Le Poids du Crime
Par Seb Le Reveur — Thriller
La pluie frappe le bitume de la Place Vendôme. Un martèlement sourd. Cadencé. Paris ressemble à une carcasse lavée à grande eau. Les reflets des néons se brisent sur les flaques d’huile. Le luxe pue le mouillé.
La Peugeot noire mord le bitume. S’immobilise devant le palace. Le châssis gémit. La portière s'ouvre. Un pilier de chair surgit. Puis le reste. Étienne Rochefort s’extrait de l’habitacle....
Mise en bouche : L'écume rouge
La pluie frappe le bitume de la Place Vendôme. Un martèlement sourd. Cadencé. Paris ressemble à une carcasse lavée à grande eau. Les reflets des néons se brisent sur les flaques d’huile. Le luxe pue le mouillé.
La Peugeot noire mord le bitume. S’immobilise devant le palace. Le châssis gémit. La portière s'ouvre. Un pilier de chair surgit. Puis le reste. Étienne Rochefort s’extrait de l’habitacle. Cent cinquante-cinq kilos de muscles et de graisse. Une montagne en costume de flanelle grise. Le tissu est tendu à craquer. Les coutures hurlent.
Rochefort lève les yeux. La façade du palace est une falaise de pierre blanche. Derrière ces fenêtres, on dort sur de la soie. On rêve de dividendes.
Il avance. Chaque pas est une conquête. Ses articulations craquent. Son souffle siffle. Une locomotive en fin de course. L’humidité s’engouffre dans ses poumons. Il capte une note discordante. Une effluve de beurre noisette. Trop lourd. Trop présent.
Le hall du palace est un désert de marbre. Les grooms sont des fantômes de cire. Leurs visages sont de cire. Ils ne regardent pas Rochefort. Ils fixent le vide. Le silence est une chape de plomb. Seul le bruit des semelles de Rochefort résonne. *Clac. Schlouf. Clac. Schlouf.* Son poids écrase le silence.
L’ascenseur de service plonge au sous-sol. Les portes s’ouvrent sur une bise chirurgicale. Les cuisines. Une cathédrale d'inox. Des batteries en cuivre brillent comme des trophées de guerre. Au centre, sur le grand billot, repose le plat.
Les techniciens de la scientifique s’activent. Des fourmis blanches. Le flash des appareils déchire l’ombre. À chaque éclair, la scène se grave dans la rétine de Rochefort.
Le cadavre dort sur le dos. Un homme jeune. Trente ans. Nu. Sa peau possède l’éclat de la porcelaine froide. Il ne ressemble plus à un humain. Il ressemble à une pièce montée.
Le tueur l’a disposé avec une précision maniaque. Les bras longent le corps. La gorge est ouverte. Une fente nette. Une boutonnière rouge sombre. Le sang a été drainé. Entièrement.
Rochefort s’approche. La sueur perle sur son front. Il s’arrête à trente centimètres de la table. Il ferme les yeux. Il respire. Ses narines frémissent. Son don. Sa malédiction. Il décompose l’air.
Couche 1 : L’inox froid. Le chlore.
Couche 2 : La viande crue. Le fer.
Couche 3 : Caramel. Vanille Bourbon.
Couche 4 : L’épice.
Rochefort rouvre les yeux. Ses pupilles sont dilatées. La peau de la victime luit sous une gelée translucide. À travers ce glaçage, des centaines de filaments rouges dessinent des arabesques sur les pectoraux.
— Du safran, murmure Rochefort.
Sa voix est un grondement de basse. Elle vibre dans sa cage thoracique monumentale. Vidal, le légiste, se redresse. Ses lunettes sont embuées.
— Commandant. Un carnage propre.
— Pas un carnage, Vidal. Un service.
— Regardez cette plaie. Un seul passage. Lame d’une finesse absolue. Un rasoir japonais. Tranchant au diamant. Il a coupé les carotides sans abîmer les tissus.
— Le sang ?
— Récupéré. Jusqu’à la dernière goutte. Le tueur a posé des drains.
Rochefort se penche. Ses vertèbres protestent. Il approche son nez à quelques millimètres de l’épaule. L’odeur est là. Puissante. Terreuse. Florale.
— Safran de Khorasan, dit Rochefort. Iran. Province de Razavi.
Il reprend son observation. À la commissure des lèvres du mort, une mousse stagne. Une écume rose. Très légère. Elle défie la gravité.
— L’écume rouge, souffle Rochefort.
Il sort une pince de sa poche. Un outil d’orfèvre. Il prélève un bulbe de mousse.
— C’est une émulsion. Sang et lécithine de soja. Stabilisée à la gomme xanthane. Battue à froid. Le tueur a utilisé le sang de la victime pour créer sa sauce.
Vidal grimace. Rochefort ne ressent pas de dégoût. Il ressent une fascination sombre. Son palais le trahit. Sa salive afflue. Son estomac, ce gouffre sans fond, réclame sa part. Il serre les poings. Ses ongles s’enfoncent dans ses paumes.
— Fouillez l’estomac.
Vidal incise. Du sternum au pubis. La couche de graisse est mince. Les muscles abdominaux apparaissent. L’odeur s’échappe de la cavité. Rochefort la prend de plein fouet. Il voit des champs de fleurs bleues. Des montagnes arides.
Vidal plonge la main dans les viscères. Il ressort une boule de mousseline blanche. Il coupe le fil. L'ouvre sur un plateau.
À l’intérieur repose un cœur. Un cœur d’oiseau. Minuscule. Entouré de feuilles d’or. Et de petits grains noirs.
— Du poivre ? demande le directeur du palace, au bord de l’évanouissement.
— Cubèbe, répond Rochefort. Poivre à queue. Indonésie. Notes de menthe et de térébenthine.
Rochefort soulève le muscle avec sa pince.
— Ce n’est pas un crime passionnel, Vidal. C’est une mise en bouche. On a une identité ?
— Julien Mareuil. 24 ans. Apprenti ici. Disparu depuis quarante-huit heures.
— Il n’a pas été séquestré. Il a été affiné. Regardez ses ongles. On l’a baigné. Frotté avec des huiles. On a éliminé chaque toxine. On a voulu une chair neutre pour que les épices s’expriment.
Rochefort se détourne. Il a besoin d’air. L’odeur du safran devient insupportable. Il marche vers la sortie des cuisines. S’arrête devant un miroir d’ornement. Il voit son reflet. Un ogre. Une bête fatiguée. Ses yeux sont rouges. Des cernes profonds comme des tranchées barrent son visage.
Il sort sur le quai. La pluie lui cingle les yeux. Il percute l'épaule d'un pompier. Gagne le trottoir. Ses poumons sont des soufflets percés.
Soudain, il remarque une ombre. De l’autre côté de la Place Vendôme. Sous les colonnades. Un homme. Grand. Mince. Il regarde Rochefort.
Le commandant traverse la rue. Il ignore le passage piéton. Une voiture pile. Le klaxon déchire la nuit. Rochefort s’en moque. Il court. Un spectacle grotesque. Un pachyderme qui charge. Ses joues tremblent. Sa respiration devient un râle atroce.
Il arrive sous les arcades. L’homme a disparu.
Il ne reste qu’une odeur. Fugace. Volatile. Une odeur de pain chaud. Et de sang frais.
Rochefort s’écrase contre un tronc de platane. Il ferme les yeux. Il sent un poids dans sa poche de veste. Il plonge la main. Ressort un carton. Papier crème. Grain épais. Dorure à la feuille.
Il n’y a qu’une ligne écrite à la plume :
*Deuxième service : La Moelle des Justes.*
Rochefort froisse le carton. Ses mains tremblent. Ce n’est pas de la peur. C’est une excitation dégueulasse.
Il est le seul à pouvoir comprendre ce tueur. Parce qu’il est comme lui. Un dévorant. Un esthète de la destruction.
Il remonte dans sa Peugeot. Le moteur démarre dans un nuage de fumée bleue. La table est mise.
Le monstre a faim.
L'Ogre de la Crim'
La Peugeot 5008 s’affaisse de dix centimètres lorsque Rochefort s'insère dans l'habitacle. Le châssis gémit. Vidal ne dit rien. Ses mains se crispent sur le volant, les articulations blanches comme de la craie. L’habitacle pue le déodorant "Pin des Landes". Une agression chimique. Rochefort abaisse la vitre. L’air saturé d’eau s’engouffre, gifle sa peau moite.
— Rungis.
Vidal écrase l'accélérateur. La voiture s’élance sur le bitume noir. Rochefort ferme les paupières. Il ne voit plus Paris, il la goûte. Le soufre des échappements. Le bitume chaud. Et cette note de truffe blanche qui lui squatte les sinus. Un parasite. Elle ne sent pas la terre. Elle sent l'obsession. Elle sent le crime.
— On l’a gavé, Vidal.
Sa voix est une basse qui fait vibrer les plastiques du tableau de bord.
— Comme une oie. Huiles infusées, aromates rares. On a modifié sa chimie. On a parfumé sa chair de l'intérieur. Le tueur ne cherche pas le sang. Il cherche la saveur absolue.
La barrière du péage se lève. Ils entrent dans le Ventre de Paris. Deux cent trente-quatre hectares de béton où la vie devient calorie. L’odeur change, massive. Un mur sensoriel. Sang frais, glace pilée, gaz d'échappement.
— Pavillon E4.
Vidal tourne. Des hangars immenses défilent. Des hommes en blouse blanche s'activent sous les projecteurs, quartiers de bœuf sur l'épaule. Rochefort s'extrait du véhicule. Le froid pique sa sueur. Ses genoux craquent, un bruit de bois sec. Il marche. Chaque pas est une victoire sur la gravité.
Il entre dans le pavillon des produits de luxe. Humus, moisissure noble. Au fond de l'allée, un stand minuscule. Le Vieux nettoie un champignon au pinceau fin. Il ne lève pas les yeux.
— C'est fermé.
Rochefort s’approche. Son ombre recouvre l’étal. Il ne sort pas sa plaque. Sa masse suffit. Il pose une main sur une caisse de cèpes. Le bois proteste.
— La truffe d'Alba, murmure Rochefort. Récolte tardive. Saturée en musc. Qui a pris les spécimens hors-normes ?
Le Vieux s’arrête. Ses yeux sont deux fentes au milieu des rides. Il déglutit.
— Un chef. Il vient en personne. Grand, mince. Des mains de chirurgien. Il ne touche rien, il choisit à l'odorat. Trois kilos de *Tuber Magnatum*. Payés en billets neufs. Il a parlé d'un "Grand Œuvre". Un banquet.
Le mot "Banquet" a le goût d'une lame de cuivre sur la langue de Rochefort. Un arc électrique foudroie ses vertèbres. La synesthésie s'enclenche. Le bleu des néons devient acide.
— Vidal ! Sortie Nord. Près des abattoirs.
Ils courent, ou du moins, Rochefort se projette en avant, son poids l’entraînant dans une course lourde. Le sol est une patinoire de graisse et d'eau. Il s’arrête devant un bâtiment de briques. "Laboratoire de Découpe - Privé". Pas de fenêtre. Une vapeur de beurre noisette s'échappe de la porte en acier.
Rochefort recule. Il lance ses cent cinquante-cinq kilos contre le métal. Le verrou hurle, la porte cède.
L'odeur le percute. Chaleur tropicale. Safran d'Iran. Beurre clarifié. La pièce est un bloc opératoire transformé en cuisine étoilée. Au centre, une table de dissection. Un homme est sanglé, nu. Un tube en silicone plonge dans sa gorge, relié à un entonnoir en verre. Il est vivant. Ses yeux roulent, injectés d’une terreur muette.
Près de lui, un homme en tablier de cuir noir remue une préparation dans un saladier en argent. Il ne se retourne pas.
— Vous arrivez trop tôt pour l'Entrée, Commandant.
Sa voix est un velouté, sans accroc. Rochefort braque son arme. Ses doigts claquent contre la crosse. Le froid n'y est pour rien.
— Détache-le. Maintenant.
Le Chef se retourne. Visage anguleux, masque de sérénité. Il trempe une louche dans son mélange doré, la porte à ses lèvres. Il déguste.
— Le safran sature ses tissus, Rochefort. Sa chair devient un soleil. Vous ne comprenez pas. Je ne le tue pas. Je le sublime.
Vidal entre. Il voit l'entonnoir, la mousse jaunâtre qui s'échappe de la bouche de la victime. Il vacille. Ses pommettes sont de craie. Il vomit sur le carrelage. Le Chef rit. Un rire cristallin.
— Votre adjoint manque de goût. Mais vous... Vous sentez l'harmonie.
Le Chef saisit un scalpel. La lame brille sous les spots. Il la pose sur la gorge du garçon.
— Si vous tirez, mes muscles se contractent. Il sera égorgé avant que ma tête ne touche le sol. Et vous ne saurez jamais quel goût a la perfection.
Rochefort fait un pas. Son propre cœur cogne contre sa cage thoracique comme un prisonnier en révolte. Il voit le reflet du safran dans l'entonnoir. Une pensée obscène lui traverse l'esprit, une curiosité qui le dégoûte : quel goût a cette chair ?
Le Chef sourit. Il a vu l'étincelle dans les yeux de l'ogre. D'un geste brusque, il projette le saladier au visage de Rochefort.
Le liquide brûlant frappe ses globes oculaires. Safran, beurre, sel. La douleur est blanche. Rochefort hurle, presse la détente. Le coup de feu fracasse l'inox, des éclats sifflent. Il tombe à genoux, les mains sur les yeux. Le beurre fige instantanément sur ses paupières. Une croûte jaune.
Des pas courent. La porte claque. Vidal appelle les secours, sa voix n'est plus qu'un bourdonnement lointain.
Rochefort reste là, dans le noir de ses yeux brûlés. Il porte un doigt à sa joue, lèche le liquide qui coule. Safran. Truffe. Larme. Parfait.
Une demi-heure plus tard, les secours évacuent la victime. Rochefort, les yeux nettoyés à l'eau saline, refuse le brancard. Il s’approche du plan de travail. Sur le manche d'un scalpel abandonné, une trace blanche. Farine de seigle. Très fine. Meule de pierre.
Il lèche le métal. Amertume de fermentation longue. Levain sauvage.
Le Chef prépare déjà le pain pour le service suivant.
Rochefort sort dans la nuit. La pluie dilue le gras sur son visage. Il remonte dans la Peugeot. Vidal revient avec les rapports de livraison.
— Patron, une commande spéciale livrée à Aubervilliers. Cent litres de lait de brebis. Cinquante kilos de sel de Guérande.
Rochefort fixe le pare-brise embué.
— Le lait, Vidal. Pour attendrir les chairs. Le pochage.
Il écrase une miche de pain de seigle achetée sur le chemin contre son volant. La mie est élastique. Le service numéro trois chauffe déjà. Le Chef n'est pas un boucher, c'est un puriste. Et Rochefort sent sa propre salive monter, épaisse, sucrée.
L'ogre est en chasse. Il ne veut plus seulement l'arrêter. Il veut goûter au dessert.
Bouquet Garni
La pluie gifle les vitres. Paris est une carcasse lavée à grande eau. Le ciel a la couleur du plomb fondu. Étienne Rochefort extrait sa masse de la Peugeot. La suspension remonte avec un gémissement de soulagement. Ses articulations craquent. Un bruit de bois mort. Cent cinquante-cinq kilos. Un monument de chair et de regrets. Son genou gauche lâche une décharge électrique. Il ignore la douleur. L’humidité s'insinue dans son manteau en laine bouillie. Le tissu s'alourdit. Il pue le bourbon et la fatigue.
Il marche vers l’Institut Médico-Légal. Chaque pas est un poignard dans la cheville. Ses poumons sifflent. L’air est saturé d'ozone. Il franchit le seuil. Le silence tombe comme un couperet. L’air est sec. Formol. Chlore. La mort aseptisée.
L’ascenseur descend. L’inox renvoie son image. Un visage bouffi. Des yeux enfouis sous des paupières lourdes. Seul son nez reste une arme. Une membrane sensible.
Le sous-sol. Les néons clignotent. Vautrin l'attend. Le légiste est sec comme un coup de trique. Au centre, la table d’inox. Un sac mortuaire noir. Vautrin tire la fermeture. Le plastique déchire le silence.
— Regardez-moi ça, Étienne.
Rochefort s'approche. Son souffle est court. La victime, Marc Duvivier, n'est plus qu'une pièce de viande. La peau a la blancheur de la porcelaine. Trop lisse. Rochefort se penche. Il cherche sous l'odeur du cadavre. Il renifle. Ses narines palpitent. Une note frappe son palais. Terreuse. Profonde. Noble.
— La truffe, murmure Rochefort.
Vautrin incise. La lame brille. Le geste est chirurgical. Un Y du sternum au pubis. La peau s’ouvre. Pas de sang. Il a été drainé. Un liquide ambré s’écoule. Une huile épaisse. Visqueuse. L’odeur explose. Elle sature les sinus. Ce n'est pas un cadavre. C'est une cuisine de palace.
Rochefort ferme les yeux. Il dissèque le bouquet. Poivre de Sarawak. Boisé. Piquant. Macis. Écorce de muscade. Chaud. Persistant. Tuber Magnatum. La truffe blanche d'Alba. Le diamant.
— Mon Dieu.
Ses mains tremblent. Ce n'est pas un meurtre. C'est une recette. Le ventre est tendu à rompre. Rochefort pose une main gantée. La chair est ferme. Élastique.
— Il est plein, dit Rochefort.
— Comme un œuf, répond le légiste.
Vautrin écarte les côtes. Le craquement de l'os résonne contre le carrelage. À l'intérieur, les organes flottent dans un bain d'aromates. L’estomac est une outre prête à éclater. Trois kilos sur la balance. Vautrin l'ouvre. Une bouillie grise s’échappe. Rochefort plonge ses doigts dans la mixture. Il frotte la matière entre le pouce et l'index.
— Il a été gavé. Son corps est une éponge.
— Gavé ? Comme une oie ?
— Pire. Mariné de l'intérieur. Vivant.
Rochefort visualise la scène. La sonde dans l’œsophage. La pression du liquide. La douleur du ventre qui s’étire. Les épices qui brûlent les muqueuses. Le foie qui sature. Il désigne les pectoraux sectionnés. La chair est striée de gras blanc. Un persillé de bœuf de Kobe. Le tueur a affiné sa proie.
— On a trouvé du Madère dans le sang, ajoute Vautrin. Un millésime exceptionnel. Quatre grammes d'alcool. Il a été poché.
Rochefort s’appuie contre la table. Son poids l’écrase. La sueur coule sous ses aisselles.
— Le tueur est un puriste, lâche Rochefort. Il ne cherche pas la souffrance. Il cherche la perfection organoleptique.
— C’est un monstre.
— Non. C’est un chef.
Il sort de l'IML. La pluie redouble. Elle frappe son visage. Froide. Elle ne lave rien. Rochefort allume une cigarette. La fumée âcre lui nettoie le palais. Son téléphone vibre. Un numéro masqué.
— Rochefort ?
La voix est calme. Elle a le velouté d'une réduction de jus de viande.
— Qui est à l'appareil ?
— Vous avez senti le macis, n'est-ce pas ? La qualité était-elle au rendez-vous ?
Rochefort se fige. La cigarette tombe. Son cœur cogne contre sa cage thoracique. Un tambour de guerre.
— Le premier service est terminé, Étienne. Trop de gras. Le prochain sera plus nerveux. Un poisson de roche, peut-être ?
La communication coupe. Rochefort reste immobile. Il sent l'odeur de la truffe sur ses gants. Elle est incrustée dans sa peau.
Il remonte dans sa voiture. L'habitacle est étroit. Il étouffe. Il roule vers Bercy. Une note d'iode le frappe. Elle sort des bouches d'aération. Il pile devant un entrepôt isolé. Une fumée blanche et grasse s'échappe d'une cheminée. L'odeur est écrasante. Une mer déchaînée dans un caniveau.
Il entre. L'obscurité est totale. Sel de Guérande. Algues séchées. Fer. Au fond, une lueur bleutée. Un congélateur ouvert. Ses pieds écrasent des milliers d'écailles d'argent. Elles brillent comme des pièces de monnaie.
La victime est allongée sur un lit de glace pilée. Nue. Bleue. Gelée. Elle est recouverte d'une épaisse couche de gros sel. Une croûte blanche qui durcit. Un sarcophage de cristal. Rochefort se penche. L'homme est vivant. Ses yeux bougent derrière le sel. Ils implorent. Ses cordes vocales ont été sectionnées.
— Trop tôt, dit une voix.
Rochefort pivote. L’homme porte une veste de cuisine blanche. Impeccable. Un masque en néoprène noir cache ses traits. Il tient une louche d’argent. Il avance. Un pas de danseur dans un abattoir.
— Le bar est en croûte, continue l’homme. Il doit reposer.
Le tueur lève le bras. La louche bascule. Un liquide ambré et brûlant tombe sur le torse de la victime. La croûte de sel siffle. Une vapeur rousse s'élève. L’homme se cambre. Un arc électrique de douleur. La peau vire au rouge vif sous le linceul blanc.
Rochefort grogne. Une bête acculée dans son propre gras. Il charge. Un mouvement de pachyderme. Le Chef s’efface. Rochefort percute le bac à glace. Le choc résonne dans son bassin. Ses genoux cèdent. Le tueur est déjà derrière lui. Un couteau japonais à la lame damassée brille dans sa main.
— Vous avez le palais gâté, Rochefort. Trop de tabac. Trop de solitude.
Le Chef sort une fiole de cristal. Il verse une goutte sur la croûte de sel. Une odeur frappe Rochefort. Musc. Ambre gris. Jasmin pourri.
— L'essence de la peur. L'assaisonnement final. Elle donne la longueur en bouche.
Le tueur s'éloigne vers la sortie.
— Le troisième service sera plus charnu. Le gibier. Préparez votre fourchette.
Il disparaît. Rochefort reste seul. Ses mains griffent le carrelage. Il rampe jusqu'au bac. Il approche son nez. Il ne peut pas s'en empêcher. C'est sa malédiction. Il renifle. L’odeur est divine. Atroce. La douceur de la viande humaine infusée dans les épices.
Rochefort vomit.
Il se redresse en s'appuyant sur l'inox. Ses articulations craquent comme du vieux bois. Il claudique vers sa voiture. Il roule vers la rue de Vaugirard. Les gyrophares découpent la nuit en tranches bleues. Une berline noire fume sur le trottoir. L'odeur vient du moteur. Clous de girofle. Vin rouge réduit. Cannelle.
Il soulève le capot. Le bloc moteur a disparu. À la place, des cuves en cuivre. Le radiateur est devenu un four. La victime est là. Désossée. La chair est brune. Laquée. Un glaçage parfait au miel. Une cuisson basse température.
— C'est une recette, murmure Rochefort.
Il plonge deux doigts dans le liquide bouillant. Il saisit un sac de mousseline. Poivre long de Java. Baies de genièvre. Truffe blanche. Il écrase le sac. Le jus gicle sur sa chemise. Une fleur de sang noir.
Il remonte en voiture. Il roule vers Pantin. Vers le beurre noisette. L'entrepôt est une clinique de luxe. Plans de travail en inox. Casseroles de cuivre. Au centre, une table dressée. Velours rouge. Bougies.
Mareuil est ligotée sur une chaise. Les yeux bandés. Sa respiration est un râle. Le Chef retire son masque. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne.
— Asseyez-vous, Étienne.
Le Chef soulève une cloche en argent devant Mareuil. Une odeur de viande rôtie s'élève. "L'Innocence Perdue".
— Goûtez-le. Sinon, je tranche.
La lame à filet presse le cou de la juge. Une ligne de sang apparaît. Rochefort tremble. Ses doigts se referment sur la fourchette. Il voit les fibres. Il voit le jus. Ses glandes salivaires travaillent. Une insulte à la morale.
Il porte le morceau à sa bouche. La viande fond. Les épices explosent. La truffe. Le poivre. La vanille. C'est sublime. Une larme coule sur sa joue.
Il lèche son doigt. Lentement.
— Alors ? demande le Chef. Quel goût a la justice ?
Rochefort ne répond pas. Il mâche. Il savoure l'horreur. Il a désespérément faim.
Entrée Froide : Le Garde-Manger
La pluie de novembre cingle Paris. Le goudron luit comme un miroir sale. Étienne Rochefort sort de sa Peugeot. Ses chaussures s'enfoncent dans une flaque. Il ne jure pas. Il respire. L'air sent le soufre. Son corps pèse. Cent cinquante-cinq kilos de viande et de souvenirs. Ses genoux craquent. Bruit de bois sec.
L'usine de salaisons se dresse. Béton lépreux. Fenêtres borgnes. Il remonte son col. Le cachemire éponge l'eau. La sueur perle sur son front. Son cœur cogne le thorax. Un tambour de guerre.
Il entre.
L’obscurité colle à la peau. Rochefort sort sa torche. Le faisceau déchire le noir. Poussière en suspension. Fantômes de sel. L'odeur le frappe. Un uppercut. Note de tête métallique : sang. Note de cœur sucrée : mélasse. Note de fond : bois brûlé.
Ses semelles claquent sur le ciment. Il dépasse les cuves en inox. Son nez le guide. Son palais détecte le givre. Il trouve la porte. Acier massif. Givre en fleurs blanches. Sa main gantée saisit la poignée. Le froid traverse le cuir. Il tire.
Le métal hurle.
Une brume blanche s'échappe. Souffle polaire. Rochefort pénètre le sanctuaire. Ses poumons brûlent. L'air est sec. Les parois s'alignent de briques de sel rose. Une lueur ambrée filtre derrière le cristal. Un autel.
Au centre, la victime pend.
Un crochet de boucher traverse ses tendons d'Achille. Tête en bas. Bras ballants. Rochefort s'approche. Ses pas crissent sur le sel. Il observe. Il décrypte.
Le corps est une pièce de boucherie. La peau a disparu. Découpe nette. Le fascia brille. Le muscle est sombre. Presque noir. Rochefort connaît cette teinte. La maturation.
— Dry-aged, souffle-t-il.
Sa voix est un râle. Il approche son nez du flanc. Pas de dégoût. Une analyse technique. Il renifle la chair. Noisette grillée. Terre humide. Le tueur a utilisé des ventilateurs. Ils ronronnent encore. Ils assèchent la surface. Ils créent la croûte. La robe du crime.
Taches sombres sur le muscle. Grains fins. Rochefort sort un scalpel. Sa main tremble. Manque de sucre. Ou d'air. La lame gratte la chair. Une poudre brune s'accumule. Il porte l'acier à ses lèvres. Il goûte.
Décharge électrique. Les yeux se ferment. Le monde s'efface. Rochefort devient un palais.
Poivre long de Java. Attaque piquante.
Baies de genièvre. Note résineuse.
Révélation finale. Fumée. Santal.
— Cubèbe, murmure-t-il.
Le tueur a mariné la chair de l'intérieur. Un gavage aux épices. Comme un canard pour le foie gras. Rochefort regarde le visage. Les orbites sont vides. Remplies de grains de poivre noir. Une signature.
L'Entrée Froide.
Il recule. Son poids l'entraîne. Il s'appuie contre le sel. Son souffle crée des nuages. Il fouille les recoins. Ses yeux de rapace cherchent l'anomalie. Sous un ventilateur, un sachet en toile de jute. Il le ramasse. Il l'ouvre. Fleurs de sel imprégnées d'huile sombre. L'odeur l'électrise. Un parfum de salon de thé clandestin. Un arôme pour initiés.
L'Apothicaire.
Un claquement de métal contre le béton. Rochefort s'immobilise. Il éteint sa lampe. Noir absolu. Seule la lueur ambrée persiste. Son cœur s'emballe. Il sort son Beretta. L'arme paraît minuscule dans sa main massive.
Un pas. Un glissement.
Une silhouette passe devant la porte. Un battement de cil. Rochefort sort de la chambre froide. Ses articulations gémissent. Il braque sa lampe. Le faisceau accroche un mouvement. Un manteau long.
— Police !
Sa voix tonne. L'intrus accélère. Rochefort tente de suivre. Chaque foulée est une torture. Il porte un autre homme sur son dos. Le poids du crime. Il arrive au tournant. L'usine est un labyrinthe de tuyaux. L'intrus a disparu. Une porte bat au fond. Le vent s'engouffre.
