Balle Perdue pour un Trône

Par Studio ThrillerThriller

### CHAPITRE 2 : L’INCIDENT DÉCLENCHEUR Le Mistral soufflait une haleine de fournaise sur la Cité des Rosiers. Une chaleur poisseuse. Une moiteur qui collait les chemises aux dos et exacerbait les tensions. Dans les quartiers Nord, l’air ne circulait pas. Il stagnait, chargé d’une odeur âcre : gomm...

L'Incident Déclencheur

### CHAPITRE 2 : L’INCIDENT DÉCLENCHEUR Le Mistral soufflait une haleine de fournaise sur la Cité des Rosiers. Une chaleur poisseuse. Une moiteur qui collait les chemises aux dos et exacerbait les tensions. Dans les quartiers Nord, l’air ne circulait pas. Il stagnait, chargé d’une odeur âcre : gomme brûlée, détritus en décomposition et cette pointe métallique, électrisante, de la poudre froide qui imprègne le macadam. Au-dessus des blocs de béton gris, le bourdonnement était incessant. Un essaim de frelons d'acier. Les drones de surveillance de la BRI. Leurs optiques thermiques balayaient les toits, cherchant une silhouette, un éclat, une anomalie. En vain. Elias Thorne était appuyé contre sa vieille Mustang garée à l’écart. Il observait le cirque. Les gyrophares bleus saturaient les façades lépreuses de l’immeuble B4. Un périmètre de sécurité de fortune, de la rubalise plastique qui claquait au vent. Derrière, la rumeur de la cité montait. Des cris de femmes. Des insultes étouffées. Le bruit sourd d'une colère qui ne demandait qu'à exploser. Au centre de la scène, sous un drap blanc déjà imbibé d’une tache sombre, Nassim. Seize ans. — Un de plus, murmura Elias. Il grilla une cigarette, les yeux plissés. La fumée fut arrachée par une rafale de vent. Le commissaire Vasseur, le visage rubicond et transpirant, s'approcha de lui en essuyant son front avec un mouchoir douteux. — Thorne. Qu’est-ce que tu fous là ? C’est pas ton secteur. C’est même plus ton métier. — Je passais. J’ai vu la lumière. — C’est un règlement de comptes, trancha Vasseur sans même regarder le corps. Une guerre de territoire entre les clans de la Castellane et ceux d’ici. Le gamin était au mauvais endroit. Une balle perdue. Fin de l’histoire. Le procureur veut un rapport d’ici demain matin. On boucle. Elias ne répondit pas. Il regarda le drap. La tache de sang était petite. Trop petite pour une munition de 9mm de pacotille, souvent utilisée par les "petites mains" du trafic. Le projectile était entré net. Une trajectoire chirurgicale. — "Balle perdue", répéta Elias. Bien sûr. Vasseur s'éloigna, hurlant des ordres à ses subordonnés pour évacuer la presse qui s'agglutinait déjà aux grilles. Elias attendit que l'attention se relâche. Il connaissait le protocole des flics de terrain. Ils étaient débordés, sous-payés, pressés de quitter cette zone de non-droit avant que les premiers cocktails Molotov ne tombent des balcons. Il glissa sous la rubalise. Un fantôme parmi les ombres. Il se dirigea vers l'angle mort de la place, là où les techniciens de la scientifique n'avaient jeté qu'un coup d'œil distrait. Il s'accroupit près d'une grille d'égout, à environ cinquante mètres de la position du corps. Ses yeux balayèrent le sol. Le béton était criblé d'impacts anciens, cicatrices d'une guerre urbaine sans fin. Mais là, coincé dans une fissure du trottoir, un éclat cuivré attira son regard. Il sortit une pince à épiler de sa poche intérieure. Un geste précis. Professionnel. Il remonta l'objet. Ce n'était pas une douille de 9mm Parabellum. Ni du 7.62 d'une Kalachnikov rouillée. C'était une douille courte, effilée. Un calibre rare. **4.6x30mm.** Elias sentit une décharge d'adrénaline remonter le long de sa colonne vertébrale. Son passé de consultant pour le Ministère de la Défense n'était pas si loin. Le 4.6x30mm n’était pas une munition de rue. C’était une balle conçue pour perforer les protections balistiques. Une munition haute performance, utilisée presque exclusivement par le HK MP7. Une arme que l’on ne trouvait pas dans les caves des cités, entre deux kilos de résine et des liasses de billets poisseux. C’était l’arme de dotation des services de sécurité d’élite. Le GIGN. Le Service de la Protection (SDLP). Ou les unités de l'ombre de la DGSE. Il fit rouler la douille entre ses doigts gantés. Sous la base, un marquage discret : une suite de chiffres et une étoile stylisée. Un code de lot spécifique. — Ce n'est pas un règlement de comptes, Nassim, murmura-t-il pour lui-même. C'était une exécution. Mais pourquoi une unité d'élite abattrait-elle un gamin de seize ans dans une cité HLM de Marseille ? Un bruit de pas derrière lui. Elias dissimula la douille dans sa paume. C’était un "guetteur". Un gamin à peine plus vieux que Nassim, le visage dissimulé par une cagoule de ski malgré la chaleur. Il tenait un talkie-walkie. — Tu cherches quoi, le vieux ? dégage d'ici. C'est pas chez toi. — Je cherche la vérité, petit. Et la vérité, elle ne porte pas de survêtement Lacoste. Le gamin cracha au sol, mais il y avait de la peur dans ses yeux. Pas la peur de la police. Une peur plus profonde. Celle de celui qui a vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir. — Le tireur, dit Elias d'une voix calme, presque douce. Il n'était pas dans la voiture qui a déboulé, n'est-ce pas ? Le guetteur hésita. Ses doigts se crispèrent sur l'appareil. — Y'avait pas de voiture, lâcha-t-il dans un souffle. Juste une ombre sur le toit du B4. Un truc rapide. Pas de bruit. Nassim est tombé direct. On n'a même pas entendu le coup. Un tir silencieux. Une munition de haute précision. Un tireur d'élite. Le puzzle commençait à prendre une forme terrifiante. Nassim n'était pas la cible d'une balle perdue. Il était peut-être le témoin d'autre chose. Ou alors, il détenait quelque chose. Elias se redressa. Le Mistral s'intensifia, faisant vibrer les tôles des voitures calcinées. Au loin, le bourdonnement des drones de la BRI sembla se rapprocher, plus agressif. Il regagna sa Mustang. À l'intérieur, l'odeur du vieux cuir et du tabac froid l'accueillit. Il posa la douille sur le siège passager. Son téléphone vibra. Un numéro masqué. Il décrocha. — Thorne ? fit une voix déformée par un modulateur. — Qui est à l'appareil ? — Oubliez la douille, Elias. Si vous la gardez, vous ne passerez pas la nuit. Nassim n'était qu'un dommage collatéral. Le Trône ne tolère aucune fuite. Un clic sec. La ligne fut coupée. Elias regarda par le rétroviseur. Une berline noire aux vitres teintées venait de s'insérer dans le trafic, à quelques dizaines de mètres derrière lui. Elle n'avait pas de plaque d'immatriculation. Il comprit instantanément. Ce n'était plus une enquête pour meurtre. C'était une chasse à l'homme. Et il venait de ramasser le premier indice d'une conspiration qui remontait bien au-delà des cités de Marseille. Il enclencha la première. Le moteur V8 rugit, couvrant le bruit des drones. Il ne restait plus qu'une question : qu'est-ce que ce gamin avait vu pour que l'État envoie un tueur au 4.6mm ? Elias Thorne écrasa l'accélérateur. La berline noire fit de même. La nuit ne faisait que commencer, et le sang de Nassim n'était que le premier acte d'un sacre sanglant. **[CLIFFHANGER]** : *Alors qu'il tente de semer ses poursuivants dans les ruelles sinueuses menant au Vieux-Port, Elias réalise que son propre GPS a été piraté. L'écran de sa console affiche désormais un seul message en lettres rouges : "PROPRIÉTÉ DE LA COURONNE. ARRÊT IMMÉDIAT." Les freins de la Mustang ne répondent plus.*

Premier Contact

**CHAPITRE : PREMIER CONTACT** L’adrénaline est un poison froid. Elle ne vous donne pas d’ailes, elle transforme votre sang en plomb et vos réflexes en acier. L’écran de la Mustang clignotait. Un rouge agressif, couleur de sang artériel. **PROPRIÉTÉ DE LA COURONNE. ARRÊT IMMÉDIAT.** Elias Thorne écrasa la pédale de frein. Rien. La sensation spongieuse, l’absence totale de résistance. Les conduites n’étaient pas sectionnées ; le système de freinage électronique (EBD) avait été verrouillé à distance via le bus CAN du véhicule. Une exécution numérique. À quatre-vingts kilomètres-heure dans les ruelles du Panier, c’était une condamnation à mort. — Pas aujourd’hui, grogna-t-il. La berline noire collait à son pare-chocs, ses phares LED comme les yeux d’un prédateur abyssal. Derrière, le sifflement des drones de la BRI déchirait l’air saturé de sel. Elias ne chercha pas le frein à main. À cette vitesse, c’était le tonneau assuré. Il rétrograda violemment. La boîte de vitesses hurla. Le moteur V8 Coyote monta dans les tours, un rugissement de bête blessée qui freina la course de la voiture par la seule force de la compression. Un virage à quatre-vingt-dix degrés se profilait. La rue de Lorette. Étroite. Mortelle. Elias braqua, utilisa l’inertie et balança l'arrière de la Mustang contre une rangée de conteneurs de poubelles en métal. Le choc fut brutal. Le métal se déchira, les ordures volèrent, mais l’impact absorba l’énergie cinétique. La voiture s’immobilisa dans un crissement de gomme et de tôle froissée. Il ne resta pas pour constater les dégâts. Il bondit hors de l’habitacle, son Sig Sauer P320 déjà en main. La berline noire freina à dix mètres. Un homme en sortit. Silhouette athlétique, veste tactique sombre, pas de visage, juste un masque balistique en kevlar. Un pro. L’inconnu leva une arme courte. Un MP7 de chez Heckler & Koch. Calibre 4.6mm. La munition capable de percer les gilets pare-balles comme du papier thermique. Elias ne tira pas. Pas encore. Il plongea dans l’obscurité d’une traboule, une de ces ruelles secrètes que seul un homme ayant grandi dans les entrailles de Marseille connaît. Le Mistral s’engouffra derrière lui, balayant l’odeur de gomme brûlée. *** Vingt minutes plus tard. Les Quartiers Nord. Ici, les drones de la BRI volent plus bas, mais ils voient moins de choses. Les projecteurs des caméras de surveillance ont été neutralisés à coups de carabine à plomb ou de peinture noire. L'air y est différent. Plus lourd. Il sent le gasoil, le béton chauffé à blanc et la pauvreté qu’on essaie d’étouffer sous le bruit des règlements de comptes. Elias Thorne marchait, l’ombre parmi les ombres. Il avait abandonné la Mustang. Trop voyante. Trop connectée. Il s'arrêta au pied de la tour K, dans la cité de la Castellane. Le bâtiment se dressait comme un monolithe de béton gris, balafré par des paraboles rouillées. Au sommet, une lumière clignotait : le signal d’un guetteur. Un « chouf ». Elias leva deux doigts, un geste codé, et l’ombre disparut. L’appartement était au douzième étage. L’ascenseur était en panne depuis 1998. Arrivé devant la porte blindée, il frappa trois coups secs, un silence, puis deux coups. Des verrous coulissèrent. Djamila. La mère de Nassim. Elle n'avait pas pleuré. Ses yeux étaient deux puits de charbon ardent. Elle portait un voile noir, serré, et ses mains tremblaient légèrement, non pas de peur, mais d'une rage contenue, une rage de lionne qui a vu son petit se faire abattre par une balle qui ne lui était pas destinée. Ou peut-être que si. — Tu es en retard, Elias, dit-elle d’une voix rauque. — J’ai eu une escorte imprévue. Des gens avec des badges que je n’avais jamais vus. Elle s'effaça pour le laisser entrer. L'appartement sentait le ras-el-hanout et la poudre froide. Sur la table basse, une photo de Nassim. Souriant. Trop jeune. Derrière lui, les grues du port de Marseille. — Nassim n’était pas un guetteur, Elias. Tu le sais. Il voulait devenir ingénieur. Il travaillait au port pour payer ses études, pas pour dealer de la kéla. Elias hocha la tête. Il connaissait la chanson. Mais dans cette ville, même les innocents servent de cibles d’entraînement. — Qu’est-ce qu’il a trouvé, Djamila ? Elle ne répondit pas tout de suite. Elle se dirigea vers la cuisine, dévissa la plinthe sous l’évier et en sortit un sac sous vide. À l’intérieur, un smartphone. Un modèle ancien, robuste. Un BlackBerry Key2. Le genre d'appareil que les criminels et les agents de renseignement s'arrachent pour son clavier physique et sa suite sécurisée DTEK. — Il l’a caché dans la ventilation avant de sortir, murmura-t-elle. Il m’a dit : « Si je ne rentre pas, donne-le à l’Anglais. » L’Anglais. C’était le surnom d’Elias dans le quartier. À cause de son accent, de son passé flou dans les services de sécurité privés à Londres, et de sa fâcheuse tendance à boire du thé au milieu d'un champ de ruines. Elias prit le téléphone. Il l’alluma. L’écran de démarrage afficha un logo que Thorne reconnut instantanément. Ce n’était pas un logiciel civil. C’était un protocole de cryptage GhostChat, utilisé par les cartels et... certaines unités de l’ombre de l’Élysée. Il entra le code que Djamila lui glissa sur un morceau de papier. Le dossier s’ouvrit. Trois photos. Granuleuses. Prises de loin, probablement avec l’objectif d'un drone civil détourné. La première montrait une silhouette familière : Jean-Baptiste Vaugrenard, le conseiller municipal à la Sécurité de Marseille. Un homme de poigne, favori pour les prochaines législatives, prônant la « tolérance zéro ». La deuxième photo montrait son interlocuteur : « Le Sanglier », chef du clan des Carmes, le gang qui tenait le trafic de stupéfiants sur toute la façade maritime. Ils échangeaient une mallette en aluminium. Mais c'était la troisième photo qui glaça le sang de Thorne. En arrière-plan, garée dans l'ombre d'un entrepôt du Grand Port Maritime, se trouvait une berline noire. La même que celle qui venait de tenter de le tuer. Sur l'aile avant, un écusson discret, presque invisible : une couronne stylisée entourant une ancre. Le sceau de la Couronne. Un office de liaison occulte entre la diplomatie française et les intérêts privés des anciennes colonies. — Ce n’est pas un trafic de drogue, murmura Elias, les yeux fixés sur les métadonnées des photos. Il déchiffra les coordonnées GPS et les chiffres en bas de l'image. Ce n’était pas des montants en euros. C’était des numéros de série pour des composants de serveurs de haute fréquence. — C’est un transfert de fonds pour un coup d’État. Soudain, le bourdonnement des drones à l’extérieur changea de fréquence. Ce n’était plus un patrouillage. C’était une approche tactique. Le Mistral hurla contre les vitres de la tour K, mais un autre bruit couvrit le vent. Le fracas d’un hélicoptère de transport, volant tous feux éteints. Elias se leva, saisissant Djamila par le bras. — On doit partir. Maintenant. — Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a sur ces photos ? — Ton fils n'a pas été tué par une balle perdue, Djamila. Il a été exécuté parce qu'il a photographié les fondations d'un nouveau trône. Il se dirigea vers la fenêtre et regarda en bas. Trois fourgons noirs venaient de bloquer les sorties du parking. Des hommes en noir, lourdement armés, sortaient des véhicules. Ils n’avaient pas de gyrophares. Pas de sirènes. Ce n’était pas la police. C’était l’État dans ce qu’il a de plus sombre. Elias Thorne sentit le poids du téléphone dans sa poche. Le 4.6mm allait bientôt recommencer à chanter sur le béton des quartiers Nord. Il regarda le plafond. Un petit point rouge dansait sur le mur, juste au-dessus du portrait de Nassim. Un pointeur laser. — Baisse-toi ! hurla-t-il. **[CLIFFHANGER]** : La vitre explosa en un million de diamants de verre. Elias Thorne bascula derrière le canapé alors qu'une grenade assourdissante roulait sur le tapis. Avant que le monde ne devienne blanc, il eut juste le temps de voir le message qui venait de s'afficher sur le BlackBerry de Nassim : "SYNCHRONISATION TERMINÉE. DESTINATAIRE : BUREAU DE LA REINE. ACCÈS REFUSÉ." Le téléphone n'était pas un simple support de stockage. C'était un déclencheur. Et quelque part à Londres ou à Paris, quelqu'un venait d'appuyer sur "Exécuter".

