L'Étoile de l'Abîme

Par Studio ThrillerThriller

## CHAPITRE : LA MORT DE L’ARCHIVISTE Le vrombissement était partout. Une vibration de trente hertz. Infrasonique. Elle ne passait pas par les oreilles, mais par la moelle épinière. C’était le chant de l’Abîme, la signature gravitationnelle du trou noir que la station *Icarus-7* frôlait depuis des ...

La Mort de l'Archiviste

## CHAPITRE : LA MORT DE L’ARCHIVISTE Le vrombissement était partout. Une vibration de trente hertz. Infrasonique. Elle ne passait pas par les oreilles, mais par la moelle épinière. C’était le chant de l’Abîme, la signature gravitationnelle du trou noir que la station *Icarus-7* frôlait depuis des décennies. Silas Thorne pressa sa main contre la paroi en alliage de titane. Le métal frissonnait. — Poste de sécurité à Pont d’Observation, annonça-t-il dans son micro de gorge. Je suis devant la porte de l’Archive. La voix de la centrale grésilla, hachée par les interférences électromagnétiques de la singularité toute proche. — *Reçu, Thorne. Le signal biométrique de l’Archiviste Vane a disparu il y a douze minutes. Entrez.* Thorne inséra son pass. Le mécanisme s’enclencha. Un sifflement de décompression. L’air qui s’échappa du sas empestait l'ozone recyclé et, plus étrangement, le papier vieux de cinq siècles. Il entra. L’Observatoire n’était pas une pièce, c’était un dôme de verre borosilicaté plongeant dans le vide. Au centre, des milliers de feuillets de micro-parchemins flottaient dans l’absence de gravité artificielle de ce secteur. Ils tourbillonnaient doucement, tels des papillons de nuit capturés dans une tempête de neige, reflétant la lueur ambrée des moniteurs. C’était le sanctuaire de Vane. Son chaos organisé. Thorne activa la lampe de son projecteur d’épaule. Le faisceau trancha l’obscurité, balayant les constellations de papier. Puis, il s’arrêta net. Au centre de la pièce, ancré à son fauteuil de commandement par des sangles magnétiques, se trouvait ce qu’il restait de l’Archiviste. *** Vane n’était plus qu’une silhouette de charbon. L’homme n’avait pas brûlé de l’extérieur. Ses vêtements — une robe de laine technique — étaient intacts, bien que roussis aux entournures. La combustion avait été interne. Une fournaise chirurgicale. La peau de son visage était tendue, craquelée comme une terre séchée au soleil, révélant une lueur résiduelle qui s'éteignait doucement dans ses veines. Thorne s'approcha, ses bottes magnétiques claquant sur le sol avec un bruit métallique sec. *Clang. Clang.* — PC Sécurité, ici Thorne. Sujet localisé. Décès confirmé. Cause apparente… improbable. Il s’arrêta à trente centimètres du corps. L’air autour de Vane était encore brûlant. Une distorsion thermique faisait trembler la vision de Thorne. — *Précisez, Thorne*, demanda la voix dans l’oreillette. — On dirait qu’il a avalé un soleil. Thorne sortit son scanner médical portatif. L’appareil émit un bip strident, saturé. — Température interne : 450 degrés Celsius. Les organes sont vitrifiés. Mais la structure externe est préservée. C’est une combustion spontanée, mais avec une précision moléculaire. Aucun dégât collatéral sur le mobilier. Il pointa la lumière sur le visage de l’archiviste. C’est là que le malaise, déjà présent, se mua en une peur froide. Vane n’avait plus d’yeux. Les globes oculaires avaient disparu, probablement vaporisés par la chaleur. À leur place, logés avec une précision millimétrée dans les orbites calcinées, se trouvaient deux fragments d'obsidienne noire. Des pierres lisses, aux facettes tranchantes, qui semblaient absorber la lumière de la lampe de Thorne plutôt que de la refléter. — Il a des pierres à la place des yeux, murmura Thorne. De l’obsidienne. Taillée. — *Répétez ?* — Vous m’avez entendu. Ce n’est pas un accident technique. C’est un rituel. *** Thorne détourna le regard, le cœur battant contre ses côtes. Il examina l’environnement de travail de Vane. L’Archiviste était l’unique gardien de la mémoire d’*Icarus-7*. Il gérait les journaux de bord de l’époque de la Colonisation, les données cryptées que le Haut Conseil ne voulait pas voir circuler sur le réseau numérique de la station. Le silence de l’Observatoire était oppressant, seulement rompu par le froissement sec des milliers de feuilles flottantes. *Frrrrt. Frrrrt.* Comme si les morts chuchotaient. Thorne tendit la main et attrapa un papier au vol. C’était une carte stellaire manuscrite. Les coordonnées étaient raturées. Une note dans la marge attirait l’attention, écrite de la main tremblante de Vane : *« Elle ne dévore pas la lumière. Elle la digère. »* Soudain, le vrombissement du trou noir changea de fréquence. Le gémissement infrasonique monta d’un octave. Les parois de l’Observatoire vibrèrent violemment. Dans le dôme de verre, la singularité — ce grand œil noir bordé d’un anneau d’accrétion d’or et de feu — sembla pulser. Thorne sentit ses poils se hérisser. Électricité statique. — PC Sécurité, la gravité est en train de fluctuer. Vérifiez les compensateurs de masse du secteur 4. Pas de réponse. Juste un souffle de friture statique. Il se retourna vers le corps de Vane. Dans les orbites d’obsidienne, quelque chose venait de bouger. Une lueur. Une infime étincelle violette, nichée au cœur de la pierre noire. Thorne recula d'un pas. Ses bottes magnétiques se détachèrent du sol sous l'effet d'une défaillance soudaine du réseau. Il se retrouva en apesanteur, flottant au milieu des archives, parmi les milliers de pages qui tourbillonnaient désormais avec une fureur accrue. — Central ? Vous me recevez ? Rien. Il n'était plus seul. Il le sentait. Une présence glaciale, à l'opposé de la chaleur qui émanait du cadavre. Il braqua sa lampe vers le fond de la salle, là où les rayonnages d’archives s’enfonçaient dans l’ombre. Entre deux étagères de métal, une forme se dessinait. Ce n'était pas un homme. C’était une distorsion dans l'air, une silhouette de vide qui semblait "découper" la réalité. L’ombre s'avança. Elle ne marchait pas ; elle déformait l'espace autour d'elle. Thorne porta la main à son arme de service, un pulseur à induction. Ses doigts étaient engourdis. Le froid était maintenant si intense que de la buée se cristallisait sur la visière de son casque. Il regarda à nouveau le corps de Vane. Les fragments d'obsidienne commençaient à vibrer dans les orbites du mort. Un son aigu, cristallin, s'éleva, s'harmonisant avec le grondement du trou noir. *Zing. Zing. Zing.* Les pierres se fissurèrent. Une voix, ou peut-être une pensée, résonna directement dans le crâne de Thorne. Une voix qui sentait le vide et les siècles de silence. *« L'archive est incomplète, Gardien. »* Thorne réussit enfin à dégainer son arme. — Halte ! Qui est là ? Identifiez-vous ou je fais feu ! La silhouette d’ombre s’arrêta devant le corps calciné de Vane. Elle tendit une main vaporeuse vers les yeux d’obsidienne. Au moment où elle les toucha, les pierres éclatèrent en une poussière noire qui fut instantanément aspirée par la silhouette. Le cadavre de Vane s'effondra alors en cendres, se répandant dans l'air sans gravité de l'Observatoire. Un nuage de mort grise entourant Thorne. L'ombre tourna ce qui lui servait de tête vers Silas. — *« Le sang a payé pour la vue »*, murmura la voix. *« Maintenant, le sang doit payer pour le chemin. »* Soudain, toutes les alarmes de la station se déclenchèrent en même temps. Un hurlement strident, rouge, frénétique. — *ALERTE. RUPTURE DU CONFINEMENT DE LA SINGULARITÉ. HORIZON DES ÉVÉNEMENTS EN EXPANSION.* Thorne regarda par le dôme de verre. Le trou noir n'était plus à une distance de sécurité. Il grandissait. Il dévorait l'espace. Il dévorait *Icarus-7*. Et l'ombre, à deux mètres de lui, commença à devenir solide. Elle prenait les traits de Vane. Mais un Vane plus jeune. Un Vane dont les yeux étaient de purs puits de vide. Thorne pressa la détente. Le tir de plasma traversa la silhouette sans la ralentir. L'énergie fut absorbée, comme une goutte d'eau dans un océan d'encre. La silhouette sourit. — Merci pour le supplément d'énergie, Silas. L'Observatoire fut soudain secoué par une explosion structurelle. Le dôme de verre se fissura. Un trait de lumière aveuglante jaillit de la fissure, mais ce n'était pas la lumière des étoiles. C’était quelque chose qui venait de l’autre côté. Thorne sentit l'aspiration du vide. Son corps fut projeté vers la brèche. Dans un dernier réflexe, il s'agrippa à une console fixe. Il vit l'ombre de Vane s'approcher de lui, imperturbable malgré la décompression. Elle se pencha vers son oreille, alors que l'air quittait ses poumons. — Ne meurs pas tout de suite, Silas. L'enquête ne fait que commencer. Le verre vola en éclats. Le silence absolu de l'espace envahit tout. Thorne ferma les yeux, emporté dans l'abîme.

