Vise Bien

Par Marcus V.Mafia

Le goudron de Palerme a un goût de fer et de poussière. Lorenzo Greco écrase sa joue contre le sol humide. L’odeur des ordures brûlées remplit ses narines. Sofia Vitale pèse sur ses lombaires. Elle maintient son genou dans ses reins. Sa lame de quinze centimètres presse la carotide de l’homme. Le mé...

Ordre Zéro

Le goudron de Palerme a un goût de fer et de poussière. Lorenzo Greco écrase sa joue contre le sol humide. L’odeur des ordures brûlées remplit ses narines. Sofia Vitale pèse sur ses lombaires. Elle maintient son genou dans ses reins. Sa lame de quinze centimètres presse la carotide de l’homme. Le métal est froid. Le tranchant entame l’épiderme. Une goutte de sang coule le long du cou de Lorenzo. Il ne bronche pas. Ses mains sont à plat sur le sol. Ses doigts grattent le bitume. La ruelle est une impasse borgne. Un réverbère clignote au-dessus d'eux. La lumière orange saute. Elle dessine des ombres saccadées sur les murs lépreux. Le silence est lourd. Puis la radio à la ceinture de Sofia crépite. Un son de friture. Une voix d'homme s'élève dans le haut-parleur. Elle est monocorde. Elle dit : « Ordre Zéro. Je répète. Ordre Zéro. » Sofia fige son geste. Sa main tremble imperceptiblement. Lorenzo sent la pression de la lame varier. Le code est clair. La guerre des clans s'arrête. Les Greco et les Vitale fusionnent. Les anciens comptes s'effacent. Les témoins gênants disparaissent. Lorenzo et Sofia sont les témoins. Ils sont les restes d'une décennie de sang. Ils sont désormais des cibles. Un bruit de moteur s'approche. Des pneus crissent sur les pavés à l'entrée de la ruelle. Des phares blancs balayent les murs de briques. Une berline noire stoppe net. Les portières claquent. Quatre hommes sortent. Ils portent des vestes sombres. Ils tiennent des pistolets-mitrailleurs MP5. Ils ne posent pas de questions. Le premier tir pulvérise une bouteille en verre à dix centimètres de la tête de Lorenzo. Les éclats de verre cinglent sa peau. Sofia bascule en arrière. Elle lâche son couteau. Elle attrape Lorenzo par le col de sa veste en cuir. Elle tire. « Bouge », grogne-t-elle. Lorenzo roule sur le côté. Il sort son Beretta 92FS de son holster de hanche. Le cran de sûreté claque. Il tire trois fois vers l'entrée de la ruelle. Les flammes de départ illuminent son visage balafré. Une balle percute le pare-brise de la berline. Une autre loge dans l'épaule d'un tireur. L'homme tombe. Les autres se mettent à couvert derrière les portières. Le feu nourri déchire le crépi du mur. La poussière de chaux sature l'air. Lorenzo et Sofia reculent vers le fond de l'impasse. Ils courent courbés. Leurs épaules se frôlent. Ils ne se regardent pas. Ils visent la même issue. Une porte métallique rouillée mène à une cour intérieure. Lorenzo donne un coup de pied dans la serrure. Le métal cède dans un fracas sourd. Ils basculent dans l'ombre. Sofia referme la porte. Elle glisse une barre de fer dans les poignées. Les balles frappent l'acier. Le son est celui d'une cloche fêlée. « La voiture », dit Sofia. Elle désigne une Alfa Romeo 159 grise garée sous un auvent. Lorenzo court vers le véhicule. Il brise la vitre conducteur avec le pommeau de son Beretta. Il déverrouille la portière. Sofia saute sur le siège passager. Lorenzo arrache le cache sous le volant. Les fils pendent. Il les dénude avec ses dents. Le cuivre est amer. Il frotte les câbles. Le démarreur tousse. Le moteur 1750 TBi rugit. Lorenzo enclenche la marche arrière. Les pneus fument sur le ciment. Il percute un tas de palettes en bois. L'Alfa Romeo bondit vers la sortie de la cour. Un portail en grillage barre la route. Lorenzo ne freine pas. Le choc arrache les montants. La voiture débouche sur une rue transversale. Derrière eux, la berline noire reprend la chasse. Les phares dans le rétroviseur sont deux yeux menaçants. Sofia recharge son propre pistolet. Un Glock 17. Elle sort le buste par la fenêtre. Le vent fouette ses cheveux courts. Elle tire méthodiquement. Un, deux, trois coups. Elle vise les pneus. La berline noire fait une embardée. Elle percute une camionnette de livraison garée sur le trottoir. Un nuage de vapeur s'échappe de son radiateur crevé. Lorenzo tourne le volant à gauche. Il prend les petites rues. Il connaît Palerme. Il évite les grands axes. Il cherche l'accès à l'autoroute A19. Le compteur grimpe. Soixante. Quatre-vingt. Cent kilomètres-heure. Les façades des immeubles ne sont plus que des traînées grises. Ils atteignent la bretelle d'accès. Lorenzo écrase l'accélérateur. Le turbo siffle. L'Alfa Romeo s'élance sur le ruban d'asphalte. La ville s'éloigne. Les lumières de Palerme diminuent dans le miroir. L'habitacle est saturé par l'odeur de la poudre et de l'essence. Sofia se rassoit. Elle range son arme. Elle regarde ses mains. Elles sont tachées de sang. Le sang de Lorenzo. Elle essuie ses doigts sur son jean. « Ils ne s'arrêteront pas », dit-elle. Lorenzo garde les yeux fixés sur la route. Ses jointures sont blanches sur le cuir du volant. Sa cicatrice à l'arcade tire. « On va vers le Nord », répond-il. Sa voix est un râle sec. Il passe la sixième vitesse. L'aiguille du tachymètre indique cent soixante. Le moteur ronronne de manière stable. Le paysage devient noir. Seules les lignes blanches de l'autoroute défilent. Elles ressemblent à des balles traçantes. Sofia ouvre la boîte à gants. Elle y trouve un paquet de cigarettes froissé. Elle en allume une. La fumée stagne dans la voiture. Elle ne lui en propose pas. Lorenzo n'en veut pas. Il surveille les rétroviseurs. Rien. Pour l'instant. Le silence s'installe. Il est plus violent que les coups de feu. Ils sont deux prédateurs dans une cage de métal. La haine est là. Elle suinte des sièges. Elle vibre dans le plancher. Lorenzo sent la présence de Sofia à sa droite. Elle est une menace constante. Elle est sa seule chance de survie. Il serre le volant plus fort. La route monte vers les montagnes. Les virages s'enchaînent. Lorenzo gère les transferts de masse. Il freine tard. Il accélère tôt. La mécanique souffre. Il s'en moque. Une pancarte indique Messine. Lorenzo ne ralentit pas. Il dépasse un camion de transport de bétail. L'odeur de fumier pénètre dans l'habitacle. Puis elle disparaît. Sofia regarde le tatouage sur son avant-bras. Le décompte des morts. Elle sort un stylo feutre noir de sa poche. Elle ajoute un trait. Le trait est de travers à cause des secousses de la voiture. « Pourquoi tu ne m'as pas tuée dans la ruelle ? » demande-t-elle. Lorenzo ne tourne pas la tête. Il regarde l'obscurité devant lui. « L'ordre Zéro », répond-il. « On meurt ensemble ou on survit ensemble. Pour l'instant. » Il coupe les phares un instant pour vérifier si des suiveurs utilisent des lunettes de vision nocturne. Le monde devient un gouffre noir. Il rallume. La route est déserte. Le réservoir est à moitié vide. Il faudra s'arrêter. Pas dans une station. Trop de caméras. Trop de témoins. Lorenzo cherche une sortie secondaire. Il connaît des endroits. Des trous à rats. Des hangars où le cash remplace les pièces d'identité. L'Alfa Romeo quitte l'autoroute à la sortie de Cefalù. Lorenzo s'engage sur une route côtière sinueuse. La mer Méditerranée est une masse sombre à leur gauche. On entend le ressac contre les rochers. Il stoppe la voiture sous un pont ferroviaire. Il coupe le contact. Le silence revient. Il est assourdissant. Le métal du moteur craque en refroidissant. Lorenzo sort de la voiture. Il vérifie les alentours. Il tient son Beretta le long de sa cuisse. L'air marin est salé. Il pique sa plaie au cou. Sofia sort à son tour. Elle se tient de l'autre côté du véhicule. Le toit de l'Alfa les sépare. Ils se regardent par-dessus la carrosserie grise. Deux fantômes dans la nuit sicilienne. La radio de la voiture est restée allumée. Un grésillement sourd s'en échappe. Lorenzo crache au sol. « On dort deux heures », dit-il. « Un qui veille. Un qui dort. » Sofia hoche la tête. Elle sort son cran d'arrêt. Elle fait jouer la lame. Le clic est net. « Je commence la garde », dit-elle. Lorenzo s'adosse à la portière. Il ferme les yeux. Il ne dort pas. Il attend le prochain bruit. Le prochain mouvement. La prochaine balle. La nuit est encore longue. La route vers le Nord ne fait que commencer.

