L'EFFACÉE
Par Seb Le Reveur — Thriller
L'Atlantique cogne contre le granit d'Urrugne. Un fracas de verre pilé remonte jusqu'à la chambre. À travers la vitre épaisse, le ciel ressemble à une ecchymose, mélange de gris sale et de violet mourant. La pièce sent le bois ciré et la lavande rance. Une odeur de chapelle close. Ariane fixe le miroir à cadre doré, les mains agrippées au bord de la coiffeuse. Ses phalanges sont blanches, comme de...
Le corset de fer
L'Atlantique cogne contre le granit d'Urrugne. Un fracas de verre pilé remonte jusqu'à la chambre. À travers la vitre épaisse, le ciel ressemble à une ecchymose, mélange de gris sale et de violet mourant. La pièce sent le bois ciré et la lavande rance. Une odeur de chapelle close. Ariane fixe le miroir à cadre doré, les mains agrippées au bord de la coiffeuse. Ses phalanges sont blanches, comme des os de seiche polis par le ressac. Elle n’est vêtue que d’une simple chemise de batiste, mais le froid ne l'atteint plus. Seule compte la pression.
Derrière elle, l'ombre du Fiancé s'étire sur le parquet sombre. Il ne se presse pas. Ses mains gantées de chevreau noir saisissent les cordons de l'armure de soie. Le tissu est raide, armé de nervures de baleine qui attendent de mordre la chair. Il tire une première fois. Un coup sec. L'air s'échappe des poumons d'Ariane dans un sifflement ténu. Ses côtes protestent, une plainte sourde qui résonne dans sa cage thoracique comme le bois d'un navire qui travaille. Le Fiancé observe le reflet. Il sourit, mais ses yeux restent deux billes de verre fumé.
Il enroule les liens autour de ses poignets pour obtenir plus de levier. Le geste est lent. Une chorégraphie de boucher tâtant la résistance d'un tissu vivant.
— La silhouette doit être parfaite pour le dîner, murmure-t-il.
Un craquement déchire le silence. Ariane bascule en avant, le diaphragme écrasé contre l'armature. Elle sent ses organes se déplacer, se tasser pour laisser la place à l'esthétique du vide. La douleur est une barre de fer chauffée à blanc qui lui traverse le torse. Elle mord sa lèvre, sentant la peau céder. Un goût métallique, chaud et ferreux, envahit sa bouche. Du cuivre pur.
Il colle son torse contre son dos, masse de laine froide et d'amidon. Son odeur de tabac noir l’étouffe plus sûrement que le carcan. Il incline la tête. Ses lèvres effleurent la base de son crâne. Un contact de glace. Ariane ferme les yeux, mais l'image du miroir reste gravée derrière ses paupières. Le prédateur savoure sa prise.
Soudain, il tire de nouveau. Plus fort.
Ariane ne sait pas si c'est la soie ou l'une de ses côtes qui vient de céder. La pièce tangue. Le sang bat à ses tempes, un tambour de guerre qui noie le bruit des vagues. Elle veut inspirer, juste une gorgée d'air, mais l'acier de la structure lui interdit tout mouvement. Elle est une poupée de cire coulée dans un moule trop étroit. Il lâche les tresses d'un coup, mais la pression ne diminue pas.
— Tu es magnifique. On dirait une morte que l'on vient de redresser.
Il descend sa main vers sa gorge. Elle sent le pouls qui s'affole sous le cuir noir. La porte est verrouillée de l'intérieur. Dehors, la tempête hurle sur les falaises. Personne n'entendra le miroir brisé. Ses doigts se resserrent encore. Ariane cherche désespérément un appui, sa main rencontrant le manche en argent d'un coupe-papier oublié sur le marbre.
Un martèlement furieux retentit à la porte.
Le visage du Fiancé se fige dans la glace. Une pulsation bat au bord de sa tempe, petite bête nerveuse sous la peau pâle. Il n'enfonce pas seulement ses doigts ; il cherche le cartilage. L'air ne passe plus. Ses poumons sont deux éponges sèches qu'on écrase.
— Monsieur ? C’est une urgence. Le télégraphe de Saint-Jean.
C’est Gabriel. Sa voix de tabac et de sel semble venir des abysses. Le Fiancé ignore l'appel, les yeux fixés sur le reflet d'Ariane avec une intensité de maniaque. Une goutte de sueur trace un chemin glacé sur la joue de la jeune femme. Elle sent le froid du métal contre sa paume droite. Le coupe-papier. Elle en cherche l'équilibre, la pointe.
— Il est tenace, ton sauveur de pacotille, chuchote-t-il.
Il tourne lentement la main, l’obligeant à lever le menton vers le plafond peint de chérubins boursouflés. Sa vue se brouille. Des lucioles de sang dansent devant ses yeux. Le corset est une mâchoire de loup refermée sur sa taille. Un craquement interne, une vibration intime la fait vaciller. Le sol se dérobe.
À la porte, le bois de chêne gémit. Le pêne force. Gabriel n'attend plus. Le Fiancé sourit, dévoilant ses gencives trop pâles. Il resserre sa prise, collier de mort. Ariane ne pense plus à ses hanches broyées. Elle calcule la distance entre sa main et le bas-ventre de l'homme, ce point mou sous la laine de soirée.
La poignée tourne dans un grincement de métal torturé. Le battant s'ouvre avec fracas. Gabriel se tient sur le seuil, silhouette de goudron ruisselante d'eau de pluie. Dans sa main, le canon d'un revolver brille doucement. Le Fiancé éclate d'un rire sec et tire brutalement sur les liens restés pendants.
Le choc est tel que son cœur semble s'arrêter. Ses côtes cèdent. La douleur n'est plus une sensation, c'est un mur blanc.
— Tire, bâtard ! hurle le Fiancé.
Gabriel hésite une fraction de seconde, croisant le regard d'Ariane dans le miroir. Il voit l'acier du coupe-papier. Soudain, le Fiancé s'effondre contre elle. L'odeur de la chambre change. Ce n'est plus le tabac, c'est l'effluve ferreuse d'une plaie béante. Un liquide chaud se répand sur les épaules d'Ariane, imbibant la soie blanche avec une avidité de nouveau-né.
Le corps pèse une tonne. Les genoux de l'homme heurtent le parquet, entraînant Ariane dans sa chute. Elle bascule en arrière, les talons glissant sur le tapis trempé. L'air manque toujours. Les tiges de fer, compressées par le poids de l'homme, mordent directement dans l'os de ses hanches.
Gabriel n'a pas bougé d'un pouce. La pluie sur son manteau fume dans la fraîcheur de la chambre. Ses yeux ne quittent pas la blessure qu'Ariane ne voit pas encore, mais dont elle sent le battement contre son cou. Un silence de plomb s'installe, rompu seulement par le fracas de l'Atlantique.
— Lâche-le, Ariane.
Sa voix est un froissement de gravier. Le manche en argent glisse entre ses doigts poisseux. Le Fiancé émet un gargouillis et ses doigts se contractent une dernière fois sur sa nuque. Ses lèvres frôlent son lobe, un baiser post-mortem.
Gabriel avance enfin. Il abaisse son revolver, mais son index reste soudé à la détente. Il regarde la poupée de sang et de soie écrasée sous le cadavre. Un courant d'air glacial traverse la pièce. Quelque chose bouge dans le couloir, derrière lui. Une ombre plus dense que la nuit. Ariane veut prévenir son sauveur, mais sa gorge est un tunnel de verre brisé. Le cordon du corset, resté accroché au doigt du mort, se tend brusquement sous l'effet d'un spasme final.
La soie se déchire avec un cri strident.
Le corps du Fiancé pivote, ses yeux vitreux fixant le plafond. L'ombre derrière Gabriel pose une main sur son épaule avec une douceur de père. Ariane reconnaît ce rictus d'émail. C’est d'Estail. Le complice. Celui qui observait les chasses depuis les galeries. Ses yeux sont des billes vides.
D’Estail avance. La lame, lueur d'argent liquide, frôle déjà le col de Gabriel. L'homme qui sourit ne porte pas de masque, sa face est une carapace d'indifférence polie. Gabriel amorce une rotation, mais son talon glisse sur la flaque sombre. La lame plonge dans le creux de son épaule. Il n'émet qu'un grogne animal alors que son revolver rebondit sur le tapis et s'immobilise au bord du gouffre.
D'Estail ignore le blessé. Il s'approche d'Ariane avec une lenteur de reptile. Il se penche sur le rebord de la fenêtre, écrasant les éclats de cristal. Il sort une petite pince d'orfèvre de son gilet. Le métal brille.
— Le Fiancé n'emporte jamais ses secrets dans la tombe, murmure-t-il.
Ses doigts broient le poignet d'Ariane. Il appuie sur la plaie ouverte pour l'immobiliser. La pointe d'acier s'enfonce sous sa clavicule, grattant l'os dans un crissement vibratoire. Ariane voit des étoiles de phosphore. D’Estail insère une spatule fine pour écarter les chairs. Il transpire à peine. Élégant jusque dans l’éviscération.
Le cadavre, suspendu par un reste de tissu au-dessus du vide, tire sur les tendons d'Ariane. D’Estail tire à son tour. Un cylindre d'argent, à peine plus gros qu'un grain de riz, sort de sous son derme, luisant d'écarlate. Il le contemple, fasciné. C'est son unique erreur.
Ariane saisit le revolver de Gabriel, resté au bord du précipice. Le poids de l'arme est une promesse. Le dernier pan de soie qui retenait le cadavre rompt. Le corps du Fiancé bascule, mais son bras s'accroche à la cheville d'Ariane. Un crochet de viande.
Elle tombe.
L'air siffle. Ses doigts s'écrasent contre une saillie de granit. La douleur est une brûlure blanche. Le mort refuse de la lâcher, bras froid réclamant sa propriété. Le carcan de soie la broie, les nervures s'enfonçant dans ses côtes à chaque saccade. D’Estail se penche enfin, rangeant son trésor. Il lève doucement le pied pour écraser les doigts qui s'agrippent encore à la pierre.
Sa semelle descend. Ariane voit l'ivoire de son sourire. Elle arme le chien du revolver. Sa main glisse sur le schiste friable. Elle ne respire plus, elle n'est plus qu'une extension de l'acier.
Elle presse la détente.
Le recul est un choc électrique. La détonation déchire le hurlement du vent. La flamme illumine une fraction de seconde le visage de d'Estail, image de surprise figée dans le soufre. Le plomb a mordu. Une traînée sombre macule son col cassé. Il porte une main à sa gorge, observant son propre sang avec une curiosité de naturaliste.
Le lacet de soie qui retient Ariane à une excroissance de fer gémit. Il s’effiloche. D'Estail s'avance d'un pas, chancelant. Il ne cherche pas à la remonter. Il savoure l'instant où la gravité gagnera. Il se penche, ses lèvres frôlant presque l'oreille de la jeune femme.
— Tu es à moi, Ariane.
Dans un dernier sursaut, il attrape son poignet. L'épaule d'Ariane craque. Elle reste suspendue entre l'écume et le granit. Elle lève les yeux. D'Estail la fixe, sa gorge vomissant un flot noir sur son visage.
Ses doigts s'ouvrent.
L'odeur du tabac noir
L’iode s’incruste sous les ongles. Une morsure. Ariane progresse sur le quai de Socoa, ses bottines glissant sur le granit poisseux. L’air pèse une tonne. À l’horizon, l’orage déchire le ciel en lambeaux de plomb. Chaque bourrasque lui gifle le visage, projetant des embruns chargés de sable et de sel qui brûlent ses paupières. Elle ne doit pas se retourner. Surtout pas. Les vertèbres de son cou se figent. Elle sent son corset comme une main étrangère qui lui broie les côtes, une cage de baleine refusant de la libérer. L’écume bouillonne contre la jetée, un râle de bête agonisante.
Une silhouette émerge du brouillard. Une tache d’encre contre le gris. L'homme est immobile sur la digue, les pans de son manteau lourd claquant contre ses jambes comme des ailes de corbeau. C’est lui. Gabriel. À dix mètres, l’odeur arrive avant l’homme. Un parfum âcre, terreux. La nicotiana. Celle qu’on roule avec des doigts calleux dans l’obscurité des cales. La fumée se mêle à la brume, une spirale toxique qui s’insinue dans ses narines. Son cœur cogne, un métronome affolé. Elle ne ralentit pas. Ses doigts se crispent sur l'anse de son sac jusqu'à ce que le cuir proteste.
Ils se croisent. Le monde se fige.
Ariane perçoit le grain de la laine de son manteau. Elle sent la chaleur animale qui se dégage de ce corps massif. Gabriel ne tourne pas la tête. Son profil est une lame de rasoir, dure, impénétrable. Mais son épaule frôle la sienne. Un choc électrique. Une décharge de peur et d'un désir plus sombre. Dans le tumulte du vent, un murmure s'échappe de ses lèvres immobiles. Une seule syllabe, rauque, portée par l'haleine froide :
— Courez.
Le mot tombe comme un couperet. Ariane ne s'arrête pas. Elle ne peut pas. Ses muscles sont des cordes de piano trop tendues. Elle sent le regard de Gabriel dans son dos, un poids physique. Derrière elle, le silence de l'homme est plus terrifiant que le tonnerre grondant au large. Elle approche de la calèche noire stationnée au bout du quai. Le vernis de la caisse brille d'un éclat sinistre.
— Vous êtes en retard, lâche-t-elle au cocher, la voix brisée par le vent.
L'homme reste une ombre sans visage sous son feutre détrempé. Il ne bouge pas. La portière est déjà entrouverte, une gueule béante. L’odeur du cuir mouillé et du crottin s’engouffre dans ses poumons. Ariane pose le pied sur le marchepied. Le bois s'affaisse. À l’intérieur, elle distingue une silhouette familière. Le Fiancé est assis là, droit, impeccable. Son visage de nacre semble capter la moindre lueur du ciel.
Ses mains, masquées de peau de chevreau blanc, sont posées sur ses genoux. Dans la droite, il tient un objet court au manche d'écaille de tortue. Une lame trapue, faite pour forcer les carapaces. L'acier luit d'un reflet bleuâtre. Il passe méthodiquement la pulpe de son pouce sur le tranchant, un geste lent, presque amoureux. Le crissement de la peau contre l'acier résonne dans l'habitacle clos.
Ariane s’assoit. La porte se referme avec un claquement sec, définitif. Le verrou s'enclenche.
— Où m'emmenez-vous ? demande-t-elle en fixant ses propres mains tremblantes.
Il ne répond pas tout de suite. Il incline la tête, et la lumière d'un réverbère balaie son visage, révélant une minuscule veine éclatée sur son aile du nez, une imperfection humaine qui le rend soudain plus réel, plus dangereux.
— Vous tremblez, ma chère, murmure-t-il d'une voix de soie. Est-ce le froid, ou le remords ?
Il plante soudain la pointe de l'acier d'écaille dans le velours du siège, juste entre les doigts d'Ariane. La lame vibre encore. Elle refuse de retirer sa main. Si elle bouge, elle avoue. Le froid du métal irradie contre son index, une promesse de coupure nette. Le Fiancé ne lâche pas le manche.
Le plancher tressaute. Un coup de fouet claque au dehors. La voiture s’ébranle dans un grincement de ressorts fatigués. Ariane s'efforce de respirer par le nez pour ne pas laisser paraître le chaos qui déchire sa poitrine. L'arôme de la brune s'évapore, remplacée par le parfum écœurant du Fiancé : une violette surannée mêlée à l'odeur métallique du sang froid.
Il ne retire pas l'arme. Il la fait pivoter d'un millimètre dans le velours. Le tissu s'effiloche. Le bruit est atroce, celui d'une fibre qui lâche. Ariane fixe la peau blanche du gant. Il est impeccable, une insulte à la boue extérieure.
— Vous avez le souffle court, Ariane.
— C'est ce parfum, réplique-t-elle, il est... étouffant.
Sa voix est un rasoir enveloppé dans du satin. Il rapproche son visage. Elle voit le grain de sa peau, parfait. Il y a quelque chose de reptilien dans son immobilité. Sa main gauche remonte vers le menton d'Ariane, les doigts de cuir frôlant son col trempé.
— L'air marin ne vous réussit guère. Ou peut-être est-ce cette rencontre fortuite sur le pavé ?
La voiture s'engage sur la route de corniche. Les roues frappent les nids-de-poule, la caisse oscille avec une violence qui manque de la projeter contre lui. Elle se raidit. Elle sent la pointe effleurer l'os de sa phalange. Il sourit, et cette fois, ses dents brillent d'un éclat cruel. D'un coup sec, il arrache la lame du siège. Le bruit de succion la fait sursauter. Il en dirige la pointe vers sa gorge, juste au-dessus de la dentelle.
— Montrez-moi ce qu'il vous a donné.
— Rien, dit-elle trop vite. Nous ne nous sommes pas parlé.
Ariane sent le sang refluer. Le message de Gabriel est glissé dans sa manche. Elle n'a pas eu le temps de le lire. Elle sent sa présence contre sa peau, un secret brûlant. Elle soutient son regard, cherchant une faille. Elle ne voit qu'une certitude glacée. La calèche tangue dangereusement dans un virage serré.
— Maintenant, Ariane. Ou je devrai le chercher moi-même sous votre corset.
Il pose la pointe sur le premier bouton de sa bottine. Un mouvement lent. Sadique. Le métal glisse. Un hoquet de cuir. Le premier bouton saute, ricochant contre le plancher avec un cliquetis sec. Ariane ne cille pas. Elle sent la vibration de l'essieu dans ses talons. Le martèlement des sabots sur la pierre mouillée résonne comme un compte à rebours.
La lame remonte le long de son tibia. Une caresse de glace. Elle imagine Gabriel, son ombre sur le quai, sa promesse d'oxygène. Ici, l'air manque. Le vent d'Urrugne siffle à travers les joints des portières. Un râle de supplicié.
— Votre silence est un aveu.
Sa main libre s'abat sur son poignet. La poigne est brutale. Le cuir grince contre sa chair. Il l'attire vers lui, la force à se cambrer sur la banquette. Leurs visages sont si proches qu'elle voit sa propre terreur dans ses prunelles. La pointe de l'acier quitte sa jambe pour se loger sous l'os du poignet. Là où le sang bat la chamade.
Il appuie. Une douleur électrique irradie jusqu'à son épaule. Ariane serre les dents. Le goût du fer envahit sa bouche ; elle a mordu l'intérieur de sa joue. La voiture chavire dangereusement vers la mer déchaînée. Ariane perçoit le craquement de la fibre sous la lame. Le secret va sortir. Le Fiancé sourit. Une première goutte de sang perle sur la dentelle blanche. Elle se répand, rouge, indécente.
— Vous tremblez. Est-ce la peur ou l'impatience ?
— C'est le mépris, lâche-t-elle, le regard flamboyant.
Il enfonce le métal d'un cran. La pointe traverse le tissu, pique la chair. Ariane sent la chaleur du liquide poisser son bras. Le papier est là, juste dessous. Elle sent le relief des lettres à travers la plaie. Un choc plus violent que les autres projette sa tête contre la paroi. Le monde vacille. Elle voit la main de cuir se crisper pour le coup final. Elle plonge sa main libre dans sa poche, ses doigts rencontrant un objet froid.
L'acier déchire la soie. Ariane sent le contact du papier rugueux contre le dos de la lame. Un centimètre de plus et il le saisira. Ses poumons crient. Elle n'a plus de place pour reculer. Son dos est écrasé contre la portière qui geint sous son poids. Le Fiancé rapproche ses lèvres de son oreille. Son souffle sent le vin de glace et le vide.
— Je vais vous vider de ce secret comme on vide une proie.
Il tourne le poignet. Le coin du message apparaît, jauni par l'humidité. Ariane sent la poignée de la portière sous sa paume gauche. Le verrou tremble sous les coups du vent. Elle regarde ce visage de marbre. D'un geste brusque, elle ne cherche pas à fuir, mais à le percuter de toute sa masse.
La calèche hurle. Le verrou se cisaille.
L’air s’engouffre comme une bête affamée. C’est une gifle de sel qui fige son sang. Le sifflement de la tempête couvre soudain le grondement des essieux. Le Fiancé ne lâche rien. Sa poigne est un étau. Il pèse sur elle, l'écrasant contre l'ouverture béante. Le message de Gabriel bat de l'aile comme un oiseau pris au piège. Ses phalanges blanchissent. Les tendons de son avant-bras sont des cordes prêtes à rompre.
— La chute n'est pas une sortie décente, Ariane. Restez avec moi.
Il décale la lame. Le métal ronge la chair de son avant-bras. Elle perçoit le glissement poisseux du sang. L'odeur ferreuse se mêle à l'ozone. Le papier s'imbibe de rouge. Les mots se noient. Elle veut hurler, mais le froid lui coupe le souffle. Le vide derrière elle est un appel noir. La voiture tangue. Une roue percute une roche. Le choc les projette l'un contre l'autre.
Le Fiancé profite de la secousse pour enfoncer son genou entre ses cuisses, la bloquant. Sa main libre se referme sur sa gorge. La pression est précise. Ariane sent le battement de sa carotide contre le cuir. Un tambour de naufragé. Le Fiancé tend l'index pour saisir le papier. Ses yeux brillent d'un triomphe froid.
— Un mot, Ariane. Un seul et je vous laisse au vent.
— Jamais.
Elle ne peut plus respirer. Elle fixe la fente de la portière, le noir absolu défilant à quelques pouces de son dos. La calèche penche vers le ravin. Ariane sent ses doigts lâcher prise. Le froid gagne ses épaules. Sa main droite se crispe. Elle sent l'objet froid au fond de sa poche. Sa seule chance. Une épingle à chapeau.
Le Fiancé relâche un millimètre de pression pour savourer. Le temps se dilate. Ariane voit chaque goutte de pluie suspendue dans la lumière. Elle tire sur son bras blessé. La douleur est une décharge de foudre. L'acier dérape, labourant la peau. Elle se fiche de la blessure. Elle veut la distance.
Elle bascule son bassin vers le vide. Le Fiancé est emporté. Ses doigts agrippent le vide. Le papier s'envole, happé. Ariane sent ses pieds quitter le tapis. Le monde se dérobe. Le ciel et la mer se confondent. Elle voit le visage du Fiancé se décomposer. Mais sa main est toujours soudée à son poignet.
Un craquement sinistre résonne sous l'essieu arrière. La calèche s'immobilise dans un hurlement de bois broyé. Ils sont en équilibre. Suspendus. La portière bat dans le vide, frappant la falaise avec un bruit de hache.
L'air s'est figé. La calèche penche à trente degrés, l'essieu dévoré par la crevasse. La pesanteur est une mâchoire se refermant sur sa nuque. Elle voit chaque cil du Fiancé, figé par une rage froide. L’odeur de la menthe de son haleine se mêle à celle de la plaie. Sa main est un étau. Ariane baisse les yeux vers l'abîme. Sous ses bottines, les embruns remontent en volutes spectrales. Elle sent la carcasse frémir, une vibration sourde.
— Lâchez-moi, murmure-t-il, la voix hachée.
Il tire. Le mouvement fait osciller la calèche. Un gémissement de bois supplicié s'élève. Ariane inspire. L'oxygène est rare. Elle serre la tête de l'épingle à chapeau. La douleur de la tige dans sa paume est son seul ancrage. Elle observe son agresseur. L'élégance a disparu. Il est la proie maintenant, enchaîné à elle.
Un nouveau craquement. Le marchepied se rompt. Il s'écrase contre la paroi rocheuse avant de disparaître dans le fracas des vagues. Le choc se répercute dans ses reins. Elle voit le papier de Gabriel se coller contre un rocher humide, hors de portée.
Le Fiancé déplace son poids. Ses ongles s'arrachent sur le montant, laissant des traînées sombres. La calèche glisse encore. Soudain, le cheval de tête pousse un hennissement de terreur. Les sabots grattent le schiste. La bête s'effondre. Le poids du cheval mort tire sur les traits. La calèche sursaute, les deux corps sont projetés vers le plafond. Le visage du Fiancé heurte le montant. Le bruit de l'os qui casse est sec. Net.
Ariane sent sa main droite se libérer. Elle serre le métal. Sa main gauche est toujours prisonnière du cuir blanc. Il ramène son couteau vers son visage. Un nouveau craquement, plus massif, s'échappe. L'essieu avant vient de se rompre. La calèche n'est plus retenue que par une lanière de cuir de bœuf. Elle oscille.
Le cuir de bœuf proteste. Un râle de fibre s’effilochant. Chaque seconde est une éternité. Ariane sent la chaleur du sang du Fiancé goutter sur son poignet. C’est une caresse poisseuse. Son nez cassé déverse un flot rubis sur son col. Malgré la douleur, son regard reste une lame. Fixe. Prédateur.
— Regardez-moi, siffle-t-il entre ses dents rougies.
Ariane se concentre sur ses muscles. Elle sent la perle de verre de l’épingle s'enfoncer dans sa paume. Elle ne quitte pas des yeux la lame courte. Elle savoure ce millimètre de peau qu'il s'apprête à conquérir. Dehors, un nouveau filament de cuir claque. La voiture penche de deux degrés. Le silence revient, troué par le clapotis de l'eau remplissant la cabine.
Ariane perçoit alors une autre odeur. Elle coupe le sel et le sang. C'est l'arôme de la brune. Un fantôme de présence. Le Fiancé sourit. Il appuie la pointe sous son menton. Le froid est un choc.
— Vous pensiez qu'il reviendrait ? Il ne ramasse pas les débris, Ariane.
Elle sent la pointe percer l'épiderme. Une goutte roule le long de son cou. Elle n'a plus peur. Elle décale son poids imperceptiblement. L'équilibre vacille. Si elle bouge trop vite, ils tombent. Le Fiancé avance encore. Il veut son cri.
C'est là qu'une ombre se découpe contre le ciel. Une main de cuir noir agrippe le montant. Le cuir grince. Une pression supplémentaire s'exerce. Le dernier lien de bœuf commence à se diviser en fils de soie brune. Ariane dresse le bras. L'épingle brille une fraction de seconde avant de plonger. Un bruit de succion. Un cri étouffé. La calèche décroche totalement.
Le temps s'étire. Le dernier hauban explose. La calèche glisse, hésite sur le rebord comme un funambule. Ariane sent l’estomac lui remonter dans la gorge. Le Fiancé recule, mais ses doigts restent soudés à sa gorge. Le sang gicle, chaud, sirupeux. L’épingle est enfoncée jusqu’à la perle dans son épaule. Il expire un sifflement de vapeur. La calèche racle le granit avec un hurlement de métal.
— Lâchez... halète-t-elle.
Elle sent les banquettes se dérober. L'eau s'engouffre, lourde, trempant sa robe qui pèse soudain le poids du plomb. Elle voit la main de Gabriel. Ses phalanges sont blanches, crispées sur le montant. Un nouvel éclair fige la scène : le bras de Gabriel tendu à rompre, et ses yeux fixant l'homme qui tente de l'entraîner.
Le Fiancé ricane. Un gargouillis de poumons noyés. Sa main gauche cherche le manche de nacre tombé sur le tapis. Il veut qu'ils ne fassent qu'un dans le fracas. Sa paume le serre. La lame brille. Ariane voit le mouvement, l'acier remontant vers son flanc. Soudain, une secousse ébranle tout. Le toit percute la falaise. Le bois éclate. Des échardes lacèrent le visage du Fiancé. Gabriel est sur le toit, son poids faisant gémir les ressorts.
— Le mot, Ariane ! tonne-t-il.
*Courez*. Mais ses jambes sont prises. Le Fiancé porte son coup. La lame déchire le corset, mord la hanche. La brûlure est immédiate. Ariane attrape le poignet de l'agresseur. Ils luttent dans dix centimètres d'eau saumâtre. La calèche glisse encore, libérant un grondement de gravier. L'ombre de Gabriel occulte l'ouverture. Il se laisse glisser à l'intérieur, masse de laine mouillée. Il saisit le Fiancé par le collet, le soulevant. Les deux hommes se percutent. La voiture oscille. Chaque mouvement est une condamnation.
Le Fiancé plante ses dents dans la main de Gabriel. Un grognement s'échappe. Gabriel cogne. Le bruit du poing contre la mâchoire est mat. La tête du Fiancé rebondit contre la paroi. Gabriel se tourne vers elle.
— Sortez.
Elle rampe vers l'ouverture. Ses doigts s'accrochent aux rochers. Elle sent l'air froid. Mais derrière elle, le Fiancé a retrouvé sa prise. Il a saisi sa cheville, ses doigts broyant l'os. La calèche émet un gémissement final.
Le cuir de la bottine se rompt. La douleur irradie. Elle griffe le granit, ses ongles se brisent, laissant des traces de nacre. Elle sent chaque articulation de la main du Fiancé. Un craquement sec retentit : l'essieu arrière vient de s'effilocher totalement. Gabriel bascule pour faire contrepoids. Sa main s'écrase sur le poignet du Fiancé, mais l'homme possède la force de la démence. L'eau monte encore. Ariane voit la lame trembler à quelques centimètres de son mollet.
— Lâchez-la ! rugit Gabriel.
Le Fiancé rit. Un sifflement de sang et d'eau. Il tire d'un coup sec. Le corps d'Ariane revient vers l'intérieur. Ses genoux heurtent le marchepied avec un bruit mat. La calèche pivote sur un rocher. Elle cherche une arme, un débris. Ses doigts rencontrent un triangle de verre, à moitié enfoncé dans la boue du tapis. Un craquement final s'échappe alors que le dernier boulon se sectionne.
Le verre lui mord la paume. Ariane ne lâche pas. Le tranchant s'enfonce dans son index, libérant un filet chaud. Elle serre les dents. La douleur est un ancrage. Juste au-dessus, la main du Fiancé est une griffe d'ivoire. Gabriel bascule en avant. Son souffle heurte son visage. La coupure à son flanc s'ouvre comme une bouche rouge. Il tend la main vers elle.
— Prenez ma main, Ariane !
Le Fiancé pivote le poignet. La pointe de nacre s'enfonce dans le cuir de sa botte, cherchant le tendon. Elle n'a plus le choix. Elle frappe le poignet qui la retient avec le fragment de verre. Le tranchant rencontre la chair. Une résistance, puis la rupture. Le sang jaillit sur ses doigts. Il lâche prise.
La calèche tressaute. Le dernier support se sectionne. Le châssis pivote vers le vide. Le corps du Fiancé glisse, ses doigts griffant le velours arraché. Ariane bascule. L'horizon passe à la verticale. Elle tend le bras ; celui de Gabriel est là, brûlant. Leurs doigts s'entrelacent dans un choc. Il la tire, ses muscles hurlant alors que le plancher se déchire. Une odeur de bois brûlé sature l'espace.
Le Fiancé, accroché à la portière, la fixe. Son visage est une tache de craie. Il lève son arme, non pour frapper, mais pour trancher la sangle de cuir retenant le coffre sous le siège. Un déchirement de fibres. Le poids bascule. L'équilibre est rompu. La calèche glisse. Un hurlement de métal broyé déchire l'air. Elle voit Gabriel fermer les yeux, ses jointures blanchissant. La mer rugit. La portière se détache. Le Fiancé s'efface dans les ténèbres.
Le silence est plus lourd que le fracas. L’air est saturé de sel. Ariane pend au-dessus de l'écume, ses doigts verrouillés dans ceux de Gabriel. Le cuir de sa paume glisse contre le sien, lubrifié par le sang. Gabriel grogne. Un son animal. Il recule d’un pas, les talons ancrés dans la boue. Ariane voit ses racines bleues battre sur son front. Elle sent son odeur, son seul oxygène. Elle fixe un bouton d'argent sur sa veste, seul point fixe.
Un craquement sec. L'essieu restant rompt. La calèche tombe. Gabriel donne une secousse brute. Ariane est projetée en avant. Son corps percute le sol meuble. Elle rampe, les ongles labourant la terre, s'éloignant du gouffre. Derrière elle, le bois se déchire. Puis, le vide. Le silence revient, troué par l'Atlantique.
Elle reste immobile, visage contre le limon froid. Son cœur frappe. Une main se pose sur son épaule.
— Il est parti, murmure Gabriel.
Sa voix est un râle de verre pilé. Il s’écroule, la main contre son flanc ouvert. Le sang s’écoule entre ses doigts. Il regarde ses propres mains. La pluie lave la trace de leurs péchés. Ariane se redresse. Ses vêtements sont des loques. Elle tourne la tête vers le bord. Le brouillard monte des vagues, rampant sur la corniche. Elle cherche un débris. Rien. Juste l'abîme. Elle regarde Gabriel. Il a fermé les yeux.
Un cliquetis métallique résonne. Distinct.
Ariane se fige. Le son vient de la poche de Gabriel. Elle baisse les yeux. Un reflet d'acier émerge de la redingote. Un objet étroit. Elle reconnaît le manche d'écaille. La pointe fine, faite pour mettre à nu les chairs tendres.
L'acier du Fiancé est là, niché contre Gabriel. Il ouvre les yeux. Un sourire imperceptible étire ses lèvres.
— On ne laisse jamais une arme derrière soi, Ariane. Jamais.
Au loin, une lanterne s'allume. Quelqu'un arrive. Ce n'est pas la garde.
La table des prédateurs
L’argenture des couverts blesse la rétine. Dans le grand salon de la villa, l’air s’épaissit d’une buée grasse, une exhalaison de suif qui s’accroche aux rideaux. Ariane sent la baleine de son corset mordre ses côtes. Elle reste droite, statue de porcelaine en sursis. En face d’elle, Victor dépece sa perdrix avec une précision de légiste. Le métal du couteau grince contre l'assiette. C’est un cri strident qui lui hérisse la nuque, masquant presque le fracas de l’Atlantique contre les falaises, juste derrière les vitraux. Victor lève les yeux. Ses pupilles captent la lueur des flammes. Il sourit, mais ses dents trop blanches n’atteignent jamais son regard.
— Mange, Ariane, murmure-t-il. Tu es pâle. Tu as besoin de forces pour ce qui vient.
Elle baisse les yeux vers sa propre assiette où une flaque pourpre s'élargit. À sa gauche, Mme de Kersaint reste pétrifiée, les yeux fixés sur la nappe damassée. Ariane remarque alors le mouvement. La femme ajuste sa manchette, mais la guipure glisse. Sur la peau diaphane du poignet, une boursouflure violacée dessine un cercle parfait. Une marque de fer. Ariane dévie son regard vers l'épouse du banquier, trois chaises plus loin. Même silence. Même geste nerveux pour cacher la même signature de douleur.
Victor repose son couteau. Le silence tombe, brusque. Les autres hommes cessent de rire, leurs visages tournés vers le maître des lieux avec une déférence qui pue la terreur. Une goutte de sueur trace un chemin froid entre les omoplates d'Ariane. L'encens ne parvient plus à masquer l'odeur du varech en décomposition qui s'insinue par les jointures. Victor se lève. Sa silhouette dévorant les murs projette une ombre difforme sur la tapisserie. Il saisit son verre.
— À notre union, déclare-t-il, sa voix vibrant dans le vide de la pièce. Et au silence qui protège nos foyers.
Ariane lève son verre. Sa main tremble. Sous la table, elle remarque une miette de pain égarée sur le velours de sa robe, un détail dérisoire qui la retient de sombrer. Victor boit, mais son regard reste accroché au sien. Il n'est pas un homme amoureux. Il est un taxidermiste admirant une pièce de collection. La porte de la salle à manger s'ouvre alors avec un fracas sourd. Gabriel se tient là, trempé par l'orage, l'odeur du tabac brun collée à son manteau.
Victor ne cille pas. Il saisit violemment le poignet d’Ariane et remonte la manche jusqu’au coude. La peau est nue. Blanche. Sans défaut.
— Voyez-vous cette fragilité ? interroge Victor. C’est une page vierge.
Il saisit une fourchette de service, les pointes d'argent brillant sous les candélabres. Il l'appuie contre la veine bleue qui bat au creux du poignet d'Ariane. La peau blanchit. Une perle de sang naît à la pointe de la première dent. Ariane ne crie pas. Elle refuse de leur offrir ce plaisir. Sous la nappe, ses doigts se referment sur son couteau à viande. Le manche en corne est moite. Gabriel avance d'un pas, sa lame de marin basse le long de sa cuisse.
— Lâche-la, Victor. Ou je transforme ce dîner en abattoir.
Un rire de femme, aigu et dément, dévale soudain l’escalier de marbre. Victor resserre sa prise, utilisant Ariane comme un bouclier. La porte d’entrée vole en éclats. Le vent s’engouffre, éteignant la moitié des bougies. Dans le clair-obscur, une silhouette massive se découpe. Ce n’est pas un homme. C’est une bête vêtue de hardes, le visage masqué. Victor siffle à l'oreille d'Ariane :
— Voilà ce qui arrive quand on rompt le pacte.
Gabriel bondit. La lame fend l'air. Au même instant, Ariane enfonce de toutes ses forces son couteau de table dans la cuisse de Victor. Le hurlement déchire la pièce. Ses doigts se referment sur la gorge d'Ariane, broyant le cartilage. Elle étouffe. Le monde devient noir. Soudain, toutes les bougies s'éteignent.
Une main glacée se pose sur le visage d'Ariane. Ce n'est pas Victor. Ses doigts à lui lui broient toujours la trachée. Elle est prise entre deux prédateurs. L’air ne passe plus. Sous sa main, le sang de Victor inonde ses doigts, une marée tiède qui glisse sous ses manchettes. Victor ne lâche rien. Il renforce sa prise. Ariane perçoit le craquement sourd de son propre corps qui cède.
— Ne bouge plus, petite proie.
Le murmure traverse le tumulte. Une lame de glace s'insère entre le cou d'Ariane et la main de Victor. La pression change. Victor pousse un cri inhumain. Quelque chose est sectionné net. L'air s'engouffre dans les poumons d'Ariane. Elle s'effondre. Un éclair déchire le ciel. Pendant une fraction de seconde, la pièce est baignée d'une clarté d'apocalypse. Victor recule, tenant son moignon sanglant. Gabriel est au sol, mêlé à l'intrus masqué. Mais derrière Ariane, une silhouette de dentelle grise et de peau parcheminée aspire la lumière.
C'est la Relique. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne. Elle lève une main de tiges d'ivoire où les veines dessinent des fleuves empoisonnés. Une odeur de vase millénaire s'échappe de sa robe. Elle ne regarde pas le combat. Elle ne regarde qu'Ariane.
— La table est servie, murmure la chose.
Elle saisit le fermoir du collier d'Ariane. Le contact est une brûlure sèche. Victor, à genoux, tend ses mains vers la créature dans une posture d'adoration.
— Elle a choisi, croasse-t-il.
Le collier cède. Les perles roulent sur le parquet comme des dents de lait. La Relique approche ses lèvres de l'oreille d'Ariane. Son souffle est un courant d'air fétide. Elle tend son propre poignet, déjà déchiré. Un liquide épais, noir comme de l'encre, en perle.
— Goûte.
Ariane sent une faim primitive submerger sa terreur. Ses mâchoires s'ouvrent. Ses gencives lancinent. Le premier contact est électrique. Le goudron antique envahit ses papilles. C'est un venin qui s'accroche. Le froid se propage, figeant ses viscères. Elle n'est plus Ariane. Elle est un réceptacle. Autour, les épouses se resserrent, leurs visages de marbre enfin illuminés par une attente carnassière.
Victor se redresse et saisit un verre de cristal. Il le lève, son sourire de nacre brillant une dernière fois.
— Buvez, Ariane.
Une ombre surgit derrière lui. Une découpure d'un noir absolu. Une main gantée se pose sur l'épaule de Victor. Les phalanges craquent. Victor se fige. Une ligne rouge, fine comme un fil de soie, apparaît sur son cou. Elle ne coule pas. Elle perle. Les épouses soupirent à l'unisson. Un son de jouissance retenue.
L'ombre retire son gant. Sur le poignet pâle de l'intrus, la rune barbare apparaît. C'est le premier d'entre eux. Le rasoir s'enfonce d'un millimètre. Victor tente un mouvement, mais son regard s'éteint avant même que l'acier ne tranche.
Les bougies meurent. Dans le noir total, Ariane entend le bruit d'une étoffe qui se déchire et un gargouillis humide qui s'écrase sur la nappe. Quelque chose de chaud lui éclabousse le visage.
— Ariane.
Une main se referme sur son poignet, là où la peau est encore vierge.
La chambre des silences
Le papier peint se décolle en lambeaux grisâtres, pareils à des pans de peau morte. Ariane ne respire plus que par saccades. Ses phalanges heurtent la boiserie froide. Elle cherche. Ses doigts explorent chaque rainure du chêne saturé de sel et de cire. La moiteur de l'Atlantique s'infiltre à travers les murs de pierre, poisseuse, glaciale. Sous son ongle, une aspérité. Un déclic sec déchire le silence. Le panneau pivote dans un gémissement de charnière rouillée.
L'obscurité derrière la fente est une gueule ouverte. Une haleine de cave, chargée d'encens rance et de papier moisi, lui fouette le visage. Elle se glisse dans l'étroit passage. Ses épaules frottent contre la pierre brute. Le granit écorche la soie de sa robe. Elle craque une allumette. La flamme vacille, hésite, puis s’accroche au soufre. Le cercle de lumière dévoile une pièce aveugle. Une table massive occupe le centre. Dessus, des volumes s'entassent comme des cercueils de peau tannée.
Ariane saisit le premier recueil. La reliure est craquelée. Elle ouvre. Le papier siffle. Des listes de noms s'alignent, calligraphiées d'une plume nerveuse, sans rature. *Élise.* *Maïté.* *Catherine.* Sur chaque patronyme, une balafre pourpre. Épaisse. Brutale. Le trait s'enfonce dans la fibre, sabrant les lettres jusqu'à la transparence. À certains endroits, la pression de la plume a déchiré le vélin. Ariane sent une goutte de sueur glisser lentement le long de sa colonne vertébrale. Son cœur cogne contre ses côtes. Un oiseau pris au piège.
Elle tourne les pages. Les dates remontent à dix ans. Le rythme des noms barrés s'accélère. Elle arrive à la dernière page remplie. Son propre nom l'attend en bas de la colonne. *Ariane.* L'encre est encore brillante. Presque humide. La marque rouge n'y est pas encore apposée, mais une minuscule tache de carmin macule déjà le coin de la page. Une promesse. Un compte à rebours.
Soudain, un choc sourd vibre dans le plancher. À l'étage. Puis, le bruit se précise. Des pas ferrés. Ils frappent le parquet de la galerie avec la cadence d'une horloge comtoise. C'est le pas d'un homme qui ne doute de rien. Un prédateur en terrain connu. Ariane écrase l'allumette entre ses doigts. La brûlure est une piqûre d'épingle face à la terreur qui la sature. L'obscurité redevient totale. Elle se plaque contre le mur de pierre, le recueil pressé contre sa poitrine. La matière froide contre sa peau nue semble pulser.
Les pas s'arrêtent. Juste derrière la cloison dérobée. Le silence qui suit est plus lourd que le bruit. On écoute. Ariane retient son souffle jusqu'à en avoir mal aux poumons. Un raclement métallique résonne. Le trousseau de clés tinte. Une forme s'insère dans la serrure invisible. Le mécanisme grince, un cri de ferraille qui déchire l'air confiné. La porte commence à pivoter.
Le battant s'écarte avec une lenteur de supplice. Une lame de clarté jaune scalpe l'obscurité. Ariane se tasse contre le flanc de la table massive. Ses articulations blanchissent à force de serrer l'ouvrage. Le bois est imprégné d'une odeur de cire d'abeille et de vieille graisse. Elle glisse au sol. Ses genoux heurtent la pierre avec un choc sourd qu'elle étouffe d'un cri ravalé. Le froissement de ses jupons de soie lui semble aussi assourdissant qu'un éboulement de falaise.
L'intrus marque un arrêt. La silhouette se découpe en négatif, immense, déformée par l'angle de la lumière. Une odeur l'anticipe : le tabac froid, l'eau de Cologne amère et cette pointe ferreuse qui rappelle l'acier poli. C’est l’odeur du Fiancé. Ariane sent l'acide monter dans sa gorge. Elle rampe sous l'épais plateau de chêne, s'enfonçant dans une poussière accumulée depuis des décennies. Un grain de poussière lui pique la narine. Elle ferme les yeux, luttant contre un éternuement qui serait son arrêt de mort.