L'Arrivée de l'Enquêteur

# CHAPITRE : L'ARRIVÉE DE L'ENQUÊTEUR Le sas de décompression de la station *Aethelgard* gémit comme une bête blessée. Un cri de métal contre métal. L’inspecteur Elias Thorne resta immobile dans la zone de transition. Il ne respirait pas encore. Il attendait que les capteurs de pression se stabilisent. Dans son casque, le silence était un poids. Puis, le voyant passa du rouge sang au vert blafard. *Pshhh.* L’air s’engouffra. Une odeur brutale. Électrique. Elias fronça les sourcils. Cela sentait l’ozone recyclé, l’odeur classique des cercueils d’acier orbitaux. Mais sous cette couche technique, il y avait autre chose. Quelque chose d’organique et de sec. L’odeur du vieux papier. Des parchemins oubliés dans une bibliothèque de l’Ancien Monde. Il retira son casque. Le froid le gifla. Un froid qui ne venait pas de l’absence de chauffage, mais de l’absence de vie. — Ici l’Inspecteur Elias Thorne, matricule 99-Omega, dit-il d’une voix rauque. Je monte à bord. Aucune réponse. Seul le vrombissement. C’était un son situé à la limite de l’audition humaine. Un bourdonnement infrasonique qui ne frappait pas les tympans, mais les viscères. La station entière vibrait. Les parois de titane tremblaient imperceptiblement sous ses doigts. C’était le chant de la singularité. Il fit un pas. Ses bottes magnétiques claquèrent sur la grille du sol. *Clang. Clang.* Il était seul. Silas, son frère, avait disparu ici, dans ce dernier avant-poste avant le néant. Le rapport mentionnait un incident dans l’Observatoire. Une « rupture de causalité ». Des mots de bureaucrates pour dire que l'enfer avait ouvert ses portes. Elias progressa dans le couloir principal. Les lumières d’urgence oscillaient, projetant des éclats jaunes sur les murs couverts de givre. C’est là qu’il le vit. Le premier signe que la physique avait rendu les armes. Elias s’arrêta devant une lampe de secours fixée au mur. La source de lumière était à sa droite. Logiquement, son ombre aurait dû s'étirer vers la gauche, sur la porte du mess. Son ombre était devant lui. Elle se découpait, nette et sombre, sur le sol métallique, pointant directement vers la source de lumière. Elle défiait l’optique. Elle ignorait la source. Elias leva la main droite. Son ombre leva la main gauche avec une seconde de retard. Un frisson, plus glacé que l’air de la station, parcourut sa colonne vertébrale. — Bienvenue sur l’Étoile de l’Abîme, murmura-t-il pour lui-même. *** Il atteignit le pont d’observation central. C’était une structure hémisphérique, immense, qui offrait une vue imprenable sur le secteur X-01. Elias s’approcha de la baie vitrée en polycarbonate renforcé. Il s’attendait à voir le vide. Il vit l’œil de Dieu. Ou celui du Diable. *L’Étoile de l’Abîme.* Le trou noir ne ressemblait pas aux simulations des manuels de l’Académie. Ce n’était pas une simple sphère d'ombre. C’était une déchirure vivante dans le tissu de la réalité. Un disque d'accrétion tourbillonnait autour d’un centre si noir qu’il semblait aspirer la vue elle-même. La lumière des étoiles lointaines était courbée, étirée en filaments d’or et de violet, créant un halo de démence chromatique. Le temps n’existait plus là-bas. À l’horizon des événements, chaque seconde valait des siècles. — Tu es là-dedans, Silas ? demanda Elias à la vitre. Soudain, un bruit sec. Un froissement. Elias dégaina son pulseur thermique en un mouvement fluide. Le canon ronronna, prêt à cracher deux mille degrés de plasma. Il pivota sur lui-même, balayant la pièce. Rien. Puis, il leva les yeux. Le plafond de l’atrium était envahi par des « étoiles ». Des milliers de petits éclats de lumière blanche, pas plus gros que des grains de sable, flottaient dans l’air en apesanteur. Ils ne brillaient pas d’une lumière électrique. Ils scintillaient comme des cristaux de givre sous un soleil d’hiver. Ils bougeaient. Ils s’entrechoquaient avec un bruit de papier froissé, un murmure sec et rythmé qui remplissait l’espace. *Frosh. Frosh.* Ce n’était pas de la poussière. C’était de la matière stellaire condensée, ou peut-être des fragments de souvenirs arrachés à la chronologie. Elias tendit une main gantée. Un éclat vint se poser sur son index. Il ressentit une brève décharge de tristesse pure, une émotion qui n’était pas la sienne, avant que l’éclat ne s’éteigne. Il rangea son arme, mais ne relâcha pas sa garde. Le terminal de commande principal de l’Observatoire était à quelques mètres. C'était là que Silas avait été vu pour la dernière fois. L'écran était brisé, mais une console secondaire clignotait encore en ambre. Elias s’installa. Ses doigts tapèrent rapidement sur le clavier tactile. Les données défilèrent, corrompues, hachées par les interférences gravitationnelles. *Log de sécurité 404... Erreur...* *Divergence temporelle : +14.8%...* *Alerte intrusion : Entité non-biologique détectée...* Elias s’arrêta sur une entrée datée de trois heures auparavant. *S. Thorne : "Si vous lisez ceci, ne cherchez pas la vérité. Cherchez la sortie. L'Abîme n'est pas un vide. C'est une mémoire."* Le vrombissement infrasonique augmenta d’intensité. Les parois de la station se mirent à gémir plus fort. Elias sentit son sang battre dans ses tempes. Un goût de cuivre envahit sa bouche. Il sentit un mouvement derrière lui. Il ne se retourna pas immédiatement. Il regarda son reflet dans l’écran noir de la console. Dans le reflet, il n’était pas seul. Une silhouette se tenait juste derrière son épaule. Elle était floue, comme si elle était faite de fumée ou de pixels morts. Mais ce qui glaça le sang de l'inspecteur, ce n'était pas la présence de l'intrus. C’était l’ombre de l’intrus. Sur le sol de la station, l’ombre de la silhouette ne correspondait pas à sa forme. La silhouette semblait humaine, mais son ombre était immense, dotée de membres trop longs, se terminant par des griffes qui semblaient s'enfoncer *dans* le métal du plancher, comme si le sol n'était qu'une nappe d'eau. — Inspecteur, murmura une voix qui semblait venir de partout et de nulle part. Vous êtes en retard. Elias inspira lentement l’air chargé d’ozone et de papier vieux. Il posa sa main sur la crosse de son pulseur. — Je suis toujours à l’heure pour les autopsies, répondit-il d'un ton sec. — Celle-ci sera particulière, reprit la voix. C'est la vôtre que nous préparons. Elias bascula brusquement sa chaise et fit feu. Le tir de plasma traversa la silhouette sans rencontrer de résistance, illuminant la pièce d'un bleu aveuglant. La décharge alla frapper la baie vitrée de l'Observatoire. Le polycarbonate, déjà fragilisé par les forces de marée du trou noir, se fendilla. Un craquement sinistre résonna dans toute la station. Elias ne regarda pas la fissure. Il regarda son ombre. Elle venait de se détacher de ses pieds. Elle marchait maintenant seule sur le mur, se dirigeant vers le levier de décompression d'urgence. Son propre reflet dans la vitre l'observait avec un sourire qu'il n'avait pas commandé. — Le premier principe de la thermodynamique, Elias, dit la silhouette qui se reformait déjà dans l'obscurité. Rien ne se perd. Tout se transforme. Silas ne s'est pas perdu dans l'abîme. Il est devenu l'abîme. La fissure sur la vitre s'élargit avec un sifflement strident. L'air commença à être aspiré. L'alarme de décompression se mit à hurler, une plainte mécanique qui se mêlait au rire de l'ombre. Elias Thorne comprit alors la terrible vérité : sur cette station, il n'était pas l'enquêteur. Il était la preuve à conviction. La vitre explosa. Le vide de l'espace ne l'aspira pas vers l'extérieur. C'est l'obscurité à l'intérieur de la station qui commença à l'avaler. *** **CLIFFHANGER :** *Alors que l'air quitte ses poumons, Elias voit la main de son propre reflet sortir de la vitre brisée pour le saisir à la gorge. Le reflet n'a plus de visage, seulement un tourbillon d'étoiles froissées à la place des yeux. Et derrière lui, l'Étoile de l'Abîme semble cligner de l'œil.*

L'Indice Silencieux

**CHAPITRE : L'INDICE SILENCIEUX** Le vide n’a pas de goût. Il a une odeur : celle de l’ozone brûlé et de la poussière électrisée. Elias Thorne rouvrit les yeux. Ses poumons brûlaient. Chaque inspiration était une lame de rasoir labourant sa trachée. Il n’était pas dans l’espace. Il n’était pas mort. Pas encore. Il était allongé sur le sol en alliage brossé de la salle des archives, à l’autre bout du complexe. La vitre brisée, le reflet sans visage, l’obscurité vorace… une hallucination ? Ou une translation spatiale provoquée par la distorsion gravitationnelle de l’Étoile ? Il se redressa péniblement. Autour de lui, la station *Aethelgard* gémissait. Un vrombissement sourd, situé dans les infrasons, faisait vibrer ses os plus que ses oreilles. C’était le chant de l’abîme, la signature acoustique du trou noir qui maintenait la station dans un équilibre précaire. L’air sentait l’ozone recyclé, mais aussi, de manière incongrue, le papier ancien. Une odeur de bibliothèque médiévale égarée à des années-lumière de la Terre. Elias tâtonna sa gorge. Les marques de doigts n’y étaient pas. Pourtant, la sensation de l’étreinte glacée de son propre reflet persistait. — Tu ne m’auras pas si facilement, Silas, croassa-t-il. Il se traîna vers la console centrale des journaux de bord. C’était une unité archaïque, isolée du réseau principal pour éviter la corruption par les tempêtes de radiations. Silas Vane, l’astrophysicien disparu, était un homme de précautions. Il ne faisait pas confiance au numérique pur. Il aimait le tangible. Le mécanique. Elias inséra sa clé de décryptage. L’écran scintilla, affichant des lignes de code vert émeraude qui semblaient couler comme du sang sur la matrice. *** **LOG 734-B – ENREGISTREMENT ACOUSTIQUE – SECTEUR OMEGA.** Elias lança la lecture. Au début, rien. Un silence de mort, uniquement rompu par le froissement sec des "étoiles froissées". C’était ainsi que Vane décrivait le phénomène : des distorsions visuelles qui craquaient comme du parchemin qu’on écrase dans une main invisible. Puis, le son monta. Ce n’était pas du bruit blanc. C’était une suite de fréquences chirurgicales, des pics d’énergie qui défiaient la logique orbitale. Elias fronça les sourcils. Il ouvrit le logiciel d'analyse spectrale. Les ondes dessinaient des motifs géométriques parfaits. Trop parfaits pour être naturels. — Qu’est-ce que tu as trouvé, Vane ? murmura Thorne. Il activa le traducteur de signal. Le processeur de la station moulina dans un râle de ventilateurs fatigués. Elias sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa colonne vertébrale. L’ambiance changeait. La lumière des néons vacillait, passant du blanc clinique au jaune pisseux des vieux manuscrits. Sur l’écran, les fréquences commençaient à se superposer. Thorne utilisa un filtre de décalage Doppler. Les sons se transformèrent en phonèmes. Des sons gutturaux, rugueux, qui semblaient arrachés à une gorge de pierre. Ce n’était pas de l’anglais. Ce n’était pas du russe, ni aucune langue vernaculaire utilisée dans les colonies spatiales. Elias Thorne avait étudié l’histoire des sciences à Oxford avant de devenir enquêteur pour l’Union Stellaire. Il reconnut la structure. Les déclinaisons. La rudesse des labiales. C’était du latin. Mais un latin corrompu, archaïque, une forme de langue que l’on ne trouvait que dans les grimoires interdits du Vatican ou les traités d’alchimie du XIIe siècle. Le traducteur afficha les mots, un par un, en synchronisation avec les battements de cœur d’Elias. *QUI...* Le vrombissement infrasonique de l’abîme redoubla d’intensité. Les parois de la station vibrèrent si fort qu’une plaque de métal se détacha du plafond, s’écrasant dans un fracas de tonnerre à quelques centimètres de Thorne. Il ne cilla pas. Ses yeux étaient rivés sur l'écran. *SPECTAT...* L’odeur de papier ancien devint étouffante. Elias avait l’impression de respirer de la poussière de cadavre. Il se sentait observé. Pas par une caméra. Pas par un homme. Mais par la structure même de la pièce. Comme si les molécules d'air étaient autant d'yeux invisibles braqués sur sa nuque. *IS...* *DEVORATUR.* La phrase complète s’afficha en lettres capitales, brûlant les pixels de l’écran : **QUI SPECTAT, IS DEVORATUR.** Elias traduisit mentalement, la voix tremblante : — "Celui qui regarde est celui qui est dévoré." Le silence retomba brutalement. Une apesanteur soudaine souleva Thorne du sol. Ses pieds quittèrent le métal. Il flottait dans un vide oppressant, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes. L’Étoile de l’Abîme, visible par le petit hublot renforcé des archives, semblait avoir changé de forme. Elle n'était plus une sphère de ténèbres entourée d'un disque d'accrétion. Elle ressemblait à une pupille. Une pupille de la taille d'un système solaire, fixée sur lui. L’indice n’était pas une preuve matérielle. C’était un avertissement. Silas Vane n’avait pas découvert un phénomène physique ; il avait ouvert une porte sur quelque chose qui possédait une conscience. Une conscience prédatrice qui se nourrissait de l'observation. Le principe d'incertitude d'Heisenberg, pensa Elias avec une horreur glacée. L'observateur modifie la réalité par le simple fait de regarder. Mais ici, dans l'abîme, la réalité ripostait. Soudain, le terminal de bord s'éteignit. L'obscurité fut totale, à l'exception de la lueur de l'Étoile au dehors. Un bruit de froissement sec retentit juste derrière son oreille. Le bruit de milliers d'étoiles que l'on froisse comme du papier. Elias sentit un souffle froid sur son cou. Une voix, qui était la sienne et pourtant celle d'un autre, murmura dans l'obscurité : — Tu as trop regardé, Elias. *** **CLIFFHANGER :** Au moment où Elias active sa lampe torche, le faisceau ne révèle pas la pièce vide. Il révèle que les murs des archives ont disparu. Il flotte maintenant au milieu d'une spirale infinie de journaux de bord en papier, des millions de pages tourbillonnant dans le vide, chacune écrite de sa propre main, décrivant sa propre mort de mille façons différentes. Et au centre de cette tempête de papier, la silhouette de Silas Vane lui tend un stylo dont la plume est faite d'un fragment d'os humain. — Signe le dernier rapport, Elias, dit la forme. L'abîme a faim de conclusion.

