Le Sang de la Muse est un Vin de Toscane
Par Studio Thriller — Thriller
**CHAPITRE : LE VERNISSAGE DE SANG**
Le soleil est un rasoir rouillé. Quarante degrés à l’ombre des cyprès de la Tenuta Malaspina. La Toscane ne respire plus. Elle étouffe sous une chape de plomb liquide. L’air vibre, saturé d’une odeur de bitume brûlant qui remonte de la route provinciale, se mêla...
Le Vernissage de Sang
**CHAPITRE : LE VERNISSAGE DE SANG**
Le soleil est un rasoir rouillé. Quarante degrés à l’ombre des cyprès de la Tenuta Malaspina. La Toscane ne respire plus. Elle étouffe sous une chape de plomb liquide. L’air vibre, saturé d’une odeur de bitume brûlant qui remonte de la route provinciale, se mêlant au parfum écœurant du jasmin fané.
C’est le grain d’une pellicule 35mm surexposée. Les couleurs sont trop vives, les contrastes trop violents. On se croirait dans un plan de séquence de Fellini tourné sous amphétamines.
Devant les grilles du domaine, le vacarme est incessant. Une meute de Vespas déchire le silence de la vallée, un écho lointain mais persistant de la Piazza Navona. Les paparazzi de Cinecittà sont là. Ils ont flairé la proie. Leurs flashs crépitent comme des tirs de sommation, aveuglants, impitoyables. Ils attendent le clou du spectacle : le lancement du millésime « Muse de Sang ».
Ils ne croient pas si bien dire.
À l’intérieur de la cave de vinification, la température chute de vingt degrés. Un gouffre thermique. L’acier inoxydable des cuves monumentales luit sous les néons blafards. C’est une cathédrale de métal et de silence. L’odeur change. Ici, c’est le règne du moût en fermentation, du gaz carbonique et de l’alcool naissant.
Le commissaire Dante Valenti avance. Ses pas résonnent sur le béton poli. Il ajuste son veston en lin, déjà froissé par la moiteur de l’extérieur. Il déteste le vin. Il déteste encore plus les vernissages.
— Regardez la cuve numéro 42, commissaire.
La voix du majordome est un fil de soie prêt à rompre. Il tremble.
Valenti grimpe l’échelle métallique. Le froid de l’acier lui mord les paumes. Arrivé sur la passerelle supérieure, il surplombe le gouffre. La cuve est ouverte. À l’intérieur, dix mille litres de Chianti Classico. Un océan pourpre, dense, presque noir. Le Sangiovese dans toute sa splendeur sauvage.
Au milieu de cette mer de vin, elle flotte.
Elena Vance. La papesse de la critique d’art. Celle qui faisait et défaisait les carrières d’un coup de plume entre deux verres de Sassicaia. Elle porte une robe de soie blanche, désormais d’un rose tragique, collée à sa peau de marbre. Ses yeux, d’un bleu délavé, fixent le plafond avec une incompréhension éternelle.
— C’est un tableau, murmure Valenti. Une mise en scène.
Il se penche. Le détail le frappe. La précision.
La gorge d’Elena a été ouverte d’une oreille à l’autre. Un travail d’orfèvre. L’incision est nette, sans bavure, parfaitement horizontale. Elle sectionne la carotide interne et la jugulaire avec une rigueur chirurgicale. Pas de lutte. Pas de déchirure. Le tueur connaît l’anatomie. Il a utilisé un scalpel n°15, ou peut-être un couteau à greffer les vignes, affûté comme un couperet de guillotine.
Et puis, il y a l’intrus.
À la surface du vin, juste sous le menton de la morte, flotte un pétale de lys blanc. Immaculé. Le symbole de Florence. Le symbole de la pureté. Il dérive lentement, poussé par les remous invisibles de la fermentation, comme une barque minuscule sur un lac de sang.
— Elle est morte depuis combien de temps ? demande Valenti sans quitter le corps des yeux.
— Le sommelier l’a trouvée il y a vingt minutes, répond une voix derrière lui.
Valenti se retourne. C’est le légiste, le docteur Arcuri. Il a l’air d’avoir passé la nuit dans un congélateur.
— La rigidité cadavérique commence à peine, continue Arcuri en ajustant ses lunettes. Je dirais deux heures. En pleine dégustation. Le tueur l’a égorgée ailleurs, puis l’a jetée ici. Ou alors, il l’a fait sur la passerelle. Mais regardez le sol, Dante.
Valenti baisse les yeux. Pas une goutte de sang sur le métal de la passerelle. Rien.
— Elle a été vidée de son sang directement dans la cuve, conclut le commissaire. Il a mélangé son hémoglobine au Chianti. Le millésime est littéralement baptisé.
Valenti redescend. Sa tête tourne. L’odeur du jasmin fané semble l’avoir poursuivi jusqu’ici. Il sort un carnet de sa poche. Ses notes sont brèves. Nerveuses.
*Elena Vance. 54 ans. Ennemie jurée des traditionalistes de la région. Menacée de mort le mois dernier après son article sur la "mafia du bouchon".*
Il s’approche d’un des paparazzi qui a réussi à se faufiler par une porte de service. Un gamin aux cheveux gominés, agrippé à son Leica comme à une arme de poing.
— Toi. Montre-moi tes dernières prises.
Le photographe hésite, puis fait défiler les images sur l’écran numérique. Les flashs. Les sourires de façade. Les verres qui s’entrechoquent. Et là, sur une photo prise à 18h15, en arrière-plan.
Une silhouette. Un homme en costume sombre, de dos. Il tient un étui en cuir long et fin. Un étui pour instruments de musique ? Ou pour un set de couteaux professionnels ?
— Zoom ici, ordonne Valenti.
Le grain de l’image explose. Les pixels se battent. Mais sur le revers de la veste de l’inconnu, on distingue une petite broche en argent. Un crâne de cerf surmonté d’une croix. L’emblème de Saint-Hubert. Le patron des chasseurs.
Soudain, les lumières de la cave vacillent. Un bourdonnement électrique emplit l’espace. Les cuves en inox semblent gémir sous la pression atmosphérique.
— Commissaire ! crie un agent depuis le fond de la pièce. On a trouvé quelque chose dans le bureau de la direction !
Valenti court, ses semelles claquant sur le sol froid. Le bureau du domaine Malaspina est un sanctuaire de bois de chêne et de cuir de Cordoue. Sur le bureau massif, un lecteur de bobines 16mm tourne dans le vide. Le film claque en bout de course. *Clac. Clac. Clac.*
Sur l’écran de projection, une image fixe reste brûlée par la lampe du projecteur.
C’est une photo d’Elena Vance, prise il y a vingt ans, à Cinecittà. Elle est jeune, radieuse. Elle tient un verre de vin à la main. Mais quelqu’un a gratté la pellicule au niveau de son cou avec une pointe de compas. Une traînée rouge a été peinte à la main sur le celluloïd.
Le téléphone du bureau se met à sonner. Un vieux modèle en bakélite noire.
Valenti décroche. Il ne dit rien. Il écoute.
À l’autre bout du fil, il n’y a pas de voix. Juste un son. Le bruit caractéristique d’une Vespa qui démarre en trombe sur des pavés. Puis, une mélodie siffle doucement. C’est l’air de *La Dolce Vita*.
Valenti raccroche, le cœur battant. Il regarde par la fenêtre. La canicule semble redoubler d’intensité. Au loin, sur la colline d’en face, au milieu des vignes parfaitement alignées, une silhouette immobile observe le domaine. L’homme au costume sombre.
Il lève un verre de vin rouge vers le commissaire, comme pour porter un toast.
Puis, il disparaît dans l’ombre d’un cyprès.
Valenti se tourne vers son adjoint, le visage livide.
— Ce n’est pas un meurtre, dit-il d’une voix sourde.
— Qu’est-ce que c’est alors ?
— C’est une critique gastronomique. Et le prochain plat est déjà au four.
Le commissaire se précipite vers la cuve 42. Il remarque seulement maintenant un détail qu’il avait manqué. Sur le bord intérieur de la cuve, gravé dans le métal à l’aide d’un acide puissant, un mot unique brille sous les néons :
**"IN VINO VERITAS"**
Mais sous le mot "Veritas", une seconde ligne a été ajoutée, fraîchement griffonnée au marqueur indélébile :
**"ET IN SANGUINE VINDICTA."**
*(Et dans le sang, la vengeance.)*
C’est alors que le cri retentit. Il vient des jardins. Un cri de femme, aigu, déchirant, qui couvre un instant le vrombissement des Vespas.
Valenti s’élance, mais il sait déjà qu’il a un temps de retard. Le vernissage ne fait que commencer, et le vin n’est pas la seule chose qui va couler à flots ce soir.
Dans sa poche, son propre téléphone vibre. Un message anonyme. Une seule photo : le pétale de lys, mais cette fois, il est noir.
Et il est posé sur le pare-brise de la voiture du commissaire.
L'Arrivée de l'Inspecteur
## CHAPITRE II : L’ARRIVÉE DE L’INSPECTEUR
Rome est une bête à l'agonie.
Sous la canicule de ce mois d'août, la Ville Éternelle ne respire plus. Elle transpire. La Piazza Navona est un chaudron de bitume brûlant et de jasmin fané. L’odeur est écoeurante, un mélange de pollution urbaine et de fleurs qui pourrissent sur les balcons en fer forgé. Au-dessus des toits, le ciel a la couleur du soufre.
Le vrombissement des Vespas est incessant. Un essaim métallique qui déchire le silence pesant des ruelles.
L’inspecteur Moretti coupa le contact de sa Lancia Aurelia. Le moteur hoqueta avant de s’éteindre. Il resta un instant immobile, les mains crispées sur le volant en bakélite. À travers le pare-brise, le monde ressemblait à une vieille pellicule 35mm. Un grain épais. Une lumière crue.
Soudain, le premier éclair.
Pas un orage. Des flashs.
Les paparazzi de Cinecittà étaient déjà là, tels des vautours en costume de lin. Ils s’agglutinaient devant les grilles du Palazzo Farnese, leurs Leica en bandoulière, guettant la moindre goutte de sang royal ou de vin millésimé.
Moretti descendit de voiture. La chaleur l’agressa comme une lame physique. Il rajusta son veston, ignorant les cris des journalistes. Son regard se posa immédiatement sur la voiture du commissaire Valenti, garée en double file.
Sur le pare-brise, un détail l’arrêta.
Un pétale de lys. Noir comme de l’encre. Posé exactement sous l’essuie-glace, comme une mise en demeure.
Moretti ne le toucha pas. Il savait ce que cela signifiait. Le lys noir n’était pas une fleur. C’était une signature.
***
L’intérieur du domaine était un autre monde. L’air y était plus frais, mais plus lourd. Saturé d’une humidité vineuse.
Le cri de femme qui avait déchiré l’air quelques minutes plus tôt s’était mué en un murmure de terreur collective. Les invités du vernissage, l’élite romaine vêtue de soie et de bijoux, s’écartaient devant Moretti comme les eaux de la Mer Rouge.
Il trouva Valenti près de la cuve 42. Le commissaire semblait avoir vieilli de dix ans. Ses mains tremblaient légèrement tandis qu'il rangeait son téléphone.
— Tu as vu la photo ? demanda Valenti, la voix rauque.
— J’ai vu le pétale sur ta voiture, répondit Moretti. Le message est passé. Qui est la victime ?
Valenti désigna d'un signe de tête le bord de la cuve, là où l’inscription acide brillait encore sous les néons.
— Lorenzo Cellini. Le critique.
— Le "Palais d’Or" ? Moretti grimaça. Il ne se fera plus d’amis à la table des Borgia.
Moretti s'approcha de la cuve. Il ne regarda pas tout de suite le corps. Il regarda l’environnement. Les techniciens de la scientifique s'activaient, mais le grain de la scène était étrange. Les flashs des photographes de la police imitaient ceux des paparazzi à l'extérieur. Un bal de lumières stroboscopiques qui découpait la réalité en fragments violents.
Il s’accroupit. Ses yeux d’expert balayèrent le sol.
— Il n’était pas seulement là pour le vin, murmura Moretti.
Il ramassa un petit carnet en cuir, épargné par les projections de moût. Il l’ouvrit avec précaution. Les pages étaient couvertes d’une écriture serrée, nerveuse. Des croquis de madones, des analyses de pigments, et un nom qui revenait sans cesse, souligné avec une force qui avait failli percer le papier :
**"LA MUSA DI SANGUE"**
Moretti se redressa, les yeux fixés sur le vide.
— Tu connais la légende de la *Muse de Sang*, Valenti ?
— Une fable pour historiens de l’art en manque de sensations, grogna le commissaire. Une œuvre perdue de Botticelli. On dit qu’il l’a peinte après la mort de Savonarole, dans un accès de folie mystique.
— Ce n'est pas une fable, rectifia Moretti. Cellini avait trouvé quelque chose. Il était convaincu que la Muse n'avait jamais quitté ce domaine. Que Botticelli l'avait cachée ici, sous une autre fresque, ou dans les caves, pour la protéger de l'Inquisition.
Le regard de Moretti retourna à l’inscription sur la cuve.
*ET IN SANGUINE VINDICTA.*
— Le tueur ne cherche pas seulement à se venger, analysa Moretti. Il protège un secret. Ou il célèbre une découverte. Regarde la calligraphie du "Vindicta". C’est une imitation parfaite de la main de Botticelli dans ses dernières années. Nerveuse. Hachée.
