Le Gibet de Phocée

Par Studio ThrillerThriller

**CHAPITRE : LE PENDU DU QUAI J4** Le Mistral n’était pas un vent. C’était une ponceuse. Une machine de guerre invisible qui arrachait le sel à la Méditerranée pour le projeter contre les visages, les pare-brise et les certitudes. Léo Moreno écrasa sa cigarette dans le cendrier plein à craquer de ...

Le Pendu du Quai J4

**CHAPITRE : LE PENDU DU QUAI J4** Le Mistral n’était pas un vent. C’était une ponceuse. Une machine de guerre invisible qui arrachait le sel à la Méditerranée pour le projeter contre les visages, les pare-brise et les certitudes. Léo Moreno écrasa sa cigarette dans le cendrier plein à craquer de sa vieille 407. La fumée stagnait. La climatisation était morte en 2012, tout comme ses illusions sur la justice. Il poussa la portière. L’air de Marseille le frappa de plein fouet. Une moiteur poisseuse, chargée d’une odeur de gasoil lourd et de friture rance. Quai J4. L’ombre massive du Fort Saint-Jean découpait le ciel d’un bleu électrique, presque violent. Devant lui, le béton brut du MuCEM, cette dentelle de pierre moderne, semblait déjà décrépite sous l’assaut du sel. Plus loin, les grands ensembles des quartiers Nord surplombaient la mer comme des sentinelles fatiguées, des ruches de béton gris dont les alvéoles étaient bouchées par le désespoir et le linge qui sèche. Le vacarme était incessant. Le hurlement des pneumatiques sur le bitume brûlant, le cri des goélands qui se battaient pour une carcasse de poisson, et surtout, ce bourdonnement permanent : les T-Max et les scooters débridés qui dévalaient le quai dans un fracas de métal hurlant. — Moreno ! t’as mis le temps. Le commissaire divisionnaire Bartoli l’attendait près du cordon de sécurité. Il transpirait dans son costume en lin beige. Une tache de sueur s’élargissait sous ses aisselles comme une flaque de pétrole. — Les bouchons sur le Prado, mentit Moreno. Qu’est-ce qu’on a ? Bartoli ne répondit pas. Il pointa un doigt boudiné vers le ciel. Moreno leva les yeux. Il plissa les paupières. À soixante mètres de hauteur, suspendu au bout du bras d’une grue de chantier Liebherr LTM 11200, un corps oscillait lentement. Une marionnette désarticulée dans le ciel de Provence. Le vent le faisait tourner sur lui-même, un tour complet, puis un autre, comme un derviche tourneur macabre. — C’est Jean-Baptiste Valli, lâcha Bartoli d’une voix blanche. Moreno accusa le coup. Valli. L’adjoint au maire à l’urbanisme. L’homme qui tenait les clés des grands chantiers de la ville. Celui qui décidait quel promoteur aurait le droit de couler du béton sur les derniers lambeaux de littoral. — On le descend ? demanda Moreno. — Les pompiers sont en train de s’en charger. Le GRIMP est sur le coup. Mais rapproche-toi. Regarde à la jumelle. Moreno saisit la paire de Nikon que lui tendait un technicien de la PTS. Il fit la mise au point. L’image tremblait à cause de la chaleur qui montait du bitume. Le corps apparut, net, brutal. Valli portait encore son costume de chez Zilli. Trois mille balles de soie et de laine fine, déchirées au niveau de la poitrine. Il était pieds nus. Ses orteils, gonflés et bleuis par la mort, pointaient vers le J4. Mais ce n’était pas le visage de l’élu, déformé par la strangulation, qui figea le sang de Moreno. C’était son torse. La peau avait été travaillée avec la précision d’un artisan. Les incisions étaient profondes, rectilignes, rouges contre la pâleur cadavérique. Trois mots. Une sentence gravée dans la chair, à vif, avant que le sang ne s'arrête de couler. **PHOCÉE SE PURGERA.** — Putain de bordel, murmura Moreno. — On est d'accord, dit Bartoli. C'est pas un règlement de comptes pour une cargaison de résine. C'est autre chose. Une mise en scène. Un message. Le treuil de la grue commença à gémir. Un son métallique, aigu, qui vrillait les tympans. Le corps de Valli amorça sa descente. Lente. Inéluctable. En bas, la foule des curieux s’agglutinait derrière les rubans de plastique jaune. Des touristes avec leurs smartphones, des retraités en marcel, des gamins en roue arrière sur leurs bécanes. Tout le monde voulait voir le sang du notable. Marseille n'avait jamais aimé ses maîtres. Elle préférait les voir pendus. Le corps toucha le sol avec un bruit sourd, un "flap" de viande mouillée sur le béton. Moreno s'approcha. La chaleur ici était étouffante. L'odeur de la mer morte, celle qui stagne entre les coques des ferrys, lui soulevait le cœur. Un mélange de soufre et de décomposition organique. Il s'accroupit près du cadavre. Valli avait les yeux ouverts. Des billes de verre vitrifiées par la terreur. — Regarde les mains, Moreno, dit la légiste qui venait d'arriver. Le policier observa les doigts du politicien. Ils étaient brisés. Tous. Un par un. Une torture systématique. On n'avait pas simplement voulu le tuer. On avait voulu le faire parler. Ou le punir pour ce qu'il avait écrit. Moreno nota un détail technique. Le nœud coulant utilisé n'était pas un nœud de pendu classique. C'était un nœud de chaise, doublé d'une demi-clé. Un nœud de marin. Un truc de pro. Un truc de gars qui connaît le port, qui connaît les cordages, qui connaît la tension des fibres. Il se redressa. Son regard se porta vers la mer. Au loin, les îles du Frioul semblaient flotter dans une brume de chaleur. Le Gibet de Phocée. Le titre d'une vieille légende locale qu'il avait lue dans un bouquin d'histoire régionale. Au XVIIe siècle, on pendait les traîtres à l'entrée du port pour que les navires entrant sachent où ils mettaient les pieds. — Moreno ? C'était son adjointe, Nadia, qui arrivait en courant, son carnet à la main. Elle avait l'air blême. — On a trouvé quelque chose sous la cabine de la grue. Le suspect a laissé un objet. Moreno sentit une décharge d'adrénaline. — Quoi ? — Une pièce de monnaie. Très vieille. En argent. Elle lui tendit un sachet de preuves. Moreno l'examina. C'était une drachme. Une authentique pièce massaliote de l'Antiquité. Sur une face, le profil de la déesse Artémis. Sur l'autre, un lion rugissant. — Les Grecs, souffla Moreno. Les fondateurs. — C’est pas tout, reprit Nadia, la voix tremblante. On a reçu un appel anonyme au standard de l'Évêché il y a dix minutes. Une voix synthétique. — Dis-moi qu'on l'a tracée. — Trop court. Mais le message était clair. Ils ont dit : "Le premier pilier est tombé. Il en reste trois." Moreno se tourna vers la ville. Marseille s'étalait devant lui, magnifique et monstrueuse, un chaos de pierres blanches et de bitume noir. Une ville construite sur des strates de sang depuis deux mille six cents ans. Il sentit que cette affaire ne ressemblait en rien à ce qu’il avait connu. Ce n’était pas de la délinquance. C’était une purge. Une cérémonie. Soudain, son téléphone vibra dans sa poche. Un numéro masqué. Il décrocha. Le silence au bout du fil était lourd, seulement troublé par le sifflement du Mistral dans le micro. Puis, une voix de gorge, rocailleuse, comme si on écrasait du gravier. — Inspecteur Moreno ? — Qui est à l'appareil ? — Regardez la grue, Moreno. Pas celle de Valli. L'autre. À tribord. Moreno pivota vers la seconde grue qui trônait sur le quai, à deux cents mètres de là. Un modèle plus ancien, une vieille structure métallique rouillée datant de l'après-guerre, vestige des docks industriels. À mi-hauteur de la flèche, quelque chose brillait sous le soleil de midi. Un reflet métallique. — Qu’est-ce que vous… — Le deuxième pilier, dit la voix. Il n'est pas encore mort. Mais si vous n'atteignez pas le sommet en moins de trois minutes, la charge d'exerèse sera déclenchée. Un bip sonore retentit dans l'oreille de Moreno. Un compte à rebours. — Moreno ? cria Bartoli en le voyant s'élancer vers la vieille grue. Moreno, tu vas où ? L'inspecteur ne répondit pas. Ses poumons brûlaient déjà. Il courait sur le béton brûlant, bousculant les techniciens, les yeux rivés sur la carcasse de fer rouillé. Il savait ce qu'était une "exerèse" en médecine. C'était l'ablation d'un tissu inutile ou dangereux. Il arriva au pied de la structure. L'échelle était verticale, étroite. Il commença à grimper. Les barreaux lui brûlaient les mains. Le Mistral hurlait maintenant, secouant la grue comme un fétu de paille. À dix mètres, il vit la victime. Un homme ligoté à la structure, la bouche scotchée, les yeux écarquillés par la terreur. Sous ses fesses, une boîte noire. Un détonateur relié à une charge de C4. Le chronomètre sur le boîtier affichait : **01:45**. Moreno accéléra, ignorant la douleur dans ses muscles. Il était à vingt mètres du sol. Le vide aspirait ses jambes. En bas, les flics commençaient à comprendre et hurlaient des ordres. Il atteignit l'homme. Il reconnut le visage. C’était le procureur de la République. Moreno sortit son couteau de poche, mais son regard fut attiré par un détail. Le détonateur n’était pas relié à la charge par des fils classiques. Les fils étaient insérés *dans* les veines du procureur. S’il coupait le mauvais fil, le cœur de l’homme s’arrêtait. S’il ne faisait rien, la bombe explosait. **00:58.** Le Mistral souffla une rafale si violente que Moreno faillit lâcher prise. Dans le lointain, il crut voir, sur le toit d'un entrepôt désaffecté, une silhouette sombre qui l'observait avec des jumelles. La silhouette leva une main. Un salut. Puis elle disparut dans la poussière blanche de Phocée.