La Piste des Docks

# CHAPITRE : LA PISTE DES DOCKS Le monde n’était plus qu’un sifflement suraigu. Une note unique, stridente, qui perçait les tympans jusqu’à la nausée. Elias Thorne ne voyait que du blanc. Une neige électrique qui brûlait ses rétines. C’était une grenade assourdissante M84. Magnésium et ammonium. 170 décibels. Une onde de choc conçue pour court-circuiter le système nerveux central. Il ne réfléchit pas. Il fonctionna à l’instinct, celui sculpté par des années de déploiements dans des zones où l’on ne vous demande pas votre passeport. Ses mains cherchèrent le sol, agrippèrent la sangle de son sac, puis le corps inerte de Nassim. Il le traîna sur deux mètres derrière le bloc de béton de la cuisine américaine. Le premier impact de balle pulvérisa le plan de travail en quartz. Des éclats de pierre lui cinglèrent le visage. *Trop précis. Trop rapide.* Ce n’était pas des gamins des cités avec des Kalachnikovs rouillées. C’était des opérateurs. Des professionnels qui tiraient par doublets. *Double tap.* Un rythme de métronome. Elias retrouva une fraction de sa vision. Des ombres noires se découpaient dans le cadre brisé de la fenêtre. Il sortit son SIG Sauer P226. La carcasse en acier était froide. Rassurante. Il ne chercha pas à viser. Il lâcha trois tirs de couverture vers le plafond pour forcer les assaillants à baisser la tête, attrapa le BlackBerry de Nassim qui luisait encore sur le tapis, et bascula par la porte de service qui menait à l’escalier d’incendie. Il dévala les marches, le cœur battant à 160. Derrière lui, l’appartement explosa. Pas une grenade, cette fois. Une charge de démolition. Ils effaçaient les traces. Ils nettoyaient la scène. *** **Marseille. 03h42.** Le Mistral s’était levé. Un vent sec, colérique, qui charriait les odeurs de gomme brûlée et de sel marin depuis le terminal de Mourepiane. Dans les quartiers Nord, le silence n’existe jamais. C’est un bourdonnement permanent. Le vrombissement des scooters des guetteurs, le cri lointain d’une sirène, et ce nouveau bruit, plus insidieux : le battement de pales des drones de la BRI qui tournaient en orbite au-dessus de la Castellane. Elias Thorne roula dans une Peugeot 308 banalisée, dérobée sur un parking de la Joliette. Son crâne le lançait. Chaque battement de cœur lui rappelait que le message sur le téléphone n’était pas une coïncidence. *Bureau de la Reine.* Le lien était là. Entre la boue des cités marseillaises et les dorures de St James’s Park. Une ligne droite tracée dans le sang. Les coordonnées GPS extraites du BlackBerry l’avaient mené ici. Le Port Autonome. Une zone de non-droit industrielle. Des hectares de conteneurs empilés comme des Lego géants, des grues qui ressemblaient à des squelettes de dinosaures sous la lune rousse. L’entrepôt 47 se trouvait au bout du quai d’Arenc. Une structure de tôle ondulée, dévorée par la rouille et le sel. Aucune lumière. Aucun garde visible. Juste le sifflement du vent dans les structures métalliques. Elias coupa le moteur à deux cents mètres. Il vérifia son chargeur. Quinze balles de 9mm Parabellum. Une chambre haute. Il sortit, se glissant dans l’ombre portée d’un conteneur de la CMA-CGM. L’air était poisseux. Une chaleur lourde malgré le vent. Une odeur de poudre froide flottait ici, vestige des règlements de comptes qui finissent souvent dans les eaux sombres du port. Il contourna le bâtiment. Une porte latérale avait été forcée. Pas au pied-de-biche, mais avec un vérin hydraulique. Propre. Chirurgical. À l’intérieur, l’obscurité était totale. Elias bascula ses lunettes de vision nocturne. Le monde devint une nuance de vert phosphorescent. Il s’immobilisa. Ce n’était pas un entrepôt de drogue. Il n’y avait pas de ballots de résine de cannabis, pas de presses à cocaïne. Il y avait des racks de serveurs. Des dizaines. Alimentés par des générateurs insonorisés. Au centre de la pièce, des caisses en bois marquées du sceau de la *General Dynamics*. Du matériel de surveillance militaire. Elias s’approcha d’une caisse ouverte. Il sortit un boîtier noir, de la taille d’un dictionnaire. Un IMSI-catcher de dernière génération. Un "Stingray". Un appareil capable d’intercepter toutes les communications mobiles dans un rayon de trois kilomètres, de craquer les protocoles de chiffrement GSM et d’aspirer les métadonnées en temps réel. — Putain… chuchota-t-il. Ce n’était pas du trafic. C’était un nœud d’interception. Quelqu’un avait transformé le port de Marseille en une oreille géante. Quelqu’un écoutait la Méditerranée. Il nota les numéros de série. Ils avaient été limés, mais une marque persistait sur le circuit imprimé : une couronne stylisée. Le même symbole que sur le téléphone de Nassim. Soudain, le silence de l’entrepôt fut rompu par un bruit sec. Le clic d’une sécurité qu’on retire. Elias plongea au sol au moment où une rafale de MP7 déchirait l’air là où sa tête se trouvait une seconde plus tôt. Le sifflement des balles subsoniques était caractéristique. *Pfut-pfut-pfut.* — Contact ! cria une voix dans l’obscurité. Anglais. Accent de la banlieue de Londres, teinté de discipline militaire. Ils étaient quatre. Elias les vit bouger en formation diamant grâce à ses lunettes. Des mercenaires. Pantalons tactiques 5.11, porte-plaques discrets, casques de communication. Ce n’était pas la police française. Ce n’était pas non plus les hommes de main des clans des quartiers Nord. C’était des "contractors". Des ombres privées payées par des fonds d’État. Elias rampa sous un rack de serveurs alors qu’une deuxième rafale pulvérisait les processeurs au-dessus de lui. Des étincelles bleues dansèrent dans le vert de sa vision nocturne. Il sortit son SIG, cala sa respiration. Il devait briser leur élan. Il repéra le premier homme, à sa gauche. Le "point man". Elias visa le bas de la veste, là où le gilet pare-balles ne couvre plus les hanches. *Pan. Pan.* L’homme s’effondra en poussant un cri étranglé. — Man down ! Man down ! La riposte fut immédiate. Un déluge de feu sature l’espace. Elias sentit le béton éclater près de son épaule. Il roula derrière une caisse de matériel. Son esprit tournait à plein régime. Ces types n'étaient pas là pour l'arrêter, mais pour l'éliminer. L’affaire Nassim n’était que la partie émergée d’une conspiration qui touchait au sommet de l’État britannique, utilisant Marseille comme base arrière de surveillance clandestine. Il sortit une grenade offensive de sa poche, une vieille habitude du 1er RPIMa. Il dégoupilla, attendit deux secondes, et la lança vers les serveurs centraux. L’explosion ne fut pas spectaculaire, mais elle suffit à créer un nuage de poussière et de débris électroniques. Elias en profita pour se lever et courir vers la sortie sud. Il déboucha sur le quai, haletant. Le Mistral le frappa de plein fouet, lui apportant le goût du sel. Mais il ne s'arrêta pas. Il savait qu'il n'était pas seul. Au-dessus de lui, le bourdonnement des drones de la BRI avait changé de fréquence. Ils descendaient. Ils l’avaient verrouillé. Et ce n’étaient plus des drones d’observation. Sous le châssis en carbone du premier appareil, un petit cylindre noir brillait. Un lance-grenades 40mm télécommandé. Elias Thorne comprit alors la terrifiante vérité. La police, les mercenaires, les services secrets… Tout était synchronisé. Il n'y avait plus de frontière entre la loi et le crime. Il atteignit sa voiture, dérapa sur le macadam couvert de poussière. Son téléphone vibra dans sa poche. Un appel entrant. Numéro masqué. Il décrocha en passant la première, les pneus hurlant sur le goudron. — Thorne, dit une voix calme, féminine, avec un accent aristocratique impeccable. Vous avez un objet qui ne vous appartient pas. — Le téléphone ? Venez le chercher. — Ce n'est pas le téléphone qui nous importe, Thorne. C'est ce qu'il a déclenché. Regardez l'heure. Elias jeta un œil à l'horloge du tableau de bord. 04h00 pile. Au même instant, une immense lueur orange déchira l'horizon, du côté du centre-ville. Une explosion sourde, massive, qui fit vibrer les vitres de la Peugeot. Puis une deuxième. Une troisième. — Qu’est-ce que vous avez fait ? rugit Elias. — On ne remplace pas un roi sans un peu de chaos, Thorne. Bienvenue dans la succession. Il leva les yeux vers le rétroviseur. Derrière lui, sur le quai, un hélicoptère noir, sans immatriculation, venait de surgir de derrière les conteneurs, les phares de recherche braqués sur lui comme les yeux d'un prédateur antique. **[CLIFFHANGER]** : Alors qu'il braquait le volant pour éviter le tir du drone, Elias Thorne vit une notification s'afficher sur l'écran du BlackBerry qu'il avait posé sur le siège passager. Le message n'était plus en code. Il était clair, définitif, et signé d'un monogramme qu'il reconnut immédiatement : "ORDRE DE REINE : PROTOCOLE TERRE BRÛLÉE ACTIVÉ. CIBLE : MARSEILLE." Sous le texte, un compte à rebours de soixante secondes venait de s'enclencher, lié à un signal satellite pointé directement sur la zone portuaire où il se trouvait.