Soudain, Moretti se figea.
Il ferma les yeux. Il inspira lentement, profondément, ignorant l’odeur de fer du sang et l’acidité du vin en fermentation.
Une note discordante flottait dans l’air.
Ce n’était ni le jasmin fané de la place, ni le moût des cuves. C’était une odeur lourde, charnelle, presque indécente dans ce contexte de mort. Une fragrance de fleurs blanches qui semblait suer dans l'ombre.
— La tubéreuse, souffla Moretti.
Valenti fronça les sourcils.
— Quoi ?
— On l’appelle la "fleur des courtisanes". Au Moyen-Âge, on interdisait aux jeunes filles de se promener dans les champs de tubéreuses la nuit, de peur qu’elles ne succombent à l’érotisme de son parfum. C’est une odeur de luxure et de deuil.
Moretti suivit la trace invisible. L’odeur ne venait pas du corps. Elle venait d’un recoin sombre derrière les canalisations en inox de la cuve 42.
Il sortit sa lampe torche. Le faisceau coupa l’obscurité, révélant une trappe de maintenance à moitié ouverte.
Sur le métal froid de la poignée, une empreinte digitale était visible. Elle n’était pas faite de sang. Elle était faite de peinture. Un rouge profond, presque noir. Du carmin d’alun, le pigment préféré des maîtres de la Renaissance.
— Moretti, n’y va pas seul, ordonna Valenti.
Mais l'inspecteur était déjà engagé dans le passage étroit. La tubéreuse l’assaillait maintenant, étouffante, comme si la fleur elle-même poussait dans les murs de pierre du domaine.
Il descendit un escalier en colimaçon, les marches usées par les siècles. Le vrombissement des Vespas s'estompa, remplacé par un silence de cathédrale. L'humidité augmentait.
Au bas de l’escalier, une porte en chêne massif l’attendait. Elle était entrebâillée.
Moretti poussa le battant.
Le flash d’un appareil photo l’aveugla un instant. Il porta la main à son arme, le cœur battant à tout rompre.
— Qui est là ? cria-t-il.
Le silence lui répondit.
Lorsque sa vision se stabilisa, il vit la pièce. Ce n’était pas une cave. C’était un atelier clandestin. Des dizaines de toiles étaient empilées contre les murs. Mais au centre, sous un projecteur unique qui semblait imiter la lumière d’une bougie, trônait un chevalet.
L’œuvre qui s’y trouvait n’était pas un Botticelli.
C’était un portrait de Lorenzo Cellini, le critique.
Il était peint avec une précision photographique, mais dans un style vieux de cinq cents ans. Ses yeux étaient grands ouverts, emplis d'une terreur saisissante. Et surtout, la peinture était fraîche. Si fraîche que le pigment coulait encore au bas de la toile.
Moretti s'approcha. Son regard fut attiré par un détail en bas à droite de l'œuvre.
Là où le peintre signe habituellement.
Il n'y avait pas de nom. Juste un petit objet collé directement sur la toile, encore humide.
Un pétale de lys noir.
Et derrière lui, dans l’ombre de l'atelier, le bruit d'un déclencheur. *Clic.*
Moretti pivota, son faisceau balayant les rangées de toiles.
— Sortez de là !
Un rire léger, presque un souffle, résonna dans la pièce. Un rire de femme, mêlé à l'odeur entêtante de la tubéreuse.
— Vous arrivez trop tard, inspecteur, murmura une voix qui semblait venir de partout à la fois. La Muse a soif. Et vous avez le profil parfait pour le prochain millésime.
Soudain, toutes les lumières s’éteignirent.
Dans l’obscurité totale, Moretti entendit le froissement d’une robe de soie et le clic métallique d’une serrure que l’on verrouille.
Il n’était plus le chasseur.
Il était la muse.
Et dans le noir, l’odeur de la tubéreuse devint si forte qu’il crut s’évanouir.
C’est alors qu’il sentit la pointe froide d’un pinceau, ou peut-être d’un scalpel, se poser délicatement contre sa gorge.
— Ne bougez pas, inspecteur. Je détesterais gâcher votre grain de peau.
Le Témoignage du Sommelier
# CHAPITRE IV : LE TÉMOIGNAGE DU SOMMELIER
Rome était une plaie ouverte.
Trente-neuf degrés à l’ombre des colonnades du Bernin. L’air n’était plus de l’oxygène, c’était un mélange de bitume liquide et de jasmin en décomposition. Une odeur de fin de règne. Sur la Piazza Navona, le vacarme des Vespas montait en flèche, un essaim de frelons mécaniques ricochant contre les façades ocres.
Moretti s’extirpa de l’ombre de l’atelier, la gorge encore brûlante du parfum de la tubéreuse. La sensation du scalpel contre sa carotide restait gravée dans sa chair comme une cicatrice fantôme. Il fendit la foule.
*Flash.*
Un photographe de chez *Epoca*, planqué derrière une fontaine, venait de le shooter. Le magnésium brûla ses rétines. Dans cette Rome de 1962, la vie était un plateau de tournage permanent. On ne marchait pas, on déambulait sous le grain d’une pellicule 35mm. Chaque passant était un figurant, chaque flic une cible pour les tabloïds de Cinecittà.
— Inspecteur ! Ici !
La voix était grêle, étranglée par la panique.
Moretti tourna la tête. Ugo Bellini l’attendait à la terrasse du *Caffè della Pace*. Bellini n’était pas n’importe qui. Sommelier en chef de la maison *Valli*, l’homme possédait un nez capable de distinguer un sol calcaire d’un sol argileux à dix kilomètres de distance. Mais aujourd’hui, son nez était rouge, ses mains tremblaient et sa chemise de lin était trempée de sueur.
— Vous avez une sale mine, Ugo, lança Moretti en s’asseyant lourdement.
— Ce n’est pas la chaleur, inspecteur. C’est la cuve.
Bellini saisit son verre d’eau glacée. Le cristal s’entrechoquait contre ses dents.
— La cuve 42. Le Brunello de la réserve spéciale. Celle que nous réservons pour la vente aux enchères de la Villa Médicis.
— Qu’est-ce qu’elle a, votre cuve ? Un problème de fermentation ? Un excès de tanins ?
Bellini se pencha, ses yeux fuyants scrutant la foule des touristes et des paparazzi qui rôdaient comme des requins autour de la Fontaine des Quatre-Fleuves.
— La robe, murmura-t-il. La robe est… impossible.
Moretti fronça les sourcils. Il connaissait le jargon. La robe, c’était la couleur du vin, son aspect visuel, sa signature chromatique.
— Un vin rouge évolue du rubis au grenat, puis au tuilé avec l’âge, continua Bellini, sa voix descendant d’un octave. L’anthocyane — le pigment de la peau du raisin — réagit au pH et à l’oxydation. C’est de la chimie, inspecteur. De la science pure.
— Et ?
— Ce matin, j’ai tiré un échantillon. Le liquide n’est pas rouge. Il n’est pas brun. Il a une teinte… outremer. Un bleu-noir profond, comme les veines d’un cadavre sous la glace. Et ce n’est pas tout.
Bellini sortit un mouchoir pour s’éponger le front.
— La viscosité est aberrante. Le glycérol ne réagit pas ainsi. On dirait que le vin a été… *enrichi*.
— Par quoi ?
— Je n’ai pas osé le goûter. L’odeur… ce n’était ni le bois, ni le fruit. C’était la tubéreuse. La même odeur que sur vos vêtements, Moretti.
L’inspecteur se figea. Le vrombissement d’une Vespa particulièrement bruyante sembla déchirer l’air juste derrière lui. Il posa une main sur le bras du sommelier.
— Où est cet échantillon ?
— Dans la cave de l’Enoteca. Je l’ai mis sous clé. Je ne fais confiance à personne. Les propriétaires… ils parlent déjà de « miracle ». Ils veulent embouteiller ça comme le *Sang de la Muse*. Ils sont fous. Ce n’est pas du vin, c’est un sacrilège.
Moretti se leva.
— Emmenez-moi.
***
Ils descendirent sous le niveau des pavés. L’Enoteca Valli était un labyrinthe de voûtes médiévales, un sanctuaire où le silence était seulement troublé par le goutte-à-goutte des condensations. Ici, la canicule de Rome n’était plus qu’un souvenir lointain. L’air était saturé d’humidité et d’une odeur de vieux bouchons et de terre battue.
Bellini marchait vite, ses pas résonnant sur le sol inégal.
— J’ai remarqué autre chose, haleta-t-il. Dans le fond de la cuve, au microscope. Il n’y a pas que des levures. Il y a des fibres. Des fibres de pinceau. Et des pigments qui n'appartiennent pas au règne végétal. Comme si quelqu'un avait peint le vin de l'intérieur.
Ils arrivèrent devant une grille en fer forgé. Bellini sortit un trousseau de clés massif. Ses doigts étaient si agités qu’il fit tomber les clés. Le métal tinta contre la pierre.
— Calmez-vous, Ugo, dit Moretti, la main sur la crosse de son Beretta.
— Vous ne comprenez pas… Si c’est ce que je pense… Si le mythe est vrai…
Bellini ramassa les clés, ouvrit la grille et s’engouffra dans l’obscurité de l’arrière-cave, là où les millésimes les plus précieux dormaient derrière des parois de verre.
Moretti s’apprêtait à le suivre quand une sensation de froid intense lui remonta le long de l’échine. Un déclic. Pas le clic d’un appareil photo. Le clic, sec et métallique, d'un loquet que l'on manipule avec une précision chirurgicale.
— Ugo, ressortez de là ! ordonna Moretti.
Mais le sommelier était déjà au fond de la pièce, près de l'éprouvette contenant le liquide maudit.
Soudain, une ombre se détacha d’un fût de chêne de cinq cents litres.
Elle était fluide, presque gazeuse. Une silhouette gainée de cuir noir. On aurait dit un négatif photographique prenant vie dans l'obscurité de la cave.
Le sommelier n’eut pas le temps de crier.
Une main gantée de cuir noir saisit Bellini par les cheveux, tirant sa tête en arrière avec une violence inouïe. L’autre main apparut. Elle tenait un objet long, fin, brillant : une sonde de dégustation en argent, détournée de sa fonction première.
L'acier s'enfonça avec une précision de sommelier directement dans la base du crâne de Bellini, là où la moelle épinière rejoint le cerveau.
*Schlouck.*
Le bruit fut celui d’un bouchon que l’on tire avec trop de hâte.
Bellini s’effondra, ses membres s’agitant une dernière fois comme ceux d’un insecte épinglé. L’éprouvette qu’il tenait se brisa au sol. Le liquide se répandit sur les dalles.
Moretti dégaina.
— Police ! Ne bougez pas !
La silhouette se tourna vers lui. Dans la pénombre, Moretti ne vit aucun visage. Juste le reflet froid de lunettes noires de starlette et l’éclat de gants en cuir parfaitement ajustés.
L’assassin ne fuyait pas. Il (ou elle) semblait admirer le carnage.
— Un millésime gâché, murmura une voix androgyne, une voix de velours et de verre pilé. Mais le sang d’un expert est un excellent fixateur.
L’inconnu renversa une étagère de bouteilles de Brunello. Le fracas fut assourdissant. Des litres de vin rouge, le vrai cette fois, inondèrent la pièce, créant une marée pourpre qui masquait la fuite de l'ombre vers les conduits d'aération.
Moretti s'élança, glissant sur le mélange de sang et de vin. Il atteignit le corps de Bellini. Le sommelier était mort sur le coup. Ses yeux étaient grands ouverts, fixant le plafond de pierre.
Dans sa main crispée, il tenait un morceau de papier arraché.
Moretti le ramassa. C’était une étiquette de vin, mais le revers portait une annotation manuscrite, griffonnée à la hâte :
*"Lapis-lazuli + Fibrine humaine = Le Bleu de la Muse. Elle ne peint pas sur toile. Elle peint dans les veines."*
L’inspecteur se redressa, le souffle court. Il regarda le liquide renversé au sol. Là où le sang de Bellini se mélangeait au vin bleu de l'éprouvette, une réaction chimique violente se produisait. Le mélange bouillonnait, dégageant une vapeur bleutée qui montait vers les voûtes.
Soudain, les lumières de la cave oscillèrent.
Au loin, dans les profondeurs des galeries, il entendit un nouveau son. Un rire léger, étouffé par le vrombissement lointain des Vespas de la Piazza Navona. Et puis, le bruit caractéristique d'un projecteur de cinéma qu'on allume.
Un faisceau de lumière blanche, crue, frappa Moretti en plein visage, l'aveuglant totalement.
— Action, murmura une voix dans l'obscurité.
Un coup de feu retentit. Mais ce n’était pas celui de Moretti.
La balle vint briser la bouteille de verre juste à côté de sa tempe, l’arrosant d’un vin vieux de quarante ans qui avait le goût de la mort et de la terre.
Moretti plongea derrière un tonneau, le cœur battant à tout rompre. Il réalisa alors avec horreur que le tueur ne cherchait pas seulement à l'éliminer.
Il était en train de filmer la scène.
Le prochain millésime de la Muse ne serait pas seulement un vin.
