MAUVAIS SANG
Par Seb Le Reveur — Thriller
Le couloir du troisième étage m'accueille avec sa routine de détergent bon marché et de graillon, une nappe invisible qui s’accroche aux murs jaunis. Je remonte la sangle de mon sac ; les bouquins de physique pèsent une tonne, la tranche d'un manuel me scie la clavicule à travers le sweat. Devant la porte blindée, mes doigts trouvent le métal froid du trousseau au fond de la poche. Je caresse les ...
Le bruit du verrou
Le couloir du troisième étage m'accueille avec sa routine de détergent bon marché et de graillon, une nappe invisible qui s’accroche aux murs jaunis. Je remonte la sangle de mon sac ; les bouquins de physique pèsent une tonne, la tranche d'un manuel me scie la clavicule à travers le sweat. Devant la porte blindée, mes doigts trouvent le métal froid du trousseau au fond de la poche. Je caresse les dents de la clé comme un talisman secret, les yeux fixés sur un éclat de peinture écaillée juste au-dessus de la serrure. Je connais la suite. Je sens déjà cette pression familière au creux de l'estomac, celle qui marque la fin du lycéen et le début du fils de Marc. J’insère le métal, doucement, pour ne pas briser le silence feutré du palier.
Le premier tour de mécanisme claque sèchement, une rupture qui résonne jusque dans mes vertèbres. Puis le deuxième. C'est le signal. Je tourne la poignée et la lourdeur de l'appartement me saute au visage : une masse d'air chaud, épaisse, chargée de cette résine et de plastique brûlé qui sature les rideaux. Chez nous, la réussite a une signature âcre qui pique les narines et s’incruste dans les pores. Je referme, le pêne s'enclenche avec une précision chirurgicale, m'enfermant dans ce bocal où le temps semble se dilater à l'infini.
Je pose mon sac sur le carrelage de l'entrée avec une lenteur de démineur. Sous mes pieds, le sol luit d'un soin maniaque, reflet des heures passées par ma mère à récurer l'invisible. J’expire un grand coup, laissant mes épaules retomber, et je sens mes traits se figer. L'étincelle de gamin que j’avais encore en vannant Yanis devant la grille du lycée s'éteint. J'enfile mon masque d'invisibilité, celui qui consiste à traverser les pièces sans déplacer l'air.
Dans le salon, la lumière est filtrée par les stores à moitié baissés, découpant l'espace en tranches grises. Mon père est là, assis sur le canapé en cuir, le dos droit. Il tient son téléphone d'une main et fait défiler une liasse entre ses doigts avec une dextérité de magicien. Il lève les yeux, un bref instant ; son regard est une caresse de fer, un mélange d'amour protecteur et de rappel à l'ordre.
— T'es en retard de dix minutes, Lucas.
Sa voix est calme, presque douce, mais elle remplit tout l'espace. Je ne réponds pas. Je regarde ses mains, ces mains qui m'ont appris à faire du vélo et qui, maintenant, manipulent le business avec une sorte de piété déformée. L'adrénaline de la rue s'évapore pour laisser place à une vigilance de chaque seconde, un radar interne qui scanne le moindre changement d'humeur dans la pièce.
— Le bus, je réponds simplement.
Je me dirige vers la cuisine, frôlant le buffet en merisier où les photos de famille affichent des sourires de papier glacé qui semblent appartenir à une autre lignée. Ma mère est devant l'évier, le dos tourné. Elle récure une casserole avec une intensité telle que ses phalanges blanchissent sous l'effort. Elle ne se retourne pas, mais je sais qu'elle a entendu le verrou. Pour elle, c'est le bruit du retour de son fils, mais c'est aussi celui de la cage qui se referme.
— Il y a du jus dans le frigo, murmure-t-elle sans cesser son mouvement circulaire.
Je m'approche, je sens le citron chimique du liquide vaisselle tenter désespérément de couvrir l'effluve de tabac froid qui vient du salon. C'est un combat perdu d'avance entre la normalité domestique et la réalité brute de ce qui paie le loyer. Je pose une main sur son épaule, une fraction de seconde, juste pour sentir la tension de ses muscles sous le coton. Elle se raidit, puis se relâche à peine dans un soupir inaudible.
Le salon est une scène de théâtre où les répliques sont écrites d'avance. Je prends un verre, le bruit du verre contre l'étagère me semble assourdissant dans ce silence de plomb que seul le murmure monocorde de mon père vient perturber. Il a repris sa conversation, parlant de "stocks" et de "livraisons" comme s'il gérait une épicerie de quartier, avec cette assurance tranquille qui est son plus terrible piège. Je verse le jus d'orange, observant les pulpes danser dans le liquide. Ma mère a enfin arrêté de frotter ; elle reste là, les mains plongées dans l'eau tiède et savonneuse, le regard perdu par la petite fenêtre qui donne sur le parking, là où les mômes du bâtiment C s'époumonent autour d'un ballon crevé.
— Lucas, ramène tes fesses deux minutes.
L'ordre tombe, porté par ce timbre qui ne tolère pas l'hésitation. Je lâche un soupir prisonnier de mes poumons et je me décolle du comptoir. Mes baskets grincent sur le lino, un bruit d'intrus. Je franchis le seuil du salon, cette zone de transit où l'air semble chargé d'électricité statique. Mon père range son téléphone dans la poche de son jogging de marque avant de me désigner le fauteuil d'un mouvement de menton.
— Assieds-toi. Tu tires une de ces têtes, on dirait que t'as porté tout le lycée sur ton dos.
Il sourit, et c'est ce sourire qui fait le plus mal. Il attrape une enveloppe kraft posée à côté de lui et la fait glisser sur la table basse avec une lenteur calculée. Ses doigts sont larges, les ongles impeccablement propres.
— Tiens, c'est pour tes trucs. Les baskets ou la gratte que tu voulais, là. Prends-le.
Je regarde l'enveloppe épaisse, gonflée d'une promesse de liberté matérielle qui me soulève le cœur. Je sais d'où vient chaque centime. Mes doigts frôlent le papier rugueux, je sens la densité des billets à travers le kraft. Dehors, une sirène de police déchire le lointain, un cri strident qui semble se rapprocher, et je vois ses pupilles se rétracter imperceptiblement. Son corps se fige dans une attitude d'alerte que seuls ceux qui vivent sur le fil connaissent.
— On est bien ici, non Lucas ? murmure-t-il alors que le son s'estompe. On manque de rien.
Sa main vient se poser sur mon genou, une pression ferme qui ressemble étrangement à une prise de lutte. La vibration de son téléphone contre le bois de la table basse résonne jusque dans mes dents de devant. C’est un bourdonnement têtu qui fait tressauter l’enveloppe de quelques millimètres vers la gauche. Il attend ma validation, ce petit "merci" qui fera de moi son complice pour une journée de plus.
— Merci, je souffle enfin.
Le mot a un goût de ferraille. Marc lâche mon genou et déverrouille son écran. Le clic du bouton résonne comme un coup de feu. Ses sourcils se rejoignent, il tape un message avec une rapidité de dactylo, ses gros doigts volant sur le clavier avec une précision chirurgicale. Je regarde ses articulations, les cicatrices blanches sur ses phalanges, les traces d'une vie que je rejette mais qui finance mon toit et mon silence.
— C’est pour ta musique, Lucas. Pas pour des conneries, compris ?
Je ramasse le poids mort. Je le glisse dans la poche de mon sac, entre mon manuel d'allemand et mon carnet de croquis. Le contact du kraft contre mon avant-bras m'électrise. Je me lève, les jambes flageolantes.
— Je vais... je vais faire mes devoirs.
Marc ne répond pas. Il porte le téléphone à son oreille et s'éloigne vers la fenêtre. Il écarte deux lattes du store vénitien pour jeter un coup d'œil dans la rue. Sa silhouette se découpe en contre-jour, massive, inquiétante.
— Ouais, c'est ça, lance-t-il sans se retourner. Bosse bien. Faut que tu sois meilleur que moi, mon fils.
Je quitte la pièce, le dos brûlant. En passant devant la cuisine, je croise les yeux de ma mère. Elle est immobile, un torchon à la main. Elle ne dit rien, mais elle a vu le papier jaune disparaître dans mon sac. Ses lèvres tremblent un instant avant qu'elle ne se remette à frotter une tache imaginaire sur une assiette propre.
Je m'enferme dans ma chambre. Le clic de la serrure est le seul soulagement de ma journée, mais il n'étouffe pas le murmure de mon père qui reprend, à travers la cloison, ce ton bas et urgent des affaires nocturnes. Je m'assois sur mon lit, les sangles me sciant toujours les épaules, à fixer le poster de mon groupe de rock dont les couleurs semblent s'être ternies d'un coup. L'adrénaline laisse place à une nausée persistante. L'argent est là, contre mes côtes.
Soudain, mon téléphone vibre. Un sursaut violent me secoue. C'est Yanis.
*« T'es où ? On t'attend devant le gymnase. Ramène ton matos, on teste le nouveau riff. »*
Je regarde le message, puis mon sac. Je revois la vieille Fender d'occasion dont je rêve, celle avec le vernis écaillé qui a du vécu. Cet argent pourrait l'acheter trois fois. Je regarde mes mains. Le pouce suspendu au-dessus de l’écran, je fixe la petite diode bleue clignoter avec une régularité de métronome. Je sens la sueur sécher dans mon cou, laissant une traînée collante sous le col. Ma chambre ressemble à une cellule de dégrisement.