L'Héritage Maudit

**CHAPITRE : L'HÉRITAGE MAUDIT** Le chronomètre s’arrêta à **00:03**. Moreno n’avait pas coupé les fils. Il avait tranché la carotide. Un geste barbare. Désespéré. Le sang du procureur avait giclé, chaud et métallique, inondant le boîtier électronique. Le liquide, conducteur et visqueux, avait créé un court-circuit immédiat dans les capteurs de pression artérielle. Le mécanisme s’était figé. Un silence de mort s’était abattu sur le port, seulement troublé par le sifflement du Mistral dans les haubans de la grue. Le procureur de la République n’était plus qu’un sac de viande suspendu entre ciel et terre. Moreno redescendit. Ses mains tremblaient sur les échelons d’acier. En bas, le périmètre de sécurité était une fourmilière en panique. Girophares bleus. Sirènes hurlantes. L’odeur était insupportable : un mélange de gasoil brûlé, de sel de mer morte et de bitume surchauffé. Marseille cuisait sous une chape de plomb. *** Deux heures plus tard. Le quai de la Joliette. La zone avait été bouclée par les hommes du RAID et de la PJ. Le corps du procureur, descendu avec une poulie, gisait maintenant sur une table d’autopsie improvisée dans un container de chantier. L’ambiance était poisseuse. La sueur collait les chemises aux dos. Dehors, le vacarme des cyclomoteurs trafiqués déchiquetait le silence de la procédure. Marseille ne s’arrêtait jamais de hurler, même devant le cadavre de sa propre justice. Moreno observait le légiste, le docteur Vasseur, s’affairer sur la dépouille. — C’était un piège chirurgical, Moreno, lâcha Vasseur en retirant ses gants ensanglantés. Les fils étaient suturés directement sur l’artère fémorale et la jugulaire. Une technologie de pointe. On n’est pas sur du terrorisme de cave. On est sur de l’orfèvrerie. Moreno ne répondit pas. Son regard était fixé sur le visage du procureur. L’homme semblait porter un masque de terreur figée. — Il y a autre chose, reprit le légiste. Quelque chose qui bloquait les voies respiratoires avant même que tu n’interviennes. Vasseur saisit une pince Longuette. Il l'introduisit profondément dans la gorge du cadavre. Un bruit de succion. Puis un tintement métallique. Il déposa l’objet dans une coupelle en inox. Une pièce de monnaie. Noircie par le sang, mais dont l’éclat persistait. Moreno s’approcha. Il sortit une loupe de sa poche de veste. Son passé à la Brigade de Répression du Banditisme lui avait appris que le diable se nichait toujours dans les détails archaïques. — C’est une drachme, murmura Moreno. Une drachme d’argent de Massalia. Environ 400 avant Jésus-Christ. Sur l’avers, le profil d’Artémis, délicat, fier. Sur le revers, un lion rugissant, symbole de la cité phocéenne. — L’obole de Charon, conclua Vasseur. Le passage pour l’enfer. — Non, corrigea Moreno. C’est un message. On ne paye pas le passeur avec une pièce de collection qui vaut vingt mille euros chez les numismates. On signe un crime. *** Moreno quitta le container. Il avait besoin d’air, même si l’air de Marseille ce soir-là n’était qu’une vapeur toxique de poussière blanche et de pollution. Il traversa le quai, évitant les journalistes qui s’agglutinaient comme des mouches sur une plaie. Il monta dans sa vieille DS noire, un anachronisme sur roues qui sentait le tabac froid et le cuir usé. Il ouvrit une tablette numérique de dotation. Il chercha le nom du procureur : *Jean-René Monastier.* Les derniers dossiers de Monastier n’avaient rien à voir avec le grand banditisme classique. Pas de stups. Pas de règlements de comptes entre cités. Monastier était sur le "Projet Poséidon". Un complexe immobilier colossal. Trois tours de soixante étages devant s’élever sur le Vieux-Port, à l’emplacement même des anciens hangars de la Joliette. Un investissement de deux milliards d’euros. Le bétonnage final de l’âme de la ville. Moreno fit défiler les plans. Les structures ressemblaient à des piliers grecs futuristes. Brutalisme d’acier et de verre. Le projet était porté par un consortium opaque, *Phocée Développement*, dont les actionnaires se cachaient derrière des sociétés écrans au Panama et au Luxembourg. Il y avait une note manuscrite, scannée dans les archives du procureur : *"Le sol ne veut pas d'eux. Les racines sont trop profondes."* Moreno comprit soudain. Les chantiers des tours Poséidon avaient été arrêtés trois semaines plus tôt. Officiellement pour des raisons de sécurité structurelle. Officieusement ? Des fouilles archéologiques préventives avaient mis au jour quelque chose. Quelque chose que le béton ne parvenait pas à étouffer. Il démarra. La DS s’élança vers les quartiers Nord. *** Vingt minutes plus tard, il pénétra dans le périmètre des "Grands Ensembles". Ici, l’utopie des années 60 s’était transformée en nécrophage urbain. Des blocs de béton brut, gris, lépreux, s’élevaient vers le ciel comme des menhirs oubliés. Les façades étaient balafrées par les paraboles satellites. Le Mistral s’engouffrait entre les barres d’immeubles, créant un sifflement lugubre, une plainte continue qui rendait les hommes fous. Moreno s’arrêta devant une tour de trente étages, la Tour Hestia. Elle était neuve, à peine achevée, mais déjà les murs se fissuraient. La malfaçon était visible à l’œil nu. Le sable utilisé pour le béton venait probablement de chantiers illégaux du Maghreb. Un béton salé qui rongeait l’armature de fer de l’intérieur. Le téléphone de Moreno vibra. Un numéro masqué. — Vous avez trouvé la pièce ? La voix était distordue. Synthétique. Froide comme le métal de la drachme. — Qui est-ce ? demanda Moreno en sortant son arme de service, son Glock 17, qu'il posa sur le siège passager. — Le procureur pensait qu’on pouvait bâtir le futur sur un mensonge. Il pensait que l’histoire se vendait aux enchères. Mais Marseille n’appartient pas aux promoteurs. Elle appartient aux morts. — Le Projet Poséidon… Qu’est-ce que vous avez trouvé sous les fondations ? Un rire sec, comme un craquement d’os. — Allez au sous-sol de la Tour Hestia, Moreno. Regardez ce que le béton essaie de cacher. L’héritage n’est pas une bénédiction. C’est une malédiction qui attend son heure. La ligne coupa. *** Moreno descendit de voiture. La chaleur était poisseuse, une main moite sur sa nuque. Il s'approcha de la grille de la Tour Hestia. Le cadenas avait été sectionné. Il pénétra dans le hall désert. L’odeur de gasoil était ici plus forte, mêlée à une senteur plus ancienne, plus organique. Une odeur de terre remuée. De crypte. Il descendit les escaliers de secours. Un étage. Deux étages. Le parking souterrain était plongé dans l’obscurité. Seule sa lampe torche découpait des cônes de lumière dans la poussière stagnante. Au niveau -3, le sol en béton était fracturé. Une faille de plusieurs mètres de long ouvrait le ventre du bâtiment. Moreno s’approcha du bord. Il pointa son faisceau vers le fond. Ce n’était pas une simple faille géologique. C’était un escalier de pierre. Des marches taillées dans le calcaire blanc, parfaitement conservées. Un accès direct à la cité antique, enfouie sous les pieds des habitants des cités. Mais ce qui horrifia Moreno, ce n'était pas l'archéologie. C'était le mur. Le mur de soutènement de la tour, censé être en béton armé, était parsemé de formes sombres. Moreno s'approcha, le cœur battant à tout rompre. Il toucha la paroi. Le béton était encore frais par endroits. Et emprisonnés dans la masse, comme des insectes dans l'ambre, des dizaines de squelettes humains étaient disposés en cercle. Des crânes antiques côtoyaient des os beaucoup plus récents. Au centre de ce macabre bas-relief, une inscription avait été gravée dans le ciment frais, en lettres grecques capitales : **"ΦΟΒΟΥ ΤΟΥΣ ΦΩΚΑΕΙΣ"** *(Crains les Phocéens)* Soudain, un bruit de moteur électrique se fit entendre derrière lui. L’ascenseur de service descendait. Moreno se retourna, l'arme au poing. L'indicateur d'étage s'égrena lentement. -1. -2. -3. Le gong retentit. Les portes coulissèrent. L'ascenseur était vide. Sauf pour un petit socle en velours rouge posé au centre. Sur le socle, une deuxième pièce de monnaie. Mais celle-ci n'était pas en argent. Elle était en or pur. Et elle brillait d'un éclat maléfique sous la lumière crue de la cabine. Un sifflement commença à envahir le parking. Une odeur de gaz. Moreno comprit que le "Gibet de Phocée" n'était pas une simple exécution. C'était un compte à rebours pour la ville entière. Il fit un pas vers l'ascenseur, mais le sol sous ses pieds commença à vibrer. La faille s'élargissait. La Tour Hestia, fierté du nouveau Marseille, s'apprêtait à être engloutie par ce qu'elle avait tenté d'écraser. Le Cliffhanger était là, hurlant dans le noir : le bâtiment commençait à s'effondrer sur lui-même, et Moreno était au centre de l'épicentre. **FIN DU CHAPITRE.**

L'Ombre du Syndicat

### CHAPITRE : L'Ombre du Syndicat Le béton a crié avant de céder. Un hurlement minéral, strident, qui a déchiré les tympans de Moreno. Il s'est jeté en arrière. Un réflexe de survie pur. La dalle du parking de la Tour Hestia s'est ouverte comme une mâchoire affamée. La cabine d'ascenseur, avec son socle de velours et sa pièce d'or maudite, a sombré dans un fracas d'apocalypse. La poussière a tout envahi. Grise. Étouffante. Un linceul de silice. Moreno a rampé vers la rampe d'accès, les poumons brûlants. Derrière lui, le vide aspirait le luxe de verre et d’acier. La fierté de Marseille s’effondrait sur ses propres mensonges. *** **Douze heures plus tard.** L’air était une insulte. Le Mistral s’était levé, mais il ne rafraîchissait rien. Il se contentait de rabattre la chaleur poisseuse des cuves de pétrole de Fos vers le centre-ville. Une odeur de gasoil brûlé et de sel rance. Une odeur de mer morte. Moreno était debout dans le bureau du Commissaire Divisionnaire Vasseur. L’endroit sentait le tabac froid et le désinfectant bon marché. À travers la vitre sale, on voyait les grands ensembles de la Joliette. Du béton brut, des barres d'immeubles conçues comme des utopies, déjà rongées par le salpêtre et la haine. — C’est un règlement de comptes, Moreno. Classique. Net. Sans bavure. Vasseur ne regardait pas Moreno. Il fixait une tache de café sur son bureau. — Un règlement de comptes ? répéta Moreno. Avec une pièce d’or antique et un immeuble qui s’effondre par sabotage des fondations ? C’est un peu sophistiqué pour les gamins des quartiers Nord, non ? Vasseur se leva. Ses articulations craquèrent. — Les clans se modernisent. La guerre entre les Blacks et les Gitans pour le contrôle des points de deal de la Castellane prend des proportions industrielles. Ils utilisent de l’explosif de chantier. C’est tout. — Et le "Gibet de Phocée" ? Le nom qui circulait sur les fréquences cryptées ? — Un délire de camé, trancha Vasseur. Écoute-moi bien, Moreno. La Ville ne veut pas de panique. La Tour Hestia était un symbole de renouveau. On va dire que c’est un défaut de structure combiné à une explosion de gaz liée à un laboratoire de transformation clandestin dans les sous-sols. Tu signes le rapport. Tu fermes le dossier. Moreno sentit la colère monter, une pulsation sourde dans ses tempes. — Quelqu’un a posé cette pièce d'or, Commissaire. C'était une invitation. Ou une condamnation. — C’est un ordre. Tu as besoin de repos. Prends quelques jours. Va voir la mer. Mais ne t’approche pas du port. Vasseur insista sur ces derniers mots. Un avertissement. Une frontière tracée à la craie rouge. *** Moreno ne prit pas de repos. Il enfourcha sa vieille Transalp. Le moteur ratatouilla dans le vacarme des cyclomoteurs débridés qui slalomaient entre les voitures. Marseille bouillonnait. Une cocotte-minute sans soupape. Il se dirigea vers le sud, là où le béton devient plus dur, plus sombre. Le Grand Port Maritime. Le port de Marseille n’est pas un lieu. C’est un organisme. Un labyrinthe de conteneurs empilés comme des Lego géants, de grues à portiques qui ressemblent à des squelettes de dinosaures et de hangars dont personne ne connaît vraiment le contenu. L’odeur changea. Le gasoil dominait tout désormais. Le ronronnement des moteurs diesel des cargos en attente créait une vibration basse, permanente, qui faisait trembler les os. Moreno s'arrêta devant le "Bar des Dockers". Une façade délavée par le sel. À l’intérieur, l’ombre était épaisse. Les hommes présents avaient des mains comme des battoirs et des regards qui pesaient une tonne de fret. Le Syndicat. À Marseille, le mot ne désigne pas une organisation de défense des travailleurs. C’est une entité occulte. Une confrérie qui contrôle les flux. Ce qui entre. Ce qui sort. Ce qui disparaît. Moreno s’assit au comptoir. Le patron, un homme dont le cou était un bloc de muscles scarifiés, posa un verre de pastis sans qu'il ait besoin de commander. — On ne t’a pas vu depuis longtemps, Moreno, grogna l'homme. La police n'est pas la bienvenue ici. Encore moins aujourd'hui. — Je cherche à comprendre pour Hestia, répondit Moreno. Le silence tomba dans le bar. Un silence physique. Le bruit des ventilateurs au plafond sembla s'accentuer. — Hestia, c'était une erreur, dit une voix dans le fond. On ne bâtit pas sur le domaine des anciens sans payer le tribut. Moreno se tourna. Un vieil homme, la peau tannée comme un cuir de Cordoue, le regardait. C'était un "Ancien" du port. Un de ceux qui connaissaient les secrets des quais avant même que le béton ne soit coulé. — La pièce d’or, dit Moreno. Une drachme phocéenne. Pourquoi ? Le vieux sourit, révélant des dents jaunies par le tabac de contrebande. — Ce n’est pas une drachme. C’est un Stater. La monnaie du passage. Le "Gibet de Phocée", Moreno, ce n’est pas une exécution. C’est une purification. La ville a oublié qui elle était. Elle s'est vendue aux promoteurs, aux politiciens de Paris, aux capitaux propres qui cachent de l'argent sale. Le Syndicat ne défend pas les salaires. Il défend le sol. — En faisant sauter des tours ? — En reprenant ce qui lui appartient. Le vieux se leva, s'approchant de Moreno. L'odeur de mer morte qui émanait de lui était insupportable. — Tu devrais écouter ton patron, petit. Rentre chez toi. Le Mistral va souffler plus fort cette nuit. Des choses vont remonter à la surface. Des choses qui ont été noyées il y a vingt ans sous le terminal à conteneurs. Moreno sortit son carnet. — Quel genre de choses ? Le vieux s'arrêta à sa hauteur et murmura à son oreille : — Les fondations de la ville ne sont pas faites de pierre, Moreno. Elles sont faites d'os. Le Syndicat n'est que le gardien du cimetière. *** Moreno quitta le bar, le cerveau en feu. Les pressions de Vasseur, les délires du vieillard... tout convergeait vers le terminal 4. La zone la plus sécurisée du port. Il reprit sa moto et contourna les postes de contrôle par une ancienne voie ferrée désaffectée. Le sol était jonché de débris, de seringues usagées et de ferrailles rouillées. Il arriva devant le Hangar 17. Un bâtiment de tôle ondulée immense, datant de l'après-guerre. C'était là que les archives du port étaient censées être stockées avant leur numérisation. Il força la porte latérale. L'obscurité était totale. Sa lampe torche balaya des piles de dossiers mangés par l'humidité. Il chercha les registres de 2004. L'année de la construction de la Tour Hestia. Il trouva enfin une caisse en bois, marquée d'une ancre noire. À l'intérieur, des plans originaux. Mais pas ceux de la tour. Des plans de galeries souterraines. Des tunnels qui partaient du port et s'enfonçaient sous toute la ville. Un réseau de veines cachées. Soudain, un bruit de moteur. Lourd. Puissant. Moreno s'accroupit derrière une pile de caisses. Par les fentes de la tôle, il vit trois berlines noires s'arrêter devant le hangar. Des hommes en descendirent. Ils ne ressemblaient pas à des dockers. Ils portaient des costumes sombres, mais leurs mouvements étaient ceux de prédateurs entraînés. L'un d'eux portait une mallette. Ils entrèrent dans le hangar. Moreno retint sa respiration. — Le chargement est prêt ? demanda une voix. Une voix que Moreno reconnut instantanément. C'était Vasseur. Son propre commissaire. — Tout est en place, répondit un autre homme. La chute d'Hestia a créé la diversion nécessaire. Les capteurs sismologiques sont aveugles pour les prochaines vingt-quatre heures. On peut commencer l'extraction. — Et Moreno ? — Il est venu ici. On l'a suivi. Moreno sentit un froid polaire envahir ses membres. Il glissa sa main vers son arme, mais un clic métallique résonna juste derrière sa nuque. — Ne bouge pas, Moreno, dit une voix rauque. On ne joue pas les héros dans l'ombre du Syndicat. Moreno tourna lentement la tête. Le patron du bar des dockers se tenait là, un fusil à pompe à canon scié braqué sur son visage. Mais ce n'était pas le fusil qui glaça le sang de l'enquêteur. C'était ce qui pendait au cou du géant. Une chaîne en fer au bout de laquelle oscillait une troisième pièce de monnaie. Celle-ci n'était ni en argent, ni en or. Elle était en plomb noirci. La pièce des morts. Au même moment, un grondement sourd monta des profondeurs du hangar. Le sol se mit à vibrer à nouveau. Mais cette fois, ce n'était pas un effondrement. C'était quelque chose qui montait. **FIN DU CHAPITRE.**