Le pas franchit le seuil. Le son résonne sur la dalle humide. Il ne se presse pas. Chaque mouvement est calculé. L'homme respire avec une régularité de machine, un souffle lent, profond, presque apaisé. Il sait. Il cherche. Un rai de lumière balaie le sol. La lueur approche des mains d'Ariane qui agrippent le lourd codex contre son ventre. Elle rentre les coudes. Elle devient une boule de muscles tendus sous la masse du meuble.
La lumière s'arrête à quelques centimètres de ses bottines. Le cuir verni du visiteur brille, maculé d'une goutte de boue séchée provenant des falaises. Il reste immobile. Ariane espère que son corps pourra se dissoudre dans le granit. Elle entend le glissement d'un tiroir qu'on ouvre sur le buffet latéral. Un tintement de verre. Le liquide qui coule, visqueux. L'odeur de l'absinthe, brutale et anisée, envahit l'espace. Le Fiancé ajuste sa manchette d'un geste sec.
— L'air est bien lourd, ici, murmure une voix de baryton, basse, sans aucune inflexion de colère.
C'est une voix de velours qui cache une lame de rasoir. Ariane ne bouge pas un cil. Une goutte de sueur froide meurt sur sa lèvre supérieure, salée comme l'écume d'Urrugne. Elle serre le livre. Le papier siffle contre son corsage. Le Fiancé repose son verre. Le bruit du cristal sur le bois est un coup de feu dans sa tempe. Les pas reprennent, contournant lentement la table. L'ombre du prédateur s'allonge sur le sol comme une main prête à se refermer.
Il s'arrête juste devant elle. Elle voit le bas de son pantalon de drap noir, impeccable. Le silence s'étire. Soudain, la main de l'homme plonge sous la table. Ses doigts gantés de peau de chevreau saisissent brutalement le bord du plateau. Ariane retient un hurlement alors que le visage du Fiancé bascule dans son champ de vision. Ses yeux de nacre fixés sur les siens.
— Vous cherchiez votre nom, Ariane ?
Il tend l'autre main vers le volume qu'elle protège. Ses doigts se referment sur la tranche. Il tire. Elle résiste, une réaction viscérale, un refus de céder sa propre condamnation. La force de l'homme est tranquille, écrasante. Le papier se déchire dans un craquement sinistre. Une page se détache. Il la saisit, l'approche de la petite lampe à huile qu'il vient d'allumer sur la table.
La flamme danse dans ses pupilles sombres. Il sort un stylo-plume de sa poche intérieure. Le capuchon se dévisse avec un grincement métallique. Ariane voit la plume d'or briller. Il ne la regarde plus. Il pose la page sur le bureau, juste au-dessus de sa tête. Le bruit de la pointe qui gratte le papier est insupportable. Un trait long. Lent.
Il lève la page. La balafre pourpre traverse son nom. L'encre n'est pas encore sèche qu'il approche la feuille de la flamme. Le papier jaunit. Il se boursoufle. Un instant, le nom d'Ariane luit dans le brasier avant de s'effondrer en cendres noires sur son visage, légères comme des insectes morts.
— Voilà qui est fait. Passons à la suite.
Il ne recule pas. Il attrape le bord de la table et, d'un geste sec, la bascule. Le meuble s'écrase contre le mur opposé dans un fracas de bois brisé. Ariane se retrouve à nu, exposée sur la pierre froide. Le Fiancé sort un revolver de sa ceinture, le canon pointé vers ses pieds, puis remonte lentement vers son front.
— Levez-vous. Quelqu'un nous attend en bas.
Au même instant, un second bruit de pas, plus lourd, plus désordonné, résonne dans le couloir secret. Quelqu'un court. La porte dérobée vibre sous un coup d'épaule violent. Ariane voit le canon osciller. Elle voit l'ombre de Gabriel se dessiner sur le mur, une hache à la main. Le percuteur du revolver s'arme avec un clic définitif.
C’est un son sec qui résonne contre les parois de granit comme un verdict. Ariane sent l’air se figer dans ses poumons. Une fine traînée de fumée s’élève de la lampe. Le Fiancé ne tremble pas. Son index est une griffe de marbre blanc. L’odeur de la poudre noire et du papier brûlé lui sature les narines.
La porte dérobée cède dans un gémissement. Le bois éclate, projetant des esquilles qui rebondissent sur le sol. Gabriel est là. Il occupe tout l’encadrement, une masse sombre. Ses cheveux sont poissés de sel, son visage barré d’une traînée de suie. La hache qu’il empoigne est un outil de boucher, lourde, la lame piquée de rouille. Il ne respire pas, il siffle.
— Pose ça, dit Gabriel.
Sa voix est un roulement de galets sous la houle d'Urrugne. Le Fiancé esquisse un sourire qui dévoile l’éclat de ses dents. Il ne détourne pas le canon du front d'Ariane, mais son pouce caresse nerveusement le chien de l'arme. Elle voit la petite veine qui bat sur sa tempe comme un insecte piégé. Sous elle, le granit est d'une froideur polaire.
Ariane déplace son poids vers l'arrière, centimètre par centimètre. Ses doigts rencontrent un fragment calciné. Elle sent la texture friable de la cendre. Le Fiancé incline la tête. Ses pupilles de nacre captent chaque infime mouvement. Il la domine, traitant son corps comme un gibier déjà abattu.
— Tu arrives trop tard, murmure-t-il. Son nom est effacé. Elle n'existe plus.
Le canon descend vers le creux de la gorge. Gabriel resserre sa prise sur le manche de bois. Le cuir de ses gants craque. Un courant d'air marin s'engouffre, faisant vaciller la flamme. Les ombres sur les murs se transforment en monstres préhistoriques.
Soudain, le Fiancé pivote. Un mouvement fluide, presque une révérence. Le canon pointe désormais le plexus de Gabriel. Ce dernier s'élance, mais le bruit est couvert par le craquement d'une latte sous le poids d'un troisième homme surgissant des ombres. Une main se referme sur le col de Gabriel, le tirant vers l'arrière, tandis que le doigt du Fiancé s'enfonce sur la détente.
Le coup part dans un rugissement qui sature l'espace. Une langue de feu orangé lèche l'obscurité. Gabriel bascule en arrière. La balle ne trouve pas sa cible de chair ; elle s'écrase dans le chambranle, arrachant un éclat de chêne qui siffle à l'oreille d'Ariane. L'odeur de soufre lui soulève le cœur.
Elle profite de la fumée grise pour ramper vers l'ombre épaisse de la bibliothèque. Le Fiancé jure, sa voix n'est plus qu'un sifflement de reptile. Gabriel rugit, un son animal. Il frappe l'inconnu au visage, un bruit sourd d'os broyé. Le sang gicle, noir sous la lueur vacillante de la lampe.
Contre le mur, le dos d'Ariane rencontre un courant d'air. Une haleine fétide lui caresse la nuque. Elle tâtonne derrière elle. Ses doigts écorchés glissent sur une moulure invisible. Ses phalanges rencontrent un ergot de cuivre, poli par les ans. Elle appuie de tout son poids. Un déclic mécanique résonne. Un pan entier de la boiserie pivote, révélant une gueule d'ombre plus noire encore que la nuit.
Elle s'y engouffre. Le passage est étroit, une gaine de pierre où le sel a cristallisé en traînées blanches. Elle s'enfonce dans les entrailles de la demeure. Ses mains rencontrent une table de bois brut. Sur le plateau, des volumes sont alignés, reliés d'une peau sombre qui semble transpirer l'humidité de l'Atlantique. Elle en ouvre un.
Les noms défilent. Des vies brisées. Chaque identité est sabrée d'une balafre pourpre. "Elena - 1892". "Claire - 1894". "Maïté - 1896". L'encre ressemble à du sang séché. Ariane sent la bile monter dans sa gorge. Sous ses doigts, chaque nom est une épitaphe barrée de force.
Soudain, le silence se brise. Ce n'est pas le bruit de la lutte. C'est un son différent. Régulier. Lourd. Des pas ferrés résonnent sur les dalles, de l'autre côté de la porte qu'elle vient de franchir. Le bruit est lent, méthodique, dénué d'urgence. Une présence massive approche. Ariane étouffe le sifflement de sa respiration.
La serrure grince. Un tour de clé. Puis un second. Le pêne glisse avec une lenteur sadique. La porte s'entrouvre, laissant filtrer une lueur blafarde qui dessine une silhouette gigantesque sur le mur.
— Je sais que tu es là, petite souris.
Ariane se plaque contre le meuble. Ses doigts s'enfoncent dans le bois jusqu'à la douleur.
L’ombre s’allonge sur le sol poisseux. C’est une masse opaque qui semble avaler la faible clarté. Ariane ne respire plus. Une goutte de sueur glacée glisse sur sa tempe. L’homme est là, à trois pas. L’odeur le précède : un mélange de suif et d'effluve métallique propre aux outils qu'on affûte trop souvent.
Il avance. Le cuir de ses bottes gémie. Le visiteur savoure la traque. Ariane serre le volume contre son flanc, la matière moite collant à ses doigts. Ses yeux fixent la lumière jaune qui balaye les murs. La lanterne que l'inconnu tient à bout de bras balance doucement, projetant des éclats maladifs sur les traînées de sel.
L'homme s'arrête. Le silence devient une arme. Il est penché au-dessus de la table, humant l'air saturé de sa propre terreur. Une mèche de cheveux vient chatouiller la joue d'Ariane, mais elle reste une statue de chair. Elle sent la chaleur de la lanterne tout près.
La main balaie brusquement la surface de la table, renversant un encrier sec qui roule au sol. L’inconnu ricane, un râle gras. Il pose la lanterne sur le bois, juste au-dessus du visage d'Ariane. Le métal chaud crépite. La lumière perce l'obscurité sous le plateau. Ariane voit les doigts de l'homme se refermer sur le bord du meuble. Les phalanges blanchissent.
Le battant de la porte pivote soudain sous un coup de vent, projetant une bourrasque d'écume dans la pièce. La flamme danse. Ariane profite de ce battement de cil pour s'aplatir davantage contre la pierre. Elle sent le souffle de l'homme sur sa nuque.
Un bruit de métal froissé résonne. L’homme sort un rasoir de sa poche. La lame capture le dernier éclat de la lanterne. Le métal siffle dans l'air, décrivant un arc de cercle lent, cherchant l'ombre où elle s'est terrée. Le pied de l'homme écrase la main d'Ariane. Elle étouffe un hurlement, ses os craquant sous la botte ferrée. Elle ne lâche pas le livre. C'est son seul bouclier. L'homme pivote sur son talon pour broyer davantage les chairs.
— Montre-moi tes yeux.
Il la tire en arrière par la chevelure. Son crâne heurte le montant. La vue se trouble tandis qu'elle sent la lame froide se poser contre sa gorge. Elle plonge son regard dans celui de son bourreau : deux billes de verre délavé, vides de toute humanité.
C’est alors qu’un cliquetis métallique, sec et précis, provient de l'obscurité derrière l'homme.
— Écarte-toi, ou j'étale ce qu'il te reste d'esprit sur les dalles.
Le temps se fige. L’acier est une morsure de glace contre la carotide d’Ariane. Elle n’ose plus déglutir. Derrière lui, l’ombre de Gabriel déchire la faible lueur. L’odeur du tabac noir lutte contre l’effluve de sueur rance du boucher.
Gabriel avance d’un pas. Le cliquetis du chien que l'on arme résonne comme un coup de tonnerre. L’homme aux yeux délavés ricane. Une goutte de sang chaud s’échappe de l’entaille superficielle. Un serpent de feu qui descend vers sa clavicule. Elle sent la vie fuir par ce minuscule orifice. La douleur dans sa main écrasée n’est plus qu’une pulsation électrique.
Soudain, le vent s’engouffre avec violence. La lanterne bascule. Le verre explose. L’huile enflammée se répand en une traînée bleue sur le parquet. Dans ce chaos de flammes et de sel, Ariane sent le poids de l’homme basculer. Il a peur de l'obscurité qui revient.
Elle plante ses dents dans le poignet qui la maintient. Le goût est métallique. L’homme hurle. Le rasoir dévie. Ariane se jette au sol, roulant dans la poussière et les éclat de verre. Un coup de feu déchire l’air. L’odeur de la poudre brûlée supplante tout.
L'homme chancelle. Une tache sombre s'élargit sur son épaule. Il se retourne, le visage déformé. Il regarde la porte dérobée, là où une troisième silhouette vient d'apparaître, découpée par les éclairs de l'orage. C'est le Fiancé. Il tient une canne à pommeau d'argent. Il sourit sous la lueur des flammes. Sur sa manche, un fil rouge dépasse, dérisoire.
— Gabriel, mon frère... Tu as toujours eu un goût déplorable pour les causes perdues.
Ariane tente de se relever, mais sa main broyée refuse de la porter. Elle rampe vers le volume de cuir qui a glissé sous un meuble. Le Fiancé lève sa canne. Une lame fine jaillit du bois sombre. Gabriel fait feu une seconde fois. Le percuteur frappe dans le vide. Un enrayage.
Le Fiancé avance avec une élégance carnassière. Il enjambe les débris de verre sans un regard pour le blessé.
— Le destin déteste les femmes qui lisent par-dessus l'épaule des morts.
Le sol vibre. Un grondement sourd monte de la falaise. Ariane aperçoit une ombre bouger dans le renfoncement derrière le Fiancé. La porte dérobée claque brutalement. Le verrou s'enclenche. Ils sont enfermés. Un liquide noir commence à suinter des jointures des pierres. Ce n'est pas de l'eau. C'est de la poix.
— Qu'as-tu fait ? siffle Gabriel.
Le Fiancé perd son sourire. Une goutte épaisse s’écrase sur son revers en soie. Le liquide corbeau s'étale en une étoile graisseuse, rongeant le tissu. L'odeur de bitume brûlé étouffe tout. En haut, dans la pierre, quelque chose gratte. Un crissement de métal contre granit qui s'amplifie. La structure même de la chambre semble se rétracter.
Ariane atteint enfin le livre. Elle referme ses doigts sur la couverture. Elle le presse contre sa poitrine comme un nouveau-né. Un choc sourd fait vibrer les gonds de la porte scellée. Des pas ferrés. Ils ne viennent pas du couloir. Quelqu'un possède la clé de ce tombeau. Le battant s'entrouvre, libérant un courant d'air glacial qui fait rugir les flammes bleues.
Ariane se recroqueville. Elle voit la main qui saisit le rebord de la porte. Une main gantée de noir, dont chaque articulation semble trop longue pour être humaine. La serrure finit sa course. La porte pivote avec une plainte aiguë. Un souffle d'air chargé d'ozone s'abat sur la pièce. Ariane ouvre le volume d'un coup sec. Les pages craquent comme des vertèbres brisées.
Les noms défilent. *Lucie d’Arradoy. Élise.* Et ce trait pourpre qui semble encore suinter. Elle parcourt la liste, les yeux brûlés par la fumée. Son propre nom figure en bas, orphelin de rature pour l'instant. Elle sent l'encre sous ses ongles. C'est un catalogue de disparitions méthodiques.
Gabriel frappe le barillet de son arme contre sa paume, un geste mécanique. Son regard est rivé sur l'embrasure, là où l'obscurité prend une forme solide. Le Fiancé s'est figé dans une posture grotesque. Sa superbe s'est évaporée. Ses lèvres remuent sans émettre de son.
La botte ferrée apparaît enfin. Elle est d'un cuir noir impeccable, poli jusqu'à l'obscénité. La silhouette franchit le seuil. Ariane ne voit pas le visage sous le chapeau, mais elle reconnaît l'odeur : un mélange d'encens et de graisse de moteur. Le parfum d'une bourgeoisie qui sanctifie ses crimes.
L'inconnu s'arrête. Il ne regarde personne. Son attention se porte exclusivement sur le livre. La main gantée s'élève lentement, l'index pointé vers le codex. Le cuir crisse. Ariane sent son cœur cogner. L'intrus retire son gant gauche, révélant une peau d'une blancheur de craie. Une main de cadavre parfaitement conservée. Il tend la paume vers elle.
Un pan du plafond se détache et s'écrase entre Ariane et l'homme noir. Un rideau de feu s'élève. À travers les flammes, elle voit l'ombre s'avancer malgré la fournaise. La serrure de la porte principale explose sous un choc extérieur. Le battant vole en éclats.
L'homme à la main de craie franchit le rideau de flammes d'un pas mesuré. Ariane recule encore. Le volume pèse une tonne. Elle baisse les yeux sur la page. Sous le nom de sa mère, elle voit une trace d'humidité. Les lettres se tordent sous l'effet de la chaleur. Le monde se réduit à ce rectangle de peau et à cette main blanche qui s'approche.
La fumée se déchire devant la porte principale. Une silhouette massive apparaît, sanglée dans une armure de cuir bouilli, le visage dissimulé sous un masque de fer percé de fentes étroites. L'inconnu tient une lourde hache de sapeur. Il ne regarde personne. Ses yeux se fixent sur le cou d'Ariane, là où bat sa veine jugulaire.
La porte dérobée pivote dans un grincement de métal supplicié. Un, deux, trois déclics. Ariane sent la vibration de la gâche qui cède. Gabriel s'effondre sur un genou.
— Pas elle, croasse-t-il.
L'homme au masque est une statue de mort. Ariane recule. Son talon s'enfonce dans le néant derrière la cloison. Elle bascule vers le noir. Au moment où ses doigts lâchent le bois, la hache entame sa course, un arc d'argent qui fend la fumée. Un cri se brise dans sa gorge alors qu'une main gantée de satin, surgie de l'ombre du passage, lui saisit violemment le poignet pour l'entraîner dans l'abîme. La porte se referme sur le fracas du fer rencontrant le chêne.
Le silence retombe, lourd comme une pelletée de terre sur un cercueil.
L'allié des abysses
La targette de fer résiste. La rouille grince sous mes doigts. Dans l'écurie, l'obscurité est une masse compacte, lourde du souffle rauque des bêtes. L'odeur arrive en premier : cuir gras, crottin fumant. Je sens Gabriel avant de le voir. Un sabot heurte le bois d’un box. Mes poumons brûlent. L'humidité poisseuse colle la soie de ma robe à ma peau.
— Tu es en retard, murmure une voix.
Gabriel se détache du montant d'un box. Silhouette noire. Une allumette craque. La flamme illumine son visage anguleux, creusé par une fatigue ancienne. Il allume un cigare court. La lueur révèle l'insigne sur son veston, un tissu élimé porté comme une insulte. Il n’a rien d’un noble. Pourtant, sa cambrure affiche une arrogance que mon fiancé n'aura jamais.
— Ils croient m'avoir effacé, reprend-il. Ils m'appellent le bâtard. Je porte pourtant la même pourriture qu'eux.
Il fait un pas. Je recule contre la porte close. Le bois traverse mon corset. Il sort un objet massif de son manteau. Du métal sombre qui capture un reflet lunaire. Il me présente la crosse. Ma main tremble. Je remarque un fil décousu à ma manche, une futilité blanche dans toute cette noirceur.
— Prends-le. Six coups, Ariane. Pas un de plus. Pour eux.
Le froid de l'objet me mord l'avant-bras. Il est lourd, déséquilibré. Une extension de ma terreur. L'huile de machine jure avec mon parfum de lavande. Gabriel se penche. Son souffle charge l'air d'une tension électrique.
— Ne vise pas le cœur. Vise les sourires.
Le barillet claque. Un bruit de guillotine. Soudain, le gravier crisse dehors. Quelqu'un approche.
— Ariane ? Ma chère, vous vous égarez.
La voix de Julien. Mielleuse. Je fige mes vertèbres une à une. Le revolver pèse une tonne contre la soie de ma robe. Gabriel s'efface dans l'ombre d'un box. Un spectre. Je glisse l'arme dans la poche de mon jupon. Le métal heurte ma hanche. Brutal.
Le loquet gémit. Une lame de lumière lunaire découpe une silhouette longiligne sur le sol battu. La poussière danse.
— Je sais que vous êtes là, Ariane.
Sa voix est un poison. Je sens la sueur glisser entre mes omoplates. Julien n'est pas pressé. Il savoure l'espace. Ses doigts apparaissent sur le rebord de la porte. Fins. Manucurés. Il pousse le battant millimètre par millimètre. Son parfum de cèdre étouffe les effluves marins.
— Les chevaux sont nerveux, murmure-t-il en entrant. Ils sentent l'orage. Ou autre chose ?
Il s'arrête à deux mètres. L'électricité statique fait dresser mes cheveux. Julien promène son regard sur les ombres. Il fixe ma poche. Le tissu se tend. Je vois ses narines se dilater. Il a senti l'huile. L'odeur du crime.
— Qu’avez-vous donc caché là ? Un secret ?
Il tend la main vers ma hanche. Mon cœur s'emballe. Ma main plonge vers la crosse avant qu’il ne l'atteigne.
Le loquet de la porte de service claque. Julien s'immobilise. Gabriel émerge de la pénombre.
— Toi, crache Julien.
Sa voix est un rasoir rouillé. Gabriel s'arrête à la lisière du cercle de lune.
— Le fils que vous pensiez avoir noyé, dit Gabriel. Je suis le sang corrompu de cette lignée.
Julien recule. La peur est une odeur aigre. Gabriel bloque la sortie. Le vent hurle à travers les planches.
— Elle ne cherche pas un sauveur, Julien. Elle cherche un instrument.
La jument rue contre le bois. Le choc résonne dans mes os. L'air est trop épais. Julien fixe l'endroit exact où le plomb irait se loger. Ses doigts tremblent. Le prédateur est en cage.
— Dis-lui, Ariane. Qui est le premier sur la liste ?
Ma voix est plate :
— Le compte commence maintenant.
Un craquement sec retentit au-dessus de nous, dans le grenier à foin. De la poussière filtre entre les lattes. Julien lève les yeux. Son assurance s'effiloche. Quelqu'un rampe là-haut. Une lenteur de prédateur.
— Qui est là ? demande Julien, la voix étranglée.
Gabriel ne quitte pas le plafond des yeux.
— Tes péchés ont des oreilles. Et ils ont faim.
Un nouveau bruit. Plus proche. La jument frappe le sol. Un métronome fou. Je pivote le canon vers Julien.
— Ne bouge plus.
— Ariane, tu n'es pas une meurtrière. Tu es ma propriété.
Ce mot. Un déclic. La haine brûle mes poumons. Je resserre ma prise. C’est alors qu'une ombre immense s'étire au-dessus de nous. Une silhouette se dessine contre le foin. Une odeur de vieux suif descend en nappes.
Un canon de fusil de chasse émerge de l'obscurité. Il est braqué directement sur mon visage.
Le double trou noir du calibre 12 m'aspire l'air. Julien siffle entre ses dents. Sa peur s’évapore. Une jubilation fétide lui étire les lèvres.
— Abats-la, grogne Julien. Avant qu'elle ne morde.
Le silence tranche comme un rasoir. Gabriel n'a pas bougé. Il attend de voir si je plie. Une goutte de condensation tombe du plafond sur ma joue. Froide. L'homme là-haut respire avec un sifflement bronchique.
— Doucement, murmure Gabriel.
Il parle à l'ombre.
— Tu sais qui je suis, l'Ancien. Si ce coup part, le feu dévorera tout le domaine.
Le fusil tremble. Un grognement viscéral répond depuis le grenier. Julien fait un pas vers moi pour m'arracher le revolver.
— Donne-moi ça. Immédiatement.
Ses doigts frôlent le métal. C'est le contact de trop. Gabriel sort une pièce d'or et la fait claquer sur un box. Le son métallique résonne. Le fusil du grenier pivote brusquement vers Gabriel.
La trappe gémit. Un homme descend. Pantalon de toile, sang séché. Ses pieds touchent le sol. Son visage est une carte de cicatrices. Ses yeux sont d'un bleu délavé, presque blancs.
— Le bâtard est revenu, crache le vieil homme.
— Je n'ai jamais quitté les abysses, répond Gabriel. J'ai juste appris à y respirer.
Un sifflement strident déchire la nuit dehors. Un signal. Gabriel se jette en avant. Il plaque sa main sur ma bouche et m'entraîne. Une détonation assourdissante pulvérise la lanterne. L'obscurité totale s'abat. Soufre brûlé. Un second coup de feu déchire le foin.
L’oreille me siffle. Je sens le poids de Gabriel sur moi. Sa peau goûte le sel.
— Ne bouge pas, murmure-t-il.
Au-dessus, Julien hurle. Un cri de porcelaine qu'on broie. L’Ancien recharge. Clic-clac. Une sentence. Gabriel resserre mes doigts sur l'arme.
— Ma mère est morte dans le silence. Toi, tu vas crier.
Une botte lourde écrase une planche devant moi. L'odeur de sueur de Julien emplit l'espace. Je lève le bras. Le percuteur claque.
Le silence qui suit est une masse solide. Julien se fige. Je devine sa silhouette. Une tache de haine. Son souffle est rythmé. Une insulte. Ma main est devenue un bloc de granit.
— Ariane ? Je sens ta peur. Elle me manquait.
Il ricane. Je serre la crosse à en avoir mal. L’Ancien déplace sa carcasse entre les stalles. Il chasse à l'oreille. Julien fait un pas. La planche gémit. Il tend la main. Je vois ses doigts pâles entrer dans un rai de lune.
— Pose-le, souffle-t-il.
Un éclair blanc zèbre la lucarne. Un orage sur l'Atlantique. La lumière illumine l'acier du revolver et le visage de Julien. Il écarquille les yeux. L'arrogance s'évapore. Stupeur animale.
— Tu ne feras pas ça.
Sa voix est rauque. Striée de peur. Le canon est stable. Mon index ne tremble plus. L'Ancien siffle dans le noir. Julien pivote. Sa main cherche mon visage. Ses doigts effleurent ma joue.
— Gabriel m'a prévenue.
Julien tressaille. Une goutte de sueur trace un sillon dans la poussière de son front. L'Ancien est à l'entrée de la stalle. Son ombre immense dévore le couloir. Le fusil émerge. Deux trous noirs pointés vers mon flanc.
Julien sourit à nouveau. Il pense que le nombre va me briser. Mais le poids de l'arme me donne raison. L'Ancien lève le doigt vers la gâchette. Julien inspire pour ordonner le feu.
Un craquement sec déchire l'obscurité derrière nous. Julien se fige. Gabriel avance dans la lumière lunaire. Ses mains pendent, tranquilles.
— On ne finit jamais ce qu'on commence ? murmure-t-il.
L'Ancien épaule son arme. Julien hurle un ordre. Gabriel fait un pas de loup. Son regard croise le mien. Une décharge électrique.
Julien sort une lame de sa manche. Il se jette en avant. Je presse la détente à mi-course. Le mécanisme s'engage.
La porte de l'écurie explose vers l'intérieur. Arrachée.
La morsure du sel
Le vent gifle. C’est une main invisible, chargée de sel et de sable, qui laboure les joues d’Ariane. À sa droite, l’Atlantique bouillonne au pied des falaises d’Urrugne, gueule d’écume blanche dévorant la paroi sombre. Le vide l'appelle, une vibration sourde dans ses os. Julien marche un demi-pas derrière elle. Son souffle chaud heurte sa nuque malgré les rafales glacées, charriant une odeur de tabac noir mêlée à la pourriture des algues échouées en contrebas. C’est une caresse écœurante, un rappel de propriété.
Le gravier crisse sous les semelles fines d’Ariane. Chaque pas est une négociation avec l’équilibre. Elle sent le poids de sa robe de serge, trempée par les embruns, qui tire ses épaules vers le bas. Julien ne dit rien. Il l’observe. Son silence est une corde qui se resserre. Du coin de l’œil, elle perçoit le reflet du soleil pâle sur le pommeau d’argent de sa canne. Il ne s'appuie pas dessus ; il la porte comme un sceptre de boucher.
— Encore un pas, Ariane, murmure-t-il enfin.
Sa voix coupe le sifflement du vent. Elle est lisse, dénuée d’émotion, comme une lame fraîchement affûtée. Ariane s’arrête. Elle ne peut plus avancer. Le sentier se rétrécit ici, une corniche de pierre rongée par l'hiver qui surplombe l'abîme de cinquante mètres. Un faux mouvement et le roc ne sera plus qu'un souvenir. Ses doigts, serrés dans ses gants de dentelle, sont déjà engourdis. Elle perçoit le battement de son sang dans ses tempes, un tambour de guerre désordonné.
— Le froid, ment-elle.
Sa propre voix lui semble étrangère, une plainte de mouette perdue dans la tempête. Julien réduit l'écart. Il est maintenant contre elle. Il n'y a plus d'air entre son manteau de laine fine et le dos de sa fiancée. Il pose sa main libre sur son épaule. La pression est calculée, une menace qui ne laisse aucune trace bleue, juste la certitude de la force brute cachée sous la soie. Elle sent la chaleur de sa paume traverser le tissu. C’est une chaleur morte.
Il n’attend pas de réponse. Son bras bascule. La poussée est soudaine, sèche, sans aucune hésitation. L’horizon tangue. Un cri meurt dans sa gorge alors que ses pieds quittent le sol instable. L’instinct prend le dessus sur la terreur. Ses mains jaillissent, griffant l’air avant de rencontrer l’arête vive de la falaise. La pierre lui déchire la paume. Le sel s’engouffre dans la plaie, une morsure de feu instantanée. Elle est suspendue au-dessus du chaos, les jambes battant le vide, les muscles de ses bras hurlant sous l'effort.
Julien se penche. Il n'est pas affolé. Il ne tend pas la main. Son visage, encadré par le ciel livide, affiche une sérénité terrifiante. Il ajuste ses gants. Il prend son temps, savourant l'instant. Puis, il lève lentement son soulier de ville, celui dont le cuir luit comme un scarabée noir. L’ombre de la semelle recouvre les doigts d’Ariane qui blanchissent sur la paroi.
Le cuir descend. Lentement. Cruellement. Le poids de Julien se déplace, concentré sur un seul point : les articulations de sa promise.
La douleur est d’abord une onde de choc froide, un éclair blanc qui aveugle sa vision. Le talon, rigide et implacable, s'enfonce dans la chair tendre. Ariane sent la structure même de sa main s'effondrer, les os qui glissent les uns contre les autres dans un frottement sec, électrique. Ses yeux s'écarquillent sur le ciel gris de plomb où tournoient des goélands indifférents. Elle ne crie pas ; le choc a coupé les ponts entre ses poumons et sa gorge, ne laissant qu'un sifflement de vapeur s'échapper de ses lèvres gercées.
Julien pivote légèrement sur son pied, accentuant la torsion. La dentelle noire du gant se déchire, s'enfonçant dans la plaie avec une précision chirurgicale. L'odeur du cirage de luxe remplace l'iode, une fragrance de vanille et de pétrole qui l'écœure. Ses muscles de l'épaule brûlent, une barre de fer chauffée à blanc qui irradie jusqu'à sa nuque.
— Le silence vous va si bien, Ariane.
Il se penche davantage. Elle voit les pores de sa peau, la perfection de son rasage, l'absence totale de dilatation dans ses pupilles sombres. C’est un homme qui observe un insecte se débattre dans un bocal. Il déplace le poids de son corps sur sa jambe droite avec une lenteur de prédateur repu. Le vent s’engouffre sous la jupe de serge, la gonflant comme une voile noire, cherchant à l'arracher définitivement à la paroi. Elle sent le vide aspirer ses chevilles.
Ses ongles grattent le schiste, cherchant une faille. Elle ne trouve que de la mousse humide qui se détache. La sueur coule le long de son dos, glaciale. Julien sourit, un étirement de lèvres sans joie qui dévoile l'ivoire de ses dents.
Un second coup de feu éclate, mais cette fois, le son vient d'en bas, des entrailles mêmes de la falaise.
La détonation lacère la brume. Ce n'est pas le revolver de Gabriel, qui vient d'apparaître sur le sentier, mais un tir venu du néant. Julien vacille, son équilibre soudain précaire. Une étincelle de doute fêle son masque. Son regard plonge vers l'écume, là où les vagues se fracassent contre les dents noires du rivage.
Ariane n'a plus de doigts. Elle a des crochets de fer rougi qui s'enfoncent dans la faille. Le sang qui s'écoule de sa main gauche lubrifie la roche, rendant sa prise dérisoire. Chaque pulsation de son cœur envoie une décharge électrique dans son avant-bras. Douleur, survie, douleur, survie.
— Qui est là ? crache Julien.
Sa voix n'est plus un velours. C'est un râle de rat acculé. Entre les deux hommes, le silence s'étire. Une silhouette se dessine dans les vapeurs de sel, à mi-hauteur de la falaise, accrochée à un repli de roche invisible. Un flash de poudre illumine brièvement la grisaille.
La pierre sous le ventre d'Ariane gronde. Un nouveau fragment se détache. Elle lâche une plainte. Ses pieds battent l'air. Rien. Son épaule craque à nouveau. La luxation est proche, le ligament tendu jusqu'à la rupture. Le vent s'engouffre dans sa gorge, lui volant le peu de chaleur qui lui reste.
Julien revient vers elle. La panique le rend plus dangereux. Il lève son pistolet de poche, le bras tremblant. Sa botte s'écrase de nouveau sur le poignet valide d'Ariane. Il appuie de tout son poids, cherchant à broyer le dernier lien. La douleur dépasse l'entendement. C'est une explosion blanche derrière ses paupières.
Au loin, le cri d'un goéland déchire l'air. Ou peut-être est-ce elle qui hurle.
Ariane lâche prise. Elle ne tombe pas tout de suite. Elle bascule vers une saillie de racines noires et noueuses, vestige d'un arbuste mort. Son bras valide s'enroule par réflexe autour d'une branche de genévrier pétrifié. Elle est arrêtée net, son corps ballotté contre la paroi, à dix mètres sous le rebord.
Le silence s'installe. Un silence de tombeau. Elle lève les yeux. Une main d'enfant s'avance vers elle entre deux blocs de schiste.
La main est livide. Elle est couverte d'une croûte de terre séchée, les ongles rongés, les articulations saillantes. Ariane cligne des paupières, chassant les cristaux de saumure. Ce n'est pas une hallucination. Au-dessus d'elle, coincé dans une anfractuosité étroite, un visage d'enfant émerge des ombres. Les yeux sont immenses, délavés par les embruns.
Le genévrier tremble. Une nouvelle fibre se déchire.
— Prends, murmure une voix grêle.
La petite main se tend. Ariane hésite, la poitrine écrasée par son corset. Elle jette un regard vers sa main gauche, masse de chair violacée. Le temps s'épuise. Elle sent le sang chaud glisser le long de son poignet, contrastant avec le froid polaire.
L'enfant tire avec une force surnaturelle, une traction sèche qui arrache Ariane à la verticale pour la hisser vers une faille invisible, dissimulée derrière un rideau de lichens noirs. Le corps d'Ariane racle le roc, sa robe se déchirant dans un bruit de parchemin qu'on immole. Elle bascule dans l'obscurité d'une niche étroite.
À l'intérieur, il fait calme. Un calme de crypte. Ariane remarque un petit fil rouge coincé sur la lèvre inférieure de la petite fille. Elle voudrait l'enlever, mais ses mains ne sont plus que des décombres de chair. L'odeur de la gamine est celle de la vieille laine et de la pluie.
— Chut, souffle l'enfant.
Un bruit de pas résonne juste au-dessus de leurs têtes. Lourd. Rythmé. L'ombre d'un homme barre soudain la lumière à l'entrée de la faille. Un colosse s'accroupit, sa carcasse craquant sous l'effort. Il dégage une odeur de graisse de phoque et de genièvre. Il avance la tête, cherchant dans les ténèbres avec un œil unique et vitreux.
— Sortez, grogne-t-il. Sortez ou je vous fume.
Il plonge une lame de boucher dans l'obscurité. La pointe d'acier déchire le corset d'Ariane dans un sifflement de soie, effleurant sa peau. Le baleinage rompt avec un claquement sec. Ariane plaque sa main valide contre la paroi visqueuse. L'intrus avance encore, ses larges épaules arrachant des morceaux de roche.
Soudain, un cri inhumain retentit depuis le sommet. L'homme se fige. Il retire sa jambe, mais une main gantée de noir apparaît sur le rebord et saisit sa cheville avec une force déshumaine. Le colosse est éjecté de la faille. Une force brute l’arrache à l’obscurité, le projetant contre les rochers extérieurs.
Ariane rampe vers la sortie. Dehors, la lumière décline. Elle émerge pour buter contre une silhouette qui bloque l'horizon.
Julien est là. Son costume est impeccable. Il ne regarde pas le boucher qui convulse à ses pieds, il ajuste ses gants de chevreau. L'odeur de la cire à moustache et du tabac de luxe sature l'air. Il sourit, un mouvement de lèvres qui ne sollicite aucun muscle de son visage de marbre.
— Tu as toujours eu un goût déplorable pour les cachettes.
Il avance. Une botte se pose près des doigts de la jeune femme. Ariane recule, sentant le vide aspirer ses talons. La poussée est sèche. Précise. Un geste de dédain. Le monde vacille. Ariane sent l'air se vider de sa poitrine alors que la gravité l'entraîne enfin.
Ses mains se referment une dernière fois sur la corniche, ses ongles s'enfonçant dans la mousse rase. Elle reste suspendue. Au-dessus d'elle, Julien se penche. Il lève son talon ferré.
— Tes doigts sont bien trop fragiles, Ariane.
Le talon s'abat sur ses articulations, broyant les os contre la pierre froide. Un craquement de bois sec. Ariane ouvre la bouche, mais seul un jet de bile amère franchit ses lèvres. La prise lâche. Elle glisse.
Le poids du monde l'emporte. Elle ne sent plus le vent, seulement l'accélération brutale et le sifflement de la mort.
Puis, le choc. Pas celui de l'eau, mais celui d'une main d'acier qui se referme sur son poignet brisé, en plein ciel.
L'effacement
Le froid remonte par les vertèbres. Une morsure lente. La pierre humide boit sa chaleur. Ariane ouvre les paupières. Ses cils sont collés par une croûte de sel. Le plafond est une masse de granit noir. Elle veut porter une main à son front. Un choc sec brise son geste. Le métal.
Le cliquetis résonne contre les dalles. Un son aigu. Cristallin. Il lui transperce les tympans. Ses poignets sont pris dans des cercles de fer rouillé. Elle tire. La peau s’arrache. Une traînée poisseuse marque le mur. Sa respiration s'accélère. Elle siffle dans sa gorge sèche. L'odeur l'agresse : varech en décomposition et papier brûlé.
Dans l’âtre, à trois mètres, les flammes dévorent son existence.
Un parchemin se recroqueville. L'encre s'évapore. C’est son acte de naissance. Le sceau de cire rouge s'effondre. Il coule comme du sang épais sur les braises. Une lettre suit. Les mots « Ma chérie » disparaissent dans la fumée. Ariane veut hurler. Sa voix n'est qu'un râle. Elle n'est plus personne. Son passage sur terre devient une cendre volatile.
Des pas dans le couloir. Réguliers. Lourds. Le fer frappe le granit. La porte pivote. Elle gémit.
Le Fiancé se tient là.
Sa silhouette bouche la lumière. Il ne bouge pas. Il savoure. Ariane est enchaînée au sol, les cheveux emmêlés, le regard sauvage. Il porte un paquet enveloppé d'un drap blanc. Son sourire de nacre brille dans le noir. Des dents trop parfaites. Trop blanches. Inhumaines.
Il s'avance. Ses bottes craquent sur le sable. Il s'arrête devant elle. Elle sent la lavande et le tabac froid. Il pose le paquet. Ses gestes sont lents. Tendres.
Le tissu jaillit de l'ombre.
Une robe. Pas le blanc de la tradition. Un rouge profond. Viscéral. La couleur d'une artère sectionnée. Le Fiancé s'accroupit. Ses yeux cherchent une brisure dans ses pupilles. Il tend une main gantée. Ses doigts effleurent sa mâchoire.
— Le passé encombre, murmure-t-il. Une épouse doit être légère.
Il saisit une mèche de cheveux. Il l'évalue comme une marchandise. Ses ongles appuient sur sa tempe. Ariane sent la pointe de la douleur. Elle ne cille pas. Elle fixe ce visage de cire. Elle cherche la faille. L'endroit où frapper.
— Elle a été coupée pour toi. Pour que ton ancienne vie disparaisse sous ce satin.
Il se relève brusquement. Il attrape la chaîne et tire. Le corps d'Ariane bascule. Ses genoux heurtent le granit. Un craquement sourd. Il la maintient en déséquilibre, le visage contre la soie sanglante. Il sort un couteau. Le clic du mécanisme claque comme un coup de feu. Il ne la regarde plus. Ses yeux sont rivés sur le tissu. Le vent du large s'engouffre dans les fissures.
Il approche la lame de sa gorge. Le froid de l'acier donne un frisson électrique.
— Ne bouge pas. Je détesterais tacher le rouge avant l'heure.
Le tranchant glisse vers l'oreille. Ariane retient son souffle. Son cœur bat jusque dans ses gencives. Un bruit sourd retentit au loin. Un choc contre les falaises. Plus fort que le ressac.
Le Fiancé s'immobilise. Sa main se crispe. Ses pupilles se dilatent. Quelqu'un est dans le tunnel de service.
La pointe s’ancre dans la chair. Sous le lobe. Une perle de sang roule vers sa clavicule. Le Fiancé est pétrifié. Son oreille est tendue vers le corridor. Sa main gantée tressaille. La vibration du métal remonte dans les vertèbres d'Ariane. Ce n'était pas la charpente. C’était le frottement d'un cuir mouillé contre la pierre. Un son lourd. Délibéré.
Le feu agonise. Ariane essaie de ralentir son souffle. Elle cherche un appui. Ses doigts rencontrent un morceau de charbon tiède. Elle le serre. La sueur transforme la poussière en boue noire. Elle fixe la nuque de l'homme. Trop blanche.
— Tu entends ? murmure-t-il.
Sa voix est un fil. Il resserre sa poigne sur le manche en os. Un nouveau choc. Plus proche. Un cliquetis de serrure. La panique déforme les ombres. Le Fiancé pivote. Il traîne Ariane par les cheveux. Elle étouffe un gémissement. Il la plaque contre le mur suintant. Son corps sert de bouclier face à la porte de fer.
Le sel brûle ses plaies. Elle sent la poitrine de son bourreau contre son omoplate. Un rythme rapide. Un animal acculé. Le vent hurle par le soupirail. Amertume des embruns. Varech pourri. Un grattement se fait entendre de l'autre côté du bois. Un ongle ou une pointe de métal.
La poignée de bronze s'abaisse.
Le loquet gémit. Le bronze s'immobilise à mi-course. Ariane sent l’acier s’enfoncer d’un millimètre. Sa sueur marque le col de soie d'une tache sombre. Elle ne bouge pas. Le charbon lui broie les phalanges.
Le Fiancé ne respire plus. Il est un bloc de marbre. Sa pommade à la rose s'efface derrière l'odeur de la sueur rance. Son bras écrase les baleines de son corset. Un craquement sinistre. Dans l'âtre, une bûche s'effondre. Des étincelles dansent avant le noir. De l'autre côté, un frottement reprend. Plus bas. Vers les gonds rongés par la rouille.
— Si c'est lui, je te tranche avant qu'il n'entre.
Sa voix n'est plus qu'un raclement. Il a peur. Cette réalisation infuse dans le sang d'Ariane. Elle sent la mâchoire de l'homme tressauter contre son crâne. Un tic nerveux. La porte cède. Un interstice noir se dessine. Une hernie d'ombre. Le pivot grince. Ariane fixe ce néant. Son cœur tambourine. Un doigt de cuir noir apparaît sur le montant. Il saisit le bois.
Tabac noir. Marée basse. L'odeur envahit la pièce.
Le Fiancé recule. Son pied bute contre une dalle. Dans l'ouverture, une silhouette massive se découpe. Immobile. Une sentence.
Le percuteur claque dans l'ombre.
Le temps se fragmente. Le Fiancé est une masse de muscles convulsifs. Ses doigts s’enfoncent dans sa taille. Il cherche un appui. Le canon de l'arme est un trou noir. Il aspire toute la lumière.