Je finis par poser le téléphone sur le matelas, face contre terre. Mes doigts déclipsent les boucles en plastique de mon sac. Le *clac* sec détonne dans le silence poisseux de la pièce. Je sors l'enveloppe et la balance sur mon bureau, entre ma lampe et mon pot à crayons. Elle atterrit avec un bruit sourd, un bruit de viande. Je tire le rideau de quelques centimètres. En bas, une voiture noire est garée en double file, le moteur tourne, le pot d'échappement crache une fumée blanche dans l'air froid. Je reconnais la silhouette au volant. Un des lieutenants de mon père.
Ma mère gratte à la porte.
— Lucas ? J'ai fait du thé.
Sa voix est un fil de soie prêt à rompre. Elle veut que je m'assoie à table, que je fasse semblant. Je sens la bile monter. Je retourne vers mon bureau et je fixe le papier kraft. Ma main s'approche, mes doigts tremblent au moment de toucher le rabat. Je glisse l'index sous le pli mal collé. La résistance est brève, un craquement de fibre rompue. À l'intérieur, les liasses sont compressées, étouffées par un élastique brun qui s'enfonce dans l'épaisseur des billets de cinquante. L'odeur me saute au visage, un mélange de vieux cuivre et de tabac froid. C’est l’empreinte de Marc.
Je referme tout, brutalement. Je marche vers la porte et je l'ouvre. Marc est de nouveau dans la cuisine, assis devant un verre de thé dont la vapeur s'enroule autour de son visage fatigué. Il a enlevé sa veste, son t-shirt est humide.
— Tu dors pas ? demande-t-il sans se retourner.
— J'arrivais pas. Trop de boucan avec les serrures.
Il se tourne enfin. Ses yeux sont rouges, mais son sourire est immédiat. Il tapote la chaise à côté de lui.
— Viens là. Ta mère m'a dit que t'avais des questions. Faut pas trop réfléchir, fiston. Dans ce monde, y a ceux qui tiennent les clés et ceux qui attendent devant la porte. Je veux que t'aies les clés.
Il pose sa main sur ma nuque. Ses doigts sont chauds, puissants. Il serre un peu, juste assez pour que je sente la force qu'il retient. C'est une caresse qui ressemble à une arrestation. Dehors, une énième sirène déchire le calme de la rue. Je reste figé sous sa paume.
— Demain, tu viendras avec moi au garage, lâche-t-il. On a besoin de tes bras. Et de tes yeux.
Je regarde la vapeur du thé se dissiper. Mon téléphone vibre encore dans ma poche, un rappel désespéré de Yanis et de son monde de jeux vidéo et de riffs mal maîtrisés. Je baisse les yeux sur mes mains vides.
— À quelle heure ? ma voix sort toute petite.
— Sept heures. Faudra être vif. On n’attend pas les traînards quand on a du boulot sérieux.
Il se lève, sa chaise gémit. Il est massif, il prend toute la place sous le néon qui clignote. Je regarde ses épaules, ce dos qui a porté tant de secrets. Je retourne dans ma chambre sans un mot. Je m'assois sur mon lit, le dos contre le mur froid. Derrière moi, dans l'entrée, le bruit claque. *Schlack-schlack*.
Le double tour. Marc vient de verrouiller l'appartement. Ce n'est plus une protection, c'est une sentence. Je sors mon téléphone une dernière fois.
*Yanis (21:12) : "Alors t'es mort ou quoi ?"*
Je regarde mes mains dans le noir. Elles sont propres, pour l'instant. Demain, elles seront noires de cambouis et de tout ce que mon père appelle "les clés". Le silence de l'appartement devient un bourdonnement sourd. Je ferme les yeux, mais tout ce que je vois, c'est le rideau de fer du garage qui se lève sur mon innocence. C’est fini. Le verrou est tiré, et je suis du mauvais côté de la porte.
L'idole d'argile
La nappe en toile cirée colle sous mes avant-bras, vestige d’un dîner où l’on a trop parlé de chiffres et pas assez de ce qui brûle. Je fixe le fond de ma tasse, une flaque de café froid où flottent des reflets de néon, tandis que le vieux frigo ronronne sa fatigue. Marc entre. Pas un bruit. Une habitude de chasseur. Il remplit un verre d’eau au robinet, le dos large, dégageant cette assurance qui fait que les gens s'écartent sur son passage. Son odeur de cuir et de nicotine rance grignote l'air.
Il s'approche. Le pied de sa chaise racle le sol, un grincement de craie qui me crispe les vertèbres. Il s'arrête juste derrière moi. Sa main descend sur ma nuque, massive, une ancre qui pèse bien plus que ses muscles.
— T’as l’air ailleurs, Lucas.
Je sens la pulpe de ses doigts presser le trapèze, là où les nerfs se nouent quand j’anticipe une embrouille ou le regard d'un flic en patrouille. Je reste pétrifié. C’est une étreinte qui pourrait être une caresse paternelle ou une prise d'immobilisation. Marc ramasse une miette de pain sur la table, la roule entre son pouce et son index avec une précision chirurgicale avant de la chasser d'une chiquenaude.
— Yanis est passé tout à l'heure, reprend-il. Sa voix est neutre, tranchante. Il pose beaucoup de questions pour un mec qui n'a rien à vendre.
Je serre les doigts autour de ma tasse ébréchée. Le radar s'affole, mais je garde le masque.
— C’est juste un pote de cours. Il ne calcule rien.
— C'est ça le problème. Les gens qui ne calculent rien font des erreurs par inattention. Et c’est les autres qui ramassent les morceaux.
Il se décale, s’assoit en face de moi et envahit la moitié de la table. Ses yeux fouillent les miens. Dehors, une sirène déchire le silence, lointaine. Lui ne cille pas. Il est ancré.
— Samedi, on va avoir besoin de bras pour la livraison. Juste de la surveillance. Rester dans la bagnole, ouvrir l'œil. Je veux quelqu'un en qui j'ai confiance. Quelqu'un de mon sang.
L'étouffement est immédiat. Samedi, je devais rejoindre Yanis au multiplexe. Être un gosse de seize ans qui bouffe du pop-corn trop cher. Marc réduit l'espace, m'obligeant à redresser le buste. Son sourire est trop blanc, trop symétrique. C'est le sourire qu'il réserve aux gens qu'il veut convaincre avant de refermer la porte derrière eux.
— Tu seras là ?
Je hoche la tête. Un mouvement mécanique. Ma gorge est pleine de sable. Il resserre sa prise une dernière fois, un geste presque affectueux qui m'arrache un tressaillement, avant de se lever. Il attrape sa veste. La porte d'entrée claque, faisant vibrer les tasses dans le placard.
Ma mère apparaît sur le seuil, un torchon à la main. Elle ne dit rien. Elle a passé vingt ans à inhaler ses colères et l'acide de ses silences. Elle s'approche, évite mon regard et s'attaque à la vaisselle. Le métal crisse sous le grattoir vert avec une vigueur inutile.
— Mets ton pull bleu demain, Lucas, murmure-t-elle sans se retourner. Il est épais. Les nuits sont fraîches sur les chantiers.
Le mot « chantier » sonne faux, une pièce de monnaie de contrefaçon qu'on essaie de refiler à un aveugle.
Je me réfugie dans ma chambre. L'obscurité est striée par les phares d'une bagnole qui passe dans la rue, balayant mes murs, éclairant brièvement mes bouquins d'histoire. Je sors le portable de ma poche. Huit messages. Yanis insiste. « Wesh t'es mort ? On bouge ou quoi ? » Une décharge électrique dans ma paume, un signal de détresse envoyé depuis la rive que je suis en train de quitter.
Je tape : « Peux pas. Truc de famille. »
J'efface. Je ne réponds pas. Le silence de la chambre est plus lourd qu'avant.
Je m'accroupis pour sortir mon sac de sport sous le lit. Mes doigts heurtent le cuir rigide de mes chaussures de marche. Je gratte une croûte de terre sèche sur la semelle crantée. Une terre noire, grasse, qui ne vient pas des parcs de la ville. Le plancher craque dans le couloir, marquant le retour de Marc.
Je m'allonge sur mon lit, tout habillé. Le plafond semble descendre lentement vers moi. Dans le salon, la télé commence à vomir ses infos en continu, un ronronnement de prédateur repu. Je ferme les yeux, mais je vois encore sa main sur mon épaule. L'empreinte est là, invisible, brûlante. Elle ne marque pas la peau, elle marque ce qu'il y a en dessous. Demain, je ne serai plus le gamin qui révise son brevet. Je serai l'ombre de mon père. J'attends que le noir devienne total, l'oreille tendue vers le prochain craquement de la maison.
La bulle de Yanis
Le goudron de la cour est encore humide, une nappe sombre qui renvoie le gris sale du ciel de novembre. Je suis adossé au grillage, les mains enfoncées si profond dans les poches de mon bomber que les coutures tirent sur mes poignets. Yanis est juste là, à trente centimètres. Il bouge sans cesse, une pile électrique incapable de tenir en place, dessinant des trajectoires de ballons invisibles dans l’air froid alors qu’il me raconte le match de la veille. Je fixe ses chaussures de sport au cuir immaculé, sans une trace de boue, comme si la crasse du monde glissait sur lui sans jamais l'atteindre.
— Et là, frérot, Mbappé tape une accélération, le défenseur cherche encore ses reins, je te jure !
Il rit, un rire franc qui attire le regard d'un groupe de filles près de la vie scolaire, et je décroche un instant pour observer la buée qui s’échappe de sa bouche. C’est régulier, apaisant, une petite fumée blanche qui disparaît aussi vite qu’elle arrive. Pour Yanis, la vie est une suite de ralentis et d'actions d'éclat, alors que pour moi, elle ressemble à un écran radar où chaque point lumineux est une menace potentielle. J’esquisse un sourire, ce masque que je porte depuis le réveil pour dire que tout va bien, que je suis juste un peu vanné par les cours.