Ce serait un film d'horreur en Technicolor, et il en était l'acteur principal.
Première Fausse Piste : Le Peintre Exilé
**CHAPITRE : PREMIÈRE FAUSSE PISTE : LE PEINTRE EXILÉ**
Le soleil de Rome n’était plus un astre. C’était une plaque de fer chauffée à blanc, posée sur les toits de la ville.
Moretti sortit de la cave, titubant. Ses tempes battaient au rythme sourd d’une Arriflex en surchauffe. Sur sa chemise blanche, la tache de vieux vin brunissait, virant à la couleur du sang séché. Il empestait la terre humide et le raisin fermenté. Autour de lui, la Piazza Navona bouillait. L’air vibrait, distordu par la chaleur qui remontait des pavés.
Une odeur de bitume brûlant s’engouffrait dans ses narines, mêlée au parfum entêtant, presque écœurant, du jasmin qui fanait sur les balcons en fer forgé.
Il s'appuya contre une fontaine. L’eau des Bernini semblait tiède.
— Moretti ! Un sourire !
Le flash d’un Leica le frappa au visage. Puis un deuxième.
Les paparazzi. Ces vautours de Cinecittà tournaient déjà. Ils avaient flairé l’odeur du scandale comme des requins flairent une goutte d'hémoglobine dans la Méditerranée. Pour eux, Moretti n’était pas un enquêteur. Il était une silhouette de film noir, un protagoniste de la *Dolce Vita* qui aurait mal tourné.
— Allez vous faire foutre, grogna-t-il.
Il remit ses lunettes de soleil Persol. Le monde repassa en sépia. Le vrombissement des Vespas, incessant, semblable à un essaim de frelons mécaniques, lui vrillait le crâne. Il devait bouger. Il devait trouver Lorenzo.
***
L’atelier de Lorenzo se nichait au dernier étage d’un palais décrépit du quartier de la Regola, là où les ruelles s'étranglent et où l'ombre est une denrée rare.
Lorenzo « l’Exilé ». Un ancien prodige des studios de la Via Tuscolana. Il avait dessiné les storyboards des plus grands chefs-d'œuvre du néoréalisme avant que la paranoïa et l'absinthe ne le poussent hors des plateaux. On disait de lui qu’il voyait les cadrages avant que les réalisateurs ne les pensent.
Moretti monta les marches quatre à quatre. L’escalier sentait la poussière millénaire et le chat mort.
Il défonça presque la porte.
L’atelier était une serre. La lumière tombait d’une verrière encrassée, découpant l’espace en blocs de clarté crue et d’ombres d’encre. Lorenzo était là, assis devant un chevalet, le dos voûté. Il ne se retourna pas.
— Tu es en retard, Moretti. La lumière décline. Le Technicolor meurt avec le crépuscule.
Moretti ne répondit pas. Il avança, ses semelles de cuir claquant sur le parquet nu. Il saisit Lorenzo par le col de son vieux veston taché de térébenthine et le projeta contre le mur.
— Qui t’a donné le script, Lorenzo ? Qui filmait dans la cave ?
Le peintre émit un rire sec, une toux de tuberculeux. Ses yeux étaient injectés de sang, ses doigts tremblants de pigments noirs.
— Personne ne filme, imbécile. On est filmés. C’est différent.
Moretti le lâcha et balaya la pièce du regard. C’est alors qu’il les vit.
Épinglés aux murs, par dizaines. Des fusains. Des sanguines. Des croquis d’une précision chirurgicale.
Son sang se glaça.
C’était la scène de la cave. Sous tous les angles.
Il y avait le tonneau de chêne derrière lequel il s’était caché. Il y avait l’éclat de la bouteille qui explosait. Il y avait même l’expression de terreur pure sur son propre visage, saisie avec une cruauté graphique insoutenable. Le grain du papier semblait imiter le grain d’une pellicule 35mm Kodak Eastmancolor.
— Tu y étais, murmura Moretti, la main sur la crosse de son Beretta. Tu tenais le projecteur.
— Je n’ai pas quitté cette pièce depuis trois jours, répondit Lorenzo d’une voix monocorde. La chaleur me paralyse. Mais la Muse… la Muse est généreuse en temps de canicule.
— Ne me sors pas tes délires mystiques. Ces dessins… c’est la scène d’il y a une heure. Le vin n’est même pas encore sec sur ma chemise !
Lorenzo s’approcha d’un des dessins. Il caressa le papier du bout de son index noirci.
— Je reçois les images, Moretti. Elles arrivent par ondes. Comme la radio. Je dors, et le projecteur s’allume derrière mes paupières. Je vois le cadrage, je sens l’odeur du cellier, j’entends le déclic de l’obturateur. Je ne suis que le greffier.
Moretti saisit un croquis. En bas à droite, une annotation technique : *Focale 35mm. Filtre Wratten 85. Contre-jour violent.*
C’était plus qu’un dessin. C’était une note de production.
— Qui est la victime, Lorenzo ? Pourquoi moi ?
Le peintre fixa le vide. Ses pupilles se rétractèrent sous l’effet d'un flash imaginaire.
— Tu n’es pas la victime. Tu es le « Lead ». Le rôle principal. La victime, c’est le vin. Le Sang de la Muse. Chaque goutte versée est une image de plus dans la boîte. Il veut recréer le chef-d’œuvre ultime. Un film qui ne se regarde pas, mais qui se boit.
Moretti le secoua violemment.
— Qui ? Qui est « Il » ?
— Le Réalisateur. Celui qui a compris que la Toscane n’est pas un terroir, mais un décor de théâtre. Il cherche le millésime de l'Apocalypse.
Soudain, un bruit de moteur déchira le silence de la ruelle en bas. Une Vespa. Pas le ronronnement habituel, mais un cri mécanique, nerveux.
Moretti se précipita à la fenêtre.
En bas, une silhouette vêtue d’un imperméable léger malgré les quarante degrés relevait la visière de son casque. L’individu leva les yeux vers la verrière.
Dans sa main, il ne tenait pas une arme.
Il tenait une cellule de mesure de lumière — un posemètre.
L’homme pressa le bouton. Un petit flash rouge s’alluma sur l’appareil. Il prit la mesure de la luminosité de la fenêtre de Lorenzo, puis rangea l’instrument.
— Lorenzo, qui est cet homme ?
Le peintre ne répondit pas. Il s’était rassis devant son chevalet et griffonnait frénétiquement.
Moretti se retourna pour le forcer à parler, mais il s'arrêta net.
Sur la toile neuve que Lorenzo venait d’attaquer, une nouvelle image apparaissait.
C’était une vue en plongée de la pièce où ils se trouvaient. On y voyait Moretti de dos, à la fenêtre. Et on voyait Lorenzo à son chevalet.
Mais dans le dessin, derrière Moretti, une main gantée de cuir noir sortait de l’ombre d’un rideau, tenant un fil de fer barbelé.
Moretti sentit un souffle froid sur sa nuque, un contraste violent avec la chaleur de la pièce.
Le bruit d’un projecteur de cinéma — le cliquetis caractéristique des dents d’entraînement sur la pellicule — s'éleva du placard à balais au fond de l'atelier.
La lumière de la verrière sembla brusquement s’éteindre, comme si on avait fermé les volets de l'univers.
— Coupez ! cria une voix stridente.
L’obscurité devint totale.
Moretti dégaina, mais une douleur fulgurante lui traversa le crâne. Une odeur de magnésium brûlé — celle des vieux flashs de studio — fut la dernière chose qu'il perçut avant que le noir ne devienne définitif.
Au loin, le carillon de l'église Santa Maria dell'Anima sonna les vêpres.
Le tournage ne faisait que commencer.
L'Énigme du Pigment
**CHAPITRE : L'ÉNIGME DU PIGMENT**
Le noir n’était pas un vide. C’était une matière. Épaisse, poisseuse, saturée d’une odeur de soufre et de pellicule brûlée.
Moretti ouvrit les yeux. La douleur fut immédiate. Un pic à glace enfoncé dans la tempe droite, tournant avec la régularité d’un métronome. Il était allongé sur le sol de mosaïque froide de l’atelier. L’écho du carillon de Santa Maria dell'Anima résonnait encore sous son crâne, comme le glas d’une mise en scène dont il était, malgré lui, le premier spectateur.
Il tâta le sol. Ses doigts rencontrèrent quelque chose de visqueux. Pas du sang. Pas encore. De l’huile de lin. Une flaque de vernis renversée.
Il se redressa, chancelant. L'atelier était vide. Le projecteur, dans le placard, s’était tu. La verrière laissait passer la lumière crue de la lune romaine, découpant des ombres géométriques sur le chevalet de Lorenzo. Le dessin — celui de la main gantée — avait disparu.
À sa place, une simple carte de visite. Un carton Bristol immaculé, frappé d’un sceau à la cire rouge. Un seul mot y était calligraphié d’une main nerveuse, presque fébrile :
*« L’Apprêt. »*
Moretti cracha un filet de salive mêlé de sang. Il dégaina son Beretta, par réflexe, par survie. Mais il savait. L’intrus n’était plus là. Il n’était jamais vraiment là. Il était le metteur en scène d’un film dont Moretti ne possédait pas le script.
***
Le lendemain. Rome cuisait.
La Piazza Navona n'était plus qu'une plaque de cuisson géante. L’odeur du bitume qui fondait se mélangeait à celle, écœurante, du jasmin qui crevait sous la chaleur de juillet. Un mélange de luxure et de décomposition. Le vacarme des Vespas montait des pavés comme un essaim de frelons en colère. Les klaxons, les cris des vendeurs de *gelati*, le tumulte de la vie qui s'obstinait à ignorer le macabre.
Moretti franchit les cordons de sécurité devant l’Institut Médico-Légal. Les paparazzi de Cinecittà s’agglutinaient déjà, leurs flashs crépitant comme des décharges électriques sous le soleil de midi. Ils cherchaient le cliché. La chute. La mort en technicolor.
— Commissaire, vous avez une sale gueule.
Le docteur Aris, médecin légiste en chef, ne leva pas les yeux de son microscope. La pièce était maintenue à une température glaciale, contrastant violemment avec la fournaise extérieure. Sur la table d'inox, le corps de la première victime — la jeune restauratrice d'art retrouvée dans la chapelle des Contarelli — semblait de porcelaine.
— C’est l’ambiance, grogna Moretti. Qu’est-ce que vous avez pour moi, Aris ? À part une migraine qui refuse de mourir.
Le légiste se redressa. Il retira ses gants en latex avec un claquement sec.
— Quelque chose d'impossible, Moretti. J’ai fait analyser les échantillons de sang prélevés sur la plaie cervicale. Il y a une anomalie. Une contamination.
— Laquelle ? Un poison ?
— Non. Une suspension minérale.
Aris désigna un écran où s'affichait une analyse spectrographique. Des pics de densité s'élevaient comme des gratte-ciels sur un graphique.
— Le sang de la victime a été mélangé à une substance étrangère avant la coagulation, expliqua Aris. Ce n'est pas un accident. Quelqu'un a injecté un composé directement dans l'artère carotide pendant que le cœur battait encore. Une sorte de dialyse macabre.
Moretti s’approcha. Son regard se fixa sur le nom du composé en bas de l'écran.
— *Lapis-lazuli d’outremer. Grade A.*
— Pas n'importe lequel, précisa Aris. C’est une variante synthétique, mais enrichie avec des oxydes de fer et une trace de gomme arabique. Un mélange qu'on n'utilise plus depuis la Renaissance, sauf pour la restauration de très haut niveau. Ou pour la création de faux indécelables.
Moretti sentit un frisson parcourir son échine, malgré le froid de la morgue.
— Le sang est le liant, murmura-t-il.
— Exactement, dit Aris. Le tueur ne se contente pas de tuer. Il prépare une palette. Le fer de l’hémoglobine réagit avec le pigment pour créer une nuance de bleu profond, presque mystique. Une couleur qui ne peut exister qu’à travers la vie qu’on arrache.
Moretti se détourna du corps. Il revit l’atelier de la veille. Le cliquetis du projecteur. La voix stridente qui criait « Coupez ! ».
— Il ne cherche pas à se venger, dit Moretti pour lui-même. Il ne tue pas par rage. Il compose.
— Quoi donc ?
— Un chef-d'œuvre. Il recrée une palette spécifique. Le bleu de la victime de la chapelle... C'était le bleu des ciels de l'école toscane du XVe siècle. Le "Bleu de la Muse".
***
Moretti quitta l'Institut en trombe. À l'extérieur, le grain de la réalité semblait se brouiller, comme une vieille pellicule 35mm griffée par le temps. Les visages des passants lui paraissaient flous, des figurants dans une production dont il perdait le contrôle.
Il s'engouffra dans sa Giulia Alfa Romeo. Il devait voir Lorenzo. Si le sang était le liant, alors le prochain pigment était déjà en préparation.
Il roula vers le Trastevere, manquant de renverser un groupe de touristes. Dans sa tête, les pièces du puzzle s'assemblaient avec une logique terrifiante. Le tueur utilisait Rome comme son atelier. Les églises étaient ses galeries. Les cadavres, ses tubes de couleur.
Il s'arrêta devant une petite boutique de fournitures pour artistes, cachée dans une ruelle où l'air stagnait, saturé de poussière et de vieux papier. *Antica Bottega dei Pigmenti*.