Vitesse Limite

La pluie frappe le pare-brise en rideaux épais. Les essuie-glaces battent un rythme irrégulier sur le verre. Lorenzo maintient l'Alfa Romeo à cent-soixante. Le moteur hurle sous le capot en aluminium. La route nationale est déserte. Les phares percent l'obscurité sale. Sofia ne regarde pas la route. Elle fixe ses mains. Elle manipule un chargeur de Beretta. Les cartouches de neuf millimètres brillent sous le plafonnier. Elle les enfonce une par une. Le ressort résiste sous la pression. Elle appuie avec le pouce. Un clic métallique net résonne dans l'habitacle. Lorenzo ralentit près d'une aire de repos désaffectée. Il braque violemment le volant. Les pneus crissent sur le gravier mouillé. La voiture s'arrête derrière un transformateur électrique en béton. Lorenzo coupe les feux. Il laisse le moteur tourner au ralenti. Il sort un tournevis plat de la boîte à gants. Il descend du véhicule. La pluie trempe sa chemise en trois secondes. Il s'accroupit devant le pare-chocs. Il dévisse la plaque d'immatriculation. Les vis sont rouillées. Il force sur le manche. Le métal cède. Il jette la plaque dans les ronces. Il installe les nouvelles plaques. Elles proviennent d'une Fiat volée à Messine. Il répète l'opération à l'arrière. Ses doigts sont noirs de cambouis et d'eau. Il remonte dans la voiture. L'odeur de chien mouillé envahit l'espace exigu. Sofia lui tend un sac en plastique noir. Il contient leurs téléphones portables. Lorenzo sort un briquet tempête. Il allume le plastique. La fumée est noire et grasse. Elle pique les yeux. Il jette le sac par la fenêtre ouverte. Le plastique fond sur le bitume. Les circuits grillent. Les puces sont mortes. Ils n'existent plus sur le réseau cellulaire. Lorenzo reprend la route. Il passe la cinquième vitesse. Le tachymètre grimpe à nouveau. Sofia finit de garnir le quatrième chargeur. Elle les aligne sur le tableau de bord. Elle sort son cran d'arrêt de sa botte. Elle gratte la saleté sous ses ongles avec la pointe. Elle regarde Lorenzo. Sa mâchoire est contractée. Un muscle saute sur sa tempe gauche. « Ils ont les plaques », dit Sofia. « Pas celles-là », répond Lorenzo. « Ils ont les descriptions. » « On change de caisse à Salerne. » Le silence revient. Il est lourd. La haine occupe les sièges arrières. Sofia range sa lame. Elle sent le poids du métal contre sa cheville. Elle déteste l'odeur de Lorenzo. Elle déteste sa façon de tenir le volant. Elle déteste être en vie grâce à lui. Une lueur bleue apparaît au loin. Elle clignote dans la brume. Lorenzo lâche l'accélérateur. Il ne freine pas. Il laisse l'inertie réduire la vitesse. Le barrage est à cinq cents mètres. Deux fourgons de la police barrent la chaussée. Des hommes en uniforme portent des gilets pare-balles. Ils tiennent des pistolets-mitrailleurs Beretta PM12. « Baisse-toi », dit Lorenzo. Sofia glisse sur le plancher. Elle sort son arme. Elle arme le chien. Le bruit est sec. Lorenzo rétrograde en troisième. Le moteur monte dans les tours. Il attend le dernier moment. Les policiers font des signes avec des lampes torches. Ils crient des ordres inaudibles sous la pluie. Lorenzo écrase la pédale de droite. L'Alfa bondit. Il vise l'espace entre le parapet et le premier fourgon. Les pneus fument malgré la chaussée détrempée. Un policier saute sur le côté. Le choc est imminent. Le rétroviseur droit explose contre le flanc du fourgon. La tôle hurle. Le verre vole en éclats dans l'habitacle. Les premiers coups de feu éclatent. Les balles percutent la carrosserie arrière. Une vitre latérale vole en miettes. Le vent s'engouffre dans la voiture. Lorenzo maintient la trajectoire. Il ne regarde pas le rétroviseur. Il se concentre sur la ligne blanche. « Ils tirent », dit Sofia. « Je sais. » « Tu as touché le fourgon. » « On roule encore. » Le moteur ratatouille puis reprend son souffle. Lorenzo passe la quatrième. Il éteint les phares. Il roule à l'aveugle pendant dix secondes. Puis il les rallume. La route est libre devant eux. La pluie redouble d'intensité. Elle lave le sang sur la portière. Sofia se redresse sur le siège. Elle vérifie son épaule. Rien. Elle regarde Lorenzo. Il a les mains crispées sur le cuir du volant. Ses articulations sont blanches. Il ne tremble pas. Il est une machine de chair et de réflexes. « Le prochain barrage sera plus dur », dit Sofia. « On ne prendra pas la nationale. » « On va où ? » « Dans les terres. La montagne. » Lorenzo tourne le volant à gauche. La voiture s'engage sur un chemin de terre. La boue gicle sur les flancs gris. Les suspensions souffrent sur les ornières. Lorenzo ne ralentit pas. Il conduit comme s'il voulait briser la machine. Sofia recharge son arme. Elle insère le chargeur plein. Le ressort claque. Elle est prête. Le ciel devient gris sale. L'aube approche. Elle n'apporte aucune lumière. Juste une visibilité accrue pour les tueurs. Lorenzo s'arrête sous un hangar agricole en ruine. Il coupe le moteur. La chaleur remonte du bloc en fonte. Ils descendent. Le sol est jonché de paille pourrie. Lorenzo examine les impacts de balles. Trois trous dans la malle arrière. Un dans le montant de la portière. Le réservoir est intact. C'est un miracle de mécanique. Sofia s'assoit sur une caisse en bois. Elle sort une flasque de métal. Elle boit une gorgée de grappa. Le liquide brûle sa gorge. Elle tend la flasque à Lorenzo. Il refuse d'un geste de la main. Il observe la route par une fente dans le bois. « On reste ici une heure », dit Lorenzo. « On perd du temps. » « On laisse refroidir les freins. » Il s'assoit contre un pilier. Il pose son Beretta sur son genou droit. Il regarde Sofia. Elle a une tache de sang sur la joue. Ce n'est pas le sien. C'est celui de la ruelle de Palerme. Celui de la guerre. Le silence du hangar est troublé par le crépitement de la pluie sur la tôle. Lorenzo ferme les yeux. Son cerveau calcule des trajectoires. Des distances. Des calibres. Il ne pense pas à demain. Il pense au prochain chargeur. Sofia se rapproche. Elle s'assoit en face de lui. Elle sort une pierre à affûter. Elle passe la lame de son couteau dessus. Le bruit est régulier. Grincement. Grincement. Grincement. « Pourquoi tu ne m'as pas tuée ? », demande-t-elle. Lorenzo ne rouvre pas les yeux. « L'ordre Zéro. » « Tu aurais pu le faire avant. » « Trop de témoins. » Sofia s'arrête de frotter. Elle pointe la lame vers lui. « Tu mens. » Lorenzo ouvre les yeux. Son regard est vide. Il ressemble à un puits sans fond. « Dors, Sofia. La journée va être longue. » Elle ne dort pas. Elle le surveille. Elle attend une faille. Un signe de faiblesse. Lorenzo reste immobile. Il est une statue de pierre dans un champ de boue. La pluie continue de tomber. Elle efface leurs traces de pneus. Elle prépare le terrain pour la suite. Le moteur de l'Alfa craque une dernière fois. Le métal se contracte en refroidissant. Le froid s'installe sous le hangar. Le Nord est encore loin. Les pères attendent dans l'ombre des villas. Les fils et les filles arrivent avec du plomb dans les poches. Lorenzo se lève. Il vérifie la chambre de son arme. Une balle est engagée. Il range le pistolet dans son holster. Il marche vers la sortie du hangar. Il regarde l'horizon. Les nuages sont bas. La visibilité est médiocre. C'est parfait pour mourir. C'est parfait pour tuer. « On bouge », dit-il. Sofia se lève. Elle range sa pierre. Elle range sa lame. Elle suit Lorenzo vers la voiture. Leurs pas écrasent la paille. Leurs ombres se mélangent sur le sol poussiéreux. Ils sont seuls. Ils sont ensemble. C'est la même chose. Lorenzo démarre. Le moteur prend du premier coup. Il engage la première. La voiture sort du hangar. Elle s'enfonce dans la brume matinale. La route reprend. La vitesse augmente. Le compteur grimpe. Cent. Cent-vingt. Cent-quarante. La limite est une notion abstraite. Seule la survie compte. Seule la cible importe. La voiture disparaît dans le gris. Le bruit du moteur s'estompe. Il ne reste que le son de la pluie. Le monde est vide. Le monde est froid. La chasse continue.

