SOLDE MORTEL

Par Seb Le ReveurThriller

Le néon grésille au-dessus du bureau de chêne massif, un bourdonnement électrique qui vrille les tempes de Catalina. À deux mille six cents mètres d'altitude, l'air de Bogota se raréfie précisément au moment où les certitudes s'effondrent. Une odeur de vieux gazole remonte de l'avenue Septima, traverse les vitres blindées et vient se loger au fond de sa gorge comme un goût de cendre froide. Sur l'...

L'Anomalie

Le néon grésille au-dessus du bureau de chêne massif, un bourdonnement électrique qui vrille les tempes de Catalina. À deux mille six cents mètres d'altitude, l'air de Bogota se raréfie précisément au moment où les certitudes s'effondrent. Une odeur de vieux gazole remonte de l'avenue Septima, traverse les vitres blindées et vient se loger au fond de sa gorge comme un goût de cendre froide. Sur l'écran, le tableur Excel n'est plus une simple grille comptable, mais une mire de tir. La cellule Q42 clignote en rouge, un rubis numérique qui saigne sur le fond blanc aseptisé de l'audit. Quatre millions deux cent dix-huit mille dollars. Un écart sec, une anomalie qui n'a rien d'une erreur de frappe. La destination est limpide : Banco del Istmo, Panama. L'argent de l'aide humanitaire vient de s'évaporer dans un virement fantôme destiné à financer des cadavres dans la jungle. Catalina déglutit. Sa salive a le goût de l'acier. Elle sent la moiteur de ses paumes contre le plastique de la souris, cette sensation de glissement imminent vers le vide. Son index tremble, suspendu au-dessus du clic gauche. Elle voudrait fermer la fenêtre, effacer la preuve, redevenir l'auditrice aveugle que la Fondation Nueva Esperanza paie si grassement pour valider des mensonges, mais le chiffre hurle. Dans le silence lourd de la pièce, le ventilateur de l'ordinateur s'emballe, soufflant un air sec sur ses jointures. Elle voit des villages brûlés derrière les pixels. Elle sent la poudre. Un bip discret déchire l'air. Sur le buvard noir, son téléphone privé s'allume, jetant une lueur bleutée sur son visage émacié. Une notification Telegram, sans nom, juste un fichier image. Catalina ne bouge pas. Son cœur cogne contre ses côtes, un animal piégé. Elle tend la main, les mouvements décomposés, chaque millimètre parcouru étant une agonie. Elle saisit l'appareil. Le verre est froid. Elle déverrouille l'accès d'un geste machinal. La photo est d'une netteté obscène. Mateo est à genoux sur un béton brut, maculé de taches sombres. Ses mains sont liées avec du fil de fer qui mord la chair. Son frère ne regarde pas l'objectif ; il fixe le sol, les yeux révulsés par une terreur qu'aucun mot ne peut décrire. Dans le coin droit de l'image, une main gantée de cuir maintient le canon d'un Sig Sauer contre sa tempe. Le métal incise la peau fine de son front, juste au-dessus de la petite cicatrice blanche qu'il s'était faite en tombant de vélo à dix ans. Une nouvelle ligne de texte apparaît. Quelqu'un savoure l'instant. « Valide, Catalina. Maintenant. » La poignée de son bureau, verrouillée de l'intérieur, pivote lentement dans un grincement sec. L'air dans ses poumons se transforme en un bloc de plomb. Elle fixe le pêne qui se retire doucement de la gâche. Une ombre s’étire sous la porte, déformée par le néon du couloir. Quelqu’un est là, patient comme un prédateur. La porte ne s'ouvre pas brusquement ; elle cède pouce par pouce, laissant filtrer un parfum de tabac froid et de pluie qui sature instantanément l'espace. Ses doigts blanchissent sur son smartphone. L'image de Mateo clignote encore, spectre numérique dans la paume de sa main. À l’écran, le curseur pulse au rythme de sa trahison. Valider ces millions, c’est signer l’arrêt de mort d’un village dans la province de Sucre, transformer des vaccins en munitions. Ne pas cliquer, c’est attendre le craquement sec de l’os frontal de son frère. Sa main droite glisse sur la souris, mouillée d'une sueur acide. Le tapis de souris en néoprène offre une résistance absurde. La porte finit sa course contre la butée dans un choc feutré. Une silhouette se découpe dans l'embrasure. La Messagère. Elle porte un sweat à capuche trop large. Elle ne dit rien. Le relief d'un Glock 17 soulève légèrement le tissu noir, pointé vers le plexus de Catalina. L'adolescente avance d'un pas silencieux, presque aérien. Ses yeux sont des billes d'onyx, vides, déshumanisées par trop de sang versé avant l'âge légal. Elle s'arrête à deux mètres du bureau. L'adolescente incline la tête vers le moniteur. La lumière bleue se reflète dans ses pupilles fixes. « Dix secondes », murmure-t-elle. Sa voix est un souffle de verre brisé. Catalina sent une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Elle regarde le chronomètre interne de son cerveau. Dix. Le visage de Mateo, les parties de football dans la poussière. Neuf. Les colonnes de chiffres qui s'alignent comme des tombes. Huit. Le néon qui bourdonne comme un essaim de guêpes en colère. Sept. Elle déplace le curseur. Le pixel blanc survole enfin le bouton d'approbation. L'index de Catalina s'enfonce sur le plastique. Le clic résonne comme un coup de feu. Chargement. 30 %. 60 %. C’est fait. L'argent s'évapore vers le Panama. Le silence qui suit est plus lourd que le bruit. La Messagère sort lentement sa main gauche de sa poche, sans lâcher son arme, et tend un second téléphone à Catalina. L'écran s'anime instantanément sur une vidéo en direct. Mateo hurle derrière son bâillon. Derrière lui, un homme en treillis actionne une scie circulaire. Le hurlement du moteur déchire le haut-parleur, un cri strident qui fait vibrer le chêne massif du bureau. L'adolescente esquisse un sourire qui ne touche pas ses yeux. « Le virement est arrivé, Catalina. Mais le Fantasma n'aime pas l'hésitation. » La lame descend vers la cheville de son frère. Catalina veut hurler, mais sa gorge est un tunnel de verre pilé. Elle agrippe le bord de son bureau, ses phalanges blanchissent, et elle sent une fine écharde s'enfoncer dans la pulpe de son index, une minuscule distraction physique face au carnage numérique. Soudain, une vibration sourde surgit du tiroir verrouillé de son bureau. Un troisième téléphone. Le bourdonnement contre le bois est d'une insistance maniaque. La Messagère tourne la tête, ses sourcils se fronçant pour la première fois. « Qu'est-ce que c'est ? » demande-t-elle, sa voix perdant son calme cristallin. Catalina ne répond pas. Elle fixe le tiroir comme s'il contenait une bombe. La lumière du couloir s'éteint. Le bureau est plongé dans le noir, seule la lueur des écrans sculpte les visages. Un bruit de pas lourds résonne sur la moquette, un rythme saccadé. L'odeur de gazole est brusquement remplacée par un parfum de cuir cher. Une voix basse, caverneuse, s'élève depuis le seuil. « Pose ça, petite. Le vent vient de tourner. » Vargas avance d'un pas. Il reste les mains dans les poches de son pardessus en cachemire. Son assurance est une lame. « Je ne répéterai pas, gamine », murmure-t-il. Catalina a le goût du cuivre dans la bouche. Elle regarde le tiroir. Le troisième téléphone a cessé de vibrer. Le silence est celui d'un fusible avant l'explosion. Vargas sort doucement une main de sa poche, tenant un petit boîtier noir avec un interrupteur à bascule. — L'audit est terminé, Catalina. Tu as envoyé l'argent. Tu as signé ton arrêt de mort. Et celui de ton frère. Un sifflement aigu, presque ultrasonique, descend du plafond. Le drone est dans le conduit. La Messagère lève les yeux, une fraction de seconde d'inattention, et Vargas bondit. Un flash aveuglant déchire l'obscurité. La détonation est un claquement sec. L'adolescente est projetée contre le mobilier, ses mains plaquées sur son épaule où un liquide sombre commence à imbiber son sweat. Sur l'écran, l'homme à la scie reçoit un signal, sourit, et appuie sur la gâchette. Vargas ramasse le Glock au sol et recule vers la sortie. « Ce n'était pas mon argent, Catalina. C'était celui de l'État. Et l'État n'aime pas les pertes sèches. » Une déflagration secoue le bâtiment. Le sol vibre, les vitres volent en éclats, transformant la pièce en un tourbillon de diamants tranchants. Catalina rampe, les mains entaillées, vers le téléphone. L'image grésille. À travers la neige numérique, elle voit une silhouette entrer dans le hangar. Ce n'est pas un soldat du cartel. Elle force le tiroir de son bureau. Ses ongles s'arrachent sur la serrure. À l'intérieur, il n'y a pas de téléphone, seulement un écran LCD affichant un compte à rebours écarlate. 00:03. Le temps coagule. 00:02. Elle voit Mateo sur l'écran, la lame hurlante à un millimètre de sa peau. 00:01. Le drone se stabilise au-dessus d'elle. Catalina voit son propre reflet dans la lentille : une femme brisée, couverte de plâtre. 00:00. Un clic sec. Un arc électrique bleuté jaillit dans le tiroir. L'odeur de gazole sature l'air, suintant du plafond en rideaux huileux. Le bureau s'embrase. Une boule de feu orange aspire l'oxygène en une fraction de seconde. Catalina est projetée en arrière, les poumons en feu. La Messagère hurle, ses vêtements fumants, rampant vers elle : « Aide-moi… » Catalina ne bouge pas. Ses yeux sont fixés sur le moniteur qui fond. L'homme à la scie lève un pouce. La lame plonge. Cherchant une issue, Catalina sent une aspérité sous le bureau. Une petite clé en argent est scotchée au bois. Elle l'arrache et découvre une trappe de maintenance sous le tapis carbonisé. Elle s'y glisse juste avant que le plafond ne s'effondre. Elle rampe dans un conduit étroit, infesté de poussière, jusqu'à déboucher dans une salle voûtée sous les fondations. Un homme l'attend, assis sur une caisse. Il tient une tablette. Mateo y est vivant ; la scie n'a coupé que le bois. L'homme lève les yeux, son costume est impeccable. — Félicitations, Catalina. Vous avez passé la première étape. Parlons de la destination réelle de ces millions. Le Panama n'était qu'un leurre. Catalina déglutit, la gorge irritée par le salpêtre. Elle regarde son frère sur l'écran. — Je ne vois pas de quoi vous parlez, crache-t-elle. L'argent est au Panama. Compte 88-X-402. L'homme sourit. Il appuie sur un bouton. L'image de Mateo zoome sur son poignet, où une boîte noire clignote. Un détonateur à fréquence cardiaque. — Ne me mentez plus. Vos yeux trahissent la vérité. Le Vatican, n'est-ce pas ? Pourquoi financer Rome avec l'argent du sang ? Il la saisit brutalement par les cheveux et la plaque contre le mur humide, un injecteur pneumatique pressé sous sa mâchoire. Le liquide qu'il contient brille d'un bleu électrique, presque fluorescent. — Le code de déverrouillage. Maintenant. Catalina voit un policier sur l'écran ajuster sa mire sur Mateo. Elle ferme les yeux. Les chiffres apparaissent derrière ses paupières. Une suite hexadécimale qu'elle a elle-même créée. Elle sent le biseau de l’aiguille inciser sa peau. Le plafond tremble sous les pales d'un hélicoptère. — Alpha… Neuf… Quatre… Zéro… murmure-t-elle. Elle gagne du temps, observant la pupille de son bourreau. Elle voit une troisième main sur l'écran, gantée de cuir usé, qui sectionne le cadenas de la cage. — Sept… Un… Tango… Elle bloque sa respiration. Le cadenas cède. Mateo bascule. Catalina contracte ses muscles et plonge ses dents dans le poignet de l'homme. Elle sent le sel de la peau, puis la résistance du derme avant que les tissus ne cèdent. L'injecteur dévie, effleurant sa carotide. Dans le reflet de l'écran, elle voit sa propre mâchoire verrouillée. Vargas réapparaît, paniqué. Un coup de feu déchire le moniteur dans un fracas de cristaux liquides. Le Fantasma s'effondre, le venin chimique traçant déjà un réseau de foudre sombre sous sa peau. Catalina baisse les yeux vers son écran privé. Mateo est libre. Une ligne de texte s'affiche, une signature oubliée. « Solde à zéro, Lina. Comme à la maison. » La porte blindée se verrouille définitivement. L'odeur de brûlé sature l'espace. Le drone plonge vers la fenêtre. Catalina ferme les yeux. Le cycle est bouclé. L'étincelle rencontre enfin les vapeurs.