— T’as pas vu le résumé ? me demande-t-il en me mettant une tape sur l’épaule.
Le contact me brûle. Ses doigts sentent la mandarine et le savon, cette odeur des maisons normales où l'on prend le temps de petit-déjeuner.
— Si, si, j’ai vu. Le cadrage était propre.
C’est un mensonge. Hier soir, j’étais assis dans la cuisine à écouter le bruit sourd de la porte d’entrée, comptant les pas lourds de mon père dans le couloir pour deviner, à la seule vitesse de sa respiration, si la journée avait été fructueuse ou s’il fallait que je disparaisse dans le décor.
Yanis change de fréquence. Il s’approche d'un cran, baisse la voix, et ses yeux noisette se chargent d’une lucidité soudaine qui me glace le sang.
— Sinon, Sarah, elle t’a envoyé un message ? Je l’ai vue te fixer au self, elle était en mode focus.
Mon cœur tape un coup sec contre mes côtes. Sarah. Ses boucles brunes et son rire qui ressemble à une chanson sont la définition même de ce que je ne peux pas m’offrir : une complication. Yanis attend une réponse, penchant la tête sur le côté avec un petit sourire qui s'efface quand il remarque que je ne réagis pas.
— Lucas, srx, t’as pas l'air là. C’est tes darons ou quoi ? T’es plus le même depuis une semaine.
— Non, rien. Juste de la fatigue. Elle doit se tromper de cible, c'est tout.
— Arrête tes mythos. Tu fais le mec mystérieux, mais ça marche de ouf sur elle. Faudrait qu’on se capte tous ce week-end, ciné ou on traîne chez quelqu’un. D’ailleurs, on n’est jamais allés chez toi, c’est quand que tu nous ouvres les portes du château ?
La question tombe comme une pierre dans une eau morte. Le "château". Je revois le salon, l’odeur de tabac froid, les deux téléphones de mon père qui clignotent en alternance sur la table basse, et le regard de ma mère qui évite systématiquement le mien. J’imagine Yanis et ses semelles blanches sur notre tapis élimé, sa franchise désarmante face à Marc, mon père, qui lirait en lui comme dans un livre ouvert.
— C’est chaud en ce moment, mon daron fait des travaux partout, c’est le chantier.
— Tu dis ça depuis deux mois, mec. Ton père, c’est Valérie Damidot ou quoi ?
Il rigole, mais ses yeux ne quittent pas les miens. Il y a une petite ride d’incompréhension entre ses sourcils, une sonde qui s’enfonce exactement là où ça fait mal. Je me redresse, décollant mon dos du grillage froid. Le métal a laissé une empreinte de losanges dans mon sweat, je le sens à travers le tissu.
— C’est comme ça, Yanis. C’est la dèche, c’est tout.
Je détourne le regard vers le portail. Un pick-up noir passe lentement dans la rue, les vitres teintées reflétant la lumière blafarde des réverbères. Mon radar s'affole. La paranoïa est une seconde peau. Dans la poche de mon jean, l'écran de mon téléphone s'allume, diffusant une chaleur diffuse contre ma cuisse. Un message court. Un seul mot. "Rentre."
— Viens, on bouge, la sonnerie va pas tarder.
Yanis ne bouge pas tout de suite. Il reste là, les mains sur les hanches, le vent soulevant ses cheveux courts. Il me regarde comme si j'étais un film étranger dont il n'aurait plus les sous-titres.
— Tu sais que tu peux parler, Lucas ? Si t'as des galères de thunes ou un truc... on est là.
Sa sincérité est l'arme la plus dangereuse de son arsenal. Elle m'oblige à construire des murs encore plus épais. En quittant la cour, je croise un gamin de sixième qui tente désespérément de remettre sa chaîne de vélo en place, les mains noires de cambouis, le visage déformé par une concentration inutile. Je l'envie. Sa chaîne est cassée, mais elle se répare avec un chiffon et un peu de patience.
Le trajet en bus dure une éternité. La vibration de l'appel de Marc arrive alors que je franchis le seuil de l'immeuble. Je ne décroche pas, je grimpe les marches quatre à quatre, fuyant l’odeur de Javel et de renfermé du hall. Arrivé devant la porte blindée, je marque un temps d’arrêt, lisse mon sweat et essuie mes mains moites.
La poignée tourne de l'intérieur. C'est ma mère. Elle a les yeux rougis, serrant un torchon usé contre sa poitrine dans un mouvement de retrait qui en dit plus long que n'importe quel cri.
— Il est là, murmure-t-elle.
Je pénètre dans l'entrée. Dans le salon, la télévision fonctionne sans le son, baignant la pièce d'une lumière bleue et froide. Mon père est assis dans son fauteuil en cuir, le dos droit. Sur la table basse, il y a trois téléphones alignés, tous éteints, et un sac de sport noir, entrouvert.
— T'as mis du temps, Lucas.
Sa voix est basse, posée. Ce calme m'oppresse plus qu'une insulte. Je pose mon sac de cours contre le mur, doucement, pour éviter que le bruit des boucles métalliques ne vienne rayer l'atmosphère. Ma mère s’est remise à frotter son torchon contre le plan de travail, un geste mécanique, absurde.
— Le bus était en retard.
Mon père pivote lentement. Le cuir du fauteuil pousse un long gémissement. Ses yeux noirs me fouillent, cherchant le détail qui prouverait que je lui mens.
— Yanis t’a encore tenu la jambe ? demande-t-il.
Le nom de mon ami dans sa bouche est une tache d’huile sur un vêtement propre. Mon radar interne passe au rouge vif.
— On a juste discuté deux minutes.
— Il pose beaucoup de questions, ton copain. Trop. Il est venu me voir tout à l'heure, en bas. Il cherchait ton chargeur, ou je ne sais quelle connerie.
J'imagine Yanis, avec son insouciance crasse, s'approcher de Marc pour lui taper la discute. Il ne voit pas l'armure de mon père, il ne sent pas l'odeur de la poudre et de l'argent sale qui émane de chaque pore de sa peau.
— C’est un gamin, Papa. Il calcule rien.
— C’est justement ceux qui ne calculent rien qui finissent par faire les comptes des autres. Viens m'aider avec le sac. On va mettre ça dans la chambre du fond.
Il désigne le sac de sport. Je sais ce qu’il y a dedans sans avoir besoin de l’ouvrir. Ce n'est pas du matériel de foot. C'est le prix de mon silence. Je m'approche de la table basse et mes doigts se referment sur les poignées en nylon. C’est un poids dense, métallique, qui tire sur mes articulations. Yanis est sans doute en train de jouer à la console en ce moment, hurlant dans son micro-casque. Moi, je porte les secrets de mon père à bout de bras, remontant le couloir étroit vers l'obscurité.
— Lucas, murmure-t-il alors que je dépose le sac dans la remise. Ton pote, Yanis... évite qu'il traîne trop autour de la maison ces prochains jours. On a du travail. Et le travail demande de la discrétion. Tu comprends ?
Je hoche la tête. Je comprends trop bien. L'espace entre mon monde et celui de Yanis vient de se réduire à néant.
Deux heures plus tard, je suis au volant d'une berline noire banale, garée dans l'ombre d'un lampadaire cassé de la zone industrielle. Marc est à l'arrière, silencieux. Un homme à la cicatrice est assis à côté de moi, dépliant une carte sous la lueur ambre du tableau de bord. Mes mains se crispent sur le cuir usé du volant, le grain du plastique mordant ma paume.
Le téléphone dans ma poche s'allume à nouveau. "Gros, t'es où ? Le tournoi est validé pour samedi." Je fixe les lettres une seconde de trop. Samedi. Samedi, je serai probablement ici, à surveiller des ombres.
— Éteins ça, Lucas, lâche Marc.
Je presse le bouton latéral. Le noir revient, plus dense.
— Ralentis, murmure l'homme à la cicatrice. Prends la contre-allée, juste après le hangar bleu.
Je rétrograde. Le levier de vitesse résiste un peu, un craquement sec sous mes doigts. Je braque doucement et la voiture s'engage sur un chemin de gravats. Les phares balayent un grillage surmonté de barbelés qui brillent sous la pluie. Je réalise que les questions de Yanis ne sont plus des jeux de gosses, mais des menaces. S'il voyait ce que je vois maintenant, sa légèreté s'évaporerait instantanément.
— Éteins les feux, ordonne l'homme.
J'obéis. Le monde disparaît d'un coup. Il ne reste que le bruit de la pluie sur le toit en tôle et le silence lourd de trois hommes qui attendent que quelque chose se brise dans la nuit.
Le silence de Nadia
Le couteau heurte la planche en bois avec une régularité de métronome. *Tac. Tac. Tac.* Ma mère découpe des oignons, les yeux fixés sur la lame, comme si sa vie entière dépendait de la finesse de ces lamelles blanches. Elle ne pleure pas, pourtant l'odeur pique. Sa manière de se tenir, les épaules verrouillées, transforme son tablier à fleurs en une armure de combat. La vapeur de la marmite monte en colonnes épaisses, collant mes cheveux sur mon front. Je reste planté dans l'encadrement de la porte, le sac encore sur l'épaule, pesant des tonnes.
Dans le couloir, juste derrière moi, quatre cubes de kraft attendent, empilés contre le mur en crépi sous le néon qui grésille. C’est le stock de Marc. Mon père. Celui qu’on ne nomme pas quand on parle de « ça ».
— Tu veux que je mette la table ?
Ma voix sort rauque. Nadia ne s'arrête pas. Elle balaie les oignons d'un revers de lame pour les jeter dans l'huile chaude. Le sifflement de la poêle couvre presque le bruit de la ville.
— Tes devoirs, Lucas. Va faire tes devoirs.