Chambre 14

Le pneu avant droit siffle sur le gravier. Lorenzo immobilise la voiture devant l'enseigne du Motel Rex. Le panneau oscille sous le vent de la côte. La peinture s'écaille sur les lettres rouges. Il coupe le contact. Le moteur émet des cliquetis métalliques. La chaleur du bloc s'évapore dans l'air salin. Sofia ne bouge pas. Elle regarde le pare-brise. Ses mains reposent sur ses genoux. Ses articulations sont blanches. Lorenzo sort du véhicule. Ses bottes écrasent les cailloux. Il marche vers le bureau d'accueil. Une vitre épaisse sépare le comptoir du couloir. Derrière le verre, un homme dort. Sa chemise est tachée de café. Lorenzo frappe contre la vitre avec une pièce de monnaie. L'homme sursaute. Il frotte ses yeux rouges. Lorenzo pose un billet de cinquante euros sur le rebord. « Chambre 14 », dit Lorenzo. L'homme prend le billet. Il ne demande pas de pièce d'identité. Il tend une clé en laiton. Le numéro 14 est gravé sur un jeton en plastique bleu. Lorenzo récupère la clé. Il retourne à la voiture. Il fait un signe de tête à Sofia. Elle descend. Elle porte son sac en bandoulière. Son regard balaie le parking. Elle cherche des optiques de phares. Elle cherche des silhouettes dans l'ombre des camions. Le parking est vide. Ils marchent vers le fond du bâtiment. La porte de la chambre 14 grince sur ses gonds. L'odeur frappe Lorenzo au visage. Tabac froid. Javel bon marché. Humidité persistante. Il entre le premier. Il allume l'interrupteur. Une ampoule nue pend au plafond. Elle diffuse une lumière jaune. Les murs sont recouverts d'un papier peint jauni. Des taches brunes marquent les coins supérieurs. Sofia entre et ferme la porte. Elle verrouille le loquet. Elle tire le rideau de la fenêtre. Le tissu est lourd. Il occulte la lumière du dehors. Lorenzo pose son Beretta sur la table de nuit. Il retire sa veste. Sa chemise colle à son dos. La sueur est froide. Il vérifie la salle de bain. Un lavabo ébréché. Une douche avec un rideau en plastique moisi. Pas de fenêtre. C'est un cul-de-sac. Il revient dans la pièce principale. Sofia est debout au centre du tapis. Elle a retiré ses bottes. Elle sort son cran d'arrêt. Elle fait jouer la lame. Le clic métallique résonne contre les murs. Elle regarde Lorenzo. Ses pupilles sont larges. L'adrénaline de la fuite ne retombe pas. Elle stagne dans ses veines. « On reste ici combien de temps ? », demande Sofia. Sa voix est rauque. Lorenzo ne répond pas. Il s'assoit sur le bord du lit. Le matelas s'affaisse. Les ressorts gémissent. Il retire ses chaussures. Il masse ses pieds endoloris. Le silence s'installe. Il est épais. Il est lourd comme du plomb. Le bruit d'un ventilateur tourne quelque part dans le bâtiment. Un ronronnement régulier. Sofia s'approche de la table. Elle regarde le pistolet. Elle regarde Lorenzo. Elle sourit. C'est un rictus sans joie. Une contraction des muscles faciaux. « Tu as peur, Lorenzo ? », dit-elle. Lorenzo lève les yeux. Il fixe Sofia. Il ne cille pas. « La peur est un luxe », répond-il. Sofia lâche son couteau sur la table. Le bruit du métal sur le bois est sec. Elle fait un pas vers lui. Elle envahit son espace. Lorenzo sent l'odeur de la poudre et de la sueur sur elle. C'est une odeur de guerre. C'est une odeur de mort. Elle le regarde avec défi. Ses yeux cherchent une faille. Elle veut une réaction. N'importe laquelle. « Tu me regardes comme si j'étais une cible », dit Sofia. « Tu es une Vitale », dit Lorenzo. « Et toi un Greco. On devrait déjà être morts. » Elle pose sa main sur son épaule. Ses doigts se crispent sur le tissu de sa chemise. Lorenzo saisit son poignet. Sa poigne est brutale. Il serre les os. Sofia ne recule pas. Elle appuie son genou contre le sien. La tension monte. C'est une pression physique. C'est une surcharge électrique. Lorenzo se lève brusquement. Il la pousse. Sofia bascule en arrière. Elle heurte le mur de béton. Le choc produit un bruit sourd. Un cadre accroché au mur tombe au sol. Le verre se brise. Sofia rit. C'est un son guttural. Elle se jette sur lui. Elle le frappe au visage avec le plat de la main. La gifle claque. La joue de Lorenzo brûle. Il la saisit par la taille. Il la soulève. Il la projette sur le lit. Le cadre de bois craque. Sofia se débat. Elle griffe ses avant-bras. Lorenzo ignore la douleur. Il plaque ses mains sur les épaules de la femme. Il utilise son poids pour l'immobiliser. Leurs souffles se mélangent. C'est un halètement de fauves. « Arrête », dit Lorenzo. « Fais-moi arrêter », répond Sofia. Elle plante ses dents dans l'épaule de Lorenzo. Elle mord à travers le tissu. Lorenzo grogne. Il lâche une main. Il saisit la mâchoire de Sofia. Il force l'ouverture. Il la regarde dans les yeux. Il voit la rage. Il voit le vide. Il voit le reflet de sa propre fin. La violence change de forme. Elle ne disparaît pas. Elle se transforme. Lorenzo déchire la chemise de Sofia. Les boutons sautent. Ils roulent sur le sol. Il n'y a pas de tendresse. Il n'y a pas de préliminaires. C'est une collision. C'est un accident de voiture au ralenti. Il la retourne sur le matelas. Il presse son visage contre l'oreiller qui sent la poussière. Sofia gémit contre le tissu. Ses ongles s'enfoncent dans le drap. Lorenzo retire sa ceinture. Le cuir claque. Il baisse son pantalon. Ses gestes sont saccadés. Ils sont efficaces. Il cherche l'exutoire. Il cherche à noyer le bruit des balles dans le sang. L'acte est mécanique. C'est une série de chocs. Lorenzo pénètre Sofia avec brutalité. Elle arque le dos. Elle pousse un cri étouffé. Leurs corps se cognent contre le bois du lit. Le rythme est rapide. C'est une cadence de tir. Lorenzo serre les dents. Ses muscles sont tendus à rompre. Il regarde le mur jauni. Il ne voit rien. Sofia tourne la tête. Elle cherche son regard. Elle attrape sa main. Elle serre ses doigts. Lorenzo ne rend pas la pression. Il continue le mouvement. Il est un piston. Il est une machine. La sueur coule de son front. Elle tombe sur le dos de Sofia. Les gouttes brillent sous l'ampoule nue. Le plaisir n'est pas l'objectif. L'objectif est l'épuisement. L'objectif est l'oubli. Ils luttent contre le matelas comme ils luttent contre la rue. Chaque mouvement est une affirmation de vie. Chaque souffle est une victoire sur le vide. Lorenzo accélère. Ses reins frappent contre elle. Sofia griffe le bois du lit. Elle rejette la tête en arrière. Ses cheveux courts sont trempés. Elle ferme les yeux. Elle ne veut plus voir la chambre 14. Elle veut voir le noir total. Lorenzo s'arrête. Il se retire. Il s'effondre à côté d'elle. Son cœur cogne contre ses côtes. Il écoute le silence revenir. Le ventilateur tourne toujours. Le ronronnement est insupportable. Sofia reste immobile. Elle regarde le plafond. Sa poitrine se soulève de manière irrégulière. Ils ne se parlent pas. Les mots sont inutiles. Les mots sont dangereux. Lorenzo se lève après quelques minutes. Il marche vers la salle de bain. Il ouvre le robinet. L'eau est tiède. Elle est ferrugineuse. Il se lave le visage. Il regarde son reflet dans le miroir piqué. Il voit un homme fatigué. Il voit un homme traqué. Il revient dans la pièce. Sofia s'est rhabillée partiellement. Elle est assise par terre, le dos contre le lit. Elle tient son cran d'arrêt. Elle nettoie la lame avec un morceau de drap déchiré. Elle ne le regarde pas. Lorenzo ramasse son Beretta. Il vérifie le chargeur. Il engage la culasse. Le son métallique est net. Il remet l'arme sur la table de nuit. Il s'allonge sur le lit, par-dessus les draps froissés. Il garde ses vêtements. Il garde ses sens en alerte. « Dors », dit Lorenzo. « Je ne dors pas », répond Sofia. Elle reste au sol. Elle surveille la porte. Lorenzo surveille la fenêtre. Ils sont ensemble. Ils sont seuls. La nuit est longue. La route vers le Nord attend. Les tueurs sont quelque part derrière. Les pères sont quelque part devant. Lorenzo ferme les yeux. Il n'y a pas de rêve. Il n'y a que le noir. Il n'y a que le bruit du vent sur le toit du motel. Il n'y a que le poids du métal à portée de main. La survie est une corvée. La survie est un métier. Il le pratique bien. Le jour finira par se lever. La lumière sera grise. Ils reprendront la voiture. Ils brûleront de l'essence. Ils brûleront leur vie. Jusqu'au dernier chargeur. Jusqu'à la dernière balle. Lorenzo respire lentement. Son pouls ralentit. Il attend l'aube. Il attend la fin.

La Dette

Le jour se lève. La lumière est une lame grise. Elle coupe la chambre en deux. Lorenzo est assis sur la chaise en bois. Le vernis s'écaille sous ses cuisses. Il pose une serviette rêche sur la table. Le tissu sent la lessive bon marché et le tabac froid. Il sort le chargeur du Beretta 92FS. Il éjecte la cartouche de la chambre. Le cuivre brille faiblement. Il démonte l'arme. Le ressort récupérateur saute. Le canon glisse hors de la glissière. Il pose les pièces dans l'ordre. C'est un rituel. C'est une prière pour les athées. Il prend un écouvillon. Il le trempe dans l'huile fine. L'odeur est chimique. Elle pique les narines. Il frotte l'intérieur du canon. Il retire les résidus de poudre. Le métal doit être miroir. La moindre impureté est un risque d'enrayage. Lorenzo ne prend pas de risques. Ses doigts bougent avec précision. Les articulations de ses mains craquent. Les vieux interrogatoires ont laissé des traces. Les os ont mal guéri. Il examine le percuteur. Il vérifie l'extracteur. Chaque pièce est une pièce d'horlogerie mortelle. Sofia est dans l'ombre. Elle occupe le coin opposé. Elle est accroupie contre le mur. Ses bras entourent ses jambes. Elle ressemble à un ressort bandé. Ses yeux ne quittent pas les mains de Lorenzo. Elle surveille chaque geste. Elle surveille chaque pièce de métal. Son regard est fixe. Les pupilles sont deux points noirs. Elle ne cligne pas des paupières. Elle respire par le nez. Le son est régulier. Presque imperceptible. Le silence pèse. Il est épais comme de la graisse de moteur. Un camion passe sur la nationale. Les vitres vibrent dans leurs cadres. Le bruit s'éloigne. Le calme revient. Lorenzo prend un chiffon propre. Il essuie la glissière. Il regarde le métal. Il ne regarde pas Sofia. Il se concentre sur la tâche. La propreté est une assurance vie. « C’était il y a trois ans », dit Lorenzo. Sa voix est un frottement de papier de verre. Elle ne porte aucune émotion. Elle constate un fait. Sofia ne bouge pas. Son souffle se bloque une seconde. « Les docks de Palerme. Le hangar 14. Ton frère était là. Paolo. » Le nom tombe sur le sol. Il résonne. Sofia contracte les mâchoires. Ses tendons saillissent sous sa peau fine. Elle ne répond pas. Elle attend la suite. Ses doigts se crispent sur ses genoux. « Mon père voulait sa tête. Un message pour ton clan. J’avais le contrat. J’avais le calibre 12. Les ordres étaient clairs. Pas de survivants. » Lorenzo remonte le canon. Le clic est sec. Il insère le ressort. Il aligne les rails. Il remet la glissière en place. Le mouvement est fluide. Il actionne la culasse deux fois. Le son est net. Mécanique. Parfait. Il vérifie la sûreté. « Il pleurait. Il avait de la morve sur la lèvre. Il sentait la peur et l’urine. Il avait douze ans. Il me regardait comme on regarde un dieu ou un boucher. » Sofia glisse sa main droite vers sa botte. Ses doigts effleurent le manche en corne du cran d'arrêt. Le cuir de la botte grince. Lorenzo l'entend. Il ne s'arrête pas. Il prend une cartouche. Il l'observe. La pointe est chemisée de métal. Il la fait rouler entre ses doigts calleux. « J’ai tiré dans le tas de pneus derrière lui. J’ai crié. J’ai dit que c’était fini. Je lui ai donné deux cents euros. Je lui ai dit de courir vers la gare. De ne jamais revenir. De changer de nom. » Lorenzo insère la cartouche dans le chargeur. Il en ajoute une autre. Puis une autre. Le ressort du chargeur résiste. Il appuie avec le pouce. Le métal contre le métal. Un bruit de clic à chaque répétition. « Mon père a vu le sang sur les pneus. Il a cru que le corps était dans l’eau. Les crabes font le reste, disait-il. Il n’a pas vérifié. Il était vieux. Il était feignant. Il aimait trop le vin pour fouiller les docks la nuit. » Sofia sort la lame. Le cran d'arrêt s'ouvre avec un bruit de déclic métallique. La lame de quinze centimètres reflète la lumière grise de l'aube. Elle se lève lentement. Ses mouvements sont ceux d'un prédateur. Elle s'approche de la table. Elle s'arrête à deux mètres. La pointe du couteau est dirigée vers le sol. « Pourquoi ? » demande Sofia. Le mot est tranchant. Lorenzo lève enfin les yeux. Il regarde la cicatrice sur son arcade. Il regarde le tatouage sur l'avant-bras de la femme. Le décompte des morts. Il voit la haine. Il voit le doute. « Il était trop jeune pour la fosse », répond Lorenzo. « La guerre est un métier d'hommes. Pas de gosses. Un gosse mort ne rapporte rien. Même pas du respect. » Il engage le chargeur dans la crosse. Le verrouillage est définitif. Il pose l'arme sur la table. La bouche du canon est dirigée vers la fenêtre. Pas vers elle. C'est un signe. C'est une offre. Il laisse ses mains bien en vue sur le bois de la table. Sofia serre le manche de son couteau. Ses jointures blanchissent. Elle pense à la trahison. Elle pense à son père qui a juré la mort de Lorenzo pour ce qu'il croyait être l'exécution de son fils. Toute la guerre des trois dernières années repose sur un mensonge. Sur une pitié. Des hommes sont morts pour une tombe vide. Des entrepôts ont brûlé pour un fantôme. La confiance est une cible mouvante. Elle dévie avec le vent. Elle change avec la lumière. Dans cette chambre de motel, elle est un fil de rasoir. Sofia regarde la gorge de Lorenzo. La carotide bat sous la peau. Un coup sec suffirait. La fin de la dette. La fin de la fuite. Lorenzo se lève. Il ramasse sa veste en cuir. Il l'enfile. Le cuir craque. Il ne regarde plus Sofia. Il regarde la porte. Il attend le coup de lame ou le signal du départ. Il ne craint ni l'un ni l'autre. Il est fatigué de compter les jours. Il est fatigué de porter les secrets des autres. Sofia range son couteau dans sa botte. Le geste est brusque. Elle se détourne. Elle va vers le lavabo. Elle ouvre le robinet. L'eau coule. Elle est rouillée. Elle est froide. Elle s'éclabousse le visage. Elle s'essuie avec ses mains. Elle regarde son reflet dans le miroir piqué. Elle ne se reconnaît pas. « On part », dit-elle. Elle ne dit pas merci. Elle ne dit pas pardon. Elle ramasse son sac. Elle vérifie son propre chargeur. Le monde est toujours le même. Les tueurs sont toujours derrière. Les pères sont toujours devant. Mais le poids dans la voiture sera différent. La vérité est un bagage lourd. Lorenzo prend le Beretta. Il le glisse dans son holster. Il sent le poids froid contre ses côtes. C'est un poids familier. C'est le seul qui ne ment jamais. Il prend les clés de la voiture sur la table. Ils sortent de la chambre. L'air extérieur est acide. Il sent le sel et le gazole. Le parking est vide. La voiture attend sous un lampadaire qui grésille. Le moteur démarre au premier tour de clé. La fumée d'échappement est blanche dans le froid. Elle stagne au-dessus du goudron. Ils roulent vers le Nord. La route est une ligne noire entre les champs brûlés. Le soleil ne chauffe pas. Il se contente d'éclairer les dégâts. Lorenzo conduit. Ses mains sont fermes sur le volant. Sofia regarde le paysage. Elle regarde les arbres défiler. Ils ne parlent plus. La dette est payée. La suivante commence. Le bitume défile sous les pneus. La Sicile s'éloigne. La mort suit de près. Elle a toujours eu un bon moteur.