Costume de Milan

La pluie de Bogota ne tombe pas, elle s'écrase. À travers la vitre blindée, le ciel a la couleur d'un vieux baril d'huile. Dans le bureau de la Fondation Nueva Esperanza, l’air conditionné siffle une mélodie sèche qui irrite les sinus. Catalina fixe l’écran. Les colonnes de chiffres s'alignent, froides, chirurgicales. Chaque cellule Excel est une fosse commune. Six millions de dollars évaporés en « frais de logistique rurale ». Des barils de kérosène. Des centrifugeuses. Des vies fauchées. Un clic métallique déchire le bourdonnement du ventilateur. Vargas est là. Il ne frappe jamais. Son costume en laine vierge, un gris perle impeccable, capte la lumière blafarde des néons. Il dégage une odeur de santal et de tabac de luxe, un parfum lourd qui étouffe l'effluve de gazole montant de la rue. Il reste sur le seuil. Un prédateur. Ses chaussures en cuir retourné ne font aucun bruit sur le linoléum. — Salazar. Vous travaillez tard. Sa voix est un velours empoisonné. Catalina ne lève pas les yeux. Ses doigts survolent le clavier. Sous sa chemise en soie, coincé contre la peau, le boîtier externe est un bloc de glace. Elle sent chaque angle vif de l'acier. Si elle respire, l'objet glissera. Si elle bouge, le frottement du plastique contre sa chair la trahira. Elle serre le bord du bureau jusqu'à sentir une écharde s'enfoncer sous son ongle. Une douleur bienvenue. Un ancrage. Vargas contourne le bureau. Lentement. Le tissu de son pantalon frôle le bois verni. — Le rapport d'audit, Catalina. Le Fantasma s'impatiente. Les chiffres doivent être clairs. Transparents. Il s'arrête derrière elle. Elle voit son reflet dans l'écran noirci par un filtre de confidentialité. Il sourit. Ses dents sont trop blanches. Il pose sa main sur son épaule gauche. La pression est immédiate. Ses doigts s'enfoncent dans le trapèze, cherchant le point de tension. — Vous tremblez. L'altitude ? Ou le café ? Il se penche. L'odeur boisée devient écœurante. Elle sent son souffle chaud contre son cou. Elle imagine les données sur le disque : virements, officiels, coordonnées GPS des laboratoires. — Les freins lâchent si vite dans la Cordillère, reprend-il d'un ton monocorde. Un virage mal négocié, et on finit en bas d'un ravin. On n'a même pas le temps de crier. La pression devient insupportable. Vargas glisse son autre main vers le tiroir du bureau. Son visage est à quelques centimètres du sien. Le téléphone se met à sonner. Un cri strident. Vargas resserre sa prise. — Ne répondez pas. Nous n'avons pas fini. Il descend sa main le long de son dos. Ses doigts frôlent la zone où l'unité est dissimulée. Il s'arrête juste au-dessus de la cambrure. Ses yeux s'étrécissent. Son index trace une ligne lente sur la bordure supérieure du rectangle de métal. Le contact à travers la soie est électrique. Catalina bloque son diaphragme. L'oxygène manque. Ses poumons brûlent. Dans le reflet, les yeux de Vargas ne sont plus que des fentes sombres. — Une anomalie anatomique, Salazar ? Son pouce s'attarde sur le port USB, devinant l'encoche sous le tissu. Catalina avale une salive amère. Le goût du fer. — Une ceinture lombaire, parvient-elle à lâcher. Le stress. Vargas laisse échapper un rire sec. Un craquement d'os. Il n'écarte pas la main. Il exerce une pression descendante, forçant l'angle du boîtier à mordre le derme. — Vous devriez changer de fournisseur. Ou de mensonge. Il saisit soudainement le col de sa chemise. Le tissu craque. — Montrez-moi votre douleur. Enlevez cette ceinture. Il approche son visage. Elle voit la petite cicatrice blanche qui barre son sourcil droit. Sa main libre descend vers la boucle de son propre ceinturon. Un mouvement d'une lenteur sadique. L'unité d'acier glisse d'un millimètre. La porte de l'open-space s'ouvre avec fracas. Vargas ne sursaute pas, mais ses doigts se crispent sur la soie. C'est la Messagère. Dix-huit ans. Un regard de rapace. — Procureur, lance la gamine. El Fantasma vous veut à la cave. Tout de suite. Vargas lâche le col. Il effleure une dernière fois le contour de l'objet caché. — Ne bougez pas d'ici, Salazar. Il sort. La Messagère reste sur le seuil, une main sous son sweat-shirt, là où la forme d'un Glock 17 est visible. Elle sort une cigarette. La frotte. L'allume. — Tu as une sale tête, l'auditrice. On dirait que tu viens de voir ton propre fantôme. Sous la table, le disque bascule. Il ne tient plus que par la pression de sa cuisse contre le rebord. La gamine avance. Le canon se dessine sous le coton noir. — Lève-toi. Lentement. Catalina inspire l'air chargé de gazole. Ses muscles sont des cordes de piano prêtes à rompre. Elle amorce le mouvement. Le fauteuil grince. Une goutte de sueur s'écrase sur son col. Le disque pivote. Elle est à mi-chemin, les fesses décollées de l'assise. Le téléphone hurle à nouveau. La Messagère tressaille. Catalina se redresse brusquement. L'objet tombe. Elle croise les jambes dans un réflexe désespéré. Le choc est étouffé par le tailleur. Coincé entre ses rotules. Invisible. — Réponds, ordonne la gamine. Catalina tend le bras, le corps rigide. Elle sait qui appelle. La ligne directe de la cave. Elle décroche. Au même instant, une explosion lointaine fait vibrer les vitres. La Candelaria. La Messagère se tourne vers la fenêtre. Une fraction de seconde. Le disque glisse d'un centimètre. Catalina bloque l'objet in extremis. La douleur lui arrache un sifflement. La gamine reporte son attention sur elle. Elle s'approche. Le bout de sa chaussure effleure l'escarpin de Catalina. Elle baisse son arme, inspectant l'ombre. Un reflet métallique brille. Le coin du boîtier dépasse du pli de la jupe. — C'est quoi, ça ? Catalina lâche le combiné. Il se balance. Elle projette sa main vers le visage de la gamine pour l'aveugler. Adriana recule. Son index se crispe. Le coup part. Le plomb déchire l’air à quelques millimètres de sa tempe. L'écran derrière elle explose en mille cristaux liquides. Odeur d’ozone. Soufre. Catalina ne crie pas. Vargas revient. Il occupe l'encadrement avec une aisance obscène. Il ne regarde pas le moniteur détruit. Ses yeux d'obsidienne se fixent sur elle. — Dehors, dit-il à la gamine. On ne nettoie pas les bureaux au calibre 9. Adriana s'efface. Vargas contourne le bureau. Il s'arrête derrière elle. Elle perçoit la chaleur de son corps. — Le disque de sauvegarde, Catalina. Maintenant. Il tend la main, paume ouverte. Un sourire de requin. Le boîtier bascule. Il quitte l'abri de sa chair. Il chute. Vargas plonge. Ses doigts longs, manucurés, se referment sur le vide. Un ongle raye le plastique. Le projectile rebondit sur le cuir de sa chaussure et glisse sous le fauteuil. Vargas reste figé, une main au sol. La vibration du téléphone reprend. EL FANTASMA. Vargas jette un œil à l'écran. Une ride barre son front. Catalina plonge. Elle se laisse glisser du siège, les genoux percutant le sol. Elle balaie l'ombre. Ses doigts rencontrent la poussière, le froid du pied central, puis le relief rugueux de l'acier. Elle le ramène contre elle. Elle lève le regard. Vargas la surplombe. Une ombre dévorante. — Donnez-le-moi. Ne m'obligez pas à salir ce costume. — C’est un rapport interne... bégaye-t-elle. Des chiffres. Vargas s'accroupit. Il sort un stylo-plume. L'or brille comme un scalpel. Il approche la pointe de son visage. — Dans ce pays, les chiffres sont des épitaphes. Soudain, la porte éclate. Adriana revient, le Glock pointé sur la nuque du procureur. — Lâche le stylo. Ou je repeins le mur avec ton cerveau. Vargas ne cille pas. La pointe effleure la joue de Catalina. — Pose le flingue, Adriana, lance une voix rauque via l'interphone. La gamine tressaille. Vargas saisit son poignet. Le coup de feu part dans le plafond. Chaos de verre. Vargas rugit. Adriana a planté ses dents dans son épaule. Le sang imbibe la laine grise. Une silhouette apparaît dans l'ascenseur. Tabac froid. Cuir usé. El Fantasma. Il regarde le carnage avec un désintérêt clinique. — Le temps des chiffres est terminé. Donnez-moi ce disque, ou je laisse Vargas finir son travail sur Gabriel. Catalina serre le métal contre son abdomen. Elle sent son cœur battre à travers l'acier. El Fantasma tend une main jaunie par la nicotine. Vargas rampe parmi les débris. Adriana est une masse convulsive sous lui. L'ascenseur tinte à nouveau. Quelqu'un d'autre arrive. Catalina voit le doigt de l'exécuteur se contracter. Elle ramasse le Glock tombé au sol. Le métal lui brûle la paume. Elle lève le canon. Ses jointures sont blanches. Elle n'est pas une tueuse. Elle est une comptable. Mais à Bogota, tout se paie en plomb. Elle presse la détente. Le recul cogne son épaule. La balle s'écrase dans l'acajou de la porte. Vargas se redresse, époussette sa veste maculée de rouge. Un geste machinal. Écœurant. Il réduit la distance. Il pose sa main sur son épaule. Il s'enfonce dans le muscle. — Tu rates ta cible, Catalina. Pense à ton frère. La Modelo est humide. El Fantasma lève une main gantée. Un ordre muet. Un homme massif sort de l'ombre, alignant son arme sur le front de Catalina. Elle distingue les rayures dans le tube noir. Le temps se dilate. Une particule de poussière danse dans le faisceau du néon. Un sifflement strident. La vitre blindée derrière El Fantasma explose vers l'intérieur. Des millions de diamants de sécurité volent. Vargas est projeté par le souffle. L'exécuteur bascule, un trou net et fumant au centre du front. Catalina roule sur le sol, protégeant le disque de son corps. Un laser rouge balaye la pièce. Il se stabilise sur sa nuque. Un point de feu. Le bourdonnement d'un drone s'élève dans la nuit. Le boîtier d'acier a glissé sur le sol, exposant ses secrets sous les lasers de ciblage. Un clic métallique derrière son oreille. Distinct. — Ne bouge pas, auditrice. Le rapport vient de changer de propriétaire. La Messagère est debout dans les débris. Le canon de son Glock pressé contre la base de son crâne. Le froid de l'acier contre sa peau. Cette fois, ce n'est pas le disque.

