Compte Tes Vertèbres
Par Marcus V. — Mafia
Salvatore pose la tasse sur le marbre. La porcelaine claque contre la pierre. L'espresso est noir comme du pétrole. Le liquide brûle sa gorge. Il ne grimace pas. Ses nerfs sont morts. L'arrière-salle de L'Eclisse pue le goudron froid. L'odeur imprègne les rideaux de velours. Elle colle à la peau. Sa...
Les Fils Pendus
Salvatore pose la tasse sur le marbre. La porcelaine claque contre la pierre. L'espresso est noir comme du pétrole. Le liquide brûle sa gorge. Il ne grimace pas. Ses nerfs sont morts. L'arrière-salle de L'Eclisse pue le goudron froid. L'odeur imprègne les rideaux de velours. Elle colle à la peau. Salvatore porte un complet gris. Le tissu est trop large. Il a perdu dix kilos en six mois. Ses articulations saillent sous la peau fine. Ses mains sont calleuses. Il fixe le mur en face de lui.
Le téléphone mural est une carcasse de bakélite. L'appareil est fixé à hauteur d'homme. Salvatore regarde les fils. Ils pendent lamentablement. Le cuivre est à nu. Les gaines plastiques sont déchiquetées. Salvatore a utilisé une pince coupante. C'était trois jours après l'enterrement. Il se souvient du bruit du métal sur le métal. Il se souvient de l'étincelle. Le téléphone est mort. La ligne est coupée. Le silence devrait régner dans la pièce.
Le silence pèse comme du plomb. Il écrase les épaules de Salvatore. L'air est immobile. La poussière danse dans un rayon de lumière sale. Salvatore frotte ses paumes contre ses cuisses. Le tissu du pantalon crisse. Ses doigts sont blancs. Il regarde ses ongles. Ils sont coupés ras. Il se souvient de l'oreiller. Le poids des plumes. La résistance du visage de Lorenzo. Lorenzo avait de la force pour un vieillard. Ses mains griffaient les draps. Salvatore avait appuyé de tout son poids. Il n'avait rien ressenti. Juste la pression des muscles. Puis le relâchement final.
Six mois ont passé. La terre est meuble sur la tombe de Lorenzo. Salvatore gère le clan. Les affaires tournent au ralenti. Le club social sent le tabac froid. Il sent aussi le formol. L'odeur vient de la cuisine. Elle remonte par les conduits d'aération. Salvatore prend une cigarette dans son étui. Il l'allume avec un briquet Zippo. La flamme est jaune. La fumée monte vers le plafond. Elle stagne dans l'air lourd.
Le téléphone sonne.
Le son est strident. Il déchire la pièce. Salvatore ne bouge pas. La cigarette brûle entre ses doigts. La sonnerie est mécanique. C'est le bruit des vieux appareils à cadran. Salvatore regarde les fils coupés. Ils ne bougent pas. Le cuivre brille sous l'ampoule nue. La sonnerie reprend. Un cycle régulier. Salvatore compte les secondes. Un. Deux. Trois. Il pose la cigarette dans le cendrier. La fumée dessine des spirales.
Il se lève. Ses genoux craquent. Le bruit est net dans la pièce vide. Il marche vers le téléphone. Ses chaussures de cuir claquent sur le carrelage. Le carrelage est vieux. Les rainures sont sombres. Salvatore s'arrête devant l'appareil. La sonnerie s'arrête. Le silence revient. Il est plus lourd qu'avant. Salvatore tend la main. Ses doigts effleurent le combiné. Le plastique est froid. Il est couvert d'une fine couche de graisse.
Le téléphone sonne à nouveau. La vibration remonte dans le bras de Salvatore. Il décroche. Il porte le combiné à son oreille. Il n'y a pas de friture. Il n'y a pas de souffle électrique. Il y a un bruit de terre. Un frottement sourd. Comme des ongles sur du bois. Puis la voix arrive. C'est une voix de gravier. Une voix de gorge encombrée par l'humidité.
"Salvatore."
Le nom sort du combiné comme un crachat. Salvatore ne répond pas. Sa mâchoire est contractée. Ses dents grincent.
"J'ai faim, Salvatore."
La voix est celle de Lorenzo. Salvatore reconnaît le timbre. Il reconnaît l'inflexion. C'est la voix de l'homme qu'il a étouffé. C'est la voix du cadavre sous deux mètres de terre.
"La dîme, Salvatore. Apporte la viande."
Le combiné devient brûlant. Salvatore le lâche. L'appareil se balance au bout de son fil sectionné. Il cogne contre le mur. Le bruit est sourd. Salvatore recule. Il heurte la table. La tasse d'espresso se renverse. Le liquide noir s'étale sur le marbre. Il coule vers le bord. Il tombe sur le carrelage goutte après goutte.
Salvatore regarde ses mains. Elles tremblent. Il les serre en poings. Il respire fort par le nez. L'odeur de formol est plus forte maintenant. Elle pique les narines. Elle vient de la chambre froide du restaurant. Salvatore sait ce qu'il doit faire. Lorenzo réclame son dû. La viande crue.
Il sort de l'arrière-salle. Le club est désert. Les tables de jeu sont couvertes de housses grises. Les chaises sont retournées. Salvatore traverse la pièce. Il pousse la porte battante de la cuisine. La lumière est crue. Les néons clignotent. Non. Pas de néons. L'ampoule nue vacille. Salvatore marche vers la chambre froide. La porte est en acier brossé. Elle est lourde. Il tire sur la poignée. Le joint en caoutchouc résiste. Puis il cède avec un bruit de succion.
Le froid sort de la pièce. C'est un froid sec. Il saisit le visage de Salvatore. À l'intérieur, des crocs de boucher pendent du plafond. Ils sont vides. Salvatore regarde les murs. Le carrelage blanc est propre. Trop propre. Il y a une rigole au centre du sol. Elle sert à évacuer le sang. Salvatore imagine le liquide rouge. Il imagine la viande pendue aux crocs.
Il doit collecter. Il doit purger. Les traîtres sont nombreux. Les alliés sont rares. Salvatore pense à Gianni Rizzo. Le Boucher. Gianni a un œil de verre. Il ne regarde jamais en face. Gianni doute. Salvatore le sent. Il sent l'odeur du doute comme il sent l'odeur du goudron. Le doute est une infection. Il faut couper le membre infecté.
Salvatore retourne dans l'arrière-salle. Le téléphone ne sonne plus. Le combiné pend toujours. Salvatore s'approche. Il saisit les fils coupés. Le cuivre lui pique la paume. Il ramasse le combiné. Il le remet sur son socle. Le geste est précis. Clinique. Salvatore ramasse sa cigarette. Elle s'est éteinte. Il la jette dans le cendrier.
Il regarde le marbre taché de café. La tache ressemble à une carte. Une carte de territoires perdus. Salvatore prend un chiffon. Il essuie le liquide. Il frotte jusqu'à ce que la pierre brille. Ses mouvements sont mécaniques. Il est une machine. Il est l'exécuteur d'un mort.
Le téléphone vibre à nouveau. Pas sur le mur. Pas dans la pièce. La vibration vient de son propre torse. Salvatore plaque sa main sur son complet. Sous le tissu, sous la chemise, sous la peau. Entre les côtes. Le rythme est régulier. C'est une sonnerie interne. Elle résonne dans ses poumons. Elle fait vibrer son diaphragme.
Salvatore ferme les yeux. Il voit le visage de Lorenzo. Les yeux injectés de sang. La bouche ouverte pour chercher l'air. L'oreiller qui écrase tout. Salvatore n'a pas pris la place du père. Il est devenu l'outil du père. Un hachoir dans la main d'un fantôme.
Il quitte L'Eclisse. La rue est sombre. La pluie commence à tomber. Les gouttes sont lourdes. Elles s'écrasent sur le trottoir. Salvatore monte dans sa voiture. Le moteur tourne. Il passe la première. Il lâche l'embrayage. La voiture avance dans la nuit. Il a une liste de noms dans la tête. Chaque nom est un morceau de viande. Chaque nom est une vertèbre à compter.
La collecte commence. Salvatore conduit. Ses mains ne tremblent plus sur le volant. Elles sont fermes. Elles sont prêtes à serrer. Elles sont prêtes à couper. Le téléphone dans sa poitrine continue de vibrer. Il ne répondra pas. Il agira. La viande sera livrée. La chambre froide sera pleine. Lorenzo sera satisfait.
Salvatore tourne au coin de la rue. Les phares découpent l'obscurité. Il cherche Gianni. Le premier morceau de la dîme. Le premier sacrifice pour le silence. Le marbre de la table du conseil attend. Il deviendra spongieux. Il boira le sang. Salvatore appuie sur l'accélérateur. Le moteur gronde. C'est le seul bruit dans la nuit de la ville. Un bruit de prédateur en marche. Un bruit de fils pendus qui cherchent à se reconnecter.
La Voix de Gravier
Salvatore gare la Cadillac devant le club social. Le moteur claque deux fois puis se tait. L'obscurité avale la carrosserie grise. Il descend du véhicule. Ses chaussures frappent le béton avec un bruit sec. La clé entre dans la serrure sans résistance. Il pousse la porte de bois massif. L'odeur frappe son visage en premier. Tabac froid. Formol. Graisse rance. Il n'allume pas les lumières. Il connaît chaque centimètre carré de cette pièce. Les chaises sont empilées sur les tables en formica. La poussière danse dans le faisceau de la lune.
Le téléphone mural est au fond du couloir. Salvatore s'arrête devant l'appareil. Les fils de cuivre pendent comme des boyaux arrachés. Il a coupé les câbles lui-même avec une pince coupante. Les extrémités sont noires et rigides. Le téléphone sonne pourtant. Le cri du métal sur le métal déchire l'air. Salvatore ne bouge pas. Sa poitrine se soulève régulièrement. Le son ricoche sur les murs carrelés. Il tend la main. Ses doigts saisissent le combiné en bakélite. Le plastique est glacé.
Il porte l'appareil à son oreille. Un silence épais remplit la ligne. Puis le grésillement commence. C'est le bruit d'un hachoir sur une planche de bois. C'est le bruit de la terre qu'on tasse sur un cercueil.
— Salvatore.
La voix gratte le tympan. Elle est sèche. Elle est ancienne.
— Je t'écoute, répond Salvatore.
Sa propre voix est un souffle court.
— La terre est lourde, Salvatore. Elle presse sur mes côtes. J'ai besoin de lest. J'ai besoin de substance.
Le mort respire avec difficulté. On entend le sifflement de l'air dans des poumons pleins de boue.
— Quoi ? demande Salvatore.
— De la viande. De la viande crue. Du muscle rouge. Du cartilage qui craque sous la dent. La dîme, Salvatore.
Le combiné vibre dans sa paume. La vibration remonte le long de son bras. Elle s'installe dans son épaule.
— Je vais m'en occuper, dit Salvatore.
— Ne traîne pas. Le froid s'installe ici. Apporte-moi de la vie pour nourrir ma mort.
La ligne coupe. Un clic sec. Le silence revient. Salvatore reste immobile. Une goutte de sueur pique son œil gauche. Il ne l'essuie pas. Il raccroche le combiné sur le support brisé. L'appareil reste muet.