Gabriel ne bronche pas. Il impose un silence de plomb. L'air est saturé par l'humidité de la tempête. Une mèche de cheveux colle à la joue d'Ariane. Elle perçoit le sifflement de l'air dans les poumons de Gabriel. Une respiration cadencée. C’est le souffle d'un homme qui a accepté la mort.
Le Fiancé heurte la cheminée. Les cendres s'élèvent. Elles salissent le rouge de la robe. Le contraste est une insulte. Le bras de l'homme se resserre sur son cou. Il cherche la carotide avec un rasoir. Il l'a déplié de sa main libre. Le métal capte l'ultime lueur des braises.
— Un pas et je l'égorge.
Sa voix est une ruine. Le vernis s'est écaillé. Ariane ferme les yeux. Elle sent la chaleur de la lame. C'est presque doux. Elle imagine le sang sur la soie. Le Fiancé tremble. Le rasoir entaille l'épiderme. Une perle minuscule commence sa course.
Gabriel fait un pas. Un seul.
Ses bottes grincent avec une lenteur provocatrice. Il entre dans la lumière. Une pommette saillante. Un regard de silex. Il n'a pas l'air d'un sauveur. C'est un chasseur qui ajuste son tir. Son bras ne dévie pas d'un millimètre. Le revolver est une extension de son corps.
— Tu ne tireras pas, aboie le Fiancé. Tu la toucherais.
Gabriel ne sourit pas. Son visage est une cicatrice de nuit.
— Qui te dit que ce n'est pas mon intention ?
Ariane voit son doigt se crisper sur la détente. L'air devient solide. Elle sent la torsion du corps du Fiancé. Il va l'utiliser comme bouclier. Il va la projeter dans la gueule du loup.
Le vent s'engouffre dans la cheminée. Un hurlement sauvage. Une bourrasque de suie aveugle la pièce. Ariane sent la poigne se relâcher. Elle enfonce son coude dans le plexus. Le choc remonte dans son épaule. Une douleur électrique. Le Fiancé lâche un hoquet.
Elle bascule. Ses chaînes fouettent l'air. Le coup de feu claque. Assourdissant. La pièce devient une caisse de résonance. L'éclair de poudre imprime une image : le visage de Gabriel, vide, et le Fiancé projeté en arrière.
Ariane percute les dalles. Le visage contre le granit rugueux. Un objet métallique tinte près de sa tempe. Le rasoir. Il est couvert de sang.
Le sifflement dans ses oreilles occulte le fracas de l’Atlantique. L’air est une pâte de soufre et de suie. Ariane presse sa joue contre la pierre. Ses doigts griffent le sol. Gabriel est une ombre dans la brume. Le revolver tremble dans sa main. Un battement irrégulier. Son visage est de craie. Ses yeux sont des trous. Il regarde la porte dérobée.
Un cri se prolonge. Une plainte aiguë. Une bête qu'on égorge.
Ariane tente de se redresser. Ses chaînes cliquètent. Le poids du fer brûle ses poignets. Dans l’âtre, le feu dévore son nom. Elle n'est plus rien. Un corps anonyme dans une chambre de mort.
Gabriel écrase des débris de verre. Il ne s'approche pas. Son regard dévie vers la robe rouge. Elle ressemble à une plaie ouverte sur le mur. Un linceul de luxe. Le tissu ondule. Un mouvement de vie dans la décomposition.
— Il ne mourra pas comme ça, murmure Gabriel.
Il baisse son arme. Ses doigts restent soudés à la crosse. Le Fiancé bouge. Un spasme. Ses ongles raclent le granit. Une traînée sombre s'insinue entre les dalles. Le cri s'arrête. Le silence aspire l'oxygène.
Un craquement derrière elle. Un verrou. Ariane pivote sur ses genoux. Ses chaînes s'enroulent comme des serpents. La poignée de la porte principale tourne. Une délibération sadique. Un filet de lumière blanche s'insinue.
— Ils sont là, lâche Gabriel.
L’ombre sur le seuil est immense. Déformée. Ce n'est pas un homme. C’est une structure de cuir et de métal. Un prédateur silencieux. Ses pas ne font aucun bruit. Dans sa main, une aiguille d'argent brille. Longue. Prête à recoudre le silence.
Ariane saisit le rasoir. Le froid de l'os lui redonne une étincelle de rage. Elle ne sera pas la prochaine. Le Fiancé laisse échapper un gargouillis. Sang et nacre. Il sourit. Ses yeux sont vitreux. Il sait que le pire arrive.
Le visiteur franchit le seuil. Il ignore les morts. Il ignore Gabriel. Ses yeux sont d'un bleu délavé.
— La robe vous attend, Madame.
Sa voix est un mélange de velours et de verre pilé. Il tend une main gantée. Gabriel relève son arme. Son bras s'affaisse. Un second coup de feu retentit. Il vient du couloir. Juste derrière lui.
Le sang macule la soie rouge. Une tache symétrique. Une fleur de mort. Gabriel s'effondre.
L'homme à l'aiguille fait un pas.
— Le sacrifice n'attend pas.
Le rasoir tremble. Ariane sent la carotide de son destin sous son pouce. La porte se referme. Noir total. Une seule braise rouge refuse de mourir.
Elle rampe vers la cheminée. Ses doigts griffent les dalles. Elle reconnaît sa signature sur un lambeau de papier avant que le feu ne l'avale. L’homme à l’aiguille d’argent ne bouge pas. Sa présence sature l’angle mort. Elle entend le frottement du cuir. Un requin dans les eaux sombres. Il s'approche. Il contemple la destruction de son passé avec une satisfaction clinique.
Le tissu de la robe siffle. Une caresse qui promet l'étouffement. L’homme déploie l'étoffe. Un carcan de velours. Des baleines de métal prêtes à broyer ses côtes. Il lisse un pli avec une lenteur obscène.
— La peau doit disparaître sous la pourpre.
Sa voix vibre dans ses vertèbres. Il se tourne. L'aiguille capte le rouge. Elle est effilée. Gravée de symboles noirs. Il réduit l'espace. Le fer de ses chaînes s'arrache du mur. Un cri de métal. L'aiguille se lève vers sa gorge.
Il sourit. Un étirement de lèvres sans chaleur. Il laisse tomber la robe sur ses genoux. Elle est chaude comme un cadavre. L'encens rance soulève le cœur.
— Habillez-vous. Les offrandes n'attendent pas.
Il saisit son menton. Une force brutale. Il l'oblige à croiser son regard de glace. Dans ses pupilles, l'éclat de l'argent descend vers sa paupière.
La pointe s’immobilise. À un millimètre. Ariane ne cille pas. Ses cils effleurent le métal. L’homme ne respire plus. Savon et tabac. Elle sent le fer autour de ses poignets. La peau est à vif.
Il retire l’arme. Ariane inspire un râle sec. Dans l'âtre, tout est noir. Elle n'est plus rien. Elle passe ses doigts sur le tissu. Il est électrique. Rêche. Un apprêt chimique pique sa peau. Elle sent les baleines. Une armure de torture.
— Le rituel exige la perfection, dit-il depuis l'ombre.
Ariane se lève. Ses articulations crient. La robe est un poids mort. La dentelle aux poignets coupe comme du fil de fer. Un fracas ébranle les murs. Une lame de fond percute la falaise. Les vitres vibrent. Le sel suinte à travers les pierres.
Elle glisse une main sous la soie. Ses ongles accrochent le fil. Elle sent la pression de l'homme sur sa nuque. Constante.
— Pourquoi le rouge ?
Sa voix est un froissement de papier.
— Le blanc est pour les innocentes. Le noir pour les mortes. Vous êtes le sang qui circule encore. Pour l'instant.
Il l'écrase contre le sol de pierre. Sa main gantée est brutale.
— Relevez-vous. Je vais serrer les lacets. On ne fuit pas une robe qui vous tient par la colonne.
Elle se lève dans un cliquetis. Ses jambes flanchent. Il tire sur les pans du corset. Un coup sec. Un cri étouffé. Ses côtes craquent. L'air refuse d'entrer. Elle est prisonnière. La porte se verrouille.
Un grattement derrière la cloison. Frénétique. Le Fiancé s'immobilise. Sa main se crispe sur l'aiguille. Une griffe sur le chêne. Quelque chose rampe dans les interstices. La poussière tombe du plafond.
— Restez immobile.
Sa voix est un rasoir. Le grattement s'intensifie. Ariane ferme les yeux. Son cœur cogne contre la soie. Une goutte de sueur trace un sillon glacé le long de ses vertèbres. Une latte du parquet craque. Ce n'est pas elle.
La pression devient insupportable. Il l'utilise comme un bouclier. Il la tire contre lui. Elle sent l'aiguille contre sa gorge. Le bois de la cloison explose. Des éclats de shrapnel. Une main massive, couverte de terre et de sang, agrippe le cadre.
Une silhouette se découpe contre le noir. Un uniforme de marin en lambeaux. Une peau de craie. L'être avance. Le Fiancé lâche les lacets. Ariane s'effondre. Le buste prisonnier de sa gaine. L'intrus lève une lame courte. Noircie.
Le Fiancé réajuste ses manchettes. Il sourit.
— Dommage. Vous auriez fait une veuve magnifique.
Il se dirige vers la fenêtre. La vitre explose. Un second assaillant surgit de l'abîme. Une corde de chanvre siffle. Elle s'enroule autour du cou du Fiancé.
Chaos. Corps qui s'entrechoquent. Ariane rampe. Ses jambes sont emmêlées dans les mètres de rouge. Le Fiancé est soulevé de terre.
Une main se referme sur sa cheville. Sous la jupe. Chaude. Réelle. Terrifiante.
Ses doigts s'enfoncent dans la chair. Ariane rue. Inutile. Le poids de la soie l'épingle au plancher. Elle sent les fibres du tapis. L'air manque. Le Fiancé se bat contre le vide. Ses bottes martèlent l'air. La corde émet un gémissement sec. Son visage vire au violet.
La main sous la robe tire. Brutalement. Ariane glisse sur le parquet. Son menton heurte les lattes. Goût de fer. Elle ne voit pas qui se cache dans cette obscurité textile. Elle plante ses ongles dans le bois. La force est méthodique.
L'homme à la peau de craie observe l'agonie. Le Fiancé émet un dernier gargouillis. Ses yeux injectés de sang fixent Ariane. Une promesse de haine. Ses bras retombent. Il se balance mollement au-dessus du vide. Le marin lâche la corde. Le cadavre bascule.
Ariane est engouffrée dans l'ouverture de la muraille. Le froid du tunnel lui lèche le visage. La main remonte le long de sa jambe. Elle dépasse le genou. Elle presse la peau. Ariane veut hurler. Le choc de la pierre contre son épaule coupe son cri. Dans le noir, deux yeux s'allument. Une voix saturée de tabac résonne contre son tympan.
— Vous pensiez que l'effacement serait indolore ?
Une autre main surgit. Un linge imbibé d'une odeur chimique. Sa vision se brouille. Les flammes deviennent des traits horizontaux. Le sol disparaît. On l'emporte.
Le silence revient. Une seule perle se détache de la robe rouge. Elle roule vers le vide.
L'éther déchire ses sinus. Sa tête bascule. Inutile. Elle voit la voûte de granit défiler. Ses muscles se liquéfient. Le rouge est la dernière chose qu'elle perçoit. Une flaque qui s'étire. Elle n'est plus qu'un paquet de viande et de soie.
L'homme qui la porte ne faiblit pas. Ses pas martèlent son crâne. Tabac noir et sel. L'obscurité est totale. L'air devient vif. Glacial. On entend le fracas de l'Atlantique. Une bête affamée en contrebas. On la dépose sur une dalle de schiste. Le choc fait remonter la bile. La silhouette au-dessus d'elle est immense.
— Ne luttez pas.
C'est un râle. La main se pose sur son front. Froide. Elle l'immobilise contre la pierre. Ariane veut parler. Ses cordes vocales sont pétrifiées. Un cliquetis métallique. Sec. Un froid circulaire lui mord la cheville. On l'enchaîne à un anneau scellé.
L'homme se redresse. Il craque une allumette. La lueur révèle un visage émacié. Livide. Il approche la flamme d'une mèche de goudron.
— Le sacrifice commence.
La mèche siffle. La lumière éclaire le fond de la grotte. Des dizaines de robes rouges sont suspendues aux parois. Identiques. Comme des peaux de bêtes écorchées.
Le réseau de nacre
Le sel lui cingle les paupières. Gabriel s’arrête sur le rebord du sentier. Ses bottes s’enfoncent dans la boue noire d’Urrugne. En bas, l’Atlantique cogne le granit avec une régularité de métronome. Un fracas sourd qui remonte jusqu’à ses vertèbres. L’air est une morsure.
Il palpe la crosse de son revolver sous son caban. Une présence froide contre sa hanche. Plus haut, la Villa des Orphelines se dresse comme une masse de pierre dévorée par le lierre. Ses fenêtres étroites ressemblent à des meurtres non résolus.
Il avance. Le gravier crisse sous ses pas. Un bruit de verre pilé. Gabriel déteste ce silence trop épais, chargé d’une humidité qui lui colle à la nuque. À l’entrée, deux hommes en livrée montent la garde. Leurs visages sont effacés par l’ombre des tricornes. Ils ne bougent pas. Leurs yeux suivent le moindre mouvement de sa mâchoire.
Gabriel tend l’invitation. Un carton rigide aux tranches dorées. Une insulte à la misère des ports voisins. Le plus grand des gardes saisit le papier. Ses doigts sont calleux, marqués par le travail des cordages, contrastant violemment avec la soie de ses gants. La porte de chêne gémit sur ses gonds. Elle libère un souffle d’encens de piètre qualité et l’odeur métallique du sang frais.
Le hall est une cathédrale de fer. Des lustres massifs pendent du plafond, mais leurs bougies ne dissipent pas l’obscurité qui stagne dans les angles. Gabriel sent le poids des regards avant même de voir les visages. Une douzaine d’hommes sont dispersés. Certains sont assis dans des fauteuils en cuir craquelé. D’autres restent debout, immobiles. Leurs mains trahissent une nervosité animale.
Au centre de la salle, des caisses de bois brut sont éventrées. Elles révèlent des blocs de minerai sombre, des veines d’argent qui luisent sous la lumière vacillante. C’est le cœur du trafic. La monnaie qui achète le silence des préfets.
Une silhouette se détache près de la cheminée. Le Fiancé. Il porte un costume blanc, immaculé, qui semble absorber la moindre lueur. Son sourire est une fêlure dans un émail trop parfait. Il observe Gabriel avec une curiosité de naturaliste face à un insecte rare.
Près de lui, une jeune femme est agenouillée sur le sol froid. Ses poignets sont liés par une cordelette de chanvre qui entame sa peau. Elle ne pleure pas. Ses yeux sont fixés sur le foyer. Des orbes vides. Le Fiancé pose une main gantée sur son épaule. Un geste qui se veut protecteur mais qui ressemble à une condamnation.
Gabriel sent une goutte de sueur couler entre ses omoplates. Il se rappelle soudain l'odeur du café tiède bu à l'auberge, deux heures plus tôt. Un détail absurde. Sa gorge est verrouillée par le dégoût. L’odeur du minerai se mélange à celle de la chair transpirante.
Le Fiancé s’approche d’un brasero. Il saisit une tige de fer dont l’extrémité rougit dans les braises. Le métal crépite. La jeune femme tressaille. Un spasme involontaire. Gabriel resserre les doigts sur son arme.
Le type en blanc retire le fer du feu. La pointe incandescente illumine son visage anguleux. Il se tourne vers Gabriel. Son regard brille d’une lueur démente.
— Vous arrivez pour la partie la plus délicate, murmure-t-il.
Le fer s’abaisse. L’air se fige. Gabriel fait un pas en avant. Son cœur cogne contre ses côtes. Il voit le reflet du feu dans l’acier. Soudain, le verrou de la porte d’entrée claque derrière lui. Un bruit sec. Définitif.
Le cliquetis du pêne sectionne toute retraite. Gabriel se fige. Ses muscles deviennent des cordes d’acier. Il ne se retourne pas, mais il sent l’air se raréfier. La villa semble aspirer l’oxygène pour nourrir les flammes. Les hommes en redingote sont devenus des spectateurs avides.
Le Fiancé incline la tête. Ses doigts longs caressent l’air au-dessus de l’omoplate de la femme. Le fer rougi pulse dans le noir. La fille au sol a un hoquet de terreur. Une plainte étouffée qui meurt dans sa gorge. Ses yeux implorent le vide.
— On n’entre pas ici comme dans une taverne de Ciboure, Gabriel.
Sa voix est une lame de rasoir glissée dans du velours. Il rapproche la pointe de la peau laiteuse. Millimètre par millimètre. Un premier effluve de sueur roussie s’élève. Un avertissement acide qui pique les narines.
Le fer touche enfin la chair. Un grésillement obscène emplit la salle. Un bruit de friture humaine. La fumée blanche monte en volutes paresseuses. La jeune femme ne crie pas. Elle s’effondre sur elle-même. Le Fiancé maintient la pression. Il tourne légèrement le métal pour que la marque soit profonde. Indélébile. Un sceau de propriété.
L’un des hommes dans l’ombre lâche un soupir rauque. Un bruit de jouissance étouffée qui fait monter la bile dans la gorge de Gabriel. Le fer se retire avec un bruit de succion humide. Un cercle parfait défigure l’épaule de la proie.
Le Fiancé se redresse avec une lenteur calculée. Il s’essuie les mains sur un mouchoir en soie qu’il jette sur le visage de la suppliciée. Elle tremble tellement que ses dents s’entrechoquent. Un son de désastre.
— Parlons de votre part de marché.
Il fait un pas. Les autres hommes quittent la pénombre. Ils forment un demi-cercle serré. Une meute en costume de cérémonie. Leurs visages sont des masques de cire. Gabriel recule. Son dos rencontre le bois froid de la porte verrouillée. Sous ses pieds, il sent les vibrations de l’Atlantique. La terre s’arrête ici.
Le type en blanc s’arrête à un mètre. Il dégage une odeur de lavande et de mort. Il tend une main blanche. Ses yeux ne sont plus humains. Ce sont deux perles froides.
— Le minerai, Gabriel. Où est-il ?
La question tombe comme un couperet. Gabriel sent la sueur poisser la crosse de son arme. S’il tire, il en abat un. Peut-être deux. Mais il ne franchira jamais le seuil. Un bruit sourd vient de l’étage. Un choc, suivi d’un balancement rythmé qui fait grincer les poutres.
— C'est Ariane, murmure le Fiancé. Elle n'aime pas le silence.
Un cri déchire la nuit. Il provient de la structure même de la maison. L'homme saisit Gabriel par le revers de sa veste. Sa force est colossale.
— Choisissez. Le fer ou l’argent.
Gabriel sent alors l’acier froid d’une lame contre son flanc. Juste entre deux côtes. La pointe traverse son gilet. Il sent le poids de l’agresseur derrière lui. Une haleine chargée de genièvre lui rase la nuque.
— L’argent n’est qu’une étape, Gabriel.
Dans l’âtre, une bûche s’effondre. Une gerbe d’étincelles crépite. Gabriel ne bouge pas. Chaque millimètre pourrait enfoncer la lame dans son foie. L’odeur du fer chauffé se mélange au sel qui s’infiltre par les fenêtres. C’est l’odeur de la côte basque en hiver. Un mélange de putréfaction et de roche.
Le sol vibre. Un grondement sourd. Un rugissement qui vient des entrailles de la falaise. Le plafond craque. Un morceau de lustre explose sur le sol dans un fracas de cristal. Un liquide sombre commence à couler sous la porte. Ce n’est pas du sang. C’est de l’eau de mer, noire et glaciale.
Elle s’insinue avec une rapidité contre-nature. Le Fiancé lâche le col de Gabriel. Sa main vole à la garde de son poignard. Les hommes de la meute reculent. La panique brise leur formation. Gabriel sent le couteau dans son dos se retirer. Son agresseur trébuche dans l’eau qui arrive déjà aux chevilles.
— La marée, souffle un homme. Elle n’est pas censée monter si haut.
La porte cède. Des éclats de chêne volent. Gabriel reçoit une décharge de sel en plein visage. L’eau s’engouffre, épaisse, charriant un varech noir comme des cheveux de noyés. Elle lui broie les chevilles. Son flanc le brûle. Le sang qui s’en échappe est aussitôt dilué.
Le sol se dérobe. La dalle bascule. Gabriel glisse sur le mucus qui tapisse le bois. Le froid des abysses lui saisit les jambes. Ariane apparaît sur une corniche de roche. Elle ne tremble plus. Ses mains sont couvertes d’une substance visqueuse. Ses yeux brillent de la même lueur opale que le minerai.
— Ce n’était que le premier versement, Gabriel.
Une main aux doigts démesurés émerge de la brèche et se referme sur la cheville du Fiancé. La poigne est un étau de glace. Le cuir de la botte craque. Le boucher chancelle. Ses yeux se dilatent. Sa bouche s’entrouvre, mais seul un souffle haché en sort.
Le fer rouge s’échappe de ses doigts. Il plonge dans l’eau saumâtre. Un sifflement strident déchire l’air. Gabriel ne tire pas. Son doigt tremble sur la détente. L’odeur change. Ce n’est plus la chair brûlée. C’est une effluve de vase millénaire et d’ozone.
Les phalanges de la main qui agrippe l’homme sont translucides. Elles sont faites d’une matière irisée. La peau est une membrane de nacre vivante. Le plancher continue de céder.
— Lâchez-moi !
La voix du Fiancé déraille. Une seconde main émerge. Elle saisit son genou. Les ongles s’enfoncent dans le tissu. Le sang perle, presque noir. Les six femmes liées dans l’eau ne bougent plus. Elles regardent leur bourreau se faire dévorer par l’abysse.
La chose tire. Brutalement. Le corps du Fiancé percute une caisse. Le bruit de l’os qui se brise est net. Un mélange de sang et de salive gicle sur les pierres de minerai. Les veines de la roche s’illuminent d’un éclat pourpre.
— Gabriel ! Aidez-moi !
Le boucher griffe le sol. Ses ongles s’arrachent sur le bois mouillé. Gabriel voit enfin la tête de la chose. Ce n’est pas un visage. C’est un dôme de cartilage lisse. Une fente verticale y palpite comme une branchie. Elle semble filtrer l’obscurité.
Un craquement sourd résonne. La villa ne tient plus. Le sel a tout transformé en poussière. La créature soulève le Fiancé. Le boucher hurle enfin. Un cri de pure terreur qui se perd dans le fracas d'une lame de fond. L'eau emporte tout.
Gabriel se plaque contre le mur. Ariane le regarde depuis sa corniche.
— Tu sens le poids, Gabriel ? Tu sens comment la pierre remplace ton sang ?
Elle tend une main. Ses ongles sont devenus des lames de quartz. La nacre qui enserre les jambes de Gabriel commence à le tirer vers le haut. Il est suspendu par les chevilles, tête en bas, au-dessus d'une nef de cristal. En bas, le Fiancé émerge de l’ombre. Il tient un fer bleu. Une incandescence chimique qui fait grésiller l'air.
Le type en blanc appuie le fer contre le mollet de Gabriel. La peau se fend avec le bruit d’une porcelaine qu'on brise. Un hurlement vient du cœur de la falaise. La vibration fait éclater les parois. Ariane se raidit. Son visage se fissure. Une ligne de faille traverse ses pommettes.
Le lien de silicate qui retient Gabriel se déchire avec des détonations de fusil.
— Gabriel, attrape-la ! hurle Ariane.
Il tombe. Son bras gauche se détend. Ses doigts se referment sur quelque chose de dur et de froid. La femme-monnaie. Le Fiancé bondit, couteau levé, mais la dalle de granit explose. Une forme colossale s’interpose.
Gabriel sent ses doigts glisser. L’impact n’est pas liquide. C’est un mur de glace qui pulvérise ses os. L’obscurité l’avale. Pourtant, dans le silence de l’eau noire, une main froide saisit encore sa cheville pour l’entraîner plus bas.
Le premier croc
Le granit d’Urrugne est une éponge froide qui boit la chaleur de ma peau, centimètre après centimètre, tandis que dans cette cellule déguisée en boudoir, l’air stagne en une mélasse invisible saturée de myrrhe. La porte en chêne massif étouffe les grognements de l’Atlantique contre la falaise, ce monstre qui réclame sans cesse sa part de débris.
Le verrou grince avec un claquement métallique sec.
L’homme entre sans frapper, ses bottes de cuir craquant sur le parquet ciré selon un rythme lent et prédateur qui trahit son impunité. Il pue le tabac noir et la sueur rance, une odeur lourde qui semble occuper tout l'espace restant entre les murs étroits. Ma main droite remonte vers ma nuque, mes doigts s'enfonçant dans la masse désordonnée de mon chignon pour y chercher, avec une précision dictée par la panique, l’épingle de huit centimètres d'acier noirci dissimulée sous les tresses.
— Le maître vous attend, grogne-t-il, sa voix ressemblant au passage d'une râpe sur du bois tendre.
Il s’approche trop près, laissant sa chaleur animale rayonner à travers sa vareuse alors qu’il tend une main épaisse pour me saisir le bras. Je vois les pores dilatés de son visage et la ligne de sa mâchoire mal rasée, tendue par un rictus de mépris. Je ne réfléchis pas, car la réflexion est une hésitation qui mène à la mort ; mon poids bascule sur ma jambe gauche, le mouvement part de mon bassin et mon bras fouette l’air pour transformer l’accessoire de mode en un dard qui percute la joue, juste sous l’os. La peau cède avec un bruit de succion étouffé.
L’acier s’enfonce de quatre centimètres dans la chair. L'homme émet un sifflement de vapeur, ses yeux devenant deux billes de verre jauni sous l’effet d’une douleur qui voyage trop lentement pour qu'il puisse encore réagir. Je retire la pointe d'un coup sec, libérant un filet de sang sombre qui vient tacher son col blanc. Je sens une décharge d'adrénaline me brûler la gorge tandis que je lèche mes lèvres, sentant sur mon pouce le goût ferreux et âcre de sa blessure. La violence n'a rien de poétique ; elle est un choc électrique qui me donne autant envie de hurler que de rire.
— Salope, gargouille-t-il en basculant en avant.
Sa masse s’effondre contre la commode en marqueterie, brisant un flacon de parfum qui libère une odeur de violette entêtante, tandis que je m'élance déjà vers le prie-Dieu pour atteindre la grille d'aération nichée à deux mètres du sol. Mes muscles hurlent, le sel de l'océan brûlant mes écorchures, mais mes doigts agrippent le rebord froid de la ferraille qui finit par céder dans un nuage de rouille.
Je me hisse dans les entrailles du manoir, un boyau de fer blanc chauffé par les conduits de vapeur où l'obscurité n'est rompue que par les lueurs jaunâtres filtrant à travers les fentes. Je m'immobilise un instant, le visage pressé contre le métal, écoutant le silence de la demeure. En bas, dans une pièce que je ne vois pas, une horloge comtoise égrène les secondes avec une régularité obscène qui contraste avec le chaos de mon pouls. C’est dans ce calme statique que je réalise que ma robe de soie n’est plus qu’un amas de loques entravant mes genoux.
Le conduit vibre derrière moi. Quelqu'un rampe.
À travers les lattes d'une bouche d'aération, je vois le Fiancé se tenir au milieu de la pièce, sa redingote noire absorbant la lueur des bougies comme un trou noir au centre du salon. Ses doigts gantés caressent le canon d'un revolver Lefaucheux, et le clic du chien qu'il relève résonne dans mes tympans avec une netteté terrifiante.
— Vous ne comprenez pas sa nature, dit-il calmement au garde qui gémit au sol. Ariane est une créature d'instinct qui ne fuit pas, elle se terre.
L’air s'épaissit, chargé de poussière et de résidus de charbon. Je force mes membres à bouger, rampant avec une rage animale sur les rivets qui me déchirent les hanches, jusqu’à ce qu’une main glacée se referme sur ma cheville droite avec la force d’un étau de forge. Le cri meurt dans ma gorge. Dans l'obscurité absolue, deux pupilles dilatées brillent d'un éclat fébrile : c’est Gabriel, qui pose un doigt sur ses lèvres tout en pointant un couteau vers mon ventre.
— Toujours aussi bruyante, Ariane, murmure-t-il, sa voix étant un froissement de parchemin contre ma peau.
Je sens la pointe du couteau percer la soie et piquer ma chair. En bas, le Fiancé s’immobilise, la tête levée vers le plafond, son attention fixée sur la structure même du manoir.
— J'entends votre cœur, ma chère, susurre-t-il. Il cogne contre le fer.
Le conduit gémit sous notre poids conjugué lorsqu'un rivet lâche. Gabriel plonge son regard dans le mien, son doigt se crispant sur le manche en os de son arme alors qu'il hésite entre le meurtre et le silence. Je n'attends pas son verdict et plante mon épingle dans le dos de sa main, là où les tendons se rejoignent, provoquant un spasme qui me libère. Je me propulse en avant juste au moment où une détonation assourdissante déchire la tôle.
Le Fiancé vient de tirer à travers le plafond. Un jet de lumière crue traverse le trou béant, illuminant brièvement le visage de Gabriel et ce qu'il tient dans son autre main : une mèche de cheveux blonde, tressée, tranchée net. La mèche de ma sœur, disparue trois hivers plus tôt.
Le choc me cloue sur place alors que le sang de Gabriel perle sur le fer avec un bruit de métronome. *Ploc. Ploc.*
— Le second sera pour vous cueillir, prévient la voix d'outre-tombe en bas. Je sais exactement où vous êtes.
Je rampe sur le ventre, les hanches cognant contre les parois étroites, cherchant à mettre de l'espace entre ce trou et mon abdomen. L'odeur de la poussière froide sature mes poumons, masquant momentanément la peur. Je débouche au-dessus de la chapelle privée où des dizaines de bougies brûlent autour d'un autel de pierre noire. Une forme allongée sous un drap de satin blanc s'y agite, une main livide aux ongles noirs de terre s'en échappant pour agripper le rebord du marbre.
Un nouveau coup de feu déchire la tôle derrière Gabriel. Le conduit s'affaisse brusquement et je bascule sur le côté, mon épaule heurtant la paroi avec un craquement sec qui me paralyse le bras. Gabriel se penche vers mon oreille, son haleine de tabac froid me brûlant le lobe.
— Si tu ouvres cette grille, tu ne seras plus une proie, mais un témoin, articule-t-il dans un souffle imperceptible. Et les témoins, on les enterre vivants sous les falaises.
La chose sur l’autel se soulève avec une lenteur obscène, révélant un crâne parsemé de mèches filasses. Ce n’est pas un cadavre, c’est une chose oubliée par la mort. Au même moment, une main gantée surgit d'une trappe de maintenance juste devant mon visage, suivie d'un œil unique injecté de sang qui m'observe à travers la grille. Un garde sourit, révélant des dents jaunies, et glisse un couteau de boucher dans l'ouverture.
Je ne tremble plus. Je frappe à travers la grille avec mon épingle d'argent, perçant le globe oculaire du garde avant de déchirer sa joue. Un rugissement étouffé me répond tandis qu'une pulvérisation chaude m'éclabousse le visage. Je ne sens plus la douleur de mon épaule, seulement cette fureur liquide qui me brûle les veines.
— Avance ! siffle Gabriel en me poussant.
Nous progressons vers un espace plus vaste où l'air sent la marée basse et la viande que l'on laisse mûrir dans le noir. Dans le silence, un frottement humide s'élève : quelque chose de lourd rampe dans le conduit derrière nous, une masse de cuir sombre qui se déplie avec une lenteur écœurante. La créature incline son absence de visage, léchant l'air à la recherche de mon sang.
En bas, dans la salle des trophées, le rire du Fiancé résonne contre les voûtes de granit. La plateforme de bois sur laquelle nous débouchons explose sous l'impact des griffes de la bête, projetant Gabriel sur le côté et me laissant suspendue au-dessus du vide, les doigts accrochés à une solive pourrie.
— Ariane, ma chère. Vous avez toujours eu le goût des hauteurs.
Un garde s'accroupit sur une corniche et me saisit le poignet pour me remonter, mais son regard trahit son intention de me livrer au boucher. Je plante mon épingle dans sa main, sentant la résistance du derme avant de basculer en arrière, utilisant l'élan de son recul pour plonger dans une bouche d'aération.
Le conduit se rétrécit, m'emprisonnant dans un étau de ferraille vibrante. Le sifflement du garde blessé se rapproche, tel un soufflet crevé, alors que je griffe la tôle pour avancer vers une lueur blafarde. Je plaque mon visage contre la grille du grand salon, voyant le Fiancé debout près de la cheminée, son verre de cristal à la main. Il ne regarde pas ses invités ; il regarde le plafond, écoutant le métal vibrer sous mes mouvements.
Soudain, un cliquetis sec retentit juste devant moi dans le noir complet. Un canon de revolver se presse contre mon front, tel un point de glace définitif.
— On a fini de jouer, Ariane. Donne-moi l'épingle.
Gabriel ne cille pas, son doigt crispé sur la détente. En bas, le fracas d'une porcelaine brisée signale l'impatience du Fiancé. Je vois Gabriel tressaillir imperceptiblement quand le bruit remonte jusqu'à nous, et je saisis cette fraction de seconde pour frapper, non pas lui, mais le loquet de la trappe de service qui nous soutient. Le métal cède dans un cri de ferraille torturée et nous basculons ensemble dans le vide, vers les lumières aveuglantes du lustre et l'éclat des dents qui nous attendent en bas.
L'embuscade du port
L’iode brûle. Elle s’insinue sous les paupières d’Ariane, y dépose un film de sel. À côté d’elle, Gabriel est une masse d’ombre. Une silhouette taillée à la serpe dans le noir de Socoa. Il avance. Pas lourd. Ses bottes ferrées martèlent le pavé poisseux du quai. Un martèlement régulier, obsédant. Sa main broie les doigts de la jeune femme. C'est son seul ancrage. Le vent d'ouest hurle entre les mâts des thoniers. Un sifflement de spectre qui appelle les morts. L’odeur du tabac noir s’échappe de son manteau. Elle se mêle à la sueur froide qui perle sur sa nuque.
Gabriel s'arrête net. Le choc se répercute dans l'épaule d'Ariane. Elle manque de trébucher sur une chaîne de mouillage.
— Tais-toi. Écoute, souffle-t-il.
Le silence suit, épais comme du goudron. Devant eux, des tonneaux de chêne forment une muraille sombre. Des sentinelles ventrues barrant l'accès à la chaloupe. Gabriel ne bouge plus. Ses narines palpitent. Un loup flairant le fer. Un craquement sec déchire la nuit. Ce n’est pas le bois qui travaille. C’est le clic d’un percuteur. Métallique. Définitif.
— Derrière les fûts, murmure Ariane.
— Contre moi, répond-il. Sa voix semble sortir de la pierre.
Elle sent sa chaleur à travers son corsage de soie. Un contraste violent avec la bise qui lui gifle le visage. Ses doigts se crispent sur le revolver caché dans ses jupons. Le métal lui gèle la paume. Elle remarque un détail idiot : une tête de poisson plat, échouée sur le bord, dont l'œil vitreux reflète la lune. Puis, un mouvement. Un cercle de fer glisse sur le flanc d'un tonneau. Un canon de fusil luit. Le piège est là. Ils sont dans une fosse d'équarrissage.
Le premier coup de feu claque. Une langue de feu orange jaillit sur leur flanc gauche. La balle siffle, s'écrase contre une bitte d'amarrage. Des étincelles volent.
— Cours ! rugit Gabriel.
Il la projette vers une pile de casiers à homards. Il dégaine. Un mouvement fluide. Les couvercles des tonneaux volent en éclats. Des hommes en surgissent. Silhouettes massives, visages mangés par la suie. Les chiens du Fiancé. Ils ne crient pas. Ils tirent. Une pluie de plomb laboure les caisses. Ariane rampe dans la saumure. Ses mains sont en sang. Le cœur cogne contre ses côtes, prêt à briser la poitrine. À dix pas, Gabriel fait front. Il tire trois fois. Chaque détonation ponctue le chaos.
Un hurlement s'élève, vite étouffé par une salve. La fumée de poudre s'installe. Opaque. Suffocante. Le port devient un théâtre fantomatique. Gabriel recule. Sa main presse son flanc. Ses doigts sont sombres. Liquide poisseux. Il vacille.
Le sourire de nacre n'est pas là, mais son ombre plane. Un tireur, posté sur la passerelle d'un vapeur, ajuste son tir. Gabriel tourne la tête. Ses yeux rencontrent ceux d'Ariane. Une fraction de seconde. Une lucidité sauvage. Un autre coup part. Plus sourd.
Le corps de Gabriel est projeté en arrière. Il franchit le bastingage. Une trajectoire brisée. Il disparaît dans le bassin.
Le cri d’Ariane se brise. C’est un son animal. L’eau s’est refermée sans un remords. Elle reste figée, les ongles plantés dans le bois putride d'une caisse de morue. Elle cherche une main, une mèche de cheveux. Rien. L'océan reste muet.
Une balle percute le montant de fer au-dessus de sa tempe. Elle sursaute. La poussière de rouille lui pique les yeux. Ils avancent. Le bruit des bottes cloutées écrase le gémissement du vent. Ariane baisse les yeux sur ses mains. Le revolver est une masse inerte. Elle perçoit le poids exact du barillet. Le froid du métal fusionne avec sa peau.
Un homme se détache de la brume. Il marche lentement. Un prédateur sûr de lui. Son visage est une tache pâle, barrée par une cicatrice. Il ne tire pas. Il savoure. Ariane retient sa respiration. Elle pense au contact du dos de Gabriel. La rage monte. Une brûlure acide.
Elle rampe. Les échardes s'enfoncent dans ses genoux. Le tueur s'arrête à cinq mètres. Il penche la tête. Un craquement de bois sous ses pieds. Un autre. Il lève son fusil. Ariane serre la crosse jusqu'à blanchir ses phalanges. Sa main tremble. Un spasme qu'elle mate en pressant son poignet. L'odeur du tabac bon marché arrive jusqu'à elle.
Soudain, un bruit sourd. Le choc d'une masse mouillée contre l'échelle de fer. Ariane tourne la tête. Une main ensanglantée émerge du néant. Des doigts comme des griffes. Le tueur le remarque. Il pivote.
Il ajuste son fusil. Le canon plonge vers les doigts qui convulsent sur le rebord. C’est Gabriel. Ariane voit l’éclat de sa chevalière sous la vase. L’homme à la cicatrice rane un ricanement sec.
— Enfin.
Sa voix est un râle gras. Il ne regarde plus les caisses. Ariane n'existe plus. Elle se redresse. Millimètre par millimètre. Sa robe trempée lui colle aux cuisses. Elle lève le bras. Le revolver pèse une tonne. Son bras est de plomb. Elle mord sa lèvre jusqu'au sang.
Ne pas trembler.
Le tueur pose son index sur la détente. Il relève le chien. Double clic. La main sur le quai glisse. Un ongle s'arrache. Un grognement étouffé remonte des abysses. C'est le signal. Ariane bloque l'air dans ses poumons. Elle aligne le guidon sur la nuque du colosse. Elle voit une veine battre sous son oreille. La vie est là. Fragile. Détestable.
Le tueur se penche pour voir le visage de celui qu'il va achever. Sa silhouette occulte la lune.
— Regarde-moi, bâtard.
Les cheveux de Gabriel sont des lanières de jais collées sur son front. Ariane écrase la détente.
Rien. Un clic sec. Un ressort inutile. L’amorce est noyée. Le tueur se fige. Il tourne la tête. Ses yeux trouvent Ariane. Un sourire étire sa cicatrice. Dents jaunes. Gâtées. Il lève son fusil vers elle. Le temps se dilate. Ariane voit le trou noir du canon.
Derrière lui, la main ensanglantée se referme sur sa cheville.
Le silence est plus assourdissant que la foudre. Ariane sent l’odeur du soufre froid. Un parfum d'échec. Le tueur savoure cet instant. La seconde de grâce du prédateur. Son index commence sa course lente.
Le monde bascule.
La main de Gabriel est un étau. On entend le cuir de la botte craquer. Le tueur grogne. Son centre de gravité glisse vers l'abîme. Gabriel utilise son propre poids comme une ancre. Le fusil dévie. Le coup part vers les nuages. Un fracas de tonnerre. Les éclats de pin volent comme des shrapnels.
L'équilibre est rompu. Le tueur vacille. Gabriel émerge des ténèbres. Livide. Spectral. Les traits déformés par l'effort. Ses yeux sont injectés de sel. Une fureur animale. Le colosse tente de briser sa prise. Les articulations craquent. Gabriel, à moitié immergé, est secoué par les soubresauts de la bête. Un genou frappe la pierre. Sec. Un os qui rencontre le roc. Le tueur ramène son canon vers la tête mouillée.
Ariane se jette en avant. Elle ignore la douleur des genoux broyés. Elle saisit son revolver à deux mains, s'en sert comme d'une masse. Elle frappe.
Un sifflement aigu déchire l'air. Un bruit de bois percuté.
Le tueur se fige. Bouche ouverte. Ses yeux fixent un point derrière Ariane. Une ombre immense se déploie sur les tonneaux.
— Ne bougez plus.
Une voix de velours. Calme. Glaciale. Ariane pivote. Trois silhouettes se détachent du noir. Masques de cuir. Lames qui brillent. Le Fiancé n'a pas envoyé qu'un seul boucher.
Une hampe de bois sombre traverse la gorge du géant. Le sang s'accumule sous la peau. Une bosse violacée qui palpite. Il lâche son arme. Elle s'enfonce dans les flots avec un glouglou dérisoire. Gabriel est une ancre de chair accrochée à un cadavre debout.
Les trois silhouettes s'avancent. Elles glissent sur les pavés. Leurs masques de cuir brut ne laissent paraître que des fentes sombres. Le premier homme porte une canne à pommeau d'ivoire. Le bruit du bois sur le pavé résonne comme un glas. Gabriel tente de remonter. Ses ongles s'arrachent sur la mousse. Il crache de l'eau salée. Ses poumons hurlent.
— Vous avez gâché une excellente pièce de viande, Ariane.
La voix est étouffée par le cuir. Elle reconnaît l'inflexion. L’Intendant. Celui qui prépare les corps. Elle braque son arme inutile. Ses mains dessinent des cercles erratiques.
À ses pieds, le géant bascule. Il entraîne Gabriel. Les deux silhouettes fusionnent dans l'écume. L'eau se referme.
— Gabriel !
Ariane se précipite. Elle veut plonger. Une main gantée saisit son poignet. Un étau de forge. Un éclair blanc lui déchire le bras.
— Le bassin a ses secrets, mademoiselle. Votre ami va les rejoindre. Vous, vous avez un dîner.
Il la tourne vers lui. Deux complices déploient une toile de jute. L'odeur du chloroforme arrive. Écoeurante. Sucrée. Elle tente de griffer. Le monde oscille. Au loin, une main émerge encore.
Puis, un choc. Des bottes lourdes derrière les tonneaux de sel. Une nouvelle ombre. Massive. Brutale.
Le métal d'un couteau de boucher luit. Il ne vise pas Ariane.
L'acier lourd s'enfonce dans l'avant-bras de l'Intendant. Un craquement sec. Bois vert qu'on brise. Le sang jaillit, mouchette le visage d'Ariane. L'Intendant siffle de douleur. Sa prise se desserre. Elle bascule en arrière.
La toile au chloroforme lui frôle la joue. Elle tombe sur les pavés visqueux. Ses yeux piquent. À travers le voile, elle voit le nouveau venu. Un colosse en tablier de cuir. Bras nus couverts de sel et de sang. Il sent la marée basse et les entrailles. Il retire son couteau de la chair avec une lenteur méthodique. Comme on dépèce un thon.
Sous la surface, Gabriel s'enfonce. Le cadavre est une ancre. Ses doigts brûlent. Il voit des éclairs blancs. Le froid de l'Atlantique transforme sa volonté en coton. Il ne sent plus ses jambes.
Sur le quai, la panique change de camp. Les hommes masqués sortent des surins. L'Intendant recule, pressant son bras mutilé. Le boucher au tablier ne cille pas. Il lève son hachoir. La lune se reflète sur le fil de la lame.
