Le Sang du Soleil

Par Studio ThrillerThriller

### CHAPITRE : Le Corps sous les Festivités Versailles est une bête qui ne dort jamais. Elle respire par ses trois mille bougies, transpire par ses courtisans et hurle par ses violons. En ce mois de septembre 1682, le Roi-Soleil a décidé que la nuit n’existerait plus. Gabriel de Pontbriand, lieute...

Le Corps sous les Festivités

### CHAPITRE : Le Corps sous les Festivités Versailles est une bête qui ne dort jamais. Elle respire par ses trois mille bougies, transpire par ses courtisans et hurle par ses violons. En ce mois de septembre 1682, le Roi-Soleil a décidé que la nuit n’existerait plus. Gabriel de Pontbriand, lieutenant de la Prévôté, fendait la foule. L’air était saturé. Une mixture épaisse d’effluves de musc bon marché, de sueur sous les perruques poudrées et de cire d’abeille chaude. Le faste était une agression. L’or des stucs renvoyait la lumière des candélabres avec une violence aveuglante. Un valet, livrée bleue et visage livide, l’attendait près d’une dérobée. — Par ici, Monsieur le Lieutenant. Vite. Avant que Sa Majesté ne s’impatiente. Gabriel hocha la tête. Il préféra l’ombre des couloirs de service. Le contraste fut instantané. Un pas derrière la tapisserie, et l’opulence s’évanouissait. Ici, l’air était chargé d’une humidité rance. L’odeur des latrines mal curées et de la soupe de chou des cuisines remontait par les conduits. Le parquet de chêne, rongé par les vers sous les tapis de soie, crissait sous ses bottes de cuir. Le passage débouchait sur l’extrémité nord de la Galerie des Glaces. Le silence, là, était une anomalie. Les musiciens de la cour, au loin dans le Salon de la Guerre, continuaient de jouer une sarabande de Lully. Mais ici, le temps s’était figé. Au centre de la galerie, sous les soixante-treize mètres de voûte peinte par Le Brun, un homme gisait. Philippe de Vaudreuil. Le favori du Roi. L’homme dont le sourire décidait des pensions et dont le regard pouvait briser une lignée. Il ne souriait plus. *** Gabriel s’agenouilla. Ses genoux craquèrent sur le marbre froid. Il sortit une petite lanterne sourde de son manteau pour isoler la scène. Vaudreuil était étendu sur le dos, les bras en croix. Sa veste de brocart d’argent était ouverte, déchirée avec une précision chirurgicale. Ce qui frappa Gabriel en premier, ce ne fut pas la mort. C’était la couleur. Le favori était blanc. D’une blancheur de craie, de nacre, de linceul. — Exsangue, murmura Gabriel. Il n’y avait pas une seule tache de sang sur le damas de la veste. Pas une goutte sur le sol de marbre blanc et noir. Le corps avait été vidé. Drainé jusqu’à la dernière goutte de sa substance vitale. Une opération qui aurait dû prendre des heures. Pourtant, Vaudreuil avait été vu au buffet moins de trente minutes auparavant. Gabriel écarta les pans de la chemise de dentelle. Sur le torse, juste au-dessus du sternum, la marque trônait. Une brûlure sombre, circulaire. Une peau carbonisée, boursouflée, dessinant un astre sombre. Un soleil noir aux rayons tordus, comme des membres de suppliciés. L’odeur de la chair roussie luttait contre le parfum de jasmin que le défunt portait avec excès. — Une marque au fer rouge ? demanda une voix dans l’ombre. Gabriel ne se retourna pas. Il reconnut le timbre sec du marquis de Louvois, Secrétaire d’État à la Guerre. — Pire, Monseigneur, répondit Gabriel. Une brûlure chimique. Vitriol ou acide concentré. Regardez les bords. C’est net. Presque… artistique. Gabriel sortit un scalpel de sa trousse de cuir. Il ne touchait pas le corps à mains nues. À Versailles, le poison était une monnaie courante. Il inspecta le cou de la victime. Deux incisions fines. Artère carotide. Veine jugulaire. Sectionnées proprement. Le tueur connaissait l’anatomie. Il savait comment transformer un homme en une outre vide sans faire d’éclaboussures. — Le Roi exige que le corps disparaisse avant le lever du jour, dit Louvois en s’approchant. Les festivités ne doivent pas souffrir d’une… indisposition. — Une indisposition ? Vaudreuil a été sacrifié comme un bœuf à l’abattoir au cœur même de la puissance française, Monsieur le Marquis. Ce n’est pas un meurtre. C’est un message. Gabriel pointa sa lanterne vers les miroirs qui faisaient face au corps. Dans le reflet, les bougies vacillantes créaient un effet stroboscopique. On aurait dit que des milliers d’ombres dansaient autour du mort. Il remarqua un détail. Un petit objet coincé dans la bouche entrouverte de Vaudreuil. Avec une précelle, il l’extraira. Un morceau de parchemin roulé. Il était imbibé, non de sang, mais d’un liquide noir et visqueux. — Qu’est-ce que c’est ? s'enquit Louvois, un pas en arrière. Gabriel déroula le papier. Une seule phrase y était inscrite, d’une calligraphie parfaite, inversée, comme si elle avait été écrite pour être lue dans un miroir : *« Le Soleil se couche là où l’ombre commence. »* Soudain, un bruit de frottement résonna. Pas le crissement du bois. Un glissement sur le marbre. Quelque chose de lourd. Gabriel se redressa, la main sur la garde de son épée. Il balaya la galerie de sa lanterne. Les dix-sept arches de miroirs renvoyèrent sa propre image, multipliée à l’infini. Mais au bout de la perspective, près du Salon de la Paix, une silhouette massive se dessinait. Un homme. Grand. Vêtu d’une robe de bure noire qui absorbait la lumière. Il ne fuyait pas. Il regardait. — Arrêtez-vous ! cria Gabriel. L’individu fit un geste lent, presque une bénédiction macabre, avant de s’engouffrer derrière un pilastre de marbre de Rance. Gabriel s’élança. Ses bottes martelaient le sol, un vacarme de tonnerre dans la galerie silencieuse. Il atteignit le pilastre. Rien. Un courant d’air froid le frappa au visage. Une trappe de service était ouverte dans le soubassement de marbre. Un conduit étroit, destiné au passage des techniciens des machines de scène. Il s’y engouffra sans hésiter. L’espace était oppressant. Des cordages, des poulies, de la poussière séculaire. Il descendit une échelle de fer, ses mains glissant sur la rouille. Il était maintenant sous la galerie, dans les entrailles de pierre du palais. Ici, l’obscurité était totale. Sa lanterne commençait à faiblir. Il entendait une respiration. Juste devant lui. Une respiration calme, rythmée. — Qui êtes-vous ? lança Gabriel, la voix tendue. Pour toute réponse, un cliquetis métallique. Le son d’un percuteur que l’on arme. Gabriel se jeta de côté au moment où une détonation sourde ébranlait les fondations. L’éclair de poudre l’aveugla un instant. La balle alla se loger dans une poutre de chêne, à quelques centimètres de sa tempe. Il se releva, dégainant son épée. Il avança dans la direction du tir. Il ne trouva personne. Seulement une odeur de soufre et, posée sur un tas de gravats, une petite fiole de verre. À l’intérieur, un liquide rouge, trop épais pour être du vin. Gabriel s'approcha. Il ramassa la fiole. Elle était encore chaude. C’est alors qu’il entendit le cri. Pas un cri de douleur. Un cri de joie. Un rire de femme, cristallin, venant de l’étage au-dessus, là où la fête battait son plein. Le contraste le fit frissonner. Il regarda à ses pieds. Un symbole était tracé dans la poussière du sol, à l’endroit même où le tireur se tenait. Un cercle. Un point au centre. Et quatre lettres hébraïques qu’il ne savait pas lire. Mais il comprit une chose, à la lueur mourante de sa mèche : le sang de Vaudreuil n’avait pas été jeté. Il avait été récolté. Un bruit de pas précipités au-dessus de sa tête l’interrompit. Louvois appelait les gardes suisses. Le secret allait être difficile à garder. Gabriel rangea la fiole dans sa poche. En se redressant, il remarqua une trace de main sur le mur de pierre humide. Une main de petite taille. Une main d’enfant. Sauf que les traces n’étaient pas faites de poussière. Elles étaient d’un noir d’encre. Il leva les yeux vers la grille d’aération qui donnait sur les jardins. À l’extérieur, le spectacle pyrotechnique commençait. Les premières fusées éclataient dans le ciel de Versailles, illuminant les bosquets d’une lumière pourpre. Dans l’éclat éphémère d’une explosion, Gabriel vit quelque chose qui lui glaça le sang. Accroché à la grille, à l’extérieur, un visage le fixait. Un visage sans peau, une musculature rouge et nue, des yeux jaunes qui ne cillaient pas. L’être sourit, révélant des dents de fer, avant de se laisser tomber dans le vide des fossés. Gabriel resta immobile, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. L’enquête ne venait pas de commencer. Elle venait de basculer dans l’indicible. À l’étage, l’orchestre entama une marche triomphale. Le Roi s’apprêtait à souper. Le Sang du Soleil venait de couler, et Versailles, dans toute sa gloire, commençait à mourir par le cœur.

L'Émissaire de l'Ombre

# CHAPITRE II : L’ÉMISSAIRE DE L’OMBRE Gabriel de Saint-André ne respirait plus. Ses poumons étaient des blocs de plomb. L’image restait gravée sur ses rétines, brûlée par le magnésium des feux d’artifice : ce visage écorché, cette absence de paupières, ce sourire de métal. Ce n'était pas un homme. Ce n'était pas un animal. C'était une insulte à la Création, tapie dans les replis de la demeure du Roi-Soleil. Il se détourna de la grille d'aération. Ses bottes de cuir souple ne produisirent aucun son sur le dallage froid. Le couloir de service était étroit. Ici, les dorures s’arrêtaient net. On sentait l’odeur de la sueur des porteurs d’eau, le relent des seaux d’aisance mal vidés et la graisse de cuisine qui figeait sur les murs. Versailles était un monstre à deux visages : la face d’or qui éblouissait l’Europe, et les entrailles sombres qui puaient la mort. Une main gantée de noir se posa sur son épaule. Gabriel pivota, le réflexe vif, saisissant le poignet de l’intrus. Sa main chercha instinctivement la garde de son épée de ville. — Doucement, Lieutenant. Nous ne sommes pas au corps de garde. L’homme en face de lui portait une livrée sombre, sans ornements. Son visage était d’une neutralité effrayante. Un de ces hommes-ombres qui peuplaient le château, capables de se fondre dans une tapisserie des Gobelins. — Qui êtes-vous ? grogna Gabriel. — Un ami du silence. Suivez-moi. Elle vous attend. — Qui « elle » ? L’homme ne répondit pas. Il tourna les talons et s'enfonça dans un escalier dérobé, à peine assez large pour un homme d'épaule. Gabriel hésita. Son instinct lui hurlait de fuir ce labyrinthe, de retrouver l'air libre, même si cet air portait l'odeur du soufre des fusées. Mais il était Gabriel de Saint-André. Un homme dont le nom avait été traîné dans la boue après l'affaire des Poisons. Un homme qui n'avait plus rien à perdre, sinon une vie dont il ne savait plus quoi faire. Il suivit. *** Le trajet fut une agonie de bruits familiers et de visions spectrales. Le crissement des parquets de chêne sous leurs pas semblait détonner comme des coups de feu dans le silence des galeries hautes. Ils traversèrent une antichambre où une dizaine de candélabres achevaient de se consumer. La cire d’abeille coulait en larmes épaisses sur le marbre des consoles. L’odeur du musc, omniprésente, entêtante jusqu’à la nausée, tentait vainement de masquer la puanteur de la maladie qui rongeait la cour. Ils s'arrêtèrent devant une porte de chêne massif, dissimulée derrière une portière de velours cramoisi. L’homme en noir frappa trois coups secs. Un code. La porte s’ouvrit sur une pièce baignée d’une lumière tamisée, saturée d’odeur d’encens et de vieux papier. Au centre, assise dans un fauteuil à haut dossier, une femme lisait un bréviaire. Sa robe était noire, austère, boutonnée jusqu’au cou. Aucun bijou. Aucune coquetterie. Françoise d’Aubigné, Marquise de Maintenon. L’épouse secrète. La puissance derrière le trône. Gabriel s'inclina. Son cœur battait la chamade. — Monsieur de Saint-André, dit-elle sans lever les yeux de son livre. Vous avez vu quelque chose ce soir. Quelque chose que vous n’auriez pas dû voir. — J’ai vu un cadavre, Madame. Et j'ai vu... son assassin. Elle leva enfin le regard. Ses yeux étaient deux puits de sagesse glacée, des yeux qui avaient vu toutes les trahisons possibles. — Ce que vous avez vu n’existe pas officiellement, reprit-elle d’une voix monocorde. Le Roi ne doit pas être troublé. Sa santé décline, et le Royaume vacille sous le poids des guerres. Si le scandale de ce meurtre s'ébruite, si l'on parle de démons dans les jardins de Versailles, la panique dévorera la France. — Ce n'était pas un démon, Madame. C'était de la chair et de l'acier. Elle ferma son bréviaire avec un claquement sec. — Précisément. Et c'est pour cela que je fais appel à vous. Vous êtes un paria, Gabriel. La Reynie vous a brisé. La Cour vous méprise. Vous êtes donc le seul homme en qui je puisse avoir confiance, car vous n'avez aucun allié à ménager. Elle se leva. Sa silhouette était d’une raideur sacerdotale. — Le Sang du Soleil a coulé dans la Galerie des Glaces. Un valet a été retrouvé vidé de son sang, la cage thoracique ouverte comme un fruit mûr. On a retrouvé ceci près du corps. Elle lui tendit un objet enveloppé dans un mouchoir de soie. Gabriel le déplia. C’était une pièce de fer noir. D'un côté, le visage du Roi, mais les yeux avaient été creusés à l'acide. De l'autre, une inscription en latin, gravée avec une précision chirurgicale : *« Post Tenebras, Lux Cruenta. »* (Après les ténèbres, la lumière sanglante). Gabriel sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale. — Qu’attendez-vous de moi ? — L’enquête officielle est entre les mains du Lieutenant Général de Police. Il ne trouvera rien, car il cherche des hommes de chair. Vous, vous chercherez l'Ombre. Trouvez cet émissaire. Découvrez qui l'envoie. Et tuez-le. — Et ma récompense ? — Votre nom sera lavé. Votre grade restitué. Et vous quitterez Versailles vivant. C’est la seule offre que vous recevrez. Elle lui fit signe de sortir. L’homme en noir réapparut pour le guider. *** Gabriel regagna ses appartements de fonction — une chambre minuscule située dans les combles de l’Aile des Ministres. La chaleur y était étouffante. Il s'assit sur son lit de sangle, les mains tremblantes. Il posa la pièce de fer noir sur la table de chevet. La lueur d'une chandelle unique faisait danser les ombres sur les murs lépreux. Il se remémora le visage de l'être sur la grille. Cette musculature rouge... on aurait dit que la peau avait été retirée avec une précision anatomique. Et ces dents de fer. Un bruit attira son attention. Un grattement. Léger. Presque imperceptible. Il venait de l’autre côté de sa porte. Gabriel se leva, dégainant sa dague d'un geste fluide. Il s'approcha de la porte, le souffle court. Il n'entendait plus que le battement de son propre sang dans ses tempes. Il ouvrit brusquement. Le couloir était vide. Un courant d'air froid fit vaciller la flamme de sa bougie. Mais sur le sol, juste devant le seuil, il y avait quelque chose. Une traînée d'encre noire, encore humide. Elle dessinait une flèche pointant vers le fond du couloir, là où les ténèbres semblaient plus épaisses, plus denses que partout ailleurs dans le château. Il leva les yeux. Au plafond, une goutte de liquide noir tomba et s'écrasa sur son front. Ce n'était pas de l'encre. C'était visqueux. Ça sentait le fer et le pourri. Gabriel toucha son front, regarda ses doigts. Noir. Soudain, un craquement retentit au-dessus de lui, dans le faux plafond de lattes et de plâtre. Quelque chose d'énorme se déplaçait dans les combles, juste au-dessus de sa tête, avec une rapidité surnaturelle. Il n'eut pas le temps de lever sa dague. Le plafond explosa dans un nuage de poussière et de débris. Une forme rouge et écorchée tomba sur lui, l’écrasant de tout son poids. Gabriel roula au sol, luttant pour sa vie. Il vit des yeux jaunes briller à quelques centimètres des siens. Une haleine fétide lui brûla le visage. — L’Émissaire vous salue, Lieutenant, siffla une voix qui ressemblait au bruit de deux lames frottant l'une contre l'autre. L'être ne le frappa pas. Il se contenta de lui enfoncer un objet froid dans la paume de la main, avant de bondir vers la fenêtre ouverte et de disparaître dans la nuit royale avec l'agilité d'une araignée. Gabriel resta au sol, haletant, couvert de poussière de plâtre. Il ouvrit sa main. C’était un doigt. Un doigt humain, coupé net, portant une bague en or massif. Le sceau royal de Louis XIV. Gabriel comprit alors l’ampleur du cauchemar. L’ennemi n’était pas seulement dans les murs. Il était déjà en train de dépecer le Roi.