Un vieil homme au tablier noirci par des décennies de poudres colorées l'accueillit.
— Commissaire Moretti. Vous cherchez encore le "Rouge de Saturne" ?
— Non, maître. Je cherche quelque chose de plus rare. Qui, à Rome, est capable de stabiliser du Lapis-lazuli avec du sérum humain ?
Le vieil homme se figea. Il posa son pinceau. Ses mains tremblaient légèrement.
— Personne de vivant, Moretti. C'est une technique oubliée. On disait que les apprentis de Pontormo utilisaient leur propre sang pour donner de la "chair" à leurs rouges. Mais c'est une légende de rapin.
— Ce n'est plus une légende. J'ai un corps qui en est la preuve.
Le marchand recula dans l'ombre de sa boutique. Il désigna une vieille gravure accrochée au mur. Une représentation du martyre de Saint Sébastien. Les flèches ne semblaient pas seulement percer la peau ; elles semblaient en extraire la lumière.
— Si quelqu'un fait ça, Moretti, il ne cherche pas à peindre. Il cherche à *animer*. Dans le traité perdu de Cennino Cennini, on mentionne une "Cinquième Couleur". La couleur de l'âme juste avant qu'elle ne quitte le réceptacle de chair. Pour l'obtenir, il faut trois choses.
Moretti sortit son carnet. Son stylo bille semblait peser une tonne.
— Dites-moi.
— Le Bleu de l'Innocence. C'est fait, j'imagine. Le Jaune de la Trahison. Et enfin... le Rouge du Sacrifice.
— Le jaune, répéta Moretti. Où trouve-t-on ce pigment ?
— L'Orpiment. Un dérivé de l'arsenic. Hautement toxique. Il brille d'un éclat maladif. On l'utilisait pour peindre les traîtres, comme Judas. Mais pour qu'il soit "vivant", il doit être mélangé à de la bile. De la bile extraite sous une terreur absolue.
Le téléphone de la boutique se mit à sonner. Un cri strident dans le silence de plomb.
Le marchand décrocha, écouta, puis tendit le combiné à Moretti, le visage livide.
— C'est pour vous, Commissaire.
Moretti porta l'appareil à son oreille. Le bruit de fond était reconnaissable entre mille. Le cliquetis des dents d'entraînement sur une pellicule. Un projecteur.
— Moretti ? dit la voix stridente. Vous êtes en retard sur votre marque.
— Qui êtes-vous ?
— Le directeur de la photographie. Et je dois vous prévenir : la scène suivante nécessite beaucoup de lumière. Les paparazzi sont déjà en place.
— Où êtes-vous ? hurla Moretti.
— Sur le plateau. Là où le jaune rencontre le soleil.
Un clic. La ligne mourut.
Moretti se rua dehors. La chaleur le frappa comme un coup de poing. Il regarda la Piazza Navona, au bout de la rue. Les flashs des photographes crépitaient frénétiquement autour de la Fontaine des Quatre-Fleuves.
Mais ce n'était pas les flashs habituels. C'était trop régulier. Trop intense.
Il vit alors, au sommet de l'obélisque, une silhouette qui basculait.
Un corps tombait. Lentement. Comme au ralenti.
Et dans l'air, derrière la silhouette, une traînée de poudre jaune s'échappait, un nuage d'orpiment toxique qui semblait transformer la lumière du soleil en une vapeur d'or pur.
Le corps percuta le bassin de la fontaine dans une explosion d'eau et de pigment.
L’eau de la fontaine devint instantanément d’un jaune acide, presque fluorescent.
Moretti courut, le cœur cognant contre ses côtes comme un oiseau en cage. Il écarta la foule, les touristes hurlants, les photographes qui mitraillaient la scène avec une indécence obscène.
Il atteignit le bord du bassin.
Dans l'eau jaune, le visage de la victime le fixait. Les yeux étaient grands ouverts, injectés de cette même substance bilieuse.
C'était Lorenzo.
Mais ce n'était pas le pire.
Accroché au cou de son ami, par un fil de fer barbelé, se trouvait un petit clap de cinéma en bois noir.
On y lisait, écrit à la craie blanche :
**"SCÈNE 2 : LA TRAHISON. PRISE 1. CADRAGE : GROS PLAN SUR LE DÉSESPOIR."**
Moretti leva les yeux vers les toits environnants. Entre deux statues de l'église Sant'Agnese, il crut voir le reflet d'une lentille de caméra.
Le tournage continuait. Et il savait désormais quel était le dernier pigment de la liste.
Le Rouge. Son sang à lui.
Le carillon de Santa Maria dell'Anima se remit à sonner. Les vêpres.
Moretti réalisa qu'il ne tenait plus son Beretta. Il tenait, sans s'en souvenir, le carton Bristol trouvé la veille.
Au dos, une nouvelle inscription était apparue, révélée par la chaleur de sa paume :
*« Silence sur le plateau. On tourne la fin. »*
Le Bal des Masques de Fer
**CHAPITRE : LE BAL DES MASQUES DE FER**
Rome étouffait.
Le thermomètre de la Piazza Navona affichait quarante-deux degrés à l’ombre des obélisques. L’air n’était plus de l’oxygène, c’était du plomb fondu. Une odeur âcre montait des pavés : le bitume des rues adjacentes, liquéfié par une canicule biblique, se mélangeait au parfum écœurant du jasmin fané qui dégoulinait des balcons.
Moretti fendait la foule des touristes, le corps en nage sous son costume de lin. Le vacarme des Vespas était incessant, un bourdonnement de frelons mécaniques qui ricochait contre les façades ocres. Chaque accélération d'un deux-roues sonnait comme une détonation.
Il avait l’impression de marcher à l’intérieur d’une pellicule 35mm mal conservée. La lumière était trop crue, saturée, striée par le grain de la poussière en suspension. Devant les grilles du Palais Vitelli, les paparazzi de Cinecittà formaient une haie d’honneur agressive. Les flashes au magnésium crépitaient, aveuglants, transformant la rue en un champ de bataille stroboscopique.
Moretti présenta son invitation. Le carton Bristol, celui-là même qui avait révélé son message de mort sous la chaleur de sa main.
— *Benvenuto, signore*, murmura le garde, le visage dissimulé derrière un loup en velours noir.
Le policier franchit le seuil. Le fracas de la ville s’éteignit d’un coup, remplacé par le murmure glacé des fontaines intérieures.
***
Le domaine Vitelli était un anachronisme de marbre et de stuc. Pour ce soir, la Comtesse avait exigé le "Bal des Masques de Fer". Une référence à l’énigme française, mais revisitée par la perversion baroque italienne.
Dans la grande salle de bal, des centaines d’invités ondulaient sous les lustres de Murano. Tous portaient des masques. Pas des loups de dentelle, mais des visières de métal brossé, des plaques d’acier rivetées qui ne laissaient voir que les yeux. L'effet était terrifiant. Une armée d'automates sans bouche, buvant du champagne à l'aide de pailles en argent à travers des fentes étroites.
Moretti se sentit observé. Partout, des lentilles de caméras étaient dissimulées dans les ornements rococo. Le tueur n'avait pas menti : le tournage continuait.
Isabella Vitelli trônait au centre de la pièce.
Elle portait une robe de soie rouge sang, si lourde qu’elle semblait sculptée dans le porphyre. Son masque à elle était d'or pur, ciselé en forme de visage hurlant. Elle était la Muse. Elle était la cible.
— Moretti, murmura une voix derrière lui.
Il pivota, la main sur la crosse de son Beretta dissimulé sous sa veste. C’était une femme, masque de fer plat, robe noire.
— Vous ne devriez pas être ici, dit-elle. L'acte final n'est pas pour vous.
— Qui êtes-vous ?
— Une figurante. Comme nous tous.
Elle s'évapora dans la foule des masques métalliques. Moretti balaya la salle du regard. Les flashes des photographes officiels de la soirée continuaient de ponctuer l'espace. *Flash. Flash. Flash.*
Soudain, un détail le frappa. À l’étage supérieur, sur la galerie des musiciens, un homme ne tenait pas d’appareil photo. Il tenait une caméra de poing, une lourde Arriflex de collection. Et l'objectif ne visait pas la foule. Il était braqué, avec une précision chirurgicale, sur la gorge exposée de la Comtesse Vitelli.
— Attention ! hurla Moretti.
Le cri fut étouffé par l'orchestre qui entamait un concerto de Vivaldi, les cordes grinçantes et rapides.
L'homme à la galerie bougea. Un éclat métallique. Ce n'était pas seulement une caméra. C'était un montage hybride, une optique montée sur un châssis d'arme à feu.
*Clac.*
Un bruit sec, presque imperceptible dans le tumulte.
Une fléchette de tungstène fila dans l'air, fendant les volutes de fumée des cigarettes. Elle ne toucha pas la Comtesse, mais vint se ficher avec un bruit sourd dans le dossier en velours de son trône, à quelques millimètres de son oreille.
La panique fut instantanée.
Le masque d'or de la Comtesse bascula en arrière alors qu'elle s'effondrait, non pas morte, mais évanouie par la terreur. Les invités, tels des insectes affolés, se bousculèrent. Le fracas du métal contre le métal — les masques s’entrechoquant — créait une cacophonie insupportable.
Moretti était déjà sur l’escalier.
— Police ! Écartez-vous !
Il bouscula un cardinal en costume et une starlette déguisée en marquise. Il atteignit la galerie. L’homme à l’Arriflex avait disparu. Seule restait une odeur persistante : non pas de la poudre, mais du bitume brûlant. Celle de la rue. Celle de l'extérieur.
Le tueur était entré avec la chaleur.
***
Moretti sortit sur la terrasse qui surplombait les jardins.
Le domaine Vitelli possédait l'un des derniers jardins labyrinthiques de Rome. Des haies de buis hautes de trois mètres, taillées avec une rigueur militaire, s’étendaient sous la lune rousse.
En bas, une silhouette courait. Elle portait une longue cape de technicien de plateau, noire et fonctionnelle.
Moretti sauta par-dessus la balustrade, atterrissant lourdement sur le gazon roussi par la sécheresse. Ses articulations craquèrent, mais il ne s'arrêta pas.
Il s'engouffra dans le labyrinthe.
L’air y était encore plus lourd. Le jasmin fané embaumait ici avec une violence suffocante, une odeur de morgue fleurie.
— Arrêtez-vous !
Le silence du jardin répondit à ses cris. Le labyrinthe jouait avec les sons. Chaque pas de Moretti sur le gravier semblait amplifié, répercuté par les murs de végétation. Il tourna à gauche. Un cul-de-sac.
Il fit demi-tour. À droite.
Il entendit un froissement de tissu loin devant. Puis, le bruit caractéristique d’une pellicule qu’on rembobine. *Zzzzzzt.*
Le tueur le narguait. Il enregistrait sa traque.
Moretti progressait, son arme au poing. La sueur lui brûlait les yeux, troublant sa vision, ajoutant au grain de cette scène cauchemardesque. Il arriva à une intersection centrale, là où se trouvait une statue de la Muse Melpomène, la muse de la Tragédie.
La statue avait été vandalisée.
Son visage de marbre avait été recouvert de peinture fraîche. Noire. La couleur du bitume. Sur son socle, quelqu’un avait posé une petite lampe de tournage à batterie, qui projetait une ombre démesurée sur les buissons.
Moretti vit la silhouette au bout de l'allée suivante.
— Fin de partie ! posa-t-il, les deux mains sur la crosse de son Beretta.
La silhouette ne bougea pas. Elle était de dos, immobile sous une arche de glycines desséchées.
Moretti s'approcha lentement, pas à pas. Le cœur cognait contre ses côtes comme un prisonnier contre ses barreaux.
— Retournez-vous. Lentement.
Pas de réponse.
Moretti atteignit la forme. Il posa sa main sur l'épaule de la cape. Le tissu glissa au sol.
Il n'y avait personne.
La cape était suspendue à un trépied de caméra en bois. Au sommet du trépied, là où aurait dû se trouver l'appareil, était posé un objet qui luisait faiblement sous la lune.
Un masque.
C’était un masque de porcelaine blanche, d'une finesse exquise. Il représentait un visage d'ange, mais il était brisé en deux, de haut en bas, comme fendu par un éclair.
Moretti ramassa les morceaux. À l'intérieur du masque, collée contre la joue de porcelaine, se trouvait une pellicule de film 35mm.
Il la déroula face à la lumière de la lampe de tournage.
Les images n'étaient pas des photos du bal. C'étaient des clichés pris quelques secondes plus tôt. On y voyait Moretti lui-même, courant dans le labyrinthe, le visage déformé par l'effort, la peur et la chaleur.
Mais ce n'était pas le plus terrifiant.
Sur la dernière image du ruban, on voyait Moretti de dos, exactement dans la position où il se trouvait en cet instant, en train de regarder la pellicule.
L'angle de vue indiquait que la photo avait été prise d'en haut.
Moretti leva brusquement la tête vers les frondaisons sombres des pins parasols qui surplombaient le labyrinthe.
Un petit haut-parleur, dissimulé dans les branches, crachota. Une voix métallique, passée par un modulateur, résonna dans le silence de la nuit romaine :
— *« Excellente prise, Moretti. Le cadrage sur le désespoir est parfait. Mais il nous manque encore un élément pour le montage final. »*
Un bruit de moteur se fit entendre. Un vrombissement sourd, puissant.