Interrogatoires Psychotiques

# CHAPITRE : INTERROGATOIRES PSYCHOTIQUES La plume d’os humain pesait une tonne entre ses doigts. Elias fixait la pointe acérée, encore tachée d’une encre noire qui semblait ramper, animée d’une vie propre. Autour de lui, la spirale de papier tourbillonnait, un cyclone blanc dans le vide absolu. Des millions de rapports de mission. Des millions de dates de décès. Toutes portaient son nom. — Signe, Elias, répéta la silhouette de Silas Vane. Sa voix n’était pas un son, mais une vibration dans les molaires d'Elias. Un spasme électrique. Elias lâcha le stylo. L’objet ne tomba pas. Il resta suspendu dans l’absence de gravité, pointé vers son cœur comme une aiguille de boussole traquant le Nord. Elias ferma les yeux. Il hurla. Quand il les rouvrit, la spirale avait disparu. Mais l'horreur n'avait fait que changer de forme. *** Le vrombissement infrasonique de l’Étoile de l’Abîme traversait les semelles magnétiques de ses bottes. 18,9 Hertz. La fréquence du malaise. Celle qui fait vibrer le globe oculaire et engendre des apparitions grises à la périphérie de la vision. L’air de la station *Event Horizon II* empestait l'ozone grillé et le papier vieux, une odeur de bibliothèque en train de se consumer dans un court-circuit. Elias se tenait dans le couloir principal. Les parois métalliques ne renvoyaient plus le reflet froid de l'acier. Elles semblaient moites. Il se dirigea vers le laboratoire de biologie. Il devait comprendre. Il devait ramener l’équipage à la raison avant que l’abîme ne les digère. Il trouva Sarah, la biologiste en chef, accroupie dans un coin du laboratoire. Elle avait arraché les plaques de protection du mur. Ses doigts étaient en sang, les ongles retournés à force de gratter le composite. — Sarah ? murmura Elias. Elle ne sursauta pas. Elle plaqua son oreille contre la structure interne de la station, là où couraient les circuits de refroidissement. — Tu l’entends, Elias ? chuchota-t-elle sans le regarder. — Je n’entends que les moteurs et le trou noir. — Non. Écoute sous le métal. Le rythme. Les alvéoles qui se gonflent. La station n’est plus une machine. L’Étoile l’a réveillée. Elle respire, Elias. Elle a des poumons de titane et des veines de liquide hydraulique. Elle se tourna vers lui. Ses pupilles étaient si dilatées que l’iris avait disparu. — Elle a faim, Elias. Et nous sommes les nutriments. Elias nota mentalement : *Sujet Sarah Jenkins. Psychose de transfert organique. Stade 4.* — Sarah, on doit aller sur le pont. Le Capitaine nous attend. — Le Capitaine ? Elle eut un rire sec, comme un froissement de parchemin. Le Capitaine n'est plus là. Il est devenu l'œil. Il regarde l'horizon, et l'horizon regarde en lui. Si tu y vas, Elias, il te verra. Et s'il te voit, il t'effacera du journal de bord. Elias recula. Le bruit de froissement retentit à nouveau. Derrière son oreille. Sec. Précis. Comme si quelqu’un pliait une étoile en deux juste à côté de lui. Il se retourna brusquement. Rien. Juste le couloir vide et cette vibration de 18,9 Hz qui lui sciait les nerfs. Il laissa Sarah à ses murmures et se dirigea vers le pont de commandement. *** Le pont était plongé dans une pénombre rougeâtre. Seule la lueur de l’Étoile de l’Abîme, cette singularité monstrueuse entourée d’un disque d’accrétion d’un blanc insoutenable, éclairait la pièce. Le Capitaine Kael était assis dans son fauteuil. Il ne pilotait plus. Les consoles de navigation affichaient des erreurs en cascade, des lignes de code qui ressemblaient de plus en plus à des hiéroglyphes impossibles. — Capitaine, rapport de situation, ordonna Elias d’une voix qu’il espérait ferme. Kael ne bougea pas. Ses mains agrippaient les accoudoirs si fort que le cuir synthétique craquait. — Tu savais que le temps n’existe pas ici, Elias ? demanda Kael. Sa voix était calme, d’une neutralité terrifiante. À la lisière de l’horizon des événements, chaque seconde est une éternité étirée sur un filament de lumière. J’ai vu la fin de l’univers, Elias. Je l’ai vue sept fois depuis ce matin. — Capitaine, vous faites une fixation obsessionnelle. C’est un effet secondaire du rayonnement Hawking sur le lobe préfrontal. On doit s’éloigner. Maintenant. — S’éloigner ? Kael se tourna enfin. Son visage était émacié, comme si la gravité elle-même avait commencé à aspirer sa chair vers l'intérieur. — On ne s’éloigne pas de la vérité, Elias. Regarde les capteurs. L’Étoile n’est pas un corps céleste. C’est une archive. Chaque atome qui tombe dedans est une information stockée pour l’éternité. Tout ce que nous avons été, tout ce que nous serons, est déjà écrit là-bas. Kael pointa du doigt l’immensité lumineuse au-dehors. — Silas Vane n’est pas mort, Elias. Il est devenu l’index de cette bibliothèque. Et il t'attend. Il m'a dit que tu avais un rapport à signer. Elias sentit un frisson polaire remonter sa colonne vertébrale. La vision du stylo d'os revint frapper sa rétine. — Comment savez-vous pour le rapport ? — Parce que je le lis en ce moment même, répondit Kael en fixant l'écran de contrôle totalement noir. Il est écrit sur tes cellules. Il est écrit dans ton futur. Un craquement sec retentit. Un bruit de papier qu’on déchire. Elias regarda le sol. Des feuilles de papier, des milliers de pages de journaux de bord, commençaient à se matérialiser dans l'air, flottant en apesanteur. Elles sortaient des bouches d'aération, des fentes des consoles, des pores du métal. L'odeur de l'ozone devint suffocante. — La station ne respire pas, Sarah, murmura Elias pour lui-même, la gorge nouée. Elle vomit. Le vrombissement s'intensifia, changeant de fréquence. Ce n'était plus un bourdonnement. C'était un cri. Un cri de métal torturé par une force qui n'appartenait pas à la physique connue. Elias s’approcha de la console principale pour reprendre les commandes manuelles, mais ses mains se figèrent. Sur l’écran de navigation, là où devraient se trouver les coordonnées stellaires, un texte défilait en boucle. Une seule phrase, répétée à l'infini, dans une police de caractères qui ressemblait étrangement à sa propre écriture manuscrite : **L’ABÎME A FINI DE LIRE. IL EST TEMPS DE FERMER LE LIVRE.** Soudain, la gravité bascula. La station ne vibrait plus, elle pivotait à 180 degrés dans une dimension qui n'était pas l'espace. Le Capitaine Kael se mit à rire, un son qui se transforma en un gargouillis de sang tandis que ses orbites commençaient à luire de la même lumière blanche que l'Étoile. — Elias ! hurla Sarah depuis le couloir. Les murs ! Les murs deviennent du papier ! Elias plaqua sa main sur le métal de la console. Elle était chaude. Elle était souple. Il enfonça ses doigts dedans comme dans de la pâte à papier humide. Sous la surface grise, il vit des lignes de texte s’agiter. Il comprit alors la nature de leur folie. Ils n'étaient plus dans un vaisseau. Ils n'étaient plus dans l'espace. Ils étaient devenus les personnages d'un récit que l'Étoile de l'Abîme était en train de réécrire en temps réel. Une main se posa sur son épaule. Une main de papier, légère, sèche, dont le toucher fit le bruit d'une page que l'on tourne. Elias se retourna. Silas Vane se tenait là, mais son visage n'était plus humain. C'était un palimpseste de textes superposés, des milliers de mots s'agitant pour former des traits. — La conclusion, Elias, murmura l'entité. Tu as refusé de signer. Alors l'abîme va déchirer la page. *** **CLIFFHANGER :** Un choc brutal secoua la station. Pas une explosion physique, mais une rupture de la réalité. Le plafond du pont de commandement se déchira, non pas pour révéler le vide de l'espace, mais pour laisser entrevoir une main titanesque, faite d'une substance plus sombre que le noir, qui descendait du ciel pour saisir la station comme on referme un livre. Elias regarda ses propres mains. La peau commençait à jaunir, à s'affiner, laissant apparaître des lignes d'encre noire courant sous son épiderme. Il ne saignait pas. Il s'effaçait. — Où est la gomme ? hurla Kael avant d'être instantanément réduit à une silhouette en deux dimensions, une simple illustration sur le sol de métal. Elias se jeta vers le levier d'éjection d'urgence, mais au lieu d'une poignée de métal, ses doigts ne saisirent qu'une métaphore. Le terminal de bord s'alluma une dernière fois. Un message unique apparut sur tous les écrans de la station, clignotant au rythme cardiaque de l'Étoile : **"FIN DU CHAPITRE. VEUILLEZ PAYER LE PRIX DE L'ENCRE POUR CONTINUER."**

Fausse Piste : Le Saboteur

# CHAPITRE : Fausse Piste : Le Saboteur Le vrombissement n'était pas un son. C’était une pression. Un battement sourd, situé juste en dessous du seuil de l’audition humaine, qui faisait vibrer la moelle osseuse de Thorne. À chaque pulsation de l’Étoile — ce trou noir captif au cœur de la station — les parois en alliage de titane gémissaient comme des vieux os. L’air avait changé. Thorne inspira une bouffée de gaz recyclé. L’ozone habituel, piquant et électrique, se mêlait désormais à une odeur absurde, anachronique : celle du papier ancien. Du vieux parchemin laissé trop longtemps dans une cave humide. Dans les coursives du Secteur Technique, le silence de l’apesanteur était brisé. Non pas par des alarmes, mais par un froissement sec. Un bruit de feuilles mortes que l’on piétine. Des milliers de minuscules éclats de lumière, semblables à des étoiles de poussière, flottaient dans le couloir. Ils tourbillonnaient doucement, poussés par les courants d’air des ventilateurs en surchauffe. Thorne serra la crosse de son pistolet à impulsion. Ses jointures blanchirent. Il ne s'agissait pas d'une panne. C'était une invasion du réel. *** — Varek ? La voix de Thorne fut étouffée par la densité de l’air. Il se trouvait devant la porte blindée de l’Ingénieur en Chef. Le panneau d'accès clignotait. Rouge. Un code d'erreur 404 : *Réalité non trouvée.* Thorne utilisa son décodeur magnétique. L’appareil chauffa en quelques secondes, manquant de lui brûler la paume. Les circuits de la porte cédèrent avec un bruit de déchirure, comme si Thorne venait de déchirer une page d’un livre plutôt que de forcer un mécanisme hydraulique. Il entra. Le bureau de Varek était une insulte à la logique scientifique. L’Ingénieur en Chef, un homme qui avait passé trente ans à calibrer des moteurs à plasma avec une précision de l'ordre du micron, vivait désormais dans une cellule de fanatique. Des schémas techniques jonchaient le sol. Mais ils n'étaient plus ce qu'ils semblaient être. Thorne s’agenouilla, ramassant un plan des systèmes de survie. Son cœur rata un battement. Le papier n'était pas du papier. C’était une fine pellicule de peau séchée, recouverte d'une encre si noire qu'elle semblait absorber la lumière de sa lampe de poche. Les lignes des conduits d'oxygène avaient été redessinées. Elles ne menaient plus aux épurateurs à dioxyde de carbone. Elles convergeaient toutes vers un point unique, un centre géométrique marqué d'un symbole que Thorne reconnut avec un frisson : l’œil de l’Abîme. — Le culte du Grand Scribe, murmura-t-il. C’était donc ça. Le fanatisme religieux s'était infiltré dans les rouages de la station. Varek n'essayait pas de réparer l'Étoile. Il essayait de la transformer en un autel. *** Thorne s’approcha de la console de contrôle principale de Varek. Elle était couverte d'une substance visqueuse, une sorte de goudron qui dégageait une odeur de sépia. Il activa l’enregistrement des journaux système. Ses doigts tremblaient. *Journal 4022. Date... non pertinente.* *La voix de Varek était rauque, méconnaissable.* *« Nous avons cru que nous exploitions l'énergie d'un trou noir. Quelle arrogance. Nous ne faisons que lire les marges d'un texte qui nous dépasse. L’Étoile n’est pas une singularité. C’est un encrier. Et l’encre exige d’être répandue. Le sacrifice de l’oxygène est nécessaire. Le souffle est une fiction qui empêche la vérité de s’écrire. »* Un frisson remonta le long de l'échine de Thorne. Il comprit la manœuvre technique. Varek avait inversé les pompes à électrolyse. Au lieu de séparer l'hydrogène et l'oxygène de l'eau pour alimenter les réservoirs de la station, il avait injecté un catalyseur chimique inconnu dans les circuits. Un composé à base de carbone pur qui, sous haute pression, se transformait en cette substance noire et visqueuse. Il n’assassinait pas seulement l’équipage par asphyxie. Il les effaçait. Il transformait leurs poumons en éponges à encre. Thorne consulta les schémas de sabotage. Les détails étaient d’une précision chirurgicale. Varek avait placé des charges thermiques sur les valves de décharge d'urgence. Si Thorne essayait de réinitialiser le système, la station perdrait toute sa pression atmosphérique en moins de douze secondes. C'était un piège parfait. Une équation de mort où chaque solution menait à l'annihilation. — Vous ne devriez pas être ici, Thorne. La voix venait de l'ombre, derrière les réservoirs de refroidissement. Thorne pivota, braquant son arme. Le faisceau de sa lampe balaya les tuyaux givrés. Varek était là. Mais il n’était plus l’homme que Thorne avait connu. Sa combinaison d’ingénieur pendait sur lui, vide d’une partie de sa substance. Son visage était une page blanche où seules ses veines, noires et saillantes, dessinaient des mots indéchiffrables. Ses yeux n’étaient plus que deux taches d’encre sombre qui coulaient sur ses pommettes. — L’oxygène est une distraction, Thorne, dit Varek. Sa voix avait le craquement d'un vieux vélin. Écoutez le froissement des étoiles. Elles ne brillent pas. Elles s'impriment. — Vous avez saboté le secteur 4, Varek. Vous avez tué Kael. Vous êtes en train de détruire la réalité ! cria Thorne. Varek esquissa un sourire qui déchira le coin de ses lèvres sèches. Pas de sang. Juste de la poussière noire. — Je ne détruis rien. Je corrige les erreurs de syntaxe. L’Étoile de l’Abîme a faim. Elle veut réécrire l’histoire. Et pour cela, elle a besoin de notre encre. De la vôtre aussi. Varek leva une main. Elle n'était plus composée de chair. Ses doigts s'étiraient, s'affinant jusqu'à devenir des pointes de plumes d'oie, aiguisées comme des scalpels. *** Thorne ne réfléchit pas. Il tira. Le projectile à impulsion traversa l'épaule de Varek. L'ingénieur ne recula pas. Il n'y eut pas d'impact de balle, seulement une explosion de confettis noirs. Varek s'effilocha un instant, sa silhouette vacillant comme une image projetée sur un écran défectueux, avant de se recomposer. — Vous utilisez du plomb contre de la poésie, Thorne. Quelle perte de temps. Varek avança. Le sol, là où ses pieds se posaient, devenait bidimensionnel. Le métal perdait sa texture, remplacé par une illustration grise et plate. La station elle-même était en train de devenir un dessin de mauvaise qualité sous l'influence de l'ingénieur. Thorne recula, heurtant la console de contrôle. Son regard tomba sur un levier manuel, peint en rouge : *Purge Manuelle de l'Encrier.* Ce n'était pas un terme technique habituel. Le sabotage de Varek n'était pas seulement physique, il avait infecté le langage même de la station. — Ne le touchez pas, prévint Varek, son bras se transformant en une longue traînée d'encre qui fouetta l'air. Si vous purgez, vous videz le sang de l'univers. Thorne regarda l'écran derrière le levier. Les chiffres défilaient, mais ce n'étaient plus des pourcentages d'O2. C'étaient des comptes à rebours de mots. *Mots restants avant clôture : 100... 99... 98...* Le vrombissement du trou noir monta d'une octave, devenant un cri strident, insupportable. Les parois de la pièce commencèrent à se courber, non pas sous la pression, mais comme si une main invisible était en train de plier la feuille de papier sur laquelle ils se trouvaient. Thorne comprit alors la vérité terrifiante. Varek n'était pas le saboteur. Il était le symptôme. La "fausse piste" n'était pas l'homme, mais l'idée même qu'un meurtre ou un sabotage puisse expliquer ce qui arrivait. — Ce n'est pas un culte, souffla Thorne, la gorge serrée par l'odeur de papier brûlé. C'est une fin de chapitre. Il saisit le levier. — Si je ne peux pas sauver la station, je vais au moins changer de page ! Thorne tira sur la poignée de fer. Un bruit de déchirement apocalyptique emplit l’espace. Ce ne fut pas une explosion d’air, mais une explosion de vide. Tout le Secteur Technique se plia en deux. Varek fut aspiré dans une faille qui s'ouvrit au milieu de la réalité, son corps se transformant en une longue phrase latine avant de disparaître. Thorne s'accrocha à la console. Le métal sous ses doigts devint souple comme du carton. Sur l’écran principal, les derniers chiffres s’effacèrent pour laisser place à une écriture calligraphiée, élégante, qui semblait saigner directement sur le verre : **"L'AUTEUR A CHANGÉ D'AVIS. CE PERSONNAGE N'EST PLUS NÉCESSAIRE."** Le sol disparut sous les pieds de Thorne. Il ne tomba pas dans l'espace. Il tomba dans le blanc. Un blanc infini, immaculé, celui d'une page qui attend que l'on recommence tout. Au loin, dans ce néant d'albâtre, Thorne vit une ombre immense se pencher. Une ombre tenant une gomme de la taille d'une lune, s'approchant inéluctablement de lui. **CLIFFHANGER :** Alors que Thorne sent son existence même s'effilocher en fines particules de graphite, il entend une voix, non pas celle de Varek, mais une voix venant de *l'autre côté* de la paroi de la réalité. Une voix qui murmure : — "Ce brouillon est raté. Brûle-le." Et soudain, Thorne sentit une chaleur intense, non pas celle d'une étoile, mais celle d'une allumette que l'on craque.

