité d'un monstre assoupi. Lorsqu'il atteignit enfin la fontaine décrépite d'une place déserte, il plongea ses mains dans l'eau glacée. Le sang se dilua, formant des volutes sombres dans le bassin de pierre avant de disparaître. Lucius regarda ses paumes calleuses, nettoyées mais jamais propres. La morsure du froid lui rappelait qu'il était vivant, une sensation qu'il ne s'autorisait que dans l'acte de donner la mort. Le message était délivré. Corvus trouverait son collecteur au matin, transformé en une enseigne sanglante. Le doute allait s'insinuer dans les villas de marbre. Les alliés du sénateur commenceraient à regarder par-dessus leur épaule, se demandant si les spectres du passé n'avaient pas fini par trouver le chemin de la surface. Lucius remit son capuchon. La pluie se remit à tomber, plus fine, plus tenace, lavant les toits de la Ville mais laissant intacte la pourriture des cœurs. Il s'enfonça de nouveau dans les veines de l'argile, là où Rome digère ses secrets, prêt à frapper encore jusqu'à ce que le marbre blanc ne soit plus qu'une relique rougie par le sacrifice des coupables.

Le Maître des Mouches

L’huile de nard brûlait avec une lenteur écœurante dans les coupelles de bronze, diffusant une vapeur grasse qui s’accrochait aux fresques du tablinum. Marcus Corvus ne cillait pas. Ses yeux, deux billes d’obsidienne serties dans une chair parcheminée, demeuraient fixés sur les tablettes de cire étalées devant lui. Le silence du palais, juché sur les hauteurs du Palatin, n’était rompu que par le grattement sec de son stylet d'ivoire. Chaque trait incisif dans la cire sombre représentait une vie, une terre, ou une cargaison de blé détournée des greniers d’Ostie. Pour le sénateur, Rome n'était pas une idée, encore moins une patrie ; c'était un immense carnet de comptes dont il tenait la plume, un organisme dont il drainait la lymphe pour nourrir sa propre démesure. Une mouche, grasse et bleutée, vint se poser sur le bord de sa main gauche, là où la peau, tachée par l'âge, semblait déjà se détacher de l'os. Corvus ne la chassa pas. Il l'observa avec une sorte de fascination clinique. On l’appelait, dans les replis fétides de la Suburre, le Maître des Mouches, car là où Corvus posait son regard, la décomposition suivait toujours, attirant les charognards de son espèce. Il aimait cette vermine. Elle était honnête, prévisible, mue par un appétit aussi insatiable que le sien. Pourtant, une ombre étrangère flottait ce soir dans l’air saturé d’encens. Corvus redressa son échine voûtée sous le poids d'une toge de laine pourpre dont le prix aurait pu nourrir un quartier entier pendant un lustre. Il détestait l'obscurité. Dans les angles de la pièce, là où la lueur des lampes à huile s'épuisait, le noir lui semblait solide, presque vivant. Pour lui, la nuit n'était pas le repos des justes, mais le territoire des créanciers impitoyables et des spectres sans langue. Il fit un signe imperceptible de la main. Immédiatement, un esclave nubien, dont les muscles luisaient comme du basalte poli, s'avança pour moucher les mèches de charpie. « Plus de lumière, murmura Corvus d'une voix qui rappelait le froissement du papyrus séché. Je veux voir le grain du marbre. Je veux voir si la poussière ose se poser sur mes biens. » L'esclave s'exécuta sans un mot, ses sandales de cuir ne produisant aucun son sur la mosaïque représentant le triomphe de Bacchus. Corvus retourna à sa lecture. Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu'il atteignit la colonne des actifs de la douzième région. Un nom manquait à l'appel des rapports vespéraux : celui de Gaius, son collecteur le plus féroce, celui qui savait extraire le dernier sesterce d'une veuve comme on presse une olive trop mûre. Gaius aurait dû être là, avec son sac de cuir lourd de deniers et ses nouvelles du port. Le silence fut soudain rompu par un bruit de pas précipités dans le péristyle. Un homme entra, le souffle court, les vêtements souillés par la boue des bas-quartiers. C’était un sicaire à sa solde, un de ces chiens de garde qu’il entretenait pour les besognes que la loi réprouvait mais que la nécessité commandait. L'homme s'agenouilla, le front contre le sol froid. « Parle, ordonna Corvus sans lever les yeux. Et que tes mots valent le prix de l'huile que tu me fais perdre. » « Seigneur... Gaius est mort. On l'a retrouvé aux premières lueurs, près du Grand Égout. » Le stylet de Corvus s'arrêta net, creusant un sillon profond dans la cire. Une perte sèche. Mais ce n'était pas le vol qui l'inquiétait ; c'était l'audace. « La bourse ? » demanda le sénateur. « Intacte, seigneur. L'argent est là. Mais... » L'homme hésita, sa voix étranglée par une terreur qu'il ne parvenait pas à dissimuler. « On l'a ouvert. De la gorge jusqu'au bas-ventre. Et on a rempli ses entrailles avec des éclats de marbre blanc. Du marbre de Carrare, seigneur. Le même que celui de votre atrium. » Corvus sentit un froid polaire ramper le long de sa colonne vertébrale, une sensation qu'il n'avait plus éprouvée depuis les purges de Sylla. Il se leva lentement, ses articulations craquant comme du bois mort. Il s'approcha d'une colonne ionique, passant ses doigts sur la pierre lisse et glacée. Le message était d'une clarté brutale. Quelqu'un ne cherchait pas à s'enrichir. Quelqu'un cherchait à transformer son propre luxe en instrument de supplice. Il repensa à la lignée des Claudii, à ce nom qu'il avait cru rayer de la surface de la terre sous les coups de glaive de ses hommes de main. Il avait vendu leurs terres, fondu leur argenterie, et jeté leurs corps dans le Tibre comme de simples déchets de voirie. Mais la terre de Rome est une matrice capricieuse ; elle recrache parfois ce qu'on a tenté d'y enfouir. « Le marbre... murmura-t-il pour lui-même, sa voix n'étant plus qu'un sifflement. Ils veulent me faire manger ma propre grandeur. » Il se tourna vers le sicaire, qui tremblait toujours au sol. « Va trouver le préfet de la garde urbaine. Dis-lui que je veux que chaque lupanar, chaque taverne de la Suburre soit retourné. Je veux le nom de celui qui manie la lame avec une telle poésie. Et envoie des hommes surveiller les entrepôts de soie. Si Gaius est tombé, c'est que mes flux financiers sont compromis. » L'homme s'éclipsa. Corvus resta seul dans la vaste pièce. Il s'approcha de l'impluvium, le bassin central où l'eau de pluie stagnait, sombre et immobile. Il y vit son propre reflet : un vieillard décharné, drapé dans l'or et la pourpre, mais dont le regard trahissait une vérité nue. Il n'était plus le prédateur. Quelque chose, dans les replis de la cité, avait cessé d'avoir peur de lui. Il sentit à nouveau la mouche se poser sur son cou. Cette fois, il l'écrasa d'un geste sec. Une tache de sang noir souilla sa peau. Le Maître des Mouches réalisa soudain que son empire de chiffres et de marbre n'était qu'un château de sable face à la marée de sang qui s'annonçait. Il se dirigea vers son coffre de fer, en sortit une petite bourse de soie cramoisie qu'il gardait toujours cachée. À l'intérieur, non pas des pièces, mais des jetons d'os gravés de signes archaïques. Les dettes de sang. Il les fit rouler dans sa paume, écoutant leur cliquetis sinistre. Quelqu'un attaquait ses intérêts, non pas pour le ruiner, mais pour le vider de sa substance, pièce par pièce, souffle après souffle. La lumière d'une lampe vacilla et s'éteignit dans un dernier spasme de fumée noire. Corvus recula d'un pas, ses yeux scrutant frénétiquement l'ombre qui venait de gagner du terrain. Dans ce palais de pierre éternelle, il comprit que le marbre n'était qu'une peau, et que sous cette peau, Rome commençait à saigner. Il s'assit de nouveau, reprenant son stylet d'une main tremblante. Il devait calculer. Il devait anticiper. Mais pour la première fois de sa vie, les chiffres ne lui obéissaient plus. Les colonnes de sesterces se transformaient, dans son esprit fiévreux, en rangées de cadavres blancs, alignés sous la lune, attendant leur tour de réclamer leur dû. « Livia... » souffla-t-il, le nom lui écorchant la gorge comme un tesson de verre. Il n'avait aucune preuve, seulement l'instinct du rat qui sent l'eau monter dans les égouts. Il savait que le Boucher de la Suburre n'agissait jamais sans un commanditaire, sans une haine plus profonde que le simple appât du gain. Le pacte était scellé quelque part dans la fange, et lui, Marcus Corvus, n'était plus que la proie de luxe d'une vengeance qui portait le parfum de la terre retournée et du fer froid. Il appela à nouveau ses esclaves, sa voix montant d'un ton, frôlant l'hystérie. « Allumez tout ! Je veux que ce palais brille comme le soleil ! Que pas un pouce de ce marbre ne reste dans l'ombre ! » Mais alors que les torches s'enflammaient l'une après l'autre, Corvus ne vit que davantage de reflets sur les parois polies, des reflets qui semblaient danser comme des lames prêtes à frapper. Le Maître des Mouches était désormais enfermé dans sa propre toile, et le bourdonnement de l'obscurité ne faisait que commencer.