L'Indice du Parchemin Brûlé

Le doigt. Froid. Rigide. Le cercle d’or et de lys semblait peser une tonne dans la paume de Gabriel. Ce n’était pas seulement un morceau de chair ; c’était un séisme. Si le Roi était mutilé, la France saignait. Gabriel se redressa. Sa blessure à l’épaule lançait des éclairs de douleur, mais l’adrénaline agissait comme un cautère. Il ne pouvait pas appeler la garde. Pas encore. L’Émissaire était passé par le plafond, une prouesse inhumaine. Les murs de Versailles avaient des oreilles, et certaines appartenaient sûrement à ceux qui avaient ordonné ce carnage. Il rangea le doigt dans une bourse de cuir, contre sa propre peau. Il devait agir. Vite. *** Les appartements du Marquis de Sourdis se situaient dans l’aile nord. Un labyrinthe de dorures et de faux-semblants. Gabriel évita les galeries principales. Il emprunta les couloirs de service, la carotide du château. Ici, l’opulence s’arrêtait net. Derrière les boiseries de chêne massif et les tapisseries des Gobelins, le monde changeait. La pierre était humide, suintante. L’odeur n’était plus celle du parfum de la Cour, mais celle du suif brûlé, de la sueur des valets et de l’urine stagnant dans les recoins sombres. Il grimpa un escalier dérobé, ses bottes de cuir étouffant le bruit de ses pas sur les marches de pierre. À l’étage noble, il glissa une tête. Le couloir était désert. Le silence n’était troublé que par le crissement régulier des parquets, ce gémissement du bois qui semblait annoncer une présence invisible. L’air était saturé de musc et de cire d’abeille fraîche. Une odeur de luxe qui, ce soir, lui paraissait écœurante. La porte de Sourdis n'était pas gardée. Étrange. Gabriel s’introduisit à l’intérieur. Le salon était une débauche de richesses. Des consoles en marqueterie de Boulle, des vases de Sèvres, des miroirs qui multipliaient à l'infini la lueur vacillante des derniers candélabres. Mais au centre de cette splendeur, le chaos. Le bureau avait été retourné. Des tiroirs gisaient au sol comme des entrailles à l'air libre. Gabriel se dirigea droit vers la cheminée. L’âtre était encore tiède. Une fine pellicule de cendre grise voltigeait dans le courant d’air de la pièce. Il s’agenouilla, ignorant la douleur de ses muscles froissés. Il plongea ses mains dans les débris carbonisés. Ses doigts rencontrèrent une résistance. Quelque chose de plus rigide que de la cendre de bois. Il retira un lambeau de parchemin, noirci sur les bords, miraculeusement préservé par un repli de la plaque de fonte. Le cuir était rétracté, durci par la chaleur, mais les caractères étaient encore lisibles, gravés en creux par une plume nerveuse. C’était du code. Un chiffre utilisé par les services du Secret du Roi, mais altéré. Corrompu. Gabriel sortit sa lanterne sourde, ouvrant l'obturateur d'un millimètre. Le faisceau étroit frappa le document. — Le Grand Œuvre… murmura-t-il. Le terme revint trois fois. Ce n'était pas de la politique. C'était de l'alchimie. Ou quelque chose de bien plus sombre. Il déchiffra les mots isolés qui subsistaient entre les brûlures : *« Purification par le fer »*, *« Sang solaire »*, *« L’Éclipse finale »*. Sous ces délires ésotériques, une liste. Gabriel sentit son sang se glacer. Ce n’étaient pas des conspirateurs de bas étage. C’était le Gotha de France. Le Duc de Lauzun. La Marquise de Montespan. Le Grand Condé lui-même. Chaque nom était suivi d’un signe : une croix de sang, ou un cercle brisé. — Ils ne complotent pas contre lui, réalisa Gabriel à voix haute. Ils le démembrent. Le Marquis de Sourdis n'était pas une victime. C'était l'archiviste d'une apocalypse planifiée. Le doigt qu’il portait dans sa bourse n'était qu'un acompte. Soudain, le silence de la pièce changea de texture. Ce n’était plus le vide d’une chambre déserte. C’était le silence d'une respiration retenue. Le crissement d’une lame que l’on tire de son fourreau, un millimètre par millimètre. Un son métallique, presque imperceptible, caché dans le gémissement naturel des vieilles poutres. Gabriel ne bougea pas. Il resta accroupi devant la cheminée, le parchemin serré dans sa main gauche. — Sortez de l'ombre, dit-il d'une voix de fer. L'Émissaire a déjà échoué une fois ce soir. Un rire sec, comme du verre pilé, répondit depuis le fond de l'alcôve où trônait le lit à baldaquin. — L'Émissaire n'échoue jamais, Lieutenant Saint-André. Il délivre des messages. Vous avez reçu le vôtre, je crois ? Une silhouette se détacha des tentures de velours cramoisi. Ce n'était pas la créature écorchée du plafond. C'était un homme svelte, vêtu de noir, le visage dissimulé par un masque de porcelaine blanche, sans traits. Un masque de "Mort-Né". — Qui êtes-vous ? demanda Gabriel en pivotant, sa main droite cherchant la garde de son épée. — Un serviteur de la Lumière Vraie. Celle qui ne projette pas d'ombre. Vous avez un objet qui ne vous appartient pas, Gabriel. Le sceau n'est pas pour les vivants. L’homme en noir fit un pas en avant. Dans sa main, une main-gauche – une dague de duel à la lame dentelée, conçue pour briser les épées. — Ce parchemin… commença Gabriel. — Ce parchemin est votre arrêt de mort. Regardez bien le dernier nom de la liste, Lieutenant. Celui que le feu n'a pas encore effacé. Gabriel jeta un œil rapide au document, risquant sa vie sur une seconde d'inattention. Au bas de la liste, fraîchement inscrit, avec une encre qui semblait encore humide dans la pénombre : *Gabriel de Saint-André.* Et à côté de son nom, une croix de sang parfaitement dessinée. — Le Grand Œuvre demande des sacrifices de qualité, siffla l'homme au masque. D’un geste fluide, l’inconnu lança un objet au centre de la pièce. Une petite fiole de verre qui se brisa sur le parquet. Un nuage de vapeur verdâtre s’en échappa instantanément. Gabriel porta son bras à son visage, mais l'odeur de musc devint soudainement insupportable, étouffante. Sa vision se troubla. Les dorures de la pièce se mirent à fondre comme de la cire. Le sol sembla se dérober sous ses pieds, devenant mou, organique. Il tomba à genoux, ses sens saturés par un poison neurotoxique foudroyant. À travers le voile qui obscurcissait sa vue, il vit l’homme au masque s’approcher. Il vit la lame dentelée se lever au-dessus de sa gorge. Mais l’homme s’arrêta. Il tourna la tête vers la fenêtre. Un cri monta de la cour de marbre. Un cri de terreur pure, relayé par des dizaines de voix. Un hurlement qui ne ressemblait à rien d'humain. — Déjà ? murmura l'homme en noir, une pointe de surprise dans la voix. Il rangea sa dague, jeta un dernier regard méprisant à Gabriel agonisant au sol, et se volatilisa derrière les tapisseries au moment même où les portes du salon volaient en éclats sous la pression des gardes suisses. — Le Lieutenant ! Là ! criait une voix lointaine. Gabriel sentit des mains le saisir, mais il n'entendait plus que le battement de son propre cœur, de plus en plus lent. Juste avant de sombrer dans l'inconscience, il vit la porte de la chambre s'ouvrir lentement sur une silhouette qu'il connaissait trop bien. C’était le Roi. Mais Louis n'avait pas de visage. À la place de ses traits bourboniens, il n'y avait qu'un vide noir, une éclipse totale logée sous une perruque poudrée. — Le Sang du Soleil… parvint à articuler Gabriel dans un souffle de mort. Puis, le noir total. *** **CLIFFHANGER :** Gabriel se réveille trois heures plus tard. Il n'est pas dans un cachot, ni à l'infirmerie. Il est allongé sur la table de dissection du chirurgien personnel du Roi, et ce dernier est en train d'examiner le doigt coupé avec une expression de pure fascination. Le chirurgien se tourne vers lui et dit : — Ah, vous revoilà parmi nous, Lieutenant. Dites-moi... saviez-vous que ce doigt appartient à un homme mort depuis plus de dix ans ?

