Avalez la Poussière
Par Sarah Bern — Peplum
L’onde saumâtre, lourde des immondices de la Subure et de l’amertume du Tibre, léchait les hanches de Lucius Varrus avec une indifférence minérale. Le froid n’était pas une simple morsure, mais une lente ingestion de la vie par le bas. Lorsqu’il ouvrit les paupières, la pénombre de l’hypogée lui par...
L’Éveil des Damnés
L’onde saumâtre, lourde des immondices de la Subure et de l’amertume du Tibre, léchait les hanches de Lucius Varrus avec une indifférence minérale. Le froid n’était pas une simple morsure, mais une lente ingestion de la vie par le bas. Lorsqu’il ouvrit les paupières, la pénombre de l’hypogée lui parut d’abord solide, une masse de briques et de suie pesant sur ses pupilles brûlantes. Puis, le son revint : un clapotis rythmé par des gémissements étouffés, et plus loin, derrière les cloisons de travertin, le feulement rauque d’une panthère privée de lumière.
Lucius tenta de porter la main à son visage, mais un choc métallique le figea. Un craquement sec retentit contre ses cervicales. Une douleur fulgurante, semblable à une traînée de plomb fondu, sillonna son cou. Il resta immobile, le souffle court, sentant contre sa peau le baiser glacé d’un cercle d’airain. Ce n’était pas un simple torque d’esclave ; les barbes de métal, tournées vers l’intérieur, s’enfonçaient dans sa chair dès qu’il inclinait la tête. Chaque mouvement était une promesse d’égorgement.
— Par les mânes de mes pères… murmura une voix à sa gauche, brisée par le tremblement.
Varrus tourna lentement le buste. À quelques pas, émergeant de la fange comme un rat d’égout, Aurelius Thrax luttait contre l’asphyxie. Sa toge de soie laticlave, jadis d’un blanc immaculé, n’était plus qu’une loque grise collée à ses membres grêles. L’odeur de la nard dont il s’était oint le corps le matin même luttait encore, dans une agonie écœurante, contre la puanteur de l’eau croupie et du guano.
— Ne bouge pas, Thrax, ordonna Lucius, sa voix n’étant qu’un râle de commandement. Si tu tentes d’arracher ce collier, tu t’ouvriras la gorge avant d’avoir brisé le premier rivet.
Autour d’eux, d’autres silhouettes s’extrayaient du sommeil forcé. Douze. Ils étaient douze, les piliers de la Curie, les maîtres du monde, désormais réduits à une grappe de naufragés dans les entrailles de l’amphithéâtre Flavien. Leurs visages, sculptés par des décennies de ruse et de banquets, n’étaient plus que des masques de terreur livide sous la lueur vacillante d’une unique torche fixée haut sur une voûte de briques.
Soudain, un grondement sourd fit vibrer la pierre. Au centre de la salle inondée, là où l’eau semblait plus profonde, un mécanisme de bronze s’éleva du limon dans un fracas de chaînes rouillées. C’était un sablier monumental, haut comme un homme, dont les globes de verre soufflé étaient enchâssés dans une armature de lion ailé. Le sable qui s’en écoulait n’était pas de la poussière de roche, mais une grenaille de fer d’un rouge sombre, presque noir.
Le silence retomba, plus lourd qu’un linceul, interrompu seulement par le sifflement du sable.
— Patres Conscripti !
La voix tomba d’en haut, amplifiée par les conduits de bronze qui servaient d’ordinaire à diriger les ordres vers les dresseurs de fauves. Elle était dépourvue de toute humanité, métallique, désincarnée, comme si le Colisée lui-même s’était mis à parler.
— Vous qui avez fait de Rome votre lupanar et du sang du peuple votre vin, contemplez votre nouvelle curie. César vous offre ce que vous avez toujours chéri : le spectacle. Mais aujourd’hui, vous ne siégez pas sur les gradins de marbre. Vous êtes la chair. Vous êtes la poussière.
Aurelius Thrax laissa échapper un sanglot étouffé, ses mains d’ivoire battant l’eau boueuse.
— Écoutez la loi de l’arène, poursuivit la voix. Le sablier que vous voyez devant vous marque le temps qu’il reste à vos vies. À chaque fois que le globe supérieur sera vide, le mécanisme des colliers s’enclenchera. Un tour de vis pour chacun. L’airain cherchera vos veines. La mort viendra par l’étreinte.
Un murmure de terreur parcourut les sénateurs. Lucius Varrus sentit son cœur cogner contre ses côtes comme un gladiateur contre les grilles de sa cellule.
— Cependant, reprit le héraut invisible, César est clément. Il vous offre un sursis. Pour chaque heure qui s’écoule, un sacrifice peut retarder le mécanisme. Un seul d’entre vous doit mourir de la main des autres pour que le sablier soit retourné et que les colliers restent lâches. Choisissez votre victime. Ou laissez le fer décider pour tous. Que le sang coule, et que le meilleur d’entre vous survive pour témoigner de la justice de l’Empire.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que la menace. Les douze hommes se regardèrent, et dans l’obscurité de l’hypogée, la civilisation s’évapora plus vite que la rosée sur le sable brûlant de l’arène. Les regards ne cherchaient plus des alliés, mais des failles. On jaugeait le poids des corps, la force des bras, la fragilité des gorges.
— C’est une folie, bégaya le vieux Claudius, dont la barbe blanche trempait dans l’eau fétide. Nous sommes des sénateurs. Nous sommes le sang de Rome !
— Tu n’es qu’une outre de vin rance, Claudius, cracha un homme plus jeune, dont les muscles noueux trahissaient une jeunesse passée dans les gymnases.
Lucius Varrus ne parlait pas. Il observait le sablier. La grenaille rouge s’écoulait avec une régularité de métronome funèbre. Déjà, le globe inférieur se remplissait, formant une pyramide de fer au pied du lion de bronze. Il sentit le poids de sa propre vie, de ses trahisons, de ce secret qui l’étouffait bien plus que le collier d’airain : le souvenir du père de l’Empereur, dont il avait guidé le poignard des années plus tôt. César savait. Ce jeu n’était pas une épreuve, c’était une exécution orchestrée pour le plaisir d’un dieu vengeur.
L’humidité s’insinuait sous ses vêtements de lin, alourdissant sa toge. Ses caligae de cuir fin glissaient sur le sol de briques recouvert d’un limon gluant. Il sentit quelque chose frôler sa jambe sous l’eau — un rat, ou peut-être un reste de viande jeté aux bêtes. Il ne tressaillit pas.
— Nous devons voter, proposa Thrax, dont la voix reprenait une assurance fébrile. Comme au Sénat. Une procédure. Nous pouvons désigner celui qui est le plus âgé, le plus…
— Tais-toi, Thrax, coupa Lucius sans le regarder. Regarde leurs mains.
Thrax baissa les yeux. Dans l’ombre, les doigts se crispaient. On ramassait des pierres descellées, on cherchait des morceaux de bois flotté, on évaluait la distance entre les corps. La rhétorique n’avait plus cours ici. La pourpre des toges, dans cette lumière de sépulcre, ressemblait déjà à du sang séché.
Le sablier était presque vide. Le dernier filet de grenaille rouge semblait hésiter avant de tomber. Un déclic métallique, sec comme un bris d’os, résonna dans toute la salle. Les engrenages dissimulés dans les murs commencèrent à gémir.
— Le temps est venu, murmura Lucius.
Le collier de Claudius, le plus proche du mécanisme, commença à se resserrer dans un sifflement de ressorts. Le vieillard porta ses mains à sa gorge, ses yeux sortant de leurs orbites, sa bouche s’ouvrant sur un cri qui ne parvint pas à franchir ses lèvres broyées. Le craquement du cartilage fut audible pour tous.
La panique éclata. Ce n’était plus une assemblée d’hommes, mais une meute de chiens enragés dans un puits. L’eau fut brassée violemment, projetant des gouttes de boue sur les murs de briques. On se bousculait, on griffait, on cherchait à s’éloigner du centre, là où le lion de bronze attendait son dû.
Lucius Varrus s’adossa contre un pilier poisseux de salpêtre. Il serra les poings, sentant la cicatrice sur sa joue palpiter. Il savait que la première heure n’était que le prélude. Le vrai visage de Rome allait se révéler dans cette fosse, dépouillé de sa toge et de sa gloire, ne laissant que l'os, le fer et la peur.
Le sable rouge s'arrêta. Le silence revint, plus tranchant que le glaive. Un homme était mort, mais onze autres sentaient déjà l'airain mordre leur nuque. L'heure suivante venait de commencer.
La Première Goutte
Le cadavre de Sabinus flottait désormais comme une outre de vin crevée, sa toge de lin blanc gonflée par l’eau saumâtre, dérivant lentement contre les briques de travertin. L’odeur de la mort, chaude et métallique, luttait contre les effluves de fiente et de fauve qui descendaient des cages supérieures par les soupiraux étroits. Dans ce silence de sépulcre, seul le clapotis de l’eau contre les cuisses des onze survivants rythmait l’attente. Le sable rouge, dans le grand sablier de bronze suspendu à une chaîne de fer, avait recommencé sa chute inexorable. Chaque grain était une seconde de vie arrachée à la noblesse de Rome.
Lucius Varrus écarta les pans de sa tunique, ignorant la morsure du froid qui engourdissait ses membres. Il se tint droit, le dos contre un pilier dont le salpêtre rongeait le crépi. Sa main, noueuse et couturée de cicatrices, se posa sur le collier d’airain qui enserrait sa gorge. Les pointes internes pressaient sa peau, prêtes à perforer la carotide au moindre déclic du mécanisme.
— Regardez-vous, gronda-t-il, sa voix résonnant sous les voûtes comme un écho du Styx. Vous êtes les fils de Mars, les gardiens de la Loi. Et pourtant, vous tremblez comme des esclaves devant le fouet. Sabinus est mort parce qu'il a cédé à la panique. Ne laissez pas la peur transformer cette enceinte en un lupanar de lâcheté.
À quelques pas de lui, Aurelius Thrax s’essuya le visage d’un geste convulsif. Ses doigts, habitués à manier le stylet d’ivoire et les coupes de cristal, étaient maculés d’une boue noire et grasse. Ses cheveux, autrefois lissés au nard précieux, pendaient en mèches poisseuses sur son front pâle.
— La Loi ? hoqueta Thrax dans un rire nerveux qui ressemblait à un sanglot. Quelle loi, Varrus ? Celle qui nous enchaîne dans les latrines de l’Empire pour divertir un César qui ne se montre même pas ? Regarde ce collier ! Ce n'est pas de la rhétorique, c'est du bronze et des crans d'arrêt !
Il désigna du doigt le sablier. Le niveau du sable avait déjà baissé d'un tiers.
— L’heure tourne, Lucius. Et quand le dernier grain tombera, le mécanisme se libérera. À moins que... à moins que l'un d'entre nous ne s'offre au lion de bronze.
Un murmure s'éleva parmi les sénateurs. Ils étaient là, les héritiers des plus grandes lignées, pataugeant dans une eau qui leur arrivait aux genoux, leurs sandales de cuir fin ruinées, leurs visages déformés par une terreur primale. La dignité, ce vernis de civilisation qu'ils arboraient au Forum, s'écaillait comme une peinture de mauvaise facture sous l'effet de l'humidité et de l'ombre.
— Un vote, proposa une voix fluette dans l'obscurité.
C'était Marcus Cotta, un homme dont la bedaine proéminente soulevait sa toge mouillée, le faisant ressembler à un batracien grotesque. Ses yeux larmoyants passaient de l'un à l'autre, cherchant une proie.
— Nous sommes le Sénat, continua Cotta, sa voix s'affermissant à mesure que la cruauté reprenait le dessus sur la peur. Nous décidons du sort des provinces. Nous pouvons décider de qui est le plus... inutile à Rome.