Le Goût du Fer

Le silence de la Suburre n'était jamais qu'un mensonge, une respiration retenue entre deux râles de l'égout. Ce soir-là, l'air avait le goût du suif rance et de la pluie qui menace, une moiteur lourde qui collait la tunique de lin aux omoplates de Lucius. Il marchait dans l'ombre portée des *insulae*, là où le basalte des rues s'enfonce sous le poids des siècles de crasse. Ses sens, aiguisés par une décennie de carnages sur les frontières de l'Empire, lui hurlèrent le danger avant même que le premier éclat de métal ne trahisse la présence des ombres. Ils étaient quatre. Pas des larrons de ruelle cherchant une bourse de sesterces, mais des hommes dont la stature trahissait le port de la cuirasse. Des prétoriens dévoyés ou des gladiateurs affranchis, vendus à l'or de Corvus. Ils ne crièrent pas. Le premier surgit d'un renfoncement où l'on entreposait des amphores brisées, sa lame courte visant le foie. Lucius pivota, un mouvement fluide, presque las, et sa propre *sica* sortit de son fourreau de cuir bouilli pour trouver la gorge de l'agresseur. Le bruit fut celui d'un parchemin que l'on déchire. Mais le Boucher était lent, alourdi par la fatigue de ses veilles. Un second sicaire, tapi sur une passerelle de bois vermoulu surplombant la ruelle, se laissa tomber, son poids brisant l'élan de Lucius. Le choc fut sourd, un fracas d'os contre la pierre. Lucius sentit le froid du fer mordre son flanc, sous les côtes, là où la protection du cuir était la plus fine. La douleur ne fut d'abord qu'une brûlure glacée, une insulte à sa chair de prédateur. Il rugit, un son viscéral qui fit s'envoler les rares corbeaux nichés dans les corniches, et planta son pouce dans l'orbite de l'homme qui le chevauchait. Il se dégagea dans une bousculade de membres et de sang, laissant derrière lui deux corps convulsés dans la boue noire. Les deux derniers hésitèrent, le temps pour Lucius de s'engouffrer dans le dédale des venelles qui menaient vers l'Esquilin. Il courait, une main pressée contre sa blessure, sentant la chaleur poisseuse du sang s'écouler entre ses doigts calleux. Chaque battement de son cœur envoyait une décharge de feu dans son torse, et le goût du fer, ce goût d'ichor et de mort, envahissait sa bouche. Lorsqu'il atteignit la demeure de Livia, une bâtisse aux murs lépreux dissimulant les restes d'une splendeur patricienne, ses forces l'abandonnaient. Il ne frappa pas ; il s'effondra contre le vantail de chêne, laissant une traînée sombre sur le bois brut. La porte s'ouvrit sur un silence de sépulcre. Livia Claudia se tenait là, une lucerne de bronze à la main. La flamme vacillante éclairait son visage d'ivoire, ses yeux d'un bleu d'orage qui ne cillaient pas devant l'horreur. Elle ne poussa aucun cri. Elle recula simplement pour le laisser ramper à l'intérieur, dans le petit *atrium* où l'eau de pluie croupissait dans l'impluvium. — Tu saignes sur mon sol, Lucius, dit-elle d'une voix aussi tranchante que le verre. Elle posa la lampe sur une table de marbre ébréché. Le sicaire était étendu sur les dalles froides, sa respiration n'étant plus qu'un sifflement de soufflet percé. Il arracha sa tunique, révélant la plaie : une entaille profonde, béante, qui vomissait un sang noir sous la lumière chétive. — Corvus a envoyé ses chiens, parvint-il à articuler, chaque mot lui arrachant une grimace. Il sait. L'odeur de la peur lui a donné du courage. Livia s'approcha. Elle s'agenouilla dans la flaque pourpre sans égard pour sa stola de soie grise, dont l'ourlet s'imbibait déjà de la vie du Boucher. Ses mains, fines et blanches, des mains faites pour tenir des éventails de plumes ou des coupes de cristal, s'enfoncèrent sans hésiter dans la chair meurtrie pour évaluer la profondeur du désastre. Lucius grogna, ses muscles se tendant comme des cordes de catapulte. — Reste immobile, animal, ordonna-t-elle. Si tu meurs ici, mon pacte s'éteint avec toi, et je n'ai pas l'intention de laisser Corvus jouir d'une nuit de sommeil supplémentaire. Elle alla chercher un coffret d'ébène. À l'intérieur, point de fards ni de bijoux, mais des aiguilles d'os, du fil de lin poissé et des fioles contenant des décoctions de pavot et de vinaigre. Elle versa le liquide acide sur la plaie. Lucius arqua le dos, ses doigts griffant le marbre, mais il ne cria pas. Il fixa le plafond sombre, là où les fresques effacées représentaient des ancêtres dont les noms n'étaient plus que de la cendre. — Nous sommes des spectres, murmura-t-il alors qu'elle commençait à recoudre la chair. Toi, la morte-vivante d'une lignée proscrite, et moi, l'outil que l'on brise après usage. Pourquoi feindre que nous survivrons à cette aube ? Livia ne leva pas les yeux. Elle tirait le fil avec une régularité de tisseuse, son visage à quelques pouces du sien. Il pouvait sentir le parfum de la nard qui émanait de ses cheveux, un contraste violent avec l'odeur de tripaille et de sueur qui l'enveloppait. — La survie est une préoccupation d'esclave, Lucius. Ce qui m'importe, c'est la symétrie. Corvus a bâti son empire sur le sang des miens ; il est juste que son propre sang serve de mortier à sa chute. Si tu faillis, je trouverai un autre bras. La Suburre regorge de lames affamées. Le sicaire la saisit soudain par le poignet, sa main sanglante marquant la peau diaphane de la femme. Sa poigne était encore capable de broyer du bronze. — Tu mens, Livia. Tu as besoin de moi parce que je suis le seul à avoir vu le fond de l'abîme et à ne pas avoir détourné les yeux. Les autres te trahiront pour un denier de plus. Moi, je te trahirai pour rien, car je n'attends rien. C'est là ma seule loyauté. Elle soutint son regard, une lueur de mépris et d'admiration mêlés dans ses prunelles. Elle se dégagea avec une lenteur calculée et termina le dernier point de suture. Elle se releva, sa robe souillée, une silhouette spectrale dans l'immensité vide de la demeure. — Ton arrogance te perdra, ou elle nous sauvera. En attendant, repose-toi sur ces pierres. Le fer de Corvus est empoisonné de haine, mais le mien est plus froid encore. Elle s'éloigna vers les ombres du péristyle, laissant Lucius seul avec le battement sourd de sa propre douleur. Il ferma les yeux, sentant le froid du marbre envahir ses membres. À l'extérieur, le tonnerre gronda enfin sur Rome, une promesse de déluge qui ne parviendrait jamais à laver la souillure des rues, ni celle de leurs âmes liées par le même goût de fer. La nuit était encore longue, et dans l'obscurité, les loups de Corvus continuaient de hurler, cherchant la trace du sang qui ne cessait de couler.

La Soie et le Sang

Les mains de Livia tremblaient imperceptiblement tandis qu'elle plongeait ses doigts dans l'eau tiède d'un bassin de porphyre, une eau qu'elle aurait voulue assez brûlante pour décaper la crasse de la Suburre qui semblait avoir imprégné ses pores jusqu'à l'âme. Autour d'elle, le silence de la demeure dévastée n'était rompu que par le crépitement d'une lampe à huile dont la mèche charbonneuse exhalait une odeur de graisse rance. Elle se redressa, observant son reflet dans un disque de bronze poli. Le visage qui lui rendait son regard n'était plus celui de la fugitive aux ongles bordés de deuil, mais celui, spectral et superbe, d'une fille des Claudii. Elle ajusta la stola de soie pourpre, une étoffe si fine qu'elle semblait couler entre ses doigts comme un vin lourd. Le tissu, sauvé du pillage de ses biens des années plus tôt, pesait sur ses épaules avec la rigueur d'une armure. Elle attacha à ses oreilles des pendants de perles baroques, des larmes de nacre qui captaient la lueur vacillante de la flamme. Chaque geste était un rite, une lente exhumation. Elle n'était plus Livia la paria ; elle redevenait l'ombre d'une lignée éteinte, un spectre paré pour le festin des loups. La villa de Quintus Hortensius, située sur les pentes boisées du Caelius, crachait sa lumière et son tumulte dans la nuit romaine. L'air y était saturé de l'odeur entêtante du nard, du rôt de sanglier et de la sueur des esclaves qui s'agitaient dans l'ombre des colonnades. Livia franchit le seuil, le pas assuré par la haine, sentant sous ses sandales de cuir doré la froideur du marbre de Carrare. Dans l'atrium, les convives se pressaient déjà sur les lits de parade, leurs corps drapés de lins immaculés, leurs fronts ceints de couronnes de lierre et de roses dont les pétales commençaient déjà à flétrir sous la chaleur des braseros. Hortensius, un homme à la bedaine proéminente dont le visage était marbré de couperose, l'accueillit avec une surprise mêlée d'une convoitise mal déguisée. Pour lui, elle n'était qu'une ressuscitée, une curiosité mondaine que le sort avait épargnée par quelque caprice des Parques. — Livia Claudia, murmura-t-il en baisant ses doigts, sa peau sentant le garum et le vin vieux. On vous disait recluse dans quelque temple de la campagne sabine, pleurant vos morts. — Les larmes ne ramènent personne, Quintus, répondit-elle d'une voix basse, dont le timbre de velours masquait la lame. Elles ne font que brouiller la vue. Et j'ai grand besoin d'y voir clair ce soir. Elle se laissa conduire vers le triclinium, où les rires gras et le cliquetis des calices d'argent composaient une symphonie de décadence. Marcus Corvus n'était pas là — il ne s'abaissait jamais à paraître dans ces banquets de second ordre — mais ses créatures, ses yeux et ses oreilles, saturaient l'espace. Il y avait là Valerius, le questeur dont la fortune s'était bâtie sur la confiscation des terres des proscrits, et le vieux sénateur Varro, dont les mains tremblantes ne parvenaient plus à retenir sa coupe. Livia s'allongea sur un lit de repos, refusant d'une main distraite les figues farcies qu'un jeune esclave lui présentait. Elle observa le manège des convives. Le vin coulait, le Falernum ambré tachant les nappes de lin comme des blessures ouvertes. Elle attendit que l'ivresse commence à délier les langues, que la garde des consciences s'abaisse sous le poids des mets opulents. Elle se tourna vers Valerius, qui se trouvait sur le lit voisin, le regard vitreux. — On dit, commença-t-elle, portant à ses lèvres une coupe qu'elle ne fit que feindre de boire, que le Tabularium de Marcus Corvus est devenu bien étroit ces derniers temps. On murmure que certains noms, autrefois gravés dans le bronze de son amitié, commencent à être griffonnés à la pointe du stylet sur ses listes de... recouvrement. Valerius se figea, un morceau de pain noirci par le jus de viande à mi-chemin de sa bouche. Il tourna vers elle un regard où l'inquiétude luttait avec la stupeur. — De quoi parles-tu, Claudia ? Corvus est le garant de notre prospérité. Livia laissa échapper un rire léger, un son cristallin qui sembla glacer l'air autour d'eux. — La prospérité est une courtisane infidèle, Valerius. J'ai vu des parchemins, de ceux que l'on brûle avant l'aube. Il semblerait que notre grand ordonnateur s'inquiète de la loyauté de ses alliés du Caelius. Il se murmure que les dettes de certains ne seront plus payées en sesterces, mais en sang. Pour assainir les comptes, voyez-vous. Le questeur pâlit, la sueur perlant à la racine de ses cheveux rasés. La rumeur, une fois lâchée, commença à ramper entre les lits de table comme une vipère dans les hautes herbes. Livia se déplaça, changeant de groupe avec la grâce d'une prédatrice. À Varro, elle confia, sur le ton de la confidence alarmée, que Corvus avait dépêché des sicaires pour surveiller les livraisons de grain du vieux sénateur. À la femme d'un édile, elle glissa que les récentes saisies dans la Suburre n'étaient que le prélude à une purge des grandes maisons. L'atmosphère du banquet changea de nature. La musique de la lyre parut soudain discordante, les ombres jetées par les lampes sur les fresques représentant des scènes de chasse semblèrent s'animer d'une vie menaçante. Les regards se firent fuyants, les sourires se figèrent en masques de terreur. L'air devint lourd d'une méfiance fétide. On s'observait, on jaugeait son voisin, on cherchait sur le visage de l'ami de vingt ans le signe de la trahison prochaine. Livia savourait ce poison qu'elle distillait avec une précision chirurgicale. Elle voyait l'édifice de Corvus vaciller, non pas sous les coups d'un bélier, mais sous la morsure de la suspicion. Ces hommes ne se battaient pas pour des idéaux ; ils se battaient pour leur survie et leurs coffres. En insinuant que leur maître s'apprêtait à les sacrifier, elle transformait ses chiens de garde en meute de loups affamés. — Pourquoi nous dire cela ? demanda soudain Hortensius, s'approchant d'elle, le regard assombri par le doute. Livia se leva, ajustant sa palla de soie avec une lenteur dédaigneuse. Elle se tenait droite au milieu de ce charnier de luxe, sa silhouette se découpant contre le marbre blanc des colonnes. — Parce que je n'ai plus rien à perdre, Quintus. Les morts ont cette franchise que les vivants redoutent. Corvus a effacé mon nom, mais il a oublié que les ombres sont les seules choses que l'on ne peut pas tuer. Elle se dirigea vers la sortie, ne se retournant pas. Derrière elle, le banquet était devenu muet. Le vin n'avait plus de goût, et le sanglier rôti semblait déjà pourrir sur les plateaux d'argent. Elle traversa le péristyle, sentant sur sa peau l'humidité de la nuit qui s'annonçait. À l'extérieur de la villa, l'obscurité de Rome l'enveloppa comme un manteau de bure. Elle s'arrêta un instant, respirant l'odeur de la pierre mouillée et de la terre grasse. La pluie commença à tomber, de grosses gouttes lourdes qui s'écrasaient sur le pavé de la voie sacrée. Elle défit les perles de ses oreilles et les jeta dans la boue du caniveau sans un regard. Elle songea à Lucius, étendu sur le marbre froid de leur cachette, sa plaie palpitant au rythme de sa respiration de bête traquée. Elle avait fait sa part. Elle avait empoisonné le puits. Désormais, les alliés de Corvus passeraient leurs nuits à s'épier, la main sur le pommeau de leur dague, attendant le coup qui viendrait de leur propre camp. Le marbre blanc de Rome ne demandait qu'à saigner, et ce soir, elle lui avait offert les premières entailles. Elle s'enfonça dans les ruelles sombres menant à la Suburre, sa robe de soie traînant dans l'immondice, redevenue l'ombre parmi les ombres, tandis qu'au loin, le tonnerre grondait à nouveau, écho sourd d'une colère que rien ne pourrait plus apaiser.