Ariane rampe vers le bord. Ses doigts grattent le granit humide. Elle regarde l'eau. Rien. Elle plonge sa main. Le froid la mord jusqu'à l'os. Elle veut hurler, mais le chloroforme sature ses poumons.
Un remous violent. Une main saisit le rebord d'une barque. Gabriel recrache de la bile. Ses yeux cherchent un point fixe. Mais derrière lui, une forme massive remonte. Le géant n'était pas mort. Monstre marin émergeant des flots. Ses mains se referment sur les chevilles de Gabriel.
L'Intendant sort un sifflet d'argent. Un son strident déchire la nuit. Des pas lourds répondent. Ils ne sont plus trois. Ils sont une meute. Le boucher se tourne vers Ariane. Il pointe sa lame vers la barque.
— Coupez la corde, gronde-t-il.
Ariane voit le couteau de Gabriel sur le pavé. Elle le saisit. Le manche en os est encore chaud. Elle se redresse. Trois silhouettes masquent la sortie du quai. Lanternes sourdes. Leurs ombres s'allongent. Prédatrices.
Un coup de feu claque. La balle ricoche à un pouce de son genou. Des éclats de pierre lui piquent le cou.
Le sang tiède rampe sous son col. Ariane bascule en avant. Ses genoux heurtent le quai. Elle ne sent que le froid du manche en os contre sa paume.
Dans l'eau, le remous est furieux. Des bulles d'argent crèvent la surface. Gabriel perd son oxygène. Le géant est une sangsue. Sa main énorme agrippe la gorge du bâtard. Gabriel griffe le bois de la barque. Il glisse.
— La corde ! rugit le boucher.
Il pare les coups d'un type en lévite sombre. Canne-épée contre hachoir. Les hommes aux lanternes avancent d'un pas cadencé. Des bourreaux. Leurs visages sont cachés par des sacs de toile.
Ariane se jette sur le chanvre. Épais comme un poignet. Elle entaille la fibre. La lame de Gabriel s'enfonce avec un crissement de soie. Ses mains tremblent. Un deuxième coup de feu traverse le bois de la barque. Des éclats sautent au visage de Gabriel.
Leurs yeux se croisent. Une terreur animale. Il essaie de parler. L'eau s’engouffre. Le géant le tire par les pieds. La tension dans le chanvre fait siffler la corde.
Un craquement derrière elle. Une lanterne est si proche qu'elle voit l'ombre de ses cheveux sur la coque. Elle ne se retourne pas. Elle scie. Ses muscles brûlent. Le dernier toron cède. La barque est libérée.
Ariane tend la main vers le col de Gabriel. Il est lourd. Plomb imbibé de sel. Sous la surface, le géant a saisi sa taille. Une ombre immense recouvre Ariane. L'homme à la lanterne lève une botte ferrée. Elle voit les clous.
Un craquement de bois pourri. Une trappe s'ouvre dans un fracas de chaînes.
Une main gantée jaillit de l'ombre entre deux tonneaux. Elle se referme sur la cheville d'Ariane. Tirée en arrière. Le couteau lui échappe. Gabriel bascule sous la coque.
Le visage dans la trappe n'est pas un sauveur. Masque de nacre. Lisse. Sans expression. Le Fiancé est là. Sa main remonte le long du mollet d'Ariane. Une lame de froid se presse contre sa gorge.
L'acier s'enfonce. Une perle de sang roule sur sa trachée. Ariane se fige. À travers la nacre, elle voit deux fentes sombres. Une indifférence monstrueuse. L'odeur de l'homme : violette et graisse de fusil.
— Le silence vous va mieux, Ariane. Ne hurlez pas. Ça gâche le port.
Le cuir de son gant grince. La trappe lui écrase les côtes. À trois mètres, la barque dérive. Une traînée de bulles remonte. Gabriel n'est plus qu'une ombre désarticulée. Ariane veut crier, mais le métal lui raserait la carotide. Ses doigts cherchent le couteau. Rien.
Le Fiancé se penche. Son souffle est régulier. Serein. Il regarde la pupille d'Ariane se dilater. Il attend l'instant où l'espoir s'éteint. Dans l'eau, une main surgit. Pâle. Elle s'accroche au plat-bord. Gabriel lutte. Le géant émerge derrière lui, cagoule de toile ruisselante. Il le saisit par les cheveux, pèse de tout son poids.
Un sifflement strident vient des falaises. Un signal.
La pression de la lame se relâche d'un souffle. L'attention de l'agresseur s'est déplacée. Ariane regarde la mer. Trop loin. Gabriel a disparu.
— Il est temps.
Il la tire vers l'obscurité de la trappe. Une détonation sourde, sous le quai, fait vibrer les planches.
Une onde de choc remonte par ses côtes. Ce n'est pas un fracas, mais un battement de cœur souterrain. De la poussière et du sel s'élèvent entre les lattes. Le Fiancé ne cille pas. Ses doigts s’enfoncent dans le nerf de son bras. Ariane gratte le bois. Ses ongles se retournent. Elle voit l'eau bouillir là où Gabriel a coulé. Une bulle éclate. Rouge sombre.
— Regardez. C’est le poids du monde qui l’emporte.
Il la redresse. Il la force à contempler le vide. L’odeur de violette est écœurante. Sous leurs pieds, le bois gémit. La déflagration a cisaillé un support. Le quai penche. Quelques degrés. Le cuir grince. Il l’éloigne du bord. Une nouvelle explosion déchire l’obscurité.
Un morceau de poutre enflammé jaillit. Il éclaire le visage de Gabriel. Il est à la dérive. Yeux grands ouverts sur le néant. Ariane tente un coup de rein pour le rejoindre dans l'abîme. La main gantée remonte à sa gorge.
Le pouce presse l'artère. La vue d'Ariane se fragmente. Il la soulève de terre. Ses pieds battent le vide au-dessus de la trappe. L'obscurité en bas attend son heure.
Un bruit de chaînes remonte. Une poulie crie. Une cage de fer rouillée, dégoulinante de graisse, émerge des profondeurs. Le Fiancé sourit sous son masque. Il ne compte pas la tuer. Il compte l'effacer.
Le sifflement des falaises reprend. Plus proche. Un ordre. L'emprise de l'homme faiblit d'une fraction. Ariane enfonce ses dents dans le cuir. Elle mord jusqu'au sang.
Il ne crie pas. Il la projette contre le fer. Vertèbres craquées. Le verrou glisse.
Le plancher du quai s'effondre totalement sous les pieds du Fiancé.
L'effondrement est un hurlement de bois mort. Sous ses bottes vernies, les planches se transforment en éclats de verre. Il ne crie pas. Ses doigts griffent l'air. Il disparaît dans l'ombre. Un fracas sourd. Le rire gras de l'eau.
Ariane est suspendue à la cage. Ses doigts se coupent sur les barreaux rouillés. Elle oscille au-dessus de l'abîme. Pendule de fer. Elle voit, en bas, le corps de Gabriel. Une tache pâle. Une main ouverte qui salue les étoiles derrière la fumée.
— Gabriel...
La poulie se bloque. Un choc sec. Là-haut, une silhouette se dessine. Massive. L'homme tient le levier de frein. Il regarde Ariane. Indifférent.
Le verrou endommagé glisse centimètre par centimètre. Ariane n'a plus de force. Le froid s'insinue dans ses os. Elle regarde la trappe. Un gosier de goudron.
Mouvement dans l'eau. Une main ensanglantée agrippe une poutre flottante. Le Fiancé remonte. Masque brisé. Un œil unique, dilaté par une fureur inhumaine. Il ne regarde pas la sortie. Il sort un couteau de sa botte. La lame luit sous la lune.
Le levier s'abaisse. La chaîne se dévide. La cage plonge.
Le choc est un mur de béton. Le froid paralyse Ariane. L'eau s'engouffre. Elle est piégée dans le fer alors que le poids l'entraîne vers la vase. Elle voit la surface s'éloigner. Gabriel est immobile. Le Fiancé nage vers elle, la lame entre les dents.
Ses poumons hurlent. La cage touche le fond.
Une main agrippe le barreau. Une main nue. Les jointures sont blanches.
Gabriel.
Il plaque son visage contre le fer. Ses yeux rencontrent ceux d'Ariane dans le silence liquide. Il n'a pas d'arme. Derrière lui, l'ombre du Fiancé fond sur son dos. Poignard levé. Gabriel ne se retourne pas. Il sourit. Une bulle de sang s'échappe de sa bouche. Il place une petite clé en cuivre entre les doigts d'Ariane.
La lame s'enfonce dans son épaule. L'eau devient rouge.
Le monde s'éteint.
La veuve vivante
L'écume frappe le granit d'Urrugne. Un fracas de crâne brisé, régulier, obsédant. Derrière la vitre encrassée par les embruns, le sel ronge le bois du cadre, laissant des traînées blanches. Le Fiancé se tient là, immense, une tache d’encre sur l’horizon gris de l’Atlantique. Ses mains sont jointes dans le dos, les articulations blanchies. L’air pèse une tonne, saturé d’encaustique, de tabac froid et de cette pointe d'iode qui finit par tout corrompre. Il se tourne enfin. Son sourire de porcelaine reste figé, une ligne d'émail froid qui ne monte jamais jusqu’à ses yeux de verre dépoli. Ses souliers vernis grincent sur le parquet de chêne. Chaque pas cadence le silence.
« Gabriel a sombré, Ariane. »
Le choc ne vient pas. C’est un vide, un trou noir sous mes pieds. Mes doigts se crispent sur le velours râpé du fauteuil pour ne pas tomber. Ma gorge se serre. Une poigne de fer. Je ne pleure pas. Les proies ne pleurent pas devant le prédateur, elles se figent. Une goutte de sueur glisse lentement entre mes omoplates, un serpent de givre le long de ma colonne vertébrale. Il pose une main sur mon épaule. Une masse lourde, dont la chaleur moite m'écœure. Les murs recouverts de tapisseries sombres se rapprochent. Les motifs de fougères semblent vouloir s'enrouler autour de mes chevilles.
Il sort un flacon de sa poche. Le verre bleu capte la lumière de l’orage qui gronde au large, projetant des éclats de saphir sur ses phalanges. Il retire le bouchon de liège avec une lenteur calculée. L’odeur s’échappe aussitôt, âcre, une promesse d’oubli sirupeux. Le laudanum. Il en verse quelques gouttes dans un verre d’eau. La solution sombre se propage comme une méduse de poison. Ses doigts effleurent ma joue, une caresse d'écorcheur, tandis qu'il soulève mon menton.
« Bois. Ton esprit s'égare. »
Le bord du cristal percute mes dents. Je sens le fiel toucher ma langue, amer, brûlant. Une brûlure chimique qui réveille l'instinct. Je ne déglutis pas. Je bloque les muscles de mon cou, la salive s'accumulant derrière mes dents, barrage fragile contre la léthargie. Ses yeux me fixent, des perles noires scrutant le moindre tressaillement de ma pomme d'Adam. Mon cœur cogne. S'il s'aperçoit que je triche, s'il voit la réserve que je garde dans le creux de ma joue, il me brisera la mâchoire.
Ses doigts resserrent leur prise sur ma nuque. Il me force à basculer la tête en arrière. Je fixe le plafond, les moulures de plâtre comme des doigts tordus. Ma bouche est pleine de ce goût de poussière humide et de pavot. Il attend. Il observe. Le silence est tel que j'entends le tic-tac de sa montre à gousset. Soudain, un craquement sourd résonne dans le couloir, juste derrière la porte close.
Le Fiancé ne sursaute pas, mais son regard dévie vers la poignée de cuivre. Sa main sur ma nuque se crispe.
Une goutte s’infiltre malgré moi entre deux molaires, brûlante. Je déguise ma grimace en spasme de douleur. Son pouce presse ma lèvre inférieure pour s'assurer que le breuvage a franchi la barrière. Le silence de la chambre est devenu un linceul.
À l'extérieur, le vent d'ouest gifle les vitres. Le Fiancé ne bouge pas, sa main toujours soudée à ma peau. Ses yeux fouillent mes pupilles à la recherche d'un signe de vacillement. Je soutiens son regard, les yeux embués, jouant la comédie de la femme brisée, alors que la marée noire stagne dans ma bouche.
Un second craquement. C’est le gémissement de la troisième lame de parquet, celle qui est mal jointe. Gabriel connaissait cette latte. Il l'utilisait pour se glisser ici sans éveiller les soupçons. L’idée de sa présence envoie une décharge d'adrénaline pure dans mes veines.
« Quelqu'un est négligent », murmure le Fiancé.
Il ne relâche pas sa prise. Il m'attire contre son torse rigide, me transformant en bouclier. L'odeur de son eau de Cologne, cèdre et métal froid, m'étouffe. Il incline la tête. Le laudanum engourdit mes gencives. Un picotement terrifiant. Si je perds la maîtrise de mes muscles, le poison coulera. Je serai une poupée de cire entre ses mains.
La poignée de cuivre tourne. Un millimètre à la fois. Le mécanisme grince. Je vois les tendons du poignet de mon tortionnaire se tendre. Il glisse sa main libre vers l'intérieur de sa redingote. L'air est devenu solide, irrespirable.
Le vantail s'entrouvre sur une fente de ténèbres. Une silhouette massive se découpe sur le tapis de soie. Le Fiancé retient son souffle. Un murmure rauque s'élève du couloir, étouffé par le tonnerre. Le sol tremble. Dans l'éclair de foudre, je vois un éclat métallique briller.
Le Fiancé hurle mon nom et me projette violemment sur le lit.
La porte vole en éclats.
Mon dos percute le matelas. Ma tête bascule en arrière contre le bois sculpté du chevet. Dans ce chaos, je ne pense qu'à cette flaque de fiel au fond de mon palais. Je contracte la glotte jusqu'à la crampe. Ma gorge brûle. Je serre les dents à m'en briser l'émail.
Le Fiancé est une silhouette d'encre. Il ne me regarde plus. Son attention est soudée à l'embrasure de la porte, là où la poussière danse. Il a sorti une arme. Le canon d'acier bleui luit d'un éclat froid. Ses doigts gantés épousent la crosse. Il respire par le nez, un sifflement régulier. La mort l'excite.
— Gabriel, souffle-t-il, presque tendre.
L'intrus franchit le seuil. Ce n'est pas un fantôme, malgré sa pâleur. C'est un bloc de muscle et de rage. L'odeur arrive avant lui : le sel, le tabac noir et le sang. Sa vareuse est déchirée à l'épaule. Ses yeux cherchent les miens. Un spasme parcourt sa mâchoire.
Je roule sur le côté, agrippée au drap. Le laudanum menace de déborder. Je profite du fracas d'un nouveau coup de tonnerre pour cracher la solution dans un mouchoir abandonné sur l'oreiller. Le tissu s'imbibe d'une tache d'un brun sale. Je halète. L'air frais brûle mes muqueuses, mais je suis lucide. Terriblement lucide.
— Pose ça, Gabriel, ordonne le Fiancé.
Il ne le regarde pas. Il me vise. Le trou noir du canon est braqué sur mon sternum. Le Fiancé sourit. Il savoure la fraction de seconde où le pouvoir est absolu. Gabriel se fige, son arme s'abaissant d'un millimètre.
Sur le tapis, à côté de la botte crottée de Gabriel, un éclat de verre brille. Le flacon s'est brisé. Mon regard remonte vers le Fiancé. Il est trop sûr de lui. Je glisse ma main libre sous l'oreiller, là où le froid d'un coupe-papier m'attend depuis des semaines. Le métal est glacial. Mes doigts se referment sur le manche d'ivoire.
— Elle n'est plus qu'une enveloppe, susurre le Fiancé. Regarde ses yeux.
Il se penche vers moi. Son visage est si proche que je sens son haleine mentholée. Il ne voit pas l'acier qui quitte l'ombre.
Un craquement retentit. Sec. Un claquement de métal contre métal, sans détonation. Le percuteur a frappé une amorce humide.
Le Fiancé ne cille pas tout de suite. Son index reste crispé. Une ride unique barre son front lisse. Il ne comprend pas. Dans son monde, les objets obéissent. Je vois ses pupilles se dilater. L'odeur de la menthe s'efface devant celle de sa propre sueur froide.
À trois pas, Gabriel bascule. Le poids de son bras mort l’entraîne. Un filet de sang sombre s’échappe de sa manche et vient s’écraser sur le parquet. *Ploc.* Une tache qui s’élargit sur le bois séculaire. Il ne crie pas. Ses dents sont serrées à briser l'émail.
Ma main est une griffe. Le manche en ivoire est tiède. Le temps s'étire. Une goutte de condensation tombe du baldaquin sur ma pommette. Une larme froide.
— Sale petite...
Le Fiancé n’achève pas sa phrase. Sa voix n'est plus qu'un sifflement de serpent. Il détourne enfin le canon de ma poitrine pour braquer l'arme vers Gabriel. C’est le moment.
Je bondis. Le mouvement est lourd, mais l'élan est là. Le drap s’enroule autour de mes chevilles. L’acier du coupe-papier quitte l’ombre. Un éclair d'argent. La pointe cherche le défaut dans l’armure de ce tueur en costume de soie. Je vois le reflet de la lame dans son œil alors qu'il pivote, trop tard.
Le métal rencontre la résistance du tissu, puis de la peau. Une déchirure sourde. Un cri s’étouffe dans sa gorge, un gargouillis de surprise. Il recule, heurtant le guéridon de marbre qui bascule dans un fracas de porcelaine.
Gabriel, dans un dernier sursaut, tente de saisir la gorge du Fiancé, mais ses forces le trahissent. Il s'effondre à genoux.
Le Fiancé plaque sa main sur sa blessure, entre l'épaule et la clavicule. Un liquide rouge vif imbibe son gilet, une tache qui s'étend avec une rapidité obscène. Son visage change. La porcelaine de son sourire se brise. Ce qui reste en dessous est une bête. Il lève à nouveau son arme avec la fureur aveugle de celui qui veut détruire avant de tomber.
— Tu aurais dû boire, Ariane.
La porte derrière lui s'ouvre lentement. Une ombre immense.
L’acier du canon est une pupille noire. Le Fiancé halète, un bruit de soufflet percé. Le sang s’échappe par pulsations sourdes. L'odeur ferreuse se mélange à celle, sucrée, du laudanum qui s’évapore sur le tapis. Je reste pétrifiée. Mes doigts sont collés au manche par une viscosité chaude.
L’inconnu fait un pas dans la chambre. Ce n'est plus qu'un frottement d’étoffe lourde. Le Fiancé commence à pivoter, le doute décomposant ses traits.
Le coup ne part pas de son arme.
Un sifflement court, suivi d'un impact mat. Un bruit d'os brisé. Le Fiancé est projeté vers l'avant. Il lâche son revolver et s'effondre à mes pieds, masse de viande inutile.
Je lève les yeux. C'est un homme massif en manteau de cocher noir, le visage mangé par une barbe grise. Il tient une lourde canne plombée dont le pommeau d'argent luit. Il ne me regarde pas. Ses yeux sont fixés sur Gabriel.
— Le contrat est rompu, petite. Mais ne crois pas que tu es libre.
Il sort un sifflet en os. Le son est si aigu qu'il me transperce les tympans. Au dehors, des dizaines de lanternes s'allument sur le sentier des douaniers. Des silhouettes sortent de l'écume, gravissant la roche. L'homme saisit mon poignet. Une menotte de fer.
— On t'attend en bas. Le Maître n'aime pas les marchandises abîmées.
Il me tire vers la sortie, m'obligeant à enjamber Gabriel. Le Fiancé, dans un dernier souffle, agrippe le bord de ma robe, laissant des traînées de sang. L'homme écrase la main du Fiancé sous son talon. Un craquement sec.
Soudain, un cri de femme retentit depuis les cuisines. Une agonie brutale, interrompue par le fracas d'une hache fendant l'os.
L'homme s'arrête. Il tend l'oreille. Son visage se décompose. La terreur remplace la confiance.
— Ils sont déjà là, souffle-t-il.
Il me plaque contre le mur, cherchant un couteau à sa ceinture. Des pas lourds résonnent dans l'escalier, accompagnés d'une odeur de marée basse et de cadavre.
Le froid du crépi traverse mon corsage. Le colosse m'étouffe. Il ne bouge plus. *Schpaff. Schpaff.* Le bruit est immonde. Ce n'est pas un pas humain, mais celui d'une chose mouillée qui rampe. Chaque impact s'accompagne d'un ruissellement visqueux. L'océan s'invite à l'étage.
Le géant sort sa lame incurvée. Ses articulations craquent. Une main surgit de l'ombre, agrippant la rampe. Elle est livide, bleue, les doigts terminés par des griffes d'ivoire qui s'enfoncent dans le chêne. Un râle caverneux s'élève, plein de sable et d'eau salée.
La porte de service s'entrouvre. Un courant d'air glacial apporte une odeur de putréfaction. Une lueur verdâtre, phosphorescence de varech pourri, rampe sur le parquet vers mes pieds nus.
Derrière nous, le corps de Gabriel bouge. Un mouvement convulsif. Un rire étouffé s'échappe de ses lèvres, un son dément. Le géant lâche un juron, sa lame oscillant entre la porte, l'escalier et l'homme qui se relève dans son dos. Le piège est hermétique.
La silhouette en haut des marches émerge, la tête basculée à un angle impossible.
Elle s'avance. Le Fiancé est là, debout, son costume noir impeccable. Sa main ne tremble pas. Elle se referme sur le pommeau de sa canne. Il dégage une odeur de savon à barbe et de fer froid. Le géant recule, le couteau pointé vers le sol.
« C’est fini », murmure-t-il. Sa voix est un rasoir.
Je cherche mon souffle. Mes poumons sont pleins de sable. Derrière moi, Gabriel n’est plus qu’une ombre. La lueur verdâtre a disparu, remplacée par l’éclat de la lampe à pétrole que le Fiancé soulève. Ses pupilles sont des têtes d'épingle noires.
« Ton bâtard est mort », crache-t-il.
Il sort une fiole. Le verre bleu capte la lumière. C’est du laudanum. Il s’approche, écrasant les débris de verre. Il saisit mon menton. Ses doigts sont des serres. Je veux hurler, mais le cri reste coincé.
« Purifions ce joli esprit. L’hystérie est une souillure. »
Le bouchon saute. L'odeur d'opium m'envahit, sucrée comme un fruit qui pourrit. Il plaque le goulot contre mes dents. Je sens le liquide tiède sur ma langue, goût de terre et de pavot.
Je contracte les muscles de mon cou. J'avale à vide pour simuler la soumission. Le poison reste au fond de ma joue. Il serre ma mâchoire à m'en briser l'os.
« Encore une goutte. »
Le liquide déborde. Une traînée sombre coule le long de mon cou. Le géant, tapis dans l'ombre, gémit en fixant le corps de Gabriel. Je perçois un frémissement au bout du couloir.
Le Fiancé se fige. Il incline la tête, prédateur aux aguets. Ses narines palpitent. Quelque chose rampe dans le noir, juste derrière la porte de service.
Le laudanum brûle mes muqueuses. Je garde la mâchoire verrouillée. Le silence devient une masse de coton. Le géant ne respire plus. Puis, le bruit se répète : un frottement sec sur le parquet. Le Fiancé plisse les paupières. Un tic agite sa lèvre.
Il retire brusquement la fiole. Je garde la bouche close, les joues gonflées par le poison. Il ne me regarde plus. Toute son attention est focalisée sur la poignée de cuivre de la porte de service. Ses doigts quittent mon menton pour la crosse de son revolver.
La poignée tourne dans un grincement de métal grippé. Un courant d'air apporte l'odeur du varech en décomposition. Le géant sort de l'ombre, lame mate à la main. Je reste là, clouée, la bouche pleine de mort liquide.
Une main, couverte de cicatrices blanchies, émerge de l'obscurité pour agripper le chambranle. Le bois éclate sous la pression. Un coup violent projette la porte contre le mur.
Le Fiancé hurle un ordre. Le géant s'élance.
Un sifflement traverse l'air. L'acier fend l'obscurité. Un bruit sourd : la lame s'enfonce dans la chair. Le géant se fige. Une ligne pourpre apparaît sur sa gorge avant de s'ouvrir. Il lâche son arme et s'écroule, ses poumons aspirant l'air dans un râle bouillonnant.
Le poison me brûle. Je serre les dents. Le Fiancé ne bouge pas, son visage éclaboussé par une gouttelette tiède. Il fixe l'ombre qui entre dans la lumière.
Gabriel.
Il est là, silhouette de sel et d'écume. Sa vareuse est déchirée, son épaule rougie, mais son bras droit est stable. Le second couteau est prêt. L'odeur du large balaie les relents d'opium.
— Tu aurais dû rester au fond, murmure le Fiancé.
Sa voix est un rasoir. Il tourne le canon vers le cœur de Gabriel. Je sens le pavot engourdir mes tempes. Je dois agir. Ma main tâtonne contre le matelas. Mes doigts serrent le flacon vide.
Gabriel fait un pas. Le Fiancé pivote. Dans un spasme, je projette le flacon vers son visage. Le verre explose contre sa pommette au moment où le coup de feu déchire l'air. La détonation m'assourdit. La balle siffle à un centimètre de Gabriel.
Je recrache le liquide noir sur le tapis. Je me lève, les jambes flageolantes. Gabriel s'élance. Il percute le Fiancé. Les deux hommes roulent au sol dans un enchevêtrement de haine. Je m'appuie contre le lit, les poumons en feu.
Soudain, Gabriel se fige au-dessus du Fiancé, sa main sur le poignet qui tient le revolver. Le Fiancé rit. Un rire étranglé qui me glace.
— Regarde-la, Gabriel. Elle appartient déjà au vide.
Le Fiancé lâche son arme et sort un sifflet d'argent. Il souffle. Le son n'est pas humain. C'est une fréquence qui fait vibrer les vitres.
Depuis le couloir, un bruit de pas coordonnés répond. Ce n'est pas un homme. C'est une meute.
La porte de la chambre voisine explose.
Les catacombes d'Urrugne
Le granit buvait sa chaleur. Ariane colla son omoplate contre la paroi suintante. La morsure du roc était une ponction lente sous la peau. Elle ferma les yeux. L'obscurité n'était pas vide. Elle pesait. Le sel irritait ses narines, une poudre abrasive portée par les courants d'air viciés des profondeurs. À chaque déferlante contre la falaise d'Urrugne, la cave entière semblait expirer.
Elle fit un pas. Le froissement de sa jupe de soie claqua comme un coup de feu. Elle se figea. Le souffle court. Les doigts crispés sur une saillie rocheuse, elle sentit la pulpe de son pouce se déchirer. Une goutte de sang perla. Elle ne la sentit pas. Chaque ombre était une lame. Ils étaient là. Derrière les cloisons. Sous les dalles. Le Fiancé n'abandonnait jamais son bétail.
Sa main gauche explora le vide. Ses phalanges heurtèrent un bois vermoulu. Une porte dérobée, basse. Elle dut se courber. Son corset, cette armure de baleines et de mépris, lui sciait les côtes. Elle s'engouffra dans le boyau. L'odeur changea. Le renfermé fit place à une puanteur organique, lourde. Marée basse et charogne. Ses bottines glissèrent sur un sol visqueux. Elle manqua de tomber. Ses mains cherchèrent un appui. Une surface calcaire. Bosselée. Trop lisse. Elle s'accroupit, le cœur cognant contre ses dents.
Elle gratta l'unique allumette dérobée au salon. Le soufre mordit le grès. Une étincelle. La flamme, bleue puis jaune, déchira le noir. Ariane étouffa un cri. À ses pieds, le sol avait disparu. Il y avait un tapis de blancheur. Des fémurs. Des radius. Des côtes arquées comme des griffes de fantômes. La lumière dansa sur une mâchoire aux dents d'une blancheur insolente. Un bouton de manchette en or, gravé aux armes de la ville, brillait entre deux vertèbres. Ce n'était pas une peste ancienne. C'était frais. Une mèche de cheveux châtains s'enroulait autour d'un métatarse. Clara. Elle reconnut le motif de la dentelle coincé dans l'humérus.
— Tu n'aurais pas dû descendre si bas, Ariane.
Un murmure de velours noir. Juste derrière son épaule. L'allumette lui brûla les doigts. Elle voulut se retourner, mais le métal d'une lame de rasoir vint se loger sous son oreille. Sa respiration se bloqua. L'acier était sidéral contre sa carotide. L'odeur du tabac brun et du sel marin l'enveloppa. Gabriel. Le bâtard aux mains de boucher. Il attendait. Le silence revint, pesant, troué seulement par le fracas d'une vague monstrueuse. La roche trembla.
— Ne bouge plus, souffla-t-il contre sa nuque. La mer a faim.
Un déclic métallique. Un verrou qu'on tire. Des bottes martelèrent la pierre. Ariane sentit la pointe de la lame s'enfoncer d'un millimètre. Une goutte tiède coula le long de son cou, s'égarant dans la dentelle de son col. Le piège n'était pas la cave. C'était l'espoir. Le reflet d'une lanterne approchait, projetant des ombres démesurées sur le mur de crânes.
— Ils arrivent. Choisis, Ariane. Maintenant.
Il retira la lame. Sa main rugueuse lui broya le poignet. Gabriel ne tenait pas son bras, il le soudait à son propre destin. La douleur était une ligne nette qui remontait jusqu'à son épaule. Elle fixa l'homme. Ses traits n'étaient que des blocs d'ébène sculptés par l'ombre. Le soufre s'éteignit. Le noir revint, épais comme de la poix.
Derrière le bois gonflé par le sel, le Fiancé attendait. Ariane imaginait ses mains gantées de peau de chevreau. Les bottes des valets piétinaient le couloir supérieur. Un rythme lent. Précis. Une battue.
— Ils ne te cherchent pas, murmura Gabriel. Son souffle chaud heurta son lobe, contrastant avec la pierre rigide. Ils viennent vider le trop-plein. Regarde tes pieds.
Elle ne voyait rien. Elle sentait. Sous ses bottines, le tapis de restes humains craquait. Un petit os long céda sous son poids. Un bruit de bois mort. Le sol était meuble. Des strates de vies volées. La mer poussa un nouveau gémissement. Une vibration massive monta du granit. Un siphon naturel.
La lumière de la lanterne filtra par les interstices du chambranle. Des lames d'or sale découpèrent l'obscurité. Elles frappèrent une cage thoracique à demi enterrée. Ariane ne frissonna pas. Sa peur s'était cristallisée en une colère solide. Elle sentit le muscle du bras de Gabriel se tendre.
— Clara n'est pas en Argentine, n'est-ce pas ?
Gabriel ne répondit pas. Son silence était un aveu. Le verrou de la porte gronda. Un cri de métal rouillé. Quelqu'un luttait contre le bois dilaté. Un coup d'épaule violent fit trembler le linteau. De la poussière de chaux tomba sur ses cheveux.
— Réponds-moi. Tu savais.
L'homme se rapprocha encore. Sa poitrine heurta le dos d'Ariane. Elle percevait les battements de son cœur. Un tambour de guerre. Terrifiant de calme.
— Je savais pour l'océan, dit-il enfin. Pas pour toi. Le Boucher veut une lignée, pas un sacrifice. Mais tu as vu les rouages. Personne n'y survit.
La porte céda dans un fracas de bois brisé. Le halo de la lanterne inonda la pièce. Ariane ferma les yeux, aveuglée. Le Fiancé se tenait sur le seuil. Une silhouette immense. Il tenait une canne à pommeau d'argent. Derrière lui, deux ombres portaient un sac de toile de jute. Le sac remuait. Un gémissement étouffé, animal.
Gabriel l'entraîna d'un coup sec vers la droite, dans l'angle mort. Ses doigts se resserrèrent sur sa chair.
— Ne respire plus.
Le Fiancé entra. Le cuir de ses chaussures craqua sur les ossements. Pour lui, ce n'était qu'une décharge. Il leva sa lanterne. Le faisceau balaya les murs, s'approchant de leur cachette. Le sac fut jeté au sol. L'impact fut mou. Un craquement de vertèbres. L'homme s'arrêta. Il huma l'air. Ses narines se dilatèrent.
— Gabriel ? On ne fait pas attendre la marée. Sors.
Le Fiancé fit tourner son pommeau d'argent. Un cliquetis sec. Une lame de vingt centimètres jaillit. Ariane sentit le corps de Gabriel se tasser. Un ressort qu'on comprime. Ses propres mains cherchèrent une arme au sol. Le froid lisse d'un fémur brisé. Elle le serra comme un poignard.
La lanterne se fixa sur le bord de leur pilier. Une main gantée de noir apparut sur la pierre. Elle glissa vers eux.
Ariane fixa cette griffe sombre qui grignotait l'espace. L'odeur de la lanterne, pétrole et suie, lui brûlait les sinus. Gabriel était devenu une extension de la roche. Seule la veine de sa tempe battait. Sous ses pieds, un ruban de soie bleue émergeait d'un tas de décombres organiques. Celui de Clara. L'océan recrachait ce dont le Fiancé n'avait plus besoin.
— Tu es si prévisible, Gabriel.
Un pas de plus. Un crâne céda sous le poids du Fiancé. Le bruit d'une coquille d'œuf brisée dans une cuisine silencieuse. L'homme ne tressaillit pas. Il balança sa canne-épée. Un sifflement de vipère. Ariane sentit l'humidité de la paroi s'infiltrer dans sa robe, glaçant son dos. Elle serra l'os contre son cœur. La moelle séchée s'effritait sous ses ongles.
Le sac se contracta violemment. Des genoux pointèrent sous le tissu. Une plainte déchirée. Les deux ombres derrière le Fiancé attendaient le signal pour jeter ce fardeau dans le gouffre. Au fond de la salle, l'Atlantique résonnait comme un estomac vide.
Gabriel amorça un mouvement. Un millimètre. Son épaule se décolla de la pierre. L'ombre d'Ariane s'étira sur le mur opposé. Le Fiancé s'arrêta. Son sourire de nacre s'élargit. Ses yeux restèrent deux fentes de verre mort.
— Je te vois, mon enfant.
La main gantée se referma sur la pierre. Le Fiancé ne contourna pas le pilier. Il tendit sa lame, la pointe d'acier s'arrêtant contre la gorge d'Ariane. Le froid du métal irradiait. Elle ne recula pas. Une rage souterraine montait le long de ses jambes. Elle leva son arme d'os.
Le Fiancé éclata d'un rire sans joie. Un choc de galets.
— Tu comptes me battre avec tes ancêtres ? La mer veut ton souffle, Ariane. Pas tes os.
Il pressa la lame. Une goutte de sang perla sur son cou. Gabriel se détendit, prêt à bondir, mais le Fiancé leva la main gauche. Les deux colosses s'avancèrent. Leurs couteaux de boucher luisaient d'un éclat graisseux. Le sac au sol s'arrêta de bouger. Une tache sombre commençait à s'étendre.
L'odeur du sang frais submergea tout. Le Fiancé inclina la tête. Il savourait.
— Écoute. La marée monte.
Un grondement caverneux ébranla les fondations. L'eau s'engouffrait en bas. Dans quelques minutes, la pièce serait saturée d'écume. Le Fiancé pointa sa lame vers le sac, puis vers Ariane.
— Gabriel. Choisis. La fille ou le secret.
Le Fiancé posa son doigt sur la gâchette d'un pistolet de poche. Le canon visait Clara. Ariane vit le regard de Gabriel vaciller. Une fraction de seconde. Le percuteur s'abattit.
Un clic ridicule. Métal contre métal. La poudre, rongée par l'humidité d'Urrugne, était restée muette. Le Fiancé ne cilla pas. Ariane sentit le sang cogner contre ses tempes. Le silence qui suivit fut plus lourd qu'une explosion. Elle voyait la petite tache de rouille sur le chien de l'arme. Le temps s'étira. L'odeur du varech pourri lui brûlait la gorge. Elle resserra sa prise sur le fémur.
Gabriel n'avait pas bougé. Mais ses muscles étaient des cordes d'acier. Il savait que le second coup ne raterait pas. La vapeur de leur respiration flottait entre eux. Éphémère.
Le Fiancé tourna lentement le barillet.
— L'humidité est une insulte à la précision, murmura-t-il. Mais la mer ne rate jamais sa cible.
D'un geste, il ordonna la suite. Un colosse saisit le sac. Un râle de terreur pure s'échappa de la fibre alors qu'on traînait la masse vers le puits marin. Ariane fit un pas en avant, ignorant la pointe de l'épée sur sa carotide. La déchirure du métal sur sa peau était une morsure de glace.
— Lâche-la.
Le Fiancé s'approcha. Elle sentit l'encens de ses vêtements. Il posa le canon froid contre le front d'Ariane. Le contact fit refluer son sang. Il sourit.
Derrière lui, le colosse balança le sac au-dessus du vide. Gabriel s'élança, mais les couteaux de boucher lui barrèrent la route. Lames graisseuses. Reflets mourants.
Un grondement massif secoua le sol. Une lame de fond s'écrasa dans le siphon, propulsant un jet d'écume blanche. L'eau lécha les chevilles d'Ariane.
— Écoute bien. Ce n'est pas un sacrifice. C'est un nettoyage.
Il relâcha la pression. Le sac fut lâché dans le trou noir. Le cri de Clara disparut dans le fracas de l'eau. Le Fiancé recula vers l'escalier. Ariane se jeta vers le gouffre, mais Gabriel la saisit par la taille. Elle se débattit.
Soudain, un craquement pétrifiant vint du plafond. Un bloc de calcaire se détacha. Le passage s'effondrait.
Le Fiancé s'arrêta sur les marches. Il ne regardait plus ses prisonniers. Il fixait l'ombre qui venait de se matérialiser derrière lui. Une silhouette massive. Dégoulinante de sel. Ses mains n'avaient plus rien d'humain.
La lanterne tomba. Elle se brisa dans un éclatement de verre. La flaque de feu dansa sur l'eau qui montait. Le Fiancé hurla. Un son de bête égorgée que la mer étouffa instantanément.
L'huile s'étalait en nappes irisées sur l'écume noire. Un amas de chairs blanchies, sanglées dans des lambeaux de cuir fusionnés à la peau, se tenait là. Les doigts s'agrippèrent au chambranle. Grincement de craie. Ariane avalait de l'air saturé de verre pilé.
Le Fiancé tira. Le coup de feu claqua. La balle percuta l'épaule de la chose, mais aucun sang rouge ne jaillit. Juste un liquide grisâtre. Visqueux. L'odeur frappa Ariane : marée basse et viande oubliée. Gabriel ne bougeait plus. Il s'ancrait à elle pour ne pas sombrer.
— Recule, murmura-t-il. Sa voix craquait de terreur.
Ariane était piégée. Les ossements s'entrechoquaient sous la surface. Un tapis de débris qui s'animait. Un crâne remonta, heurta son genou. Le Fiancé essaya d'armer son arme, mais ses doigts n'étaient plus que des membres désarticulés. Il trébucha. La silhouette glissa vers lui. Un mouvement fluide. Abyssal.
L'ombre saisit le Fiancé à la gorge. Le bruit fut celui d'une branche sèche qu'on brise. Un craquement net. Les yeux du boucher s'injectèrent de sang. La pression augmentait. Il ne restait que le sifflement de l'huile et le râle de la créature. Un visage sans paupières se pencha vers la lumière. Peau tannée par les profondeurs. Parchemin mouillé.
La chose lâcha le corps inerte. Il tomba dans l'eau. Le courant l'emporta vers le trou noir. La créature tourna la tête vers l'alcôve. Ses narines frémirent. Elle humait la peur. Elle humait le sang qui coulait de la clavicule d'Ariane. Une piste chaude dans un enfer de glace.
Le plafond éclata. La mer réclamait la grotte. Une muraille d'écume jaillit du siphon, balayant les vivants.
Ariane ferma les yeux quand l'impact la souleva. Mais une main glacée, bien plus large que celle de Gabriel, se referma sur sa cheville. Des ongles s'enfoncèrent dans sa chair. L'obscurité totale recouvrit tout.
Le choc de l'eau contre ses tempes sonna comme une cloche fêlée. Sous la surface, le tumulte s'étouffa. Seul le bourdonnement de son sang résonnait. La traction sur sa jambe était fatale. Elle ouvrit les yeux. Le sel lui brûla les cornées. Dans le brouillard laiteux, la main de Gabriel tenta de saisir son poignet. Leurs doigts se frôlèrent. Une caresse dérisoire avant que le chaos ne les sépare. Elle était seule avec la chose.
L'oxygène manqua. Brûlure acide. Elle lutta pour ne pas ouvrir la bouche. Sa cheville craqua. La créature semblait vouloir fusionner avec elle. Ariane ramena son genou et frappa. Son talon heurta quelque chose d'élastique.
La pression changea. Le courant la projetait contre une paroi. Des fragments de calcaire lui lacérèrent l'épaule. Elle griffa la pierre, cherchant une faille. Ses doigts s'enfoncèrent dans une cavité molle. Une cage thoracique. Des lambeaux de chair froide s'accrochaient à ses phalanges.
La main remonta le long de son mollet. Des doigts rugueux. Une membrane humide contre sa peau nue. Une évaluation de la viande. Ariane était l'offrande.
Un flash de lumière perça l'eau trouble. Un éclat métallique. La chose se figea. Ariane se propulsa vers le haut, mais une main différente s'abattit sur son épaule. Pour la maintenir sous l'eau.
Elle tourna la tête. Elena. La servante effacée. Ses traits étaient tendus par une détermination fanatique. Elle appuyait. Ariane ouvrit la bouche. Sa dernière bulle d'air s'échappa. L'eau salée s'engouffra. Un goût de fer et de vase. Elle suffoquait.
Ses doigts griffèrent le visage de son bourreau. Elena ne recula pas. Un ordre muet passait entre elle et la créature. Autour d'elles, des bras sans chair, blanchis par le sel, dansaient dans le courant.
Ses poumons étaient une fournaise. Des éclairs blancs zébrèrent sa vision. Quelqu'un d'autre descendait. Une silhouette massive. Elena tira Ariane vers un boyau plus sombre. Les doigts de la servante se cristallisèrent sur son cou. Étranglement méthodique. La conscience d'Ariane s'effritait. Elle vit des crochets de boucher passer au-dessus d'elle. Chacun portait un lambeau. Une robe. Une mèche. Un inventaire.
Soudain, un choc brutal. Une onde de choc projeta Elena de côté. La lanterne tomba, illuminant le visage du tueur. Ce n'était pas un monstre. Un homme, couvert d'une graisse noire. Masque de cuir bouilli. Il tenait un poignard d'os. Il fixait Elena avec une faim inhumaine. Ariane sentit une autre main se glisser sous sa taille pour l'entraîner dans une faille.
L'inconnu plaqua une main sur sa bouche pour étouffer ses derniers soubresauts, alors que la lame d'os s'abattait sur Elena dans un nuage de sang noir.
Le sang se propageait en volutes sombres. Chaque coup de la lame d'os produisait une vibration dans ses propres vertèbres. L’inconnu l'arracha au vide. Le passage était étroit. Son corset s'accrocha. Le tissu craqua. Ses poumons pulsaient. Elle vit le bras d'Elena s'élever une dernière fois avant de disparaître.
Le boyau s'inclina. L'eau se retira de son visage. Ariane aspira une bouffée d'air. Haleine fétide, iode rance, mais elle s'en remplit. Son sauveur la traînait sur un sol de débris secs.
— Ne bougez pas.
Gabriel. L'odeur du tabac noir perça enfin. Il la lâcha. Ariane s'effondra sur les mains. Ses doigts rencontrèrent une forme cylindrique. Lisse. Glacée. Elle l'approcha de ses yeux. Un fémur. Trop petit. Elle le lâcha.
Le claquement résonna. Ils étaient dans un ossuaire. Sous elle, des centaines de squelettes. Certaines portaient des lambeaux de laine. Plus loin, Ariane toucha une texture souple. De la peau.
Elle rampa. Ses doigts rencontrèrent un visage. Chair ferme. Yeux retirés avec précision. Le sang était encore liquide. Gabriel alluma une allumette. La flamme révéla l'horreur. Les femmes n'étaient pas seulement vendues. Celles qui résistaient finissaient ici. Des crochets en fer forgé pendaient du plafond, lestés de plomb.
— Ils ne les tuent pas tout de suite, murmura Gabriel. Ils les préparent.