Elle n'a pas tourné la tête. Son profil est une ligne dure. Elle sait ce qu'il y a dans ces boîtes. Elle sait pourquoi Marc est rentré à trois heures du matin avec cette sueur froide qui colle au cuir de son blouson. Mais elle prépare un ragoût, comme si on était une famille normale, comme si le salon n'était pas devenu une annexe d'entrepôt.
Un bruit de clés retentit. Sec, métallique. Le verrou tourne deux fois. Nadia se fige, les mains encore sous le jet d'eau. Marc entre. L’air de l’appartement semble aspiré par l’ouverture de la porte. Il remplit l'espace, les épaules luisantes de pluie. Ses yeux, d'un bleu délavé, passent de ma mère à moi avec une précision de scanner.
— On attend le patron pour commencer à vivre ? lance-t-il, la voix un peu éraillée.
Il s'approche de Nadia, franchissant sa zone de sécurité. Il pose une main sur sa nuque, ses doigts s'enfonçant dans la chair tendre. C'est un geste qui ressemble à une caresse, mais je vois le retrait du menton qu'elle ne peut pas contrôler. Elle est une proie qui fait semblant d'aimer l'attention du prédateur.
— Le ragoût est prêt, répond-elle d'un ton monocorde.
Marc se tourne vers moi. Il me lance un paquet rectangulaire enveloppé de plastique brillant. Un smartphone de dernière génération. Le logo luit sous la suspension de la cuisine.
— Tiens. Pour ton anniversaire.
— C’était il y a trois mois, Pa’.
— Raison de plus. On rattrape le temps.
Il s'assoit, impérial. Nadia apporte la soupière, les bras tendus par l'effort. Elle dépose la céramique entre les emballages de luxe et nos assiettes ébréchées. L’odeur de cumin envahit la pièce, un parfum de dimanche qui sonne faux. Marc se sert, plongeant la louche avec une vigueur qui éclabousse la nappe.
— J'ai croisé ton pote Yanis en bas, reprend-il en mâchant bruyamment. Il traînait près de l'entrée. Dis-lui de surveiller ses propres affaires s'il veut pas avoir de problèmes.
Ma colonne vertébrale se transforme en glace. Nadia baisse les yeux, triturant un morceau de pain. Elle sait que chaque mot de Marc est une lame de rasoir.
— Il venait juste pour les cours, je réplique. Ma voix ne tremble pas.
— Les cours, c'est bien. Mais la famille, c'est le sang. Regarde ta mère, Lucas. Je fais pas ça pour la frime. Je fais ça pour qu'elle n'ait plus à compter les centimes.
Il serre l'épaule de Nadia. Ses phalanges blanchissent. Elle ferme les yeux un instant. C'est son seul cri. Je regarde le téléphone posé sur la toile cirée, ce rectangle froid qui semble aspirer toute la lumière. C'est une trahison emballée sous vide.
— Je sors, je lâche brusquement.
Marc ne lève pas les yeux de son assiette, mais son silence est une autorisation pesante. Je traverse le couloir, frôlant les murs de carton. Dans ma poche, mes doigts se referment sur la clé de la cave que Marc a laissée traîner sur le buffet. Le métal est froid, tranchant.
Dehors, le vent de novembre me saute au visage. Je marche vite jusqu'à la place du marché. Yanis est là, assis sur une barrière. Quand il voit ma tête, il saute au sol.
— Qu'est-ce qui se passe, Lucas ? Ton vieux ?
Je sors la clé. Elle brille faiblement sous le néon d'un entrepôt voisin. Ce n'est qu'un morceau de ferraille, mais entre nous deux, elle a le poids d'un choix définitif.
— Il veut que je l'aide demain. Pour les boîtes.
Yanis fixe le métal dans ma paume. Il sait ce que ça signifie : passer de l'autre côté, accepter l'uniforme invisible du quartier.
— Et tu vas faire quoi ?
Je ne réponds pas. Je regarde le chemin vers le centre-ville, là où les lumières brillent plus fort. Ma main se referme sur la clé. Je sens la dentelure s'enfoncer dans ma peau, une douleur nette qui me réveille.
Quand je rentre, l'appartement est plongé dans une pénombre rousse. Le ragoût a fini de brûler au fond de la casserole, laissant une odeur âcre de gâchis. Nadia est seule dans la cuisine, frottant une tache invisible sur le plan de travail avec une éponge usée. Elle ne se retourne pas. Dans le salon, j'entends le bruit sec du ruban adhésif que Marc déchire. *Crac.* Il prépare déjà la suite.
Je m'approche du buffet et je repose la clé, tout doucement, à sa place exacte. Mais je ne la lâche pas tout de suite. Je la regarde une dernière fois, ce petit levier qui pourrait tout faire sauter ou tout murer à jamais. Ma mère s'arrête de frotter. Elle a senti ma présence. On ne se regarde pas, mais dans le reflet de la vitre du four, je vois qu'elle attend. On attend tous les deux que le barrage lâche. Et quand il lâchera, on saura enfin si on sait nager.
Le radar en alerte
Le plateau de bresaola est posé sur la table basse, les tranches de viande rouge sombre luisantes sous la lumière trop crue du plafonnier. Marc rit, un son gras qui fait vibrer les glaçons dans son verre de whisky. Il est en train de mimer une négociation, ses mains larges traçant des cercles dans l’air pour ponctuer son succès. Ma mère, Nadia, s’occupe d’un pli imaginaire sur la nappe, ses doigts s’activant avec une précision de métronome. C’est un mardi soir ordinaire, bruyant de certitudes masculines.
Je me lève sans un mot. Le rideau de voile gris gratte la pulpe de mes doigts. Je ne le décale que d’un centimètre. En bas, l’asphalte brille sous le crachin. Elle est là. Une berline sombre, garée en double file, le moteur tournant si doucement qu’on ne devine sa présence qu’au panache de vapeur blanche qui s’échappe du pot d’échappement. Les vitres sont des miroirs d’encre.
— Lucas, lâche ce rideau, tu vas finir par devenir un meuble, s'exclame Marc. Viens goûter ce que ton vieux a ramené. C’est du sérieux.
Je ne bouge pas. Un picotement familier irradie à la base de ma nuque, une alerte somatique qui ignore le whisky et les rires. La portière conducteur s'entrouvre d'un millimètre, puis se referme sans un bruit. Quelqu'un attend.
— Je regarde juste si Yanis arrive, je mens.
Ma voix est stable. Nadia lève les yeux vers moi. Elle voit le pli entre mes sourcils, cette ride qu'elle connaît trop bien. Elle sent quand l'air change de densité. Elle pose doucement le plateau.
— Laisse-le, Marc, murmure-t-elle. Il est ailleurs.
Marc hausse les épaules avant d'avaler une gorgée. Pour lui, le danger est une abstraction qu'il croit avoir domptée. Pour moi, c'est cette voiture qui ne bouge pas depuis quatre minutes et douze secondes. Soudain, les phares de l’Allemande s’allument. Deux cercles de lumière blanche déchirent la nuit, projetant des ombres déformées sur la façade d'en face. Mon cœur rate une pulsation.
Marc se lève brusquement, son parfum boisé m'assaille alors qu'il vient me taper sur l'épaule. Sa main est lourde, protectrice et étouffante. Il se penche. Son regard balaie la rue, accroche les veilleuses de la voiture. Le silence s'installe, un vide que seul le ronronnement du frigo vient combler.
— C’est qui, ça ? demande-t-il. Sa voix a perdu deux octaves, tranchante.
Je fixe son reflet dans la vitre. Le masque de l'homme d'affaires s'effrite pour laisser place au prédateur aux aguets. Ses phalanges blanchissent sur mon trapèze. En bas, la voiture commence à avancer, centimètre par centimètre.
— Tu l’as vue quand ?
— Ça fait cinq minutes. Elle a attendu que le voisin sorte son chien pour avancer.
Marc lâche mon épaule. Le froid revient instantanément. D’un geste sec, il éteint la lampe du buffet. Le salon plonge dans une pénombre bleutée.
— Nadia, va dans la chambre.
— Marc…
— Dans la chambre. Tout de suite.
Elle s'exécute, ses chaussons glissant sur le parquet avec un frottement rythmé qui s’éloigne. Marc sort son téléphone. La lumière de l’écran illumine son visage par en dessous, transformant son sourire en un masque de tragédie grecque. Dehors, une portière claque. Le son est net. Définitif.
— Lucas, dégage de là.
Il m'attrape le bras et me tire vers l’intérieur. Je sens l’odeur du whisky mêlée à une pointe de sueur acide.
— Si ça sonne, tu n'ouvres pas. Tu rejoins ta mère dans le dressing. Compris ?
Je hoche la tête. Ma gorge est un tunnel de sable sec. Il se poste contre la porte blindée, l'oreille collée au bois. Il a sorti un canif, celui des cigares, mais la lame brille d'un éclat différent ce soir. L'ascenseur s'arrête. Un "ding" discret. Deux paires de pas. Lourds. Assurés.
Trois coups secs. Professionnels.
— Marc ? C’est nous. Ouvre.
La voix est calme, usée par le goudron. Marc serre le manche de son couteau. La poignée commence à s'abaisser doucement, s'arrêtant à mi-course, bloquée par le verrou.
— Marc, insiste la voix. On ne va pas rester là toute la nuit. On est entre gens civilisés.
Le mot sonne comme une insulte. Mon père pivote vers moi. Il n'est plus le daron qui râle pour mes notes de maths ; il est un animal acculé. Il plaque son index sur ses lèvres. *Chut.*
Nadia s’extrait du couloir, enveloppée dans son gilet en laine par-dessus sa chemise de nuit. Elle regarde le dos de Marc avec une lassitude infinie. Elle me saisit la main. Ses doigts tremblent de façon régulière.