L’Incendie des Murmures

La sueur qui perlait sur le front de Lucius n’était plus seulement celle de la fièvre ; elle était devenue une huile rance, collant à ses tempes alors que le froid de la pierre s’évaporait sous une chaleur nouvelle, contre-nature. Allongé sur une paillasse de jonc mitée, dans l’ombre exiguë de sa cellule de l’Insula des Murmures, le sicaire sentit l’air s’épaissir. Ce n’était pas le souffle moite du Tibre, ni l’exhalaison fétide des cloaques qui remontait d’ordinaire jusqu’aux étages précaires de la Suburre. C’était une odeur de poix brûlée, de résine de pin et de graisse animale. Une odeur de siège. Il ouvrit un œil, puis l’autre. Sa blessure au flanc, un sillon de chair vive que Livia avait pansé avec des linges de lin grossier, pulsa violemment. Chaque battement de son cœur semblait vouloir déchirer les points de suture. Au-dehors, le silence habituel des miséreux — ce concert de toux grasses, de pleurs d’enfants et de gémissements de lasses prostituées — avait fait place à un grondement sourd, interrompu par le fracas du bois qui éclate. Lucius se redressa, une main crispée sur le pommeau d’os de sa dague. Le mur de briques crues, contre lequel il s’appuyait, était brûlant. L’Insula des Murmures ne portait pas son nom par hasard. Dans cette carcasse de cinq étages, construite avec l’avarice pour seul mortier, les cloisons étaient si fines que l’on pouvait entendre le craquement des articulations d’un voisin trois chambrées plus loin. Mais ce soir, les murmures étaient devenus des hurlements. Une lueur orangée, dansante et maléfique, filtra sous la porte de bois vermoulu. Il comprit instantanément. Corvus. Le sénateur n’avait pas envoyé de spadassins pour finir le travail dans l’ombre. Il avait choisi l’élément des purifications et des sacrifices. Il offrait la Suburre aux flammes pour débusquer un rat. Lucius bascula hors de sa couche, ses caligae glissant sur le sol de terre battue. La fumée, noire et grasse comme du bitume, s’engouffrait déjà par les fentes du plafond. Elle piquait les yeux, brûlait les poumons, transformant chaque inspiration en un calvaire de suie. Il attrapa son baudrier, le sang poissant sa tunique de laine brune, et chercha frénétiquement du regard le seul objet qui rattachait encore son âme à une forme de dignité : une petite bourse de soie cramoisie, dissimulée sous une lame de plancher lâche. Le plancher craqua. Pas sous son poids, mais sous la poussée du brasier qui dévorait l’étage inférieur. L’immeuble entier gémit, une plainte de géant de bois s’effondrant sur ses genoux. Un craquement sec retentit, suivi d’un cri inhumain. Quelqu’un, dans la pièce voisine, venait d’être emporté par l’effondrement d’une poutre maîtresse. Lucius plongea ses doigts calleux dans la fente du bois. La chaleur était insupportable, le métal de son couteau devenant brûlant contre sa cuisse. Ses ongles griffèrent la terre, cherchant la soie. Il la sentit enfin. Il retira la bourse juste au moment où une langue de feu léchait le chambranle de sa porte. Il la serra contre son torse, sentant à travers le tissu la forme rigide de la langue desséchée de son centurion. Son trophée. Sa honte. Son unique boussole. Il n’y avait plus d’issue par l’escalier. Le puits central de l’Insula était devenu une cheminée géante où s’engouffraient les étincelles. Lucius se précipita vers la fenêtre étroite qui donnait sur la ruelle des Voleurs. En bas, le spectacle était celui des Enfers de Virgile. Des silhouettes déguenillées couraient en tous sens, portant des ballots de hardes ou des enfants hurlants. Les vigiles de Corvus, reconnaissables à leurs plastrons de cuir bouilli et à leurs lances hautes, ne portaient pas de seaux d’eau. Ils se tenaient en cordon sanitaire à l’entrée de la ruelle, repoussant de la pointe de leurs armes ceux qui tentaient de fuir l’incendie. Ils ne contenaient pas le feu ; ils gardaient le charnier. — Par les Furies… murmura Lucius, la voix étranglée par la cendre. Il enjamba le rebord de pierre. Sa blessure se rouvrit, un flot chaud inondant sa hanche, mais l’adrénaline de la bête traquée étouffa la douleur. Il s’agrippa à une corniche de terre cuite qui s’effrita sous ses doigts. Il se laissa glisser le long d’une descente d’eaux usées en plomb, le métal lui brûlant la paume des mains. À mi-chemin, le support céda. Il chuta. L’impact dans la boue et l’immondice du caniveau lui coupa le souffle. Il resta un instant immobile, le visage dans la fange, tandis que des débris enflammés pleuvaient autour de lui. Le fracas d’un balcon s’effondrant quelques pas plus loin le tira de sa torpeur. Il se releva, titubant, le regard brouillé par les larmes de fumée. C’est alors qu’il vit son foyer. L’Insula des Murmures n’était plus qu’une torche hurlante. Les étages supérieurs basculaient lentement vers la rue, déversant un flot de braises et de corps calcinés. Tout ce qu’il possédait — ses quelques deniers d’argent, ses tablettes de cire où il consignait les noms de ses cibles, le manteau de fourrure qu’il avait volé lors de la campagne de Judée — tout était dévoré par l’appétit de Corvus. Mais ce n’était pas la perte de ses biens qui fit monter en lui un ricanement sauvage et désespéré. C’était la vue d’un homme, debout au coin de la Via Argiletum, à l’abri des étincelles. Il portait une toge de laine fine, d’un blanc immaculé qui insultait la noirceur de la nuit. À ses côtés, un esclave tenait une ombrelle pour le protéger d’une pluie fine qui commençait à tomber, une pluie dérisoire qui ne faisait qu’ajouter une vapeur étouffante au désastre. C’était l’intendant de Corvus, un eunuque nommé Vindex, dont le visage gras luisait à la lueur des flammes. Il observait le désastre avec la placidité d’un jardinier regardant brûler des mauvaises herbes. Il tenait à la main un rouleau de parchemin, cochant sans doute les propriétés qui, une fois rasées par le feu, seraient rachetées pour une poignée de sesterces par le sénateur afin d’y bâtir de nouveaux palais de marbre. Lucius sentit un froid plus intense que la mort envahir ses membres. Jusqu’ici, il n’avait été qu’un instrument. Un rasoir entre les mains de Livia, un sicaire payé pour saigner des porcs engraissés. Il n’avait pas de querelle personnelle avec le Palatin, seulement une fonction. Mais en voyant les enfants de la Suburre s’étouffer dans la suie pour que Corvus puisse élargir ses jardins, en sentant l’odeur de sa propre chair roussie, quelque chose rompit en lui. Le sicaire ne se cacha pas. Il se tint droit dans la boue, la bourse de soie serrée dans son poing gauche, sa dague dégainée dans la droite. Son visage, noirci par le charbon, n’était plus qu’un masque de guerre où seuls brillaient ses yeux, deux fentes d’un bleu d’acier, froides comme la lame d’un glaive. Vindex tourna la tête. Leurs regards se croisèrent à travers le rideau de feu. L’eunuque tressaillit, la main portant instinctivement à sa gorge, comme s’il sentait déjà le froid du métal trancher sa trachée. Il fit un signe rapide à la garde. — Là ! Le boucher ! Saisissez-le ! Lucius ne s'enfuit pas immédiatement. Il prit le temps de cracher un sang noirci au sol, un geste de mépris souverain qui sembla suspendre le temps. Puis, d’un mouvement fluide malgré sa hanche déchirée, il se jeta dans l’ombre d’une ruelle latérale, là où les flammes n’avaient pas encore tout à fait chassé la nuit. Il courut, non plus comme un homme qui fuit pour sa vie, mais comme un prédateur qui change de terrain de chasse. Chaque foulée lui arrachait un grognement, mais sa haine était devenue un onguent puissant. Corvus croyait avoir brûlé le nid du rat. Il n’avait fait qu’ouvrir la cage d’un loup. Il atteignit les quais de pierre du Tibre, là où les entrepôts de grain projetaient de longues ombres protectrices. Il s’arrêta un instant, s’appuyant contre une pile de déchargement. Au loin, le ciel au-dessus de la Suburre était rouge, une plaie béante dans le flanc de Rome. Il ouvrit sa main. La bourse de soie était intacte, bien que tachée de sa propre lymphe. Il ne l’ouvrirait pas ce soir. Il n’avait plus besoin de se rappeler sa trahison passée pour trouver la force de tuer. Corvus venait de lui offrir une raison bien plus fraîche, bien plus brûlante. Le pacte avec Livia n’était plus une question de deniers ou de vengeance pour une lignée éteinte. C’était devenu une nécessité biologique. Le marbre blanc de Rome devait saigner, non plus pour la justice, mais pour l’expiation. Lucius ramassa une pierre de basalte et, d’un geste sec, aiguisa le fil de sa dague. Le crissement du métal contre la pierre couvrit un instant le lointain fracas de l’Insula qui finissait de s’effondrer. — Tu as voulu le feu, Corvus, murmura-t-il dans un souffle qui emportait les dernières cendres de sa vie passée. Tu auras le fer. Il s’enfonça dans les ténèbres des berges, disparaissant là où même les flammes du sénateur ne pouvaient l’atteindre, laissant derrière lui le brasier des souvenirs pour entrer dans le règne de la lame nue. Le boucher de la Suburre n'avait plus rien à perdre, et une Rome qui n'a plus rien à perdre est une Rome qui commence à mourir.