L'Indice du Légiste

**CHAPITRE : L'INDICE DU LÉGISTE** Le décompte sur le BlackBerry s'effaça pour laisser place à un mot unique, écrit en rouge sang sur le cristal liquide : **APOCALYPSE.** Cinquante-neuf secondes. Elias Thorne écrasa l’accélérateur. La Peugeot 508 rugit, ses pneus hurlant sur le bitume poisseux du quai d’Arenc. Derrière lui, l’hélicoptère noir plongea, le souffle de ses pales soulevant des rideaux d’écume et de poussière industrielle. Ce n’était pas une interpellation. C’était une exécution. — Trente secondes, Elias, grimaça-t-il entre ses dents. Il ne chercha pas à sortir du port. C’était le piège. Il braqua violemment à gauche, direction les hangars de stockage de soufre. Un virage à 90 degrés, deux roues quittant le sol. Le drone de la BRI, un modèle Reaper détourné pour la surveillance urbaine, vrombissait au-dessus de son toit comme un frelon métallique. Dix secondes. Elias repéra une rampe de chargement massive, un tunnel de béton conçu pour résister aux explosions de silos. Il s’y engouffra à 120 km/h. Zéro. Le ciel de Marseille ne s’illumina pas. Il se déchira. Une impulsion électromagnétique de haute fréquence, couplée à une frappe chirurgicale au phosphore blanc, frappa le centre du bassin de la Joliette. Le silence fut remplacé par un souffle thermique qui fit fondre le vernis de la Peugeot, même à l'abri du tunnel. Les systèmes électriques du tableau de bord grillèrent dans un crépitement d'ozone. Le noir complet. Puis, l'odeur. La gomme brûlée, le soufre, et cette effluve métallique de poudre froide qui remontait des quartiers Nord, portée par un Mistral devenu fou. Thorne sortit de la carcasse fumante. Il était vivant. Pour l'instant. *** **Deux heures plus tard.** **Institut Médico-Légal de Marseille.** L'odeur changea. Au soufre succéda le formol. Une transition brutale. Clinique. Elias Thorne avançait dans les couloirs souterrains de l’IML, évitant les caméras qu’il savait désormais compromises par le protocole « Terre Brûlée ». Il portait une veste de docker volée sur un cadavre de fortune. Son visage était maculé de suie, ses yeux injectés de sang. Au fond de la salle d’autopsie n°4, une silhouette massive l’attendait. Le docteur Aris, un colosse aux mains étrangement fines, terminait de recoudre une cage thoracique. — Tu as une sale gueule, Elias, dit Aris sans lever les yeux. La ville brûle pour toi. — La ville brûle pour un gosse que personne ne connaissait hier, répliqua Thorne. Tu as le rapport ? Aris fit glisser un plateau en inox. Dessus, une petite bille de plomb, déformée, mais dont le noyau brillait d'un éclat bleuté inhabituel. — La version officielle ? Une balle perdue. Un échange de tirs entre deux réseaux de la Castellane. Le gamin passait par là. Un martyr de plus pour les journaux de 20 heures. Les émeutes ont déjà commencé devant la préfecture. Aris retira ses gants en latex avec un claquement sec. Il alluma un écran plat accroché au mur crasseux. Une modélisation 3D du crâne de l’enfant apparut. — Regarde bien la trajectoire, Elias. C’est là que le mensonge s’effondre. Thorne s'approcha. Le point d'entrée était situé sur le sommet pariétal droit. Le point de sortie, sous la mâchoire gauche. — L'angle est de 22,5 degrés, déclara Aris d'une voix blanche. Si c’était une balle perdue lors d’un règlement de comptes, le tireur aurait dû se trouver à trois mètres de hauteur, ou alors le gosse était en train de ramasser ses lacets. Mais ce n’est pas tout. Le légiste zooma sur la structure osseuse. — La balle n’a pas ricoché. Elle a traversé proprement, avec une vélocité constante. Une munition subsonique de haute précision. Un 300 Blackout, utilisé avec un silencieux intégral. Elias sentit un froid polaire envahir ses poumons. — Le tireur n'était pas au niveau de la rue, murmura Thorne. — Non, confirma Aris. D’après la balistique inverse, le tir est parti du toit du bâtiment H, à 450 mètres de là. Un poste de tir parfait. Une vue plongeante sur l'aire de jeux. Thorne fixa la bille de plomb. — Ce n’était pas une erreur. Ce n'était pas un accident. — C’était une exécution chirurgicale, Elias. Le tireur n'a pas visé le gosse par hasard. Il a attendu qu'il soit exactement dans l'axe des caméras de surveillance de la ville. Il voulait que le monde voie le cerveau d'un innocent exploser en direct. Il a créé un martyr pour allumer la mèche de l'insurrection. Thorne serra les poings. Tout se mettait en place. Le message de la Reine, le protocole de destruction, et maintenant ce gamin sacrifié sur l'autel d'une succession royale qui ne disait pas son nom. On ne cherchait pas à maintenir l'ordre. On cherchait à rendre Marseille ingouvernable pour justifier l'intervention d'une force extérieure. — Qui d'autre est au courant pour l'angle de tir ? demanda Thorne. — Personne. Le rapport a été intercepté par un "consultant" du ministère de l'Intérieur il y a dix minutes. J'ai gardé les données sur un serveur isolé. Soudain, le bourdonnement familier retentit. Pas dans la rue, cette fois. Dans les conduits de ventilation de la morgue. Un drone de reconnaissance de la BRI, un modèle miniature "Spy-Fly", venait d'entrer dans la pièce. Son œil rouge balayait les tables d'autopsie. Aris blêmit. — Elias... cours. — Trop tard, Aris. Thorne saisit un scalpel sur le plateau et, d'un geste d'une précision de prédateur, le projeta dans l'aile du drone. L'appareil s'écrasa au sol dans une gerbe d'étincelles. — Ils savent que je suis là. Le BlackBerry dans la poche de Thorne vibra. Un nouveau message. Pas de texte, cette fois. Juste une photo. C’était une vue satellite en temps réel de l’IML. Un cercle rouge entourait le bâtiment. Et juste en dessous, une mention technique qui fit s'arrêter le cœur de Thorne : **"THERMOBARIC OVERRIDE - T-MINUS 120 SECONDS."** La "Reine" ne laissait pas de témoins. Elle ne nettoyait pas seulement les rues, elle effaçait les preuves. — Aris, sors d'ici ! Maintenant ! — Et le corps ? Et la balle ? Thorne ramassa la munition déformée et la glissa dans sa poche. — Le corps appartient à l'histoire maintenant. Nous, on appartient à la chasse. Il se précipita vers la sortie de secours, mais alors qu'il poussait la porte blindée, il s'arrêta net. Sur le mur de béton, juste à côté du digicode, quelqu'un avait peint à la hâte un symbole qu'il avait déjà vu dans les archives classifiées du MI6 : un lys brisé, entouré d'une couronne de barbelés. Le signe de la faction dissidente des "Prétendants". Elias Thorne comprit alors que la balle n'avait pas seulement tué un enfant. Elle avait abattu le dernier rempart de la République. La guerre civile n'était pas un risque. C'était le projet. **[CLIFFHANGER]** : Au moment où il franchissait le seuil, une voix retentit dans les haut-parleurs de sécurité de la morgue. Une voix de femme, calme, aristocratique, dépourvue de toute émotion. — *Agent Thorne, vous avez récupéré l'indice. C'est bien. Mais avez-vous remarqué que la balle n'était pas faite de plomb ? Vérifiez le marquage sur le noyau, Elias. Vous travaillez pour les mauvaises personnes depuis le début.* Thorne sortit la balle de sa poche. Sous la lumière crue des néons de secours, il vit enfin le minuscule poinçon gravé dans le métal bleuté. Ce n'était pas un numéro de série. C'étaient ses propres initiales : **E.T.** Le monde bascula. L'arme qui avait tué l'enfant était la sienne. Celle qu'on lui avait volée trois jours plus tôt lors de son "accident" à Londres. L'explosion thermobarique souffla les vitres du premier étage. Le décompte venait d'atteindre zéro.

Le Témoin Fantôme

### CHAPITRE : LE TÉMOIN FANTÔME La poussière de béton avait le goût de la mort. Elias Thorne roula sur le côté, les tympans déchirés par l’onde de choc. Un sifflement aigu, linéaire, remplaçait désormais le vacarme du monde. Dans sa main droite, serrée jusqu’à en blanchir les phalanges : la balle. Le projectile de calibre .300 Blackout qui portait ses propres initiales. **E.T.** Il n’avait pas tué cet enfant. Mais l’acier disait le contraire. La balistique ne ment pas ; elle exécute. Il se redressa péniblement. La morgue n’était plus qu’un charnier de gravats et de carrelage blanc pulvérisé. Au-dessus de lui, le ciel de Marseille apparaissait à travers la brèche du toit, strié par les faisceaux bleutés des drones de la BRI. Les « vautours » de la police tournaient déjà. Dans trois minutes, le périmètre serait bouclé. Dans cinq, il serait l’homme le plus recherché de France. Thorne ramassa son sac, ignora la douleur sourde dans ses côtes et s’engouffra dans les conduits de service. Il connaissait cette ville comme on connaît une cicatrice. *** **Quartiers Nord. Résidence de la Castellane.** L’air était saturé d’une odeur de gomme brûlée et de poudre froide. Le Mistral soufflait avec une violence sèche, rabattant les fumées des barricades de pneus vers les blocs de béton gris. Ici, la République avait abdiqué depuis longtemps. Le silence n’existait pas ; il était remplacé par le bourdonnement incessant des drones de surveillance qui survolaient les toits, tels des insectes géants à la recherche d’une proie. Thorne gara la moto volée dans l’ombre d’un hangar désaffecté. Il vérifia son Sig Sauer. Chargeur plein. Une cartouche chambrée. Il avait rendez-vous avec un spectre. Elle s’appelait Sarah, mais sur le bitume, on l’appelait « La Vigie ». Une survivante des marges, une de celles que personne ne regarde, mais qui voient tout. Elle était là, il y a trois jours, lors de la fusillade du Vieux-Port. Cachée derrière une benne à ordures, elle avait vu le tireur s’enfuir. Il la trouva au troisième étage d’un squat insalubre, entre deux murs couverts de graffitis à la gloire des cartels locaux. Elle tremblait, les pupilles dilatées par la peur ou le manque. — Je t'avais dit de ne pas revenir, Elias, murmura-t-elle. Les drones... ils ont des capteurs thermiques. S’ils nous voient ensemble... — On n'a pas le temps, Sarah. Le tireur. Décris-le-moi encore. Chaque détail. Elle ferma les yeux. Ses lèvres gercées s’agitèrent. — Rapide. Trop rapide pour être un mec du quartier. Il bougeait comme une ombre mécanique. Tenue tactique noire, sans écusson. Sauf un. — Où ça ? — Sur le revers du poignet droit. Quand il a rangé son fusil dans l'étui rigide. Le vent a soulevé sa manche. Thorne se rapprocha. L’adrénaline effaçait la fatigue. — Qu’est-ce que tu as vu ? — Un tatouage. Un truc de militaire. Un cercle avec une tête de loup stylisée, transpercée par un glaive. Et des chiffres en dessous. 13-02. Thorne se figea. Sa mémoire technique s'activa instantanément, classant les données comme un ordinateur tactique. Le "13" pour les Bouches-du-Rhône. Le "02" pour l'échelon de priorité. — **Vanguard Solutions**, lâcha-t-il dans un souffle. Ce n’était pas une simple société militaire privée (SMP). C’était une armée de l’ombre. Une structure hybride, officiellement chargée de la « sécurisation périmétrique » pour la Mairie de Marseille dans le cadre du plan *Marseille Horizon 2030*. Un contrat de plusieurs millions d'euros pour sous-traiter la police des quartiers sensibles. — Tu en es sûre ? Le loup et le glaive ? — Je ne l'oublierai jamais, Elias. Parce qu'après avoir rangé son arme, il m'a regardée. Il savait que j'étais là. Il a souri. C'était pas un sourire d'homme. C'était celui d'un prédateur qui sait qu'il est intouchable. Thorne comprit la mécanique du piège. Vanguard Solutions travaillait directement sous les ordres du Cabinet du Maire, Jean-Luc Vallet. Si l'un de leurs agents avait utilisé l'arme volée de Thorne pour abattre l'héritier du trône en exil, ce n'était pas seulement un meurtre. C'était une signature. Vanguard n'éliminait pas seulement des cibles ; ils effaçaient des futurs. Et ils utilisaient son nom pour parapher le crime. Soudain, le sifflement des drones changea de fréquence. Un son plus grave, plus agressif. — Merde, jura Thorne. Ils ont un verrouillage thermique sur le bâtiment. Il se précipita vers la fenêtre. À travers ses jumelles de vision nocturne, il vit trois fourgons noirs, vitres teintées, déraper au pied de l'immeuble. Pas de gyrophares. Pas de sommation. Les hommes qui sortirent des véhicules portaient des casques balistiques intégraux et des fusils d’assaut HK416. Sur leurs épaules, le même insigne que celui décrit par Sarah : le loup et le glaive. Les prétoriens de la Mairie venaient faire le ménage. — Sarah, sors par le vide-ordures. Maintenant ! Va chez l’Espagnol. Ne te retourne pas. Elle ne se le fit pas dire deux fois. Elle s’évapora dans les entrailles de l’immeuble. Thorne resta seul dans la pièce sombre. Il sortit un flacon de thermite de sa poche tactique. Si Vanguard voulait jouer avec le feu, il allait leur offrir un incendie. Il fixa la balle "E.T." sur la table, bien en évidence, comme un défi. Il savait désormais qui était le marionnettiste. Le Maire Vallet n'essayait pas seulement de nettoyer Marseille. Il préparait un coup d'État par le chaos, utilisant une milice privée pour déclencher une guerre civile dont il sortirait comme le seul sauveur possible. Les bottes tactiques résonnaient déjà dans l'escalier. Un rythme lourd, coordonné. Des professionnels. Thorne se glissa sur le balcon, suspendu au-dessus du vide, alors que la porte du squat volait en éclats sous l'effet d'une charge explosive. Il s'apprêtait à basculer dans la ruelle quand son téléphone, une ligne cryptée que seuls trois hommes au monde possédaient, se mit à vibrer. Un message s'afficha sur l'écran OLED : **"Ne saute pas, Elias. Regarde en face. Fenêtre 4B."** Thorne tourna la tête vers l'immeuble d'en face, une barre de béton décrépite à cinquante mètres de là. Dans l'obscurité d'un appartement abandonné, une lueur rouge ponctuelle apparut. Un laser. Mais le point rouge ne visait pas sa poitrine. Il était fixé sur le torse du premier mercenaire de Vanguard qui venait de pénétrer dans la pièce. *Foutre.* Une détonation étouffée par un silencieux déchira l'air. La tête du mercenaire explosa dans un nuage de particules rouges. Un deuxième tir suivit, foudroyant le second homme. Thorne ne bougea plus. Quelqu'un venait de lui sauver la mise. Ou de s'approprier sa chasse. Son téléphone vibra à nouveau. **"Le Maire n'est qu'un pion, Elias. La balle n'était pas pour l'enfant. Elle était pour ce que l'enfant transportait dans son sang. Bienvenue dans la vraie guerre."** Thorne releva les yeux vers la fenêtre 4B. L'ombre avait disparu. Au loin, le Mistral porta un nouveau son : les sirènes lourdes des convois militaires qui entraient dans la ville. L'état de siège venait d'être déclaré. **[CLIFFHANGER]** Elias Thorne sauta dans le vide, atterrissant lourdement sur le toit d'une benne à ordures. En se relevant, il sentit une piqûre dans son cou. Une minuscule fléchette de sédatif. Avant que le monde ne devienne noir, il vit une silhouette s'approcher de lui. Elle portait l'uniforme de la Garde Républicaine, mais son visage lui était horriblement familier. C’était le sien. Un double parfait. Une doublure biologique. L'homme se pencha sur lui et murmura : — Merci pour les initiales, Elias. On prend le relais. Le noir total l'engloutit.