— Lucas, chuchote-t-elle, va dans ta chambre.
Je ne bouge pas. Si je pars, l’équilibre se brise. Dehors, un briquet claque. Un filet de fumée bleue s'insinue par l'interstice sous la porte. C'est le marquage du territoire.
— On sait que le gamin est avec toi, reprend le fumeur. Ouvre.
Marc se tourne vers Nadia, un ordre muet dans le regard. Il pose sa main libre sur le verrou. Ses doigts hésitent. Il va ouvrir. Il va livrer notre salon juste pour que le bruit s'arrête. Je me dégage de l'emprise de ma mère.
— Ne fais pas ça, j'articule.
Il me regarde comme s'il me voyait pour la première fois. Pas comme son fils, mais comme un obstacle. Ou un miroir. La clé grince dans la serrure. Marc ne tourne pas encore le poignet. Il pue la peur.
— Recule, Lucas.
Je fais un pas de côté, glissant vers la fenêtre du salon. Le rideau est poussiéreux. En bas, l'Allemande attend toujours, moteur tournant, garée exactement dans l'angle mort du hall.
— Ils sont dans une voiture, je dis. Une Audi noire.
Marc se fige. Mes paroles semblent lui briser une côte. Il ne regarde pas la fenêtre, il reste fasciné par le judas.
— Le conducteur a laissé les veilleuses, je continue. Je la regarde là, maintenant.
Je lâche le rideau. Je me sens étrangement lucide, une froideur polaire parcourant mes membres. Le daron s'effondre devant la porte, il perd son sang-froid, et c'est moi qui tiens la montre. Marc retire enfin sa main de la clé et se frotte le visage.
— Va chercher ton sac, Lucas. On passe par les caves.
— Pourquoi ? On va nulle part avec cette bagnole en bas.
Il s'approche, envahissant mon espace. Sa main s'enfonce dans ma nuque.
— Fais ce que je te dis. On sort par le local poubelles.
— Ils ont un deuxième véhicule de l'autre côté. S'ils sont trois sur le palier, ils ne sont pas seuls dans la rue.
Marc me regarde. Je vois passer dans ses yeux la reconnaissance de ma propre méfiance. Il se détourne pour attraper son blouson de cuir. Il vérifie le chargeur d'un petit automatique sorti de sa poche intérieure. Le clic métallique est définitif.
— On ne reste pas ici.
On s'enfonce dans les entrailles de l'immeuble. La rampe d'escalier est froide sous ma paume. On descend en silence, étage après étage, sous une lumière jaune qui grésille. Marc marche devant, souple. Nadia suit, une ombre fragile. Au deuxième, une odeur de chou bouilli s'échappe d'un appartement. La télé gueule un générique de jeu. Ici, l'air suinte l'humidité.
— Lucas, regarde par la fente. Côté parking.
Je m'approche. Le parking est un damier de tôles sombres. L’Audi n’est pas là. Mais il y a une silhouette près des bennes. Un homme immobile, les mains dans les poches. Il regarde sa montre.
— Y'en a un derrière. Près des bacs.
Marc ne cille pas. Il pose une main sur mon épaule, une reconnaissance de grade.
— On change pas de plan. Le bloc C. Nadia, reste dans mon dos. Lucas, si la lumière s'éteint, tu te colles au mur.
On atteint le rez-de-chaussée. La porte de la cave est une plaque de fer grisâtre. Le grincement du mécanisme est une insulte au silence. On s'engouffre dans le noir. L’obscurité est épaisse, chargée d'une poussière qui gratte la gorge. Marc ne sort pas de lampe. Il nous dirige vers la gauche. Mes pieds nus sur le ciment captent chaque grain de sable.
— Tais-toi, Nadia, souffle Marc alors qu’elle allait parler. Écoute.
Au-dessus, le plafond vibre. Un voisin marche. Des pas domestiques. Ici, on rampe. Quelque part, un cliquetis. Quelqu'un teste la poignée de la porte de fer que nous venons de fermer. Marc devient une partie du mur.
— Ils sont là, dit-il. Lucas, prends le sac. On court.
Le sac est lourd, une masse compacte qui tire sur mon épaule. Nadia me le cède comme une bombe. On s'élance. Ce n'est pas un sprint, c'est une glissade. Derrière nous, les pas se précisent. Secs. Cadencés. Nadia trébuche sur un tuyau de cuivre. Je la rattrape par le coude.
— Ne regarde pas derrière.
Le couloir s'étire. Une grille métallique bloque l'accès vers le bloc C. Marc s’escrime avec un trousseau de clés. Le métal contre le métal résonne comme une détonation. Une lueur blafarde commence à balayer l'angle du couloir, loin derrière. Un faisceau blanc. Chirurgical.
— Papa, ils tournent le coin.
Le clic du verrou. La grille gémit. Marc nous pousse brutalement de l'autre côté alors que la lumière lèche déjà le mur. On s'enfonce dans une section de terre battue. Le sol étouffe nos pas. Marc glisse, une main sur son arme. On arrive au pied d'un escalier de service. Un soupirail en haut laisse passer une fente de lumière sale.
Une masse sombre attend devant. Je la devine par les vibrations. L’Allemande est là, stationnée en plein milieu de l’allée des glycines.
— Attends, je souffle en saisissant le manteau de mon père.
Il se retourne, le visage mangé par l'obscurité. Il a ce sourire de gagneur, celui qui me faisait sentir en sécurité autrefois.
— On y est, Lucas. C'est libre.
— La bagnole, devant. Elle ne bouge pas.
Il jette un regard distrait. Il n'envisage pas que le piège soit devant, immobile. Il tourne la clé de la porte de sortie. Le verrou claque. Il pousse le battant, confiant, sa silhouette se découpant sur le gris de la rue. Je reste une marche en dessous. Je vois le pneu arrière de la berline. Elle allume ses veilleuses.
— Papa, recule.
Il fait deux pas sur le trottoir, les épaules larges, ignorant le bloc de métal qui glisse vers lui sans un bruit. Ma main se crispe sur la bandoulière.
— Marc, putain, rentre !
Il s'arrête, un sourcil levé, presque amusé. La voiture s'immobilise à sa hauteur. La vitre conducteur descend dans un sifflement électrique. Lent. Insupportable. Je vois une main gantée de cuir sur le rebord. Ma mère laisse échapper un petit cri d'oiseau qu'on écrase.
Marc a perdu son sourire. Ses doigts cherchent maladroitement son arme, mais son geste est parasité par une arrogance qui n'a pas eu le temps de s'effacer.
— C’est pour mardi ? demande-t-il, la voix vibrante.
Pas de réponse. Juste la fumée d'une cigarette qui s'échappe de l'habitacle. Je fais un pas en dehors de l'ombre, le sac lourd de certitudes amères. À l'intérieur de la voiture, un homme se penche.
— Tu es en retard, Marc. Très en retard.
L'homme me regarde. Ses yeux accrochent les miens. Ce n'est pas un flic. C'est le monde d'après, celui dont Marc jurait nous protéger. La vitre arrière s'abaisse. Un deuxième homme est assis là. Il manipule un objet métallique qui reflète la lueur orange des veilleuses.
— Le petit a le sac, note la voix à l'arrière. C'est bien. Une affaire de famille.
La portière s'entrouvre. Mon père pose sa main sur mon torse pour me pousser derrière lui, mais son bras tremble. Pour la première fois, le rempart est devenu la cible.
L'héritage empoisonné
Le fumet âcre du café brûlé sature la cuisine. Marc est là, les coudes plantés sur la toile cirée où des tournesols s'effacent sous le gras. Il ne lève pas les yeux. Il lisse quelque chose contre le plastique froid. Le soleil de fin d’après-midi traverse la vitre sale, découpant une tranche de lumière où danse la poussière. Des témoins minuscules de nos vies qui stagnent.
Il finit par relever la tête. Son sourire n'atteint pas ses yeux. Ses mains, larges et calleuses, font glisser un objet vers le milieu de la table. Une brique épaisse, serrée par deux élastiques rouges prêts à claquer. Le papier a cette couleur grisâtre, une teinte de sueur et d'encre bon marché qui poisse les doigts.
— Viens voir, Lucas.
Je fais un pas. Le sol craque sous mes baskets, un avertissement. Marc tape deux fois sur le paquet avec son index. Un geste machinal, presque affectueux. Mon cœur cogne contre mes côtes, un rythme irrégulier qui me donne la nausée.
— C'est pour ton avenir. Pour tes études. N'importe quoi, tant que ça te sort de la boue.
Il dit ça avec une ferveur tranquille. Je regarde ses ongles propres. J'imagine les ombres qu'il a dû traverser pour poser ça là, entre le sucrier et le journal de la veille. À mes yeux, ce ne sont pas des billets. C’est un poids mort qui veut me maintenir dans cette cuisine pour l'éternité.
— Je n'ai pas demandé ça.
Ma voix est blanche. Le vieux frigo agonise dans le coin, son vrombissement couvre mon souffle. Marc fronce les sourcils. Il pousse encore un peu le paquet vers moi.
— La chance, on la prend quand elle passe. Sinon on finit comme les types d'en bas, la gueule ouverte.
Il se lève. Sa silhouette masque le soleil. Il pose sa main sur mon épaule. Une pression lourde, possessive. Je sens la chaleur de sa paume à travers mon sweat élimé. C'est le geste d'un père, mais aussi celui d'un propriétaire.
— Prends-les, Lucas. C'est du propre.
Je baisse les yeux sur ses doigts. Si je touche ce papier, je deviens son complice. Je valide chaque absence, chaque regard fuyant de ma mère quand les sirènes hurlent trop près. Je sens Nadia dans la pièce d'à côté. Son calme pèse plus lourd que le béton de l'immeuble.