L'Ange au Glock

L’air de Bogota pèse une tonne. À cette altitude, l’oxygène se mérite. Catalina respire par petites bouffées, les poumons brûlés par l’ozone et l’humidité poisseuse qui rampe sous sa chemise de soie. Ses doigts survolent le clavier. Les colonnes de la Fondation « Nueva Esperanza » défilent sur l’écran. Des chiffres. Des mensonges en rangs serrés. Chaque virement vers le Panama est un kilo de précurseur chimique qui s’évapore dans la jungle. Une goutte de sueur glisse entre ses omoplates. Le silence de l’appartement est un fil tendu. Un pli se forme dans le rideau de velours. Imperceptible. Catalina s’immobilise. Le ventilateur de plafond brasse une chaleur lourde, rythmé par un grincement métallique. Elle ne regarde pas la fenêtre. Elle fixe son reflet déformé dans le moniteur noirci. Une ombre a bougé derrière elle. Une masse compacte, plus sombre que l’obscurité de la pièce. Son cœur cogne contre ses côtes comme un animal en cage. Ne pas crier. Le tissu s'écarte sans un bruit. C’est une gamine. Dix-huit ans à peine. Un sweat à capuche noir, trop large pour ses épaules frêles. Elle ne tremble pas. Elle avance d'un pas, ses baskets étouffant le craquement du parquet. Dans sa main droite, le pistolet semble trop lourd, trop réel. Le canon de polymère capte la lumière bleutée des graphiques financiers. Il s’aligne sur le plexus de Catalina. — Ne bouge pas. Sa voix est un souffle froid. Pas d'émotion. Juste une tâche. Catalina sent le goût métallique de la peur. Les traits de la fille sont fins, sa peau mate, mais son regard est vide. C’est la génération du sang, celle qui a appris à viser avant de savoir lire. — Je n'ai pas d'argent ici, lâche Catalina. — Je m'en fous de ton fric. L'odeur du sweat frappe Catalina : un mélange de lessive bon marché et de poudre. C’est l’odeur de la rue. Le froid de l'acier traverse le tissu de son vêtement. La pression est constante, douloureuse, pile sur le sternum. — Le code, ordonne l'adolescente. Maintenant. — Ils tueront mon frère. — Ils le tueront de toute façon. Tape. Un clic infime déchire le silence. Le premier cran de sécurité est franchi. Catalina voit les chiffres flouter sur l'écran. Elle pense à la cage de son frère, à l'humidité des cellules de Medellin. C’est alors qu’un bourdonnement étranger pénètre dans la pièce. Ce n’est pas le ventilateur. C’est une fréquence plus haute, plus agressive. Un vrombissement d'insecte mécanique. La vitre du salon vibre. La gamine tourne légèrement la tête, l'oreille tendue. Le son s'intensifie. Un prédateur cherche sa proie. Un reflet rouge balaie soudain le plafond, puis le visage de Catalina. Le drone stationne juste derrière la vitre. Stable. Mortel. — Tape ! hurle la tueuse, la panique perçant enfin sa cuirasse. Catalina plaque ses mains sur le clavier. Ses doigts s'emmêlent. Le bourdonnement devient un hurlement de turbine. Une détonation sèche déchire l'air. La vitre explose. Des milliers de diamants de verre fendent l'atmosphère. Catalina sent une morsure brûlante sur sa joue. Elle bascule en arrière, mais la main de la gamine se referme sur son épaule comme un étau. Elle ne lâche pas. Son emprise est nourrie par une adrénaline pure. L'air froid de la capitale s'engouffre dans la brèche, emportant avec lui l'odeur de la pluie imminente et le relent de gazole des vieux bus. Le drone s'avance dans l'ouverture, ses quatre rotors hachant l'obscurité. La diode rouge reste fixe, un œil numérique qui scanne chaque pore de leur peau. — Ils nous ont trouvées, crache la fille entre ses dents. Sa voix est un râle. Catalina sent le canon trembler contre ses côtes. C'est ce tremblement qui est le plus dangereux. Un spasme, et le percuteur frappera. Sur l'écran, les lignes de code continuent de défiler, indifférentes. Des millions de dollars, des cadavres dans les fossés, tout tient dans une suite de caractères hexadécimaux. Le drone pivote. Un petit servomoteur gémit. Sous le châssis noir, un cylindre s'aligne. Catalina se plaque contre le dossier de son fauteuil, cherchant un abri dérisoire dans le plastique. La gamine l'attrape par les cheveux, tirant sa tête en arrière pour la forcer à regarder le moniteur. Le clavier est jonché de perles transparentes. Le curseur clignote. *Waiting for input.* Le drone s'immobilise à un mètre, vibrant dans la poussière. Puis, une voix synthétique s'élève au-dessus du vacarme. — Catalina, murmure la machine. Ne touche pas à ce clavier. La gamine lâche une insulte. Elle pivote son torse, braquant son arme vers le drone sans lâcher les cheveux de l'auditrice. Un second point rouge apparaît sur le front de l'adolescente. Un rubis minuscule. Il palpite sur la peau mate, juste au-dessus de l'arcade sourcilière. C’est une ponctuation de sang qui danse au rythme de sa respiration saccadée. La gamine se fige. Le monde est suspendu à ce point de lumière. Un craquement de plancher résonne dans le couloir. Ce n'est pas le vent. Quelqu'un se déplace avec une précaution de prédateur. La tueuse le perçoit aussi. Ses pupilles dévorent ses iris. La sueur coule le long de ses tempes, traçant des sillons clairs dans la crasse. Elle est terrifiée, mais sa terreur est une arme chargée. Les secondes pèsent. Catalina regarde le curseur. Elle connaît ce code par cœur. Elle l'a construit comme une cage pour les démons qui dirigent ce pays. Elle sent ses doigts fourmiller. Elle veut déclencher l'apocalypse numérique, ruiner les cartels en une fraction de seconde. Mais le laser est là. Et l'ombre qui s'allonge sous la porte. Le drone émet un bip court. Le verrouillage est terminé. La gamine lâche un souffle court, un rire nerveux qui ressemble à un sanglot. Elle resserre son doigt. La porte d'entrée vole en éclats sous l'impact d'une charge de rupture. Une grenade assourdissante roule sur le tapis usé. Catalina fixe l'objet. Sa rétine imprime chaque détail : la surface granuleuse, l'ombre portée. Le temps se liquéfie. L'air devient du plomb. Le monde bascule dans le blanc. Ce n'est pas une explosion, c'est une déchirure de l'espace. Un flash de magnésium qui consume l'obscurité et brûle les paupières. Catalina s'effondre. Le sol carrelé percute sa hanche. Un sifflement strident remplace désormais tout bruit. C’est le cri du tympan qui cède. Elle ouvre la bouche, mais l'air est saturé de plâtre pulvérisé. À travers le voile laiteux, elle perçoit une masse. L'adolescente est au sol, les mains plaquées sur ses oreilles, son arme abandonnée sur le tapis. Elle ressemble à un insecte écrasé. Catalina essaie de bouger. Ses muscles sont de la chair morte. Une silhouette s'encadre dans la porte. Massive. Découpée par la lumière du couloir. Une visière, des gants de kevlar, le canon d'un fusil pointé vers le bas. L'homme entre avec une économie de mouvement. Il glisse. Ses bottes broient les éclats de verre. Derrière lui, une deuxième ombre. Le drone amorce une descente agressive. La gamine tente un mouvement. Son index cherche l'acier. Catalina veut hurler, mais sa langue ne répond plus. Le premier intrus pivote. Le mouvement est fluide. Le laser vert de son arme vient se poser sur la poitrine de la fille. L'homme s'approche de l'ordinateur. Ses doigts gantés effleurent le clavier. Catalina n'est qu'un meuble. Il cherche la clé. Soudain, le plafond au-dessus d'eux gémit. Une fissure lézarde le plâtre. Quelqu'un vient de poser une charge thermique sur la dalle supérieure. L’homme à la visière ne bronche pas. La gamine, dans un dernier sursaut, tire. La balle marque le plastron de l'intrus d’une étoile de plomb. Il absorbe l'impact. Il se rétablit comme un métronome. — Lâche-le, ordonne une voix synthétique. Catalina rampe. Ses ongles s’accrochent aux fibres. L’ordinateur est en équilibre sur le bord du plateau calciné. Le curseur bleu est une insulte à la fumée. Une corde de rappel cingle l’air. Une forme noire descend. Rapide. Silencieuse. Les bottes percutent le parquet, faisant sauter les dernières vitres. La gamine pointe son arme vers cette nouvelle menace. Une erreur de débutante. L’homme à la visière allonge le bras. Le canon de son fusil percute la mâchoire de l’enfant dans un craquement d’os. Elle s’effondre. L'intrus descendu du plafond marche vers l'ordinateur. Ses mouvements sont saccadés. Il tend une main vers le clavier. Un sifflement supersonique déchire l’air. L'homme à l'ordinateur est projeté contre le mur. Un trou béant occupe son épaule gauche. Pas de sang. Juste des câbles et des fibres optiques qui s'agitent. Le drone se fixe sur Catalina. — Catalina Salazar. Chiffre. Maintenant. C’est la voix de Vargas. Le procureur. Déformée par une haine pure. L’homme à la visière la retourne brutalement. Il plaque son genou sur son diaphragme. Il sort un couteau de combat. La lame noire est mate. Il place la pointe sous l'ongle de son index droit. Un bruit de succion retentit. La gamine vient de planter un tesson de verre dans la botte de l'agresseur. Sa bouche est un cratère de sang. Elle sourit. Dans sa main gauche, elle tient une grenade dégoupillée. Le levier est déjà tombé. — Personne ne sort. Le percuteur frappe l'amorce. Un déclic. Le rouge inonde la pièce. Ce n’est pas du sang. C’est la lueur du moniteur. Sur l’écran, les lettres de l’*override* clignotent. Catalina sent le poids de l’homme, une masse inerte qui broie ses côtes. L'air sent l'ozone et la sueur froide. La gamine est une statue sacrifiée. Ses yeux sont fixés sur Catalina, cherchant une absolution impossible. Le temps s'étire. La sphère d'acier se fragmente. La lumière qui jaillit n'est pas une explosion, mais un éclair de magnésium qui dévore les ombres. Le sol se dérobe. La détonation frappe les entrailles. Le silence hurle. Mes tympans sont des membranes étirées jusqu'à la rupture. La poussière de plâtre est un linceul gris qui se dépose sur ma langue. Je suis vivante. Mais l'air est trop rare. Au-dessus de moi, le plafond est une plaie. Les mains qui en surgissent sont des pinces de polymère noir. Pas de précipitation. Juste une chorégraphie froide. Une silhouette descend le long d'un câble avec la fluidité d'une araignée. À deux mètres, la gamine gît sur le flanc. Son sweat est une loque. Elle me fixe. Son regard est vide, deux billes de verre délavées. Elle compte. Elle attend que la faucheuse finisse le travail. Le drone réapparaît. Il observe. Sa lentille capture chaque détail pour des spectateurs au Panama. L'ombre de l'intrus m'enveloppe. Il porte un masque à gaz intégral. Sa main approche. Je veux ramper, disparaître sous les lattes du parquet. La paralysie est totale. Il vérifie ma carotide. Je ne suis qu’une clé biologique. — Le code, murmure la voix distordue. Ma main tâtonne dans les gravats. Mes doigts rencontrent un métal froid, cylindrique. La goupille de la grenade. Celle que la gamine a lâchée. L'intrus s'enfonce dans ma chair. Il n'est pas venu pour le cartel. La gamine sourit à travers son masque de sang. Elle lève une main. Elle tient un déclencheur dont la diode clignote au rythme des pales du drone. Elle n'a jamais voulu le code. La diode passe au vert. Un vert acide qui illumine les débris. Ma main se crispe sur l'anneau de fer. Si elle appuie, si cet homme tire, les millions du Panama s'évaporeront dans une boule de feu chimique. Le frelon mécanique stabilise sa position. L'intrus a dégainé. Le canon de son arme pointe vers le visage de l'enfant. Pour lui, elle est un bug dans le programme. J'entends le clic. Sec. Définitif. Le bouton est enfoncé. Le drone amorce une descente brutale. L'immeuble de la Nueva Esperanza vacille sur ses fondations corrompues. L'intrus regarde vers le haut. Il sait qu'il est déjà trop tard. Le boîtier siffle. Une fumée blanche rampe sur le sol. C'est un marqueur thermique. Le drone verrouille. L'attaque est un piqué prédateur. Sous son ventre, un flash de lumière bleue. Une charge à impulsion. Mon écran explose dans une gerbe d'étincelles. La gamine ne cille pas. Elle presse son arme contre mon os. Un battement. Deux. Le sol se dérobe enfin. Les dalles s'abattent. Dans le chaos, je vois son sourire d'ange au milieu d'un charnier. La vitre finit de s'effondrer. Le vide de Bogota nous appelle. Son index se contracte sur la détente. Le mécanisme s'engage dans un râle de métal huilé. Je vois les lèvres de la gamine former un mot silencieux. Elle n'est plus une menace. Elle est un reflet. Je lâche la grenade. La goupille tinte sur le béton. Le drone tire son dard cinétique au moment exact où le coup de feu part. L'appartement se volatilise. Mon corps bascule dans le vide, franchissant la limite du monde connu. Une chute libre à deux mille six cents mètres d'altitude. Le drone plonge à ma suite, son capteur braqué sur le boîtier que je serre contre mon cœur. Une main gantée de cuir saisit mon poignet dans le vide.

Précurseurs

L'air manque. À cette altitude, Bogota ne respire pas, elle étrangle. Catalina pousse la porte coupe-feu avec l'épaule. Le métal lui arrache un lambeau de peau à l'index, une morsure nette qu'elle ne perçoit qu'à travers le filtre de l'adrénaline. Elle ne s'arrête pas. Pas encore. Son thorax est une cage de fer brûlante. Dans l'escalier de secours, l'ombre s'étire, visqueuse, striée par les néons blafards des paliers. Elle descend les marches quatre à quatre, les genoux craquant sous l'impact du béton froid, tandis que le bourdonnement d'un ventilateur industriel imite le bruit d'une poursuite. Une goutte de sueur brûle son œil gauche. Elle l'essuie d'un revers de manche poisseux. Elle cherche un rythme que son cœur, affolé par la raréfaction de l'oxygène, refuse de lui donner. La rue l'accueille avec une gifle d'humidité. Le quartier de Santa Fe pue la friture rance et le caoutchouc brûlé. Catalina s'enfonce dans une ruelle où les flaques reflètent les enseignes brisées des lupanars de jour. Sa main droite serre la sangle de sa sacoche contre sa hanche, une protection dérisoire contre un monde qui s'effondre. Elle marche vite, tête basse, imitant la démarche des spectres qui hantent ces trottoirs, évitant les reflets d'huile qui luisent sous les réverbères. Chaque moteur de moto qui hurle dans son dos déclenche une décharge électrique le long de sa colonne vertébrale. La planque est un immeuble de briques lépreuses, coincé entre un entrepôt de textiles et une carrosserie clandestine. Elle glisse la clé dans la serrure à double tour. Le mécanisme résiste, grippé par la rouille et le froid andin. Elle force. Le métal cède dans un déclic sec qui résonne comme un coup de feu dans le couloir désert. À l'intérieur, l'odeur de poussière et de graisse de moteur est presque rassurante. Elle grimpe au deuxième étage, les marches en bois gémissant sous son poids plume. Ses doigts tremblent. Elle pose l'ordinateur portable sur la table en Formica, ses articulations blanchies par la tension. Le ventilateur de la machine se met à vrombir, une plainte aiguë qui semble appeler le danger à travers les cloisons fines. L'écran l'éblouit. Elle insère la clé USB volée, le plastique encore chaud de sa propre température corporelle. Elle tape le code de contournement. Ses ongles tapotent le clavier avec une précision de métronome malgré le spasme qui agite son épaule. Le fichier s'ouvre enfin. Ce n'est pas un listing de comptes offshore. Ce ne sont pas les preuves de blanchiment qu'elle espérait pour faire tomber la Fondation Nueva Esperanza. Une liste de commandes défile, des colonnes de chiffres froids, des fournisseurs basés en Allemagne et au Mexique. Son regard s'arrête. *KMNO4 – 20 000 kg.* Le sel oxydant. Vingt tonnes de réactif pourpre. La mention « Urgent » est surlignée. Ce n'est pas de l'argent, c'est le catalyseur indispensable. Un volume industriel capable de transformer chaque hectare de forêt en usine de poudre blanche. La réalité la frappe à l'estomac. La corruption n'est pas qu'un chiffre, c'est une réaction moléculaire. Soudain, le silence de l'immeuble se déchire. Une porte claque au rez-de-chaussée. Un bruit sec, définitif. Catalina se fige. Sa colonne vertébrale se transforme en un pic de glace. Elle compte ses battements. Un. Deux. Trois. Elle ne bouge pas un cil. Ses yeux sont rivés sur la fente de lumière sous la porte du studio. L'écran de l'ordinateur irradie toujours, projetant son ombre déformée contre le papier peint jauni. Une goutte de sueur glisse de sa tempe, longe sa mâchoire, s'écrase sur la touche « Entrée ». Un deuxième craquement. Plus haut. Le premier étage. Le pas est lourd, régulier. Ce n'est pas le concierge. C’est une marche entraînée, celle qui porte le poids d'un gilet pare-balles. Catalina glisse sa main vers le bord de la table. Ses doigts rencontrent le métal froid d'un tournevis oublié. Elle le serre. Le manche strié s'enfonce dans sa paume. Une arme de détresse. Elle rabat l'écran d'un geste lent pour éviter le déclic du loquet. Le studio plonge dans l'obscurité. Elle bloque sa respiration, ignorant la brûlure de son diaphragme. Le frottement d'un vêtement technique contre le mur du couloir lui parvient. Ils sont deux, peut-être trois. Un rai de lumière blanche balaye le dessous de la porte. La poignée commence à pivoter. Lentement. Un millimètre à la fois. Le métal grince, un cri de rat dans le néant. Un coup sec d'épaule fait craquer le bois. La porte ne cède pas, retenue par le verrou de sûreté. — *Abre la puerta, auditore*, murmure une voix sans émotion. La Messagère. Un bruit de culasse qu'on manipule résonne. Catalina fixe le tournevis. La vitre derrière elle tremble sous une rafale de vent. Elle n'a plus de temps. La première balle traverse le bois à la hauteur de sa poitrine. Le bois explose en une gerbe d’éclats. L’air se charge instantanément d’une odeur de soufre et de cèdre brûlé. Catalina s’affaisse, les genoux percutant le lino. Elle ne sent plus ses jambes. La balle a terminé sa course dans le buffet avec un choc sourd. Elle rampe, le ventre contre le sol, sentant chaque miette de saleté. Un deuxième impact déchire le silence. La Messagère ne cherche pas la serrure, elle déconstruit la paroi. Catalina attrape la sacoche de son ordinateur. Le cuir est chaud. — Catalina, reprend la voix, presque intime. Vargas veut les fichiers. Donne-les-moi et tu finiras la nuit dans un avion. Le mensonge flotte, épais comme la fumée de poudre. Elle sait comment Vargas traite les témoins. Elle se redresse, le dos contre le mur froid sous la fenêtre. La vitre tremble. Dehors, la ville gronde, indifférente. Elle serre le tournevis, s'apprêtant à forcer le loquet peinturé. Soudain, un grésillement de radio dans le couloir. — *Le Fantasma arrive. Finis-en.* La fenêtre cède dans un cri strident au moment précis où le panneau de la porte vole en éclats. Catalina bascule dans le vide, agrippée au rebord glacé. La chute est une décompression brutale. Ses bottes percutent le bitume gras de la ruelle. Le choc remonte le long de ses tibias, explose à la base de son crâne. Elle roule contre une benne métallique. Deux éclairs déchirent l'obscurité d'en haut. Les impacts claquent contre la tôle, projetant des écailles de peinture sur son visage. Elle se relève, court, ses poumons imbibés d’acide. Elle atteint la seconde planque, une chambre de bonne sans fenêtre au-dessus d'une officine de change. Elle verrouille tout. Trois tours. La chaîne. Elle s'effondre, sa poitrine sifflant comme une vieille chaudière. Elle branche le disque dur. Le transfert vers le serveur distant stagne à 12 %. 14 %. Chaque pixel bleu est une éternité. Le plancher craque juste au-dessus de sa tête. Quelqu'un déplace son centre de gravité sur les solives. Catalina sort le Glock 17 de son étui. Le polymère est une enclume au bout de ses bras. 18 %. La porte vole en éclats sous la poussée d'une botte. Un colosse en kevlar entre. Ce n'est pas Vargas. L'homme pointe un MP5 silencieux, le point rouge du laser dansant sur l'ordinateur éteint. — Pose ça, ordonne la voix déformée par le masque. La vitre derrière elle explose sous la pression d'un grappin. Une silhouette svelte surgit du vide, suspendue à une corde de rappel. La Messagère. Elle tient un couteau de combat. L'homme en noir pivote, mais Catalina a déjà plongé. Ses doigts rencontrent un objet froid, tombé de l'équipement de l'intrus. Une grenade percutante. La Messagère sourit, pariant sur l'hésitation de l'auditrice. Catalina ne compte plus les dollars, seulement les secondes. Elle tire sur l'anneau. Le ressort saute. Le monde bascule dans un flash blanc qui déchire ses paupières. Un rugissement sature l'espace. Catalina frappe le sol, les yeux brûlés, mais sa main se referme sur le disque dur. Elle rampe vers l'issue de secours, trouve la barre de fer, et s'engouffre sur la passerelle. Ses talons martèlent le métal contre les façades lépreuses de l'avenue Caracas. Elle court vers le seul homme qui possède encore une clé pour décoder le reste. Ou pour l'enterrer.