Rochefort s'arrête. Il halète. Sa poitrine se soulève. Il s'appuie au pilier. Il regarde au sol. Une trace. Poudre rouge sombre sur le béton humide. Ce n'est pas du sang. Sel de vin.
Il ramasse un échantillon. Ses mains tremblent de fatigue. Il regarde la chambre froide. La victime est prête pour le service. Le Chef n'est pas loin. Maître de cérémonie.
Il sort. La pluie lave son visage. Elle emporte l'odeur du froid. Le goût du poivre reste. Tenace. Rochefort monte dans sa Peugeot. Il regarde son reflet. Joues lourdes. Yeux enfoncés dans la graisse. Il se dégoûte.
Il ouvre son carnet. Sa main se stabilise. Il écrit une adresse. Rue des Tournelles. L'Apothicaire.
La voiture s'élance dans la nuit. Les essuie-glaces grincent. Ils chassent l'eau. L'obscurité reste. Dans la ville. Dans ses veines. Rochefort serre le volant. Le cuir craque. Il a faim. Une faim de vérité.
Il arrive devant l'enseigne en cuivre : *L’Apothicaire des Saveurs*.
Il entre. L'espace est étroit. Milliers de tiroirs en chêne. Mortiers en agate. Maligorn, le marchand, recule. Rochefort occupe toute la pièce.
— Police.
Il ne montre pas sa carte. Son corps suffit. Maligorn tremble. Rochefort s'approche du comptoir. Il renifle. Myrrhe. Genièvre. Fer.
— Le Chef est venu, affirme Rochefort.
Il saisit Maligorn par la nuque. Il le pousse vers la réserve. Une porte en fer. Code : 0-4-2-1. La porte s'ouvre. Air glacial.
Une autre forme pend. Suspendue par les chevilles. La peau est acajou. Translucide.
— Lucien Vaugirard, balbutie Maligorn. Le critique. Le Chef disait qu'il fallait nourrir la bête avec les meilleurs mets. Gavé aux truffes. Puis mariné de l'intérieur. L'entrée froide du banquet.
Rochefort s'approche du cadavre. Il remarque un papier dans la bouche. Il le saisit avec une pince. Écriture à l'encre de seiche.
*"La maturation révèle l'âme. Goûtez la vérité, Étienne. Elle a le goût du regret."*
Rochefort froisse le message. Sa colère monte. Une chaleur liquide.
— Où est-il ?
— Passage des Panoramas. Sous-sol du numéro 4.
Rochefort jette le marchand dans ses sacs de poivre. Il ressort. Il conduit vers les Grands Boulevards. Il force la trappe du Passage. Il descend l'escalier de pierre.
L'odeur de beurre noisette l'accueille.
Une pièce voûtée. Un piano de cuisine en acier. Une casserole grésille. Dans une assiette, une tranche de viande. Rose. Persillée. Un message : *"Goûtez, Étienne."*
Rochefort approche ses doigts. Ils tremblent. Il prend la tranche. Il la porte à ses lèvres.
Un bruit de pas.
Une silhouette en toque blanche émerge de l'ombre. Masque de cuir noir.
— Alors, Commandant ? Est-ce qu'il manque de sel ?
Rochefort veut dégainer. Le Chef presse un bouton. Un gaz blanc inonde la pièce. Odeur sucrée. Anesthésiante. Les jambes de Rochefort cèdent. Ses cent cinquante-cinq kilos s'écrasent au sol. Le plafond tourne.
Le Chef s'agenouille. Il caresse la joue de Rochefort avec une lame japonaise.
— Vous êtes une pièce magnifique. Un peu grasse. Mais le gras, c’est la vie.
Le noir gagne.
Rochefort se réveille sur une table d'inox. Sanglé. Nu. Sa peau est marbrée. Le Chef prépare un bol d'huile de livèche.
— La déshydratation concentre les saveurs, murmure le tueur.
Il badigeonne le torse de Rochefort. Puis il sort une seringue. Cognac 1950. Il l'injecte dans la fémorale. Incendie liquide. Rochefort hurle.
Le Chef s'en va. Il éteint la lumière.
— Je vous laisse mariner.
Dans le noir, une lueur de cigarette. Parfum de lavande et de vanille. Jicky de Guerlain.
— Tu as toujours eu du nez, Étienne.
Eva Lessage. La commissaire. Elle s'approche. Elle resserre ses sangles.
— Le luxe coûte cher. Vaugirard paie bien. Tu étais devenu gênant. Le Chef m'a promis le filet.
Elle sort. Le clic de la porte est définitif.
Rochefort est seul. Il sent l'huile couler. Le poivre brûler. La rage bouillonne. Il contracte ses muscles. Il pèse sur la table. L'inox gémit.
Il frotte son poignet contre le cuir imbibé d'huile. Il utilise la livèche comme lubrifiant. Il tire. La douleur est atroce. La peau se déchire. Le sang glisse.
Sa main s'échappe de la sangle. Un bruit de succion.
La porte s'ouvre. Le Chef et Vaugirard entrent. Ils se penchent sur lui.
— Voyez le grain, dit le Chef.
Rochefort ouvre les yeux. Pupilles dilatées.
— Tu veux goûter ?
Sa main libre jaillit. Il saisit Vaugirard par la gorge. Il bascule son corps de côté. La table se renverse. Fracas de tonnerre.
Le Chef lève sa lame. Rochefort bloque le poignet. Il serre. Les os craquent. Il plaque le visage du tueur dans le mélange de sel et de sang.
— Goûte ta propre recette.
Rochefort se redresse. Il halète. Il est une montagne de chair ensanglantée. La faim de justice dévore tout.
Il sort dans la rue. La pluie lave le sang, mais l'odeur de cannelle reste. Il monte dans sa DS noire. Son téléphone vibre.
*"L'entrée vous a plu ? Le plat de résistance chauffe."*
Rochefort serre le volant. Ses jointures blanchissent. Le banquet continue. Il est le prédateur. Il est la proie. Il est le juge.
Il démarre. Les pneus hurlent. Il disparaît dans la brume de la Seine.
Staccato de la pluie sur le toit.
Le prochain service commence.
Le Palais Absolu
Rochefort sortit du taxi. La carrosserie gémit sous son poids. Cent cinquante-cinq kilos de chair et de certitudes. Ses articulations craquèrent. Il redressa sa veste en alpaga. Le tissu tendu menaçait de rompre. Il lissa sa cravate de soie pourpre. Un nœud parfait. Une armure contre le chaos.
Le bâtiment se dressait devant lui. Un hôtel particulier du XVIIIe siècle. Façade austère. Fenêtres hautes. Pas de plaque. Pas de nom. Juste une lourde porte cochère en chêne noir. Rochefort actionna le heurtoir en bronze. Le son résonna dans le vide de la rue. Un écho de métal contre le bois mort.
La porte s'ouvrit. Un domestique en livrée grise. Visage de cire. Regard vide.
— Monsieur le Commandant. On vous attendait.
Rochefort ne répondit pas. Il franchit le seuil. L'air changea. La fraîcheur de l'averse fit place à une chaleur lourde. Étouffante. Une odeur de cire d'abeille et de lis fanés. Il gravit l'escalier d'honneur. Chaque marche était un supplice pour ses genoux. Son cœur battait contre ses côtes. Un oiseau piégé dans une cage de graisse.
Il atteignit le premier étage. Les portes-fenêtres s'ouvrirent sur un salon immense. Lustres en cristal. Tapis d'Orient épais comme de la mousse. Au centre, une table rectangulaire. Douze convives. Des visages lissés par le Botox. Des regards brillants de convoitise. Ils se turent à son entrée. Le silence devint une arme.
Rochefort prit place à l'extrémité de la table. La chaise en acajou craqua. Il ne cilla pas. Il posa ses mains sur la nappe en lin blanc. Ses doigts étaient boudinés. Sa paume restait ferme. Il ferma les yeux. Il ouvrit ses narines.
L'air était une partition. Il isola chaque note.
Première strate : le parfum des femmes. Tubéreuse. Musc de synthèse. Une pointe d'ambre gris. Trop agressif.
Deuxième strate : l'argenterie. Une odeur métallique. Froide. Le sang du métal.
Troisième strate : les fumets de cuisine. Il plongea.
Il détecta le beurre noisette. Une attaque ronde. Puis la truffe blanche d'Alba. Terreuse. Presque fécale. L'odeur du luxe pur. Il continua son exploration. Sous la surface.
Une note discordante apparut.
Une odeur de cuivre. De fer rouillé.
Son nez ne mentait jamais. C'était l'odeur du sang. Mais pas un sang de boucherie. Pas ce sang de bœuf oxydé, lourd et gras. Plus léger. Plus sucré. Une odeur de venaison. De gibier à plumes.
Le premier service arriva.
Un serveur déposa une assiette devant lui. Un bouillon translucide. Une gelée d'or. Au centre, une petite sphère rosée.
— Consommé de presse au safran de Taliouine, murmura le serveur.
Rochefort délaissa sa cuillère. Il se pencha. Inhala la vapeur. La chaleur dilatait les molécules. Le safran piqua ses sinus. Une épice rare. Chère. Utilisée pour masquer. Toujours.
Il détecta autre chose. Une pointe de formol. Infinitésimale. La trace d'un traitement. On avait préparé la matière première. On l'avait affinée. En laboratoire. Une sueur froide perla sur son front. Elle coula le long de sa tempe. Il sentit l'humidité de sa chemise contre son dos.
À sa droite, une femme d'une soixantaine d'années porta une cuillère à ses lèvres. Elle ferma les yeux de plaisir.
— Divin, souffla-t-elle.
Rochefort l'observa. Ses mâchoires travaillaient avec une lenteur obscène. Il imagina la chair glissant dans son œsophage. Une chair qu'il connaissait. Il revit les photos de la dernière scène de crime. Le corps de la jeune fille. Manque de muscles. Excès de graisses sélectionnées. Une oie humaine.
Il devait goûter. Pour savoir. Pour prouver.
Le métal heurta ses dents. Le liquide envahit son palais.
L'attaque fut violente. Une explosion de saveurs umami. Le gras tapissa ses papilles. Puis, l'arrière-goût. Une amertume subtile. La signature du stress. L'adrénaline sécrétée par un organisme qui se sait condamné.
Il reposa la cuillère. Un flot d'acide envahit sa gorge. Il serra les dents. Sa salive devint amère.
Le Chef était là. Pas physiquement. Mais son génie déviant imprégnait chaque goutte de ce bouillon. Il avait nourri cette victime d'épices pendant des semaines. Gavée de miel et de cannelle. Il avait transformé sa souffrance en une recette de haute volée.
Un homme en face de lui prit la parole. Dr Arnault. Chirurgien de renom. Mains de pianiste.
— Vous ne mangez pas, Commandant ? La réputation du Chef n'est pourtant plus à faire.
Rochefort croisa son regard. Les yeux d'Arnault étaient deux billes d'acier. Pas de pitié. Juste une curiosité clinique.
— J'analyse la structure, répondit Rochefort. Sa voix était basse. Un grondement de gorge.
— Et que trouvez-vous ?
— Un manque d'équilibre. Trop de souffrance. Pas assez de repos.
Le silence retomba. Plus lourd encore. Les convives échangèrent des regards furtifs. Le malaise flottait comme la buée sur les verres de cristal.
Rochefort sentit son estomac se nouer. Son poids n'était plus une protection. C'était une cible. Il était le seul intrus dans ce temple de la dévoration.
Le serveur revint. Retira les assiettes. Ses gestes étaient d'une précision chirurgicale. Pas un bruit de porcelaine. Pas un choc d'argent.
Le deuxième service se préparait.
Rochefort capta une nouvelle effluve. Elle venait de l'office. Une porte entrouverte laissait passer un courant d'air.
L'odeur de la chair rôtie.
Mais il y avait autre chose. Une note de bois de santal. De la myrrhe.
On ne cuisinait pas un repas. On célébrait un rite funéraire.
Son nez frémit. Il identifia le composant suivant. La civette. Une sécrétion animale puissante. Utilisée autrefois en parfumerie pour fixer les odeurs. Ici, elle servait à fixer le goût de la putréfaction. Pour la rendre acceptable. Pour la rendre désirable.
C'était du génie. C'était une horreur absolue.
— Le plat de résistance arrive, annonça Madame Vionnet, l'amphitryonne. Sa voix craqua comme du parchemin sec. Elle souriait. Ses gencives étaient d'un rouge trop vif.
Le personnel entra en procession. Quatre serveurs. Ils portaient un grand plateau en argent. Sous une cloche monumentale.
Ils s'arrêtèrent au centre de la pièce.
L'humidité dans l'air devint collante. Rochefort sentit la pression monter dans son crâne. Ses tempes battaient.
Le Chef apparut enfin.
Il sortit de l'ombre de l'office. Toque immaculée. Tablier de cuir blanc. Pas une tache. Il était svelte. Nerveux. Un prédateur à sang froid. Ses yeux étaient fixés sur Rochefort. Un défi silencieux.
Il s'approcha du plateau. Ses mains gantées de latex blanc se posèrent sur la poignée de la cloche.
— Mesdames, Messieurs. Le chef-d'œuvre de la saison. L'Agneau de Lait... "Transfiguré".
Il souleva la cloche.
Une nuée de vapeur s'éleva. Elle emporta avec elle une odeur qui cloua Rochefort à son siège.
Ce n'était pas de l'agneau.
L'odeur de la chair humaine rôtie est unique. Elle est douceâtre. Elle rappelle le porc, mais avec une finesse de grain que rien d'autre n'égale.
Rochefort ne voyait pas encore la viande. Mais son palais savait déjà.
Il sentit le sel marin. Le romarin. Et cette pointe de vanille, signature macabre de la victime identifiée la veille. Elle avait passé ses derniers jours enfermée dans une cellule parfumée aux gousses de Bourbon.
Les convives se penchèrent. Leurs visages reflétaient la lumière des bougies. Des masques de désir primaire.
Le Chef commença à découper. Le couteau glissa dans la chair comme dans du beurre. Pas de résistance. Les fibres étaient brisées. Pré-digérées par une enzyme chimique.
Rochefort sentit une goutte de sueur couler dans son cou. Elle se perdit dans les plis de sa chair.
Il devait agir. Mais il était fasciné.
La beauté de la présentation était absolue. La peau était caramélisée. Une laque brune, brillante. Le jus était sombre. Épais. Une réduction de sang et de porto.
Le Chef servit Rochefort en premier.
Une tranche fine. Déposée avec une infinie délicatesse.
— Pour vous, Commandant. Vous qui savez reconnaître l'exceptionnel.
Le Chef s'inclina. Son sourire était une lame.
Rochefort regarda l'assiette. La viande tremblait. Elle semblait encore vivante.
Il prit ses couverts. Ses mains ne tremblaient pas. C'était la seule chose qu'il maîtrisait encore.
Il coupa un morceau. La texture était terrifiante. Trop tendre. Trop parfaite.
Il approcha la fourchette de sa bouche. L'odeur de la mort l'assaillit. Elle était partout. Dans le plat. Dans la pièce. Dans les pores de sa peau.
Il ouvrit les lèvres.
Le goût fut une déflagration.
Douceur du gras. Puissance des épices. Et cette note de fond. Le goût de la terre. Le goût du néant.
Il mâcha. Le temps s'arrêta. Ses mâchoires broyèrent la fibre. Une seconde. Deux. Il déglutit.
Il vit les yeux de la victime. Il sentit sa peur dans le goût métallique du sang réduit.
C'était le summum de l'art culinaire. Et l'abîme de la morale humaine.
Le morceau descendit dans son estomac comme une pierre. Un poids mort.
— Alors ? demanda le Chef. Son ton était neutre. Presque ennuyé.
Rochefort posa ses couverts. Il essuya ses lèvres avec sa serviette. Elle resta tachée de brun.
— Vous avez oublié une chose, dit Rochefort. Sa voix était un râle.
Le Chef haussa un sourcil.
— Laquelle ?
— La justice n'a pas de goût. Mais elle a une odeur.
Il plongea sa main sous sa veste. Son bras fut freiné par l'étroitesse de l'alpaga. Il lutta contre son propre corps. Un effort monumental.
Il sortit son arme. Un Smith & Wesson 686. Le canon brilla sous le lustre.
Un cri étouffé monta de la table. Madame Vionnet renversa son verre de vin rouge. La tache s'étala sur la nappe comme une hémorragie.
Le Chef ne bougea pas. Il resta planté là. Son couteau de cuisine à la main.
— Vous allez gâcher le dessert, Commandant. C'est dommage.
— Le repas est fini, dit Rochefort.
Il poussa sur ses cuisses. Ses articulations craquèrent comme du bois mort. Il se redressa. Ses 155 kilos n'étaient plus une prison. C'étaient une masse d'intervention.
Dehors, le tonnerre gronda. Un éclair déchira le ciel de Paris.
La lumière crue envahit le salon. Elle révéla la vérité sur les visages des convives.
Ce n'étaient plus des élites.
C'étaient des charognards pris au piège.
Rochefort verrouilla ses deux mains sur la crosse. Le métal mordait ses paumes. Une goutte de sueur brûla sa cornée. Il garda les yeux fixés sur la cible. Son thorax résonnait. Un martèlement sourd. Cent cinquante-cinq kilos de viande et de haine. Prêts à exploser.
— Posez ce couteau, ordonna Rochefort.
Le Chef sourit. Il leva sa main libre. Elle était rouge de jus de viande.
— Vous n'en ferez rien. Vous êtes comme nous, Rochefort. Vous avez aimé ce goût. Il est en vous maintenant.
Rochefort sentit le goût remonter. L'amertume du stress. Sa propre adrénaline.
Le Chef ne cilla pas. L’acier de son couteau reflétait la foudre. Une lame de vingt centimètres. Manche en ébène. Tranchant rasoir. Une goutte de jus de viande perla sur la pointe. Elle tomba sur le parquet. Un bruit sourd dans le silence de mort.
— Posez-le, répéta Rochefort. Sa voix grattait sa gorge. Elle sentait le vieux tabac et le fond de veau.
Le Chef inclina la tête. Un mouvement de prédateur.
— Vous sentez cette note de tête, Commandant ? C’est du poivre long de Java. Torréfié à cœur. Il dégage une odeur de cuir et de sous-bois.
Il fit un pas en avant. Rochefort arma le chien. Le clic métallique résonna comme un coup de feu.
— Un pas de plus et je vous ouvre, cracha Rochefort.
Le Chef s'arrêta. Il sourit encore. Ses dents étaient trop blanches. Trop droites.
— Le poivre ne sert qu'à masquer l'essentiel, continua le Chef. Le musc. La sueur de l'agonie. C’est ce qui donne ce retour en bouche si persistant. Vous l’avez senti, n’est-ce pas ? Sauf que ce n'était pas du veau.
Le ventre de Rochefort se tordit. Une crampe brutale. Un nœud de vipères dans ses entrailles.
— Tais-toi, grogna-t-il.
À table, le silence devint insupportable. Madame Vionnet s'effondra en avant. Son front heurta le bord de son assiette. Un choc mat. Son collier de perles se rompit. Les billes blanches roulèrent partout. Elles cliquetaient sur la porcelaine.
— La justice est une abstraction, Rochefort, reprit le Chef. La seule vérité, c’est la digestion.
Rochefort baissa les yeux d'une fraction de seconde. Erreur.
Le Chef lança le couteau. Un éclair d'argent. Rochefort pivota. Son corps immense réagit avec une lenteur de cargo. Le couteau fendit l'air. Il vint se planter dans le dossier de la chaise vide. Le bois gémit.
Rochefort tira.
Le coup de feu fit exploser les tympans. Une détonation monstrueuse dans l'espace clos. Le lustre de cristal tinta furieusement. La fumée envahit la pièce. Une odeur de soufre. Sèche. Brûlante. Elle déchira le parfum de la cuisine.
La balle traversa l'épaule du Chef.
L'homme fut projeté en arrière. Il heurta le buffet en acajou. La vaisselle de Limoges vola en éclats. Le Chef glissa au sol. Du sang rouge vif éclaboussa le blanc immaculé de sa veste.
Rochefort s’avança. Chaque pas pesait une tonne. Ses genoux craquèrent.
— Ne bougez plus ! hurla-t-il.
Le Chef riait. Un rire étouffé. Un gargouillis. Il plaquait sa main gauche sur sa plaie.
— Trop tard, murmura le Chef. Le menu est déjà servi. Les autres arrivent.
Rochefort fronça les sourcils. Son odorat capta une nouvelle effluve. Elle venait du couloir. Une odeur de pluie froide. De cuir mouillé. De métal.
La porte double du salon s'ouvrit avec fracas.
Trois hommes entrèrent. Tenues de service noires. Masques en latex. Des visages de porcs. Ils tenaient des fusils à pompe.
— Police ! hurla Rochefort en pivotant.
Il ne tira pas. Il savait qu'il était trop lent. Sa masse était sa faiblesse. Un homme en noir pointa son arme sur lui.
— Lâche ça, le gros.
Rochefort sentit l'adrénaline refluer. Une vague de froid. Il regarda le Chef au sol. Le tueur le fixait avec une intensité folle.
— Vous voyez, Rochefort ? murmura le Chef. On ne quitte pas cette table. On devient le plat de résistance.
Rochefort lâcha son arme. Le revolver tomba lourdement sur le tapis. Le son fut étouffé. Comme un dernier soupir.
Les hommes masqués s'avancèrent. L'un d'eux saisit Rochefort par le bras. Une poigne de fer.
— Debout.
Ils le forcèrent à marcher. Rochefort tituba. Ses jambes tremblaient. Le poids de ses 155 kilos l'écrasait. Il se sentait comme un bœuf mené à l'abattoir. Ils le dirigèrent vers le fond du salon. Derrière une tenture de velours rouge. Un monte-charge dissimulé dans le mur.
Le Chef se releva. Il s'appuyait contre le mur. Son visage était d'une pâleur de craie.
— Emmenez-le en chambre froide, ordonna-t-il. Il a besoin de reposer. La viande stressée est trop ferme.
Le monte-charge s'ouvrit dans un grincement métallique. L'intérieur était tapissé d'inox. Des crocs de boucherie pendaient au plafond. Rochefort fut poussé à l'intérieur. Il se retourna. Il vit le salon une dernière fois. Madame Vionnet, prostrée. Le Chef saluait de la main.
La porte du monte-charge coulissa. L'obscurité fut totale. Le mécanisme s'ébranla. Une descente lente. Rythmique. L'air devint glacial. La température chuta. L'odeur changea encore. Ce n'était plus de la cuisine. C'était la mort nue. L'odeur de la viande congelée. Le givre irritait ses narines.
Le monte-charge s'arrêta. Les portes s'ouvrirent sur un couloir de béton blanc. Des néons clignotaient. Les hommes masqués le poussèrent dehors.
— Avance.
Ils passèrent devant de grandes portes en plastique transparent. Derrière, des corps. Pendus par les pieds. Enveloppés dans du film étirable. Des chrysalides géantes. Blanches. Luissantes.
Rochefort sentit un flot d'acide envahir sa gorge. Il reconnut un visage sous le plastique. Un jeune homme. Disparu il y a trois semaines. Un critique culinaire. Le grain de sa peau était orangé.
— Vous l'avez nourri au safran, murmura Rochefort.
L'homme qui le tenait ricana.
— Le Chef dit que ça parfume le foie.
Ils arrivèrent au bout du couloir. Une cellule en inox. Quatre mètres sur quatre. Un drain au centre du sol. Ils le jetèrent à l'intérieur. Rochefort s'étala de tout son long. Le choc fut brutal. Une douleur fulgurante percuta sa hanche.
— On revient dans une heure pour le parage, dit l'homme au masque de porc.
La porte en acier se referma. Le verrou tourna. Un bruit définitif. Rochefort resta au sol. Il écoutait le silence de la cave. Un silence froid. Entrecoupé par le bourdonnement des compresseurs.
Il ouvrit les yeux. Rampa vers le coin de la pièce. Là, près du drain. Une petite tache sombre. Il approcha son visage. Renifla. Ses yeux s'agrandirent. Ce n'était pas du sang. C'était de la truffe noire. Du Périgord. Fraîche. Terreuse.
Il y avait un message sous la tache. Gravé dans le métal.
« La dégustation continue. »
Rochefort comprit. Le Chef n'en avait pas fini. L'emprisonnement n'était pas une fin. C'était une étape de la recette. Le gavage allait commencer.
Une trappe s'ouvrit dans le plafond. Un tube de plastique descendit. Il était relié à une pompe. Une odeur de crème fraîche, de miel et d'épices rares envahit la cellule. Rochefort essaya de se relever. Le tube cracha une première salve. Une mélasse épaisse. Elle l'atteignit en plein visage.
Il goûta. C’était divin. Il eut envie de hurler.
Il était devenu l'ingrédient. Rochefort haletait. L’air manquait. La mélasse collait à ses poumons. Chaque inspiration était une lutte. Le sucre saturait ses papilles. Une agression douce. Une torture sirupeuse. Ses mains tâtonnaient le sol. Le béton était glacé. Le contraste brûlait sa peau.
Un clic métallique. Sec. Chirurgical.
La trappe du plafond se referma. Une autre s’ouvrit au ras du sol.
Un jet d’eau glacée jaillit.
Le choc thermique lui arracha un cri. Le cri resta coincé dans la mélasse.
Un lavage industriel. Un dégraissage.
L’eau emportait le sucre. Elle ruisselait vers le drain. La tache de truffe disparut. Rochefort tremblait. Ses dents claquaient. L’eau s’arrêta. Le silence revint. L’odeur du chlore remplaça celle des épices.
Il rampa. Ses articulations craquaient. Il atteignit le mur opposé. S’assit. Le dos contre le béton froid. Ses doigts rencontrèrent une fente dans le mur. Fine. Il approcha son nez.
Il renifla. L’odeur du luxe. Cire d’abeille. Tabac froid. Guerlain. Mitsouko. Rochefort colla son oreille contre la paroi. Des voix. Le cliquetis de l’argenterie. Un rire cristallin.
— Ce millésime est une révélation, dit une voix d'homme.
— Attendez de goûter la suite, répondit une autre. La texture sera inédite.
Rochefort serra les poings. Ses ongles s'enfoncèrent dans sa paume. La texture, c'était lui. Une vibration fit trembler le mur. Le sol sous Rochefort s'inclina. Il glissa. Ses doigts griffèrent le béton humide. Il tomba.
Un choc sourd. Il était dans une autre pièce. Lumière crue. Néons blancs. Murs d'inox. Au centre, une table d'opération. En inox. Des sangles en cuir. Larges. À côté, un chariot. Des scalpels. Des scies circulaires. Des bocaux de verre.
Rochefort s'approcha des bocaux. À l'intérieur, des organes. Chaque bocal portait une étiquette.
« Langue de menteur, infusée au piment d’Espelette. »
« Cœur d’avare, confit dans sa propre graisse. »
Une porte coulissa. Deux hommes entrèrent. Combinaisons blanches. Masques à gaz. Ils ne regardèrent pas Rochefort. Pour eux, il n'était plus un homme. L'un d'eux tenait un pistolet d'abattage. Rochefort recula. Il heurta la table d'inox.
— Le Chef attend son plat de résistance, dit l'homme.
— Je suis flic, grogna Rochefort.
— Au contraire, Commandant. Tout Paris croit que vous avez sombré.
L'homme leva le pistolet. Rochefort vit le percuteur. L'acier brillait. Il sentit une odeur de graisse de machine. Une sonnerie retentit.
— Changement de programme. Le Chef veut une dégustation à l'aveugle.
Ils saisirent Rochefort par les bras. Leur force était surprenante. Ils le hissèrent sur la table. Les sangles claquèrent. Chevilles. Po wrists. Torse. L'inox était brûlant de froid.
Rochefort ne lutta plus. Il sentit une piqûre dans son cou. Un anesthésique. Rapide. Du plomb dans les veines. Sa vue se brouilla. Le plafond défilait. Les roues grinçaient sur le carrelage. Ils s'arrêtèrent devant une double porte en chêne massif.
L'ouverture libéra une sonate de Mozart. Le tintement du cristal. La chaleur de la salle. Le chariot roula sur un tapis épais. Du velours rouge. Rochefort était au centre de la pièce. Les convives se turent.
Une silhouette se détacha de l'ombre. Le Chef.
Il s'approcha de Rochefort. Il tenait une lame japonaise. Acier Damas. Il se pencha. Huma l'air près de son épaule.
— Un peu de stress dans l'arôme. Cela donne de l'acidité.