Soudain, le ciel au-dessus du labyrinthe s'embrasa.
Ce n'était pas un projecteur de cinéma.
Une pluie de liquide inflammable commença à tomber des arbres, pulvérisée par des buses invisibles. L’odeur de l’essence se mêla à celle du jasmin.
Moretti vit une étincelle tomber d'une branche haute. Une simple allumette de bois.
— *« Action »*, grinça la voix du haut-parleur.
Le labyrinthe s'enflamma en une fraction de seconde. Moretti était au centre d'un cercle de feu, et le seul chemin de sortie venait de se transformer en un rideau de flammes rugissantes.
Dans sa poche, le Bristol sembla chauffer à nouveau. Il n'eut pas besoin de le sortir pour savoir ce qui s'y écrivait.
*Le Rouge. Son sang à lui. Et le feu pour pigment.*
Deuxième Fausse Piste : La Comtesse
Moretti cracha de la suie noire sur le travertin blanc de la fontaine des Quatre-Fleuves.
Ses poumons brûlaient. Ses sourcils n’étaient plus que des lignes de cendres. Le labyrinthe n'était plus qu'un souvenir de braises, mais l’odeur de l’essence lui collait à la peau comme une seconde nappe de sueur.
Rome, sous la canicule d'août, n'offrait aucun répit. À quatorze heures, la Piazza Navona ressemblait à un négatif surexposé. La lumière frappait les façades baroques avec une violence chirurgicale. Le bitume des ruelles adjacentes fondait, exhalant une vapeur âcre qui étouffait le parfum des derniers jasmins de la saison.
Le vacarme des Vespas, incessant, montait des pavés comme un cri de guerre mécanique.
Moretti sortit son Leica. Ses doigts tremblaient. Il ne restait que trois poses sur sa pellicule Ilford. Trois chances de capturer la vérité avant que le rideau de fer de la réalité ne retombe.
Il remonta le col de sa veste, malgré les quarante degrés. Dans sa poche, le carton Bristol était redevenu froid. Inerte. Mais les mots restaient gravés dans sa rétine : *Le Rouge. Son sang à lui.*
Il devait voir la Comtesse.
***
Le Palazzo d’Este se dressait comme une dent gâtée au cœur du faste romain. Derrière les portes monumentales en chêne vermoulu, l’air s’était figé en 1950.
Moretti n'avait pas eu besoin d'un mandat pour entrer. L'huissier à l'entrée, un vieillard dont la livrée tombait en lambeaux, l'avait laissé passer pour un simple billet de dix mille lires.
— « Elle est dans la galerie, signore. Elle ne sort plus. Elle attend son miracle. »
Le "miracle" portait un nom : *La Muse au Voile de Pourpre*. Un Botticelli disparu depuis quatre siècles, prétendument redécouvert dans les caves du palais. Une œuvre capable de racheter les dettes de trois générations de débauche aristocratique.
Moretti traversa des salons enfilade. Les murs montraient les spectres de tableaux vendus : des rectangles de papier peint moins décolorés que le reste. La poussière dansait dans les rayons de soleil comme des grains sur une vieille pellicule 35mm.
Il trouva les dossiers dans un petit bureau en acajou, juste avant la galerie. Des relevés de compte. Des mises en demeure. Des ordres de saisie.
La Comtesse Isabella d’Este n'était plus qu'une ombre sur un titre de propriété. Elle était ruinée. Totalement. Les chiffres rouges sur le papier crémeux ressemblaient à des plaies ouvertes.
Moretti comprit alors.
L'expert suisse retrouvé égorgé à la Villa Borghèse ? Il avait émis des doutes sur l'authenticité des pigments.
Le conservateur du Vatican tombé d'un échafaudage ? Il s'apprêtait à publier une analyse prouvant que le châssis était en bois de peuplier moderne, pas en chêne du XVe siècle.
Chaque mort faisait monter la cote du tableau. Chaque expert éliminé purgeait la provenance de l'œuvre de toute tache. La Comtesse ne vendait pas un chef-d'œuvre ; elle vendait un mensonge scellé dans le sang.
— « Vous avez le regard d'un homme qui cherche le défaut dans la cuirasse, Moretti. »
La voix était un souffle de soie et de tabac froid.
Isabella d’Este était assise au fond de la galerie, devant une toile monumentale recouverte d'un velours noir. Elle portait une robe de cocktail de chez Fontana, datant d'une époque où Cinecittà était le centre du monde. Ses mains, couvertes de bagues trop lourdes pour ses doigts décharnés, tremblaient légèrement.
— « Votre miracle est un faux, Comtesse », dit Moretti en s'approchant. Son pas résonnait sur le marbre fissuré. « Et vous avez transformé Rome en abattoir pour le protéger. »
Elle eut un rire sec, une toux de gorge sèche.
— « Le monde veut du rêve, photographe. La vérité est une marchandise qui ne se vend plus. Regardez autour de vous. Rome s'effondre sous son propre poids. Pourquoi devrais-je être la seule à tomber dignement ? »
Elle désigna une bouteille de cristal posée sur une table basse. Un vin sombre, presque noir.
— « Un Brunello di Montalcino. 1945. L’année où tout a commencé à mourir. Servez-vous. »
Moretti s'approcha. Il ne regardait pas le vin. Il regardait le visage de la Comtesse. Il y avait quelque chose de faux dans son expression. Un calme trop plat. Une résignation qui ne collait pas avec l'ambition meurtrière qu'il lui prêtait.
Soudain, un flash aveuglant déchira l'ombre de la pièce.
Moretti sursauta, la main sur son holster.
— « Les paparazzi... », murmura la Comtesse avec un sourire amer. « Ils sont comme les vautours. Ils sentent la fin avant même que le cœur ne s'arrête. »
À travers les hautes fenêtres, Moretti vit l'agitation sur la place. Des hommes en imperméables légers, armés de Speed Graphic et de Leicas, s'agglutinaient contre les grilles du palais. Les ampoules flash grésillaient, créant une stroboscopie fantomatique contre les murs séculaires.
— « Ils ne sont pas là pour vous, Moretti », reprit-elle. « Ils sont là pour la sortie du convoi. Le tableau part pour Londres ce soir. Christie’s l’attend. »
— « Il ne partira nulle part. Je vais appeler la brigade des œuvres d'art. »
— « Trop tard. »
Elle porta son verre à ses lèvres. Elle but une longue gorgée.
Moretti vit alors le détail technique qui lui avait échappé. Sur le bord du cristal, une légère pellicule blanchâtre. Pas de la poussière. Pas du tartre.
L’odeur de l’amande amère monta soudain, luttant contre le parfum de jasmin qui entrait par la fenêtre.
Le cyanure.
La Comtesse reposa le verre. Ses yeux s'écarquillèrent. Une veine bleue battit violemment sur sa tempe. Son teint, déjà pâle, vira au gris ferreux, la couleur exacte d'un tirage mal fixé.
— « Ils... ils m'avaient promis... », hoqueta-t-elle.
Elle s'effondra en avant, renversant le reste du Brunello sur le tapis persan. Le vin s'étala en une tache sombre, une mare de sang de vigne qui semblait vouloir atteindre les pieds de Moretti.
Moretti se précipita, mais il savait. En tant que photographe de crime, il connaissait la rigidité soudaine des corps empoisonnés.
Elle était morte avant de toucher le sol.
Il se redressa, le souffle court. Il venait de perdre sa suspecte principale. La fausse piste s'arrêtait ici, dans une flaque de vin empoisonné et de gloire déchue.
Il s'approcha de la toile recouverte de velours. Il tira d'un coup sec.
Le cadre était vide.
À la place du Botticelli, il n'y avait qu'un miroir piqué, reflétant son propre visage couvert de suie et de peur.
Un bruit de moteur s'éleva alors de la cour intérieure. Pas une Vespa. Un moteur lourd, précis. Une limousine de fonction.
Moretti se rua vers la fenêtre. Les paparazzi s'écartaient devant une Bentley noire aux vitres teintées qui sortait du palais à toute allure. Sur le siège arrière, il crut deviner une silhouette. Quelqu'un qui tenait une caisse en bois oblongue.
Le Bristol dans sa poche brûla à nouveau.
Il le sortit. Les lettres se formaient sous ses yeux, comme une émulsion révélée dans un bain chimique :
*« La Muse n'aime pas les amateurs, Moretti. Elle préfère les metteurs en scène. »*
Un nouveau flash explosa derrière lui.
Moretti se retourna. Un homme se tenait dans l'ombre de la galerie, un appareil photo professionnel devant le visage. Un modèle qu'il ne reconnut pas tout de suite. Trop moderne. Trop silencieux.
— « Souriez, Moretti », dit l'homme. « Vous êtes dans le cadre. »
L'inconnu appuya sur le déclencheur. Ce n'était pas un flash ordinaire. C'était une décharge de magnésium si puissante qu'elle brûla la rétine de Moretti.
Quand il retrouva la vue, quelques secondes plus tard, la galerie était vide. Le corps de la Comtesse avait disparu. Le verre de vin était propre.
Et sur le miroir où il s'était reflété, un mot était écrit au rouge à lèvres, ou peut-être au sang :
**« COUPEZ. »**
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le vacarme de Rome. Moretti réalisa alors que les paparazzi dehors n'étaient pas des journalistes.
Ils étaient le public. Et lui, il n'était qu'un acteur dont on venait de supprimer la scène.
Le Secret du Manuscrit
**CHAPITRE : LE SECRET DU MANUSCRIT**
Rome est une fournaise. Une gueule ouverte qui expire une haleine de bitume brûlant.
Moretti dévala les marches de la galerie, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. Dehors, la Piazza Navona titubait sous une canicule de plomb. L’air vibrait. La lumière n’était plus blanche, elle était jaune, épaisse, chargée d’un grain sale comme une vieille pellicule de 35mm oubliée sous un projecteur trop chaud.
Le vacarme des Vespas montait des pavés, un essaim de frelons mécaniques déchirant le silence lourd. À chaque coin de rue, l’ombre des églises baroques semblait s’étirer pour le happer.
Il s’arrêta un instant, le dos collé contre une colonne de travertin. L’odeur du jasmin fané, douceâtre et écœurante, se mélangeait aux effluves d’essence. Il ferma les yeux. Les flashs de la galerie brûlaient encore son nerf optique. *« Coupez. »* Le mot résonnait dans son crâne avec la précision d’un couperet.
Il n’était pas un enquêteur. Il était une cible.
Moretti plongea dans la ruelle de l’Orso. Il connaissait l’adresse. Un secret transmis par un vieux cardinal dont il avait autrefois sauvé la collection de dessins érotiques du Bernin.
La Bibliothèque des Ombres n'apparaissait sur aucun plan. Elle se cachait derrière la façade décrépite d’un atelier de luthier, à quelques pas du Tibre qui croupissait sous le soleil.
Il poussa la porte. Un carillon désaccordé tinta.
L’humidité l’accueillit comme une caresse glaciale. L’odeur changea instantanément : papier vieux de cinq siècles, cire d'abeille et poussière de cuir. Le silence ici était solide. Absolu.
— « Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme, Moretti », murmura une voix depuis l’obscurité des rayonnages.
Le bibliothécaire, un homme dont la peau ressemblait à du parchemin trop tendu, ne leva pas les yeux de son pupitre.
— « Je cherche le journal de 1490 », dit Moretti, la voix rauque. « Le manuscrit de l’Apothicaire des Médicis. »
L’homme se figea. Il fit un signe de tête vers le fond de la pièce, là où la lumière ne pénétrait jamais.
### L’Alchimie du Sang
Le livre était là, enchaîné à un lutrin de fer forgé. Sa couverture était en peau de chèvre noire, craquelée par le temps. Le titre, gravé à la feuille d’or ternie, brillait faiblement sous la lampe de poche de Moretti : *Vinum Vitae, Veritas Mortis*.
Moretti enfila des gants de coton blanc. Ses doigts tremblaient.
Il ouvrit l'ouvrage. Le papier de chiffon crissa. L'écriture était une cursive humaniste élégante, mais serrée, presque fiévreuse. 1490. Florence. L’année où l’ombre de Savonarole commençait à s’allonger sur la Renaissance.
Il tourna les pages, survolant les schémas de cornues et de pressoirs. Puis, il s'arrêta.
Une illustration occupait une page entière. Elle représentait une femme nue, attachée au milieu d'une vigne. Ses veines semblaient se transformer en sarments. Sous ses pieds, un cratère de bronze recueillait un liquide sombre.
Moretti lut les notes marginales, son latin de séminaire lui revenant par lambeaux :
*« Le Sang de la Muse est le seul liant capable de figer l'éternité. Pour que l’œuvre survive à l’artiste, il faut la transmutation. Le nectar de Toscane — le sang de la terre — doit s'unir au sang de l’Inspiratrice. Un sacrifice de chair pour une vie de marbre et de pigments. »*
La technique était décrite avec une précision clinique. On ne tuait pas simplement la Muse. On la "vendangeait". On extrayait ses humeurs pour saturer le bois, le plâtre ou la toile. Le résultat n’était plus une peinture, mais un organisme vivant, une relique dont la beauté ne fanerait jamais tant qu’elle serait nourrie de regard... et de vin.
— « Une pellicule organique », souffla Moretti.