Zéro Empathie

L'écran s'est allumé sans avertissement. Le noir profond des deux moniteurs Dell a laissé place à une pixellisation brutale, un sursaut de lumière bleue qui a brûlé les rétines de Catalina. Elle a lâché sa souris. Le plastique a heurté le tapis de bureau avec un bruit étouffé par la moquette grise de la Fondation. L'air de Bogota, chargé d'humidité et de particules fines, semblait s'être cristallisé dans ses poumons. Elle a expiré lentement, une buée nerveuse voilant ses lunettes à monture d'acier. Le visage d'El Fantasma occupait tout l'espace. Derrière lui, pas de bibliothèque ni de drapeau, juste des parois industrielles, un bloc de grisaille strié de coulures sombres. Il ne portait pas de masque. Son visage était une dalle d'indifférence absolue, ses yeux comme deux billes d'obsidienne enchâssées dans une peau tannée par le soleil des plateaux. Catalina fixa la cicatrice blanche qui barrait son arcade sourcilière gauche. Le silence dura dix secondes, seulement rompu par le ronronnement du serveur sous le bureau qui lui léchait les chevilles d'un souffle tiède. « Les serveurs du Jalisco respirent encore, Catalina. » La voix était un murmure abrasif, un frottement de papier de verre. Elle résonnait directement dans les os de son crâne. Catalina posa ses mains à plat sur le bureau. Le bois aggloméré était froid. Elle sentit ses vertèbres craquer en se redressant. Une goutte de sueur glissa entre ses omoplates. « J'ai besoin de temps pour le cryptage, articula-t-elle. Les protocoles mexicains ont changé. » El Fantasma pencha la tête, un mouvement reptilien. Sur l'écran, une deuxième fenêtre s'ouvrit. Une cellule de béton. Au centre, son frère, Mateo, attaché à une chaise en fer. Catalina reconnut son pull en laine bleue, déchiré à l'épaule. Un homme aux bras massifs lui releva le visage vers l'objectif. Les yeux de son frère étaient injectés de sang. Il n'avait plus la force de crier. « Soixante minutes, reprit El Fantasma. » Il leva son poignet, exhibant une montre en plastique bon marché. Pour Catalina, chaque seconde sonnait comme une hache s'abattant sur une souche. Elle saisit son clavier. Ses doigts, agiles malgré le tremblement, survolèrent les touches. Elle nota une touche — la lettre 'S' — qui collait légèrement, un vestige de café renversé la veille. Ce détail insignifiant la fit presque basculer dans la panique. Soudain, le vantail de la porte pivota. Catalina ne se retourna pas, les yeux soudés à la barre de progression : 3 %. Dans le reflet du moniteur, une silhouette se coula dans la pièce. La Messagère. La gamine ne devait pas peser plus de quarante-cinq kilos, mais l’acier du Glock 17 glissé dans son jean alourdissait sa démarche. Elle dégageait une odeur de bonbon acide, un parfum de synthèse qui heurtait l'odeur de gazole remontant de la rue. « Tu tapes vite, murmura la gamine. » Sa voix était une lame de rasoir. Elle posa une main décharnée sur le dossier du fauteuil. Catalina sentit la chaleur toxique de son corps. Sur l'écran, le voyant de l'intrusion locale vira au violet. Quelqu'un injectait des données depuis le routeur de la Fondation. `Incoming: 192.168.10.15` Le bureau du Procureur Vargas. À l’étage en dessous. La Messagère se pencha, son visage à quelques centimètres de celui de Catalina. Elle mâchait un chewing-gum avec une lenteur provocante. « Vargas veut les fichiers. Il n’aime pas attendre. » Un choc lourd fit trembler les murs. Une porte défoncée deux étages plus bas. La structure du bâtiment transmettait chaque impact. Dehors, un drone se colla contre la vitre blindée, ses hélices produisant un bourdonnement basse fréquence qui vibrait jusque dans les molaires de Catalina. « Dépêche-toi, chuchota la Messagère à son oreille. Moi, j'ai vraiment envie de tirer. » La poignée de la porte tourna. Un frappement poli, presque amical. « Catalina ? C'est le Procureur Vargas. Ouvrez, avant que les choses ne deviennent irréparables. » Catalina frappa la touche Entrée. `ACCESS DENIED - BIO-AUTHENTICATION REQUIRED` Le texte clignota, violent. Sous le message, une icône de seringue stylisée apparut. À côté de l'ordinateur, un module périphérique déploya une aiguille rétractable. Le capteur attendait son tribut organique. Sur la vidéo, la mèche de l'outil hurlant s'approchait de la tempe de Mateo. Le premier coup de bélier pulvérisa le cadre de la porte. Vargas entra, le visage criblé d'éclats de vernis. La Messagère ne cilla pas. Elle fit feu. Le coup de tonnerre satura l'espace. Le procureur pivota, son épaule déchiquetée projetant un brouillard pourpre sur les dossiers. Il glissa contre la paroi de verre, laissant une traînée poisseuse. « Le sang de Vargas, ordonna El Fantasma. Injecte-le. Maintenant. » Catalina saisit le poignet du procureur. La peau était froide, glissante. Elle tira l'homme vers le module. Il résista par pur réflexe animal, un râle de gorge encombrée s'échappant de ses lèvres. Elle enfonça ses ongles dans la chair ouverte pour le maintenir. Elle n'était plus une auditrice, elle était une bouchère. L'aiguille se détendit et s'enfonça sous l'ongle du procureur. Vargas poussa un cri de fin du monde. Le drone pulvérisa la vitre. Le verre se brisa en un milliard de diamants tranchants. Catalina sentit une coupure sur sa pommette, mais seule comptait la barre de progression. 12 %. 44 %. Le transfert était une agonie. La Messagère s'était accroupie, le Glock calé entre ses paumes, visant les ombres en kevlar qui surgissaient de la poussière de plâtre. « La montre tourne, Catalina », grésilla la voix du Fantasma. L'image de Mateo se brouilla. On voyait maintenant un homme en bottes de combat poser le canon d'un fusil à pompe contre sa nuque. Catalina tapa la séquence de contournement final. Les ventilateurs de l'unité centrale hurlaient comme une turbine en surchauffe. Elle fixa l'index de l'exécuteur, là-bas, à des milliers de kilomètres. Le doigt commençait à se replier. Une nouvelle fenêtre s'ouvrit brusquement sur son écran, vierge de tout chiffre, affichant un compte à rebours écarlate qui ne venait pas de son programme. Le temps se dilata, chaque seconde s'étirant comme une fibre musculaire prête à rompre. Le drone bascula à quarante-cinq degrés et crache une salve d'étincelles juste au-dessus du clavier. Catalina sentit l'odeur de brûlé saturer ses narines. On frappa à nouveau à ce qu'il restait de la porte. Trois coups sourds, espacés, d'une autorité glaciale. Ce n'était pas la police. Ce n'était pas Vargas. La poignée s'abaissa. Sur l'écran, le compte à rebours sauta directement à zéro.