Le Deuxième Corps

### CHAPITRE 2 : LE DEUXIÈME CORPS Le feu n’était pas une métaphore. La chaleur déchira le néant d’albâtre. Une morsure orange, vorace, qui rongea les bords de la réalité de Thorne. Il ne hurlait pas ; le son n’existait plus. Il n’était qu’une idée en train de se consumer. Puis, l’odeur changea. Le vide stérile fut remplacé par la puanteur métallique de l’ozone recyclé et le parfum anachronique de la cellulose brûlée. Thorne percuta le sol. Le choc fut brutal. Le métal froid de la station *Icare-7* lui broya les côtes. Il resta immobile, le visage pressé contre la grille d’aération, aspirant de grandes goulées d’un air trop sec. Il était de retour. Ou peut-être n’était-il jamais parti. Le vrombissement était là. Un grognement infrasonique qui ne frappait pas les oreilles, mais les organes. C’était le chant de l’Étoile de l’Abîme, le trou noir de Kerr autour duquel la station dansait une valse suicidaire. À chaque rotation, l’ergosphère déformait l’espace-temps, et avec lui, la raison des hommes. Thorne se redressa péniblement. Ses doigts tremblaient. Il toucha son uniforme. Il était intact. Pas de brûlure. Pas de graphite. Pourtant, dans son esprit, la voix murmurait encore : *Brûle-le.* — Thorne à la passerelle, croassa-t-il dans son commutateur. Répondez. Le grésillement de l'électricité statique fut sa seule réponse. Un bruit de friture, sec, comme des milliers de pages que l’on froisse dans le noir. Il se leva. Ses articulations craquèrent. La gravité artificielle de la station oscillait, passant de 0.8g à 1.1g au rythme des pulsations du trou noir. Un effet de marée gravitationnelle que les compensateurs n’arrivaient plus à lisser. Il devait trouver l'Ingénieur en chef, Silas Varek. C’était Varek qui l’avait envoyé inspecter le secteur 4. Varek et son calme exaspérant. Varek qui, une heure plus tôt, buvait un café synthétique en expliquant que la distorsion temporelle n'était qu'une "illusion de perspective". Thorne s'engagea dans le couloir technique. Les parois vibraient. Il nota un détail absurde : de minuscules points lumineux, semblables à des étoiles miniatures, flottaient dans l’air du couloir. Elles ne brûlaient pas. Elles froissaient. Un bruit de papier sec, un bruissement de bibliothèque hantée. Il atteignit la trappe de maintenance 4-B. L’air y était plus lourd. Saturé d’une odeur de putréfaction que le système de filtration n’arrivait pas à masquer. Une odeur organique, douceâtre, qui n'avait rien à faire sur une station de recherche de pointe. — Varek ? appela Thorne. Silas ? Silence. Juste le battement de cœur du trou noir. *Boum-vrrr. Boum-vrrr.* Thorne déverrouilla le panneau de ventilation. Les verrous magnétiques claquèrent avec un bruit de coup de feu. Il fit coulisser la plaque d'alliage. Le faisceau de sa lampe torche déchira l'obscurité du conduit. Il recula d'un bond, le cœur manquant un battement. Son dos heurta la paroi opposée. — C’est pas possible… Dans le conduit de ventilation, un corps était encastré. Il était recroquevillé en position fœtale, les mains griffant les parois de métal comme s’il avait essayé de s’extraire du fer lui-même. La peau était parcheminée, d'un gris de cendre. Les yeux avaient disparu, laissant place à des orbites vides où semblaient s'être accumulés des débris de papier journal jauni. Thorne s'approcha, la nausée au bord des lèvres. Il reconnut la combinaison de vol. Il reconnut le matricule sur l'épaule gauche. *SILAS VAREK. INGÉNIEUR EN CHEF.* L’homme était mort. Et pas depuis quelques minutes. La décomposition était avancée. Les tissus étaient secs, presque fossilisés par le flux d'air constant du système de recyclage. En médecine légale spatiale, l'état de "saponification sèche" indiquait une exposition prolongée à un environnement ventilé sans humidité. Thorne sortit son analyseur médical de poche. Ses mains ne tremblaient plus ; elles étaient paralysées par une logique glaciale. Il scanna le cadavre. L’écran de l’analyseur cligna. Le processeur semblait peiner à traiter les données. **"ESTIMATION DU DÉCÈS : 21 JOURS (+/- 48 HEURES)."** — Vingt et un jours, souffla Thorne. C’était impossible. Une heure auparavant, Silas Varek lui avait serré la main. Il sentait le tabac froid et le désinfectant. Il s'était plaint d'une douleur à l'épaule. Il avait ri d'une blague sur les physiciens quantiques. Thorne se souvint du contact de la main de Varek. Elle était chaude. Vivante. Il regarda le cadavre dans le conduit. La bouche du mort était grande ouverte, figée dans un cri silencieux. À l'intérieur de la cavité buccale, Thorne vit quelque chose briller. Il utilisa une pince de son kit de réparation pour extraire l'objet. Ce n'était pas un morceau de métal. Ce n'était pas un implant. C'était une petite boule de papier froissé. Thorne la déplia avec précaution. Ses doigts frôlèrent la texture rugueuse, organique. Le papier semblait vieux de plusieurs siècles, jauni par un soleil qu'Icare-7 n'avait jamais croisé. Il y avait une seule phrase écrite à l'encre noire, d'une calligraphie élégante, presque saignante : *"CORRECTION : L'INGÉNIEUR N'A JAMAIS EXISTÉ DANS CETTE VERSION."* Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de Thorne. Le vrombissement du trou noir s'intensifia. Les parois du couloir commencèrent à se courber, non pas sous l'effet de la gravité, mais comme si le métal devenait souple, comme du carton mouillé. Le cadavre de Varek commença à s'effriter. Non pas en poussière organique, mais en copeaux de graphite et en fragments de gomme. En quelques secondes, le corps de trois semaines s'évapora, laissant le conduit vide, impeccablement propre. Thorne se retourna brusquement. Au bout du couloir, une silhouette se tenait debout. Elle portait la combinaison d'ingénieur. Elle tenait une tasse de café à la main. La vapeur s'en échappait en volutes paresseuses qui défiaient les lois de l'aspiration atmosphérique. C'était Silas Varek. — Tu en as mis du temps, Thorne, dit Varek d'une voix calme, trop calme. Je t'avais dit de vérifier la valve de pression, pas de fouiller dans les archives du décor. Varek prit une gorgée de son café. Ses yeux n'étaient pas humains. Ils étaient deux points noirs, deux pupilles sans iris, semblables à des trous de perforation sur une feuille de papier. — Silas… je viens de te trouver. Dans le conduit. Tu étais… mort. Depuis des semaines. Varek sourit. Ce n'était pas un mouvement de muscles, mais une ligne que l'on dessinait sur un visage. — La chronologie est une suggestion, Thorne. Pas une règle. L'Auteur hésite. Il rature. Il revient en arrière. Mais toi… toi tu es un personnage particulièrement têtu. Tu refuses de rester dans ta case. Varek fit un pas en avant. Le sol ne résonna pas sous ses bottes. — Qu'est-ce que tu es ? demanda Thorne en reculant vers la trappe. — Un figurant qui a lu le scénario, répondit Varek. Et le scénario dit que ce chapitre doit se terminer par un incendie. Varek lâcha sa tasse de café. Elle ne tomba pas. Elle resta suspendue dans les airs. Le liquide noir s'en échappa, formant une sphère parfaite. Mais ce n'était pas du café. C'était de l'encre. Une encre épaisse, visqueuse, qui commença à se dilater, submergeant le couloir, dévorant la lumière des lampes. Thorne sentit à nouveau cette chaleur intense. La chaleur de l'allumette. Il regarda ses propres mains. Elles commençaient à devenir transparentes. Il pouvait voir les câblages de la station à travers sa paume. Non, pire que ça. Il pouvait voir des lignes de texte imprimées au verso de sa peau. Il entendit alors un bruit venant de l'autre côté des parois métalliques. Un bruit gigantesque, assourdissant. Le bruit d'une page que l'on déchire. **CLIFFHANGER :** La paroi du couloir se fendit net, révélant non pas le vide de l'espace, mais un gouffre de ténèbres où flottaient des lettres géantes, des chapitres entiers déconstruits. Thorne sentit une main invisible, immense, se refermer sur sa cage thoracique. Et alors que la station s'effondrait comme un château de cartes, il vit Varek pointer du doigt le plafond de la réalité et hurler : — "Regarde en haut, Thorne ! Il est en train de raturer ton nom !"