C’était pour cela que les tableaux de l'école secrète de 1490 possédaient cet éclat impossible. Ce n'était pas de la lumière. C'était une présence.
### Le Casting de la Mort
Il tourna la page suivante. Ses yeux s'écarquillèrent.
Glissé entre deux feuillets, un morceau de celluloïd moderne détonnait avec le manuscrit. C’était une planche-contact, comme celles que les photographes de plateau utilisaient à Cinecittà dans les années 60.
Douze clichés. Douze visages de femmes.
Certaines photos étaient barrées d’une croix rouge sang. La Comtesse de la galerie était la onzième. Son visage était rayé d'un trait violent, définitif.
Moretti sentit un froid polaire envahir ses poumons malgré la chaleur du dehors.
La douzième photo n'était pas barrée.
C’était un portrait pris à la dérobée, à travers la vitrine d’un laboratoire de restauration. Une femme aux cheveux sombres, penchée sur une toile de Botticelli avec un scalpel à la main.
*Giulia.*
Giulia, la restauratrice de la Villa Medici. La seule femme qu'il avait jamais aimée. La seule qui avait refusé de jouer dans le film de sa vie.
Au bas de la photo, une annotation manuscrite, à l'encre rouge fraîche :
**« RÔLE PRINCIPAL : LA MUSE RESTAURATRICE. »**
Un chronomètre invisible s’enclencha dans la tête de Moretti. Le rituel ne datait pas de 1490. Il se jouait *maintenant*. La disparition de la Comtesse n'était qu'une répétition. Le grand final était pour Giulia.
### Le Clap de Fin
Le silence de la bibliothèque fut soudain brisé.
Pas par un pas. Pas par une voix.
Par le cliquetis mécanique, rythmé, d’un projecteur de film.
Moretti releva la tête. Sur le mur opposé, entre deux rangées de livres anciens, une image s'illumina. Un faisceau de lumière poussiéreuse traversa la pièce.
Il vit la Piazza Navona sur le mur. En noir et blanc. En 35mm.
L’image tremblait, marquée par des rayures verticales. On y voyait Moretti sortir de la galerie, quelques minutes plus tôt. On le voyait courir. On le voyait entrer dans l'atelier du luthier.
C’était une prise de vue parfaite. Un plan large, cinématographique.
Moretti se retourna vers la source du faisceau. Derrière lui, dans l’obscurité du fond de la salle, l’homme au flash de magnésium était assis sur une échelle de bibliothèque. Il tenait une caméra Mitchell à manivelle, un modèle des années 40, lourde et monstrueuse.
— « Votre jeu est un peu forcé, Moretti », dit l’homme. Son visage restait mangé par l’ombre, mais ses dents brillaient d’une blancheur artificielle. « Trop de panique, pas assez de stoïcisme. On attend plus de dignité d'un premier rôle. »
Moretti porta la main à sa veste, cherchant une arme qu'il n'avait pas.
— « Où est Giulia ? » hurla-t-il.
L'homme cessa de tourner la manivelle. Le film sur le mur se figea sur une image fixe de Moretti, la bouche ouverte, l'air terrorisé.
— « Elle est déjà au maquillage », répondit l'inconnu en sautant de l'échelle avec une agilité de prédateur. « Le vin de Toscane est au frais. Le sang de la Muse va bientôt couler. »
L'homme sortit de sa poche un clap de cinéma. Il le tint devant le visage de Moretti.
— « Scène 12. Le Sacrifice de la Restauratrice. Prise 1. »
Le bras de bois claqua.
Au même instant, une odeur âcre de fumée envahit la bibliothèque. Les rayons de livres s’embrasèrent simultanément, comme si on les avait imbibés d'essence de térébenthine.
Moretti s’élança vers la sortie, mais l’homme avait disparu. Les flammes grimpaient déjà le long des manuscrits inestimables, dévorant le savoir de l'Apothicaire des Médicis.
Il atteignit la porte de l'atelier, la défonça de l'épaule et se retrouva dans la rue.
Le soleil de Rome était encore là, écrasant, mais le décor avait changé.
Sur la ruelle de l’Orso, il n’y avait plus de passants. Plus de touristes. Juste une rangée de projecteurs de studio sur trépieds, pointés vers lui, et des dizaines de figurants immobiles, portant des masques de carnaval vénitiens.
Au milieu de la route, une voiture l'attendait. Une Alfa Romeo Spider rouge sang, décapotée. Sur le siège passager, une bouteille de vin de Toscane sans étiquette et un téléphone qui se mit à vibrer.
Moretti décrocha.
— « Allô ? »
— « Moretti ? » La voix de Giulia était un souffle de terreur. « Ils... ils m'ont emmenée dans les vignes. Ils disent que le film doit finir avant le coucher du soleil. »
La ligne coupa.
À l'horizon, le soleil de Rome commençait sa descente vers la mer, rouge comme une blessure ouverte sur le flanc du monde.
Moretti sauta dans l'Alfa. Le moteur rugit. Il ne restait que soixante minutes avant que le générique de fin ne devienne un épitaphe.
La Traque sous l'Orage
# CHAPITRE : LA TRAQUE SOUS L'ORAGE
Le ciel de Rome craqua. Net. Comme une pellicule 35mm qui se déchire en plein milieu d’une projection.
L’air était devenu irrespirable, une mélasse de bitume brûlant et de jasmin fané. La canicule, qui écrasait la Ville Éternelle depuis des semaines, rendait l’âme dans un râle de tonnerre. Les premières gouttes s’écrasèrent sur les pavés de la Piazza Navona. Elles ne rafraîchissaient pas. Elles faisaient fumer le sol, libérant une odeur âcre de terre cuite et de poussière séculaire.
Moretti écrasa l’accélérateur de l’Alfa Romeo Spider. Le moteur Twin Cam rugit, un hurlement métallique qui déchira le vacarme des centaines de Vespas se précipitant aux abords de la place pour s’abriter.
Il restait cinquante-deux minutes.
La voiture rouge glissait sur les *sampietrini* mouillés. L’Alfa tanguait, une bête indomptable sur une patinoire de basalte. Moretti ne regardait pas le compteur. Ses yeux étaient fixés sur le rétroviseur où les flashs des paparazzi, postés devant les terrasses des cafés, ressemblaient à des tirs de mitrailleuse. Dans ce grain cinématographique de fin du monde, chaque éclair de foudre simulait un projecteur de Cinecittà.
Le film avait commencé. Et il n'avait pas de doublure.
***
L’atelier de restauration se nichait au dernier étage d’un palais décrépit, à l’angle de la Via del Governo Vecchio. Un bâtiment aux murs ocres, dont la façade s’effritait comme un vieux maquillage d’actrice déchue.
Moretti freina à mort. Les pneus hurlèrent. Il bondit hors de la décapotable, laissant la bouteille de vin sans étiquette sur le siège de cuir. La pluie tombait désormais en rideaux opaques, transformant la rue en une ruelle de film noir.
Il enfonça la porte cochère. Le silence à l’intérieur était plus violent que l’orage.
Il grimpa les marches quatre à quatre. L’escalier de marbre en colimaçon semblait ne jamais finir. À chaque palier, un buste de sénateur romain semblait juger sa hâte. L’odeur changea. On quittait l’ozone de l’orage pour entrer dans le royaume de la chimie et du passé : térébenthine, pigments broyés, colle de peau de lapin et… quelque chose d'autre. Une pointe métallique.
Le sang.
Moretti atteignit le dernier étage. La porte de l’atelier était entrouverte. Un rai de lumière crue, artificielle, s’en échappait.
Il entra, le souffle court.
L’atelier était vaste, encombré de chevalets et de cadres dorés. Mais le centre de la pièce avait été transformé en plateau de tournage. Deux projecteurs de studio de 5000 watts hurlaient leur lumière blanche sur une scène macabre.
Giulia était là.
Elle était attachée à une chaise de style baroque, au centre d’un cercle de miroirs de Venise. Ses yeux étaient grands ouverts, injectés de terreur, mais sa bouche était scellée par un ruban adhésif noir. Elle ne bougeait pas. Un flacon vide d’anesthésique traînait à ses pieds. Neutralisée.
Derrière elle, une toile immense était en cours de restauration : *La Muse Déchirée*.
— « Pile à l’heure pour le premier clap, Moretti. »
La voix venait de partout. Les miroirs renvoyaient l’image de l’atelier à l’infini, créant un labyrinthe de reflets déformés. Moretti dégaina son arme, mais son propre reflet lui pointait un pistolet au visage dans dix directions différentes.
— « Montre-toi ! » cria Moretti.
Un rire sec, étouffé par un coup de tonnerre.
— « Tu connais la règle, flic. On ne voit jamais le réalisateur. On ne voit que son œuvre. Regarde la lumière. Regarde comme elle sculpte la douleur sur son visage. C’est du Caravage pur. »
Soudain, une ombre se détacha d'un rideau de velours pourpre. Une silhouette longue, vêtue d’un imperméable sombre, le visage dissimulé par un masque de médecin de la peste au long bec d’oiseau.
Le tueur tenait un scalpel de restaurateur. Une lame fine, capable d’enlever un vernis vieux de trois siècles sans effleurer la peinture. Ou de sectionner une carotide en un battement de cil.
Moretti fit un pas. Le tueur recula dans l'ombre.
— « Ne bouge pas, ou le scénario change et elle meurt avant le coucher du soleil. »
Un nouvel éclair zébra le ciel de Rome à travers la verrière du plafond. La foudre frappa si près que le sol vibra. Pendant une seconde, la lumière fut si intense que Moretti crut voir la pellicule du monde brûler.
C'est là que la traque commença.
***
Le tueur s’engouffra dans la galerie des miroirs qui reliait l’atelier au corps principal du palais. Moretti s’élança derrière lui.
C’était un piège visuel.
Les galeries étaient bordées de glaces du XVIIe siècle, ternies par le temps, dont le tain s’écaillait. Avec les flashs de l’orage et les projecteurs restés allumés dans la pièce voisine, l’espace n’avait plus de limites. Moretti voyait le masque d’oiseau à sa gauche, puis à sa droite, puis derrière lui.
Le "grain" de l’air, saturé d’humidité et de poussière de pigments, donnait l’impression de courir à l’intérieur d’un vieux film de Fellini qui aurait tourné au cauchemar.
*Vlan.*
Un miroir explosa sur le passage de Moretti. Le tueur venait de projeter un buste en plâtre. Les éclats de verre volèrent comme des diamants noirs.
— « Le sang de la Muse est un vin de Toscane, Moretti ! » hurla le tueur, sa voix ricochant sur les parois. « Tu as goûté le millésime ? Tu sais quel goût a le sacrifice ? »
Moretti ne répondit pas. Il utilisait sa mémoire spatiale. Ce palais, il l’avait étudié sur les plans de la préfecture. Il savait qu’au bout de cette galerie, il y avait un escalier de service étroit, un goulot d'étranglement.
Il tira. Une fois.
La balle pulvérisa un miroir de Murano. Le reflet du tueur disparut.
Moretti plongea derrière une console en marbre. Il entendit le bruit de pas rapides, le frottement du cuir sur le parquet de chêne. Le tueur ne fuyait pas. Il jouait. Il utilisait les ombres comme un cadreur utilise les filtres.
Un flash de foudre. Le tueur était là, à trois mètres.
Moretti se jeta sur lui. Les deux hommes roulèrent au sol, au milieu des débris de verre et de cadres anciens. L’odeur du tueur était écœurante : un mélange de formol et de vin de Chianti bon marché.
Le scalpel fendit l’air, ouvrant la manche de la veste de Moretti. Le flic riposta d’un coup de coude dans le masque en cuir. Le bec se brisa, révélant une fraction de visage : une peau parcheminée, des yeux d’une pâleur maladive, brûlés par les produits chimiques de l’atelier.
L’homme se dégagea avec une agilité surprenante et s’engouffra dans une petite porte dissimulée derrière une tapisserie des Gobelins.
Moretti se redressa, le bras en sang. Il poussa la porte.
Il se retrouva sur une corniche extérieure, sous le déluge. À cinquante mètres au-dessus du sol.
Rome s’étendait sous ses pieds, noyée dans un gris ferreux, ponctuée par les dômes des églises qui émergeaient de la brume comme des crânes géants. Le vent hurlait. L’Alfa Romeo, tout en bas, n’était plus qu’une petite tache de sang sur le pavé noir.
Le tueur marchait sur la corniche étroite avec une aisance de funambule. Il tenait quelque chose dans sa main. Un déclencheur à distance.
Il s’arrêta et se retourna. La pluie ruisselait sur ce qui restait de son masque.
— « Le film est fini, Moretti. Mais le public veut une scène post-générique. »
Il pressa le bouton.
Une explosion sourde retentit à l’intérieur du palais. Pas une bombe de destruction, mais une charge incendiaire. De la fumée noire commença à s’échapper de la verrière de l’atelier.
Là où Giulia était toujours attachée.
Moretti regarda l'incendie, puis le tueur. Le tueur sourit. Ses dents étaient gâtées par les acides de restauration.
— « Choisis, flic. La Muse ou le Réalisateur ? »
Le tueur se laissa basculer en arrière, dans le vide.
Moretti se précipita au bord de la corniche, le cœur battant à tout rompre. Il s'attendait à voir un corps s'écraser sur le pavé de la Piazza Navona, entre deux files de touristes pétrifiés par l'orage.