Le Prix du Silence

Le téléphone vibre sur le Formica. Catalina fixe l'écran. Numéro masqué. Son cœur heurte ses côtes, animal piégé dans une caisse. Elle décroche. Elle ne dit rien. Le silence est sa seule armure. À l'autre bout, une respiration lourde écrase le micro, hachée par le tabac et l'altitude de Bogota. — Colpatria. Minuit, lâche Vargas. Sa voix est un mélange de velours et de gravier. Catalina serre le combiné. Ses articulations blanchissent sous la peau fine. — Mon frère. Je veux une preuve. — Il respire encore. Pour l'instant. Apporte le disque dur, ou il rejoindra les fondations de la Nueva Esperanza. Dans le béton d'un pont. Le clic de fin d'appel est un coup de percuteur. Elle repose l'appareil. Ses doigts sont des morceaux de glace. Elle se tourne vers l'ordinateur. L'écran est une plaie béante dans l'obscurité. L'odeur de gazole remonte de la rue, s'infiltre par les joints de la fenêtre et lui pique la gorge. Elle ouvre l'invite de commande. Les lignes de code défilent, flux binaire sur fond noir. Sa véritable langue natale. Elle ne compte pas des dollars ; elle recense des cadavres dissimulés sous des frais de transfert fictifs. Ses doigts frappent les touches. Le rythme est sec, militaire. Chaque pression est une frappe chirurgicale. Elle injecte le cheval de Troie au cœur des structures de données du cartel. Un prédateur silencieux, conçu pour dormir jusqu'à l'accès final, puis dévorer les serveurs de la Fondation. La sueur perle sur son front, glisse le long de sa tempe. Le ventilateur du processeur hurle, turbine en surchauffe. Elle valide le dernier paquet. *Entrée*. Le disque dur émet un sifflement aigu. La bombe est amorcée. Elle quitte l'appartement. L'air extérieur est une gifle humide à deux mille six cents mètres d'altitude. Bogota ne dort pas, elle rampe. Catalina grimpe dans un taxi délabré. Le chauffeur ne la regarde pas. Il sent la sueur et le café froid. Le trajet est une succession de freinages brutaux et de fumée noire. Elle serre son sac contre son ventre. Le disque dur est une brique contre ses hanches. La tour Colpatria déchire le ciel bas de la capitale. L'ascenseur est une cage métallique qui gémit à chaque étage. Ses oreilles se bouchent. Elle déglutit, le goût du fer dans la bouche. Les portes s'ouvrent sur la terrasse. Le vent s'engouffre, violent, chargé de pluie. Vargas est là. Silhouette massive contre le vide. Il porte un manteau de laine sombre. Seul. Trop seul. Catalina avance. Ses talons claquent sur le béton, métronome dans le sifflement des rafales. Elle s'arrête à cinq mètres. Vargas se retourne. Son visage est une lune pâle striée d'ombres. Ses yeux sont des puits de pétrole. — Tu es ponctuelle. C'est rare ici. Elle ne répond pas. Elle cherche les ombres. Elle voit alors les lucioles artificielles. Trois points rouges. L'un danse sur le revers de Vargas. Un autre se fixe sur son sternum. Le troisième oscille sur sa gorge, juste au-dessus de sa cravate de soie. Vargas ne bouge pas. Mais son sourire se fige. Un craquement sec retentit dans l'oreillette de Catalina, friture radio qui n'appartient pas au vent. — Pose le sac, murmure Vargas. Sa voix est devenue blanche. Un hélicoptère surgit brusquement sous la ligne de l'horizon, ses projecteurs balayant la terrasse. Catalina plisse les yeux. Dans le chaos des pales, elle perçoit un bruit métallique distinct. Un verrou de sécurité qu'on libère. Le point rouge sur sa pommette est une piqûre de chaleur. Catalina ne cille pas. La lumière semble avoir un poids. L’hélicoptère est un squale d’acier découpé sur le noir andin. Le vacarme écrase tout. Un rythme de mitrailleuse qui fait vibrer ses poumons. L’air sature de kérosène et de poussière froide. Vargas reste pétrifié. Statue de sel dans un costume à trois mille dollars. Le laser sur sa gorge est parfaitement stable. — Le sac ! hurle Vargas. Sa voix est un fil rompu par le vent. Catalina le fixe. Le Procureur ne la regarde pas. Il fixe l’ombre de la cage d’ascenseur. Une silhouette se détache du mur. Ce n’est pas un soldat. C’est la Messagère. Dix-sept ans de haine concentrée. Elle tient un émetteur et un Glock silencieux. Elle avance avec une grâce de prédateur. Le laser ne vient pas d'elle. Les tireurs sont postés sur les toits de la Carrera 7. Des fantômes payés pour effacer les traces. Le bâtiment oscille. Une lente vibration qui lui donne la nausée. Elle serre les dents pour ne pas vomir son café amer. — Vargas ment, dit la Messagère. Sa voix est plate. Une ligne droite. — Il n’a pas ton frère, Catalina. Le rugissement des turbines devient un bourdonnement lointain. Catalina sent un vide immense s'ouvrir sous ses pieds. Ses doigts se crispent sur le cuir du sac. Le métal de la fermeture éclair lui entaille la paume. — Il est à la ferme, bafouille Vargas. À Guaviare. Je le jure. La Messagère esquisse un sourire qui ne touche pas ses yeux. Elle lève son arme. Mouvement fluide, chirurgical. Le canon pointe le genou de Vargas. — La ferme a été nettoyée. Il n'y a plus personne à échanger. Vargas vacille. Le point rouge sur le front de Catalina glisse vers son œil gauche. Elle sent la brûlure de la rétine. Elle ne recule pas. La haine remplace la peur. Le projecteur de l’hélicoptère s’éteint. Le noir est total, brutal. Un cri s'élève, étouffé par un bruit de viande broyée. Catalina sent une main de fer saisir ses cheveux et la projeter en arrière. Ses genoux percutent le béton. Le sac lui échappe. Le disque dur glisse sur le sol. Une voix d'homme, juste à son oreille, murmure : — On ne pirate pas un fantôme, Catalina. On le subit. Une détonation étouffée. Sifflement de chair brûlée. Le cuir chevelu de Catalina hurle sous la traction. Elle plaque ses paumes contre le béton, mais la surface n'est que poussière abrasive et gravillons. Le goût du sang envahit sa bouche. Elle s'est mordu la langue. Vargas est une masse sombre, écroulée sur le flanc. Il ne bafouille plus. Le silence qui émane de lui est plus lourd que ses cris. Un liquide chaud s'étale sur le sol, rampant vers la chaussure de Catalina. Le point laser sur son front s'est éteint, remplacé par un trou béant qui absorbe la lumière. — Ne bouge pas, ordonne l'homme. L'haleine sent le tabac froid. Catalina sent le canon d'une arme s'enfoncer dans sa nuque. Froid chirurgical. Elle voit le disque dur, à deux mètres, brillant sous le reflet d'une enseigne. Le Trojan est là, tapi dans les secteurs défectueux. Tout ce qu'elle a sacrifié tient dans ce boîtier d'aluminium. La Messagère s'approche de Vargas. Elle ne regarde pas le corps. Elle récupère une mallette que le Procureur serrait contre lui. Sa jeunesse est une insulte à la mort. Elle est le produit fini d'un système qui a remplacé l'école par le maniement des culasses. — On l'embarque ou on finit le travail ? demande la gamine. Sa voix ne tremble pas. Elle range son Glock. Les tireurs sur les toits reprennent leur danse macabre. Un des faisceaux s'arrête sur le disque dur. Rubis de sang électronique. Catalina inhale l’ozone. Elle doit atteindre ce disque. Si elle meurt, la vérité sur la Fondation mourra avec elle. Elle sent la main de l'homme se desserrer d'un millimètre. Une hésitation infime. Elle ne réfléchit plus en termes de survie. Elle projette son corps en avant, les doigts griffant le béton. Un bruit de frottement sec. Le percuteur frappe. Le clic métallique déchire le vrombissement de Bogota. Catalina ne sent pas la douleur, seulement l'inertie de sa chute. Son épaule percute la dalle. Décharge électrique. Ses doigts se referment sur les arêtes du boîtier. Le métal est une morsure de glace. Elle plaque l'objet contre son plexus. Le sang de Vargas imbibe sa manche. — Tu es têtue, murmure l'homme au tabac. Catalina tourne la tête. La Messagère observe la scène, un pied sur la mallette de billets. Pour elle, cette agonie est une statistique de fin de mois. Un des lasers grimpe sur le dos de la main de Catalina. — Donne-le-moi, dit la gamine. Ou on commence par ton frère. Catalina regarde le disque dur, puis le vide. Elle n'est pas une héroïne, juste une femme qui connaît le prix du silence. Ses doigts glissent sur le bouton d'éjection. Un déclic. Elle plonge la main vers la fente d'aération de la tour. Le laser sur sa main s'éteint. Un vrombissement lourd fait vibrer les vitres. Ce n'est pas un drone. C'est plus massif. Une ombre immense masque les étoiles. Le canon sur sa nuque disparaît. Un cri étouffé. L'homme au tabac est cloué au sol, une flèche en fibre de carbone traversant sa gorge. La Messagère sort son Glock, mais s'arrête. Douze points lasers convergent sur son visage. Une constellation sanglante. Une voix synthétique tombe du ciel : — Propriété de la Fondation sécurisée. Éliminez les variables. La Messagère ne cille pas. Une perle de sueur s’écrase sur son arcade sourcilière. L’homme au sol ne râle plus. Catalina rampe vers la grille de ventilation. Ses doigts tremblent. Elle enfonce le connecteur dans le port dissimulé. Un voyant bleu s'allume. — Ne bouge pas, Salazar. Elle se fige. Un autre homme surgit de l’ombre. Masque tactique, kevlar, silhouette athlétique. Il tient un silencieux braqué sur elle. Il ignore le cadavre qui lui barre la route. — Le disque, Catalina. Maintenant. Elle regarde son terminal de poignet. *Transfert : 12%*. Le temps se dilate. Chaque seconde pèse une tonne. Un flash aveuglant. Un projecteur de forte puissance s'allume depuis l'ombre volante. La terrasse est baignée d'une lumière chirurgicale. Une ombre noire descend en rappel. — On n'a pas fini de compter, lâche Catalina. Ses doigts survolent le clavier virtuel. Elle injecte la première séquence. *24%. 28%.* L'homme lève son arme. Son index se contracte. Il n'a plus besoin d'elle. Les lasers sur sa poitrine virent au vert. Signal. Autorisation. La vitre de protection explose. Le souffle projette Catalina contre le rebord. Elle bascule. Ses doigts s'accrochent au métal glacé. Trois cents mètres de rien. L'homme se penche. Il ne tend pas la main. Il regarde le disque dur. Le haut-parleur hurle, cri électronique qui sature les tympans. La Messagère plaque ses mains sur ses oreilles. La silhouette en rappel touche le sol. Masque de gaz noir. L'inconnu se dirige vers le serveur de ventilation. Le terminal de Catalina vibre. **COMMENCEMENT DE L'ÉPURATION.** La tour tremble. Vibration souterraine. Les systèmes se verrouillent. Les ascenseurs tombent. Les lumières s'éteignent étage par étage. Catalina sent ses doigts glisser. La condensation a transformé le rebord en patinoire. Elle ne tient plus que par le poignet gauche. L'homme en noir retire son masque. Le visage dessous est mangé par des cicatrices et des implants tactiques. Il ferme le poing. Le disque dur explose dans un éclair de magnésium. Le choc projette Catalina dans le vide. Elle n'a plus d'air. Elle tombe. Une main de fer attrape sa cheville au vol. Elle se fracasse contre la paroi de verre. Douleur électrique. Elle est suspendue, la tête en bas, au-dessus de l'abîme. Elle lève les yeux. Son sauveur porte un exosquelette de combat, ses articulations hydrauliques sifflant dans le vent. Il ne compte pas la remonter. La pression est un étau. Catalina sent ses tendons s’étirer. Le sang reflue vers son crâne. Bogota n’est plus qu’une gueule béante. La chose qui la retient ne respire pas à travers son masque. On n'entend que le bourdonnement des servomoteurs. Catalina oscille, pendule humain. Le mercenaire descend la paroi verticale, ses bottes magnétiques martelant le verre. — Qui es-tu ? Le vent emporte ses mots. Il la balance vers une corniche technique. Elle sent le goût du fer. Le visage de l'homme s'approche. Sous la maille synthétique du casque, ses lentilles s'ajustent avec un cliquetis. Pas de pores. Pas de sueur. Efficacité froide. — Le disque, grésille une voix synthétique. La clé manque. Le grip sur sa cheville se relâche d'un millimètre. La gravité tire. — J'ai tout effacé, ment-elle. Les lentilles virent au violet électrique. Il la remonte brusquement avant de la plaquer contre la vitre. La fissure s'élargit. Un compartiment dans son avant-bras coulisse. Une aiguille longue, luisante d'un bleu chimique, émerge. — La mémoire est redondante. Nous récoltons le support physique. La pointe se dirige vers son œil. Stable. Inexorable. Un bruit de moteur s'élève. Une lumière aveuglante surgit du dessous. Un drone de combat se stabilise. Son canon rotatif pivote. La machine humaine s'arrête net. Le laser rouge vient de se fixer sur le front de Catalina. Le rubis brûlant ne tremble pas. Catalina sent la chaleur de la diode. Son sang cogne contre ses tempes. Elle n’ose plus déglutir. Le moindre mouvement pourrait déclencher le tir. Le mercenaire l’utilise comme un bouclier charnel. Sous ses doigts, elle sent la rigidité de l’acier de l'exosquelette. En bas, le black-out est total. — Ne tirez pas, lâche une voix. Vargas — ou ce qu'il en reste — émerge de l’ombre. Son costume est froissé, sa chemise trempée de sueur. Il tient une mallette. Il tremble. Trois points rouges cherchent son cœur. — Le disque, Catalina ! Sa voix se brise. Donne-le-leur. Il fait un pas. Le silence est plus lourd que le grondement de la ville. Le drone descend encore. Le souffle des rotors plaque les cheveux de Catalina contre son visage poisseux. Elle a injecté le venin dans les racines du fichier. Si ce disque est lu, le système s'effondrera. Une décharge statique. Le drone pivote brusquement. Son canon s'aligne sur Vargas. Le procureur comprend trop tard. Un craquement sec. Le verre derrière lui explose. Le mercenaire bascule vers l'arrière, entraînant Catalina. Ses ongles raclent le béton. Le drone ouvre le feu. Le tonnerre mécanique laboure la corniche. Éclats de béton. Catalina tousse, les poumons pleins de chaux pulvérisée. Sa main droite n’est plus qu’une masse de douleur. Le sang lubrifie la pierre, transformant sa prise en toboggan. Vargas est projeté contre la paroi dans une explosion de chair. La mallette échappe à ses doigts et disparaît dans le gouffre. La poigne du mercenaire s'enfonce dans les flancs de Catalina. Elle entend ses côtes fléchir. — Lâche-moi ! hurle-t-elle. Bourdonnement électrique. Sous sa veste, le disque dur presse contre son plexus. Elle doit survivre parce qu’elle est le vecteur d’une peste numérique. Le drone ajuste son angle. Le canon rotatif entame sa rotation. Miaulement de turbine. Un nouveau craquement. Le bras hydraulique du mercenaire libère une gerbe de fluide bleu qui asperge Catalina. Goût de batterie usagée. La poigne se relâche. La gravité l'aspire. — Accroche-toi, murmure une fréquence radio. Ce n'est plus la voix de l'homme. Quelqu'un a détourné le drone. Le canon se verrouille sur la hanche du mercenaire. Rafale de suppression. Catalina ferme les yeux. Elle n'est plus qu'un poids mort. Le disque dur glisse dans sa poche. Elle lâche sa main gauche pour plaquer le métal contre sa hanche, acceptant de ne plus tenir qu'à un fil de nylon. Le drone entame son piqué final. Le mercenaire l’attire contre son torse de titane. Choc sourd. Elle ne voit plus le ciel, seulement le reflet des néons qui défilent alors qu'ils basculent dans un étage inférieur. Le drone s'engouffre dans la brèche. Le béton percute ses côtes. Catalina roule sur un sol jonché de trombones. À quelques mètres, le drone hache le silence du bureau dévasté. Elle rampe sous une table. Le froid du métal contre sa peau est sa seule réalité. Vibration dans sa poche. Le téléphone jetable. — Tu respires encore, Catalina. Une erreur statistique. La voix de Vargas — enregistrée ou transmise — est un rasoir sur de la soie. — Où est mon frère ? — Vivant. Pour dix minutes. Je suis au sommet. Apporte le disque. La communication coupe. Catalina ne réfléchit pas. Elle sort son ultra-portable. Elle connecte le disque. Ses doigts frappent le clavier, fureur méthodique. Elle n'écrit pas du code ; elle forge une apocalypse. Elle voit la barre de progression. 98%. 99%. Le drone se rapproche. Elle entend le miaulement des servos. *Injection terminée.* Elle se coule hors de sa cachette et plonge vers l'escalier de secours. La première rafale déchiquette le bureau. Elle court. L'humidité lui colle aux poumons. Vingt minutes plus tard, elle franchit le dernier sas du toit. Le vent hurle. Vargas est là. Silhouette noire. Il se tourne vers elle. Sourire mince. Catalina s'arrête. Trois points rouges dansent sur le buste de l'homme. Un quatrième laser vient se poser entre ses deux yeux à elle. Le rubis ne tremble pas. Vargas est le bouclier entre elle et les tireurs. — Le disque, Catalina. — Mon frère. D'abord. Vargas sort un téléphone. Il appuie sur une touche. Sur l'image granuleuse, une cage. Une ombre prostrée. Un homme en treillis pointe un fusil vers la nuque de l'otage. — Pose le disque sur le rebord. Je pose le boîtier sur le béton froid. Vargas le ramasse, le soupèse, le range. Il recule vers la porte. Les lasers sur sa poitrine disparaissent. Celui sur mon front devient plus vif. — Le contrat est rempli, dit-il. Mais le silence n'a pas de prix. Vargas disparaît. Je reste seule. Le laser s'éteint. Silence de plomb. Je baisse le regard vers le téléphone qu'il a laissé tomber. La vidéo tourne toujours. L'homme cagoulé sur l'écran retire son masque. Mon sang se glace. L'homme qui gardait mon frère me regarde droit dans les yeux. Il porte le même pendentif que moi. C'est lui. Une détonation sourde retentit. Elle ne vient pas d'un toit voisin. Elle vient de l'intérieur de mon propre sac à dos.