Le Secret des Claudii

L’obscurité de la cache n’était pas celle du repos, mais celle des fosses communes où le silence pèse plus lourd que la terre. Dans les entrailles de cette insula décrépite, là où l’humidité des égouts suinte à travers le tuf, Lucius ne respirait plus que l’odeur du suif brûlé et celle, plus entêtante encore, de la trahison fraîche. Il était assis sur un coffre de cèdre vermoulu, ses doigts larges et calleux manipulant un rouleau de papyrus qu’il avait arraché aux décombres fumants de la villa de Corvus. Le document était taché de vin et de graisse, marqué du sceau de cire pourpre des Claudii, un sceau qui n’aurait jamais dû se trouver entre les mains du bourreau de Rome. Livia était debout près de la lucarne étroite, un simple trou dans la maçonnerie qui laissait filtrer la lueur glauque de la lune sur le Tibre. Sa stola de soie, autrefois d’un blanc immaculé, n’était plus qu’un lambeau grisâtre collé à sa peau. Elle ne se retourna pas quand elle entendit le bruissement sec du papyrus qu’on déroule. — Le cuir de tes caligae craque, Lucius, murmura-t-elle, sa voix n’étant qu’un souffle rauque dans la petite pièce. Tu as le geste lourd d’un homme qui vient de déterrer un secret trop grand pour ses mains de boucher. Lucius ne répondit pas immédiatement. Il passa le pouce sur les caractères tracés d’une main ferme, une écriture de femme, élégante et cruelle. C’était une liste. Des noms. Des positions de gardes. L’heure précise où les verrous de la demeure des Claudii seraient tirés de l’intérieur. Ce n’était pas l’ordre de Corvus pour un massacre. C’était l’invitation. — J’ai vu bien des entrailles s’étaler sur le pavé, Livia, dit-il enfin, sa voix vibrant comme une lame de bronze qu'on éprouve. J’ai vu des pères mourir pour leurs fils et des esclaves se jeter sous les roues des chars pour leurs maîtres. Mais je n’avais jamais lu le prix d’un sang aussi noble, écrit par celle-là même qui le portait. Il se leva, la carcasse massive, le buste penché par l'habitude de la traque. Il s'approcha d'elle, l'odeur du cuir mouillé et du fer froid l'enveloppant comme un linceul. Il jeta le papyrus à ses pieds. Le rouleau heurta le sol de terre battue avec un bruit sourd, dérisoire. — Ton père, Appius Claudius. Un homme qui croyait encore aux Vertus, à la Gravitas. Corvus n’a pas forcé ses portes, n’est-ce pas ? Il n’a pas eu besoin de ses sicaires pour franchir le seuil. C’est toi qui as guidé le fer jusqu’à la gorge du vieillard. Livia se tourna lentement. Ses yeux, deux puits de nuit insondables, ne cillèrent pas. La lumière lunaire soulignait la finesse de ses traits, cette beauté de marbre qui semblait désormais n’être qu’une façade pour un abîme. Elle fit un pas vers lui, sans crainte, ignorant la main de Lucius qui s’était refermée, par réflexe, sur le pommeau de sa sica. — Tu parles de vertu comme un prêtre de Vesta, boucher, cracha-t-elle avec une amertume qui semblait lui brûler les lèvres. Mon père était un vestige. Un chêne creux qui attendait que la tempête l'abatte. Il refusait de voir que Rome n'est plus une République, mais une charogne que les loups se disputent. Corvus allait nous dévorer, tous. J'ai simplement choisi qui, dans ma lignée, servirait de premier plat pour que je puisse hériter du reste. Elle tendit une main blanche, dont les ongles étaient bordés de la crasse des bas-fonds, et toucha le pectoral de cuir de Lucius. — J'ai offert son sang pour acheter mon temps. Mais Corvus est un marchand cupide. Il a pris le sang, et il a voulu le reste. Il a tué mes frères, mes cousins, après avoir scellé notre pacte. Il m'a trahie. C'est pour cela que je suis allée te chercher dans ton trou à rats de la Suburre. Non pour venger mon père — que les mânes le tourmentent — mais pour punir Corvus de m'avoir trompée sur le prix de ma survie. Lucius saisit son poignet avec une brutalité qui aurait brisé les os d’une femme moins endurcie. Il la tira contre lui, son visage balafré à quelques millimètres du sien. Il pouvait sentir l'odeur de la nard rance qui imprégnait encore ses cheveux, mêlée à l'âcreté de la sueur. — Tu es une peste, Livia. Tu es la gangrène de cette cité. Tu as livré les tiens pour un lambeau de pouvoir, et maintenant tu veux que je sois le bras de ta rancune ? — Nous sommes de la même argile, Lucius, répondit-elle, un sourire glacé étirant ses lèvres. Tu gardes la langue d'un homme mort dans une bourse de soie. Tu as trahi ton centurion pour ne pas finir sur une croix en Judée. Ne me juge pas avec tes mains rouges. Nous sommes deux spectres qui hantent les ruines de leurs propres crimes. Le silence retomba, lourd comme une dalle de basalte. Dans la rue en contrebas, on entendait le cri d'un veilleur de nuit et le lointain roulement des chariots qui apportaient le grain pour le lendemain, une Rome qui continuait de battre son pouls indifférent au milieu du carnage. Lucius desserra sa prise. Il sentit une fatigue immense l'envahir, une lassitude qui ne venait pas des combats, mais de la certitude que l'honneur était une monnaie qui n'avait plus cours dans cet empire de boue. Il regarda ses propres mains, noires de fumée, marquées par des années de meurtres tarifés. Elle avait raison. Ils étaient les deux faces d'un même denier faussé. — Le pacte tient-il encore, boucher ? demanda-t-elle, sa voix retrouvant une assurance impérieuse. Ou vas-tu m'égorger ici, sur cette terre battue, pour satisfaire un reste de conscience que tu n'as plus ? Lucius ramassa le papyrus et le jeta dans le petit brasero de bronze où brûlaient quelques charbons de bois. Les flammes léchèrent le parchemin, noircissant les noms des morts, effaçant la preuve ultime de l'infamie des Claudii. La fumée qui s'en dégageait était âcre, montant vers les solives de bois mangées par les vers. — Corvus mourra, dit-il d'une voix sourde, comme s'il prononçait une sentence de mort contre lui-même. Non parce que tu le désires. Non pour ton père. Mais parce que tant qu’il respire, l’air de cette ville est trop lourd pour mes poumons. Il tira sa dague, le fil brillant d'un éclat maléfique sous la lune. Il en approcha la pointe du creux de sa propre paume et pressa jusqu'à ce qu'une perle de sang sombre apparaisse. Puis, il saisit la main de Livia et fit la même entaille, nette, précise. Il pressa leurs deux plaies l'une contre l'autre. Le contact était chaud, visqueux, un lien de chair et de haine. — Nous irons jusqu’au bout, Livia. Nous saignerons le marbre blanc jusqu’à ce qu’il ne reste que les os de Rome. Et quand Corvus sera tombé, quand sa tête ornera les Rostres, ne pense pas que tu seras libre. Elle soutint son regard, acceptant la douleur de l'entaille sans broncher. — Je n'ai jamais cherché la liberté, Lucius. J'ai cherché la fin. Il lâcha sa main. Le sang mêlé goutta sur le sol, se perdant dans la poussière millénaire. Lucius remit sa dague au fourreau, le déclic du métal sonnant comme le verrou d'une cellule qui se referme. Il se détourna et s'enfonça dans l'ombre du couloir, vers l'escalier qui menait aux ruelles sombres de la Suburre. Livia resta seule près de la fenêtre. Elle regarda ses doigts tachés de rouge, puis leva les yeux vers le Palatin, là-haut, où les palais des sénateurs brillaient comme des dents blanches dans la gueule d'un loup. Elle savait que Lucius ne reviendrait pas sur sa parole. Il était un instrument, une force de la nature qu'elle avait déchaînée, et peu importait si elle finissait elle aussi broyée par les engrenages de sa propre vengeance. Le vent se leva, apportant l'odeur du sel marin et de la pourriture urbaine. Dans le brasero, les dernières cendres du secret des Claudii s'envolèrent, disparaissant dans les ténèbres de la Ville Éternelle. Le boucher et l'héritière étaient désormais liés par un nœud que seule la mort, ou une trahison plus grande encore, pourrait trancher.

Les Rois des Égouts

L’écume jaunâtre du Tibre léchait encore les sandales de Lucius lorsqu’il s’enfonça sous l’arche cyclopéenne de la Cloaca Maxima. Ici, la Ville Éternelle ne respirait plus par ses temples de travertin, mais par ses boyaux de pierre noire, exhalant une haleine de soufre et d’ammoniaque qui saisissait la gorge comme une main de bourreau. Livia marchait dans ses pas, sa stola de soie pourpre, autrefois symbole de sa caste, désormais alourdie par le limon et les déjections de la Suburre. Elle ne protestait pas. Le dégoût avait été consumé par une haine plus ancienne, une flamme froide qui brûlait au creux de son estomac, là où les Claudii gardaient jadis leur orgueil. Le silence des profondeurs n’était rompu que par le clapotis rythmique de l’eau grasse et le crépitement de la torche de poix que Lucius tenait à bout de bras. La lumière rousse dansait sur les voûtes de tuf, révélant des siècles de sédimentation urbaine : des débris de poteries brisées, des ossements d’animaux sacrifiés jetés aux égouts, et parfois, l’éclat blanc d’un crâne humain que le courant refusait d’emporter. — C’est ici que Rome digère ses péchés, murmura Lucius, sa voix résonnant contre les parois suintantes comme un glas. Corvus croit régner sur le sommet de la montagne. Il oublie que les fondations sont baignées dans la sanie. Ils progressèrent pendant ce qui sembla être des heures, s’enfonçant dans un réseau de galeries de plus en plus étroites, là où l’air se raréfiait, chargé de l’humidité suffocante des entrailles de la terre. Soudain, Lucius s’arrêta. Il leva la torche. Devant eux, la galerie s’évasait en une vaste rotonde souterraine, un vestige d’une époque étrusque oubliée, où les eaux s’engouffraient dans un gouffre béant. Dans les recoins d’ombre, des formes s’agitèrent. Ce n’étaient d’abord que des silhouettes indistinctes, des lambeaux de tissus grisâtres se confondant avec la pierre. Puis, les yeux s’allumèrent sous la lueur de la résine. Des dizaines de regards, vitreux, fiévreux, chargés de la rancœur des dépossédés. C’étaient les parias, les fugitifs, les lépreux dont la chair tombait en lambeaux sous des bandages de lin crasseux, les esclaves marrons dont le dos n’était plus qu’un parchemin de cicatrices. Ils étaient les déchets de la République, la lie que le marbre du Palatin refoulait chaque jour un peu plus profondément. Un homme s’avança, s’appuyant sur un bâton de bois de chêne noirci. Son visage n’était qu’une topographie de tumeurs et de brûlures, mais son regard possédait une acuité de rapace. On l’appelait Vindex, le Roi des Guenilles, un ancien gladiateur que la petite vérole avait arraché à l’arène pour le jeter dans la boue. — Le Boucher revient à la fosse, croassa Vindex, sa voix n’étant qu’un sifflement de poumons encrassés. Et il amène avec lui une colombe dont les ailes sentent encore le parfum des jardins de Lucullus. Que cherches-tu ici, Lucius ? Il n’y a plus de viande saine à découper. Lucius planta sa torche dans une fente du mur. Il fit un pas vers le cercle des miséreux, sa carrure de légionnaire déchu dominant l’assemblée des spectres. — Je ne cherche pas de la viande, Vindex. Je cherche du fer. Et je cherche la faim. Celle qui ne s’apaise pas avec une miche de pain rassis distribuée par le Sénat, mais celle qui se nourrit de la gorge des tyrans. Un murmure parcourut la foule des ombres, un bruit de feuilles mortes agitées par un vent d’orage. Livia s’avança à son tour, arrachant de son cou un lourd torque d’or, le dernier vestige de la fortune des Claudii. Elle le jeta aux pieds du lépreux. Le métal précieux sonna étrangement clair dans cet antre de pourriture. — Marcus Corvus a bâti sa puissance sur vos dos brisés, commença-t-elle, sa voix claire et tranchante comme une lame de sicaire. Il a transformé vos vies en deniers et vos morts en oubli. Je ne vous offre pas la charité. Je vous offre la fin de votre exil. Derrière ces murs, là-haut, il y a une ville qui ignore votre existence. Ce soir, nous allons lui rappeler que les fondations peuvent s’écrouler. Vindex ramassa le torque, le pesant dans sa main déformée. Il regarda l’or, puis il regarda la femme. — Les Claudii sont morts, dit-il avec une amertume tranquille. Pourquoi devrions-nous saigner pour un fantôme ? — Parce que je suis le seul fantôme qui sache où se trouve la clé des celliers de Corvus, répliqua Livia sans ciller. Parce que sous le temple de Saturne, là où il garde ses registres et son or, les conduits sont étroits. Seuls ceux qui rampent dans l’ombre peuvent y pénétrer. Lucius posa sa main sur le pommeau de son glaive, un geste machinal, presque tendre. — Nous allons frapper là où la pierre est la plus blanche, dit-il. Nous allons transformer les banquets d’opium en charniers. Chaque coup que vous porterez sera un paiement pour les années passées dans ce tombeau. Je vous donnerai les armes. Livia vous donnera les cibles. Et demain, le Tibre portera les corps des maîtres de Rome jusqu’à la mer. Le silence retomba, lourd, oppressant. L’eau continuait de couler, emportant les déchets de la surface. Puis, un à un, les parias sortirent de l’ombre. Un jeune homme, dont le visage était à moitié dévoré par l’acide des teintureries, s’approcha de Lucius. Une femme, tenant un nouveau-né emmailloté dans des loques, fixa Livia d’un regard de louve. Vindex leva le torque d’or au-dessus de sa tête. — Le fer et la faim, répéta-t-il. Nous n’avons jamais rien eu d’autre. L’organisation commença dans une efficacité brutale. Lucius, retrouvant les réflexes du centurion qu’il avait été avant la trahison, divisa la masse informe en unités de choc. On déballa des sacs de cuir contenant des pointes de flèches trempées dans le pus des mourants, des dagues de fer rouillé affûtées sur le grès des égouts, et des chaînes de fer destinées à étrangler les sentinelles du Palatin. Livia, assise sur un bloc de pierre antique, observait le boucher. Il se mouvait parmi les lépreux avec une aisance terrifiante, montrant à l’un comment sectionner une carotide d’un geste sec, expliquant à l’autre comment saturer les conduits d’aération des villas avec des herbes brûlées pour asphyxier les gardes. Il n’y avait aucune pitié dans ses gestes, seulement une précision chirurgicale vouée à la destruction. Elle sentit un frisson parcourir son échine. Elle avait libéré une bête qu’elle ne pourrait jamais remettre en cage. En regardant ces visages ravagés par la maladie et la misère, elle comprit que ce n'était plus une révolte, mais une exhumation. Rome allait être dévorée par ses propres entrailles. — Ils sont prêts, dit Lucius en revenant vers elle. Ils ne craignent pas la mort, car ils la côtoient chaque jour. — Et toi, Lucius ? demanda-t-elle en fixant ses yeux d’orage. Qu’est-ce que tu crains ? Le sicaire marqua un temps d’arrêt. Il toucha la bourse de soie à sa ceinture, là où reposait la langue de son ancien amant. Un souvenir fugace, une ombre de douleur traversa son visage tanné avant de s’éteindre dans le froid de son regard. — Je crains que le sang ne suffise pas à noyer le passé, répondit-il d’une voix sourde. Mais c’est un risque que je suis prêt à courir. Il ramassa sa torche et fit signe à la troupe de l’ombre. Ils s’élancèrent dans les galeries secondaires, une armée de spectres glissant dans les veines de la cité. L’assaut final ne serait pas une bataille rangée sous le soleil de Mars, mais une infection, une fièvre noire montant des tréfonds pour consumer le cœur de marbre de l’Empire. Livia se leva, ajustant sa tunique souillée. Elle ne voyait plus la saleté, elle ne sentait plus l’odeur de la mort. Elle voyait déjà les flammes lécher les colonnades du Palatin. Elle voyait Marcus Corvus, les yeux exorbités, comprenant trop tard que l’on ne peut pas bâtir un paradis sur un charnier sans que les morts ne finissent par réclamer leur dû. Le cortège funèbre s’enfonça dans les ténèbres, laissant derrière lui la Cloaca Maxima vide, mais vibrante d’une promesse de carnage. Au-dessus d’eux, Rome dormait encore, bercée par l’illusion de son éternité, inconsciente que ses rois n’étaient plus sur des trônes d’ivoire, mais marchaient dans sa boue, le fer à la main.