La Déchirure Dimensionnelle

**CHAPITRE : LA DÉCHIRURE DIMENSIONNELLE** Le son n’était pas celui d’une explosion. Une explosion possède une signature acoustique prévisible : une onde de choc, un pic de pression, un souffle. Ici, c’était un déchirement sec. Fibreux. Le bruit d’un parchemin millénaire que l’on sépare en deux sous un scalpel. Thorne resta pétrifié. La paroi bâillait. Derrière le métal de la station *Horizon-9*, il n’y avait pas le noir d’encre du vide spatial. Il n’y avait pas les étoiles lointaines de la Nébuleuse d’Orion. Il y avait un abîme de craie et de carbone. Des milliers de caractères typographiques, certains géants comme des monolithes, d’autres minuscules comme des insectes, flottaient dans un vortex blanc. — Regarde en haut, Thorne ! hurla Varek. Sa voix était déformée, comme passée par un modulateur de fréquence défectueux. Thorne leva les yeux. Le plafond du couloir n’existait plus. À la place, un dôme de lumière crue, aveuglante, semblait observer la scène. Et dans cette lumière, une ombre immense passait et repassait. Une pointe. Une plume ? Une griffe ? Une ligne noire, épaisse comme une faille sismique, barra soudain le ciel de la réalité. Elle s’arrêta juste au-dessus d’eux. — Il rature, Thorne… Il nous efface ! Varek s’effondra. Ses jambes n’étaient plus que des descriptions floues. Thorne vit le mollet de son compagnon se transformer en une suite de adjectifs en italique avant de s'évaporer dans un nuage de poussière de graphite. Thorne recula. Son instinct de survie, gravé dans son ADN de pilote d’essai, reprit le dessus. Il devait bouger. Ne pas rester immobile sous le regard de l'Entité. Il s’élança dans le couloir de gauche. L’air changea instantanément. L’odeur d’ozone recyclé, habituelle dans les stations de recherche, fut balayée par un parfum âcre, étouffant. Le papier ancien. Le cuir tanné des vieilles reliures. Le vrombissement infrasonique du trou noir — l’Étoile de l’Abîme — fit vibrer sa cage thoracique à une fréquence insoutenable. 12 hertz. La fréquence de la peur pure. Il franchit le sas de la section de biologie. Mais le sas ne s’ouvrit pas sur des laboratoires. Il déboucha sur un escalier en colimaçon, suspendu dans un néant de brouillard. Les marches étaient faites de plaques de pression de la station, mais elles montaient vers un horizon impossible où des soleils noirs se couchaient en boucle. — Merde… Thorne vérifia son bracelet biométrique. Son rythme cardiaque : 140 bpm. Température corporelle : 35,2°C. Il entrait en hypothermie. Pourtant, il transpirait. Une sueur noire, huileuse. De l’encre. Il posa la main sur la rampe. Elle était froide, métallique, mais au toucher, il sentit des aspérités. Il baissa les yeux. La rampe était gravée de phrases qu’il n'avait pas encore prononcées. *« Thorne réalisa que chaque pas le rapprochait du point final. »* Il retira sa main comme s’il s’était brûlé. — Je ne suis pas un personnage, grogna-t-il entre ses dents serrées. Je suis un homme. Arthur Thorne. Matricule 77-Alpha. Le silence lui répondit. Un silence lourd, rompu seulement par le froissement sec de milliers d’étoiles flottantes. Elles ne brillaient pas comme des boules de gaz en fusion. Elles ressemblaient à des confettis de papier d’argent, tourbillonnant dans l’air raréfié. Il continua de courir. Les couloirs se tordaient. La géométrie de la station était devenue non-euclidienne. Un virage à droite le ramenait au point de départ, mais le point de départ avait changé. Le sol était désormais tapissé de tapis persans qui se dissolvaient en circuits imprimés dès qu'il posait le pied dessus. Soudain, il s'arrêta net. Devant lui, flottant au centre d'une intersection qui n'aurait pas dû exister, se trouvait l'Étoile de l'Abîme. Ce n’était pas un astre. Ce n'était pas un effondrement gravitationnel. C’était un œil. Mais un œil composé de milliards de points. Une pupille qui était en réalité un dictionnaire ouvert, dont les pages tournaient à une vitesse supraluminique. La lumière qui s'en dégageait n'était pas photonique ; c'était une information pure. Un flux de données si dense qu'il déchirait la trame même de la matière. Thorne comprit alors. La réalisation le frappa comme un impact de micrométéorite. L’Étoile de l’Abîme n’était pas un phénomène physique. C’était une conscience. Une entité de rang supérieur qui ne percevait pas le temps comme une ligne, mais comme un volume. Un livre qu’elle pouvait feuilleter, corner, ou corriger à sa guise. La station *Horizon-9* n’était pas en mission d’exploration. Elle était une ponctuation. Un point d'exclamation au milieu d'un paragraphe cosmique. Et ce paragraphe touchait à sa fin. — Pourquoi ? cria Thorne vers l'abîme. Pourquoi nous ? L'Étoile pulsa. Le vrombissement passa à 20 hertz. Thorne tomba à genoux, les mains sur les oreilles. Des images défilèrent dans son esprit : des versions de lui-même mourant de mille façons différentes dans ces couloirs. Dans l'une, il était dévoré par le vide. Dans une autre, il fusionnait avec les parois de la station. Dans une troisième, il n'avait jamais existé. *« Tu es une variante »*, murmura une voix qui n’utilisait pas de son, mais des concepts directs injectés dans son cortex. *« Une ébauche. Un brouillon que je dois nettoyer pour que l'histoire puisse enfin commencer. »* Thorne vit ses mains. La transparence gagnait ses avant-bras. Il voyait ses os, mais ses os étaient faits de calcaire et de lettres de plomb. Il chercha désespérément autour de lui. Son regard se posa sur un terminal de secours, à moitié enfoncé dans une paroi qui se transformait en écorce d'arbre. Le terminal affichait encore des lignes de code de navigation. Thorne rampa vers le clavier. Ses doigts s'enfonçaient dans les touches comme dans de la cire. — Si je suis une ébauche… alors je peux changer le script. Il ne chercha pas à appeler les secours. Il n'essaya pas de stabiliser l'orbite. Il entra une commande de surcharge dans le réacteur à antimatière de la station. Mais il ne visa pas la destruction physique. Il injecta un virus logique, une boucle récursive dans les systèmes de traitement de données de la station, espérant créer un paradoxe que l'Entité ne pourrait pas raturer. *SI EXISTENCE = VARIABLE, ALORS VARIABLE = VRAI.* *SI VRAI = EFFACÉ, ALORS EFFACÉ = EXISTENCE.* Le code défla sur l'écran. L'Étoile de l'Abîme tressaillit. Le vortex de lettres s'agita, pris de convulsions. Le sol se déroba sous Thorne. Il tomba dans un puits sans fond, entouré par les débris de la station qui se transformaient en confettis de données. Il vit Varek, ou ce qu'il en restait : une simple ombre bidimensionnelle collée contre un mur de néant. Thorne sentit la main invisible se refermer à nouveau sur sa poitrine. C'était la fin. La main allait presser, et il ne resterait de lui qu'une tache d'encre sur un fond blanc. Mais au moment où ses poumons allaient lâcher, Thorne aperçut quelque chose. Au milieu du chaos, une porte. Une simple porte de bureau en chêne, déplacée, absurde, flottant au milieu du vide interdimensionnel. Sur la porte, une plaque de cuivre gravée. Il plissa les yeux, luttant contre l'évanouissement. Ce qui était écrit sur la plaque le fit hurler de rire, un rire nerveux, hystérique, qui résonna dans le silence de l'apesanteur. **CLIFFHANGER :** Thorne ne se laissa pas mourir. Il utilisa ses dernières forces pour se propulser vers la porte en chêne. Il saisit la poignée. Elle était chaude, humaine. Il l'ouvrit et s'immobilisa. De l'autre côté, il n'y avait pas l'espace. Il n'y avait pas la station. Il y avait une pièce étroite, encombrée de piles de manuscrits. Un homme était assis devant une machine à écrire, le dos tourné. L'homme s'arrêta de frapper. Le silence devint total, absolu. Sans se retourner, l'homme demanda d'une voix fatiguée : — Thorne ? Tu es en avance. Je n'ai pas encore fini de décrire ta mort. Et sur la page engagée dans la machine, Thorne vit son propre nom, souligné trois fois par un trait de sang encore frais.

La Révélation du Rituel

### CHAPITRE : La Révélation du Rituel Le silence de la pièce était plus lourd que le vide spatial. Thorne resta pétrifié sur le seuil. Ses poumons brûlaient. Chaque inspiration lui déchirait la trachée, un rappel cinglant de l’oxygène raréfié qu’il avait laissé derrière lui. Ici, l’air était différent. Dense. Chargé d’une odeur de poussière de bibliothèque et d’ozone ionisé. Un mélange impossible de sacré et de technologique. Le vrombissement infrasonique de l’Abîme, cette vibration à 7 Hz qui fait trembler les organes internes, traversait les parois invisibles de cette pièce. Thorne sentait ses os résonner. Ses dents s'entrechoquaient. L’homme devant la machine à écrire ne bougea pas. C’était une silhouette frêle, voûtée sous une veste de tweed élimée. — Qui êtes-vous ? croassa Thorne. Sa voix n’était qu’un râle. L’homme tapa une dernière lettre. *Clac.* Le chariot de la machine revint dans un tintement métallique qui sonna comme un couperet. — Je suis celui qui prend les notes, Thorne. Celui qui documente l’effondrement. On m’appelait Elias, autrefois. Avant que la station *Event Horizon II* ne devienne ce mausolée flottant. Elias se tourna lentement. Son visage était un parchemin de rides, ses yeux deux puits d’un bleu délavé, presque translucides. Il ne regardait pas Thorne. Il regardait la blessure sur le flanc du mercenaire. — Tu saignes sur mes manuscrits, soupira-t-il en désignant le sol. Thorne baissa les yeux. Autour de lui, des milliers de feuilles de papier flottaient en apesanteur, bien que lui-même soit cloué au sol par une gravité artificielle capricieuse. Ces feuilles ne contenaient pas seulement du texte. Elles luisaient d’une lueur froide. Elles frémissaient. C’était le bruit que Thorne avait entendu : le froissement sec de milliers d’étoiles captives, piégées dans la fibre du papier. — Vane, parvint à articuler Thorne. Il est mort. Quelqu’un l’a tué. Elias laissa échapper un rire sec, un bruit de feuilles mortes. — Personne n’a « tué » Vane, Thorne. On ne tue pas un homme qui s’est déjà offert en sacrifice. Vane était un ingénieur, pas un saint. Mais il avait compris le coût de l’Équation de Schwarzschild modifiée. Thorne fit un pas en avant. Sa main serrait toujours la poignée de la porte en chêne, son seul ancrage à une réalité qui s’effritait. — Parlez. Ou je vous loge une balle dans ce qui vous sert de cerveau. Elias désigna une liasse de documents sur le bureau. Thorne s’en empara. Le papier était chaud. Presque organique. En tête de page, un tampon rouge : **PROTOCOLE ICARUS - NIVEAU NOIR.** Thorne parcourut les lignes. Son esprit, entraîné au décodage tactique, absorba les informations à une vitesse fulgurante. — Une expérience… de pompage d’énergie ? — Pas n’importe quelle énergie, murmura Elias. L’énergie du point zéro de l’Abîme. La station n’était pas un centre de recherche astrophysique, Thorne. C’était un siphon. Un parasite géant accroché au flanc d’une singularité. Thorne lut les détails techniques. Le projet visait à extraire la "quintessence" du trou noir pour résoudre la crise énergétique terrestre. Mais le texte changeait de ton. Les équations de mécanique quantique laissaient place à des notations ésotériques, des schémas de géométrie non-euclidienne. — Ils ont ouvert une faille, comprit Thorne. Ils n'ont pas seulement puisé de l'énergie. Ils ont percé la membrane. — Exact, reprit l'écrivain en rechargeant une feuille blanche dans sa machine. Et l’Abîme n’aime pas être ponctionné. L’Abîme a un système immunitaire. Une horreur mathématique qui a commencé à dévorer la station de l’intérieur. Vane n’a pas été poignardé par un rival. Il a été déchiqueté par la pression de la réalité qui cherchait à se refermer. Thorne s'appuya contre une pile de manuscrits. La révélation le frappa comme un coup de poing au plexus. Vane, son mentor, son seul ami, n’était pas la victime d’un complot d’entreprise. — Il essayait de sceller la faille, réalisa Thorne. — Avec un rituel, compléta Elias. Mais pas un rituel avec des bougies et du sang de chèvre. Un rituel de synchronisation neuronale. Le "Rituel des Trois Clés". Vane a utilisé son propre cortex cérébral comme un pont. Il a injecté sa conscience dans la brèche pour servir de bouchon. Il est mort en hurlant des algorithmes pour nous sauver tous. Thorne sentit une rage froide l’envahir. — Et vous ? Vous restez ici à écrire ? — Quelqu’un doit observer. La machine à écrire est reliée au processeur central de la station. Chaque mot que je frappe stabilise un micro-instant de réalité. Si je m’arrête, la pièce disparaît. Si je m’arrête, Thorne, tu n’existes plus. Un tremblement violent secoua la structure. Le vrombissement infrasonique monta d'une octave, devenant un cri métallique insupportable. Les feuilles flottantes s'agitèrent furieusement, créant un tourbillon de papier blanc autour d'eux. — Pourquoi m’avoir fait venir ici ? demanda Thorne, son arme tremblant dans sa main. Elias le regarda enfin dans les yeux. Il y avait une tristesse infinie dans son regard. — Parce que le bouchon saute, Thorne. Le sacrifice de Vane arrive à expiration. La faille s'élargit. L’expérience interdite n’est pas terminée, elle est entrée dans sa phase terminale. L’Abîme veut son dû. L’homme au tweed se leva. Ses jambes étaient minces comme des allumettes. Il tendit une main vers la page engagée dans la machine. — Regarde bien la page, Thorne. Regarde ce que le sang a écrit. Thorne s’approcha. Son nom était souligné trois fois. Mais en dessous, en caractères gras, imprimés par une force qui n'avait rien d'humain, il y avait une série de coordonnées spatiales et une instruction. **"LE CŒUR DE L'ABÎME REQUIERT UN HÔTE VALIDE. THORNE EST LE SEUL COMPATIBLE."** — Le rituel n’était pas une fin, chuchota Elias. C’était une préparation. Vane ne t’a pas entraîné pour que tu lui survives. Il t’a entraîné pour que tu prennes sa place. Tu n'es pas le héros de cette histoire, Thorne. Tu es la pièce de rechange. Le sol se déroba. Littéralement. Les parois de la pièce s’évaporèrent, révélant la gueule béante du trou noir, juste là, à quelques mètres. L'horizon des événements léchait les débris de la station. La pièce étroite n'était plus qu'une plateforme flottante au-dessus de l'enfer. Elias commença à se dissoudre en une nuée de caractères d'imprimerie. — Il reste une minute avant l'effondrement total, dit la voix désincarnée de l'écrivain. La console de scellage est derrière cette porte. Mais elle demande une connexion neurale directe. Sans interface de protection. Thorne regarda la porte de chêne, qui tenait encore par miracle au milieu du vide. Il regarda son sang couler sur le sol, aspiré vers le haut par l'anomalie gravitationnelle. Il comprit enfin le rire hystérique qu'il avait eu plus tôt. Tout cela était une farce cosmique. Il se propulsa vers la console qui émergeait maintenant des décombres de la pièce. Elle brillait d'une lumière bleue électrique, la même couleur que les yeux de Vane juste avant qu'il ne disparaisse. Thorne posa sa main sur le scanner. Une douleur indicible, une décharge de téra-octets de données pures, traversa son bras jusqu'à son cerveau. Ses yeux se révulsèrent. Dans le silence absolu du vide, Thorne entendit une voix. Ce n'était pas celle d'Elias. Ce n'était pas celle de Vane. C'était la voix de l'Abîme. Et elle l'appelait par son prénom. **CLIFFHANGER :** Thorne hurla alors que ses membres commençaient à se distordre, s'étirant selon les lois de la spaghettification. Mais au milieu de l'agonie, il vit quelque chose sur l'écran de la console que personne n'avait prévu. Le "Rituel" ne visait pas à sceller la faille. Il visait à l'ouvrir de l'autre côté. — Oh non... murmura Thorne alors que son corps devenait lumière. Ce n'est pas une sortie. C'est une invitation. Et derrière lui, dans l'ombre de la station dévastée, quelque chose d'immense, de plus vieux que les étoiles, commença à passer la porte.