Bain de Sang Rural

Le bourdonnement change de fréquence. Ce n’est plus l’insecte lointain de tout à l’heure, mais un râle électrique qui sature l’air poisseux de la véranda. Vargas ajuste sa cravate en soie avec cette morgue habituelle, un sourire huileux plaqué sur ses lèvres minces, totalement inconscient de la tache rouge qui danse désormais sur son larynx. Catalina a cessé de respirer, ses poumons transformés en blocs de plomb alors qu’elle fixe l’éclat de l’optique, un œil de verre froid suspendu à vingt mètres, parfaitement stable malgré les rafales de vent charriant une odeur de gazole brûlé. La première détonation n'est qu'un claquement sec, une ponctuation brutale dans le brouhaha lointain de Bogota. Le verre de la carafe explose en une pluie de diamants tranchants. Vargas porte la main à son cou, les yeux exorbités, cherchant un souffle qui ne revient pas, tandis que le deuxième projectile traverse la chair avec un bruit de succion écœurant. Le procureur bascule en arrière, son fauteuil en cuir grince sous le poids mort, et ses talons martèlent frénétiquement le parquet avant de se figer dans une raideur absurde. Un ruban de pourpre sombre s’étale sur le dossier blanc, épais, presque noir sous la lumière crue des néons. Catalina reste pétrifiée, les oreilles sifflantes, le goût de la cendre sur la langue. Elle regarde ses propres mains : elles sont mouchetées de gouttelettes tièdes. Le drone s'incline, pivote, puis disparaît dans la brume de pollution de l'avenue, laissant derrière lui un silence de cathédrale seulement troublé par le glouglou du sang qui s'écoule sur le tapis. Catalina rampe, ses genoux brûlant sur le bois massif. Le téléphone de Vargas vibre sur la table basse, une pulsation lumineuse qui semble moquer l'immobilité du cadavre. Elle tend le bras, ses doigts glissant sur la coque en titane ensanglantée, et doit s'y reprendre à deux fois pour saisir l'appareil. L’écran de verrouillage est maculé, mais elle parvient à forcer le lecteur digital en utilisant l'index encore souple du procureur. L’application de messagerie s'ouvre sur une série de dossiers dont les miniatures s'affichent avec une lenteur de supplice. Ce ne sont pas des factures de produits chimiques ou de la simple évasion fiscale. La première photo montre un pont en bois, quelque part dans le Putumayo, jonché de corps démembrés ; la seconde est un gros plan sur des caisses de munitions estampillées du logo vert et blanc de la fondation « Nueva Esperanza ». Catalina fait défiler les preuves, le cœur cognant contre ses côtes comme un animal en cage, réalisant que les chiffres qu'elle auditait depuis des mois n'étaient pas des dollars blanchis, mais des unités de destruction. Chaque virement au Panama correspondait à une cargaison de fusils d’assaut, chaque don international finançait une colonne de paramilitaires en marche vers le sud pour nettoyer les zones minières. Soudain, une vibration sourde fait trembler les vitres restées intactes. Ce n'est pas le drone, mais le hurlement strident des sirènes qui déchire la moiteur de l'après-midi, un son agressif et coordonné qui annonce une meute en chasse. Catalina glisse le téléphone dans la poche de son veston, sentant la soie de la doublure devenir instantanément poisseuse contre sa cuisse. Le bruit des bottes tactiques dans le couloir est un martèlement de précision, bien loin du pas lourd des patrouilles de quartier. Elle se fige sous le bureau, l’odeur du vernis et de la poussière ancienne remplaçant celle du carnage. La poignée de cuivre pivote lentement. Un centimètre. Deux. Le mécanisme gémit avant de laisser passer un trait de lumière crue. Une silhouette en Kevlar noir s'immobilise dans l'embrasure, le canon d'un fusil d'assaut balayant la pièce avec une froideur chirurgicale. — Je sais que tu es là, Catalina, murmure l'homme derrière son masque de polycarbonate. Rends-nous l'appareil. Tu n'es qu'une erreur de calcul dans un dossier déjà classé. Catalina serre les dents, ses doigts crispés sur le titane du téléphone dans sa poche. Elle voit le point rouge du laser ramper sur le tapis, franchir la mare de sang et grimper le long du bois du bureau. — Les calculs sont finis, parvient-elle à articuler, la voix brisée. Tout est déjà sur le serveur de mon frère. L'homme marque un temps d'arrêt, un rire sec et sans joie filtrant à travers son modulateur. — Le réseau de ce quartier est coupé depuis dix minutes. Tu n'as rien envoyé du tout. Un premier impact de balle pulvérise le coin du meuble, projetant des échardes qui lui lacèrent la joue. Catalina ferme les yeux, attendant le coup suivant, quand une détonation sourde retentit dans le hall. Ce n'est pas le pistolet du tueur. La vitre de la véranda explose vers l'intérieur et une silhouette suspendue à un filin de rappel fauche le soldat en noir avant qu'il ne puisse presser la détente. L’inconnu se redresse dans le chaos de verre pilé et de fumée, écartant la visière de son casque. Catalina étouffe un cri en reconnaissant ce visage qu’elle croyait enterré dans une prison de haute sécurité. — On n'a pas beaucoup de temps, Cat, dit son frère en lui tendant une main gantée. La police arrive, et ce ne sont pas les bons. Il me faut tes codes d'accès. Maintenant. Dehors, les gyrophares bleus commencent à saturer les murs de la pièce, mais Catalina hésite, ses yeux dérivant vers le téléphone ensanglanté qu'elle tient toujours contre son cœur. Elle n'est plus sûre de savoir qui, dans cette pièce, représente le moindre mal.