Plein d'Essence

L'aiguille du réservoir touche la zone rouge. Lorenzo braque le volant à droite. Les pneus crissent sur le gravier. La station-service est un bloc de béton gris. Elle se dresse seule au bord de la nationale. Une enseigne délavée grince sous le vent. Lorenzo coupe le contact. Le silence est immédiat. Il est lourd. Sofia ouvre les yeux. Elle n'a pas dormi. Ses pupilles sont deux points noirs. Elle glisse sa main dans sa botte. Elle vérifie la garde de son cran d'arrêt. Quinze centimètres d'acier carbone. Lorenzo sort de la voiture. L'air est froid. Il sent le sel et le gazole. Ses articulations craquent. Il marche vers la pompe numéro trois. Le sol est jonché de mégots et de taches d'huile. Il décroche le pistolet. Le métal est glacé. Le mécanisme claque. Le liquide coule dans le réservoir. Le compteur de la pompe défile. Les chiffres tournent vite. Lorenzo regarde l'horizon. La route est une ligne noire. Rien ne bouge. Sofia descend à son tour. Elle marche vers le bâtiment principal. Ses mouvements sont fluides. Elle évite les zones éclairées. Elle reste dans l'ombre des piliers. Elle entre dans la boutique. Un carillon sonne. Le vendeur est un homme maigre. Il lit un journal derrière une vitre blindée. Sofia ne le regarde pas. Elle prend deux bouteilles d'eau et un paquet de pansements. Elle pose un billet de vingt euros sur le comptoir. Le vendeur rend la monnaie sans un mot. Dehors, un bruit de moteur s'approche. C'est un son grave. Un moteur puissant. Lorenzo lâche le pistolet de la pompe. Il ne l'accroche pas. Il le laisse pendre. Sa main droite remonte vers sa ceinture. Le Beretta 92FS est là. Il sent le poids du chargeur plein. Un SUV noir déboule sur le parking. Il n'a pas de plaques. Les vitres sont opaques. Le véhicule pile à dix mètres de la voiture de Lorenzo. Les portières s'ouvrent en même temps. Quatre hommes descendent. Ils portent des vestes tactiques sombres. Ils ont des pistolets-mitrailleurs. Lorenzo plonge derrière le bloc de la pompe. La première rafale déchire le métal. Les impacts font un bruit de marteau-piqueur. Des étincelles jaillissent. L'odeur de l'essence devient forte. Lorenzo sort son arme. Il respire par la bouche. Il compte les tirs. Sofia est coincée dans la boutique. Elle se plaque contre le sol. Le vendeur hurle et se cache sous son bureau. Les vitres explosent sous les balles. Les éclats de verre couvrent le carrelage. Sofia rampe vers la porte latérale. Elle sort son couteau. La lame brille sous le néon qui clignote. Elle atteint le coin du bâtiment. Un tireur s'approche de l'entrée. Il tourne le dos à l'angle mort. Lorenzo se redresse. Il tire deux fois. La première balle tape dans la portière du SUV. La seconde atteint un tireur à l'épaule. L'homme bascule en arrière. Lorenzo change de position. Il roule vers un muret de béton. Les balles labourent le goudron à quelques centimètres de ses jambes. Il ne ressent pas la peur. Il calcule les angles. Il ajuste sa visée. Il tire une troisième fois. Le projectile traverse le pare-brise du SUV. Le conducteur s'effondre sur le volant. Le klaxon hurle. Sofia surgit derrière le troisième homme. Elle est rapide. Elle saisit le col de sa veste. Elle tire la tête en arrière. Elle enfonce sa lame dans la carotide. Le geste est précis. Elle retire l'acier d'un coup sec. Le sang gicle sur la pompe à essence. L'homme lâche son arme. Il porte ses mains à son cou. Il s'écroule dans une flaque sombre. Sofia récupère son pistolet-mitrailleur. C'est un MP5. Elle vérifie le sélecteur de tir. Position automatique. Le dernier tireur panique. Il vide son chargeur au hasard. Les balles percutent les bidons d'huile. Lorenzo se lève. Il tend le bras. Il aligne les organes de visée. Il presse la détente. Le recul secoue son poignet. La balle frappe le tireur en plein sternum. L'homme recule de deux pas. Il tombe contre une pile de pneus. Il ne bouge plus. Le klaxon du SUV continue de sonner. Le bruit est insupportable. Lorenzo s'approche du véhicule. Il vérifie l'intérieur. Le conducteur est mort. Lorenzo regarde Sofia. Elle a du sang sur le visage. Elle ne s'essuie pas. Elle regarde les corps. Elle compte les morts. Son tatouage sur l'avant-bras attend un nouveau trait. Un pick-up blanc est garé derrière l'atelier mécanique. Le moteur tourne. Un ouvrier sort de dessous un châssis. Il voit les corps. Il voit les armes. Il lève les mains. Lorenzo pointe son Beretta vers lui. — Les clés, dit Lorenzo. L'ouvrier montre le contact du pick-up. Lorenzo fait signe à Sofia. Ils abandonnent leur voiture criblée de balles. Ils montent dans le pick-up. Lorenzo passe la première. Les pneus hurlent sur le béton. Ils quittent la station en laissant derrière eux l'odeur de la poudre et de la mort. Lorenzo conduit. Il regarde le rétroviseur. Personne ne suit. Ses mains sont stables sur le volant. Il sent une douleur à l'arcade. Sa cicatrice le lance. Sofia recharge le MP5 avec un chargeur trouvé sur un cadavre. Elle range son couteau dans sa botte. Elle regarde ses mains. Elles tremblent légèrement. C'est l'adrénaline. Elle ouvre une bouteille d'eau. Elle boit une gorgée. Elle recrache le reste pour nettoyer le sang sur ses doigts. Le paysage défile. La Sicile est une terre brûlée. Lorenzo accélère. Le compteur indique cent quarante. Le pick-up vibre. Le vent siffle dans les joints des portières. La radio du véhicule est allumée. Elle ne diffuse que de la friture. Lorenzo l'éteint d'un geste sec. — Ils savaient où on était, dit Sofia. Sa voix est rauque. Lorenzo ne répond pas. Il sait. Le cartel fusionné a des yeux partout. Les Vitale et les Greco ne font plus qu'un pour les abattre. La traque ne s'arrêtera pas à la frontière. Lorenzo serre le volant. Il pense au chargeur de rechange dans sa poche. Il pense à la route devant lui. Le soleil commence à descendre. Les ombres s'allongent sur le bitume. Le pick-up roule vers le Nord. Ils ne s'arrêteront plus avant la nuit. La carrosserie blanche est tachée de boue. Lorenzo surveille le niveau de carburant. Il reste la moitié du réservoir. C'est assez pour sortir de la zone rouge. Sofia s'adosse au siège. Elle ferme les yeux. Elle ne dort pas. Elle écoute le bruit du moteur. Elle écoute le sifflement du vent. Elle attend le prochain arrêt. Elle attend le prochain combat. Lorenzo regarde la route. Ses yeux sont fixes. Il est une machine. Il est un moteur. Il avance. La mort est un passager silencieux. Elle ne pèse rien. Elle est partout. Le pick-up traverse un pont. Le métal résonne sous les roues. En bas, une rivière sèche. Lorenzo change de vitesse. Il rétrograde pour prendre un virage serré. La suspension gémit. Il reprend de la vitesse. La ligne blanche est infinie. Elle coupe le monde en deux. D'un côté, ceux qui tirent. De l'autre, ceux qui tombent. Lorenzo tire. Sofia tranche. Le reste n'est que du bruit. Ils passent devant un panneau indicateur. Messine est à cent kilomètres. Lorenzo vérifie son rétroviseur une dernière fois. La route est vide. Le soleil disparaît derrière les collines. La lumière devient bleue. C'est l'heure où les prédateurs sortent. Lorenzo appuie sur le champignon. Le pick-up bondit. Le moteur hurle dans la nuit qui vient. Ils sont encore vivants. C'est la seule statistique qui compte.