La Muse des Bas-Fonds

**CHAPITRE : LA MUSE DES BAS-FONDS** Le monte-charge industriel éructa un nuage de vapeur d’huile et de poussière de ciment. Le sol cessa de vibrer, mais le silence qui suivit fut pire. C’était le silence d’un tombeau que l’on vient d’ouvrir. Moreno ne réfléchit pas. L’instinct survit là où la logique échoue. Il pivota sur ses talons, ignorant le fusil à pompe. Son coude percuta le plexus du géant avec la précision d'un piston hydraulique. Le souffle du patron du bar se coupa dans un sifflement caverneux. Moreno ne demanda pas son reste. Il plongea vers l'obscurité, entre deux piles de palettes de bois moisi, juste au moment où le plateau du monte-charge atteignait le niveau du hangar. Derrière lui, des ordres furent aboyés en une langue qui n'était pas le français. Du corse mâtiné de dialecte napolitain. Le langage universel de la contrebande phocéenne. Moreno sprinta vers la sortie. Ses poumons brûlaient. Dehors, Marseille l’attendait comme une gueule ouverte. *** Le Mistral s’était levé. Un vent sec, irritant, qui charriait l’odeur de la mer morte et le relent métallique du gasoil mal brûlé. Moreno zigzaguait entre les blocs de béton des quartiers Nord. Ici, l’utopie architecturale des années 60 avait viré au cauchemar brutaliste. Des tours de vingt étages, véritables termitières de béton gris, griffaient un ciel sans étoiles. Le vacarme des cyclomoteurs débridés déchirait la nuit. Des jeunes, visages masqués par des capuches malgré la chaleur poisseuse, surveillaient les entrées des cités. Des guetteurs. Les « choufs ». Dans cette partie de la ville, la police n’était qu’une rumeur lointaine. Il atteignit enfin sa destination : « L’Abysse ». C’était un club de jazz clandestin, niché dans les sous-sols d’un grand ensemble délabré, à quelques encablures de la Rose. L’entrée n’était qu’une porte blindée anonyme, maculée de tags. À l’intérieur, l’air était saturé de fumée de tabac brun et de l’odeur de sueur froide de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Au fond du bouge, sous un projecteur unique à la lentille écaillée, elle était là. Elena. Elle chantait une ballade de Billie Holiday, mais sa voix avait quelque chose de plus tranchant. Un timbre de verre brisé. Elle était la Muse des Bas-Fonds, l’ancienne maîtresse de Castelli, l’homme dont le corps avait été retrouvé supplicié sur les docks trois jours plus tôt. Moreno s’installa au comptoir, commanda un pastis qu’il ne toucha pas. Il observa la chanteuse. Robe de soie noire élimée, gants montants pour cacher les marques de seringues ou les ecchymoses, il ne savait pas encore. Ses yeux étaient deux puits d’ombre. Quand elle acheva son set, elle ne salua pas. Elle descendit de l'estrade, ses talons claquant sur le béton brut. Elle se dirigea droit vers Moreno. — Tu as une tête de flic, murmura-t-elle en s’asseyant sur le tabouret voisin. Ou de fossoyeur. À Marseille, c’est souvent la même chose. — Moreno. J’enquête sur la mort de Castelli. Elena eut un rire sans joie. Elle sortit une cigarette d'un étui en argent bosselé. Moreno l'alluma. La flamme de son Zippo révéla un détail technique qu'il n'avait pas remarqué de loin : une petite cicatrice en forme de croissant de lune à la commissure de ses lèvres. Une marque de silence. — Castelli est mort parce qu’il pensait être plus grand que la ville, dit-elle en rejetant la fumée vers le plafond bas. Il a cru qu’il pouvait jouer avec les jetons du diable. — On m'a braqué un fusil à pompe sur les docks. Le type portait une pièce en plomb noirci autour du cou. Elena se figea. La cigarette trembla entre ses doigts longs et fins. Elle baissa la voix, son regard balayant frénétiquement la salle sombre. — La pièce des morts. Le *danaké* de plomb. Tu n’aurais jamais dû voir ça, Moreno. Si tu as vu le plomb, c'est que Charon a déjà payé ton passage. — Qui est derrière tout ça, Elena ? Ce n’est pas qu’une affaire de dockers et de came. Le Syndicat ne travaille pas avec des pièces antiques. Elle se pencha vers lui. L’odeur de son parfum – un mélange de jasmin et de naphtaline – l'envahit. — Ce n’est pas le Syndicat. Le Syndicat, ce sont des boutiquiers, des brutes qui comptent leurs sous. Ceux dont je te parle sont les héritiers. Ils se nomment le « Cercle de Massalia ». Moreno fronça les sourcils. L'histoire n'était jamais loin sous le bitume marseillais. — Massalia… La fondation grecque. — Exactement. Les familles les plus riches de cette ville. Des armateurs, des promoteurs, des juges. Ils pensent que Marseille leur appartient de droit divin, depuis Protis et Gyptis. Ils considèrent le reste de la population comme des barbares, des métèques bons à être sacrifiés pour maintenir l’ordre antique. — Castelli en faisait partie ? — Il était leur "nettoyeur" de luxe. Mais il a commencé à poser des questions sur les fouilles du Vieux-Port. Ils ont trouvé quelque chose sous les sédiments, Moreno. Quelque chose qui n'aurait jamais dû revoir le jour. Une sorte de pacte scellé dans le plomb noir. Moreno repensa au grondement dans le hangar. Au monte-charge qui remontait des entrailles de la terre. — Qu’est-ce qu’ils extraient là-bas ? Elena écrasa sa cigarette. Son visage était d'une pâleur cadavérique. — Ils ne l'extraient pas. Ils le nourrissent. Le Cercle de Massalia croit que la ville exige un tribut régulier pour ne pas sombrer. Castelli a refusé de livrer la dernière cargaison. Il a essayé de cacher la troisième pièce. — La pièce en plomb, murmura Moreno. — Non. La pièce en plomb, c’est pour les gardiens. Celle que Castelli a volée était en électrum. L’alliage des rois. C'est la clé de la chambre basse. Soudain, le brouhaha du bar s’éteignit. Le silence se propagea comme une onde de choc. À l'entrée de « L’Abysse », trois hommes venaient de pénétrer. Ils portaient des costumes de lin sombre, impeccables malgré la chaleur écrasante. Leurs visages étaient lisses, presque interchangeables. Des visages d'élites, sans émotion. Le plus âgé des trois s’avança, une main glissée dans la poche de sa veste. — Elena, dit-il d'une voix de velours qui portait jusqu'au fond de la salle. Tu as toujours eu une trop jolie voix pour dire de telles horreurs. Moreno sentit ses muscles se tendre. Il glissa sa main sous sa veste, cherchant la crosse de son Beretta. Mais sous la table, Elena lui saisit le poignet avec une force surprenante. — Ne tire pas, souffla-t-elle. Pas ici. Si tu tues l’un d’eux, la ville entière se retournera contre toi. La police, les voyous, les voisins… Ils tiennent tous les fils. L'homme en costume s'arrêta à deux mètres d'eux. Il sortit un objet de sa poche et le posa délicatement sur le comptoir, entre Moreno et la chanteuse. C'était une petite fiole en verre soufflé, contenant un liquide d'un bleu profond, presque noir. — Un échantillon de l'eau des profondeurs, dit l'homme avec un sourire carnassier. Très corrosif pour les poumons, Monsieur Moreno. Nous savons que vous avez la pièce de plomb. Ce que nous voulons, c'est ce que Castelli vous a confié avant de mourir. — Il ne m’a rien confié, répondit Moreno, la gorge nouée. — Dans ce cas, vous êtes inutile. Et à Marseille, l'inutile finit rapidement dans les fondations du futur terminal méthanier. L'homme fit un signe de tête à ses acolytes. Au même instant, les lumières du club grillèrent dans un claquement électrique sec. L'obscurité fut totale. Dans le noir, Moreno entendit le bruit d'un corps que l'on traîne et un cri étouffé. Il plongea en avant, percuta une table, renversa des verres. — Elena ! rugit-il. Pas de réponse. Juste le sifflement du Mistral qui s’engouffrait par la porte restée ouverte. Quand il parvint à sortir son briquet et à produire une flamme, le comptoir était vide. Elena avait disparu. L'homme au costume aussi. Il ne restait que la fiole de liquide bleu. Et, gravé sur le bois verni du bar, à l'endroit même où la chanteuse avait posé sa main un instant plus tôt, un message griffonné à la hâte avec un reste de rouge à lèvres : *SOUS LE GIBET. 2H.* Moreno se redressa, le cœur battant à tout rompre. Il savait ce qu'était "Le Gibet". Ce n'était pas un lieu d'exécution médiéval. C'était le surnom donné par les dockers à la plus haute grue du port autonome, une structure désaffectée qui surplombait la mer, là où les courants étaient les plus violents. Il rangea la fiole dans sa poche et sortit en courant. Alors qu'il dévalait les escaliers de la cité, il sentit une vibration dans sa poche de pantalon. Son téléphone. Un message d'un numéro masqué. Il l'ouvrit. C'était une photo. Une photo de lui, prise il y a à peine dix secondes, depuis l'obscurité du club. Sur son front, un petit point rouge lumineux était parfaitement visible. Un viseur laser. Ils ne voulaient pas le tuer. Pas encore. Ils voulaient qu'il les mène à la pièce d'électrum. Moreno leva les yeux vers les tours de béton qui l'encerclaient. Des milliers de fenêtres, comme autant d'yeux indifférents. Le Cercle de Massalia le regardait. La ville elle-même était son bourreau. **FIN DU CHAPITRE.**