Un grondement monta du puits. Le niveau de l'eau grimpa. À l'autre bout, un bruit de succion. Le tueur au masque de cuir n'était pas seul. L'allumette s'éteignit. Dans le noir, le frottement du cuir sur la pierre et le tintement d'une chaîne. Elle n'était plus en fuite. Elle était au cœur de l'abattoir.
L'eau s'infiltrait. Elle délogeait l'air. Dans le silence, un frottement. *Crac.* Une cage thoracique brisée sous une botte. Gabriel était un fil invisible. Ariane recula. Son talon s'enfonça dans une masse spongieuse. Putréfaction sucrée. Elle goûta la mort sur ses lèvres.
Une chaîne s'étira. Le métal gémit. On tirait un poids mort. Cliquetis de routine. Besogne d'équarrisseur. Une lueur de lanterne sourde balaya le plafond. Ariane se plaqua contre la pierre visqueuse. Elle sentit une entaille lui mordre l'épaule. Une ombre bossue se projeta sur le mur. Un tablier de cuir. L'homme tenait une feuille de boucher huileuse.
Gabriel se tendit. Le boucher s'arrêta. Il humait l'air. Le silence devint un étau. L'homme fit un pas. La chaîne heurta un crâne qui roula jusqu'à la cheville d'Ariane. Il s'immobilisa. Il lâcha la chaîne. Il sortit un sifflet d'os. Le son fut une fréquence basse qui fit vibrer sa moelle.
— Les chiens, gronda Gabriel.
Le boucher leva sa lanterne. Les bêtes n'avaient pas mangé. L'eau montait. Poussée par la marée. Un premier molosse percuta la surface. Choc sourd. Masse de muscles et de cicatrices. Puis un deuxième. Un troisième. Ils piétinaient les débris. Griffes sur crânes.
L’homme tira sur la chaîne. Le poids remonta. Une jeune femme. Peau laiteuse. Yeux de verre. Son torse était incisé d'ouïes symétriques. La chair était à vif. Offerte. Le boucher leva sa feuille. Prêtre noir. Les chiens s'immobilisèrent. Gabriel glissa sa main vers sa botte. Un surin sans éclat.
— Quand je frappe, nage vers la gauche. Ne regarde pas derrière.
Le boucher tourna la lanterne. Le faisceau frappa le visage d'Ariane. Elle ferma les yeux. Le sifflet retentit. Signal de la curée.
Un grognement déchira l'air. Le poids d'une bête percuta Gabriel. Ariane bascula dans l'eau noire. Sous la surface, des mains saisirent ses chevilles. On la tirait vers le fond.
Le retour du spectre
Gabriel a la bouche pleine de sable noir. L’Atlantique l'a recraché. Le ressac le bouscule comme une bille de bois morte. L’eau s'engouffre dans ses poumons. Un acide froid qui lui arrache un râle, une toux grasse chargée de varech. Il griffe le limon. Ses ongles se retournent. Ils se gorgent de vase et de débris de coquillages. Il rampe. Chaque centimètre est un calvaire de chair et de boue rendu électrique par le sel. Le schiste d’Urrugne se dresse au-dessus de lui. Une muraille de deuil striée d’écume. Une pulsion bat derrière son front. Un métronome de haine pure. Un bras. Puis l’autre. Ses fibres musculaires ont été rompues par la houle. La volonté tient seule.
Sa main gauche remonte vers son visage. Il tâtonne. Ses doigts rencontrent un vide, puis une déchirure. La chair est ouverte. Une rigole béante part de la tempe et s’arrête au coin de la mâchoire. Le sang a été lavé par les déferlantes. Il est remplacé par une croûte de sel qui brûle comme un fer rouge. Il n’a plus de visage. Juste une faille. La douleur est si haute qu’elle siffle dans son crâne. Il s’adosse à un bloc de roche noire. Ses poumons soufflent comme une vieille forge. Le ciel est un couvercle de plomb.
— Pas encore, murmure-t-il.
Sa voix n’est qu’un souffle de gravier. À ses pieds, parmi les débris de l’épave, un fragment émerge. Un fémur poli par les courants. Dur comme de l’ivoire. Gabriel le saisit. Ses doigts tremblent, puis se referment en un étau. Il regarde la mer. Elle lui a tout pris. Son nom, ses papiers, sa dignité. Elle lui laisse cette rage. Il n’est plus Gabriel. Il est ce reste que les vagues n'ont pas voulu garder.
Il commence son œuvre. Le bruit de l’os contre le granit est un râle régulier. *Criss. Criss.* La pierre ronge la matière. Elle affine la pointe. Elle sculpte une lame asymétrique. Son épaule se bloque. Une décharge électrique traverse son échine à chaque geste. Il continue. L’horizon vacille. Au loin, les lumières de la côte basque. Des bourgeois dansent sans doute dans les salons d’Urrugne. Parfumés. Ignorants. Ils ignorent la chose qui s’aiguise dans l’ombre des falaises.
Un petit crabe s'extrait d'une faille à côté de sa main. Gabriel s'immobilise. Il observe la bête une seconde. Sa carapace est froide, indifférente. C'est la seule vérité ici. La survie dans la pierre. Une goutte de sueur tombe dans sa plaie. Il ne tressaille pas. L’os est devenu tranchant. Une dent de mer. Gabriel passe son pouce sur le fil. Une perle rouge apparaît sur la blancheur cadavérique. Il lèche le sang. Le goût est métallique. Familier.
Des pas écrasent les galets, là-haut. Des silhouettes découpent l’obscurité. Gabriel plaque son dos contre la paroi glacée. L’eau s’égoutte de sa vareuse. *Ploc. Ploc.* Chaque goutte sonne comme un coup de feu. Il bloque sa respiration. Ses poumons sont des sacs de verre pilé. La douleur de sa cicatrice n’est plus une brûlure. C’est une présence. Un parasite qui grignote ses nerfs.
— Rien qu’un tas de bois mort, crache une voix.
Le timbre est gâté par le tabac. Les hommes du Fiancé. Des chiens nourris aux restes. Une allumette craque en haut du sentier. Une odeur de soufre voyage avant d'être balayée par l'iode. Le faisceau d'une lanterne s'attarde sur un morceau de coque brisée.
— Le patron veut être sûr, répond une voix plus aiguë. Si le bâtard a survécu, on finit le travail. Pas de vagues pour les noces d'Ariane.
Gabriel serre le surin contre son sternum. La pointe s'enfonce dans sa propre chair. Il ne sent rien d'autre qu'une froide lucidité. Il imagine déjà l'os poli glissant entre deux côtes. Le craquement du cartilage. La chaleur du sang sur sa main. Un crochet de fer frappe le rebord de la muraille.
— Je descends jeter un œil, lance le nerveux. Tiens la lanterne haute.
La corde siffle contre la roche. Gabriel observe les oscillations de l'ombre sur les galets. Le temps s'étire comme du plomb fondu. Une botte ferrée apparaît dans le halo. L'homme descend par saccades. Maladroit. Son souffle est court. La peur. Un caillou roule, rebondit sur le genou de Gabriel, et finit dans une flaque.
Le type s'arrête net. Le silence devient total.
— T’as entendu ? chuchote celui qui descend.
Gabriel ne ferme pas les yeux. Il regarde la cheville exposée. Il fait un pas de côté. Un mouvement fluide. Animal. Il lève son arme. La botte touche le sol. Le gravier crie. L'homme est à deux pas. Il tourne le dos à la paroi. Il cherche à s'orienter. L'odeur de sa sueur — peur rance et alcool de grain — emplit l'espace. Gabriel sent le rythme cardiaque de la proie.
— Hé, y'a que dalle ici, crie le gars vers le haut.
Il se retourne. Sa lampe de poche balaie la roche. La lumière frappe le visage déchiré de Gabriel. L'homme ouvre la bouche. Le son meurt dans sa gorge. Gabriel bondit. Sa main gauche s'écrase sur la bouche du garde. Poigne de fer. Le surin en os siffle.
Le choc est sec. L'os s'enfonce dans le cou avec un bruit de succion. Le corps se cambre. Les mains griffant l'air. Gabriel maintient la pression. Il boit chaque spasme.
— Chut, murmure Gabriel. C'est juste le début.
En haut, la lanterne s'agite.
— Réponds, Moreno !
La corde se tend brusquement. Le corps est secoué comme une marionnette. Un cri de terreur déchire le ciel. Il vient d'en haut. Une troisième silhouette immobile est apparue sur la crête.
Gabriel sent la vie de Moreno s'écouler sur ses phalanges. Huile tiède. Poisseuse. Le corps s'affaisse. Gabriel lève les yeux. La silhouette en haut ne bouge plus. Le cri a été dévoré par le fracas des vagues. Gabriel plaque la dépouille contre la paroi. Il s'en sert comme d'un bouclier de chair. Dans le pinceau de lumière, il entrevoit le reflet bleuté d'un canon de revolver.
La corde se détend. Quelqu'un l'a tranchée. Un objet lourd tombe et disparaît dans le ressac. Gabriel glisse sa main à la ceinture de Moreno. Ses doigts trouvent une dague de service. Il s'empare de l'acier. Ses muscles hurlent. Une brûlure acide de l'épaule à la nuque. Il repousse le cadavre vers l'écume. La mer accepte l'offrande.
— Je sais que tu n'es pas seul là-bas, Moreno.
Une voix de salon. Polie par l'arrogance. Gabriel serre son manche rugueux. Son cœur se cale sur la marée. Une silhouette entame une descente calculée par un sentier dérobé. Gabriel attend. L'ombre de l'homme s'étire sur le rocher d'en face. Monstrueuse. Le nouveau venu tient une lanterne sourde et un revolver. L'odeur arrive : lavande et tabac turc. Une effluve de boudoir dans ce charnier.
Gabriel déplace son poids. Millimètre par millimètre. Son genou craque. Un bruit de branche morte.
— Moreno ? Votre mutisme devient lassant. Le silence pour elle, l'abîme pour lui.
L’homme s'arrête. Il pivote. Le faisceau de la lanterne lèche la botte de Gabriel. Le cuir luit. Le canon du revolver s'abaisse. La main de l'inconnu est gantée de chevreau blanc. Une tache immaculée dans la poix. Gabriel se bande comme un ressort. Il sent le sel gratter ses paupières. L'homme fait un pas de plus. Son souffle est saccadé.
Gabriel attend le basculement du buste. Le moment où l'équilibre est compromis. Il visualise la trajectoire. Sous la gorge. Entre la soie de la cravate et le menton. Un déclic métallique. L'homme ferme sa lanterne. Obscurité totale.
Gabriel perçoit le frottement du tissu contre le rocher. Le sifflement d'une narine bouchée par le froid. L'homme est là. À portée de souffle. Une masse de chaleur. Gabriel décolle son dos du granit. Corps incliné. Prêt.
— Ce n'est pas Moreno qui respire ainsi, lâche l'homme. Moreno siffle. Vous, vous traquez.
Gabriel ne répond pas. Il laisse le silence ronger les nerfs de l'autre. Un mouvement brusque vers la droite. Le revolver heurte la pierre. Gabriel se projette. Lame basse. L'acier rencontre une résistance molle. Un cri étouffé. Le revolver tonne. L'éclair de poudre illumine deux visages. Yeux écarquillés. Regard bleu glacier. Le projectile percute la paroi dans une gerbe d'étincelles.
Gabriel est sourd, mais il tient sa prise. Il pivote. Il utilise le poids de l'autre pour l'entraîner vers le bord. Une main gantée agrippe sa gorge. Ils basculent. Le sol se dérobe. Gabriel plante ses ongles dans le bras de l'inconnu. Le revolver tombe. Au point de non-retour, une main surgit. Elle saisit le col de Gabriel. Violence inhumaine.
Sa tête bascule en arrière contre un buste rigide. Son manteau l'étrangle. L’air s’arrête. Devant lui, l’homme au regard bleu glisse sur le lichen. Il est une ancre de chair qui l’entraîne. Gabriel est le pivot.
— Ne lâche pas, grogne une voix de femme.
Ariane. Ses doigts sont des griffes à travers la laine. Elle s’arc-boute. Ses pieds cherchent une faille. Gabriel sent la tension de ses tendons. Sous ses pieds, la pierre part en poussière. L’adversaire ne lâche pas sa gorge. Il veut l'emporter. Une dernière étreinte de prédateur.
Le vent redouble. Gabriel voit les yeux de l’homme. Ce n'est plus du givre. C'est du verre brisé. La main d’Ariane glisse. Un centimètre de trop. Le vide aspire leur chaleur. Gabriel doit agir. Ses doigts se resserrent sur le surin en os. L'objet est vibrant. Il sent le souffle court d'Ariane contre son oreille. Une buée chaude. Elle s'épuise. Il sent ses os craquer. L'homme esquisse un sourire sanglant. Il commence à se balancer pour forcer la chute.
Gabriel ramène sa main libre vers le haut. Il verrouille son poignet à celui d'Ariane. Ils sont liés. Une chaîne humaine au-dessus d'un cercueil de pierre. L'inconnu sort un derringer de sa redingote. L'acier luit sous la lune. Le pouce de l'homme arme le chien. Le clic est plus fort que l'océan. Le canon remonte vers le visage d'Ariane.
Gabriel lâche le surin. L'os disparaît. Il saisit le poignet armé. Il broie le radius. Le coup part. Le plomb déchire le lobe de l'oreille de Gabriel. Il ne recule pas. Il appuie de tout son poids vers l'avant. Le corps de l'homme bascule. Le tissu du manteau cède. Un craquement sec.
L'homme au revolver hurle avant d'être englouti par l'ombre. Gabriel pend dans le noir. Il griffe la pierre. Des pas lourds résonnent en haut. Des lanternes découpent la brume.
— Ils sont là ! Trouvez-les !
Ariane plonge son regard dans celui de Gabriel. Son visage est une tache blanche. Elle ne pourra pas le remonter. Son sang coule sur son cou. Chaud. Poisseux. Un crochet de fer s'abat sur le rebord. Il racle le schiste. La vibration traverse le bras d'Ariane. Le crochet oscille. Il cherche de la chair.
Gabriel voit une perle de sueur sur la tempe de la jeune femme. Le sang de son oreille est un battement sourd qui dévore son crâne. Au-dessus, les bottes martèlent la terre. L'ombre démesurée d'un homme se projette sur la paroi.
— Regarde plus bas, ordonne une voix grasse.
Le crochet remue. Il déchire la manche d'Ariane. Elle ne cille pas. Ses pupilles dévorent ses iris. Une odeur de suif et de tabac rance dégouline d'en haut. L'odeur du Fiancé. Gabriel devient une excroissance de la muraille. La lanterne sature l'air de jaune. Le cercle de lumière rampe vers eux. Gabriel sent le cœur d'Ariane cogner contre sa main. Un oiseau épuisé.
Le crochet se fige. Une main parée d'une chevalière brille sous la lune. Elle manipule la hampe. La pointe de fer touche l'index d'Ariane. Froid du métal contre chaleur du sang. Un rire sec résonne.
— Je crois que j'ai senti quelque chose de mou.
Le crochet s'enfonce entre les phalanges et la roche. Ariane blanchit. Gabriel sort un second éclat d'os de sa ceinture. Il attend le visage qui va se pencher. Le crochet se retire, arrachant un filet de sang qui s'écrase sur la joue de Gabriel. La goutte brûle.
Un craquement de gravier. Une semelle de cuir pivote au-dessus de leurs têtes. Odeur de pommade à la rose et d'abattoir. Gabriel impose à ses poumons la stase d'un noyé. Quelqu'un s'agenouille. Le faisceau de la lanterne revient. Lent. Insistant.
Ariane tourne la tête vers lui. Ses yeux sont des gouffres de mica. Vide de pitié. Au-dessus, le crochet gratte à nouveau.
— C'était un rat, lance une voix plus jeune. On dégage. La marée monte.
L'homme à la chevalière ne bouge pas. Une allumette craque. L'odeur du soufre remplace le sel. La tige enflammée tombe. Une étoile filante qui passe devant les yeux de Gabriel avant de s'éteindre dans l'écume. La lanterne s'éloigne d'un pas. Puis elle revient.
— Un rat ? murmure le Fiancé. Un rat qui saigne rouge, alors.
Le crochet s'abat avec la force d'une masse. Il percute le granit à quelques millimètres du pouce de Gabriel. L'impact arrache un éclat de roche qui lui cingle la joue. La vibration résonne comme un glas. Gabriel ne bronche pas. Une poussière minérale flotte dans le cône de lumière. Le Fiancé rit. Le crochet pivote. Une caresse de fer qui cherche la chair. Ariane ne tremble plus. Elle est une statue de sang. Une de ses gouttes s'écrase sur le métal.
Gabriel voit la main gantée se crisper. L'ombre démesurée du Fiancé se penche.
— Je t'entends respirer, Gabriel. Ce sifflement de poumon encrassé.
Le Fiancé s'allonge sur la corniche. Son visage apparaît dans l'entrebâillement. Ses dents éclatent dans un sourire de nacre. Il tient un flacon de verre noir. L'odeur d'essence de térébenthine envahit l'espace. Il incline le flacon. Le liquide gras s'écoule le long du crochet.
La première goutte frappe le sourcil de Gabriel. Glacée, puis acide. Le solvant s'infiltre dans ses pores. Il réveille les nerfs. Ariane s'enfonce dans le biceps de Gabriel. En haut, le boucher est une lune de porcelaine sale.
— Tu as toujours eu le goût du sacrifice. Je me demande si tu brûleras bien.
Le jeune complice craque une allumette. Lueur orangée. Le soufre se mélange à la térébenthine. L'enfer dans un cercueil de schiste. Gabriel fixe la carotide du monstre. Il évalue la trajectoire. Le Fiancé vide le reste du flacon sur le torse de Gabriel. Le lin s'imbibe. Chaque fibre devient une mèche.
La main portant l'allumette s'avance. La flamme tremble mais tient. Le crochet remonte. Le Fiancé lâche le flacon qui s'éclate sur le pied de Gabriel.
— Dis adieu à tout ça.
L'allumette bascule. Elle tournoie. Une aiguille de feu dans le noir. Gabriel voit le bois se courber. La térébenthine appelle l'étincelle. Il ne respire plus. L'allumette franchit la ligne de ses yeux. Elle est à dix centimètres de son torse. Il voit le reflet du feu dans les pupilles du Fiancé.
D'un mouvement de rein, il se détache de la paroi. Il rejette son corps en arrière. La flamme frôle un bouton. Un éclair. Le feu lèche le coton. Chaleur sauvage sur le plexus. Gabriel attrape Ariane et bascule.
L'impact avec l'Atlantique est un mur de briques. L'eau noire le percute. Elle éteint l'incendie mais brise ses côtes. Le sel s'engouffre dans ses plaies. Il sombre. Le poids de ses bottes l'entraîne. Ses doigts lâchent prise. Silence de tombeau.
Une douleur fulgurante lui traverse le visage. Une roche immergée. Sa peau se déchire de la tempe à la mâchoire. Le sang s'échappe en nuage chaud. Il remonte. Ses poumons vont éclater. Sa main agrippe un récif. Il se hisse sur la roche tranchante. L'écume décape sa plaie béante. Gabriel s'écroule sur le gravier.
Il tourne la tête vers le sommet. Les lumières dansent encore. Ariane a disparu. Dans le ressac, un seul objet brille sous la lune : un gant de cuir blanc, abandonné par la marée.
La chasse à l'homme
La boue gèle entre ses orteils. Cette pâte noire, saturée de sel et de débris de schiste, aspire ses pieds à chaque foulée. Ariane ne court plus ; elle s’arrache à la terre. Sa robe de soie, autrefois blanche, n’est plus qu’une traîne de lambeaux fangeux qui fouettent ses mollets. Une ronce lui cingle la cheville. La douleur est un trait de feu. Le sang chaud coule sur son talon, glisse dans la vase, mais elle ne s’arrête pas. L’air de l’Atlantique s'engouffre dans ses poumons comme une poignée de copeaux de givre. Derrière elle, la forêt d’Urrugne n’est qu’un chaos de silhouettes torturées par le vent, un labyrinthe de bois mort où l’odeur de l’iode se mêle à celle de la terre retournée.
Soudain, le premier hurlement déchire la brume.
Un son rauque, une vibration profonde qui remonte le long de sa colonne vertébrale jusqu’à sa nuque. Les chiens. Le Fiancé a ouvert les chenils du domaine, libérant ces bêtes massives qu’il dresse à la traque silencieuse. Ils ne jappent pas. Ils signalent la mise à mort. Ariane se plaque contre le tronc d’un chêne centenaire. L’écorce rugueuse lui laboure l’épaule. Elle ferme les yeux, tente de calmer le marteau-piqueur dans sa poitrine. Le silence est pire que le bruit. Elle entend le battement de ses propres tempes. Le vent siffle entre les falaises de la Corniche, un gémissement continu qui semble se moquer d'elle. Elle est le gibier de luxe dans ce cercueil de granit à ciel ouvert.
Elle repart, le corps penché en avant, les mains griffant l’obscurité pour éviter les branches basses. Son pied heurte une racine. Elle bascule. Le choc est brutal, le sol percute son visage. Le goût de l’humus et du fer envahit sa bouche. Elle reste un instant immobile, le front contre la mousse froide, écoutant le craquement des brindilles au loin. Ils approchent. Le rythme des aboiements change, plus saccadé, plus proche. Le Fiancé est derrière eux. Elle devine son rictus de porcelaine et ses gants de cuir souple. Il savoure chaque seconde.
Elle rampe vers un tas de bois de chauffage abandonné sous un appentis en ruine. L’odeur du sapin humide est entêtante, presque suffocante. Ses doigts tremblants explorent le chaos des bûches, cherchant un appui pour se relever, quand ils rencontrent une surface froide. Lisse. Un manche en frêne, patiné par les mains d’un homme de peine.
Ariane tire sur l'objet. Il résiste. Elle arc-boute ses reins, les muscles de son dos saillant sous la peau diaphane. Dans un dernier effort, elle dégage l'arme du tas de détritus. Une hache de bûcheron. Le fer est lourd, piqué de rouille sur les flancs, mais le tranchant brille d'un éclat d'argent sous la lune livide. L'arme pèse une tonne dans ses bras épuisés. Elle serre le manche. Les échardes s’enfoncent profondément dans sa paume, le sang se mêlant à la sueur.
Un grognement sourd s'élève juste derrière elle.
L’odeur de la bête la frappe en premier : un mélange de viande crue et de poil mouillé. Elle ne se retourne pas tout de suite. Elle sent la chaleur du souffle du molosse sur son mollet nu, la vibration du prédateur prêt à bondir. Ses doigts se crispent sur le bois.
Elle n'est plus la proie.
Une silhouette massive bondit du rideau de fougères, les crocs étincelants. Ariane pivote dans un cri sourd, balançant toute la force de son désespoir dans un arc de cercle désordonné. Le fer rencontre quelque chose de dur. Un craquement sec résonne dans la clairière, suivi d'un hurlement qui n'a plus rien d'animal.
Ariane recule, l'arme toujours levée, et voit deux yeux jaunes la fixer depuis le sol. Ce n'est pas un chien qui agonise à ses pieds.
Le cadavre hoquète. Un bruit de soufflet crevé. Sous la lune de craie, la silhouette se tord, les doigts griffant la terre grasse du sous-bois. La hache est restée plantée dans l’épaule, là où le cou rejoint la clavicule, ouvrant un geyser sombre qui macule les fougères. Ariane ne bouge pas. Ses poumons brûlent. L'air iodé de la Corniche s'engouffre dans sa gorge comme de la chaux vive. Elle fixe les yeux jaunes. Ce sont des perles de verre cousues sur une cagoule de peau de loup, un masque grotesque qui s'affaisse à mesure que la vie s’échappe de l'homme en dessous. Le prédateur n'était qu'un laquais déguisé en monstre.
La main de l'agonisant se crispe une dernière fois sur le bas de la robe d'Ariane. Le tissu craque. Elle recule d'un bond, le cœur cognant si fort qu'elle croit entendre ses côtes se fendre une à une. La hache lui a échappé. Elle gît là, fichée dans la viande et l'os. Une flaque noire s'élargit sur l'humus, dévorant la lumière argentée. Ariane sent une goutte chaude gicler sur sa joue. Elle l'essuie d'un revers de main convulsif, étalant le sang sur sa peau livide. L'odeur de fer et de sueur rance lui soulève le cœur. Elle veut vomir, mais son estomac n'est qu'un nœud de haine et de terreur pure.
Un sifflement modulé déchire soudain la nuit, venant des hauteurs du domaine. Trois notes courtes. Impérieuses. Le rappel du maître.
Au loin, le silence qui avait suivi l'attaque se fragmente. Les véritables chiens répondent par un hurlement collectif qui fait vibrer le granit de la falaise. Ils ont senti le sang. Ariane se baisse, les doigts tremblants, et saisit le manche de frêne. Elle tire. Le bruit de la lame qui quitte la plaie est une succion écœurante, un murmure de fin du monde qui lui arrache un sanglot sec. Elle récupère son arme, le fer désormais gluant, alourdi par le crime.
Elle doit courir. Ses pieds nus sont en lambeaux. Chaque pas sur les racines et les cailloux tranchants injecte une décharge électrique jusqu’à sa nuque. Les ronces lui déchirent les jambes, mais elle ne sent plus la douleur, seulement le froid anesthésiant de l'adrénaline. Elle s'enfonce vers le bord du plateau, là où le domaine se jette dans l'Atlantique. Le vent de mer se renforce, violent, chargé d'écume et de menaces sourdes. Derrière elle, les aboiements se rapprochent. Ils ne sont plus qu'à une centaine de toises. Elle entend le martèlement des bottes sur le sol dur. Le Fiancé ne court pas ; il marche sûrement, guidant sa meute.
Elle débouche sur une saillie rocheuse, un balcon de pierre suspendu au-dessus du vide. L'écume explose cinquante mètres plus bas dans un fracas de tonnerre. Le sel lui ronge les plaies. Elle se retourne, la hache serrée contre sa poitrine. Elle remarque une goélande morte, coincée dans une faille, les plumes souillées de mazout. Un détail absurde.
Une lanterne oscille entre les arbres. Elle projette de longues ombres déformées qui dansent sur les troncs centenaires. Le Fiancé apparaît à la lisière de la clairière, impeccable dans son manteau de chasse sombre. Il ne halète pas. Il ne transpire pas. À ses côtés, deux dogues du Tibet, massifs comme des ours, bavent en silence.
Il s'arrête. Il sort une montre à gousset de sa poche, la consulte avec une lenteur calculée, puis la referme. Le clic métallique résonne comme un coup de feu.
— Tu as abîmé un traqueur, Ariane, murmure-t-il, sa voix portant sans effort malgré le fracas des vagues. C’est une dépense imprévue. Je vais devoir te la facturer.
Il fait un pas en avant. Les chiens s'accroupissent, les muscles de leurs pattes arrière tendus comme des ressorts d'acier. Ariane recule jusqu'au bord extrême du précipice. Une pierre se détache sous son talon et tombe dans l'abîme sans un bruit.
Le Fiancé lâche la laisse.
Le cuir claque contre la pierre. Les deux masses de muscles sombres se détendent simultanément, griffant le calcaire pour trouver l'adhérence. Ariane voit la bave s'envoler des babines en longs fils d'argent. Le premier dogue est une ombre projetée par l'enfer, une bête silencieuse qui économise son souffle pour la morsure finale. L'air se sature instantanément d'une odeur de bête fauve, de viande crue et de chenil humide. Sa propre poitrine brûle. Ses poumons sont deux sacs de chaux qui refusent de se gonfler totalement.
Elle serre le manche de toutes ses forces. Le bois de frêne est huileux sous sa paume moite. Elle déplace son poids sur sa jambe gauche, sentant une pointe de granit s'enfoncer cruellement dans sa voûte plantaire. La douleur est une alliée ; elle l'empêche de sombrer dans la paralysie. Le Fiancé reste immobile, une silhouette de jais impeccable découpée sur le vert sombre de la forêt. Ses mains sont jointes derrière son dos, d'un calme insultant, tandis que la première bête franchit les derniers mètres, ses griffes crissant sur la roche comme des scalpels.
Le temps se fragmente en une suite de photogrammes saccadés. La gueule du premier monstre s'ouvre, dévoilant des canines jaunies et des gencives d'un rose maladif. Le chien saute. Ariane ne recule pas davantage. Le vide hurle derrière ses talons, un appel vertigineux fait de ressac et de mort blanche. Au dernier instant, elle pivote. Le mouvement est maladroit, dicté par un instinct de survie archaïque. Elle sent le souffle brûlant du molosse contre son oreille.
La hache décrit un arc de cercle désespéré. Le fer fend l'obscurité avec un sifflement de faux. Elle ne cherche pas à viser, elle frappe la masse de poils et de fureur qui la frôle. Le choc remonte brutalement le long de ses bras, une vibration électrique qui lui broie les poignets. La lame s'enfonce dans quelque chose de mou, puis rencontre la résistance sourde d'un os qui cède. Un craquement net. Le poids du chien l'entraîne, l'arrache presque à son socle de pierre. Elle vacille, les orteils griffant le bord extrême du précipice, le buste penché au-dessus de l'abîme.
Le second dogue n'attendra pas. Il a vu la faille, l'instant de déséquilibre où sa proie devient vulnérable. Il contourne par la droite, ses pattes silencieuses glissant entre les racines affleurantes. Ariane tente de dégager sa hache du flanc de la première bête, mais la chair referme sa morsure sur l'acier. Ses muscles tremblent d'épuisement. La sueur coule dans ses yeux, salée, brûlante. Le Fiancé esquisse alors un sourire, une simple fêlure blanche dans l'obscurité de son visage. Il lève une main gantée, deux doigts pointés vers le ciel, comme un chef d'orchestre.
L'ombre du second chien se détache du sol, immense, noire. Elle recouvre tout.
Ariane lâche le manche de la hache. Le bois lui glisse des doigts, emporté par la masse inerte du premier dogue qui bascule dans le noir. Un bruit sourd remonte des profondeurs. Le choc de la chair contre l'écume. Elle est seule. Désarmée. Ses paumes brûlent, pelées à vif. Le second monstre ne bondit pas immédiatement. Il atterrit lourdement, les babines retroussées sur des crocs qui luisent comme des éclats de quartz. Elle entend son souffle. Un râle de forge, humide, qui lui projette des gouttelettes de salive fétide sur le visage.
Le Fiancé reste une statue de sel. Il ajuste son gant de chevreau avec une lenteur obscène. Ariane sent l'odeur du tabac brun qui flotte vers elle, cette fragrance familière qui annonce désormais son propre trépas. Chaque muscle de ses jambes tremble d'une fatigue sismique.
Une douleur fulgurante lui traverse le mollet droit. Une ronce vient de lui entamer le muscle. Elle ne crie pas. Ses yeux sont rivés sur la gorge du dogue. Le chien s'aplatit, ses muscles roulant sous son pelage noir. Il va charger. Ariane plonge ses mains dans le sol, griffant la terre, cherchant une pierre, une branche. Ses ongles se retournent sur la pierre froide. Elle agrippe une racine noueuse, grosse comme un poignet d'enfant, et tire.
— Le spectacle s’étire, Ariane, articule le Fiancé d'une voix qui ressemble au froissement d'un parchemin ancien. Et la marée n'aime pas attendre.
Le dogue se détend. Une trajectoire de flèche noire. Ariane bascule sur le côté, le visage écrasé contre la roche acide qui lui déchire la joue. Le poids de la bête la frôle. Elle sent le frottement rugueux du poil contre son bras. Le chien manque sa cible, mais ses griffes arrière labourent l'épaule de la jeune femme. La chaleur visqueuse du sang se répand instantanément sur son dos. Elle roule sur elle-même, se rapprochant de la lèvre du précipice.
Le Fiancé sort une arme de sa redingote. Le canon luit d'un éclat bleuté sous la lune. Ce n'est pas un pistolet de duel, mais une pièce d'orfèvrerie courte, massive, conçue pour stopper un sanglier. Le Fiancé ne vise pas encore. Il savoure la seconde. Ariane ne regarde plus l'acier. Ses yeux sont fixés sur l'index ganté qui caresse la détente. Elle sent le froid de l'abîme dans son dos. Elle pivote. Ses pieds nus quittent la roche lisse pour s'enfoncer dans le tapis de fougères brûlées par le sel. Elle se jette dans l'obscurité des fourrés, là où la falaise laisse place à la lande.
La première ronce lui lacère la cheville. Elle s'enfonce dans un tunnel d'ajoncs épineux qui lui griffent le visage. Derrière elle, un sifflement strident, court, autoritaire. L'ordre de curée. Le dogue pousse un jappement étranglé et Ariane entend le martèlement des griffes sur le sol dur. Elle rampe presque, les mains en avant. Ses doigts rencontrent des orties, des pierres saillantes, des racines noueuses qui lui brisent les ongles. Elle n'éprouve plus de douleur, seulement une vibration électrique qui parcourt sa colonne vertébrale.
L'odeur change. Au parfum iodé succède le relent de l'humus et du bois humide. Elle a atteint la lisière du bois de chênes tordus. La visibilité tombe à zéro. Les troncs centenaires se dressent comme les barreaux d'une cellule infinie. Ariane s'arrête un battement de cœur, le buste plié, sa respiration sifflante qu'elle tente d'étouffer avec sa main ensanglantée. À cinquante mètres, une lanterne s'allume. Une tache jaune, vacillante, qui balaie les fougères. Le Fiancé marche avec la certitude du propriétaire qui inspecte ses terres. Il murmure des mots doux à son chien, une litanie qui glace le sang.
Elle recule, un pas après l'autre, talons enfoncés dans la boue froide. Son pied heurte une masse rigide. Au pied d'une souche massive, un éclat métallique attire son regard. Un outil oublié, abandonné par un bûcheron. Le manche en frêne est gris, délavé par des décennies de pluie basque, mais la tête de fer est fichée profondément dans le bois mort. Ariane s'agenouille, ses genoux s'enfonçant dans la mousse spongieuse. Elle saisit le bois des deux mains. Il est rugueux, parcouru de fibres sèches. Elle tire. Le fer refuse de céder.
Les aboiements se rapprochent. Elle voit les yeux de la bête briller entre deux buis. Ariane arc-boute son dos, ses muscles hurlant de fatigue, et arrache l'outil dans un cri muet. La hache se libère enfin avec un craquement de vertèbres brisées. Elle est lourde. Équilibrée pour la destruction. Elle n'est plus une proie.
Le dogue bondit du fourré. Ariane ne recule pas. Elle pivote, la hache levée au-dessus de son épaule droite. Elle voit la glotte du chien, la bave qui vole.
Le choc produit un bruit sourd, spongieux, celui d’un couperet s'enfonçant dans une carcasse pendue. La lame s'est logée dans la base du cou. La vibration remonte le long du manche, traverse ses poignets, percute ses coudes. Ariane n'a pas le temps de retirer le fer. Le dogue, porté par son élan, s'écrase contre elle.
Ils basculent ensemble dans la boue noire. Son dos heurte une racine noueuse. L'air quitte ses poumons. Elle est clouée au sol par cent livres de muscles agonisants. L'odeur est immédiate : un mélange de chien mouillé et de fer chaud. L'animal râle. Un son de sifflet brisé. Ses pattes arrière griffent frénétiquement le vide, déchirant les jupons d'Ariane, labourant la chair de ses cuisses. Elle sent la chaleur poisseuse du sang qui inonde son ventre.
Le faisceau de la lanterne balaie les troncs. Le Fiancé apparaît entre deux chênes. Il s'arrête à la lisière de la tache de sang qui s'élargit sous le chien mort. Ses yeux sont fixés sur les mains d'Ariane, toujours crispées sur le manche.
— Tu as abîmé mon meilleur chasseur, ma chère.
Il fait un pas. La boue soupire sous son poids. Il plonge la main dans sa veste et en sort une dague de vénerie au manche en os. Ariane serre les dents. Sa main droite trouve enfin une prise solide sur le bois. Elle tire. Le métal refuse de bouger. Le Fiancé est désormais à moins de deux toises. Il lève sa dague, le pouce calé sur la garde.
Le froid lui mord les phalanges. Elle tire à nouveau. Un bruit de succion gélatineux s'élève de la plaie béante, mais l'acier reste verrouillé dans les vertèbres. Le Fiancé avance d'un pas, une botte s'enfonçant dans la mousse avec un soupir de décomposition. Il est si près qu'elle distingue les pores de sa peau. Il ne respire pas plus vite.
— Ne lutte pas contre l'inévitable, Ariane.
Elle ne répond pas. Elle place son pied nu contre le flanc encore chaud du cadavre canin, cherchant un levier. Elle pousse. Elle tire de toutes ses forces. Elle voit le pouce du Fiancé caresser la garde en os. Il va frapper. Au même instant, un craquement sec résonne. L'os cède. Le fer se libère.
La hache remonte dans un arc de cercle désordonné, projetant des gouttelettes écarlates sur le visage de l'homme. Ariane bascule en arrière, emportée par son propre élan. Elle réalise brusquement qu'elle est sur le rebord même de l'abîme. La terre se dérobe.
Ses doigts lâchent le manche. Ses bras moulinent l'air saturé d'embruns. Le Fiancé s'arrête net, la main tendue, son expression s'effaçant pour laisser place à une stupeur vide. Ariane bascule dans le noir, le dos vers les vagues, alors qu'un sifflement strident déchire l'air juste au-dessus d'elle.
La gravité lui saisit les entrailles pour les arracher vers le bas. Ariane flotte dans un entre-deux poisseux où le temps se liquéfie. Ses pieds nus cherchent désespérément un appui dans le vide. Sa chemise de nuit, trempée par la pluie et le sang, claque contre ses cuisses comme un linceul froid.
La silhouette du Fiancé se découpe sur le ciel d'encre, une tache noire de plus en plus petite. Sa main reste tendue vers l'abîme. Une lueur rousse tournoie dans l'obscurité, projetant des ombres démentes sur la paroi rocheuse. Le monde bascule. Le fracas des vagues n’est plus un murmure lointain, mais un grondement de bête affamée.
Sa main gauche percute une saillie. Le choc lui broie les nerfs. Elle s'accroche. Ses ongles s'enfoncent dans la mousse humide. Son corps lourd oscille dangereusement contre la paroi. Elle sent la morsure du rocher contre son ventre. Une douleur sourde irradie de sa hanche. Elle est suspendue à vingt mètres au-dessus du chaos, les doigts crispés sur une lèvre de pierre de quelques centimètres.
— Ariane !
La voix tombe du sommet. C'est l'appel du chasseur qui a perdu sa flèche. Elle lève les yeux. Le Fiancé est là, à genoux au bord de la rupture. Il se penche. Le halo de sa lanterne dessine un nimbe de sainteté autour de son visage. Le sifflement reprend, plus proche cette fois, une modulation métallique qui semble provenir du flanc même de la montagne.
Son épaule menace de se déboîter sous le poids de son corps inerte. Le sang de ses doigts se mêle à l'eau de pluie, créant une substance visqueuse qui fait glisser sa prise. Une petite pierre se détache, tombe dans le noir. Elle plaque son visage contre la pierre froide, cherchant l'odeur du minéral. Un craquement sec retentit sur la corniche.
Une botte de cuir vient d'écraser la touffe d'herbe à laquelle elle se cramponne. Le bout rond de la chaussure polie est à quelques millimètres de ses phalanges. S'il s'appuie un peu plus, il lui broiera les doigts. La vapeur siffle encore, un jet de pression blanche qui jaillit d'une fissure dans la roche. Ce n'est pas un train. C'est une expiration mécanique venant des entrailles du domaine.
Le Fiancé s'accroupit, sa dague brillant dans sa main droite. Ariane ferme les yeux. Elle est une proie exposée sur un étal de boucher. Le métal froid de la dague descend lentement, explorant le rebord de la falaise. Un souffle chaud, chargé d'une odeur de charbon et de graisse de moteur, jaillit de la fissure derrière elle.
Une main gantée de cuir noir surgit de l'ouverture vaporeuse et se plaque sur sa bouche.
Le cuir écrase ses lèvres contre ses dents. Ariane sent le goût métallique de son propre sang. Une odeur de suif et de graisse rance émane de l'inconnu tapi dans l'ombre du conduit. Elle est prise au piège entre deux abîmes. Au-dessus, la botte du Fiancé pivote lentement. Le bruit est assourdissant. Une mèche de ses cheveux s'accroche à la boucle de la chaussure.
Le métal de la dague racle la pierre à quelques centimètres de ses doigts. Elle voit l'ombre du bras de son bourreau se projeter sur la paroi d'en face. L'homme qui la maintient exerce une pression latérale, l'invitant à lâcher prise. Ses doigts refusent d'obéir. La vapeur jaillit à nouveau, une caresse brûlante qui lui trempe le visage.
— Où es-tu passé, mon petit oiseau ? murmure la voix d'en haut.
Le Fiancé s'accroupit davantage. Des fragments de schiste se détachent et rebondissent sur l'épaule d'Ariane. La main gantée se raffermit, les doigts s'enfonçant dans sa joue avec une autorité brutale, tandis qu'un bras puissant s'enroule autour de sa taille. Elle est soulevée, arrachée à la paroi. Ses doigts glissent sur le granit mouillé. Pendant une seconde, elle flotte au-dessus du néant, maintenue uniquement par cette force obscure.
L'obscurité du conduit l'engloutit. Le sol est une grille de fer brûlante qui lui entaille la plante des pieds. Elle est plaquée contre un torse solide, une masse de muscles qui sent le charbon et la sueur froide. À l'extérieur, le Fiancé s'est redressé, le bruit de ses pas s'éloignant vers l'est. Le sifflement de la vapeur s'atténue, remplacé par le battement de deux cœurs. Ariane tente de se dégager, mais l'étreinte est un étau.
Une lueur vacillante apparaît au fond du tunnel, révélant des parois suintantes de salpêtre. L'homme desserre enfin sa prise. Elle se retourne. Gabriel est là. Ses yeux sombres ne reflètent aucune émotion. Il ne dit rien, se contentant de pointer du doigt une hache de bûcheron posée contre un tas de charbon humide. Le fer est émoussé, taché d'une rouille sombre.
Elle s'approche de l'arme. Elle entend le tic-tac d'une montre gousset sous la veste de Gabriel. Ce dernier fait un pas vers elle, saisit son épaule pour la stabiliser.
— Respire par le ventre, murmure-t-il d'une voix de gravier. On ne peut pas chasser si on s'étouffe.
Un bruit de succion retentit à l'entrée du conduit. Quelqu'un rampe.
Le bruit se répète. Régulier. Obsédant. C’est le son d’une botte qui s’arrache à la boue grasse. Ariane ne respire plus. Gabriel lui impose l’immobilité absolue. À quelques mètres, dans le goulot d'étranglement du conduit, une silhouette masque la clarté de la lune. L'air se charge d'une odeur de lavande et de décomposition. On entend le frottement d'un habit coûteux contre les parois.
Ariane détourne les yeux vers la hache. Le fer brille d'un éclat sourd. Elle glisse un pied en avant, millimètre par millimètre. La grille de fer sous sa plante de pied est une morsure. Elle ne doit pas faire grincer le métal. Sa main se tend. Ses doigts saisissent le manche en frêne. Le bois est froid. Rugueux. Le poids de la tête de hache est massif.
— Tu respires trop fort, ma colombe, siffle une voix à l'entrée du tunnel. On t'entend jusqu'aux falaises.
Le Fiancé progresse avec une lenteur calculée. Dans sa main droite, le reflet d'une lame de rasoir oscille.
Un hurlement déchire le silence du dehors. Un aboiement rauque qui résonne dans le conduit. Le chien restant est sur la falaise, juste au-dessus. On entend ses griffes gratter la roche. Le sol vibre. Le Fiancé s'arrête. Sa silhouette se fige. Il lève la tête vers la voûte suintante du tunnel.
Ariane sent une goutte de sueur glacée rouler entre ses omoplates. Elle remonte la hache. Gabriel recule d'un pas, s'effaçant dans une niche latérale. Il observe. Il attend.
Le Fiancé reprend sa progression. Il est si proche maintenant qu'Ariane voit le blanc de ses yeux. Il n'éprouve aucun effort, aucune colère. Il est un horloger devant un mécanisme rebelle. Il écarte une mèche de cheveux de son front avec le dos de sa main gauche. Il ne regarde que les pieds nus d'Ariane, rouges de sang sur la grille.