Il passa la lame sur le bras de Rochefort. Juste une égratignure. Une perle de sang apparut. Le Chef la récupéra avec le bout de son index. Il goûta.
— Le foie est gras. Les artères sont saturées de beurre de baratte. Messieurs, dames. Ce soir, nous mangeons l'histoire de la gastronomie française.
— Mais avant de découper, dit le Chef, nous allons procéder au déglaçage.
Il prit un flacon. Un Cognac de 1812. Il versa le liquide sur le torse de Rochefort. L'alcool brûla l'égratignure. L'odeur de vieux bois envahit ses narines. Le Chef sortit un briquet en or.
— Le flambage est une étape délicate.
Il approcha la flamme. L'alcool s'enflamma. Une lueur bleue dansa sur sa peau. Ses muscles se tendirent contre les sangles. Un cri resta bloqué dans sa trachée. Sa peau virait au rouge vif.
— Vous voyez, Commandant ? Le crime est comme une sauce. Il faut le faire réduire.
Il leva son couteau. La pointe visait le plexus de Rochefort. Soudain, une vibration secoua le sol. Le Chef s'immobilisa. Ses narines se dilatèrent. Rochefort aussi sentit quelque chose. Sous l'odeur du sang. Une nouvelle effluve. Acre. Chimique. Violente.
Le gaz. Une fuite. Ou un sabotage.
Le Chef fronça les sourcils.
La flamme bleue sur le torse de Rochefort vacilla. L'air devenait lourd. Explosif. Rochefort regarda le lustre de cristal. Un sifflement monta des murs.
L’air explosa. Un mur invisible percuta Rochefort. Son souffle fut coupé. Le fracas vint après. Un séisme de métal et de verre. Le lustre en cristal s'atomisa. Rochefort fut projeté. Les sangles de cuir craquèrent. Le montant en fer de la table céda.
Il heurta le mur. Un nuage de poussière blanche retomba. Rochefort ouvrit les yeux. Du sang coulait de son oreille. Il toussa. L'odeur du soufre dominait tout.
Il chercha le Chef. Le fauteuil de maître était vide. Une traînée de sang marquait le sol. Elle menait vers l'office. Rochefort poussa sur ses cuisses. Il ramassa un couteau à désosser.
Il entra dans l’office. Les cuisines étaient un dédale d’inox tordu. La vapeur s’échappait d’une canalisation. Sifflement strident. Rochefort huma l’air. Beurre noisette. Truffe noire. Et la sueur fétide de la peur.
— Vous avez gâché le service, Commandant.
Rochefort contourna le plan de travail. Le Chef était assis par terre. Un éclat de miroir lui traversait l’épaule. Il tenait un hachoir. Rochefort s’approcha. Une ombre de montagne.
— C'est fini.
Le Chef se releva brusquement. Il frappa avec son hachoir. Rochefort recula. Trop lent. La lame entama le revers de sa veste. La pointe effleura son ventre.
Le Chef attaqua de nouveau. Rochefort utilisa son avant-bras gauche. Le hachoir s'enfonça dans la chair. Rochefort ne lâcha pas un cri. Il saisit le poignet du tueur. Il serra. Les os du Chef craquèrent. Le hachoir tomba.
Rochefort projeta l'homme contre une chambre froide. Le flic s'effondra sur ses genoux. Son sang coulait. Le goût du fer envahit sa bouche. Le Chef respirait avec difficulté.
— Vous sentez, Rochefort ? L'achèvement.
Le Chef glissa sa main dans sa poche. En sortit une fiole en cristal. Un liquide ambré.
— Le digestif, Commandant.
Il avala le liquide en une gorgée. Ses yeux se révulsèrent. Ses muscles se relâchèrent d'un coup. Il était mort.
Rochefort resta seul dans le silence. La vapeur s'estompait. Il regarda le cadavre. L'odeur du parfum flottait encore. Tenace. Rochefort ramassa la fiole vide. Il restait une perle ambrée.
Il approcha le flacon de son nez. Il sentit le sacrifice. La souffrance. Sa main tremblait. Au loin, des sirènes déchirèrent la nuit. Le bleu des gyrophares dansa contre les vitres brisées. Rochefort referma la main sur la fiole. L'écrasa. Le verre broya sa paume. Le liquide ambré se mélangea à son propre sang.
Il se laissa glisser contre le mur. Les secours entrèrent. Des silhouettes sombres. Des lampes torches balayèrent les débris. Un jeune policier s'approcha.
— Commandant ? Ça va ?
Rochefort ne répondit pas. Il goûta l'air une dernière fois. L'odeur du soufre.
— Appelez une ambulance.
Il marqua une pause.
— Et apportez-moi un verre d'eau. L'arrière-goût est détestable.
***
Lit d'hôpital. Rochefort fixa le plateau. Purée grise. Jambon translucide. Il leva la cuillère. Sa main tremblait à peine. La mélasse fade tapissa sa langue. Aucun arôme. Aucune note de tête. Le vide. Enfin.
Mais dans ses narines, une pointe de cannelle persistait. Légère. Presque imperceptible. L'odeur de la prochaine étape. Car un menu de dégustation ne s'arrête jamais. Rochefort reposa la cuillère. Il regarda par la fenêtre. Paris était là. Une bête immense. Prête à être dévorée.
Rochefort s'endormit. Il rêva de beurre noisette et de fer. Le goût absolu ne pardonne pas. Il consume tout. Jusqu'à la dernière miette. Jusqu'au dernier souffle.
Le Commandant était devenu l'expert. Le seul capable de lire la carte de l'enfer. L'obscurité de la chambre l'enveloppa comme une sauce onctueuse. Le chapitre se fermait. La faim, elle, restait intacte. Tapie dans l'inox. Prête à ressurgir au prochain crime de luxe.
Le Chef entre en scène
La pluie gifle les vitres. Un martèlement. Cadencé. Paris sombre sous l’eau sale. Le silence est une lame. L’acier brille sous les néons. Trop blancs. L’inox reflète un visage sans rides. Le Chef.
Il lisse son tablier. Le coton craque. Papier froissé. Mains sèches. Propres. Des gants en latex. Une seconde peau. Translucide. Il aime cette barrière. Elle sépare le créateur de la matière. Elle isole le frisson.
Sur le billot, un dossier. Papier jauni. Taches de café. Une photo. Julien Vasseur. Trente-deux ans. Teint de cire. Lunettes d’écaille. Un sourire de requin sur papier glacé. Vasseur écrit pour *Le Palais Noir*. Un juge. Un bourreau.
Le Chef caresse le papier. Son doigt s'arrête sur une phrase rouge : *« Une cuisine prétentieuse, dénuée d’âme, où le sang remplace le génie. »*
Le Chef sourit. Un trait de scalpel sur un masque de porcelaine. Le génie n’est pas dans l’âme. Il est dans la fibre. Dans le collagène qui cède. Dans le gras qui sature les papilles.
Il marche. Ses pas sont inaudibles sur le carrelage. Il s’arrête devant la porte en fer. Lourde. Isotherme. Le loquet claque. L’air froid s’échappe en volutes. Un soupir de crypte.
À l’intérieur, l’odeur change. Note de tête : cannelle de Ceylan. Note de cœur : clou de girofle. Note de fond : sueur rance.
Julien Vasseur est là.
Assis sur une chaise de métal. Boulonnée. Des sangles de cuir scient ses chevilles. Ses poignets. Son torse. La chemise en lin est trempée. Des cartes sombres sous les aisselles. Le ventre. Vasseur ne crie pas. Un bâillon de soie rouge remplit la bouche. La soie respecte les gencives. Elle absorbe la salive. Vasseur respire par le nez. Un bruit de soufflet percé. Ses narines se dilatent. Les pupilles ont dévoré ses iris.
Le Chef s’approche. Examen clinique. Deux doigts sur la jugulaire. Le rythme galope.
— Le stress durcit la viande, murmure le Chef.
Sa voix est un froissement de soie sur du gravier.
— L’adrénaline pollue le sang. Amertume de cuivre. Nous voulons de la rondeur, Julien. De la souplesse.
Le Chef saisit un flacon. *Saffron de Khorasan*. L’or rouge. Il prépare une seringue. L'aiguille est longue. Fine. Il pompe le liquide orangé. La bulle d’air remonte. *Ting. Ting.*
— Vous avez écrit que ma cuisine était fade. Comme un souvenir d’hôpital.
Il sent la chaleur de la bête traquée.
— Nous allons vous infuser. Chaque pore. Chaque cellule.
Il saisit le bras. La peau est moite. L’aiguille s'enfonce. Doucement. Vasseur ferme les yeux. Une larme s’écrase sur le bâillon rouge. Le piston descend. Millimètre par millimètre. Le liquide safrané entre. Le critique tressaille. Une onde de choc. Les muscles se contractent. Puis relâchent. Abandon forcé.
— Le safran fluidifie le sang. Il colore la graisse d'un jaune impérial. Une base.
Le Chef retire l’acier. Un point de sang perle. Il l’essuie avec un coton. Geste maternel. Vasseur flotte. Ses yeux sont vitreux. La drogue brise la volonté. Elle laisse la conscience intacte.
***
Le réveil hurle. Quatre heures.
Rochefort ouvre les yeux. Ses paupières pèsent des tonnes. Il écoute son cœur. Un tambour lourd. Grave. Irrégulier. Il bascule. Le matelas gémit. Les pieds au sol. Le parquet craque sous ses cent cinquante-cinq kilos. L’obésité est une ancre. Sa respiration est un sifflement.
L’eau coule. Froide. Elle frappe son crâne. Ses mains tremblent. Il attrape un savon. Bergamote. Cèdre. Romarin. Il se lave. Chaque pli de graisse est une faille. Il s’essuie. La serviette irrite.
Il s’habille. Chemise blanche sur mesure. Soie sauvage. Elle camoufle la sueur. Pantalon de flanelle. Bretelles larges. Ses doigts sont des saucisses. Il devient le Commandant Rochefort. Le rempart.
Il quitte l’appartement. L’escalier est une épreuve. Les genoux brûlent. Il atteint la rue. Paris pleure. Une pluie acide. L’odeur monte. Goudron. Échappements. Et une effluve parasite.
Beurre noisette.
Il s'arrête. Hume. Le souvenir du Grand Véfour revient. La chair rôtie. La signature.
Il monte dans sa Citroën. Le siège s'affaisse. Il roule vers le Quai des Orfèvres. Les néons des boulangeries percent le gris. L’odeur du pain chaud le frappe. Il a envie de vomir.
Sur son bureau, une boîte. Bois de cèdre. Pas d’expéditeur. Calligraphie parfaite. Encre de seiche. Un filet de liquide s’en échappe. Brunâtre. Visqueux. Il se penche.
— Safran.
La lame de son couteau soulève le couvercle. Velours rouge. Une langue humaine. Dressée. Une insulte. Elle a été confite. Elle brille. Des pistils de safran l'entourent. Un lit d’or pour un muscle mort.
Ses mains se crispent. La sueur coule dans son cou. Son col l'étrangle. Il reconnaît cette langue. Il l’a lue pendant dix ans. La papille qui condamnait.
Vasseur.
***
Dans l’atelier, le silence est un couperet.
Le Chef observe Vasseur. Le critique est sanglé sur l'inox. Ses pupilles sont des têtes d’épingle.
Le Chef porte son tablier de cuir noir. Bras nus. Muscles secs. Cordes sous la peau. Il prend une huile de noisette. Truffe blanche d’Alba.
— Tu es une page blanche, Julien.
Il verse l’huile. Il masse. Mains fermes. Il pétrit les mollets. La souplesse. L’huile doit nourrir le muscle avant le feu. Vasseur émet un sifflement. Une plainte sans mots. Sa langue n'est plus là. Un geste net. Cautérisation. Pas de gâchis. Le sang est le jus. Il reste à l’intérieur.
Le Chef sème du gros sel de Guérande. Les grains crissent sur la peau humide.
— Le sel concentre les saveurs. Tu vas devenir intense.
Il prend un pinceau. Réduction de jus de viande. Fond de veau. Essence pure. Il dessine des lignes sur le ventre. Pointillés. Le plan de découpe. Vasseur se convulse. Ses orteils se crispent.
— Chut. L’adrénaline donne de l’amertume.
Il vérifie la température. Il enfonce le thermomètre dans l'oreille. Vasseur hurle en silence.
— Parfait. Trente-sept degrés.
Il sort de la pièce. Le verrou claque. Définitif.
***
Rochefort entre dans la ruelle. Rue de Bièvre. L'odeur sort des bouches d'aération. Ce n'est plus du beurre noisette. C'est de la viande qui saisit.
Il sort son Smith & Wesson .357. Un poids lourd. Il s'approche de la porte. Chaude.
Il pousse. Obscurité totale. Une lueur bleutée au fond. La cuisine.
Il avance. Évite les tables. Les chaises brisées. Débris de porcelaine. Le squelette d'un rêve.
Il atteint le seuil. Les plans de travail brillent. L'inox est impeccable. Au centre, une marmite fume. Sur la table de dressage, un couvert. Un seul. Assiette fine. Cristal. Argenterie. Et un mot :
*"Le Digestif prend du temps. Asseyez-vous, Commandant."*
Un canon froid contre sa nuque. Acier. Safran. Et la voix, douce comme une crème brûlée :
— Vous arrivez pour le premier bouillon.
Le coup de crosse percute le crâne. Rochefort s'effondre. Cent cinquante-cinq kilos de viande sur le carrelage. Bruit sourd. Un quartier de bœuf qu’on décharge.
***
Le froid. Le carrelage. La joue de Rochefort colle au sol. Une flaque de salive. Son crâne est une enclume. Il ouvre un œil. Poignets entravés. Le nylon scie le derme. La graisse dégueule sous le lien. Il bascule. S'adosse à une paroi d'inox.
Le Chef est devant son piano de cuisson. Veste blanche. Amidonnée. Un scalpel humain. Il remue un liquide sombre avec une cuillère en argent. Mouvement circulaire. Hypnotique.
— Vous avez le sommeil lourd, Commandant.
Rochefort grogne. Sa voix est un râle.
— Où est Valmer ?
Le Chef pointe la cuillère vers le fond. Une cage à gibier. Suspendue.
À l’intérieur, Julien Valmer. Nu. Blanc de craie. Assis en tailleur. Mains attachées aux chevilles. Yeux fixes. Une canule sort de sa bouche. Reliée à une perfusion. Un liquide orange descend. Millimètre par millimètre.
— Réduction de mangue, curcuma et gingembre, dit le Chef. Son foie est une merveille. Trop acide. Je l'adoucis.
Une brûlure acide remonte dans la gorge de Rochefort. Ses entrailles se tordent.
— Vous êtes fou.
Le Chef s’arrête. Ses yeux sont des trous noirs.
— On tue le goût. Je restaure la vérité.
Il s'approche. Le sabot claque. Métronome. Il se penche. La lame effleure la gorge de Rochefort. L'acier Damas luit. Soixante-sept couches de sang noir.
— Votre graisse est noble, Commandant. Un gras de couverture parfait. Nourri au Sauternes.
Il hume.
— Le sel. Le sébum. La peur. Quel bouquet.
Il recule. Range le couteau.
— Le premier service commence.
Manivelle. La cage descend. Le Chef prend un scalpel chirurgical. Il palpe les côtes de Valmer. Cherche l'organe.
— Dites-moi ce que vous sentez, Rochefort.
L’air change. Mangue. Bile. Suc gastrique.
— Il rejette la marinade, souffle Rochefort. Son corps évacue les toxines.
— Précis.
Le Chef incise. Un trait rouge. Net. Le sang suit la courbe de la hanche. Valmer se convulse. Yeux révulsés. Le Chef plonge deux doigts dans la plaie. Écarte les tissus.
— Sentez !
Chaleur du corps ouvert. Métal chaud. Sucre brûlé. Fermentation.
— Le safran, dit Rochefort. Fixé dans les tissus.
Le Chef dépose un morceau de chair rosée dans une poêle en cuivre. *Pschhh.*
L’odeur explose. Noisette. Terre mouillée. Musc.
La salive de Rochefort monte. Réaction pavlovienne. Abjecte. Son corps trahit sa morale. L'estomac crie famine.
— Goûtez la critique, Commandant.
Le Chef s'agenouille. Poigne de fer sur la mâchoire. La bouche s'ouvre.
— Goûtez. Ou je lui tranche la carotide.
Le morceau est chaud. Il fume sur la langue. Rochefort veut reculer. Le cerveau abdique. Les neurones capitulent devant le goût. Gras fondant. Douceur de la mangue. Amertume de la bile. Note terreuse. Une larme roule sur la joue de Rochefort.
Il mâche.
— Alors ?
Rochefort avale. Un serpent de feu.
— C'est... divin.
Il se déteste. Chaque pore hurle sa déchéance.
Le Chef se relève. Sourire carnassier.
— Nous sommes les mêmes. Des monstres de goût.
Il prend un grand hachoir. Il regarde les jambes de Valmer.
— Le jarret est sous-estimé. Massé au sel pendant trois jours.
Il lève la lame. Le reflet danse dans les yeux de Rochefort.
Un pneu crisse dehors. Une portière claque.
Le Chef s'immobilise. Animal aux aguets.
— Vos collègues ?
Il retire son tablier.
— Dommage. Le dîner sera court.
Il appuie sur un bouton. Un moteur vrombit. Le sol de la cuisine descend. Plateforme hydraulique.
— Ne bougez pas, Commandant. Le Digestif vous attend.
Le Chef s'enfonce dans les entrailles du bâtiment. Disparaît.
Rochefort reste seul. Avec le corps sanglant de Valmer. L’odeur de la chair poêlée hante la pièce.
Il ferme les yeux. Il a encore le goût de Julien Valmer sur les papilles.
Il en veut encore.
C’est sa véritable prison. Son appétit.
La porte explose.
— Police ! Ne bougez plus !
Les torches balaient l'inox. Rochefort ne bouge pas. Il pleure.
Il est le Commandant Étienne Rochefort. Cent cinquante-cinq kilos de honte.
Il vient de manger un homme.
Le violoncelle joue encore. Fin du monde.
Le menu n'est pas terminé.
Le Chef l'attend.
Rochefort sait qu'il ira.
Pour le goût. Pour le crime.
Rideau de sang.
Entrée Chaude : Le Sang et l'Inox
La pluie gifle le bitume. Étienne Rochefort suffoque. Sa chemise en soie colle à ses omoplates. Cent cinquante-cinq kilos de chair. Son cœur cogne contre ses côtes. Un métronome détraqué.
Il s’arrête devant la porte de service du Lutetia. L’obscurité avale la ruelle. L’odeur arrive avant le son. Un parfum de beurre noisette. Doux. Réconfortant. Puis, la note de fond. Le fer. L’odeur métallique et aigre du sang qui refroidit.
Rochefort empoigne son Glock 17. Ses doigts boudinés serrent la crosse. Il pousse le battant. L’inox gémit.
L’escalier descend vers les entrailles. Les marches sont glissantes. Un mélange d’eau de pluie et de graisse figée. Rochefort s’engouffre. Sa graisse frotte contre la pierre. Le passage est un étau. Ses genoux craquent. Le silence est une chape de plomb. Seul le ronronnement d’une chambre froide vibre dans le sol.
Il atteint le sous-sol.
L’air devient épais. Gras. Rochefort renifle. Son palais absolu s’active. Beurre d’Isigny. Poivre long du Cambodge. Une pointe de muscade. Et l’ammoniaque de la sueur de peur.
La pièce est immense. Un ancien laboratoire de boucherie. Les murs sont recouverts de carrelage blanc. Des rigoles de sang serpentent sur le sol. Elles convergent vers un siphon central. Le siphon glougloute. Au centre, une table d’opération en inox brille sous les néons blafards. Des sangles en cuir pendent. Tachées de brun.
À droite, une batterie de cuisine Mauviel côtoie des scalpels chirurgicaux. L’art et la boucherie. Rochefort voit l’entonnoir. Un long tube en silicone y est raccordé. Le tube est souillé d’une pâte jaunâtre. Il pose un doigt dessus. Il porte la substance à ses lèvres.
— Maïs, murmure-t-il. Figues sèches. Porto millésimé.
C’est un gavage. Le tueur traite ses victimes comme des oies du Périgord. Un gémissement s’élève du fond de la pièce.
Rochefort pivote. Sa masse bascule. Le Glock vise les cages à veaux. Une femme gît dans la première. Nue. Pâleur de porcelaine. Son ventre est gonflé. Monstrueux. Des veines bleues strient l’abdomen distendu. Un tuyau sort de sa gorge.
Rochefort range son arme. Il attrape le tuyau. Ses mains tremblent. Ses muscles cervicaux se contractent. Un spasme soulève sa poitrine. Rochefort tire. Un liquide ocre s’échappe de ses commissures.
— Doucement, souffle Rochefort.
Il coupe les liens. La femme s’effondre contre lui. Cent cinquante-cinq kilos de flic contre quarante kilos de victime. Son cœur à elle bat trop vite. Un oiseau piégé.
Soudain, un bruit métallique. À l’autre bout du laboratoire.
— Police ! hurle-t-il.
Il tente de se lever. Son poids le trahit. Il dépose la femme sur le sol froid. Il court vers la porte dérobée. Ses poumons brûlent. Chaque inspiration est une brûlure d’acide. La porte est verrouillée.
Il se retourne. Ses yeux balaient la pièce.
Sur un guéridon, une assiette en porcelaine de Sèvres. Sous une cloche d’argent. De la vapeur s’échappe. Rochefort s’approche. Ses narines palpitent. L’odeur est sublime. Il soulève la cloche.
Un ris de chair dorée baigne dans un jus sombre, réduit jusqu’à l’onctuosité. À côté, un carton. Calligraphie parfaite.
*« L’Entrée Chaude, Commandant. La maturation est une vertu. Bonne dégustation. »*
Rochefort regarde le morceau de viande. Il reconnaît la finesse du grain. Il regarde la femme dans la cage. Son ventre gonflé. L’acide remonte dans sa gorge. Il ne vomit pas.
Le tueur était là il y a dix secondes. Il a pris le temps de placer chaque morille. Ce n’est pas un monstre. C’est un perfectionniste.
Il ramasse une page arrachée à un guide gastronomique de 1998 qui flotte dans le siphon. Son propre nom y figure, en bas d’une critique incendiaire. Le goût de la cendre remonte.
Un courant d’air traverse la pièce. La porte de service oscille. L’odeur du beurre noisette revient. Dominante. Une voix murmure à son oreille.
— Vous avez oublié de goûter le jus, Étienne. Il manque une pointe de sel.
Rochefort pivote. La pièce est vide. Seule une traînée de graisse mène vers l’obscurité des couloirs.
Il sort son téléphone.
— Central ? Ici Rochefort. Envoyez le légiste. Et appelez un traiteur. Le Chef vient de servir l’entrée.
Il raccroche. Le silence retombe. Seule l'odeur du beurre noisette persiste. Tenace. Elle imprègne ses vêtements. Ses pores. Le Chef l'a invité.
Rochefort visualise le menu. Prochaine étape : Le Trou Normand.
Il roule vers le nord. Paris défile, cicatrices lumineuses sous la neige fondue. Il atteint les entrepôts frigorifiques de Rungis. Le pavillon V. La viande.
L’immense bâtiment de béton se dresse. Rochefort descend. L’air est saturé de sang froid. Il avance entre les carcasses de bœuf. Un ballet macabre de muscles rouges et de graisses blanches.
Un bruit de moteur électrique. Un rail qui bouge.
Il éteint sa lampe. Il s’accroupit derrière un flanc de viande. Le froid est intense. Ses membres s’engourdissent.
Au bout de l’allée, une silhouette verse de l’azote liquide dans une cuve. Une cascade de vapeur blanche rampe sur le sol.
Rochefort surgit.
— Police !
Le Chef ne sursaute pas. Son geste reste harmonieux.
— Vous arrivez pour le mélange, dit-il sans se retourner. Moins cent quatre-vingt-seize degrés. Pour une texture veloutée.
Rochefort braque la nuque du tueur.
— Retournez-vous.
L’homme s’exécute lentement. Un masque de plexiglas occulte son visage.
— Regardez à l’intérieur, Étienne. La pomme est un fruit de péché. Il faut l’honorer.
Rochefort jette un œil dans la cuve. Au milieu du bouillonnement cryogénique, des sphères parfaites flottent.
— Des yeux, murmure Rochefort.
— Des yeux de jeunes femmes. Infusés dans le calvados. Pour l’amertume.
Le Chef presse un bouton. Un jet de vapeur glacée percute le visage de Rochefort. Il hurle. Ses yeux brûlent. Le froid déchire sa peau. Il tire à l’aveugle. Les balles ricochent sur l’inox.
Quand la fumée retombe, le Chef a disparu. Au fond de la cuve, une cuillère en argent. Sur le manche, une gravure : *L’Olympe*.
Rochefort remonte dans sa voiture. Ses dents claquent. Il fonce vers l’avenue Montaigne. L’Olympe. Façade noire. Lettres d’or. Il pousse les portes tambours, traverse la salle au milieu des dîneurs pétrifiés et pénètre en cuisine.
Chaleur. Humidité. Cliquetis du métal. Au centre, une assiette attend sous une rampe chauffante. Le Chef de cuisine de l’établissement est livide.
Rochefort s’approche. Une tranche de ris. Dorée. Croûte parfaite. Réduction sombre. Feuilles d’or.
Il utilise un scalpel pour trancher. La chair résiste, puis libère une infusion de lait et de miel. Gavage final. Rochefort identifie une petite protubérance dans la chair. Un éclat de nacre.
— Mademoiselle de Vigny, murmure Rochefort. Il lui a fait avaler ses perles. Pour le croquant.
Un bruit de monte-charge. Rochefort s’élance. Les portes coulissantes s’ouvrent sur une cabine vide. Au sol, un menu cartonné. Or fin.
*Service 4 : Le Digestif. Lieu : Les Catacombes. Porte de l’Enfer.*
Rochefort ne sent plus son bras gauche. Il s'appuie contre la paroi froide. Il regarde ses mains couvertes de la graisse de la victime. Il porte ses doigts à sa bouche. Un réflexe de gourmet. Il goûte. Sel. Fer. Cannelle.
— Trop de sel, grogne-t-il.
Il redescend vers la nuit. Direction la place Denfert-Rochereau. Il s'enfonce dans les carrières. L’odeur change. Humus. Pierre mouillée. Et une note de tête persistante : une liqueur amère. Herbes de montagne.
Rochefort s’engouffre dans un boyau étroit. Sa masse frotte contre les ossements. Le passage est un étau. Il descend toujours. Une marche. Deux marches. Le Digestif approche.
Dans l’ombre, une voix chuchote.
— Vous êtes en retard, Commandant.
Rochefort pointe son Smith & Wesson vers le noir.
— Montre-toi.
Une allumette craque. Un masque de porcelaine sourit dans la pénombre. Le Chef. Veste immaculée. Ange de la gastronomie dans une fosse commune.
— Le dernier service, dit le Chef.
Il souffle la flamme. Le noir devient absolu. Rochefort avance. Ses doigts touchent du lin. Une table est dressée sur les crânes. Un verre est plein.
— Buvez, Étienne. C’est l’heure du pardon.
Rochefort prend le verre. Ses doigts tremblent. Il boit. Absinthe. Gentiane. Écorce d’orange. Et quelque chose d’organique.
Il repose le verre. Ses yeux s’habituent. Des formes blanches l’entourent. Les victimes. Le Chef pose ses mains sur les épaules massives du policier.
— Alors ? Quelle est la note ?
Rochefort ferme les yeux. Une larme coule sur sa joue grasse.
— Trop de sel, murmure-t-il.
Il pivote. Le canon de l’arme s’écrase sous le menton de porcelaine.
— On ne triche pas avec la recette.
Il presse la détente.
Le blanc explose. Le rouge recouvre l’inox. Rochefort est seul dans le silence des morts. Il a mangé. Il a bu. Il est repu.
Il remonte vers la surface. La neige lave Paris. Morel l’attend près des gyrophares. Rochefort ne dit rien. Il monte dans sa voiture.
Il a faim. Déjà. La faim ne s'arrête jamais. Elle change juste de forme. C’est le poids de l’appétit. C’est le poids du crime.
L'Amertume du passé
La pluie gifle les vitres du 36, quai des Orfèvres. Un rythme métronomique. Rochefort fixe le vide. Son bureau gémit sous son poids. Cent cinquante-cinq kilos de chair et de regrets. L’air sent la poussière et le café brûlé. Une odeur de défaite.