Le Banquet d'Hécate

L’air des hauteurs du Palatin n’était plus qu’une buée grasse, un linceul de vapeurs sucrées où s’étouffait le râle des esclaves et le rire éteint des maîtres. Dans la villa de Marcus Corvus, le temps s’était dissous dans les larmes du pavot. Les brûle-parfums de bronze, façonnés en forme de chimères, crachaient une fumée d’opium si dense qu’elle semblait pétrifier les colonnes de marbre pentélique. Sous les plafonds à caissons d’or, l’aristocratie romaine ne dînait plus ; elle s’abîmait. Lucius glissa derrière une tenture de pourpre tyrienne, l’étoffe lourde et rêche sous ses doigts calleux. Il sentait la sueur froide perler le long de son échine, là où le cuir de sa cuirasse de fortune frottait sa peau tannée. À ses côtés, Livia n’était qu’une silhouette de lin blanc, une némésis drapée dans le silence. Elle ne portait pas d’arme visible, mais ses yeux, fixes et dilatés par l’obscurité des couloirs, brillaient d’une lucidité féroce qui surpassait l’acier. Le triclinium s’ouvrit devant eux comme la gueule d’une bête repue. Sur les lits de parade incrustés d’ivoire, les alliés de Corvus gisaient, les membres lourds, les visages défaits par la léthargie. Le sénateur Aulus, dont la toge à bande laticlave était souillée de vin et de régurgitations de garum, laissait pendre une main grasse vers le sol de mosaïque où des nymphes de pierre semblaient danser dans le sang des lampes à huile. L’odeur était insoutenable : un mélange de nard précieux, de chair rôtie et de cette fragrance métallique, âcre, qui précède toujours le carnage. Lucius dégaina sa sica. Le sifflement du fer contre le fourreau de cuir fut le seul avertissement. Il s’avança vers le premier lit. Un jeune questeur, dont les joues étaient encore fardées de blanc de céruse pour la fête, tenta de lever un regard embrumé vers l’intrus. Il ne vit qu’un éclair de métal sombre. La lame de Lucius trouva la gorge, juste au-dessus du pli de la graisse. Le bruit fut celui d’une outre que l’on perce. Un jet tiède et sombre éclaboussa le marbre blanc, tachant les sandales de Lucius. Le jeune homme ne cria pas ; il se contenta de gargouiller, les mains griffant inutilement l’air saturé de drogue, avant que ses yeux ne se révulsent. — Pour les Claudii, murmura Livia, sa voix n’étant qu’un souffle glacé dans le tumulte des songes. Le chaos ne vint pas d’un coup. Il s’instilla lentement, comme un poison. À l’autre bout de la salle, le sénateur Paetus, encore à moitié conscient, vit la silhouette de Lucius passer d’un corps à l’autre avec une précision de boucher. Il essaya de se redresser, mais ses muscles, trahis par le suc de Perséphone, ne lui obéirent pas. Il balbutia un nom, une prière aux Lares qui resta coincée dans sa bouche pâteuse. Lucius était déjà sur lui. Il ne frappa pas au cœur, mais au ventre, une entaille large et profonde qui libéra une odeur d’entrailles et de vin aigre. Paetus s’effondra sur ses coussins de soie, ses mains cherchant désespérément à retenir ce qui s’échappait de lui. Le sang inonda la table basse, se mêlant aux figues sèches et aux plateaux de loirs rôtis au miel. Soudain, un cri déchira la brume. Une esclave nubienne, chargée d’entretenir les lampes, venait de voir le reflet de la mort sur les parois de stuc. Elle lâcha sa fiole d’huile. Le récipient de terre cuite se fracassa, et une traînée de feu lécha instantanément les tapis de Perse. Les flammes, nourries par les huiles aromatiques, montèrent vers les tentures, jetant des ombres gigantesques et dansantes sur les murs décorés de scènes de chasse. Le banquet d’Hécate commençait vraiment. Les convives encore capables de mouvement tentèrent de ramper hors des lits, mais la fumée de l’opium, désormais mêlée à celle de l’incendie, les transformait en spectres maladroits. Lucius ne courait pas ; il marchait, méthodique. Chaque coup était une phrase de ponctuation dans ce poème de haine. Il frappa un garde qui s’avançait en trébuchant, lui fendant le crâne d’un revers de lame qui fit voler des éclats d’os contre une statue de Minerve. La déesse de la sagesse reçut une traînée de cervelle sur son visage de pierre impassible. Livia, elle, s'était approchée du centre de la pièce. Elle ramassa un pic à viande en argent sur une table renversée. Elle vit le vieux sénateur Varro, l’un des signataires de l’arrêt de mort de sa lignée, caché sous une table de cèdre, tremblant comme un chien galeux. Elle écarta les nappes souillées de sauce rouge. Varro leva des mains suppliantes, ses bagues d’or brillant sous la lueur des flammes. — Pitié, Livia… Je n’ai fait que suivre Corvus… La République exigeait… Elle ne le laissa pas finir. Elle plongea la pointe d’argent dans l’œil du vieillard avec une force que seule la rancœur peut donner. Le cri de Varro fut étouffé par le crépitement du bois qui brûlait. Elle retira l’arme, son visage aspergeté de gouttelettes pourpres, et resta un instant à contempler le corps qui tressautait dans les dernières convulsions de l’agonie. Le feu dévorait maintenant le plafond. Des pans de bois brûlant commençaient à pleuvoir sur les mosaïques, transformant le triclinium en un abattoir incandescent. Lucius saisit Livia par le bras. Son poignet était brûlant, sa peau couverte d’une suie noire qui masquait ses cicatrices de guerre. — Il n’est pas ici, grogna-t-il, la voix rauque à cause de la fumée. Corvus a fui avant que la première goutte ne tombe. Livia tourna la tête vers le fond de la salle, là où le trône de marbre du maître de maison trônait, vide, narguant leur fureur. Autour d’eux, les sénateurs n’étaient plus que des tas de chair informe, des cadavres parés d’or et de pourpre, cuisant lentement dans le brasier de leur propre décadence. L’opium avait fait d’eux des victimes dociles, des agneaux de sacrifice qui n’avaient même pas eu la force de comprendre pourquoi la mort frappait à leur porte. — Qu’importe, répondit-elle, ses yeux reflétant l’incendie. Nous avons arraché ses racines. Il ne lui reste plus que le tronc. Et le tronc finira par brûler aussi. Ils reculèrent vers les galeries de service, là où l’ombre était encore fraîche. Derrière eux, la villa de Corvus n’était plus qu’une torche hurlante sur la colline du pouvoir. Les cris des mourants s’éteignaient, remplacés par le grondement sourd de la pierre qui éclate sous la chaleur. Le marbre blanc, si fier, si pur, se fissurait, laissant échapper des veines de suie comme s’il saignait enfin de toute la noirceur qu’il avait abritée. Lucius rangea sa lame, sentant le poids du sang sur le métal. Ils s’enfoncèrent dans les entrailles de la cité, redevenant des rats dans les égouts de Rome, tandis qu’au-dessus d’eux, le ciel nocturne se colorait d’un orange funeste. La Ville Éternelle venait de perdre ses bergers, et les loups ne faisaient que commencer leur traque. Le silence retomba sur le Palatin, seulement troublé par le fracas d’une colonne qui s’effondrait dans les cendres.