Chiffrement Terminal

La pluie pilonne la tôle avec une fureur de bête. Un vacarme sourd qui sature la zone industrielle. Catalina sent l’eau froide s’insinuer sous son col. Ses cheveux trempés adhèrent à ses tempes comme des sangsues. Dans la salle des serveurs, l'air pique. Ozone et poussière électronique chauffée. Elle respire par petites inspirations pour ne pas faire vibrer sa cage thoracique. Ses doigts engourdis survolent le clavier. Chaque touche produit un claquement sec, une détonation miniature dans le silence stérile de la pièce. Sur l'écran, le curseur clignote. Un cœur électronique qui bat trop vite. Les noms de fichiers défilent. *Projet Orénoque. Panama B-12. Frais Logistiques G-9.* Ce ne sont pas des colonnes de chiffres. Ce sont des fosses communes creusées dans la terre grasse de l'Arauca. Elle voit les visages derrière les zéros. Elle voit son frère, poignets entravés dans une cellule de trois mètres carrés. Sa vie tient à ce petit rectangle bleu qui s'étire sur le moniteur. L’humidité de ses vêtements imprègne le cuir du fauteuil. Une goutte de sueur lui pique l'œil. Elle ne cille pas. Le vent s'engouffre dans un conduit et produit un sifflement de spectre. Catalina jette un coup d'œil vers la porte blindée. Le voyant de verrouillage diffuse une lueur rouge sang sur le linoléum. Dehors, un moteur de camion hurle sur la Carrera 7. Un relent de gazole pénètre par les fentes, étouffant un instant l'odeur de plastique brûlé. Elle essuie sa paume sur son pantalon poisseux de boue. Le serveur émet un sifflement aigu. Catalina serre les dents jusqu'à ce que sa mâchoire craque. Elle imagine les paquets de données franchissant les frontières. La rédaction du *New York Times*, la lumière crue des bureaux de Londres. L'écran scintille. Une fluctuation de tension. Son reflet lui renvoie l'image d'une étrangère aux yeux creusés. Soudain, les ventilateurs s'arrêtent net. Un silence massif s'abat sur la pièce. L'écran s'éteint. L'obscurité dévore les angles. Ses pupilles se dilatent, cherchant une source de lumière disparue. Seule la pluie continue de hurler sur le toit. Son propre pouls cogne contre ses tympans avec une violence de marteau-piqueur. Un frottement d'acier contre de l'acier. Juste derrière elle. Le clic d'une sécurité qu'on retire. À la base de sa nuque, le métal est un point de glace. Catalina ne respire plus. L'air s'est figé dans ses poumons, dur comme du ciment. L'obscurité a une présence. Un mélange de laine mouillée, de tabac brun et de graisse mécanique. Une exhalaison humaine qui meurt sur sa nuque. — Ne bouge pas, murmure une voix. Une voix de papier de verre. Trop jeune. La Messagère. Catalina imagine le Glock tenu sans tremblement. Ces doigts-là sont habitués au poids du polymère. À ses pieds, le serveur émet un cliquetis pathétique. Les onduleurs n'ont pas pris le relais. Sabotage. — Les mains derrière la tête. Lentement. L'acier appuie plus fort. La douleur est nette. Catalina obéit. Ses articulations craquent. Elle sent la texture rugueuse de ses cheveux collés par l'humidité de Bogota. La pluie redouble d'intensité contre les vitres. À 2600 mètres d'altitude, l'oxygène semble avoir déserté la pièce. — Vargas n'aime pas les curieux, reprend la gamine. Il préfère ceux qui restent entre leurs colonnes. Un rai de lumière blanche déchire le noir. La gamine a allumé une lampe torche. Le faisceau saute sur les câbles avant de se fixer sur le serveur. Catalina plisse les yeux. La lumière est une agression. Elle voit son ombre projetée sur le mur, silhouette de suppliciée. — C'est fini ? demande Catalina. Sa voix est un souffle enroué. — Rien n'est jamais définitif ici. Un pas sur le linoléum. Un craquement de cuir. La Messagère se déplace sur le côté. Catalina ne voit que la gueule noire de l'arme et le bout d'une manche de sweat trempée. La gamine tend une main vers la clé de chiffrement. Son doigt effleure le plastique. Catalina sent un sursaut d'adrénaline. Si elle retire la clé maintenant, le transfert sera corrompu. Les preuves redeviendront du bruit électronique. Dans le reflet d'une vitre, elle aperçoit le visage de la gamine. Dix-huit ans. Des yeux de requin. Une détonation retentit au rez-de-chaussée. Une explosion contrôlée. Les vitres vibrent. La Messagère pivote d'un coup sec vers la porte. Catalina sent le poids de la clé sous son coude. Un centimètre à parcourir. Un second choc ébranle le bâtiment. Quelqu'un entre sans badge. — Qui est là ? crache la Messagère. Un sifflement de gaz répond. Une grenade fumigène roule sur le sol, crachant un nuage opaque. Catalina se jette au sol, ses doigts agrippant le bord du bureau. Elle sent le métal froid de la clé. Elle tire. Un éclair de bouche illumine la pièce, révélant une silhouette massive dans l'embrasure. Le projectile pulvérise l'écran plat juste au-dessus de sa tête. Des éclats de verre pleuvent, lui entaillant le dos. Elle rampe sous le bureau, serrant la clé contre sa poitrine comme un dernier lambeau de vie. Dans la fumée, les bruits de lutte sont brutaux. Des chocs sourds. Des râles de suffocation. Puis, le silence. Une main attrape la cheville de Catalina et la tire violemment. Elle hurle, griffe le sol, mais la poigne est une mâchoire d'acier. On la retourne. Le faisceau d'une lampe se braque sur son visage. — Salazar, dit une voix profonde. On n'a plus le temps. Elle reconnaît les effluves : gazole et poudre. L'odeur de la rue. Elle lève les yeux vers l'homme alors qu'une nouvelle déflagration fait éclater les ampoules du plafond, déjà mortes. La porte de sécurité vole en éclats. La main de l'homme écrase ses os. Catalina râle, ses ongles labourant le linoléum jonché de débris de plastique carbonisé. Chaque mouvement est une friction de sa peau contre le tranchant du verre. Un filet de chaleur coule le long de son avant-bras. Le sang se mélange à l'humidité, collant sa manche à sa chair. L'inconnu la hisse sans ménagement. Ses pieds heurtent le piétement métallique du bureau. La lampe l’aveugle. Elle tente de détourner la tête, mais la poigne se déplace vers sa nuque, la forçant à faire face. Il la plaque contre la carcasse vrombissante du serveur. Le métal est chaud, vibrant d'une électricité de fin de monde. Elle entend son propre souffle, un sifflement paniqué. L’homme s’approche, visage masqué par les ténèbres. Il dégage une aura de professionnalisme macabre. Ce n'est pas le chaos des sicarios, c'est chirurgical. Ses doigts gantés effleurent sa mâchoire, une pesée avant l'abattage. — Le serveur, murmure-t-il. Où est le point d'accès secondaire ? Catalina ne répond pas. Ses yeux fixent le reflet de l'onduleur dans une flaque d'eau huileuse. Le transfert est une agonie de lenteur. Elle sent le canon froid pressé contre sa tempe. Sa vision se trouble. Une nouvelle détonation fait trembler la structure, projetant une pluie de plâtre sur ses épaules. Elle resserre sa main sur la clé USB. Son seul levier pour revoir son frère. Elle sent le doigt de l'homme se contracter sur la détente. — Je ne le répéterai pas, Salazar. Dans le couloir, le rythme cadencé de bottes tactiques approche. Une ombre se découpe dans l'embrasure, silhouette lourdement armée portant un masque à gaz. L'inconnu pivote, se servant de Catalina comme d'un bouclier. Son dos percute les câbles Ethernet qui pendent comme des entrailles. Le temps se fige. La pluie cogne. Le serveur gémit. L'homme ajuste sa visée par-dessus son épaule. Elle sent la chaleur de son torse, une fournaise de muscle. Un second sifflement de gaz emplit la pièce, traînée blanche qui efface les pieds et la réalité. Catalina ferme les yeux. Elle attend le choc. — On bouge. Il la tire en arrière alors qu'une rafale déchire la cloison juste à côté de son oreille. Les morceaux de carton-pâte explosent. Ils reculent vers la fenêtre brisée. Le vent s'engouffre avec une fureur sauvage. Catalina sent la pluie gifler son visage. En bas, les phares des 4x4 percent l'obscurité comme des yeux de loups. L'inconnu la lâche et change de chargeur. Clic-clac. Un bruit de machine. — Garde la clé. Mais si ça s'arrête, je te balance par la fenêtre. Aucune émotion. Une promesse technique. Catalina jette un coup d'œil vers le portable au sol. L'écran s'assombrit. La batterie flanche. Elle doit ramper pour l'atteindre, s'exposer aux tirs. Elle inspire une goulée d'air chargé de poudre. C'est maintenant. Elle s'écrase contre le sol. Le carrelage froid gratte la peau de ses bras. Le souffle d'une rafale lui hérisse les pores. La clé USB devient une extension de son propre squelette. Elle rampe, coudes écorchés. Le portable repose à deux mètres, lueur bleue spectrale dans la pénombre. Une balle frappe le pied du bureau. Le tintement aigu résonne dans son crâne comme un coup de glas. Elle s'immobilise, visage contre la céramique. Une goutte de sueur pique son œil. À travers le gaz lacrymogène, elle distingue le câble d'alimentation. Tordu. Sectionné. Une minuscule étincelle orange crépite à son extrémité. Si elle ne rétablit pas le contact, l'ordinateur s'éteindra avant que les données ne quittent Bogota. Elle tend le bras, muscle tendu jusqu'à la crampe. Ses doigts vibrent. Elle saisit le châssis brûlant. Le ventilateur hurle un râle mécanique. L'icône de la batterie clignote. Quelque part à Londres, un algorithme attend, mais ici, seul le plomb dicte sa loi. L'homme derrière elle lâche des tirs précis. La chaleur des douilles frôle sa nuque. Elle sent le brûlé. — Dépêche-toi, Salazar. Catalina agrippe le câble sectionné. Ses doigts frôlent les fils de cuivre dénudés. Minuscules serpents dorés. Un mauvais contact et tout grille. Elle approche les extrémités, dents serrées. Le contact se fait. Une décharge brutale lui parcourt le bras, mais la diode de charge passe au vert. L'écran l'agresse par sa clarté. Elle reste ainsi, prostrée, maintenant la connexion manuelle. Ses doigts brûlent. Un bruit de métal contre métal. La porte. Le cuivre dénudé lui lacère la pulpe du pouce. Une morsure acide. Catalina ne cille pas. Chaque paquet de données vers Reuters est une balle tirée dans le flanc du cartel. Le disque dur émet un sifflement de métal surmené. À ses pieds, la flaque d'eau gagne du terrain. Sombre miroir. La porte pivote sur ses gonds avec une lenteur obscène. Un courant d'air froid transporte les relents de bitume et de gazole. Catalina retient son souffle. Ses poumons brûlent. Elle voit les kilo-octets s'écouler comme le sang d'une plaie. L'homme masqué s'est immobilisé, arme pointée vers l'inconnu qui pénètre dans la pièce. Un flash de foudre illumine la scène. Une clarté de morgue. Elle voit le visage de l'intrus. Ce n'est pas un tueur anonyme. C'est Vargas. Le procureur. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne. Il porte une veste de pluie noire qui ruisselle. Dans sa main, le canon d'un silencieux cherche son cœur. Le curseur clignote. Le temps se dilate. L'humidité sature les circuits. Catalina serre les fils de cuivre jusqu'à ce qu'ils s'enfoncent dans son derme, cherchant la conduction parfaite. Vargas lève son arme, son pouce glissant sur le cran de sûreté. Le clic métallique résonne plus fort que le tonnerre. C'est une ponctuation. Vargas avance d'un pas, sa silhouette masquant la dernière diode. Catalina sent la chaleur du processeur irradier à travers la table, une fièvre artificielle. Le bit d'information manquant est une cellule dont elle n'a pas la clé. Dans le reflet de la dalle, le silencieux dessine un point noir sur sa nuque. — Lâche-le, Catalina, murmure Vargas. Ce n'est qu'un chiffre. Ça ne ramènera personne. Ses jointures blanchissent sur la souris. Elle sent le pouls de la machine qui lutte contre l'orage. Elle pense aux visages disparus, chaque dollar lavé étant une pelletée de terre sur une fosse. — Je ne compte pas des dollars, Vargas. Je compte vos victimes. Le procureur émet un rire sec. Il réduit la distance. Catalina sent la pression de l'arme se matérialiser dans l'air. Le curseur bat toujours, métronome idiot. Soudain, un craquement dans le plafond. Un filet d'eau boueuse coule sur le rack. Le terminal émet un bip de court-circuit. Vargas tend le bras, doigt sur la détente. Le routeur explose dans une gerbe d'étincelles bleutées. L'obscurité s'abat. Brutale. Le bourdonnement des serveurs meurt dans un râle électrique. Catalina ne voit plus rien. Seule l'image rémanente de la progression brûle encore ses rétines. Elle reste immobile. Poumons bloqués. Sa main tâtonne sur la surface glaciale. Vargas est là. Elle entend le froissement de sa veste. Deux pas vers la gauche. Un éclair déchire le ciel. La pièce s'illumine d'une lueur livide. Elle voit Vargas, bras tendu, visant l'endroit précis où sa tête se trouvait. Visage de marbre gris. Puis le noir revient. Elle glisse de son siège. Le lino grince. Une goutte de condensation s'écrase sur sa pommette, froide comme un baiser de cadavre. Le silence est celui de la chasse. Vargas attend une vibration. — Le transfert n'a pas abouti, Catalina. Il est proche. Trop proche. Catalina rampe. Ses doigts effleurent les câbles tièdes. Le laptop de secours vibre encore sous le rack. La diode clignote en rouge. Échec. Son cœur manque un battement. Les preuves de Santa Clara sont bloquées dans les limbes. Elle doit relancer le pont. Sa main rencontre un objet anguleux. Une batterie. Vargas glisse, il connaît la topographie du bureau. Catalina s'enfonce sous la console, genoux heurtant le métal. Elle retient sa respiration jusqu'à la brûlure. Dehors, le tonnerre gronde. Elle perçoit un mouvement d'air. Vargas est juste derrière le rack. Déclic sec. Il vérifie son chargeur. Routine avant l'exécution. Elle atteint le panneau manuel. Ses doigts engourdis cherchent le levier du générateur. Si la lumière revient, il la tue. Si elle reste dans le noir, les données meurent. Son choix est un précipice. — Rends-moi la clé. Je sortirai ton frère dès demain. Le mensonge est trop lisse. Il pue la fosse commune. Catalina actionne le levier. Un grognement monte des entrailles du bâtiment. Le plancher tremble. Une ampoule de secours grésille, projetant une lumière rouge sang, saccadée. Elle voit l'ombre de Vargas sur le mur, gigantesque. Il ne vise plus sa tête. Il vise le serveur. Il veut effacer la trace. Catalina se jette en avant, griffant le sol pour atteindre ses chevilles. Sa tête percute le bureau. Douleur fulgurante. Le coup de feu part. L’onde de choc gifle ses tympans. Le plomb déchire l’aluminium avec un hurlement de métal. Une gerbe d’étincelles bleues illumine le visage de Vargas. Catalina sent le sol vibrer sous son ventre. Elle serre les chevilles du procureur, ses phalanges blanchissant. Le tissu rugueux de son pantalon lui écorche les paumes. Elle est une ancre dans une tempête de plomb. Le procureur vacille. Il pivote, la gueule noire de son arme décrivant un cercle lent. Catalina voit la sueur perler sur sa nuque, chaque goutte reflétant le signal d'alarme. Le ventilateur du serveur émet un sifflement strident, agonie mécanique. — Lâche-moi. L'écran du laptop projette une lueur blafarde. Le débit chute. L'orage dévaste la connexion. Catalina sent une goutte de pluie s'écraser dans son œil. Ça pique. Elle ne cille pas. Vargas lève à nouveau le bras, visant l'onduleur. S'il touche cette boîte, tout s'éteint. Elle ne réfléchit pas. Sa main cherche dans l'ombre du rack. Elle saisit un tournevis plat. Le manche strié est froid. Elle voit l'index de Vargas se crisper. Elle plante la lame dans son mollet. Le métal traverse le tissu, s'enfonce dans le muscle. Le procureur pousse un râle animal. Il s'effondre sur le côté, heurtant le rack. Catalina roule sur elle-même. Elle rampe vers le laptop. Ses doigts griffent le carrelage. Le sang de Vargas commence à tacher le lino. Il ne hurle plus. Il respire fort, bruit de soufflet percé. Dans l'obscurité, ses doigts tâtonnent pour son arme. Quelques centimètres. Catalina atteint le clavier. Ses doigts frappent les touches avec une frénésie chirurgicale. Elle sent l'haleine de métal chaud qui s'échappe de l'unité. Un bruit lourd provient de la porte. Pas Vargas. Plus massif. Le faisceau d'une lampe tactique balaie la pièce. — Salazar ! Les mains sur la tête ! Elle ne bouge pas. Ses yeux sont fixés sur l'écran. Le système demande une confirmation biométrique que le serveur ne peut plus traiter. Un code manuel. Seize caractères. Elle tape, chaque clic résonnant comme un coup de tonnerre. — Je tire à trois ! Un ! Elle tape le huitième caractère. Le sang de Vargas a atteint son laptop. — Deux ! Catalina appuie sur Entrée. L'écran devient noir. Un second coup de feu éclate. Le bruit vient du couloir. La silhouette à la lampe bascule en avant. Dans l'embrasure, une silhouette frêle se découpe contre la pluie. — Bouge pas, l'auditeuse, dit la Messagère. Elle s'avance, enjambant le corps comme un sac de gravats. Elle regarde Catalina. — Les comptes, Catalina. Ils ne sont pas pour la presse. La gamine lève son arme, visant le disque dur. Elle sourit, une fêlure dans son visage d'enfant. À cet instant, le téléphone de Catalina vibre. Un message court. "UPLOAD TERMINÉ." Le visage de la Messagère se crispe. Elle voit l'éclair de triomphe. Vargas, dans un ultime effort, presse un bouton d'alarme sous le socle du bureau. Les volets de sécurité descendent dans un fracas hydraulique. Enfermées. La Messagère n'hésite pas. Elle tire dans l'épaule de Catalina. Le choc la projette contre le rack. Sa vision s'embrume. Dans le reflet de l'écran, elle voit la porte se verrouiller. Le téléphone vibre à nouveau. Washington répond. "REÇU." Trop tard. La gamine s'accroupit, canon contre sa tempe. Ses yeux sont vides. — La clé, Catalina. La clé ou je te découpe. Le stroboscope rouge s'arrête. Dans l'ombre du couloir, un sifflement gazeux s'élève. Un parfum de chlore brûle les sinus. Ils ne vont pas les abattre. Ils vont les effacer. La nappe de brouillard rampe sur le sol. Le sang imbibe la chemise de Catalina, visqueux. La Messagère tremble. Vargas tente une inspiration, bruit de succion atroce. Ses poumons se noient. La gamine a l'haleine de menthe et de peur. Elle est enfermée dans la cage. — El Fantasma ne laissera personne sortir, murmure Catalina. Le brouillard descend. La Messagère pleure sans le vouloir. Des larmes de rage. Elle plaque sa main sur la bouche de Catalina. Le canon s'enfonce dans son orbite. La porte blindée émet un bip. La diode passe au vert. Le verrouillage tourne. Le gaz s'engouffre dans le couloir. Une silhouette massive apparaît, masque panoramique noir, lance à la main. Le temps se fige. L'odeur de l'essence remplace le chlore. La Messagère pivote et tire. Trois fois. Les impacts sur l'armure illuminent la pièce. L'homme n'accuse pas le coup. Il lève la lance. Il appuie sur la gâchette. Un jet de feu liquide déchire l'obscurité. L’air disparaît, aspiré par la combustion. Dans le cône orangé, la Messagère n’est plus qu’une ombre désarticulée. Le phosphore l’atteint en plein thorax. Elle recule, les bras en croix, torche humaine. Catalina rampe. L'odeur est celle d'un barbecue de chair. Le rugissement du lance-flammes broie tout le reste. La gamine s'effondre contre les dossiers qui s'enflamment. Pluie de cendres incandescentes. L’homme au masque avance. Lourd. Il fixe Catalina. Elle voit ses yeux reflétés dans la visière. Elle atteint le bureau. L'écran projette un rectangle bleu au milieu du brasier. L’humidité s'évapore en brume poisseuse. Catalina étouffe. Elle plaque sa main sur sa bouche. Un craquement sec. Le faux plafond cède. L'homme lève sa lance. Catalina plonge sous le bureau. Le métal est brûlant. Sa peau rougit. Elle tire une dernière fois sur le câble réseau. La prise résiste. Elle tire encore, dents ensanglantées. Le jet de feu frappe le plateau. Le bois explose. Des éclats de mélamine lui lacèrent le visage. Catalina est une statue de sueur. Elle regarde l'ordinateur. Le chiffre est figé au bord du but. L'homme s'arrête devant le bureau. Il penche la tête, prédateur curieux. Il voit la ligne. Son gant s'approche du clavier. Catalina agrippe un coupe-papier. Dérisoire. La botte de l'homme écrase l'écran. Le verre craque. Le cristal liquide coule comme du sang noir. L'image se brouille et meurt. Catalina retient son souffle. Le silence revient, rompu par le râle de la Messagère. L'homme la tire par les cheveux. Sa poigne est une tenaille. Il approche sa visière de son visage ensanglanté. — El Fantasma te salue, dit la voix déformée. Il sort un couteau noir. La porte blindée derrière lui explose.