Il porte une main à son col. La chemise l’étrangle. Ses doigts sont boudinés. Blêmes. Il attrape une petite boîte en argent. À l’intérieur, une pincée de poivre long de Java. Il l’approche de ses narines. Le monde disparaît. Une réminiscence. Un éclair de saveur.
*Dix ans plus tôt.*
Le restaurant s’appelait *L’Olympe*. Trois étoiles. Un temple de cristal et de soie. Rochefort n’était pas flic. Il était Dieu. Le plus grand critique gastronomique de Paris. Ses articles faisaient et défaisaient les empires.
Ce soir-là, Claire portait une robe rouge. Rochefort ne riait pas. Il analysait. Il était là pour tuer le Chef, un prodige arrogant nommé Valéry. Le plat arriva. « Le Cœur de la Forêt ». Une assiette noire. Des champignons sauvages. Et cette viande. Rouge. Profonde. Presque violette.
Rochefort porta le morceau à ses lèvres. L’explosion. Une amertume soudaine. Un goût métallique. Le fer. La terre. Son palais hurla une alerte. Une note dissonante.
— Étienne ? murmura Claire.
Elle avait déjà goûté. Son sourire se figea. Une goutte de sang perla au coin de ses lèvres. Fine. Brillante. Claire porta la main à sa gorge. Seul un sifflement sortit de sa bouche.
Rochefort resta de marbre. Ses yeux ne cillèrent pas. Son instinct de critique luttait avec son instinct d’époux. Il identifiait la toxine. Aconit. La plante des tueurs. Masquée par l’acidité de la groseille.
Claire s’effondra sur la nappe blanche. Le vin rouge se répandit. Une mare sombre. Rochefort se leva. Trop tard. La salle tournait. Il s’approcha d’elle. Elle convulsait. Sa main agrippa son revers. Un spasme final.
Ses yeux restèrent secs. Le vide s'installa dans son thorax. Il plongea un doigt dans la sauce qui restait sur la joue de sa femme. Il le porta à sa langue.
Le goût était parfait.
L’horreur de cette perfection le brisa. À cet instant, l’homme mourut. Le monstre naquit.
*Présent.*
Le bruit d’une porte qui claque. Rochefort sursaute. Son ventre tressaute contre le bois du bureau. Le Commissaire Morvan est là. Silhouette de rapace. Costume gris fer.
— Tu dors, Rochefort ?
La voix est sèche. Un coup de fouet. Rochefort repose sa boîte de poivre. Sa respiration est courte. Sifflante.
— Je réfléchis, Commissaire.
— Tu stagnes. La presse nous bouffe. Le préfet exige des résultats. Et toi, tu restes planté là à renifler tes épices.
Morvan pointe la photo de la dernière victime. Une jeune femme dans les cuisines d'un palace désaffecté. Disposée comme un ortolan. Cousue. Farcie.
— La victime a été gavée pendant trois semaines, continue Morvan. Truffes blanches. Safran du Cachemire. Alcools rares. Le tueur l'a préparée. Comme une volaille de Bresse.
Rochefort regarde la photo. Un glaçage parfait sur la peau nacrée.
— Il ne la tue pas, murmure Rochefort. Il l'affine.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Il a utilisé du sel de Guérande pour drainer l'humidité avant le décès. Il veut une concentration de saveurs maximale. C'est un processus de maturation.
Rochefort se lève. L'effort est immense. Le cuir de son fauteuil soupire. Il marche vers la fenêtre. Chaque pas résonne.
— Ce n'est pas un meurtrier ordinaire, Morvan. C'est un esthète. Il cherche la note absolue. Le goût de l'âme humaine sublimé par le feu.
— Tu parles de lui comme d'un confrère, Rochefort.
— Je parle de lui comme d'un chef.
— Ça m'inquiète. On murmure que tu es fasciné par lui. Fais attention. Si tu passes de l'autre côté de la table, je ne te raterai pas.
Morvan sort. La porte claque. Rochefort tire un tiroir. Un dossier caché. Des schémas de découpe anatomique. À côté, une coupure de presse sur Valéry. Mort en prison.
Mais le style du tueur actuel est plus pur. Plus cruel. Rochefort attrape un stylo. Sa main tremble. Il écrit sur une feuille blanche : *Service n°3 : L'Entrée Froide. La victime sera jeune. La chair devra être ferme. Le tueur cherchera l'amertume.*
Son estomac cria. Une demande de réponse. Une demande de sang.
Il quitte le bureau. La pluie cingle le pare-brise de sa voiture. Les essuie-glaces grincent. Un bruit de métal sur de l'os. Rochefort serre le volant. Le cuir craque. La route disparut. Les phares de 2014 percutèrent sa rétine.
Soudain, il remarque une boîte en carton blanc sur le siège passager. Une boîte de pâtisserie de luxe. Il ne l'avait pas vue en montant. Il tend une main tremblante. Soulève le couvercle.
À l’intérieur, un cœur humain. Délicatement glacé au sucre roux. Saupoudré de poivre long de Java. L'odeur est enivrante. Sa plaque pesait trop lourd. Il l'oublia sur le siège. Le prédateur prit le volant.
Il roule vers l'ancien site de *L'Olympe*. Le bâtiment est à l'abandon. Les planches sur les fenêtres pourrissent. Rochefort descend. Ses genoux craquent. Chaque mouvement est une épreuve contre la gravité.
Il entre par la porte de service. Le métal brille encore. Fraîchement forcé. L’odeur le frappe. Du beurre noisette. De l'ail rôti.
Au centre de la salle dévastée, une table est dressée. Nappe de lin blanc. Cristal. Une assiette en porcelaine de Sèvres. Rochefort s'approche. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau en cage. Dans l'assiette, une trace de sauce. Un trait brun. Une réduction de jus de viande.
Il se penche. Ses narines frémissent. Fond de veau. Madère. Une pointe de sang. C’est la sauce de Valéry. La recette qui a tué Claire.
Une voix murmure dans l'ombre des cuisines :
— Commandant Rochefort. J'espère que vous avez faim. L'entrée est servie.
Une silhouette bouge derrière les inox. Rochefort ne sort pas son arme. Il ne ressent plus de peur. Il ressent une excitation monstrueuse.
— Vous avez utilisé de la gentiane, dit Rochefort. Pour l'amertume.
— Et du fiel de bœuf, répond la voix. Pour la longueur en bouche. Vous avez le palais toujours aussi affûté, Étienne. Malgré la graisse.
L’ombre recule. Elle se fond dans le labyrinthe des chambres froides. Rochefort chargea. L'escalier gémit. Une marche. Deux. Ses poumons brûlaient. Il s'en moquait. Il arrive au fond du hangar. L’ombre a disparu. Sur le seuil, une petite boîte en bois de cèdre.
Rochefort s’agenouille. Il ouvre la boîte. Un macaron. Sa coque est noire. Couleur charbon. Truffe noire. Cendre. Une pointe de soufre. L’odeur du prochain crime.
Il croque. La coque explose. Le cœur est fondant. Un coulis de framboise acide. Rouge comme une plaie ouverte. Il mâche lentement. Il cartographie la mort.
— Le prochain sera à l’Opéra, souffle-t-il.
Il se relève. La pluie tambourine sur le toit en tôle. Un roulement de tambour pour le condamné. Rochefort regarde ses mains. Elles ne tremblent plus.
L'enquête est une recette. Et la vengeance est un plat qui se mange froid.
Rochefort sourit dans le noir. Ses dents brillent. C'est l'heure de passer à table. L’horreur était délicieuse.
Fin du Chapitre 8.
Le Marché de Rungis
Trois heures du matin. Pavillon V1N. Rungis.
Le froid gifle le visage de Rochefort. Une morsure sèche. L’air sature de sang froid et de sciure humide. Ses poumons brûlent. Chaque inspiration est une agression. Cent cinquante-cinq kilos de chair et d’os se déplacent lourdement sur le carrelage poisseux. Ses chaussures de cuir craquent. Le son résonne sous la voûte immense du hall.
Rochefort s’arrête. Il plaque sa main grasse contre un pilier en béton. Son cœur cogne contre ses côtes. Un prisonnier contre les barreaux. Il ferme les yeux. Il écoute.
Le bourdonnement des compresseurs sature l’espace. Un drone permanent. Électrique. Linéaire. Sous ce bruit de fond, un frottement. Métal contre métal. Le glissement d’un crochet sur un rail.
Rochefort rouvre les yeux. Devant lui, la forêt de viande.
Des milliers de carcasses de bœuf pendent au plafond. Des cathédrales de muscles rouges. Des architectures de gras blanc. Les quartiers de viande oscillent dans le courant d’air glacé. Une armée de suppliciés sans tête.
Il avance. Le passage est étroit. Les carcasses frôlent ses épaules. Le contact est visqueux. Le plastique de protection colle à son manteau de cachemire. Rochefort dilate ses narines. Son nez décompose les molécules. Sang de bœuf. Acide lactique. Graisse figée. Puis, une note discordante. Une pointe de cannelle. Une trace de poivre long de Java. Une hérésie dans ce temple de la matière brute.
Le Chef est passé par ici.
Rochefort sort son arme. Le Glock 17 semble minuscule dans sa main massive. Ses doigts boudinés serrent la crosse. La sueur perle sur son front malgré les quatre degrés ambiants. Elle coule dans son cou, imbibe le col de sa chemise sur mesure.
Un mouvement, à vingt mètres. Entre deux quartiers de bœuf Wagyu. Une ombre glisse. Précise. Le froissement d'un tablier de plastique. Rochefort ne somme pas. Il n'en a pas le souffle. Il avance. Sa masse est un bélier. Il écarte deux carcasses d'un coup d'épaule. Elles tanguent. Le sang résiduel goutte sur le sol. *Ploc. Ploc.* Un métronome macabre.
— Je sens votre sillage, murmure Rochefort. Sa voix est un râle de fumeur.
Il dépasse un rang de génisses. La lumière des néons vacille. Elle donne à la viande une teinte violacée. Presque bleue. Les crochets en inox brillent comme des lames de guillotine. Un bruit de lame qu'on aiguise retentit. *Criss. Criss.* Le son vient de la gauche. Derrière les « Noires de Baltique ». Ces viandes maturées sentent la noisette et le cadavre noble.
Rochefort pivote. Ses articulations craquent. Il pointe son arme vers l'obscurité. Rien. Juste le balancement des corps. Une carcasse oscille brusquement. Elle a été poussée. Rochefort s'approche. Ses pieds glissent sur une flaque de suif. Ses muscles se figent. Un spasme tord ses entrailles. Il s'adosse à une carcasse. Le gras froid imprègne son manteau. À quelques centimètres de son visage, une section de côte de bœuf. De fines veines de graisse dessinent une cartographie complexe. Un trou béant rompt la trame. Pas une entaille de boucher. Une carotte de chair prélevée. Rochefort approche son nez de la plaie. L'odeur de cannelle sort de la viande elle-même.
— Vous les injectez vivantes, souffle-t-il.
Un goût de bile envahit sa bouche. Le Chef traite le bétail comme des vases. Il infuse les épices dans le flux sanguin avant l'abattage.
Un rire étouffé résonne dans le hall. Un son sec. Sans joie.
— L'odorat est le sens de la mémoire, Étienne. Vous vous souvenez du goût de la perfection ?
La voix est calme. Posée. Une voix de maître d'hôtel. Rochefort cherche la source. Il contourne un bloc de glace pilée. Ses yeux balayent les ombres.
— Sortez, ordonne Rochefort. Sa main tremble.
— Vous êtes trop lourd, Étienne. Votre corps est une insulte à la gastronomie. Vous n'êtes plus qu'une panse qui marche.
Une silhouette se découpe au bout de l'allée. Un homme en veste de cuisine blanche. Impeccable. Pas une tache. Pas un pli. L'homme tient un couteau à trancher. Une lame souple. Fine. Rochefort vise le centre de la veste. L'homme sourit. Sous les néons, ses dents semblent être en porcelaine.
— La traque est terminée, Étienne. Le menu est fixé.
L'homme recule et disparaît derrière une rangée de carcasses en mouvement. Rochefort s'élance. Un effort colossal. Ses muscles hurlent. Ses genoux protestent. Il court. Il écarte les quartiers de viande comme des rideaux de théâtre. Le sang lui fouette le visage. Personne. Juste une odeur de cardamome et de fer. Des traces de pas marquent la sciure rouge. Elles mènent vers la chambre froide de maturation. La zone « Réserve Or ».
La porte massive en inox est entrouverte. Un nuage de vapeur glacée s'en échappe. Rochefort s’arrête devant le seuil. Sa poitrine se soulève violemment. La sueur gèle sur ses tempes. Il pousse la porte. L'intérieur est un sanctuaire. Des murs de sel de l'Himalaya, roses, rétro-éclairés. Au centre de la pièce, une table de découpe en marbre blanc. Un bras humain repose sur le plateau. Tranché net au-dessus du coude. La peau est d'une pâleur de cire. L'odeur de marinade sature l'air. Vin de Madère. Truffe noire. Gingembre. Des dizaines de petites incisions régulières parsèment le membre. Dans chaque fente, une gousse d'ail noir.
Rochefort reconnaît la gourmette en or au poignet. Morel.
La nausée tord son œsophage. Sur le marbre, un petit carton. Une calligraphie aux courbes chirurgicales. *« Entremets : La Patience du Jardinier. »*
La porte en inox claque derrière lui. Le verrou s'enclenche. Rochefort est seul. La température chute. Les ventilateurs s'accélèrent. Le froid devient une lame de fond. À travers le hublot givré, une ombre passe. Le Chef lève sa main gantée. Il vide une fiole de liquide ambré sur le sol, de l'autre côté de la vitre.
— L'affinage commence, Étienne. Votre peur va humidifier la chair.
Rochefort hurle. Un cri de bête blessée. Il se jette contre la porte. Cent cinquante-cinq kilos de désespoir contre l'acier. La porte ne bouge pas. Il se redresse. Ses genoux craquent. Un bruit de bois mort. Le Chef l'observe derrière le verre. Ses yeux sont deux fentes sombres.
— Pourquoi Morel ? demande Rochefort.
— La texture. Morel était un homme de mouvement. Ses fibres sont denses. Il faut les briser par l'épice. Les soumettre.
Rochefort explore la pièce. Des crocs de boucherie pendent du plafond. Il s'approche de l'un d'eux. Il lève la main. Ses doigts effleurent la pointe acérée. Une goutte de sang perle au bout de son index. Sa faim revient. Une brûlure animale. Abjecte. Son estomac se tord. Ses sucs gastriques attaquent ses propres parois.
Il observe le bas des murs. Un mince filet d'eau coule vers une grille d'évacuation. Il rampe. Ses mains glissent sur le carrelage humide. Il plonge ses doigts dans les trous de la grille. Il tire de toutes ses forces. Sa colonne vertébrale craque. La grille s'arrache dans un cri de déchirement. Dans le conduit sombre, ses doigts rencontrent un objet métallique. Un vieux couteau de boucher. La lame est noire. Ébréchée. L'acier est lourd.
L'ombre réapparaît au hublot. Le Chef pousse un plateau sur une tablette coulissante. Un verre de vin rouge entre dans la pièce.
— Un Chambertin 1985. Pour accompagner l'attente.
Rochefort s'approche. Il saisit le verre. Son palais analyse l'air. Des notes de sous-bois. Cuir. Et une pointe d'amertume artificielle. Un sédatif. Rochefort incline le verre. Le vin se déverse sur le sol. Une tache de sang sur le blanc.
— À votre santé, Chef.
Le Chef disparaît. Rochefort lâche le verre. Il ramasse un fragment de cristal. Une lame longue. Il retourne vers le hublot. Il commence à gratter le joint de rouille autour du cadre. Le bruit est strident. Il insère la pointe de cristal. Il fait levier. Le verre craque. Une alarme silencieuse allume une lumière rouge au plafond. Un sifflement emplit la pièce. L'azote liquide. Le gaz blanc s'écoule des bouches d'aération. Il rampe au sol. Il gèle tout.
Rochefort a moins de trois minutes. Il regarde le bras de Morel. Il regarde le couteau noir. Il utilise le couteau pour trancher les lanières de peau marinée sur le membre. Il les enroule autour de ses mains. Des bandages de chair. Le sel et les épices brûlent ses plaies. Il hurle. Il se jette contre la vitre. Un impact de cent cinquante kilos. Le verre explose. Rochefort bascule dans le couloir.
Le Chef l'attend au bout de l'allée. Il tient un fendoir immense. Brillante.
— Le premier service est terminé, dit le tueur.
Le boucher frappe. L'acier siffle. Rochefort esquive. Un mouvement de grâce inattendu. Le fendoir s'enfonce dans un montant de porte. Rochefort frappe avec son couteau noir. La lame déchire la blouse blanche. Un trait de sang apparaît sur le torse du Chef.
Le tueur recule. Il sourit. Il manipule une commande murale. Le moteur des rails s’ébroue. Les carcasses se mettent à bouger. Une forêt de viande tournoie. Les blocs de cent kilos s’entrechoquent. *Ploc. Slap.*
Rochefort est percuté dans le dos. Il chancelle. Son genou craque. Le fendoir fend l'air à nouveau. Rochefort plonge. L'acier sectionne un morceau de son manteau. Il roule. Sa main trouve un crochet vide. Il se redresse. L'odeur de sueur acide et de cannelle l'enveloppe.
Ils s'écroulent contre une table de découpe. Le métal hurle. Le fendoir tombe. Les deux hommes luttent au sol. Le Chef cherche les yeux de Rochefort avec ses pouces. Rochefort saisit les poignets. Il appuie de tout son poids. Il écrase la cage thoracique du tueur. Le Chef se dégage. Une anguille. Il attrape une scie circulaire à os suspendue au plafond. Le disque de dentelle d'acier hurle. Des milliers de tours par minute.
— La découpe, Étienne.
Rochefort attrape une carcasse pendue à ses côtés. Il l'utilise comme bouclier. Le disque plonge dans le bœuf. Une gerbe de chair et d'os pulvérisés explose. Le visage de Rochefort est repeint de rouge. Chaud. Gras. La scie se bloque dans l'os de la colonne. Le moteur broute. Rochefort projette son poing. Cent cinquante kilos de force. Le coup percute la mâchoire du Chef. Un bruit de porcelaine brisée. Le tueur vole en arrière.
Le Chef appuie sur un interrupteur au sol. Les rideaux de fer du pavillon descendent lentement.
— Le restaurant ferme, Étienne.
Le tueur recule vers les « caves d'affinage ». Rochefort s'élance vers la porte en caoutchouc noir. Il entre dans l'obscurité. Moins vingt degrés. Les briques de sel rose diffusent une lumière ambrée. Au centre, une table. Une jeune femme nue est allongée. Sa peau est couverte d'incisions géométriques. Elle respire encore. Un sirop épais la recouvre.
— Elle infuse, dit la voix du Chef.
Une chaîne de fer tombe du plafond. Elle s'enroule autour du cou de Rochefort. Le Chef tire. Le commandant est soulevé. Ses pieds quittent le sol. Rochefort cherche dans sa poche. Ses mains protégées par la peau de Morel sortent son briquet en or. Il l'allume. Il tend la flamme vers le boîtier de détection incendie.
Un sifflement sourd. Du gaz carbonique sature la pièce. L'oxygène disparaît. Le Chef lâche la chaîne. Il porte ses mains à sa gorge. Rochefort retombe lourdement. Il plaque son visage contre le sol de sel pour capter les dernières molécules d'air. Il voit le Chef s'agiter, puis s'immobiliser.
Le système s'arrête. La ventilation s'active. Rochefort se relève. Il sort ses menottes. Il attache le Chef à la table d'inox. Il sort son carnet. Il écrit un mot sur une page blanche : *Imbuvable.* Il glisse le papier dans la bouche du tueur.
Rochefort quitte Rungis. Il conduit vers l'ouest. Forêt de Rambouillet. Il a trouvé le carton dans la poche du Chef. *« Septième Service : Le Digestif. Lieu : Le Belvédère. Convive : Le Juge. »*
La route s'enfonce dans les bois. Rochefort s'arrête. Il marche dans la boue. Il aperçoit une lueur jaune. Le Belvédère. Un pavillon de pierre et de verre. L'odeur du feu de bois se mêle à une effluve sucrée. Écoeurante. Rochefort sort son Smith & Wesson. Il pousse la porte monumentale.
L'intérieur est un écrin de velours rouge. Au centre, une table dressée. Un homme en smoking est assis, le dos tourné. Il porte une fourchette à sa bouche. Il mâche avec dévotion. Rochefort pointe son arme vers la nuque.
— Qui êtes-vous ?
— Un amateur, répond l'homme. Une voix de violoncelle.
Rochefort contourne la table. L'assiette contient un morceau de viande brune. Nappé d'une sauce sombre. Brillante comme de la laque. L'homme lève les yeux. Deux billes d'acier.
— Le Chef a fait du bon travail. La maturation était idéale. Vous voulez goûter ? Il reste une part.
Il pousse l'assiette vers Rochefort. Le commandant fixe la chair. Il sent la réduction de vin. Les épices. Le sang. L'accord parfait. Ses doigts effleurent le bord de la porcelaine. Son palais absolu tremble. Il regarde l'abîme. Puis, d'un geste sec, il renverse la table.
Le cristal se brise. La viande s'écrase sur le tapis de soie. L'homme au smoking ne bouge pas. Son sourire reste fixe.
— Dommage. Vous avez toujours eu les yeux plus gros que le ventre.
Rochefort relève son arme. Il ne tremble plus.
— Le repas est fini.
Il presse la détente. Le coup de feu déchire le silence. Le sang gicle sur la nappe. Rochefort se détourne. Il sort dans la nuit. Il pèse cent cinquante-cinq kilos. Chaque gramme est une douleur. Il monte dans sa voiture. Il cherche un morceau de chocolat dans sa poche. Il n'y a plus rien. Juste le goût du vide. Et l'odeur de la pluie qui lave le monde, mais qui ne lavera jamais son âme.
Le Poisson : Nacre et Écailles
La pluie martèle le bitume. Paris saigne du néon bleu. Rochefort sort de la Peugeot. La carrosserie remonte. Les articulations hurlent. 155 kilos de graisse. Il hume. Iode. Goudron. Un relent de marée remonte des égouts. L'entrepôt se dresse, carcasse de brique et de fer. Quai de la Rapée. Le fleuve lèche la pierre.
Rochefort marche. Son souffle siffle. Chaque pas conquiert la gravité. Le sol glisse. Boue d'huile. Il évite une flaque pour ses souliers sur mesure. Les gyrophares découpent la nuit. Éclairs bleus sur visages blêmes.
Il entre.
L'odeur frappe. Une gifle de marée. Le froid polaire. Le sel. Il traverse un sas. Carrelage blanc. Brillance clinique. Les néons grésillent. Un bourdonnement électrique emplit l'espace. Une goutte roule sur sa nuque. Elle se perd dans les plis.
Le lieutenant Versini l'attend. Pâle. Ses doigts tordent un carnet.
— Commandant. C'est spécial.
Rochefort se tait. Il avance vers la table de découpe. L'inox luit sous les rampes crues.
Sur la table, une femme. Léa Vasseur. Nue. Morte. Elle brille.
Rochefort s'arrête. Il ferme les yeux. Son nez siffle. Il aspire l'air. Son palais analyse les molécules.
— Citronnelle, murmure-t-il. Gingembre. Lait de coco.
Il s'approche. La victime repose sur de la glace pilée. Des cristaux comme des diamants sales.
Le tueur a sculpté le corps. Le torse porte des centaines d'incisions en croissant de lune. La peau soulevée millimètre par millimètre. Rigide. Elle imite les écailles d'un prédateur marin. De la nacre pulvérisée sur les plaies réfléchit la nappe de lumière. Vert d'eau. Argent. Rose opalin.
Rochefort se penche. Son ventre frotte l'inox. Les jambes n'existent plus. Tranchées au-dessus des genoux. À la place, des pinces de homards bleus de Bretagne. Les jointures tiennent par du fil d'argent. La suture est parfaite. Aucun hématome. L'opération a eu lieu sur un sujet vivant. Le sang a été drainé. Remplacé par une saumure aromatique.
— Écaillée vive.
Sa main gantée frôle l'épaule. La peau est ferme. Cuite à froid par le yuzu.
— Un ceviche humain.
Versini déglutit. Rochefort écarte les mâchoires de Léa. Un craquement d'os. Il tire un objet avec sa pince. Une perle de Tahiti. Noire. Qualité gemme.
— Sept services, lâche Rochefort. Il suit la carte d'un menu de dégustation.
Il remarque une assiette de Sèvres. Au sol. Une cuillerée de mousse blanche traîne. Rochefort s'agenouille. L'effort est immense. Sa masse bascule. Il stabilise. Il lèche un millimètre de la substance. Ses yeux se révulsent. Écume de mer. Sel de Guérande. Note métallique profonde. Le goût de la victime. Le tueur a testé son assaisonnement.
Rochefort quitte l'entrepôt. La pluie lave le sang imaginaire sur ses mains. Le quatrième service arrive. Le Trou Normand.
Il roule vers le 16ème arrondissement. Le luxe. Le calme. Il monte l'escalier, marche après marche. Son cœur bat un rythme de guerre. La porte de l'appartement est entrouverte. Une ligne de lumière s'échappe. Il pousse le battant avec son arme.
Un bol en cristal sur le guéridon. Deux globes oculaires flottent dans le gin. Gelés. Cristallisés. Le Trou Normand. Rochefort percute le mur. Son estomac remonte. La bile brûle. Il serre les dents. Ce ne sont pas les yeux de Léa. Ce sont ceux du juge d'instruction. Le Chef cuisine la justice.
Au dos d'une carte de menu, une adresse. Une boucherie chevaline dans le 19ème. Le plat de résistance.
Rochefort fonce. Il pousse la grille de l'abattoir désaffecté. L'obscurité l'accueille. Odeur de sang chaud. Viande en maturation.
— Je suis là !
Juste le bruit d'un aiguiseur sur une lame. Schlick. Schlick. Schlick.
Il pénètre dans la chambre froide. Des quartiers de bœuf pendent du plafond. Il voit une lueur au fond. Une table dressée. Nappe blanche. Chandeliers. Au centre, un billot. Un homme vivant y est ficelé. Nu. Frotté de curcuma. Des gousses d'ail insérées dans les cuisses. Il hurle à travers son bâillon.
Rochefort se précipite. L'odeur de beurre noisette sature l'espace. Trop proche. Un sifflement. Une douleur fulgurante traverse son épaule. Ses 155 kilos s'effondrent sur le béton. Le choc fait vibrer ses organes.
Une silhouette se découpe dans la vapeur. Masque de porcelaine blanche. Le Chef. Il tient une louche d'argent remplie de beurre bouillant. Il l'incline. Le liquide coule sur le dos de Rochefort. La peau grésille. Le flic hurle.
Le Chef aiguise son couteau.
— Trop de gras, murmure-t-il. Mais le gras protège le cœur.
Il écrase le poignet de Rochefort sous sa botte. Pression impitoyable.
— Vous êtes l'ingrédient principal, Étienne. Mais une viande stressée est une viande acide.
Le Chef se tourne vers l'homme sur le billot. Il plonge sa lame dans la gorge. Un geyser chaud se mélange à la vapeur. Rochefort rampe. Ses doigts glissent sur le beurre fondu. Il est une baleine échouée. Il atteint une bouteille de gaz près du piano de cuisson. Le tuyau est en caoutchouc noir.
Il porte le tuyau à sa bouche. Il mord. Ses dents s'enfoncent. Goût de soufre. Il serre les mâchoires. Ses gencives saignent. Il tire avec sa tête. Mouvement de dogue. Le tuyau craque. Le sifflement du gaz emplit la pièce.
Le Chef s'arrête. Il tourne la tête.
— Vous gâchez l'atmosphère, Étienne.
Rochefort sourit. Ses dents sont rouges.
— Pas de cuisine sans feu.
Il lance son Zippo vers le piano de cuisson. Le Chef plonge. Il rattrape le briquet en plein vol. Une détente de chat.
— Trop lent.
Rochefort ne regarde pas le tueur. Il regarde la hotte aspirante. Le jet de gaz s'y engouffre. La hotte est saturée de vieille graisse. Un court-circuit claque dans le moteur. Un flash orange.