La Morsure du Rat

Le fer n'a pas d'âme, mais il possède une mémoire de glace qui s'imprime dans la chair bien après que la lame s'est retirée. Lucius sentait cette morsure jusque dans la moelle de ses os, tandis que ses poignets, entravés par des anneaux de bronze oxydé, supportaient le poids mort de sa carcasse. Il était suspendu dans les entrailles du Palatin, là où le luxe des mosaïques supérieures cédait la place à la pierre brute, suintante d'un salpêtre qui empestait la charogne et le vieux vin tourné. L'air y était épais, saturé par l'odeur de l'huile de lampe rance et le fumet métallique du sang frais. Au-dessus de lui, le monde des puissants continuait de tourner, mais ici, le temps s'était figé dans l'obscurité d'un *ergastulum* oublié des dieux. Un pas lourd fit crisser le gravier de la cellule. Marcus Corvus apparut dans le cercle de lumière vacillante d'une torche fixée au mur. Le sénateur n'avait plus rien de la superbe qu'il affichait sur le Forum. Sa toge de laine fine, bordée de pourpre, était tachée de suie et déchirée à l'ourlet, vestige de sa fuite devant l'incendie de sa villa. Son visage, d'ordinaire d'une pâleur de craie, était congestionné par une rage sourde, ses yeux injectés de sang reflétant la lueur des braises qui rougeoyaient dans un brasero de fer. — Tu sens cette odeur, sicaire ? murmura Corvus d'une voix éraillée par la fumée. C'est l'odeur de mon héritage qui s'est envolé en cendres. Chaque colonne de marbre que tu as abattue représentait une décennie de conquêtes, de dettes rachetées, de vies broyées. Tu pensais que le feu effacerait l'ardoise ? Lucius ne répondit pas. Sa tête retombait sur sa poitrine, ses cheveux poisseux de sueur et de poussière masquant son regard. Il ne sentait plus ses doigts. Le froid de la pierre contre son dos nu était une caresse presque bienvenue comparée à la brûlure qui irradiait de son flanc, là où un garde l'avait percé d'un coup de lance lors de sa capture dans les ruelles du Vélabre. — Réponds-moi, chien de la Suburre ! hurla Corvus en saisissant une pince rougie au feu. Le métal incandescent s'approcha du torse de Lucius. La chaleur était une insulte à la fraîcheur de la geôle. Le sicaire releva lentement les yeux. Son regard était un abîme de nihilisme, une mer morte où aucune peur ne flottait. Il vit le tremblement de la main du sénateur. Corvus avait peur. Pas de la mort, mais de l'insignifiance. Sans son or, sans ses palais, il n'était qu'un vieillard adipeux dans une cave sombre. — Ton marbre... articula Lucius, sa voix n'étant qu'un râle sec comme le froissement d'un papyrus. Il ne saignait pas assez vite. J'ai dû l'aider. Le cri de Corvus se perdit dans le grésillement de la chair brûlée. Une odeur âcre, écœurante, emplit la pièce. Lucius ne hurla pas. Il contracta simplement les muscles de sa mâchoire, les tendons de son cou saillant comme des cordages de trière sous la tempête. La douleur était une vieille connaissance, une compagne de route rencontrée sur les remparts de Jérusalem et dans les fosses de gladiateurs. Elle n'était qu'une information sensorielle, un bruit de fond qu'il avait appris à faire taire. Il se concentra sur le poids de la petite bourse de soie cachée dans la doublure de son subligaculum, que les gardes, dans leur hâte brutale, n'avaient pas encore trouvée. La langue coupée de son centurion. Son seul ancrage dans un monde qui s'effondrait. Corvus recula, haletant, laissant la pince retomber au sol dans un fracas métallique. Il essuya la sueur de son front avec le pan de sa toge, souillant le tissu de graisse humaine. — Tu es un vide, Lucius. Un trou noir sous la ville. Mais même le vide peut être rempli de souffrance. Apportez le rat. Un esclave, dont le visage était dissimulé par une cagoule de lin brut, s'avança en portant une cage de bois. À l'intérieur, une bête énorme, nourrie aux détritus des latrines, grattait furieusement les barreaux. Ses yeux rouges brillaient d'une faim maléfique. L'esclave fixa une coupe de bronze sur le ventre de Lucius, y enfermant le rongeur contre la peau nue du sicaire. — La morsure du rat est lente, reprit Corvus en retrouvant un calme féroce. Nous allons chauffer le fond de la coupe. La bête n'aura qu'une seule issue pour échapper à la chaleur : creuser son chemin à travers tes entrailles. Dis-moi où se cache la Claudia. Dis-moi où elle a serré les restes de mon trésor, et je t'offrirai une mort propre. Une lame dans la gorge, comme un soldat. Lucius sentit les griffes de l'animal s'enfoncer dans sa chair, cherchant une prise. Le rat commença à s'agiter, sentant le métal de la coupe tiédir sous l'action d'une lampe à huile placée au-dessus. La panique de la bête se transmettait à l'homme par des secousses électriques. — Les Dieux... commença Lucius, un sourire sanglant étirant ses lèvres gercées. — Les Dieux quoi ? s'impatienta le sénateur en s'approchant. — Les Dieux ne regardent pas ici, Corvus. Ils ont quitté Rome le jour où tu y as posé la première pierre de ton forum. Il n'y a que nous. Un rat qui mange un autre rat. La chaleur devint insupportable. Le rongeur, acculé, commença à mordre. Lucius ferma les yeux. Il se visualisa dans les jardins de Lucullus, sous la pluie, sentant la fraîcheur de l'eau sur son visage. Il se revit avec Livia, dans l'ombre d'un lupanar, scellant leur pacte avec le goût du vin de résine et la promesse du carnage. La douleur n'était qu'un prix. Un denier de plus versé à la barque de Charon. Corvus observait avec une fascination morbide les tressaillements du sicaire. Il voulait voir la rupture. Il voulait entendre la supplication qui restaurerait son pouvoir. Mais Lucius restait de marbre, plus dur que les statues que le sénateur vénérait. Le sang commençait à couler de dessous la coupe de bronze, traçant des rigoles sombres sur ses hanches. — Pourquoi ? rugit Corvus en frappant Lucius au visage. Pourquoi mourir pour elle ? Elle ne te donnera rien ! Elle te jettera aux chiens dès que je serai mort ! Lucius cracha un mélange de salive et de cruor sur les chaussures de cuir fin du sénateur. — Elle ne me donne rien... parce que je ne suis rien. Je suis la fin de ton monde, Corvus. Je suis la rouille sur ton glaive. Le ver dans ton grain. Tu peux me dévorer... mais tu m'as déjà avalé. Je suis dans tes murs. Je suis dans ta peur. Un fracas sourd retentit au loin, dans les couloirs supérieurs. Un écho de cris et le choc du métal contre le bouclier. Corvus se figea, tournant la tête vers la porte de fer de la cellule. Les gardes prétoriens postés dans le couloir semblaient s'agiter. L'odeur de la fumée, que l'on croyait dissipée, revenait avec une intensité nouvelle, portée par un courant d'air froid venu des galeries de service. — Qu'est-ce que c'est ? demanda Corvus à l'esclave cagoulé. L'esclave ne répondit pas. Il regardait fixement Lucius. Dans le silence oppressant de la geôle, seul le grattement désespéré du rat contre les côtes de l'homme résonnait. Soudain, la porte vola en éclats sous la poussée d'un bélier improvisé. Des ombres surgirent de l'obscurité, non pas des soldats en armure brillante, mais des spectres de la Suburre, des hommes et des femmes vêtus de haillons, armés de surins et de leviers de fer. À leur tête, Livia Claudia, drapée dans une palla de soie noire, ses yeux brillant d'une lumière de némésis. Corvus recula, trébuchant sur le brasero. La pince incandescente roula contre sa jambe, brûlant le tissu de sa toge. — Le marbre se brise, Marcus, dit Livia d'une voix calme, presque douce, qui survola le chaos. Et les rats changent de camp. Elle s'approcha de Lucius, ignorant le sénateur qui rampait vers le fond de la cellule. D'un geste précis, elle renversa la coupe de bronze, libérant le rongeur ensanglanté qui s'enfuit dans les ombres. Elle posa sa main sur le front brûlant du sicaire. Ses doigts étaient frais, comme la pierre d'un temple à l'aube. — Tu as tenu, murmura-t-elle. Lucius ouvrit un œil, le regard voilé par la souffrance mais toujours dépourvu de repentir. — J'attendais... la fin du compte, répondit-il. Livia se tourna vers Corvus, qui gémissait, acculé contre le mur suintant. Elle sortit de sous son manteau une petite fiole de verre sombre, le genre de flacon que les matrones utilisent pour leurs fards, mais celui-ci contenait l'essence même de la fin des Claudii. — Tu as effacé mon nom, Marcus. Je vais effacer ta lignée. Mais avant, tu vas goûter à la monnaie que tu as toi-même frappée. Elle fit signe aux hommes de la Suburre. Ils s'emparèrent du sénateur, le soulevant comme un sac de grains avariés. Ils ne le tuèrent pas. Ils le traînèrent vers le brasero, là où le fer attendait encore. Lucius, libéré de ses chaînes par un coup de masse, s'effondra dans les bras de Livia. Il sentit le contact de la bourse de soie contre sa cuisse. Il était vivant. Rome brûlait encore, et dans les ténèbres du Palatin, le boucher et l'héritière contemplaient le spectacle de la pourpre qui se changeait en boue. La morsure du rat n'était rien comparée à celle de la mémoire. Et ce soir-là, la mémoire de Rome avait des dents d'acier.

La Langue du Traître

L’air de l’ergastule n’était qu’une vapeur épaisse, saturée de l’odeur de l’urine rance et de la rouille qui rongeait les fers. Lucius était suspendu à la paroi de travertin suintant, ses poignets enserrés dans des anneaux de fer forgé à froid qui lui dévraient la peau jusqu’au périoste. Le silence de la cellule n’était rompu que par le goutte-à-goutte régulier d’une infiltration d’eau saumâtre, un métronome de supplice marquant les heures d’une agonie sans nom. Ses paupières, alourdies par le sang séché et la croûte des infections, se soulevèrent avec une lenteur de mourant lorsqu’une vibration sourde fit tressaillir la pierre millénaire. Ce n’était pas le pas lourd d’un garde, ni le grincement de la crémaillère. C’était un grondement venu des entrailles mêmes de la colline, un mugissement de bête blessée qui semblait déchirer le ventre du Palatin. Soudain, une détonation étouffée fit pleuvoir une poussière de chaux blanche sur ses épaules nues. L’odeur changea. Au musc de la charogne succéda brusquement le parfum âcre du bitume brûlé et du soufre. Au-dessus de lui, dans les galeries supérieures de la villa de Corvus, le chaos venait de s’inviter à la table des sénateurs. Livia n’avait pas choisi le fer discret de la sica, mais la fureur aveugle de l’incendie. Elle avait déversé le contenu des fioles de naphte dans les conduits d’aération des cuisines, transformant les sous-sols en une forge infernale. Le vacarme s’intensifia. Des cris de terreur, étouffés par l’épaisseur des murs, parvenaient jusqu’à Lucius comme les échos d’un enfer lointain. Puis, le bruit d’une lutte. Le choc du bronze contre le bois, le râle d’un homme dont la gorge rencontre le tranchant d’une lame. La porte de bois de chêne massif, renforcée de clous de fer, vola en éclats sous les coups répétés d’une masse de carrier. Dans l’embrasure, nimbée d’une fumée noire et grasse qui masquait son visage comme un voile de deuil, se tenait Livia. Sa stola de soie pourpre était maculée de suie et de sang, ses mains, autrefois si délicates lorsqu'elles effleuraient le lin fin, serraient le manche d'un outil de démolition avec une fureur antique. Elle s’avança, ses sandales écrasant les débris de bois, et s’arrêta devant le corps décharné de Lucius. — Le Palatin s’écroule, Lucius, murmura-t-elle d’une voix que la fumée avait rendue rauque. La Ville Éternelle étouffe sous sa propre graisse. Lève-toi. Elle ne l’aida pas. Elle jeta la masse au sol et sortit de sa ceinture un trousseau de clefs dérobé au geôlier dont le cadavre refroidissait dans le couloir. Les serrures gémirent, libérant les bras du sicaire qui s’effondra sur le sol de terre battue, ses genoux heurtant la pierre avec un bruit sourd de bois mort. Il resta là, haletant, le visage dans la poussière, incapable de mobiliser ses muscles atrophiés par des jours de tension. — Je ne peux pas, hoqueta-t-il, sa langue collée à son palais sec. La force… elle a quitté mes os. Livia s’accroupit devant lui. Elle ne lui offrit ni pitié, ni réconfort. Elle plongea la main sous la tunique de cuir déchirée de l’homme et en sortit la petite bourse de soie, celle qu’il portait contre son cœur comme un talisman maudit. Elle l’ouvrit avec une lenteur cérémonielle et versa son contenu dans la main tremblante de Lucius. Le morceau de chair tannée, grisâtre, durci par le sel et le temps, apparut à la lumière vacillante d’une torche qu’elle venait de ramasser. La langue du centurion. Le vestige de sa trahison, le poids de sa honte. — Regarde-la, ordonna Livia. Regarde le prix de ta survie. Tu as vendu cet homme pour respirer cet air fétide. Tu as dévoré ton honneur pour rester debout parmi les loups. Si tu meurs ici, dans cette fange, son sacrifice n’aura servi qu’à nourrir les rats du Tibre. Lucius fixa l’objet. Les souvenirs affluèrent avec la violence d’une crue printanière. Les plaines de Judée, le sifflement des flèches parthes, le regard de son supérieur lorsqu’il avait compris que Lucius l’avait livré aux bourreaux pour épargner sa propre vie. La douleur dans ses membres fut soudain balayée par une brûlure plus intense : celle du mépris de soi. Il referma ses doigts sur le reste charnel. La texture rêche de la langue séchée sembla lui injecter un venin de fureur. Il ne s’agissait plus de survivre, mais de justifier l’horreur. Ses muscles se contractèrent, ses tendons se tendirent comme les cordes d’une baliste. Dans un grognement qui tenait plus du loup que de l’homme, il se redressa, prenant appui sur le mur, ses ongles s’enfonçant dans le mortier. — Sortons, articula-t-il, la bourse de soie de nouveau serrée dans son poing. Ils s’élancèrent dans les couloirs. La villa de Corvus n’était plus qu’un labyrinthe de flammes et de hurlements. Livia avait orchestré sa diversion avec une précision de sculpteur : elle avait payé les mendiants de la Suburre pour qu’ils forcent les grilles des jardins, créant une marée humaine de haillons et de faim qui submergeait les gardes prétoriens. Dans l’atrium, le marbre blanc se fissurait sous la chaleur intense. Les statues des ancêtres de Corvus, décapitées par la chute des poutres enflammées, gisaient dans l’eau du bassin central, changée en un bouillon noir de cendres. Un garde, dont la cuirasse de bronze reflétait l’incendie, se jeta sur eux, son glaive levé. Lucius n’avait pas d’arme, mais il avait la mémoire du boucher. Il esquiva le coup avec une souplesse retrouvée dans l’adrénaline, saisit le poignet de l’homme et, d’un mouvement de levier brutal, brisa l’articulation. Il récupéra l’arme avant qu’elle ne touche le sol et, d’un geste fluide, l’enfonça sous le menton du soldat, cherchant le cerveau à travers le palais. Le sang chaud gicla sur son visage, une onction de fer et de sel qui acheva de le réveiller. — Par ici ! cria Livia, le guidant vers une issue dérobée, un passage utilisé par les esclaves pour évacuer les latrines. Ils débouchèrent dans une ruelle étroite de la Suburre, loin de l’opulence agonisante du Palatin. Derrière eux, le ciel de Rome était zébré de traînées orangées, et la fumée masquait les étoiles. L’air frais de la nuit, chargé de l’odeur de la boue et de la marée basse, frappa les poumons de Lucius. Il s’arrêta un instant, s’appuyant contre un mur de briques crues, le corps secoué par des tremblements incontrôlables. Il ouvrit sa main. La bourse de soie était là, souillée de sang frais. Il la porta à ses lèvres, non par dévotion, mais comme on embrasse la lame qui vient de nous épargner. — Il est mort pour rien, Lucius, dit Livia en observant le brasier qui dévorait les hauteurs de la ville. Sauf si tu décides que ce soir, Rome commence à payer ses dettes. Le sicaire rangea le talisman dans les replis de sa tunique. Ses yeux, autrefois éteints par la fatigue et la torture, brillaient maintenant d’une lueur froide, semblable au reflet de la lune sur une mare de sang. Le traumatisme n'avait pas disparu ; il s'était transformé en une armure. — Corvus croit que le feu va s'éteindre avec l'aurore, répondit Lucius d'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Il ignore que je suis l'étincelle qu'il a lui-même nourrie. Ils s'enfoncèrent dans les ténèbres des bas-fonds, deux spectres nés des cendres de la République, tandis qu'au loin, le marbre du Palatin continuait de se fissurer sous le poids d'une justice que les Dieux n'avaient jamais osé rendre. La langue du traître était restée muette, mais dans le silence de la nuit romaine, Lucius l'entendait hurler le nom de chaque homme qu'il lui restait à abattre.