Il quitte le club. Ses pas sont lourds sur le trottoir. Il remonte dans la voiture. Le moteur démarre au premier tour de clé. Il roule vers le quartier des abattoirs. Les lampadaires défilent. Ils découpent la route en tranches de lumière jaune. Gianni Rizzo est là-bas. Le Boucher. Il travaille tard le mardi. Salvatore serre le volant. Le cuir craque sous la pression.
Il arrive devant l'entrepôt de Rizzo. Les vitres sont opaques de graisse. Une lumière crue filtre par la porte de service. Salvatore descend. Il ajuste sa veste. Le tissu est trop large. Il flotte sur ses épaules. Il entre. L'air est froid ici. Quatre degrés. La vapeur sort de sa bouche. Gianni est de dos. Il porte un tablier de cuir noirci par le sang séché. Il manie un fendoir sur une carcasse de bœuf. Le bruit est rythmique. Clac. Clac. Clac.
Gianni s'arrête. Il ne se retourne pas. Son œil de verre fixe le mur de briques.
— Sal. Tu es en avance.
— La commande a changé, Gianni.
Le colosse se tourne. Ses bras sont massifs. Ses avant-bras sont couverts de poils roux et de taches rouges.
— Quelle commande ?
— Lorenzo veut sa part.
Gianni fronce les sourcils. Il pose le fendoir sur le billot. Le métal luit sous les tubes fluorescents.
— Lorenzo est au cimetière, Sal. On l'a descendu il y a six mois.
Salvatore avance d'un pas. Il sent le téléphone vibrer sous ses côtes. La cage thoracique résonne.
— Il a faim, Gianni. Il veut du muscle. Il veut du cartilage.
Gianni regarde Salvatore. Il voit le teint gris. Il voit les mains qui ne tremblent plus. Il saisit un couteau à désosser. La lame est fine. Elle est souple.
— Tu es malade, Sal. Rentre chez toi. Dors un peu.
Salvatore ne répond pas. Il observe le cou de Gianni. La veine jugulaire bat sous la peau grasse. C'est un gros morceau de viande. C'est une pièce de choix. Salvatore sort son arme. Le canon du 38 spécial est froid. Il le pointe sur le ventre de Gianni.
— Sur le billot, Gianni.
Le boucher ne bouge pas. Son œil de verre reste immobile. L'autre œil s'élargit.
— Sal. On est amis. On a grandi ensemble.
— Lorenzo attend.
Salvatore appuie sur la détente. Le coup de feu claque dans l'entrepôt. Le bruit est étouffé par la viande pendue aux crocs. Gianni s'effondre. Ses cent vingt kilos frappent le sol en béton. Un bruit sourd. Un bruit de sac de sable.
Salvatore range son arme. Il attrape les chevilles de Gianni. Il tire le corps vers la chambre froide. Le sang trace une ligne sombre sur le carrelage. La traînée est large. Elle est luisante. Salvatore ouvre la porte en acier inoxydable. Le froid s'échappe en nuages blancs. Il hisse le corps à l'intérieur. Les crocs de boucher pendent du plafond. Il en choisit un gros. Il soulève le cadavre de Gianni. Il enfonce le crochet sous la mâchoire. Le cartilage craque. C'est le son que Lorenzo demandait.
Le corps de Gianni oscille lentement. Salvatore regarde le sang couler. Le liquide rouge s'infiltre dans les rainures du sol. Il ne descend pas vers le siphon. Il remonte le long des murs blancs. Les carreaux boivent le rouge. La pièce semble respirer. Salvatore ferme la porte de la chambre froide. Le verrou claque.
Il retourne vers le billot. Il ramasse le couteau à désosser. Il nettoie la lame avec un chiffon sale. Ses mouvements sont précis. Ils sont mécaniques. Il pense à la liste. Un nom est rayé. Il en reste quatre. La dîme doit être complète. Le téléphone dans sa poitrine vibre à nouveau. C'est une sensation de picotement. C'est une décharge de faible intensité.
Il sort de l'entrepôt. La nuit est noire. Il n'y a pas d'étoiles. Il y a seulement le goudron et le béton. Salvatore monte dans sa voiture. Il regarde le siège passager. Il imagine Lorenzo assis là. Il imagine l'odeur de la terre humide sur le cuir.
— Un de fait, murmure Salvatore.
Il passe la première. Les pneus crissent sur le gravier. Il roule vers la prochaine adresse. Le prochain morceau de muscle. La prochaine vertèbre. La ville est un grand corps. Salvatore est le scalpel. Il découpe les morceaux. Il remplit la glacière. Lorenzo sera satisfait. Le téléphone s'arrêtera de sonner. Le silence reviendra peut-être.
Il s'arrête à un feu rouge. Il regarde son reflet dans le rétroviseur. Ses yeux sont creux. Ses pommettes sont saillantes. Il ressemble à un crâne recouvert de parchemin. Il sourit. Ses dents sont blanches dans l'obscurité. Le feu passe au vert. Il accélère. La Cadillac dévore les kilomètres. La destination est simple. La maison de Rico. Rico le boiteux. Beaucoup de cartilage dans les genoux de Rico. Lorenzo aimera ça.
Salvatore serre le volant. Ses articulations blanchissent. Il est efficace. Il exécute la commande. La viande sera livrée. Le sang montera sur les murs. La réalité se dissoudra dans le froid de la chambre froide. Il ne reste que l'action. Il ne reste que le rythme. Clac. Clac. Clac. Le bruit du fendoir résonne encore dans sa tête. C'est une musique. C'est la seule musique qu'il comprend désormais.
Il tourne dans l'allée de Rico. Il coupe les phares. La voiture glisse dans l'ombre. Salvatore descend. Il sent le poids du 38 spécial contre sa hanche. Il sent le couteau dans sa poche. Il est prêt. La collecte continue.
Salvatore observe la façade de la maison de Rico. Les briques sont rouges. Les volets sont clos. Une lumière tamisée filtre à l'étage. Rico dort peut-être. Ou il regarde la télévision. Salvatore contourne la propriété. Ses pieds ne font aucun bruit sur l'herbe rase. Il atteint la porte de service. Il sort son trousseau de clés. Il possède les doubles de toutes les planques du clan. La serrure tourne avec un déclic métallique.
L'intérieur sent la cuisine italienne et le détergent. Salvatore avance dans la cuisine. Il voit une assiette de pâtes entamée sur la table. La sauce a figé. Elle a la couleur du sang séché. Il monte l'escalier. Chaque marche est un test de patience. Le bois ne craque pas. Salvatore est léger. Il atteint le palier. La porte de la chambre est entrouverte.
Rico ronfle. C'est un bruit de gorge encombrée. Salvatore entre dans la pièce. Il voit la silhouette sous les draps. Il voit la jambe raide de Rico qui dépasse. Le genou est déformé par une vieille blessure. C'est le cartilage que Lorenzo veut. Salvatore sort le couteau. La lame brille dans la pénombre. Il s'approche du lit. Il ne ressent rien. Il est un technicien de la mort. Il pose sa main gauche sur la bouche de Rico.
Rico se réveille en sursaut. Ses yeux s'ouvrent grands. Il voit Salvatore. Il voit le couteau. Il essaie de crier. Le son meurt dans la paume de Salvatore. Salvatore appuie de tout son poids. Il enfonce la lame dans la gorge. Un mouvement rapide. Latéral. Le sang jaillit. Il est chaud sur les doigts de Salvatore. Rico se débat. Ses jambes frappent le matelas. Puis il s'immobilise. Le ronflement s'est transformé en un sifflement humide.
Salvatore retire le couteau. Il essuie la lame sur le drap blanc. Le blanc devient rouge. Il attrape la jambe de Rico. Il commence à couper au niveau de l'articulation. Le métal rencontre la résistance de l'os. Il force. Il scie. Le bruit est organique. C'est le son d'une branche qu'on casse. Il détache le membre. Il l'enveloppe dans un sac en plastique qu'il sort de sa poche. Le sac est épais. Il est étanche.
Il redescend les escaliers. Il porte le sac comme un trophée pesant. Il sort de la maison. Il dépose le sac dans le coffre de la Cadillac. Salvatore referme le capot. Le bruit sourd résonne dans la rue déserte. Il remonte au volant. Il regarde l'heure sur le tableau de bord. Trois heures du matin. La ville dort. Lorenzo attend. La chambre froide se remplit. Le marbre de la table du conseil commence à ramollir. Salvatore le sent. Il sent la dissolution de la matière. Il passe la marche arrière. Il quitte les lieux. La mission progresse. Le compte des vertèbres continue.
Il roule vers le restaurant familial. La Villa Gambino. La chambre froide est au sous-sol. C'est là que le sang remonte aux murs. C'est là que Lorenzo parle sans téléphone. Salvatore gare la voiture à l'arrière. Il décharge les sacs. Il descend les marches de pierre. L'humidité est collante. Il ouvre la porte de la chambre froide. Il accroche la jambe de Rico à côté du corps de Gianni. Les deux morceaux de viande se balancent. Ils se frôlent.
Salvatore s'assoit sur un cageot de bois. Il regarde ses mains. Elles sont rouges jusqu'aux poignets. Il ne les lave pas. Il attend. Le téléphone dans sa poitrine se tait enfin. Le silence est total. Il ferme les yeux. Il entend le goutte-à-goutte du sang sur le sol. C'est un métronome. C'est le rythme de sa nouvelle vie. Il est le fils de Lorenzo. Il est le boucher du clan. Il est Salvatore Gambino.
La viande est là. Le muscle est là. Le cartilage est là. La dîme est payée pour ce soir. Demain, il y aura d'autres noms. D'autres morceaux. La liste est longue. La faim de Lorenzo est infinie. Salvatore se lève. Il quitte la chambre froide. Il verrouille la porte. Il remonte vers la lumière grise de l'aube qui commence à poindre. La journée sera longue. La nuit sera sanglante.
Il monte dans sa voiture. Il regarde le ciel. Il n'y a pas de soleil. Il y a seulement un voile gris. Salvatore démarre. Il part à la recherche du troisième nom. Le travail n'est jamais fini. Le sang doit couler pour que le téléphone ne sonne plus.
La Première Découpe
Salvatore est assis derrière le comptoir en formica. Le plastique est fendu par endroits. La mousse dépasse. L'air du club stagne. Il sent le tabac froid. Il sent le formol. Les rideaux sont tirés. La lumière du jour ne passe pas. Salvatore regarde le téléphone mural. L'appareil est en bakélite noire. Les fils sont coupés. Ils pendent comme des boyaux secs. Salvatore ne bouge pas. Ses mains reposent sur ses cuisses. Ses articulations sont blanches. La peau est tendue sur les os. Il a perdu dix kilos en six mois. Son complet gris flotte sur ses épaules. Le tissu est rêche. Il gratte le cou. Salvatore attend. Il écoute le silence. Le silence est lourd. Il pèse sur ses tympans. Soudain, une vibration commence. Elle vient de sa poitrine. Sous le sternum. C'est un battement sourd. C'est un appel. Lorenzo veut sa part. La terre a faim. La viande doit être livrée.