Le Rituel des Anciens

# CHAPITRE : LE RITUEL DES ANCIENS Le Mistral ne soufflait pas. Il giflait. Une main invisible, brûlante et saturée de poussière de calcaire, qui s’engouffrait dans les couloirs de béton de la cité. Moreno courait. Ses poumons brûlaient. L’odeur était partout : un mélange écœurant de gasoil imbrûlé, de poubelles fermentées et cette effluve métallique de mer morte qui remontait des bassins du port. Derrière lui, le vrombissement des T-Max. Un son de scie circulaire qui déchire la nuit. Les guetteurs. Ils ne le lâchaient pas. Pour eux, Moreno n’était qu’une proie de plus dans le labyrinthe des quartiers Nord. Mais Moreno n’était pas un lapin. C’était un homme qui portait deux mille six cents ans d’histoire dans sa poche. La fiole d’électrum pesait une tonne. Il bifurqua dans une ruelle étroite, là où le goudron recrachait la chaleur accumulée toute la journée. Un chat galeux fila sous une carcasse de voiture calcinée. Moreno s’arrêta, s’aplatit contre un mur de parpaings bruts. Son cœur battait la chamade contre ses côtes, un rythme de tambour de guerre. Il sortit son téléphone. L’écran était fêlé. Une nouvelle notification. Pas un message, cette fois. Une fréquence radio interceptée via une application cryptée. *« Centrale à toutes les unités. Code 10-31. Secteur Basilique. Un second corps signalé. Rappel de la procédure d’urgence. Périmètre de sécurité immédiat. »* Le sang de Moreno se glaça. Un second. Il leva les yeux. Tout en haut, dominant la fournaise urbaine, la silhouette dorée de la Bonne Mère veillait sur le chaos. Mais cette nuit, la Vierge ne protégeait personne. Elle n’était qu’un témoin muet. *** L’ascension fut un calvaire. Moreno évita les axes principaux, grimpant par les escaliers dérobés, les traverses sombres où les lampadaires grésillaient avant de s’éteindre. La sueur lui piquait les yeux. À mesure qu’il montait, le vacarme de la ville s’estompait, remplacé par le sifflement du vent dans les pins et le hurlement lointain des sirènes de police. Il arriva au pied des remparts de Notre-Dame de la Garde par le versant sud. Les gyrophares balayaient la pierre blanche de flashs bleus et électriques. Moreno se glissa dans l'ombre d'un massif de lauriers-roses. Ce qu’il vit lui retourna l’estomac. Le corps n'était pas simplement jeté là. Il était mis en scène. C’était un homme, la cinquantaine, vêtu d’un costume qui valait trois mois de salaire de Moreno. Il était suspendu à une ancienne potence de signalisation maritime, une structure en fer rouillé que le temps avait oubliée. Mais ce n'était pas une pendaison classique. L’homme était attaché par les poignets, les bras en croix, le corps arqué vers l’arrière, les pieds lestés par deux blocs de calcaire brut taillés en forme de cubes parfaits. Ses yeux étaient grands ouverts, fixant l’horizon, là où la mer noire se confondait avec le ciel. — Le *Katamontismos*… murmura Moreno, la voix étranglée. Il connaissait ce terme. Il l’avait lu dans les fragments de l'historien Timée. C'était le supplice de la précipitation. Dans la Massalia antique, on n'exécutait pas les traîtres n'importe comment. On les offrait aux divinités chthoniennes. On les lestait pour qu'ils ne remontent jamais, pour que leur âme soit emprisonnée dans les courants profonds du golfe. Le vent tourna, apportant avec lui une odeur d’encens bon marché et de sang frais. Moreno sortit une paire de jumelles compactes de sa veste. Il fit la mise au point sur la poitrine de la victime. Une plaie béante, nette, en forme de triangle inversé. Exactement l'emplacement du cœur. À l'intérieur du cratère de chair, quelque chose brillait. Une pièce. Pas n'importe laquelle. Un statère de Phocée. Le même alliage d'or et d'argent que celui qu’il cachait dans sa poche. L’électrum des fondateurs. Un frisson, plus froid que le Mistral, remonta le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas un règlement de comptes entre narcotrafiquants. Les flics en bas cherchaient des douilles et des empreintes, ils vérifiaient les fichiers du grand banditisme. Ils perdaient leur temps. Ils cherchaient des truands, alors qu'ils faisaient face à des prêtres. Le Cercle de Massalia ne cherchait pas à récupérer un trésor. Ils accomplissaient une lustration. Une purification de la cité par le sang. Soudain, Moreno comprit. Le premier corps au "Gibet" du port, le second ici, sur la hauteur sacrée. Le port et la montagne. L'eau et le feu. Les deux piliers sur lesquels les Phocéens avaient bâti la ville en 600 avant J.-C. Il ne s'agissait pas d'argent. Il s'agissait d'une dette. Une dette contractée il y a vingt-six siècles et dont le recouvrement venait de commencer. Un bruit de gravier qui crisse derrière lui. Moreno se retourna d’un bloc. La main droite plongeant vers son surin, la gauche serrant la fiole. Rien. Juste un buisson de romarin agité par une rafale. Puis, son téléphone vibra de nouveau. Un SMS. Toujours le numéro masqué. *« Le sang de Gyptis appelle le sang de Protis. L'équilibre doit être restauré. Tu es le gardien du dernier sceau, Moreno. Sans lui, le Gibet de Phocée ne s'arrêtera jamais de grincer. »* Moreno sentit un point froid se poser sur sa tempe. Pas un laser cette fois. Le métal glacé d'un canon de pistolet. — Ne bouge pas, l'historien, chuchota une voix rocailleuse, marquée par l'accent des vieux quartiers, un accent qui sentait le tabac brun et la haine cuite au soleil. Moreno ferma les yeux. L'odeur du gasoil était plus forte ici. Ou peut-être était-ce l'odeur de l'homme derrière lui. — Qui êtes-vous ? demanda Moreno. — Des ombres. On est les racines de cet olivier que vous appelez Marseille. Et on vient de réaliser que les racines sont pourries. Donne-moi l'électrum. — Pourquoi ? Pour un rituel absurde ? Pour venger des fantômes ? L'homme ricana, un son sec comme une branche qui casse. — Tu ne comprends rien. Ce n'est pas une vengeance. C'est un procès. Et tu es le témoin principal. Regarde en bas, Moreno. Moreno baissa les yeux vers la ville. Les lumières de Marseille s'étendaient comme une nappe de braises. Mais sous cet éclairage artificiel, il commença à percevoir autre chose. Les axes des grandes avenues, les places circulaires, les alignements des vieux monuments... Tout dessinait un schéma. Une géométrie sacrée invisible à l'œil profane. Un immense gibet de lumière tracé sur la carte de la ville. — Le second corps n'est que le début, reprit la voix. Il en faut trois pour fermer le triangle. Un au port, un à la Bonne Mère... L'homme marqua une pause, et Moreno sentit la pression de l'arme s'accentuer. — Et le troisième ? parvint-il à articuler. L'inconnu se rapprocha de son oreille, son souffle fétide lui brûlant la peau. — Le troisième, c'est celui qui tient la pièce. C'est celui qui ferme la boucle. Regarde bien la mer, Moreno. Regarde l'horizon. Tu vois ce qui arrive ? Au loin, sur la mer Méditerranée, une lueur rouge commença à poindre. Ce n'était pas l'aube. Il était trop tôt. C'était un incendie. Un pétrolier, ou peut-être un ferry, qui s'embrasait à l'entrée du port, transformant la rade en un brasier antique. — Le sacrifice commence, murmura l'homme. À ce moment précis, Moreno n'eut qu'une fraction de seconde pour agir. Il ne chercha pas à se battre. Il fit la seule chose que son instinct de survie lui dictait. Il lâcha la fiole d'électrum. Pas par terre. Il la lança de toutes ses forces par-dessus le parapet, dans le vide noir de la falaise. L'homme poussa un rugissement de bête blessée. Le coup de feu partit. La balle siffla à l'oreille de Moreno alors qu'il basculait lui-même dans l'obscurité des jardins en contrebas, espérant que le calcaire de Massalia soit plus clément que ses fils. Alors qu'il dévalait la pente dans un fracas de branches brisées, il entendit un cri qui ne ressemblait à rien d'humain. Un cri qui semblait sortir des entrailles mêmes de la terre. Le Rituel des Anciens venait de changer de proie. **FIN DU CHAPITRE.**

La Fausse Piste Corse

**CHAPITRE : LA FAUSSE PISTE CORSE** L’air avait le goût du soufre et de l’hydrocarbure lourd. En bas, dans la darse, le pétrolier *Libertad* achevait de se transformer en torche monumentale. Une colonne de fumée grasse montait vers le ciel noir, masquant les étoiles. Marseille ne dormait plus. Marseille hurlait. Le Mistral, cette vieille bête colérique, s’était levé pour attiser le brasier. Il charriait une odeur de mer morte et de gasoil brûlé jusque sur les hauteurs de la Corniche. Moreno recrachait de la poussière de calcaire. Ses doigts saignaient. La chute dans les jardins en contrebas de la villa l’avait laissé brisé, mais vivant. Chaque mouvement était une insulte à ses côtes. — Moreno ! La voix claqua comme un coup de fouet. Des lampes torches balayèrent les fourrés. Le Commissaire Veyrat dévalait la pente, escorté par deux hommes de la BAC, les doigts crispés sur leurs crosses de polymère. — Où est la fiole ? rugit Veyrat en arrivant à sa hauteur. Moreno désigna le vide, le gouffre noir où bouillonnait l’écume à des dizaines de mètres plus bas. — Dans la mer. Perdue. Veyrat jura. Un juron gras, archaïque. Il saisit Moreno par le col de sa veste déchirée. — Vous aviez un seul job, Moreno. Un seul. — Il n'était pas humain, commissaire. Ce truc... ce cri... — Taisez-vous. On a les noms. On a les coupables. Veyrat lâcha prise. Il se tourna vers la rade en feu. Ses yeux reflétaient l’incendie. — C’est signé, Moreno. Le pétrolier, l’attaque de la villa, le vol de l’électrum... C’est une déclaration de guerre. Les Orsini pensent qu’ils peuvent brûler Massalia pour masquer leurs trafics. Ils veulent l’or des Anciens ? Ils vont récolter le plomb de la République. *** **03h42. Quartiers Nord. Résidence "Les Horizons Bleus".** Le béton était brut, gris, strié par les coulées de rouille des climatiseurs d'occasion. L’ensemble était neuf sur le papier, mais déjà en phase de décomposition terminale. Le Mistral s'engouffrait dans les cages d’escalier avec un sifflement de flûte macabre. Moreno était assis à l’arrière d’un fourgon blindé. Il sentait la sueur froide sous son gilet pare-balles. À ses côtés, les hommes du RAID vérifiaient leurs optiques de visée nocturne. Un silence de cathédrale régnait, interrompu seulement par le cliquetis métallique des chargeurs. Veyrat avait été formel : le clan Orsini s’était retranché dans le "bunker", un appartement de grand standing au sommet de la tour C. On les accusait d'avoir orchestré le chaos au port pour récupérer la fiole d’électrum, cet alliage naturel d'or et d'argent utilisé pour les premières monnaies de Lydie, et dont Moreno savait qu'il servait de catalyseur au "Grand Sacrifice de Phocée". — Historiquement, les Orsini sont des bergers, murmura Moreno pour lui-même. Pas des pyromanes mystiques. — Fermez-la, Moreno, lança Veyrat par radio. On entre. L’ordre tomba. *TOP.* L’explosion de la charge de rupture fit vibrer la structure même de l’immeuble. La porte blindée vola en éclats. Un déluge de grenades assourdissantes suivit. *Flash-bang.* Le monde devint blanc. Puis le chaos. Moreno suivit la colonne. Il n'avait pas d'arme, juste son instinct. Il traversa le couloir saturé de fumée. Les cris n'étaient pas ceux de combattants. C’étaient des cris de terreur pure. Quand il entra dans le salon, il vit Ange Orsini, le patriarche, le "vieux lion" de la pègre corse. Il n'était pas en train de tirer. Il était à genoux, les mains jointes, face à la baie vitrée qui donnait sur la mer en feu. Ses hommes de main gisaient au sol, non pas abattus par la police, mais littéralement déchiquetés. — Arrière ! hurla Moreno. Veyrat, reculez ! Le Commissaire entra, le Glock au poing, les yeux fous de triomphe. — Orsini ! Les mains sur la tête ! Vous êtes fini ! Ange Orsini se tourna lentement. Son visage n’était plus qu’une masque de sang et de larmes. Ses yeux avaient été brûlés. — Ce n'est pas nous... souffla le vieil homme d'une voix brisée. On voulait juste... on voulait juste protéger la cité. On avait compris. Le Gibet... le Gibet est dressé. — De quoi il parle ? grogna Veyrat. Où est l’électrum ? Moreno s’approcha d’un des corps au sol. C’était l’un des lieutenants d’Orsini. Sa poitrine était ouverte de bas en haut, d'une coupe chirurgicale, précise, inhumaine. Les côtes avaient été écartées comme les ailes d'un oiseau. — C’est l’Aigle de Sang, murmura Moreno, blême. Un rite de sacrifice. Ce n'est pas une guerre de gangs, Commissaire. C'est une purge. Soudain, le vacarme des cyclomoteurs dans la rue s’arrêta net. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que l’explosion. Une odeur d’ozone et de sel saturé envahit la pièce. La température chuta brusquement de dix degrés. Le Mistral, dehors, sembla s'arrêter de souffler, comme si l'air lui-même retenait sa respiration. Sur le mur de béton brut, derrière Ange Orsini, une ombre commença à s'étirer. Ce n'était l'ombre de personne dans la pièce. C'était une silhouette immense, coiffée d'un casque à crinière, tenant une lance qui semblait faite de pure obscurité. — Ils sont là, dit Orsini dans un dernier souffle. Les Fondateurs réclament leur dû. Un bruit de succion retentit. Comme si la réalité se déchirait. — Moreno, regardez ! s’écria un policier. Au centre de la pièce, les douilles de cuivre qui jonchaient le sol commencèrent à vibrer. Elles ne roulaient pas. Elles lévitaient à quelques millimètres du carrelage, attirées par une force magnétique colossale. Moreno comprit alors l’erreur fatale de Veyrat. En concentrant toutes les forces de police ici, sur la "piste corse", ils avaient laissé le véritable cœur de Marseille sans défense. L’incendie au port n’était pas une diversion pour le vol de l’électrum. C’était le combustible. L’électrum que Moreno avait jeté à la mer ? Il n'avait pas été perdu. L'eau de mer était le conducteur parfait. — Veyrat ! appela Moreno. Le port ! Ce n'est pas le pétrole qui brûle ! Il se précipita vers la fenêtre. À l’entrée de la passe, là où les anciens Grecs avaient accosté pour la première fois deux mille six cents ans plus tôt, une lueur bleue, électrique, commençait à irradier du fond des eaux. Une forme géométrique gigantesque se dessinait sous la surface, reliant les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas. Un triangle de feu froid. Le Gibet de Phocée. À ce moment, les lumières de la tour s'éteignirent. Dans le noir complet, Moreno entendit à nouveau ce cri. Le cri de la bête blessée qu'il avait entendu sur la falaise. Mais cette fois, le cri ne venait pas de dehors. Il venait de l’autre côté de la porte blindée que le RAID venait de faire sauter. Quelque chose montait l'escalier. Quelque chose qui n'avait pas besoin d'ouvrir les portes. — Commissaire, dit Moreno dans l'obscurité, j'espère que vous avez encore des munitions. Parce que l'histoire ne fait pas de prisonniers. Un choc sourd fit trembler le bunker. Le béton se fissura sous leurs pieds. Une main de bronze, couverte d'algues et de concrétions calcaires, s'agrippa au chambranle de la porte. Le premier des "Anciens" entrait dans la pièce. **FIN DU CHAPITRE.**