— Inutile ? cracha Varrus en faisant un pas vers lui, soulevant une gerbe d'eau fétide. Tu parles de sacrifice comme s'il s'agissait d'un impôt sur le grain, Cotta ! Nous sommes des hommes, pas du bétail pour les arènes !
— Et pourtant, nous sommes dans l'arène, Lucius, intervint Thrax, ses yeux brillant d'une lueur fiévreuse. Ou plutôt, sous elle. Écoute.
Au-dessus d'eux, un grondement sourd fit vibrer les dalles de pierre. Le piétinement de milliers de spectateurs, une rumeur de tonnerre lointain qui célébrait l'inauguration du Colisée. Le peuple de Rome riait, mangeait des figues et pariait sur la vie des gladiateurs, tandis que ses maîtres s'entre-déchiraient dans la fange, à quelques pieds sous leurs tuniques de fête.
— Le temps presse, insista Cotta, désignant le sablier. Regardez !
Le sable s'écoulait plus vite, ou du moins le semblait-il à leurs esprits enfiévrés. Le mécanisme de bronze au centre de la pièce, une gueule de lion stylisée dont les crocs servaient de leviers, émit un cliquetis sec. Un engrenage venait de tourner.
— Il nous faut un nom, murmura un autre sénateur, dont le nom se perdit dans le brouhaha des eaux remuées.
Les regards commencèrent à converger. Ce ne fut pas un choix dicté par la justice, ni même par la stratégie. Ce fut l'instinct de la meute. Ils cherchèrent le maillon le plus faible, celui dont le souffle était déjà court, celui dont les mains ne cessaient de s'agripper au mur comme pour y trouver une issue inexistante.
Leurs yeux se fixèrent sur Sextus, un jeune sénateur de vingt-quatre ans, nommé par faveur impériale, dont la lignée était aussi fragile que son tempérament. Il était prostré dans un coin, l'eau lui montant presque à la taille car il s'était laissé glisser contre la paroi de briques.
— Non... balbutia Sextus, voyant le cercle se refermer lentement sur lui. Non, je... j'ai une épouse. Mon père a servi sous Vespasien...
— Ton père est mort, Sextus, et ton épouse appartient déjà à un autre dans les pensées de César, trancha Thrax, sa voix se faisant onctueuse, presque réconfortante dans sa monstruosité. Tu es faible. Tu ne survis que par la grâce des autres. Aujourd'hui, cette grâce prend fin.
Varrus tenta de s'interposer, mais deux autres sénateurs, poussés par une force désespérée, le saisirent par les bras. La force brute remplaçait la parole. Dans cette cave inondée, le vieux lion ne pouvait rien contre la lâcheté coalisée.
— Lâchez-moi, chiens ! rugit Varrus, luttant contre les mains qui déchiraient sa toge. Vous condamnez votre âme aux Érinyes !
— Mieux vaut l'enfer plus tard que ce collier maintenant, répliqua Cotta en s'avançant vers Sextus.
Le jeune homme essaya de s'enfuir, mais ses pieds glissèrent sur le limon qui tapissait le fond. Il tomba lourdement, la tête plongeant un instant dans l'eau noire. Quand il se redressa, recrachant un liquide saumâtre, Thrax et Cotta étaient sur lui. Ils ne le frappèrent pas. Ils firent pire. Ils le traînèrent vers le piédestal central, là où la gueule du lion attendait.
Sextus hurlait, un son aigu qui se brisait sur les voûtes, un cri d'enfant perdu dans un corps d'homme. Ses ongles griffèrent le bras de Thrax, laissant des sillons sanglants, mais l'esthète ne cilla pas. La douleur physique n'était rien comparée à la promesse de l'air que l'on respire encore.
— Le vote est unanime, déclara Thrax, bien que Varrus continuât de se débattre.
Ils forcèrent Sextus à s'agenouiller devant le mécanisme. Le sablier laissa tomber son dernier grain de sable rouge.
Pendant un battement de cœur, le temps sembla s'arrêter. Puis, un bruit de ressorts tendus à rompre déchira le silence. Un déclic métallique résonna dans toute la salle, suivi d'un sifflement de vapeur ou d'air comprimé.
Le collier de Sextus ne se contenta pas de se serrer. Il s'anima.
Des pointes de bronze, longues comme des doigts, jaillirent de l'intérieur du cercle d'airain. Elles s'enfoncèrent avec une précision chirurgicale dans la nuque et la gorge du jeune homme. Le craquement fut net, un bruit de bois sec que l'on brise. Sextus n'eut pas le temps de crier une seconde fois. Ses yeux s'écarquillèrent, les veines de son front gonflèrent jusqu'à la rupture, et un filet de sang écarlate commença à couler sur le bronze sombre, se mélangeant à l'eau de la pièce.
Le corps de Sextus fut secoué d'un dernier spasme, puis il s'affaissa. Mais le collier le maintenait debout, fixé au pilier central par une chaîne qui venait de se tendre. Il restait là, tel un trophée grotesque, une offrande à la cruauté de Rome.
Simultanément, un bruit de cliquetis se fit entendre sur les dix autres survivants. Leurs propres colliers s'étaient desserrés d'un millimètre. Juste assez pour qu'ils puissent respirer un peu mieux. Juste assez pour leur donner l'espoir d'une heure supplémentaire.
Thrax recula, haletant, ses mains tremblantes essuyant le sang de Sextus sur sa propre tunique. Il regarda ses paumes rouges, puis leva les yeux vers le sablier.
La chaîne de fer grinça. Le sablier bascula sur son axe, pivotant lentement. Le sable rouge recommença à couler dans le réservoir vide.
La première goutte de la nouvelle heure tomba.
Varrus, libéré par ses agresseurs qui s'écartaient maintenant comme des ombres honteuses, regarda le cadavre du jeune homme. L'eau autour du pilier central était devenue sombre, une nappe de pourpre impériale se propageant dans la fange.
— Vous avez tué un homme, dit-il d'une voix basse, dénuée d'émotion. Mais vous avez surtout tué ce qui restait de Rome en vous.
— Nous avons acheté du temps, Lucius, répondit Thrax en se rongeant l'ongle, ses yeux déjà fixés sur le sable qui tombait. Et dans ce trou, le temps est la seule monnaie qui ait encore de la valeur.
Au-dessus d'eux, la foule hurla de joie. Un lion venait d'être lâché dans l'arène. En bas, dans les ténèbres, les dix bêtes restantes se regardèrent, calculant déjà qui, parmi elles, serait la prochaine à payer le prix de leur sursis. L'eau continuait de monter, froide, imperturbable, léchant les pieds des sénateurs comme pour leur rappeler que la terre finit toujours par avaler la poussière.
Le Labyrinthe de Fer
L’eau saumâtre, chargée des déjections de la Ville Éternelle et du sang des bêtes égorgées à l’étage supérieur, léchait désormais le bas de leurs laticlaves. La soie pourpre, autrefois symbole d'une puissance absolue, n'était plus qu'une loque pesante, une éponge de fange collée à leurs cuisses tremblantes. Sous les voûtes basses de travertin, l’air était saturé d’une moiteur ferreuse. On entendait, par-delà les épais murs de briques, le grondement sourd de la foule, une vibration de tonnerre qui faisait pleuvoir une fine poussière de chaux sur leurs crânes tonsurés.
Septimus le Muet se détacha du groupe. Ses yeux, deux billes d'obsidienne enfoncées dans un visage de cire, scrutaient l'obscurité des galeries de service avec une acuité dérangeante. Tandis que les autres sénateurs s’accrochaient aux parois gluantes de salpêtre, Septimus avançait d'un pas assuré dans l'ombre, ses doigts effleurant les joints de mortier comme s'il lisait une carte invisible gravée dans la pierre.
— Regardez-le, siffla Aurelius Thrax en relevant sa toge d'un geste de dégoût, ses mains d'ivoire tachées de boue noire. Il se meut dans cette charogne de labyrinthe comme un rat dans son nid. Dites-moi, Lucius, comment un homme de son rang connaît-il les entrailles d'un abattoir ?
Lucius Varrus ne répondit pas immédiatement. Il sentait le collier d'airain mordre sa carotide à chaque mouvement brusque. Le métal barbelé, rouillé par l'humidité ambiante, lui arrachait des lambeaux de peau. Il fixa le dos de Septimus. Le Muet s'arrêta devant une arche de briques sombres, à peine plus large qu'un homme de forte stature. Il fit un signe de la main, une invitation impérieuse à le suivre dans le boyau qui s'enfonçait vers les fondations les plus profondes de l'amphithéâtre.
— Il ne connaît pas le lieu, Aurelius, grogna enfin Varrus d'une voix de gravier. Il en comprend la logique. C’est un bâtisseur de haines, et ce lieu a été construit avec le ciment de nos propres péchés. Avance, ou laisse l'eau t'étouffer ici.
Ils s'engagèrent dans le tunnel de service. L'espace était si exigu que leurs épaules frottaient contre la pierre rugueuse, arrachant des fils aux étoffes les plus précieuses de l'Empire. L'obscurité était presque totale, seulement rompue par la lueur vacillante d'une unique torche de suif que tenait l'un des sénateurs à l'arrière, une flamme agonisante qui projetait des ombres déformées, des spectres de géants sur les murs suintants.
Soudain, un craquement sourd retentit. Ce n'était pas le bois d'une cage qui cède, ni le cri d'un condamné. C'était le gémissement du bronze et du fer. Au loin, dans les entrailles du mécanisme hydraulique, une vanne venait de lâcher.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le fracas. Puis vint le murmure. Un glissement liquide, d'abord discret, puis se transformant en un rugissement souterrain.
— Par les mânes de mes ancêtres… souffla Thrax, le visage décomposé.
L'onde de choc les frappa avec la force d'un bélier de siège. L'eau, refoulée des collecteurs principaux par une manœuvre invisible, s'engouffra dans le tunnel de service. En quelques battements de cœur, le niveau passa de leurs genoux à leurs poitrines. Le courant était une main de géant qui cherchait à les arracher au sol de dalles glissantes.
— Agrippez-vous ! hurla Varrus, sa voix couverte par le tumulte de l'eau bouillonnante.
La panique, cette vieille bête tapie dans l'âme des hommes, se déchaîna. La dignité sénatoriale vola en éclats. Thrax, l'esthète aux mains pures, agrippa violemment l'épaule de Varrus pour ne pas être emporté, ses ongles s'enfonçant dans la chair du vieux lion. Un autre sénateur, dont le nom s'effaçait déjà dans l'urgence de la survie, glissa et disparut sous la surface écumeuse dans un gargouillis étouffé. Personne ne tendit la main. Le collier de bronze du noyé heurta une saillie de pierre avec un tintement sinistre avant que le silence de l'abîme ne l'engloutisse.
Septimus, contre toute attente, luttait contre le flux avec une force physique insoupçonnée. Il avait trouvé une chaîne de fer scellée dans la voûte, un vestige des treuils utilisés pour hisser les décors de l'arène. Il s'y suspendit, ses muscles saillant sous sa peau pâle, et commença à remonter le courant, centimètre par centimètre, vers une ouverture située en hauteur, une bouche d'aération qui crachait un filet de lumière grise.
Varrus empoigna la chaîne à son tour. Derrière lui, Thrax hurlait, l'eau lui montant jusqu'aux lèvres, ses cheveux huilés collés à son front comme des serpents noirs. L'esthète tenta de grimper sur le dos de Varrus, ses pieds bottés de cuir souple cherchant un appui sur les hanches du vieil homme.
— Descends, petit scorpion ! rugit Varrus en lui décochant un coup de coude brutal dans les côtes.
La lutte devint animale. Dans ce conduit étroit, transformé en une artère de mort liquide, les représentants de la plus haute lignée de Rome se griffaient, se mordaient, s'écrasaient les doigts pour atteindre le fer salvateur. La morale n'était plus qu'une abstraction lointaine, un luxe de banquets et de jardins suspendus. Ici, sous la terre, il n'y avait que le poids de l'eau et le tranchant du bronze.