— Et si j'en veux pas ?
Le calme qui suit est tranchant. Marc retire lentement sa main. Son expression passe de la tendresse à une incompréhension glaciale. Dehors, un gamin crie dans la cour. Ici, tout est suspendu.
— Tu joues à quoi, là ? demande-t-il d'une voix basse.
Il ne crie pas. Il n'a jamais besoin de ça. C'est cette vibration dans son thorax qui fait vibrer les verres sur l'étagère. Sa main gratte son menton mal rasé. Le bruit du poil dur contre sa peau résonne comme du papier de verre.
— Cet argent a une émanation, Marc. M’man le sait. Je veux pas d'une vie où je vérifie qui est derrière la porte avant d'allumer la télé.
Au nom de ma mère, ses traits se durcissent. Nadia est là-bas, je l'entends manipuler des cintres. Un cliquetis métallique régulier. Elle ne viendra pas. Elle attend que l’orage passe. Marc se rapproche d'un pas. Son mélange de tabac, d'adoucissant et de cuir m’enveloppe. L’émanation de mon enfance.
— Ta mère mange grâce à ça, siffle-t-il. Et tes pompes ? Tu crois qu'elles ont poussé sur le parking ?
Je sens la honte me brûler les joues. Il a raison. C’est ça le piège. Ma console, mes fringues, le lait dans le frigo : tout est imbibé de son business. Je porte déjà sa marque. Je recule. Mes talons butent contre la plinthe écaillée de l'évier.
— Je veux juste pouvoir respirer. Sans me demander si le type dans le bus est un de tes potes ou un flic.
Marc lâche un rire sec. Il saisit à nouveau la brique. Il la lève à la hauteur de mon visage. L'élastique rouge est tendu à craquer.
— Prends-les. C’est ton armure.
Je tends lentement la main. Mes doigts s'approchent du papier. Je jure que je sens le métal de l'encre avant de le toucher. Chaque billet pèse une tonne.
— Et si je les brûle ?
Le visage de Marc se fige. Ma mère lâche un petit gémissement étouffé. On est au bord d'une faille. Un muscle tressaute au coin de sa mâchoire. Il ne bouge plus.
— Répète ?
— Je demande ce qui se passe si je craque une allumette.
Je soutiens son regard. C’est dur. Mes paumes sont moites. Marc esquisse une grimace de prédateur. Il me saisit le menton. Pas pour frapper. Pour me forcer à regarder l'oseille.
— Tu les brûles, et tu brûles le chauffage. Les médicaments de ta mère. La tranquillité qu'on a payée avec nos tripes. C'est ça que tu veux ? Faire le poète avec l'estomac vide ?
Le néon grésille au-dessus de nous. Un "zzzt" électrique. Dehors, un scooter dérape sur le gravier.
— C'est pas de la poésie. Je veux pas de ton sang sur mes mains.
Il ricane. Il repose violemment le paquet devant moi. La table vibre. Une fourchette oubliée tinte contre la porcelaine de l'évier.
— Mon sang, c'est le tien. Regarde-toi. Tu as ma gueule. Alors prends cet oseille et achète-toi une chance.
Ma mère s'approche. Elle tient une brique de lait, les yeux fixés sur le carrelage. Elle attend que la foudre tombe. Je baisse les yeux sur mes baskets usées. Le logo est effacé. Cet argent pourrait m'acheter les plus belles pompes du quartier. Celles qui imposent le respect dans la rue. Mais je marcherais toujours sur des œufs.
— Range ça, ordonne Marc. Et sors. Yanis t'attend.
Je glisse lentement les billets vers le bord de la table. Le papier crisse sur le formica. Un son de papier de verre. La brique s'arrête pile au bord du plateau. Un millimètre de plus et elle basculait sur le lino jauni, parmi les miettes du matin.
— Garde-le pour tes avocats, papa. Moi, je vais marcher. Ça coûte rien de marcher.
Marc se fige, briquet en main. La tension devient solide. Je me dirige vers l'entrée. Chaque pas me coûte. Dans le couloir, l'émanation de l'encaustique me soulève le cœur. J'attrape mes clés.
— Lucas ! appelle ma mère.
Je ne me retourne pas. Si je vois son visage, je craque. Je ramasse le fric et je redeviens le bon petit soldat. Derrière moi, un poing frappe la table. Un coup sec.
— Tu reviendras ! gueule Marc. Quand t'auras les crocs, tu reviendras ramper !
Je pousse la porte. L'air du couloir sent la friture. Je descends les marches quatre à quatre. En bas, Yanis est appuyé contre le muret. Il lève la tête, son sourire s'efface.
— T'as vu un fantôme ? T'es tout blanc.
Je prends une grande inspiration. L'air frais du soir. Un goût de gasoil, mais sans l'oppression de la cuisine.
— On bouge. Loin.
Mes talons martèlent le bitume. Je ne regarde pas derrière moi. Yanis trottine à mes côtés. Il ne pose plus de questions. On tourne à l'angle de la rue Voltaire.
— Lucas, attends.
Il attrape ma manche. Je m'arrête net. Mes yeux sont fixés sur une flaque d'huile irisée. Des reflets d'arc-en-ciel toxique. C’est exactement ça, notre vie : brillant et dégueulasse.
— Tu trembles. Regarde tes mains.
Je baisse les yeux. Mes doigts sont agités d'un spasme léger. Je les enfonce dans mes poches. Le métal de mes clés est froid.
— C’est rien. On va où ?
— Au city-stade. Y aura personne. On pourra... poser les trucs.
Il croit encore qu'il y a une solution. Il ne comprend pas que j'ai fait sauter le pont. On traverse le boulevard. Le vent se lève. Chaque pas m'éloigne de la voix de Marc. Je me demande s'il a ramassé l'argent ou s'il l'a jeté à travers la pièce.
— Tu lui as vraiment dit non ? murmure Yanis devant le grillage du stade.
Je ne réponds pas. J'écoute le bourdonnement du périphérique. Je lève la tête vers le ciel gris coincé entre deux barres d'immeubles.
— Je lui ai rendu sa laisse.
Je pousse la porte métallique. Elle grince. Un son long qui déchire le calme. Le sol synthétique est humide sous mes semelles. Au loin, les projecteurs d'un chantier découpent des ombres géantes. On s'avance vers le milieu du terrain. Yanis s'assoit par terre. Je reste debout. Je n'ai plus d'argent. Plus de plan. Juste cette sensation acide d'être enfin propriétaire de ma propre peau.
— Il va mal le prendre, Lucas. Quand il donne, il veut de la reconnaissance.
— Je respire, Yanis.
Une voiture ralentit sur le boulevard. Les phares balayent le grillage, projetant des ombres de barreaux sur mon visage. Je ne baisse pas les yeux. Je pense à ma mère qui va passer l'éponge sur la table de la cuisine pour effacer les traces du refus. Elle va ranger les billets dans la boîte à biscuits, en haut de l'armoire. Elle fera semblant de n'avoir rien entendu.
Mon téléphone vibre. Une fois. Deux fois. Un poids mort contre ma cuisse. Je n'ai pas besoin de regarder l'écran. Le signal de la laisse qui se tend.
— Tu rentres pas ? tente encore Yanis.
Je regarde le portillon du stade. Derrière, c'est l'inconnu. Sans un rond.
— Pas tout de suite. J'ai besoin de voir jusqu'où je peux aller sans lui.
Je sors mon téléphone. L'écran est zébré d'une fissure. Le nom "Papa" clignote. J'éteins l'appareil. Le noir total.
Je repars, longeant les façades aveugles. J'évite les réverbères. Je me demande si Marc a déjà pris les clés de la berline pour faire le tour des blocs. S'il me rattrape, il utilisera sa voix de velours. Celle qui explique que le monde est une jungle.
Soudain, une ombre se détache d'un porche. Je me fige. Mes muscles se tendent. C'est juste un chien maigre. Il me fixe avec des yeux jaunes avant de disparaître. Je relâche mon souffle. Mon cœur cogne.
Je tourne vers le parc. Les grilles sont fermées, mais je connais le barreau tordu. Je force, mes articulations craquent. Un effort physique qui me fait du bien. Je passe de l'autre côté, sous les marronniers. Ici, l'obscurité protège. Je m'assois sur un banc humide. Je ferme les yeux. Je revois Marc quand j'ai refusé. Il n'était pas en colère. Il avait cet air déçu. Celui d'un homme qui regarde un investissement se dévaluer.
Je ramasse un caillou. Je le serre dans ma main, si fort que les arêtes s'enfoncent dans ma peau. C’est ça, la réalité. Le mordant, le vide. La seule chose qui m'appartienne.
Je lâche la pierre. Elle s'enfonce dans les feuilles mortes. Je ne peux pas rester là jusqu'à l'aube. Je me lève. Mes genoux craquent. Je repasse le grillage. La pointe d'une soudure griffe mon blouson. Un accroc de plus.
La rue est déserte. Les halos jaunes oscillent sous le vent. Je remonte mon col. Quand je pousse la porte de l'appartement, la remontée de tabac froid me prend à la gorge. Je retire mes pompes. Le parquet gémit. La lumière de la cuisine est une lame blanche dans le couloir. Marc est assis à la table. Il n'est pas au lit. Il ne dort jamais quand une affaire est en suspens.
Il a un verre de thé à la main. Entre lui et la chaise vide, il y a la brique de billets. L'élastique rouge ressemble à une cicatrice.
— Assieds-toi.
Sa voix est douce. C’est sa force. Nadia apparaît dans l'encadrement de la porte. Elle lisse son tablier, les yeux sur le carrelage. Marc pousse la brique vers moi. Un glissement de peau sur du sable.