Le plafond s'embrase. La graisse fondue coule comme de la lave. Une plaque enflammée tombe sur l'épaule du Chef. Le tablier de cuir fume. L'homme regarde son épaule. Pas de cri. Une curiosité déçue.
— Le dessert attendra.
Le tueur disparaît dans la fumée noire. Rochefort se lève. Sa volonté porte ses kilos. Il atteint le billot. Il saisit l'homme restant et se jette dans le vide. Le crochet motorisé s'arrache du plafond sous leur poids combiné.
Ils tombent. Rochefort amortit le choc. Ses côtes craquent. Bruit de bois sec. Il pousse l'homme vers la sortie.
Le flic reste allongé sur le dos. Le plafond s'écroule. Il regarde les flammes. Le Poisson est mort. La Viande est sauve. Il manque le Fromage. Le Dessert. Le Digestif.
Il sent une douleur à l'épaule. Il écarte sa chemise. Une incision fraîche. En forme de losange. La marque des bouchers.
Rochefort est le prochain plat. Il ferme les yeux. La chaleur l'enveloppe. L'obscurité revient. Elle a un goût de cendre. Le rideau de feu se referme.
La Réduction de l'âme
La pluie cogne le carreau. Un marteau-piqueur de verre. Paris s'efface derrière la buée. Dans l'appartement du quai des Orfèvres, l'air stagne. Poussière, vieux papier, tabac froid. Le Commandant Étienne Rochefort respire bruyamment. Chaque inspiration est une conquête. Ses cent cinquante-cinq kilos écrasent le cuir. Le bois craque. Les ressorts hurlent.
Rochefort fixe le mur. Un patchwork de chair et d'acier. Trois cadavres. Trois chefs-d'œuvre de boucherie. Victor Marchand : vidé, farci de truffes, glacé sous un miroir de gelée brune. Hélène de Valois : séchée au piment d'Espelette, une charcuterie humaine sur lit de gros sel. Jean-Pierre Solal : bouilli dans une réduction de vin rouge, les os se détachant de la pulpe.
Rochefort se lève. Son cœur heurte ses côtes. Un tambour de guerre sous la graisse. Il saisit une loupe. Étudie la photo de la gorge de Marchand. Dans le fond de la glotte, une étiquette de parchemin. Une encre violette calligraphiée : *« Appellation d'Origine Contrôlée : L'Avarice. »*
Il comprend. Ce n'est pas un meurtre. C'est un affinage. Le tueur transforme le péché en saveur. Il rend la corruption comestible.
L’ascenseur descend. Les câbles gémissent. Un cercueil d'acier brossé pour ses cent cinquante-cinq kilos. Rochefort sort dans le hall. L'air de Paris le gifle. Il s'insère derrière le volant de sa DS noire. Le cuir se plaint.
Direction Pantin. L'usine *L'Inox Pur*.
L'obscurité est grasse. Les entrepôts sont des monstres endormis. Rochefort s'introduit par une porte latérale. L'odeur le frappe : beurre noisette, romarin frais, chlore. Une cuisine étoilée dans un abattoir.
Au centre, des plans de travail en inox miroir. Des vêtements pendent aux crochets du plafond. Costumes sur mesure, robes de haute couture. Les dépouilles de la caste. Vidées.
Une silhouette se découpe dans la vapeur blanche de la chambre froide. Une veste d'une blancheur aveuglante. Un masque de porcelaine.
— Vous arrivez pour le quatrième service, Commandant.
La voix est un velouté de châtaignes. Rochefort lève son Sig Sauer. Son doigt est de pierre.
— Qui est le prochain ?
Le Chef incline la tête.
— Le Plat de Résistance. Un boucher social. On possède ce qu’on digère, Etienne. Je vais vous posséder.
Le Chef ne bondit pas. Il ne court pas. Il lance une petite fiole. Elle éclate au sol. Un gaz incolore. Rochefort s’effondre. Cent cinquante-cinq kilos de viande percutent le béton. Le sol tremble.
La paralysie remonte le long de ses jambes. Un courant électrique glacé. Le Chef l’installe sur une poulie. Le moteur grogne. Rochefort s’élève. Il pend. Une carcasse en attente. La gravité tire sur ses articulations. Elles craquent.
Le Chef branche une machine. Un aspirateur chirurgical. Il enfonce une canule dans l’abdomen du policier. Le son est spongieux. Un déchirement étouffé. Le liquide jaune jaillit dans le tube transparent. Épais. Visqueux.
— Voyez, Etienne. Vous disparaissez. Le policier meurt. L'ingrédient naît.
Le Chef verse la graisse dans un sautoir en cuivre. *Pschhhht.* Une fumée blanche s'élève. Elle sent le beurre noisette et le péché. Rochefort a envie de vomir. Rochefort a faim. Son palais absolu reconnaît les notes de mélancolie et d'adrénaline.
— La gastronomie est le dernier stade de la domination, murmure le Chef.
Il se retourne pour saisir un moulin à épices. Rochefort mobilise ses tripes. Il n'est pas un ninja. Il est une masse. Il balance son torse. Le mouvement est lent, laborieux. Le crochet grince. Il utilise son propre poids pour créer une inertie. Son corps oscille comme un pendule de chair. Il percute le montant du panneau de contrôle. Son épaule heurte les boutons.
Le moteur de la pompe s'emballe. La turbine hurle. La pression s'inverse.
Le liquide jaune remonte violemment. La canule, restée dans la plaie, est expulsée par la force du refoulement. Rochefort dirige le jet de sa propre graisse bouillante vers le visage de porcelaine.
Le hurlement déchire l'usine.
Le Chef tombe à genoux. La graisse colle à sa peau. Elle brûle. Rochefort se laisse tomber. La sangle lâche. Il atterrit lourdement sur le béton. Il rampe. Une bête blessée dans un nuage de curcuma et de poivre.
Il rattrape son arme. Le métal est chaud. Le viseur tremble sur la plaie vive qui sert de visage au Chef.
— On passe à l'addition, râle Rochefort.
Le coup de feu claque. Le silence revient. Seul le bruit de la pluie persiste.
Plus tard. L'ambulance hurle dans la nuit parisienne. Lemoine est là, livide. Il tient le carnet du Chef. Des noms. Tout le monde est sur la liste. Le ministère. Le patronat. Les pairs.
Rochefort est allongé sur le brancard. Il se sent léger. Terriblement léger. Ses doigts rencontrent une fiole dans sa poche. Volée dans le laboratoire. Sans étiquette.
Il la débouche. Une odeur éthérée. Sa propre vie. La brioche du dimanche. La pluie sur le bitume avant le sang. Sa propre réduction.
Il porte le verre à ses lèvres.
Le liquide glisse sur sa langue. C’est le goût de la fin. Le goût du néant. C’est, de loin, la meilleure chose qu'il ait jamais goûtée.
Rochefort ferme les yeux. La fiole vide roule sur le sol de l'ambulance. Un dernier reflet de gyrophare traverse le verre.
L’odeur du sel reste. Le sel de la terre. Le sel des larmes.
Le festin est terminé.
Trou Normand : Le Vide
La pluie gifle la vitre. Rythme de métronome. Rochefort occupe tout l'espace de la bergère. Le cuir gémit. Les coutures tirent. Cent cinquante-cinq kilos de chair et de remords. L'obscurité sature l'appartement. Une lampe de bureau projette un cercle jaune sur la table basse.
Sur le bois verni, la plaque de policier repose à côté de l'arme. Deux objets morts. La direction a tranché : "Instabilité émotionnelle". "Obsession malsaine". Le métal brille sous la poussière. Les doigts boudinés effleurent le froid de l'insigne. Rochefort retire sa main. Ce métal appartient au passé.
L'estomac gronde. Cri de bête. Plainte sourde issue des profondeurs. La faim n'est pas un besoin. C'est un gouffre. Rochefort se lève. Les genoux craquent. Bois sec. La douleur part des rotules et irradie jusqu'aux hanches. Il ignore la souffrance. Il connaît ce chemin.
Il traverse le salon. Les pieds s'enfoncent dans la moquette épaisse. L'odeur est lourde. Vieux papier. Cire d'abeille. Beurre rance. L'inox de la cuisine brille sous la lueur du four. Le réfrigérateur s'ouvre. La lumière blanche éblouit l'ogre.
Ses mains saisissent un bloc de foie gras. Pas d'assiette. Pas de pain. Les doigts s'enfoncent dans la graisse figée. Le froid mord la peau. Il porte le bloc à sa bouche. Les dents s'enfoncent dans la texture crémeuse. Le goût du fer et de l'alcool inonde le palais. Il avale sans mâcher. La masse glisse dans l'œsophage.
Il continue. Terrine de sanglier. Sauce madère. Il mange debout. Le ventre appuie contre le rebord du plan de travail. La respiration devient un sifflement. Une goutte de graisse perle à la commissure des lèvres. Elle roule sur le menton. Elle s'écrase sur le maillot de corps gris.
Le vide ne se remplit pas. Il s'agrandit.
Rochefort s'arrête. Ses mains tremblent. Dans la porte du micro-ondes, un reflet : un monstre de foire. Des poches de fatigue pèsent sous les paupières. Il repousse les aliments. Le dégoût arrive. Trop tard. La nausée est sa seule compagne.
Il retourne dans le bureau. Les murs disparaissent sous des milliers de livres. Grimoires du XIVe siècle. Manuels de boucherie industrielle. La chaise renforcée proteste sous son poids. L'écran de l'ordinateur l'agresse. Dossier "Chef". Les photos du crime au *Lutetia* apparaissent.
Un commis "préparé". Ligoté à une table en inox. Corps recouvert d'une croûte de sel. Uniforme. Parfaite. L'homme respirait encore quand le Chef a allumé le four. Les poumons ont éclaté sous la pression thermique. Rochefort zoome sur la peau. Les grains de sel sont gris. Sel de Guérande. Récolte tardive. Rochefort ferme les yeux. La chair humaine qui cuit. Le parfum de la sueur se mélange au minéral.
— Le Trou Normand, murmure-t-il.
Sa voix est un râle. Le tueur a terminé les entrées. Il a servi les poissons. Maintenant, il fait le vide.
Rochefort fouille la bibliothèque. Les doigts parcourent les tranches en cuir. Il s'arrête sur un volume relié en peau de truie. *De Re Coquinaria*. XVIIe siècle. Le papier jaune craque. Il cherche le chapitre : "De la maturation des chairs nobles".
Les lignes en vieux français défilent. "La bête doit être nourrie de fleurs de cannelle et de miel pendant quarante jours. Son sang doit s'épaissir. Son âme doit s'imprégner de l'aromate."
Les pièces du puzzle s'emboîtent. Le Chef n'est qu'un commis. Un sous-fifre en gants blancs.
Rochefort saisit un carnet. L'écriture est petite. Précise. Contraste total avec la masse du corps.
*Étape 1 : Le Gavage. Victime 1. Safran et Or.*
*Étape 2 : Le Faisandage. Victime 2. Humidité contrôlée.*
*Étape 3 : La Croûte. Victime 3. Fixation des saveurs.*
— Le Vide.
Il se lève. Son équilibre vacille. Le plat de résistance approche. À la fenêtre, Paris est une mare de pétrole. Les lumières luisent sur le bitume mouillé. Son odorat s'éveille. Il ne perçoit pas la pluie. Il perçoit l'ail des ours. Effluve légère. Elle émane des dossiers. Il saisit le rapport de légiste de la deuxième victime. Il porte le papier à son nez. Il hume. Longuement. Ses narines vibrent. Papier. Encre. Tabac froid. Et dessous : une note de terre. De racine. De mandragore.
Le Chef utilise des poisons. Des herbes oubliées qui altèrent la douleur. Rochefort transpire. Le t-shirt colle au dos. Une goutte coule dans le pli de sa nuque. Ses cent cinquante-cinq kilos de chair pèsent soudain d'un poids de papier. Il se sent transparent.
Le téléphone fixe sonne. Le son déchire le silence. Rochefort regarde l'appareil. Personne n'appelle sur cette ligne. La sonnerie insiste. Cri métallique. Il décroche. Il attend. À l'autre bout : le frottement d'un couteau sur une pierre. *Schlik. Schlik. Schlik.*
— Commandant, dit une voix de sommelier. Vous avez faim, Étienne ?
Rochefort serre le combiné. Le plastique craque. Les jointures blanchissent.
— Qui êtes-vous ?
— Le cuisinier. Le serveur. Celui qui nourrit le monde.
— Vous êtes un boucher.
Un rire de gorge répond.
— Le boucher sépare. Le cuisinier unit. Vous sentez le safran, n'est-ce pas ? Il est encore sous vos ongles.
Rochefort regarde ses mains. L'odeur est là. Tenace. Safran. Mort dorée.
— Pourquoi le Trou Normand ?
— Pour faire de la place, Étienne. Pour le plat principal. Vous êtes l'invité d'honneur. Mais vous êtes trop gras. Trop de déchets.
— Venez me chercher.
— Bientôt. Finissez votre livre. La mandragore est la clé.
Le clic de fin résonne comme un coup de feu. Rochefort repose le combiné. Il se déteste. Il déteste ce corps-prison. Il retourne dans la cuisine. Il jette le foie gras. La terrine. Les boîtes s'écrasent au fond du sac plastique. Il veut être vide. Il veut être le Trou Normand.
Il retourne au bureau. Il arrache une page du livre en peau de truie. Il la mâche. Le papier est dur. L'encre est amère. Il avale. L'enquête est une ingestion. Il écrit : "La mandragore". Le stylo s'enfonce dans le papier.
Il regarde l'heure. 3h12. La pluie redouble. Rochefort enfile son trench-coat noir. Immense tente. Il glisse son arme à la ceinture. Le métal froid mord sa hanche. Il descend par l'escalier. Chaque marche est une agonie pour les articulations. Dans la rue, l'eau lave la graisse de son menton. Il respire l'air nocturne.
Il n'est plus policier. Il est un prédateur en surpoids.
La berline s'affaisse sous son poids. Il démarre. Le moteur tousse. Il sait où aller. À Paris, on fait de la place en vidant les corps aux Catacombes. Six millions de squelettes. Le plus grand garde-manger de l'histoire. Il passe la première. Les pneus crissent sur le pavé mouillé.
Place Denfert-Rochereau. Le lion de Belfort monte la garde dans la brume. Rochefort gare la voiture de travers sur le trottoir. Le vent rabat son manteau contre ses jambes. Il contourne le musée fermé. Il connaît les accès de chantier. Il trouve une grille entrebâillée. Une trace de graisse sur le barreau. Beurre noisette.
Il s'engouffre dans le noir. L'escalier s'enfonce. Les marches sont étroites. Rochefort descend. Chaque pas écrase la pierre. Le calcaire gémit. L'obscurité est totale. Il allume sa torche. Lame de lumière. L'humidité lui gifle le visage. L'air sature de salpêtre, de terre et de gras chauffé.
Il s'arrête. Écoute. Sa respiration est un soufflet de forge. Il avance. Les chaussures dérapent sur le limon. Ses cent cinquante-cinq kilos l'entraînent. Il se rattrape à une paroi. Ses doigts s'enfoncent dans une mousse visqueuse. Il hume sa paume : lichen, champignon, huile de truffe.
Le Chef est passé par ici. L'odeur est chaude. Un fil d'Ariane culinaire. Rochefort débouche dans l'ossuaire. Des murs de fémurs. Précision maniaque. Des crânes fixent le vide. Leurs orbites rient de lui. "Trop de chair sur ces os."
Il ignore le vertige. Sa faim est monstrueuse. Elle n'est plus dans son ventre, elle est dans sa tête. Une lueur jaune tremble au bout du couloir. Flammes. Il éteint la torche. Il progresse au toucher. Le calcaire poreux aspire l'humidité de sa paume. Il tourne un angle.
L'odeur explose. Cuisson lente. Basse température. Réaction de Maillard parfaite. Le sucre caramélise sur une peau. Les papilles se contractent. La salive est épaisse. Il a mal aux mâchoires.
La crypte apparaît. Au centre, une table. Nappe en lin damassé. Amidonné. Blanc immaculé dans le chaos. Un bougeoir en argent porte trois bougies. Seul un couvert est dressé. Une cloche en argent brille. Un verre de cristal contient un vin noir.
Rochefort s'approche. Il respire : Pomerol 1989. Sous-bois. Prune. Cuir vieux. Vin de sang. Ses doigts saisissent la poignée de la cloche. Le métal est froid. Il soulève.
L'assiette est un chef-d'œuvre. Rosace de tranches roses. Translucides. Émulsion de foie gras au centre. Zestes de citron vert. Sel noir d'Hawaï. Ce n'est pas du bœuf. Le grain est trop fin. Fibres trop serrées. C'est de l'homme.
Sueur glacée. Ses genoux flanchent. Il s'assoit sur la chaise en velours rouge. Sous l'assiette, un menu calligraphié à l'encre de seiche : *Intermède : Le cœur du sujet. Pour l'homme qui a tout dévoré, sauf lui-même. Bon appétit, Étienne.*
Rochefort fixe la viande. La bougie danse sur la graisse. Abomination magnifique. Il prend la fourchette en argent. Elle pèse une tonne. Le policier meurt. Le gourmet survit. Il pique une tranche. La chair fond. Douceur de lait. Le piment oiseau brûle ensuite. Il gémit. Le goût du péché absolu.
Un frottement derrière le mur d'os.
Rochefort braque sa torche. Rien. Juste les crânes. Il se lève. L'effort est immense. Il suit une trace dans la poussière. Chaussure fine. Taille 42. Le Chef. Il s'engouffre dans un passage étroit. L'air devient irrespirable. Odeur de marée. Vase. Galerie inondée. L'eau noire lui arrive aux chevilles.
— Étienne...
La voix vient des murs. Rochefort braque le faisceau. L'eau s'agite. Une toque de chef dérive. Il lève les yeux. Des crochets de boucher sont scellés au plafond. Un corps pend. Une femme. Nue. Vidée. Frottée au sel. Sa remplaçante à la brigade. Une étiquette est épinglée à sa cuisse : *À affiner pendant 48 heures.*
Rochefort lâche la torche. Elle tombe dans l'eau. S'éteint. Le noir revient. Une présence derrière lui. Respiration calme. Une main gantée se pose sur son épaule.
— Alors, Étienne ? Manquait-il un peu de sel ?
Savon de Marseille et muscade. Rochefort est pétrifié.
— Vous avez une faim de loup, Commandant. Mais le loup finit par manger sa propre queue.
Choc violent à la base du crâne. Obscurité définitive. Le Vide.
Rochefort reprend conscience dans une cuisine laboratoire. Inox étincelant. Scies à os. Hachoirs. Le four à vapeur ronronne. Il est suspendu, les poignets entravés.
Le Chef porte une veste blanche. Pas une tache. Pas un pli. Masque de chirurgie. Yeux bleus délavés. Il remplit une seringue d'un liquide ambré.
— Trop de cholestérol, Étienne. Ça gâche l'amertume du foie.
Il pique le bras de Rochefort. Marinade interne. Gingembre et miel. La chaleur brûle ses veines. Le Chef affûte un couteau sur un fusil en céramique. *Criss. Criss. Criss.*
— Connaissez-vous le "Cri de la Carotte" ?
La pointe perce le ventre de Rochefort. Une goutte de sang perle. La vapeur du four gifle son visage. Laurier et chlore. Le Chef sort une plaque en inox. Une épaule humaine y grésille. Des clous de girofle sont plantés dans la chair.
— Le Trou Normand était une pause, dit le Chef. Vous êtes le plat de résistance.
Rochefort lutte. Ses 155 kilos sont son armure.
— Le sel… parvint à articuler Rochefort.
Le Chef s'arrête.
— Vous avez oublié… le sel de Guérande. Le miel sauvage va brûler. Amertume garantie.
L'insulte culinaire fissure le monstre. Le Chef hésite. Son perfectionnisme est sa faille. Il retire son masque. Visage de craie. Bouche sans lèvres. Il recueille le sang sur le ventre de Rochefort. Il le porte à ses lèvres. Il analyse.
Instant de bascule. Rochefort projette tout son poids vers la droite. La table gémit. Un boulon saute. Choc métallique. La table s'incline. Le Chef perd l'équilibre. Ses mains cherchent un appui. Elles rencontrent la plaque brûlante.
Hurlement. Odeur de chair brûlée. La peau des paumes reste collée au métal. Rochefort utilise l'élan. Ses jambes liées frappent le buste du Chef. Le tueur percute le four. Le cadran en verre explose.
Le Chef se redresse, haineux. Il saisit une scie à os.
— Je vais vous découper vivant.
Rochefort s'empare du couteau à trancher. Ses doigts ne sentent rien. Il tient la poignée comme un boucher. La scie descend. Rochefort roule. La lame mord l'inox dans une gerbe d'étincelles.
Il frappe vers le haut. L'acier entra par le mou sous le menton. Un bruit de déchirure. La langue fut percée. La pointe buta contre l'os du crâne. Un choc sec. Le Chef se figea. Sa bouche s'ouvrit sur un silence écarlate. Il glissa le long de la lame. Poids mort.
Rochefort s'extrait de la cave. Il rampe. Il fuit. Il retrouve son appartement. La pluie bat les vitres. Marc-Antoine de Varennes l'attend dans son fauteuil. Le Ministre écrase sa cigarette sur le bord d'un livre rare.
— Vous avez un appétit remarquable, Étienne.
De Varennes pose une boîte en cèdre sur la table. Il l'ouvre. Un cœur humain. Préparé. Clous de girofle. Laurier.
— C'est celui du Chef. Il a échoué. Il est devenu l'ingrédient.
De Varennes se lève. Il disparaît dans la nuit. Rochefort reste seul. Ses mains ne tremblent plus. L'odeur le gagne. Musc. Épices. Sublime. Il saisit une fourchette.
La fourchette s'enfonça. Le muscle résista, puis céda. Un liquide noir tacha la paille. Rochefort approcha la viande de sa bouche. L'odeur du fer et du laurier. Il mordit. Ses dents rencontrèrent la fibre dense. Il mâcha lentement.
— Trop de girofle.
Il avala. Le crime était digéré.
Le Plat de Résistance : La Chasse
La pluie giflait le verre. Grincement des essuie-glaces. Métal contre cristal. Cadence régulière. Obsédante. Étienne Rochefort serrait le volant. Le cuir gémissait. Ses phalanges étaient d'un blanc d'os. La sueur coulait. Elle brûlait les plis de son cou. Cent cinquante-cinq kilos de chair en surchauffe. Sa poitrine sifflait. L'air était une denrée rare.
Paris n'était qu'une tache floue. Néons rouges. Phares jaunes. L’asphalte luisait comme la peau d’un dauphin mort. Rochefort fixa l'adresse sur le tableau de bord. Rue de Bièvre. Le laboratoire de Clara. Sa fille de cœur. Son ancienne apprentie. La seule capable de transformer le sucre en poésie.
Il gara la lourde berline sur le trottoir. Les suspensions s'écrasèrent. Il sortit. Le froid le frappa. Il ne sentit rien. Seule l'odeur du gasoil et de la terre mouillée. Trop banal. Il renifla. Son nez cherchait. Il scrutait les molécules. Les secrets de l'air.
Porte entrouverte. Un rectangle de lumière crue découpait le trottoir. Pas de serrure forcée. Rochefort sortit son Sig Sauer. Son bras pesait une tonne. Il poussa le battant avec l'épaule. Un silence de chambre froide l'accueillit.
L'inox brillait. Plans de travail impeccables. Robots pétrisseurs immobiles. Le laboratoire sentait d'ordinaire la vanille bourbon. Aujourd'hui, l'air était différent. Rochefort s'arrêta. Il ferma les yeux. Il aspira. Beurre noisette. Cardamome noire. Sucre muscovado. Et une note métallique. Acide. Le sang.
Il avança. Ses semelles ne faisaient aucun bruit. Ses genoux craquaient. Il dépassa le four. Sur la table centrale, un cercle de pâtisserie vide. Autour, des taches sombres. Des perles rouges sur l'acier. Rochefort posa un doigt sur une goutte. La porta à ses lèvres. Goût ferreux. Salé. Chaud. Moins de dix minutes.
Un bocal en verre trônait sur l'étagère. Neuf. Calligraphie parfaite : *« Assaisonnement de base. Temps de repos : 48 heures. »* Rochefort dévissa le couvercle. L'odeur le gifla. L'odeur de la kératine calcinée et du gras de porc. Clou de girofle. Cannelle de Ceylan. Parfum musqué. Animal.
Le Chef était passé par là. Clara n'était plus une femme. Elle était un ingrédient.
Rochefort franchit le seuil de la chambre froide. Le gel brûla ses sinus. Ses semelles ripèrent sur le givre. Le froid n'était plus une sensation. C'était une morsure. Au milieu des carcasses de chevreuil, le crochet était vide. Au sol, un ruban de soie bleue. Saturé d'huile. Olive de première pression. Truffe blanche d'Alba. Le tueur l'avait huilée. Pour empêcher l'oxydation de la peau. Pour attendrir les tissus.
Sa mâchoire craqua. Le goût du sang emplit sa bouche. Il ne sentait plus son épaule. Il ressortit. Son téléphone vibra. Numéro masqué.
— Commandant, dit une voix de baryton.
— Où est-elle ?
— Elle marine, Étienne. La chair est ferme. Trop. Elle manque de gras. Je vais insérer du foie gras sous la peau. Qu'en pensez-vous ?
— Je vais vous ouvrir le ventre.
— Ne soyez pas vulgaire. La chasse commence.
Le téléphone coupa. Rochefort jeta l'appareil. Le plastique éclata. Il démarra. Les pneus hurlèrent sur le bitume. Direction Rungis. Le ventre de Paris. Pavillon V1. Le temple de la viande rouge. L'odeur de sang séché le submergea. Fer et mort ancienne.
Il entra par la porte de service. Vacarme des compresseurs. Vrombissement continu. Épuisant. Il marchait entre les carcasses de bœufs fendues. Au fond de l'allée 4, une lumière vacillait. Un gamin travaillait sur une table de découpe.
— Police ! hurla Rochefort.
L'homme obéit. Un gamin de vingt ans. Yeux écarquillés.
— Je prépare la commande pour l'Olympe, bégaya-t-il. Un homme a déposé le colis.
Rochefort écarta les rabats du carton avec son arme. À l'intérieur, des ris de veau. Roses. Tendres. Et une main de femme. Fine. La bague de Clara brillait. Rochefort recula. Une vague de bile monta. Il renifla la chair. Poivre de Penja. Citronnelle. Un échantillon. Une mise en bouche.
Son téléphone afficha une photo. Clara. Enchaînée sur un lit de gros sel. Des herbes couvraient son corps nu. Ses yeux étaient des orbites vides, vitreux, fixés sur l'objectif. *« Le sel extrait l'humidité. Rendez-vous au service de minuit. »*
23h15. Il restait quarante-cinq minutes. L'Olympe. Restaurant triplement étoilé. En rénovation. Rochefort fonça. Il grillait les feux. Il n'était plus flic. Il était un prédateur blessé. Il arriva devant la façade de marbre noir. Vitrines occultées. Une odeur de cuisson flottait. Suave. Enveloppante. Un rôti arrosé de son jus.
Il descendit au niveau -2. Cuisine immense. Labyrinthe de cuivre. Au centre, une table dressée. Argenterie. Cristal. Une cloche en argent. En face, l'homme. Veste de chef immaculée. Pas un pli.
— Vous êtes en avance, Étienne.
Rochefort pointa son arme.
— Où est-elle ?
— Goûtez d'abord.
Rochefort souleva la cloche. La vapeur l'enveloppa. Explosion d'épices. Au centre, un cœur humain. Glacé au porto. La lame mordit la croûte. Un craquement sec. La chair rose fuma sous le néon. Une odeur de fer et de porto. Son estomac se contracta. Envie de vomir. Envie de mordre. Il avala. Une larme roula dans ses plis.
— Bravo, fit le Chef. Vous êtes un complice.
Ils marchèrent vers la chambre froide. Température : 2.0°C. Le Chef ouvrit la porte. Brume glacée. Clara était dans une cage en fer. Assise sur un bloc de glace. Un entonnoir en cuivre au-dessus de sa tête.
— Le gavage, expliqua le Chef. Sa peur apporte l'acidité nécessaire.
Rochefort s'avança. Ses semelles ripèrent. Ses jambes bougeaient. Un pied devant l'autre. Un piston de chair morte.