Thrax parvint à saisir le pied de Septimus, cherchant à le tirer vers le bas pour se hisser. Le Muet tourna la tête. Pour la première fois, un éclair d'émotion traversa son regard : un mépris froid, absolu. D'un mouvement sec de la jambe, il expédia son talon dans le visage de l'esthète. Le nez de Thrax éclata dans un craquement de cartilage, et le jeune homme bascula en arrière, manquant de disparaître dans le vortex.
Varrus, les poumons brûlants, les muscles en feu, parvint à se hisser au niveau de Septimus. Ils atteignirent ensemble une corniche de briques sèches, un étroit rebord surplombant le chaos bouillonnant. Ils haletaient, recrachant l'eau amère, leurs corps secoués de tremblements convulsifs.
En bas, Thrax avait réussi, par un miracle de lâcheté et de ténacité, à s'accrocher à la chaîne, son visage ensanglanté levé vers eux comme une supplique muette. Les autres survivants, une poignée d'ombres brisées, s'agglutinaient derrière lui, formant une grappe humaine suspendue au-dessus du gouffre.
Varrus regarda ses mains. Elles étaient noires de suie et de sang. Il leva les yeux vers Septimus. Le Muet ne le regardait pas. Il fixait la suite du tunnel, là où l'obscurité semblait plus dense encore, là où les bruits de l'arène se faisaient plus distincts.
— Tu savais que l'eau viendrait, n'est-ce pas ? murmura Varrus, sa voix n'étant plus qu'un sifflement dans sa gorge irritée par le sel.
Septimus se contenta de porter un doigt à ses lèvres blêmes. Un geste de silence qui n'était pas une infirmité, mais une sentence.
Au-dessus d'eux, le sablier de bronze dans la salle centrale devait être presque vide. Une nouvelle heure approchait. Une nouvelle exigence de chair. Le vieux lion sentit le froid du collier contre sa nuque et comprit que le labyrinthe de fer ne faisait que commencer à digérer ses proies. L'eau continuait de gronder en bas, un monstre invisible qui attendait le prochain faux pas, la prochaine défaillance de la volonté.
Varrus se redressa péniblement, sentant chaque jointure de son corps crier de douleur. Il ajusta ce qui restait de sa toge, un réflexe dérisoire de dignité, et s'enfonça à la suite du Muet dans les ténèbres plus sèches, laissant derrière lui les gémissements de ceux qui rampaient encore dans la fange, vers une lumière qui n'était qu'un mirage de liberté.
Le Venin dans la Soie
L'humidité des cryptes s'insinuait sous la soie grège de la tunique d'Aurelius Thrax, transformant le vêtement autrefois impérial en une seconde peau froide et visqueuse. L'odeur était insoutenable : un mélange de charogne ancienne, de bitume et de la sueur rance des hommes qui se savent condamnés. Dans l'ombre portée d'un pilier de travertin massif, Aurelius observait ses pairs. Sa main droite, dont les ongles étaient encore parés d'une blancheur insolente malgré la fange, caressait machinalement l'anneau sigillaire qui ornait son majeur. Sous la nacre finement ciselée d'une Méduse grimaçante, reposait une essence de digitale et de ciguë, un concentré de trépas silencieux qu'il réservait à ses plus intimes ennemis.
À quelques pas, adossé à une grille de fer dont la rouille s'effritait en écailles sanglantes, Titus Falco haletait. Le sénateur Falco était un homme de bruit et de panse, une outre de vin de Falerne déguisée en magistrat, dont la terreur transpirait désormais par tous les pores de son visage rubicond. Son collier d'airain, incrusté de pointes acérées, semblait s'enfoncer davantage dans les plis gras de son cou à chaque inspiration saccadée.
— Cette obscurité nous dévorera avant que César ne se lasse de son divertissement, murmura Falco, sa voix se brisant dans l'écho des voûtes.
Aurelius s'approcha avec la grâce feutrée d'un prédateur des sables. Ses bottines de cuir souple ne produisaient aucun son sur le sol de briques pilées. Il posa une main délicate sur l'épaule de Falco, sentant le tressaillement de la chair sous l'étoffe mouillée.
— Le calme est la seule vertu qui nous reste, Titus, souffla-t-il, sa voix onctueuse comme une huile sacrée. Varrus veut nous transformer en légionnaires, mais nous sommes les fils de la Louve. L'esprit doit commander à la matière, même ici, dans les viscères de Rome.
Falco tourna vers lui des yeux injectés de sang. La peur l'avait rendu malléable, une cire molle que Thrax s'apprêtait à sculpter.
— Le sablier... il va encore réclamer du sang, gémit le gros homme. Je ne suis pas un gladiateur, Aurelius. Je ne saurai pas... je ne pourrai pas frapper.
— Tu n'auras pas à le faire, répondit Aurelius en abaissant le ton. Varrus nous sacrifie un à un pour prolonger son propre sursis. Il nous voit comme des poids morts. Si nous ne formons pas un rempart contre sa rudesse, c'est ta gorge, ou la mienne, qui servira à huiler les rouages de ce mécanisme infernal.
Il fit jouer le ressort secret de sa bague. Un déclic imperceptible, couvert par le grondement lointain de l'eau qui s'engouffrait dans les conduits inférieurs. Un minuscule réservoir libéra une goutte d'un liquide ambré, qu'il laissa glisser dans la petite fiole de terre cuite qu'il portait à sa ceinture, contenant encore quelques gorgées d'eau croupie.
— Bois, Titus. Tes lèvres sont gercées par le sel. Nous avons besoin que ton éloquence revienne pour rallier les autres contre la tyrannie du Vieux Lion.
Falco s'empara de la fiole avec une avidité animale. Il ne vit pas le regard d'ivoire d'Aurelius, ni le sourire imperceptible qui étirait les lèvres du jeune homme. L'eau descendit dans sa gorge en un long trait convulsif. Le sénateur s'essuya la bouche du revers de sa manche pourpre, un geste de dignité retrouvée qui fit presque pitié à Thrax. Presque.
Le silence retomba sur le groupe, pesant comme une dalle de marbre. Plus loin, Lucius Varrus examinait une herse bloquée, ses muscles noueux saillant sous sa toge en lambeaux. Il ne se retourna pas, mais son instinct de vieux soldat sembla s'éveiller. Il huma l'air, percevant peut-être une altération dans la symphonie de la détresse.
Le poison agit avec une subtilité exquise. Titus Falco ne cria pas. Il sentit d'abord une chaleur diffuse irradier de sa poitrine, une sensation presque agréable après le froid des souterrains. Puis, son cœur commença à trébucher, comme un cheval fourbu. Ses yeux s'écarquillèrent, fixant un point invisible sur la voûte de briques.
— Aurelius... j'ai... j'ai le souffle court, balbutia-t-il en portant la main à son collier.
— C'est l'angoisse, mon ami. Respire lentement. L'air est rare ici-bas, répondit Thrax en l'aidant à s'asseoir contre la paroi suintante.
Falco tenta de se redresser, mais ses membres ne répondaient plus. Une pâleur de cire envahit son visage, chassant les dernières couleurs de la vie. Son pouls, erratique, s'emballa une dernière fois avant de s'éteindre dans un spasme silencieux. Sa tête retomba lourdement contre l'épaule d'Aurelius. Pour un observateur lointain, on aurait dit deux amis partageant un secret dans l'ombre d'une taverne de Subure.
Aurelius attendit que le dernier tressaillement quitte le corps du sénateur. Il sentit le poids mort s'affaisser, la chaleur s'évaporer. Avec une feinte horreur, il poussa un cri étouffé qui déchira le silence moite du labyrinthe.
— Par les Dieux ! Falco ! Titus, réveille-toi !
Varrus fut le premier sur les lieux, sa main saisissant le pommeau d'un stylet qu'il avait ramassé plus tôt. Il écarta Aurelius d'un geste brusque et posa deux doigts calleux sur la carotide du défunt. Le silence qui suivit fut plus lourd que la mort elle-même.
— Son cœur a lâché, trancha Varrus, ses yeux de silex sondant le visage larmoyant d'Aurelius. La peur l'a tué plus sûrement que l'acier.
— C'est ce lieu... c'est cette attente insupportable, hoqueta Aurelius en se couvrant le visage de ses mains fines. Il n'était pas fait pour cette épreuve. Qui sera le prochain ? Est-ce ainsi que nous allons tous périr, comme des bêtes acculées dans un abattoir ?
Les autres sénateurs, attirés par le tumulte, s'approchèrent avec une lenteur de spectres. La vue du cadavre de Falco, cet homme si puissant quelques heures plus tôt, désormais réduit à une masse de chair inerte dans la boue, brisa les derniers liens de leur solidarité. Le doute, plus corrosif que le sel, commença à ronger les esprits. Les regards se firent fuyants, les mains se crispèrent sur les pans des toges.
— Falco était un lâche, mais il était des nôtres, lança un sénateur dont le nom s'était déjà effacé dans l'esprit d'Aurelius. Varrus, tu nous avais promis que nous sortirions d'ici si nous restions unis. Regarde-le !
— L'unité ne préserve pas de la faiblesse de la chair, rétorqua Varrus d'une voix de bronze. Il est mort parce qu'il a laissé la terreur l'envahir. Ne faites pas la même erreur.
Aurelius, dissimulé derrière le masque de son deuil affecté, nota avec satisfaction la lueur de méfiance qui s'allumait dans les yeux de ses compagnons. Il avait éliminé un rival qui aurait pu se rallier à Varrus, et il avait semé le venin du soupçon. Dans ce tombeau de pierre, la force brute du vieux lion ne serait bientôt plus rien face à la paranoïa des agneaux.
Il se releva, lissant sa tunique souillée avec un soin dérisoire. Ses doigts effleurèrent à nouveau la Méduse de son anneau. Le poison était une arme de femme, disaient les anciens, mais dans l'ombre du Colisée, c'était l'arme des rois.
Au-dessus d'eux, le mécanisme du grand sablier se remit en marche avec un grincement de ferraille qui fit vibrer les parois. Une nouvelle heure commençait. Une heure de ténèbres où chaque ombre portée sur le mur de briques semblait désormais cacher un stylet ou une trahison. Aurelius Thrax s'enfonça dans la pénombre, laissant le corps de Falco refroidir dans l'eau saumâtre, son esprit déjà tourné vers la prochaine alliance à briser, la prochaine vie à éteindre pour que la sienne puisse continuer de briller, même au cœur de l'abîme.
La Prière du Colosse
Le frottement du sable dans le goulot de bronze résonnait sous les voûtes de briques comme le râle d'un agonisant. C’était un bruit sec, granuleux, qui semblait dévorer l’oxygène de la cellule inondée. L’eau saumâtre, chargée de la sueur des bêtes et de l’ammoniaque des latrines supérieures, clapotait contre les genoux de Lucius Varrus, imprégnant sa toge de laine fine d'une lourdeur sépulcrale. Le vieux lion sentait le froid mordre ses chairs, mais plus insupportable encore était la morsure de l’airain. Le collier barbelé, scellé à son cou, vibrait à chaque battement de sa carotide, une promesse de déchirement si le mécanisme central n'était pas apaisé par le tribut de sang.
Ils n'étaient plus que quelques-uns à tenir debout dans cette pénombre poisseuse, éclairée par l'éclat vacillant d'une unique lampe à huile fixée à une chaîne de fer. Les visages, autrefois sculptés par l'arrogance du pouvoir et les onguents coûteux, n'étaient plus que des masques de boue et de terreur.
— Le temps s'enfuit, Lucius, murmura Aurelius Thrax, sa voix n’étant plus qu'un sifflement de vipère. Le sablier est à moitié vide. Si nous ne désignons pas le prochain, ce sont nos propres gorges que ces pointes iront chercher.