L'Interrogatoire des Courtisans

**CHAPITRE : L'INTERROGATOIRE DES COURTISANS** Le froid de la table de marbre collait encore à son dos. Gabriel traversa la Cour de Marbre, ignorant l’élancement qui battait au rythme de son pouls dans sa tempe. Les paroles du chirurgien personnel du Roi, Maréchal, tournaient en boucle dans son esprit comme un disque rayé : *« Ce doigt appartient à un homme mort depuis plus de dix ans. »* Impossible. La chair était fraîche. Le sang qui s’en était écoulé sur le velours de la couche royale était encore chaud. À Versailles, même la mort semblait mentir. Gabriel s’enfonça dans les entrailles du château. L’odeur changea brusquement. On quittait les effluves d'ozone de la nuit pour plonger dans le musc lourd et la cire d’abeille chaude. C’était l’odeur du pouvoir. Celle qui masque la sueur des courtisans et la putréfaction des secrets. Il atteignit l’aile du Nord. Deux Gardes Suisses, immobiles comme des statues de sel, croisèrent leurs hallebardes. — Lieutenant Gabriel de Saint-Erme. Ordre du Roi. Le mensonge passa sans encombre. À cette heure, Louis XIV n’était qu’une ombre derrière les rideaux de son lit de parade, mais son nom ouvrait toutes les portes, même celles de l’enfer. *** L’appartement de la Marquise de Montespan était une serre étouffante. Des dizaines de bougies de suif brûlaient dans des candélabres d’argent, jetant des ombres dansantes sur les tapisseries des Gobelins. L’air était saturé de parfum de tubéreuse, une odeur si forte qu’elle en devenait écœurante. Françoise de Rochechouart, la favorite déchue mais toujours redoutable, était assise devant un miroir de Venise. Elle ne se retourna pas. — Vous avez le teint bien pâle pour un homme qui chasse les fantômes, Lieutenant, lança-t-elle. Sa voix était un velours râpeux. Gabriel s’avança. Le parquet de chêne crissa sous ses bottes. Un bruit sec, comme un os qui rompt. — Madame la Marquise. Je cherche des réponses sur la nuit du solstice. Et sur le Sang du Soleil. Elle se figea. Le pinceau à poudre resta suspendu en l’air. Dans le miroir, ses yeux brûlaient d’une lueur de haine mal éteinte. — Ce terme est une infamie, siffla-t-elle. Un blasphème inventé par les jaloux qui rodent dans les couloirs de service. — La jalousie, parlons-en, dit Gabriel en s’approchant de la coiffeuse. Vous perdez la faveur. La Maintenon gagne du terrain. Le Roi ne visite plus vos appartements que par habitude. Un peu de sang sur ses draps, une petite frayeur mystique… de quoi le ramener dans les bras d’une femme qui connaît les rituels de protection, n’est-ce pas ? La Montespan se leva brusquement. Sa robe de chambre en soie de Lyon bruissa violemment. Elle était plus grande que lui, ou du moins son orgueil lui donnait cette illusion. — Vous m’accusez de sorcellerie ? Après l’Affaire des Poisons, vous osez ? — J’accuse une femme désespérée de manipuler les morts. Ce doigt, Madame… il appartient à quelqu’un que vous avez connu. Il fit un pas de plus. Il percevait sous le parfum la pointe acide de la peur. — J’ai un alibi, Lieutenant, dit-elle en retrouvant son calme de prédatrice. Un alibi de chair et d’alcôve. À l’heure où vos « événements » se produisaient, je n’étais pas seule. — Qui ? — Le Grand Chambellan. Gabriel marqua un temps d’arrêt. Le Duc de Gesvres. L’homme qui tenait les clés de la chambre du Roi. Un ennemi juré de la Montespan. Une alliance entre ces deux-là était aussi probable qu'une amitié entre un loup et un agneau. *** Il trouva le Grand Chambellan dans la Galerie des Glaces, un espace fantomatique la nuit. La lune filtrait à travers les hautes fenêtres, jetant des reflets d'argent sur le parquet de Versailles. Le Duc de Gesvres marchait seul, les mains derrière le dos, observant son propre reflet comme s'il cherchait à y déceler une faille. — Saint-Erme, soupira le Duc sans se retourner. Vous avez l’odeur du sang et de la morgue. C'est déplaisant. — Le Sang du Soleil, Monsieur le Duc. Qu’en savez-vous ? Le Chambellan se tourna. Son visage était une cire figée, striée de rides que la poudre ne parvenait plus à combler. — Un mythe pour effrayer les valets. Le Roi est l’émanation de Dieu sur Terre. Son sang est pur. Tout le reste n’est que littérature janséniste. Gabriel s'approcha, faisant résonner ses talons sur le marbre. L'espace était vaste, froid, contrastant avec l'humidité crasseuse des appartements de service qu'il avait traversés pour arriver ici. — La Marquise prétend que vous étiez ensemble cette nuit. À l’heure du crime. Le Duc eut un sourire mince, dépourvu de chaleur. — C’est exact. Une affaire de… négociation. La Marquise possède des billets doux que je souhaitais récupérer. Nous avons passé trois heures dans son boudoir secret. Un endroit charmant, bien que trop parfumé. — Des ennemis jurés qui s’offrent un tête-à-tête nocturne ? C’est un alibi commode. Presque trop. Le Duc de Gesvres sortit une tabatière en or et l'ouvrit d'un coup d'ongle sec. — La politique fait des amants étranges, Lieutenant. Si vous voulez vérifier mes dires, demandez au premier valet de garde. Il nous a vus entrer par le passage dérobé qui relie l'Oeil-de-Boeuf. Mais attention… si vous ébruitez cette rencontre, la Marquise vous fera pendre, et je fournirai moi-même la corde. Gabriel sentit le piège se refermer. Ils se couvraient mutuellement. Non pas par amour, mais par nécessité. Si l’un tombait, l’autre sombrait. C’était la loi de Versailles : un pacte de silence scellé dans le vice. Pourtant, quelque chose clochait. Une inconsistance technique. — Le passage de l’Oeil-de-Boeuf est en travaux, Monsieur le Duc, lâcha Gabriel. Les ouvriers y ont coulé du plâtre frais hier soir à vingt heures. Si vous l’aviez emprunté, vos souliers de satin rouge seraient maculés de poussière blanche. Il abaissa son regard vers les chaussures du Chambellan. Elles étaient d’un noir impeccable, luisantes sous la lueur des bougies. Le visage du Duc ne tressaillit pas. Un calme de mort. — Les ouvriers font souvent preuve de paresse, Lieutenant. Tout comme les enquêteurs. Soudain, un bruit de précipitation résonna dans la galerie. Un jeune page, livide, courait vers eux, manquant de glisser sur le parquet ciré. — Lieutenant ! Lieutenant Saint-Erme ! L’enfant s’arrêta, à bout de souffle, devant Gabriel. Il tremblait de tous ses membres. — Qu’y a-t-il ? — C’est le chirurgien… Monsieur Maréchal… on vient de le trouver dans son laboratoire. Gabriel sentit un froid polaire envahir ses veines. — Parle ! — Il est mort, Monsieur. Et… et ce n’est pas le pire. Le page leva des yeux hantés vers Gabriel, ignorant la présence du Grand Chambellan qui s’était soudainement figé. — On l'a retrouvé avec le doigt, Monsieur. Celui que vous lui avez confié. Il ne l'a pas seulement examiné. Il l'a recousu. — Recousu ? À quoi ? — À sa propre main, Lieutenant. Il s'est tranché le majeur pour y fixer celui du mort. Et sur le mur, avec son propre sang, il a écrit un nom avant de rendre l’âme. Gabriel agrippa le col du page, le soulevant presque de terre. — Quel nom ? Le page déglutit, un spasme de terreur déformant ses traits. — Le vôtre, Monsieur. *Gabriel de Saint-Erme*. Et la date de demain. Gabriel lâcha le gamin. Il se tourna vers le Grand Chambellan, mais ce dernier avait disparu dans les ombres de la galerie. Seule restait, posée sur le sol à l'endroit exact où le Duc se tenait, une petite fiole de verre brisée dont s'échappait une odeur de musc… et de chair décomposée. Le lieutenant comprit alors que l’alibi n’était pas une protection contre l’accusation de meurtre. C’était une diversion pour masquer quelque chose de bien plus ancien. Il se mit à courir vers les appartements du Roi. Le crissement de ses pas sur le parquet ne ressemblait plus à du bois. Cela ressemblait à des dents qui claquent. *** **CLIFFHANGER :** Gabriel arrive devant la chambre du Roi. Les gardes ne sont plus là. La porte est entrouverte. À l'intérieur, il n'y a pas de corps, pas de cri. Juste le Roi, assis sur son lit, de dos. Quand il se retourne, Gabriel voit que Louis XIV porte un masque de cuir noir. Le Roi lève sa main droite : le majeur est noir, gangrené, et semble palpiter d'une vie propre. Le Roi murmure : — "Il est temps de rendre ce qui vous appartient, Gabriel."

La Fausse Piste de l'Alchimiste

**CHAPITRE : LA FAUSSE PISTE DE L’ALCHIMISTE** Le froid ne venait pas de l’extérieur. Il émanait du Roi. Gabriel recula d’un pas. Son talon heurta le chambranle de la porte. Le cliquetis des dents qu’il avait entendu dans le couloir s’était tu, remplacé par un silence plus terrifiant encore : celui d’un prédateur observant sa proie. Dans la pénombre de la chambre royale, Louis XIV ne ressemblait plus au Soleil. Il ressemblait à une éclipse. Le cuir noir du masque luisait sous l’unique bougie restée allumée. Et ce doigt… ce majeur d’ébène, boursouflé, qui battait au rythme d’un cœur invisible. — Sire… balbutia Gabriel. Le Roi ne répondit pas. Il inclina simplement la tête, et dans le reflet des prunelles derrière le cuir, Gabriel vit une lassitude millénaire. Puis, d’un geste sec, Louis pointa la porte. Un renvoi. Une grâce ou un sursis. Gabriel n’attendit pas son reste. Il pivota et s’enfuit dans les galeries. *** L’aube sur Versailles avait le goût du fer et de la cendre. Gabriel ne dormit pas. Il passa les heures suivantes dans les sous-sols du Grand Commun, là où l’administration de la police de l'Ombre triait les rapports. L’odeur de la fiole brisée – ce mélange écœurant de musc et de cadavre – lui collait à la peau. Il avait beau se frotter les mains à l’eau de fleur d’oranger, le relent persistait. À six heures, un messager de La Reynie, le Lieutenant Général de Police, entra en trombe. — On le tient, Lieutenant. Rue de l’Arbre-Sec. Un officier de la garde a intercepté un transport de caisses suspectes. L’homme a tenté de brûler ses registres. Gabriel se leva, ses articulations craquant comme du vieux bois. — Qui est-ce ? — Un Italien. Lorenzo Tonti. Officiellement apothicaire. Officieusement… un chimiste du diable. *** Le trajet vers Paris fut une agonie de cahots. Dans le carrosse, Gabriel fixait ses mains. Il revoyait le doigt gangrené du Roi. *« Rendre ce qui vous appartient. »* Qu’est-ce qu’un lieutenant de la prévôté pouvait bien posséder que le monarque le plus puissant du monde réclamerait ? La demeure de Tonti était un boyau étroit coincé entre une tannerie et un cimetière. L’humidité y était reine. En entrant, Gabriel fut frappé par le contraste : l’opulence des boiseries de Versailles laissait place à la crasse noire des murs suintants. Au centre de la pièce, l’Italien était ligoté à une chaise de chêne. Ses vêtements de soie étaient tachés de réactifs. Autour de lui, des gardes s’affairaient à vider des étagères remplies de bocaux. — Lieutenant, regardez, dit un sergent en tendant une petite fiole. Gabriel la saisit. Le verre était identique à celle trouvée dans la galerie. Il l’ouvrit. L’odeur de musc s’échappa, violente, entêtante. Il s’approcha de Tonti. L’Italien avait le visage dévasté par la peur, mais ses yeux brillaient d’une intelligence malveillante. — C’est vous qui avez fourni le poison pour le meurtre du Marquis de Saint-Hilaire ? demanda Gabriel d’une voix sourde. Tonti cracha un mélange de sang et de salive. — Je vends des remèdes, Monsieur. Des élixirs de jeunesse pour les vieilles duchesses et de la poudre de succession pour les fils impatients. Je ne pose pas de questions. Gabriel fit signe au bourreau de la ville, qui attendait dans l’ombre avec ses instruments. L’interrogatoire ne fut pas long. Tonti n’avait pas la fibre d’un martyr. Après la première pression des brodequins, les os de ses chevilles crièrent la vérité. — Oui ! hurla-t-il. J’ai préparé la solution ! Un mélange d’arsenic blanc, de ciguë et de suint de chèvre distillé. Mais je n’ai tué personne ! On m’a payé en or espagnol. Un homme… un homme à la voix de parchemin. — Son nom ? rugit Gabriel. — Il ne l’a pas donné ! Il portait une livrée bleue, celle de la Maison du Roi. Il voulait quelque chose qui imite la décomposition. Un poison qui ne tue pas seulement la chair, mais qui la liquéfie de l’intérieur tout en la gardant… consciente. Gabriel sentit un frisson glacé remonter sa colonne vertébrale. — Pourquoi le musc ? Pourquoi cette odeur ? Tonti, livide, haletait. — Pour couvrir l’odeur de la *Prima Materia*. Le musc est le seul fixateur assez puissant pour masquer l’arôme de la résurrection. Gabriel s’arrêta net. — La résurrection ? De quoi parlez-vous, espèce de fou ? — L’alchimie n’est pas qu’une affaire de plomb et d’or, Lieutenant. C’est une affaire de sang. Le Roi… le Roi cherche ce que le temps lui a volé. *** Gabriel ressortit dans la rue, laissant les gardes achever l’inventaire. L’air de Paris lui semblait vicié. Il tenait la fiole de Tonti dans sa main gantée. Quelque chose ne collait pas. L’apothicaire avait avoué. Les poisons correspondaient aux analyses faites sur les prélèvements de la victime. C’était la piste parfaite. Trop parfaite. Il retourna à l’intérieur et s’approcha des caisses saisies. Il fouilla dans les débris de papiers que Tonti avait tenté de brûler. Il ramassa un fragment de parchemin noirci. Quelques mots étaient encore lisibles, tracés d’une main élégante, bien loin de la calligraphie brouillonne de l’Italien. *« Le réceptacle est prêt. Le sang du fils nourrit le père. La gangrène est le prix de l'éternité. »* Le sang du fils. Gabriel blêmit. Le Dauphin était tombé malade trois jours plus tôt. Une fièvre soudaine, disait-on. Une "indisposition". Soudain, il se rappela le doigt du Roi. Noir. Pulsant. Le Roi n’était pas en train de mourir d’une maladie. Il était en train de *consommer* sa lignée. La fiole de l’alchimiste n’était pas l’arme du crime. C’était un placebo. Une diversion jetée en pâture à la police pour qu’ils ne voient pas ce qui se tramait dans les appartements privés. Il comprit que le Duc, celui qui avait disparu dans les ombres, n’était pas le coupable, mais le messager. Un bruit derrière lui. Le crissement de pas sur le plancher pourri. Le sergent et les gardes étaient sortis charger les coffres dans le fourgon. Gabriel était seul dans l’arrière-boutique avec l’Italien agonisant. — Vous avez compris, n’est-ce pas ? murmura Tonti dans un souffle fétide. Gabriel se retourna vers lui. L’apothicaire n’avait plus l’air d’avoir mal. Il souriait. Ses dents étaient noires, exactement comme le doigt du Roi. — Le masque n’est pas pour cacher son visage, Lieutenant, reprit Tonti. Le masque est là pour retenir ce qu’il y a en dessous. Louis n’est plus qu’une enveloppe. Le Soleil a dévoré son propre système. Soudain, l’Italien fut pris d’une convulsion violente. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, ne laissant apparaître que le blanc. De ses oreilles et de ses narines commença à couler un liquide épais, noirâtre, exhalant cette odeur insupportable de musc et de chair décomposée. Gabriel recula, mais le sol semblait se dérober. Le plancher ne craquait plus. Il *claquait*. Il baissa les yeux. Les lattes de chêne de la boutique commençaient à se soulever, poussées par quelque chose qui rampait en dessous. Une substance sombre, organique, se propageait dans les interstices du bois, comme des veines noires envahissant un corps. La voix du Roi résonna dans l’esprit de Gabriel, plus claire que s’il avait été à ses côtés : *« Il est temps de rendre ce qui vous appartient, Gabriel. »* Gabriel porta la main à son cou. Il sentit une brûlure sous sa peau. Il retira son collet de dentelle. Dans le miroir piqué de la boutique, il vit la marque. Une petite tache noire, de la taille d’une pièce, juste au-dessus de la clavicule. Elle palpitait. *** **CLIFFHANGER :** Gabriel s’effondra à genoux alors que les murs de la boutique commençaient à transpirer un goudron noir et odorant. Il comprit enfin pourquoi il avait été choisi pour cette enquête. Ce n’était pas pour son talent de policier. Il porta la main à la tache noire. Elle s’étendait sous ses yeux, dessinant des ramifications qui ressemblaient étrangement à une carte de Versailles. La porte de la boutique se referma violemment, verrouillée de l’extérieur. Une voix s'éleva derrière lui, celle du Duc qu'il croyait avoir perdu dans les ombres de la galerie : — Ne résistez pas, Lieutenant. On ne rend pas ce que l'on a volé avec des mots. On le rend avec la vie. Gabriel se retourna et vit le Duc de Maine tenir un scalpel d'argent. Mais ce n'était pas le Duc. Sous la perruque poudrée, il n'y avait pas de visage. Juste une surface de cuir noir, identique au masque du Roi.