Une voiture s'arrête devant le club. Le moteur s'éteint. Une portière claque. Salvatore se lève. Ses genoux craquent. Le son est net dans la pièce vide. On frappe à la porte. Trois coups rapides. Un coup lent. C'est Tony. Un revendeur de quartier. Il gère la came près des docks. Il entre. Tony porte un survêtement en nylon bleu. Il transpire. Son visage est gras. Ses yeux bougent sans arrêt. Il regarde partout. Il ne regarde pas Salvatore. Tony parle trop. Sa voix est aiguë. Il explique ses problèmes. Il parle de la police. Il parle de la concurrence. Salvatore n'écoute pas les mots. Il observe la carotide de Tony. Elle bat sous la peau fine. C'est une cible. Salvatore fait un signe de la tête. Il désigne l'arrière-boutique. Tony le suit. Ses chaussures de sport grincent sur le linoléum. Ils traversent la cuisine du restaurant. Les fourneaux sont froids. La graisse figée brille sur les hottes. L'odeur de vieux gras domine. Salvatore ouvre la porte de la chambre froide. La poignée en laiton est glacée. Il tire le battant. Une brume blanche s'échappe. Le froid frappe le visage de Tony. Il hésite. Salvatore entre le premier. Il ne se retourne pas. Il sait que Tony va suivre. La curiosité est un défaut physique. Tony franchit le seuil. La porte se referme derrière lui. Le verrou s'enclenche. Le bruit est définitif.
La chambre froide est vaste. Des rails métalliques courent au plafond. Des crocs vides pendent. Ils oscillent légèrement. Le moteur du compresseur ronronne. C'est un bruit de fond constant. Tony se frotte les bras. Il a froid. Ses lèvres deviennent bleues. Salvatore s'approche d'un établi en inox. Un surin est posé dessus. La lame fait quinze centimètres. Elle est affûtée comme un rasoir. Le manche est en bois de cerf. Salvatore le saisit. Sa main est ferme. Il se tourne vers Tony. Tony ne voit pas l'arme. Il regarde les étagères vides. Salvatore fait un pas de côté. Il se place derrière Tony. Le mouvement est fluide. Il est précis. Salvatore lève le bras. Il vise la base du crâne. Entre la première et la deuxième vertèbre. L'atlas et l'axis. La lame pénètre la chair. Elle coupe les nerfs. Elle sectionne la moelle épinière. Le choc est silencieux. Tony ne crie pas. Ses muscles se relâchent instantanément. Ses jambes cèdent. Il s'effondre sur le carrelage. Le corps heurte le sol avec un bruit sourd. C'est le bruit d'un sac de sable. Salvatore retire la lame. Le sang commence à couler. Il est chaud. Il fume dans l'air froid. La flaque s'étend rapidement. Elle suit les rainures du carrelage. Le rouge est vif sur le blanc. Salvatore regarde le liquide. Il ne ressent rien. Son rythme cardiaque est stable. La vibration dans sa poitrine s'atténue. Lorenzo est satisfait pour l'instant.
Salvatore range le surin. Il attrape Tony par les chevilles. Le nylon du survêtement glisse sur le sol. Le corps est lourd. Quatre-vingts kilos de viande morte. Salvatore traîne la carcasse vers le centre de la pièce. Ses muscles brûlent sous l'effort. Il respire par le nez. L'air froid pique ses poumons. Il s'arrête sous un rail. Il saisit un croc métallique. Le métal est poli. Salvatore soulève le corps. Il insère la pointe du croc derrière le tendon d'Achille droit. La peau résiste. Elle finit par céder. Un craquement sec résonne. Salvatore répète l'opération pour la jambe gauche. Il actionne la poulie manuelle. La chaîne grince. Le corps de Tony s'élève. Il bascule. La tête pend vers le bas. Le sang coule maintenant sur le visage de Tony. Il goutte sur le sol. Le rythme est régulier. Tic. Tic. Tic. Salvatore observe le balancement du corps. La viande est en place. Le versement est effectué. C'est la première livraison. La chambre froide n'est plus vide. Elle commence à remplir sa fonction. Salvatore retire son veston. Il y a une tache de sang sur la manche. Il ne s'en occupe pas. Il regarde ses mains. Elles sont rouges. Le sang sèche déjà sous ses ongles. Il sent la chaleur du liquide quitter la peau. Le froid reprend ses droits.
Salvatore sort de la chambre froide. Il verrouille la porte à double tour. Il retourne dans le club. Il s'assoit à la table du conseil. Le marbre de la table semble mou. Il s'enfonce sous ses coudes. Les visages des lieutenants absents semblent flotter dans l'ombre. Salvatore regarde le téléphone mural. Les fils coupés bougent. Il n'y a pas de courant d'air. Le téléphone sonne. Le son ne vient pas de l'appareil. Il vient de l'intérieur de Salvatore. C'est une sonnerie stridente. Elle résonne dans ses os. Il décroche le combiné arraché. Il le porte à son oreille. Il entend le bruit de la terre. Il entend la voix de Lorenzo. La voix est basse. Elle est pleine de gravier. Elle demande le nom suivant. Salvatore prend un carnet. Il écrit un nom. Les lettres sont tremblées. Le sang de ses doigts macule le papier. La liste est longue. Le travail ne fait que commencer. Le moteur du frigo continue son ronronnement. C'est le seul bruit dans la nuit. Salvatore ferme les yeux. Il attend l'aube. L'aube sera grise. Elle sera froide. Comme la viande sur le croc.
Salvatore se lève à nouveau. Il se dirige vers l'évier du bar. Il ouvre le robinet. L'eau est brune au début. Elle devient claire. Il frotte ses mains avec du savon industriel. La mousse est blanche. Elle devient rose. Il nettoie chaque ongle. Il cure la peau sous les cuticules. L'odeur du savon efface celle du sang. Mais l'odeur du formol reste. Elle est imprégnée dans les murs. Elle est dans ses poumons. Il s'essuie les mains avec un torchon sale. Il regarde son reflet dans le miroir derrière le bar. Son visage est une pierre grise. Ses yeux sont des billes de verre. Il ne se reconnaît pas. Il voit Lorenzo. Il voit la mâchoire carrée. Il voit le regard vide. Salvatore remet son veston. Il ajuste sa cravate. Le nœud est serré. Il l'étouffe presque. Il quitte le club. La porte grince sur ses gonds. La rue est déserte. Les lampadaires projettent des cercles de lumière jaune sur le bitume. L'humidité brille sur les pavés. Salvatore marche vers sa voiture. Ses pas résonnent. Il monte à bord. Le cuir du siège est froid. Il démarre le moteur. La machine vibre. Salvatore passe la première. Il s'éloigne du club. Il doit trouver le deuxième nom. La nuit est encore longue. La faim de son père n'est jamais rassasiée. Le téléphone dans sa poitrine recommence à vibrer. Le cycle continue. La viande appelle la viande.
L'Oeil de Verre
Gianni pose le hachoir sur le billot. Le bois de charme est creusé par les années. La sciure au sol boit le sang frais. Salvatore entre dans l'arrière-boutique. Ses chaussures claquent sur le carrelage blanc. Le bruit est sec. Il ne salue pas. Ses yeux fixent la porte de la chambre froide. Gianni observe le patron. Salvatore a perdu du poids. Son costume gris flotte autour de ses côtes. Le tissu fait des plis inutiles. La chemise baille au niveau du cou. Salvatore ressemble à un épouvantail de luxe. Ses mains tremblent. Il les cache dans ses poches. Le mouvement est trop lent. Gianni voit tout. Il connaît la mécanique des corps.
Salvatore s'arrête devant le comptoir en zinc. Le métal est froid. L'humidité perle sur la surface. Salvatore passe une main sur son visage. Sa peau a la couleur du mastic. Il n'a pas dormi. Les cernes sont des poches de suie. Il regarde Gianni. Son regard ne se fixe pas. Il traverse les objets. Il cherche quelque chose derrière le mur.
"Il faut plus de glace," dit Salvatore.
Sa voix est un frottement de papier de verre.
Gianni hoche la tête. Il ne parle pas. Les mots sont une perte de temps. Il prend le pic à glace. Le bloc est transparent. La pointe s'enfonce dans la matière. Les éclats sautent sur le tablier de cuir. Gianni travaille avec précision. Chaque coup est calculé. La glace se brise en morceaux égaux. Salvatore surveille le travail. Il semble fasciné par la destruction du bloc.
"La viande doit rester ferme," murmure Salvatore.
Il parle pour lui-même. Il parle pour l'ombre de son père.
Gianni dépose les morceaux dans un bac en plastique. Le plastique grince. Salvatore s'approche. Il sent le tabac froid et le savon médical. Il pose ses mains sur le zinc. Les articulations sont blanches. La tension est maximale. Salvatore regarde le hachoir de Gianni. La lame est affûtée. Le fil de l'acier brille sous la lampe.
Gianni nettoie la lame avec un chiffon gras. Il frotte d'un geste circulaire. Le métal chante. Salvatore ferme les yeux. Il respire l'odeur de la viande crue. C'est son oxygène. C'est sa seule certitude. Il commence à parler. Les mots sortent sans ordre. Il mentionne des noms. Il parle de dettes. Il parle de la terre qui appelle. Il parle de Lorenzo. Lorenzo veut sa part. Lorenzo a faim dans son cercueil.
Gianni écoute. Il mémorise les noms. Il mémorise les lieux. Sous le rebord du comptoir, un petit boîtier noir est fixé. C'est un enregistreur numérique. La diode rouge clignote dans l'obscurité. Elle boit les paroles de Salvatore. Elle capture la folie du chef. Gianni a placé l'appareil ce matin. Le ruban adhésif tient bon. Le micro est sensible. Il capte même le souffle court de Salvatore.
Salvatore s'agite. Il fait les cent pas dans la pièce étroite. Ses talons écrasent la sciure. Il s'arrête devant une carcasse de bœuf pendue au crochet. Il touche la graisse figée. Ses doigts s'enfoncent dans la chair froide. Il sourit. C'est un rictus sans joie. Les dents sont jaunes. Salvatore murmure des secrets à la viande. Il donne des ordres à des fantômes. Il parle de la livraison de demain. Il cite l'entrepôt du port. Il donne l'heure exacte.
Gianni continue son nettoyage. Il ne montre aucune émotion. Son œil de verre fixe un point invisible sur le mur. L'autre œil suit les mouvements de Salvatore. Le patron est une mine d'or. Chaque phrase est une preuve. Chaque délire est une information. Les clans rivaux attendent ces enregistrements. Les Lucchese paient en liquide. Ils veulent savoir quand frapper. Ils attendent que le fruit tombe de l'arbre. Salvatore est un fruit pourri.
"Tu entends le téléphone, Gianni ?" demande Salvatore.
Il s'arrête brusquement. Il penche la tête sur le côté.
Gianni s'arrête de frotter. Le silence envahit la pièce. On entend seulement le ronronnement du compresseur. Le froid sort de la chambre froide en volutes blanches.
"Non, patron. Je n'entends rien."
Salvatore plaque une main sur sa poitrine. Il serre son veston. Son visage se crispe. Il semble souffrir.
"Il sonne. Il sonne à l'intérieur."
Salvatore se détourne. Il marche vers la sortie. Il titube légèrement. Il ressemble à un homme ivre de fatigue. Il pousse la porte battante. Elle oscille trois fois avant de s'immobiliser. Gianni attend dix secondes. Il pose son chiffon. Il vérifie la rue par la petite fenêtre. La voiture de Salvatore démarre. Les phares balaient la façade d'en face. Le moteur s'éloigne.