— Prends-moi à sa place.
— Vous ? Votre chair est fatiguée. Saturée de cholestérol. Clara est pure.
Le Chef saisit l'entonnoir. Rochefort se mit en mouvement. Une avalanche de chair. Il percuta le Chef de plein fouet. Le corps vola. Une fourchette à viande s'enfonça dans l'épaule de Rochefort. Décharge électrique. Il hurla. Le Chef se dégagea. Il claqua la porte de la chambre froide. Verrouillage électronique.
À travers la lucarne, le Chef tourna une vanne. Azote liquide. Un gaz blanc remplit la pièce.
— Le froid fixe les saveurs, Étienne.
Rochefort ne tira pas. Il regarda le piano de cuisson. Les vannes de gaz. Il ouvrit tout. Le gaz siffla. L'odeur d'œuf pourri satura l'air. Il craqua une allumette.
— On va voir qui finit en rôti.
Le rideau de fer descendit. Enfermés. Rochefort chercha le tueur dans le noir. Une lame trancha son avant-bras. Il ne cria pas. Il projeta toute sa masse contre le bloc de découpe. Le meuble bascula. Craquement d'os. Le Chef était coincé. Jambes broyées sous le billot.
Rochefort déverrouilla la chambre froide. 1092. Il sortit Clara. Elle était un bloc de glace. Il commença le massage cardiaque sur le carrelage. Un. Deux. Trois. Ses mains s'enfonçaient dans le thorax. Elle toussa. Un son de gorge déchirée.
Dans son dos, le Chef rampait vers une sortie.
— Le froid a fait son œuvre, Rochefort.
Rochefort souleva Clara. Il la fit glisser sous le rideau de fer. Il rampa à sa suite. Il était dehors. Une explosion sourde secoua la rue. Le Grand Œuvre devint une boule de feu orange. L'inox et le sang furent consommés.
Il s'effondra sur le trottoir. Clara respirait. Son téléphone vibra. Numéro masqué.
— Le Digestif se sert frais. À la cave.
Rochefort démarra. Les anciens abattoirs de la Villette. Il descendit dans une cave voûtée. Le Chef l'attendait. Costume sombre. Deux verres d'absinthe.
— Dans dix minutes, mon cœur s'arrêtera, dit le Chef.
Un écran s'alluma. Clara sur son lit d'hôpital. Sous le lit, une charge. Un détonateur.
05:00.
Le Chef mourut sur sa chaise. Un rictus de triomphe. Rochefort regarda le conduit d'aération. Un boyau d'acier froid. Il s'y enfonça. Un cercueil de métal pour cent cinquante-cinq kilos de viande. Le zinc hurla. Les parois se déformèrent. Ses épaules raclèrent les rivets. La peau s'arracha. Un lambeau de derme resta collé. Un râle d'asphyxie. Le métal plia sous la pression de son abdomen. Chaque millimètre était une amputation. Il rampait dans son propre sang. Un piston de chair morte. Le métal plia. Bruit de carcasse broyée. Lacération constante. Il n'était plus un homme. Il était une masse de souffrance brute percutant l'étroit. Il avançait vers la lumière du terminal. Seul contre le temps. Seul contre le menu.
L'Affinement
L’inox sous les néons. Lumière crue. Violente. Elle ricochait sur le carrelage de la cave. Dehors, Paris se noyait. La pluie frappait le soupirail. Un tambour régulier. Obsédant.
Le Chef ajusta son tablier de cuir. Pas une tache. Ses mains en latex restaient de marbre. Sur la desserte industrielle, l’homme respirait encore. Marc-Antoine. Trente-huit ans. Chair ferme. Un produit de premier choix. Il n'était plus un banquier. Une matière première à ennoblir.
Ses yeux étaient des globes blancs striés de rouge. La peur avait une odeur. Une acidité métallique. Le Chef huma l’air. Un sourire sous le masque.
— Le stress gâte le muscle. Trop d'acide lactique. Calmez-vous.
Sa voix était un rasoir. Douce. Tranchante.
Le Chef saisit une seringue en verre. Un liquide ambré. Épais. Réduction de bouillon d’os, safran du Cachemire et vieux Madère. Il chercha la carotide. Le pouls battait la chamade. Un petit animal piégé.
— L’affinage commence par l’intérieur, Marc-Antoine. Le sang va transporter mon art. Jusque dans vos capillaires.
L’aiguille pénétra la chair. Un craquement sec. Le corps convulsa. Les liens en cuir gémirent. Le Chef injecta le liquide. Goutte à goutte. Millilitre après millilitre. Le visage du banquier vira au doré. Le poison de la gastronomie faisait son œuvre.
Le Chef se tourna vers son plan de travail. Des bols en cristal. Poudres. Écorces. Huiles. Le luxe et la douleur. Il prit un couteau d’office. Lame fine. Souple. Un jouet de dentelle.
Il s’approcha du torse. Il incisa. Juste l’épiderme. Une ligne droite. Parfaite. Sous la clavicule. Le sang perla. Rubis sur ivoire. Le Chef écrasa du poivre long de Java entre ses doigts. Il frotta la plaie.
Le corps se cambra. Un arc de souffrance. Muscles saillants. Câbles d’acier prêts à rompre.
— La douleur est un catalyseur. Elle ouvre les pores. La saveur pénètre.
Il travaillait comme un orfèvre. Une entaille. Une épice. Cardamome dans le flanc. Clous de girofle sous l’aisselle. Cannelle le long des côtes. L’air devint lourd. Saturé. Une odeur de pâtisserie fine mêlée à la sueur froide. Écœurant. Sublime.
Arrêt du Chef. Un pas en arrière. Le banquier n'était plus un homme. Une carte géographique. Un territoire de souffrance.
Il actionna une pompe. Du beurre de baratte fondait dans une cuve en cuivre. Cinquante kilos de matière grasse. Gousses de vanille de Tahiti. Fendues. Grainées. L’odeur était une agression. Lactée. Sucrée. Fatale. Le Chef inséra le tube de silicone dans la bouche du supplicié.
— Buvez. Votre dernier repas. Mon premier ingrédient.
Le beurre coulait. Inévitable. Le banquier déglutit par réflexe. Ses yeux pleuraient. Des larmes salées gâchaient le sel de Guérande sur ses joues. Le Chef grimaça.
— Ne pleurez pas. Vous altérez l'assaisonnement.
Le processus dura des heures. La cave était une bulle hors du temps. Seul le glouglou du beurre et le râle de la victime. Le Chef braqua un thermomètre laser. Le point rouge dansait sur la peau huilée. Trente-six degrés. Trop chaud.
Il ouvrit une valve. L’azote liquide s’échappa. Un brouillard blanc envahit le sol. Le froid saisit la pièce. La peau se rétracta. Les pores se resserrèrent. Les épices étaient prisonnières des tissus. Le froid fixait les arômes. Le chaud les diffusait.
Il reprit son scalpel. Incision derrière l'oreille. Il y glissa une lamelle de truffe noire.
— Le cerveau doit aussi infuser. La conscience donne du goût à la mort.
L'homme ne luttait plus. Léthargique. Il n'était plus un homme. Il était une terrine. Un pâté de luxe en cours de montage. Le Chef rangea ses outils. Geste de chirurgien. Il approcha son nez de la joue de la victime. Il ferma les yeux.
— Vous sentez ? Cette note de noisette ? C’est votre propre graisse qui s’amalgame au beurre. La marchandise devient de l'art.
Il retira ses gants. Mains pâles. Transparentes.
— Rochefort va adorer. Il reconnaîtra la qualité du gras.
Il éteignit la lumière. Dans l’obscurité, le goutte-à-goutte d’un robinet. Le battement de cœur s'éteignait. Une recette de cuisine s'achevait. Dehors, Paris pourrissait sous la pluie.
***
L’appartement de Rochefort puait la poussière. Un tombeau de velours au cœur du Marais. Le flic était assis dans son fauteuil club. Le cuir craquait sous ses cent cinquante-cinq kilos. Sa respiration était un sifflement de cargo.
Soudain, l’odeur.
Elle flottait dans l’air. Vanille Bourbon. Beurre noisette. Et le fer du sang. Rochefort ferma les yeux. Ses sinus analysèrent. Gras animal. Sel marin. Poivre de Java. Sous la porte d’entrée, une nappe de liquide s’étalait. Épaisse. Brillante. Un jus de viande parfait.
Rochefort se leva. Effort de calvaire. Ses articulations crièrent. Chaque pas faisait trembler les bibelots. Il atteignit la porte. Il renifla la fente.
— Beurre de baratte. Cru.
Il ouvrit. Personne. Juste une boîte en polystyrène. Ruban de soie noire. Nœud parfait. Il attrapa le colis. L'effort lui coupa le souffle. Des points noirs dansèrent devant ses yeux.
Il posa le paquet sur la table. Trancha le ruban. Souleva le couvercle. Une buée froide s’échappa. De la carboglace. Au centre, un bocal. Une oreille humaine flottait dans une gelée ambrée.
Rochefort fixa la chair rose. Ses pupilles ne cillèrent pas. Son estomac resta de marbre. Il utilisa une pince à dresser en inox. Il sortit l'oreille. Elle était translucide. On voyait les veines comme des fils de corail. Une lamelle de truffe était incrustée dans le lobe.
— Marc-Antoine.
Le parfum du banquier était transformé. Sublimé. Le tueur l'avait mariné de l'intérieur. Le téléphone de Rochefort vibra. Numéro masqué. Il décrocha. Silence. Seul son propre souffle lourd.
— Vous aimez l'infusion, Étienne ?
Voix calme. Grave. Modulée. Rochefort serra la pince en inox. Une salive épaisse envahit sa bouche. L'horreur luttait contre son appétit.
— Trop de gras. Vous avez forcé sur le beurre.
Rire sec.
— Le gras est le conducteur de la saveur. Marc-Antoine était sec. Il fallait l'assouplir. Goûtez-la. Sentez cette note de noisette ? Une osmose.
Rochefort regarda l'oreille. Obscène de beauté.
— L'affinage a commencé. Le sel de l'Himalaya retire l'humidité. Il quitte l'humanité pour entrer dans la gastronomie.
— Je vous trouverai.
— Vous m'attendez. Vous avez faim. L’Entrée arrive. Le froid avant le feu.
Ligne coupée. Rochefort reposa l'oreille dans le bocal. Ses mains tremblaient de besoin. Il attrapa son manteau. Une armure de cuir immense.
***
Cuisine du Meurice. Inox sous les néons. Les cuisiniers étaient des statues de sel. Le four vapeur était ouvert. Rochefort s'approcha. Romarin. Ail en chemise. Vin blanc.
Le buste était là. Posé sur une plaque. Pas de tête. Pas de bras. La peau était dorée. Croustillante. Arrosée de son propre jus. Farce de foie gras et ris de veau. Rochefort sortit un gant en latex. Il toucha la peau. Elle craqua.
— On a une note, patron.
Un carton bristol piqué dans le plexus. Écriture élégante.
*« Le produit est la seule vérité. Bon appétit, Étienne. »*
Rochefort serra les dents. Sa mâchoire craqua. Il vit une marque sur l'épaule. Un tatouage de marine. Une ancre.
— Le marin. Marc Simon.
Il quitta la cuisine. Il s'appuya contre un mur dans la ruelle sombre. La pluie le gifla. Il ferma les yeux. La synesthésie le gagnait.
1. L’Amuse-bouche (Le buste).
2. L’Entrée (L'oreille).
3. Le Plat de Résistance.
Le digestif, ce serait lui. Le flic de 155 kilos. La pièce de résistance. Rochefort jeta sa cigarette. L'étincelle mourut dans l'eau sale. Mais une pointe de vanille persistait sur son palais. Une douceur sucrée. Fatale.
***
Boucherie de l'Étoile. Rue de la Clôture. Quartier mort. Entrepôts aveugles. Rochefort coupa les phares. L'odeur de la mort était imprégnée dans le goudron. Sueur froide. Fer. Sang caillé. Et le macis. L'écorce de muscade.
Il sortit de la voiture. Ses articulations crièrent. Il contourna le bâtiment rouge dont la peinture s'écaillait comme une croûte. Porte de service entrouverte. Une invitation.
L'obscurité l'avala. Froid de chambre froide. Quatre degrés. Rochefort avançait. Son souffle était une tempête. Un néon s'alluma. Violent. Chirurgical. Au centre du laboratoire, une forme oscillait. Pendue par les tendons d'Achille. Le triathlète. Peau translucide. Frottée au sel et au poivre long. Poitrine ouverte. Foin de Crau et romarin à la place des viscères.
Un bruit en hauteur. Rochefort leva le menton. La galerie. Une silhouette découpait l'ombre. Tablier de cuir. Toque de neige. Le Chef.
— Commandant. À l'heure pour la mise en place.
Rochefort dégaina. Le Glock pesait une tonne. Sa paume glissait sur la crosse. Le canon dessinait des cercles invisibles dans l'air froid. Ses pupilles ne cillaient pas, fixées sur l'homme qui descendait l'escalier en colimaçon.
— Rangez cet objet, Étienne. Parlons d'osmose. Vous êtes le Graal. Cent cinquante-cinq kilos de potentiel. Votre graisse est un trésor. Vous êtes un Wagyu humain.
Le Chef souriait. Dents blanches. Il saisit une seringue sur un plateau.
— L'affinage commence maintenant.
Rochefort voulut presser la détente. Son index était de plomb. Une vapeur blanche s’échappa des bouches d’aération. Azote. Le froid devint une brûlure. Les poumons de Rochefort prirent feu. L'air était solide.
Il tira. Ricochet sur l'inox. Éclair d'étincelles.
Le Chef disparut dans la brume. Rochefort s'effondra. Ses mains lâchèrent l'arme. Ses doigts étaient bleus. Il regarda le sol. Le filet d'eau rosâtre gela instantanément. Il sentit le froid mordre sa propre graisse. Sa chair se figeait sous sa peau. Ses pores se rétractèrent dans un dernier spasme.
— Dormez, mon beau chapon.
Une piqûre dans le cou. Rapide. Précise. Un liquide chaud envahit ses veines. La vanille remonta en gorge. Rochefort ne lutta plus. Son poids l'entraîna dans l'abîme. Sa joue frappa le carrelage gelé.
Le néon s'éteignit. Le Chef s'approcha de la masse étendue. Il retira son masque. Il s'accroupit et tâte le flanc de Rochefort. Un hochement de tête.
— Parfait.
Il sortit un stylo dermographique. Il commença à tracer des lignes sur le dos du flic. L'échine. Le faux-filet. La hampe.
Le rail de transport s'ébranla dans un grognement de métal. Un crochet descendit vers Rochefort. La chaîne était solide. L’affinage était terminé. Le festin pouvait commencer.
Le Parfum de la Trahison
La pluie giflait le pare-brise. Froide. Violente. Elle lavait Paris sans l'effacer. Rochefort fixait l'imposante porte de fer. Place Beauvau. Le Ministère de l'Intérieur. Un bastion de pierre et de secrets. Son cœur cognait contre ses côtes. Un métronome gras.
Cent cinquante-cinq kilos. Sa chair débordait du siège. Le cuir gémissait. Rochefort aussi. Ses articulations criaient. Il inspira. L’air sentait le tabac froid et le vieux papier. Il ouvrit la portière. Le châssis de la Peugeot bondit.
Ses semelles claquèrent sur le bitume. L'eau s'engouffra dans ses chaussures. Rochefort ne recula pas. Il ajusta son pardessus. Le tissu menaçait de craquer. Il avança vers la guérite. Le garde détailla l'homme-montagne. Rochefort tendit sa carte. Le plastique était moite. Le garde la prit du bout des doigts. Aucun signe de respect. Juste de la méfiance.
— Commandant Rochefort.
— C'est écrit dessus.
Sa voix était un grondement de gravier. Le garde pressa un bouton. Le portillon débloqua dans un déclic métallique. Rochefort entra. La cour d'honneur était déserte. Les flaques d'eau brillaient sous les projecteurs. Des taches d'huile sur une sauce ratée.
Il monta les marches. Une. Deux. Trois. Ses poumons brûlaient. L'oxygène manquait. Il s'arrêta en haut. Son nez s'activa. Le réflexe du prédateur.
L'odeur frappa. Truffe blanche d'Alba. Fond de veau réduit. Musc humain. Rochefort suivit la piste. Les tapis étouffaient ses pas. Il dépassa des portraits d'anciens ministres. Des visages sévères. Des bouches pincées. Le couloir du troisième étage était sombre. Une seule porte laissait filtrer de la lumière. Le bureau de Bernard Vandamme. Secrétaire d'État à la Sécurité Intérieure. L'homme fort de l'ombre.
Rochefort s'approcha. L'odeur se précisait. Beurre noisette. Safran. Puis le fer. Le sang frais. Sa main saisit le laiton. La poignée brûlait. Il tourna. Le battant pivota. Silence.
Vandamme était là. Derrière un bureau Empire. Un homme sec. Nerveux. Des yeux de rat derrière des lunettes sans monture. Devant lui, pas de dossiers. Une assiette de porcelaine fine. Vandamme tenait une fourchette en argent. Il portait un morceau de chair à sa bouche. La viande était rosée. Translucide. Nappée d'un jus sombre.
Rochefort observa la mastication. Vandamme ferma les yeux. Son cou se contracta. Il avala. Un soupir de plaisir s'échappa de ses lèvres.
— Vous êtes en avance, Commandant.
Vandamme fixait son assiette. Rochefort fit un pas. Le plancher craqua.
— Le Chef m'avait dit que vous seriez ponctuel.
Le mot tomba. *Le Chef*. Le monstre.
— Qu'est-ce que vous mangez ?
Sa voix s'effrita. Vandamme sourit. Il piqua un nouveau morceau.
— Du ris de veau. Enfin, pour un profane. Mais vous, Étienne... Vous savez.
Rochefort s'approcha. Son ventre heurta le rebord du bureau. Il renifla. L'odeur était divine. Complexe. Abominable.
— C'est du thymus, murmura Rochefort. Pas du bétail ordinaire.
Vandamme hocha la tête.
— Affiné par le stress. Une injection de dashi infusé au piment oiseau avant le prélèvement. L'adrénaline fixe les arômes. Une révélation.
Rochefort sentit la bile monter. Ses mains se serrèrent.
— Qui était-ce ?
Vandamme haussa les épaules. Il but une gorgée d'un vin rouge profond. Un Pétrus 82. Le sang des dieux.
— Une stagiaire. Trop curieuse. Elle a fini par servir à quelque chose.
Le silence s'installa. Un silence épais. Gluant. Rochefort regarda l'homme en face de lui. Un sommet de l'État. Un cannibale en costume de luxe.
— J'ai les factures, dit Rochefort. "Logistique de Luxe". Tout vient de votre budget de fonds spéciaux.
Vandamme posa la fourchette. Le métal heurta la porcelaine. Un tintement sec.
— Et alors ? Qui va vous croire ? Un flic obèse qui délire ?
Le ministre se leva. Frêle face à la masse de Rochefort.
— Le monde se divise en deux, reprit le ministre. Ceux qui mangent. Et ceux qui sont mangés. Le Chef m'offre le sommet de la chaîne alimentaire. Une expérience spirituelle.
Rochefort sentit une sueur froide couler dans son cou. Son cœur s'emballa.
— Il les tue lentement, dit Rochefort. Il les gave d'épices. Leurs organes éclatent de l'intérieur.
— C'est le prix de l'excellence. Le foie gras aussi est une torture. Personne ne s'en plaint au réveillon.
Vandamme fit le tour du bureau. Il s'arrêta devant Rochefort. Il sentait la truffe et la corruption.
— Vous devriez goûter, Étienne. C'est votre passion, non ? Le goût pur. Sans les chaînes de la morale.
Vandamme tendit une petite tasse de bouillon fumant. Un geste d'hospitalité empoisonnée. Rochefort la prit. Ses doigts tremblaient. Il but. Une erreur. Le liquide était brûlant, chargé d'une amertume métallique. L'arsenic. Une dose lente. Une dose pour paralyser le bétail.
Rochefort repoussa Vandamme. Brutalement. Le ministre trébucha.
— Je vais vous détruire.
Vandamme éclata d'un rire sec. Un rire de hyène.
— Regardez autour de vous, Commandant. Ici, nous sommes l'estomac du pays. Tout ce qui entre ici est digéré. Vous n'êtes qu'une fibre indigeste. On va vous évacuer.
Rochefort pivota. Sa masse mit du temps à bouger. Il se dirigea vers la porte. Il ne voyait plus Vandamme. Il voyait l'abîme. Il sortit. Il marcha dans le couloir. Vite. Trop vite. Ses genoux flanchaient. La sueur inondait son visage. Il atteignit l'ascenseur. Les portes s'ouvrirent. Le miroir lui renvoya son image. Joues rouges. Yeux injectés de sang. Une pièce de viande prête pour l'abattoir.
Il quitta le ministère. La pluie glacée brûla sa peau. Il rejoignit sa voiture. Il s'effondra sur le siège. Il savait. La corruption n'était pas financière. Elle était organique. Ils dévoraient les citoyens.
Soudain, son téléphone vibra. Un son strident. Un message masqué.
"Le bouillon réduit. Votre couvert est mis, Étienne."
Rochefort jeta l'appareil. Il démarra. Les pneus patinèrent sur le pavé mouillé. Il roula vers Rungis. Le pavillon V1. Le cœur du système.
La Peugeot s'arrêta devant le colosse de béton. Rochefort s'extirpa du siège. Chaque mouvement coûtait un prix exorbitant. L'arsenic labourait ses entrailles. Il cracha un filet de salive noire. Il avança.
L'odeur était là. Diesel et charogne froide. Il entra par une porte de service. Un couloir technique. Des tuyaux d'inox vibraient. Rochefort progressa vers une lumière blafarde. Il écarta des lanières de plastique.
Une cathédrale de viande. Des milliers de carcasses pendaient. Des ombres rouges et blanches. Au centre, une table de découpe en inox. Brillante. Chirurgicale.
Vandamme était là. Il tenait une coupe de champagne. En face de lui, un homme en tablier de cuir noir. Les bras nus. Musclés. Le Chef.
— Le grain est exceptionnel, dit Vandamme.
Le Chef maniait un couteau à désosser. Une lame souple. Il incisait une masse de chair. Peau claire. Fine.
— L'affinage a fonctionné, reprit Vandamme. Le foie est une merveille.
Rochefort sortit son Manurhin. Le poids de l'arme stabilisa son tremblement. Il fit un pas. Ses chaussures couinèrent sur le sang.
Vandamme tourna la tête.
— Étienne. Vous arrivez pour le service.
Le Chef ne leva pas les yeux. La lame glissait contre l'os. *Crac. Sshhh. Crac.*
— Posez ce couteau, ordonna Rochefort.
Le Chef s'arrêta. Il sourit. Un sourire de dément.
— Le plus beau palais de Paris. Dommage que votre sang soit gâté par l'arsenic. Des notes de réglisse intéressantes.
Rochefort pointa le canon sur Vandamme.
— Pourquoi ?
— Le pouvoir est une faim, Étienne. Il ne reste que le goût de l'absolu.
Rochefort sentit ses jambes fléchir. Des taches noires dansaient. Un bruit derrière lui. Un déclic métallique.
— Lâche ça, Étienne.
Le Lieutenant Lucie Morel. Sa partenaire. Le canon d'un Sig Sauer se posa contre sa nuque.
— Toi aussi, Lucie ?
— J'ai un crédit, Étienne. Et j'aime les bonnes tables.
Le Chef s'approcha. Il examina Rochefort. Il pinça le bras du policier.
— Trop gras. Le cœur est à bout. Inexploitable. Mais... la langue. Une langue qui connaît la différence entre un sel de Guérande et un sel de Malte. Un morceau de choix.
Morel appuya son arme.
— On en finit ?
— Pas encore, dit Vandamme. Je veux qu'il nous voie déguster.
Ils le forcèrent à s'asseoir. Menotté. Rochefort économisait ses forces. Le poison lui laissa un répit. Sur la table, le Chef dressait deux assiettes. Des gestes de pianiste. Vandamme mangea. Un gémissement de plaisir.
— Divin.
Le Chef s'approcha de Rochefort, un morceau de viande au bout d'une fourchette.
— Goûte.
L'erreur. Rochefort projeta sa tête en avant. Un coup de boule massif. Cent cinquante-cinq kilos d'inertie. Le front de Rochefort heurta le nez du Chef. L'os craqua. Le Chef bascula. Le sang gicla.
— Merde ! cria Morel.
Elle pressa la détente. Rochefort bascula. Il tomba de la caisse. Son poids l'entraîna. La balle siffla. Rochefort roula sur le sol glissant. La graisse l'aidait. Il se releva dans un effort surhumain.
Il chargea Morel. Un bloc de granit. Il la percuta de plein fouet. Morel vola sur trois mètres. Son dos craqua contre un rail. L'arme échappa à ses mains. Rochefort l'écrasa de tout son poids. Sa cage thoracique céda.
— Le goût de la trahison, Lucie. C'est l'amertume.
Il se releva. Vandamme fuyait. Le Chef rampait vers son couteau. Rochefort ramassa son Manurhin. Il visa le Chef. Sans hésiter.
Le coup de feu tonna. La tête du Chef explosa. Une corolle de pourpre sur le carrelage.
Vandamme s'arrêta devant la porte. Il vit le canon braqué sur lui.
— On ne peut pas me tuer. Je suis le Ministère.
— Vous êtes le déchet.
Il pressa la détente. Deux fois. Vandamme fut projeté contre la porte. Deux trous nets dans la soie. Il glissa.
Rochefort resta debout. Seul au milieu des pendus. Le silence revint. Il s'approcha de la table. Il vit le visage de la victime. Une jeune femme. Elle semblait dormir dans sa parure d'épices.
Il ramassa un carnet dans la poche de Vandamme. Cuir de veau. Il l'ouvrit. Ce n'étaient pas des noms. Des menus. Des dates.
"Service du 14 mars. Sujet 22. Consommé par le Ministre de la Justice. Le Préfet."
Rochefort tourna la dernière page. Une note manuscrite.
"Prévoir le grand final. Sujet exceptionnel. Poids : 155 kg. Chair riche. Lieu : Palais de l'Élysée. Demain soir."
Rochefort ferma le carnet. Un sourire sans joie étira ses lèvres. Il sentit le poison circuler, mais sa volonté était de fer. Le parfum de la justice arrivait. Sec. Métallique.
Il rechargea son arme. La bête était blessée, mais elle connaissait la recette. On ne refuse pas une invitation du Chef.
Il sortit dans la nuit. Le dernier service allait commencer. Et le menu serait sanglant.
Le Grand Abattoir
La porte blindée claque. Le son broie l’air. Rochefort vacille. Ses cent cinquante-cinq kilos pèsent sur ses rotules. L’ombre l’avale. Une puanteur le gifle. Javel. Estragon. Fer. C’est l’odeur d’une morgue propre.
Il palpe son Glock 17. Le métal est moite. Sa paume glisse. Il serre les mâchoires. La sueur trace des sillons dans ses plis de graisse. Son cœur cogne son thorax. Un prisonnier frappe les barreaux d’une cellule.
Il avance. Le couloir est étroit. Le velours cramoisi boit la lumière. La moquette épaisse étouffe ses pas. Rochefort crache sur ce luxe. Ce moelleux l’écœure. C’est un linceul de soie. Au bout, une lueur bleutée vibre. Chaque pas est un siège. Ses poumons sifflent. Il bloque son souffle pour écouter.
Rien.
Le silence est un poids. Plus lourd que son ventre.
La porte en Inox brille sous les néons blafards. Il la pousse. Le froid de l'acier monte dans son bras. Le décor bascule. Le velours disparaît. L’acier règne.
C’est un laboratoire de cauchemar. Des rails de boucherie courent au plafond. Les crochets oscillent. *Gling. Gling.* Le bruit du métal contre le métal.
Rochefort renifle. Son nez analyse.
Note de tête : Cumin torréfié.
Note de cœur : Sang froid. Oxydé.
Note de fond : Ammoniaque.
Il s’arrête devant une planche de polyéthylène. Une rainure cache une tache sombre. Il approche son visage. Il hume.
Humain. Sang salé. Ferreux. Riche en graisses saturées. Le bétail a été bien nourri avant la saignée. Un frisson parcourt son échine. Sa chemise est une seconde peau visqueuse.