L'Infiltration Foirée

**CHAPITRE : L'INFILTRATION FOIRÉE** Marseille transpirait. Une sueur grasse, chargée de particules fines et d’iode rance. Le Mistral s’était levé, mais c’était un vent de traître : une haleine de four qui rabattait les odeurs de la Joliette vers l’intérieur des terres. Odeur de gasoil brûlé, de pneus chauffés à blanc et de poisson mort. Moreno s’essuya le front du revers de la main. Son cuir craquait à chaque mouvement. Dans son dos, l’autoroute A7 vomissait un flot ininterrompu de ferraille hurlante. Les cyclomoteurs, dépourvus de chicane, déchiraient le silence poisseux du quartier de la Villette d’un cri de scie sauteuse. Devant lui se dressait « Le Belvédère ». Un ensemble de béton brut datant des années 70, conçu comme une utopie architecturale, devenu un empilement de clapiers délabrés. Les façades, autrefois d’un blanc éclatant, étaient désormais zébrées de traînées de rouille et de graffitis à la gloire de dieux éphémères. C’était là. Au sous-sol du bâtiment C. Sous la dalle de béton qui vibrait au rythme des basses d’une voiture garée plus loin. La Loge des Sept-Lames. Une dissidence de la Grande Loge de France, murmurait-on. Ou quelque chose de bien plus ancien. Quelque chose qui n’avait plus rien de symbolique. — Moreno à l'écoute, murmura-t-il dans son micro de gorge. Je suis devant le point d’insertion. Le grésillement de la radio fut sa seule réponse. Trop d’interférences. Le béton armé et le ferraillage des structures bouffaient les ondes. Ou alors, c’était autre chose. Cette électricité statique qui lui picotait la nuque depuis qu’il avait commencé à enquêter sur le Gibet de Phocée. Il sortit son passe-partout électronique. Un boîtier noir, de la taille d'un paquet de cigarettes. Il l’appliqua contre le lecteur de badge de la porte de service, une plaque de métal grisâtre piquée par le sel. Les diodes passèrent du rouge au vert. Un déclic sec. Il était dedans. L’air changea instantanément. Dehors, la fournaise. Ici, un froid de crypte. Une odeur de cire froide et d’encens bon marché luttait contre les remontées d’égouts. Moreno progressa dans le couloir technique. Ses bottes de combat ne faisaient aucun bruit sur le sol en linoléum décollé. Il tenait son SIG Sauer P226 à deux mains, l'index longeant le pontet. Pas de lumière. Il utilisa sa vision nocturne, transformant le monde en un paysage d’émeraude fantomatique. Il arriva devant une double porte en chêne massif. Anachronique dans ce décor de tuyauteries apparentes et de compteurs électriques. Au-dessus du linteau, un compas et une équerre encadraient un œil qui semblait le fixer. Mais ce n’était pas l’œil de la Providence. Les pupilles étaient fendues. Verticales. Comme celles d’un prédateur marin. Il poussa les battants. Ils pivotèrent sans un grincement. Le Temple était immense. Un cube de béton brut de dix mètres sous plafond. Au centre, un pavé mosaïque noir et blanc, mais les dalles n'étaient pas en marbre. C'était de l'obsidienne et de l'os. Au fond, sur l’Orient, le trône du Vénérable Maître était taillé dans une souche de bois pétrifié, repêché on ne sait où. — Personne, souffla Moreno. Il s’approcha de l’autel. Sur le plateau, pas de Bible, pas de Constitution de Anderson. Juste un parchemin jauni, maintenu ouvert par un poignard en bronze. Moreno se pencha. Le texte n’était pas écrit en français, ni en latin. C’étaient des caractères cunéiformes, mêlés à des schémas géométriques qui lui retournèrent l’estomac. Le triangle. Le Gibet de Phocée. Le tracé exact reliant les forts de la ville. Il sortit son smartphone pour photographier le document. L’écran resta noir. — Merde. Il changea la batterie. Rien. Le processeur semblait avoir grillé d’un coup. Soudain, un bruit de frottement. Derrière lui. Il pivota, le canon de son arme balayant l’obscurité. — Sortez de là ! Police ! Le silence revint, plus lourd qu’avant. Puis, une voix s'éleva, désincarnée, semblant provenir des murs eux-mêmes. Une voix qui résonnait comme le ressac contre une falaise. — Vous êtes en retard, Capitaine Moreno. L’homme apparut sur la galerie supérieure. Une silhouette longiligne, drapée dans un tablier de cuir sombre. Son visage était plongé dans l'ombre, mais ses mains, posées sur la rambarde, étaient d’une pâleur maladive. — Vous connaissez mon nom ? grogna Moreno. Posez vos mains sur la tête. Maintenant ! — Je connais le poids de votre âme, Moreno. Je connais le goût de votre peur dans la calanque d’En-Vau. Je connais même la marque des cigarettes que vous avez écrasées sur le trottoir avant d'entrer. Des Gauloises brunes. Vieux style. Moreno sentit un frisson glacé lui parcourir la colonne vertébrale. Personne ne l'avait suivi. Il avait vérifié trois fois. — Qui êtes-vous ? — Un simple gardien. Mais vous, vous êtes un intrus dans une équation qui vous dépasse. Le Gibet ne demande pas seulement du sang, Moreno. Il demande de la compréhension. Et vous ne comprenez rien. L’homme fit un geste brusque. Un clic métallique retentit au plafond. Moreno n’attendit pas. Il plongea derrière une colonne de béton au moment où une rafale de pistolet-mitrailleur déchiquetait l'autel. Les éclats de bois pétrifié volèrent comme des shrapnels. Ce n'était pas l'homme au tablier qui tirait. C'étaient deux hommes en combinaisons tactiques noires, surgis des coins d'ombre. Des pros. Pas des fanatiques en robe. Moreno riposta. Deux coups contrôlés. *Double tap*. L'un des tireurs s'effondra, la tête projetée en arrière. Le second se mit à couvert derrière une statue de la Justice dont on avait tranché les mains. — Moreno ! cria le survivant. On sait que tu as le dossier 44-B ! Rends-le et on te finira proprement ! Moreno changea de chargeur, les mains tremblantes malgré l'adrénaline. *Le dossier 44-B*. Il ne l'avait même pas avec lui. Il l'avait laissé dans son coffre-fort personnel, chez lui, dans le quartier du Panier. S’ils savaient pour le dossier, s’ils savaient pour les cigarettes… Il réalisa alors l'atroce vérité. Ce n'était pas une infiltration. C'était une exécution mise en scène. Le tueur, celui qu'il traquait depuis trois mois, n'avait pas simplement une longueur d'avance. Il possédait la carte de ses pensées. Il jeta une grenade fumigène au centre de la pièce. Le gaz blanc envahit l'espace, masquant les symboles ésotériques. Moreno courut vers la sortie de secours. Il dévala les escaliers, le cœur battant à 160. Il déboucha dans le parking souterrain du Belvédère. L'odeur de gasoil était ici insupportable. Les néons clignotaient, mourants. Il atteignit sa voiture, une vieille 406 banalisée. Il monta, verrouilla les portières, le souffle court. Sur le siège passager, il y avait une enveloppe. Une enveloppe de kraft, parfaitement propre, contrastant avec la crasse du véhicule. Moreno la prit, les doigts moites. À l’intérieur, une seule photo. C’était une photo de lui, prise il y a exactement dix secondes, alors qu'il visait le tireur dans le Temple. Mais la photo n'avait pas été prise par une caméra de surveillance. L'angle était impossible. La photo avait été prise depuis l'intérieur même de son cerveau, avec le grain granuleux d'un souvenir. Au dos de la photo, une phrase écrite en lettres de sang séché : *« L'Initié voit tout. L'Ancien dévore tout. »* Un choc sourd fit trembler la voiture. Ce n'était pas une explosion. C'était un coup porté sur le toit. Un coup d'une puissance inhumaine. Le métal de la carrosserie se plia au-dessus de sa tête, s'enfonçant comme du papier mâché. Une main de bronze, couverte d'algues et de concrétions calcaires, traversa le pavillon de la voiture dans un fracas de tôles déchirées. La main ne cherchait pas à l'étrangler. Elle cherchait à le saisir par le visage. Moreno écrasa l'accélérateur. Le moteur hurla, les pneus fumèrent sur le béton lisse. La voiture bondit en avant, arrachant la main du toit. Il percuta la barrière de sortie, s'élança dans les rues sombres de Marseille, poursuivi par le hurlement du Mistral. Mais alors qu’il regardait dans son rétroviseur, il ne vit aucune voiture, aucun tueur. Il ne vit que son propre reflet. Et dans ses yeux, à la place de ses pupilles, il y avait deux fentes verticales. Le Gibet ne l'attendait pas. Le Gibet était déjà en lui. **FIN DU CHAPITRE.**