Gianni passe derrière le comptoir. Il s'accroupit. Ses genoux craquent. Il décolle l'enregistreur avec précaution. L'appareil est chaud. La batterie est presque vide. Gianni branche une clé USB sur le côté. Il transfère les fichiers. Le curseur avance sur l'écran minuscule. Cent pour cent. Le transfert est terminé. Il remet l'enregistreur en place. Il change la batterie. La diode rouge recommence à clignoter.
Il retourne à son billot. Il prend une pièce de bœuf. Il la pose sur le bois. Le couteau tranche les fibres. Le geste est fluide. Gianni pense à la suite. Salvatore ne passera pas l'hiver. La paranoïa le ronge comme un acide. Il voit des traîtres partout. Il a raison. Les traîtres sont dans les murs. Les traîtres sont sous le comptoir. Les traîtres tiennent le hachoir.
Gianni range la viande dans la vitrine. Il dispose les morceaux avec soin. Il veut que tout soit propre. L'ordre est nécessaire avant le chaos. Il regarde son reflet dans la vitre. Son œil de verre est immobile. Son visage est un masque de cuir. Il ne ressent ni pitié ni haine. C'est une question de business. Salvatore est devenu un risque. Un risque doit être éliminé.
Le téléphone de Gianni vibre dans sa poche. C'est un message court. Un code. La rencontre aura lieu à minuit. Derrière l'usine de traitement des eaux. Gianni efface le message. Il éteint la lumière de l'arrière-boutique. L'obscurité recouvre la sciure et le sang. Seule la diode rouge de l'enregistreur brille encore sous le zinc. Elle ressemble à un œil unique. Un œil qui ne dort jamais.
Gianni retire son tablier. Il le plie soigneusement. Il se lave les mains au savon noir. Il frotte sous les ongles. Il ne doit rester aucune trace. Il enfile son blouson de cuir. Il vérifie son arme à la ceinture. Le Beretta est chargé. Une balle dans la chambre. Il sort par la porte de service. Il verrouille les deux serrures. La rue est sombre. L'air est chargé d'humidité. Gianni marche vers sa camionnette. Il ne se retourne pas.
Dans la chambre froide, les carcasses balancent doucement. Le vent s'engouffre par une fissure. Le crochet grince contre le rail. Le son ressemble à un rire étouffé. Salvatore est loin. Il conduit dans la nuit. Il cherche une cabine téléphonique qui n'existe plus. Il cherche une voix qui vient d'outre-tombe. Il ne sait pas que son propre boucher prépare sa découpe. Le prochain morceau de viande sur le billot sera lui. Gianni a déjà affûté la lame. Le métal est prêt. La glace est prête. Le silence peut enfin commencer.
Le Marbre Mou
La porte de L'Eclisse grince. Salvatore entre dans l'arrière-salle. L'air sent le tabac froid. Il sent aussi le décapant industriel. Cinq hommes attendent autour de la table. Ce sont les lieutenants du clan Gambino. Bruno, Vito, Marco, et les deux frères Sanna. Gianni est debout près du buffet. Il garde son blouson de cuir. Ses mains sont croisées sur son ventre. Salvatore s'assoit en bout de table. Son fauteuil est en cuir craquelé. Le ressort grince sous son poids. La lumière vient d'une suspension en laiton. L'ampoule est encrassée par la nicotine. Elle diffuse une lueur jaune. Une lueur de morgue.
Salvatore regarde Bruno. Bruno gère les docks. D'habitude, il a le visage ferme. Aujourd'hui, sa joue gauche s'affaisse. La peau glisse lentement vers le bas. Elle dépasse la ligne de sa mâchoire. Elle ressemble à de la pâte à modeler oubliée au soleil. Bruno ne semble rien sentir. Il allume un cigare. Ses doigts sont mous. Le briquet glisse deux fois. Salvatore observe les autres. Le phénomène est général. La chaleur de la pièce fait fondre les visages. La chair de Vito coule sur son col de chemise blanc. Le tissu s'imbibe d'une substance huileuse. Ce n'est pas de la sueur. C'est de la graisse humaine. De la cire chaude.
Salvatore pose ses mains sur la table. C'est un bloc de marbre de Carrare. Blanc avec des veines grises. La pierre est froide. Salvatore appuie ses paumes. Il veut sentir la solidité. Il veut un point d'ancrage. Ses doigts s'enfoncent. Le marbre ne résiste pas. Il a la consistance d'une éponge mouillée. Salvatore retire ses mains. Deux empreintes profondes restent dans la pierre. Les bords des trous se referment lentement. Le marbre respire. Il a des pores. Salvatore regarde ses paumes. Elles sont sèches. La pierre est redevenue lisse.
Lorenzo parle. Le son vient de la poitrine de Salvatore. C'est un râle de gorge. Un bruit de pelle dans le gravier.
— Ils sont trop gras, Sal.
Salvatore ne répond pas. Il fixe Marco. Marco parle de la cargaison de cigarettes. Sa bouche se déforme. Ses lèvres s'étirent comme du caoutchouc. Les mots sortent étouffés. Ils sont noyés dans la masse de sa propre joue. La peau de son front descend sur ses yeux. Marco doit rejeter la tête en arrière pour voir. Il ressemble à un masque de carnaval qui fond sous la pluie.
— La dîme, Sal. Lorenzo insiste.
La vibration dans la cage thoracique devient une douleur. Salvatore sent le combiné imaginaire contre son cœur. Les fils arrachés du club social rampent dans ses veines. Il doit livrer la viande. La chambre froide est vide. Le restaurant attend. Salvatore attrape un couteau à pain sur la table. La lame est crantée. L'acier est terne. Il pose la pointe sur le marbre. Il appuie. La lame s'enfonce sans effort jusqu'au manche. Le marbre boit l'acier. Un liquide grisâtre perle autour de l'entaille.
Gianni bouge dans l'ombre. Son œil de verre brille. Il observe Salvatore. Il ne fond pas. Gianni est solide. Il est fait de cuir et de muscle sec. Il s'approche de la table. Ses bottes font un bruit sourd sur le linoléum. Il pose une main sur l'épaule de Salvatore. La main est lourde. Elle est réelle.
— Tout va bien, Sal ?
La voix de Gianni est basse. Elle est trop calme. Salvatore regarde la main de Gianni. Elle ne s'enfonce pas dans son épaule. Le tissu de son complet résiste. Salvatore regarde à nouveau Bruno. L'oreille droite de Bruno vient de tomber sur son épaule. Elle glisse le long de son bras. Elle finit sur le tapis. Aucun sang. Juste un morceau de cire jaune. Bruno continue de parler des docks. Il ne s'arrête pas.
Salvatore se lève. Sa chaise bascule. Elle s'enfonce dans le sol. Le carrelage devient du sable mouvant. Salvatore doit marcher vite. Il doit garder le mouvement pour ne pas couler. Il contourne la table. Les visages des lieutenants sont maintenant des flaques sur le bois des dossiers. Les yeux flottent dans des orbites trop larges. Ils ressemblent à des œufs pochés. L'odeur de la pièce change. Elle sent la boucherie en fin de journée. Elle sent le suint.
Salvatore atteint le buffet. Il attrape une carafe d'eau. Le verre est mou. Il se déforme sous sa poigne. L'eau à l'intérieur est épaisse. Elle a la couleur du plasma. Salvatore boit. Le liquide a un goût de fer. Il regarde le mur. Le papier peint décolle par lambeaux. Derrière, il n'y a pas de plâtre. Il y a de la viande rouge. Des muscles longs. Des tendons qui tressaillent. Le bâtiment est un organisme. L'Eclisse est un ventre.
— Coupe, Sal. Lorenzo ordonne.
Salvatore sort son Beretta. Le métal est froid. C'est la seule chose solide dans cette pièce. Il vise le centre de la table. Il tire. Le coup de feu est étouffé. Le marbre absorbe la balle. Pas d'impact. Pas d'éclat. Juste un petit trou qui se referme aussitôt. Les lieutenants ne réagissent pas. Ils sont occupés à maintenir leurs visages en place avec leurs mains. Vito essaie de remonter sa joue gauche. Ses doigts s'enfoncent dans sa propre chair. Il pétrit son visage comme de la pâte à pain.
Gianni sort son propre calibre. Il ne vise pas Salvatore. Il vise le plafond. Il tire deux fois. Le plâtre tombe. Des morceaux de viande tombent avec. Des morceaux de foie. Des morceaux de rate. Ils s'écrasent sur la table de marbre. Le marbre les absorbe. La table mange la viande. Salvatore comprend. La dîme ne vient pas de l'extérieur. Elle vient de la structure. Elle vient du clan lui-même.
Il regarde ses propres mains. La peau de ses poignets commence à plisser. Elle devient translucide. Il voit ses os. Ils sont noirs. Ils sont faits de charbon. Salvatore appuie son index contre son autre main. Le doigt traverse la paume. Sans douleur. Sans résistance. Il retire son doigt. Le trou reste ouvert. Il voit à travers. Il voit le visage de Gianni. Gianni sourit. C'est un sourire de prédateur. Un sourire de boucher devant un beau quartier de bœuf.
— Le téléphone, Sal. Gianni parle enfin.
Salvatore ouvre sa chemise. Les boutons sautent. Ils tombent sur le sol spongieux. Au centre de son sternum, il y a une fente. Une cicatrice ancienne. Elle s'ouvre. Le cadran d'un vieux téléphone mural apparaît. Les chiffres sont gravés dans l'os. Le combiné est logé entre ses côtes. Le fil noir s'enroule autour de sa colonne vertébrale. Le téléphone sonne. La vibration secoue tout son corps. Salvatore décroche. Il porte le combiné à son oreille. Le plastique est froid. Il sent la terre humide.
— Je t'écoute, Papa.
La voix de Lorenzo sort du combiné. Elle sort aussi de la bouche de tous les lieutenants à la fois.
— Vide la salle, Sal. Nettoie le marbre.
Salvatore regarde Gianni. Gianni sort un hachoir de son blouson. La lame est immense. Elle brille sous l'ampoule jaune. Gianni s'approche de Bruno. Bruno ne bouge pas. Il est devenu une masse informe de cire et de tissu. Gianni lève le hachoir. Il frappe. Le bruit est celui d'un couteau dans du beurre froid. Le marbre de la table s'ouvre. Il devient une bouche immense.
Salvatore regarde la scène. Il ne ressent rien. Il vérifie son chargeur. Les balles sont réelles. Elles sont en plomb. Il est le seul encore debout. Il est le seul encore sec. Il marche vers la sortie. Ses pieds ne s'enfoncent plus. Le sol est redevenu dur. Le marbre est redevenu pierre. Derrière lui, Gianni travaille. Le bruit du hachoir est régulier. C'est un rythme de métronome. Salvatore sort dans la rue. L'air est frais. Il n'y a pas de vent. Il n'y a pas de bruit. Il touche sa poitrine. Le téléphone est silencieux. La dîme est payée. Pour ce soir. Salvatore monte dans sa voiture. Il démarre. Le moteur tourne rond. Il regarde le rétroviseur. L'Eclisse est une ombre noire. Une ombre qui digère. Salvatore passe la première. Il quitte le quartier. Ses mains sur le volant sont fermes. Ses articulations sont blanches. Il compte ses vertèbres. Elles sont toutes là. Une par une. Vingt-quatre. Le compte est bon. Pour l'instant.