L'Aveu

Le pick-up avale le bitume. Le moteur diesel grogne sous le capot. Lorenzo serre le volant. Ses jointures sont blanches. La lumière du tableau de bord éclaire ses cicatrices. Le cuir du siège grince à chaque virage. Sofia regarde par la fenêtre. Elle ne voit rien. La nuit est une masse noire. Ses doigts grattent le bord de sa botte. Le cran d'arrêt est là. Elle sent le métal froid contre sa cheville. L'aiguille du tachymètre oscille entre quatre-vingts et cent. Lorenzo ne ralentit pas. Il regarde le rétroviseur. La route est déserte. Les phares découpent des morceaux de goudron. Le vent siffle dans les joints de la portière. L'habitacle sent le tabac froid et la sueur. Lorenzo change de vitesse. Le levier de vitesses résiste. Il force le passage. Le pignon craque. Sofia tourne la tête. Ses yeux fixent le profil de Lorenzo. Elle observe la ride entre ses sourcils. Elle observe le mouvement de sa mâchoire. Il mâche du vide. C'est un tic nerveux. Elle connaît ce tic. Elle ouvre la bouche. L'air entre dans ses poumons. Elle expire lentement. La buée se forme sur la vitre. — C’était moi, dit Sofia. Lorenzo ne bouge pas. Ses yeux restent sur la route. Le moteur continue son monologue. — La planque de la Via Roma, dit Sofia. J’ai passé l’appel. Le pied droit de Lorenzo s'écrase sur la pédale de frein. Les pneus hurlent. Le caoutchouc brûle sur l'asphalte. La fumée monte. Le pick-up chasse de l'arrière. Lorenzo contre-braque. Le véhicule s'arrête en travers de la chaussée. Le silence retombe. Il est lourd. Il est physique. Lorenzo lâche le volant. Sa main droite plonge sous son siège. Il sort le Beretta 92FS. Le mouvement est fluide. Il arme la culasse. Le cliquetis du métal est net. Le canon pointe sur la tempe de Sofia. Le chien est armé. La pression nécessaire sur la détente est de deux kilogrammes. Sofia ne bouge pas d'un millimètre. Elle ne ferme pas les yeux. Ses pupilles sont dilatées. Elle regarde le trou noir du canon. Elle voit la rayure du métal à l'intérieur. Son dos est plaqué contre la portière. Elle ne cherche pas son couteau. Ses mains restent sur ses genoux. Elles sont immobiles. — Pourquoi ? demande Lorenzo. Sa voix est un râle. Elle sort du fond de sa gorge. C'est un son sec. — Pour finir le travail, répond Sofia. Pour que tout crève. Lorenzo serre la crosse. Le quadrillage du plastique marque sa paume. Son index caresse la détente. Il voit le pouls de Sofia battre dans son cou. La peau est fine à cet endroit. Une balle de neuf millimètres ferait un trou propre à l'entrée. Elle exploserait la boîte crânienne à la sortie. Le sang repeindrait la vitre latérale. — Mon père t'aurait dépecée, dit Lorenzo. — Ton père est un cadavre, dit Sofia. Le mien aussi. Elle avance le front vers le canon. Elle réduit la distance. Le métal touche sa peau. Le froid du canon se propage sur son arcade. Lorenzo ne tremble pas. Il est une statue de chair. Ses muscles sont contractés. Il attend un signal. Il attend une raison. — Tire, dit Sofia. Lorenzo regarde ses yeux. Il n'y a pas de peur. Il n'y a pas de regret. Il n'y a que du vide. C'est le vide des gens qui ont déjà tout perdu. Il voit son propre reflet dans ses pupilles. Il voit un homme avec une cicatrice et une arme. Il voit un homme qui n'a nulle part où aller. Il baisse l'arme. Il la pose sur ses genoux. Le cran de sûreté claque. Le son est définitif. Il reprend le volant de la main gauche. Ses doigts tremblent imperceptiblement. Il inspire un grand coup. L'air est chargé d'odeur de pneu brûlé. — On est déjà morts, dit Lorenzo. Il passe la première. Il relâche l'embrayage. Le pick-up avance lentement. Il se remet dans l'axe de la route. Lorenzo accélère. Il passe la deuxième. La troisième. Le moteur reprend son rythme de croisière. Les phares balaient à nouveau le bitume. Sofia se rassoit. Elle regarde devant elle. Elle ne touche pas à sa botte. Elle ne touche pas à son couteau. Elle croise les bras sur sa poitrine. Elle a froid. Le chauffage du pick-up est en panne. Elle regarde les chiffres du compteur kilométrique défiler. Les chiffres tournent. Ils comptent le temps qui reste. Lorenzo ne la regarde plus. Il surveille le rétroviseur. Il surveille les ombres sur le bord de la route. Chaque buisson est une menace. Chaque reflet est un tueur. Il sait que le clan Vitale cherche Sofia. Il sait que le clan Greco cherche Lorenzo. La fusion des familles est une sentence de mort. Les témoins doivent disparaître. Ils sont les derniers témoins. La route monte. Le pick-up entame l'ascension d'un col. Les virages sont serrés. Lorenzo utilise le frein moteur. Le bruit change de fréquence. Sofia ferme les yeux. Elle ne dort pas. Elle écoute le monde. Elle écoute le métal qui travaille. Elle écoute la respiration de Lorenzo. Elle est saccadée. — Ils nous trouveront, dit Sofia. — Je sais, dit Lorenzo. — Tu vas faire quoi ? — Rouler. Il n'y a pas d'autre plan. Il n'y a pas de destination. Il n'y a que la trajectoire. Ils sont deux balles tirées par le même fusil. Elles finiront par frapper un mur. En attendant, elles fendent l'air. Lorenzo sort un paquet de cigarettes de sa poche. Il en prend une avec les dents. Il l'allume avec un briquet jetable. La flamme éclaire l'habitacle pendant une seconde. Il tire une bouffée. La fumée stagne au plafond. Il tend le paquet à Sofia. Elle en prend une. Il lui donne le briquet. Leurs doigts se frôlent. Le contact est bref. Il est électrique. Ils fument en silence. Les cendres tombent sur le sol. Le pick-up traverse un village endormi. Les volets sont clos. Les lampadaires diffusent une lumière jaune pisse. Lorenzo ne ralentit pas. Il brûle un feu rouge. Il n'y a personne pour lui mettre une amende. Il n'y a que le silence et la mort. Le pick-up redescend vers la côte. On devine la mer à gauche. C'est une étendue noire et plate. Lorenzo jette son mégot par la fenêtre. L'étincelle rebondit sur la route. Elle s'éteint vite. — La planque, dit Lorenzo. Pourquoi la police ? — Ils auraient dû te ramasser, dit Sofia. Pas te tuer. Je voulais que tu sois en cage. Pas sous terre. Lorenzo ricane. Le son est sec comme un coup de trique. — En cage, je serais déjà une carcasse, dit-il. — En cage, tu serais vivant, dit Sofia. Lorenzo serre le volant à nouveau. Il accélère. Le moteur hurle. Il veut couvrir le son des paroles. Les mots sont dangereux. Les mots font plus de dégâts que les balles. Ils ouvrent des plaies que le métal ne peut pas atteindre. Il regarde l'horizon. Une lueur grise apparaît. L'aube approche. C'est le moment le plus froid. C'est le moment où les hommes meurent dans les hôpitaux. C'est le moment où les exécutions ont lieu dans les cours de prison. Lorenzo vérifie le chargeur de son Beretta. Quinze cartouches. Une dans la chambre. Seize chances de ne pas se faire prendre vivant. Il regarde Sofia. Elle regarde la mer. Elle a une mèche de cheveux sur le visage. Elle ressemble à une enfant. Une enfant qui sait égorger un homme. Le pick-up continue sa course. Le réservoir est à moitié vide. La route est à moitié pleine. Ils avancent vers le Nord. Ils avancent vers la fin. Le soleil pointe ses premiers rayons. La lumière est crue. Elle ne pardonne rien. Elle montre les visages fatigués. Elle montre le sang séché sur les vêtements. Lorenzo ne freine plus. Il ne s'arrête plus. Il est le moteur. Il est la machine. Il est le mouvement. Le reste est un détail technique.