— C’est ta liberté, Lucas.
Je regarde le paquet. Je ne vois pas de liberté. Je vois les types qui ont baissé les yeux devant lui. Je vois des chaînes.
— Je n'en veux pas, Papa.
Le silence est plus tranchant qu'une insulte. Marc repose son verre. Le petit "clac" résonne.
— Tu te prends pour qui ? Ton intégrité va payer ton loyer ?
— Je préfère crever de faim, je réponds.
Ma voix ne tremble plus. Marc esquisse un sourire amer. Il récupère le paquet d'un geste brusque et le fourre dans sa poche.
— On en reparlera. Va te coucher.
Je me lève. Je traverse le couloir, j'entre dans ma chambre et je ferme la porte à clé. Je me laisse glisser contre le bois. C’est fait. J'ai dit non.
Mon téléphone vibre une dernière fois. Je l'allume. Un message de Yanis.
*« Mec, y’a deux types devant chez toi. Ils demandent après ton père. Ils ont pas l'air de vouloir discuter. Tire-toi par derrière si tu peux. »*
Je reste figé. Dans la cuisine, j'entends Marc qui rince son verre. Le bruit de l'eau est d'une violence insupportable. L'héritage est là. Il frappe à la porte.
Interrogatoire amical
Le bitume devant le lycée est parsemé de chewing-gums écrasés, des petites taches grises qui dessinent une galaxie sans intérêt sous mes baskets. Yanis marche à côté de moi. Son épaule heurte parfois la mienne. C’est un contact habituel, amical, mais aujourd’hui, il me brûle comme une décharge. On dépasse l'arrêt de bus où des premières s'égosillent pour une vidéo supprimée. Je resserre les sangles de mon sac, sentant le poids de mes bouquins contre mes vertèbres. Une armature dérisoire.
— Tu fais quoi après ? lance Yanis en sortant son téléphone.
Il ne me regarde pas. Il fait défiler ses notifications avec une aisance qui me donne le vertige. Sa question est une sonde, un petit crochet métallique lancé dans l’eau trouble de mon emploi du temps. Mon pouls s'accélère. Un battement sourd dans les tempes. Le rythme régulier d'un compte à rebours que je suis seul à entendre.
— Rien de spécial, je souffle. Je dois aider ma daronne.
— Toujours un truc, toi.
Il s'arrête net devant le muret du city-stade. Le vent soulève une mèche de ses cheveux sombres et fait claquer le nylon de son coupe-vent. Il plante ses yeux dans les miens. L'interrogatoire commence. Celui qui ne porte pas de nom mais qui pèse une tonne.
— C’est quoi le délire, Lucas ? Ça fait six mois qu’on traîne ensemble tous les jours, et je connais même pas la couleur de ton canapé. On va jamais chez toi. Jamais.
Ma gorge se serre. Je regarde au-delà de son épaule, vers les tours qui découpent le ciel gris. Là-bas, le business de mon père sature tout : les murs, les moquettes, l'odeur du café. Je revois les sacs de sport noirs posés dans l'entrée hier soir. Ceux qu'on ne doit pas toucher. Ceux qui transpirent une tension électrique. Comment expliquer que franchir le seuil de mon appart, c’est entrer dans une zone de guerre froide ?
— Mon daron est en plein kiff sur le télétravail, je bafouille. Il est hyper tendu. Si je ramène du monde, il va faire une syncope. C’est la zone, mec.
Le mensonge sort de ma bouche comme une fumée épaisse. Je déteste cette barrière que je pose entre nous, centimètre par centimètre. Je déteste la façon dont il me regarde, avec cette petite moue de doute qui étire le coin de sa lèvre. Il n'est pas dupe. Mais il n'a pas encore les clés pour ouvrir la porte blindée que je tiens fermée de tout mon poids.
Yanis ramasse un caillou et le balance contre le grillage. Le bruit métallique résonne dans le vide de l'après-midi. Un *klang* sec.
— T’as honte de nous ou quoi ? demande-t-il, sa voix devenue basse. On n'est pas assez bien pour ton salon ?
— C'est pas ça, Yanis. Jure.
Je cherche mes mots, mais mon cerveau est un écran figé. Je sens la sueur perler dans mon dos malgré le froid. Je revois Marc, mon père, avec son sourire de loup et sa main qui se pose sur mon épaule comme un verrou. Je suis le gardien de son secret, et Yanis est un intrus.
— Alors c'est quoi ? Il est chelou, ton vieux ?
Je baisse la tête. Je fixe mes chaussures. Une éraflure sur le cuir de ma basket gauche. Si je parle, je trahis le sang. Si je me tais, je perds le seul mec qui me fait me sentir normal. Le silence s'étire, devient une matière physique, gluante.
— Il est juste... particulier, je finis par lâcher. C'est compliqué. Tu peux pas comprendre.
— La phrase des mecs qui cachent un truc.
Il lâche un rire sans joie et se remet en marche, plus vite. On arrive à l'angle de la rue qui mène vers mon quartier, là où les caméras de surveillance ont été repeintes à la bombe noire. Chaque mètre nous rapproche de la vérité que je veux étouffer.
— On essaie demain ? insiste-t-il sans se retourner. On pose les sacs, on repart. Juste pour voir ta chambre.
Ma main se crispe sur la lanière du sac. Je visualise la cloison fine qui sépare ma chambre du bureau où mon père reçoit ses « visiteurs ». Je pense au cliquetis des métaux, à cette atmosphère de soufre qui colle aux rideaux.
— Demain, c'est mort, je réponds trop vite. Pas demain.
Yanis s'arrête. Le crissement de ses semelles sur le bitume mouillé sonne comme un coup de sifflet final. On est à la lisière, là où les lampadaires grésillent. L’air sent le pneu froid et l’humidité des égouts.
— T'as un cadavre dans le placard ? lâche-t-il. À chaque fois, tu te transformes en agent du Mossad. On se connaît depuis la maternelle, Lucas.
Mon cœur tape contre mes côtes. Je cherche une sortie de secours, mais mes yeux font le tour de la rue : un chariot de supermarché renversé, une affiche de concert déchirée. Je ne peux pas lui dire que ma mère recompte des liasses élastiquées sur la table de la cuisine, l'air absent, comme si elle épluchait des patates.
— Ma daronne fait une fixette sur le rangement, je tente. Elle va me faire une scène devant toi. Tu la connais.
Yanis ne cille pas. Il incline la tête. Il sait que Nadia est la douceur même. Pour me donner une contenance, je sors mon téléphone. L'écran brille. Une notification inutile.
— Ta daronne m'adore. Arrête ton char.
Il fait un pas vers moi. Je vois le grain de sa veste, les petites peluches sur son col. Le silence est plus épais qu'avant. Un bus passe au loin, une vibration sourde sous mes pieds. Je pense à Marc. Il doit être rentré. Il a dû poser sa veste en cuir sur le dossier d'une chaise, les yeux déjà rivés sur le prochain « service ». S’il voyait Yanis là, il lui sourirait. Il poserait des questions sur le lycée. Il serait le père parfait. C'est ça le pire. Il rend la vérité invisible.
— C’est juste pas le moment, j’insiste. Pourquoi tu forces ? C’est qu’un appart, mec.
— C’est pas l’appart qui m’intéresse. C’est pourquoi tu me caches ta vie. On est potes ou on est des collègues ? J’ai l’impression d’être un client que tu raccompagnes à la sortie.
La vérité me pique la gorge comme une gorgée d'acide. Je suis en train de devenir un étranger pour lui. Pour tout le monde. Yanis soupire. Il réajuste son sac et reprend la marche, les épaules basses. Je le suis, le pas pesant. On arrive devant l'entrée de mon bâtiment. Le hall est éclairé par un néon blafard qui bat comme un cœur fatigué.
— Vas-y, rentre dans ton bunker, lâche-t-il sans me regarder. On se capte demain. Si t'as l'autorisation du colonel.
Il continue sa route vers le bloc d'en face. Je reste devant l'interphone, le doigt suspendu. J'ai envie de l'appeler. De dire « Reviens, je vais t'expliquer ». Mais les mots restent bloqués, étouffés par l'odeur de la maison qui m'attend derrière la porte vitrée. J'appuie sur le bouton. Le déclic de la serrure électrique résonne comme une sentence.
Je monte les escaliers. À chaque étage, mon cœur ralentit, s'ajuste à l'ambiance de la planque. Arrivé au troisième, je m'arrête. Il n'y a aucun bruit, mais je sens l'électricité statique de mon père. Je cherche mes clés au fond de ma poche. Mes doigts tremblent sur le métal froid.
Je tourne la clé. Un tour, deux tours. Le pêne se rétracte avec un claquement sec. J'inspire une dernière fois l'air du dehors, puis je pousse le battant. La porte est lourde, renforcée par une plaque d'acier. Elle s'ouvre sur l'obscurité du couloir.
L'odeur me saute à la gorge. Sauce tomate, nicotine rance et ce parfum de cuir neuf que Marc dégage en permanence. Je referme derrière moi. Le silence ici est une pression atmosphérique qui vous bouche les oreilles. Je pose mon sac. Le bruit des boucles en plastique me paraît assourdissant.
— Lucas ?
La voix vient du salon. Basse, grave. Une voix qui n'a pas besoin de crier. Je retire mes baskets, je les range soigneusement contre la plinthe. L'alignement doit être parfait. Je déteste cette manie de tout lisser quand je rentre ici.
Marc est assis dans son fauteuil en cuir, face à la porte. Il nettoie une paire de lunettes avec un carré de microfibre. Gestes lents, méticuleux. Il lève les yeux, un petit sourire en coin.