La Loi du Croc
Salvatore s’assoit derrière le bureau en chêne. L’air du club social est saturé de tabac froid. La fumée stagne en strates grises sous le plafond. Le téléphone mural est à sa droite. Les fils de cuivre pendent comme des boyaux secs. Le cadran en plastique est fêlé. La sonnerie retentit pourtant. C’est un cri métallique. Un marteau frappe une cloche de fer. Salvatore tend la main. Ses articulations craquent. Il décroche le combiné. Il n’y a pas de tonalité de ligne. Il n’y a que le bruit d’une pelle dans le gravier. La voix de Lorenzo remonte du récepteur. Elle est grasse. Elle sent la terre humide et le formol. La voix demande de la viande. Elle veut du muscle et de l’os. Elle veut la dîme. Salvatore ne répond pas. Il écoute le silence qui suit la voix. Le silence est plus lourd que le son. Il raccroche. Le combiné pèse un kilo de trop.
Salvatore se lève. Il ajuste sa veste. Le tissu flotte sur ses épaules. Il sort dans la salle principale. Marco et Silvio sont assis à la table du fond. Ils nettoient des pistolets automatiques. Les pièces en acier brillent sous l’ampoule nue. L’odeur de l’huile de coude est forte. Marco lève les yeux. Il sourit. Ses dents sont jaunes. Silvio reste concentré sur son percuteur. Ce sont de bons soldats. Ils ont enterré Lorenzo avec Salvatore. Ils ont jeté les premières pelletées de terre. C’est pour cela qu’ils sont choisis. La voix veut des proches. Elle veut de la fidélité à broyer. Salvatore fait un signe de tête. Il désigne l’arrière-boutique. Les deux hommes se lèvent. Leurs chaises raclent le carrelage. Le son est strident.
Ils descendent l’escalier vers la réserve. Les marches en bois gémissent. L’humidité augmente à chaque palier. Au sous-sol, les murs suintent. L’eau forme des cartes sombres sur le béton. Salvatore marche devant. Il sent le poids du Beretta contre sa hanche. Il sent surtout la vibration dans sa poitrine. Le téléphone interne bat le rythme. Ils arrivent devant la chambre froide du restaurant. La porte en inox est massive. Elle reflète leurs visages déformés. Salvatore s’arrête. Il se tourne vers Marco. Il sort son couteau de désossage. La lame est courbe. L’acier est poli.
Le geste est chirurgical. Salvatore s’abaisse. Il frappe derrière le genou droit de Marco. La pointe s’enfonce dans le creux poplité. Elle sectionne le tendon d’Achille. Marco s’effondre sans un cri. Le choc coupe son souffle. Silvio recule. Il cherche son arme à la ceinture. Salvatore est plus rapide. Il pivote sur ses talons. Il utilise le poids de son corps. La lame rencontre la cheville de Silvio. Le tendon lâche avec un bruit de corde de piano qui casse. Silvio tombe sur le béton mouillé. Les deux hommes halètent. Leurs visages deviennent gris. Ils ne comprennent pas. Ils regardent leurs jambes inutiles. Le sang coule. Il est rouge vif. Il s’étale dans les rainures du sol.
Gianni sort de l’ombre. Son tablier de cuir est rigide. Il porte un crochet à viande dans chaque main. Ses bottes en caoutchouc claquent sur le sol. Il ne regarde pas Salvatore. Il regarde la marchandise. Gianni saisit Marco par les aisselles. Il le traîne vers les rails de suspension. Le corps de Marco laisse une traînée sombre sur le béton. Gianni soulève l’homme. Il utilise un treuil manuel. Le cliquetis du métal remplit la pièce. Il enfonce le crochet sous la mâchoire de Marco. L’acier traverse la chair. Il ressort par la bouche. Marco convulse. Ses mains griffent l’air. Gianni passe au suivant. Silvio subit le même traitement. Les deux soldats pendent maintenant au plafond. Ils oscillent lentement. Ils ressemblent à des pendules de viande.
Salvatore ouvre la porte de la chambre froide. Un nuage de vapeur glacée s’échappe. L’odeur de sang rance frappe son visage. C’est une brume épaisse. Elle colle à la peau. Elle entre dans les poumons. Gianni pousse les corps sur le rail. Les roulements grincent. Les soldats entrent dans le froid. Ils rejoignent les carcasses de bœuf. La différence est mince. La peau humaine devient bleue sous les ventilateurs. Salvatore observe les muscles qui tressaillent encore. C’est une réaction galvanique. Les nerfs meurent lentement. Le sang goutte sur le sol en inox. Le bruit est régulier. Goutte. Goutte. Goutte.
Le sol de la chambre froide change. Le métal devient mou. Il absorbe le sang. Les rainures du carrelage s’élargissent. Elles ressemblent à des veines. Le liquide rouge ne stagne pas. Il remonte le long des parois. Il défie la gravité. Les murs boivent la dîme. Salvatore pose sa main sur la cloison froide. Il sent une succion. La structure du bâtiment respire. Elle digère. La voix de Lorenzo résonne dans les tuyaux de refroidissement. Elle est satisfaite. Le grondement des moteurs de la chambre froide s’apaise. Le silence revient. Un silence de tombeau.
Salvatore sort de la pièce. Gianni referme la porte. Le joint en caoutchouc scelle l’obscurité. Salvatore regarde ses mains. Elles sont rouges jusqu’aux poignets. Il va vers l’évier de service. Il ouvre le robinet. L’eau est tiède. Il utilise une brosse en nylon. Il frotte sous ses ongles. La peau devient rose, puis blanche. Il nettoie la lame du couteau. Il vérifie le tranchant. Il n’y a pas d’ébréchure. L’acier est intact. Il range l’outil dans son étui en cuir.
Il remonte l’escalier. Chaque marche est un effort. Ses jambes sont lourdes. Il traverse le restaurant vide. Les tables sont dressées. Les nappes blanches sont impeccables. Les verres brillent. L’odeur de sang traverse le plancher. Elle se mélange à l’odeur de la sauce tomate et de l’origan. C’est une odeur de famille. Salvatore retourne au club social. Il s’assoit à son bureau. Il regarde le téléphone mural. Les fils ne bougent pas. La poussière danse dans un rayon de lumière sale.
Salvatore ouvre le tiroir du bas. Il sort une bouteille de whisky. Il remplit un verre. Le liquide ambré brûle sa gorge. Il ne ressent pas la chaleur. Il ne ressent rien. Il vérifie sa montre. Il est trois heures du matin. La ville est morte. Il pose sa main sur sa poitrine. Il sent la forme rectangulaire sous sa peau. Le téléphone est là. Il est soudé aux côtes. Il est branché sur le cœur. Les pulsations sont des signaux électriques. Salvatore compte ses vertèbres. Il part de la nuque. Il descend le long de la colonne. Une. Deux. Trois. Il s’arrête à la douzième. Il y a une bosse. Une excroissance de métal.
Il finit son verre. Il pose le récipient sur le bois. Le cercle humide marque le bureau. Salvatore regarde la porte. Il attend la prochaine sonnerie. Il sait qu’elle viendra. Lorenzo a toujours faim. La terre ne rend jamais ce qu’elle prend. Elle demande seulement plus. Salvatore recharge son Beretta. Le clic du chargeur est le seul bruit dans la pièce. Il est prêt. Il est le collecteur. Il est le boucher. Il est le fils. Le sang sur le carrelage de la chambre froide a fini de remonter. Les murs sont pleins. Pour l'instant. Salvatore ferme les yeux. Il n'y a pas de vent. Il n'y a pas de bruit. Juste le battement du téléphone dans sa cage thoracique. Le rythme est stable. La dîme est payée. La loi du croc est respectée.
L'Adhésif Noir
Salvatore pousse la porte de l'appartement. Le verrou claque dans le silence. L'air est immobile. Il sent la poussière et le tabac froid. L'odeur de la chambre froide colle à ses vêtements. Elle est imprégnée dans les fibres de son complet. Il ne retire pas ses chaussures. Il marche sur le parquet. Le bois grince sous son poids. Il ne branche pas la lumière. La lueur de la rue filtre à travers les stores. Elle dessine des rayures sur le sol. Salvatore traverse le salon. Il évite la table basse. Il se dirige vers la salle de bains.
Il entre dans la pièce d'eau. Le carrelage est froid sous ses semelles. Il tire sur la ficelle de l'ampoule. La lumière crue le frappe. Il plisse les yeux. Le miroir est là. Il est fixé au-dessus du lavabo. Salvatore s'approche. Il regarde son reflet. Sa peau a la couleur du plomb. Ses yeux sont enfoncés dans leurs orbites. Des veines rouges strient le blanc de la cornée. Il ne reconnaît pas l'homme dans la glace. Il voit un étranger. Il voit un cadavre en sursis. Il voit Lorenzo.
Il ouvre le meuble de toilette. Ses doigts touchent un rouleau d'adhésif noir. Le plastique est lisse. Il le sort. Il cherche l'amorce avec son ongle. Il gratte la surface. Le ruban se décolle enfin. Il tire une première bande. Le bruit est strident. C'est un cri de plastique déchiré. Il coupe la bande avec ses dents. Le goût est chimique. Il plaque l'adhésif sur le haut du miroir. Il lisse le ruban avec le plat de la main. Il recommence.
Deuxième bande. Elle chevauche la première. Le noir gagne du terrain. Il cache le haut de son front. Troisième bande. Ses sourcils disparaissent. Salvatore travaille avec méthode. Ses gestes sont précis. Il ne tremble pas. Il tire. Il coupe. Il plaque. Le bruit du ruban remplit la petite pièce. C'est le seul son. Le reflet de ses yeux s'efface. Il ne reste que le nez. Puis la bouche. Puis le menton. Le miroir est maintenant une plaque de goudron. Il est opaque. Il est mort. Salvatore éteint la lumière. Le noir total est une protection.
Il retourne dans la pièce principale. Il y a une seule chaise. Elle est en chêne massif. Elle fait face au mur nu. Salvatore s'assoit. Il pose ses mains sur ses cuisses. Ses paumes sont moites. Il garde son manteau. Le froid de la chambre froide est dans ses os. Il ne vient pas de l'extérieur. Il part de sa colonne vertébrale. Il se diffuse dans ses membres. Il gèle ses muscles. Salvatore regarde le mur. La peinture s'écaille. Des lambeaux de plâtre pendent comme de la peau morte.
Il attend. Il ne sait pas quoi. Il attend que les murs arrêtent de bouger. Dans la pénombre, les surfaces ondulent. Le mur devant lui gonfle. Il se dilate. Puis il se rétracte. C'est un mouvement lent. C'est une respiration sourde. Salvatore inspire. Le mur avance. Salvatore expire. Le mur recule. La pièce est un poumon. Il est à l'intérieur de la bête. Il ferme les yeux. Le mouvement continue derrière ses paupières.
Il déboutonne sa chemise. Le tissu est rêche. Il passe sa main droite derrière sa nuque. Ses doigts sont des sondes. Il touche la peau. Elle est froide. Il trouve la première vertèbre. Il appuie. La douleur est un signal. Une. Il descend. Deux. Trois. Il compte chaque bosse osseuse. Quatre. Cinq. Six. Il arrive au milieu du dos. Sept. Huit. Neuf. Sa respiration devient courte. Dix. Onze. Douze.