Thrax pressait son dos contre le pilier de travertin, cherchant à éviter le contact de l'eau où flottait encore une traînée de pourpre, vestige du sacrifice de Falco. Ses doigts effilés tremblaient, mais ses yeux, fiévreux, ne quittaient pas la silhouette massive qui se tenait à l'écart, dans l'ombre d'une arcade basse.
Caius Fulvius. Le colosse du Sénat. Un homme dont la stature rappelait les statues d'Hercule qui ornaient le Forum, mais dont le regard, d'ordinaire si prompt à s'enflammer lors des débats sur le prix du grain ou la levée des légions, semblait s'être retiré dans un sanctuaire intérieur.
Varrus fit un pas pesant, l'eau s'écartant dans un sillage de vase. Il posa sa main calleuse sur le pommeau imaginaire d'un glaive qu'il ne portait plus.
— Fulvius, dit-il d'une voix rauque, brisée par l'humidité des souterrains. C’est à ton tour de porter le suffrage. Thrax a parlé. Les autres acquiescent dans le silence de leur peur. Nous devons choisir. Un homme pour que les autres voient l'aurore. C’est la loi de ce labyrinthe. C’est la loi de Rome.
Le géant ne bougea pas. La lumière de la lampe accrocha la courbe de son collier de fer, dont les pointes semblaient déjà chercher la veine bleue de son cou puissant. Fulvius leva lentement les yeux. Il n'y avait ni haine, ni effroi dans ses pupilles, seulement une clarté insoutenable, une sérénité qui insultait la déchéance de leurs toges souillées.
— Je ne jetterai plus de pierre dans l'urne de la mort, Lucius, répondit Fulvius. Sa voix, profonde comme le grondement de la terre, fit vibrer les parois de briques. Ma main n'est plus au service de César, ni de vos calculs de bouchers.
Un silence de plomb retomba, troublé seulement par le goutte-à-goutte lointain d'une conduite d'eau percée. Thrax laissa échapper un rire nerveux, un son aigu qui ricocha contre les voûtes.
— Tes scrupules arrivent bien tard, Caius ! N'est-ce pas toi qui as voté l'extermination des tribus de Germanie ? N'est-ce pas toi qui te délectais du sang versé dans l'arène, là-haut, alors que nous piétinons ici son envers fétide ? Choisis un nom, ou par les dieux, ce sera le tien que nous graverons dans la pierre !
Fulvius se détacha du mur. Il s'avança vers le centre de la pièce, là où l'eau était la plus profonde. Sa présence physique était écrasante. Malgré les privations et l'air raréfié, il semblait puiser sa force dans une source invisible. Il fixa Varrus, ignorant les glapissements de Thrax.
— Les dieux que tu invoques sont de pierre et de silence, Aurelius. Ils se nourrissent de votre peur. Mais le Maître que je sers désormais ne demande pas le sang d'autrui pour racheter le mien. Il a déjà versé le sien pour que je n'aie plus à craindre l'ombre de ce tombeau.
Varrus fronça les sourcils, une lueur de compréhension glaciale traversant son esprit de vieux soldat. Il fit un signe de croix dans l'air, non par dévotion, mais comme on conjure un mauvais sort.
— Le Galiléen... souffla-t-il. Tu as embrassé la superstition des esclaves, Fulvius ? Toi, un descendant des Fabii ? Tu préfères la croix à la dignité de ton rang ?
— Ma dignité n'est pas dans ce lambeau de pourpre que je porte, Lucius, mais dans la paix que je ressens alors que la mort rode. Je ne voterai pas. Je ne tuerai pas pour gagner une heure de vie dans cette fange. Si mon sang doit apaiser votre machine, qu'il en soit ainsi.
La rage, subite et sauvage, s'empara du groupe. La peur, lorsqu'elle rencontre la sainteté, se transforme souvent en une fureur exterminatrice. Thrax, voyant là une occasion inespérée de désigner une victime sans avoir à affronter la culpabilité d'un choix arbitraire, pointa un doigt tremblant vers le colosse.
— Il nous trahit ! Il nous livre à la mort avec ses fables d'Orient ! Regardez-le, il se croit déjà au-dessus de nous ! S'il refuse de choisir, c'est qu'il s'est lui-même désigné !
Les autres sénateurs, silhouettes indistinctes tapis dans les recoins sombres, commencèrent à se rapprocher. Leurs visages étaient des masques de prédateurs affamés. Ils n'étaient plus les arbitres du monde, mais des rats acculés dans un égout de luxe.
— Abattez-le ! cria Thrax. Prenez les chaînes ! Utilisez le poids de vos corps !
Varrus hésita. Il regardait Fulvius, qui restait les bras ballants, les paumes ouvertes vers le ciel invisible. Il y avait dans cette posture une force que le vieux sénateur n'avait jamais rencontrée sur aucun champ de bataille. C'était la force du roc qui accepte la tempête.
Soudain, Thrax se jeta en avant, suivi par deux autres hommes. Ils s'agrippèrent aux membres de Fulvius, tentant de le faire basculer dans l'eau saumâtre. Le géant ne rendit pas les coups. Il ne chercha pas à briser les os de ceux qui l'assaillaient, bien que ses muscles, bandés comme des cordes de catapulte, en eussent la capacité. Il se contenta de rester debout, un pilier de chair face à la marée humaine.
— Frappez ! hurlait Thrax en essayant d'atteindre le collier de Fulvius pour le serrer manuellement. Arrachez-lui cette arrogance !
Varrus s'approcha lentement. Il saisit le bras de Fulvius, sentant sous sa peau la chaleur d'une vie qui refusait de s'éteindre dans la haine. Il plongea ses yeux dans ceux du chrétien.
— Pourquoi, Caius ? Pourquoi ne pas simplement dire un nom ? Un seul nom et tu vis. Rome a besoin de force, pas de martyrs.
Fulvius sourit, et ce sourire, dans cet enfer de briques et de fer, était la chose la plus terrifiante que Varrus eût jamais vue. C'était le sourire d'un homme qui avait déjà franchi le Styx et n'en craignait plus les rives.
— Rome est une courtisane ivre de sang, Lucius. Elle s'écroulera sous le poids de ses propres crimes. Mon Royaume n'est pas de ce monde de poussière et de larmes.
D'un geste brusque, Fulvius se dégagea de l'étreinte des autres, non par violence, mais par une simple extension de son torse puissant qui les projeta dans l'eau comme des fétus de paille. Il s'avança vers le grand mécanisme de bronze, là où le sablier terminait sa course. Les derniers grains de sable brillaient comme de l'or dans la lueur de la lampe.
Il s'agenouilla volontairement devant l'autel de fer, offrant sa nuque au collier barbelé, sa toge s'étalant sur la surface fétide de l'eau comme une corolle de lys flétri.
— Père, entre tes mains... murmura-t-il.
Varrus sentit un frisson lui glacer la moelle. Il avait vu des milliers d'hommes mourir, il avait entendu les cris des vaincus et les râles des braves, mais ce silence... ce silence était une lame qui tranchait son âme de stoïcien. Il regarda ses propres mains, sales, tremblantes, agrippées à une vie qui ne valait plus la peine d'être vécue.
Le grincement du mécanisme s'intensifia. Les rouages de fer, mus par une machinerie invisible, s'enclenchèrent avec un claquement sinistre. Le collier de Fulvius commença à se resserrer, les barbes d'airain s'enfonçant lentement dans la chair de son cou. Le sang commença à perler, rouge sombre, presque noir sous la lumière vacillante, coulant le long de sa poitrine pour se mêler à l'eau de l'hypogée.
Fulvius ne ferma pas les yeux. Il fixait la voûte, là où, loin au-dessus, le peuple de Rome devait hurler sa joie devant les jeux de l'arène, ignorant que sous leurs pieds, la véritable noblesse de l'Empire était en train de s'éteindre dans la boue.
Thrax recula, le visage déformé par un mélange de dégoût et de soulagement lâche. Les autres sénateurs restaient pétrifiés, témoins d'une victoire qu'ils ne comprenaient pas.
Varrus resta seul debout devant le mourant. Il sentit, pour la première fois de sa longue existence, le poids de sa propre toge l'étouffer plus sûrement que n'importe quel collier de fer. Il tendit une main hésitante, effleurant l'épaule de Fulvius alors que le dernier grain de sable tombait dans le réceptacle de bronze.
Le mécanisme s'arrêta. Un déclic sec résonna dans le silence revenu. La tension des colliers des autres sénateurs se relâcha d'un cran, leur offrant une heure supplémentaire de survie, une heure achetée par le silence de celui qui n'avait pas voulu nommer de coupable.
Caius Fulvius s'affaissa lentement, son corps massif glissant dans l'eau saumâtre. Son regard restait fixé vers le haut, vers la lumière qu'il était le seul à voir. Lucius Varrus se laissa tomber à genoux dans la fange, ignorant les cris de joie étouffés de Thrax et des autres. Il ramassa un lambeau de la toge de Fulvius et le serra dans son poing.
La poussière de l'histoire avait une odeur, et en cet instant, elle sentait le sang, le fer rouillé et une espérance nouvelle, aussi fragile et coupante qu'un éclat de verre dans les ténèbres. L'heure de l'agonie continuait, mais dans l'ombre du Colisée, quelque chose d'irréversible venait de se briser. Le vieux lion regarda ses compagnons, ces ombres avides, et il sut qu'ils étaient déjà morts, bien avant que le fer ne touche leur gorge. Seul l'homme étendu dans l'eau était libre.
Le sablier se retourna de lui-même, amorçant un nouveau cycle, et le bruit du sable recommença, impitoyable, marquant le rythme d'un monde qui se mourait dans le silence de la pierre.
Le Cri des Fauves
L'eau saumâtre, lourde de la fange des cloaques et du sang rassis des derniers sacrifices, clapotait contre les hanches de Lucius Varrus dans un murmure de sépulcre. Le silence qui suivit le retournement du sablier de bronze n’était pas une absence de bruit, mais une présence étouffante, chargée du grain de sable qui s'écoule et de la sueur froide qui perle sur les fronts sénatoriaux. Le vieux lion serrait toujours dans sa main calleuse le lambeau de pourpre de la toge de Fulvius, une relique de soie mouillée qui glissait entre ses doigts comme une vie s'échappant d'une plaie ouverte. Autour de lui, les survivants n'étaient plus que des spectres drapés de lin boueux, les visages déformés par la lueur vacillante des torches fixées aux voûtes de briques sombres.
Soudain, un gémissement de métal supplicié déchira l'air moite. Ce n'était pas le cliquetis habituel des engrenages du grand sablier, mais un grondement plus sourd, provenant des entrailles mêmes du soubassement, là où les *carceres* plongeaient dans l'obscurité totale. Un choc sourd fit vibrer la pierre sous leurs pieds immergés, suivi par le grincement d'une herse de fer que l'on lève avec une lenteur sadique. Puis, un son que Lucius connaissait pour l'avoir entendu mille fois depuis les gradins de marbre, mais qui, ici, dans l'étroitesse des cryptoportiques, prenait une résonance de fin du monde : un feulement rauque, vibrant, qui fit frémir la surface de l'eau noire.
— Par les mânes de mes pères... souffla Aurelius Thrax, sa voix n'étant plus qu'un filet de terreur.
L'esthète recula, ses mains d'ivoire cherchant aveuglément un appui sur la paroi suintante de salpêtre. L'odeur changea brusquement. À la puanteur de la charogne et de l'urine humaine succéda un effluve fauve, musqué, une vapeur de bête sauvage qui saisit les narines et glace le sang. Dans le lointain du couloir inondé, deux éclats d'ambre brûlant s'allumèrent, reflets de la torche sur des pupilles dilatées par la faim.