Le Serment de Plomb

Le pick-up s'arrête sur le bas-côté. La poussière retombe lentement sur la carrosserie. Lorenzo sort de la cabine. Ses bottes s'enfoncent dans le sable sec. La côte de Calabre s'étend devant eux. L'eau est grise. Le ciel est gris. Tout est plat. Sofia descend du côté passager. Elle boite légèrement. Sa main droite reste près de sa botte. Le cran d'arrêt est là. Lorenzo ouvre le capot. La chaleur du moteur monte au visage. Il vérifie les niveaux. L'huile est noire. Le liquide de refroidissement siffle. Il referme le métal d'un coup sec. Le bruit résonne contre la falaise. Sofia regarde la route derrière eux. Elle ne voit que du vide. Aucun phare. Aucune silhouette. La route est une ligne morte. Il sort un transistor de la boîte à gants. Il tourne la molette. Les parasites grésillent. Une voix d'homme finit par percer. C'est une fréquence privée. Le code est simple. La voix donne des chiffres. Elle donne des noms. Lorenzo écoute sans bouger. Son visage est un masque de pierre. La voix annonce la fin de la trêve. Les clans Greco et Vitale ne font qu'un. Les têtes de Lorenzo et Sofia valent cinquante mille euros. Morts uniquement. La prime est doublée si le corps est brûlé. Lorenzo éteint la radio. Il regarde Sofia. Elle a entendu. Elle sort une cigarette de sa poche. Elle l'allume avec un briquet tempête. La flamme éclaire ses yeux vides. Elle recrache la fumée vers le Nord. Le vent la ramène vers le Sud. Vers la Sicile. Vers Palerme. Lorenzo sort son Beretta 92FS. Il retire le chargeur. Il compte les balles. Le laiton brille sous la lune. Il remet le chargeur en place. Le clic métallique est net. Il arme la culasse. Une cartouche monte dans la chambre. Il engage la sûreté. Il répète le geste avec son deuxième chargeur. Seize balles. Seize problèmes résolus. Sofia sort son couteau. Elle frotte la lame sur une pierre plate. Le bruit du métal contre la roche est régulier. Elle vérifie le tranchant avec son pouce. Une goutte de sang perle. Elle lèche la plaie. Son regard se fixe sur Lorenzo. Elle ne dit rien. Les mots sont inutiles. Ils sont des poids morts. Lorenzo déplie une carte sur le capot. Ses doigts tracent une ligne. Ils sont à la pointe de l'Italie. Devant eux, le détroit de Messine. Derrière eux, la fuite vers l'Europe. Il pose son doigt sur Palerme. Le papier se déchire sous la pression. Il regarde l'horizon. Il tourne la clé dans le contact. Le moteur tousse. Il rugit. Le pick-up fait demi-tour. Les pneus hurlent sur le goudron. Lorenzo écrase l'accélérateur. L'aiguille du compteur monte. Cent. Cent vingt. Cent quarante. Les arbres défilent comme des spectres. Sofia s'attache. Elle vérifie la tension de la sangle. Elle sort un pistolet-mitrailleur de sous le siège. Un Skorpion tchèque. Elle engage un chargeur camembert. Elle tire la culasse vers l'arrière. L'arme est prête. Ils atteignent le port de Villa San Giovanni. L'odeur de gasoil est forte. Les ferries attendent dans le noir. Lorenzo choisit une rampe isolée. Il ne prend pas de billet. Il attend que le dernier camion s'engage. Il s'insère dans l'ombre du poids lourd. Les marins ne voient rien. Ils sont fatigués. Ils veulent dormir. Le bateau quitte le quai. Les vibrations du pont montent dans les jambes. Lorenzo reste au volant. Ses mains serrent le cuir. Ses articulations sont blanches. Sofia regarde l'eau noire par la vitre. L'écume brille un instant. Puis elle disparaît. La Sicile approche. Les lumières de Messine forment une ligne de feu sur l'eau. Le ferry accoste. La rampe tombe avec un fracas de ferraille. Lorenzo sort le premier. Il ne regarde pas les gardes. Il accélère dès que les roues touchent le sol sicilien. La route vers Palerme est longue. L'autoroute A19 est un serpent de béton. Il n'y a personne. Les stations-service sont fermées. Les néons sont éteints. Il s'arrête dans une zone industrielle. L'endroit sent la rouille et le pneu brûlé. Il sort un sac de sport du coffre. Il contient des munitions. Des grenades défensives. Des gilets pare-balles. Il enfile le sien. Il serre les sangles. La plaque de céramique pèse sur sa poitrine. C'est un poids familier. C'est une assurance-vie limitée. Sofia enfile son équipement. Elle bouge avec une précision de machine. Elle glisse des chargeurs dans ses poches. Elle fixe son couteau à sa cuisse. Elle vérifie la lunette de son fusil de précision. Un vieux Dragunov récupéré dans une cache. Elle nettoie l'optique avec un chiffon propre. Elle ne laisse aucune trace. Lorenzo sort un téléphone jetable. Il compose un numéro. Il attend trois sonneries. Il raccroche. C'est le signal. Le contact à Palerme sait qu'ils arrivent. Le contact veut la prime. Lorenzo le sait. Il veut que le contact le sache. C'est un appât. C'est un piège. Ils reprennent la route. Le soleil commence à percer. La lumière est grise. Elle n'apporte aucune chaleur. Les montagnes de Sicile se dessinent. Elles sont sèches. Elles sont dures. Lorenzo regarde le paysage. Il a grandi ici. Il a tué ici. Il va mourir ici. L'idée ne provoque aucune réaction. C'est une donnée technique. Il entre dans la banlieue de Palerme. Les immeubles sont décrépis. Le linge pend aux balcons. Les chiens errent entre les poubelles. Il évite les axes principaux. Il connaît les caméras. Il connaît les barrages. Il utilise les ruelles. Le pick-up frôle les murs. Le métal frotte contre la pierre. Il s'arrête devant un entrepôt de poisson. L'odeur est insupportable. C'est parfait. Personne ne s'approche. Il coupe le moteur. Le silence revient. Un silence lourd. Un silence de plomb. Lorenzo sort de la voiture. Il porte son sac à l'épaule. Sofia le suit. Elle marche dans son ombre. Ils montent sur le toit. La vue domine la villa des Greco. De l'autre côté, la forteresse des Vitale. Les deux familles sont réunies pour un banquet. C'est la célébration de la fusion. C'est la célébration de la trahison. Lorenzo installe le fusil. Il déploie le bipied. Il s'allonge sur le gravier. Le canon pointe vers la cible. Sofia prend position près de la porte de sortie. Elle tient une grenade dans chaque main. Les goupilles sont prêtes. Elle regarde Lorenzo. Il ajuste la dérive. Il ajuste l'élévation. Il retient sa respiration. Son doigt caresse la détente. Le métal est froid. Le percuteur est armé. Un homme sort sur le balcon de la villa. C'est le père de Lorenzo. Il porte un costume sombre. Il tient un verre de vin. Il sourit. Lorenzo le place au centre du réticule. La croix noire se pose sur son front. Lorenzo ne tremble pas. Son cœur bat lentement. Soixante pulsations par minute. Il appuie sur la détente. Le coup de feu déchire le matin. La douille saute. Elle tinte sur le sol. Le corps tombe. Le verre se brise. Le vin se mélange au sang. Le chaos commence. Les cris montent de la villa. Les gardes courent dans tous les sens. Ils ne savent pas d'où vient le tir. Lorenzo réarme. Il cherche le père de Sofia. Il le voit près de la piscine. Il tire. L'épaule explose. L'homme bascule dans l'eau. L'eau devient rouge. Lorenzo se lève. Il ne regarde plus. Il sait que le travail est fait. Il ramasse son sac. Il descend l'escalier. Sofia lance la première grenade. L'explosion souffle les vitres du rez-de-chaussée. Elle lance la deuxième. Le feu se propage. Elle tire des rafales courtes avec le Skorpion. Elle vise les silhouettes qui sortent. Elle ne rate pas. Chaque balle trouve sa cible. Chaque cible s'effondre. Ils atteignent le rez-de-chaussée. La fumée pique les yeux. Lorenzo tire au Beretta. Il vide son chargeur. Il change de chargeur en marchant. Le mouvement est fluide. Il est automatique. Il abat un garde dans le couloir. Il abat un deuxième garde derrière une porte. Le sang gicle sur les murs. Ils sortent par l'arrière. Le pick-up les attend. Lorenzo saute au volant. Sofia grimpe à l'arrière. Elle continue de tirer. Elle couvre leur fuite. Les balles des gardes ricochent sur la carrosserie. Le verre vole en éclats. Lorenzo ne ralentit pas. Il fonce vers la sortie. Ils quittent la zone industrielle. Ils s'enfoncent dans le centre-ville. La circulation est dense. Ils se fondent dans la masse. Le pick-up est criblé d'impacts. Lorenzo s'arrête dans un parking souterrain. Il abandonne le véhicule. Il prend un sac de sport. Il prend Sofia par le bras. Ils marchent vers la gare. Ils ne courent pas. Ils ne se cachent pas. Ils sont des fantômes. Ils achètent deux billets pour Catane. Le train part dans cinq minutes. Ils s'assoient dans un wagon vide. Lorenzo regarde ses mains. Elles sont couvertes de suie. Elles sont couvertes de poudre. Le train s'ébranle. Palerme s'éloigne. Les deux clans sont décapités. La guerre est finie. La chasse commence. Lorenzo ferme les yeux. Il ne dort pas. Il attend. Sofia nettoie son couteau. Elle regarde le paysage défiler. Elle ne sourit pas. Elle n'est pas heureuse. Elle est vivante. Pour l'instant. Le train entre dans un tunnel. L'obscurité est totale. Le bruit des rails est un battement de cœur. Un battement de fer. Un battement de mort. Lorenzo sent le poids du Beretta contre sa hanche. Il est prêt pour la suite. La suite n'est qu'une question de munitions.