Une lumière halogène explose. Ses yeux brûlent.
— Juste à temps pour la mise en place, Étienne.
La voix sort des haut-parleurs. Calme. Mélodieuse.
— Sortez, ordure !
Sa voix est un grognement de prédateur blessé. Le rire du Chef lui répond. Un cristal qui se brise.
— Vos hommes dorment dans le velours. Ils ont respiré le propofol. Arôme truffe blanche. Ils rêvent de banquets. Ils n'en seront jamais les convives.
Rochefort recule. Son talon heurte une grille. Sous ses pieds, un liquide rouge coule. Épais. Visqueux.
Un moteur hurle. Un crochet glisse sur le rail. Il s'arrête devant son visage. Un sac de jute. Noir de jus. L’odeur explose : cannelle, clou de girofle, charogne.
Rochefort déchire la toile. Un choc mou sur l'Inox. *Schlak.*
La tête du lieutenant Morel. Ses lèvres sont cousues d’or. Du poivre long obstrue ses narines.
Rochefort vomit de la bile. Il glisse. Ses mains battent le carrelage immaculé.
— Vous gâchez le produit, Étienne. Votre adrénaline acidifie la chair. C’est un péché.
Les lumières changent. Un couloir de verre. Rochefort rampe. Il se relève. Sa graisse est une armure de plomb. Ses genoux broient ses propres os. Derrière le verre, des chambres froides. Des carcasses humaines pendent. Nues. Blanches. Vidées de leur sang. Des calligraphies à l’encre alimentaire couvrent les torses. Des recettes. Sur le ventre d'une femme : *Fricassée aux morilles*. Ses yeux sont des billes de verre noir. Rochefort frappe la paroi. Le verre est aveugle.
Il entre dans le local suivant. L'odeur est une étable de luxe. Foin frais. Sucre écœurant. Des box en bois précieux. Des hommes enchaînés. Des tubes de caoutchouc dans les gorges. Des entonnoirs en cuivre. Leurs ventres gonflent. Ils vont éclater.
— On ne brusque pas la nature, murmure la voix. On l'exalte.
Rochefort s'approche. Une décharge électrique le projette en arrière. Ses muscles se crispent. Sa masse s’écrase dans la sciure.
Dernière pièce. Velours rouge. Table dressée. Argenterie.
Le Chef est là. Toque blanche. Tablier de coton égyptien. Il tient une lame damassée. Elle ondule comme une vague.
— Asseyez-vous, Étienne.
Rochefort s’assoit. La chaise en chêne gémit. Le Chef soulève une cloche. Vapeur. Beurre noisette. Ail des ours.
— Goûtez. Le gras est l'archive de la vie. On y lit les péchés.
Il dépose un médaillon de viande. Rose pâle. Rochefort fixe le morceau. Sa gorge se noue. L'air refuse de passer.
— Trop de sel, dit Rochefort.
Le Chef se fige. Sa vanité est sa plaie. Son sourire est une plaie ouverte.
— Quoi ?
— Le sel tue la subtilité du gras. Vous avez échoué. Vous êtes un amateur.
Le Chef se penche sur l'assiette. Il veut comprendre. Sa perfection est son obsession.
Rochefort bascule. Tout son poids vers l'avant. Un boulet de canon de cent cinquante-cinq kilos. La table vole. L'argenterie crie. Rochefort plaque le Chef contre l'Inox. Les côtes craquent. *Crac.*
Le visage du tueur vire au bleu. Ses yeux sortent. Rochefort presse de toute sa masse. Il écrase la cage thoracique.
Un crochet s’active au-dessus. Il attrape le tablier du Chef. Le moteur hurle. Le tueur s’élève. Il bat le vide. Le rail l'emporte vers l'incinérateur. Une gueule orange.
— Étienne ! Aidez-moi !
Rochefort ne bouge pas. Il essuie son front sanglant.
— Le dîner est terminé.
Un cri. Un broyage. Le silence est un bloc de plomb.
Rochefort sort. La pluie gifle son visage. Elle est glacée. Elle est pure. Il est couvert de sang, de graisse, de piment. Il ressemble à un boucher au bout d'une nuit de cauchemar.
Ses mains ne tremblent plus.
Il sort son carnet. Les pages sont trempées. Il utilise son sang pour tracer un mot.
*ADDITION.*
Il a faim de justice. Cette faim ne s'éteindra pas.
Il ferme les yeux. Le goût de la cendre s'efface.
La vengeance infuse.
Elle se mange froid.
Fromages : Fermentation
La pluie poignarde le bitume de la rue de Richelieu. Rideau de froid. Lames de rasoir. Rochefort s’arrache à la Peugeot. La carrosserie remonte de dix centimètres. Les articulations craquent. Le cuir des souliers gémit sous les cent cinquante-cinq kilos. L’humidité colle la chemise au dos. Son odeur l'écœure : graisse rance, tabac froid, eau de Cologne bon marché.
Devant lui, une porte cochère. Porche sombre. Le lieutenant Versini attend. Pâle. Ses doigts triturent un carnet.
— C’est en bas, Commandant. Dans les caves.
Rochefort acquiesce. Son menton double. Le souffle siffle dans ses bronches. Les escaliers sont une insulte. Chaque marche défie sa gravité. Un pas. Un halètement. Deux pas. Une goutte de sueur brûle son œil.
L’air change. La fraîcheur disparaît. Une moiteur organique prend la place. Rochefort s’arrête. Ses narines se dilatent.
Ammoniac. Étable. Sous-bois. Cave d'affinage. Puis la note discordante. Le cuivre. Le sang.
— On dirait une crémerie, murmure Versini.
Rochefort ignore le gamin. Couloir de briques. Murs suintants. Salpêtre en continents malades. Au bout, un néon grésille.
La pièce est vaste. Étagères en épicéa. Des centaines de meules reposent là. Croûtes fleuries. Pâtes pressées. Le trésor d’un maître. Au centre, sur la table de découpe en marbre, gît le plat principal.
Rochefort approche. Ses semelles claquent sur le sol humide. Il surplombe la forme. Un homme. La cinquantaine. Visage creusé par une agonie méthodique. Le Chef n’a pas utilisé de lame. Pas cette fois.
Le corps disparaît sous un duvet blanc. Épais. Velouté. Moisissure noble. Le *Penicillium camemberti* dévore l’épiderme. Des taches bleues percent la poitrine. Des veines de *Roqueforti* s'enfoncent dans les pores.
— Il est vivant ?
Rochefort pose ses doigts boudinés sur la carotide. Rien. Froid du marbre. Froid de la viande.
— Mort depuis quarante-huit heures. La fermentation est avancée.
Il se penche. Sa masse occulte la lumière. Loupe en main. La peau n'existe plus. C'est une écorce. Une membrane vivante exsudant un liquide ambré. Le tueur traite l'homme comme un Brie de Meaux.
Rochefort refoule la nausée. Il analyse la recette. Son nez frôle le flanc du cadavre. Inhale.
Noisette. Champignon. Paille mouillée. Amertume sauvage.
— Il l’a nourri, grogne Rochefort.
— Pardon ?
— Regardez les muqueuses.
Rochefort ouvre la bouche de la victime. Pince en acier. La langue est noire. Gonflée. Recouverte d’une pâte épaisse.
— Gavage de ferments. Cultures bactériennes. Son système digestif est un laboratoire. Il a fermenté de l’intérieur.
Scalpel. La main est chirurgicale. Il incise la croûte sur le bras. La chair est grise. Fibreuse. Pas de sang. Un pleur de sérum. Il prélève un échantillon de bleu sur l’épaule. Versini hoquète. Rochefort porte le prélèvement à ses lèvres.
Brûlure saline. Piquant de poivre noir. Arrière-goût floral. Miel de montagne.
— Lavande, murmure-t-il. Lavande et calcaire.
Il recrache. Mouchoir en soie.
— Ce ferment n'est pas d'ici, Versini. La moisissure vient d'un miel de lavande du plateau de Valensole. Récolte tardive. L'eau de l'affinage est saturée de minéraux spécifiques. Une source précise.
Rochefort se redresse. Ses poumons luttent. Son esprit tient la piste.
— Le Chef m'invite. Ce fromage humain est une carte de visite.
Il pointe les taches bleues sur le torse. Elles suivent les méridiens. Topographie. Lampe UV. Le néon s'éteint. Le noir avale la pièce. Le faisceau bleu balaie la viande.
Le corps s'illumine. Les champignons brillent d'un éclat vert électrique. Les taches bleues deviennent des repères. Versini jure.
Sur la peau du mort, la moisissure dessine un réseau. Rues. Places. Boulevards. Paris en négatif. Prolifération bactérienne.
— Une adresse, corrige Rochefort.
Il désigne un amas sombre sur le plexus solaire.
— Ici. L'origine. Le ventre de Paris. Les Halles.
Cœur contre les côtes. Excitation. Peur. Rue de la Grande Truanderie. Là où les caves sont plus profondes que les églises.
— Appelez le labo. Dites-leur de récupérer leur plateau.
Rochefort remonte. Une marche. Une douleur. Il sort. La pluie ne lave rien. L’odeur de fermentation colle à ses pores.
Il monte dans la Peugeot. Boîte à gants. Chocolat noir. Il déchire l'emballage avec les dents. Cacao amer. Il mastique.
Vingt minutes de route. Quais de Seine. Lumières comme des yeux de poissons morts. Il se gare devant une façade décrépite. "Les Délices de la Terre". Ancienne crémerie.
Il descend. Urine et carton mouillé. Serrure forcée. Il sort son Smith & Wesson .38. Le métal est moite.
Porte poussée. Gémissement de métal rouillé. Chaos de marbre et de poussière. Mais une trace propre au sol. Il suit le couloir de propreté. Arrière-boutique. Escalier de service.
Une bouffée d'air chaud le frappe. Intense. Florale.
Il descend. Les marches sont étroites. Son corps frotte la pierre. Bouchon dans un goulot. Claustrophobie. Sang sifflant dans les oreilles.
Sous-sol. Vastes cuves en inox. Éclat des halogènes. Climatisation ronronnante. Une laiterie clandestine.
Rochefort avance. Arme levée. Une cuve ouverte dégage une vapeur blanche. Glace sèche.
Il regarde à l'intérieur. Pas de lait. Huile parfumée. Fleurs de lavande en surface. Une forme humaine.
Blonde. Immobile. Yeux clos. Rochefort range son arme. Il plonge le bras. Huile tiède. Visqueuse. Il saisit l'épaule.
La femme bascule. Ses paupières papillotent. Un gémissement.
— Doucement. Je vous tiens.
Elle est nue. Grasse. Odorante. Elle tremble.
— Il m'a fait boire... des fleurs...
L'infusion vivante. Le Chef parfume la chair de l'intérieur.
— Qui est-il ?
Elle ne répond pas. Ses yeux s'agrandissent. Terreur pure. Rochefort pivote. Trop lent.
Une ombre dans l'encadrement. Silhouette fine. Toque blanche. Tablier de cuir noir. L'homme tient un fusil à aiguiser. Acier brillant.
— Commandant. Vous êtes en avance.
Dents de porcelaine. Rochefort tente de dégainer. Ses doigts glissent sur le cuir. L'huile de lavande.
Le Chef bondit. Rapidité de reptile. L'acier siffle. Rochefort esquive. La pointe déchire le col. Sang chaud sur le cou. Odeur de boudin noir. Fer. Sel.
— Premier sang, murmure le Chef. La mise en bouche.
Rochefort charge. Cent cinquante-cinq kilos de fureur. Bulldozer contre ballerine. Le Chef pivote. Danseuse de l'ombre. Le fusil frappe l'épaule de Rochefort. Choc sourd. Bras engourdi.
Il recule contre une cuve. Le métal résonne.
— Le fromage est le sommet de la civilisation, dit le Chef. Le contrôle du chaos. Vos victimes évoluent. Elles deviennent divines.
Le tueur s'élance à nouveau. Rochefort saisit une meule sur une étagère. Bouclier improvisé. L'acier s'enfonce dans la pâte pressée. Coincé.
Rochefort pousse de toutes ses forces. Le Chef percute une vanne. Jet de vapeur. Sifflement assourdissant. Nuage blanc.
Rochefort avance dans le brouillard. Il ne voit rien. Ses yeux brûlent. Le silence revient.
Le Chef a disparu. Une porte dérobée bâille au fond. Trou noir.
Rochefort s'écroule contre la cuve. Il s'assoit dans le sang et le lait. Il regarde une meule brisée au sol. À l'intérieur de la croûte : une main d'enfant. Ivoire ancien. Duvet vert émeraude.
Il goûte un éclat de la croûte. Amertume de bile. Craie. Soufre.
— Rue des Martyrs, souffle-t-il. Le Fumoir des Anges.
L’adresse finale. Il se relève. Sa chemise colle. Il sort dans la rue. La pluie gifle son visage.
Il monte dans sa voiture. Il ne cherche plus un tueur. Il cherche un maître d'hôtel.
Direction le 18ème arrondissement.
Il pousse la porte du restaurant. Clochette cristalline. Obscurité. Une seule bougie. Table dressée.
Caramel. Beurre noisette. Fusil qu'on graisse.
— Entrez, Commandant.
Le Chef est assis. Élégant. Il brise un dôme de sucre filé.
— Le dessert n'attend pas.
Rochefort pointe son arme. Bras immobile.
— C'est fini.
— Rien n'est fini. Tout se transforme. Asseyez-vous.
Rochefort s'approche. Son palais le trahit. Il veut savoir. Il prend la cuillère d’argent. Goûte.
Crème de beurre. Hibiscus. Mélasse. Poivre de Sichuan. Anesthésie. Puis l'amertume ferreuse.
— Vous avez réduit le sang de la fille du Ritz, dit Rochefort.
— Son safran était parfait, répond le Chef.
Le tueur soulève une cloche d'argent. Un monticule gris. Moisissure vivante.
— Le Grand Œuvre, Étienne. Devenir le goût.
Rochefort sent ses membres s'alourdir. Relaxant musculaire dans le sucre. Le Sig Sauer glisse. Heurte le tapis. Rochefort s'effondre.
Le Chef prépare une seringue. Sirop de glucose saturé.
— Je vais injecter vos artères. Cristallisation lente. Vous serez mon chef-d'œuvre.
Il saisit le bras de Rochefort. L’aiguille pique. Froid dans les veines.
Rochefort lutte contre le noir. Ses doigts cherchent sa poche. Un flacon. Vinaigre de Xérès vieux de trente ans. Acide pur.
Il l'ouvre avec les dents. Projette le liquide.
Le Chef hurle. Yeux brûlés. Il lâche la seringue. Titube.
— Vous avez gâché la sauce !
Rochefort rampe sur le tapis. Griffes dans la laine. Il saisit son arme. Se retourne. Insecte sur le dos.
Le Chef empoigne un couteau de boucher. Lame de trente centimètres. Il charge.
Rochefort presse la détente.
Une fois. Deux fois.
Impacts. Taches rouges sur veste blanche. Le Chef s'écroule. Sang et sucre se mélangent.
Rochefort reste allongé. La pluie frappe les carreaux. Il regarde le plafond. Le goût de la fermentation reste sur ses lèvres.
Il a gagné.
Il a faim.
Le service est terminé.
L'Invitation
La pluie fouette les carreaux. Un martèlement sourd. Cadencé. Paris sombre sous la flotte. Étienne Rochefort est assis. Sa silhouette dévore l’espace. Cent cinquante-cinq kilos de chair et de regrets. Le fauteuil en cuir gémit. Les coutures hurlent. Il ne bouge pas. Il écoute son cœur. Un tambour lent. Trop lourd. L’appartement pue l’humidité et le vieux papier. Une odeur de poussière mouillée.
Sur la table en chêne, l’objet attend. Une enveloppe blanche. Un rectangle de pureté dans ce bordel de graisse et de dossiers. Rochefort ne le touche pas encore. Il hume. Ses narines se dilatent. C’est son don. Sa malédiction. Il capte les molécules. Une note métallique. Froide. Cuivrée. Sanglant. Ce n’est pas du sang frais. C’est une réduction. Il voit la casserole. Le liquide rouge qui bout. Les bulles épaisses. Le Chef a fait réduire du sang humain. Il l’a lié. Une sauce. Une encre. Une pointe de cannelle. Un soupçon de girofle. Une pincée de poivre de Sichuan pour le picotement.
Rochefort tend la main. Main moite. Front trempé. Une vibration sous la graisse. Il saisit le coupe-papier. De l’argent massif. Un héritage de sa vie d’avant. La lame glisse dans le pli. Un cri de papier déchiré. Sec. Net. Il sort la carte. Elle est lourde. Calligraphiée à la main. Les lettres sont brunes. Une nuance de rouille séchée. Rochefort lit. Les mots brûlent ses rétines.
*« Monsieur le Commandant. Cher Étienne. La faim justifie les moyens. Le menu est prêt. Votre couvert est mis. »*
Ses yeux descendent. Sept services vers l’abîme. Du velouté de larmes au Digestif final. Rochefort sent la bile monter. Un reflux acide. Brûlant. Il connaît ces ingrédients. Il a vu les corps. Il regarde à nouveau le texte. Le sang-encre semble encore chaud. Il imagine Le Chef dans sa cuisine d’inox. Froide comme une morgue. Souriant. Rochefort retourne le carton. Trois mots.
*« L'Ambroisie des Ombres. »*
Le monde s'arrête. Le silence devient un mur. C'est là. Son cimetière. Le restaurant triplement étoilé où sa vie a implosé dix ans plus tôt. L'odeur du beurre noisette mélangée à celle de la cervelle éclatée. Rochefort se lève. Ses articulations craquent. Bois sec. Il doit se balancer pour vaincre la gravité. Il souffle. Un râle de forge. Il ouvre un tiroir. Il en sort son arme de service. Un Beretta froid. Noir. Huilé. Un clic métallique. Précis. Définitif. Il glisse l’arme sous l’aisselle gauche. La sangle mord sa chair. Il s'en fiche. Il oublie sa graisse. Il oublie sa chute.
Il sort de l’appartement. Le couloir est étroit. Il frotte les murs. Ses épaules cognent les cadres. Il descend les marches une à une. Chaque pas est un impact. L’air extérieur le frappe. La pluie est glacée. Elle lave son visage. Il monte dans sa berline renforcée. Les suspensions gémissent. Direction le Premier Arrondissement. Le quartier des palais. Le quartier des ombres.
L'Ambroisie des Ombres approche. La façade est sombre. Les fenêtres sont des yeux crevés. Rochefort gare la voiture. Il ne coupe pas le contact. Ses mains agrippent le volant. Le cuir grince. Il descend. Ses pieds s'enfoncent dans une flaque. L'eau s'infiltre. Il avance vers l'entrée de service. La porte est entrouverte. Un trait de lumière jaune s'en échappe. Huileuse. Une odeur de rôti flotte dans l'air froid. De la viande qui caramélise. Mais il y a cette note de tête. Sucrée. Écoeurante. La chair humaine sent la peur et le sel.
Rochefort sort son arme. Il entre. Le couloir est tapissé de carrelage blanc. Des impacts de sang séché maculent les murs. Le Chef n'a pas nettoyé. Il a décoré. Le Commandant avance. Son souffle est court. Il arrive devant la double porte de la cuisine. En inox. Elle brille. De l’autre côté, il entend un choc régulier. *Toc. Toc. Toc.* Rochefort pousse la porte du ventre.
La chaleur le frappe. Trente degrés. L’humidité est à saturation. Les flammes bleues dansent sous les marmites. La vapeur enveloppe tout. Au centre, un homme tourne le dos. Veste de cuisine blanche. Pas une tache. Pas un pli. Toque haute. Rigide. L’homme s'arrête de couper. Le silence tombe. Pesant.
— Vous êtes en retard pour l'amuse-bouche, Étienne, dit Le Chef sans se retourner.
Sa voix est un filet de velours. Rochefort se tait. Il hume. Truffe noire. Fonds de veau. Et quelque chose de viscéral. Sur le plan de travail, une pièce de viande repose sur un linge propre. Pâle. Marbrée de graisse jaune. Une fesse humaine. Rochefort sent ses entrailles se nouer.
— Posez votre arme sur le billot, Étienne. On ne dîne pas armé.
Le Chef se retourne. Visage de statue. Traits fins. Regard de verre qui ne cille pas. Rochefort hésite. Son doigt caresse la détente. Une balle dans ce crâne de psychopathe. Tout finir. Mais il veut savoir. Il veut la vérité. Il pose le Beretta sur le bois. Le Chef désigne une table dressée au milieu de l'abattoir. Nappe blanche. Cristal. Rochefort s'assoit. La chaise est renforcée. Le Chef a pensé à tout. Il soulève une cloche en argent.
— Le Velouté de Larmes, Commandant. Bonne dégustation.
L’odeur frappe Rochefort. C’est l’odeur de sa propre vie. Dans l'assiette flotte un fragment de fémur. L'os de sa femme. Morte ici même dix ans plus tôt. Rochefort prend la cuillère en vermeil. Le liquide est chaud. Salé. Il ferme les yeux. Le goût l'envahit. Atroce. Sublime. Il avale.
— Le bouillon est l’essence de l’être, murmure Le Chef. Clara était douce. Sa moelle est un nectar.
Le Chef enchaîne. Les plats se succèdent dans une danse macabre. Carpaccio de l’adjoint Morel. Cœur de marathonien braisé au bois de santal. Rochefort mange. Ses larmes grasses roulent sur ses joues. Elles tombent dans la sauce. Son cerveau hurle au sacrilège, mais ses entrailles réclament la nourriture. L’obésité est un monstre affamé qui vit en lui.
— Passons au plat de résistance, annonce Le Chef. Le Foie d'Or.
Il dépose l'assiette. Un foie humain paré de feuilles d'or. Brillant sous les néons. Entouré d'une réduction de porto et de sang.
— L'adrénaline est le meilleur des assaisonnements, dit le Chef. Elle crispe les tissus. Elle concentre les sucres. Le Digestif exige votre courage, Étienne.
Le Chef remplit deux verres avec un liquide sombre. Ciguë. Sang de cerf. Rochefort regarde le foie. Il voit les reflets de l'or. Ses mains ne tremblent plus. Elles sont devenues lourdes. Une masse d'inertie. Le Chef lève son verre.
— À notre déchéance, Étienne.
Le Chef boit. Un plaisir extatique. Un spasme parcourt son cou. Rochefort ne boit pas. Il saisit la fourchette en argent. Il goûte le foie. Une caresse de velours. Le gras fond. Les épices explosent. C’est le péché originel servi sur un plateau. Il avale. Sa gorge se serre.
— Alors ? demande le Chef.
— C’est le vide, murmure Rochefort. Il n'y a plus rien après ça. Le goût n'existe plus. La vie n'a plus de saveur.
Rochefort lâche la fourchette. Elle tinte sur le carrelage. Il attrape le col du Chef. Une pince d'acier. Il soulève le tueur. Les pieds quittent le sol.
— Vous avez oublié une chose, dit Rochefort. La satiété.
Il plaque Le Chef contre le piano brûlant. L'odeur de la viande grillée emplit la pièce. Le Chef hurle. Un cri de bête. Rochefort ne lâche pas. Il appuie de tout son poids. Cent cinquante-cinq kilos de justice brute. Les flammes bleues lèchent le dos du Chef. La veste blanche fond. La peau siffle. Rochefort saisit la bouteille de Digestif. Il force la mâchoire du tueur. Il enfonce le goulot.
— Buvez. Jusqu'à la lie.
Le liquide s'écoule. Le Chef s'étouffe. Se débat. Ses ongles griffent les bras de Rochefort. Le poison fait son effet. Les membres se raidissent. Les yeux virent au blanc. Un spasme final. Rochefort le relâche. Le tueur s'écroule sur les plaques chauffantes. Son corps fume.
Rochefort recule. Il respire bruyamment. Sa poitrine brûle. Il regarde l'assiette. L'or. Le sang. La folie. Il ramasse son couteau de chef dans sa mallette. Il se dirige vers la sortie. Ses pas sont lourds, mais le sol ne tremble plus. Il traverse la salle obscure.
Dehors, la pluie est devenue un déluge. Rochefort s'arrête sur le trottoir. Il lève le visage vers le ciel noir. L'eau froide frappe ses joues. Elle nettoie la sueur. Elle nettoie le goût. Il monte dans sa voiture. Il démarre. Le moteur rugit. Il ne regarde pas dans le rétroviseur. Le Poids du Crime est resté là-bas. Entre le beurre noisette et le sang froid.
Il roule vers l'aube. Une lueur grise apparaît. La couleur d'une lame bien polie. Rochefort sourit. Un sourire de gourmet qui n'a plus faim. Le menu est terminé. La note est payée. Seule l'enseigne grince derrière lui. Comme une mâchoire qui cherche encore à mordre.
Dessert : Sucre Glace et Os
La pluie martelait le bitume de la rue Cambon. Des cordes lourdes. Froides. Elles s’écrasaient sur le cuir de sa veste. Cent cinquante-cinq kilos de chair en dérive. La carcasse de Rochefort oscillait à chaque pas. Ses poumons sifflaient, vieux soufflet de forge encrassé. L’humidité soudait la chemise à son dos. Le sel de sa propre sueur brûlait ses paupières. L'air refusait d'entrer. Sa cage thoracique craquait sous les coups de boutoir d'un cœur en panique.
Le palace se dressait, carcasse de pierre grise aux fenêtres éteintes. Derrière les grilles, le luxe crevait en silence. Le portail grinça. Un cri de métal contre métal. Rochefort s'engouffra dans l'entrée de service. L'obscurité l'avala. L'air changea. Il devint lourd. Gras. Une odeur de vieux velours et de désinfectant, lacérée par une pointe de vanille Bourbon et de beurre noisette. Son palais s'activa. Une acidité de prédateur sous la langue.
Les marches plongeaient dans l'abysse de pierre. Rochefort s'y engouffra. Son genou droit craqua. Une décharge électrique. Il s'appuya contre le mur, sentant le calcaire humide s'effriter sous ses doigts. Le couloir s'étirait sous des néons convulsifs. *Tchac. Tchac. Tchac.* Un métronome brisé. La lumière blafarde donnait à sa peau une teinte de cadavre. Il poussa les battants en inox. Des traces de doigts graisseux souillaient la surface. L'odeur se précisa : caramel brûlé, amande amère et ce parfum métallique de sang frais.
La cuisine centrale était un désert de métal froid. Les pianos de cuisson brillaient comme des sentinelles d'acier. Au milieu, une table. Nappe blanche. Cristal de Baccarat. Le Chef tournait le dos. Sa toque était un cylindre de coton immaculé. Ses mains maniaient une spatule avec une précision chirurgicale. Le bruit était celui d’une caresse sur le marbre noir.
— Vous êtes en retard, Commissaire.
La voix était un scalpel. Froide. Rochefort ne répondit pas. Son cœur tapait contre ses côtes, un prisonnier qui veut sortir. La chaise hurla sur le carrelage. Le bois gémit sous ses cent cinquante-cinq kilos.
Le Chef se retourna. Un masque de cire. Peau tendue, pommettes saillantes, yeux clairs presque transparents. Il posa sa spatule et désigna l'assiette.
— Asseyez-vous. Le sucre n'attend pas.
Rochefort posa ses mains sur la nappe. Des doigts boudinés, rouges de froid. Le Chef posa une coupelle de porcelaine. À l'intérieur, une poudre blanche. Fine. Scintillante.
— C’est du sucre glace ? demanda Rochefort. Sa voix était un grognement venu des tripes.
— C’est de l’os, Rochefort. Fémur de jeune veau. Calciné. Broyé. Tamisé trois fois. Mélangé à de la stévia pure. La structure de tout goût. Sans le squelette, le dessert s'effondre.
Un goût de bile inonda le fond de la gorge du policier. Son estomac se contracta. L'odeur le frappait. Une mémoire de chair calcinée. Le parfum d'un four qu'on n'éteint jamais. Dix ans plus tôt, l'accident. Sa femme.
Le Chef se pencha. Une odeur de menthe et de mort.
— Vous avez faim, Étienne. Votre insuline chute. Votre corps réclame sa dose. Vous détestez ce que je fais, mais vous adorez ce que je crée.
Le siphon en inox claqua. *Clac-clac.* Une mousse légère apparut sur l'assiette. Elle semblait respirer, s'affaissant avec une lenteur organique.
— Mousse de cervelle de porc au jasmin. Le gras du tissu nerveux porte les arômes floraux. De la soie sur la langue.