Un premier léopard de Libye émergea de l'ombre, son pelage ocellé luisant d'une humidité malsaine. Il ne marchait pas, il glissait sur les débris de bois et de maçonnerie qui jonchaient le fond du canal, les muscles de ses épaules roulant sous la peau avec une grâce meurtrière. Une deuxième ombre, puis une troisième, se détachèrent des voûtes, leurs griffes de kératine crissant sur la pierre humide avec un bruit de stylet sur une tablette de cire.
— Ne bougez pas, ordonna Varrus d'une voix de bronze, bien que son propre cœur heurtât sa poitrine comme un bélier contre une porte de cité. Si vous fuyez, vous n'êtes que de la viande.
Mais la raison n'avait plus cours sous le Colisée. Un sénateur dont le nom s'était déjà effacé dans la panique, un homme replet dont la laticlave n'était plus qu'une loque grise, poussa un cri strident, un son de porc qu'on égorge, et se rua vers l'escalier condamné. Le mouvement fut l'étincelle. Dans un jaillissement d'eau fétide, la première panthère se détendit. Elle sembla voler au-dessus de la surface, une masse de muscles et de taches sombres qui s'abattit sur le fuyard.
Le choc fut brutal. L'homme disparut sous le fauve dans un tourbillon d'écume saumâtre. On n'entendit que le craquement sec des vertèbres cervicales et le déchirement du lin précieux. Le léopard ne s'arrêta pas pour dévorer ; il secoua sa proie comme un vieux sac de cuir, les yeux fixés sur les autres proies immobiles, le sang vermillon commençant à teinter l'eau croupie autour de ses pattes puissantes.
— Le fer ! Cherchez du fer ! hurla Varrus en fouillant la vase du pied.
Il sentit sous son calceus la morsure d'un objet rigide. Plongeant son bras jusqu'à l'épaule dans le liquide glacé, il en sortit une barre de support de cage, rouillée, terminée par une pointe de corrosion. À ses côtés, Thrax était paralysé, ses doigts agrippés à son anneau sigillaire comme si l'or pouvait le protéger de la morsure. La sueur qui coulait sur le visage de l'esthète emportait avec elle le nard et les huiles, révélant la pâleur cadavérique d'un homme qui réalise que sa lignée ne pèse rien face à la faim d'un prédateur.
Une deuxième bête s'approcha, le ventre frôlant l'eau, les oreilles couchées. Elle feulait, un son de vapeur s'échappant d'une chaudière, révélant des crocs jaunis et une langue râpeuse comme du grès. Elle ne regardait pas leur visage, mais leur gorge, là où le collier d'airain barbelé brillait d'un éclat sinistre. Le mécanisme du collier, activé par le mouvement brusque, commença à vibrer contre la carotide de Varrus, un rappel cruel que le temps et la mort dansaient une gigue commune.
La bête bondit. Varrus ne recula pas. Il planta ses pieds dans le limon, ancré comme une colonne de temple, et porta l'estoc avec sa barre de fer. La pointe rouillée s'enfonça dans le poitrail du léopard avec un bruit sourd de cuir percé. Le fauve poussa un rugissement qui fit trembler les fondations de l'arène, ses griffes lacérant l'avant-bras du sénateur, labourant la chair vieille et noueuse. La douleur fut une brûlure blanche, mais Varrus ne lâcha pas. Il pesa de tout son corps, enfonçant davantage le métal tandis que l'animal se convulsait dans ses bras, une étreinte sauvage où l'homme et la bête ne faisaient plus qu'un dans la fange.
— Aidez-moi, fils de putain ! éructa Varrus vers Thrax.
L'esthète, tiré de sa torpeur par l'éclaboussure de sang chaud qui lui avait maculé le visage, ramassa un éclat de brique massive. Dans un geste de désespoir pur, il l'abattit sur le crâne du léopard avec une force qu'il ne se connaissait pas. L'os craqua. La bête s'affaissa, son souffle s'éteignant dans un dernier râle de gorge.
Varrus repoussa le cadavre pesant, son bras pendant, la toge en lambeaux révélant des sillons profonds d'où s'échappait un sang noir. Il haletait, chaque inspiration étant une lutte contre l'air saturé d'humidité et de mort. Autour d'eux, les autres léopards s'étaient retirés dans l'ombre des arches, intimidés par la violence de la lutte, mais leurs yeux restaient fixés sur le groupe, attendant la moindre faiblesse, le moindre trébuchement.
L'eau continuait de monter, centimètre par centimètre, poussée par quelque vanne invisible actionnée par les ingénieurs de l'empereur. Elle atteignait désormais le milieu du torse pour les plus petits d'entre eux. Les rats, délogés de leurs trous, nageaient frénétiquement autour des sénateurs, leurs petits corps velus frôlant les jambes nues.
— Ils ne sont pas partis, murmura Thrax, regardant les ténèbres où les orbes dorés brillaient toujours. Ils attendent que nous nous noyions.
Varrus regarda sa main sanglante, puis le sablier qui, au loin, continuait de laisser filer son sable impitoyable. Le mécanisme central émit un nouveau déclic, un son de cloche funèbre. Le collier de bronze autour de son cou se resserra d'un cran, les barbes de métal s'enfonçant dans sa peau, lui rappelant que le sacrifice n'avait pas encore été consommé selon les règles de leur bourreau invisible.
Le silence revint, plus lourd encore, seulement troublé par le clapotis de l'eau contre les murs de briques et le grognement lointain d'un fauve qui n'avait pas renoncé. Les sénateurs de Rome, les maîtres du monde, n'étaient plus que des débris flottant dans un cloaque, attendant que la lumière du jour s'éteigne tout à fait là-haut, sur le sable de l'arène, pour laisser place à la nuit éternelle des profondeurs. Varrus serra sa barre de fer, sentant le froid du métal contre sa paume, et fixa l'obscurité. Le jeu de César ne faisait que commencer, et la poussière de l'histoire, imbibée d'eau et de fiel, s'apprêtait à recouvrir leurs noms d'un linceul d'oubli.
Le Secret de Varrus
L’obscurité dans le vomitorium n’était pas un vide, mais une matière grasse, un suintement de suie et de peur qui collait aux visages comme un onguent rance. Lucius Varrus avançait, l’eau saumâtre lui montant jusqu’aux hanches, chaque mouvement de ses jambes lourdes soulevant une effluve de décomposition et de limon ancien. Derrière lui, le souffle court de Caius battait la mesure d’une agonie lente. Le jeune sénateur, dont la toge de laine fine n’était plus qu’une loque boueuse collée à ses flancs, trébucha contre une saillie de l’*opus latericium*. Le clapotis de l’eau contre les parois de briques froides résonna dans la voûte avec une netteté de cristal brisé.
— Relève-toi, Caius, gronda Varrus. Sa voix, autrefois capable de faire taire le Forum d’un seul accent d’autorité, n’était plus qu’un râle de gravier. Ne laisse pas l’eau te prendre avant que l’airain ne le fasse.
Il porta la main à son propre cou. Le collier d’airain, forgé avec une cruauté d’artisan, pesait comme une enclume sur sa carotide. Les barbes de métal, finement effilées, commençaient à mordre la chair dès que le menton s’abaissait. À chaque heure, le mécanisme central, dissimulé quelque part dans les entrailles de cette machine de mort, émettait un cliquetis d’engrenages huileux, et le cercle se resserrait. Un cran de plus. Une promesse de strangulation.
Caius se redressa, s’agrippant à l’épaule noueuse du vieil homme. Ses doigts tremblaient.
— Pourquoi nous, Lucius ? Pourquoi ce cirque d’ombres ? César aurait pu nous envoyer le centurion et le glaive. Une mort propre, sur nos lits, avec une veine ouverte dans l’eau chaude. Pourquoi cette… cette souillure ?
Varrus s’arrêta. Il tourna son visage taillé dans le silex vers le jeune homme. Une faible lueur, tombant d’un soupirail haut placé dans la structure du Colisée, découpait les traits du Vieux Lion. La cicatrice qui barrait sa pommette semblait luire comme un ver blanc dans la pénombre.
— Tu parles de propreté, Caius ? Regarde tes mains. Elles sont couvertes de la vase de la Cloaca Maxima. C’est ici notre place. Nous sommes les étrangleurs de la République, les marchands de chair qui ont vendu Rome pour des vignobles en Campanie. César ne veut pas notre mort. Il veut notre déchéance.
Le silence retomba, seulement troublé par le gémissement lointain d’une panthère dans les cages supérieures, un son si chargé de faim qu’il semblait vibrer dans la pierre même. Varrus sentit le froid du fer contre sa peau. Il comprit alors, avec la clarté brutale de ceux qui n’ont plus rien à perdre, que l’architecture de leur prison n’était pas le fruit du hasard. Ce vomitorium, ces couloirs circulaires qui ne menaient nulle part, cette eau qui montait comme une marée de fiel… tout cela était une mise en scène. Un miroir.
— Il sait, murmura Varrus, si bas que Caius dut se pencher pour l’entendre.
— Qui sait ? Quoi ?
— Le fils. Le fils du Divin Vespasien. Il sait pour la nuit des Ides de Septembre.
Caius recula, l’eau éclaboussant son visage blême.
— Tu… tu parles de l’empereur ? De l’assassinat du père ? Mais Lucius, on a dit que c’était la fièvre. Les médecins ont juré par Esculape…
— Les médecins mangent à ma table depuis dix ans, petit imbécile, cracha Varrus. La fièvre n’a pas besoin d’un oreiller de soie pressé sur le visage jusqu’à ce que les yeux sortent de leurs orbites. La fièvre ne laisse pas de marques d’ongles sur les poignets de celui qui la soigne.
Varrus s’appuya contre la paroi humide. Il revoyait la scène. La chambre impériale, l’odeur de l’encens brûlé pour masquer celle de la maladie, et le corps vieux mais encore puissant de Vespasien qui se battait sous lui. Il se souvenait de la résistance du cou du vieil empereur, de cette sensation de vie qui s’étiole sous la pression des doigts.
— J’ai tenu le père dans mes mains, Caius. J’ai senti son dernier souffle contre ma paume. Et maintenant, le fils nous tient dans les siennes. Regarde ce collier. Ce n’est pas un instrument de supplice. C’est une main. Une main de bronze qui nous étrangle aussi lentement que nous avons étranglé sa lignée pour asseoir nos ambitions.
Caius s’effondra contre la brique, ses sanglots étouffés se mêlant au clapotis de l’eau.
— Nous sommes morts, alors. Il n’y a pas d’issue.
— Il n’y a jamais eu d’issue, répondit Varrus avec une sorte de sérénité féroce. Depuis le moment où nous avons franchi le seuil du Palatin ce soir-là, nous étions déjà dans ce cloaque. Nous marchions simplement dans des palais en attendant que la pierre devienne boue.
Un nouveau déclic retentit. Un son sec, métallique, qui sembla déchirer l’air vicié du vomitorium. Le collier de Varrus se resserra. Il sentit les pointes d’airain s’enfoncer dans sa gorge, perçant la peau, faisant perler une goutte de sang chaud qui coula lentement le long de son sternum, traçant un sillon rouge sur sa toge grise. La douleur était une brûlure froide, une caresse de glace.
— Tu entends ? dit Varrus, sa voix n’étant plus qu’un sifflement. C’est le sablier. Le temps de la rhétorique est passé. César ne veut pas de nos excuses. Il veut voir si les lions du Sénat savent encore mordre quand on leur arrache la gorge.
Il attrapa Caius par le col de sa tunique et le redressa avec une force sauvage, une force de gladiateur qui refuse de mourir dans la sciure.
— Debout ! Si c’est une vendetta, alors donnons-lui le spectacle qu’il attend. Il veut des bêtes ? Soyons des bêtes. Mais ne meurs pas en pleurant comme une vestale déshonorée. Meurs en Romain, Caius. Meurs la main sur la gorge de celui qui voudra te prendre ton dernier souffle.