La Fausse Piste

# CHAPITRE : LA FAUSSE PISTE Le goût du cuivre et de la bile. Elias Thorne ouvrit les yeux. La première chose qu’il vit fut le ciel de Marseille, un dôme de plomb chauffé à blanc par un soleil invisible. La seconde fut le canon d’un fusil d’assaut HK416, pointé à quelques centimètres de son nez. Il ne bougea pas. Un professionnel ne bouge jamais au réveil. On analyse. On traite. On survit. Il était allongé sur le toit d’un entrepôt désaffecté, au cœur des Quartiers Nord. Le Mistral hurlait entre les blocs de béton, un vent sec qui portait une odeur de pneu brûlé et de décharge sauvage. Au-dessus de lui, le bourdonnement était constant. Des drones de la BRI, des modèles DJI Matrice 300 modifiés pour la surveillance urbaine, quadrillaient le secteur. Il n’y avait personne d'autre sur le toit. Son double avait disparu. Thorne porta la main à son cou. La plaie de la fléchette était encore sensible. À côté de lui, son téléphone vibrait sur le bitume brûlant. Un message s'affichait sur l'écran fissuré : *« Regarde la parade, Elias. Ils adorent les héros. Ils adorent encore plus les coupables. »* Il rampa jusqu’au rebord du toit. En bas, le boulevard de Plombières était transformé en zone de guerre. *** Le spectacle commençait. Des fourgons blindés de la Brigade Spéciale — une unité d'élite aux contours flous, créée dans le cadre des "Lois de Salut Public" — bloquaient toutes les issues. Gyrophares bleus. Sirènes hurlantes. Des hommes en noir, cagoulés, l’insigne de la salamandre d’argent sur l’épaule, enfonçaient la porte d’un immeuble délabré. Deux minutes plus tard, ils ressortaient. Ils traînaient un gamin. Vingt ans à peine. Maigre, en jogging déchiré, le visage ensanglanté sous les coups de crosse. Les caméras des chaînes d'info en continu, prévenues miraculeusement à l'avance, filmaient la scène en direct. — On l'a ! hurla un officier devant un micro. Voici l'homme qui a tiré sur le cortège ! Un radicalisé des réseaux de la drogue ! La justice est en marche ! Thorne sortit ses jumelles de poche, des Leica à vision thermique. Il zooma sur le visage du suspect. Le gamin ne ressemblait pas à un tueur d'élite capable de loger une balle dans un objectif mouvant à 600 mètres. Il tremblait. Ses yeux n'exprimaient pas la rage, mais une terreur pure, animale. Thorne descendit par l'escalier de service, évitant les patrouilles. Il connaissait ces rues. Il connaissait cette odeur de poudre froide qui stagne dans les cages d'escalier après une descente. Il atteignit la rue transversale. L'agitation s'était déplacée vers le convoi de police qui s'éloignait. Dans l'ombre d'un porche, une femme pleurait. Une vieille femme en djellaba grise, les mains calleuses serrées sur un chapelet de bois. Thorne s'approcha. Sa silhouette massive, son regard d'acier, auraient dû la faire fuir. Mais elle était au-delà de la peur. — C’est votre fils ? demanda-t-il d'une voix sourde. Elle leva des yeux injectés de sang vers lui. — Ils ont pris Malik. Ils ont dit qu'il devait dire que c'était lui. — Qui ça, "ils" ? — Les hommes à la salamandre. Ils sont venus hier soir. Ils ont apporté un sac. Beaucoup d'argent. Ils ont dit : "Sois le coupable, ou on brûle ta sœur et ta mère". Malik n'est qu'un guetteur, Monsieur. Il ne sait même pas tenir un pistolet à billes. Thorne sentit une décharge d'adrénaline. La machination était grossière, mais efficace. La Brigade Spéciale ne cherchait pas la vérité. Elle fabriquait un récit. — Où est sa sœur ? La femme désigna un appartement au rez-de-chaussée, dont la porte avait été forcée. — Ils l'ont emmenée. Pour "protection", ils ont dit. Thorne entra dans l'appartement. L'odeur de café froid et de peur. Sur la table en formica, il restait un papier. Un ordre de transfert signé par un certain Capitaine Varga, de la Brigade Spéciale. Au dos du papier, des coordonnées GPS griffonnées. Et une mention qui fit s'arrêter le cœur de Thorne : *« Sujet 4B : Compatibilité sanguine confirmée. Transfert vers le dôme. »* *** Thorne remonta dans sa planque, une ancienne imprimerie de contrefaçon. Ses outils étaient là. Son fusil de précision, ses capteurs. Il se connecta au réseau crypté de la gendarmerie. Un accès qu'il avait gardé de ses années de service clandestin. Il chercha le dossier de la "Brigade Spéciale". *Accès refusé. Niveau de confidentialité : OMEGA.* Il tapa alors le matricule du Capitaine Varga. L'écran se brouilla un instant avant d'afficher un visage. Ce n'était pas un homme. C'était un fantôme. Varga était déclaré mort au combat au Mali en 2019. Un "mort pour la France" qui commandait aujourd'hui une unité de police fantôme à Marseille. Soudain, son scanner de fréquences s'affola. Un signal haute fréquence, indétectable pour un civil, émanait de la zone où Malik avait été arrêté. C’était un signal de balise bio-métrique. Thorne comprit instantanément. Malik n'était pas seulement un bouc émissaire. Il était un appât. Ou pire : un récipient. Le message du double lui revint en mémoire : *"La balle était pour ce que l'enfant transportait dans son sang."* Il ouvrit son propre kit médical. Il se fit une prise de sang rapide, insérant l'échantillon dans un analyseur de poche volé à un laboratoire de la DGSE deux ans plus tôt. L'appareil travailla en silence. Le Mistral battait les vitres. Au loin, les sirènes des convois militaires se rapprochaient du centre-ville. L'état de siège n'était pas là pour maintenir l'ordre. Il était là pour isoler la ville. Faire de Marseille un laboratoire à ciel ouvert. Le bip de l'analyseur retentit. Résultat : *Présence de nanoparticules de synthèse. Souche : CARTHAGE-9.* Thorne blêmit. Carthage-9 n'était pas une maladie. C'était un protocole de transfert de données biologiques. On ne stockait plus les secrets d'État sur des serveurs, trop faciles à pirater. On les stockait dans l'ADN codant de sujets humains. Le gamin, Malik, n'avait pas été arrêté pour un meurtre. Il avait été arrêté parce qu'il possédait une partie de la clé. Et l'enfant du Maire, celui que Thorne n'avait pu protéger, possédait l'autre. Le téléphone de Thorne vibra de nouveau. Un appel vidéo cette fois. Il décrocha. L’image était granuleuse, nocturne. Il vit Malik, attaché à une chaise, dans une pièce blanche, aseptisée. Derrière lui, une silhouette familière. C'était Elias. Son double. Il portait le même blouson, la même cicatrice sur la pommette gauche. — Tu commences à comprendre, Elias ? dit le double d'une voix qui était l'exact miroir de la sienne. Le trône ne se gagne pas avec des bulletins de vote. Il se gagne avec le sang. Et le sang de ce gamin vaut plus que tout le budget de la Défense. Le double approcha une seringue de la carotide de Malik. — La Brigade Spéciale arrive chez toi, Elias. Ils ont ton signal. Ils ont ton visage. Dans dix minutes, tu seras officiellement le terroriste le plus recherché du pays. Celui qui a tué le suspect Malik en garde à vue. — Pourquoi ? grogna Thorne, sa main se resserrant sur la crosse de son Beretta. Le double sourit. Un sourire que Thorne n'avait jamais eu. Un sourire de prédateur pur. — Parce qu'il ne peut y avoir qu'un seul Elias Thorne pour hériter du projet. Et j'ai toujours été le plus performant des deux. L'image coupa. Au rez-de-chaussée de l'imprimerie, le fracas d'une porte défoncée. Des grenades assourdissantes explosèrent, faisant vibrer les fondations. — POLICE ! BRIGADE SPÉCIALE ! NE BOUGEZ PLUS ! Thorne regarda la fenêtre. C’était une chute de quatre étages. En bas, les drones l'attendaient, leurs capteurs thermiques brillant comme des yeux de loups dans la nuit marseillaise. Il ne restait qu'une option. La plus dangereuse. Il saisit un bidon d'essence, vida le contenu sur ses serveurs et ses dossiers. Il craqua une allumette. Alors que les flammes léchaient les murs, Elias Thorne s'élança vers le toit, non pas pour fuir, mais pour atteindre le seul véhicule capable de le sortir de là : l'hélicoptère de commandement de la Brigade Spéciale qui survolait la zone. **[CLIFFHANGER]** Alors qu'il courait sur les graviers du toit, une douleur foudroyante lui traversa la poitrine. Ce n'était pas une balle. C'était son propre cœur. Dans son sang, les nanoparticules Carthage-9 venaient de s'activer. Une voix synthétique résonna dans son oreillette tactique, piratant son système : *"Protocole d'autodestruction amorcé. Sujet Elias Thorne : Obsolète. Temps restant : 120 secondes."* Thorne s'effondra au bord du vide, alors que le premier membre de la Brigade Spéciale émergeait de la trappe du toit, son arme pointée sur lui. L'homme retira sa cagoule. Ce n'était pas un étranger. C'était son propre père, censé être mort depuis vingt ans. — Désolé, mon fils, dit l'homme d'une voix dénuée d'émotion. On n'aurait jamais dû te laisser sortir du laboratoire.