Fausse Piste : La Possession

# CHAPITRE : FAUSSE PISTE : LA POSSESSION Le monde n’était plus qu’un hurlement silencieux. Thorne reprit conscience, ou ce qui y ressemblait, alors que ses molécules semblaient se réassembler dans un claquement sec. L’air revint dans ses poumons, brûlant, chargé d’ozone et de cette odeur incongrue, presque anachronique : le parfum poussiéreux du vieux papier, celui des archives oubliées de l’Ancien Monde. Il était au sol. La console du scanner fumait. Les données s'étaient arrêtées de déferler, mais le mal était fait. La porte était ouverte. — Thorne. La voix n’était qu'un souffle. Thorne leva la tête. À l'autre bout de la passerelle de commandement, une silhouette se découpait contre la lueur pourpre du trou noir. Le Capitaine Elias. Mais ce n’était plus l’homme qui avait dirigé la station avec une poigne de fer. Elias se tenait bizarrement, son corps incliné selon un angle impossible, comme si ses os avaient été brisés puis ressoudés par un sculpteur aveugle. Ses yeux... Thorne ne voyait que deux orbites d'un noir absolu, plus profond encore que le vide extérieur. — L’invitation a été acceptée, murmura Elias. Son ton était plat, dépourvu de toute humanité, vibrant d'une fréquence infrasonique qui faisait saigner les gencives de Thorne. Elias se retourna et s'engouffra dans le tunnel de maintenance menant au Secteur Thêta. La compréhension frappa Thorne avec la violence d'une décompression explosive. Le Rituel. L'ouverture. Le tueur n'était pas un saboteur extérieur. Ce n'était pas Vane. C'était l'hôte. L'Abîme avait besoin d'une chair, d'une volonté pour ancrer sa présence dans cette réalité. Elias était le réceptacle. *Si je tue l'hôte, je ferme la porte.* Thorne se releva, titubant. Son bras gauche, celui qui avait touché le scanner, brillait d'une lueur résiduelle, une trace de data-contamination. Il s'empara de son fusil à impulsion magnétique accroché à la paroi. — Elias ! hurla-t-il. Pas de réponse. Juste le vrombissement de 16 Hertz de la singularité, une basse continue qui faisait vibrer les parois métalliques jusqu'à l'atome. ### LE LABYRINTHE INVERSÉ Thorne s'élança dans le Secteur Thêta. Ici, les générateurs de gravité étaient en train de rendre l'âme. L'espace bascula. D'un coup, le sol devint le plafond. Thorne tomba de deux mètres, atterrissant lourdement sur une grille de ventilation. Il ne s'arrêta pas. Il courait désormais sur ce qui était autrefois la voûte technique de la station. Autour de lui, le décor défiait la logique. Des milliers de petites étincelles blanches, semblables à des étoiles miniatures, flottaient dans l'air. Elles froissaient comme du parchemin sec lorsqu'il les traversait, laissant des traînées de lumière froide sur sa combinaison. C'était le sang de la faille. Il repéra Elias à l'étage inférieur — ou supérieur, la notion n'avait plus de sens. Le Capitaine se déplaçait avec une fluidité arachnéenne, ignorant les changements de gravité. Il semblait glisser sur les parois, ses bottes magnétiques désactivées. — Vous ne pouvez pas le laisser passer ! cria Thorne, sa voix étouffée par le vacarme de la station qui se tordait. Elias s'arrêta. Il était suspendu à une rampe, la tête en bas. Un sourire, trop large pour un visage humain, étira ses lèvres. — Le passage n'est pas pour moi, Thorne. C'est pour Ce qui vient. Je ne suis que le portier. Elias disparut derrière un sas hydraulique. Thorne accéléra, le cœur battant à 140. Il connaissait cette zone : le Laboratoire de Chronométrie. Un cul-de-sac. ### LA TRAQUE DANS L'OZONE L'air devenait épais, saturé de gaz ionisé. Thorne franchit le sas. Le silence l'accueillit. Un silence de tombeau, rompu seulement par le crépitement des circuits électriques grillés. Le laboratoire était une vaste salle circulaire. Au centre, le stabilisateur gravitationnel tournait encore, mais ses anneaux de tungstène étaient tordus, formant une spirale rappelant le symbole de l'Abîme. Thorne avança prudemment, son arme épaulée. Le viseur thermique de son casque oscillait. La température de la pièce chutait de trois degrés par seconde. — Elias. Je sais ce que vous faites. Vous avez tué les autres pour préparer ce terrain. Pour libérer cette chose. Un froissement. Derrière une rangée de serveurs. Thorne fit feu. Une impulsion bleue déchira l'obscurité, pulvérisant un moniteur. — Mauvais angle, Thorne. La voix venait d'en haut. Elias était accroupi sur une conduite de refroidissement, à dix mètres du sol. Il tenait quelque chose dans sa main : un cylindre de données noir, le "Cœur de l'Abîme". — Vous croyez que c'est une possession ? demanda Elias, sa voix doublée par un écho qui ne venait pas de la pièce. Vous croyez à la vieille mythologie des démons ? Ce n'est pas de la théologie. C'est de la physique. Elias sauta. La gravité s'inversa à l'instant précis de son impact. Au lieu de s'écraser, il remonta vers le plafond avec une accélération brutale. Thorne ajusta son tir, mais une décharge de douleur traversa son bras contaminé. Ses yeux se révulsèrent à nouveau. Pendant une microseconde, il vit la station non pas comme du métal et des câbles, mais comme un amas de codes binaires en train de se dissoudre dans un océan de néant. Il comprit alors. Elias n'était pas seulement possédé. Il était *réécrit*. Son ADN, ses souvenirs, sa structure atomique étaient remplacés par les instructions de la singularité. — Je dois vous arrêter, grogna Thorne en luttant contre la nausée. Il activa les aimants de ses bottes et se lança à la poursuite du Capitaine sur la paroi verticale. Ils couraient maintenant sur le mur, deux ombres luttant contre les lois de Newton. ### LA CONFRONTATION Thorne finit par le coincer près de l'obturateur d'urgence du réacteur. Elias était là, immobile. Le cylindre noir était inséré dans la console de commande du réacteur à antimatière. Si le processus se terminait, le réacteur ne fournirait plus d'énergie à la station, il fournirait une masse critique à la faille. — Reculez, Elias. Ou je vous vide la cervelle. — Faites-le, répondit le Capitaine sans se retourner. La mort est une porte. Une fois que l'on a vu ce qu'il y a de l'autre côté, on ne veut plus jamais revenir dans cette cage de matière. Thorne posa le doigt sur la détente. Son viseur se verrouilla sur la nuque du Capitaine. — C'est une fausse piste, Thorne, murmura Elias. Vous pensez être le héros. Vous pensez que le tueur est l'ennemi. Le Capitaine se retourna lentement. Son visage n'était plus qu'une surface lisse, sans nez ni bouche, juste une peau tendue sur un crâne déformé. Seuls ses yeux subsistaient, deux puits de gravité. — Le tueur n'est pas celui qui ouvre la porte, Thorne. Le tueur, c'est celui qui l'a construite. Elias leva la main vers la console. Thorne n'hésita plus. Il pressa la détente. Le projectile magnétique traversa la poitrine d'Elias, le projetant contre le réacteur. Un jet de liquide noir, visqueux, s'échappa de la blessure. Elias s'effondra, son corps se convulsant alors que la réalité semblait rejeter sa présence. Thorne se précipita vers la console pour arracher le cylindre. Il devait fermer la faille. Il devait annuler l'invitation. Il saisit le cylindre. Une décharge électrique le projeta en arrière. Sur l'écran de contrôle, un message apparut en lettres de sang digital, un code d'accès qu'il connaissait trop bien. *IDENTIFICATION CONFIRMÉE : AGENT THORNE.* Thorne regarda ses propres mains. Elles ne tremblaient plus. La lueur bleue sur son bras s'était étendue, remontant jusqu'à son épaule. Elle ne détruisait pas sa chair. Elle l'intégrait. Il regarda le corps d'Elias au sol. Le Capitaine n'essayait pas d'ouvrir la porte. Il essayait d'insérer un protocole de verrouillage manuel que seul un humain pouvait activer. Thorne réalisa avec une horreur glaciale qu'il venait d'éliminer la seule personne qui tentait encore de sauver la station. **CLIFFHANGER :** Le vrombissement des infrasons s'arrêta brusquement. Un silence absolu s'installa, plus terrifiant que n'importe quel cri. Thorne sentit une présence derrière lui. Pas une silhouette. Une pression. Une masse infinie qui venait de franchir le seuil de la porte qu'il venait, par son erreur, de laisser grande ouverte. Il n'osa pas se retourner. Car sur l'écran du réacteur, la caméra de sécurité affichait maintenant le couloir derrière lui. Il n'y avait personne. Et pourtant, sur l'image, une main gigantesque, faite de nébuleuses et de géométrie impossible, se posait déjà sur son épaule. — Merci, Thorne, murmura la voix de l'Abîme, cette fois directement dans son cortex. Nous sommes enfin chez nous.