Varrus se remit en marche, fendant l’eau noire. Ses pieds nus glissaient sur les dalles couvertes de mousse, mais son dos restait droit, une colonne de granit dans un temple en ruines. Il savait que dans l’ombre, au-delà du prochain tournant de la galerie, d’autres sénateurs attendaient, tapis comme des rats, prêts à sacrifier leur voisin pour gagner une heure de vie, une heure de supplice supplémentaire.
Le jeu de César était parfait. Il n’avait pas seulement capturé leurs corps ; il avait libéré leurs instincts les plus vils. Sous les gradins de marbre où le peuple de Rome hurlerait bientôt sa joie, les maîtres du monde allaient s’entredéchirer dans la fange, prouvant à chaque goutte de sang versée que l’Empire n’était plus qu’un cadavre dévoré par ses propres vers.
Varrus s’arrêta devant une grille de fer dont les barreaux étaient rongés par la rouille. Derrière, l’obscurité semblait plus dense, chargée d’une odeur de fauve et de fer chaud. Il serra sa barre de fer, sentant le froid du métal contre sa paume, et fixa le noir. Quelque part, un sablier de bronze continuait de laisser filer son sable impitoyable, et dans le silence des profondeurs, on pouvait presque entendre le rire silencieux d’un fils qui, enfin, rendait justice à son père. La poussière de l’histoire, imbibée d’eau et de fiel, s’apprêtait à recouvrir leurs noms d’un linceul d’oubli.
L'Heure du Martyr
Le sifflement du sable s’écoulant dans l’ampoule de bronze résonnait sous les voûtes de travertin comme le râle d’un agonisant. C’était un bruit sec, granuleux, qui semblait dévorer le peu de silence qu’il restait aux damnés du Tullianum. Lucius Varrus, le dos appuyé contre une paroi dont le suintement salpêtré imprégnait sa toge autrefois immaculée, observait le niveau du temps. Il ne restait qu’une poignée de poussière de roche au sommet du sablier. Une poignée de vie.
L’eau saumâtre, chargée de la vase du Tibre et des déjections des fauves qui rugissaient quelques niveaux plus haut, lui montait jusqu’aux genoux. Le froid était une morsure lente, une bête qui grignotait la chair avant de s’attaquer aux os. Autour de lui, les ombres des autres sénateurs se découpaient dans la lueur vacillante d’une unique torche de suif fixée à un anneau de fer rouillé. On n’entendait que le clapotis de l’eau contre les jambes tremblantes et le cliquetis métallique des colliers d’airain.
Chaque mouvement était une agonie. Les barbes de métal, finement ciselées sur la face interne des cercles de bronze, griffaient les carotides à la moindre déglutition, au moindre sursaut de peur. Lucius sentait la pointe de l’ardillon contre sa veine. Si le mécanisme ne recevait pas son tribut, les ressorts se libéreraient, et le bronze boirait le sang des maîtres de Rome.
— Par les mânes de mes ancêtres, je ne peux plus... je ne peux plus rester ainsi, gémit Aurelius Thrax.
Le jeune homme, dont les cheveux huilés à la nard pendaient désormais en mèches poisseuses sur son front pâle, s’agrippait à une chaîne pendue au plafond pour ne pas sombrer. Sa main droite, ornée d’une bague sigillaire massive dont le chaton dissimulait un poison qu’il n’avait pas encore le courage d’avaler, tremblait violemment. L’odeur de sa peur était plus forte que celle de la boue : une senteur aigre, animale, celle d’un homme qui réalise que son nom et ses domaines ne sont plus que des fables face à l’acier.
À ses côtés, le jeune Septimus s’était effondré. Il ne tenait plus debout que parce que Caius Fulvius le soutenait par l’aisselle. Septimus n’était qu’un enfant aux yeux du Sénat, un héritier propulsé trop tôt dans la curie, dont la laticlave était désormais une loque trempée de fiel. Ses yeux étaient révulsés, ses lèvres bleuies par l’hypothermie. Il ne pleurait plus ; il n’avait plus assez d’eau dans le corps pour les larmes.
— Le sable touche au but, murmura Varrus, sa voix de vieux lion résonnant comme un glas. Un choix doit être fait. Ou la machine choisira pour nous.
Un silence de plomb retomba, seulement troublé par le rugissement lointain d’un léopard dans les carceres. Ils savaient ce que cela signifiait. Le mécanisme central, une abomination d’engrenages de fer et de poulies de bois de chêne, exigeait qu’un poids soit déposé sur le plateau de la balance sacrificielle pour réinitialiser le sablier d’une heure. Un poids humain. La dernière fois, ils avaient tiré au sort, et le vieux Cornelius avait été poussé, hurlant, vers les broyeurs de l’ombre.
Thrax fixa Septimus avec une lueur sauvage dans le regard. Sa main quitta la chaîne pour désigner le jeune homme.
— Lui. Il est déjà mort. Regardez-le. Il ne passera pas la prochaine veille. Autant qu’il serve à quelque chose... qu’il nous achète un peu de répit.
Caius Fulvius, dont la carrure massive de paysan-soldat contrastait avec la silhouette effilée de Thrax, resserra sa prise sur Septimus. Fulvius était un homme de peu de mots, un de ces sénateurs de province qui croyaient encore à la *virtus* et au respect des dieux lares. Sa toge de lin grossier était déchirée, révélant une poitrine couverte de cicatrices gagnées sur le limes rhénan.
— Il est sous ma protection, Thrax, gronda Fulvius. Ta lâcheté pue plus que cette fosse.
— La protection de quoi ? De la mort ? ricana Thrax, la voix brisée par l’hystérie. Nous sommes dans les entrailles de la bête ! César nous regarde par les fentes du plancher ! Il veut nous voir ramper ! Je ne mourrai pas pour un avorton qui ne sait pas tenir un stylet !
Thrax fit un pas en avant, l’eau éclaboussant les murs de briques. Il tendit ses mains d’ivoire, griffues, vers le col du jeune Septimus. Varrus ne bougea pas. Il observait, le visage taillé dans le silex, calculant les chances de chacun. Il savait que le jeu de César n’était pas seulement de les tuer, mais de dépecer leur âme avant de livrer leurs corps aux bêtes.
Soudain, le dernier grain de sable tomba.
Un déclic sourd retentit dans les profondeurs de la machinerie. Le grand balancier de bronze commença à osciller avec un grincement de métal sec, et les colliers d’airain se resserrèrent d’un cran. Un gémissement collectif s’éleva, une plainte étouffée par le fer qui entrait dans la chair. Les barbelures s’enfoncèrent dans les cous, faisant perler des gouttes de pourpre sur les tuniques souillées.
Septimus lâcha un cri étranglé, ses mains battant l’air. Thrax recula, terrifié par le sang qu’il voyait couler sur le cou du garçon, mais aussi par la douleur qui commençait à irradier de sa propre gorge.
— Faites quelque chose ! hurla Thrax. Varrus ! Toi qui sais commander ! Tue-le !
Caius Fulvius regarda le jeune Septimus. Il vit dans les yeux du garçon la terreur absolue, mais aussi une sorte de résignation d’agneau. Il vit la lignée des Septimi, une famille qui avait servi Rome depuis les guerres puniques, s’éteindre dans la fange d’un hypogée. Puis il regarda Thrax, ce serpent huilé, et Varrus, ce bloc de marbre froid.
Fulvius lâcha Septimus, qui glissa lentement dans l’eau saumâtre, et se tourna vers le mécanisme.
— La dignité n’est pas dans la survie, dit-il d’une voix étrangement calme, qui sembla apaiser les rugissements des fauves au-dessus d’eux. Elle est dans le dernier choix.
D’un pas lourd, ses sandales de cuir claquant dans la boue, il s’avança vers l’autel de fer. C’était une niche circulaire où des dents de métal tournaient lentement, mues par un contrepoids invisible. C’était là que le sang devait couler. C’était là que la chair devait être broyée pour que les engrenages repartent.
— Caius, non... murmura Varrus, une lueur d’émotion humaine perçant enfin son masque de stoïcien.
— Dis à ma femme que je n’ai pas tremblé, répondit Fulvius sans se retourner. Et dis à Rome que ses fils ne sont pas tous des charognards.
Il saisit les rebords de l’autel. Ses mains calleuses se crispèrent sur le métal rouillé. Il jeta un dernier regard vers la voûte, comme s’il pouvait voir à travers le travertin, par-delà le Colisée, jusqu’aux collines de son enfance où les oliviers argentés frissonnaient sous le vent de la mer.
D’un geste brusque, il plongea son bras gauche dans l’engrenage central et s’avança pour que le collier de bronze vienne se briser contre le montant de fer, libérant son cou mais condamnant son corps.
Le hurlement qui déchira l’obscurité n’avait rien d’humain. C’était un son de bois brisé et de viande broyée. Le mécanisme hoqueta, les dents de fer s’enfonçant dans l’épaule de Fulvius, déchiquetant le lin et le muscle. Le sang jaillit en une fontaine chaude, vaporisant une brume de cuivre sur le visage des survivants. Fulvius ne tomba pas immédiatement. Il resta accroché à la machine, son corps servant de lubrifiant au monstre de métal.
Le sablier pivotant se retourna brusquement dans un fracas de chaînes. Le sable recommença à couler.
Les colliers se desserrèrent. Le soulagement fut si violent que Thrax tomba à genoux, haletant, portant ses mains à sa gorge ensanglantée, pleurant de joie et de honte mêlées. Septimus, tiré de sa torpeur par l’éclaboussure de sang chaud, regardait le corps de Fulvius, qui pendait désormais comme une carcasse au crochet d’un boucher, ses yeux vitreux fixés sur le plafond.
L’odeur de la mort fraîche, lourde et métallique, remplaça celle de la vase. Le silence qui suivit était plus terrible que les cris. Il était chargé du poids de ce sacrifice. Fulvius n’avait pas seulement acheté une heure ; il avait jeté une ombre de doute sur leur volonté de s’entredéchirer.
Varrus s’approcha lentement du corps supplicié. Il tendit une main et ferma les paupières du martyr. Ses doigts étaient tachés de ce sang sénatorial qui, pour la première fois depuis des décennies, semblait avoir retrouvé sa noblesse.
— Il nous a donné une heure, dit Varrus, sa voix n’étant plus qu’un murmure rauque. Une heure pour redevenir des hommes, ou pour finir de devenir des bêtes.
Thrax ne répondit pas. Il frottait nerveusement sa bague sigillaire, fixant le sang de Fulvius qui se diluait lentement dans l’eau noire à ses pieds. Le doute rampait dans son esprit comme un scorpion. Si un homme comme Fulvius pouvait mourir ainsi, que valait sa propre vie achetée au prix de cette infamie ?
Au-dessus d’eux, un grondement sourd commença à faire vibrer les voûtes. Le peuple de Rome arrivait. Des milliers de pieds martelaient le marbre de la cavea. Bientôt, les jeux commenceraient officiellement, et la lumière du soleil frapperait le sable de l’arène. Mais ici, dans les entrailles de l’Empire, la véritable tragédie venait de trouver son premier héros, et son sang, mêlé à la poussière de l'histoire, commençait déjà à sécher sur les briques froides de l'oubli.
Le Masque de Septimus
L’eau saumâtre, lourde d’une lie de boue et d’excréments, clapotait contre les fémurs de Septimus avec la régularité d’un glas. Dans l’obscurité poisseuse de l’hypogée, là où les briques de terre cuite transpiraient une humidité fétide, chaque respiration était une lutte contre l’âcreté du salpêtre. Le silence qui avait suivi la mort de Fulvius pesait plus lourd que les tonnes de travertin qui surplombaient leurs têtes. Au-dessus, le velarium devait claquer sous la brise marine, mais ici, il n’y avait que l’air vicié et le frottement métallique des colliers d’airain.