L'Infiltration

### CHAPITRE : L'INFILTRATION Marseille. 21h42. Le Mistral soufflait en rafales saccadées, une main invisible et brûlante qui plaquait l’odeur de la gomme brûlée et de la poudre froide contre les façades décrépies des Quartiers Nord. C’était une chaleur poisseuse, une sueur urbaine qui ne séchait jamais. Au loin, le bourdonnement des drones de surveillance de la BRI tissait une toile sonore oppressante au-dessus du chaos organisé des cités. Un rappel constant : ici, même le ciel avait des yeux. Elias Thorne ne regardait pas en haut. Il regardait l’acier et le verre. La Villa Valmer, juchée sur la Corniche, ressemblait à une forteresse de lumière au milieu d’un océan de ténèbres. Ce soir, le futur Maire, Jean-Baptiste de la Roche, y organisait son gala de charité annuel. Le gratin marseillais s’y pressait, dissimulant derrière des sourires de porcelaine et des smokings à trois mille euros la puanteur des arrangements de couloir. Elias ajusta son oreillette. Un modèle militaire à conduction osseuse, indétectable aux scanners de fréquences classiques. — Je suis au point d'insertion, murmura-t-il. — *Reçu, 5/5. Les drones de la BRI font une rotation sur le secteur sud. Tu as une fenêtre de quatre minutes avant que le balayage thermique ne repasse sur la façade ouest,* répondit une voix féminine et métallique dans son crâne. Elias s’élança. Il ne grimpait pas ; il glissait. Ses gants en polymère adhéraient à la pierre calcaire avec une précision chirurgicale. Chaque mouvement était calculé pour minimiser la signature thermique. Sous sa chemise de soie noire, les nanoparticules de Carthage-9 dormaient encore, mais il sentait leur présence. Une légère vibration dans sa moelle épinière, comme une promesse de douleur à venir. Il atteignit le balcon du deuxième étage. La suite privée de De la Roche. Il sortit un décodeur de fréquence de sa poche. Un bijou de technologie piraté aux laboratoires de la Brigade Spéciale. L’écran OLED afficha une série de codes hexadécimaux avant de virer au vert. Le verrou électromagnétique de la porte-fenêtre céda avec un clic presque imperceptible. L’intérieur de la pièce sentait le vieux cuir, le cigare de contrebande et le pouvoir rance. Elias se dirigea droit vers le bureau en acajou. Pas de temps pour l’esthétique. Il inséra une clé USB-C « Ghost » dans le port de la station d’accueil. Le logiciel de décryptage commença à mordre dans les pare-feu du futur Maire. *20 %… 40 %…* Dehors, le vrombissement d’un drone Scarab-4 se fit plus proche. Elias se figea, se fondant dans les ombres entre deux bibliothèques remplies d’ouvrages sur l’urbanisme et la stratégie militaire. Le faisceau bleu du drone balaya la vitre, une lueur spectrale qui chercha une présence, une anomalie. Rien. Elias était un fantôme. *100 %. Téléchargement terminé.* Il consulta les fichiers sur son interface rétinienne. Ce qu’il vit lui glaça le sang, plus sûrement que le Mistral. Le dossier était intitulé : « OPÉRATION TABULA RASA ». Ce n’était pas un projet de rénovation urbaine. C’était un plan d’extermination sociale. La mort de l’adolescent dans les Quartiers Nord, trois jours plus tôt, n’était pas une « balle perdue » lors d’un règlement de comptes entre trafiquants. C’était un tir de précision, effectué par un agent de la Brigade Spéciale. L’objectif ? Déclencher des émeutes. Utiliser le chaos comme levier politique pour faire passer la loi « Sécurité et Renaissance ». Une législation permettant l’expropriation immédiate et le « nettoyage social » des zones sensibles. Les cités des Quartiers Nord devaient être rasées pour laisser place à des complexes de luxe, des marinas privées et des centres d’affaires. La gentrification par le sang. — Les salauds, lâcha Elias entre ses dents. Une note en bas de page attira son attention. Un nom de code lié au protocole Carthage-9. *Sujet Thorne : Vecteur d’instabilité contrôlée.* Soudain, la porte de la suite s’ouvrit. Elias se plaqua contre le mur, son Glock 17 à la main, silencieux vissé au canon. Deux hommes entrèrent. De la Roche, reconnaissable à sa chevelure argentée, et un homme en uniforme noir, sans insigne, le visage marqué par une cicatrice qui barrait son sourcil gauche. — Tout est prêt ? demanda De la Roche, la voix tremblante d’une excitation malsaine. — Le quartier sera bouclé à l’aube, répondit l’officier. La BRI a reçu l’ordre de tirer à vue si le périmètre est franchi. Dès que Thorne sera éliminé, le dernier obstacle disparaîtra. — Et le Carthage-9 ? L’officier eut un sourire cruel. — C’est une bombe à retardement. Même s’il nous échappe, son propre sang le tuera. C’est la beauté du système. On ne laisse pas de preuves. On ne laisse pas de survivants. Elias sentit une pulsation dans sa poitrine. Un avertissement. Le Carthage-9 venait de réagir à la mention de son nom, ou peut-être au stress qui montait. Il devait sortir. Maintenant. Il utilisa une grenade fumigène à dispersion de particules infrarouges. *Pshhh-t.* Une brume opaque envahit instantanément la pièce, aveuglant les caméras et les hommes. — Qu’est-ce que… ? commença De la Roche. Elias ne lui laissa pas le temps de finir. Il sprinta vers le balcon, bousculant l’officier d’un coup d’épaule violent. Il franchit la rambarde au moment où les premières balles déchiraient le brouillard derrière lui. Il tomba de quatre mètres, amortissant sa chute par une roulade sur le gazon impeccable de la villa. — Cible repérée ! hurlèrent les haut-parleurs des drones. Les projecteurs de la BRI convergèrent vers lui, transformant la pelouse en une scène de théâtre macabre. Elias Thorne courait, le cœur battant à un rythme inhumain. Il atteignit sa moto, une Husqvarna customisée pour la discrétion, cachée sous des buissons de lauriers-roses. Le moteur rugit. Il s'élança sur la Corniche, slalomant entre les voitures de luxe des invités qui arrivaient encore. Derrière lui, deux SUV noirs de la Brigade Spéciale surgirent, gyrophares éteints, mais sirènes hurlantes dans les fréquences radio. Elias accéléra. 120, 140, 160 km/h. La mer à sa gauche n'était qu'un gouffre noir. La ville à sa droite, un brasier de néons. C’est à ce moment que la douleur commença. Une pointe acérée au centre du sternum. Une décharge électrique qui irradia dans ses bras. Sur son affichage rétinien, un message d'alerte rouge clignota, masquant la route. **[ALERTE SYSTÈME : ANOMALIE BIOLOGIQUE DÉTECTÉE]** **[PROTOCOLE CARTHAGE-9 : PHASE 1 ACTIVÉE]** Sa vision se brouilla. Il manqua de percuter un muret. Il devait atteindre le point de rendez-vous. Il devait livrer ces documents. Il atteignit les hangars désaffectés du port autonome, là où les ombres sont assez épaisses pour dévorer un homme. Il abandonna la moto, s'engouffrant dans un entrepôt de stockage de conteneurs. C’est ici que la traque devait finir. Ou commencer. Elias monta les escaliers métalliques, ses poumons brûlant d'un feu chimique. Il atteignit le toit, cherchant l'hélicoptère de commandement qu'il avait prévu de détourner pour sa fuite. Il courait sur les graviers. Chaque pas était une agonie. C’est alors que la voix résonna dans son oreille. Ce n’était plus son contact. C’était une voix qu’il n’avait pas entendue depuis deux décennies. Une voix qui aurait dû être enterrée sous six pieds de terre dans un cimetière militaire. *"Protocole d'autodestruction amorcé. Sujet Elias Thorne : Obsolète. Temps restant : 120 secondes."* Elias s’effondra au bord du vide. Ses doigts griffèrent le béton froid. La trappe du toit s'ouvrit avec un fracas métallique. Un homme en sortit, silhouette massive se découpant contre la lune de Marseille. Il retira sa cagoule, révélant un visage vieilli, durci, mais étrangement familier. — Désolé, mon fils, dit l’homme, son regard bleu acier ne cillant pas devant l'agonie d'Elias. On n’aurait jamais dû te laisser sortir du laboratoire. Elias tenta de lever son arme, mais ses muscles refusèrent d'obéir. Le Carthage-9 prenait le contrôle de son système nerveux. — Père… ? parvint-il à articuler dans un souffle de sang. L’homme s’approcha, rangeant son arme avec une lenteur méthodique. Il s’accroupit devant lui et posa une main presque tendre sur son front brûlant. — Tu as les documents, Elias. C’est bien. Tu as fait exactement ce pour quoi tu as été programmé. Tu as été le meilleur de nos vecteurs. Mais le plan Horizon ne supporte aucune fuite. Il sortit une petite télécommande de sa poche. Un seul bouton rouge. — Est-ce que tu sais ce qu'il se passe à zéro, Elias ? Le chrono dans la vision d’Elias passa sous la barre des 60 secondes. — À zéro, Marseille brûle. Et tu seras l'étincelle. **[CLIFFHANGER]** L'homme appuya sur le bouton. Au loin, dans le quartier de la Joliette, une explosion sourde fit trembler le sol. Ce n'était pas la fin du compte à rebours de Thorne. C'était le début de quelque chose de bien pire. Et dans les yeux de son père, Elias ne vit pas de la haine, mais une terrible, une absolue satisfaction.