Le Second Cadavre

## CHAPITRE : LE SECOND CADAVRE Le scalpel d’argent fendit l’air. Gabriel plongea sur le côté. Son épaule heurta un guéridon chargé de fioles précieuses. Le fracas du verre brisé résonna comme une fusillade dans l’étroite boutique. L'odeur de la térébenthine et du soufre l'asphyxiait. Le goudron noir continuait de suinter des murs, épais, visqueux, avalant la lumière des bougies. Il leva les yeux. Le Duc sans visage — ou la chose qui portait ses habits — ne bougeait plus. La silhouette de cuir noir se dissolvait dans l'obscurité. — Le temps est un cercle, Gabriel, murmura la voix, désincarnée. Le sang appelle le sang. Le Soleil ne peut se coucher sans une offrande. Soudain, la porte de la boutique vola en éclats. Pas sous l’effet d’une force surnaturelle, mais sous le poids d’une hache de la Garde Suisse. — Lieutenant ! À l’aide ! La lumière crue des lanternes de service inonda la pièce. Gabriel cligna des yeux, aveuglé. Le goudron avait disparu. Les murs étaient propres, tapissés de soie damassée. Le Duc de Maine n’était nulle part. Seules restaient les brisures de verre à ses pieds. Et la brûlure sur sa clavicule. Sous sa chemise, la tache noire palpitait. Elle avait grandi. Les ramifications veineuses dessinaient désormais avec une précision terrifiante le tracé du Grand Canal et des bosquets sud. — Lieutenant Gabriel ? Vous saignez. C’était l’officier de garde. Il avait le visage blême. — Oubliez ma blessure, grogna Gabriel en se relevant, le souffle court. Pourquoi avez-vous forcé cette porte ? — On vous demande au Bassin de Latone, Monsieur. Tout de suite. Un autre a rejoint les ombres. *** Versailles, trois heures du matin. Le château n'était qu'une immense carcasse de pierre endormie, mais ses entrailles grouillaient. L'odeur du musc des courtisans, encore présente dans l'air froid, luttait contre les effluves de vase et de feuilles mortes. Gabriel marchait d'un pas rapide, ses bottes de cuir crissant sur le gravier humide. Chaque pas faisait vibrer la marque sur sa peau. C’était une boussole de douleur. Elle le tirait vers le bas des jardins. Le Bassin de Latone se dressait devant eux. Les statues de marbre, représentant des paysans transformés en grenouilles, semblaient ricaner sous la lune gibbeuse. Au centre du bassin, l'eau d'ordinaire si claire était d'un noir d'encre. — Là-bas, indiqua le garde en pointant une lanterne. Un corps flottait, face contre terre. Ses vêtements de soie pourpre s'étalaient autour de lui comme une corolle de fleur vénéneuse. Gabriel n'attendit pas les valets de pied. Il enjamba la margelle de pierre, l'eau glacée saisissant ses cuisses. Il s'approcha de la forme inerte. En saisissant l'épaule pour retourner le corps, il sentit une résistance. Ce n'était pas la rigidité cadavérique. Quelque chose retenait le mort au fond du bassin. Il tira plus fort. Un bruit de succion dégoûtant déchira le silence de la nuit. Le visage apparut. Les yeux étaient exorbités, injectés de sang. La langue, gonflée, barrait une bouche figée dans un cri muet. — Mon Dieu, hoqueta le garde sur la rive. C’est... c’est Monsieur Maréchal. Charles-François Maréchal. Premier chirurgien du Roi. L'homme qui connaissait chaque cicatrice, chaque humeur, chaque faiblesse de Louis XIV. L'homme qui tenait la vie du Soleil entre ses mains chaque matin lors de la taille de la fistule ou du pansement des ulcères. Gabriel ramena le corps vers le bord. L'odeur le frappa alors. Ce n'était pas l'odeur de la mort. C'était l'odeur de la boutique de l'apothicaire. Le musc. La cire d'abeille. Et ce goudron fétide. — Examinez ses mains, ordonna Gabriel en hissant le cadavre sur le marbre froid. La main droite de Maréchal était crispée, verrouillée par un spasme ultime. Gabriel dut forcer les doigts, un à un. Les os craquèrent. Dans la paume du chirurgien reposait un objet. Un médaillon en or ciselé, représentant un phénix renaissant de ses cendres. Le sang de Gabriel ne fit qu'un tour. — C’est celui de la première victime, murmura-t-il. Le Comte de Saint-Aignan. On l’avait mis sous scellés au Châtelet. Comment un objet enfermé dans un coffre fort à Paris avait-il pu atterrir dans la main d'un noyé à Versailles ? Gabriel approcha sa lanterne de la poitrine du chirurgien. La veste de soie était déchirée. À l’endroit exact où lui-même portait sa marque, Maréchal présentait une incision chirurgicale. Nette. Précise. En forme de fleur de lys inversée. Mais ce n'était pas le plus étrange. — Regardez l'eau, dit Gabriel d'une voix blanche. Le garde s'approcha. Sous le corps de Maréchal, l'eau du bassin ne s'écoulait pas. Elle tourbillonnait, aspirée par les pores de la peau du cadavre. Le chirurgien ne s'était pas noyé parce qu'il était tombé dans l'eau. Il avait été *rempli* d'eau de l'intérieur. Ses poumons, son estomac, ses veines... tout son système circulatoire avait été transmuté en eau stagnante. Une technique qui défiait la médecine de l'époque, une alchimie noire que Gabriel ne connaissait que trop bien par les rapports secrets du Lieutenant de Police La Reynie. — Lieutenant ! Regardez le médaillon ! L'objet commençait à chauffer. Le phénix d'or vira au rouge cerise. Gabriel lâcha le bijou qui tomba sur le torse du mort. Au contact de la chair froide, le médaillon ne brûla pas la peau. Il s'enfonça dedans. Comme si le corps de Maréchal était devenu de la cire molle. L'or disparut sous l'épiderme, laissant derrière lui une cicatrice parfaite, identique à une pièce de monnaie. — On ne rend pas ce que l'on a volé avec des mots... répéta Gabriel, les paroles du Duc résonnant dans son esprit. Il comprit soudain le lien. Maréchal n'était pas une victime collatérale. Il était le gardien des secrets biologiques du Roi. Et quelqu'un, ou quelque chose, était en train de récupérer ces secrets, organe par organe, pièce par pièce. Gabriel se releva, l'eau dégoulinant de ses vêtements. Il sentit un regard sur lui. En haut de l'escalier menant au château, une silhouette se découpait contre la lueur des candélabres de la Galerie des Glaces. Longue, fine, immobile. Le Roi ? Non. L'ombre était trop rigide. Gabriel porta la main à son arme, mais une douleur fulgurante le cloua au sol. Sa clavicule semblait être frappée par un marteau chauffé au rouge. Il déchira son col. La tache noire sur sa peau avait encore bougé. La carte de Versailles s'était étendue. Une nouvelle ramification venait d'apparaître, pointant directement vers un lieu précis du château : les appartements privés de la Maintenon. Et au centre de la tache, une petite bosse se formait sous sa peau. Une forme circulaire. Gabriel pressa son doigt sur l'enflure. Il sentit le métal froid et dur sous ses tissus. Le médaillon. L’objet que Maréchal tenait venait de se matérialiser à l'intérieur de son propre corps. — Le premier témoin a perdu son cœur, le second a perdu son sang, dit une voix juste derrière son oreille. Gabriel se retourna violemment. Il n'y avait personne. Juste le vent soufflant dans les charmilles et le bruit de l'eau qui continuait de s'engouffrer dans le cadavre du chirurgien. Il comprit alors avec une clarté terrifiante : il n'enquêtait pas sur une série de meurtres. Il était en train de devenir le réceptacle du crime. Chaque cadavre qu'il découvrirait lui transférerait une partie du puzzle. Jusqu'à ce que son propre corps ne soit plus qu'une carte de chair et d'or. — Lieutenant ! cria le garde. Maréchal... il bouge ! Gabriel ramena ses yeux vers le bassin. Le cadavre du chirurgien n'était plus inerte. Ses doigts griffaient le marbre. Ses yeux, toujours vitreux, se tournèrent vers Gabriel. La bouche du mort s'ouvrit, libérant un flot d'eau noire et de vase. Dans le gargouillis, un seul nom sortit, comme un reproche : — *L'Horloger...* Puis, le corps se liquéfia littéralement. En quelques secondes, il ne resta de Monsieur Maréchal qu'une flaque de boue fétide sur le bord du bassin et ses vêtements de soie vide. Gabriel resta seul dans le silence revenu, la main pressée sur le médaillon qui battait désormais sous sa peau, au rythme de son propre cœur. Il leva les yeux vers le château. Une fenêtre s'éclaira au premier étage. L'Appartement du Roi. Une main gantée de blanc tira le rideau. Le jeu ne faisait que commencer, et Gabriel n'était pas le chasseur. Il était le parchemin sur lequel l'assassin écrivait son histoire. *** **CLIFFHANGER :** En rentrant précipitamment dans ses quartiers pour panser sa plaie, Gabriel croisa son propre reflet dans un miroir de la galerie basse. Il s'arrêta, pétrifié. Dans le reflet, il n'était pas seul. Derrière lui, l'ombre de la première victime, le Comte de Saint-Aignan, lui souriait, la gorge béante. Le fantôme leva un doigt spectral et désigna le propre reflet de Gabriel. À la place de son visage, Gabriel ne vit qu'une surface de cuir noir lisse. Il porta la main à sa joue. Il sentit la peau, chaude, humaine. Mais dans le miroir, il portait déjà le masque du Roi. Un bruit de tic-tac mécanique commença à résonner, non pas dans la pièce, mais à l'intérieur de sa propre cage thoracique. *Le temps est un cercle.*