Le chien tombe.
Un craquement d'os brisés retentit à l'entrée du conduit. Le mâtin a glissé depuis la corniche. Il hurle une fois avant de s'écraser dans l'eau noire. Mais le choc propulse le corps de l'animal dans l'entrée du tunnel, juste derrière le Fiancé. Un grognement sourd, humide, remplit l'espace. L'animal agonisant pousse son maître, le forçant à basculer en avant.
Le Fiancé bondit, les mains projetées pour saisir les chevilles d'Ariane. La hache fend l'air dans un sifflement court. Le fer rencontre quelque chose de dur. Un cri de rage pure s'échappe de ses lèvres.
La lanterne se renverse. L'huile se répand, une nappe de feu bleuâtre qui lèche la grille et illumine la scène une fraction de seconde.
Dans la lumière vacillante, Ariane voit le museau du chien qui surgit de l'ombre, les babines retroussées sur des crocs jaunis. Et derrière la bête, une main gantée qui ne lâche pas le rasoir.
Le sol se dérobe. La grille, rongée par la rouille et la chaleur de l'huile, cède brusquement sous leur poids.
Ariane tombe. La hache lui échappe. Elle sombre dans l'invisible, emportant avec elle le hurlement du chien et le souffle glacé de l'homme qui vient de l'agripper par la taille.
Sang et dentelles
Le sel lui brûle les paupières. Ariane recule, les talons enfoncés dans l'humus de la falaise d'Urrugne. Derrière elle, l'Atlantique est un monstre de plomb qui gronde avec une cadence funèbre. Sa robe blanche, jadis symbole de sa servitude, n'est plus qu'une loque trempée qui colle à sa peau. Le vent s'engouffre dans les déchirures du lin. Un bruit sec. À dix mètres, une ombre massive se détache du rideau de pluie.
C’est Morel. Elle reconnaît ce balancement d’épaules. Il ne court pas. Coincée entre le vide et sa poigne de fer, il sait qu’elle n’a nulle part où aller. Il s'arrête, à bout de souffle. Une vapeur fétide s'échappe de sa bouche tandis qu'il ajuste sa casquette. Ses yeux brillent d’une satisfaction grasse. Ariane ne tremble plus. Le froid a anesthésié ses nerfs. Elle serre le manche du rasoir dissimulé dans sa manche. Elle sent la texture rugueuse du bois contre sa paume, un détail de réalité qui la raccroche au monde.
Morel avance. Ses bottes écrasent les ajoncs. Il rit, un son de tuberculeux qui se perd dans le fracas des vagues. Il croit voir une biche acculée. Il tend une main calleuse, les ongles noirs de terre. Ariane sent son souffle, mélange de tabac noir et de vin de lie. Elle attend. Sa respiration se cale sur le rythme de l'océan. Lente. Profonde. Presque absente.
L’ombre de l’homme la recouvre. Il murmure une obscénité que le vent déchire. Ariane compte les battements de son propre cœur contre ses côtes. Puis, la main de Morel se referme sur son épaule. La pression est brutale. Le pouce s'enfonce au-dessus de la clavicule. Elle ne crie pas. Elle plonge son regard d'acier dans le sien. Le boucher sourit, révélant des gencives grises.
Le métal quitte sa cachette. L'acier mord le poignet. Le sang jaillit, noir sous la lune, maculant le tissu de sa manche. Morel pousse un grognement incrédule. Il recule d'un pas chancelant, observant sa main comme un objet étranger. Ariane fait un pas en avant, les muscles tendus. L'odeur métallique de l'hémorragie se mêle à l'iode. Une fragrance sauvage.
Morel rugit. La surprise fait place à une rage de bête. Il se jette sur elle de tout son poids. Ariane pivote, la boue glissant sous ses semelles, et frappe à nouveau. Un geste instinctif. La lame rencontre le cuir du manteau, puis s'enfonce dans la chair.
Un hurlement déchire la nuit. Morel s'effondre sur les genoux, les mains pressées contre son ventre. Un filet de bave sanglante s'échappe de ses lèvres. Il bascule dans la boue. Ariane reste debout, le rasoir vibrant encore, le sang de son bourreau gouttant sur ses chaussures.
Le silence retombe. Pesant. Elle nettoie la lame sur sa jupe, fixant le sentier. On approche. Elle entend le martèlement des sabots sur le chemin de terre. Une demi-douzaine d'hommes. Elle s'accroupit, fouille Morel et saisit un sifflet d'argent. Un nouveau bruit retentit. Plus proche. Ce n'est pas un cheval, c'est le pas léger d'un traqueur.
Gabriel apparaît au sommet du talus. Il tient une lanterne sourde. Il ne semble pas surpris. La lueur balaie la pente.
— Ariane ? Sa voix est portée par une rafale. Lâchez cette lame.
Il s'arrête brusquement. Le sang de Morel dessine une flèche écarlate vers sa cachette. Elle serre le manche d'ébène. Est-il venu pour l'aider ou pour l'achever ? Un second sifflement retentit dans la forêt. Un signal. Gabriel tressaille. Ils ne sont plus seuls.
Elle s'élance vers le sentier des chèvres, mais une main gantée surgit des fougères et lui broie le poignet. Le rasoir tombe. Ariane pivote pour frapper, mais le canon froid d'un pistolet se loge sous son menton.
— Doucement, murmure une voix qui sent la poussière et le vieux rhum. Une secousse, et je vous éparpille la cervelle sur les rochers.
L'homme émerge de l'obscurité. C'est un bloc de muscle engoncé dans un caban de laine. Gabriel reste pétrifié, sa lanterne oscillant au bout de son bras. Ariane fixe Gabriel, le mettant au défi de choisir. Plus haut, le martèlement des sabots s'arrête. Une silhouette élégante se découpe contre l'horizon d'orage. Le Fiancé. Il savoure l’instant, chaque pas de ses bottes vernies sonnant comme un glas.
— Gabriel, dit l'homme d'une voix de velours. Expliquez-moi pourquoi elle est encore debout.
Le pistolet tremble imperceptiblement. Ariane sent l'odeur de lavande et de pourriture noble qui émane du Fiancé. Il s'approche. Sous leurs pieds, un bruit de rupture souterraine retentit. Le granit gémit. La poussière de calcaire s’élève en volutes.
— La terre s'impatiente, Ariane, murmure-t-il.
Il tend une main vers sa joue. Un contact d’une douceur révoltante. Ariane contracte chaque nerf. Le sol se dérobe de quelques centimètres, un affaissement brutal qui fait vaciller Gabriel. La pression du canon disparaît une seconde. Ariane projette son coude en arrière, percutant le plexus de son geôlier. Un grognement déchire le fracas du ressac. Le pistolet dévie.
Le Fiancé réagit avec une vivacité de reptile. Il lui broie le poignet libre. Ariane hurle sans sortir un son. Le monde bascule, le rebord de la falaise choisit son camp. Une section entière de granit se désolidarise du continent.
Ariane sent l'appel du vide. Ses bottines glissent sur le lichen noirci. Le Fiancé ne lâche pas. Sa main est une griffe de fer qui broie le radius sous le tissu. Gabriel se redresse sur un genou, braquant son arme. Son souffle est un sifflement de forge.
— Vous croyez que la chute est une issue ? siffle le Fiancé.
Un bloc massif de roche se détache dans un silence de mort avant de fracasser le ressac. Le Fiancé vacille. Il l’entraîne dans son déséquilibre. Ariane voit le doigt de Gabriel se crisper sur la détente. Le coup part. Un éclair de feu.
La détonation déchire l'espace. Le projectile percute l'épaule du Fiancé. Le drap sombre de sa redingote explose. L'homme ne lâche pas. Il tire violemment Ariane vers lui pour s'en servir comme d'un bouclier. Elle sent son os craquer. Le sang du Fiancé, chaud et visqueux, jaillit sur son épaule.
Soudain, une main surgit de l'ombre derrière eux. Un second homme émerge des ajoncs, une baïonnette de chasse à la main. Le Fiancé pivote, mais son pied glisse dans la faille béante. La lame s'enfonce dans son flanc. Le sang gicle sur le visage d'Ariane. L'agresseur saisit Ariane par les cheveux, la tirant en arrière avec une force sauvage. Ses cervicales craquent.
Ils forment une trinité grotesque au bord du gouffre. La dalle de calcaire s'écarte lentement du bloc continental. Un vide noir s'ouvre. Gabriel hurle son nom, mais le vent emporte le son. Ariane porte le sifflet à ses lèvres, le métal froid provoquant un spasme.
L'homme au couteau lève sa lame au-dessus d'eux, prêt à trancher le nœud. Une détonation sèche. Le plomb hurle et percute l'omoplate de l'assaillant. Il bascule vers l'avant. Sa silhouette massive sombre dans le gris du ciel sans un cri. Gabriel réarme son pistolet.
— Ne bouge pas, Ariane.
Le Fiancé est à genoux, agrippé au bord de la faille, ses jambes battant dans le vide. Sa superbe a disparu. Il tend une main blanche vers elle. Ariane observe ses articulations blanchir. Elle ne tend pas la main. Elle sent le vent s'engouffre dans ses jupons déchirés.
Un dernier choc. La dalle pivote.
L’ombre de Gabriel s’étire au-dessus d’elle alors qu’il plonge la main vers le chaos. Ses doigts sont une ancre inespérée. Le Fiancé émet un sifflement de rat acculé. Il ne cherche plus à remonter, il cherche à emporter. Ses mains se referment sur la taille d'Ariane. Il tire. Elle sent le poids de l'homme l'entraîner vers l'écume qui bouillonne soixante mètres plus bas.
L'épaule de Gabriel se déboîte dans un bruit de parchemin déchiré. Il ne lâche pas. Ses phalanges ont la couleur de la craie. Le Fiancé ricane, un glouglou de sang au fond de la gorge. Il sort une lame de sa botte. Elle luit d'un éclat bleuté.
— Ensemble, Ariane.
L'acier s'abat. Ariane détend ses muscles dans une impulsion désespérée. Le couteau racle la pierre dans un jaillissement d’étincelles. Le Fiancé perd l'équilibre. Ses doigts lâchent le tissu. Il bascule. Un impact mou, soixante mètres plus bas. Puis le tumulte de l'Atlantique reprend ses droits.
Ariane reste suspendue. Gabriel est inerte contre elle, son visage marqué par une tache sombre qui s'élargit. Une ombre se découpe sur le rebord, juste au-dessus d'elle. Des bottes de cuir verni. Une silhouette immense la surplombe, une canne à pommeau d'argent plantée dans le sol.
L'inconnu se penche. Une odeur d'encens et de vieux papier remplace l'iode.
— Trop tard pour les regrets, n'est-ce pas, Ariane ?
Il pose sa canne sur ses doigts ensanglantés. Et il appuie.
Le pacte des ombres
L’eau lui gifle la mâchoire. Ce n’est plus de la pluie, c'est une décharge de plomb liquide qui s’écrase sur les falaises d’Urrugne. Ariane sent la boue s'infiltrer sous ses ongles alors qu’elle agrippe le rebord d’un bloc rocheux. Ses bottines glissent. Le vide gronde en contrebas, une gueule d'ombre prête à tout avaler. Le sel lui brûle les yeux, mais elle refuse de ciller. Elle attend. Sa main droite, dissimulée dans le pli de sa jupe trempée, serre le manche en os d’un couteau de cuisine. Le froid du métal est la seule chose qui lui rappelle qu’elle est encore en vie. Son cœur cogne contre ses côtes comme un oiseau piégé. Chaque pulsation est une douleur sourde.
Un craquement. Derrière elle. Ce n'est pas le ressac. Pas le vent qui tord les ajoncs. C’est le poids d’une botte qui écrase la pierre.
Elle pivote, le souffle court. Gabriel est là. Il émerge de la brume comme une tache d'encre sur un buvard. Sa silhouette est immense, une coupure sombre dans le gris sale de l'orage. L'odeur arrive avant lui : le tabac noir et ce parfum de fond de cale qui ne le quitte jamais. Il ne sourit pas. L'eau ruisselle le long de son manteau, dégouline de son chapeau. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne qui la scannent. Il fait un pas. La distance se réduit. Ariane sent l'humidité de son propre corps se transformer en glace. Elle ne recule pas. Le précipice est à deux mètres derrière ses talons.
Il s'arrête. Le silence entre eux est une lame tendue. Gabriel porte la main à sa poche intérieure. Le geste est lent, calculé. Ariane resserre sa prise sur le manche du couteau. Ses articulations blanchissent. Il sort une flasque en étain, dévisse le bouchon sans la quitter du regard. Il boit une gorgée courte. La pomme d'Adam de l'homme bouge. Brut.
— Tu trembles, dit-il.
Sa voix est un râle, une pierre qu'on traîne sur du gravier. Ariane contracte les mâchoires. Elle refuse de lui donner cette satisfaction. Elle écarte une mèche collante de son visage d'un geste sec.
— C’est le froid, répond-elle.
Gabriel range la flasque. Il réduit encore l'espace. Il est si près maintenant qu’elle peut voir la cicatrice qui lui barre le sourcil gauche, une ligne livide sous la pluie. Il dégage une chaleur animale, oppressante. Il baisse les yeux vers la main qu'elle cache. Il sait. Un prédateur reconnaît toujours l’acier.
— Il ne t’attendra pas éternellement, Ariane. Il a déjà choisi l'endroit où il te brisera.
Elle sent une goutte de sueur froide glisser entre ses omoplates. L'image de son fiancé, ce monstre aux mains trop blanches, lui traverse l'esprit. Elle voit ses dents parfaites. Elle a envie de vomir. Elle fait un pas vers Gabriel, franchissant la zone de sécurité qu'elle s'était imposée. Leurs poitrines se frôlent. Elle lève le menton.
Elle lâche son couteau. Il tombe dans la boue avec un bruit sourd. Elle n'en a plus besoin. Ses doigts agrippent le revers rugueux du manteau de l'homme. Elle le tire vers elle, l'obligeant à s'incliner. Elle remarque un fil décousu sur son col, un détail dérisoire dans ce chaos. Son haleine sent l'alcool fort.
— On en finit, souffle-t-elle. Tu t'occupes de lui.
Elle marque une pause. Un éclair déchire le ciel, blanchissant les falaises.
— Et moi, je rase le reste.
Gabriel ne cille pas. Sa main gantée de cuir se lève, saisit le poignet d'Ariane. Sa poigne est une tenaille. Il approche son visage du sien. Un craquement sinistre résonne soudain sous leurs pieds.
Le sol se dérobe.
La terre hurle. Sous les semelles d'Ariane, la paroi se transforme en une soupe noire qui l'entraîne vers le gouffre. Le temps s’étire. Gabriel réagit d'un bloc. Sa main, toujours verrouillée sur son poignet, devient son seul point fixe. Il la projette violemment en arrière, tandis que ses propres talons cherchent une prise dans l'herbe rase. Le fracas de la roche qui percute l'écume remonte jusqu'à leurs diaphragmes.
Ils basculent ensemble. Le choc contre le sol est sec. Ariane a la bouche pleine d'un goût de fer. Gabriel est sur elle, son poids l'écrasant contre la terre meuble, une masse de laine trempée qui coupe sa respiration. Leurs souffles se mêlent.
— On ne négocie pas avec l’abîme, Ariane.
Il appuie son avant-bras contre sa gorge, juste assez pour qu'elle sente chaque battement de son propre cœur contre l'os de son bras. Ariane ne cille pas. Elle sent la carcasse de Gabriel vibrer sous l'effet de l'adrénaline. Elle voit le sel cristallisé sur ses cils.
— Lui non plus ne négocie pas, répond-elle dans un souffle rauque.
L'homme se redresse lentement, l'extirpant de la boue. Il la maintient debout, ses mains comme des serres. Le sol vibre au rythme des vagues qui dévorent la base de la corniche. Ariane regarde par-dessus l'épaule de Gabriel. Là où ils se tenaient une seconde plus tôt, il n'y a plus que le vide.
Gabriel se fige. Il fouille les ombres derrière eux. Son regard balaie la lande, scrutant les buissons d'ajoncs qui s'agitent comme des spectres. Le silence n'est plus vide ; il est habité.
— Tu l'as ? demande-t-il soudain.
Ariane lisse sa robe d'un geste mécanique. Elle sent le flacon de verre caché dans son corset, une petite fiole froide contre son sein. C'est sa sentence.
Un craquement de branche retentit à l'orée du bois. Ce n'est pas le vent. C'est un signal. Gabriel pivote, sa main glissant vers la crosse du pistolet à sa ceinture. Une lueur jaune apparaît à travers les rideaux de pluie, une lanterne qui oscille.
— Ils sont là, murmure-t-elle.
Le faisceau balaie la crête, s'arrêtant pile sur leurs visages. La lumière est une lame. Elle tranche l'obscurité. Ariane ferme les yeux à demi. Gabriel l'entraîne d'un bond vers un affleurement rocheux. Ses bottes glissent. Il jure entre ses dents. Dos au granit, elle sent l'arête tranchante du rocher contre ses omoplates.
Le bruit des pas arrive. Régulier. Pesant. Quelqu'un marche avec la certitude d'un propriétaire. Ariane retient son souffle. Un craquement de gravier résonne à trois toises.
— S’il avance encore, tire, murmure-t-elle à l'oreille de Gabriel.
L'inconnu s'arrête. Il baisse lentement le faisceau, éclairant ce qui gît à leurs pieds. Dans la boue, entre leurs bottes, brille un gant de soie blanche. Les doigts sont tranchés net, maculés d'une substance visqueuse.
— Vous avez oublié quelque chose au salon, Gabriel.
La voix est un velours empoisonné. Un second faisceau s'allume sur leur droite, puis un troisième sur leur gauche. Le triangle de lumière se referme.
Gabriel ne bouge pas d'un millimètre. Le canon de son revolver luit. Le Fiancé fait un pas dans le cercle de lumière. Ses bottes sont immaculées. Il sourit, un rictus qui ne touche pas ses yeux. Il fait osciller une canne à pommeau d'argent.
— Le vide est mon allié, ma chère Ariane. Il l'a toujours été pour les femmes de votre lignée.
Il lève la main. Les lanternes se rapprochent. Le schiste s'effrite sous leurs talons. Gabriel change imperceptiblement son centre de gravité. Soudain, il pivote, mais ce n'est pas vers le Fiancé qu'il dirige son arme. Le métal froid se plaque contre la tempe d'Ariane.
— Un pas de plus, lance Gabriel, et je termine le travail pour vous.
Le Fiancé s'immobilise. Dans les yeux de Gabriel, Ariane ne lit plus rien. Rien que la survie.
Une nouvelle vibration remonte des profondeurs de la falaise. Un râle sourd. Ce n'est plus seulement le vent, c'est le socle du monde qui se dérobe. Un morceau de paroi se détache et plonge dans le noir. L'air est saturé d'une électricité poisseuse.
— Vous ne le ferez pas, Gabriel, lâche le Fiancé. Elle est votre seule monnaie d'échange.
Gabriel appuie davantage le canon contre le crâne d'Ariane. La douleur irradie. Elle voit l'écume blanche se déchirer sur les rochers noirs, cinquante mètres plus bas. Dans sa main droite, sous les plis de sa jupe, elle serre la fiole de poison.
Le sol bascule brusquement de dix degrés vers l'abîme. Un grondement de fin du monde couvre les cris des mouettes. Le Fiancé perd sa superbe. Ses bottes vernies patinent dans la glaise. Il lâche sa canne pour se jeter au sol, rampant comme un insecte.
— Gabriel ! hurle Ariane.
Le bâtard ajuste la pression du métal sur sa tempe. Une nouvelle section de la corniche disparaît dans un sifflement de succion. Le Fiancé agrippe une racine de pin tordue. Son regard croise celui d'Ariane. Il n'y a plus de vernis, seulement la haine brute d'un animal acculé.
Gabriel se penche vers son oreille.
— Regardez-le. Le boucher a peur de son propre sang.
Il relâche légèrement sa prise sur son cou. Sa main libre vient saisir le poignet d'Ariane, celui qui cache la fiole. Ses doigts calleux pressent les siens, l'obligeant à maintenir sa poigne sur le verre.
— Vous voulez qu'il paie ?
Ariane voit les mains du Fiancé griffonner désespérément la terre meuble. La peur s'évapore, remplacée par une lucidité glaciale.
— Je veux qu'il ne reste rien.
Gabriel esquisse un sourire qui ressemble à une cicatrice. Il lève son revolver et vise non pas la tête de l'homme, mais la main qui agrippe la racine salvatrice. Le percuteur recule avec un clic métallique.
Ariane se détache de l'étreinte de Gabriel et fait un pas vers l'homme qui l'a vendue. Elle saute par-dessus une crevasse qui s'ouvre. Ses bottines percutent la pierre. Elle glisse avant de stopper sa course au bord exact du vide. Derrière elle, Gabriel est isolé sur un îlot de pierre qui dérive.
Le Fiancé recule sur les fesses, fixant la fiole qu'Ariane tient désormais entre deux doigts.
— Ne vous approchez pas, siffle-t-il.
Elle avance. Elle voit la peur liquide dans ses pupilles. Gabriel, de l'autre côté du gouffre, stabilise sa visée.
— Le boucher attend sa part, Ariane !
Elle se jette sur lui, l'écrasant contre le sol instable. Elle sent son cœur de condamné. Sa main libre saisit sa mâchoire, forçant l'ouverture. Le verre de la fiole tinte contre ses dents.
— Buvez, murmure-t-elle. Buvez l'oubli.
Un éclair révèle le visage de Gabriel : un masque de pierre. La falaise se décroche. Le sol bascule. Le Fiancé hurle, s'agrippant au col d'Ariane. La fiole bascule sur ses lèvres au moment où le revolver tonne.
Le plomb frappe le schiste, juste sous la main du Fiancé. La pierre explose. La racine cède.
L'équilibre s'annule. Le Fiancé bascule vers l'arrière, entraînant Ariane. Elle sent le tissu de sa robe craquer. Elle ne lâche pas la fiole. Elle plante ses ongles dans la gorge de l'homme, cherchant un point d'ancrage. Ses bottines glissent sur la paroi détrempée.
Le poison commence à brûler les muqueuses du Fiancé. Il lâche prise pour griffer l'air. Ariane se projette en avant, agrippant une racine rabougrie qui émerge de la cassure. Elle est suspendue. Ses jambes battent le néant. En dessous, le Fiancé glisse irrémédiablement.
Un craquement final. La dalle sur laquelle il reposait se détache. Le poids s'évapore. Un cri aigu est étouffé par le fracas des vagues. Il a disparu.
Elle est seule, accrochée à sa racine. Gabriel s'approche du bord, de l'autre côté. Il ne tend pas la main. Il regarde. Ariane sent ses doigts glisser sur l'écorce poisseuse de sang.
— Gabriel...
L'homme ne répond pas. Il incline la tête. Un bruit étrange, un frottement métallique, s'élève du gouffre. Ce n'est pas le son d'une chute. C'est le bruit d'une chaîne qui se tend.
Un cliquetis régulier. Une crémaillère. Ariane sent son cœur cogner.
— Gabriel !
Sa main droite lâche. Les fibres de la racine craquent. Elle voit Gabriel faire un pas. Il pencha le torse, le bras tendu, mais son doigt restait sur la détente. Une forme sombre émerge de la brume : une nacelle de fer rouillé, un monte-charge de contrebandiers.
Le Fiancé est là. Debout dans la structure, une main sur le câble, l'autre sur sa gorge. La chaîne se tend. Un gémissement de métal supplicié. La nacelle cogne contre les parois.
Gabriel abaissa enfin son arme vers elle.
— Attrape le métal, murmura-t-il.
Elle hésita. Ses doigts glissèrent. Le cliquetis s'accéléra. Le Fiancé sortit une lame de sa manche et visa la racine.
Le bois s'arracha. Ariane ferma les yeux, ses doigts rencontrant le froid de l'acier du revolver. Au même instant, une main puissante, gantée de cuir noir, jaillit de l'obscurité pour saisir le câble de la nacelle. Ce n'était pas la main de Gabriel.
Le cuir craqua. Un colosse vêtu d'une pelisse de loup venait de stopper net l'ascension. La nacelle oscilla violemment. Le Fiancé manqua de basculer.
— Remonte-la, Gabriel, ordonna une voix d'outre-tombe venant de la crête.
Gabriel la hissa sur le plateau rocheux. Elle s'effondra dans la boue, toussant l'eau salée. Elle se redressa sur les coudes, fixant le dos du bâtard qui dominait le gouffre.
— Pourquoi ? articula-t-elle.
Gabriel tourna la tête. Une mèche de cheveux noirs collait à son front.
— On ne tue pas un système en abattant un seul homme.
Il se pencha vers elle. Son souffle sentait le tabac noir.
— Tu veux ta vengeance ? Alors accepte le pacte.
Ariane soutint son regard. Elle ne voyait plus l'homme, elle voyait l'arme.
— Dis-le.
— Tu t'occupes de lui. Et je brûle le reste.
Un éclair illumina le Fiancé dans sa cage. Il ne tremblait plus. Il riait, un rire dévoré par le tonnerre. Derrière lui, au fond de la nacelle, une boîte en bois précieux commença à fumer.
Un tic-tac mécanique monta des profondeurs. Gabriel jura et projeta Ariane en arrière au moment où la falaise sembla s'ouvrir dans un hurlement de soufre.
Le bal des damnés
Le satin cramoisi lèche ses chevilles. Un baiser de sang. Ariane ajuste sa posture, le dos raidi par un corset qui broie son souffle. Contre sa cuisse droite, le revolver est une morsure. Chaque pas dans la salle d’apparat du manoir d’Urrugne est un pari. Si la jarretière lâche, le secret s’écrasera sur le marbre devant les notables de la côte.
L’air sature. Encens, sueur, iode. Dehors, l’Atlantique gifle les falaises avec une régularité de métronome. À l’intérieur, les rires percent le brouhaha des violons. Ariane remarque une minuscule tache de graisse sur son gant gauche. Un détail absurde. Elle fixe ce point blanc pour ne pas hurler. Elle sent un regard ramper sur sa nuque, la pression du chasseur qui jauge la viande.
Un serveur approche. Gabriel. Il ne devrait pas être là. Une mèche brune barre son front, cassant la rigidité de sa livrée. Il incline la tête. Trop calme. Sous son gilet, une autre protubérance. L’odeur du tabac brun et du goudron s’échappe de ses vêtements, terrassant les parfums fleuris des douairières.
Il tend une flûte. Leurs doigts se frôlent. Un choc.
— Trois minutes. Terrasse Ouest.
Il s’éloigne déjà. Ariane porte le verre à ses lèvres. Amer. Derrière elle, le parquet crie. Un pas lourd. Une main de cuir noir se pose sur sa taille, juste au-dessus de l'arme. Le Fiancé est là. Son souffle sent le porto et le cigare froid.
— Vous êtes radieuse. On dirait une cible au milieu de la neige.
La main descend. Elle cherche une irrégularité. Le cuir grince contre la moire de la robe. Ariane bloque sa respiration. Les secondes s'étirent, visqueuses. L’océan gronde au-delà des vitraux, rugissement de bête enchaînée. Les bougies coulent.
— Vous tremblez, Ariane.
Il n'attend pas de réponse. Ses doigts s'immobilisent sur la jarretière. Le contact est souillé. Ariane sent le canon mordre son derme. Elle boit une gorgée de cendre. Le lustre oscille. Gabriel a disparu derrière une colonne. Elle est seule avec le boucher.
— Quelque chose de dur sous ce tissu, murmure-t-il. Un bijou de famille ?
Sa main s'insinue. Le cuir glisse contre sa peau, sifflement de reptile. Ariane voit son propre visage dans le reflet d'une carafe : un masque de porcelaine. Gabriel s’est rapproché, immobile près d'un buffet chargé de faisans morts. Victor, le Fiancé, sourit. Une fente cruelle. Ses dents luisent comme de la nacre. Il enfonce ses doigts plus profondément, le pouce accrochant le bord de l'acier.
Un craquement de soie déchirée.
Le froid de l'air s'engouffre dans la plaie de la robe. Ariane fixe une goutte de sueur à la naissance des cheveux de Victor. Gabriel dépose un verre avec une précision de métronome. Le cristal tinte. Un signal.
— Vous ne dites rien ?
Victor ne plaisante plus. Son pouce caresse le chien du revolver. Il connaît le poids des armes. Sa main gauche remonte, saisit le poignet d'Ariane et le tord. Sec. Un bruit de bois mort. La douleur irradie, décharge électrique jusqu’aux dents. Elle refuse de crier.
Gabriel déplace son poids. La lame de son surin répond à la chaleur de sa paume. Il voit la nuque de Victor, offerte. Mais le regard d'Ariane le cloue sur place. C’est son sang à elle. Son combat.
— Vous avez du tempérament, Ariane. C'est un défaut chez une épouse.
Victor la pousse contre la boiserie. Le chêne s'enfonce dans ses omoplates. Il pèse de tout son corps. La main sur sa gorge est un étau. L’air devient une denrée de luxe. Elle voit des lucioles noires. Victor rit, un râle de bile. Il cherche la crosse d'ivoire sous le satin.
Le clic du mécanisme qui s’arme.
Ariane ne lutte plus. Elle devient liquide, se laisse glisser pour fausser l'équilibre de l'homme. Le mouvement surprend Victor. Son doigt glisse sur le pontet. La porte de l'alcôve s'ouvre avec fracas. Le Baron de Veyrac. Silhouette massive, cigare éteint.
Gabriel se fige, la lame contre son avant-bras. Il redevient une ombre. Ariane sent le canon contre sa hanche. Un raté. Amorce humide ? Victor ne lâche pas sa prise.
— Père, vous arrivez au bon moment.
— On t’attend pour le toast, Victor, gronde le vieil homme.
Le Baron avance. Ses yeux d’obsidienne scannent la scène. Il remarque le reflet de l’acier dans la manche de Gabriel. Un millimètre de trahison. Il aspire l’air, sifflement de soufflet percé. Sa main descend vers son pistolet.
— Gardes !
Gabriel bondit. Une ombre qui déchire le voile. Le Baron dégaîne, le cuir grince. Le monde tangue. Le pouce de Victor redescend. Ariane sent la vibration mécanique contre ses côtes.
Le percuteur s’abat.
Un claquement sec. L’étincelle jaillit. L’odeur du soufre foudroie les parfums de luxe. Le plomb siffle, rase l’oreille de Gabriel. Le serveur plonge, renverse une console. Le cristal explose.
Victor a peur. Ses doigts ne sont plus des étaux, mais des griffes de naufragé. Il entraîne Ariane vers le balcon, vers le vide. Le sel fouette leurs visages. En bas, le bal continue. On entend une valse macabre.
— Tuez-le ! hurle Victor.
Le Baron tente de réarmer, son mécanisme grince. Gabriel est déjà sur lui. Le couteau rencontre la chair grasse. Un bruit de succion. Le vieillard s’effondre sur un tas de lettres jaunies. Son sang imbibe le tapis persan.
Victor accule Ariane contre la balustrade rouillée. Il appuie son revolver sous son menton, brisant presque l'os. Il la regarde avec une dévotion de bourreau. Elle voit sa robe rouge se refléter dans ses yeux vitreux.
Son doigt se crispe sur la détente. Ariane plonge la main dans la fente de sa jupe. Elle trouve la crosse. Elle n’a pas besoin de viser. Elle tire à travers l’étoffe.
Le choc la vide. La soie explose en un nuage de fibres et de fumée. Victor vacille, les yeux ouverts sur un abîme. Son poids mort l’entraîne en arrière. Gabriel hurle, se jette en avant. Trop tard.
Le garde-corps cède dans un gémissement de fer.
Ils basculent ensemble. Un ruban rouge dans le noir, vers les dents de granit de l’océan.
L'enchère finale
L’air poisseux de la salle de bal colle à la peau comme une seconde chemise, trop étroite. Dehors, l’Atlantique s'écrase contre les falaises d’Urrugne dans un fracas de verre pilé, mais ici, le silence est la seule lame qui compte. Le Fiancé pose sa main sur la nuque d’Ariane ; ses doigts sont froids, secs, d'une précision de chirurgien. Il serre. Pas assez pour briser, juste assez pour rappeler qu’il possède chaque vertèbre, chaque frisson, chaque souffle court. La soie de la robe frotte contre ses cuisses, un murmure irritant dans ce tombeau de velours rouge. Les lustres oscillent. Les gouttes de cire s’écrasent sur le parquet de chêne avec un bruit mat, imperceptible pour tout autre que pour elle.
— Souris, Ariane, murmure-t-il à son oreille. Les morts n'aiment pas qu'on leur rappelle leur état.
— Les morts ne paient pas, répond-elle d'une voix blanche.
— Détrompe-toi. Ils sont les seuls à connaître le prix du sang.
Les visages en face d’eux ne sont que des faciès délavés par la sueur, des prédateurs en habit noir qui attendent la viande. Ils sentent l'eau-de-vie et le tabac de contrebande. Le Fiancé s’avance d’un pas, l'entraînant dans un mouvement de saccage contrôlé. Il l'expose. Elle n'est plus Ariane ; elle est un lot, une marchandise rare extraite de l'écume dont la peau brûle sous des regards qui la déshabillent déjà. Une goutte de sueur froide glisse entre ses omoplates, un sillage de glace sur un brasier, alors qu'elle remarque, avec une lucidité absurde, qu’un bouton de manchette de son bourreau représente un lévrier dévorant un lièvre.
Dans le fond de la salle, près du buffet où les huîtres s'oxydent déjà, Gabriel se tient immobile. Une ombre parmi les ombres. Son manteau porte encore l'humidité des embruns. Il ne regarde pas la foule, il ne regarde pas le Fiancé. Il fixe Ariane. Ses yeux sont deux fentes d’obsidienne, impénétrables, dangereux. Il ne bouge pas, mais sa présence pèse plus lourd que le plafond de stuc. Ariane sent l'appel du vide. Elle crispe ses phalanges jusqu’à ce que ses ongles s’enfoncent dans ses paumes. La douleur est la seule chose réelle dans cette mascarade de dentelles.
Le Fiancé désigne la gorge d’Ariane, là où bat une artère affolée.
— Une pièce unique, annonce-t-il. Qui parmi vous saura briser son silence ?
Un armateur à la barbe jaunie hoche la tête. Le prix de sa vie s'inscrit dans ses yeux cupides. Gabriel fait un pas. Un seul. Sa main se pose, presque négligemment, sur le réservoir en cuivre de la lampe à huile qui trône sur le guéridon. Le métal luit. Ariane voit ses jointures blanchir. Un message muet traverse la pièce, violent comme une lame.
Le premier homme au premier rang lève sa canne à pommeau d'argent. Il ne regarde pas son visage, il jauge l'arrondi de ses épaules. Il veut acheter le silence qu'elle représente. Le Fiancé rit, un son sec, sans joie. Ses ongles s’ancrent dans la chair à travers le tissu fin. Ariane retient un cri. Elle sent l'odeur de l'homme, un mélange de lavande et de décomposition. Gabriel dévisse le bouchon de la lampe par à-coups imperceptibles. L’odeur âcre du pétrole commence à saturer l'air, luttant contre l'encens.
Le temps se dilate. Chaque battement de cœur d’Ariane résonne comme un coup de glas tandis que le pétrole, libéré de son carcan de laiton, rampe sur le chêne avec une détermination de prédateur aveugle, léchant les pieds des fauteuils avant d'embraser l'air saturé de vapeurs de brandy. Le Fiancé penche sa tête.
— Tu vois ? murmure-t-il. Ils te dévorent déjà.
— Ils n'auront que les cendres, crache-t-elle.
Gabriel lâche la lampe. Elle bascule dans un ralenti insupportable. Le verre explose.
Le fracas déchire le tympan. C’est un bruit de quartz sec, une pluie de débris qui ricochent sur le chêne ciré avec un cliquetis de grêle. Les éclats volent, minuscules lames de rasoir captant l’éclat rouge des braises dans l'âtre. L’huile n’est plus un filet. C’est une marée. Une détonation étouffée. Le pétrole s'embrase.
La chaleur frappe le visage d’Ariane comme une gifle physique. Le feu est d'un bleu électrique à sa base, tournant au jaune sale là où la fumée commence à s’enrouler en volutes épaisses. Personne ne crie. Pas encore. La terreur est un froid qui précède le brasier. Gabriel reste planté derrière le guéridon qui flambe désormais comme un autel païen. Les flammes découpent sa silhouette, lui donnant une stature de spectre surgi de l'abîme. Il n'y a aucune panique dans son regard, juste une attente prédatrice. Il fixe la main du Fiancé sur la peau d'Ariane.
— Tu as osé, siffle le Fiancé.
Sa voix est un venin distillé. Il ignore les invités qui bousculent les chaises en arrière dans un tumulte de bois heurté. Des cris de femmes s'élèvent, aigus, déformés. Ariane sent l’humidité chaude de son propre sang couler sur son poignet sous la pression des ongles de son maître. Elle voit une bouteille sur la table basse. Un brandy ambré. Elle s'en saisit, l'abat sur le poignet qui l'étrangle. Le verre éclate. L'alcool se déverse sur la manche du Fiancé.
Le vent d'Urrugne s'engouffre par une vitre brisée, attisant le monstre de feu. Le Fiancé lève son autre main pour saisir la gorge d'Ariane. Gabriel bouge enfin. Il contourne le brasier en un éclair noir, une main glissant sous sa veste vers l'acier caché. Mais une silhouette massive, l'armateur déchu, se jette entre eux. Un coup de feu claque, étouffé par le craquement d'une poutre. Ariane sent un poids mort s'effondrer contre ses genoux.
Le plomb a percuté le thorax de l'armateur. Le Fiancé ne cille pas. Sa poigne sur le cou d'Ariane se resserre, bloquant la trachée. L'air manque. Les poumons d'Ariane brûlent, une fournaise interne qui répond à celle du salon. Gabriel surgit de la brume rousse. Le pistolet qu'il tient est une extension de son bras, un doigt d'acier pointé vers le cœur du Fiancé. Les autres invités rampent vers les sorties, silhouettes déformées par la fumée qui s'épaissit au plafond comme un linceul de goudron.
— Tu n'es rien sans moi, murmure le Fiancé, ses lèvres frôlant son oreille.
— Je suis celle qui te regarde brûler, répond-elle dans un souffle.
Le sol vibre. Une poutre s'écrase sur la table des enchères, projetant un geyser d'étincelles qui aveugle Gabriel. Le Fiancé hurle et recule d'un pas, ses doigts lâchant enfin la gorge d'Ariane. Ils roulent au sol, frôlant les débris incandescents. La rosace en plâtre explose. Un bloc de pierre et de suie s'abat entre elle et les deux hommes. Ariane ne voit plus Gabriel. Elle n'entend que le souffle court de l'assassin.
Une main ensanglantée agrippe le bord d'un tapis. Ce n'est pas Gabriel. La main est blafarde, épaisse, lestée d'une chevalière en or massif qui s'enfonce dans des chairs roussies. C’est Valanchon, le notaire. La moitié de son visage n’est plus qu'une plaque de viande crue. Il rampe hors de la poussière, un mouvement reptilien, lourd, pathétique.
— Aide... moi, siffle-t-il.
Ariane baisse les yeux sur l'éclat de verre qu'elle tient. Elle pense à l'encre des contrats. Elle pense au silence complice des salons. Elle se penche en avant, son ombre s’étirant sur l’agonisant.
— Le contrat est rompu, Valanchon.
Soudain, de l’autre côté des décombres, un rire s'élève. C’est la voix du Fiancé. Un bruit sec retentit, celui d'une articulation qui cède. Sous ses pieds, quelqu'un frappe contre les lattes du plancher. Trois coups brefs. Deux coups longs. Le signal des passeurs de Sainte-Barbe. Ariane plaque sa main gauche contre le chêne noirci. Le bois est fiévreux, mais les vibrations sont réelles. Quelqu'un respire juste en dessous.
La latte de bois sous ses doigts est violemment projetée vers le haut. Une main surgit de l'obscurité, couverte de terre et de sel, dont les ongles sont arrachés jusqu'au sang. Elle ne saisit pas Ariane. Elle se referme sur le goulot de la lampe à huile renversée. Gabriel tire le métal vers l'ombre.
— Tu t'essouffles, Gabriel, murmure le Fiancé derrière la cloison. L'abîme t'appelle.
Il frappe la paroi de sa canne. Ariane s'aplatit. Le Fiancé enjambe les restes du buffet, son revolver braqué sur son crâne. Il étudie le sol. La pointe de sa canne se soulève.
— Quelque chose respire ici. Ce n'est pas seulement la charpente.
Il insère la canne dans la fente du parquet. Le bois proteste dans un craquement vibrant.
— Sortez, monsieur le rat, siffle-t-il. Ou je vide mon barillet dans l'épaule de votre protégée.
L'index du Fiancé caresse la détente. Sous le plancher, un glissement. La lumière orangée palpite à travers l'interstice. Le plancher explose sous la poussée d'une épaule massive. Gabriel jaillit, une masse de muscles et de colère projetée vers le poignet du Fiancé.
Le temps se fragmente. Ariane bondit. Elle voit tout : la sueur sur la tempe du boucher, le reflet de la flamme dans le canon. Elle se verrouille sur le bras de l'homme. Le coup part. L'éclair illumine la pièce, révélant le visage de Gabriel émergeant des décombres, les yeux injectés de pétrole. La balle percute le lustre. Une pluie de diamants tranchants s'abat sur eux. Le Fiancé est au sol, mais sa main libre a trouvé la gorge d'Ariane.
— Tu… n'es… rien.
Ariane suffoque. Le monde devient noir. C'est alors qu'elle sent une main glacée, mouillée d'eau de mer, se glisser entre son cou et celui de son bourreau. Gabriel est là. Dans sa main, une pièce de métal affûtée par le sel. Le Fiancé desserre sa prise. Ariane bascule. Elle voit les deux hommes se rouler dans les flammes, une danse où le cuir et le pétrole s'épousent.
La porte d'entrée vole en éclats. Un homme en livrée noire, visage masqué de cuir, entre dans la pièce.
— L'enchère est annulée, annonce-t-il d'une voix d'outre-tombe. Le Maître réclame ses intérêts.
Ariane lève le revolver ramassé au sol. Son index tremble. Gabriel se relève lentement, couvert d'un sang qui n'est pas le sien. Derrière le masque de cuir, une paire d'yeux familiers brille d'une lueur malveillante. C'est Valmont. Celui qui pesait son poids de chair.
— Posez cela, Ariane.
Elle ne bouge pas. La chaleur devient insupportable. À l'extérieur, les chiens grattent la porte, leurs gémissements de faim traversant le fracas. Valmont lève son fouet. La lanière s'enroule autour du cou de Gabriel avec une brutalité sèche. Un craquement de vertèbres résonne.
— Les intérêts, répète le notaire.
Ariane veut tirer, mais une main gantée de noir surgit de l'obscurité derrière elle et saisit son poignet. Le froid du cuir est plus glaçant que la mort.
— Ne gâchez pas votre dot, murmure une voix qu'elle pensait enterrée depuis dix ans.
Le revolver lui échappe. Il tombe dans les flammes.
L’acier s’enfonce dans le tapis qui se consume. Ariane sent le vide dans sa main. Derrière elle, la présence est une paroi de glace. Valmont resserre la lanière. Gabriel s’étouffe, ses bottes martelant le parquet dans une gigue désespérée.
— Vingt mille francs, lance une voix grasse au fond du couloir.
— Trente mille, murmure l'homme derrière Ariane, sa voix vibrant contre sa nuque comme le glas d'une église engloutie. Et je brûle le reste.
Gabriel atteint enfin le socle de la lampe à huile. Ses yeux cherchent ceux d’Ariane. Il bascule le réservoir. L'huile s'enflamme avant même de toucher les lattes. Une muraille de feu bleu surgit, dévorant l'oxygène. Le granit hurle. La falaise, minée par l'océan, décide que le temps de la demeure est révolu.
— Trop tard, souffle l'inconnu en la soulevant alors que le plafond s'effondre.
L'Atlantique attend, la gueule ouverte, cent mètres plus bas.