Mais il n’y avait rien. Juste une corde de rappel qui oscillait dans le vent, fixée solidement à une gargouille de pierre. L'homme s'était évaporé dans les entrailles de la ville, comme un spectre retournant à sa pellicule.
Moretti se retourna vers l’atelier. Les flammes léchaient déjà les cadres dorés. Le plafond de verre menaçait de s'effondrer.
Il restait trente minutes avant le coucher du soleil.
Et dans les flammes de l'atelier, Moretti vit quelque chose qui lui glaça le sang, plus encore que la fuite du tueur. Sur le mur, là où se trouvait la peinture de la Muse, le feu révélait un *pentimento* – une image cachée sous la toile originale que le tueur avait délibérément mise au jour.
Ce n’était pas une muse. C’était le portrait de la propre mère de Moretti, peinte trente ans avant sa naissance.
Sous le portrait, écrit avec un pigment rouge frais qui commençait à couler comme des larmes de vin, un seul mot :
*FIN.*
Moretti s'élança dans le brasier.
***
**CLIFFHANGER :**
*Alors qu'il dégage Giulia de ses liens, le téléphone de Moretti, resté dans sa poche, vibre à nouveau. Ce n'est pas un appel. C'est un message vidéo. L'image est granuleuse, style 16mm. On y voit l'Alfa Romeo Spider, en bas dans la rue. Une main gantée dépose la bouteille de vin sur le tableau de bord, puis allume un briquet. La vidéo coupe au moment où une silhouette familière passe devant l'objectif : celle de Moretti lui-même, mais portant des vêtements qu'il n'a pas encore mis.*
Le Climax dans la Chapelle
# CHAPITRE : Le Climax dans la Chapelle
L’air de Rome n’était plus de l’oxygène. C’était du plomb en fusion.
Moretti tituba hors de l’appartement en flammes, portant Giulia comme on porte un serment sacré. Dehors, la canicule de juillet s’était alliée à l’incendie pour transformer la Piazza Navona en une antichambre de l’enfer. L’odeur était insupportable : un mélange écœurant de bitume bouillant, de pneus brûlés et de jasmin fané. Le parfum des fleurs, d’ordinaire si doux, tournait à l’odeur de la charogne végétale sous le soleil de plomb.
Le vacarme des Vespas sur les pavés montait en un bourdonnement de frelons mécaniques. À quelques mètres, les paparazzi de Cinecittà, alertés par la fumée, faisaient déjà crépiter leurs flashs comme des mitrailleuses de magnésium.
*Flash. Flash. Flash.*
Chaque détonation de lumière brûlait la rétine de Moretti. La réalité se fragmentait. Le grain de la pellicule 35mm semblait s’inviter dans son champ de vision. Il voyait le monde en technicolor saturé, avec cette instabilité propre aux vieux films de genre des années 70.
Il déposa Giulia contre la fontaine des Quatre-Fleuves. Son téléphone vibra encore. La vidéo. Cette image impossible de lui-même, vêtu d’un costume de lin sombre qu’il ne possédait pas encore, déposant une bouteille sur le tableau de bord de l’Alfa Romeo.
— Moretti… murmura Giulia, la gorge serrée par la suie. La chapelle… Il est à la chapelle de l’Oratoire.
Moretti ne répondit pas. Il savait. Il sentait l’appel du sang, ce magnétisme toxique qui le liait au tueur depuis le premier cadavre retrouvé dans les vignes de Bolgheri.
Il se mit à courir.
Ses semelles de cuir frappaient le pavé brûlant. Il traversa la place, bousculant les touristes en sueur et les peintres de rue. Il s’engouffra dans une ruelle étroite où l’ombre ne rafraîchissait rien. Au bout, une porte de chêne massif, dissimulée derrière un échafaudage de restauration. La chapelle privée de la famille Moretti, un secret de pierre et de pigment oublié par les guides de voyage.
Il poussa la porte. Le silence tomba sur lui comme un couperet.
À l’intérieur, la température chutait brusquement, mais ce n’était pas de la fraîcheur. C’était le froid d’un tombeau. L’air sentait l’encaustique, l’encens rassis et… le fer.
— Tu as mis du temps, Lorenzo.
La voix était calme. Posée. Celle d’un homme habitué à murmurer des diagnostics définitifs à des oreilles qui n’entendent plus.
Au pied de l’autel, sous la lumière crue d’un projecteur de chantier qui dénaturait l’espace sacré, se tenait le docteur Aristide. Le médecin légiste. L’homme qui, depuis des mois, ouvrait les victimes de Moretti pour en extraire des rapports de police froids et cliniques.
Aristide ne portait plus sa blouse blanche. Il était vêtu du costume de lin sombre de la vidéo.
— Docteur, articula Moretti, la main sur la crosse de son Beretta.
— "Docteur" est une réduction, Lorenzo. Je préfère "Alchimiste". On nous a appris que l’alchimie consistait à transformer le plomb en or. Quelle erreur grossière. La véritable alchimie, c’est de transformer la chair en esthétique. Le sang en immortalité.
Aristide se tenait devant une fresque murale du XVIIe siècle, représentant une déposition de croix sans grand intérêt. Mais il tenait à la main un scalpel de précision et un flacon de solvant chimique.
— Regarde, Lorenzo. Regarde ce que la médiocrité a tenté de cacher.
D’un geste précis, presque chirurgical, Aristide passa un tampon imbibé sur la fresque. La peinture baroque s’écailla, se liquéfia, révélant dessous une couche de vernis intacte, une lumière dorée qui semblait sourdre du mur lui-même.
Moretti fit un pas en avant. Son cœur battait contre ses côtes comme un oiseau en cage.
Sous la croûte des siècles apparaissait un visage. Une femme. Une grâce indicible. Les contours étaient d’une finesse que seul un génie pouvait atteindre. Les cheveux d’or, le regard mélancolique tourné vers un horizon que seuls les dieux habitent.
— Le Botticelli disparu, souffla Moretti. *La Muse de Sang*.
— Cachée ici par tes ancêtres, Lorenzo. Ils pensaient protéger le monde de sa beauté. Ou protéger la beauté du monde. Mais l'art a besoin de nourriture. Pour que les pigments retrouvent leur éclat original, il leur faut une base organique. Un liant que seul le corps humain peut fournir.
Aristide désigna une bouteille de vin posée sur l’autel. Un flacon sans étiquette, rempli d’un liquide d’un rouge si profond qu’il paraissait noir.
— Le sang de ta mère était le premier ingrédient, Lorenzo. Trente ans de macération dans le secret de la terre de Toscane. Les autres victimes… n’étaient que des ajustements de teinte. Des glacis.
Moretti arma son pistolet. Le clic métallique résonna contre les voûtes.
— Fin du jeu, Aristide.
Le médecin légiste sourit. Un sourire dépourvu de toute humanité, pur comme une équation mathématique.
— La fin ? Non. C’est le vernissage. Tu ne comprends toujours pas, n'est-ce pas ? Pourquoi tu te vois sur cette vidéo ? Pourquoi tu portes ces vêtements ?
Aristide fit un geste vers le projecteur. L’ombre de Moretti se projeta sur le Botticelli mis au jour. L’ombre et la peinture fusionnèrent.
— L’esthétique ne tolère pas les témoins, Lorenzo. Elle ne tolère que les participants. J’ai autopsié ton âme bien avant de toucher à tes victimes. Tu n’es pas le flic qui me traque. Tu es l’œuvre finale. L’homme qui, dans cinq minutes, mettra le feu à cette chapelle pour que ce chef-d’œuvre ne soit vu par personne d’autre que Dieu.
— Je vais vous tuer, Aristide.
— Tu l’as déjà fait. Dans ton esprit. Et c’est ce qui fait de toi un artiste.
Aristide sortit un briquet de sa poche. Le même que celui de la vidéo.
Soudain, le vrombissement des Vespas dehors sembla s’intensifier, devenant un hurlement. Les flashs des paparazzi frappèrent les vitraux de la chapelle, projetant des éclats de lumière multicolores sur le sol de marbre. L’effet stroboscopique transforma la scène en une série de photogrammes fixes.
*Flash.* Aristide lève le briquet.
*Flash.* Moretti presse la détente.
*Flash.* Le Botticelli semble pleurer des larmes de pigment frais.
La balle percuta l’épaule du médecin. Il ne tomba pas. Il recula, son sang venant éclabousser la fresque révélée. Le rouge du sang réel et le rouge du pigment de la Muse se confondirent en une seule et même substance.
— Magnifique, hoqueta Aristide dans un spasme de douleur extatique. La couleur… elle est enfin… juste.
Il lâcha le briquet.
L’objet tomba au ralenti. Moretti plongea pour le rattraper, mais ses doigts ne frôlèrent que le vide. Le briquet heurta le sol imprégné de solvant.
Une onde de choc de flammes bleues lécha instantanément les murs.
Moretti se redressa, aveuglé par la chaleur. Aristide avait disparu dans le rideau de feu, ou peut-être s’était-il fondu dans la peinture. Le détective agrippa le cadre du Botticelli, tentant de l'arracher au mur, mais le bois était scellé dans la pierre par des siècles d'humidité et de prières.
La fumée devint noire. Épaisse. Le grain 35mm saturait tout.
Moretti recula vers la sortie, les poumons en feu. Il jeta un dernier regard vers le tableau. Dans le brasier, le visage de la Muse sembla changer. Ce n’était plus le modèle de Botticelli.
C’était le portrait de sa mère. Elle lui souriait, le visage dévoré par les flammes de l’alchimiste.
Il sortit en trébuchant sur la Piazza Navona.
L’Alfa Romeo Spider l’attendait, moteur tournant. La foule des paparazzi l’encercla instantanément. Les questions fusaient comme des balles. Les flashs l’aveuglaient.
Il monta dans la voiture, les mains tremblantes. Sur le tableau de bord, la bouteille de vin de Toscane était là. Ouverte.
Son téléphone vibra. Un nouveau message. Une vidéo en direct.
L’image montrait Moretti, à cet instant précis, au volant de l’Alfa. Mais l’angle de vue était impossible. La caméra semblait être à l’intérieur de son propre cerveau.
À l’écran, il vit sa propre main saisir la bouteille.
Il regarda sa main réelle. Elle ne bougeait pas.
Pourtant, à l’écran, le "Moretti" de la vidéo portait la bouteille à ses lèvres.
Il sentit alors le goût du vin — métallique, ancien, floral — envahir son propre palais.
***
**CLIFFHANGER :**
*Moretti écrase l'accélérateur pour fuir la place, mais ses freins ne répondent plus. Alors qu'il file à cent à l'heure vers le Tibre, le GPS de la voiture s'allume tout seul. La voix n'est pas celle d'une machine. C'est la voix d'Aristide, claire et cristalline malgré les flammes de la chapelle : "Tournez à gauche dans l'éternité, Lorenzo. Le montage final commence maintenant." Sur le siège passager, là où il n'y avait rien une seconde plus tôt, repose le scalpel du médecin, encore chaud de son sang.*
La Révélation du Mobile
# CHAPITRE : LA RÉVÉLATION DU MOBILE
Le cadran de l’Alfa Romeo affichait cent-dix kilomètres par heure. L’aiguille oscillait, prise d’une frénésie nerveuse, tandis que le moteur hurlait dans les ruelles étroites débouchant sur la Piazza Navona.
Lorenzo Moretti enfonça la pédale de frein. Rien. Un vide spongieux. Une absence de résistance qui lui glaça le sang plus sûrement que la canicule romaine ne le faisait bouillir. La voiture était une cage de métal lancée vers l’abîme.
Dehors, Rome n’était plus qu’une traînée floue. Le bitume, surchauffé, exhalait une odeur de pneu brûlé et de goudron liquide. À travers les vitres baissées, le parfum lourd des jasmins fanés s’engouffrait dans l’habitacle, une odeur de funérailles sous le soleil de plomb.
— Tournez à gauche dans l’éternité, Lorenzo.
La voix d’Aristide sortit des haut-parleurs avec une clarté surnaturelle. Pas de friture. Pas de distorsion numérique. C’était le timbre pur d’un homme qui vous parle à l’oreille dans le silence d’une sacristie.
— Aristide… espèce d’enfoiré… grogna Moretti, les mains crispées sur le cuir du volant.
— Ne m’insultez pas. Pas maintenant. Vous êtes sur le point d'entrer dans le cadre. Le montage final commence, Lorenzo. Regardez autour de vous. Admirez la photographie de votre propre fin.
Moretti jeta un regard nerveux sur le côté. Le monde changeait. La lumière crue de l’Italie semblait se filtrer à travers une pellicule ancienne. Le grain 35mm devenait visible, dansant dans l’air comme une poussière d’argent. Les passants sur la place, les touristes terrifiés, les serveurs en tablier blanc : tous semblaient figés dans une pose dramatique, éclairés par des flashs aveuglants.
*Flash.*
*Flash.*
C’étaient les paparazzi. Ils surgissaient des angles morts, leurs objectifs pointés vers l’Alfa en perdition comme des fusils d’assaut. Leurs éclairs de magnésium déchiraient la rétine de Moretti. Il ne voyait plus la route, seulement des taches pourpres et or.
— Pourquoi ? hurla Moretti. L’argent ? Les terres de la villa ?