Jasmin et Poudre

Le mur d'enceinte mesure trois mètres. Lorenzo pose le sac de sport au sol. Il sort une pince coupante isolée. Le manche est en caoutchouc noir. Le métal est froid. Le jasmin embaume l'air nocturne. C'est une odeur lourde. Elle colle à la peau. Lorenzo sectionne le premier câble de cuivre. Une étincelle brève. Le boîtier de dérivation meurt. Les caméras de la zone Ouest pivotent dans le vide. Elles ne voient plus rien. L'écran de contrôle dans la guérite devient gris. Sofia grimpe la première. Ses mouvements sont fluides. Elle utilise les anfractuosités de la pierre. Elle ressemble à une ombre. Elle bascule de l'autre côté sans bruit. Lorenzo suit. Ses articulations craquent. Il ignore la douleur. Il touche le sol meuble. La terre est humide. Elle retient les empreintes de ses bottes. Un garde marche sur l'allée de gravier. Il porte un fusil à pompe Benelli en bandoulière. Il fume une cigarette. Le bout rouge brille dans le noir. Sofia se plaque contre un tronc d'olivier. L'écorce est rugueuse contre son épaule. Elle sort son cran d'arrêt. La lame de quinze centimètres sort du manche. Un déclic sec. Le garde approche. Il ne regarde pas les arbres. Il regarde son téléphone. La lumière bleue éclaire son visage gras. Sofia bondit. Sa main gauche ferme la bouche de l'homme. Ses doigts sentent le tabac froid. Sa main droite enfonce l'acier sous la mâchoire. Elle remonte vers le cerveau. Le garde tressaute. Ses talons grattent le gravier. C'est un bruit de papier froissé. Sofia maintient la pression. Le corps devient lourd. Elle le dépose lentement. Pas de choc. Pas de cri. Elle essuie la lame sur le pantalon du mort. Le tissu absorbe le liquide sombre. Lorenzo progresse vers le transformateur principal. Il ouvre le panneau avec un tournevis plat. Il identifie les fils du système d'alarme. Il utilise un shunt pour tromper la centrale. Le courant circule en boucle. Le voyant rouge passe au vert fixe. Le périmètre est aveugle. La maison est une forteresse sans yeux. L'odeur du jasmin devient écrasante. Elle se mélange à l'huile d'arme. Lorenzo vérifie son Beretta 92FS. Une balle dans la chambre. Le chien est armé. Il fait signe à Sofia. Ils traversent la pelouse rase. L'herbe est coupée à deux centimètres. C'est un tapis de golf. Une deuxième sentinelle surveille la terrasse. L'homme boit un café dans un gobelet en plastique. Il porte un gilet pare-balles léger sous sa veste. Sofia contourne par les buissons de lauriers-roses. Elle utilise les ombres portées. Elle arrive derrière lui. Elle ne respire plus. Elle frappe à la carotide. Le sang gicle sur les dalles de marbre blanc. L'homme s'effondre. Le gobelet se renverse. Le café fume sur le sol froid. L'odeur du grain brûlé remplace celle des fleurs. Lorenzo examine la porte-fenêtre. C'est du verre blindé de type 4. Il sort un diamant de vitrier. Il trace un cercle parfait. Il applique une ventouse en caoutchouc. Le disque de verre vient sans un bruit. Il passe la main à l'intérieur. Il déverrouille le loquet de sécurité. Ils entrent dans le grand salon. Les meubles sont recouverts de draps blancs. On dirait des cadavres debout dans la pénombre. L'air est confiné. Lorenzo sent la poussière. Il sent aussi le soufre des allumettes. Sofia range son couteau dans sa botte. Elle prend son arme de poing. C'est un Glock 17. Elle vérifie le chargeur. Elle compte les balles. Quinze. Plus une. C'est assez pour tuer un père. C'est assez pour finir l'histoire. Ils montent l'escalier de chêne massif. Les marches ne grincent pas. Lorenzo a choisi le côté des limons. Le poids est mieux réparti sur la structure. Il atteint le premier étage. Une lumière jaune filtre sous une porte au fond du couloir. Lorenzo s'arrête. Il écoute. Une respiration lourde provient de la chambre. C'est une respiration de vieillard. Une respiration de condamné. Il regarde Sofia. Elle a les yeux fixes. Ses pupilles sont dilatées. Elle serre la crosse de son arme. Ses jointures blanchissent sous la peau. Le jasmin entre par une fenêtre ouverte au bout du couloir. L'odeur est partout. Elle sature les poumons. Elle masque l'odeur de la sueur. Lorenzo pose la main sur la poignée de cuivre. Le métal est glacé. Il appuie lentement. Le pêne se rétracte dans la gâche. La chambre est vaste. Un homme dort dans un lit à baldaquin. C'est Vitale. Le patriarche. Le boucher de Palerme. Lorenzo avance. Ses bottes ne font aucun son sur le tapis persan. Il pointe le canon du Beretta vers le front de l'homme. Sofia se place de l'autre côté du lit. Elle ne tremble pas. Elle attend le signal. Lorenzo ne tire pas tout de suite. Il veut que l'homme ouvre les yeux. Il veut que l'homme comprenne sa défaite. Lorenzo frappe le bord du matelas avec le canon. Vitale sursaute. Il ouvre les paupières. Il voit le métal noir. Il voit sa fille. Il voit son ennemi. Il ne dit rien. Il sait que le temps est écoulé. "Zéro", dit Lorenzo. Le mot claque dans le silence de la chambre. C'est l'ordre de la fusion. C'est l'ordre de la fin. Vitale tente de bouger la main vers le tiroir du chevet. Sofia pose sa lame sur le dos de sa main. Elle transperce la chair. Elle cloue la main au bois de la table de nuit. Vitale étouffe un cri de douleur. Lorenzo appuie le canon contre la tempe. La peau est ridée. Elle est chaude. Le contraste avec l'acier est total. "Où est le grand livre ?" demande Lorenzo. Vitale crache du sang. Il sourit. Ses dents sont jaunes et gâtées. Il regarde Sofia. Il ne voit pas sa fille. Il voit un outil cassé. Un déchet de la guerre. "Dans l'enfer des Grecos", répond le vieil homme. Lorenzo presse la détente. Le silencieux absorbe la détonation. Un bruit de bouchon de liège. La tête de Vitale bascule. Le sang macule l'oreiller de soie blanche. Sofia retire son couteau. Elle ne nettoie pas la lame cette fois. Le sang de son père reste sur l'acier. Ils quittent la chambre. Ils ne courent pas. Ils descendent l'escalier. Ils sortent par la porte-fenêtre brisée. Le jardin est calme. Les deux gardes sont toujours là où ils sont tombés. Des masses sombres sur le sol. Lorenzo récupère son sac. Il sort un bidon d'essence de cinq litres. Il répand le liquide sur les rideaux du salon. Il en verse sur les tapis. Il craque une allumette. La flamme prend vite. Le tissu brûle. La chaleur monte. Le feu lèche les murs. Ils s'éloignent vers le mur d'enceinte. Derrière eux, le domaine Vitale commence à briller. Les flammes dévorent le bois ancien. Elles dévorent les secrets de famille. L'odeur du jasmin disparaît. Elle laisse la place à la fumée noire et grasse. Lorenzo saute le mur. Sofia le suit. Ils retrouvent la route côtière. La mer est une masse sombre à leur droite. L'eau frappe les rochers. Ils marchent vers le Nord. Ils ont encore des balles. Ils ont encore de la haine. Le jour va se lever. Le ciel devient gris comme du plomb. Lorenzo regarde ses mains. Elles sont noires de suie. Elles sont sales. Il ne les lavera pas. Pas avant la fin du voyage. Ils trouvent une voiture garée près d'une villa vide. C'est une vieille Alfa Romeo. Lorenzo brise la vitre latérale. Il arrache les fils sous le volant. Il les dénude avec ses dents. Le moteur tousse. Il démarre dans un nuage de fumée. Sofia monte côté passager. Elle regarde le feu au loin. La maison de son enfance brûle. "C'est fait", dit-elle. Lorenzo passe la première. Il écrase l'accélérateur. Les pneus hurlent sur l'asphalte. Ils roulent vers l'ombre des pères. Ils roulent vers le dernier acte.

Marbre Rouge

L'Alfa Romeo s'arrête à cent mètres du portail. Le moteur s'éteint dans un râle métallique. Lorenzo tire le frein à main. Le cran claque. Sofia vérifie son chargeur. Elle tape le talon de la main contre la base de l'arme. Le métal froid contre la peau. Ils sortent de la voiture. Le gravier crisse sous les semelles. La villa se dresse dans l'ombre. Les fenêtres du rez-de-chaussée brillent. La lumière est jaune. Elle est fixe. Ils longent les lauriers-roses. Lorenzo tient son Beretta 92FS à deux mains. Les bras sont tendus. Les muscles sont secs. Sofia reste dans son sillage. Elle porte un Glock 17. Le cran de sûreté est effacé. Ils atteignent la terrasse. L'odeur du cigare flotte dans l'air. Les voix résonnent derrière les vitres. Des rires gras. Des verres qui s'entrechoquent. Les deux clans fêtent la fin de la guerre. Ils boivent sur les cadavres de la veille. Lorenzo observe par la fente des rideaux. Son père est assis en bout de table. Greco porte un costume gris. Il sourit. En face de lui, Vitale. Le père de Sofia. Il fume un Havane. La fumée monte vers le lustre en cristal. Il y a six gardes dans la pièce. Deux près de la porte. Deux près du buffet. Deux dans les coins sombres. Lorenzo compte les cibles. Il montre six doigts à Sofia. Elle hoche la tête. Elle ajuste sa prise. Lorenzo enfonce la porte-fenêtre du pied gauche. Le verre explose. Les éclats volent sur le tapis persan. Il entre en premier. Il tire deux fois. Le garde à gauche prend les balles dans le sternum. Son corps percute un buffet en acajou. La porcelaine se brise. Sofia pivote vers la droite. Son Glock crache trois flammes brèves. Le garde près de la cheminée s'effondre. Sa tête frappe le chenet en bronze. Un bruit sourd. Un bruit de fruit mûr qui tombe. La panique saisit le salon. Les chaises basculent. Greco se lève. Il cherche son arme sous sa veste. Lorenzo ne regarde pas son père. Il vise les gardes restants. Le marbre blanc des colonnes éclate sous les impacts. La poussière de pierre emplit l'air. Elle est fine. Elle pique les yeux. Elle se mélange à l'odeur de la poudre. Le salon devient un stand de tir fermé. Les balles ricochent sur les moulures. Le plâtre tombe du plafond comme de la neige. Un garde tire depuis le fond de la pièce. Lorenzo sent un choc violent. Son épaule gauche recule. Le tissu de sa veste se déchire. La douleur est une brûlure nette. Il ne lâche pas son Beretta. Il pivote sur ses hanches. Il ajuste le tireur. Deux balles dans le thorax. Le garde glisse le long du mur. Il laisse une traînée sombre sur le papier peint de soie. Lorenzo respire par la bouche. Son épaule devient chaude. Le sang imbibe sa chemise blanche. Sofia avance au centre de la pièce. Elle marche sur les débris de verre. Ses bottes broient les cristaux. Elle vide son chargeur sur les hommes en noir. Les corps s'empilent. Le marbre du sol est glissant. Le liquide rouge s'étale dans les rainures de la pierre. Il forme des rivières sombres. Vitale est debout derrière la table. Il tient un revolver de calibre .38. Il tremble. Ses yeux sont larges. Il regarde sa fille. Il ne tire pas. Greco crie le nom de son fils. Lorenzo tourne le canon vers lui. Il ne répond pas. Il presse la détente. La balle traverse le front de son père. Le corps de Greco est projeté en arrière. Il renverse la table. Les bouteilles de vin se brisent. Le liquide rouge se mêle au sang sur le sol. Lorenzo insère un nouveau chargeur. Le clic métallique est le seul son dans la pièce. La fumée stagne sous le plafond. Elle est grise. Elle est épaisse. Sofia fait face à Vitale. Le vieil homme lâche son revolver. L'arme tombe sur le marbre avec un bruit sec. Il lève les mains. Il essaie de parler. Sofia ne l'écoute pas. Elle avance d'un pas. Elle place le canon du Glock sous le menton de son père. La peau de Vitale est ridée. Elle est moite. Sofia presse la détente. Le coup part. La tête de Vitale bascule. Le sang gicle sur le visage de Sofia. Elle ne cille pas. Elle tire encore. Trois fois. Le corps s'affaisse dans un fauteuil de cuir. Le silence revient brusquement. Il est lourd. Il est total. Lorenzo range son arme. Il plaque sa main droite sur sa blessure. Le sang passe entre ses doigts. Il regarde le massacre. Les deux chefs sont morts. Les héritiers sont debout. Le marbre blanc est devenu rouge. La villa est un tombeau. Les murs sont criblés de trous. Les miroirs sont en miettes. L'odeur du jasmin a disparu. Il ne reste que l'odeur du fer et de la poudre. Sofia ramasse un chargeur au sol. Elle essuie son visage avec sa manche. La trace rouge s'étale sur sa joue. Elle regarde Lorenzo. Ses pupilles sont des points noirs. Elle ne dit rien. Elle n'a pas de larmes. Elle a des douilles vides à ses pieds. Lorenzo fait un signe de tête vers la sortie. Il marche lentement. Il traîne un peu la jambe gauche. La douleur dans l'épaule est un battement régulier. Un rappel physique. Ils sortent sur la terrasse. L'air de la nuit est frais. Il est pur. Lorenzo regarde l'horizon. La mer est toujours là. Elle est noire. Elle ne change pas. Ils descendent les marches. Ils rejoignent l'Alfa Romeo. Lorenzo s'installe au volant. Il démarre. Le moteur vibre dans le châssis. Sofia monte à côté de lui. Elle pose son arme sur ses genoux. Elle regarde la villa s'éloigner dans le rétroviseur. Les lumières jaunes s'éteignent une à une. Lorenzo passe la seconde. Il serre le volant. Le cuir est poisseux. Il roule vers le Nord. La route côtière est déserte. Les phares percent l'obscurité. Ils ne cherchent plus de planque. Ils ne cherchent plus de pardon. Ils ont vidé les comptes. Ils ont fermé le livre. Le sang sur le marbre va sécher. La poussière va retomber. Lorenzo accélère. L'aiguille monte. Le moteur hurle. La nuit défile. La fin est là. Elle est froide. Elle est propre.