L'enfer s'invite à table
Gabriel ne mangeait pas. Ses doigts, jaunis par le tabac, tambourinaient sur le chêne massif. Un métronome sourd. L’air de la salle à manger était une mélasse de parfums coûteux et de sueur. Le Fiancé trônait en bout de table, son expression d'émail figée, les yeux fixés sur le décolleté d'Ariane.
Un geste sec. Le coude de Gabriel heurta la lampe. Elle bascula. Le liquide ambré se répandit sur la nappe en dentelle avant l'explosion. Le bruit fut net, définitif. Une ligne de feu bleuâtre rampa le long du lin. Elle cherchait les jambes des convives dans un crépitement de prédateur.
L’odeur frappa les narines : kérosène brûlé et poussière millénaire. Ariane sentit l’onde thermique mordre ses genoux. Une goutte de sueur glissa entre ses omoplates. Autour de la table, les voix s'étranglèrent. Les chaises reculèrent violemment sur le parquet ciré.
Sa main plongea dans les plis de sa jupe. Elle chercha le contact brutal du métal contre sa cuisse. Elle ne tremblait pas. Le poids du pistolet servait d'ancre. Le percuteur s'arma. Un clic minuscule qui sembla tonner plus fort que le brasier. Le Fiancé n'avait plus son masque ; ses yeux n'étaient que deux fentes sombres.
Ariane se leva. Le canon émergea de la dentelle. Elle visait le plexus de l'homme, le centre exact de ce système qui l'étouffait depuis des mois. Le boucher fut plus rapide. D'un mouvement sec, il saisit le poignet de la comtesse assise à sa droite. Il la projeta dans l'axe du tir. Un rempart de chair et de soie.
Gabriel restait assis, immobile. Les flammes dansaient dans ses prunelles noires. La fumée saturait le plafond en volutes épaisses. Ariane gardait le bras tendu, le doigt blanc sur la détente. Son regard s'accrocha à celui du Fiancé. Une poutre craqua au-dessus d'eux. Elle libéra une pluie de suie incandescente.
— Ose.
Le son de sa voix était un rasoir. La comtesse de Mauleon gémit, un bruit de gorge animal. Dans le reflet de ses pupilles, Ariane vit sa propre silhouette, noire et décharnée. Un craquement sinistre ébranla le plancher. Le feu venait de trouver les réserves de vieux bois sous les lattes.
Ariane ne voyait plus que ce rictus d'ivoire flottant dans l'obscurité. Elle ajusta sa visée. Son bras gauche soutint son poignet droit. Elle ne pensait qu'à la trajectoire.
Soudain, Gabriel se leva. Sans bruit. Sa silhouette déchira le voile de fumée. Ses doigts se refermèrent sur un couteau à viande au manche d'ébène. La lame capta un éclat orangé. Le Fiancé resserra sa prise sur la comtesse. Ses phalanges étaient des os saillants sous une peau de cire. Il recula vers la porte dérobée, traînant son bouclier humain. Le bois commençait à cloquer.
Ariane pressa la détente. Le point de rupture était là. Mais un grondement sourd monta des profondeurs. Les falaises semblaient répondre au brasier. La comtesse hurla quand l'homme lui brisa le poignet pour la maintenir en place.
Gabriel fit un pas de côté. Il contournait la table en flammes. Le couteau pendait le long de sa jambe. Il fixait le lustre massif qui oscillait au-dessus de leurs têtes. Les cordes de chanvre sifflaient comme des mèches.
Le plafond se fendit. Ariane sentit le sol se dérober alors qu'une lame de feu jaillissait du parquet. L’air devint une râpe à bois. Quand elle rouvrit les yeux, le monde n’était plus qu’une géhenne de lambeaux orangés. Le vernis de ses bottines craquelait.
À travers la distorsion thermique, le Fiancé restait pétrifié. Le sang de la comtesse tachait son plastron blanc. Gabriel s'était fondu dans les marges de la pièce. Il évitait une langue de feu qui léchait une tapisserie d'Aubusson.
— Tire, Ariane, souffla le Fiancé. Oublie ton âme.
Elle voyait le pouls battre dans sa gorge. Elle ajusta le guidon sur l'arête nasale du monstre, mais le visage de l'otage oscillait sans cesse. La sueur lui brûlait les yeux. Un mélange de sel et de maquillage.
Le lustre poussa un gémissement de métal supplicié. Les attaches de fer forgé s'étiraient, rougies à blanc. Gabriel leva le bras. Son couteau brilla. Il visait le dernier lien organique du lustre. Une vitre explosa sous la pression. L'oxygène frais fit hurler les flammes. Elles doublèrent de volume.
Le sol trembla encore. Un coup de boutoir venu du granit. Ariane sentit le plancher s'incliner vers la mer. Le Fiancé trébucha. Sa main se relâcha d'un millimètre. C'était l'instant.
Gabriel lança son couteau. Un trait d'argent fendit la fumée. La lame s'enfonça dans le bois de la porte, à un pouce de la tempe du Fiancé. Une sommation.
Le lustre bascula. Un craquement de fin du monde. L'arrogance quitta enfin les traits de l'homme. La structure de cristal plongea vers eux. Ariane vit les facettes transformer l'incendie en kaléidoscope. Le froid de l'acier du revolver contrastait avec la fournaise qui roussissait ses sourcils.
L'index du Fiancé se contracta.
Le percuteur frappa l’amorce. Un claquement sec. Une étincelle orange jaillit de l'ombre de la comtesse. Ariane sentit le souffle du projectile. Une caresse de mort qui lui déchira le lobe de l’oreille avant de pulvériser un plat en étain derrière elle.
Le lustre percuta la table.
Le choc fut tellurique. Le chêne massif se fendit. Des milliers d'éclats de verre saturèrent l'air. Ariane protégea son visage. Elle sentit des morsures nettes sur son avant-bras. Le Fiancé recula vers la galerie des portraits. Il maniait le corps inerte de la noble avec une aisance terrifiante.
— Gabriel !
L'océan était dans les fondations. L'eau gargouilla entre les lattes. Un filet noir et huileux lécha la bottine d'Ariane. Le froid monta instantanément. Gabriel hoqueta, les doigts crispés sur sa veste. Il bascula sur le côté. Son sang refusait de se mélanger à l'eau de mer.
Ariane se laissa glisser à ses côtés. Ses genoux s'enfoncèrent dans l'onde glaciale qui puait la vase. La peau de Gabriel était dévorée par la fièvre. Derrière eux, la porte de fer restait muette. Un verrou de naufrageur.
Le grondement reprit. Le socle de la falaise se fissurait. L'eau jaillit en bouillons furieux. Le niveau monta d'un coup. Gabriel, prostré, saisit le poignet d'Ariane. Il pointait une ombre massive dans la galerie. Un homme en ciré de cuir luisant. Il tenait un crochet de docker.
Ariane plongea le bras dans l'écume noire. Ses doigts griffèrent le limon. Rien. Puis, le contact. L'acier. Elle extirpa le revolver de la boue.
Le Fiancé apparut en haut de l’escalier de service. Il ignorait les flammes. Il tenait une servante par les cheveux. La gamine avait des yeux de porcelaine blanche.
— Lâchez-la, ordonna Ariane.
Son bras tremblait de fatigue. Le Fiancé plaqua la fille contre son buste. Sa droite sortit un couteau de boucher. La lame effleura la gorge.
— Tirez, Ariane. Voyons votre courage.
Le sol se déroba. Ariane bascula en arrière. L’eau lourde s’engouffra dans le vide. Ses omoplates percutèrent la surface. Elle cracha une gorgée de saumure et de charbon.
— Regardez-moi, ordonna l’homme.
Ariane stabilisa son arme. L’eau lui arrivait aux aisselles. Elle remarqua une petite tache de graisse sur son propre gant, un détail absurde dans cet enfer. Le tranchant du couteau s’enfonça d'une fraction dans le cou de la petite. Un filet de rubis traça une ligne nette.
— Votre moralité est une laisse. Faites votre choix.
Ariane perçut un bruit de succion visqueux. Quelque chose saisit sa cheville gauche. Pas une main d'homme. L'acier laboura sa malléole. On la tirait vers les abysses du cellier. Le cuir de sa botte se déchira. Elle vit une forme émerger sous la surface : un visage tuméfié par le sel, des yeux d'une lucidité féroce. Une chaîne de fer raclait le marbre.
— Lâchez-la, grogna la chose.
Une voix d'éboulement. Le Fiancé recula d'un pas, entraînant la servante. Le plafond explosa. Un second lustre s'abattit, ses pendeloques agissant comme des éclats de grenade. Le choc projeta Ariane contre le mur.
Dans le bouillonnement, des phalanges de fer broyèrent sa trachée. Le rouge du brasier vira au violet. Ariane suffoquait. Sa langue obstruait l'air.
— Regardez la fin de votre résistance, murmura le Fiancé.
Ariane n'essaya plus de lever son arme. Elle la laissa couler. Ses doigts cherchèrent un éclat de verre dans le remous. Elle s'en saisit. Elle ignora la coupure qui lui ouvrit la paume.
Elle frappa vers le bas.
Le verre s'enfonça dans le poignet qui l'étranglait. La pression se relâcha. Ariane aspira une bouffée de cendres. Elle vit le Fiancé s'avancer, son couteau prêt pour la petite.
Le plancher sous lui ceda. La structure bascula vers l'abîme. Le Fiancé ne lâcha pas sa proie. Il plongea dans le gouffre noir, son expression figée dans l'écume.
La paroi de granit explosa. Ariane fut emportée par le poids de la chaîne. Le noir total. Elle ne pesait plus rien.
Le duel des bâtards
Le salon de la villa Mendia n'est plus qu'une gorge de soufre. La chaleur plaque les vêtements de Gabriel contre son torse, seconde peau de poisse et de sel. Sous l’étreinte des flammes, les boiseries en chêne du XVIIe siècle hurlent. Ça crépite, ça claque comme des coups de fouet. Gabriel avance, le corps bas, la main droite soudée à la garde de son sabre d'abordage. Le cuir de la poignée brûle. Sous sa paume moite, chaque strie, chaque entaille de l'arme devient un relief de douleur. L'air est solide. Il faut le déchirer pour respirer.
En face, l’intrus de nacre attend. Il se tient au milieu du tapis persan qui se consume en silence, dégageant une odeur de laine rance et de poussière séculaire. Il n'a pas bougé. Sa silhouette se découpe contre le brasier de la bibliothèque, ombre élégante dans un monde qui s'écroule. Son costume de lin blanc est immaculé, insulte à la suie qui recouvre tout. Il sourit. C'est un mouvement lent, une fêlure exposant des dents trop parfaites.
— Tu pues la cale, Gabriel. Le goudron et la défaite.
La voix traverse le vacarme. Nette. Glaciale. Gabriel ne répond pas. Ses poumons sont deux éponges de braise. Il décale son pied gauche. Un fragment de cristal craque sous sa botte ; le reste d'un lustre, larme de verre reflétant l'enfer. Le vent d'Urrugne s'engouffre par les fenêtres brisées, attisant le feu, apportant un goût d'iode qui se marie mal avec le parfum de lavande et de viande crue émanant de l’automate en face de lui.
Le premier coup part sans prévenir. Une foudre horizontale.
L'homme en blanc a frappé. Son épée, fine comme un dard, siffle dans l'air saturé. Gabriel pare d'instinct. Le choc est un coup de tonnerre dans ses articulations ; le métal vibre jusque dans ses dents. Ils sont à quelques centimètres. Dans les pupilles dilatées de son adversaire, une satisfaction monstrueuse. L'acier gémit. C'est un cri de métal contre métal, un râle de machine agonisante.
— Tu te crois encore l'intrus ?
L'adversaire rit, un son sec qui se perd dans l'effondrement d'une poutre. Des étincelles pleuvent sur eux, lucioles de mort brûlant le drap de leurs vestes. Gabriel sent la pointe adverse glisser le long de son acier avec un crissement insupportable. Le temps s'étire. Chaque goutte de sueur sur son front semble peser une tonne. Une mèche de cheveux de l'homme en blanc s'enflamme, mais il ne cille pas. Ses yeux sont des billes d'agate morte.
Soudain, la pression change. La silhouette bascule son poids, mouvement fluide, presque chorégraphié. Sa force est anormale. Elle ne vient pas des muscles, mais d'une rage froide, éduquée.
— Regarde cette maison, Gabriel. Elle ne te combat pas. Elle t'attend.
La lame dévie brusquement vers la gorge. Gabriel doit se jeter en arrière. Son dos percute une table en acajou qui vole en éclats. Il roule, sent la morsure d'une braise contre son cou. Douleur blanche. Il se redresse, le souffle court, le goût ferreux du sang dans la bouche. Son ennemi ne le quitte pas du regard, rapière pointée vers le sol où le feu dessine des arabesques folles.
Le plafond au-dessus d'eux craque. Un pan entier de plâtre s'effondre dans un nuage de poussière et de feu. Gabriel ne lâche pas son arme. Sa main tremble, mais c'est une vibration de moteur, une énergie prête à exploser. Il s'élance à nouveau. Il n'utilise plus l'escrime, il utilise la haine. Il frappe de haut en bas, coup pour fendre le crâne. L'autre esquive d'un millimètre. La lame de Gabriel s'enfonce dans le parquet, libérant un jet de flammes souterraines.
La main gantée du boucher saisit le poignet de Gabriel avec la force d'un étau. Il se penche à son oreille, son souffle sentant le métal froid.
— Tout ce sang versé… c'est le tien.
Au même instant, le sol se dérobe.
Le bois s’éventre. Craquement sec, définitif, résonnant jusque dans le bassin de Gabriel. Le plancher n’est plus qu’une illusion de fibres calcinées. Le vide l'aspire. L’air s'engouffre dans ses poumons avec la violence d'une lame de fond tandis que les débris l'escortent dans sa chute, pluie de décombres chauffés à blanc. Durant une seconde dilatée à l'infini, le visage de nacre reste suspendu au-dessus de lui, masque de marbre que les flammes n'osent pas lécher. La main gantée ne lâche pas son poignet, l'entraînant dans cet abîme domestique.
Le choc est un mur de béton. Gabriel percute une poutre à l'étage inférieur avant de rouler sur un tas de gravats fumants. Son épaule craque. Éclair violet sur la rétine. Il halète, la bouche pleine de plâtre, le goût du sang tapissant sa langue. Autour de lui, le sous-sol d'Urrugne ressemble à une nef de cathédrale profanée. Des rangées de fûts de chêne s'alignent dans l'ombre, suintant une mélasse noire qui dégage une odeur de sel et de pourriture ancienne. C'est ici que le système respire.
L’homme de blanc se relève avec une grâce obscène. Aucune égratignure, juste une traînée de cendre sur la pommette. Il ramasse sa rapière, la pointe traînant sur le dallage humide avec un sifflement de reptile.
— Tu sens ce musc, Gabriel ? Celui de tes ancêtres.
Gabriel tente de se redresser. Son bras gauche refuse de répondre, poids mort pendu le long de son corps. Il serre la garde de la main droite, jointures blanches. Ses yeux balayent la pièce, cherchant une issue. Les flammes, là-haut, lèchent les rebords du trou béant, jetant des lueurs instables sur les murs de pierre vive. Le vent de la côte s'engouffre par les soupiraux, faisant hurler les gonds d'une porte massive au fond de la cave.
— Ils attendaient le fils prodigue pour réclamer le dû, murmure l'ombre en avançant d'un pas mesuré. Tu n'es pas le sauveur d'Ariane, petit bâtard. Tu es le chaînon manquant.
Gabriel crache un filet de salive rouge. Chaque mouvement de l'autre est une promesse de dissection. Il voit le reflet du feu dans la lame adverse, trait de lumière tranchant. Les murs semblent se rapprocher, imprégnés de ce secret qu'il a fui toute sa vie. Il n'est plus un homme, il est une proie acculée dans son propre terrier.
Il s'élance dans un grognement sauvage. Attaque désespérée. Feinte basse transformée en fente haute. L'acier rencontre l'acier dans un jaillissement d'étincelles. Le choc remonte dans son épaule meurtrie, arrachant un cri étouffé. L'automate dévie le coup avec une facilité déconcertante, simple pivot du poignet envoyant la pointe de Gabriel s'écraser contre un fût. Un liquide sombre jaillit de la morsure du bois. Ce n'est pas du vin. C'est une huile épaisse, bitumeuse, qui s'enflamme instantanément au contact d'une braise.
Une muraille de feu se dresse entre eux. Derrière le rideau de flammes, le sourire de nacre revient.
— Regarde tes mains. Elles ne savent que détruire. C'est ton don.
Un cri strident, celui d'Ariane, déchire le fracas du brasier. Elle vient d'une pièce adjacente. Elle n'est pas en haut. Elle est ici, dans les entrailles de la bête. Gabriel pivote, le cœur frappant ses côtes comme un bélier. Derrière une grille de fer forgé, il aperçoit une silhouette enchaînée. Le plafond au-dessus d'elle commence à se courber sous le poids du feu.
L'adversaire lève son arme pour le coup de grâce.
La rapière fend l’air, trait d’argent chirurgical visant la carotide. Gabriel bascule en arrière, ses bottes glissant sur le dallage poisseux de suif. Le souffle froid de la lame lui rase la peau. Le métal siffle, note aiguë contre la roche vive. Il s'écrase contre un pilier humide ; décharge électrique dans la colonne vertébrale. La douleur est une vieille amie : elle réveille ses muscles engourdis. Au-dessus d'eux, les solives de chêne craquent comme des os. La fumée descend, épaisse, chargée d'une odeur de graisse brûlée. Elle pique les sinus de Gabriel, lui arrachant une larme.
L’automate ne se presse pas. Il ajuste sa manchette de dentelle.
— Tu te bats comme un paysan pour son lopin de boue. On ne t'a rien appris à la caserne, hormis à crever pour des riens ?
Il pivote, mouvement de danse. La pointe de son arme décrit un cercle hypnotique. Gabriel sent le sel ronger ses coupures. Il jette un regard vers la grille. Ariane est là, mains agrippées aux barreaux rouillés, visage déformé. Elle ne crie plus. Son silence est plus lourd que l’incendie. Le linteau de fer au-dessus d'elle fléchit, crachant des grappes d'étincelles sur sa robe de soie.
— Laisse-la, grogne Gabriel, la voix brisée par la suie.
— C’est une affaire de famille, petit.
Nouvelle botte fulgurante. Gabriel pare in extremis. Le choc le force à reculer. Son talon rencontre le bord du fût éventré. L’huile noire s’écoule, marée luisante léchant ses chevilles. La chaleur devient une chape de plomb. Il sent la sueur couler dans le creux de ses reins, glacée malgré le brasier. Chaque battement de cœur est un coup de marteau.
— Ton père ne t’a jamais parlé de la « Part du Diable » ?
La question tombe comme un couperet. L'automate est fluide, inhumain. Il semble se nourrir du chaos. Sa lame mord l'avant-bras de Gabriel, coupure nette, brûlante. Le sang perle, sombre. Gabriel ne sent pas la morsure, seulement le froid qui gagne ses extrémités. Est-ce une épreuve ? Chaque pièce du puzzle s'emboîte avec une logique de fer.
— Les registres ont été falsifiés pour cacher ta naissance, Gabriel. Mais le sang ne ment pas.
Le sol se dérobe. Ce n'est pas seulement l'huile. C'est le poids du mensonge. Gabriel regarde ses mains de bâtard, de soldat. Il voit les callosités, les cicatrices. Il n'est qu'un outil. Mais dans le regard de l'autre, il lit une jalousie dévorante sous le mépris.
Un craquement assourdissant. Une section du plafond s'effondre près d'Ariane. Elle hurle, son viscéral tirant Gabriel de sa torpeur. Il s'élance vers la grille, ignorant la pointe d'acier qui menace ses côtes. Il perçoit le mouvement adverse dans son angle mort, accélération brutale.
Fer contre fer. Grincement prolongé. Les lames se verrouillent. Visages si proches que Gabriel sent l'odeur de décomposition sous la lavande.
— Si tu me tues, tu prends ma place. Tu prends ses chaînes.
Le boucher appuie de tout son poids. Le genou de Gabriel fléchit. Ses doigts glissent sur le cuir imprégné d'huile. Derrière eux, la porte massive est secouée par des coups violents. Quelque chose veut sortir du granit. Un reflet métallique attire son attention au sol : une clef de fer noir tombée de la poche de l'adversaire. Elle brille au milieu de l'huile en feu.
L’homme de nacre suit son regard. Son sourire s'élargit.
— Trop tard.
D'un coup de pied, il projette la clef dans le brasier rugissant. Ariane tend le bras à travers les barreaux, doigts frôlant le vide. Le linteau rougeoie. L'automate dégage sa lame et pointe l'acier sur le cœur de Gabriel. Le silence retombe, troublé par le sifflement des flammes et un bruit de succion venant des murs. L'huile ne brûle pas normalement ; elle rampe vers eux, entité consciente.
Gabriel sent une présence dans son dos. Une ombre. Une main glacée se pose sur son épaule.
Ce n'est pas un poids, c'est une absence de chaleur. Cinq doigts s’enfoncent dans le drap de sa veste, traversent la peau, serrent l'os. Gabriel se fige. Son sang se cristallise. L'automate ne le regarde plus, il contemple la chose derrière Gabriel avec une dévotion de communiant. Les flammes s'écartent de cette zone de froid absolu.
L'huile noire gagne du terrain. Elle n'obéit plus à la gravité, grimpant les dalles en filaments sombres. Ariane s'est recroquevillée. Elle regarde ce que Gabriel ne voit pas encore.
— Elle t'a reconnu, murmure l'adversaire.
Sa voix est un froissement de parchemin vieux de siècles. Il abaisse sa lame. Le combat est devenu cérémonie. Gabriel veut lever son sabre, mais ses muscles sont débranchés. L'odeur change : varech pourrissant, vase ancienne. Les abysses d'Urrugne. L'ombre en blanc tend une main vers lui, geste presque tendre.
— C’est une ancre, Gabriel. Elle te tire vers le fond depuis ta naissance. Regarde ce que tu vas devenir.
La main glacée sur son épaule pivote. Elle l'oblige à faire face au mur de roche brute. La pierre exsude une membrane translucide qui ondule comme une méduse géante. Derrière elle, une forme humaine se dessine, prisonnière, traits distordus par une agonie de décennies.
Le visage dans le mur ouvre les yeux. Ils ont la couleur de ceux de Gabriel.
L’horreur obstrue sa gorge. La porte au fond de la cave explose, projetant des éclats de bois. Ce qui entre n'est pas humain. La main sur son épaule broie la clavicule. Gabriel hurle, mais le son est couvert par le sifflement de l'huile qui s'embrase d'un bleu électrique.
La membrane s'ouvre comme une bouche affamée.
Craquement sec. Branche morte sous le pied d'un chasseur. Gabriel sent l'os frotter contre l'os. Sa vision se brouille. L'air se liquéfie dans ses poumons. L'homme de nacre approche son visage. Sa peau est de marbre veiné de bleu.
— Tu es le sang qui scelle la roche.
La membrane lèche le tissu de sa veste, cherchant la chaleur de sa peau. L'huile bleue projette des ombres monstrueuses. Ce n'est pas de la chaleur, c'est un froid polaire. Ses phalanges blanchissent sur la garde de son sabre. À la porte brisée, la silhouette oscille, trop fine, membres aux jointures impossibles. Elle gratte le chambranle. Bruit de craie sur ardoise.
— Regarde-le. Ton père. Celui que les vagues n'ont pu digérer.
Gabriel fixe les yeux enchâssés dans la roche. Ils absorbent la lumière sans la refléter. Une larme de goudron creuse un sillon noir dans la paroi gélatineuse. Un cordon ombilical de douleur pure pulse entre son plexus et l'horreur pétrifiée. Le système l'a attendu.
Il tente une poussée. Ses talons glissent. La poigne de l'ennemi est un étau hydraulique.
— L'héritage est une faim.
La créature à la porte avance. Bruit de succion. Elle n'a pas de visage, juste une fente verticale qui palpite. Ça pue le naufrage. La membrane dévore son manteau comme un acide. Elle commence à boire son sang à travers la plaie de l'épaule. Succion avide. Gabriel regarde Ariane ; elle ne le voit plus, elle fixe l'ombre du boucher fusionner avec celle de Gabriel sur le granit.
Ricanement de roche contre roche. L'ennemi lâche prise. Il recule, mains levées. Gabriel bascule en arrière. Son corps frappe la paroi molle. Il s'enfonce. Le granit est devenu une bouche qui le gobe par les épaules. Il suffoque. La membrane remonte sur son menton. Elle est sucrée. Goût de décomposition. Ses mains battent l'air, ne rencontrant que la chair froide du mur.
— Bienvenue à la maison.
Sous la surface de la pierre, des griffes de métal s'enfoncent dans son tendon d'Achille.
La griffe pivote. Cherche l'os. Le craquement résonne plus fort que les vagues d'Urrugne. Gabriel ne hurle pas ; la poussière de pierre tapisse déjà ses bronches. L'automate observe la mouche dans la sève. Un filet de sang chaud glisse dans la botte de Gabriel avant de geler.
— Sens-tu l'appel ? C'est la reconnaissance. Les bâtards n'ont qu'une fonction : nourrir ce que nous avons bâti.
Gabriel enfonce ses ongles dans la paroi gélatineuse. Substance tiède, battements irréguliers. Il cherche son surin dans la doublure de sa veste. Le bras droit est libre, mais la pression sur son torse devient insupportable. Vapeur d'encens et de varech. Ariane recule. Elle regarde l'ombre noire ramper vers elle sur le sol.
Un coup sec. Gabriel s'enfonce davantage. Le mur dévore son épaule. Murmures de milliers de noyés. Il attrape la poignée de corne. Le métal est froid. Il vise la main de pierre qui émerge du mur, main qui ressemble à la sienne.
L'adversaire éclate d'un rire de vaisselle brisée.
Gabriel plante le couteau. La pierre gémit. Un liquide noir jaillit, lui maculant le visage. Eau de mer ancienne, sel et péchés. La morsure à la cheville se relâche. Il sent le mécanisme sous la peau du mur : engrenages d'os et de cuivre. L'homme de nacre se fige. Fureur froide. Il lève la main ; ses veines deviennent bleues comme les flammes.
Le sol tremble. Fissure de glace. Gabriel s'arrache à la succion au prix d'un lambeau de chair. Il roule sur le schiste, couteau au poing. L'ennemi est sur lui. Lueur de nacre prête à ouvrir la gorge. Gabriel lève le bras, mais il est lourd, fait de pierre.
Ariane s'élance. Elle tient une torche renversée. Le feu se propage sur l'huile.
L'ombre de l'automate s'enflamme. Hurlement inhumain. Il bascule, visage craquelé comme de la porcelaine trop chaude. Gabriel se relève. Le poids de l'héritage est dans chaque cellule. Ses mains sont noires. Le granit se fissure, révélant des couloirs de chair sombre s'enfonçant dans la terre.
Le boucher est debout dans le brasier. Il ne brûle pas, il fond. Ses traits coulent, révélant une armature de corail et de pistons. Il tend des serres vers Ariane. Gabriel se jette dans la fournaise, surin pointé vers le cœur mécanique. Contact. Flash blanc. Naufrage.
Le monstre saisit son poignet. Force colossale.
— Tu es la clé qui remonte le mécanisme pour un siècle.
Déclic métallique au creux de la poitrine. Le cœur de Gabriel s'arrête. Remplacé par un battement froid.
Lourd. Cadencé.
Le premier choc cogne contre les côtes. Pression hydraulique résonnant dans les molaires. La gorge n'obéit plus qu'à cette horlogerie dévorant l'humanité. L'œil droit du boucher flotte au milieu de pistons huileux. Il sourit avec un lambeau de chair.
— Tu sens le ressort se tendre ?
Gabriel veut reculer. Ses jambes pèsent des tonnes, soudées au schiste. Il voit Ariane. Elle ne voit plus Gabriel, elle voit la chose.
Nouveau déclic. Douleur électrique. Gabriel tombe à genoux. L'huile noire s'insinue dans sa plaie. Froideur absolue. Essence corrompue remplaçant l'hémoglobine. L’homme-machine pose ses doigts-scalpels sur son front.
— Ton père était un rouage. Toi, tu es le châssis.
La pièce pivote. Arbres de transmission surgissant du sol. Ciel d'Urrugne remplacé par des lentilles de verre dépoli. Gabriel sent la clé tourner. Vide immense réclamant sa nourriture. Il lève sa main grise, marbrée de veines sombres. Ariane s'élance avec une barre de fer.
L'automate attend l'impact, regard fixé sur les pupilles de Gabriel devenues points de lumière artificielle.
— Choisis. Prends ma place, ou laisse-la mourir.
Le métal siffle. Gabriel tend le bras. Sa main se referme sur le fer rouillé avant l'impact. Il ne ressent rien. Ni vibration, ni peur. Juste le calcul.
— Le siècle n'attend pas.
Piston cyclopéen soulevant la plateforme. Anneau de feu. Gabriel regarde Ariane. Son cri est une fréquence stridente déchirant ses tympans. Son bras droit se détend vers la gorge du boucher. Doigts-pinces de précision.
La falaise pousse un long gémissement de métal supplicié.
Craquement de bois mort. Vibration électrique remontant le radius. Les articulations sifflent. L’adversaire ne bouge pas, araignée de nacre. Goutte de sueur grise sur la peau pétrifiée de Gabriel.
— Ton sang est noir de pétrole, murmure le monstre. Ton grand-père a laissé la clé dans ta chair.
Hoquet métallique. Le piston s’arrête. Choc projetant Gabriel. Ses doigts déchirent la soie, révèlent le cuivre. Pas de sang, juste une huile de soufre. Ariane glisse sur le granit. Gabriel tourne la tête. Ses yeux dédoublés analysent la peur de la jeune femme comme une erreur de calcul.
— Coupe le dernier lien. Deviens le moteur.
Le feu lèche les bottes. Enclume chauffée à blanc. Le curseur sous l'avant-bras de Gabriel atteint la zone rouge. Courroies claquant sur le dos d'une bête. Le boucher saisit le poignet de Gabriel. Étau.
— Écoute la roche.
Chaleur insupportable. Vapeur aveuglante. Enfer blanc. La main de l'ennemi est sur le levier de purge.
— Voyons si tu flottes.
Craquement de fin du monde. Le levier s'enclenche. La plaque de fonte bascule vers l'abîme. Vide pneumatique. Étincelles. Gabriel s'agrippe à une conduite brûlante. Chair grésillante. Donnée périphérique.
L’homme de nacre s'avance sur le gouffre, silhouette de géant reflétant l'incendie des chaudières. Réservoir rompant. Vapeur opaque. Gabriel bondit à travers le voile blanc. Ses doigts serrent les rivets et le laiton du cou de l’automate.
Ils basculent vers la passerelle inférieure. tôles tordues. Graisse rance et ozone. L'ennemi cherche la valve de purge dans le flanc de Gabriel. Le sol disparaît. Obscurité striée de rouge.
— Regarde l'ombre. Là est la goupille.
Détonation. Gabriel s’écrase contre le granit. Armature de l’épaule brisée. Le boucher plane au-dessus de lui, porté par un piston. Sa main se tend vers la protubérance cuivrée derrière l'oreille de Gabriel.
Froid de la pierre contre la nuque. Respiration brûlante. L’adversaire descend avec une lenteur d’horloger. L'Atlantique cogne contre les fondations.
— L'acier ne ment jamais.
Le doigt effleure la bosse métallique. Décharge électrique. Flux de données. Images de pistons et de sang noir. Rythme aligné. Un battement, un tour de volant.
La main se referme sur son crâne. Ongles s'enfonçant. Gabriel voit le squelette d'Urrugne, chambres de compression, géométrie monstrueuse. Le système réclame son maître.
— Il a laissé une clé. Tu es le moule.
Gabriel crache du sang acide. Ses doigts droits cherchent une prise. Tige de métal tordue. Il serre.
— Ariane…
Rire de ferraille. Pouce sur la protubérance. Déclic. Vision fragmentée. Il voit les veines de fer de la montagne.
— Elle est le lubrifiant.
Explosion. Passerelle pivotant. Gabriel utilise l’inertie. Il projette son poids, ignore l’épaule. Sa tête percute le laiton du sternum adverse. Ils glissent vers les turbines. Gabriel plante ses dents dans le cou de l’homme-machine. Goût de graisse de baleine et de cuivre froid.
Hurlement d’alarme. L’autre le repousse d’un coup de botte. Gabriel roule près du vide. L'adversaire avance, titubant. Il lève sa main pour briser le verrou.
— Dirige, ou meurs.
Il presse la goupille.
Le monde s'éteint. Déflagration blanche. Silence absolu. Au centre du cerveau, une voix de vapeur :
« Initialisation. »
Le plancher se déchire. Lame de pression. Gabriel ne voit plus rien. Ses yeux sont deux fentes de lumière dorée.
La porte de la chambre de pression explose. Ce qui dormait dans le granit s'éveille enfin.
La trahison du sang
L'iode brûle les sinus d'Ariane. Chaque rafale gifle son visage, charriant des lambeaux d'écume qui s'accrochent à ses cils. Sous ses bottines, la corniche d'Urrugne vibre. C’est un grondement sourd, viscéral, qui remonte le long de ses jambes. Elle serre les poings dans ses poches. Ses ongles s'enfoncent dans la paume de ses mains. La douleur est la seule chose qui l'empêche de hurler.
À trois pas, Gabriel tourne le dos au vide. Il l'habite. L'odeur de son tabac noir lutte contre les embruns. Il ne regarde pas la mer. Ses yeux sont fixés sur l'homme au bout de la falaise. Le Fiancé.
Le boucher est élégant dans sa redingote sombre. Il sourit, un mouvement de lèvres mécanique qui ne froisse pas ses yeux. Ses dents brillent d'un éclat trop blanc pour ce décor de décomposition. Il lisse ses gants de peau fine avec une lenteur calculée.
— Elle a survécu à la forêt, Gabriel, murmure le Fiancé. Sa voix est sèche, précise. Elle a survécu à la cave. Imaginez ce qu'elle deviendrait si nous cessions de la briser pour enfin la façonner.
Gabriel ne répond pas. Il porte la cigarette à ses lèvres. La braise rougeoie, un point de sang dans le crépuscule. Ariane observe sa gorge. Elle voit le muscle saillir sous la peau mate, le mouvement de la déglutition. Elle remarque un fil décousu sur le revers de son manteau. Un détail minuscule, dérisoire, alors que le monde s'écroule.
Gabriel se décale. Un glissement de quelques centimètres. Il n'est plus devant elle pour la protéger. Il se place sur le côté. Il forme avec le Fiancé un angle parfait. Un étau.
— Tu avais dit qu'on partirait, lâche Ariane.
Sa voix est érodée par le sel. Gabriel ne tourne pas la tête. Sa silhouette se découpe contre le ciel d'encre comme une entaille. Il expire une volute de fumée qui s'effiloche dans la tempête.
— Le monde est vide pour ceux qui n'ont rien, Ariane.
Le Fiancé fait un pas. Le gravier crisse sous ses semelles coûteuses. Ariane recule. Son talon rencontre le vide. Des pierres se détachent, avalées sans un bruit par le bouillon furieux cent mètres plus bas. Elle voit le regard de Gabriel changer. Les pupilles se dilatent. Il ne l'évalue plus. Il calcule sa valeur de revente.
La terre se dérobe.
Le schiste s’effondre en un râle de pierre. Ariane bascule. Elle n’a plus d’air pour crier. Ses doigts trouvent une faille, un interstice étroit où le sel s'est cristallisé. Elle s'y accroche. Sa main gauche hurle. Un ongle s'arrache, mais elle tient. Pendue au-dessus des vagues, elle sent le froid de l'Atlantique lui mordre les chevilles.
Au-dessus, les voix redescendent, portées par les rafales.
— Elle était une entrave, dit Gabriel. Son timbre est plat. Les morts ne coûtent rien. Le sac.
Un bruit de cuir lourd. Le cliquetis des pièces. Ariane serre les dents jusqu'à les faire craquer. Ils négocient son cadavre avant même qu'il ne soit froid.
Gabriel se penche au-dessus du trou. Il ne tend pas la main. Il tient son fusil par le canon, utilisant la crosse comme une extension de son mépris. Ariane lève les yeux. Le sang coule de son front, lui brouillant la vue. Elle cherche l'homme qui l'avait protégée dans les ruelles du port. Il n'y a personne. Juste un commerçant qui attend que la transaction se termine.
Il abaisse la crosse vers elle. Ariane tend sa main libre, cherchant le contact du bois de noyer. Son cœur cogne contre ses côtes. Elle est à deux doigts de toucher le pontet.
Gabriel esquisse un sourire. Un étirement de lèvres sans joie.
— Tu n'es qu'un outil, Ariane. Et les outils finissent par s'user.
Il retire brusquement l'arme. Ariane bascule en arrière, son front frappant la paroi. Elle comprend enfin. Ce n'est pas une impulsion. C'est une naissance. Il se délecte de sa terreur.
Soudain, le surplomb gémit. La corniche, minée par l'érosion, s'affaisse. Gabriel perd pied. Son visage change. La toute-puissance est balayée par une panique animale. Il tombe vers elle, ses mains griffant l'air.
Le choc est brutal. Gabriel percute l'épaule d'Ariane. Il s'agrippe à sa taille, ses doigts s'enfonçant dans ses côtes. L'odeur de son tabac froid se mélange à l'âcreté de la poussière. Il est suspendu à son corps, cherchant désespérément un point d'ancrage.
— Ariane…
C’est un souffle d'agonie. Elle sent son poids tirer sur ses vertèbres. Leurs regards se croisent. Il n’y a plus de noblesse dans ses yeux, seulement le refus de la fosse. Il tente de grimper sur elle. Ses genoux s'enfoncent dans son abdomen, lui coupant la respiration. Il utilise ses épaules comme une échelle de viande.
La tige de fer d'un vieux treuil, oubliée par la rouille, stoppe net leur chute. Le métal s'enfonce dans la paume d'Ariane, la traversant presque. La douleur est une décharge de foudre.
Gabriel se hisse. Il écrase les phalanges d'Ariane sous ses bottes. Le sang gicle, noir sous la lune.
— Lâche, grogne-t-il.
Au-dessus, l'ombre du Fiancé réapparaît. Il observe la lutte avec une curiosité clinique. Gabriel tend le bras vers une saillie rocheuse. Il y est presque. Il ramène son pied libre vers le visage d'Ariane, visant la tempe pour se propulser.
La botte percute l'arcade sourcilière. La vision d'Ariane éclate en étincelles blanches. Elle sent le poids de Gabriel basculer, utilisant son visage comme une rotule supplémentaire. Il se redresse sur ses épaules. Il est presque en sécurité.
Il baisse les yeux vers elle une dernière fois. Sa main se pose sur le front d'Ariane. Il ne pousse pas encore. Il pèse.
— Pardonne-moi, articule-t-il.
Dans un geste d'une lenteur obscène, il lui arrache le médaillon qu'elle portait au cou, brisant la chaîne d'argent d'un coup sec. Sa preuve. Son trophée. Le Fiancé tend enfin la main vers Gabriel, l'accueillant dans le cercle.
Ariane lâche prise. Le vent hurle à ses oreilles. Elle bascule, l'obscurité l'avalant avant même qu'elle ne touche l'eau. Mais sous elle, la mer ne gronde plus : elle s'ouvre comme une bouche qui l'attendait depuis le début.
La fuite vers les falaises
La fumée gratte le fond de sa gorge. Ariane trébuche sur les graviers du perron. Derrière elle, le manoir recrache ses vitres dans un fracas de cristal qui déchire la nuit. Les flammes lèchent les boiseries du grand salon. Elles dévorent les tapisseries de velours qui l'étouffaient depuis des mois. Elle court. Ses bottines de cuir fin glissent sur l'herbe rase, trempée par l'écume et la rosée noire. Sa poitrine brûle. L'air froid du golfe de Gascogne s'engouffre dans ses poumons comme une poignée d'aiguilles de glace.
Le vent d'ouest gifle son visage. Il hurle entre les blocs de pierre, un cri de bête blessée qui couvre le martèlement de son propre cœur. Elle ne se retourne pas. Si elle regarde en arrière, elle verra les silhouettes. Elle sait qu'ils sont là. Deux ombres projetées par le brasier, s'allongeant sur la lande, la traquant avec la patience des loups. Les ronces déchirent l'ourlet de sa robe. Chaque accroc est une morsure. Elle sent le sang chaud perler sur ses chevilles, contrastant avec la morsure du sel qui sature déjà l'atmosphère.
Sa main droite se crispe sur le métal de l'objet caché dans sa poche. Ses doigts sont engourdis. Elle refuse de lâcher prise. Elle traverse le sentier des douaniers, là où la terre s'arrête brusquement pour laisser place au vide. Sous ses pieds, le sol vibre. L'Océan se fracasse contre la paroi rocheuse, cinquante mètres plus bas, dans un grondement sourd qui fait trembler ses os. Ariane s'arrête. Ses poumons sont en feu. Elle inhale l'odeur du varech pourri mêlée à celle du bois brûlé.
Un craquement. À moins de vingt pas. Ce n'est pas le vent.
Elle pivote. Une silhouette se détache contre la lueur orangée de l'incendie lointain. Plus haute, plus massive que la sienne. Elle reconnaît cette démarche lente, cette assurance carnassière. Il ne court pas. Il sait qu'elle n'a nulle part où aller. Le précipice est son seul allié, et la roche d'Urrugne ne pardonne aucune erreur.
Les rafales lui arrachent des mèches de cheveux. Elle cligne des paupières, les larmes brouillant sa vision. À sa gauche, une seconde forme émerge des ajoncs. Plus fine. Plus furtive. Gabriel ? L'incertitude est un poison plus lent que la lame qu'elle devine sous leurs manteaux sombres. Elle recule d'un pas. Ses talons frôlent le bord friable. Des cailloux se détachent, roulent dans le noir, et disparaissent sans un bruit dans le tumulte des vagues.
L’homme s'arrête. Il incline la tête, un mouvement presque tendre. Il tend une main gantée vers elle. Un geste d'invitation au milieu du chaos. Ariane sent l'acidité de la bile remonter dans sa gorge. Elle jette un regard vers la seconde ombre qui coupe toute retraite. Ils la tiennent.
Elle plonge la main plus profondément dans sa poche. Le métal du pistolet est la seule chose réelle dans ce cauchemar. Ses doigts trouvent la gâchette. Le contact est électrique. Elle ne tremble plus. Une lucidité froide l'envahit. Dans un coin de sa mémoire, une image incongrue surgit : son père réparant une horloge, le silence de la bibliothèque, le tic-tac régulier qui semblait devoir durer toujours. Ici, le temps n'existe plus.
Le sol se dérobe. Un pan de terre s'effondre. Elle bascule. Elle hurle, mais le son est dévoré par l'Atlantique. Son bras se lance dans le vide pour attraper une racine noueuse. Elle reste suspendue, les jambes battant l'air marin. Ses ongles s'enfoncent dans la terre meuble.
Au-dessus d'elle, il s'approche du bord. Il ne l'aide pas. Il regarde simplement ses doigts glisser, centimètre par centimètre.
— Ariane, murmure-t-il, le vent emportant ses mots. Finissons-en proprement.
La racine craque.
Les fibres gémissent. Ariane sent la tension remonter dans son avant-bras, un câble prêt à rompre. La terre s'effrite sous ses ongles, s'insinue sous la chair vive, un mélange de roche froide et d'humus trempé qui ne lui offre aucune prise. En bas, le ressac hurle, un broyeur invisible dans les ténèbres.
Il s'accroupit au bord de l'abîme. Ses souliers brillent d'un éclat obscène à la lueur des flammes. Il observe. Ses yeux sont des billes polies, pleines d'une curiosité pour son agonie. Une goutte de sueur glacée glisse entre les omoplates d'Ariane.
— Regarde-moi, exige-t-il.
Une botte craque sur le gravier, derrière lui. L'ombre plus fine s'immobilise. Gabriel. Son visage reste noyé dans la pénombre, mais sa main droite repose sur le pommeau d'une canne. Il ne fait pas un geste pour intervenir. Son silence est une lame qui s'enfonce dans les côtes de la jeune femme.