Ses doigts s'arrêtent. La douzième vertèbre n'est pas normale. Elle est proéminente. Elle est dure comme du chrome. La peau est tendue à cet endroit. Il sent une arête vive. C'est l'excroissance de métal. Elle est greffée sur l'os. Elle est soudée à la moelle. Des fils invisibles partent de là. Ils parcourent son corps. Ils rejoignent sa cage thoracique. Ils alimentent le téléphone.
Le battement est là. Sous le sternum. C'est un rythme mécanique. Ce n'est pas le cœur. Le cœur est organique. Le cœur est faible. Le téléphone est constant. Il envoie des impulsions électriques. Salvatore sent les décharges. Elles font tressaillir ses doigts. Il est une antenne. Il est un récepteur. Il attend la voix de Lorenzo. La voix de la terre. La voix qui réclame la viande.
Il reste immobile pendant des heures. La lumière de la rue change de place. Les rayures sur le sol se déplacent. Elles montent sur ses jambes. Elles atteignent son torse. Il est une cible. Il ne bouge pas. Il ne dort pas. Le sommeil est une trahison. Les morts ne dorment pas. Ils attendent. Salvatore est un collecteur. Il a une dette. La dîme doit être payée. Chaque cadavre est un versement. Chaque gramme de chair est un intérêt.
Le frigo dans la cuisine se met en marche. Le moteur grogne. Le son résonne dans l'appartement vide. Salvatore tourne la tête. Ses vertèbres craquent. Le bruit est sec. Comme une branche cassée. Il regarde la porte de la cuisine. Il imagine la chambre froide du restaurant. Il voit les carcasses pendues aux crocs. Il voit le sang couler dans les rainures du carrelage. Le sang ne descend plus. Il remonte. Il sature les murs. Il sature sa vie.
Il se lève. Ses articulations sont rouillées. Il marche vers la fenêtre. Il écarte deux lattes du store. La rue est déserte. Un lampadaire clignote au coin de l'avenue. Le trottoir brille sous la pluie fine. Une voiture passe au loin. Le bruit des pneus sur l'asphalte mouillé est un souffle. Salvatore lâche le store. Les lattes retombent avec un bruit métallique. Il est seul. Il est le dernier Gambino. Il est le gardien du caveau.
Il retourne à sa chaise. Il s'assoit à nouveau. Il reprend sa position. Le dos droit. Les mains à plat. Il fixe le mur. La fissure en forme de crochet est toujours là. Elle semble s'être élargie. Elle ressemble à une bouche ouverte. Elle attend une parole. Elle attend un ordre. Salvatore sent le froid s'intensifier. Ses dents claquent. Il serre les mâchoires. Il ne doit pas faire de bruit. Le silence est la règle.
Le téléphone dans sa poitrine vibre. C'est une vibration longue. Elle fait vibrer ses côtes. Elle fait vibrer ses poumons. Le signal arrive. La terre appelle. Lorenzo a faim. La chambre froide est vide. Il faut la remplir. Salvatore se lève. Il attrape son Beretta sur la table. Le poids du métal est familier. Il vérifie le chargeur. Le clic est net. Il glisse l'arme dans son holster.
Il marche vers la sortie. Il ne regarde pas le miroir noirci. Il n'a plus besoin de visage. Il est un instrument. Il est un outil de coupe. Il ouvre la porte. Le couloir est sombre. Il sort. Il ferme la porte derrière lui. Le verrou claque. Salvatore descend l'escalier. Ses pas sont lourds. Il compte ses vertèbres mentalement. Une. Deux. Trois. Il arrive à la douzième. Le métal est chaud maintenant. Il est prêt. La collecte recommence. La ville est une boucherie. Il est le boucher. Il est le fils. Il est l'adhésif noir sur le monde.
Le Courant Ascendant
Salvatore pousse la porte en chêne massif. Le pêne demi-tour claque dans la gâche. L'air du club social est immobile. Il sent le tabac froid et le formol. Salvatore retire son manteau de laine. Il le pose sur le dossier d'une chaise. Ses bottes marquent le linoléum de traces sombres. Le silence pèse sur ses épaules. Il marche vers le centre de la pièce. Ses yeux fixent le sol.
Une flaque de sang stagne près du bar. Le liquide ne s'étale plus. Il se rétracte vers les rainures du carrelage. Les gouttes rouges rampent sur le ciment blanc. Elles ignorent la loi de la gravité. Le fluide remonte le long de la plinthe. Il sature les fibres du papier peint jauni. Les motifs à fleurs s'imbibent de sombre. Le sang grimpe vers le plafond. Il laisse une traînée mate derrière lui.
Salvatore s'approche de la cloison. Il tend la main droite. Ses articulations sont blanches. Il pose sa paume à plat sur le mur. La surface est moite. Elle dégage une chaleur thermique de trente-sept degrés. Sous le papier, le plâtre ondule. Un mouvement péristaltique agite la structure. Salvatore sent un choc sourd contre son métacarpe. Un battement régulier. Soixante pulsations par minute. Le mur possède un système circulatoire. La cloison respire contre sa peau.
Le téléphone mural est à sa gauche. L'appareil est en bakélite noire. Les fils de cuivre pendent comme des nerfs sectionnés. Le combiné repose de travers sur le crochet brisé. Un bruit sort de l'écouteur. C'est un frottement de gravier. C'est une toux grasse chargée de terre humide. Lorenzo rit. Le son ne passe pas par les câbles. Il émane directement du plastique.
"Tu es en retard, Salvatore."
La voix gratte le tympan de Salvatore. Il ne répond pas. Sa gorge est un tube de plomb. Il regarde ses mains. Elles sont propres. La peau est grise sous la lumière crue.
"La viande refroidit. Elle perd sa valeur."
Salvatore se tourne vers la table du conseil. Le plateau est en marbre de Carrare. Les veines grises du minéral s'élargissent. La pierre devient poreuse. Elle absorbe la lumière. Salvatore pose un doigt sur le rebord. Le marbre s'enfonce sous la pression. Il a la consistance d'une éponge saturée d'eau. La table est une masse de tissus mous.
Gianni le Boucher est assis au bout de la table. Son tablier de cuir est incrusté de sel. Son œil de verre est fixe. Son visage s'affaisse vers la droite. La peau de sa joue coule comme de la cire chaude. Un morceau de derme tombe sur le marbre spongieux. Gianni ne bouge pas. Il ne cligne pas des yeux. Il attend les ordres.
"Regarde la chambre froide, Salvatore."
La voix de Lorenzo est plus forte. Elle résonne dans la cage thoracique de Salvatore. Il marche vers le fond du restaurant. Ses pas ne font plus de bruit sur le sol mou. Il saisit la poignée en inox de la chambre froide. Le métal est brûlant. Il tire la porte.
L'intérieur est saturé d'une vapeur rouge. Les crocs de boucher pendent du plafond. Ils ne portent pas de carcasses de bœuf. Des sacs de toile suintent sur le sol. Salvatore ouvre le premier sac. Il voit le visage de son cousin. Les traits sont flous. Les os ont fondu. La chair est une pâte homogène. Salvatore referme le sac. Il vérifie le suivant. C'est la même chose. La matière organique se dissout.
Le téléphone dans sa poitrine vibre. C'est une secousse sismique contre ses côtes. La fréquence est haute. Elle fait grincer ses dents. Salvatore porte la main à son sternum. Il sent la forme rectangulaire sous sa peau. L'appareil est logé derrière son diaphragme. Les fils s'enroulent autour de son aorte. Chaque sonnerie tire sur son cœur.
"La dîme, Salvatore. Je veux ma part."
Salvatore retourne dans la salle principale. Le sang sur les murs a atteint le plafond. Il goutte maintenant vers le haut. Les taches s'écrasent contre le plâtre supérieur. La pièce est inversée. Salvatore perd l'équilibre. Il s'appuie contre le bar. Le bois est visqueux. Il ressemble à de la graisse de porc figée.
Il sort son Beretta. Le poids du métal est la seule chose réelle. Il insère le canon dans sa bouche. Le goût de l'huile de moteur et de l'acier froid envahit son palais. Il veut couper le signal. Il veut sectionner la ligne.
"Le plomb ne tue pas les morts, fils."
Le rire de Lorenzo remplit la pièce. Les murs battent plus vite. Le rythme cardiaque du bâtiment s'accélère. Cent vingt pulsations par minute. La chaleur devient insupportable. Salvatore transpire un liquide épais et sombre. Ses pores rejettent de la mélasse.
Il retire l'arme de sa bouche. Il regarde Gianni. Le Boucher n'est plus qu'un tas de vêtements sur une masse de chair informe. Les lieutenants autour de la table ont disparu. Leurs chaises sont vides. Le marbre a fini de les absorber. La table est un estomac géant. Elle digère les restes du clan Gambino.
Salvatore marche vers le téléphone mural. Il arrache le combiné. Il le porte à son oreille. Il n'y a pas de tonalité. Il n'y a que le bruit d'une pelle creusant la terre. Un son de pelletage rythmé.
"Où est la suite, Salvatore ?"
Salvatore regarde son propre bras. La peau se détache par lambeaux. En dessous, il n'y a pas de muscle. Il y a des circuits imprimés. Des câbles de cuivre gainés de plastique noir. Ses veines sont des fils électriques. Son sang est une huile hydraulique.
Il comprend la structure. Il comprend la mécanique. Il n'est pas un homme. Il est une extension du club. Il est un périphérique de Lorenzo. Il ramasse un hachoir sur le bar. La lame est affûtée. Le reflet montre un visage sans traits. Une surface lisse de métal brossé.
Il commence la collecte sur lui-même. Il incise son avant-bras gauche. La lame s'enfonce sans résistance. Il n'y a pas de douleur. Il y a juste une perte de pression. Il retire un long câble noir de sa chair. Il le tend vers le téléphone mural. Il connecte son corps à la machine.
Le flux de données commence. Les souvenirs de Lorenzo inondent son processeur. L'étouffement avec l'oreiller. La pression des plumes. Le dernier souffle du père. Salvatore enregistre tout. Il archive la trahison.
Le club social se contracte. Les murs se rapprochent. L'espace se réduit à une boîte de chair et d'acier. Salvatore est au centre. Il est le noyau. Il est le serveur central de la douleur. Le téléphone dans sa poitrine sonne une dernière fois. C'est un signal de fin de tâche.
Il s'assoit à la table de marbre. Ses jambes fusionnent avec le sol. Ses bras s'intègrent aux accoudoirs de la chaise. Il devient une partie du mobilier. Il attend le prochain appel. Il attend la prochaine livraison de viande.
Le sang sur le plafond commence à sécher. Il forme des croûtes noires. La lumière décline. L'obscurité est totale. Seule la vibration dans sa poitrine persiste. Une pulsation lente. Une pulsation éternelle.
Salvatore ferme ses paupières de métal. Le silence revient. La ville est une boucherie. Il est la structure. Il est le fils. Il est l'adhésif noir sur le monde.
Le Poids du Traître
Gianni entre dans le club social. Ses bottes écrasent les mégots froids. Il ne retire pas son manteau. Il marche vers la table de marbre. Salvatore est assis. Il regarde le mur. Gianni pose un objet sur le plateau. Ce sont les fils du téléphone. Le cuivre dépasse des gaines noires. Les extrémités sont nettes. Salvatore fixe les câbles. Il ne dit rien. Gianni s'appuie sur la table. Le marbre gémit sous son poids. Cent vingt kilos de viande et d'os. Le boucher pointe le téléphone mural. L'appareil est une carcasse de plastique. Les fils pendent comme des entrailles.