La Messe Noire

Le tic-tac ne s’arrêta pas. Gabriel pressa sa main contre son sternum, là où la chair rencontrait l’os. Sous ses doigts, la vibration était régulière. Mécanique. Inhumaine. Ce n’était pas le battement désordonné d’un cœur en proie à la panique. C’était l’échappement d’une montre de précision, un balancier d’horloger logé sous sa cage thoracique. Le reflet dans le miroir avait disparu. L’ombre du Comte de Saint-Aignan s’était dissoute dans l’obscurité de la galerie basse. Mais le masque de cuir noir… Gabriel sentait encore sa pression fantôme sur ses pommettes. Il devait descendre. Il quitta la galerie, évitant les patrouilles des Gardes Suisses. Il connaissait Versailles mieux que ses propres péchés. Le château était un organisme double. En haut, l’or, les miroirs, la lumière crue de l’Étiquette. En bas, les boyaux de pierre, les cuisines fumantes, les caves où le salpêtre rongeait les fondations. Gabriel s’engouffra dans un escalier dérobé, derrière une tapisserie des Gobelins représentant le passage du Granique. L’air changea instantanément. L’odeur. Le musc entêtant des courtisans se mêlait ici à la cire d’abeille rance et à l’humidité froide des souterrains. Un contraste brutal. En haut, on feignait la divinité. Ici, on respirait la terre. Il descendit encore. Trois niveaux sous les appartements royaux. Le silence n'était troublé que par le crissement lointain d'un rat et le tic-tac dans sa poitrine. *Tac. Tac. Tac.* Il atteignit les anciennes galeries de service, celles que Louis XIV avait fait condamner lors de la construction de l’aile du Midi. Ici, le luxe s'arrêtait. La pierre était nue, suintante. Les candélabres, fixés aux murs par des supports de fer rouillé, brûlaient d'une flamme courte, étouffée par le manque d'oxygène. Un murmure monta du fond du couloir. Une mélopée monocorde, dépourvue de dévotion. Gabriel se colla contre la paroi. La pierre était glacée. Il s’avança, un pas après l’autre, la main sur le pommeau de sa dague. Au bout du tunnel, une porte de chêne massif était entrouverte. Une lumière pourpre s’en échappait. Il glissa un regard par l’entrebâillement. La salle était immense, une ancienne glacière transformée en sanctuaire impie. Douze silhouettes drapées de soie noire entouraient un autel circulaire. Au centre de l’autel n’était pas couché un corps, mais un mécanisme de bronze imposant : une sphère armillaire dont les anneaux tournaient lentement, mus par un contrepoids caché. Au-dessus d’eux, suspendu à la voûte, un immense disque d’or représentait le Soleil. Mais il était souillé. Des filets de sang séché rayaient sa surface, coulant depuis le centre vers les rayons. L’homme qui présidait la cérémonie ne portait pas de masque. Son visage était couvert de cendres. — Saint-Aignan était le premier, déclara l’homme d’une voix blanche. Mercure est tombé. L’orbite est brisée. Gabriel retint son souffle. Saint-Aignan, la première victime. Un astre sur l’échiquier de ce fou. — Les sept planètes doivent s’éteindre pour que le centre s’effondre, continua le célébrant. Le Roi-Soleil n’est qu’une illusion d’optique. Pour que le véritable ordre renaisse, nous devons plonger Versailles dans l’éclipse éternelle. Il sortit un parchemin. Un relevé astrologique complexe, constellé de calculs mathématiques et de symboles alchimiques. Gabriel plissa les yeux. Il reconnut les schémas. Ce n’était pas de la magie. C’était de la mécanique céleste appliquée au meurtre. — Le prochain est Mars, reprit la voix. Le sang du guerrier alimentera l’engrenage. L’homme s’approcha de la sphère armillaire et y déposa un objet. Gabriel sentit un froid polaire envahir ses membres. C’était un doigt. Le doigt spectral qu’il avait vu dans le miroir. Mais ici, il était bien réel, tranché net, une bague sigillée encore attachée à la phalange. Le tic-tac dans la poitrine de Gabriel s’accéléra. Il résonnait contre ses côtes, de plus en plus fort. *Tac-tac-tac-tac.* Il devait partir. Rapporter ce qu’il avait vu. Informer le Roi. Mais alors qu’il reculait, son talon heurta un plateau de service en étain, abandonné là par un domestique négligent. Le son résonna dans le souterrain comme un coup de canon. Le silence tomba dans la salle de la Messe Noire. Douze têtes encapuchonnées se tournèrent simultanément vers la porte. Gabriel n'attendit pas. Il fit volte-face et sprinta dans le couloir obscur. — Le témoin ! hurla une voix derrière lui. Rattrapez-le ! Il porte la Marque ! Gabriel courait à en perdre haleine. Le labyrinthe des souterrains se refermait sur lui. Les ombres des piliers semblaient s'étirer pour le saisir. Il monta un escalier de service, enjamba des caisses de vin, bouscula une servante effrayée qui lâcha son panier de linge. Il déboucha enfin dans la Galerie des Glaces, déserte à cette heure avancée de la nuit. La lune, immense, se reflétait dans les dix-sept arches de miroirs, créant un tunnel de lumière argentée. Il s’arrêta, les poumons en feu. Le tic-tac s'était calmé, revenant à un rythme lent, presque apaisant. Il regarda ses mains. Elles tremblaient. Il s’approcha d’un des miroirs, celui-là même où il avait vu l’ombre de Saint-Aignan plus tôt. Il voulait vérifier. Il devait savoir s’il était encore lui-même. Le reflet était là. Gabriel Saint-André, lieutenant des gardes, le visage pâle, la chemise tachée de sang et de poussière. Pas de masque de cuir. Pas de fantôme. Il soupira de soulagement. Il porta la main à sa poche pour y chercher son mouchoir. Ses doigts rencontrèrent un objet froid. Métallique. circulaire. Il le sortit. C’était une montre à gousset en or. Le couvercle était gravé d’un soleil noir dévorant la lune. Mais ce n’était pas cela qui figea le sang dans ses veines. Gabriel ouvrit le boîtier. À l’intérieur, il n’y avait pas d’aiguilles. À la place du cadran, un petit disque de verre protégeait un mécanisme complexe où flottait, dans une huile transparente, un œil humain, conservé, intact. L’œil bougea. Il se fixa sur Gabriel. Et dans le reflet du miroir, Gabriel vit avec horreur que son propre œil gauche ne reflétait plus la lumière. Il était devenu une lentille de verre sombre. Un murmure retentit juste derrière son oreille, une voix qu’il ne connaissait que trop bien, sa propre voix : — *Le temps ne s’écoule pas, Gabriel. Il s’accumule.* Gabriel tourna la tête. Il n’y avait personne. Il baissa les yeux sur la montre. Sous le disque de verre, à côté de l'œil qui le fixait, de minuscules lettres gravées dans l'or venaient d'apparaître, comme si une main invisible les gravait à l'instant même : **"PROCHAINE VICTIME : LE LOUVIER. HEURE DE L'ÉCLIPSE : 03:14."** Gabriel regarda l'horloge de la galerie. Il était 03h12. Et Le Louvier, le maréchal de France, dormait dans l'aile nord, juste au-dessus du mécanisme qu'il venait de découvrir. Le tic-tac dans sa poitrine reprit, plus violent que jamais, une explosion de douleur à chaque seconde. Ce n'était plus un bruit. C'était un compte à rebours. **CLIFFHANGER :** Soudain, le miroir devant lui se fissura de haut en bas sans le moindre choc. Le verre ne tomba pas. À travers la brèche, Gabriel ne vit pas le mur de la galerie. Il vit l'intérieur d'une chambre qu'il reconnut immédiatement : la chambre du Roi. Louis XIV était assis sur son lit, de dos. Il ne dormait pas. Il tenait une plume et écrivait frénétiquement sur un parchemin. Le Roi se retourna brusquement, comme s'il avait senti un regard. Ses yeux étaient deux orbes de métal pur, sans pupilles. — Tu es en retard, Gabriel, dit le Roi d'une voix qui fit vibrer les vitres de toute la galerie. L'horloger attend sa paye. Le miroir explosa. Gabriel fut projeté en arrière, mais alors qu'il tombait, il sentit des mains de cuir noir le rattraper dans l'obscurité.

Le Complot Espagnol

L’obscurité avait le goût du fer et de la poussière. Gabriel reprit conscience sur le sol d’une galerie de service. L’air était saturé d’une odeur écœurante : un mélange de musc royal, de cire d’abeille brûlée et de la puanteur acide des égouts qui couraient sous le marbre de Versailles. Il porta la main à sa poitrine. Le tic-tac était sourd, mais présent. Une vibration régulière, inhumaine, nichée sous son sternum. Il se souvint du miroir. Des yeux de métal du Roi. Des mains de cuir. — Ne bougez pas, monsieur l’Horloger. Votre cœur pourrait s’emballer. Et nous ne voudrions pas qu’il explose prématurément. La voix était un rasoir de soie. Gabriel tourna la tête. Saint-André était là, silhouette sombre découpée contre la lueur d’un unique candélabre. Le chef de la police secrète ne regardait pas Gabriel. Il fixait un objet posé sur une table de travail encombrée de rouages : un coffret en bois d’ébène, frappé des armes de la maison d’Autriche. L’aigle bicéphale. L’Espagne. *** Le parquet de chêne crissa sous les pas des gardes suisses. Le fracas des bottes résonnait dans la Galerie des Glaces, brisant le silence sacré de la nuit. — Tout est là, dit Saint-André en désignant le coffret. Il n’y avait aucune joie dans sa voix. Seulement une froide neutralité. Gabriel se releva avec peine, s'appuyant contre la paroi de pierre humide. Ils étaient dans une "souricière", l'un de ces couloirs étroits dissimulés derrière les boiseries dorées, là où la crasse des domestiques côtoyait le luxe des courtisans. À l’intérieur du coffret : des fioles de poison, une série de schémas détaillant les conduits d’aération de la chambre du Roi, et une lettre. Une lettre scellée à la cire rouge, portant le sceau personnel de l’ambassadeur d’Espagne, le marquis de Fuente. — Une tentative d’assassinat par voie mécanique et chimique, murmura Saint-André. Ils voulaient remplacer le cœur du Roi par cette... horreur que vous portez, Gabriel. Ou peut-être s'en servir comme d'un détonateur. Gabriel sentit une vague de nausée. — C’est ce que j’ai vu ? Dans le miroir ? — Ce que vous avez vu est le futur qu'ils nous préparent. Un automate sur le trône. Un Roi Soleil qui ne s'éteint jamais, mais dont les fils sont tirés depuis Madrid. *** L’arrestation eut lieu à l’heure où l’aube n’est encore qu’une rumeur grise. Le marquis de Fuente fut tiré de son lit dans l’aile des Ministres. Pas de ménagement. Pas de protocole. Les gardes brisèrent la porte. L’ambassadeur, un homme sec au visage parcheminé, ne lutta pas. Il se laissa emmener, drapé dans une robe de chambre de brocart, ses yeux noirs fixés sur Saint-André avec une intensité troublante. — Vous faites une erreur, Monsieur le Grand Prévôt, dit Fuente d'une voix calme alors qu'on lui serrait les fers aux poignets. Vous cherchez le loup dans la bergerie, mais vous avez déjà ouvert la porte au monstre. Saint-André ne répondit pas. Il regardait les hommes de la Maréchaussée fouiller les appartements de l'ambassadeur. Ils trouvèrent tout ce qu'il fallait trouver. Trop de choses. Des plans de la machine. Des correspondances codées. Même une clé de remontage identique à celle que Gabriel avait aperçue dans ses cauchemars. L'évidence était écrasante. Le complot espagnol était une réalité documentée, signée, et presque livrée avec un mode d'emploi. *** Deux heures plus tard. Le cabinet de Saint-André. L’odeur de la cire d’abeille était ici si forte qu’elle en devenait étouffante. Gabriel était assis en face de l’homme de l’ombre. Entre eux, les preuves saisies chez l’Espagnol. Saint-André fit rouler une petite roue dentée entre son pouce et son index. Son regard était perdu dans la flamme d’une bougie. — C'est trop parfait, Gabriel. — Trop parfait ? Ils allaient tuer le Roi. Ils allaient *transformer* le Roi. — Regardez cette lettre, dit Saint-André en jetant le parchemin de l'ambassadeur sur la table. L’encre est de la galle de chêne de la meilleure qualité. Le sceau est authentique. La calligraphie est celle du secrétaire de Fuente. Il marqua une pause. Son visage se contracta. — Mais le marquis de Fuente est l’un des diplomates les plus fins d’Europe. Il sait que son courrier est ouvert. Il sait que ses appartements sont surveillés. Pourquoi laisserait-il les preuves d’un régicide mécanique sur sa table de nuit, comme un vulgaire flacon de parfum ? — Pour nous narguer ? suggéra Gabriel. — Non. On ne nargue pas la mort. On l'évite. Cette mise en scène est une offrande. On nous sert l'Espagne sur un plateau d'argent pour que nous arrêtions de regarder ailleurs. Gabriel sentit le tic-tac dans sa poitrine s'accélérer. Une pointe de douleur vive le traversa. — Ailleurs où ? — Vers l'Horloger. Vers celui qui a réellement conçu le mécanisme. Fuente n'est qu'un banquier. Il n'a pas le génie nécessaire pour créer... ce qui bat en vous. Saint-André se leva et s'approcha de la fenêtre. Dehors, la cour de marbre s'éveillait. Le luxe des dorures commençait à briller sous les premiers rayons, masquant la misère des recoins obscurs. — Si l'Espagne n'est pas le cerveau, alors elle est le bouclier, reprit Saint-André. Quelqu'un à Versailles, quelqu'un de très proche du Soleil, utilise la menace espagnole pour couvrir une opération bien plus vaste. Une transmutation. Il se retourna brusquement vers Gabriel. Son regard était chargé d'une terreur froide. — Gabriel, l'ambassadeur a dit une chose avant d'être jeté au cachot. "Le Roi ne dort plus depuis longtemps." Au début, j'ai cru à une métaphore sur son pouvoir. Il s'approcha de Gabriel, saisit sa main et la posa contre sa propre tempe. — Écoutez. Gabriel retint son souffle. Au début, il n'entendit que le vent dans la cheminée. Puis, il le perçut. À travers les murs de pierre, à travers le sol de chêne, venant des appartements royaux situés trois étages plus haut. Un bruit de fond. Rythmique. Métallique. Un écho exact du tic-tac qui habitait sa propre poitrine. Versailles ne respirait plus. Versailles fonctionnait. *** Soudain, un fracas retentit dans le couloir. Un garde entra sans frapper, le visage livide. — Monsieur le Grand Prévôt ! L'ambassadeur... — Parlez ! ordonna Saint-André. — Il est mort dans sa cellule, Monsieur. Mais ce n'est pas le pire. Le garde tendit une main tremblante. Dans sa paume reposait un objet qu'il avait ramassé sur le corps de Fuente. Ce n'était pas une pilule de poison. C'était une petite plaque de laiton gravée, arrachée à même la peau du diplomate, au niveau du cou. Gabriel s'approcha, la vue brouillée par la douleur. Il lut les mots gravés en lettres minuscules sur le métal : **PROPRIÉTÉ DE LA COURONNE. MODÈLE N°12. NE PAS OUVRIR SANS L'AUTORISATION DE L'HORLOGER.** Au même instant, toutes les bougies de la pièce s'éteignirent d'un coup, comme soufflées par une seule et même haleine invisible. Dans le noir total, le tic-tac dans la poitrine de Gabriel devint assourdissant. Ce n'était plus un compte à rebours. C'était un signal d'appel. Et dans l'obscurité, Gabriel entendit une voix qu'il ne connaissait que trop bien, la voix métallique du miroir, murmurer à son oreille : — Le mécanisme est enclenché, Gabriel. La France va enfin devenir une horloge parfaite. Un déclic métallique résonna derrière lui. Le bruit d'un percuteur que l'on arme. **CLIFFHANGER :** Gabriel sentit une pression glaciale contre sa nuque. Un canon de pistolet. Mais ce n'était pas le froid de l'acier. C'était le froid d'une main qui n'avait ni sang, ni chair. — Ne vous retournez pas, dit Saint-André, dont la voix semblait maintenant étrangement lointaine, comme s'il parlait depuis le fond d'un puits. Gabriel essaya de bouger, mais ses membres ne répondaient plus. Son corps n'était plus à lui. Ses muscles se contractèrent avec une précision mécanique, le forçant à se lever et à marcher vers la porte, comme une marionnette dont on vient de tirer les fils. — Où m'emmenez-vous ? hurla Gabriel dans sa tête, car sa bouche restait désespérément close. La réponse vint, non pas par des mots, mais par une image qui s'imposa à son esprit : l'escalier dérobé menant directement à la chambre du Roi. Et dans sa poche, il sentit un objet qu'il n'avait pas avant : un long stylet d'argent, dont la pointe luisait d'une lueur bleutée, prêt à être plongé dans le seul cœur organique qui battait encore à Versailles.