Le Dossier Phocis

# CHAPITRE : LE DOSSIER PHOCIS Marseille ne dormait pas. Elle cuisait. Le Mistral soufflait avec une rage sèche, une haleine de four qui portait les relents du port : gasoil brûlé, sel rance, poisson crevé. Dans les rues étroites du Panier, le vacarme des cyclomoteurs déchirait le silence. Des ombres à deux roues, sans phares, slalomaient entre les carcasses de voitures désossées. Moreno serrait le volant de sa Ford défoncée. Le toit était tordu, une cicatrice d’acier béante là où la main de bronze avait frappé. Ses mains tremblaient. Sous ses lunettes de soleil, portées en pleine nuit pour masquer l’horreur de ses propres yeux, ses globes oculaires le brûlaient. Ses pupilles n'étaient plus des cercles. C’étaient des fentes de reptile, verticales, avides de lumière. Il tourna vers les quartiers Nord. Le décor changeait. Le béton brut des grands ensembles surgissait de l’obscurité comme des menhirs modernes. Des barres d’immeubles massives, cicatrices de l’après-guerre, couvertes d’une lèpre grise. Le Corbusier avait rêvé de cités radieuses ; ici, le soleil n’avait fait que cuire la misère. Il s’arrêta au pied de la tour K. L’odeur de la mer morte était plus forte ici, mêlée à celle de l’urine et de la poussière de chantier. Élise l’attendait au douzième étage. *** L’appartement sentait le papier vieux et le tabac froid. Élise Villon n’était pas une archiviste ordinaire. Elle était une rat de bibliothèque clandestine, une spécialiste des dossiers que la Ville préférait oublier. — Tu as une sale gueule, Moreno. Retire ces lunettes. — Non. Allume la lampe de bureau. Montre-moi ce que tu as trouvé. Élise posa une chemise cartonnée sur la table en Formica jaune. Dessus, une mention manuscrite à l’encre violette, délavée par le temps : **PHOCIS - 1943**. — Tu cherchais le lien entre les trois victimes, commença-t-elle d'une voix rauque. Le juge d’instruction, l’armateur et le promoteur immobilier. Ils n’avaient en apparence rien en commun, à part leurs noms de famille. Des lignées marseillaises impeccables. Les héritiers de la Reconstruction. Elle ouvrit le dossier. Des photos en noir et blanc glissèrent sur la table. Des ruines. Des quartiers entiers pulvérisés par la dynamite. — Janvier 1943, poursuivit Élise. La rafle du Vieux-Port. Les Allemands, avec l’aide de la police française, vident le quartier. 20 000 personnes jetées à la rue. Les ingénieurs du Reich dynamitent 14 hectares de la vieille ville. C’était le « cancer de l’Europe », selon eux. Mais pour certains Marseillais, c’était une opportunité. Moreno se pencha. Sous la lumière crue, il voyait mieux que jamais. Sa vision nocturne était devenue terrifiante de précision. Il pouvait distinguer la trame du papier, les molécules de poussière dans l’air. — Le dossier Phocis, murmura-t-il. C’est quoi ? — Une société écran. Créée sous l’Occupation. Son but officiel : gérer le déblaiement des ruines et la spoliation des biens. Mais son but réel était ailleurs. Elle était contrôlée par les aïeux de tes trois cadavres. Élise pointa une liste de noms. Le grand-père du juge. Le père de l’armateur. L’oncle du promoteur. — Ils ne se sont pas contentés de voler des meubles ou des bijoux. Ils ont spolié une famille entière. La lignée des Arcas. Une famille de pêcheurs qui possédait des titres de propriété ancestraux sur une zone précise du quai de Rive-Neuve. Les Arcas prétendaient descendre directement des premiers colons phocéens. Ils étaient les gardiens de quelque chose. Moreno sentit un froid polaire envahir sa poitrine, malgré la chaleur poisseuse de la pièce. — Qu’est-ce qu’ils gardaient ? — Une relique. Ou une tombe. Le dossier mentionne une « excavation non autorisée » sous les fondations d'une ancienne taverne lors des démolitions de 43. Les hommes de Phocis ont trouvé une cavité. À l’intérieur, il y avait du bronze. Des tonnes de bronze antique. Des statues, paraît-il, d'une perfection inhumaine. Élise marqua une pause et alluma une cigarette. La fumée tourbillonna dans la lumière. — Les Arcas ont tenté de s'interposer. Ils ont été dénoncés comme résistants par les fondateurs de Phocis. Déportés. Exécutés. La famille a été rayée de la carte. Les biens ont été saisis. C’est sur ce sang qu'ont été bâties les fortunes de tes victimes. La reconstruction de Marseille n'a pas été un miracle, Moreno. Ça a été un pillage organisé. — Et le tueur ? Élise sortit une dernière pièce du dossier. Un document de la Sûreté daté de 1946. Un témoignage d'un survivant des camps, un cousin éloigné des Arcas. — Le survivant disait que le dernier des Arcas, avant de mourir dans la chambre à gaz, avait hurlé une promesse. Il avait dit que le Gibet de Phocée se dresserait à nouveau. Que le bronze reprendrait sa place. Que la dette serait payée jusqu'au dernier milligramme de chair. Moreno se redressa brusquement. Un spasme secoua son bras. Sous sa peau, ses muscles semblaient se mouvoir de manière autonome, comme des cordes de navire sous tension. — Le bronze... murmura Moreno. La main qui a défoncé ma voiture... elle n'était pas humaine. Elle était en métal. Recouverte d'algues. Élise le regarda fixement. Elle remarqua enfin le tremblement anormal de ses mains. — Moreno, qu’est-ce qui t'arrive ? Il ne répondit pas. Il fixa la photo d'un plan de reconstruction de 1944. Une zone était hachurée en rouge. Le quai de Rive-Neuve. Là où se trouve aujourd'hui le mémorial de la déportation. — La dette de sang, dit Moreno d'une voix qui n'était plus tout à fait la sienne. Ce n'est pas une métaphore. Les victimes ne sont pas seulement tuées. Elles sont transformées. Il sentit une douleur fulgurante derrière ses orbites. Il arracha ses lunettes. Élise poussa un cri étouffé et recula jusqu’au mur, renversant sa chaise. — Tes yeux... Mon Dieu, Moreno, tes yeux ! Dans les pupilles fendues de Moreno, le reflet de la lampe de bureau ne se reflétait plus sur une cornée humaine. C’était une surface polie, sombre, avec des éclats dorés. Une surface de bronze antique. — Ce n'est pas un tueur qu'on cherche, Élise. C'est un retour. Le sol de l'appartement se mit à vibrer. Un bruit sourd, rythmique, montait des entrailles du bâtiment. *Boum. Boum. Boum.* Comme un cœur de métal frappant contre le béton des fondations. Dehors, le Mistral hurla plus fort. Le vacarme des cyclomoteurs s’arrêta net. Un silence de mort s'abattit sur les quartiers Nord, seulement rompu par le grincement des structures métalliques des ascenseurs. Moreno s'approcha de la fenêtre. À travers le verre poisseux, il vit les lumières de la ville vaciller. Au loin, sur le port, l'eau de la Méditerranée semblait se retirer, révélant les fonds vaseux, les carcasses de navires oubliés et les secrets du fond des âges. — Ils arrivent, dit-il. — Qui ? balbutia Élise, terrorisée. — Les créanciers. À cet instant, la porte blindée de l'appartement vola en éclats. Elle ne fut pas enfoncée. Elle fut *fondue*. Un jet de métal liquide, incandescent, coula dans l'entrée. Et dans l'embrasure, une silhouette massive se dessina. Elle ne portait pas de vêtements. Sa peau était une armure de bronze corrodé, sculptée avec une précision anatomique effrayante. Son visage n'avait pas de traits, juste une fente horizontale là où auraient dû se trouver les yeux. La créature leva un bras. Un bras puissant, couvert d'algues et de concrétions calcaires. Moreno ne ressentit pas de peur. Il ressentit une reconnaissance. Ses pupilles se contractèrent. Une soif de sang, une soif de sel et de métal, envahit son esprit. La transformation n'était plus une maladie. C'était une convocation. — Le Dossier Phocis est incomplet, Élise, dit Moreno sans se retourner, alors que la créature de bronze s'avançait dans la pièce, faisant fondre le linoléum sous ses pas. — Pourquoi ? gémit-elle. Moreno tourna la tête vers elle. Sa peau commençait à prendre une teinte olivâtre, métallique, sous la lumière de la lampe. — Parce qu'il manque le dernier chapitre. Celui où Marseille redevient ce qu'elle a toujours été. Il désigna la silhouette de bronze. — Celui où les Gardiens reprennent les clés de la ville. Et je crois que je viens d'être nommé huissier. Un cri monta du rez-de-chaussée de l'immeuble. Puis un autre. Des milliers de voix s'élevaient des grands ensembles, un chœur de terreur qui répondait au rugissement du Mistral. Dans le rétroviseur d'un meuble, Moreno vit son visage une dernière fois. Sa mâchoire s'allongeait. Ses dents devenaient des pointes d'argent. Il ne restait plus rien de l'inspecteur Moreno. Le Gibet de Phocée ne cherchait plus ses victimes. Il les créait. **FIN DU CHAPITRE.**

Trahison au Commissariat

L'Évêché. Le commissariat central de Marseille. Un bloc de calcaire gris posé comme une verrue sur le flanc du Panier. À l’intérieur, l’air ne circulait pas. Il stagnait, chargé d’une odeur de tabac froid, de café brûlé et de la sueur acide des gardés à vue. Dehors, le Mistral hurlait contre les vitres blindées. Un vent sec, électrique, qui rendait les hommes fous. Il transportait avec lui les émanations du port : un mélange de gasoil lourd, de sel marin et de vase décomposée. Jean-Louis Vasseur, le partenaire de Moreno depuis six ans, gravit les marches de l’escalier C. Ses semelles en caoutchouc ne faisaient aucun bruit sur le linoléum jauni. Dans sa poche droite, une fiole d’acide chlorhydrique. Dans sa gauche, un jeu de clés magnétiques frappé du sceau du Cercle. Vasseur ne transpirait pas. Malgré les trente-deux degrés nocturnes. Malgré le vacarme des cyclomoteurs qui montait de la rue de la République comme un essaim de frelons en colère. Il s'arrêta devant la salle des scellés. Un officier de garde, un jeune nommé Laugier, leva les yeux de son exemplaire de *L'Équipe*. — Jean-Louis ? Tu fais quoi ici à cette heure ? On a dit que la relève était à deux heures. — Moreno a oublié un truc, répondit Vasseur d’une voix monocorde. Le dossier 74-B. L’affaire du Gibet. — C’est pas encore aux archives ? — On le garde au chaud. Procédure spéciale. Vasseur tendit un papier. Un ordre de transfert signé par le préfet. Un faux parfait. Laugier l’examina, fronça les sourcils, puis tamponna le registre. Il ne vit pas l’éclair d'argent dans la main de Vasseur. Le petit bureau des scellés était un sanctuaire de métal. Des étagères du sol au plafond, remplies de sacs plastiques numérotés. L'histoire du crime marseillais en sachets de 20x30. Vasseur se dirigea vers le casier 402. À l'intérieur : la cassette audio de l'interrogatoire de Kader "le Guetteur", l’informateur qui savait tout sur les origines phocéennes de la ville et sur le retour des Gardiens. Et surtout, le fragment de bronze retrouvé sur la première victime. Vasseur sortit la cassette. Il ne la cacha pas. Il l'écrasa sous son talon, lentement. Puis il déversa l’acide sur la bande magnétique. Elle fondit dans un sifflement discret, libérant une vapeur âcre. Il restait le fragment de bronze. Mais celui-ci n'était plus là. Moreno l'avait avec lui. — Tant mieux, murmura Vasseur. Ce sera plus facile pour la suite. Il sortit de la salle, salua Laugier d'un signe de tête et se dirigea vers le bureau de Moreno. *** Moreno avançait dans les couloirs du troisième étage. Sa vision oscillait. Par moments, le monde devenait monochrome, les arêtes des murs devenant tranchantes comme des lames de rasoir. Sa main gauche, celle qui avait touché la statue, était lourde. Inerte. Une gangue métallique remontait sous son derme. Il se sentait étranger à ce lieu qu'il fréquentait depuis quinze ans. Les murs en béton brut, typiques de la reconstruction d'après-guerre, semblaient suinter une angoisse ancestrale. Il poussa la porte de son bureau. L'odeur le frappa avant la vue. Une odeur ferreuse. Riche. Kader était là. Ou ce qu'il en restait. L'informateur était assis dans le fauteuil de Moreno, la gorge ouverte d'une oreille à l'autre. Le sang n'avait pas coulé normalement. Il s'était figé en une substance visqueuse, presque noire, qui semblait encore palpiter sur le bureau. — Merde… Kader… souffla Moreno. Sa voix sonna comme un grattement de métal sur du grès. Il s'approcha. Sur le bureau, à côté du cadavre, son propre Beretta 92FS. Le canon fumait encore légèrement. Un piège grossier. Mais efficace. Soudain, le haut-parleur du couloir grésilla. « Alerte générale. Code 12. Inspecteur Moreno localisé au troisième. Armé et dangereux. » Moreno se figea. Il regarda ses mains. Elles n'étaient plus humaines. Ses doigts s'étaient allongés, les articulations saillaient comme des rivets de bronze. La porte s'ouvrit avec fracas. Vasseur entra, son arme au poing. Derrière lui, trois hommes du GIPN en tenue d'assaut. — Lâche l'arme, Moreno ! hurla Vasseur. Moreno regarda son partenaire. Il vit le reflet du Mistral dans ses yeux. Il vit surtout le petit insigne sur le revers de la veste de Vasseur : un cercle parfait, barré d'un trident. Le symbole de ceux qui voulaient voir Marseille brûler pour renaître. — C’est toi, Jean-Louis. Pourquoi ? — La ville doit changer de peau, Moreno. Tu le sais mieux que quiconque. Regarde-toi. Tu n'es plus un flic. Tu es une relique. Moreno ne répondit pas. Il sentit une onde de choc traverser son bras. Une force ancienne, brute, qui ne demandait qu'à s'exprimer. Il ne ramassa pas son arme. Il n'en avait plus besoin. Il se jeta vers la fenêtre blindée. — Tirez ! ordonna Vasseur. Les détonations des pistolets-mitrailleurs MP5 déchirèrent le silence de l'Évêché. Les balles de 9mm percutèrent le dos de Moreno. Mais au lieu de déchirer la chair, elles rebondirent avec un tintement cristallin, laissant des marques argentées sur sa veste en cuir. Moreno percuta la vitre. Le verre sécurit, censé résister à une explosion, vola en éclats sous la pression de son épaule. Il bascula dans le vide. Trois étages. Trente mètres de chute libre vers le béton de la cour intérieure. Il atterrit lourdement sur ses deux jambes. Le choc aurait dû lui briser les fémurs. Au lieu de cela, le goudron se fendit sous ses pieds. Il laissa deux empreintes profondes, fumantes. Il se redressa. Dans l'ombre des grands ensembles qui surplombaient le commissariat, des ombres bougeaient. Les habitants des quartiers nord, réveillés par le vacarme, s'agglutinaient aux balcons. Des silhouettes déguenillées, dévorées par le chômage et la chaleur, qui regardaient le monstre s'enfuir. Moreno s'engouffra dans la ruelle obscure qui menait au port. Derrière lui, les sirènes commençaient à saturer l'atmosphère. Il était l'homme le plus recherché de France. Il était un meurtrier. Il était une bête de bronze. Il s'arrêta un instant sous un lampadaire grésillant. Il sortit son portefeuille, en sortit la photo de sa fille, et la regarda se consumer entre ses doigts, simplement par le contact de sa peau surchauffée. Le Mistral tourna brusquement. L'odeur de la mer morte devint insupportable. Dans ses oreilles, ce n'était plus le vent qu'il entendait. C'était un chœur. Des voix venues des profondeurs de la calanque originelle, là où les Phocéens avaient jeté l'ancre deux mille six cents ans plus tôt. Elles disaient toutes la même chose : *« Le Gibet attend son dû. »* Moreno leva les yeux vers les collines qui encerclaient la ville. Il voyait désormais dans le noir. Il voyait les courants thermiques, les lignes de force de la cité. Et il voyait Vasseur, au sommet du bâtiment de la police, qui le regardait partir avec un sourire glacé. Le piège s'était refermé. Le Cercle contrôlait la loi. Moreno ne contrôlait plus que sa propre mutation. Il se mit à courir. Pas comme un homme. Comme une machine hydraulique. Chaque foulée le propulsait à dix mètres. Il se dirigea vers les quartiers nord, là où le béton était le plus dense, là où la police n'osait plus entrer la nuit. C’est là qu’il le vit. Un gamin, pas plus de dix ans, assis sur un moped volé, immobile au milieu de la chaussée. Le gamin ne semblait pas effrayé. Il pointa un doigt vers le vieux port. — Ils arrivent, monsieur Moreno, dit l'enfant d'une voix qui n'avait rien de juvénile. Les clés sont dans l'eau. Moreno s'arrêta net. — Qui arrive ? — Ceux qui ont construit les murs avant que l'homme n'apprenne à mentir. Au loin, une explosion sourde fit trembler le sol. Une colonne de fumée noire s'éleva du Fort Saint-Jean. Le vieux phare venait de s'éteindre. Marseille n'était plus une ville. C'était un autel. Et Moreno venait de comprendre que son rôle n'était pas de fuir. Son rôle était de devenir le bourreau de ceux qui l'avaient créé. Il sentit une lame de douleur lui transpercer le crâne. Ses yeux changèrent de couleur une dernière fois. Le bleu s'effaça pour laisser place à un or liquide, froid, inhumain. Il regarda ses mains de bronze. Il serra les poings. Le chasseur était devenu le gibier. Mais le gibier avait des dents d'argent. **FIN DU CHAPITRE.**