Le Face-à-Face dans le Vide

# CHAPITRE : Le Face-à-Face dans le Vide Le froid ne vint pas de l’extérieur. Il naquit à l’intérieur de ses propres os. Thorne resta pétrifié. Sur l’écran de contrôle, le couloir de la Section 4 était désert. Des plaques de métal nu, des câbles arrachés qui pendaient comme des entrailles de fer, et la lumière stroboscopique des alarmes de décompression. Rien d’autre. Pourtant, le poids sur son épaule droite était réel. Une pression monumentale. Comme si une montagne de plomb essayait de fusionner avec son scaphandre. L’odeur changea brusquement. Ce n’était plus le parfum métallique de la station *Icarus*. C’était une odeur de bibliothèque ancienne. De vieux parchemins oubliés dans une cave humide, mêlée à l’ozone brûlant des arcs électriques. — Ne te retourne pas, Thorne, murmura la voix. Ce n’était pas un son. C’était une vibration dans son fluide cérébro-spinal. Une onde qui faisait grincer ses dents. Thorne ferma les yeux. Il serra la poignée de son découpeur plasma. Ses phalanges blanchirent sous la pression. Il avait tué le Capitaine Vance. Il avait abattu le seul homme qui tenait encore la barre dans cette tempête gravitationnelle. L’erreur était totale. Irréversible. Il se retourna brusquement, hurlant de terreur pure, balayant l’air avec son arme. Le rayon plasma fendit le vide. Il ne rencontra rien. Le couloir était vide. Mais le silence, lui, était plein. --- Thorne se précipita vers le corps du Capitaine. Vance était effondré contre le sas de sortie manuelle. Son sang, d’un rouge presque noir sous l’éclairage de secours, flottait en petites sphères parfaites dans l’air de la station. La gravité artificielle flanchait. — Vance ! hurla Thorne en le saisissant par le col. Vance, réveillez-vous ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Le Capitaine ouvrit un œil. Un seul. L’autre n’était plus qu’une masse de chair brûlée. Un sourire terrifiant étira ses lèvres gercées. Ce n’était pas le sourire d’un mourant. C’était le sourire d’un homme qui vient de voir la fin d’un tour de magie particulièrement long et épuisant. Il rit. Un rire sec, comme un craquement de papier. — Tu as... tu as ouvert la boîte, Thorne, cracha Vance. Tu as cru que le monstre était dehors. — Je pensais que vous livriez la station ! Que vous ouvriez les portes au Trou Noir ! Vance toussa, expulsant une bille de sang qui alla s’écraser contre la visière de Thorne. — Imbécile. On n'ouvre pas une porte à l'Abîme. L'Abîme est déjà là. Depuis le début. Le vrombissement des infrasons reprit. Plus grave. Plus physique. Le métal des parois commença à se gondoler, non pas sous la pression, mais comme si la matière elle-même devenait liquide. Les rivets sautèrent un à un, se transformant en minuscules étoiles de lumière qui se mirent à flotter autour d’eux. — Regarde-les, murmura Vance, sa voix devenant étrangement claire. Les étoiles de la singularité. Ce ne sont pas des soleils, Thorne. Ce sont des souvenirs. Des morceaux de réalité que l’Abîme a déjà digérés. Thorne regarda autour de lui, la respiration courte. Le décor de la station se dissolvait. Le métal laissait place à des fragments d'images : un visage d'enfant, une rue sous la pluie, un champ de blé balayé par le vent. Des milliers de paillettes lumineuses qui dansaient dans l’air saturé d'ozone. — Je ne comprends pas, hoqueta Thorne. Le protocole de verrouillage... pourquoi vous le faisiez manuellement ? Vance agrippa le poignet de Thorne avec une force surnaturelle. Ses doigts s’enfoncèrent dans le kevlar du gant. — Parce que les machines ne croient pas à la réalité, Thorne. Elles ne font que calculer. Pour que cette station existe encore, il faut une volonté. Un observateur. C’est l’effet Zénon quantique poussé à son paroxysme. Tant que je maintiens l’image de cette station dans mon esprit, l’Abîme ne peut pas la dissoudre totalement. Thorne sentit le sol se dérober. Littéralement. Ses bottes magnétiques ne mordaient plus sur rien. — Vous... vous maintenez la station réelle par votre seule volonté ? — C’est le fardeau du commandement sur l’*Icarus*, Thorne. On ne nous apprend pas ça à l’Académie. On nous apprend la thermodynamique, la navigation sub-espace... Mais personne ne te prépare à devenir l’ancre de l’existence. Je suis le seul à savoir que nous sommes déjà morts depuis trois heures. Un craquement de tonnerre déchira l'espace. Le plafond de la section de contrôle disparut, révélant non pas le vide spatial, mais une géométrie impossible. Des angles qui n'auraient pas dû exister, des spirales de couleurs qui hurlaient. L'œil de l'Abîme. — Le verrouillage manuel, continua Vance, dont le corps commençait à devenir transparent, n'était pas pour fermer la porte. C'était pour sceller mon esprit à la station. Un lien synaptique. Maintenant que tu m'as frappé... le lien est rompu. La réalité se dénoue. Thorne regarda ses propres mains. Elles commençaient à scintiller. Ses doigts se dédoublaient, se transformant en fractales. — Comment on l'arrête ? hurla-t-il contre le rugissement du vide. Vance pointa du doigt le panneau de commande manuel. Une vieille interface à levier, vestige des premières explorations spatiales, conçue pour résister aux impulsions électromagnétiques. — Tu ne l'arrêtes pas, Thorne. Tu prends la relève. Ou tu laisses le Silence tout prendre. — Je ne peux pas ! Je ne sais pas comment... — Ce n'est pas une question de savoir. C'est une question de foi. Pas en Dieu. En la matière. En la solidité des choses. Tu dois détester le vide plus que tu ne redoutes la mort. Le Capitaine Vance eut un dernier spasme. Ses yeux s'éteignirent, mais son corps ne tomba pas. Il s'évapora en une nuée de papillons de lumière blanche qui s'envolèrent vers le cœur de la singularité. Thorne était seul. Autour de lui, la station *Icarus* n'était plus qu'un squelette de fantôme. L'air se raréfiait, mais ce n'était pas l'oxygène qui manquait. C'était la substance même de l'atome. Le vrombissement s'intensifia, devenant une note pure, insupportable. Thorne se traîna vers le levier. Chaque mouvement lui semblait durer des siècles. Le temps se dilatait. Il vit ses larmes flotter devant lui, se transformer en petits cristaux de glace qui contenaient le reflet de sa mère, de sa maison, de tout ce qu'il avait perdu. Il posa sa main sur le levier de fer froid. Le contact fut électrique. Une décharge de données pures, de souffrance et d'histoire humaine traversa son bras. Il vit la construction de la station. Il sentit chaque soudure, chaque vis, chaque rêve des ingénieurs qui l'avaient conçue. Il devait devenir l'ancre. Il devait être celui qui dit "Non" au néant. Il tira sur le levier. Un silence de mort retomba sur la station. Les parois redevinrent solides. La gravité revint d'un coup, le projetant violemment au sol. Thorne haletait, le visage contre le métal froid. Ça sentait à nouveau l'huile et le fer. La réalité était revenue. Mais alors qu'il tentait de se relever, il remarqua un détail sur son moniteur de poignet. L'horloge interne n'affichait plus de chiffres. Elle affichait un compte à rebours composé de symboles anciens, des glyphes sumériens que Thorne n'aurait jamais dû pouvoir lire. Et sur le métal du sol, juste devant ses yeux, une phrase était gravée, là où il n'y avait rien une seconde plus tôt. Une phrase écrite de sa propre écriture, mais qu'il n'avait pas le souvenir d'avoir tracée : *"Ceci n'est pas la première fois que tu me tues, Thorne."* Un frisson d'épouvante lui parcourut l'échine. Il leva les yeux vers le sas. Le corps du Capitaine Vance avait disparu. À sa place, contre la porte verrouillée, se tenait une silhouette familière. La silhouette de Thorne lui-même, vêtue d'un uniforme de capitaine usé par des siècles de dérive, le regard vide, pointant une arme vers lui. **CLIFFHANGER :** Le Thorne du futur arma son percuteur. — Bienvenue dans la boucle, murmura son double. Maintenant, essaie de ne pas tout gâcher cette fois. Avant que Thorne ne puisse hurler, le voyant de décompression passa au rouge sang et la station entière poussa un gémissement de métal agonisant, comme si elle réalisait qu'elle était enfermée dans un cauchemar dont personne, pas même son ancrage, ne pouvait l'éveiller.

Le Climax : Le Sacrifice de l'Espace-Temps

**CHAPITRE : LE CLIMAX — LE SACRIFICE DE L’ESPACE-TEMPS** Le vrombissement commença au centre de ses os. Ce n’était pas un bruit. C’était une onde de pression, un infra-son si bas qu’il faisait vibrer la structure même des atomes de la station *Aethelgard*. Le métal hurlait. Un gémissement d’agonie mécanique qui s’étirait dans l’espace, défiant les lois du vide. Thorne ne bougeait pas. Il fixait le canon de l’arme pointée sur lui. Son propre visage, ravagé par des siècles de solitude stellaire, le regardait à travers le viseur. — Bienvenue dans la boucle, répéta le Thorne du futur. Sa voix ressemblait à un froissement de parchemin ancien. L’air dans le sas s’était soudainement chargé d’une odeur âcre d’ozone recyclé et, paradoxalement, de vieux papier moisi. Le parfum de l’histoire qui se consume. — Vance est mort, haleta Thorne, ses poumons luttant contre la dépressurisation imminente. Je l’ai tué. Pourquoi ? — Parce que Vance était l’Ancre, répondit le vieux capitaine. Son existence maintenait la porte ouverte entre notre réalité et l’Abîme. Il était le point de suture. En le supprimant, tu as coupé le fil. Mais maintenant, la plaie s’infecte. Un choc brutal projeta Thorne contre la paroi. La pesanteur artificielle venait de lâcher. Soudain, le haut et le bas n’existaient plus. Des gouttes de sang flottèrent dans l’air, sphères de rubis parfaites s’élevant du corps disparu de Vance. Autour d’eux, la réalité se déchira. Des milliers de points lumineux, comme des étoiles miniatures, se mirent à flotter dans le sas. Elles ne brillaient pas ; elles brûlaient des trous dans la perception de Thorne. Chacune de ces lumières était un moment, une version de l’histoire, un fragment de l’Abîme cherchant à s’ancrer dans le présent. Le froissement sec de ces « étoiles » remplissait l’espace, un bruit de forêt morte sous le vent. — Regarde, ordonna le vieux Thorne en désignant le hublot de quartz. Thorne tourna la tête. L’Étoile de l’Abîme, ce trou noir supermassif qu’ils étaient censés étudier, n’était plus une singularité stable. Elle s’était dilatée. Elle ne dévorait plus seulement la matière ; elle dévorait les probabilités. La station *Aethelgard* s’effondrait en spirale vers l’horizon des événements, mais elle ne se disloquait pas. Elle fusionnait avec les versions d’elle-même issues de futurs alternatifs. Le métal fusionnait avec la chair. Les ordinateurs de bord crachaient des données en langues mortes. — La fusion totale, murmura Thorne, la compréhension le frappant comme une décharge électrique. Si la station franchit l’horizon des événements dans cet état, l’Abîme ne sera plus une singularité. Elle deviendra notre univers. Tout ce qui a été, tout ce qui sera, deviendra un néant cauchemardesque. — Précisément, dit le vieux Thorne. Le meurtre de Vance n’était que la première étape. Le sacrifice nécessaire pour arrêter l’hémorragie. Mais pour refermer la plaie, il faut un stabilisateur. Une conscience capable de porter le paradoxe. La station trembla violemment. Une alarme stridente retentit : *EFFONDREMENT DU NOYAU DIRAC. 120 SECONDES AVANT SINGULARITÉ.* — Quel sacrifice ? demanda Thorne, le cœur battant à tout rompre. Le vieux capitaine baissa son arme. Ses yeux étaient emplis d’une tristesse infinie. — L’Abîme demande un échange équivalent. Pour stabiliser l’anomalie et renvoyer la station dans son propre flux temporel, une partie de toi doit rester. Ici. Dans le "Toujours". — Tu es déjà ici ! Tu es le Thorne du futur ! — Je suis l’échec, Thorne. Je suis la version qui n’a pas osé choisir. Je suis resté caché dans les replis du temps, espérant que la boucle se briserait d'elle-même. Mais elle ne se brise jamais. Elle se resserre. Le vrombissement infra-sonique s’intensifia. Les parois de la station devenaient translucides. À travers le métal, Thorne pouvait voir les entrailles de l’univers : des engrenages de lumière noire tournant silencieusement. Il comprit soudain le choix. Le "Sacrifice de l'Espace-Temps". Il n’y avait pas deux Thorne. Il n’y en avait qu’un, scindé par la singularité. Pour sauver la réalité, l’un devait entrer dans la singularité pour devenir l’Ancre éternelle — un dieu supplicié scellé dans le néant — tandis que l’autre devait ramener la station dans le temps présent, avec le souvenir de l’horreur pour empêcher que cela ne se reproduise. — Qui choisit ? demanda Thorne. — Le présent choisit toujours, dit le vieux capitaine. Tu peux me tuer et tenter de stabiliser le noyau seul. Tu échoueras. Ou tu peux prendre ma place dans la boucle, et me laisser, moi, l'homme fatigué, retourner à la terre. Un craquement assourdissant. Le sas se déchira. L’air fut aspiré, mais Thorne ne mourut pas. La physique n’avait plus cours. Il flottait dans un mélange de gaz de combat et de poussière d’étoiles. Il regarda ses mains. Elles commençaient à devenir transparentes, révélant des lignes de code et des constellations. — Si je reste, dit Thorne, la voix déformée par l’effet Doppler, l’humanité est sauvée ? — L’humanité continue, répondit son double. Mais toi… tu n’auras jamais été. Tu seras le fantôme dans la machine. Le cri dans le vide. Thorne ferma les yeux une seconde. Il revit le visage de Vance, le sang qui flottait, l’immensité froide de l’espace. Il comprit que sa vie entière n’avait été qu’une préparation pour cet instant précis. Un thriller dont il était à la fois l'enquêteur, la victime et l'assassin. Il s’élança. Il ne se jeta pas sur son double. Il se jeta vers la console de commande du Noyau Dirac, là où le cœur du trou noir battait à découvert, une sphère de ténèbres absolues vibrant au centre du sas. — Thorne ! hurla le vieux capitaine. Thorne plongea ses mains dans la singularité. La douleur fut indescriptible. Ce n’était pas une brûlure physique, c’était une déconstruction ontologique. Chaque souvenir de son enfance, chaque regret, chaque sensation fut arrachée de son esprit pour servir de matériau de construction à la réalité. Il devint le métal de la station. Il devint l’hydrogène des étoiles proches. Il devint le silence entre les galaxies. *STABILISATION EN COURS*, annonça une voix synthétique qui semblait provenir de l'intérieur de son propre crâne. Le vieux Thorne commença à briller d’une lumière blanche. Sa peau se lissa, ses rides s'effacèrent. Il redevenait l'homme qu'il était avant la boucle. Le processus s'inversait pour lui. Il était expulsé vers le flux temporel normal, vers la vie, vers la Terre. — Pourquoi ? cria le double, alors qu'il était aspiré par un vortex de lumière protectrice. Pourquoi toi ? Thorne, dont le corps n'était plus qu'une silhouette de plasma noir au centre de la singularité, sourit. Une pensée finale, pure et tranchante comme un scalpel, traversa ce qui restait de sa conscience : *Parce que quelqu'un doit monter la garde dans l'abîme.* Un flash aveuglant. Le vrombissement s'arrêta net. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que n'importe quel cri. --- **CLIFFHANGER :** Le Capitaine Thorne se réveilla en sursaut dans son fauteuil de commandement. La station *Aethelgard* était silencieuse. Pas d'alarmes. Pas de sang. Le moniteur affichait une trajectoire stable en orbite autour du trou noir. — Capitaine ? Tout va bien ? demanda la voix de Vance par l'intercom. Thorne essuya la sueur sur son front. Son cœur battait la chamade. Un cauchemar ? Juste un cauchemar. Il tendit la main vers sa tasse de café, mais s'arrêta net. Sur le métal brossé de la console, gravée à l'endroit exact où il avait posé ses mains dans son "rêve", une inscription était apparue dans le métal, comme si elle avait toujours été là. Une écriture qu'il reconnut avec horreur. La sienne. *"Ne regarde pas derrière toi, Thorne. Je suis déjà là."* Au même moment, dans le reflet du hublot, il ne vit pas son propre visage, mais une silhouette aux yeux d'étoiles mortes qui l'observait depuis l'obscurité du couloir. Et dans sa poche, son communicateur se mit à vibrer, diffusant un signal impossible provenant du centre exact du trou noir. Un signal qui ne contenait qu'un seul mot, répété à l'infini : *MERCI.*