Le Code du Musicien

**CHAPITRE : LE CODE DU MUSICIEN** L’obscurité dans la salle de la Surintendance de la Musique était une matière épaisse, presque solide. Balsan ne s’éclairait qu’à l’aide d’un unique rat-de-cave. La flamme vacillante luttait contre les courants d’air qui s’engouffraient sous les lourdes tapisseries. L’odeur était omniprésente. Ce parfum de Versailles, mélange écœurant de musc coûteux, de cire d’abeille fraîchement frottée sur les parquets et de cette pointe d’urine persistante qui stagnait derrière les rideaux de velours. L’opulence et l’ordure. Le Soleil et la boue. Sur la table de chêne massif, la partition de Jean-Baptiste Lully ne ressemblait à aucune autre. Balsan passa ses doigts calleux sur le papier jauni. Il n’était pas seulement un enquêteur de la lieutenance générale de police ; il était un ancien violoniste de la Chambre du Roi, avant que la goutte ne lui brise les mains. Il savait lire ce que les autres ne faisaient qu’entendre. — Ce n’est pas du contrepoint, murmura-t-il. C’est une trajectoire. Il approcha la bougie. La cire chaude tomba sur le bois dans un petit bruit sec. La pièce s’intitulait *« Le Coucher du Grand Astre »*. Une œuvre jamais exécutée. Une œuvre que Lully avait emportée dans sa tombe, ou du moins qu’on croyait perdue. Les notes s’alignaient avec une régularité suspecte. Trop de silences. Trop de soupirs. Balsan sortit son compas et une règle de laiton. Dans la musique baroque, chaque intervalle a un sens. La tierce est la joie. La quinte est la perfection. Mais ici, les intervalles étaient dissonants. Des tritons. *Diabolus in musica*. Le diable dans la musique. — Voyons… Sol. Ré. La. Mi. Il traça des traits sur un plan de Versailles étalé à côté de la partition. Les lignes se croisèrent sur l’aile du Midi, puis bifurquèrent vers la Cour de Marbre. Ses yeux s’agrandirent. Il ne comptait plus les mesures, il comptait les pas. La partition était une carte codée. Chaque noire représentait une toise. Chaque croche, un changement de direction. Et les ornements — les trilles et les mordants — n’étaient pas des fioritures musicales, mais des obstacles physiques : des portes dérobées, des escaliers à vis, des sentinelles. Le rythme de la pièce était de 4/4. Un rythme de marche. Une marche funèbre. Balsan se mit à déchiffrer la basse continue. C’était là que résidait le secret de l’heure. À l’époque, les horloges de Versailles étaient réglées sur le temps du Roi. La musique de la cour cadençait l’existence de milliers de courtisans. — La clé de Fa… commença-t-il. Il compta les dièses à la clé. Trois. Fa, Do, Sol. Trois heures après le coucher. Le Grand Coucher. Le moment où le Roi est le plus vulnérable, entouré seulement de ses valets les plus intimes et de ses gardes les plus proches. Ses yeux glissèrent vers la fin de la partition. La dernière mesure ne se terminait pas sur une résolution harmonique. Elle s’achevait brusquement sur un *Accord de Onzième*, une tension insupportable, une dissonance qui appelait le sang. Sous la portée, une annotation en latin, presque invisible, griffonnée à la pointe d’argent : *« Unitas in morte. »* L’unité dans la mort. Balsan se redressa. Son cœur cognait contre ses côtes comme un oiseau en cage. Le lieu : La Chambre du Roi. L’heure : Maintenant. *** Le parquet crissait sous les pas de Gabriel, mais ce n'était pas lui qui marchait. C’était cette force invisible. Cette volonté d’acier froid qui s’était emparée de sa moelle épinière. Chaque mouvement était d’une précision d’horlogerie. Ses bottes de cuir ne faisaient aucun bruit sur le chêne sombre de la galerie des Petits Appartements. L’air était ici plus froid, plus rance. On était loin de l’éclat de la Galerie des Glaces. Ici, dans les boyaux du palais, les couloirs étaient étroits, les murs suintaient l’humidité des canalisations défaillantes. Le contraste était brutal. À sa gauche, une porte entrebâillée laissait entrevoir une console dorée à la feuille, supportant un buste de marbre blanc. À sa droite, l’escalier de service exhalait une odeur de suif et de soupe de légumes oubliée. Gabriel sentit le poids du stylet d’argent dans sa poche. La lueur bleutée de la pointe traversait le tissu de sa veste, comme une veine de glace. *Arrête-toi*, hurla-t-il intérieurement. *Par pitié, arrête-toi.* Mais ses mains s’ouvrirent d’elles-mêmes pour saisir la poignée de la porte dérobée. Saint-André marchait derrière lui, ou plutôt, il flottait. Gabriel n'entendait pas de respiration. Seulement le cliquetis métallique, presque imperceptible, qui semblait émaner des articulations du mystérieux individu. — Le Roi dort, Gabriel, murmura la voix de Saint-André contre son oreille. Ou du moins, il croit dormir. Il ignore que son soleil se couche ce soir pour ne plus jamais se lever. Ils débouchèrent derrière une tapisserie des Gobelins. L’odeur changea instantanément. Musc. Ambre. Encens. Ils étaient dans l’antichambre de l’Œil-de-Bœuf. Les gardes suisses auraient dû être là. Mais le silence était absolu. Trop absolu. En baissant les yeux, Gabriel vit une forme sombre étalée sur le tapis de la Savonnerie. Un garde. Sa gorge était ouverte, mais il n'y avait pas de sang. Juste une traînée de liquide noir et huileux qui s'évaporait en laissant une odeur de soufre. La marionnette que Gabriel était devenu poussa la porte de la Chambre du Roi. *** Balsan courait. Ses poumons brûlaient. Il avait traversé les cuisines, bousculant des marmitons ahuris, avant de s’engager dans les passages secrets que seuls les anciens musiciens et les amants de la cour connaissaient. Il tenait la partition contre son torse comme un bouclier. Il parvint au sommet de l’escalier dérobé. Il entendit un déclic. Le bruit d’un loquet. Il savait ce que la partition disait à la mesure 84. *« Subito piano »*. Un silence soudain avant l'assaut final. Il déboucha dans la galerie, le souffle court. Il vit deux silhouettes entrer dans la chambre royale. L’une était raide, mécanique. L’autre était une ombre mouvante, une silhouette qui semblait absorber la lumière des candélabres. — Gabriel ! cria Balsan, bien que sa voix ne fût qu’un sifflement étranglé. Il sortit son pistolet à rouet, un vieux modèle de l’armée. Ses doigts tremblaient. À l’intérieur de la chambre, le lit à baldaquin trônait comme un autel. Les rideaux de brocart d’or étaient tirés. Derrière eux, on devinait la forme imposante du monarque, l’homme qui se prenait pour Dieu. Gabriel était maintenant au pied du lit. Son bras se leva lentement. Le stylet d’argent brilla d’un éclat maléfique. La pointe bleue semblait vibrer, impatiente de percer la chair. Balsan entra dans la pièce. — Arrêtez ! Saint-André se tourna vers lui. Son visage n’était plus un visage humain. La peau, tendue comme du parchemin sur une armature de laiton et de fer, se déchirait par endroits, révélant des engrenages complexes qui tournaient en silence. — La partition est jouée, maître Balsan, dit l’automate d’une voix qui résonna dans toute la chambre, comme si les murs eux-mêmes parlaient. Vous arrivez pour le final. — Ce n’est pas de la musique, c’est un meurtre ! — C’est une symphonie de remplacement, répliqua Saint-André. Le Sang du Soleil doit alimenter le mécanisme de l’Éternité. Le bras de Gabriel commença sa descente vers le corps endormi du Roi. Balsan ne réfléchit pas. Il ne visa pas Gabriel. Il ne visa pas Saint-André. Il visa l’horloge astronomique située dans le coin de la pièce, le chef-d’œuvre de Passemant qui réglait le temps de Versailles. Il pressa la détente. Le coup de feu déchira le silence de la nuit royale. La balle de plomb vint fracasser le balancier de précision. Le temps sembla se figer. Gabriel s’immobilisa, le stylet à quelques centimètres de la poitrine du Roi. Les engrenages dans le visage de Saint-André s'arrêtèrent avec un grincement de métal torturé. Mais le soulagement de Balsan fut de courte durée. Un bruit sourd monta des profondeurs du palais. Un grondement de machinerie immense, bien plus vaste que celle d'une simple horloge. Le sol de la chambre se mit à vibrer. Sous le lit royal, un mécanisme s'enclencha. Les dalles de marbre commencèrent à pivoter. Saint-André laissa échapper un rire qui ressemblait au frottement de deux plaques d'acier. — Vous avez brisé la mesure, Balsan. Vous avez précipité le chaos. Le Roi ne bougeait toujours pas. Balsan s’approcha du lit et écarta violemment les rideaux d'or. Son sang se glaça dans ses veines. Le lit était vide. À la place de Louis XIV, il n’y avait qu’un enchevêtrement de pistons hydrauliques et de soufflets de cuir, reliés par des tuyaux de cuivre qui s'enfonçaient dans le plancher. Le "Roi" n'était plus qu'une machine, et elle venait de s'arrêter. — Où est-il ? hurla Balsan. Où est le Roi ? Saint-André pointa son doigt ganté vers le sol, vers les ténèbres qui s'ouvraient sous la chambre. — Là où tout a commencé. Dans les entrailles du Soleil. Soudain, Gabriel poussa un cri déchirant. Ses yeux, jusqu'alors vides, se remplirent d'une lueur dorée insoutenable. Son corps fut projeté en arrière, non par une force extérieure, mais par une explosion d'énergie interne. Le plancher se déroba sous eux. Balsan, Gabriel et l’automate furent emportés dans une chute vertigineuse, plongeant vers les fondations secrètes de Versailles, là où battait le véritable cœur, mécanique et monstrueux, du royaume. Dans le silence de la chambre dévastée, la partition de Lully, restée sur le sol, s'enflamma spontanément, ne laissant que des cendres noires sur le tapis royal.