Rochefort saisit la cuillère en argent. Le métal était trop froid. Il plongea l'ustensile. La texture était aérienne, une bulle de savon solide. Le goût explosa. D'abord le jasmin, prairie sous la lune. Puis le gras, enveloppant, tapissant le palais. Enfin la note de fond, amère, terreuse. La cervelle. Rochefort ferma les yeux. Un orgasme gastronomique dans un charnier. Des larmes coulaient sur ses joues, se perdant dans ses plis de graisse.
— C'est... sublime, souffla-t-il.
Le Chef hocha la tête. La lame de son couteau d’office brilla sous le néon.
— Le dessert est la conclusion d'une vie. On commence par les cris, on finit par le silence. Il nous faut de la résistance maintenant. Le croquant.
Il ouvrit une boîte en bois. Des filaments cristallisés, translucides.
— Tendons de nageuses. Confits soixante-douze heures dans un sirop de rose. La quintessence du mouvement pétrifié.
— Où sont-elles ? murmura Rochefort.
— Partout. Dans l'air. Dans votre assiette. Dans vos artères. Vous ne m'arrêtez pas, Étienne. Vous me digérez.
Le Chef ouvrit la chambre froide. Un souffle polaire s'en échappa. Il décrocha une forme massive et la traîna sur le billot. Un bruit de sac de sable. Le bois était saturé de sang noir. Le corps était éviscéré. Propre. Une peau de porcelaine luisante sous la lumière crue.
— Voici la pièce maîtresse. La fille de l’ambassadeur.
Rochefort se leva. La chaise tomba. Un fracas de bois brisé. Il lutta pour rester debout, ses articulations criant sous l'effort. L'odeur l'atteignit. Musc, fer et froid.
— J'ai purifié les tissus, expliqua le Chef en badigeonnant la chair de sirop d'érable. Une semaine de diète forcée au miel de thym. Pour que la mort ait le goût de l'innocence.
Le chalumeau siffla. Une flamme bleue jaillit. Le sucre commença à caraméliser sur l'épiderme. Une odeur de noisette grillée et de derme suintant envahit l'espace. Les traits du cadavre se contractèrent sous la chaleur. La peau craqua. Une fissure dorée. Rochefort ne pouvait détacher son regard. Sa morale livrait bataille à ses papilles.
— Approchez, Étienne. Prenez la joue. C'est le morceau du roi. Le plus sucré.
Rochefort saisit le couteau. Le manche était chaud. La pointe effleura la joue caramélisée. Un craquement léger. Le sucre se brisa. Une larme de sirop coula.
Les sirènes hurlèrent au-dessus des murs épais. Le Chef tourna la tête. Ses narines se dilatèrent.
— Ils sont là. Dommage. Nous n'aurons pas le temps pour le café.
Il sortit un flacon de verre. Une odeur d'amande amère inonda la pièce. Le Chef but d'un trait. Ses yeux se révulsèrent, son corps se raidit. Il s'effondra. Sa toque blanche roula dans la poussière, cercle de coton immaculé.
Rochefort resta seul face au corps sucré. Il avait une faim de loup. Une faim de monstre. Il porta la lame à sa bouche. Le goût du sucre et du sang se mélangea. Il lécha le métal. Une décharge de glucose pur. Le sang suivit, chaud, métallique. Cuivre et vanille.
Les policiers brisèrent la porte du fond. Des faisceaux de lampes torches balayèrent l'inox. Kadinsky entra en trombe. Il s'immobilisa devant le billot. Ses yeux s'agrandirent. Il recula, la main sur la bouche.
Rochefort s'assit sur un tabouret. Le siège s'affaissa. Il posa ses mains de boucher sur ses cuisses.
— Elle est encore chaude, dit-il. Sa voix était absente. Vide. Le gavage a fonctionné. C'est une réussite technique.
— Vous êtes malade, Rochefort, cracha Kadinsky.
— Non. J'ai compris la recette. Nous sommes tous des ingrédients. Elle... elle était le bouquet final. Sentez-vous le gingembre ? Il a mariné son âme.
Les agents saisirent Rochefort par les bras. Il était une masse inerte. Un poids mort. Ils le traînèrent vers la sortie. Ses pieds laissaient des sillons dans le sel répandu au sol. Il passa devant le cadavre bleu du Chef.
— Vous avez oublié le sel, murmura-t-il.
Dehors, la pluie lavait son visage, mais le goût persistait derrière ses dents. Rochefort monta dans le fourgon. La banquette s'enfonça. Il ferma les yeux, savourant encore le craquement du sucre dans son esprit.
Soudain, un étau de fer serra sa poitrine. Son bras gauche s'engourdit. Il s'effondra sur le plancher en tôle. Une dernière odeur le frappa : celle du pain chaud. Le Diable l'attendait avec le petit-déjeuner.
Dans la cave, Kadinsky se pencha sur la victime de sucre. Le technicien pointa la gorge de la jeune fille.
— Chef, regardez l'incision.
Kadinsky s'approcha. La plaie n'était pas celle d'une lame. Les bords étaient déchiquetés, marqués par une empreinte circulaire. Une morsure humaine. Il regarda le couteau sur le billot. L'acier était propre.
Rochefort n'avait pas utilisé l'arme. Il avait utilisé ses dents.
Kadinsky se rua vers les toilettes. Il vomit tout ce qu'il contenait. Le poids du crime n'était plus seulement celui de la chair, c'était celui d'une vérité indigeste. Paris digérait ses enfants dans le silence de la pluie. Le monstre était mort, mais il était repu.
Le dessert était fini. L'éternité avait un goût de sucre glace et d'os.
Le Digestif : La Communion
La nappe était en lin blanc. Étienne Rochefort s’assit. Le fauteuil en chêne craqua. Le bois gémit sous ses cent cinquante-cinq kilos. La sueur coulait. Une goutte unique. Elle glissa le long de sa tempe. Elle se perdit dans les plis de son cou. L’air était saturé. Beurre noisette. Truffe noire. Sang frais. Une odeur de fer.
Le Chef se tenait en face. Sa veste blanche était impeccable. Ses mains étaient posées à plat sur la table. Des mains de boucher. Les ongles étaient courts. Propres. Ses yeux fixaient Rochefort. Deux billes noires. Sans reflet.
— Vous avez faim, Étienne ?
La voix était un murmure. Rochefort ne répondit pas. Son estomac se tordit. La faim grattait ses parois. Il évita son reflet dans la cloche d’argent. L’étau de sa propre chair serra son cœur. Le Chef le savait.
Le Chef fit un signe. Un serveur surgit de l’ombre. Il déposa une cloche en argent devant Rochefort. Le métal brilla sous l’unique ampoule. Rochefort vit son visage déformé par l’attente.
— Le septième service, déclara le Chef. La Communion.
Le serveur souleva la cloche. La vapeur monta. Elle frappa le visage de Rochefort. Il ferma les yeux. Ses narines palpitèrent. Poivre. Terre humide. Cardamome. Fumée. Et cette odeur de chair douce. Sucrée. Une viande affinée.
Il ouvrit les yeux. L’assiette portait une pièce de viande rouge sombre. Un cœur. Le centre était chaud. Autour, une réduction de vin épaisse comme du goudron. Des fleurs cristallisées. Du sel bleu.
— Goûtez, ordonna le Chef.
Rochefort saisit la fourchette. Ses doigts tremblaient. Le métal s'enfonça dans la chair. C’était du beurre. Il porta le morceau à ses lèvres. La salive inonda sa gorge.
Le gras fondit. Le sel piqua. Rochefort suffoqua. C’était elle. Le macis. L’épice secrète de Marie.
Rochefort s’arrêta de mâcher. Ses yeux s’embuèrent. Il regarda le Chef. Le boucher souriait.
— Où l’avez-vous trouvée ? demanda Rochefort.
Sa voix était un grognement. La colère brûlait sa poitrine.
— Dans vos souvenirs, Étienne. J’ai passé trois semaines à la masser. À la nourrir d’épices. Elle a crié deux heures. Puis la chair s’est relâchée. C’est le secret de la tendreté.
La révélation fut un coup de poing. Rochefort sentit le sol se dérober. L’horreur était dans le goût. C’était le meilleur plat de sa vie.
— Vous ne pouvez pas me dénoncer, dit le Chef. Votre palais est votre complice. Vous êtes avec moi.
Le Chef sortit une fiole. Il versa un liquide ambré dans un verre en cristal.
— Le digestif. Pour sceller notre alliance.
Rochefort regarda le verre. Son reflet était hideux. Ses lèvres étaient tachées de rouge.
— Le monde est une boucherie, Étienne. Les forts dévorent les faibles.
Rochefort ferma les yeux. Il sentit le poids de ses cent cinquante-cinq kilos. Ce n'était plus de la graisse. C’était du plomb. La somme de ses péchés. Il saisit le verre. Le cristal était lourd. Le liquide sentait la pomme pourrie. Le Calvados des morts.
Il but.
Le feu brûla sa gorge. Il descendit dans son œsophage. Il rencontra la viande de sa femme. La communion était totale.
Il reposa le verre. Ses mains ne tremblaient plus. Un calme étrange l'envahit.
— C'est fini ? demanda-t-il.
— Ça ne fait que commencer. Vous allez m'aider à sélectionner le prochain produit.
Rochefort se leva. Il était une montagne de chair. Il dominait le Chef. Il s'approcha. L'homme ne recula pas.
Rochefort posa ses mains sur les épaules du Chef. Il sentit les os sous la veste blanche. Des os fragiles. Des os d'oiseau.
— Vous avez raison, murmura Rochefort. La chair est une mémoire.
Ses mains se resserrèrent. Les jointures blanchirent. Le Chef perdit son sourire.
— Étienne... vous...
— Mais vous avez oublié une chose.
Sa voix était un grondement.
— Le prédateur finit toujours par être mangé.
Rochefort le souleva. Le Chef pédalait dans le vide. Rochefort le porta vers le plan de travail. L’inox attendait. Les couteaux attendaient.
Rochefort saisit un couteau à désosser. La lame était une ligne de lumière. Il la testa sur son pouce. Un filet de sang perla. Rouge vif.
— Montrez-moi votre cœur, Chef. Voyons s'il a le même goût que le sien.
Le Chef hurla. Le son mourut contre les murs. La cave était un silence de mort.
Rochefort commença à travailler. Ses gestes étaient précis. Il coupait dans le gras. Il évitait les nerfs. Il respectait la matière.
Quand il eut fini, il s'assit de nouveau. Il était épuisé. Ses vêtements étaient ruinés. Il regarda l'assiette vide. Puis il regarda le plan de travail. Il ne restait plus rien du Chef. Juste des coupes nettes.
Rochefort ramassa sa serviette. Il s'essuya les lèvres. Le goût du cœur de Marie était là. Éternel.
Il se leva. Il gravit les marches de pierre. Chaque pas était une agonie. Ses articulations criaient.
Il ouvrit la porte. L'air frais de Paris le frappa. L'odeur de la pluie sur le bitume.
Il marcha dans la rue. Il était un géant ensanglanté. Les gens s'écartaient. Il se dirigea vers la Seine. L'eau noire coulait sous les ponts.
Il s'arrêta au milieu du pont de l'Alma. Il regarda l'eau. Il était cent cinquante-cinq kilos de culpabilité.
Il passa par-dessus le parapet. Il n'y eut pas de cri. Juste un choc sourd. Une gerbe d'eau sombre.
La Seine se referma.
Le menu était terminé. Le restaurant était fermé.
Le Choix de l'Esthète
La pluie cingle les vitraux de l’atelier. Un martèlement sourd. Cadencé. Rochefort se fige. La chaise Louis XV gémit sous ses cent cinquante-cinq kilos. Le bois craque. Une plainte sèche. La sueur perle sur son front gras, dégouline dans les plis du cou, imprègne la soie de sa chemise. Ses mains écrasent le lin blanc de la nappe. Deux batraciens pâles. Morts.
En face, le Chef sourit. Ses dents sont des éclats de porcelaine. Trop droites. Sa veste de cuisine est une lame de rasoir. Tranchante. Pas une ride. Il soulève une cloche en argent. L’éclat du métal blesse les yeux de Rochefort.
— Le moment est venu, Étienne.
La voix est un murmure de velours. Un scalpel dans du beurre.
Rochefort hume l’air. L’odeur est une gifle. Beurre noisette. Truffe noire. Et ce parfum ferreux. Métallique. Persistant. L’odeur de la mort fraîchement parée. Son nez ne se trompe jamais. Sous le gras animal, il perçoit une note musquée. Humaine.
Le Chef lève la cloche. La vapeur monte en volutes lourdes. Rochefort ferme les paupières. Ses narines palpitent. Un rouge cramoisi s’imprime derrière ses yeux clos. Sur l’assiette, une pièce de viande nacrée. Gorgée de sucs. Elle repose sur des morilles sombres comme des cavités oculaires. Une réduction de vin de Constance nappe l’ensemble. Le liquide est visqueux. Presque noir.
— L’apothéose, Étienne.
Un tambour de guerre cogne contre la cage thoracique de Rochefort. Un reflux acide brûle son œsophage. Ses entrailles se nouent comme des câbles sous tension. Son regard vrille la chair. Il reconnaît le dossier. Marc-Antoine de Valois. Un héritier. Chair tendre. Nourri au miel. Le bétail parfait. Le Chef l’a « affiné ». Trois semaines de gavage. Épices rares. Une marinade vivante.
L'animal en lui prend les commandes. Le gourmet étrangle l’homme de loi.
— Goûte. Deviens le juge. Ou le complice.
Rochefort découpe. La lame s’enfonce sans résistance. La chair est du beurre. Un rose pâle apparaît au centre. Il porte la fourchette à ses lèvres. Ses mains ne tremblent plus. Elles obéissent à une faim millénaire. La viande touche sa langue.
Le monde explose.
Synesthésie totale. Rochefort n'est plus dans un atelier parisien. Il est dans une forêt après l'orage. Humus. Écorce mouillée. Puis le goût change. Jasmin. Violette. Une caresse de soie. Enfin, le choc. Le sel. Le fer. La douleur. Il voit Marc-Antoine. Il goûte sa peur. La peur a un goût d'amande amère. Elle exalte les arômes. C’est sublime. C’est atroce. Rochefort mâche. Ses mâchoires broient le crime. Il avale. Un serpent de feu descend dans son œsophage. La boue dans son âme, l’Olympe sur la langue.
— Alors ? demande le Chef.
Rochefort repose ses couverts. Le choc résonne comme un coup de feu. Sous la table, sa main droite glisse vers son holster. Ses doigts effleurent la crosse du Smith & Wesson. Le métal est tiède. Le poids de la justice. Mais ses papilles chantent. Une extase paralyse ses muscles. S’il tire, le secret de cette saveur meurt. S’il renonce, il devient un convive du diable.
— Le sel, murmure Rochefort. Sa voix est une pierre qui frotte sur une autre.
— Le sel ?
— Il manque un grain de sel de Guérande. Pour casser l’amertume de la morille.
Le Chef se fige. Son sourire s'efface. Un éclair de colère, puis une lueur d'admiration. Il s'incline.
— Ma perfection est encore perfectible. Merci, Étienne.
La porte de la cuisine s'ouvre. Un commis apporte le deuxième service. Le foie. L’odeur est plus acide. Plus agressive. Rochefort sait qui est le foie. Une étudiante en droit. Gavage au Sauternes et aux figues. Son estomac crie. Sa conscience hurle. Rochefort saisit le verre de Pétrus 1982. Le vin est un sang sombre.
— Servez-moi, dit-il au commis.
Le Chef sourit. Il a gagné. Rochefort pique une tranche. Le temps se dilate. L’acier tinte contre l’émail. Il croque. La damnation est étrangement douce.
Soudain, un fracas de verre brisé. À l'étage. Le Chef se raidit. Sa main plonge dans sa poche.
— C’est mon adjoint, dit Rochefort. Il avale. Lentement. Délibérément. Un sacrement noir. Je lui ai donné l’adresse. Pour qu’il vienne chercher mon corps. Après le dessert.
Le Chef sort un Glock. Le contraste avec sa veste blanche est violent. Il braque le front de Rochefort.
— Tu vas mourir avant le fromage.
Rochefort ne cille pas.
— Dommage. Le foie était exceptionnel.
Les pas de Kader résonnent dans l'escalier. Le Chef hésite. La perfection se fissure. Le monstre redevient un homme traqué.
— Tu n'es pas un flic, crache le Chef. Tu es un ventre. Un trou noir.
— Je suis un gourmet. Et vous êtes un mauvais hôte. On ne menace pas un invité avant le digestif.
La porte vole en éclats. Rochefort ne se retourne pas. Il pique la dernière tranche de foie. Le monde peut s'écrouler. Le sang peut couler. La chair n'attend pas. Il mâche alors que les premières détonations déchirent le silence. L’esthète a fait son choix. La justice attendra la fin du service.
Le Chef recule, le bras tendu.
— Le fromage ? demande Rochefort, imperturbable au milieu des éclats de cristal.
Le Chef rit. Un rire de verre brisé. Il range son arme, ajuste son col. Pas une tache. Il apporte le « Bleu des Abysses ». Une moisissure noble. L’odeur de la peur cristallisée sur la peau des victimes lors du gavage. Rochefort porte le pain à sa bouche. Chaque mouvement de mâchoire est un crime. Chaque déglutition est une condamnation.
— C’est une horreur absolue, murmure Rochefort. Note : 20/20. Prix : L’âme.
— Le dessert se déguste à la source, annonce le Chef.
Ils descendent dans le laboratoire souterrain. Des crocs de boucher pendent du plafond. Sur une table de marbre, une femme nue, vivante, le corps balisé de pointillés au chocolat noir. Le Chef tend un scalpel à l'ivoire lisse.
— Le choix final, Étienne. La loi ou le goût. Si vous coupez, vous accédez à la divinité.
Rochefort prend l’outil. La pointe effleure la peau. Une goutte de sang perle.
— Vous avez oublié une chose, dit Rochefort. Le vin. Un Sauternes 1921.
Le Chef se détourne vers la réserve. C'est le moment. Le scalpel décrit un arc parfait. Un sifflement. Le Chef porte la main à sa gorge. Le sang gicle entre ses doigts. Un jet rythmé.
— Le dessert est annulé, dit Rochefort. Vous avez eu la main trop lourde sur le sel.
Il laisse le cadavre s'effondrer. Il détache la femme. Ses gestes sont d'une douceur infinie. Kader déboule, l’arme au poing.
— Appelle une ambulance, ordonne Rochefort.
Il remonte. Il traverse la cuisine vide, traverse le luxe étouffant du restaurant, et sort dans la nuit. La pluie lave ses joues. Il marche jusqu'à une boulangerie de nuit. Il lui faut un ancrage. Quelque chose de pur.
— Un jambon-beurre.
Le pain croustille. Le beurre est jaune. Rochefort mord. La croûte explose. Puis, le choc. Une note de fond. Muscade. Girofle. Le dosage est chirurgical. Il recrache la bouchée. Le Chef n'était pas seul. La ville est sa cuisine. Chaque artisan est un ingrédient.
Il voit le boulanger dans l'ombre. Un sourire trop blanc.
— Le sel, Monsieur le Commandant. C'est le secret.
Rochefort sent ses jambes fléchir. Son poids l'entraîne vers le bas. Kader arrive avec la voiture. Rochefort grimpe à l'arrière. La carrosserie s'affaisse.
— À la Préfecture.
Ils traversent Paris. Une carcasse de luxe. Devant le bureau du Préfet Vauclain, Rochefort ne frappe pas. Il pousse la porte. L'odeur est là. Beurre noisette. Truffe. Et le fer. Vauclain sourit derrière son bureau. Une cloche en argent trône devant lui.
— Vous êtes tard, Rochefort.
Rochefort jette le carnet en peau humaine sur le bureau.
— Le service a été long.
— Nous sommes les mêmes, Étienne, dit Vauclain en soulevant la cloche. Le Chef s'est offert pour le dernier service. Goûtez. Vous saurez tout. Le réseau. Les noms. Nous servons la même viande.
Rochefort prend la fourchette en vermeil. Il goûte le foie du Chef. La chaleur infecte son sang. Il voit les visages. Il sent les noms. Il avale la preuve.
— Alors ? demande le Préfet.
Rochefort repose le couvert. Il sort son arme. Un geste fluide.
— Muscade. Trop de muscade. Le plat est raté.
Vauclain blêmit. Kader passe les menottes. Le clic résonne comme un couperet. Rochefort se détourne. Il descend les marches, sort sur le perron de la Préfecture. Il ouvre la bouche. Un flot de bile, de truffe et de sang se déverse dans le caniveau.
Il s'essuie les lèvres. Ses yeux sont vides. Le goût persiste. Il persistera toujours. La faim est de retour, mais c'est une faim de vide.
Il monte dans la voiture.
— C'est fini, patron ? demande Kader.
Rochefort regarde la Seine, noire comme de l'encre.
— Non. On n'a fait que goûter l'entrée.
Il ferme les yeux. Il entend les mâchoires de la ville. Le Poids du Crime n’est plus un titre. C’est sa condition. L’addition sera salée. Très salée.
L'Addition
La pluie frappe le dôme de verre. Un martèlement sourd. Cadencé. Paris disparaît derrière un rideau de suie. Dans la cuisine privée du Ritz, l’air est une mélasse. Humidité et arômes lourds. Étienne Rochefort occupe l'espace. Cent cinquante-cinq kilos. Le tabouret en acier gémit. Ses yeux verrouillent l’homme en face de lui.
Le Chef.
Veste blanche immaculée. Pas un pli. Ses mains s'activent au-dessus d'une porcelaine noire. Gestes de chirurgien. Il manie une pince à dresser en argent.
Le silence brûle les poumons.
Rochefort dilate ses narines. Son palais absolu décompose les strates. Beurre noisette. Thym citronné. Et cette note métallique. Persistante. L’odeur du sang froid.
— Vous ne goûtez pas, Commandant ?
La voix du Chef est un rasoir.
Rochefort ne répond pas. Une goutte de sueur glisse dans les plis de son cou. Sa chemise est une prison de coton. Son cœur cogne. Un tambour de guerre. Il sent le poids du Glock 17 sous son aisselle. Polymère froid contre peau chaude.
Le Chef dépose une lamelle de truffe sur le dôme de chair.
— L’affinage parfait, reprend le Chef. Six mois de régime spécifique. Le goût de la peur est une épice sous-estimée.
Rochefort fixe l'assiette. La viande luit sous les spots. Texture fine. Trop marbrée.
— C’est elle, grogne Rochefort.
Le Chef sourit. Ses lèvres s'étirent sans chaleur. Ses yeux sont deux billes d'onyx. Mortes.
— Elle est devenue un chef-d’œuvre. Ne voyez pas le crime. Voyez la transmutation.
Il pousse l’assiette. Le plat glisse sur l’inox. Bruit de succion. Rochefort a un haut-le-cœur. Il avale quand même. Ses glandes salivaires travaillent. Son corps trahit sa morale.
Cannelle. Muscade. Graisse humaine fondue. Une note de noisette sucrée. Rochefort connaît cette signature. Six rapports d'autopsie.
— Vous avez tué pour une recette.
Il pose ses mains sur l’inox. Ses doigts frémissent.
— J’ai créé pour l’Histoire, corrige le Chef. On ne nourrit pas le ventre. On nourrit l'âme par la destruction de l'autre.
Le Chef se tourne vers le fourneau. Il saisit une lame japonaise. Acier damassé. Le reflet de la lumière danse sur le métal.
— L’addition, Commandant.
Rochefort tente de se lever. Son poids est une ancre. Ses articulations crient.
Le Chef est une ombre blanche. Fluide.
La lame siffle. Rochefort sent le froid. Puis la brûlure. Son avant-bras explose. Le sang jaillit. Rouge sombre. Il tache l'inox. Il se mélange aux sucs de la viande.
Rochefort bascule. Le tabouret cède. Fracas de métal. Sa respiration devient un sifflement rauque.
Le Chef le surplombe. Le couteau pointe vers le carrelage. Le sang coule le long de la lame. Goutte à goutte.
— Votre sang sent le vieux vin et le cholestérol. Trop lourd. Vous êtes un produit périmé.
Le tueur s’accroupit. Son visage est à quelques centimètres. Odeur de savon de Marseille et vide absolu.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas protégée ? murmure-t-il.
La question frappe Rochefort aux tripes. Sa fille. L’asphalte brûlant. La poussière.
— Je ne pouvais pas, hoquette Rochefort.
— Vous dévorez la vie pour oublier votre échec. Vous êtes mon meilleur client. Votre faim est un abîme.
Le Chef pose la pointe du couteau sur le sternum. Juste au-dessus du cœur.
Rochefort voit la casserole sur le piano de cuisson. Le beurre brûle. Une fumée noire monte. Le Chef ignore la fumée. Ses yeux verrouillent sa proie.
Rochefort projette son pied vers le haut. Il frappe le poignet.
Le couteau vole. Il se plante dans une planche à découper.
Rochefort rugit. Un cri de bête. Il agrippe le col blanc. Il tire.
Le Chef tombe. La masse de Rochefort devient un étau. Il enroule ses bras. Il serre. Les côtes craquent. Bois sec.
Ils roulent sur le sol glissant. Rochefort ne lâche pas. Son nez explose sous les coups. Le sang inonde sa bouche. Goût ferreux. Il aime ça.
Le Chef dégage un bras. Il brise un flacon d’huile de truffe contre l’inox. Il plonge le tesson dans l’épaule de Rochefort.
Le Commandant hurle. Ses muscles se relâchent.
Le Chef s'extirpe. Sa veste est ruinée. Sa rage est froide.
— Vous avez gâché la dégustation.
Il se dirige vers le couteau.
Rochefort rampe. Ses mains glissent. Le Glock est trop loin. Ses doigts effleurent un câble électrique. La friteuse.
L’huile bout. Cent quatre-vingts degrés.
Le Chef empoigne sa lame. Il se retourne pour le coup de grâce.
Rochefort tire sur le câble.
La friteuse bascule. Le liquide doré se déverse. Une cascade de feu liquide.
Le Chef n’a pas le temps de crier. L’huile frappe son visage. Son torse.
Le cri vient après. Une stridence qui perce la pluie. Le tueur s'effondre. Sa peau cloque. Chair brûlée. Graisse rance.
Rochefort saisit son arme. Il s’adosse contre un frigo. Il pointe le canon vers la forme qui se convulse. Le Chef n'est plus qu'une bouillie de tissus rouges et blancs. L’œil est une bille de plastique fondu.
— L’addition, gronde Rochefort.
Un coup de feu. Le crâne heurte le carrelage.
Un deuxième. Le corps se fige.
Silence. Seule la pluie tambourine le verre.
Morel entre avec les hommes du RAID. Les lampes tactiques balayent la vapeur de graisse.
— Merde, murmure Morel.
Il trouve Rochefort. Le colosse gît sur le côté. Sa chemise est une carte géographique de sang.
— Étienne ?
Rochefort ne répond pas. Il fixe un point invisible.
Morel aperçoit le carnet noir sur la table de travail. Il l'ouvre. Des noms. Des ministres. Des ambassadeurs.
— Ils savaient, souffle Morel. Ils ont mangé.
Il referme le cuir. Ses mains tremblent. Il quitte la cuisine, traverse la place Vendôme et s'arrête devant une bouche d'égout. Il lâche le carnet. Un bruit sourd dans l'eau sale.
À l'hôpital, Rochefort fixe le plafond. Il sent encore le parfum du Chef. Romarin et sueur.
Il passe sa langue sur ses lèvres. Un reste de saveur. Une pointe d'acidité. Le sang du Chef.
— Il manquait de sel, murmure-t-il.
Son moniteur s'arrête sur une note longue.
Au Ritz, le nettoyage est terminé. L’inox brille.
Lucas, l’apprenti, aiguise son couteau. Crish. Crish.
Il prépare une réduction. Des épices rares. Le chef de partie s'approche, hume l'air.
— C'est quoi cette odeur, Lucas ?
Le garçon ne lève pas les yeux. Il remue la sauce épaisse. Sombre.
— Le goût de la vérité, Chef.
L'homme goûte. Ses yeux s'agrandissent. Il dévore la sauce à même la casserole.
Lucas sourit. Il se lèche les doigts.
— Ça manque de sel.
Il regarde les clients qui entrent dans la salle. Il sait où en trouver.