Un rire cristallin résonna dans le GPS.
— L’argent est la monnaie des hommes sans imagination, Lorenzo. Je ne cherche pas la richesse. Je cherche la résonance. La perfection chromatique que même le Titien n’a pu qu’effleurer dans ses rêves de fièvre.
L’Alfa frôla une fontaine, projetant des gerbes d’eau qui semblaient être des diamants liquides sous les flashs. Moretti luttait avec le volant, mais la direction assistée devint soudainement rigide, dictée par une force invisible. La voiture fut violemment déportée vers les quais du Tibre.
— La "Muse", Lorenzo, reprit la voix d'Aristide, plus douce, presque pédagogique. Vous pensez qu’elle n’est qu’un modèle. Une femme de plus sacrifiée sur l’autel de l’art. Vous vous trompez. Elle est l’ingrédient manquant.
Sur le siège passager, le scalpel d’acier chirurgical commença à briller. Moretti le voyait du coin de l’œil. L’objet semblait vibrer. Une goutte de sang, encore fraîche, perla sur la lame et glissa lentement sur le cuir du siège.
— Depuis des siècles, les peintres cherchent le Rouge Ultime, continua Aristide. Le carmin de cochenille se ternit. Le cinabre est un poison qui s’éteint. Même le sang de bœuf finit par virer au brun de la terre. Mais le Sang de la Muse… Ah, Lorenzo. C’est autre chose. C’est un cru. Un millésime de l’âme.
Moretti sentit à nouveau ce goût de vin sur sa langue. Métallique. Floral. Ancien. Il comprit enfin. Ce n’était pas une métaphore.
— Vous les avez "vinifiées"… murmura-t-il, la gorge nouée.
— Exactement. Le corps humain est le meilleur terroir qui soit. La peur agit comme un tanin puissant. La beauté est le sucre qui fermente. J’ai extrait l’essence chromatique de leur agonie pour créer un pigment qui ne mourra jamais. Un rouge qui respire encore sur la toile, des siècles après que la chair a disparu. Je ne peins pas des portraits, Lorenzo. Je crée des êtres immortels faits de pigment et de douleur.
L'Alfa bondit par-dessus un terre-plein. Le Tibre s'ouvrit devant lui, une artère de boue verdâtre sous le ciel d’azur.
— Aristide, arrête ça ! On peut encore…
— On ne peut rien arrêter quand le film arrive à son terme. Le "Sang de la Muse" est un vin de Toscane, Lorenzo. Il a besoin d’un dernier choc pour atteindre sa maturité. La dédramatisation de la mort. Votre mort est le vernis final.
Moretti lâcha le volant une fraction de seconde pour saisir le scalpel. L’acier était brûlant. Il lui brûla la paume, mais il tint bon. À l’écran du tableau de bord, l’image de "Moretti" continuait de boire à la bouteille. Le double numérique sourit. Il avait les yeux rouges, d’un rouge si profond qu’ils semblaient deux trous percés dans la réalité.
— Vous voyez ce rouge, Lorenzo ? demanda Aristide. C’est le vôtre. Celui que je vais extraire de vos veines dans quelques secondes. Le tableau s’intitulera *La Chute du Témoin*. Un chef-d'œuvre de mouvement et de terreur.
Le vacarme des Vespas qui entouraient la voiture devint assourdissant. Ce n’était plus un bruit de moteur, mais un cri mécanique, un chœur de drones célébrant le sacrifice. Les paparazzi étaient maintenant partout, courant le long du quai, leurs appareils crépitant dans un rythme stroboscopique qui transformait la scène en un vieux film muet, saccadé, violent.
L’Alfa percuta la rambarde en pierre.
Le métal hurla contre le travertin. Des étincelles jaillirent, mêlées aux pétales de jasmin qui flottaient dans l’air. La voiture s’éleva, quittant le sol, défiant la gravité pendant un instant de grâce absolue.
Dans le silence suspendu de la chute, la voix d’Aristide murmura une dernière fois :
— Ne fermez pas les yeux, Lorenzo. C’est maintenant que la couleur devient pure.
Moretti vit le fleuve monter vers lui comme un mur d'obsidienne. Il serra le scalpel contre sa poitrine. Le goût du vin inonda ses sens. Il ne craignait plus l'impact. Il craignait que le rouge ne soit pas assez beau.
***
**CLIFFHANGER :**
*Alors que l’Alfa percute la surface du Tibre dans une explosion d'écume et de verre, Moretti ne sent pas le froid de l'eau. Il sent une main, réelle et charnelle, se poser sur son épaule depuis le siège arrière, là où il n'y avait personne. Une voix de femme, qu'il reconnaît entre mille — celle de la Muse disparue trois ans plus tôt — lui chuchote : "Merci pour le pigment, Lorenzo." Sous l'eau, les phares de la voiture éclairent soudain des dizaines de cadres dorés gisant au fond du fleuve, et dans chaque cadre, les portraits commencent à saigner.*
Le Twist Final
**CHAPITRE : LE TWIST FINAL**
Rome n’est plus une ville. C’est une fonderie.
Le bitume de la Piazza Navona dégage une odeur de pneu brûlé et de cadavre exquis. L’air est une masse solide, poisseuse, saturée par le parfum écœurant du jasmin qui crève sous la canicule. Quarante-deux degrés à l’ombre des obélisques. Le soleil de fin d’après-midi tape sur les pavés comme un marteau de juge sur une enclume.
Lorenzo Moretti monta les marches de son palazzo d’un pas lourd. Ses vêtements, encore imprégnés de l’odeur de vase du Tibre, collaient à sa peau. Il se sentait comme une pellicule 35mm surexposée, prête à s’enflammer sous la chaleur de la lampe. Dans ses oreilles, le vrombissement des Vespas en bas ressemblait à un essaim de frelons mécaniques. Un bruit blanc, incessant, qui masquait le silence de mort de son propre appartement.
Il poussa la porte. L’obscurité était une bénédiction.
— Vous avez une mine affreuse, Lorenzo.
Giulia était là. Silhouette frêle contre la lumière crue de l’atelier. Elle tenait un pinceau en martre entre ses lèvres, les mains tachées d’un rouge sombre, presque noir. Elle travaillait sur le portrait de la Muse. Le tableau qu’il avait repêché dans les abysses de sa mémoire, et qu’elle restaurait depuis des semaines avec une patience de chirurgien.
— Le fleuve ne voulait pas de moi, murmura Moretti. Ou peut-être qu’il attendait mieux.
Il s’effondra dans son fauteuil en cuir craquelé. Chaque muscle de son corps hurlait. L’image des cadres saignant sous l’eau hantait encore sa rétine. Il voyait les flashs des paparazzi de la Via Veneto, ces explosions de magnésium blanc qui rendaient tout irréel, comme une scène coupée au montage d’un film de Fellini.
Giulia s’approcha. Elle ne posa pas de questions sur l’accident, sur l’Alfa Romeo broyée au fond de l’eau, ou sur la voix d’Aristide qui s’était tue pour toujours. Elle se contenta de poser une main fraîche sur son front. Une main réelle. Charnelle.
— Vous avez besoin de calme. Et de sang neuf.
Elle se dirigea vers le buffet et revint avec deux verres en cristal de Murano. Une bouteille sans étiquette trônait sur le plateau. Le liquide était d’un rouge si dense qu’il semblait absorber la lumière de la pièce.
— Un dernier verre, Lorenzo. Pour vous remercier. Pour tout ce que vous m'avez permis de trouver.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un secret de Toscane. Un nectar que l’on ne sert qu’aux mourants… ou aux génies.
Moretti prit le verre. Ses doigts tremblaient. Il but une gorgée. Le vin était épais, métallique, avec une note de fond qui rappelait le cuir ancien et la terre mouillée. Une explosion de saveurs primales. Pendant un instant, la douleur disparut. Le vacarme des Vespas s’estompa. Le grain de la réalité devint plus fin, plus net.
Il tourna les yeux vers le chevalet.
— Vous avez avancé, dit-il, la voix légèrement pâteuse.
— J’ai terminé, répondit Giulia. Regardez bien, Lorenzo. Regardez-la vraiment.
Moretti fixa le portrait de la Muse. C’était une œuvre d’une beauté terrifiante. La femme peinte semblait vouloir s'extraire de la toile. Mais quelque chose clochait. Un détail technique qui heurta son instinct d’expert.
— Les yeux… murmura-t-il.
— Qu’ont-ils, les yeux ?
— Ils étaient ambre. Je m'en souviens. *Terra d'Ombra*. Et maintenant…
Il se pencha, le souffle court. Sous la lumière de la lampe d’architecte, les iris de la Muse n’étaient plus bruns. Ils étaient d’un pourpre vibrant, d’un rouge de sang frais qui semblait pulser sous le vernis. Ce n'était pas un pigment minéral. Ce n'était ni de la garance, ni du cinabre. C'était une teinte organique, impossible à stabiliser sans un liant occulte.
— C’est le *Sang de Boeuf* ? demanda-t-il, le cœur s'emballant.
— Non, Lorenzo, chuchota Giulia derrière lui. C’est le vôtre.
Moretti voulut se lever, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Un engourdissement glacial partit de son estomac et se propagea dans ses membres avec une rapidité foudroyante. Il essaya de lâcher son verre, mais ses doigts étaient soudés au cristal.
— Giulia… qu’est-ce que…
— Vous avez toujours cru qu’Aristide était le maître d’œuvre, n’est-ce pas ? Ce pauvre fou perdu dans ses métaphores. Mais un peintre n’est rien sans son pigment. Et un pigment n’est rien sans la main qui sait l’extraire.
Elle contourna le fauteuil. Sa démarche était fluide, prédatrice. Elle ne ressemblait plus à la petite restauratrice timide de Cinecittà. Elle portait une robe de soie noire qui semblait boire l'ombre de la pièce.
— Le rituel du Tibre n’était qu’un filtre, reprit-elle en caressant le haut du crâne de Moretti. Une manière de décanter votre peur. La peur est le meilleur fixateur, Lorenzo. Elle empêche la couleur de faner avec le temps.
Moretti essaya de crier, mais sa gorge était obstruée par une masse de coton invisible. Ses yeux étaient les seuls organes encore capables de bouger. Il vit Giulia s’approcher du tableau avec un scalpel — le sien, celui qu’il portait sur lui lors de la chute.
— Pourquoi ? réussit-il à articuler dans un souffle agonisant.
— Parce que la Muse ne revient jamais gratuitement. Elle exige un sacrifice qui a du goût. Aristide a donné sa raison. Vous, vous donnez votre essence.
Elle pointa le scalpel vers le tableau. Une goutte de peinture rouge perla au coin de l’œil de la Muse et commença à couler le long de la joue de toile. Une larme de pigment pur.
— Vous avez reconnu sa voix dans l'eau, n'est-ce pas ? "Merci pour le pigment, Lorenzo." Ce n'était pas une hallucination. C'était un contrat.
Giulia se pencha vers son oreille. Son haleine sentait le jasmin fané et le fer.
— Le vin que vous avez bu… ce n'était pas de la Toscane. C'était la réduction des sept dernières victimes. Un mélange de 1947 et de 1972. Très grand millésime. Votre corps est en train de se transformer en la plus belle laque jamais créée par l'homme.
Moretti sentit son cœur ralentir. Un battement toutes les dix secondes. Sa vision se brouillait, se décomposant en millions de pixels colorés. Le bruit des Vespas sur la Piazza Navona devint un silence absolu.
Il comprit enfin. Giulia n'était pas la restauratrice. Elle était la Muse. Ou du moins, celle qui portait son nom dans ce siècle-ci.
Elle plongea délicatement son pinceau dans le verre de vin que Moretti tenait encore dans sa main paralysée. Le liquide était devenu noir.
— Ne fermez pas les yeux, Lorenzo, dit-elle en parodiant les dernières paroles d’Aristide. C’est maintenant que la couleur devient pure.
Elle apposa le pinceau sur la toile, ajoutant une touche finale à la lèvre inférieure du portrait. Le rouge était d'une intensité insoutenable. Un rouge qui criait.
Moretti ne sentait plus son corps. Il n'était plus qu'une conscience piégée dans une statue de chair. À travers le voile qui tombait sur ses yeux, il vit Giulia se tourner vers la fenêtre. Les paparazzi en bas déclenchèrent une pluie de flashs.
Dans l'éclat blanc de la rue, Moretti vit les mains de Giulia.
Elles commençaient à devenir transparentes.
Sur le chevalet, le portrait de la Muse ouvrit grand la bouche, et Moretti entendit son propre cri sortir de la toile alors que ses yeux à lui devenaient définitivement ambre.
***
**CLIFFHANGER :**
*Alors que le dernier souffle de Moretti s'échappe, Giulia disparaît complètement, ne laissant derrière elle que sa robe vide sur le sol. Le tableau, maintenant achevé, n'est plus une peinture : c'est une fenêtre ouverte. De l'autre côté du cadre, Moretti se voit lui-même, debout dans l'atelier, tenant un pinceau. Il regarde le spectateur — nous — et réalise avec horreur que le titre de l'œuvre gravé sur la plaque de cuivre n'est plus "La Muse", mais "Autoportrait à l'agonie". Au bas du cadre, une inscription fraîchement gravée brille dans l'obscurité : "À suivre au prochain vernissage."*