L'Affrontement Final

**CHAPITRE : L'AFFRONTEMENT FINAL** L’obscurité de Versailles n’était jamais totale. Elle était un mélange de grisaille de suie et d’ors éteints. Dans la Chambre du Roi, l’air pesait le poids d’un siècle d’étiquette. Une odeur entêtante de musc saturait l’espace, luttant contre le parfum âcre de la cire d’abeille fraîchement frottée sur les parquets. Saint-André ne respirait plus. Dissimulé derrière une tenture de velours cramoisi, il sentait le froid du mur de pierre contre son dos. Dans sa main droite, le pommeau de sa dague était une présence rassurante. Un objet froid. Réel. Loin des délires mécaniques qu’il venait de laisser derrière lui, dans les entrailles de la demeure royale. Au centre de la pièce, sur le guéridon de marqueterie, reposait le *vaisseau*. Une nef d’or ciselé contenant les serviettes du monarque et, surtout, son vin. Le nectar du Soleil. Un crissement. Infime. Le chêne du parquet venait de gémir sous un poids plume. Dans la Galerie des Glaces adjacente, un candélabre vacilla, projetant des ombres démesurées qui dansèrent sur les murs comme des spectres en perruque. L’assassin était là. *** Trente pieds plus bas, le monde n'était que fracas et vapeur. Balsan reprit connaissance le visage écrasé contre une grille de fer brûlante. Il cracha un mélange de sang et de poussière de charbon. Autour de lui, le silence n'existait pas. C’était un rugissement de forge, un battement hydraulique qui faisait vibrer ses os. — Gabriel ? grogna-t-il. Pas de réponse. Il se redressa avec peine. L’espace était cyclopéen. Les fondations de Versailles n’étaient pas de pierre, mais de cuivre et d’acier. Des pistons de la taille de troncs de chêne montaient et descendaient dans un mouvement perpétuel, lubrifiés par une huile noire qui dégageait une odeur de soufre et de pourriture. C’était là. Le véritable Roi. Une machine monumentale, un cœur d’horlogerie démentiel qui pompait le sang de la France pour alimenter les caprices d’un palais de verre. Et au centre de ce mécanisme, Gabriel. Le jeune homme était suspendu dans les airs, maintenu par des câbles de cuivre reliés à ses tempes. Ses yeux ne projetaient plus de la lumière ; ils étaient devenus deux fentes d’or pur. Son corps arquait, parcouru de spasmes électriques. Chaque fois qu’il hurlait, une soupape lâchait de la vapeur et le palais au-dessus d'eux semblait gémir de plaisir. L’automate, désarticulé par la chute, rampait vers le garçon. Ses rouages brisés produisaient un son de vaisselle cassée. — Le sang... murmura la machine d'une voix de métal froissé. Le sang du Soleil doit couler. Balsan dégaina son pistolet. La poudre était-elle sèche ? Il n’avait qu’une chance. *** Dans la chambre royale, l’ombre s’était matérialisée. Elle était fine, vêtue de soie noire qui ne reflétait aucune lumière. L'intrus se déplaçait avec une grâce féline, contournant le lit à baldaquin. Saint-André observait chaque mouvement. L'assassin sortit une fiole d'argent de sa manche. L'arsenic ? Non. Trop vulgaire. Du vitriol ? Trop lent. L’intrus déboucha le flacon. Une odeur d'amandes amères flotta instantanément dans l'air. Du cyanure de potassium, distillé avec une précision d'alchimiste. Une goutte suffirait à figer le cœur du Grand Roi en plein vol. L'assassin pencha la fiole au-dessus du vin. — L’étiquette exige que l’on serve le Roi à genoux, Monsieur, lança Saint-André d’une voix glaciale. L’ombre sursauta. La fiole tinta contre le bord du verre. Saint-André bondit hors de la tenture. La lumière d’un candélabre mourant éclaira son visage, dur comme le granit. L’assassin pivota, une lame fine jaillissant de sa main gauche. Le choc fut brutal. L’acier rencontra l’acier dans un éclair d’étincelles. — Saint-André, siffla l’assassin. Toujours à protéger un cadavre. — Je protège l’ordre. Vous ne servez que le chaos. Ils s’observèrent, tournant autour du guéridon. Le contraste était saisissant : l’opulence des dorures de Le Brun au plafond et la sauvagerie de deux hommes prêts à s'entretuer dans l'ombre. Saint-André remarqua un détail : le poignet de son adversaire portait une marque rouge. Une brûlure de friction. Celle des cordes de la machine. — Vous étiez en bas, réalisa Saint-André. Vous faites partie du mécanisme. L’assassin sourit. Ses dents étaient gâtées par les vapeurs de mercure. — Nous sommes tous des rouages, Saint-André. Mais certains d'entre nous ont décidé de gripper la machine. L’homme se jeta en avant. Une série de bottes rapides, précises. Saint-André para chaque coup, sentant le souffle de la mort frôler sa gorge. Il recula vers la fenêtre. Derrière le verre, les jardins de Versailles s'étendaient, sombres et géométriques. Une prison de verdure. Soudain, le sol trembla. Une vibration profonde, venue des abysses. *** Balsan pressa la détente. Le coup de feu tonna, amplifié par la chambre de métal. La balle percuta le piston principal, juste au-dessus de la tête de Gabriel. Un jet de vapeur brûlante s’échappa, aveuglant l'automate qui s'apprêtait à saisir le garçon. — Gabriel ! Détache-toi ! Le garçon tourna la tête. Son visage n’était plus humain. La peau semblait transparente, révélant des circuits de cuivre qui couraient sous son épiderme. — Je ne peux pas, Balsan... Je suis le régulateur. Si je pars... le Soleil explose. Balsan s’élança, escaladant des amas d’engrenages huileux. La chaleur devenait insupportable. Ses vêtements commençaient à roussir. Il atteignit la plateforme où Gabriel était enchaîné. Les câbles de cuivre vibraient d’une énergie sauvage. — On s’en fout du Soleil ! On s’en fout de Versailles ! Il saisit les câbles à mains nues. Une décharge colossale le projeta en arrière. Ses muscles se contractèrent violemment. Ses dents claquèrent. Il sentit l’odeur de sa propre chair brûlée. L’automate, malgré ses membres brisés, se redressa. Sa poitrine s’ouvrit, révélant une rangée de scies circulaires en mouvement. — Le cycle doit se terminer, récita la machine. La fin de l'Histoire est une horloge qui s'arrête. Balsan chercha son couteau. Rien. Il ne lui restait que ses mains. Et sa colère. *** En haut, le duel atteignait son paroxysme. L’assassin avait l’avantage. Plus jeune. Plus rapide. Il accula Saint-André contre le lit du Roi. D’un mouvement brusque, il renversa le guéridon. Le vin empoisonné se répandit sur le tapis de la Savonnerie, rongeant la laine dans un sifflement sinistre. — Regardez, Saint-André. Le sang de votre Dieu n'est que du poison. Il porta une estocade visant le cœur. Saint-André pivota, mais la lame lui entama l'épaule. La douleur fut une brûlure blanche. Il ne faiblit pas. Utilisant le poids de son corps, il projeta l’assassin contre un grand miroir. Le verre vola en éclats. Des milliers de fragments d'argent tombèrent comme une pluie d'étoiles. L'assassin, étourdi, tenta de se relever. Saint-André était déjà sur lui. Il lui saisit le bras, le tordit jusqu'à entendre le craquement sec de l'os. L’homme hurla. La dague de Saint-André se logea sous son menton. — Qui vous envoie ? Le Duc ? L’Alchimiste ? L’assassin cracha du sang sur le plastron de soie de Saint-André. — Personne ne m’envoie... Je suis le futur. Et le futur n’a pas de Roi. À cet instant, une explosion sourde secoua tout le château. Les lustres de cristal s’entrechoquèrent dans un vacarme de fin du monde. Le sol s’inclina de plusieurs degrés. *** En bas, Balsan avait réussi l’impossible. Il n'avait pas coupé les câbles. Il les avait arrachés en utilisant le poids de l'automate. Dans un dernier effort désespéré, il avait agrippé la machine et l'avait jetée dans le volant d'inertie central. Le métal avait broyé le métal. L’automate avait été déchiqueté, mais ses débris avaient bloqué le mécanisme principal. Gabriel tomba au sol, libre. La lueur dorée dans ses yeux s'éteignit brusquement, remplacée par une pâleur mortelle. — Balsan... murmura-t-il. Le sol sous eux commença à se fissurer. Les fondations secrètes de Versailles, privées de leur régulateur, entraient en surcharge. Des jets de feu grégeois s’échappaient des tuyaux rompus. — On tire d'ici ! hurla Balsan en chargeant le garçon sur son épaule. Il courut vers le tunnel de service, celui par lequel les eaux usées s'évacuaient vers la Bièvre. Derrière lui, le "Cœur du Soleil" vira au blanc pur. Une chaleur de forge envahit l'espace. *** Saint-André sentit la chaleur monter à travers les lattes du plancher. Une fumée noire, épaisse, commençait à filtrer entre les jointures du bois. L’assassin, dans un dernier rictus, saisit le bras de Saint-André. — Vous sentez ? C’est le crépuscule. Le sol de la Chambre du Roi explosa. Une colonne de feu jaillit du centre de la pièce, pulvérisant le lit royal, les dorures et les tentures. Saint-André fut projeté contre le balcon. Il s'accrocha à la balustrade de pierre, le souffle coupé. Il regarda à l'intérieur. La chambre n'était plus qu'un brasier. L'assassin avait disparu dans le gouffre ardent. Mais ce qu'il vit ensuite le glaça plus que les flammes. Au milieu de la fournaise, une silhouette se tenait debout. Elle n'était pas brûlée par les flammes. Elle semblait les absorber. Ce n'était pas le Roi. Ce n'était pas Gabriel. C'était autre chose. Une créature faite de métal fondu et de volonté pure, émergeant des entrailles de la terre. Elle tourna la tête vers Saint-André. Ses yeux n'étaient plus dorés, ni humains. Ils étaient noirs comme le vide entre les étoiles. Le monstre fit un pas vers le balcon. Le marbre fondit sous ses pieds. À l'horizon, le premier rayon du véritable soleil pointait sur les jardins de Versailles. Mais pour la première fois en cent ans, l'ombre qu'il projetait sur le château ne reculait pas. Elle s'allongeait. Saint-André lâcha sa dague. Elle tomba dans le vide. — Mon Dieu... murmura-t-il. Ce n'était pas une machine. C'était un cocon. L’être leva la main vers le ciel, et au-dessus de Versailles, le soleil commença à s’obscurcir en plein matin. **CLIFFHANGER : La véritable identité de la "Chose" de Versailles est révélée, et l'éclipse artificielle plonge la France dans une nuit qui ne semble pas vouloir finir.**