L'Agonie du Marbre

La fumée de la Suburre montait vers les hauteurs du Palatin comme l’encens d’un sacrifice impie, une colonne de suie grasse qui léchait les frontons de travertin et souillait l’ivoire des colonnades. Au pied des jardins de Lucullus, l’air saturé de l’odeur du bois brûlé et de la chair rance portait les échos d’une Rome qui s’éventrait. Lucius sentait le poids de son glaive contre sa cuisse, une morsure familière, tandis que ses caligae s’enfonçaient dans l’humus noirci des parterres. À ses côtés, Livia n’était plus qu’une ombre découpée dans la soie déchirée, sa stola jadis immaculée désormais maculée de la boue des venelles et des éclaboussures de la nuit. Elle ne tremblait pas. Le froid qui émanait d’elle était plus ancien que l’hiver, une bise née dans les cryptes où reposaient les mânes de ses ancêtres trahis. Ils franchirent la première enceinte, là où les statues de marbre de Paros montaient une garde inutile. Un sicaire de Corvus, drapé dans une paenula sombre, surgit d’un bosquet de lauriers. Il n'eut pas le temps de crier. Le mouvement de Lucius fut une ponctuation brutale dans le silence : le fer glissa entre les côtes, cherchant le muscle cardiaque avec une précision d'équarrisseur. Le sang jaillit, chaud et ferreux, mouillant les doigts calleux du boucher qui ne cilla pas. Il accompagna la chute du corps pour étouffer le choc des os contre la pierre. Livia observa la mare s'étendre sur la mosaïque représentant le triomphe de Bacchus, les yeux fixes, les narines palpitantes. — Le marbre boit mieux que la terre, murmura-t-elle, sa voix n'étant qu'un souffle de litharge. Ils progressèrent sous les voûtes de verdure, là où les roses tardives exhalaient un parfum écœurant de putréfaction sucrée. Le jardin n'était qu'un labyrinthe de vanités. Des fontaines de porphyre crachaient une eau que la lueur des incendies lointains teignait de reflets de cuivre. Lucius se mouvait avec la lenteur calculée du prédateur, évitant les plaques de lumière projetées par les torches des patrouilles qui s'agitaient sur les terrasses supérieures. Il sentait la bourse de soie contre sa poitrine, la langue coupée de son centurion, ce poids mort qui semblait battre la mesure de sa propre haine. Chaque pas vers la demeure de Corvus était une dette qu'il soldait en silence. Un second garde fut surpris près d'un nymphée. Lucius ne lui laissa pas la chance du combat. Il l'empoigna par la gorge, sentant le cartilage craquer sous sa poigne de légionnaire dévoyé, et lui ouvrit la carotide d'un geste sec, presque liturgique. Le sifflement de l'artère sectionnée se perdit dans le grondement de la foule qui, en bas, dans la vallée du Forum, commençait à forcer les portes des entrepôts de grain. L’ordre romain se fissurait, et dans cette faille, ils s'insinuaient comme des vers dans une plaie ouverte. Livia ramassa un poignard sur le cadavre. Elle en éprouva la pointe du pouce, une goutte de pourpre perlant sur sa peau pâle. Elle n’avait plus rien de la matrone dont le nom faisait autrefois pâlir les esclaves ; elle était devenue la lame de sa propre vengeance. Ils remontèrent l'escalier de marbre menant à la grande terrasse. Là, le luxe de Corvus s'étalait avec une indécence de cadavre paré de bijoux. Des lits de parade en cèdre, incrustés de nacre, attendaient des convives qui ne viendraient jamais. Des amphores de vin de Falerne avaient été renversées dans la panique, le liquide sombre serpentant entre les colonnes comme un présage. Au loin, le ciel de Rome était une plaie béante. Le Capitole semblait flotter sur une mer de feu. Lucius s’arrêta un instant, les poumons brûlés par l’air âcre. Il regarda Livia. Dans la lueur incertaine, elle ressemblait à une furie sortie des enfers d'Étrurie, le visage barré par une trace de suie, les cheveux défaits tombant sur ses épaules comme des serpents de jais. — Il est là-haut, dit-elle en désignant le tablinum dont les portes de bronze restaient closes. Il compte ses deniers pendant que la ville s'étouffe. — Il compte les morts, corrigea Lucius d'une voix sourde, comme le roulement d'un char sur la Via Appia. Mais il a oublié de nous inclure dans son grand livre. Ils avancèrent sur la terrasse, enjambant les corps de deux serviteurs exécutés sommairement par les gardes de Corvus pour avoir tenté de fuir avec l'argenterie. La corruption de la demeure était palpable, une moiteur collante qui semblait suinter des murs couverts de fresques obscènes. Chaque pas sur le marbre poli résonnait comme un glas. Lucius dégaina son second poignard, les muscles de ses bras tendus à rompre sous la tunique de laine brute. Il n'y avait plus de place pour la ruse. L'odeur du sang frais avait chassé celle des fleurs. Soudain, les portes de bronze s'entrouvrirent. Une lumière crue, celle de cent lampes à huile, inonda la terrasse. Un groupe de prétoriens corrompus, la lorica hamata étincelante et le bouclier levé, fit barrage. Leur centurion, un homme dont le visage n'était qu'une balafre de vice, ricana en voyant le sicaire et la paria. — Le Boucher et la Putaine des Claudii, cracha-t-il en levant son glaive. Corvus a promis une fortune pour vos têtes. Lucius ne répondit pas. Il ne parlait pas aux morts. Il s'élança, son corps devenant une masse de violence pure. Le premier choc fut un fracas de métal contre métal. Il évita la pointe d'un pilum, pivota et plongea sa lame dans l'interstice de l'armure, au niveau de l'aine. Le cri du soldat fut étouffé par le bruit de la mêlée. Livia, agile comme une panthère affamée, se glissa sous le bouclier d'un autre, frappant au jarret avant d'achever sa proie d'un coup de pointe dans la gorge. Elle se battait avec une rage froide, une efficacité dépourvue de pitié, chaque coup porté étant un hommage à sa lignée éteinte. La terrasse devint un abattoir à ciel ouvert. Le marbre blanc disparut sous une nappe de pourpre visqueuse. Lucius se battait comme un démon, utilisant le décor comme une arme, fracassant un crâne contre une vasque de marbre, utilisant un trépied de bronze pour briser une garde. Il était le fer de la Suburre venant réclamer son dû à l'or du Palatin. La sueur brûlait ses yeux, le goût du sel et du fer emplissait sa bouche, mais il ne ralentissait pas. Il sentait chaque vie qu'il prenait comme une libération, un maillon de sa propre chaîne qui cédait. Le centurion barbu tenta de reculer vers l'intérieur, mais Lucius le rattrapa sur le seuil. Il le saisit par les cheveux et, d'un geste d'une brutalité sauvage, lui fracassa le visage contre l'arête d'une colonne ionique. Le marbre se fendit, imprégné de cervelle et de fragments d'os. Le corps s'effondra, sans vie, une masse de chair inutile sur le seuil du sanctuaire de Corvus. Livia rejoignit Lucius, sa respiration n'étant plus qu'un sifflement rauque. Elle tenait son poignard d'une main ferme, bien que ses doigts fussent glissants de sang. Ils se tenaient devant l'entrée du tablinum, là où le maître de Rome se terrrait. Derrière eux, les jardins de Lucullus n'étaient plus qu'un charnier silencieux sous la lune de sang. La révolte de la ville semblait s'être apaisée, comme si Rome elle-même retenait son souffle pour assister à la fin de la bête. Lucius posa sa main sanglante sur le bronze froid de la porte. Il sentit le battement de son propre cœur, lourd et lent, s'accorder au silence de mort qui régnait désormais dans la villa. Il ne restait plus que l'ultime transaction, le dernier compte à régler dans cette cité où tout, même l'honneur, se payait en chair. — Le marbre est froid, Livia, dit-il sans se retourner. — Il sera bientôt chaud, répondit-elle en fixant le bois précieux de la porte. Il poussa les battants. Ils entrèrent dans la pénombre de la pièce, là où l'odeur du nard et du vieux parchemin se mêlait à celle de la peur. Au fond, derrière un bureau d'ébène croulant sous les tablettes de cire, une silhouette voûtée les attendait. Le sénateur Marcus Corvus ne leva pas les yeux, ses doigts tremblants continuant de griffonner des chiffres sur un carnet, comme si la comptabilité de la misère pouvait encore le sauver de l'abîme. Lucius avança, chaque pas laissant une empreinte de sang sur la mosaïque raffinée, le boucher approchant enfin de l'étal pour le dernier sacrifice.