Aurelius Thrax fit un pas de côté, ses caligae de cuir souple s’enfonçant dans la vase avec un bruit de succion écœurant. Ses mains, autrefois si blanches, si habituées à la douceur du papyrus et à la tiédeur de l’huile de nard, tremblaient violemment. Il pointa un doigt décharné vers Septimus, dont la silhouette restait immobile, adossée à un pilier de tuf rongé par le temps.
— Regardez-le, cracha Thrax, sa voix muant en un sifflement de reptile acculé. Regardez ce mutisme de statue. Fulvius a hurlé. Varrus a commandé. Et moi… moi j’ai tremblé. Mais lui ? Il observe. Il attend. Comme un charognard qui guette la fin du combat.
Septimus ne bougea pas. L’ombre d’une arcade projetait sur son visage des lignes dures, transformant ses traits en un masque de tragédie grecque. Le collier barbelé qui enserrait sa gorge semblait presque faire partie de sa chair, une parure de fer pour un homme déjà pétrifié.
— Qui es-tu, Septimus ? reprit Thrax, s’avançant davantage, l’écume aux lèvres. Je connais les registres du Cens. Je connais les lignées de la Curie. Ton nom n’est qu’un souffle de vent, une fiction brodée pour garnir nos bancs de marbre. Tu n’as jamais possédé de vignobles en Campanie. Tu n’as jamais offert de jeux à la plèbe. Ton silence n'est pas de la sagesse, c'est une dissimulation. Parle, par les mânes de tes ancêtres, ou je jure que ce sera ton sang qui abreuvera le prochain tour du sablier !
Varrus, le vieux lion, tourna lentement la tête. Ses yeux, deux fentes de silex, passèrent de l’un à l’autre. Il sentait l’odeur de la peur, une odeur de sueur aigre et d'urine, mais chez Septimus, il ne percevait que le froid. Un froid de crypte.
Septimus se décolla enfin du pilier. Le mouvement fut lent, presque onctueux, dépourvu de la précipitation nerveuse qui agitait les autres. Il fit un pas dans le cercle de lumière vacillante projeté par une lampe à huile agonisante. L’eau s'écarta devant lui.
— Mes ancêtres, Thrax ? murmura-t-il enfin. Sa voix était basse, une résonance de bronze frappé au fond d’un puits. Mes ancêtres ne hantent pas les jardins du Palatin. Ils ne reposent pas sous des stèles de marbre de Carrare. Ils sont ici. Dans la poussière que tu piétines. Dans les fondations de ce colosse de pierre qui nous dévore.
Il porta une main à son cou, effleurant les pointes de l’airain sans ciller.
— Tu parles de registres, Aurelius. Tu parles de noms. Mais as-tu oublié celui de Marcus Servilius ? Un nom effacé à la pointe du stylet, un nom rayé de la vie par un décret que tu as toi-même paraphé, entre deux coupes de Falerne et une plaisanterie sur le prix du blé.
Thrax blêmit, sa peau prenant la teinte livide du parchemin mouillé. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit.
— Servilius était un homme de bien, continua Septimus en s'avançant encore. Un questeur qui croyait que Rome était une idée, pas un lupanar pour sénateurs en mal de sensations. Vous l’avez accusé de trahison parce qu’il avait découvert le détournement des fonds destinés à l’aqueduc de l’Anio Novus. Vous avez confisqué ses terres, réduit sa lignée à la mendicité et envoyé ses fils aux mines de soufre de Sicile.
Septimus s'arrêta à quelques pouces de Thrax. Il était plus grand, plus massif. L'humidité avait plaqué sa toge de laine grossière contre ses muscles noueux, révélant une carrure qui n'avait rien de la mollesse patricienne.
— Je ne suis pas Septimus, le sénateur de l'ombre. Je suis le dernier souffle de la maison Servilia. Je suis le fils qui a survécu à la faim, au fouet et à l'obscurité des galères. J’ai gravi chaque échelon de votre enfer pour revenir parmi vous. Non pour siéger à vos côtés, mais pour vous regarder mourir dans la fange que vous avez vous-mêmes créée.
Un grondement sourd fit vibrer les parois de briques. Au-dessus d'eux, les cages des fauves venaient d'être ouvertes. On entendait le feulement rauque des léopards de Numidie et le piétinement lourd des ours de Dalmatie sur les planchers de bois. L’arène réclamait son dû, et le sang de Fulvius n’était qu’un apéritif.
Varrus laissa échapper un rire sec, une toux de vieux poitrinaire.
— Ainsi, le loup s’était glissé dans la bergerie, dit le vieux lion en s'appuyant sur son genou cagneux. Et nous étions trop occupés à nous gorger de miel pour sentir l’odeur de la bête. César est un poète cruel, Thrax. Il n’a pas seulement voulu nous tuer. Il a voulu nous offrir un miroir.
— Ce n'est pas César qui a organisé cela, coupa Septimus, ses yeux fixés sur ceux d'Aurelius. César n'est qu'un spectateur. C'est moi qui ai murmuré à l'oreille de son affranchi. C'est moi qui ai suggéré ce divertissement souterrain. J'ai passé dix ans à racheter vos dettes, à collectionner vos vices, à tisser le linceul que vous portez aujourd'hui. Chaque pièce d'or que vous avez volée à l'Empire a servi à forger ces colliers.
Aurelius Thrax recula, trébucha et tomba à genoux dans l’eau noire. Sa toge de soie, d’un pourpre autrefois éclatant, n’était plus qu’une loque boueuse.
— Tu… tu vas mourir avec nous, bégaya-t-il. Le mécanisme… le sablier… tu n’as pas de clé ! Tu es enchaîné comme nous !
Septimus esquissa un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. C'était le sourire d'un homme qui avait déjà traversé le Styx et qui trouvait le paysage familier.
— La mort n'est pas une sentence pour celui qui n'a plus rien à perdre, Thrax. Pour toi, elle est la fin des festins, des esclaves et de la lumière. Pour moi, elle est le repos. Mais avant cela, je veux voir la noblesse de Rome ramper pour une heure de vie supplémentaire. Je veux voir l'esthète que tu es s'arracher les ongles contre ces murs.
Il se tourna vers Varrus.
— Et toi, le Vieux Lion. Tu savais, n'est-ce pas ? Tu as reconnu le fils de Servilius dès que les chaînes ont cliqueté.
Varrus hocha la tête, une étrange dignité émanant de sa carcasse fatiguée.
— J'ai reconnu la haine, répondit-il. Elle a un goût d'acier froid que je connais bien. Nous avons tué ton père, c'est vrai. Comme nous avons tué tant d'autres choses pour que Rome reste debout. Ou pour que nous restions assis. Quelle importance aujourd'hui ? La poussière ne fait pas de distinction entre le juste et le corrompu.
Septimus leva les yeux vers la voûte, là où de fines particules de sable commençaient à filtrer à travers les jointures du plancher de l’arène. Les jeux commençaient. Le public hurlait, un bruit de mer en furie qui étouffait les gémissements de Thrax.
— Le sablier s'écoule, dit Septimus d'une voix dénuée d'émotion. Qui sera le prochain, Aurelius ? Qui sacrifieras-tu pour gagner soixante minutes de terreur supplémentaire ? Ton ami ? Ton mentor ? Ou vas-tu enfin trouver le courage de laisser l'airain faire son office ?
Il tendit la main et saisit le menton de Thrax, l’obligeant à croiser son regard. La peau du sénateur était glacée, couverte d'une sueur grasse.
— Regarde bien ce lieu, Aurelius. C’est ici que finit l’Empire. Pas sous les lauriers, pas sous les arcs de triomphe. Ici, dans la merde et le silence, sous les pieds d'un peuple qui rit pendant que nous nous égorgeons.
Septimus relâcha sa prise. Thrax s'effondra, secoué par des sanglots convulsifs qui résonnaient lugubrement dans la galerie voûtée. Le sablier de bronze, suspendu à une chaîne de fer, bascula dans un déclic sinistre. Le mécanisme venait de s'enclencher pour la seconde heure. Le grincement des rouages rouillés s'éleva, couvrant un instant les clameurs de la foule d'en haut.
La tension dans les colliers s'accrut d'un cran. Un mince filet de sang commença à perler sur le cou de Thrax, traçant une ligne rouge vif sur son cou d'ivoire. Septimus, lui, restait droit, les bras croisés, attendant que l'ombre l'engloutisse tout à fait, tandis que l'odeur de la poussière et du sang remplissait l'air, plus entêtante que n'importe quel encens de temple.
L'Ultime Duel
L’écho des clameurs de l’arène filtrait à travers les dalles de travertin, un grondement sourd, semblable au ressac d’une mer de sang, qui faisait vibrer la voûte de briques sombres. Ici, dans les entrailles de l’amphithéâtre Flavien, l’air n’était qu’une vapeur épaisse, saturée par le relent fétide des fauves et l’humidité croupie des égouts. Lucius Varrus sentit le froid du collier d’airain mordre sa chair flétrie. Chaque mouvement de sa mâchoire faisait grincer le métal barbelé contre sa carotide. Le vieil homme, dont la toge de lin n’était plus qu’un lambeau de boue et de sueur grise, fixa le sablier de bronze suspendu au centre de la chambre. Le sable s'écoulait, impitoyable, comme le sang d'un Empire agonisant.
À ses côtés, Septimus demeurait immobile, une ombre de fer dans la pénombre. L’ancien centurion respirait avec une régularité de métronome, les yeux rivés sur la porte de bronze qui restait close. Mais c’était Aurelius Thrax qui occupait l’espace de sa détresse. L’esthète s’était recroquevillé contre un pilier suintant de salpêtre, ses mains d’ivoire griffant désespérément le limon qui recouvrait le sol. Ses cheveux, autrefois oints de nard précieux, pendaient en mèches poisseuses sur son front livide.
— Le temps nous dévore, Lucius, murmura Aurelius, sa voix n’étant plus qu’un sifflement étranglé par la terreur. Regarde le sable. Il ne reste rien. Un de nous doit... un de nous doit apaiser la machine.
Lucius tourna lentement la tête. Ses yeux, deux fentes de silex dans un visage de marbre brisé, pesèrent sur le jeune homme.
— Tu parles de sacrifice comme tu parlais de tes vignobles en Campanie, Aurelius. Avec la même distance lâche. Mais ici, il n’y a pas d’esclave pour porter ton fardeau.
Le grincement des rouages s'intensifia. Le mécanisme du sablier, relié par des chaînes de fer rouillé aux colliers qu’ils portaient tous trois, semblait s’animer d’une faim mécanique. La tension sur la gorge de Lucius s’accrut, l’obligeant à redresser le menton. La douleur était une vieille amie, une morsure qu’il avait apprise à dompter sur les champs de bataille de Germanie, bien avant que le luxe du Sénat ne vienne amollir ses muscles.
Aurelius se redressa avec une lenteur calculée. Ses doigts tremblaient, mais un éclat mauvais, une lueur de rat acculé, brillait dans son regard. Il s’approcha de Lucius, feignant l’épuisement, glissant sur le sol glissant de vase.
— Nous étions des amis, Lucius. Ta sagesse... elle est nécessaire à Rome. Septimus n’est qu’un glaive. Un outil. Laisse-moi t’aider à tenir. Laisse-moi...
Thrax tendit une main vers l’épaule du vieux lion. Sous la crasse, l’anneau sigillaire qu’il portait à l’annulaire brilla d’un éclat singulier. C’était un bijou massif, orné d’une intaille de jaspe représentant une Gorgone. Lucius vit le pouce d’Aurelius glisser sur le rebord de la pierre, libérant un minuscule dard de métal, une aiguille de guêpe imprégnée du suc des aconits les plus noirs.
— Tu as toujours eu le goût des parures inutiles, Aurelius, gronda Lucius.