Le Retour de Bâton

**CHAPITRE : LE RETOUR DE BÂTON** La déflagration fit vibrer les os d’Elias avant même que le son ne déchire l’air. À deux kilomètres de là, sur les quais de la Joliette, une colonne de feu venait de s'élever contre le ciel de plomb. Le plan Horizon n’était plus une théorie de paranoïaque. C’était une onde de choc. Elias cracha un filet de sang tiède. Sa vision, brouillée par l’interface neuronale défaillante, affichait un message d’erreur en rouge sang : *CRITICAL SYSTEM FAILURE – NEURAL LINK COMPROMISED.* Son père — ou l’homme qui portait son visage — tourna les talons sans un regard en arrière. Il marchait avec la raideur d'un métronome. Dans son sillage, le silence n’était troublé que par le sifflement du Mistral, ce vent sec qui s'engouffrait dans les hangars désaffectés de l'Estaque, emportant avec lui l'odeur de la poudre froide. Elias essaya de se lever. Ses muscles protestèrent. L'adrénaline, dernier carburant des condamnés, commença à irriguer ses membres. Il devait bouger. Maintenant. *** Vingt minutes plus tard. L’A55 était un ruban d’asphalte sombre serpentant au-dessus des eaux noires de la Méditerranée. Elias roulait dans une Peugeot 308 volée, les mains crispées sur le volant. Il sentait la chaleur poisseuse de la nuit marseillaise s’infiltrer par la vitre brisée. Le Mistral s'était levé pour de bon, hurlant entre les barres d'immeubles des Quartiers Nord, charriant des effluves de caoutchouc brûlé et de détritus. Il bifurqua vers son point de chute. Un petit studio situé dans une résidence décrépite de la Belle de Mai. Un "trou à rat" selon les standards de l'agence, une forteresse selon les siens. Il ne fit pas dix mètres dans la ruelle avant de s’arrêter net. L'air vibrait. Un bourdonnement aigu, persistant. Un son que tout fugitif apprend à reconnaître en moins de trois secondes. Le cri des drones. Au-dessus de l'immeuble, deux DJI Matrice 300, équipés de capteurs thermiques et de caméras 4K à balayage laser, survolaient la zone. Les yeux de la BRI. Elias se plaqua contre un mur tagué. Ses poumons brûlaient. Il sortit son téléphone satellite — un modèle crypté, censé être indétectable. L’écran s’alluma. Pas de signal. À la place, un flux d’informations automatique se lança. Une notification push d’une chaîne d’info en continu. La photo qui s’afficha était la sienne. Un cliché pris il y a trois ans, lors de son intégration dans les forces spéciales. *« ATTENTAT DE LA JOLIETTE : L'AUTEUR IDENTIFIÉ. »* *« Elias Thorne, ancien agent des services de renseignement, est activement recherché pour l'explosion ayant fait 14 morts ce soir à Marseille. L'homme est considéré comme armé et extrêmement dangereux. »* Le mensonge était parfait. Lisse. Industriel. En moins de trente minutes, le système l'avait digéré, recraché et condamné. Il n'était plus un vecteur. Il était le bouc émissaire de l'opération Horizon. Soudain, l'immeuble en face de lui sembla s'étirer vers le ciel. Une explosion sourde. Pas une bombe artisanale, non. Du C4. Un travail de professionnel, chirurgical. Le quatrième étage, là où se trouvait son studio, vola en éclats. Une pluie de gravats, de verre et de papiers calcinés s'abattit sur la chaussée. Le souffle poussa Elias au sol. Son appartement. Ses serveurs. Ses dernières preuves. Tout venait d'être effacé. — Nettoyage par le vide, grimaça-t-il en se relevant, la bouche pâteuse de poussière. Il n’avait plus qu’un seul espoir. Maya. Son informatrice. Celle qui lui avait fourni les clés de chiffrement du projet Horizon. Si elle était encore en vie, il avait une chance de retourner la situation. *** Le quartier du Panier était d'ordinaire un labyrinthe de ruelles touristiques. Ce soir, c'était un coupe-gorge. L’éclairage public vacillait sous l’effet du vent. Elias se glissa derrière un rideau de fer baissé. Ses sens étaient aux abois. Dans sa vision périphérique, le compteur de son interface neuronale indiquait maintenant : *00:00:00*. Le compte à rebours était fini, mais Marseille ne brûlait pas encore totalement. Le chaos était latent, tapi dans l'ombre des porches. Il atteignit la planque de Maya, une ancienne savonnerie reconvertie. La porte était entrouverte. Une mauvaise nouvelle. Une très mauvaise nouvelle. Elias dégaina son Glock 17. Le métal froid contre sa paume était sa seule certitude. Il entra, glissant comme une ombre. L’odeur le frappa avant l’image. L’odeur de la mort est la même partout : un mélange d'ozone et d'organique. Maya était assise dans son fauteuil de bureau, face à ses écrans. Ses yeux étaient grands ouverts, fixant un point invisible au plafond. Une seule balle. Calibre .22, probablement. Le travail d'un exécuteur qui ne veut pas faire de bruit. Sur l’écran principal, un message tournait en boucle, écrit en caractères gras : **MERCI POUR VOTRE COLLABORATION, VECTEUR.** À côté du corps de Maya, un objet détonnait. Une arme. Un fusil de précision HK417, encore chaud. Le même modèle que celui utilisé par les unités d'élite. Elias comprit le piège au moment où un laser rouge pointa sur son torse, venant de la fenêtre. Il plongea derrière une table en acier. — Ici unité Sierra ! Nous avons visuel sur la cible Thorne ! Il est dans l'appartement de la victime. Je répète, le suspect est sur les lieux du crime ! Les voix des policiers résonnaient dans la rue. Le piège se refermait. Non seulement il était le terroriste de la Joliette, mais il était désormais l'assassin de la seule femme qui aurait pu l'innocenter. Les médias n'auraient qu'à diffuser les images des caméras corporelles de la BRI pour sceller son destin. Elias jeta un coup d'œil par la fenêtre. En bas, deux fourgons noirs venaient de piler. Des hommes en armure lourde, portant l'insigne de la Brigade de Recherche et d'Intervention, se déployaient en éventail. Le Mistral hurla plus fort, faisant claquer les volets desserrés. Elias sentit une vibration dans sa poche. Ce n'était pas son téléphone. C'était la télécommande que son père lui avait glissée dans sa veste lors de leur brève étreinte avant l'explosion. Une petite boîte noire avec un écran LCD minuscule. Un nouveau message s'y affichait : *« Échec et mat, Elias. Choisis ta fin. Soit ils te tuent, soit tu deviens ce qu'ils craignent. »* Sous le texte, un bouton s'éclaira en bleu. Elias entendit les bottes des agents de la BRI marteler l'escalier. "Police ! Ouvrez !" Il regarda le corps de Maya, puis le HK417 posé au sol. Si il se rendait, il mourait dans une cellule obscure. S'il tirait, il confirmait leur récit. Il n'y avait pas de troisième issue. Pas dans le monde du plan Horizon. Il ramassa le fusil. Son interface neuronale, soudainement, se stabilisa. Le message d'erreur disparut, remplacé par une suite de codes tactiques. Le système ne l'avait pas abandonné. Il s'était simplement mis à jour. Il n'était plus un agent. Il n'était plus un fils. Il était la balle perdue. Et il allait enfin atteindre sa cible. Elias appuya sur le bouton bleu de la télécommande. Au rez-de-chaussée, les générateurs du quartier explosèrent simultanément, plongeant le Panier dans une obscurité totale. Dans ses yeux, la vision nocturne s'activa instantanément, baignant la pièce d'une lueur vert électrique. — Que la chasse commence, murmura-t-il. Le premier agent de la BRI défonça la porte. Elias ne visa pas le cœur. Il visa la caméra frontale de l'officier. **[CLIFFHANGER]** L'écran des téléviseurs de toute la France devint noir au même instant. À Marseille, dans le noir complet, un cri déchira la nuit, suivi du bruit sec et rythmé d'un tir en rafale courte. Le "Retour de Bâton" ne faisait que commencer, et pour la première fois, le pouvoir allait découvrir que lorsqu'on programme une arme, on finit toujours par en perdre le contrôle.

L'Alliance Improbable

# CHAPITRE : L’ALLIANCE IMPROBABLE Le vert électrique de la vision nocturne découpait le monde en nuances de néon et d’ombres radioactives. Dans l’étroitesse des ruelles du Panier, Elias ne respirait plus. Il gérait son flux d’oxygène. Un battement de cœur tous les deux pas. Derrière lui, le chaos. Le sifflement des drones de la BRI — des modèles *Nano-Black Hornet* de quatre pouces — lacérait l’air poisseux de Marseille. Il avait désactivé les caméras. Il avait éteint la ville. Mais il n’avait pas encore fait taire les chiens. Elias glissa le long d’une façade en crépi effrité. L’odeur de la poudre froide stagnait dans l’air, mélangée aux effluves de soufre des générateurs qui venaient de rendre l'âme. Il sentit la vibration d’un moteur lourd. Un blindé léger *Sherpa* manœuvrait deux rues plus bas, bloquant l’accès au Vieux-Port. Il était pris au piège. À moins de changer les règles du jeu. Il sortit son smartphone crypté. Un modèle durci, dont le circuit imprimé avait été modifié pour émettre sur des fréquences militaires instables. Un seul contact en favori : *Kader*. Le chef du clan des Flamants. L’homme qu’Elias traquait depuis six mois. L’homme que les services secrets lui avaient désigné comme la source de tout le mal. — Kader. C’est Elias. — Tu es un homme mort, flic. Tu as déclenché la troisième guerre mondiale dans mon quartier. — On vous a menti, Kader. Regarde tes écrans. Si tu en as encore. Un silence. Au loin, une grenade assourdissante tonna, illuminant brièvement les toits d’une lueur blanche spectrale. — Ils ne viennent pas pour moi, reprit Elias, la voix de glace. Ils viennent pour effacer les preuves. Et les preuves, c’est toi. C’est ton stock. C’est ta vie. Ils ont envoyé la BRI pour faire le ménage avant que le ministre ne signe le contrat de réaménagement du port. Tu es l'obstacle, je suis le bouc émissaire. — Pourquoi je te croirais ? — Parce que je suis dans le noir, juste en dessous de tes guetteurs. Et que je n'ai pas encore ouvert le feu sur eux. Rendez-vous au hangar 14. Viens seul. Ou viens avec tes snipers. De toute façon, les drones thermiques nous voient tous les deux. *** Le Mistral s’était levé. Un vent sec, irritant, qui soulevait la poussière de béton des chantiers navals. L’odeur de gomme brûlée des règlements de comptes de la veille flottait encore sur le macadam des Quartiers Nord. Elias attendait dans l'ombre d'une carcasse de conteneur. Sa silhouette se fondait dans l'acier froid. Il tenait son HK416, canon vers le bas, mais le doigt sur le pontet. Deux SUV noirs déboulèrent, phares éteints. Ils glissèrent sur le gravier avec une précision chirurgicale. Quatre hommes en sortirent. Des "petites mains" de la cité, vêtus de survêtements sombres, mais équipés de gilets pare-balles de classe IV et de fusils d’assaut serbes *Zastava*. Au centre, Kader. Un colosse au visage marqué par une balafre qui lui barrait l'arcade sourcilière. Un homme qui avait survécu à trois tentatives d'assassinat et à dix ans de centrale. — Montre-moi, grogna Kader en s'arrêtant à cinq mètres. Elias ne rangea pas son arme. Il sortit une tablette tactique de sa poche latérale et la lança au sol. Elle glissa jusqu’aux pieds du caïd. — Ouvre le dossier "Opération Nettoyage". Regarde les virements. Regarde les noms des bénéficiaires. C’est le compte offshore de ton "contact" au ministère de l'Intérieur. Celui qui te garantissait la paix en échange de tes services de logistique. Kader ramassa la tablette. Ses yeux balayèrent les lignes de codes, les relevés bancaires, les captures d'écran de messages cryptés. Son visage, d'ordinaire impénétrable, se crispa. La mâchoire se contracta. — Ils voulaient que je réceptionne la cargaison de demain soir... murmura Kader. — La cargaison n'existe pas, coupa Elias. C'est un "honey pot". Un piège. Dès que tes camions arrivent sur le quai, les forces spéciales interviennent. Ils ont l'ordre de ne faire aucun prisonnier. "Légitime défense contre terrorisme organisé". Le ministre passe au 20h le lendemain, les sondages s'envolent, et le quartier est rasé pour construire des complexes de luxe. — Et toi ? Pourquoi tu me donnes ça ? — Parce qu'ils ont tué mon père pour couvrir cette affaire. Et parce qu'ils ont fait de moi une cible. Je ne suis plus un agent, Kader. Je suis la balle perdue que personne n'a vu venir. Le vrombissement des drones devint plus distinct. Ils approchaient. Des lumières rouges et bleues commencèrent à balayer les collines environnantes. La chasse se resserrait. Kader leva les yeux vers le ciel, puis croisa le regard d'Elias. Un pacte de sang né de la trahison. — Tu as besoin de quoi ? demanda le chef de gang. — De tout. De l'artillerie lourde. De la vision thermique. Et d'un moyen de passer les barrages du GIGN sans être vaporisé. — Suis-moi. Ils s'enfoncèrent dans les entrailles d'un entrepôt de stockage de pneus. L'odeur de caoutchouc était suffocante. Kader pressa un interrupteur caché derrière un rack de jantes alu. Un monte-charge industriel descendit dans un sous-sol dont l'existence ne figurait sur aucun plan cadastral. Quand les portes s'ouvrirent, Elias laissa échapper un sifflement. C'était une armurerie de guerre. Des caisses de bois estampillées en cyrillique. Des lance-roquettes *RPG-7*. Des fusils de précision *PGM Hécate II*. Des brouilleurs de signal de qualité militaire. — Ils pensent qu’on est des sauvages avec des pétoires rouillées, dit Kader en ouvrant une caisse de munitions de 7.62mm. Ils vont découvrir que Marseille sait recevoir. Mes petits sont déjà en position. Ils connaissent chaque tunnel de cette ville, chaque égout, chaque toit. On va leur donner leur guerre. Elias s'approcha d'un rack et saisit un fusil d'assaut compact, un *SIG MCX Rattler*. Il vérifia la culasse. Le bruit métallique résonna comme une sentence de mort dans le bunker. — Le plan est simple, dit Elias en étalant une carte numérique de la ville sur une caisse. Le pouvoir est au sommet. Le palais de la Préfecture. C'est là que le Ministre se rend pour sa conférence de presse demain matin. C'est là qu'on va frapper. — On va attaquer la Préfecture ? C'est un suicide, flic. — Non. C'est une exécution. Ils m'ont programmé pour être une arme ? Très bien. Mais ils ont oublié une règle de base en balistique. Elias chargea un chargeur de trente balles et l'enclencha d'un coup sec. — Une balle perdue ne revient jamais dans le canon. Elle finit toujours sa course dans la cible. Kader sourit. Un sourire carnassier, celui d'un homme qui n'a plus rien à perdre. Il tendit une radio cryptée à Elias. — Bienvenue dans la résistance, "Balle Perdue". On bouge à 04h00. Soudain, une alarme stridente retentit dans le bunker. Sur les moniteurs de surveillance, les images des caméras extérieures passèrent au rouge. Des silhouettes sombres descendaient en rappel depuis des hélicoptères furtifs qui venaient de couper leurs feux. Ce n'était pas la BRI. Ce n'était pas la police locale. Les écussons sur les bras des assaillants étaient vierges. Une unité "Black Ops". Les nettoyeurs personnels de l'Elysée. — Ils sont déjà là, lâcha Elias en épaulant son arme. — Comment ? grogna Kader. — Ma balise... murmura Elias en portant la main à son épaule. Ils ne me traquent pas par mon téléphone. Ils me traquent par la puce RFID qu'ils m'ont implantée lors de ma dernière mission. Il sortit un couteau tactique, la lame en carbone noirci. Sans hésiter, il l'enfonça dans sa propre chair, sous la clavicule. Un cri étouffé. Il extirpa un petit cylindre de verre ensanglanté et le jeta sur une palette de bois. — On sort par les tunnels, ordonna Kader. Maintenant ! Au-dessus d'eux, la première charge d'explosif plastique souffla la porte blindée de l'entrepôt. La terre trembla. La poussière tomba du plafond comme une pluie de cendres. Elias regarda Kader. Deux mondes que tout opposait, soudés par une haine commune. — Tu sais tirer avec ça ? demanda Elias en désignant un lance-grenades. — À Marseille, on apprend ça avant de savoir faire du vélo. Elias hocha la tête. Il ajusta sa lunette thermique. Le premier assaillant apparut en haut de l'escalier. **[CLIFFHANGER]** La première rafale déchira l'obscurité du sous-sol. Mais ce n'était pas un tir de défense. Dans un geste de pure folie tactique, Elias venait de tirer sur les réservoirs de propane stockés près de l'entrée. L'explosion fut dantesque, transformant l'entrepôt en un brasier rugissant. Dans le chaos des flammes, alors que les communications des "Black Ops" se brouillaient sous l'effet de la chaleur et des interférences, Elias et Kader disparurent dans la bouche noire des égouts. Sur l'écran de contrôle de la cellule de crise à Paris, le signal de la balise d'Elias restait immobile au milieu du feu. — Cible neutralisée, annonça froidement le chef des opérations dans son micro. Il se trompait. La cible venait de devenir invisible. Et elle ne marchait plus seule. Dans les entrailles de Marseille, l'alliance de l'acier et de la rue était scellée. Et le compte à rebours pour le trône venait de passer à zéro.