Le Fantôme sort de l'Ombre

L’air de Bogota est une morsure acre. À 2600 mètres d’altitude, chaque inspiration est un combat que Catalina Salazar est en train de perdre. Sur son écran, les lignes de code de la Fondation Nueva Esperanza défilent, cascade de mensonges chiffrés. Elle sent la moiteur de sa chemise coller à sa peau. L’odeur du gazole s'infiltre par les conduits, sature l’espace, étouffe le parfum stérile de la javel. Un drone vrombit au-dessus du toit, insecte mécanique surveillant les battements de son cœur. Un glissement de cuir souple sur la moquette rompt la cadence des ventilateurs. Catalina ne lève pas les yeux. Elle compte les secondes. Le reflet de la vitre lui renvoie une silhouette grise. L’homme s'arrête à deux mètres. Il ne ressemble pas à un boucher des montagnes. Son veston en laine bouillie est râpé aux coudes. Ses épaules tombent. C'est un fonctionnaire usé par les lumières artificielles. El Fantasma pose une main sur le rebord du bureau. Ses doigts sont longs, parcourus de racines saillantes. Il sent le tabac froid. Le silence s'installe, lourd comme une presse hydraulique. Derrière un pilier de béton brut, Catalina perçoit un mouvement. La Messagère. Elle ne la voit pas, mais le frottement d’un sweat-shirt contre le mur trahit sa présence. Un laser rouge, minuscule rubis de mort, vient se loger sur le dos de la main de Catalina. L'homme sort un objet de sa poche. Le mouvement est lent, cérémonieux. Il pose un Smith & Wesson sur le sous-main noir. L'inox brille violemment sous les néons. Le métal produit un choc mat contre le bois compressé. Catalina sent un goût de cuivre envahir sa bouche. El Fantasma fait pivoter le barillet. Un cliquetis. Une seule chambre est occupée par un éclat de cuivre. — Vargas a échoué, murmure-t-il. Sa voix est un froissement de feuilles mortes. Il pousse l'arme vers elle. Le canon pointe son ventre, puis, d'une pression du doigt, l'homme le fait pivoter vers sa propre poitrine. Il lui offre la crosse quadrillée. Sur l'ordinateur, des millions de dollars transitent vers le Panama. Le prix du sang transformé en algorithmes. — On ne peut pas équilibrer les comptes avec des traîtres, Catalina. Il se penche. Ses yeux sont deux fentes de basalte. Il ne la menace pas ; il lui propose un emploi. Sous la table, Catalina agrippe ses genoux pour étouffer ses tremblements. La Messagère déplace son poids d'une jambe sur l'autre. Le point rouge remonte le long de son bras, franchit son coude, se stabilise sur sa tempe. Soudain, le téléphone vibre. Le nom s'affiche en lettres capitales : VARGAS. El Fantasma active le haut-parleur. — Ils sont là, Fantasma ! hurle une voix saturée de panique. Les convois sont bloqués à Soacha. Quelqu'un a balancé les codes ! Le Ghost ne cille pas. Il fixe Catalina. Une fureur froide a remplacé sa lassitude de bureaucrate. — Expliquez-moi pourquoi la ligne 402 vient de passer au rouge sur mon terminal. La ligne 402. La cellule de Mateo, son frère. Catalina sent le froid descendre dans sa colonne. Elle saisit la crosse. Le métal est pesant, une masse de gravité pure qui semble aspirer tout l'air de la pièce. — Le procureur déteste attendre, dit l'homme en désignant l'appareil. La porte du bureau pivote. Un homme entre. Un soulier italien impeccable franchit le seuil, épargné par la boue de la rue. Le Ministre. Il s'arrête net, les yeux rivés sur le corps de Vargas que Catalina n'avait même pas vu s'effondrer dans l'ombre du fauteuil voisin. L'odeur de la bergamote artificielle du nouveau venu se heurte à la puanteur métallique du sang frais. — Tuez-le, ordonne El Fantasma. Ou devenez-moi. Trente secondes. Le compte à rebours de la cellule 402 bat contre son oreille. Catalina voit la ride du lion sur le front du Ministre, la tache de café sur la cravate du cadavre, la poussière dansant dans le faisceau de la lampe. Elle déplace le canon. Le viseur oscille entre le plexus du Ministre et la tempe parcheminée du Fantôme. La Messagère sort de l'angle mort. Son Glock presse le cartilage de l'oreille de Catalina. Une caresse de ferraille. — Décidez, souffle le vieil homme. Le doigt de Catalina se contracte. Le percuteur s'abattit. La détonation déchire l'espace, un coup de tonnerre dans dix mètres carrés de verre et d'acier. Le recul lui broie le poignet. Le Ministre est projeté contre la baie vitrée. Le verre blindé se marque d’une étoile blanche. Il s’affaisse, tas de tissus coûteux et de chair inutile. Le silence revient, troublé par le cliquetis de la douille chaude sur le sol. Catalina ne lâche pas l’arme. Elle a le goût du sel et du soufre sur la langue. El Fantasma ajuste sa montre, une vieille Lip au bracelet craquelé. Il s’approche d’elle. L’odeur de savon de Marseille l’enveloppe. — L’audit est terminé, Catalina. Il récupère le revolver avec une délicatesse de chirurgien. La Messagère range son arme sous son sweat et recule dans l’ombre. Elle redevenait un spectre. Catalina regarde ses mains. Elles sont marquées d'un pointillisme rouge. — Le poste est vacant, reprend le vieil homme en se tournant vers la fenêtre. Bogota a besoin d'une architecte capable de structurer le chaos. Il lui tend un badge diplomatique maculé de sang. Le froid du plastique lui fait l'effet d'une brûlure. En bas, les gyrophares déchirent la brume de gazole. Des pas lourds résonnent dans le couloir. Des cris. Le fracas d'une porte défoncée. — La police arrive. Vous avez trente secondes pour décider si vous sortez d'ici comme témoin... ou comme cible. Le téléphone dans sa main vibre. Un message court : *« Ils ne sont pas là pour t'arrêter. Ils sont là pour nettoyer. Cours. »*

Solde de Tout Compte

L’écran crache une lumière de morgue sur ses pommettes. Catalina ne cille plus. Ses pupilles absorbent le décompte, une danse de pixels blancs sur fond noir. 94 %. L’air de la capitale pèse une tonne. C’est une masse invisible, chargée d’humidité et de vapeurs de fuel froid qui s’insinue par les jointures de la fenêtre. Elle sent chaque battement de son cœur frapper contre ses côtes, un métronome déréglé qui s’accélère à mesure que les paquets de données s’envolent vers les serveurs de la presse internationale. Le ventilateur de l’ordinateur hurle, un sifflement aigu qui couvre le grondement sourd de la Carrera 7 en contrebas. Elle effleure la crosse de son Sig Sauer posé à côté du clavier. Le métal est froid, honnête. Sous ses doigts, le polymère offre une prise solide, une ancre dans ce bureau où tout n’est que mensonge et corruption enracinée. Sur le coin de la table, elle remarque un cercle sombre laissé par sa tasse de café, un vestige dérisoire de sa vie d'avant la nuit. Elle a envie de l'essuyer, un réflexe absurde, mais ses muscles restent verrouillés. Une goutte de sueur glisse de sa tempe, lente, irritante, pour finir sa course sur le col de sa chemise déjà trempée par l'angoisse. 96 %. Le silence devient organique. Un craquement dans le couloir la fige. Ses muscles se tendent, des ressorts prêts à lâcher sous la pression de l'adrénaline. Elle ne regarde plus l'écran. Elle fixe la porte. L’ombre sous le battant semble bouger, ou peut-être est-ce sa paranoïa qui dessine des spectres dans l'obscurité de ce bureau aseptisé. Chaque seconde est une éternité dilatée par la peur. Elle repense à son frère, son visage émacié derrière le plexiglas rayé de la prison de la Modelo. C’est pour lui qu’elle garde l'index sur ce métal froid, pour que les noms de Vargas et d'El Fantasma deviennent enfin synonymes de chute. Les notifications commencent à vibrer sur son téléphone crypté. Des secousses nerveuses. 97 %. Le monde extérieur s'éveille, les premiers échos d'une tempête numérique que personne ne pourra arrêter. Elle saisit l'arme, l'index longeant le pontet, tandis que les chiffres grimpent avec une lenteur de supplice. La progression stagne à 98 %. Un bug ? Sa respiration se bloque. Un nœud de fer se resserre autour de sa gorge au point de lui donner le vertige. Elle fixe la barre de progression, les yeux brûlants de fatigue, refusant de cligner des paupières de peur que tout ne s'effondre. Le grondement d’un moteur de grosse cylindrée s’immobilise juste sous ses fenêtres. Un claquement de portière, sec comme un coup de fouet, déchire l'air raréfié de l'altitude. 99 %. Le chiffre clignote. Le verrou de la porte tourne dans un murmure d'acier huilé. La porte oscille, lourde, ouvrant sur le néant du couloir. Catalina ne respire plus. L'air, saturé d'ozone et de sueur froide, semble se figer en un bloc de verre. L'ombre qui se découpe dans l'entrebâillement est mince, anguleuse. La Messagère. La gamine de dix-huit ans reste immobile, la silhouette mangée par la pénombre, mais le reflet du plafonnier accroche le poli de son Glock. Catalina sent le canon de son Sig Sauer contre sa paume, une extension de son bras, une prothèse de fer pour son courage défaillant. Ses doigts sont engourdis. — Tu as été trop lente, Catalina, souffle la Messagère. La voix est dépourvue de haine. C'est le constat clinique d'un boucher devant une pièce de viande gâtée. — Tes codes ne font pas barrage aux balles, reprend la gamine. Ils ne font que changer le nom du propriétaire. Le téléphone posé sur le bureau s'illumine. El Fantasma reçoit les alertes. Les comptes offshore sont gelés. Les coordonnées GPS des usines de précurseurs s'affichent sur les écrans de la DEA. Le château de cartes s'effondre dans un vacarme numérique que seule Catalina peut entendre. Le téléphone tombe du bureau. Le choc sur la moquette produit un bruit sourd, une ponctuation finale. La Messagère fait un pas en avant. Elle est le futur de Medellin, une machine forgée dans la violence des comunas. Elle lève son arme, l'épaule verrouillée. Catalina recule. Le canon de son Sig Sauer tremble imperceptiblement. Elle cherche le cran de sûreté sous son pouce. Le goût du cuivre envahit sa bouche. Soudain, un bourdonnement s'intensifie derrière le double vitrage. Un drone. Ce n'est pas un jouet. Le bruit est grave, régulier, militaire. Un laser de visée balaye brusquement le visage de la gamine, tachant sa peau d'une goutte de sang virtuelle. Elle ne bronche pas. Elle est une statue de chair insensible à la menace qui plane à dix mètres du sol. — Ton frère va mourir avant l'aube, Catalina. L'affirmation tombe, sèche. Le dernier audit de la nuit. Le drone braque son projecteur. Une lumière crue inonde le bureau. Catalina ferme à demi les yeux, le bras verrouillé sur le sternum de la gamine. La vitre explose. Le verre se pulvérise. Des milliers de diamants de silice fusent dans l'air saturé d'ozone. Un éclat lui sangle la joue. La coupure est nette, froide. Elle ne cille pas. Son index reste soudé à la détente. L'air de la ville s'engouffre dans la pièce, une odeur de pluie imminente et de charogne. La Messagère a pivoté. Son Glock suit la trajectoire du drone. Elle sourit. C’est un rictus de gamine qui trouve le paysage familier. Sur le moniteur, le serveur gémit. Les disques durs grattent le silence comme des rats. 100 %. Le mot "TERMINÉ" s'affiche en lettres cyans. Le signal est parti, fragmenté, rebondissant de serveurs en serveurs. Le solde est de tout compte. Vargas apparaît à la porte. Le procureur. Son costume italien est impeccablement taillé malgré la poussière. Il ne regarde pas le cadavre potentiel de la gamine. Ses yeux sont rivés sur l’écran blanc du terminal. — Tu as été trop loin, Catalina, dit-il. Il fait un pas. Le cuir de ses chaussures grince sur un débris de verre. Il sort sa main droite. Elle n'est pas vide. Le silencieux est un tube sombre qui semble absorber la faible lumière. Il ne vise pas son cœur. Il vise le serveur. Puis, avec une lenteur calculée, le cercle noir remonte vers son visage. Le drone amorce une descente rapide. Il passe en mode attaque. Vargas le sait. Un sifflement extérieur couvre le bruit des rotors. Un impact. Le sol tremble. Un mortier. La verrière au-dessus d'eux implose. Des lames de cristal pleuvent, labourant le cuir des fauteuils. Vargas est projeté contre le mur. Son costume est désormais maculé de poussière blanche. Il lâche son arme. Le Sig Sauer de Catalina glisse sur le parquet, se perdant sous un amas de débris fumants. Elle rampe. Ses mains s'ouvrent sur des morceaux de verre qui scient sa peau. Elle ne sent plus la douleur. Seul compte le terminal. Vargas se redresse avec peine. Il crache un mélange de salive et de plâtre. Il aperçoit l'écran. Il comprend. — Arrête ça, Catalina. Sa voix est un râle. Il plonge vers les décombres pour récupérer son pistolet. La main de Catalina se referme sur la crosse de son arme, oubliée sous une pile de dossiers. Le métal est brûlant, maintenant. Le drone émet un bip strident. Acquisition de cible. Le monde ralentit. Elle voit chaque particule de poussière flotter dans le faisceau du projecteur. Le message "Cours" s'affiche soudain sur son téléphone resté au sol. C’est un conseil pour les vivants. Elle ne court plus. Elle lève son arme vers le drone, puis vers Vargas. L'index s'enfonce. Le recul lui fracasse le poignet, une douleur électrique qui remonte jusqu'à l'épaule. Une détonation sourde, un éclair, puis l'odeur d'ozone. L'écran explose en mille éclats, projetant des étincelles bleues sur ses mains. Elle ferme les yeux. Le bruit des bottes est juste derrière la porte. Elle pense à la cage de Mateo. Elle pense à la clé qu'elle vient de lui envoyer à travers les ondes. Le canon de son arme est maintenant brûlant contre sa propre tempe. Dans le silence lourd de la capitale, un deuxième coup de feu retentit. Plus sec. La porte vole en éclats.
Fusianima
SOLDE MORTEL
★ HOT
Seb Le Reveur

SOLDE MORTEL

NOTE
0 avis
PAGES
72
≈ 7h de lecture
CHAPITRES
10
progression inline
LECTURES
29K
cette année

Le néon grésille au-dessus du bureau de chêne massif, un bourdonnement électrique qui vrille les tempes de Catalina. À deux mille six cents mètres d'altitude, l'air de Bogota se raréfie précisément au moment où les certitudes s'effondrent. Une odeur de vieux gazole remonte de l'avenue Septima, traverse les vitres blindées et vient se loger au fond de sa gorge comme un goût de cendre froide. Sur l'...

Dans le même univers