Avant que le jeune homme ne pût refermer sa main, Lucius bondit avec une vivacité de prédateur que son âge semblait avoir proscrite. Il saisit le poignet d’Aurelius d’une main noueuse comme une racine de chêne. Le choc les envoya tous deux rouler dans l’eau saumâtre qui recouvrait le pavement.
Le corps-à-corps fut une danse de bêtes dans la boue. Aurelius, porté par l’adrénaline de la panique, tentait de planter son anneau dans la gorge exposée du vieux sénateur. Leurs souffles se mêlaient, une haleine de vin aigre et de mort. La soie de la laticlave de Thrax se déchira sous l’effort, révélant une peau pâle, épargnée par le soleil, désormais souillée par le limon du cloaque.
— Meurs, vieux débris ! s'étrangla Aurelius. Meurs pour que je puisse voir l'aube !
Mais Lucius Varrus ne luttait pas seulement pour sa vie ; il luttait pour une certaine idée de la fin. Il tordit le bras de l’esthète avec une force brutale, faisant craquer les tendons. Dans un cri de douleur qui se perdit sous les piétinements de la foule au-dessus d'eux, Aurelius perdit l'équilibre. Dans la lutte, son propre poing, armé du dard empoisonné, vint frapper sa propre cuisse, déchirant l'étoffe fine et s'enfonçant profondément dans la chair grasse de sa jambe.
Le silence retomba soudain dans la chambre, seulement troublé par le cliquetis du sablier. Lucius se releva avec peine, crachant un mélange de sang et de vase. Il recula, s'appuyant contre la pierre froide, tandis que Septimus, imperturbable, observait la scène, les bras croisés sur sa poitrine massive.
Aurelius resta un instant immobile, les yeux écarquillés, fixant le point de sa blessure. Puis, un spasme violent secoua son corps. Son visage commença à changer de couleur, passant d’un blanc de craie à un pourpre violacé, presque noir. Le poison de l’anneau, une concoction de strychnos et de venin de vipère, agissait avec une célérité terrifiante.
— Non... balbutia-t-il, ses lèvres commençant à écumer. Pas... pas comme ça. Pas ici.
Il tenta de se relever, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Il s'effondra de nouveau, le visage dans l'eau croupie. Ses doigts griffèrent le sol, cherchant une prise, cherchant un salut qui n'existait pas. Le venin paralysait ses poumons, transformant chaque inspiration en un supplice de feu. Son regard chercha celui de Lucius, y trouvant une pitié plus froide que la lame d'un gladius.
— Tu as toujours détesté la saleté, Aurelius, dit Lucius d'une voix sourde, dont chaque mot semblait peser le poids d'une sentence. Regarde-toi. Tu te noies dans l'écume de ta propre trahison. Tu meurs dans la merde, comme le porc que tu es devenu à la table de César.
Le corps de l'esthète fut pris de convulsions ultimes. Ses talons frappèrent le sol en un rythme erratique, puis il se figea. Un dernier râle, un sifflement d'air s'échappant d'une gorge serrée par le collier et le poison, et le silence l'enveloppa. Aurelius Thrax, l'homme qui ne jurait que par le marbre de Carrare et les parfums d'Orient, gisait désormais, une masse de chair inerte dans l'obscurité fétide du Colisée.
Au même instant, un déclic métallique retentit. Le sablier venait de se vider totalement. Le mécanisme des colliers, libéré par le poids de l'âme qui venait de s'envoler, se relâcha brusquement. Les chaînes retombèrent lourdement sur le sol avec un fracas de ferraille.
Lucius porta la main à son cou. La pression avait disparu, laissant derrière elle une empreinte de sang et de chair meurtrie. Il regarda Septimus. Le centurion n'avait pas bougé d'un pouce, mais son regard s'était durci.
— Un de moins, dit Septimus, sa voix résonnant comme un glas dans la voûte.
— Le plus vil, répondit Lucius en s'essuyant le visage avec un pan de sa toge souillée. Mais ne te réjouis pas, soldat. La bête qui nous observe d'en haut n'est pas encore rassasiée. Le sable recommencera à couler.
Il se tourna vers le cadavre d'Aurelius. L'anneau sigillaire brillait encore au doigt du mort, une dernière insulte à la misère du lieu. Lucius s'approcha et, d'un geste lent, écrasa le bijou sous le talon de sa sandale de cuir, broyant la Gorgone et le mécanisme empoisonné dans la poussière.
— Rome ne pleurera pas ses poètes de salon, murmura-t-il. Elle n'a plus de larmes, elle n'a que du fiel.
Au-dessus d'eux, la foule hurla à nouveau, un rugissement de soixante mille gorges réclamant davantage de spectacle, ignorant que sous leurs pieds, l'élite de l'Empire s'éteignait dans l'ombre, une trahison après l'autre. Lucius ramassa un éclat de bois qui flottait dans l'eau et s'en servit comme d'un bâton pour stabiliser sa marche. Il ne restait que deux hommes, deux fauves fatigués dans une cage de briques, attendant que le prochain tour du sablier ne décide lequel des deux serait le dernier à voir la lumière de la lune sur le Tibre.
L'odeur de la poussière, mêlée à celle de la charogne fraîche, emplissait désormais toute la pièce, plus étouffante que n'importe quelle fumée de sacrifice. Lucius ferma les yeux un instant, écoutant le silence de la mort qui s'installait entre lui et Septimus, tandis que dans l'ombre, les rouages du destin se préparaient à s'enclencher une nouvelle fois.
Avalez la Poussière
Le dernier grain de silice chuta, rejoignant le monticule au fond de l'ampoule de bronze avec une discrétion insultante. Dans le silence sépulcral de l'hypogée, ce glissement infinitésimal sonna comme le glas d'un empire. Lucius Varrus demeura immobile, l'eau saumâtre lui léchant les jarrets, le corps lourd d'une fatigue qui n'appartenait plus au monde des vivants. À ses pieds, le cadavre de Septimus dérivait lentement, sa toge de lin fin, autrefois immaculée, désormais gorgée de la boue noire des cloaques et du rouge sombre qui s'échappait de sa gorge ouverte.
Le collier d'airain barbelé, qui avait enserré le cou de Lucius comme la griffe d'un prédateur pendant des heures d'agonie, émit un déclic métallique. Le ressort interne, libéré par le mécanisme du sablier, se détendit. Le cercle de métal s'ouvrit, tombant dans l'onde fétide avec un clapotis sourd. Lucius porta une main tremblante à sa carotide. Sa peau n'était plus qu'un entrelacs de croûtes de sang séché et de sueur rance. Il respira. L'air était épais, chargé de l'exhalaison des fauves qui grattaient les parois de bois de leurs cages, quelque part dans l'obscurité des galeries adjacentes. L'odeur de la charogne et du bitume brûlé lui brûlait les poumons.
Soudain, un grondement sourd fit vibrer les fondations de briques et de travertin. Ce n'était pas le tonnerre de Jupiter, mais le réveil d'une machinerie monstrueuse. Les cabestans, actionnés par des mains invisibles, commencèrent à gémir. Des cordes de chanvre poissé, grosses comme des cuisses d'athlètes, se tendirent au-dessus de sa tête, suintant de graisse animale. La plateforme de chêne sur laquelle il se tenait, encore couverte de la fange des douze suppliciés, tressaillit puis s'éleva.
L'ascension fut lente, rythmée par le martèlement des poulies de bronze. À mesure qu'il montait, l'obscurité moite des entrailles de Rome cédait la place à une lueur diffuse, filtrant à travers les trappes de l'arène. Lucius ferma les paupières, mais la lumière transperçait ses tempes comme des stylets d'argent. Il sentit le vent — un souffle chaud, chargé de la poussière du forum et de l'encens des temples lointains — caresser son visage ravagé.
Lorsqu'il franchit le niveau du sol, le monde bascula dans une blancheur aveuglante.
Le plateau de bois s'immobilisa avec un choc sec, s'ajustant parfaitement au niveau du sable. Lucius Varrus, le dernier des lions, s'avança d'un pas trébuchant. Ses caligae de cuir, craquelées par le sel et l'eau, s'enfoncèrent dans une couche épaisse de sable de quartz, d'un jaune éclatant, presque irréel. Il porta une main à son front pour protéger ses yeux de la morsure du soleil de midi.
Le Colisée se dressait autour de lui, immense, une gueule de pierre ouverte vers le ciel d'azur. Mais le rugissement des soixante mille gorges qu'il avait entendu dans ses cauchemars n'était plus qu'un souvenir fantôme. Les gradins de marbre, d'une blancheur de linceul, étaient vides. Pas un sénateur en toge prétexte, pas un chevalier, pas une vestale. Les milliers de sièges de calcaire semblaient attendre des spectateurs qui ne viendraient jamais, ou qui étaient déjà partis depuis des siècles. Seul le velarium, l'immense voile de pourpre qui ombrageait la cavea, claquait au vent avec le bruit de mille ailes de corbeaux.
Au centre de la tribune impériale, une silhouette demeurait immobile.
César était là. Assis sur son trône d'ivoire, il ne portait pas la couronne de lauriers, mais un masque de cire funéraire, les traits figés dans une expression d'indifférence divine. Ses mains, parées de bagues de cornaline, reposaient sur les accoudoirs sculptés en forme de griffons. Il ne fit pas un geste. Il ne prononça pas un mot. Il regardait Lucius comme on regarde une fourmi se débattre dans un cratère de poussière.
Lucius tourna sur lui-même, cherchant une issue, une explication, un juge. Ses yeux se posèrent alors sur la périphérie de l'arène. Ce qu'il avait pris pour des débris de bois ou des sacs de grain n'étaient autres que les corps de ses pairs. On les avait hissés là, avant lui, ou peut-être étaient-ils les restes de jeux précédents. Les toges de soie pourpre étaient déchirées, les chairs livides offertes à la morsure des mouches qui commençaient déjà leur ballet bourdonnant. L'odeur était insoutenable : un mélange de décomposition douceâtre et de sable chauffé à blanc.
« César ! » cria Lucius. Sa voix ne fut qu'un croassement brisé, étouffé par l'immensité de l'amphithéâtre. « Je suis le dernier ! J'ai survécu ! »
L'écho lui renvoya son propre désespoir, rebondissant sur les arcades de travertin. Le souverain ne cilla pas. À ses pieds, un petit singe enchaîné, vêtu d'une tunique de soie dorée, grignotait une datte avec une insouciance cruelle.
Lucius comprit alors la nature de sa récompense. La liberté n'était pas le retour à sa villa des collines de Tusculum, ni la réintégration dans les rangs du Sénat. La liberté, c'était ce silence de mort sous un soleil de plomb. C'était d'être le seul témoin de sa propre déchéance, au milieu d'un empire qui l'avait déjà effacé de ses tablettes de cire. On l'avait laissé vivre pour qu'il devienne le gardien de ce cimetière de luxe, le dernier acteur d'une pièce dont le public s'était lassé.
Il tomba à genoux, les mains plongées dans le sable. La poussière s'insinua sous ses ongles, s'engouffra dans les plaies de ses poignets, se colla à sa langue desséchée. Il ramassa une poignée de ce quartz broyé et la regarda s'écouler entre ses doigts, imitant le sablier infernal des sous-sols. Chaque grain représentait une trahison, un ami étranglé, une supplique ignorée dans l'obscurité du labyrinthe.
L'ombre du velarium commença à s'étirer sur l'arène, dévorant lentement la lumière. Le froid de la pierre allait bientôt succéder à la fournaise. Lucius leva les yeux vers les tribunes désertes. Il crut voir, l'espace d'un instant, les spectateurs d'autrefois : des ombres de poussière applaudissant sa survie avec des mains de vent.
Il n'y avait plus de Rome. Il n'y avait plus de César. Il n'y avait que ce cercle de sable et le goût de la terre dans sa bouche. Lucius Varrus ferma les yeux, inclina la tête vers le sol brûlant et, dans un dernier geste de soumission à la seule puissance qui régnait encore ici, avala la poussière.