Le Climax

### CHAPITRE : LE CLIMAX Le Mistral hurlait à travers les structures en acier de la Tour Phocéenne. Une carcasse de béton et de verre de quarante étages, encore en chantier, surplombant les bassins du Grand Port Maritime. À cette hauteur, Marseille n'était plus qu'une traînée de lumières nerveuses, un organisme malade dont on entendait encore les râles : sirènes lointaines, crissements de pneus sur le bitume des quartiers Nord, échos de rafales de kalachnikovs que le vent dispersait comme de la cendre. Elias inspira. L’air était saturé de poussière de ciment et de l’odeur âcre de la gomme brûlée provenant des barrages de pneus qui fumaient en contrebas, au pied des cités. Il n’avait plus d’uniforme. Plus de matricule. Juste une veste tactique élimée, un HK416 dont le canon exhalait une chaleur résiduelle, et une rage froide qui lui servait de boussole. — Kader, tu es en place ? murmura-t-il dans son micro laryngé. La réponse grésilla, hachée par les interférences des drones de la BRI qui tournaient en orbite au-dessus de la zone, tels des vautours électroniques. — À l’étage 35. Les gars de la SMP (Société Militaire Privée) sont partout. Ils ont déployé des brouilleurs. Elias, si tu montes sur le toit, tu seras seul. Ils ont un ange gardien là-haut. Un vrai. — Je sais, répondit Elias. C’est pour lui que je viens. L’ange gardien s’appelait Vane. Un ancien du 1er RPIMa passé au privé pour trois fois le solde d’un colonel. Un tireur d’élite capable de loger une balle dans une pièce de deux euros à huit cents mètres, de nuit, avec un vent de travers de quarante nœuds. C’était lui qui tenait le sommet de la tour. C’était lui qui protégeait le coffre-fort numérique de l’Omnium, la firme qui gérait les intérêts occultes de la Mairie. Elias commença son ascension par la cage d'ascenseur vide. Chaque muscle de ses jambes brûlait. La blessure qu’il avait reçue lors de l’explosion de l’entrepôt s’était rouverte. Le sang poissait son flanc gauche. Il s’en moquait. L’adrénaline était un anesthésique puissant. Il atteignit le 39e étage. Le dernier niveau avant le toit terrasse. Le silence, soudain. Trop lourd. Elias se figea contre un pilier de béton brut. À dix mètres, une lueur rouge balaya le sol. Un désignateur laser. *Vlam.* Le tir pulvérisa l’angle du pilier, envoyant des éclats de pierre mordre le visage d’Elias. Le son ne vint qu’après. Le craquement sec d’un fusil de précision équipé d’un modérateur de son. Du .338 Lapua Magnum. De l’artillerie de poche. — Je sais que tu es là, Elias, lança une voix calme, portée par un mégaphone de chantier. Tu as fait du bon boulot en bas. Mais ici, c’est mon domaine. Redescends. Le trône n’est pas pour les chiens de garde. Elias ne répondit pas. Il changea de chargeur. Un geste mécanique. Rapide. Le métal cliqueta contre le métal. Il savait que Vane surveillait le moindre bruit. Il ramassa un morceau de barre à mine rouillée et le lança à l'opposé. *Vlam.* Le deuxième tir. Vane avait mordu à l’hameçon. Elias surgit de son abri, non pas en tirant, mais en sprintant vers l’escalier de service extérieur. Le Mistral le frappa de plein fouet, manquant de le précipiter dans le vide. Trois cents mètres de chute libre. Il se rétablit, grimpa les dernières marches quatre à quatre et déboucha sur le toit. L’espace était vaste, encombré de palettes de verre et d’une grue à tour dont le bras oscillait sous les assauts du vent. Vane était là, silhouette sombre agenouillée derrière un parapet de fortune. Son fusil de précision, un Accuracy International noir mat, pointait vers l’entrée intérieure. Il ne s’attendait pas à ce qu’Elias passe par l’extérieur. Elias ouvrit le feu. Trois coups. Rapides. *Tac-tac-tac.* Vane plongea sur le côté, abandonnant son fusil long pour dégainer son Sig Sauer. Les deux hommes se retrouvèrent à moins de cinq mètres, séparés par un rack de câbles électriques. Le duel devint brutal. Bestial. Ils échangèrent des tirs à bout portant, les balles ricochant sur l’acier de la grue dans une pluie d’étincelles. Elias sentit un choc à l’épaule. Le kevlar encaissa, mais l’impact le projeta en arrière. Vane en profita. Il bondit, percutant Elias avec la force d’un train de marchandises. Ils roulèrent au sol, près du bord. Le vide les appelait. Vane sortit un couteau de combat, une lame de céramique qui ne reflétait pas la lumière. Elias saisit son poignet, ses doigts s’enfonçant dans la chair. Les deux hommes haletaient, leurs souffles se mêlant dans la chaleur poisseuse de la nuit marseillaise. — Tu te bats pour quoi ? grogna Vane, la lame à quelques centimètres de la gorge d’Elias. Pour une ville qui te déteste ? Pour un trône de merde ? — Pour la vérité, articula Elias entre ses dents serrées. D’un coup de rein désespéré, Elias projeta Vane vers l’arrière. Le tireur d’élite perdit l’équilibre. Son pied glissa sur une bâche humide. Dans un réflexe de survie, il lâcha son couteau pour se raccrocher à un câble de la grue. Elias ne lui laissa pas de seconde chance. Il ne tira pas. Il saisit la lourde mallette tactique posée près du poste de tir de Vane. Le cerveau du système de surveillance. — C'est fini, Vane. Le tireur d’élite, suspendu au-dessus du néant, fixa Elias. Un sourire amer étira ses lèvres. — Tu n’as aucune idée de ce qu’il y a là-dedans, Elias. Si tu l’écoutes… tu ne pourras plus jamais dormir. Elias ignora l’avertissement. Il ouvrit la mallette. Un écran OLED s’alluma, demandant une identification biométrique. Il saisit la main de Vane, encore accrochée au câble, et pressa le pouce du mercenaire sur le lecteur. *Accès autorisé.* Un fichier audio unique trônait au centre de l’interface. Titre : "OPÉRATION CALANQUES - CONCLAVE". Elias appuya sur lecture. La voix du Maire de Marseille s’éleva, claire, dépourvue de toute émotion, malgré le hurlement du vent autour d’eux. *"… peu importe le nombre de morts dans les quartiers Nord. Si la guerre entre les clans sature les effectifs de police, nous avons le champ libre pour le terminal méthanier. L’Omnium recevra les contrats. Je veux que cette ville brûle pour que nous puissions la reconstruire à notre image. Éliminez Kader. Éliminez Elias. Ce ne sont que des balles perdues."* Elias sentit un froid plus glacial que le Mistral l’envahir. Ce n’était pas seulement de la corruption. C’était un génocide organisé, une gestion de la cité par le chaos. Soudain, le hurlement des drones de la BRI changea de ton. Ils ne patrouillaient plus. Ils plongeaient vers le toit de la tour, leurs caméras thermiques verrouillées sur Elias. — On t’a repéré, Elias ! cria Kader dans l’oreillette. Ils envoient l’unité d’élite. Ils ont reçu l’ordre de raser le sommet de la tour ! Fous le camp de là ! Elias regarda la mallette, puis le vide. Vane s'était hissé de nouveau sur le rebord, le visage ensanglanté, un regard de damné dans les yeux. — Tu l'as entendue, la voix du trône, dit Vane en crachant du sang. Maintenant, on meurt tous les deux. C'est le prix de la vérité à Marseille. Elias rangea la clé USB contenant l'enregistrement dans sa poche intérieure. Il regarda les lumières des hélicoptères qui approchaient à une vitesse fulgurante. Les tireurs d’élite de la BRI ne feraient pas de sommation. Il jeta un dernier coup d’œil à la ville en bas. Elle semblait attendre le verdict. — Pas aujourd'hui, murmura Elias. Il se tourna vers la grue. Un saut de l’ange vers le bras articulé, à dix mètres de là. Un pari suicidaire. Il s'élança. Au moment où ses pieds quittaient le béton, une roquette tirée par un drone percuta le sommet de la tour, transformant le nid du sniper en un enfer de feu. **[CLIFFHANGER]** Elias bascula dans le noir, ses doigts griffant l'air, alors que la structure de la grue vacillait sous l'impact de l'explosion. En plein vol, son téléphone vibra dans sa poche. Un message flash s'afficha sur l'écran qu'il ne pouvait plus voir : *"ALERTE : DIFFUSION GÉNÉRALE INITIALISÉE. SOURCE : INCONNUE."* Quelqu'un d'autre avait déjà lancé l'enregistrement sur les réseaux sociaux. Et ce n'était pas Elias. Alors qu'il sombrait vers les eaux sombres du port, une seule pensée l'obsédait : Kader ne lui avait pas tout dit. L'allié de la rue avait ses propres plans pour le trône, et Elias n'était peut-être, depuis le début, que la balle perdue destinée à abattre le roi pour laisser la place à un nouveau monstre.