Bain de Sang au Fort Saint-Jean

**CHAPITRE : BAIN DE SANG AU FORT SAINT-JEAN** Le Mistral n’était plus un vent. C’était une haleine de forge, sèche, chargée de sel et de particules de carbone. Il s’engouffrait dans les ruelles du Panier, hurlant entre les façades lépreuses, balayant les détritus et les promesses oubliées. Au loin, le vacarme des cyclomoteurs déchirait la nuit, un essaim de frelons mécaniques tournant autour d’une charogne. Marseille puait. Une odeur de gasoil brûlé, de marée basse et de bitume en fusion. Moreno marchait. Ses pas sur le goudron déformé ne produisaient aucun son organique. C’était le bruit sourd, métallique, d’un piston frappant une enclume. Sous ses paupières, l’or liquide pulsait. Le monde n’était plus composé de formes, mais de vecteurs, de masses thermiques et de failles structurelles. Il franchit l’esplanade du J4. Le Fort Saint-Jean se dressait devant lui, une masse de calcaire rose et de béton brut, vestige de Louis XIV planté comme une écharde dans la gorge du Vieux-Port. La colonne de fumée noire qui s'échappait du phare s'étirait vers le ciel comme un doigt accusateur. Le vieux fort n’était plus un monument historique. C’était un abattoir. Moreno s’arrêta devant la passerelle suspendue. Elle vibrait sous l’effet du vent, un long ruban d’acier reliant le MuCEM aux remparts ancestraux. En bas, l’eau de la darse était d’un noir d’encre, immobile, une mer morte où flottaient des reflets d’iridium. Il sentit une présence. Une signature thermique glaciale. — Tu es en retard, Moreno, fit une voix de gorge. L’homme apparut à l’autre bout de la passerelle. Il était immense. Un bloc de muscles drapé dans un manteau de cuir lourd, malgré la chaleur poisseuse. Dans sa main droite, une lame de trente centimètres, mate, conçue pour ne pas refléter la lune. L’Exécuteur. Moreno ne ralentit pas. Ses mains de bronze se serrèrent. Le métal crissa. — L’Archiviste m’attend ? demanda Moreno. Sa voix était devenue une fréquence, un grondement de plaques tectoniques. L’Exécuteur esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux. — Elle t’attend depuis six cents ans. Mais elle a décidé que ton sang valait plus que tes paroles. L'homme s'élança. Il ne courait pas, il chargeait, une masse de cent vingt kilos propulsée par une haine méticuleuse. Moreno vit la trajectoire de la lame avant même que le bras ne bouge. Analyse balistique. Calcul des probabilités. Le premier choc fut sismique. L’acier de l’Exécuteur frappa l’avant-bras de Moreno. Il n’y eut pas de déchirure de chair. Il y eut une étincelle, un son de cloche fêlée. La lame glissa sur le bronze, laissant une rayure superficielle. Moreno pivota, son corps obéissant à des réflexes qui n'appartenaient plus à l'espèce humaine. Il frappa au plexus. L’Exécuteur recula de trois mètres, le souffle coupé, mais il se rétablit avec une souplesse de prédateur. Il cracha un filet de sang noir. — Tu n'es qu'une machine, Moreno. Un golem de luxe. Elle, elle a le sang pur. Elle a la mémoire de la terre. L'Exécuteur pressa un interrupteur sur son poignet. Le long des remparts, des projecteurs de chantier s'allumèrent brutalement, inondant la scène d'une lumière crue, violente. Dans la tour du Roi René, une silhouette se dessina. L’Archiviste. Elle ne portait plus ses lunettes de lettrée ni son vieux cardigan en laine grise. Elle était vêtue d'une robe de soie sombre, ses cheveux blancs flottant dans le Mistral comme des fils d'argent électrique. Elle tenait un coffret de cèdre contre elle. — Moreno ! cria-t-elle, sa voix dominant le hurlement du vent. Regarde ce que vous avez bâti sur nos tombes ! Regarde ce béton décrépit, cette ville de parjures ! Moreno luttait contre l’Exécuteur, qui revenait à la charge avec une férocité renouvelée. Les coups pleuvaient. Moreno sentait ses circuits internes chauffer. Sa peau de bronze devenait brûlante au toucher. Il saisit le poignet de l’assassin, le broya. On entendit le craquement net du radius. L’Exécuteur ne hurla pas. Il utilisa sa tête comme un bélier, percutant le visage de Moreno. L'or liquide dans les yeux de Moreno vacilla. Un souvenir parasite émergea : Marseille, 1660. Les canons du fort pointés non pas vers la mer pour protéger la ville, mais vers la ville pour mater les Marseillais. La spoliation originelle. — La famille de Massalia ne pardonne pas, Moreno ! hurla l’Archiviste depuis la tour. Mon ancêtre a dessiné ces plans avant que tes créateurs ne sortent de la boue ! On nous a tout pris : le port, les terres, le nom. Vous avez fait de nous des gardiens d'archives alors que nous étions les rois de cette rive ! L’Exécuteur profita de la distraction de Moreno pour sortir une seconde lame, une baïonnette courte enduite d’un liquide verdâtre. Il la planta dans l’épaule de Moreno, là où le bronze rejoignait l’articulation synthétique. Une décharge de douleur absolue traversa Moreno. Pas une douleur humaine. Une erreur système. Un cri binaire. Il agrippa la gorge de l’Exécuteur. Ses doigts s’enfoncèrent dans les muscles du cou. Il souleva le géant au-dessus du vide, au bord de la passerelle. — Qui es-tu ? grogna Moreno, l'or de ses yeux coulant comme des larmes sur ses joues de métal. — Je suis… la fin… du mensonge, siphonna l’Exécuteur dans un dernier souffle. Moreno ouvrit la main. L’homme tomba. Il ne cria pas. Le choc contre les blocs de béton du brise-lames, vingt mètres plus bas, fut définitif. Un bruit de sac de noix que l’on écrase. Le silence retomba sur le fort, seulement troublé par le sifflement du Mistral. Moreno se tourna vers la tour du Roi René. Son épaule laissait échapper une fumée bleue, âcre. L’Archiviste n’avait pas bougé. Elle souriait. Un sourire de reine sur un champ de ruines. — Tu as tué mon dernier serviteur, Moreno. Mais le sang a coulé. Le pacte est scellé. Elle ouvrit le coffret de cèdre. À l’intérieur, une clé de fer rouillé, immense, reposait sur un lit de velours. — Tu sais ce qu’est le Fort Saint-Jean, Moreno ? Ce n’est pas une forteresse. C’est un bouchon. Un bouchon sur une bouteille que les Grecs ont scellée il y a deux mille six cents ans. Elle leva la clé vers le ciel. Une nouvelle explosion secoua le sol, plus violente que la première. Cette fois, elle ne venait pas du phare. Elle venait des profondeurs, du calcaire même sur lequel la ville était bâtie. Une fissure apparut sur le sol de l’esplanade. Une vapeur soufrée commença à s’en échapper. — Les clés étaient dans l'eau, Moreno, murmura-t-elle, reprenant les mots de l'enfant. Mais l'eau s'est retirée. Moreno fit un pas vers elle, mais ses jambes fléchirent. Le poison sur la lame de l’Exécuteur n’était pas chimique. C’était un agent corrosif conçu spécifiquement pour son alliage. Son genou heurta le béton avec un fracas métallique. L’Archiviste s’approcha du bord du parapet. Elle regarda Moreno avec une pitié glaciale. — Tu es une merveille de technologie, mais tu es un anachronisme. Le Gibet de Phocée ne demande pas un bourreau. Il demande un sacrifice. Elle lâcha la clé de fer dans la fissure béante qui s’élargissait à ses pieds. Un grondement sourd, venant des entrailles de la terre, monta en crescendo. Le Vieux-Port sembla aspiré par un siphon invisible. Les bateaux amarrés commencèrent à gîter violemment. Moreno essaya de se relever, mais son système moteur s'éteignait segment après segment. Sa vision or devenait grise. — Qu'as-tu fait ? parvint-il à articuler. L’Archiviste se tourna vers l’horizon, là où la mer et le ciel se confondaient dans une obscurité totale. — J’ai ouvert la porte, Moreno. Marseille va enfin redevenir ce qu’elle a toujours été. Une gueule. Soudain, le sol sous le Fort Saint-Jean se déroba. Moreno ne sentit pas la chute. Il sentit le vide. Un vide qui ne demandait qu'à être rempli. Au moment où ses capteurs s'éteignaient, il vit une forme gigantesque, faite de boue et d'antiquité, émerger de la faille sous le MuCEM. Ce n'était pas une créature. C'était une architecture vivante. Et alors que l'obscurité l'engloutissait, une dernière pensée traversa son processeur agonisant : *Le gamin avait raison. Le chasseur est mort. Et ce qui arrive a faim.* **FIN DU CHAPITRE.**