Le bras d'Ariane tremble. Une brûlure acide irradie jusqu'à sa nuque. Elle sent le poids du pistolet dans sa poche, une ancre qui veut précipiter sa chute. Ses doigts gauches se crispent sur une saillie, une lame de pierre qui lui entaille la paume. Le sang est chaud. Il glisse sur son poignet, poisseux. Elle cherche le regard de Gabriel, mais ne trouve qu'un vide abyssal.
L’homme au bord incline la tête. Il avance lentement l'index, comme pour compter les dernières secondes. Ariane sent l'air lui manquer. Ses poumons se ferment, oppressés par l'humidité.
Il approche la pointe de sa botte de la main crispée d'Ariane. Il ne presse pas encore. Il joue avec la limite. Gabriel fait un pas en avant, sortant enfin de l'ombre. Ses yeux accrochent ceux d'Ariane une fraction de seconde. Il n'y a aucune aide dans ce regard, seulement une attente brutale.
La racine cède d'un centimètre supplémentaire. Le corps d'Ariane oscille. Elle ne hurle plus. Elle économise ses forces pour l'ultime geste. Ses doigts glissent vers le vide. L’homme lève son pied.
Gabriel lève soudain sa canne. Son geste est précis.
— Pas encore, dit-il.
L’autre tourne la tête, surpris, et c'est à ce moment que la terre sous son genou commence à se fissurer.
Le craquement n'est pas celui du bois, mais celui de la terre qui renonce. Une traînée de poussière ocre s'échappe de sous sa semelle. L'homme fige son mouvement, le pied toujours suspendu, comme une statue dont le socle viendrait de se fendre. Son regard dévie une fraction de seconde vers le gouffre. La panique remonte le long de son échine. Ariane perçoit ce basculement infime. Elle sent le froid de l'acier contre sa cuisse, à travers l'étoffe fine de sa robe de bal déchirée.
Gabriel n'a pas bougé. Sa canne est fermement plantée dans le sol stable, à deux mètres de la faille. Il observe avec une neutralité de chirurgien. Sa silhouette est une ancre de noirceur. Ariane tente d'ancrer ses talons dans la paroi de schiste, mais la pierre s'effrite. Le sang sur sa paume agit maintenant comme un lubrifiant, faisant glisser sa main. Elle ferme les yeux un instant. Elle respire l'odeur du sel mêlée à la nicotine qui émane de Gabriel.
— Ne bouge plus, ordonne son bourreau, sa voix perdant de sa superbe.
Il tente de ramener son poids vers l'arrière, mais le sol s'affaisse dans un grondement sourd. Une pluie de gravats dégringole le long de la falaise, percutant l'épaule d'Ariane avant de disparaître dans l'abîme. Le corps de l'homme oscille. Ses bras s'écartent par réflexe. Sa terreur défigure son visage aristocratique. Il est si près qu'Ariane peut voir la dilatation de ses pupilles.
Ariane serre les dents. Elle refuse de mourir ici. Sa main droite abandonne sa prise sur la roche pour plonger vers sa poche. Un geste d'une lenteur agonisante. Elle sent le métal froid, la crosse ciselée, la détente. Il le voit. Il comprend. Ses yeux s'écarquillent face à la révolte de sa créature.
— Tu n'oseras pas, souffle-t-il, alors qu'une nouvelle section du rebord se détache.
Gabriel incline la tête, presque curieux. Il lève sa canne et la pointe non pas vers l'homme, mais vers la main d'Ariane. Un éclair de lumière rase la crête des vagues. La terre tremble encore, une secousse profonde venant des entrailles de la falaise.
Le doigt d'Ariane s'enroule autour de la détente alors que le pied de son bourreau glisse définitivement dans le vide.
L'instant se fige. Le vide possède une aspiration, un souffle froid qui remonte de l'Atlantique. Le talon de l'homme quitte la corniche dans un glissement de cuir. Il ne tombe pas encore. Il oscille. Ses doigts s'agrippent désespérément à l'air avant de trouver le revers de la veste d'Ariane. Le tissu craque. La couture de l'épaule cède. Ariane bascule vers l'avant, le buste déporté au-dessus du gouffre.
Elle ne regarde pas l'abîme. Elle fixe les yeux de cet homme, où la morgue laisse place à une supplication hideuse. Une goutte de sueur brûlante coule le long de sa tempe. Sa main gauche n'est plus qu'une pince de chair morte. Elle respire par saccades.
— Lâche-moi, articule-t-elle.
Il ne répond pas, sa mâchoire verrouillée par la terreur. Sa main serre davantage le drap de la veste. Derrière eux, Gabriel fait glisser sa canne sur le sol. Il ne fait pas un geste pour intervenir. Ses lèvres s'entrouvrent, laissant échapper une volute de fumée bleue qui se déchire dans les rafales.
Le doigt d'Ariane presse la détente. Millimètre par millimètre. Le mécanisme émet un clic métallique qui semble suspendre le vent. La corniche s'effrite encore. Un bloc se détache et percute la paroi plus bas. Le déséquilibre est total. Ariane sent ses pieds quitter le sol ferme.
L'homme tente une torsion désespérée, mais son mouvement accentue la chute. Sa main libre vient s'écraser sur le poignet d'Ariane. Sa poigne est une morsure. Elle sent les os craquer. La douleur est une décharge électrique qui remonte jusqu'à sa nuque. Le ciel bascule.
Gabriel fait un pas en avant. Le bout ferré de sa canne s'enfonce dans la terre, juste au bord. Il lève lentement son bras gauche vers eux.
Un grondement nouveau s'élève du pied des falaises. Ce n'est plus l'eau qui frappe la pierre, c'est le gémissement d'une structure qui cède. La faille s'élargit, une gueule qui s'ouvre pour avaler le monde.
Le doigt d'Ariane finit sa course, mais au moment où le percuteur doit frapper, une main gantée s'abat sur le chien du revolver.
Le cuir étouffe le tintement du mécanisme. Gabriel immobilise la percussion. Ariane lève les yeux. Le visage de l'homme à la canne est un masque de craie. Ses traits ne trahissent aucune colère, seulement une patience dévastatrice. Elle est prise entre deux abîmes. La couture de l'épaule craque de nouveau.
— Trop tôt, murmure Gabriel.
Ariane contracte les muscles de sa mâchoire. La sueur coule dans ses yeux, lui brûlant la cornée. Elle ne peut pas lâcher le revolver. Elle ne peut pas lâcher la roche. Le poignet qu'enserre son premier assaillant hurle une agonie de tendons broyés. Chaque mouvement de l'homme suspendu est une secousse qui l'arrache à la terre.
Un nouveau pan de falaise s'effondre. Gabriel ne bouge pas. Il maintient la pression sur le chien du revolver. Pour lui, l'homme accroché à Ariane n'est déjà plus qu'un déchet promis à l'océan.
Celui-ci lâche soudain un cri alors qu'une pierre tranchante lui entaille la paume. Sa main glisse. Dans un réflexe de noyé, il saisit la cheville d'Ariane. Le choc manque de la faire basculer. La douleur est blanche. Elle ne voit plus le manoir qui brûle. Elle ne voit que le gant noir de Gabriel, cette barrière entre sa vengeance et le plomb.
L'équilibre rompt. Le sol sous Gabriel se fissure à son tour. Il ne sourcille pas. Une pluie d'étincelles descend sur eux, comme des lucioles de sang.
— Regarde-moi, ordonne-t-il.
Ariane fixe la mer. Elle sent le tissu de sa veste céder. Sa main gauche perd toute sensibilité. Le froid a anesthésié ses doigts. Ils commencent à glisser sur un lichen gluant.
Gabriel relâche la pression sur le chien. Mais avant qu'Ariane ne puisse presser la détente, il saisit le canon et le détourne vers le ciel. Un coup de tonnerre déchire l'air. La détonation lui défonce le tympan. Dans la fumée, elle sent une main puissante se refermer sur sa gorge.
L'homme qui la tenait hurle une dernière fois et bascule en arrière. Une silhouette noire avalée par les ténèbres. Ariane n'écoute pas sa chute. Elle est soulevée de terre par Gabriel qui la plaque contre la paroi.
Il approche son visage du sien. Une excitation froide anime ses traits.
— Tu croyais que c'était fini ?
Derrière lui, le sol se détache dans un grondement de fin du monde. Ils ne tiennent plus que par un miracle de muscles sur un éperon qui oscille. Ariane sent le souffle chaud de Gabriel sur sa peau glacée.
Le bloc bascule. Ariane voit l’écume qui bouillonne, des crocs d'argent dévorant les cadavres de pierre. Elle sent le poids de Gabriel peser sur ses chevilles. Sa main droite remonte vers son visage. Il ne cherche plus l'arme. Ses doigts effleurent sa tempe. Une caresse qui a le goût de la cendre.
— Tu as les yeux de ta mère, murmure-t-il. Elle aussi pensait que la mer rendrait ce qu'elle prend.
Le sol se dérobe encore. Ariane griffe le poignet de Gabriel, ses ongles s'enfonçant dans le cuir. Elle cherche la vie pour mieux l'éteindre. Ses pieds ne touchent plus qu'une arête saillante. Un pan entier de la falaise se détache à leur droite, emportant un arbre mort dans un fracas de tonnerre.
Gabriel resserre sa prise. La vision d'Ariane se borde de noir. Elle n'entend plus le vent. Elle n'entend que le tambour fou de son cœur. Sa main gauche tâtonne, descend le long de sa cuisse, là où le froid de l'acier contre sa peau est la seule vérité qui reste.
La roche émet un gémissement final.
— Ensemble alors, dit-il dans un souffle.
Le granit se sépare de la falaise avec une lenteur obscène. L’horizon change de vingt degrés. Le poids de Gabriel devient une force qui lui broie les cervicales. Elle ne crie pas. L’oxygène est resté coincé. Ses bottes glissent sur le lichen. Une vapeur grise lui pique les paupières.
Gabriel ne lâche rien. Ariane sent la pointe de son couteau enfoncée contre ses côtes, séparée de son cœur par quelques épaisseurs de laine. Son bras tremble. La lame ne bouge plus, bloquée entre deux os.
— Regarde-les, siffle-t-il.
En haut, deux silhouettes se découpent contre les flammes. Elles n'attendent que la chute. Le temps se dilate. Ariane remarque une tache de graisse sur le col de Gabriel, un détail absurde. La plaque de pierre bascule pour de bon. L'apesanteur la saisit. Ils glissent sur le flanc de la montagne qui s'effrite. Le visage d'Ariane heurte l'épaule de Gabriel. Elle sent le craquement de son nez. Le sang chaud coule dans sa bouche.
— Lâche-moi !
Gabriel l'utilise comme un bouclier contre les éclats de roche. La lame du couteau glisse enfin et entaille le flanc de l'homme. Le bloc de pierre sous eux explose contre une saillie, les projetant dans le vide.
Ariane voit le manoir d'Urrugne devenir une simple étincelle. Elle voit la main de Gabriel quitter sa gorge pour saisir son poignet. Il la tire vers lui pour s'assurer qu'ils percuteront l'eau ensemble.
Une ombre immense passe au-dessus d'eux. Ce n'est pas un oiseau.
C'est une chaîne de fer, lourde, qui cingle l'air. Elle percute la paroi dans un fracas de fin du monde. Un maillon frotte l’épaule de Gabriel. La chair s'ouvre. Il émet un grognement animal. Ariane entrevoit une silhouette là-haut. Le Fiancé. Tenant un levier.
Ils tournoient. Gabriel ne la soutient plus ; il l'escalade. Il l’utilise comme un échelon pour atteindre la chaîne qui oscille. Le vide aspire l’air de ses poumons. La chaîne revient. Un métronome d'acier. Les doigts de Gabriel manquent le fer. Ariane enfonce la lame dans l'avant-bras qui la maintient.
L’océan n’est plus une surface, mais une dalle d'obsidienne qui remonte. Elle distingue les rochers acérés. Le maillon suivant percute le crâne de Gabriel. Un bruit mou. Son emprise cède. Il disparaît dans la nuit.
Elle est seule. Livrée à la gravité. Elle tend le bras. Ses phalanges se referment sur le métal rugueux au moment où le vent la déporte vers la paroi. Ses côtes percutent le roc. Le choc lui arrache un voile noir. Elle ne lâche rien.
C'est alors qu'elle entend le cliquetis. Quelqu'un commence à remonter la chaîne.
Un premier sursaut remonte le long de ses bras. Chaque cran du treuil est une décharge. Ses doigts se soudent à la rouille. La pierre exhale une odeur de varech. Là-haut, le manoir crache ses dernières étincelles.
Un deuxième cran. Elle est soulevée. L'air qu'elle parvient à arracher est saturé d'embruns corrosifs. Ariane n'est plus qu'une charge inerte. Son biceps se noue comme un câble. Le maillon au-dessus est maculé d'une graisse noire. Elle appuie son front contre la roche pour stabiliser son monde.
*Cric. Crac.*
Celui qui tourne la manivelle pèse sa prise. Un nouveau choc sec. Le treuil se bloque. Le silence est plus terrifiant que le vent. Elle entend le sifflement de l'air dans les maillons. Elle lève les yeux. Une silhouette se découpe sur le rougeoiement de la crête.
La chaîne repart brusquement. Plus vite. On l'extirpe de l'abîme. Elle arrive au niveau du rebord. Une botte de cuir verni se pose à quelques millimètres de ses doigts. Elle bloque la remontée.
L'homme se penche. Il ne tend pas la main. Il observe ses doigts qui blanchissent.
Le cuir grince. Ariane fixe la cambrure parfaite de la chaussure. Il exerce une pression lente sur le maillon. La douleur est une lame de glace. Elle sent l'os de son index craquer.
— Tu as toujours aimé le spectacle, Ariane, murmure-t-il.
Elle ne répond pas. Sa main droite fourmille de décharges. Elle plante ses ongles restants dans la terre meuble. La terre se dérobe.
Soudain, il retire sa botte. Le soulagement est brutal. Il s'accroupit. Elle peut sentir son haleine de menthe poivrée. Il tend une main gantée pour effleurer une mèche de ses cheveux. Un geste d'une tendresse obscène. Dans son dos, deux silhouettes émergent de la fumée, fusils au poing. Ses chiens de garde.
Ariane lâche la chaîne d'une main. Un éclair. Elle attrape le poignard. La lame sort avec un sifflement. Elle vise la gorge. Le coup part, mais une rafale dévie son bras épuisé. L'acier s'enfonce dans l'épaule de l'homme.
Il rugit et recule d'un bond, l'arrachant à la paroi par l'impact. Ariane bascule. Pendant une fraction de seconde, elle reste suspendue. Elle voit le sang noir inonder ses doigts gantés. Puis, la gravité reprend ses droits. Elle tombe.
Le choc avec l'eau n'arrive jamais. Une détonation claque au-dessus d'elle. Une douleur fulgurante lui traverse la cuisse. Sa chute est stoppée par une toile de cordages oubliée dans une crevasse. Elle s'y écrase, brisée.
En haut, il se penche avec son pistolet. Mais il regarde ailleurs. Ariane tourne la tête. Derrière elle, rampant sur les rochers léchés par l'Atlantique, une forme émerge de l'écume. Gabriel. Un fusil de chasse à la main. Le visage à moitié emporté. Il n'est pas venu la sauver.
Le précipice de la vérité
Les falaises d’Urrugne recrachent l’écume dans un râle sourd. Le vent de l’Atlantique ne souffle pas, il cogne. Une main invisible qui cherche à déséquilibrer les corps sur le rebord du monde. Ariane sent la dentelle de son col griffer sa gorge humide de sel. À sa gauche, le vide. Un gouffre de pierre noire, une mâchoire prête à broyer l'obscurité. Elle recule d’un pas. Ses talons s’enfoncent dans la terre grasse. Cent mètres plus bas, le ressac s’écrase contre les parois. Ses doigts, crispés sur sa jupe, touchent la petite lame cachée dans la doublure. Froide. Une promesse.
Gabriel fait face à l'homme aux gants de chevreau. Il se tient bas, les jambes écartées, prédateur aux abois. L’odeur de cendres froides émanant de sa veste se mêle à l’iode. Son visage n’est qu’une série d’angles saillants sous une lune voilée. En face, son rival ajuste ses manchettes avec une lenteur obscène. Un sourire d'ivoire brille dans la pénombre, éclat de porcelaine chirurgicale. Il regarde Ariane comme une propriété égarée, un objet précieux qu’il compte briser pour le punir de son errance. Un muscle saute sur la mâchoire de Gabriel.
— Elle ne rentrera pas avec toi, crache Gabriel. Sa voix est étranglée par les embruns.
L’autre rit. Un son sec, sans âme. Ses yeux, deux billes de verre sombre, ne quittent pas la silhouette frêle d’Ariane. Pour la première fois, elle ne baisse pas le regard. Sous ses bottines, elle perçoit le point de rupture exact. Elle a patiemment sapé la terre et déplacé les cales de pierre quelques heures plus tôt. La structure de roche feuilletée ne tient plus que par miracle. Un pas de trop, une pression sur la faille invisible, et le sentier se transformera en toboggan vers l’abîme. Elle attend que la bête s’avance.
L’homme fait un pas de côté. Ses chaussures de cuir fin glissent sur le lichen humide. Un crissement. Il ne voit pas l’affaissement millimétré du sol, ni la fissure qui rampe comme une veine d’encre sous les herbes folles. Ariane respire par petites bouffées. Un goéland déchire le ciel noir.
Gabriel bondit. Le surin jaillit de l’ombre. L’acier découpe la brume dans un sifflement ténu. Son épaule heurte la poitrine du rival avec le bruit sourd d'un maillet frappant un billot. L’impact est viscéral. Il projette les deux hommes vers la lisière où la terre n'est déjà plus qu'une suggestion. Le prédateur aux gants blancs ne crie pas. Il pivote, une grâce de rapace trompée par la physique. Ses doigts se referment sur le poignet de Gabriel comme un étau de fer. On entend le craquement du cuir, le frottement rugueux de la laine. Leurs souffles se mêlent en panaches de vapeur grise.
Sous les pieds des combattants, la vibration remonte. Un gémissement de pierre qui se désolidarise de la matrice rocheuse. Ariane observe, immobile, le dos collé contre la paroi qui transpire l’humidité des siècles. Ses pupilles sont dilatées. Elle voit une mouche égarée se poser sur le front moite de son futur époux, un détail absurde au milieu du chaos.
Le pied droit de l’homme repose précisément sur la cale déchaussée.
Gabriel donne un coup de tête sauvage. Le front rencontre la mâchoire avec un claquement de dents brisées. Le sang gicle, noir sous la lune, maculant le col d’amidon. L’homme titube. Son talon s’enfonce. Un premier morceau de falaise se détache, une plaque de la taille d’une assiette qui glisse dans le silence avant d'être avalée. La ride de panique creuse enfin son sillon entre ses sourcils parfaitement épilés. Il sent la trahison de la matière.
Le vent redouble, giflant les visages de paquets d’écume. Gabriel, aveuglé par sa propre rage, ne voit pas le gouffre. Il resserre sa prise sur la gorge de l’autre, cherchant la carotide, cherchant la fin de l’histoire. Leurs corps entrelacés vacillent. La structure entière émet un craquement de fin du monde, un déchirement de racines qui résonne jusque dans les os d’Ariane. Elle esquisse un pas de côté. Ses doigts griffent la pierre stable.
L’homme lâche une main, cherchant désespérément un appui. Il rencontre l’épaule d’Ariane. Une pression fugitive. Une demande de secours muette qu’elle brise d’un mouvement de recul. Elle le regarde droit dans les yeux. Un sourire fleurit sur ses lèvres comme une plaie qui s’ouvre. Le sol disparaît dans un grondement géologique.
L’air hurle. Les doigts de Gabriel labourent la lèvre effritée du précipice. Ses ongles s’arrachent contre le grès, laissant dix sillons sombres dans l’argile. Dessous, son rival est une ancre de soie et de laine. Ses bottines vernies bottent le vide. Gabriel parvient à crocheter un avant-bras sur une racine saillante, un doigt de bois mort qui gémit. L’autre est verrouillé à sa taille, son visage écrasé contre les côtes du bâtard. Une parodie d'étreinte.
— Ariane.
Le nom est un murmure déchiqueté. Gabriel tend sa main libre, la paume ouverte. Supplique ou commandement. La racine craque. Un claquement sec, comme un coup de feu. Ariane se penche. Elle voit le reflet de l'eau noire et bouillonnante dans leurs yeux levés vers elle. Elle sort la lame de sa poche. Elle s’accroupit. Le métal brille faiblement. Elle approche la pointe du bois qui les retient encore au monde.
Le boucher de salons lâche un râle de gorge. Gabriel hurle une insulte. Ariane pose la lame sur la fibre tendue. Elle sent la vibration de leur lutte à travers le métal. Une musique délicieuse. Elle scie. Lentement. Méthodiquement. Les fibres lâchent une à une, bruits de cordes de violon qui pètent.
Soudain, l’homme aux gants souillés parvient à planter ses doigts dans la terre meuble, juste à côté de la botte d’Ariane. Il tire. Le sol se soulève. La crevasse s’agrandit. Elle bascule vers l’avant. Ses yeux croisent ceux de Gabriel. Il ne veut plus sa main. Il veut sa gorge.
La racine explose en une gerbe de sève amère.
Ariane tombe. Ses bras battent l'air salé. Elle voit la ligne de crête s’éloigner. La main de l'homme est un étau sur sa cheville. Il ne cherche plus à se sauver. Il cherche à ne pas mourir seul. La douleur irradie dans sa jambe, menaçant de déboîter sa hanche. Gabriel, suspendu au bras du rival, est une ombre convulsive. Sa main libre griffe l’air, cherchant le bustier d'Ariane pour stopper sa chute.
Elle ne crie pas. Elle a un goût de terre ancienne dans la bouche. Elle voit la main de Gabriel remonter le long de son corps. Elle voit chaque ride de son front, chaque goutte de sueur. D’un coup sec, elle ramène son bras libre vers sa propre cheville.
Le métal rencontre la chair.
L’acier s’enfonce avec une succion écœurante. Le tranchant déchire le cuir, traverse la soie et s’arrête sur l’os. Le visage de l'homme se décompose. Ses yeux se révulsent. Le hurlement jaillit enfin, arraché aux poumons. Sa prise faiblit. Gabriel en profite pour planter ses ongles dans l’étoffe de la jupe grise. Le tissu craque. Ariane sent la morsure du froid sur sa cuisse exposée.
Elle déplace le poids de son corps vers l'arrière, pivot de cette balance de mort. Le sol sous ses genoux émet un dernier gémissement. Elle lève la lame. Elle ne regarde plus le vide. Elle regarde le point précis où la couture du corset est tendue à rompre.
Un craquement final. La vertèbre du sentier cède. Un bloc de calcaire disparaît en silence. Le bras de Gabriel se détend comme un ressort au moment où le vide s'ouvre totalement.
Le contact est un étau. Gabriel lui broie le radius. Il veut être son ancre. Il veut être son dieu. Ariane l'observe. Le sabotage n'était pas seulement pour l'un d'eux. Elle a invité l'océan pour tout le monde.
— Lâche-moi, murmure-t-elle.
Le mot claque comme une gifle. Gabriel refuse. Il s'accroche à son trophée alors que la terre se sépare en deux mondes. Ariane bascule en arrière. Elle sent le vent s'engouffrer dans ses jupons. Elle regarde le visage de Gabriel, là-haut. Il est emporté par la masse qu'il a voulu posséder. Ses bottes glissent.
Ses doigts à lui tressaillent. La poigne se desserre d'un millimètre. Ariane lève sa main libre et plante ses ongles dans le dos de la main de Gabriel. Elle ne s'accroche pas. Elle lacère. Elle cherche le tendon pour le forcer à l'abandonner. Une extase froide.
Le bloc de granit se détache. Le vide l'aspire. Gabriel lâche prise dans un dernier réflexe pour attraper une racine saine.
Ariane tombe. La sensation est une libération. Elle ferme les yeux, le corps lourd, l'esprit léger, bercée par le chant des sirènes.
L’impact n’est pas celui de l’eau.
L'écroulement
Le schiste hurle. Un gémissement sec, profond, qui remonte le long des chevilles d’Ariane avant que la terre ne se dérobe sous ses bottines. La corniche s’effondre dans un nuage de poussière grise et de lichen arraché. Le Fiancé bascule le premier. Ses mains lacèrent l'air poisseux, cherchant une prise, un espoir, n'importe quoi pour nier la gravité, mais ses yeux se vident déjà de toute arrogance tandis que l'ombre l'avale. Puis, le silence. Seul le fracas de l'Atlantique, quatre-vingts mètres plus bas, répond à sa chute.
Une secousse brutale manque de désaxer l'épaule d'Ariane. Gabriel. Sa main s'est refermée sur son poignet comme une mâchoire d'acier, et il pend maintenant au-dessus de la gueule d'ombre, les jambes battant le néant. Son poids est une insulte, une masse de plomb qui l'entraîne irrémédiablement vers le rebord tranchant de la pierre vive. La douleur est une décharge électrique, vive, nécessaire pour ne pas sombrer dans la sidération. Le vent d'Urrugne lui siffle des injures, projetant des embruns qui lui brûlent les yeux. Gabriel la regarde, le visage déformé par une terreur animale, ses pupilles dévorées par le noir alors que la sueur perle sur son front, mêlée à l'écume marine. Il ne lâche pas. Ses ongles s'enfoncent dans la chair fine de son poignet, y traçant des demi-lunes sanglantes.
Ariane sent l'humidité de sa paume, la chaleur moite de sa panique. Elle est son ancre ; elle est son sursis. Ses doigts libres tâtonnent dans les plis de sa jupe lourde, trempée de brume, cherchant le froid rassurant du manche en os caché contre sa cuisse. Lorsqu'elle sort le surin, la pointe luit d'un éclat grisâtre sous le ciel livide. Gabriel fixe l'acier, ses lèvres remuant sans qu'aucun son n'en sorte, tandis qu'une mèche de ses cheveux noirs bat son visage, masquant brièvement ses yeux de prédateur déchu.
La paroi s’effrite encore sous le torse d'Ariane, et tandis que le temps s'étire en une matière visqueuse où chaque battement de cœur de l'homme résonne à travers leur contact, elle perçoit l'odeur du tabac noir et du cuir mouillé qui émane de lui, l'odeur rance du piège qui se referme enfin sur son auteur. Le vent s'engouffre sous ses jupons, cherchant à la jeter elle aussi dans le bouillonnement blanc qui ressemble à du lait sur le feu. Une brûlure acide lui dévore le bras droit. Gabriel pèse le poids de ses mensonges, le poids de cette noblesse qui pourrit sur pied, et lorsqu'il tente de hisser son autre main pour griffer la terre meuble, Ariane observe la tension des veines sur sa tempe avec une concentration d'artisan.
— Lâche-moi, murmure-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle froid que le vent emporte aussitôt.
Gabriel secoue la tête, les traits tirés par un spasme de haine et de supplication mêlés. Le sang commence à perler sur le bras d'Ariane, écrasé par la poigne de l'homme. Elle n'est plus la proie docile des salons ; elle mesure avec précision le point de rupture des tendons. Elle appuie la pointe contre le dos de sa propre main, là où les doigts de Gabriel la broient, prête à sectionner le seul lien qui le retient à la vie. Un dernier gémissement géologique résonne sous eux. Le sol bascule encore de quelques degrés.
L’acier rencontre l’os avec un craquement sourd, presque discret. La pointe glisse, dérape sur la jointure de l’index de Gabriel avant de mordre profondément dans la chair tendre. Un cri inhumain déchire l'air, une déchirure sonore qui se perd dans le fracas de l’écume. Le sang gicle, chaud, ferreux, maculant la dentelle blanche de sa manche. Elle ne cille pas. Elle sent chaque fibre de son propre deltoïde crier, une brûlure électrique qui remonte jusqu’à la nuque, mais sa volonté est une lame plus solide que celle qu'elle tient.
Le bloc de schiste pivote brusquement vers l’abîme, une rotation lente et inexorable comme une paupière de pierre qui se refermerait sur le monde, et Ariane sent l’arête vive de la falaise s’enfoncer dans son sternum, broyant son corset et lui coupant le souffle. Elle voit le moment exact où la prise de Gabriel faiblit, non par choix, mais parce que les ligaments sectionnés refusent d'obéir. Sa panique se transforme en une haine froide, une lueur noire qui traverse son regard juste avant que la gravité ne reprenne ses droits.
Le choc du départ de Gabriel produit un vide acoustique au milieu de la tempête. Elle regarde son corps s'effacer, une silhouette de corbeau désarticulé qui disparaît dans la brume saline. Mais dans sa chute, un dernier réflexe désespéré le pousse à agripper le lacet de soie de son corset. Le tissu craque. Ariane est entraînée vers le bord, son visage frôlant le précipice. Elle voit les dents noires des rochers qui lèchent la base de la muraille minérale.
Un fil de soie après l'autre, le ruban s'effiloche. Elle entend chaque déchirement, un son minuscule et définitif. Elle lève son surin une dernière fois, le bras tendu vers le ciel d'encre, fixant le lacet tendu à rompre. Au moment où le bloc de pierre se désolidarise totalement de la côte dans un nuage de poussière, elle plaque la lame contre le ruban noir.
Le poids disparaît. Le silence revient, hurlant.
Ariane est seule, suspendue par un bras à un crochet d'amarrage rouillé qu'elle a saisi dans son élan, son corps battu par les rafales comme un linceul vide. Elle ne peut plus remonter. Ses forces l'abandonnent, et le sel s'incruste dans ses plaies avec une cruauté lancinante. Elle ferme les yeux, acceptant l'étreinte du vide, quand une ombre se dessine sur le rebord, juste au-dessus de sa main sanglante.
Une main gantée de noir s'avance vers ses doigts qui lâchent prise. Elle n'est plus seule sur la falaise.
Le baptême du sel
Le schiste s’effrite sous la semelle de ses bottines. Un craquement sec que la houle n'étouffe pas. Ariane le sent remonter dans ses vertèbres. Elle est à trois pas du vide. Devant elle, l’Atlantique est un chaos de gris fer et d’écume sale. Le sel lui brûle les sinus. L'humidité s'infiltre dans la trame de son manteau de laine, une main de plomb sur ses épaules. Elle remarque un fil tiré sur son revers, qui s'agite frénétiquement sous les rafales.
Derrière elle, le silence a une densité.
Gabriel n'a pas bougé. Son tabac brun lutte contre l’iode. Le grattement d’une allumette déchire la plainte du vent. Une lueur orange danse dans une flaque. Il expire. La fumée part vers l’Espagne. Ariane ne se retourne pas. Son cœur cogne. Un oiseau captif. Ses doigts, engourdis, se resserrent dans ses poches sur la forme froide de l'acier.
— Le sol est traître, finit par lâcher Gabriel.
Sa voix est rauque, érodée par le sel. Elle n'est pas menaçante. C’est le ton d’un homme qui regarde une bête sur le point de sauter.
— Vous êtes trop près du bord. Une glissade, et le Fiancé devra récupérer un cadavre défiguré.
Le nom tombe. Une goutte de sueur froide glisse entre ses omoplates. Ariane imagine les mains blanches du boucher, ce silence de mort qu’il impose dans les salons de la côte. La nausée monte. Est-il son escorte ou son fossoyeur ?
Gabriel fait un pas. Le gravier crie.
Ariane pivote. Une convulsion. Ses talons frôlent le précipice. Sous le bord de son chapeau de feutre, il a des yeux creusés et ce calme effrayant de ceux qui ont déjà tout perdu. Il regarde sa main droite, restée dans la poche. Un rictus étire ses lèvres gercées, révélant une dent brisée.
— Vous avez les doigts qui tremblent, Ariane.
Il réduit l'espace. L'air devient électrique. Elle sent l’instinct de proie hurler dans ses tempes. Gabriel tend une main gantée de cuir usé. Une invitation ou une poussée.
— Donnez-moi ce que vous cachez.
Le vent redouble. Ariane sent le sol se dérober. Elle plonge ses yeux dans les siens. Son bras se tend. Gabriel s'arrête net. Le canon de l'arme dépasse de la poche, pointé vers son plexus.
Le temps se dilate. Une seconde de plomb. Il ne recule pas. Il penche son torse vers l'avant.
— Vous n'avez pas le cran, souffle-t-il. La liberté pue le fer.
Il lui saisit le poignet. Une mâchoire. Ses doigts cherchent l'os. Elle étouffe un cri mais ne lâche pas le métal. Ils luttent au bord du gouffre, deux ombres imbriquées. Il la tire vers lui. Son souffle chaud lui brûle le cou. Elle ne recule plus. Elle s'arc-boute.
Le pied de Gabriel glisse sur une plaque de lichen noirci. Une faille. Ariane ne tire pas. Elle fait glisser la lame de rasoir dissimulée dans son autre gant. Un éclair d'argent.
Le métal rencontre la chair.
L’acier siffle. La Sheffield s'enfonce dans le gant avec un craquement de parchemin, puis trouve la peau. Un glissement fluide. Gabriel ne crie pas encore. Ses pupilles se rétractent. Le sang sourd, noir sous la lueur livide. Un premier doigt bascule, retenu par un tendon.
— Regardez-moi, siffle-t-elle.
Sa poigne faiblit. Il tente de reculer, mais la roche mouillée est une patinoire. Ses bottes grattent la pierre. L'odeur métallique frappe Ariane. Une vague explose contre la paroi, projetant un rideau d'eau glacée qui mord les plaies ouvertes.
Cette fois, le hurlement sort. Gabriel bascule en arrière. Ses doigts tranchés battent l'air. Ses talons quittent la corniche. Il plonge dans le rugissement des brisants. Ariane reste immobile, le bras tendu. Elle regarde ses propres mains. Le rouge recouvre le blanc de ses gants.
Le silence retombe. Plus lourd que le fracas des vagues. L’Atlantique a l’estomac profond. Elle regarde ses mains. La matière refroidit déjà, collant sa peau au cuir. Elle n'a pas bougé d'un pouce. Il n'y a plus de remous là-bas.
L’ombre, plus loin, s’est densifiée.
Elle se tient à trente pas, sur un surplomb. Un chapeau haut de forme, une canne à pommeau d’argent. Le Fiancé. Il n'a pas bougé pendant l'exécution. Il a compté les secondes. Sa présence suffit à transformer la corniche en cage.
Ariane écarte une mèche poisseuse. Une traînée sombre barre sa joue. Elle n'éprouve aucune peur, juste une lassitude qui lui vide les membres. Le clic de la chambre du revolver déchire le vent. Elle insère une cartouche neuve. Précise. Elle ne quitte pas l'ombre des yeux. La silhouette esquisse un pas.
Un rire étouffé franchit la distance.
— La métamorphose est fascinante, lance la voix, lisse. On ne fait que changer de propriétaire.
Il avance. La canne siffle. Ariane sent l'odeur de son tabac de luxe, vanille et pourriture. Ses doigts se crispent. Elle sait ce qu'il cherche. Il veut lire la trace de la bête dans ses yeux. Elle refuse. Elle est un mécanisme.
Il s'arrête. La lune perce les nuages, révélant son visage : un masque de porcelaine figé.
— Gabriel était un outil émoussé. Qui va vous protéger de moi, maintenant ?
Ariane ne répond pas. Le canon remonte millimètre par millimètre. Elle voit le doigt du Fiancé caresser son pommeau. Elle est un trophée. Soudain, l'homme s'immobilise. Son regard glisse par-dessus l'épaule d'Ariane, vers la mer. Son visage se décompose.
Ariane n'ose pas se retourner. Un bruit de succion. De chair mouillée qui s'agrippe à la roche, juste derrière ses talons.
Une main, dépourvue de phalanges, émerge du vide et se referme sur sa cheville.
La poigne est un étau. Le froid de l'eau s'infiltre à travers le cuir. Ariane sent les moignons glisser sur le tissu. Elle ne crie pas. Ses yeux restent fixés sur le boucher dont le teint devient livide.
Le Fiancé recule d’un pas. La pointe de sa canne racle la roche. Ses lèvres tremblent. Il ne regarde plus Ariane. Il contemple ce qui rampe et refuse de mourir.
— Finissez-le, aboie-t-il. Tuez ça !
Derrière elle, un râle déchire la tempête. Un mélange de sel et de poumons perforés. La pression sur sa cheville augmente. Elle perçoit la chaleur résiduelle de Gabriel qui s’éteint contre le froid de l’Atlantique. Elle incline la tête. Elle voit la veine battre sur la tempe du Fiancé. Il a peur du sang qu’il n’a pas versé. C’est une vision enivrante.
Elle déplace le revolver. Le chien est armé.
Le Fiancé lève sa canne. Sa respiration est saccadée. Une machine déréglée.
— Ariane, réfléchissez... le contrat...
Un choc sourd. Gabriel a posé son front contre le talon d’Ariane. Elle sent la vibration de son crâne. Un bloc de schiste se détache. Elle bascule vers l’arrière, attirée par le gouffre. Le Fiancé fait un pas de trop. Sa botte glisse sur une plaque de varech. Son bras s’agite.
— Ne bougez plus, ordonne-t-elle.
La main sans doigts de Gabriel remonte vers son mollet. Elle lève le couteau. Sa main ne tremble plus. Elle regarde le Fiancé, sourit, et enfonce l'acier dans les chairs qui lui broient la jambe.
La pointe s’enfonce. Un craquement. Le sang de Gabriel est trop chaud pour cette nuit d'octobre. Ariane tourne la lame. Un geste chirurgical. Gabriel lâche un gémissement. Ses doigts se recroquevillent. Le Fiancé a le teint de la cendre. Il ne reconnaît plus la poupée des salons de Biarritz. Sous la lune, elle est de granit.
— Regardez-le, murmure-t-elle.
Elle veut qu'il sente l'odeur de la peur. Gabriel tente une dernière poussée. Ariane vacille. Le monde bascule. Ses doigts se crispent sur la poignée en corne. Elle retire la lame d'un coup sec. Un jet écarlate éclabousse son visage. Elle goûte le cuivre.
Gabriel glisse. Ses ongles arrachent des morceaux de pierre. Il pend au-dessus du néant, retenu par son agonie. Ses yeux cherchent ceux d'Ariane. Une supplication. Elle lève le revolver. Elle vise la main qui s'accroche encore au monde. Le Fiancé porte ses mains à ses oreilles.
Le chien est un aileron de requin dressé. Ariane sent la mécanique interne de l'arme. Elle ne tremble pas. Elle écrase une phalange de Gabriel sous sa botte. Le craquement est net. Le cri est avalé. Elle savoure cette agonie étirée. Le canon est une ligne droite entre son passé et son avenir.
Le doigt sur la détente se crispe. Le Fiancé fait un pas en arrière. La terre s'effrite. Son équilibre vacille. Il bat l'air. Son chapeau disparaît dans les ténèbres. Ariane sourit. Elle n'a pas besoin de tirer pour le voir tomber, mais elle veut qu'il entende sa fin.
Soudain, Gabriel plante ses dents dans le tissu de sa jupe. Une douleur remonte jusqu'à son bassin. Elle ne lâche pas l'arme, mais son bras dévie.
Le coup part.
Une détonation sèche. L'odeur de soufre étouffe l'iode. Le projectile ricoche sur la paroi, à quelques centimètres du Fiancé. L'homme se jette au sol, sa soie déchirée par la roche. Au niveau de sa cheville, la douleur devient broyeuse. Gabriel a verrouillé sa mâchoire. Les incisives traversent le drap et mordent la malléole. Un gargouillis de sang vibre dans sa gorge.
Ariane perd l'équilibre. Le vent s'engouffre dans ses jupons. Elle vacille. Une pierre roule. Elle baisse les yeux. La pupille de Gabriel est un trou noir. Elle doit agir. Elle lève le pied gauche. Elle vise le visage. Elle veut sentir le cartilage céder sous son talon d'acier.
Elle pivote. Le canon du revolver heurte le crâne de Gabriel. Un bruit de fruit mûr. Il lâche prise une fraction de seconde. Ariane dégage sa jambe. Elle est libre, mais l'élan l'entraîne.
Le bord de la falaise se dérobe. Ses bras battent l'air. Le Fiancé se redresse, un triomphe déformé sur les lèvres. Il tend une main pour porter l'estocade.
Au moment où ses doigts effleurent son poignet, une silhouette massive émerge de la brume, juste derrière lui. Un souffle de tabac noir.
L’ongle du Fiancé accroche sa dentelle. Une griffure de rat. Ariane voit chaque ridule de cruauté aux coins de ses yeux. L'inconnu ne bouge pas. Il est un roc de laine sombre. Une main large se pose sur l'épaule du Fiancé. Le mouvement est lent. Le Fiancé sursaute. On entend le craquement des os sous la pression. La main de fer le cloue.
Ariane sent le vide aspirer ses talons. Elle s'agrippe à la crosse. Sa respiration est un sifflement. Sous elle, l'Atlantique explose contre les récifs. Gabriel rampe encore, laissant une traînée sombre. Il y a une promesse de meurtre dans ses pupilles.
L'inconnu incline la tête. On ne voit pas son visage. Il exhale une bouffée de fumée âcre. Le Fiancé est pris entre deux gouffres. La pluie redouble. Elle lave le sang, diluant les certitudes. L'inconnu fait un pas, poussant le boucher vers le bord.
Le sol s'effrite. La main de l'inconnu glisse vers la gorge du Fiancé. Les doigts se referment. Une strangulation méthodique. Ariane ne peut plus avancer. Elle est le pivot de cette balance.
Gabriel, dans un dernier sursaut, attrape la cheville d'Ariane avec sa main valide. Il tire.
Le cuir craque. Ariane bascule. Elle lâche un cri. Ses mains griffent la brume. Elle ne trouve que l'odeur du varech. Son genou percute la roche. Une onde de douleur lui fait claquer la mâchoire. Gabriel est une ancre de plomb. Elle s'écrase sur le sol, les ongles s'enfonçant dans l'argile.
L'inconnu n'a pas bougé. Il attend. C’est un test.
Gabriel remonte sa main le long du mollet. Ses phalanges sont des pinces. Chaque centimètre qu'il gagne est une condamnation. Ariane baisse les yeux. Il n'y a plus de trahison, juste la volonté de détruire. Une rafale la frappe en plein thorax. Elle perd un centimètre. Le sel l'aveugle.
Elle sent le froid du couteau contre sa cuisse. Le manche en os. Gabriel tire encore. Sa cheville craque. Elle lâche le schiste. Sa main gauche plonge.
Ariane dégaine. L'acier luit. Elle ne regarde plus l'homme. Elle regarde ces cinq crochets qui la retiennent au passé. Elle lève la lame.
Le Fiancé essaie de tendre la main. L'inconnu resserre sa prise. Un cartilage cède. Ariane abat la lame de toutes ses forces.
Le tranchant mord les jointures. Un choc sec. Le sang de Gabriel gicle en gerbe chaude sur son visage. Il ne hurle pas tout de suite. Ses doigts se détachent un à un. Une suspension. La pression disparaît. Le poids s'évapore.
Elle voit les yeux de Gabriel basculer. Il décrit un arc de cercle lent. Une ombre massive qui s'éloigne. Le vent siffle dans le vide. Un cri jaillit, puis s'étouffe dans l'abîme.
Ariane reste prostrée contre le schiste. Sa main serre toujours l'os du couteau. Ses poumons brûlent. Ses paumes sont rouges. Elle n'est plus la proie. Elle se redresse, les genoux tremblants. L'inconnu observe ses mains ensanglantées.
— Le sel lave tout, murmure-t-il. Mais toutes les serrures se ressemblent.
Il tend une main gantée. Ce n'est pas un secours. C’est une invitation. Au loin, des lanternes oscillent. Les autres arrivent. Ariane serre le couteau. La lame est chaude.
— Je ne rentre pas.
L'inconnu laisse échapper un rire bref. Derrière lui, le Fiancé se relève, la haine dans les yeux. Le prédateur a juste changé de visage. L'inconnu dégage la voie vers le sentier.
— Personne ne rentre jamais, Ariane.
Un coup de feu claque. La balle s'écrase sur la pierre. Les gardes sont sur la crête. Coincée entre l'abîme et les chiens. L'inconnu sort une montre. Un clic sec.
— Trois secondes. Mourir en sainte ou vivre en monstre.
Ariane regarde l'océan, puis la lame. Elle s'élance.