La Chambre sans Ombre

Le craquement du bois d’ébène sous le poids des coudes du sénateur résonna dans la pièce comme une sentence différée. Marcus Corvus ne bougeait pas, sa colonne vertébrale voûtée dessinant une courbe grotesque sous une toge de laine si fine qu’elle semblait tissée de nuages. Autour de lui, la chambre n’était qu’une insulte à la nuit. Des dizaines de lampes à huile, façonnées dans le bronze de Corinthe ou l’argile fine de Samos, brûlaient avec une ferveur maladive. La flamme de chacune d’elles vacillait, nourrie par une huile de Libye pure, dégageant une odeur lourde, presque écœurante, de nard et de graisse chaude. Il n’y avait aucune ombre ici ; le vieillard avait banni les ténèbres de son ultime refuge, comme si l’obscurité était un créancier qu’il pouvait maintenir à la porte par la seule force de la lumière. Lucius fit un pas. Ses caligae, lourdes de la boue des ruelles et poisseuses du sang des gardes laissés dans l’atrium, marquèrent la mosaïque délicate. Le motif représentait le triomphe de Bacchus, des grappes de raisins en tesselles de lapis-lazuli qui semblaient désormais baigner dans un vin bien plus sombre. Le Sicaire ne disait rien. Sa respiration était un râle lent, régulier, le souffle d'une bête qui a fini sa traque et qui savoure l'immobilité de la proie. À ses côtés, Livia Claudia était une apparition de marbre et de lin. Ses yeux, deux fentes d’obsidienne, ne cillaient pas. Elle fixait la nuque décharnée de l’homme qui avait effacé son nom de la surface de la terre. — Le compte est faux, Marcus, murmura-t-elle. Sa voix était un fil de soie tiré sur la gorge d'un condamné. Tu as oublié de porter le sang des miens au grand livre de tes profits. Le sénateur ne se retourna pas. Le stylet de fer qu’il tenait tremblait si fort qu’il griffait la cire de ses tablettes dans un crissement irritant. — Tout se négocie, finit-il par lâcher, sa voix n'étant plus qu'un sifflement d'air dans une trachée encombrée de bile. La Ville est un marché. Vous voulez de l’or ? Mes caves en regorgent. Des terres en Afrique ? Des actes de propriété sont là, sous vos yeux. Ne tuez pas le comptable, car sans lui, le chaos dévorera ce que vous cherchez à reprendre. Lucius tendit une main calleuse, dont les ongles étaient bordés d'un liseré noir, vers la lampe la plus proche. C’était un éphèbe de bronze portant un calice enflammé. D’un geste lent, presque tendre, il pinça la mèche de lin entre son pouce et son index. La flamme s’éteignit dans un petit grésillement de chair brûlée. Une mèche de fumée grise s’éleva vers le plafond peint, et une première ombre, longue et effilée comme une lame, s’étira sur le mur. — Nous ne sommes pas venus pour les terres, sénateur, dit Lucius. Sa voix avait la rugosité du grès. Nous sommes venus pour éteindre la lumière. Il avança vers la rangée suivante. Une à une, les flammes disparurent sous ses doigts insensibles à la chaleur. À chaque lampe éteinte, le cercle de clarté se resserrait autour de Corvus. Le visage du vieillard, lorsqu’il se décida enfin à faire face à ses bourreaux, était une topographie de terreur. Sa peau, jaune comme un vieux parchemin, pendait en plis flasques sur ses pommettes saillantes. Ses yeux rougis par la fumée cherchaient désespérément un interstice, une issue, mais il ne rencontra que le regard de Livia, plus froid que le fer d'une épée celte. — Souviens-toi de la villa des Claudii, Marcus, reprit Livia en s'approchant du bureau. Souviens-toi de l'odeur du cèdre qui brûle et du cri de mon frère lorsqu'ils l'ont traîné dans l'impluvium. Tu as dit ce jour-là que le sang était une encre médiocre pour écrire l'histoire. Elle posa ses mains sur le bois sombre. Ses doigts blancs contrastaient avec l'ébène, semblables à des racines cherchant à étouffer un tronc mort. — Aujourd'hui, nous allons écrire le dernier chapitre avec une encre de meilleure qualité. Lucius continua sa ronde funèbre. La pièce s'enfonçait dans une pénombre visqueuse. Les ombres des meubles, jadis invisibles, devenaient des monstres de bois et de cuir se jetant sur le vieillard. La terreur de Corvus était désormais palpable, une odeur d'urine et de sueur aigre qui luttait contre le parfum des huiles précieuses. Il se recroquevilla sur sa chaise, ses mains griffues agrippant les rebords de son bureau comme s'il s'agissait du bastingage d'un navire sombrant dans le Styx. — Pitié... bégaya-t-il. Je peux vous donner Rome. Je connais les secrets de chaque famille, les dettes de chaque magistrat. Je suis la mémoire de cette cité ! — Rome n’a pas besoin de mémoire, trancha Lucius en étouffant la dernière lampe du côté gauche. Elle a besoin d’un linceul. Il ne restait plus que trois lampes sur le bureau, trois petites lueurs vacillantes qui éclairaient le visage de Corvus par en dessous, lui donnant l’air d’un masque mortuaire de cire. Le silence était si dense qu’on entendait le grignotement d’un rat derrière les boiseries et le battement frénétique du cœur du sénateur, un tambour de peau sèche frappé par la peur. Livia contourna le bureau. Elle se tint juste derrière lui, sa silhouette dominant l’homme brisé. Lucius s’arrêta à la droite du sénateur. Il sortit de sa ceinture son sica, une lame courbe conçue pour ouvrir les ventres et trancher les vies sans effort. L'acier brillait d'un éclat sourd, captant les derniers reflets de l'huile mourante. — Laquelle ? demanda Lucius, ses yeux fixés sur les trois flammes restantes. — Celle-ci pour mon père, dit Livia en désignant la première. Lucius souffla dessus. Le visage de Corvus disparut à moitié dans l'obscurité. — Celle-là pour ma mère. La deuxième flamme s'évanouit. Il ne resta qu'une seule mèche, minuscule, dont la clarté ne dépassait pas les mains tremblantes du vieillard. Le sénateur pleurait maintenant, de grosses larmes silencieuses qui venaient s'écraser sur ses registres de comptes, effaçant les chiffres qu'il avait chéris plus que les hommes. — Et la dernière ? demanda le Boucher. Livia ne répondit pas immédiatement. Elle se pencha à l'oreille de Corvus, ses cheveux effleurant la joue du vieillard. — La dernière est pour moi, Marcus. Pour la femme que tu as créée dans la fange et le sang. Pour celle qui n'a plus de nom, plus de famille, et plus d'âme. Elle saisit la main de Lucius, guidant la lame vers la gorge du sénateur. Le froid de l'acier toucha la peau flasque. Corvus ouvrit la bouche pour un ultime plaidoyer, mais aucun son ne sortit. La terreur avait scellé ses lèvres. D'un mouvement brusque, Livia souffla sur l'ultime flamme. Le noir fut total, absolu, une chape de plomb tombant sur la pièce. Dans ce néant, le son fut décuplé. Le déchirement du lin, le sifflement de la lame fendant l'air, puis le bruit sourd, organique, d'un tuyau que l'on sectionne. Un jet de liquide chaud aspergea la table, un tambourinement de pluie lourde sur le bois d'ébène. Il y eut un gargouillis, une lutte brève, le frottement de caligae sur la mosaïque, puis le silence reprit ses droits. Lucius resta immobile dans l'obscurité, sentant l'odeur du fer chaud monter de l'étal de boucher qu'était devenu le bureau. Il n'entendait plus que la respiration saccadée de Livia à ses côtés. — Est-ce que le marbre est chaud, maintenant ? demanda-t-il dans le noir. Il n'y eut pas de réponse immédiate. Puis, il sentit une main glacée se glisser dans la sienne, une main couverte d'une substance poisseuse et tiède qui commençait déjà à figer. — Il brûle, Lucius, répondit-elle d'une voix dépourvue de toute émotion. Il brûle enfin. Ils quittèrent la pièce sans rallumer une seule mèche. Derrière eux, dans la chambre sans ombre, le sénateur Marcus Corvus n'était plus qu'une ligne de crédit définitivement rayée, une tache sombre s'étendant lentement sur le marbre blanc, là où la lumière ne reviendrait jamais.

Le Sel sur la Plaie

L’air du péristyle était chargé d’une humidité poisseuse qui semblait vouloir coller à la peau comme une seconde tunique, plus lourde encore que le lin imbibé de sueur. Lucius marchait d’un pas sourd, ses caligae laissant sur les mosaïques des traînées d’un rouge sombre, presque noir sous la lueur vacillante des dernières lampes à huile. Il ne se retourna pas pour contempler le carnage laissé derrière lui. Pour lui, le sénateur Marcus Corvus n'était plus qu'une outre de cuir percée, un déchet organique dont l'âme s'était évaporée parmi les effluves de vin rance et de garum. À ses côtés, Livia Claudia avançait comme une somnambule. Sa stola de soie pourpre, autrefois symbole de sa lignée restaurée, était souillée jusqu'à l'ourlet. Elle tenait ses mains devant elle, les doigts écartés, observant avec une fascination morbide la croûte de sang qui commençait à figer sous ses ongles. Le silence qui régnait dans la demeure était plus assourdissant que les cris de l’agonie. C’était le silence des grandes nécropoles, celui des lieux où l’histoire s’arrête brusquement pour laisser place à la décomposition. Ils traversèrent l'atrium où l'eau de l'impluvium, troublée par la pluie qui s'engouffrait par l'ouverture du toit, clapotait contre les parois de marbre avec une régularité de métronome. Lucius s’arrêta un instant près d’une statue de cire représentant l’un des ancêtres de Corvus. D’un geste lent, presque distrait, il essuya la lame de sa sica sur le visage figé de l’aïeul, laissant une balafre de pourpre sur la pâleur de la cire. — La dette est éteinte, Livia, prononça-t-il d’une voix qui semblait sortir d'un puits de pierres sèches. Elle leva les yeux vers lui. Ses prunelles, autrefois d'un bleu d'azur, n'étaient plus que deux puits d'ombre entourés de cernes violacés. Elle ne tremblait pas. Le froid qui l'habitait venait de l'intérieur, une bise hivernale qui avait soufflé sur son cœur le jour où le dernier des siens était tombé sous le fer des sicaires. — Le palais est vide, murmura-t-elle. Pourquoi est-ce que je n’entends pas les dieux se réjouir ? Lucius eut un rictus qui n'était pas un sourire, mais une simple contraction de ses cicatrices. Il rangea son arme dans son fourreau de cuir bouilli. Le frottement du métal contre le cuir fut le seul hommage rendu à la fin d'une dynastie de corrupteurs. — Les dieux ne fréquentent pas le Palatin à cette heure, petite. Ils sont occupés à compter les sacrifices ou à dormir dans l’encens. Ici, il n’y a que nous. Et ce qui reste de lui. Ils atteignirent le grand portail de bronze. Lucius poussa les battants qui gémirent sur leurs gonds de fer. Devant eux, Rome s’étalait dans la grisaille du petit matin, une mer de tuiles sombres, de fumées d'ateliers et de vapeurs méphitiques montant du Tibre. La brume de l'aube léchait les flancs de la colline, enveloppant les colonnades des temples d'un linceul de coton sale. Livia fit un pas sur le seuil, ses pieds nus rencontrant la pierre froide du perron. Elle regarda la ville qu'elle avait juré de soumettre à sa douleur. Maintenant que le sang avait coulé, la cité lui paraissait étrangère, une bête immense et indifférente qui continuait de respirer malgré la mort d'un de ses plus féroces maîtres. — Où iras-tu ? demanda-t-elle sans le regarder. Lucius rajusta son manteau de laine brute, une pièce grossière qui jurait avec le luxe des colonnes de porphyre derrière lui. Il sentait déjà l’appel de la Suburre, ce labyrinthe d’argile grasse et de bois pourri où l’on pouvait disparaître pour quelques sesterces. — Là où l'on ne cherche pas de noms, seulement des lames, répondit-il. Mon travail ici est achevé. Le tien ne fait que commencer. Tu as ton palais. Tu as ton nom. Tu as le silence. Il descendit les premières marches, son ombre s’étirant démesurément sur le pavé mouillé. Il ne lui offrit ni adieu, ni réconfort. Entre eux, il n’y avait jamais eu que le contrat, une transaction scellée dans le stupre et finalisée dans l’abattoir. Livia le regarda s’éloigner. Sa silhouette massive s’estompait déjà dans les volutes de brouillard qui remontaient du Vélabre. Il redevenait une ombre parmi les ombres, un spectre de fer et de cuir retournant à la fange dont il était issu. Elle resta seule, minuscule figure de soie pourpre perdue entre les colonnes monumentales. Elle sentit le sel de ses propres larmes se mêler à la poussière de marbre qui flottait dans l'air, une brûlure familière, une morsure qui ne la quitterait plus. Elle rentra lentement à l’intérieur du palais. Ses pas résonnaient dans les galeries désertes. Elle passa devant les cuisines où les feux s'éteignaient, devant les chambres des esclaves qui s'étaient enfuis dans la nuit, emportant avec eux tout ce qui pouvait être pillé. Elle était désormais la maîtresse de ces murs, la gardienne d'un mausolée de luxe. Elle s'assit sur le trône d'ébène de Corvus, dans le bureau où le sang finissait de sécher sur les mosaïques. L'odeur était insupportable : un mélange de fer, de déjections et de parfums coûteux. Elle ne ferma pas les fenêtres. Elle laissa le vent coulis de l'aube balayer les parchemins, les registres de dettes, les listes de proscriptions qui avaient fait la fortune de son ennemi. Tout cela n'était plus que du papier mort. Au loin, le premier clairon d'une caserne de vigiles déchira l'air. Rome s'éveillait. On entendait déjà le roulement des chariots sur la Via Sacra, le cri des marchands de légumes, le murmure croissant d'une foule qui ignorait tout du drame qui s'était joué sur les hauteurs du pouvoir. Le monde continuait sa course, vorace et cruel. Livia ferma les yeux. Elle imaginait Lucius traversant les marchés aux esclaves, se glissant entre les étals de cuir et les chaudrons de friture, redevenant cet anonyme capable de trancher une gorge pour un denier de cuivre. Elle lui enviait sa liberté de prédateur. Elle, elle était enchaînée à ce marbre. Elle avait voulu regagner son rang ; elle n'avait réussi qu'à s'enfermer dans une cage dorée, hantée par les spectres de ceux qu'elle avait dû sacrifier pour en arriver là. Une goutte de pluie tomba du plafond, s'écrasant sur sa joue comme une caresse glacée. Elle ne l'essuya pas. Elle resta immobile, une idole de chair dans un temple de vide, tandis que la lumière crue du jour commençait à révéler l'étendue du désastre. Le marbre était blanc, immaculé sous la lumière nouvelle, mais elle savait que sous la pierre, dans les fondations mêmes de la cité, le sang ne cessait jamais de couler. Rome attendait son prochain maître, son prochain boucher, sa prochaine victime. Et Livia, héritière des Claudii, n'était plus qu'une ligne de plus dans le grand carnet de comptes de la Ville, une dette payée qui ne demandait qu'à être contractée de nouveau. Elle regarda ses mains une dernière fois. Le sang était sec. Il ne restait que la tache, indélébile, gravée dans la pulpe de ses doigts, le sel sur la plaie d'une gloire retrouvée dans l'ignominie.
Fusianima
Saigner le Marbre Blanc
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Sarah Bern

Saigner le Marbre Blanc

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La boue de la Suburre possédait cette consistance particulière, un mélange d’argile grasse, de déjections canines et de restes de friture rance qui collait aux sandales comme une malédiction. Sous le ciel d’opale sale que les toits en surplomb des *insulae* découpaient en une balafre étroite, Lucius...

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