L'Amère Résolution

# CHAPITRE : L'Amère Résolution ### I. La chute et le soufre L’impact ne fut pas une libération. Ce fut une collision. L’eau du bassin de la Joliette percuta Elias avec la violence d’une plaque de blindage. À cette vitesse, la surface de la Méditerranée n’est plus un liquide ; c’est un mur de béton liquide. Le froid, instantané, lui arracha l’oxygène des poumons. Au-dessus de lui, le ciel de Marseille n’était plus qu’un brasier. La tour de chantier, frappée par la roquette du drone, crachait des gerbes de métal incandescent qui retombaient en sifflant dans les eaux sombres. Des débris de polyuréthane et d’acier lacéraient la surface autour de lui. Elias coula. Profondément. Dans le silence subaquatique, le bourdonnement des hélices de drones au-dessus de la surface n’était qu’une vibration sourde, un battement de cœur mécanique. Il lutta contre l’obscurité, ses muscles hurlant sous l’effet du choc thermique. Il remonta à la surface, une main agrippée à un pneu de protection sur le quai en béton. Il cracha de l’eau saumâtre. Ses yeux brûlaient. L'odeur de la poudre froide et du kérosène brûlé stagnait sur l'eau, portée par un Mistral qui commençait à se lever, sec et cinglant. Il sortit son téléphone de sa poche étanche. L’écran brillait d’une lueur bleue, insultante de clarté dans cette nuit de décombres. Le compteur de vues sur le lien "Source Inconnue" s'affolait. Dix mille. Cent mille. Un million. Le visage du Maire, filmé en 4K, confessant le détournement des fonds des zones franches vers les cartels des quartiers Nord, tournait en boucle sur chaque smartphone de la ville. Le "Marseille-Gate" ne venait pas d’éclater. Il venait de raser la cité phocéenne. Elias comprit alors l’ampleur de la trahison. Le message flash ne venait pas de son propre serveur sécurisé. Kader avait utilisé ses accès pour court-circuiter le timing d’Elias. L’allié n’avait pas attendu que la "balle perdue" soit en sécurité. Il avait pressé la détente alors qu'Elias était encore dans la chambre de tir. ### II. L'odeur du bitume Elias se hissa sur le quai, dissimulé par l'ombre d'un container de transport maritime. Ses côtes étaient probablement fêlées. Chaque inspiration était une torture. La ville commençait à hurler. Au loin, vers la Canebière et la Préfecture, les premières sirènes retentirent. Pas celles des ambulances. Celles des unités de CRS. Mais plus près, dans le ventre mou des quartiers Nord, le son était différent. C’était le crépitement des feux d’artifice détournés, les tirs de kalachnikovs en l’air, et le grondement des moteurs de T-Max qui s’élancent. Il traversa la zone portuaire, une ombre parmi les ombres. L’ambiance était poisseuse. Une chaleur lourde, malgré le vent, collait la poussière de béton à sa peau trempée. Il atteignit les abords de la cité de la Castellane. L’odeur était là. Signature indélébile du chaos marseillais : gomme brûlée des barricades de pneus, hashish de mauvaise qualité, et cette effluve métallique de poudre qui ne quitte jamais le macadam après un règlement de comptes. Sur un muret, un groupe de guetteurs — les "choufs" — ne regardait même plus l’horizon pour signaler la police. Ils étaient tous rivés sur leurs écrans. — "Le Vieux est cuit," lâcha l’un d’eux, un gamin de quinze ans au regard de loup. "Kader avait dit que ça tomberait ce soir. Il a tenu parole." Elias s'arrêta dans l'ombre d'un porche. Son sang se glaça, plus sûrement que dans l'eau du port. *Kader avait dit.* Kader n'était pas seulement un informateur. Il avait préparé le terrain. Il avait orchestré la réception du scandale par la rue. Elias n'avait été que le technicien, le rat d'égout chargé de ramasser les preuves au péril de sa vie, tandis que le "roi de la rue" préparait déjà son couronnement. ### III. La chute du Roi, l'ascension du Monstre Trois heures du matin. Elias était dans une planque de fortune, un studio minable au-dessus d'un garage de réparation de scooters dans le 14ème arrondissement. Le ronronnement incessant des drones de surveillance de la BRI (Brigade de Recherche et d'Intervention) passait juste au-dessus du toit en tôle. Des DJI Matrice 300, équipés de caméras thermiques, balayaient la zone à la recherche des meneurs des émeutes qui commençaient à embraser le centre-ville. La télévision, sans son, diffusait les images en direct de l'Hôtel de Ville. Le Maire, Jean-Baptiste Lassalle, l'homme qui régnait sur Marseille depuis vingt ans, apparaissait à la tribune. Son visage, d'ordinaire rubicond et arrogant, était celui d'un cadavre de cire. Ses mains tremblaient sur le pupitre. La démission fut brève. Un suicide politique en direct. "Pour l'intérêt de la ville..." "Accusations infondées mais accablantes..." "Je me retire." Elias ricana, un son rauque qui lui déchira la gorge. La chute de Lassalle n'était pas une victoire de la justice. C'était une éviction. Une place nette pour le suivant. Son téléphone vibra. Un appel crypté. Signal. Kader. Elias décrocha, mais ne dit rien. Il écouta le souffle de l'autre côté de la ligne. — "Tu es vivant," dit Kader. Sa voix était calme, presque mélodieuse. On entendait derrière lui le brouhaha d'une fête, des basses lourdes, le bruit des verres qui s'entrechoquent. "J'ai cru que la roquette t'avait emporté. Dommage pour le drone, c'était du bon matériel." — "Tu as balancé les fichiers avant que je sois sorti de la tour," grogna Elias. "Tu voulais que je crève là-haut." — "Le timing est une science exacte, Elias. Si j'attendais que tu sois à l'abri, Lassalle aurait eu le temps de passer ses appels. Il fallait un choc frontal. Une déflagration numérique. La rue devait savoir avant que la police ne saisisse les serveurs." Un silence s'installa, pesant comme le plomb. — "Et maintenant ?" demanda Elias. — "Maintenant, le trône est vide," répondit Kader. "Lassalle était un roi de l'ancien monde. Il gérait Marseille avec des pots-de-vin et des déjeuners au club nautique. Le nouveau monde se gère sur Telegram et par la logistique. Les quartiers Nord ne sont plus la périphérie, Elias. Ils sont le centre de gravité." Elias comprit alors la stratégie. Kader n'avait pas détruit le système de corruption. Il l'avait simplement racheté. En diffusant les preuves, il avait éliminé la concurrence politique et s'était imposé comme celui qui "rend la vérité au peuple". Il avait acquis une légitimité de messie auprès de la jeunesse armée des cités. — "Tu es pire que lui," murmura Elias. — "Je suis nécessaire. Un roi s'en va, un monstre arrive. C'est l'écologie de cette ville. Merci pour la balle, Elias. Elle a frappé exactement là où je voulais." L'appel coupa. ### IV. L'Amère Résolution Elias se leva péniblement. Il ramassa son sac, vérifia son Glock 17 — la culasse était encore humide — et changea le chargeur. Par la fenêtre grillagée, il voyait les lueurs oranges des incendies se refléter sur les pales des hélicoptères de la Gendarmerie. Marseille brûlait, mais ce n'était pas le feu de la révolution. C'était le feu de la passation de pouvoir. Il avait cru être le héros d'un thriller politique, l'homme qui fait tomber les masques. Il n'avait été que le détonateur. Une "balle perdue", comme il se plaisait à se définir. Mais une balle perdue ne choisit jamais sa cible. Elle est soumise à la balistique, à la direction du vent et à la volonté de celui qui presse la détente. Kader avait pressé la détente. Et Kader ne s'arrêterait pas au poste de maire de l'ombre. Il allait industrialiser la violence, transformer la fange des quartiers en une machine politique impitoyable. Elias descendit l'escalier grinçant du garage. Sur le trottoir, une voiture de patrouille passa en trombe, sirènes hurlantes, ignorant l'homme blessé qui marchait dans l'ombre. Il savait ce qu'il lui restait à faire. Si le système ne changeait jamais, si les monstres ne faisaient que se succéder, alors il ne servait à rien de viser le roi. Il fallait viser la structure. Elias s'enfonça dans les ruelles sombres, là où le Mistral ne parvenait pas à chasser l'odeur de la poudre. Son téléphone s'alluma une dernière fois. Une notification de Kader. Une photo. C'était une image satellite du garage où Elias se trouvait il y a deux minutes. Au centre de l'image, un curseur rouge. Le bourdonnement des drones au-dessus de sa tête changea de fréquence. Ils ne surveillaient plus les émeutes. Ils descendaient vers lui. **[CLIFFHANGER]** Elias releva le col de sa veste, sa main crispée sur la crosse de son arme. Il n'était plus une balle perdue. Il était une cible. Et dans cette ville, les cibles ont une espérance de vie qui se compte en secondes, à moins qu'elles ne décident de brûler la carte avant que le joueur ne l'abatte. Il bifurqua vers les tunnels de la voie rapide. Sous le béton, là où même les drones perdent le signal. Le vrai combat ne faisait que commencer.

Le Twist Final

L'obscurité du tunnel de la Joliette l’avala. Ici, sous des tonnes de béton et d’acier, le ciel n’existait plus. Les drones de la BRI, ces insectes de métal aux yeux infrarouges, perdaient leur proie. Elias sentit la pression atmosphérique changer, l’odeur de la mer s’effacer devant celle, plus âcre, du salpêtre et du gasoil brûlé. Il s’arrêta, adossé à une paroi suintante. Ses poumons brûlaient. À Marseille, le Mistral est un rasoir qui nettoie les rues, mais dans les tunnels, l’air est une glue. Il sortit le dernier disque dur, celui qu’il avait arraché au coffre-fort de la villa de Cassis avant que tout ne saute. Son téléphone satellite, protégé par un tunnel VPN crypté, afficha la barre de progression. 98 %. 99 %. — Allez, murmura-t-il. Montre-moi la gueule du diable. Le fichier s’ouvrit. Ce n’était pas une liste de noms de politiciens corrompus. Ce n’était pas un livre de comptes du trafic des Quartiers Nord. C’était un dossier personnel. Nom de code : *Opération Mater.* Elias fit défiler les pages. Son sang se glaça plus sûrement que si on lui avait appliqué un canon de Glock sur la nuque. Au centre de l’écran, une photo d’identité judiciaire datant de 1994. Une femme. Jeune, le regard d’acier, les traits d’une finesse aristocratique. Hélène de V. La mère de la victime. La femme qui l’avait engagé pour « découvrir la vérité » sur l’exécution de son fils unique, le jeune héritier du trône occulte de la ville. Mais sous la photo, les mentions officielles de la DGSE ne laissaient aucune place au doute : *Hélène de V., alias « La Gorgone ». Ancienne analyste du Service Action. Spécialiste de la déstabilisation psychologique et de l’ingénierie sociale.* Elias sentit le sol se dérober. Il revit chaque étape de son enquête. Les indices laissés comme des miettes de pain. Les photos de l’exécution envoyées « anonymement ». Le timing parfait de ses rencontres. Il ouvrit le sous-dossier « Logistique ». Il y avait là les captures d’écran des transferts de métadonnées. Ce n’était pas un lanceur d’alerte qui avait fait fuiter les photos du meurtre. C’était elle. Elle avait elle-même orchestré la diffusion des images de l’agonie de son propre fils sur les réseaux cryptés. Pourquoi ? Pour forcer Elias à sortir de sa retraite. Pour transformer une « balle perdue » en un missile de précision. Elias se rappela ses larmes, à elle. Ce voile de deuil qu’elle portait comme une armure. C’était une mise en scène. Une tragédie grecque jouée par une professionnelle du chaos. Un mémo vocal était attaché au dernier fichier. Elias hésita, puis appuya sur lecture. La voix d’Hélène, dépourvue de toute émotion maternelle, résonna dans le tunnel. *« Le roi doit tomber, Elias. Pas parce qu’il est coupable du meurtre de mon fils. Mon fils était un maillon faible, une erreur génétique qui risquait de compromettre notre structure. Je l’ai sacrifié pour vous donner une raison d’agir. La rancune est le seul carburant qui ne s’épuise jamais. En détruisant le roi pour moi, vous nettoyez la place pour le véritable architecte. Merci d’avoir été mon bras armé. »* Elias ferma les yeux. La nausée monta. Il n'était pas le héros d'une vengeance. Il était l'exécuteur testamentaire d'une psychopathe de haut vol. Le fils n'était qu'un pion qu'on retire de l'échiquier pour libérer la trajectoire de la dame. Le « trône » n’était pas l’objectif. C’était l’outil. Soudain, un bruit de pas cadencés résonna à l’autre bout de la galerie. Des bottes tactiques. Le signal des drones avait peut-être disparu, mais la technologie ne remplace jamais totalement les hommes au sol. Elias rangea le téléphone. Sa main ne tremblait plus. Elle était devenue froide, de cette froideur absolue qui précède les massacres. Il avait été manipulé, utilisé comme un chien de chasse. Mais Hélène de V. avait oublié une règle fondamentale de l’espionnage : quand on arme un prédateur, on ne lui donne jamais de raison de se retourner contre son maître. Il ramassa son arme. Le canon était encore chaud de l'escarmouche précédente. Il vérifia le chargeur. Trois balles. Une pour le flic qui arrivait. Une pour la structure. Et la dernière… la dernière ne serait pas pour lui. Elias ne s'enfonça pas plus loin dans les ténèbres. Il fit demi-tour. Il allait sortir du tunnel. Pas pour fuir, mais pour remonter la piste jusqu'à la villa. Jusqu'à elle. Le Mistral hurlait à la sortie de la voie rapide, portant avec lui les échos de la ville qui s’embrasait. Les émeutes qu’il avait contribué à déclencher saturaient l’espace. La BRI était débordée. C’était le moment idéal. Il sortit de l'ombre au moment même où un fourgon blindé freinait dans un crissement de pneus. Des hommes en noir sautèrent à terre. Elias sourit. Un sourire sans joie, une simple contraction de muscles. — Vous arrivez trop tard, messieurs, murmura-t-il pour lui-même. Le jeu est déjà fini. Je vais juste réécrire la fin. Il leva son arme, non pas vers les policiers, mais vers la citerne de gaz d'un camion de livraison abandonné juste à l'entrée du tunnel. Si la structure devait tomber, elle allait tomber dans un déluge de feu. Et si Elias devait mourir ce soir, il s'assurerait que la "Gorgone" regarde son empire s'effondrer depuis sa tour d'ivoire avant qu'il ne vienne lui fermer les yeux. **[CLIFFHANGER]** Le premier tir perça l'acier de la citerne. Le sifflement du gaz s'éleva, couvrant le bruit des rotors des drones qui revenaient à la charge. Elias ne chercha pas à se mettre à l'abri. Il attendit que la première grenade fumigène de la BRI touche le sol pour presser la détente une seconde fois. Dans l'éclair aveuglant qui suivit, Marseille disparut. Il ne restait plus que le chaos. Et dans le chaos, Elias était le seul à connaître le chemin.
Fusianima
Balle Perdue pour un Trône
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Seb Le Reveur

Balle Perdue pour un Trône

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### CHAPITRE 2 : L’INCIDENT DÉCLENCHEUR Le Mistral soufflait une haleine de fournaise sur la Cité des Rosiers. Une chaleur poisseuse. Une moiteur qui collait les chemises aux dos et exacerbait les tensions. Dans les quartiers Nord, l’air ne circulait pas. Il stagnait, chargé d’une odeur âcre : gomm...

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