La Chute du Masque

# CHAPITRE : LA CHUTE DU MASQUE Le soleil n’était plus qu’une pièce d’étain terne jetée dans un puits de goudron. À Versailles, le temps s’était arrêté. Le silence qui suivit le cri de Saint-André fut plus terrifiant que le fracas du métal. Dans les jardins, les courtisans, ombres grotesques aux perruques poudrées, s’étaient figés. Ils ressemblaient à des insectes piégés dans l’ambre. L’être de métal, cette chose qui n’avait pas de nom, se tenait immobile sur le balcon. Elle exhalait une chaleur insoutenable, un mélange d’ozone et de chair brûlée. Saint-André recula. Ses bottes glissèrent sur le marbre liquéfié. L’odeur le frappa alors. Ce n'était pas seulement la brûlure. C’était une fragrance familière, déplacée dans cette apocalypse mécanique. Le musc. Et la cire d’abeille. L'odeur des sacristies et des vieux parchemins. Il se détourna de l’abomination et s’enfonça dans les appartements du Roi. *** L’obscurité à l’intérieur du château était différente de la nuit naturelle. Elle était épaisse, huileuse. Les candélabres vacillaient, leurs flammes bleutées par une force invisible. Saint-André connaissait Versailles mieux que quiconque. Il savait que l’opulence des salons n’était qu’une pellicule d’or sur un cadavre en décomposition. Derrière les tentures de soie de Lyon, il y avait les « passages de service ». Des boyaux étroits où la crasse s’accumulait depuis des décennies. L’humidité y rongeait le chêne des parquets secrets. C’est là qu’il l’entendit. *Cric. Crac.* Le gémissement d’une latte de bois sous un pas lourd. Un pas mesuré. Calme. Saint-André dégaina son pistolet à rouet, une pièce d’orfèvrerie capable de percer une cuirasse à vingt pas. Il s’engouffra dans la petite porte déguisée en panneau de boiserie près de l’Oeil-de-Boeuf. L’air changea instantanément. L’odeur de musc devint entêtante, presque écœurante. Elle se mélangeait à la puanteur des fosses d’aisance qui remontait par les conduits de ventilation. — Qui est là ? lança Saint-André. Sa voix résonna, étouffée par les murs épais. — Le Sang du Soleil est impur, Saint-André. Il fallait le filtrer par le feu. La voix était douce. Onctueuse. Une voix habituée à murmurer des absolutions derrière la grille d’un confessionnal. Saint-André tourna à l’angle d’un couloir si bas qu’il dut courber l’échine. Au bout, une silhouette se découpait contre la lueur d’un unique cierge de suif. Le Père Anselme. Le confesseur du Roi. L’homme de Dieu tenait entre ses mains un objet qui n'avait rien de religieux : une sphère d’or gravée de runes astronomiques, reliée par des fils d'argent à une série de leviers encastrés dans le mur. — Vous... murmura Saint-André, le bras tendu, le pistolet visant le plexus de la soutane noire. — Moi, répondit Anselme sans se retourner. Vous cherchiez un ingénieur, un alchimiste rebelle, peut-être même un espion à la solde de l'Autriche. Quelle étroitesse d'esprit. Anselme se tourna. Son visage, d'ordinaire si lisse et humble, était transfiguré par une extase sauvage. La lueur de la bougie dansait dans ses yeux, révélant une détermination de fer. — Le Roi se prend pour Dieu, continua le prêtre. Il a bâti ce temple à sa propre gloire. Il a asservi la nature, détourné les rivières, forcé le soleil à briller pour lui seul. Mais il n'est qu'un homme. Un homme rempli de vices, de luxure et d'orgueil. La France se meurt de sa superbe. — Vous avez créé cette chose dehors, dit Saint-André, la voix tremblante. Ce monstre. — Le *Chrysopée*, corrigea Anselme avec une douceur terrifiante. Ce n'est pas un monstre. C'est un instrument de purification. Une machine de théocratie. Elle n'obéit pas aux lois des hommes, mais aux calculs de la mécanique céleste que j'ai redécouverte dans les manuscrits interdits de Constantinople. Saint-André fit un pas en avant. Le parquet crissa. — Vous avez tué le Roi ? — Le Roi est dans le cocon, Saint-André. Ou ce qu'il en reste. Pour que le soleil se lève à nouveau, il fallait un sacrifice de sang royal. La machine absorbe son essence. Elle transmute sa chair en volonté pure. Ce que vous voyez dehors, c'est l'ordre divin reprenant ses droits sur l'arrogance humaine. Anselme posa sa main sur la sphère d'or. Un bourdonnement sourd fit vibrer les murs. C’était le même son que celui de l’être sur le balcon. Un écho mécanique de la colère de Dieu. — Je vais vous abattre, Anselme. Ici même. Dans cette crasse que vous affectionnez tant. — Votre balle ne changera rien. Le processus est irréversible. L'éclipse ne finira pas tant que Versailles ne sera pas devenu un tombeau. Et de ses cendres naîtra une France nouvelle. Une France agenouillée devant le seul vrai Maître, débarrassée des perruques poudrées et des intrigues de boudoir. Saint-André arma le chien de son pistolet. Le clic métallique fut le seul bruit dans le silence de plomb du passage. — Vous parlez de Dieu, mais vous agissez comme un démon, cracha Saint-André. — La différence n’est qu’une question de perspective, répondit le confesseur. Regardez autour de vous, mon fils. Ce palais est un péché de pierre. Chaque dorure est une larme du peuple. Je ne détruis pas Versailles. Je l'exorcise. Soudain, le sol trembla. Une secousse violente qui fit vaciller les cadres dans les salons au-dessus d'eux. Dans le couloir, des morceaux de plâtre tombèrent du plafond. Anselme sourit. — Elle s'éveille. La phase finale. — Quelle phase ? Le prêtre ne répondit pas. Il abaissa un levier sur la sphère. Dehors, le hurlement reprit. Un son qui ne venait d'aucun gosier organique. C'était le cri du métal que l'on déchire, amplifié par mille. Saint-André n'hésita plus. Il pressa la détente. L'étincelle jaillit. La poudre s'enflamma. Le coup de feu fut assourdissant dans l'espace confiné. Mais la balle ne toucha pas le prêtre. Un champ de force, une distorsion de l'air visible comme une ondulation de chaleur, dévia le projectile. Le plomb alla s'écraser dans le bois d'une poutre, à quelques centimètres du visage d'Anselme. Le confesseur ne cilla même pas. — Vous ne comprenez pas, Saint-André. Je ne suis plus seul à commander. La machine et moi, nous ne faisons qu'un par la prière et l'engrenage. Il leva les mains. Ses doigts semblaient s'allonger, devenir des tiges de cuivre fines et nerveuses. L'odeur de musc devint insupportable, masquant totalement celle de la poudre. — Versailles doit tomber pour que le ciel se rouvre, déclara Anselme d'une voix qui résonnait désormais avec une harmonique métallique. À cet instant, un fracas monstrueux retentit au-dessus de leurs têtes. Le plafond du couloir de service explosa, non pas sous l'effet d'une bombe, mais sous le poids de quelque chose d'immense. Une main de métal fondu, aux doigts articulés comme des outils de précision, perça le plancher et s'abattit entre Saint-André et le prêtre. La créature du balcon n'était plus dehors. Elle était *dans* les murs. Le monstre de métal cherchait son créateur. Ou peut-être cherchait-il de la nourriture. Saint-André vit, à travers la poussière et les débris, les yeux de la "Chose". Ils n'étaient plus noirs. Ils projetaient désormais deux faisceaux d'une lumière blanche, aveuglante, insoutenable. La lumière du soleil, volée et corrompue. — Allez-y, Saint-André, murmura Anselme alors que la créature commençait à l'envelopper de ses bras de fer brûlant. Courez. Allez dire au monde que le règne de l'Homme est terminé. Le règne de l'Horloge Divine commence. Le prêtre fut soulevé du sol, sans un cri, fusionnant presque avec la carcasse mécanique. Saint-André fit demi-tour et s'élança dans les ténèbres des passages secrets, ses poumons brûlant par l'air raréfié. Il déboucha dans la Galerie des Glaces. Le spectacle était apocalyptique. Les miroirs, les célèbres miroirs de Venise, n'étaient plus des surfaces réfléchissantes. Ils étaient devenus des fenêtres. Et de l'autre côté, ce n'était pas Versailles qu'il voyait. C'était une autre ville. Une cité de rouages et de flammes noires, s'étendant à l'infini sous un soleil éteint. Le château tout entier commençait à se transformer, ses pierres se réarrangeant dans un vacarme de fin du monde. Versailles n'était plus un palais. C'était devenu un moteur. Et le moteur venait de démarrer. **CLIFFHANGER : Saint-André réalise que Versailles ne s'effondre pas, mais qu'il se déplace. Le palais tout entier, transformé en une machine colossale, s'élève lentement au-dessus du sol, emportant avec lui la cour terrifiée vers un destin inconnu, tandis que l'ombre de la structure recouvre désormais tout Paris.**

Le Twist Final

**CHAPITRE : LE TWIST FINAL** Le sol ne vibrait plus. Il chantait. Une note basse, sourde, qui faisait s’entrechoquer les dents de Saint-André. Sous les planchers de chêne massif, sous les tapis de la Savonnerie, les engrenages de Mansart hurlaient leur délivrance. Ce n’était plus le craquement du bois sec. C’était le gémissement du fer contre le bronze. Saint-André se plaqua contre un miroir froid. À travers le verre devenu transparent, Paris n’était plus qu’une constellation de points lumineux s’éloignant dans un gouffre d’ébène. La Seine n’était qu’un fil d’argent brisé. Le palais montait. Il s’arrachait à la gravité comme un dieu furieux quittant son piédestal de boue. L’air était saturé d’une odeur insupportable. Le parfum entêtant du musc royal se mêlait à la sueur acide des courtisans et à la vapeur d’huile chaude qui remontait des fentes du parquet. Cire d’abeille et cambouis. L’élégance et la forge. — Vous avez le teint pâle, Monsieur de Saint-André. La voix était calme. Terrifiante de stabilité au milieu du chaos. Saint-André se retourna. Louis XIV se tenait au centre de la Galerie des Glaces. Il ne portait pas sa cuirasse de guerre, mais son habit de cour le plus lourd, brodé d’or et de diamants. À ses côtés, Bontemps, son valet de chambre, tenait un bougeoir dont les flammes vacillaient au rythme des pulsations du moteur souterrain. — Sire… balbutia Saint-André. Le palais… le complot… Nous devons l'arrêter. Le Roi s’approcha d’une fenêtre. Il observa la ville qui disparaissait sous eux avec une curiosité presque scientifique. — Arrêter quoi ? L’inévitable ? Saint-André sentit un froid plus glacial que l’air des sommets envahir sa poitrine. Il sortit de sa poche le carnet de cuir noir qu’il avait arraché aux mains du Grand Maître de l’Ordre du Soleil Noir. Les preuves de la trahison. Les noms des ducs, des ministres, des alchimistes qui avaient financé cette machine monstrueuse pour renverser le trône. — J’ai la liste, Sire. Louvois, Colbert de Seignelay, la Montespan… Ils sont tous impliqués. Ils voulaient utiliser le « Sang du Soleil » pour alimenter cette machine et vous emmener en exil. Ou pire. Le Roi tourna la tête. Un sourire imperceptible étira ses lèvres fines. Un sourire de prédateur qui a déjà dévoré sa proie. — Donnez-le-moi, Saint-André. L’enquêteur obéit. Ses doigts tremblaient. Le Roi prit le carnet, le survola une seconde, puis, d’un geste d’une nonchalance absolue, le tendit à Bontemps. — Brûlez cela, ordonna Louis. Ainsi que les schémas trouvés dans les appartements de la Voisin. Ne laissez pas une seule lettre. Pas une seule preuve que cet « Ordre » a un jour existé. Saint-André resta pétrifié. Les cris de terreur de la cour, massée dans les salons voisins, lui parvenaient comme un écho lointain. — Sire ? Ce sont vos ennemis. Ils ont conspiré dans l’ombre pendant dix ans pour transformer Versailles en ce… cet engin de malheur ! Ils ont sacrifié des centaines de gens pour extraire l’essence nécessaire au moteur ! — Je sais, murmura le Roi. Il s’approcha de Saint-André. L’odeur du musc devint étouffante. Sous la perruque monumentale, les yeux du monarque brillaient d’une lueur qui n’avait rien d’humain. — Qui croyez-vous avoir fourni les fonds ? Qui a autorisé les travaux de terrassement nocturnes sous les jardins ? Qui a laissé les alchimistes de l’Ordre accéder aux caves de l’Orangerie ? Le cerveau de Saint-André fonctionnait à plein régime. Les pièces du puzzle se réassemblaient, formant une image hideuse. — Vous… Ce n’était pas leur complot. C’était le vôtre. — Un roi ne doit pas seulement gouverner ses sujets, Saint-André. Il doit les trier. Versailles était un piège. Un tamis magnifique. J’avais besoin de savoir qui, parmi mes proches, rêvait de puissance infinie. Qui était prêt à me trahir pour l’immortalité. Le sol tressauta violemment. Le palais venait de franchir une couche de nuages. Dans la Galerie, les dorures semblaient s’enflammer sous l’effet d’une lumière pourpre venant d’ailleurs. — Vous les avez laissés construire cette machine, comprit Saint-André, la voix brisée. Vous les avez laissés assassiner pour vous. — J'avais besoin de leur ambition pour forger l’outil. Et maintenant qu’il est achevé, ils ne sont plus que du lest. Le Roi fit un signe de la main vers les portes de la galerie. Des Gardes Suisses, le visage dissimulé sous des masques de fer, entraient en silence. Ils ne portaient pas des mousquets, mais des haches de bourreau. — Ils sont tous là, Saint-André. Enfermés dans les salons de parade. Le duc du Maine, Lauzun, les Rohan… Ils pensent qu’ils partent à la conquête des étoiles avec moi. Ils ne réalisent pas qu'un moteur a besoin de combustible. Saint-André recula, son dos heurtant le cadre doré d'un miroir. Il regarda à travers la vitre. La cité de rouages et de flammes noires qu'il avait aperçue plus tôt n'était plus une vision. Elle était là, devant eux, déchirant le ciel de l'Europe. Une métropole cauchemardesque qui les attendait. — Qu’est-ce que Versailles ? demanda l’enquêteur dans un souffle. Le Roi s'approcha du centre de la pièce, là où le soleil de bronze gravé au sol commença à s'ouvrir, révélant un puits de lumière aveuglante. — Versailles n'est pas un palais, Saint-André. Ce n'est pas non plus un moteur. C'est un vaisseau. Et la Terre est une province devenue trop petite pour mon règne. Louis XIV se tourna vers Bontemps. — Débarrassez-vous de Monsieur de Saint-André. Il en sait trop, et son sang est pur. Il fera un excellent additif pour la pression des chaudières du pont inférieur. Saint-André vit les gardes avancer. Il vit le regard vide du Roi, déjà tourné vers l'infini noir. Il comprit alors le sens ultime du "Sang du Soleil". Ce n'était pas l'alchimie. C'était le sacrifice. Il plongea la main dans sa botte, cherchant son dernier pistolet, mais le parquet s'inclina brusquement. **CLIFFHANGER :** Alors que les gardes fondaient sur lui, une explosion de vapeur déchira le sol de la Galerie des Glaces. Mais ce n'était pas un accident. À travers la brèche, Saint-André ne vit pas les machines du roi, mais le visage de l'homme qu'il pensait avoir tué au début de l'enquête : l'Architecte de l'Ombre. Celui-ci lui tendit une main gantée de noir alors que le palais franchissait la limite de l'atmosphère terrestre. — Venez avec moi, Saint-André, hurla l'homme dans le vacarme du métal hurlant. Le Roi croit piloter ce monde, mais il ignore que nous avons saboté la boussole. Nous ne partons pas vers les étoiles. Nous tombons. Sous leurs pieds, Versailles amorçait un virage impossible, plongeant tête baissée vers le cœur ardent de l'Océan Atlantique.
Fusianima
Le Sang du Soleil
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Le Sang du Soleil

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### CHAPITRE : Le Corps sous les Festivités Versailles est une bête qui ne dort jamais. Elle respire par ses trois mille bougies, transpire par ses courtisans et hurle par ses violons. En ce mois de septembre 1682, le Roi-Soleil a décidé que la nuit n’existerait plus. Gabriel de Pontbriand, lieute...

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