Cible Vide

Le soleil tape sur le béton armé. La villa fume encore. Lorenzo franchit le seuil de la porte principale. Ses bottes écrasent des douilles de neuf millimètres. Le métal tinte sur le marbre. Il traîne sa jambe gauche. Le pantalon est imbibé de sang noir. La blessure est profonde. Il ne regarde pas en arrière. L'odeur de la poudre brûlée sature l'air. C'est une odeur de fin de monde. Sofia marche trois pas derrière lui. Elle tient son cran d'arrêt à la main. La lame est repliée. Ses phalanges sont blanches. Elle a de la suie sur les pommettes. Ses cheveux courts sont collés par la sueur. Ils atteignent le gravier de l'allée. La lumière du matin est crue. Elle expose les dégâts. Les murs de la villa sont criblés d'impacts. Le crépi tombe en morceaux. Lorenzo s'arrête devant l'Alfa Romeo noire. La carrosserie porte des traces de ricochets. Le pare-brise est étoilé du côté passager. Il sort les clés de sa poche. Ses doigts tremblent légèrement. C'est une réaction nerveuse. Il déverrouille les portières. Le mécanisme claque dans le silence de la campagne. Aucun oiseau ne chante. Les moteurs des tueurs sont loin maintenant. Le clan Greco est mort. Le clan Vitale est mort. Il ne reste que le métal et la poussière. Lorenzo s'installe au volant. Le siège en cuir grince sous son poids. Il pose son Beretta sur la console centrale. Le bronzage de l'arme est griffé. Il insère la clé dans le contact. Le démarreur tourne dans le vide. Il jure entre ses dents. Il essaie une deuxième fois. Le moteur finit par cracher une fumée grise. Les vibrations remontent dans la colonne de direction. Sofia monte à côté de lui. Elle claque la portière avec force. Elle pose son sac en toile sur ses genoux. Le sac contient des chargeurs et des billets de banque. Les liasses sont maintenues par des élastiques rouges. Elle ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Lorenzo engage la première vitesse. La boîte de vitesses résiste. Il force sur le levier. La voiture avance lentement sur le gravier. Les pneus crissent. Ils passent devant le portail en fer forgé. Le portail est sorti de ses gonds. Un corps gît en travers du chemin. Lorenzo roule dessus sans ralentir. La suspension encaisse le choc. Il tourne à gauche sur la route départementale. La route longe la côte. La mer est en bas de la falaise. L'eau est d'un bleu plat. Elle ressemble à une plaque de tôle. Le soleil monte encore. La chaleur commence à peser dans l'habitacle. Lorenzo appuie sur l'accélérateur. L'aiguille du tachymètre monte doucement. Quarante. Soixante. Quatre-vingts kilomètres par heure. Le vent siffle à travers l'étoile du pare-brise. Sofia sort une cigarette de sa poche. Elle l'allume avec un briquet en métal. La flamme est stable. Elle aspire la fumée profondément. Ses poumons brûlent. Elle rejette la fumée contre la vitre. Elle n'a plus de tatouage de décompte à mettre à jour. Le compte est bon. Tout le monde est à zéro. Elle regarde ses mains. Le sang a séché sous ses ongles. C'est une croûte sombre et dure. Elle gratte la peau avec son pouce. La route est déserte. Les villages traversés sont vides. Les volets sont clos. Les habitants sentent la mort qui passe. Lorenzo ne regarde pas les panneaux. Il ne cherche pas de direction. Il suit la ligne blanche. Sa cicatrice à l'arcade le démange. Il ne se gratte pas. Il garde les deux mains sur le volant. Le cuir est poisseux. C'est un mélange de sueur et de graisse mécanique. Il passe la quatrième vitesse. Le moteur ronfle de manière régulière. C'est le seul son dans la voiture. Le silence entre eux est épais. C'est un silence de plomb. Ils croisent une station-service abandonnée. Les pompes sont rouillées. Lorenzo vérifie la jauge d'essence. Le réservoir est à moitié plein. Cela suffira pour quitter la province. Après, il faudra improviser. Il n'y a plus de planque. Il n'y a plus de réseau. Les téléphones sont restés dans les ruines. Ils sont des fantômes dans une machine italienne. Sofia jette son mégot par la fenêtre. L'étincelle meurt sur l'asphalte. Elle ouvre son sac. Elle vérifie le mécanisme de son cran d'arrêt. Le ressort claque. La lame sort. Elle l'essuie sur son jean. Elle la rétracte. Elle recommence le geste. Le paysage change. Les falaises laissent place à des champs d'oliviers. Les arbres sont tordus par le vent. Ils ressemblent à des vieillards en prière. Lorenzo ressent une pointe dans l'épaule. Une balle a dû effleurer l'os. Il ne vérifie pas. La douleur est une preuve de vie. Il se concentre sur la trajectoire. La route serpente entre les collines. Il prend les virages à la corde. Les pneus hurlent brièvement. Il ne freine presque pas. Il veut de la distance. Il veut mettre des kilomètres entre son nom et son corps. Sofia se tourne vers lui. Elle observe son profil. Lorenzo a la mâchoire serrée. Ses muscles masséters sont saillants. Il a vieilli de dix ans en une nuit. Elle pose sa main sur le levier de vitesses. Sa main frôle celle de Lorenzo. Il ne retire pas sa main. Le contact est froid. C'est un contact purement physique. Il n'y a pas de tendresse. Il y a juste la reconnaissance de l'autre. Ils sont les deux dernières pièces d'un puzzle brisé. Elle serre le levier. Lorenzo change de rapport. Leurs doigts se croisent un instant. Le moteur commence à chauffer. Une odeur d'huile brûlée monte du capot. Lorenzo ralentit. Il ne veut pas casser le moteur maintenant. Il descend en troisième. La voiture perd de sa superbe. Elle n'est plus qu'un débris roulant. Ils passent sous un pont d'autoroute. Le béton est couvert de graffitis. Des noms de clans. Des menaces de mort. Tout cela appartient au passé. Les noms n'ont plus de poids. Les balles ont tout effacé. Ils sont dans le vide absolu. Le soleil est maintenant au zénith. La lumière écrase les reliefs. Lorenzo voit une piste de terre sur la droite. Elle mène vers une ancienne carrière. Il donne un coup de volant. L'Alfa Romeo quitte le goudron. Les cailloux frappent le soubassement. La voiture tangue. Il s'arrête au fond de la carrière. Les parois de calcaire blanc les entourent. C'est un four naturel. Il coupe le contact. Le moteur s'arrête dans un cliquetis métallique. Le silence revient. Il est brutal. Lorenzo pose sa tête contre l'appui-tête. Il ferme les yeux. Ses paupières sont lourdes. Sofia sort de la voiture. Elle marche quelques pas dans la poussière. Elle regarde l'horizon. On ne voit pas la route d'ici. On ne voit rien. Elle revient vers la portière conducteur. Elle regarde Lorenzo. Il ne dort pas. Il respire lentement. Sa poitrine se soulève de manière irrégulière. Elle tend la main et prend le Beretta sur la console. Elle vérifie le chargeur. Il reste deux balles. Elle remet l'arme en place. Lorenzo ouvre les yeux. Il regarde Sofia. Il n'y a pas de haine dans son regard. Il n'y a plus rien. Juste le reflet du calcaire blanc. Il sort de la voiture à son tour. Il boite jusqu'au bord de la carrière. Il regarde le fond du trou. C'est un abîme de pierre. Il sort un mouchoir de sa poche. Il essuie le sang sur sa jambe. Le tissu devient rouge vif. Il jette le mouchoir. Le vent l'emporte. Le morceau de tissu danse dans l'air chaud. Il finit par se poser sur un rocher. Sofia s'approche de lui. Elle se tient à ses côtés. Ils ne se touchent pas. Ils regardent la même chose. Le néant. Les clans n'existent plus. Les pères sont sous terre. Les frères sont dans les morgues. Ils sont les survivants d'une guerre sans vainqueur. Le goût du fer est permanent dans leur bouche. C'est le goût de la survie. Lorenzo se tourne vers la voiture. La carrosserie brille sous le soleil. Elle ressemble à un cercueil de métal noir. Il remonte à bord. Sofia le suit. Il ne redémarre pas tout de suite. Il attend que son rythme cardiaque redescende. Il regarde ses mains sur le volant. Elles sont vides. Il n'y a plus d'ordres à suivre. Il n'y a plus de cible à abattre. La cible est vide. Il tourne la clé. Le moteur repart dans un râle. Il fait demi-tour dans la poussière. Il rejoint la route. Il continue vers le Nord. La voiture s'éloigne. Elle devient un point noir sur le ruban gris. Le moteur tourne encore.
Fusianima
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Marcus V

Vise Bien

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Le goudron de Palerme a un goût de fer et de poussière. Lorenzo Greco écrase sa joue contre le sol humide. L’odeur des ordures brûlées remplit ses narines. Sofia Vitale pèse sur ses lombaires. Elle maintient son genou dans ses reins. Sa lame de quinze centimètres presse la carotide de l’homme. Le mé...

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