Gianni parle. Sa voix est un gravier épais. Il demande pourquoi les câbles sont coupés. Il demande qui Salvatore écoute. Salvatore ne répond pas. Il observe la nuque de Gianni. La peau est rouge. Les plis de graisse forment des rainures sombres. Des poils gris sortent du col. Salvatore serre les bords de sa chaise. Ses articulations blanchissent. Le métal de la chaise est froid. L'air sent le tabac et le détergent bon marché.
Gianni s'approche. Son œil de verre est fixe. L'autre œil cherche un signe. Salvatore se lève. Il ne fait pas de bruit. Il contourne la table. Gianni reste immobile. Il a confiance en sa masse. Il est un mur de muscles. Salvatore saisit le hachoir sur le comptoir. L'acier est lourd. Le manche en bois est gras. Salvatore pivote sur ses hanches. Le mouvement est fluide. Le métal fend l'air.
Le choc est sourd. La lame rencontre la base du crâne. L'os se brise. Un bruit de branche sèche. Gianni bascule en avant. Son front frappe le marbre. Le son est mat. Le corps glisse au sol. Cent vingt kilos s'effondrent. Le plancher vibre. Le sang commence à couler. Il est sombre. Il s'étale dans les rainures du carrelage. Salvatore regarde le corps. Il ne respire pas plus vite. Il pose le hachoir.
Il attrape Gianni par les chevilles. Le cuir des bottes glisse. Salvatore doit forcer. Il tire le cadavre vers l'arrière-boutique. Les talons de Gianni claquent sur les marches. Salvatore ouvre la porte de la chambre froide. L'air glacé sort en volutes blanches. L'odeur de viande rassie frappe son visage. Il allume le plafonnier. La lumière est crue. Elle rebondit sur les parois en inox.
Salvatore saisit un croc de boucher. La rouille recouvre la tige. La pointe est acérée. Il actionne la poulie. La chaîne grince. Le métal frotte contre le métal. Il enfonce le crochet sous le tendon d'Achille droit. La peau résiste. Elle finit par céder. Un bruit de déchirement. Salvatore répète l'opération pour la jambe gauche. Il tire sur la chaîne. Le corps de Gianni s'élève. La tête pend vers le bas. Le sang goutte sur le sol en béton.
Salvatore retire le manteau de Gianni. Il coupe la chemise avec un couteau à désosser. La lame mesure vingt centimètres. Elle est tranchante comme un rasoir. Il expose le dos du colosse. La peau est blanche sous la lumière. Salvatore commence l'incision. Il part de la nuque. Il descend le long de la colonne vertébrale. La lame s'enfonce de deux centimètres. Le gras jaune apparaît. Il est épais. Il colle à l'acier.
Salvatore travaille avec méthode. Il sépare la peau des muscles. Ses mains sont rouges. Le sang est chaud. Il contraste avec le froid de la pièce. Il utilise ses pouces pour décoller les tissus. Le bruit est celui d'un adhésif qu'on arrache. Il retire la peau par larges bandes. Il les jette dans un bac en plastique. Le plastique est bleu. Le sang bave sur les bords.
Il s'attaque ensuite aux membres. Il sectionne les articulations. Il utilise une scie à ruban pour les os. Les dents de la scie mordent le fémur. La poussière d'os vole. Elle se dépose sur le tablier de Salvatore. Elle ressemble à de la neige sale. Il découpe les épaules. Il détache les bras. Chaque morceau pèse lourd. Il range les quartiers de viande sur les étagères. Il respecte l'ordre. Les muscles sont des blocs de fibres sombres.
Le téléphone sonne. Le bruit ne vient pas du mur. Il vient de la poitrine de Salvatore. La vibration fait trembler ses côtes. C'est une pulsation régulière. Salvatore s'arrête. Il pose la scie. Il pose ses mains sur son sternum. Le métal pousse sous la peau. Il sent la forme du combiné. Il sent le cadran rotatif. La sonnerie est un cri étouffé. Lorenzo appelle. Lorenzo veut sa part.
Salvatore retourne à la table de marbre. Ses jambes sont lourdes. Elles semblent fusionner avec le carrelage. Il s'assoit. Ses bras s'intègrent aux accoudoirs. La peau de ses mains devient grise. Elle prend la texture de la pierre. Il regarde ses doigts. Ils ne bougent plus. Il est une extension du mobilier. Il est une pièce de la structure.
Le sang sur le plafond commence à sécher. Il forme des croûtes noires. La lumière du club décline. Le compresseur de la chambre froide ronronne. C'est le seul bruit. Salvatore ferme les yeux. Ses paupières sont des plaques de plomb. L'obscurité est totale. La vibration dans sa poitrine persiste. Elle est le moteur du bâtiment. Elle est le rythme de la ville.
Le téléphone interne sonne une dernière fois. Salvatore ne décroche pas. Il n'a plus besoin de mains. Il est le récepteur. Il est le transmetteur. La viande de Gianni refroidit dans l'autre pièce. La graisse se fige. La rouille continue de ronger les crochets. Le silence est un bloc de béton. Salvatore est au centre. Il attend la prochaine livraison. Il est le fils fidèle. Il est l'adhésif noir sur le monde.
Le Banquet des Ombres
Salvatore saisit le dossier de la chaise. Le bois frotte le carrelage. Le bruit est sec. Il attrape Gianni sous les bras. Le poids est mort. La peau a la consistance du suif. Il cale le corps contre le chêne. La nuque craque. La tête tombe en arrière. Les orbites sont vides. Salvatore lisse le revers du veston. Il passe au suivant.
Le corps de Marco est plus léger. La décomposition a commencé. L'odeur de formol s'évapore. Salvatore le traîne sur le sol. Les talons de Marco marquent le linoléum. Il l'installe à la droite de Gianni. Il utilise du ruban adhésif noir. Il fixe les poignets aux accoudoirs. Les mains ne glisseront plus. Marco regarde le centre de la table. Ses yeux sont des trous noirs.
Salvatore répète les gestes. Six chaises. Six lieutenants. Le conseil est au complet. Les visages s'affaissent. La chair ressemble à de la paraffine chaude. Elle coule doucement vers les cols de chemise. La lumière de l'ampoule nue tape sur les crânes. La peau brille. Elle est grise. Elle est spongieuse.
Salvatore entre dans la cuisine. La carcasse pend au crochet. Il saisit le couperet. L'acier est froid. Il tranche dans le muscle. Le son est humide. Il coupe des portions de cinq cents grammes. La viande est rouge sombre. Elle est pleine de nerfs. Il empile les morceaux sur un plateau en inox. Le métal tinte.
Il retourne dans la salle. Il dépose une part devant chaque mort. Il n'utilise pas d'assiettes. La viande touche le bois brut. Le sang imbibe les rainures. Il forme des taches circulaires. Salvatore s'assoit en bout de table. Sa place est marquée par une entaille. Il pose ses mains à plat. Ses doigts ne tremblent pas.
Une vibration secoue sa cage thoracique. Le rythme est régulier. C'est un appel entrant. La secousse tape contre son sternum. Les côtes vibrent. Salvatore serre les dents. Il sent les fils de cuivre. Ils serpentent sous ses clavicules. Ils sont soudés aux poumons. La connexion est interne. Lorenzo appelle.
Le silence pèse dix tonnes. Les visages de cire bougent. C'est une illusion d'optique. La chaleur de la pièce déforme les traits. La mâchoire de Gianni s'ouvre. Un centimètre par minute. Ses dents jaunes apparaissent. La viande devant lui semble diminuer. Le sang remonte le long des fourchettes invisibles.
Salvatore regarde les murs. Le papier peint se décolle. Les motifs de fleurs deviennent des veines. Le liquide rouge monte vers le plafond. Il défie la gravité. Les gouttes ne tombent pas. Elles rampent. Elles s'accumulent dans les angles. Le plafond est une éponge saturée.
La vibration dans sa poitrine s'intensifie. C'est une sonnerie sourde. Elle résonne dans ses os. Lorenzo parle. La voix vient de l'estomac. C'est un grognement de gravier. Salvatore écoute le message. Son père réclame la dîme. La viande sur la table n'est pas suffisante. Il faut plus de volume. Il faut plus de poids.
Salvatore saisit sa propre fourchette. Il pique le morceau devant lui. La chair est élastique. Il mâche lentement. Le goût est métallique. C'est le goût du fer et de la terre. Il avale. La vibration s'apaise un instant. Le signal est reçu. Les lieutenants morts l'imitent. Leurs têtes basculent en avant. Leurs bouches touchent le bois.
Le marbre de la crédence devient mou. Salvatore enfonce un doigt dedans. La pierre cède comme de la pâte à pain. La structure du bâtiment change. Les angles droits s'arrondissent. Le club social se replie sur lui-même. Il devient un organe. Une poche de chair sombre. Salvatore est au centre de la cavité.
Il regarde ses mains. La peau est devenue grise. Elle a la texture du granit. Il ne sent plus ses articulations. Ses bras s'intègrent aux accoudoirs de la chaise. Il devient une extension du mobilier. Il est une pièce de la structure. Il est le pilier central du banquet.
Le téléphone interne vibre à nouveau. La décharge est violente. Elle brûle les tissus. Salvatore ne crie pas. Il n'a plus de cordes vocales. Il est un récepteur. Il est un transmetteur. Lorenzo exige une nouvelle livraison. Salvatore compte les vertèbres de ses alliés. Il y en a assez pour construire un mur.
La lumière décline. L'ampoule grésille. Elle s'éteint. L'obscurité est totale. Le ronronnement de la chambre froide s'arrête. Le silence est un bloc de béton. La vibration dans la poitrine est le seul moteur. Elle bat au rythme de la ville. Elle bat au rythme de la terre.
Salvatore ferme les yeux. Ses paupières sont des plaques de plomb. Il attend la suite. Il attend le prochain ordre. La viande de Gianni refroidit. La graisse se fige sur le bois. La rouille ronge les derniers boulons. Salvatore est le fils fidèle. Il est l'adhésif noir sur le monde. Il est le banquet. Il est l'ombre.
L'Incision Sèche
Le silence pèse sur les épaules de Salvatore. L'air du club social est épais. Il sent la poussière et le sang séché. La vibration commence dans le creux de l'estomac. Elle remonte lentement vers le sternum. C'est un bourdonnement sourd. Une fréquence basse qui fait trembler les vitres. Salvatore pose sa main droite sur sa poitrine. Le battement est irrégulier. Ce n'est pas un cœur. C'est un moteur en fin de vie. Lorenzo appelle. La terre réclame son dû.
Salvatore se lève de sa chaise en cuir. Le ressort grince. Le cuir craque comme une vieille peau. Il marche vers le miroir piqué de la salle de bain. L'ampoule nue oscille au bout de son fil. Elle projette des ombres mouvantes sur les murs lépreux. Salvatore retire sa veste de costume. Le tissu gris tombe sur le carrelage. Il déboutonne sa chemise. Ses doigts sont des pinces rigides. Les boutons sautent un par un. Ils claquent sur le sol. Le bruit est celui de balles de petit calibre.
Il écarte les pans de la chemise. Sa peau a la couleur du saindoux. Elle est translucide. On voit les veines bleues serpenter sous la surface. On voit les côtes saillantes. La vibration devient un choc sismique. Le plexus oscille violemment. Un rectangle sombre se dessine sous le derme. Les angles sont nets. C'est un boîtier. Salvatore ne ressent aucune peur. Il ne ressent aucune douleur. Il observe le phénomène avec une curiosité clinique. Il est un spectateur de sa propre décomposition.