Twist Final : L'Écho de l'Abîme

### CHAPITRE : TWIST FINAL : L'ÉCHO DE L'ABÎME Le froid. Pas celui de l’espace, absolu et distant. Un froid intérieur. Une morsure qui s'insinue dans la moelle épinière. Thorne resta pétrifié. Son reflet dans le hublot n’était plus le sien. La silhouette aux yeux d'étoiles mortes — des globes d'un noir d'encre piqués de lueurs blanches et froides — inclina la tête. Un mouvement saccadé. Inhumain. Le communicateur dans sa poche continua de vibrer. *MERCI. MERCI. MERCI.* Le mot martelait son esprit au rythme des infrasons qui faisaient trembler les cloisons de l' *Argus-IV*. Le vaisseau ne vombissait pas ; il gémissait sous la force de marée du trou noir. L’horizon des événements était là, à quelques encablures, une bouche affamée dévorant la lumière et le temps. Thorne se retourna brusquement. Le couloir était vide. L’air sentait l’ozone brûlé. Et autre chose. Une odeur anachronique, impossible ici : le parfum sec du vieux papier, des parchemins qui se désintègrent. — Vance ? répondit-il enfin, sa voix n'étant qu'un craquement sec. Pas de réponse. Juste le froissement de milliers de petites particules blanches flottant dans l'air. Thorne en attrapa une. Ce n'était pas de la poussière. C'était un fragment de fibre, une pellicule de matière mémorielle cristallisée. Il devait savoir. Il se mit à courir. Ses bottes magnétiques claquaient sur le sol en alliage de titane. Il traversa le sas de décompression, passa devant la salle des machines où les réacteurs à fusion hurlaient dans le vide. Il se dirigea vers la soute 4. La morgue improvisée. Là où reposaient les corps de l’équipage découverts au début de l’enquête. #### L’AUTRE RÉALITÉ La porte de la morgue coulissa avec un sifflement pneumatique. La température chuta de dix degrés. Les sacs mortuaires étaient alignés, fixés par des sangles pour éviter de dériver en cas de coupure de gravité. Sept sacs. Pour sept membres d’équipage. Thorne s'approcha du premier. *Caporal Jenkins.* Il ne l'ouvrit pas. Il savait ce qu'il y avait dedans. Une gorge tranchée avec une précision chirurgicale. Une lame de céramique, indétectable aux scanners. Il passa au deuxième. *Vance.* Un frisson le parcourut. Vance était censé être à la passerelle. Il venait de lui parler. Thorne tendit une main tremblante vers la fermeture éclair du deuxième sac. Il l'ouvrit. Le visage de Vance était figé dans une expression de terreur absolue. Ses yeux étaient absents, remplacés par des orbites vides et calcinées. Il était mort depuis des semaines. La décomposition avait été stoppée par le froid, mais l'odeur de papier ancien s'échappait du sac. — Si Vance est là... avec qui ai-je parlé ? murmura Thorne. Il se tourna vers le dernier sac. Celui qui n'avait jamais été identifié. Celui qu'il avait évité de regarder pendant toute l'enquête, par une sorte d'instinct de survie inconscient. Ses doigts saisirent le curseur en métal. Le vrombissement du trou noir devint un cri dans ses oreilles. L'espace-temps se tordait. Autour de lui, les parois de la morgue commencèrent à devenir transparentes, révélant l'abîme infini de la singularité. Il tira. Le plastique craqua. Le visage apparut. Thorne recula, trébuchant contre une console. Il ne pouvait pas crier. Ses poumons étaient bloqués. C’était lui. Pas un double. Pas un clone. C’était le capitaine Elias Thorne. Il portait la même cicatrice sur la tempe, souvenir de la mission sur Titan. Il portait la même alliance en tungstène à l’annulaire gauche. Mais ce corps était desséché, comme s'il avait été vidé de sa substance, transformé en une archive de chair. Et sur sa poitrine, gravée au couteau dans le derme durci, une phrase : *TU AS ENCORE ÉCHOUÉ.* #### LA MÉMOIRE DE L'ABÎME — Tu comprends enfin, Elias ? La voix ne venait pas de l'intercom. Elle résonnait directement dans son cortex. Thorne leva les yeux. La silhouette aux yeux d'étoiles mortes se tenait à l'entrée de la morgue. Elle ne portait pas de masque. C'était lui aussi. Un Thorne plus vieux, plus sombre, enveloppé dans une aura de distorsion gravitationnelle. — Qu'est-ce que... qu'est-ce que je suis ? hoqueta Thorne, regardant ses propres mains qui commençaient à scintiller, à devenir floues. — Tu es un écho, répondit l'autre. Une projection mémorielle. Une itération. L'Enquêteur fit un pas en avant. Ses mouvements laissaient des traînées de lumière bleue dans l'air saturé d'ozone. — L'Étoile de l'Abîme n'est pas qu'un trou noir, Elias. C'est un processeur. Une mémoire universelle. Elle stocke tout ce qui franchit son horizon. Chaque atome, chaque souvenir, chaque seconde de douleur. Elle a besoin de nous. Elle se nourrit de la causalité. Thorne secoua la tête, refusant l'évidence. — Non. Je suis réel. J'ai des souvenirs... ma femme, la Terre... — Des données téléchargées, trancha l'Enquêteur. Tu es l'enquêteur envoyé par la singularité pour revivre le massacre de l' *Argus-IV*. Pour la millième fois. Peut-être la millionième. L’Enquêteur sortit une lame de céramique de sa manche. Elle brillait d'un éclat maléfique. — Pourquoi ? Pourquoi les tuer à chaque fois ? — Parce que c'est la seule façon de créer assez d'énergie psychique pour tenter de briser le cycle ! hurla l'autre Thorne. Pour s'échapper de ce disque d'accrétion éternel ! Je les tue pour qu'ils ne souffrent plus de l'éternité ! Je te tue pour que tu puisses renaître et essayer de trouver une faille que je n'ai pas vue ! Thorne comprit alors l'horreur de sa condition. Il n'était pas le héros de cette histoire. Il était l'instrument d'une boucle de rétroaction infinie. Le tueur et la victime, l'observateur et l'observé. Le signal sur son communicateur s'intensifia. *MERCI.* Le trou noir ne les remerciait pas pour leur sacrifice. Il les remerciait pour le divertissement. Pour l'information. Pour la répétition parfaite de la tragédie. #### L'EFFONDREMENT L'Enquêteur leva sa lame. — Cette fois, Elias, ne regarde pas derrière toi. Regarde l'abîme. Thorne sentit le sol se dérober. La morgue se désintégra. Les corps de ses coéquipiers s'envolèrent, se transformant en flocons de papier blanc, en équations mathématiques pures. Il n'y avait plus de vaisseau. Plus d'oxygène. Juste lui, flottant devant la gueule béante de l'Étoile de l'Abîme, et son bourreau — lui-même — s'apprêtant à lui trancher la gorge une fois de plus. — Attends ! cria Thorne. Si je suis une projection... si je suis de l'information... je peux changer le code ! L'Enquêteur s'arrêta, la lame à un millimètre de la carotide de Thorne. Un sourire triste étira ses lèvres. — On a dit ça à la version précédente, Elias. On le dit à chaque fois. L'Enquêteur frappa. La douleur fut fulgurante, puis plus rien. Le noir total. Puis, une lueur. Thorne ouvrit les yeux. Il était allongé sur sa couchette. Ses mains tremblaient. Pas de sang. Le moniteur affichait une trajectoire stable en orbite autour du trou noir. — Capitaine ? Tout va bien ? demanda la voix de Vance par l'intercom. Thorne essuya la sueur sur son front. Son cœur battait la chamade. Un cauchemar ? Juste un cauchemar. Il tendit la main vers sa tasse de café, mais s'arrêta net. Sur le métal brossé de la console, une inscription était apparue, fraîchement gravée par une main invisible. *"N'essaie pas de te souvenir, Thorne. C'est plus simple comme ça."* Et sous l'inscription, un petit tas de cendres blanches, fine comme du vieux papier. Thorne regarda le hublot. Dans le reflet, ses propres yeux commençaient à scintiller d'une lueur d'étoile morte. Le communicateur dans sa poche vibra. Un nouveau signal. Une nouvelle fréquence. Un seul mot, cette fois-ci : *RECOMMENCE.*
Fusianima
L'Étoile de l'Abîme
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Seb Le Reveur

L'Étoile de l'Abîme

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## CHAPITRE : LA MORT DE L’ARCHIVISTE Le vrombissement était partout. Une vibration de trente hertz. Infrasonique. Elle ne passait pas par les oreilles, mais par la moelle épinière. C’était le chant de l’Abîme, la signature gravitationnelle du trou noir que la station *Icarus-7* frôlait depuis des ...

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