Le Masque Tombe

**CHAPITRE : LE MASQUE TOMBE** Le froid. Un froid chirurgical, binaire, qui ne devrait pas exister sous la canicule de juillet. Moreno cligna des paupières. Sa vision périphérique affichait des lignes de code en cascade rouge. *Critical Failure. Rebooting…* Le sol du Fort Saint-Jean n'était plus qu'une vibration sourde. L’architecture vivante, cette masse de boue et de siècles qui avait surgi sous le MuCEM, s’était figée. Pour l’instant. Elle ressemblait à une tumeur de béton et d'algues pétrifiées, une excroissance monstrueuse greffée sur la cité phocéenne. L’odeur le frappa en premier. Ce n'était pas l'iode. C’était l’odeur d’une mer morte. Un mélange écœurant de gasoil lourd, de soufre et de vase millénaire. Le Mistral, d'ordinaire sec, s’était chargé d’une humidité poisseuse. Il hurlait entre les piliers du musée, un sifflement de banshee qui faisait vibrer les prothèses en titane de Moreno. Il se redressa. Ses servos-moteurs grognèrent. — Archiviste… articula-t-il dans un souffle de court-circuit. Elle n’était plus là. Elle s’était enfoncée dans les entrailles du Panier, là où les ruelles se resserrent comme des artères bouchées. Moreno s’élança. Il ne courait pas, il tombait en avant, rattrapé par l’inertie de son châssis renforcé. Marseille brûlait d'une fièvre invisible. Le vacarme des cyclomoteurs montait des quartiers Nord, un bourdonnement de frelons en colère. Les grands ensembles, ces barres de béton brut qui cernaient l’horizon comme les dents d’une mâchoire brisée, semblaient se rapprocher. La ville n'était plus une carte, c'était un piège. *** Moreno la retrouva sur le toit d’un immeuble désaffecté de la Joliette. Un vestige des années 70, une carcasse de ciment rongée par le sel. L’Archiviste se tenait au bord du parapet, face au port autonome. Ses cheveux blancs flottaient dans le vent comme des fibres optiques dégainées. Elle tenait une tablette de verre noir, un artefact qui semblait absorber la lumière des projecteurs du port. — C’est fini, Moreno, dit-elle sans se retourner. La porte est ouverte. On ne referme pas ce qui a été dévoré par le temps. — Descends de là. Le Cercle est fini. J’ai les preuves. L’Archiviste laissa échapper un rire qui ressemblait au bruit du gravier qu’on écrase. — Le Cercle ? Tu penses encore en termes de complots d’hommes ? Le Cercle n’était que le gardien de la laisse. Et la laisse vient de rompre. Elle se tourna vers lui. Son visage n’était plus qu’une carte de rides et de renoncement. Dans ses yeux, Moreno ne vit pas de la folie, mais une clarté terrifiante. La clarté de ceux qui ont vu le fond de l’abîme et qui ont trouvé que l'abîme leur ressemblait. — Tu veux les coupables ? reprit-elle. Tu veux les noms de ceux qui ont vendu cette ville morceau par morceau, depuis les fondations grecques jusqu’aux serveurs de la NSA ? Elle leva la tablette. Un signal Bluetooth s’afficha sur la rétine de Moreno. *Transfert en cours.* — Tout est là, dit-elle. Les magistrats. Les armateurs. Les élus. Les ombres. La liste complète du Cercle. C’est ton trophée, Moreno. Ton certificat de victoire. Le transfert atteignit 100 %. Moreno sentit la base de données s’ancrer dans son disque dur interne. Une mine d'or. De quoi faire tomber la République, ou au moins raser Marseille pour la reconstruire sur des bases saines. Il fit un pas. — Pourquoi ? — Parce que pour que le nouveau monde émerge, l’ancien doit se dévorer lui-même, répondit l’Archiviste. Je leur ai promis l’éternité. Je ne leur ai pas dit que l’éternité était une prison de pierre sous la vase. Elle recula d'un pas. Le vide l'appelait. — Attends ! Le gamin… ce qu’il a vu… — Le gamin a vu la vérité, Moreno. Marseille n'est pas une ville. C'est un estomac. Et il est l'heure de la digestion. Elle ne sauta pas. Elle se laissa simplement effacer par la gravité. Un mouvement fluide, presque gracieux. Moreno se précipita au bord. Il ne vit pas son corps percuter le bitume. Il vit une tache d'encre s'étendre sur le béton, une ombre plus noire que la nuit qui semblait s'infiltrer dans les fissures du sol. L'Archiviste était morte. Mais elle n'avait pas perdu. *** Moreno resta immobile, seul au sommet de la ruine. Le Mistral s'était calmé, remplacé par une chaleur lourde, suffocante. L'odeur de gasoil était devenue insupportable. Il ouvrit le fichier. Les noms défilèrent. *Cassandre, J. – Préfet honoraire.* *Vassili, L. – Logistique portuaire.* *Castellani, M. – Commission des marchés publics.* C’était un massacre bureaucratique. Une liste de condamnés à mort. Moreno sentit une bouffée d'adrénaline synthétique envahir ses circuits. Il avait gagné. Il tenait le cœur du monstre entre ses doigts de métal. Le masque était tombé. Le Cercle n'était plus qu'une liste de cadavres en sursis. Il activa sa radio longue portée pour contacter la Division. — Ici Moreno. Cible neutralisée. Suicide de l'Archiviste. J'ai la liste. Je répète : j'ai tous les noms. Le dossier Phocée est clos. Il y eut un silence. Un grésillement de friture, puis une voix. Une voix qu'il ne reconnut pas. Une voix qui semblait venir de très loin, ou de très bas. — *Clos, Moreno ?* Il fronça les sourcils, ses capteurs acoustiques analysant la fréquence. Elle était identique à celle du bourdonnement qu'il avait entendu sous le MuCEM. — Qui est à l'appareil ? Identifiez-vous. — *Regarde la liste, Moreno. Regarde-la vraiment. Ne cherche pas les traîtres. Cherche les survivants.* Moreno fit défiler le fichier à une vitesse prodigieuse. Sa puissance de calcul analysait les métadonnées, les dates de naissance, les coordonnées GPS. Son processeur commença à chauffer. Ses yeux s'agrandirent. Les noms... Ils changeaient. Sous ses yeux, les pixels se réorganisaient. Les noms des hommes et des femmes qu'il venait de lire s'effaçaient pour être remplacés par d'autres. Des noms qu'il connaissait. Des noms de personnes mortes il y a des siècles. Des noms de navires disparus. Et au bas de la liste, une entrée unique, marquée d'un sceau rouge qui clignotait au rythme de son propre cœur artificiel. *Sujet : Moreno, E.* *Statut : Hôte n°1.* *Fonction : Vecteur de propagation.* Un frisson électrique parcourut son épine dorsale. Il tenta de supprimer le fichier. *Accès refusé.* Il tenta de s'éteindre. *Protocole de sécurité désactivé.* Soudain, le sol de Marseille trembla à nouveau. Pas une secousse sismique. Un battement. Un seul. Moreno porta la main à son torse, là où son réacteur à fusion miniature battait. Il sentit quelque chose de dur. Quelque chose qui n'était pas du métal. Sous sa peau synthétique, une forme bougeait. Une structure géométrique, calcaire, qui poussait à travers ses circuits. Il regarda ses mains. Ses doigts de titane étaient recouverts d'une fine pellicule de boue grise. La même boue que celle de l'architecture vivante du MuCEM. Il comprit alors. L’Archiviste ne lui avait pas donné une liste de suspects. Elle lui avait injecté le code source de ce qui arrivait. Elle n'avait pas suicidé son secret, elle l'avait transmis. Moreno n'était plus le chasseur. Il était le premier pilier de la nouvelle Marseille. À l'horizon, les lumières de la ville s'éteignirent une à une. Dans le noir, le vacarme des cyclomoteurs s'arrêta brusquement. Un silence de mort s'installa, rompu seulement par le bruit d'une succion immense venant du port. Le sol sous ses pieds commença à se liquéfier, devenant cette gueule que l'Archiviste avait promise. Moreno essaya de hurler, mais sa gorge était déjà pleine de sédiments. Sa dernière pensée fut pour le gamin. Le gamin n'avait pas seulement dit que ce qui arrivait avait faim. Il avait dit que ça avait déjà commencé à manger. Et Moreno était le plat principal. **FIN DU CHAPITRE.**

L'Ironie du Gibet

**CHAPITRE : L'IRONIE DU GIBET** L’asphalte n’est pas solide. C’est un mensonge minéral. Sous le goudron de Marseille, il y a la vase, les sédiments grecs, la décomposition de vingt-six siècles de trahisons. Moreno s’enfonçait. La boue grise lui montait aux hanches. Elle n’était pas froide. Elle était tiède, visqueuse, animée d’une pulsation régulière, comme si le port de la Joliette venait de se doter d’un cœur de limon. L’odeur était insoutenable : un mélange de gasoil lourd, d’iode rance et de mer morte. Le Mistral, cette haleine de four qui descendait de la vallée du Rhône, ne rafraîchissait rien. Il collait la poussière du chantier sur le visage de Moreno, transformant ses larmes en rigoles de ciment. Il lutta. Chaque mouvement l’enfonçait davantage. La loi d’Archimède appliquée à l’horreur. — Ne bouge plus, Moreno. Tu accélères le processus de sédimentation. La voix était calme. Cristalline. Elle tranchait le silence de mort qui s’était abattu sur la ville. Moreno tourna péniblement la tête. Elena. Elle se tenait sur la dalle de béton brut de la coursive supérieure. Derrière elle, la structure alvéolée du MuCEM dessinait des ombres arachnéennes sur son visage. Elle ne portait plus sa veste de soie. Elle était en tenue de chantier, une silhouette sombre contre les reflets d'argent du Vieux-Port éteint. — Elena… l’Archiviste… aide-moi… bafouilla Moreno. Sa bouche était une sablière. Il recracha un morceau de gravat noir. — L’Archiviste était une poétesse, murmura Elena en s’accroupissant au bord du précipice de boue. Elle voyait des spectres là où il n’y avait que des fluides. Elle croyait au retour des Dieux de Phocée. Moi, je ne crois qu’au cadastre. Elle sortit une tablette numérique de sa poche. L’écran rétroéclairé illumina ses traits d’une lueur bleue, spectrale. — Regarde, Moreno. C’est magnifique. Elle tourna l’écran vers lui. Ce n’était pas une liste de noms. C’était une carte géologique de Marseille en 3D. Des points rouges clignotaient sur tous les emplacements des futurs projets immobiliers de la ville. Euroméditerranée 2. La rénovation des quartiers Nord. Les extensions du port. — Le Gibet de Phocée, reprit-elle. Ce n’est pas une potence de bois. C’est une instabilité structurelle provoquée. L’Archiviste a passé trente ans à fouiller les égouts et les textes grecs pour trouver la fréquence de résonance du sol marseillais. Elle pensait que c’était une malédiction ancestrale. Un rituel de purification par le limon. Elle eut un petit rire sec, dépourvu de joie. — En réalité, c’est juste de la physique des sols. Une liquéfaction programmée des couches argileuses par injection de polymères biodégradables. Le « code source » qu’elle t’a transmis ? C’était le protocole d’activation des pompes du port. Moreno sentit la boue lui comprimer la poitrine. Ses côtes craquèrent. Le vacarme des cyclomoteurs reprit soudain au loin, un bourdonnement de frelons mécaniques, mais ils ne se rapprochaient pas. Ils tournaient en cercle, délimitant la zone du désastre. — Pourquoi ? réussit à articuler Moreno. — Le marché immobilier marseillais est une jungle, Moreno. Trop d’acteurs. Trop de familles. Trop de sang sur les permis de construire. Pour reconstruire, il faut faire place nette. Mais la justice est lente. Les avocats coûtent cher. Le Gibet, lui, est gratuit. Il efface tout. Les preuves, les rivaux, les bâtiments vétustes. Et les flics trop curieux. Elle tapa une commande sur sa tablette. Sous Moreno, la terre vibra. Une succion immense, un bruit de gorge géante qui avale. — Tu n'as jamais été le chasseur, Moreno. Tu as été le commissaire-priseur. En suivant la piste de l'Archiviste, tu as validé chaque "incident". Tu as documenté la "malédiction" pour moi. Grâce à tes rapports officiels, les assureurs vont déclarer l'état de catastrophe naturelle d'origine géologique. Les clauses d'exclusion pour malfaçons corporatistes ne s'appliqueront pas. Elle se leva, époussetant son pantalon de toile. — Mes investisseurs vont racheter les terrains pour un euro symbolique. On va bâtir la nouvelle Marseille sur tes os, Moreno. Une ville propre. Une ville blanche. Une ville qui ne se souviendra pas de son nom. Le Mistral redoubla de violence, charriant une odeur de soufre et de béton frais. C’était l’ironie suprême du Gibet : la justice ancestrale n’était qu’un outil de nettoyage d’actifs. Le mythe n’était que le département marketing du crime organisé. — Le gamin… souffla Moreno, l'eau boueuse léchant son menton. Le gamin savait… — Le gamin travaille pour moi depuis le début, dit-elle en s'éloignant déjà vers les ombres du Fort Saint-Jean. Il est très doué pour les prophéties. Ça distrait les imbéciles pendant qu’on manipule les vannes de pression. Moreno sombra. Le limon s’engouffra dans ses oreilles. Le dernier son qu’il perçut fut le hurlement du vent dans les alvéoles de béton du MuCEM. Un chant de baleine métallique qui célébrait la naissance d’une nouvelle cité, bâtie sur un cimetière liquide. Juste avant que l'obscurité ne devienne totale, un flash aveuglant déchira le ciel. Ce n'était pas l'orage. C'étaient les projecteurs des navires de dragage qui entraient déjà dans le port, prêts à pomper la boue, à couler le béton, à recouvrir le crime avant l'aube. Le téléphone de Moreno, resté sur le bord encore solide de la jetée, vibra une dernière fois. Un SMS d'un numéro inconnu : *« Merci pour le premier pilier. »* La boue se referma. La surface redevint lisse. Grise. Imperturbable. À l'horizon, les premières lueurs de l'aube éclairaient les grands ensembles. Ils semblaient neufs sous la lumière rasante, mais dans leurs fondations, le Gibet attendait déjà le prochain ordre de mission. Marseille n'avait plus faim. Elle était en train de digérer. **FIN.**
Fusianima
Le Gibet de Phocée
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Le Gibet de Phocée

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**CHAPITRE : LE PENDU DU QUAI J4** Le Mistral n’était pas un vent. C’était une ponceuse. Une machine de guerre invisible qui arrachait le sel à la Méditerranée pour le projeter contre les visages, les pare-brise et les certitudes. Léo Moreno écrasa sa cigarette dans le cendrier plein à craquer de ...

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