Il saisit le scalpel sur le rebord du lavabo. L'outil appartient à Gianni le Boucher. L'acier est froid. La lame est un trait de lumière blanche. Salvatore teste le tranchant sur son pouce. Une perle de sang noir apparaît. Il ne cligne pas des yeux. Il place la pointe du scalpel sous le sternum. Il appuie fermement. La peau résiste une seconde. Elle cède ensuite avec un bruit de parchemin déchiré. L'incision est propre. Elle suit une ligne verticale parfaite.
Le sang coule. Il est visqueux. Il s'écoule dans les rainures de son abdomen. Salvatore écarte les chairs avec ses doigts libres. Il utilise ses ongles pour agripper les bords de la plaie. Le gras sous-cutané est jaune et granuleux. Il voit les muscles intercostaux. Ils se contractent au rythme de la vibration. Le scalpel s'enfonce plus profondément. Il sectionne les tissus conjonctifs. Le métal racle contre l'os. Le son est celui d'une lime sur une grille en fer.
La source du bruit est là. Salvatore voit un câble de cuivre. Il est tressé avec ses propres nerfs. Le fil est rouge et brillant. Il s'enroule autour de l'aorte. Il plonge dans le péricarde. Salvatore insère le scalpel dans la fente. Il coupe le premier lien. Une décharge traverse son bras. Ses muscles se tétanisent. Sa mâchoire se contracte. Ses dents grincent. Il ne lâche pas l'outil. Il sectionne le deuxième câble. La vibration change de tonalité. Elle devient un sifflement aigu.
Lorenzo parle. La voix sort de la plaie ouverte. Elle est rauque. Elle sent la moisissure. Elle exige la dîme. Salvatore plonge la main dans sa propre cage thoracique. Ses doigts rencontrent un objet dur. C'est de la bakélite noire. C'est le combiné du téléphone mural. Il est incrusté entre les poumons. Les alvéoles pulmonaires ont poussé autour du cadran. Salvatore tire sur l'appareil. Les racines de chair se tendent. Elles refusent de lâcher prise.
Il utilise le scalpel comme un levier. Il fait sauter les attaches une à une. Le sang gicle sur le miroir. Il masque son reflet. Salvatore est une silhouette rouge dans une pièce grise. Il sectionne le nerf vague. Son cœur rate un battement. Il s'en moque. Il continue l'extraction. L'appareil émerge lentement. C'est un modèle 1950. Il est couvert de mucus et de bile. Le cordon ombilical est un câble téléphonique torsadé. Il remonte le long de sa colonne vertébrale.
Salvatore pose le combiné dans le lavabo. L'objet pèse lourd. Il est chaud. La vibration s'arrête brusquement. Le silence revient. Il est plus lourd qu'avant. Salvatore regarde le trou dans sa poitrine. Il voit ses vertèbres. Elles sont blanches et polies. Il commence à les compter. Une. Deux. Trois. Il s'arrête à la cinquième. Elle porte une marque. Un numéro de série gravé dans l'os. C'est le matricule de Lorenzo.
Il prend une aiguille et du fil de suture. Il recoud la plaie. Ses gestes sont précis. Il fait des points de croix. La peau se rejoint. La cicatrice sera une fermeture éclair. Il ne nettoie pas le sang. Il remet sa chemise. Le tissu s'imbibe instantanément. Il remet sa veste. Il ajuste sa cravate. Il regarde le téléphone dans le lavabo. Le cadran tourne tout seul. Il compose un numéro. Le zéro revient lentement à sa position initiale.
Le téléphone sonne. Le son ne vient pas du lavabo. Il vient de sa gorge. Salvatore décroche son propre larynx. Il porte sa main à son cou. Il sent les vibrations des sonneries. Il ouvre la bouche. La tonalité envahit la pièce. C'est un appel longue distance. Lorenzo attend la réponse. Salvatore n'a plus de langue. Il n'a plus de mots. Il a seulement la viande. Il a seulement la collecte.
Il sort de la salle de bain. Il traverse le club social. Ses pas sont lourds sur le plancher. Chaque mouvement fait frotter le plastique contre ses côtes. Il descend vers la chambre froide. Gianni l'attend. Gianni est étalé sur la table de découpe. Il est déjà froid. Salvatore prend le hachoir. Il doit préparer la livraison. La dîme ne peut pas attendre. Le marbre de la table devient mou. Il absorbe le sang de Gianni. Les murs du club commencent à respirer.
Salvatore lève le hachoir. Il vise la première vertèbre de Gianni. Il frappe. L'os éclate. Le son est sec. C'est le bruit d'une branche morte qui casse. Il frappe encore. Il sépare les sections. Il range les morceaux dans des caisses en bois. Il étiquette chaque caisse. Il utilise son propre sang comme encre. Le téléphone dans sa poitrine recommence à vibrer. C'est un message court. Une adresse dans le Bronx. Un nouveau client.
Il charge les caisses dans le camion. La nuit est noire. Il n'y a pas d'étoiles. Il n'y a que l'asphalte. Salvatore conduit. Ses mains sur le volant sont des griffes de porcelaine. Il sent le câble téléphonique se tendre dans son dos. Il est relié à la terre. Il est relié au père. Il est le fils fidèle. Il est le transporteur. La ville défile derrière la vitre. Elle ressemble à un électrocardiogramme plat.
Il arrive à destination. C'est un entrepôt désaffecté. L'odeur de marée basse est forte. Salvatore décharge la viande. Il la dépose sur le quai. Une ombre s'approche. Elle n'a pas de visage. Elle a seulement une main tendue. Salvatore donne la marchandise. L'ombre donne une enveloppe. L'enveloppe contient des dents humaines. C'est la monnaie de Lorenzo. Salvatore les empoche. Elles tintent contre ses clés.
Il remonte dans le camion. Il regarde son torse. La suture tient bon. Le sang a séché. Il forme une croûte noire. Salvatore démarre le moteur. Le bruit du moteur se confond avec la vibration de ses côtes. Il est une machine. Il est un rouage. Il rentre au club. Il doit compter les vertèbres restantes. Il doit s'assurer que le compte est bon. La comptabilité est la seule chose qui compte. Le reste est de la fiction.
Le jour se lève. La lumière est grise. Elle n'apporte aucune chaleur. Salvatore s'assoit à son bureau. Il pose ses mains à plat sur le bois. Il attend. Le téléphone interne vibre. La décharge est violente. Elle brûle les tissus. Salvatore ne crie pas. Il n'a plus de cordes vocales. Il est un récepteur. Il est un transmetteur. Lorenzo exige une nouvelle livraison. Salvatore compte les vertèbres de ses alliés. Il y en a assez pour construire un mur.
La lumière décline. L'ampoule grésille. Elle s'éteint. L'obscurité est totale. Le ronronnement de la chambre froide s'arrête. Le silence est un bloc de béton. La vibration dans la poitrine est le seul moteur. Elle bat au rythme de la ville. Elle bat au rythme de la terre. Salvatore ferme les yeux. Ses paupières sont des plaques de plomb. Il attend la suite. Il attend le prochain ordre. La viande de Gianni refroidit. La graisse se fige sur le bois. La rouille ronge les derniers boulons. Salvatore est le fils fidèle. Il est l'adhésif noir sur le monde. Il est le banquet. Il est l'ombre.
La Cage Thoracique
Salvatore pose le scalpel sur le bureau. L'acier brille sous la lampe. Sa main ne tremble pas. La vibration remonte dans sa gorge. Elle cogne contre son sternum. Il déboutonne sa chemise. Le tissu est poisseux. La sueur colle au coton. La pièce sent le tabac froid. Elle sent aussi la viande oubliée. Salvatore fixe le mur. Le plâtre s'effrite par plaques. La poussière tombe sur ses chaussures cirées. Le silence pèse trois tonnes. Le téléphone mural pend au bout de ses fils. Le plastique est brisé. Les entrailles de cuivre sont à nu. Pourtant, la vibration persiste. Elle ne vient pas du mur. Elle vient du centre de sa poitrine.
Salvatore déboutonne sa veste. Il la pose sur le dossier de la chaise. Le mouvement est lent. Méthodique. Il retire sa cravate. Il la roule en boule. Il la jette dans la corbeille. Sa chemise blanche est trempée. La sueur a une odeur de fer. Il déboutonne le col. Ses doigts sont des pinces de métal. Il atteint le dernier bouton. Le torse est nu. La peau est livide. Elle a la couleur du marbre des morgues. Salvatore prend le scalpel de Gianni. La lame est propre. Il a passé la pierre à huile dessus. Le fil est parfait. Il pose la pointe sous la fourchette sternale.
La pression augmente. La peau cède. Une ligne rouge trace un chemin vertical. Le sang ne gicle pas. Il suinte. C'est une huile épaisse. Salvatore appuie plus fort. La lame rencontre l'os. Le bruit est celui d'un ongle sur une ardoise. Il ne s'arrête pas. Il descend jusqu'au plexus. Il pose le scalpel. Il prend l'écarteur de côtes. Le métal est froid. Les branches s'insèrent dans la fente. Salvatore tourne la vis. Le mécanisme cliquette. Les côtes s'écartent. Le cartilage se déchire avec un bruit de bois mort. La douleur est une information technique. Il l'enregistre. Il ne la traite pas. La cage s'ouvre comme une huître.
Il n'y a pas de poumons roses. Il n'y a pas de cœur qui bat. Au centre, une boîte noire brille. C'est de la bakélite. Le modèle 1950. Les angles sont carrés. La poussière de charbon recouvre le cadran. Des fils de cuivre sortent de la boîte. Ils s'enfoncent dans les tissus. Ils sont soudés aux artères principales. Les soudures sont propres. L'étain brille sous la lumière crue. Les veines sont des gaines isolantes. Le sang circule dans les circuits. Le liquide lubrifie les engrenages internes.
Le téléphone sonne.
Le choc fait vibrer ses vertèbres. Le son est sourd. Il vient des profondeurs. Salvatore regarde le cadran. Les chiffres tournent seuls. Le zéro revient lentement. La sonnerie reprend. Elle est plus forte. Elle résonne dans sa boîte crânienne. Salvatore tend la main. Ses doigts entrent dans sa propre poitrine. La chaleur est intense. Il saisit le combiné. Le plastique est gras. Il est couvert de lymphe. Il tire sur le cordon. Le fil de cuivre se tend. Il est relié à son aorte. Salvatore porte le récepteur à son visage. Il n'a plus besoin d'oreille. La voix passe par les os de la mâchoire.
C'est le gravier de Lorenzo. C'est la terre du cimetière. La voix demande le compte. Salvatore ne répond pas. Il écoute le silence de la mort. Le bureau disparaît. Les murs s'effacent. Il n'y a plus de club social. Il n'y a plus de clan Gambino. Il n'y a que le téléphone. Il n'y a que le fils et le père. La connexion est totale. Le courant passe. Salvatore devient le récepteur. Il devient la ligne. Il raccroche à l'intérieur de lui-même. Le clic est définitif. La lumière s'éteint dans ses yeux. Le noir est une masse solide. Il n'y a plus de mouvement. Il n'y a plus de souffle. La machine s'arrête. Le noir est total.