— T'as une tête de déterré. C’est le bahut ou ton pote qui te fatigue ?
— Juste les cours, je mens. Le contrôle d'éco a été long.
Il pose ses lunettes sur la table basse, à côté d'une pile de billets maintenue par un élastique. Il les laisse là, négligemment. Mon regard évite la pile.
— Tu mens mal, Lucas.
Il se lève. Il est massif, mais il bouge avec une souplesse de chat. Il s'approche et pose une main sur mon épaule. Chaude. Pesante. C'est la main qui m'a appris le vélo et celle qui sait briser des mâchoires. Son après-rasage m'enveloppe, une odeur de propre qui cache tout le reste.
— Yanis, il voulait monter ? demande-t-il d'un ton désintéressé.
Je me fige. Son radar est infaillible.
— Non. Il m'a juste déposé. Il est pressé.
— Dommage. On aurait pu lui offrir un verre. On n'est pas des sauvages.
Le sous-texte me percute. *On ne laisse personne entrer.* C'est le premier commandement du bunker. Ma mère sort de la kitchenette, un torchon à la main. Ses yeux font l'aller-retour entre nous. Elle sourit, un sourire de façade.
— Laisse-le souffler, Marc. Va te laver les mains, Lucas. Le dîner est prêt.
Je m'extirpe de l'étreinte. Dans le miroir de l'entrée, je croise mon reflet. Visage pâle, yeux cernés. Un otage qui commence à aimer ses barreaux.
J'entre dans ma chambre. Je m'assois sur mon lit. Les ressorts grincent. De l'autre côté de la cloison, j'entends le murmure de mon père. Le ton des affaires. Le clic d'un briquet. Le froissement du papier qu'on compte. Je vais vers la fenêtre. Les volets sont baissés aux trois quarts. Par la fente, je vois les phares des voitures, des lignes rouges dans le noir. Yanis est là-bas, dans le vrai monde. Moi, je suis dans la soute.
— Lucas ! À table !
Impératif. Je me frotte le visage, j'essaie de faire redescendre la pression. Dans la salle à manger, l'assiette de soupe fume.
— Alors, ce contrôle d'éco ? C’était quoi le sujet ?
— La loi de l'offre et de la demande.
Marc s'arrête, la cuillère à mi-chemin. Un petit rire bref s'échappe de ses narines.
— C’est la seule leçon qui compte vraiment, fiston. Le reste, c’est pour ceux qui n'ont pas d'imagination.
Il s’essuie les lèvres, un geste chirurgical. Ma mère reste figée. La vapeur de la soupe déforme les traits de mon père.
— Tu devrais l'inviter, ton collègue. Celui qui traînait devant le portail. C'est quoi son nom ?
Le morceau de pain devient une boule de plâtre dans ma gorge. Je force la déglutition. Dans ma poche, mon téléphone vibre. Une fois. Brève.
— Yanis. Il s'appelle Yanis.
— Yanis, répète Marc comme s'il évaluait une nuisance. On ne reçoit jamais personne. Ta mère se donne du mal pour que ce soit propre, c’est pas pour vivre comme des ermites.
Ma mère gratte le fond de son assiette avec une régularité de métronome. Inox contre céramique. Le seul battement de cœur de la pièce.
— C’est compliqué en ce moment, je bafouille. Il a beaucoup de taf. Le bac, tout ça.
Le mensonge flotte entre nous, épais. Marc me fixe, immobile. Ses doigts sont larges, les ongles coupés ras.
— Le bac est dans quatre mois. Tu me prends pour un jambon ?
Mon téléphone vibre encore. Trois fois. Yanis insiste. Je l'imagine chez lui, dans son salon plein de bordel et de rires.
— On préfère traîner dehors, j’insiste. C'est plus tranquille.
— On est très tranquilles ici, pourtant. On est entre nous.
Il se remet à manger. Sujet clos. Je regarde ma mère qui n'a pas dit un mot. Elle sait que chaque ami que je n'invite pas est une preuve. Je repense au message de Yanis : *« Alors, samedi, on squatte chez toi ? Ma daronne fait une fixette sur le rangement. »*
Je saisis mon verre d'eau. Mes doigts tremblent. Je me lève brusquement, le dossier de ma chaise criant sur le carrelage. Ma mère sursaute.
— Je reviens, j'ai oublié un truc dans mon sac.
Je fuis l'odeur de la soupe. Dans le couloir, l'air est plus frais. Je m’adosse au mur, le crépi me pique les omoplates. Mon cœur cogne. Je sors le téléphone. La lumière bleue m’éclabousse le visage.
Je commence à taper : *« Samedi, c’est mort. Travaux dans l’appart. »*
J’efface. Trop précis. Si Yanis passe et ne voit pas de benne à gravats, je suis grillé.
Je réécris : *« Pas possible, gros. On part voir la famille en province. »*
C'est le joker. Le doigt suspendu au-dessus d'« Envoyer », je sens une boule de papier mâché dans ma gorge. Mentir à Marc est un sport. Mentir à Yanis, c’est m’amputer.
Soudain, le bruit de la cuillère s’arrête dans la cuisine. Un silence de mort.
— Lucas ?
— Je cherche mes fiches ! je crie en retour. Ma voix est trop haute.
Je lâche le message. La bulle bleue s’envole. Je fixe l'écran jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Je me baisse vers mon sac, je brasse mes cahiers au hasard. Mes mains tremblent sur le classeur de français. Je reste là, accroupi, le front contre la toile du sac. Je voudrais dévaler les étages et courir. Mais si je sors maintenant, Marc se lèvera. Et s'il se lève, le monde s'arrête.
Je me redresse. Je dois retourner là-bas. Finir ma soupe. Regarder mon père dans les yeux.
— Lucas, t’as besoin d’une lampe frontale ?
Marc est sur le pas de la porte. Silhouette massive découpée par la lumière jaune. Il tient son verre de vin, les reflets rouges dansant sur les murs. Il me sourit, le sourire du bon voisin. Mais ses yeux fouillent mon visage.
— J’ai trouvé, je réponds.
Je passe à côté de lui. Je sens son parfum coûteux mêlé au tabac. Une odeur de pouvoir. Je me rassieds.
— Alors, cette famille de Yanis ? Ils sont de quel coin ?
— De l’Est. Nancy, je crois.
— C’est important, la famille, Lucas. C’est ce qui reste quand tout se barre en vrille.
Il boit, me fixant par-dessus le bord du verre. Mon téléphone vibre encore. Yanis a répondu. Je ne peux pas regarder. Pas sous ce regard.
Le téléphone insiste. Un bourdonnement long. Je garde les yeux sur mon assiette. Marc attend.
— Et pourquoi ils sont jamais ici, tes potes ? On est des lépreux ? C’est ça que tu leur dis ?
Il sourit, mais ses yeux sont des billes d'obsidienne.
— C’est pas ça. C’est juste que... c’est petit ici. Et maman est fatiguée.
Ma mère ne bronche pas, mais sa main se crispe sur son pain. Je viens de l'utiliser comme bouclier. Encore une fois. Sous la table, je tape : *« Ma mère est malade, migraines de fou. On se voit au parc. »*
Je valide. Le bruit d'envoi résonne comme un coup de feu. Marc repose son verre vide.
— Les migraines, hein ? Tu devrais faire attention, Lucas. À force de protéger tout le monde, on finit par s'enfermer seul.
Il se lève, son ombre occultant la pièce. Il pose sa main sur mon épaule. Ni caresse, ni agression. Un rappel. Il resserre les doigts un instant, juste assez pour me rappeler sa force, puis il relâche.
— Tu devrais l'inviter quand même. Samedi. On fera un barbecue. J'achèterai de la vraie viande.
Ma gorge est un tube de métal rouillé. Ma mère empile les assiettes avec une hâte nerveuse. Cliquetis de porcelaine. Trop fort.
— Il peut pas, samedi. Anniversaire de famille.
Mon téléphone vibre. Une rafale de notifications. Yanis s'impatiente. Marc s'approche de la fenêtre, écarte le rideau de velours avec l'index. Une fente de lumière orangée.
— Il y a du monde dehors pour un mardi soir, note-t-il.
Je serre le téléphone.
— Sûrement les petits du bâtiment B, je lâche.
— Va voir, Lucas. Va leur dire de faire moins de bruit. Ta mère a besoin de calme, non ? Puisque tu le dis.
Je me lève. Le cri de la chaise déchire le silence. Marc ne bouge pas. Je traverse le salon, sentant ses yeux dans mon dos. Je n’ose pas me retourner. J’attrape ma doudoune. Le curseur se coince. Je jure, je tire sur le métal. Je sors sur le palier.
L'escalier sent le graillon. Je dévale les marches. Rez-de-chaussée. L'air frais me claque au visage. Yanis est là, appuyé contre une bagnole, le visage éclairé par son téléphone. Il lève les yeux, sourit. Ce sourire qui ne sait rien.
— Ah, quand même ! lance-t-il trop fort.
— Moins fort, s'il te plaît, je murmure.
Je jette un coup d'œil au troisième. Le rideau est entrouvert. Une ombre s'y dessine. Il regarde. Il analyse tout.
— C'est quoi le délire ? demande Yanis. Tu sors des excuses de daronne, tu réponds plus. C'est quoi ton problème ?
Il fait un pas vers moi. Je fixe le goudron.
— Ma mère est fatiguée. Mon daron est à cran. C'est pas le moment.
— Ton daron, toujours lui. Tu comptes faire le mort jusqu'à quand ? Tu nous lâches pour rester enfermé ?
La colère monte. Il ne voit pas l'ombre derrière le rideau. Il ne comprend pas le risque de chaque seconde passée sous ce réverbère.
— Tu sais rien du tout, je siffle. Alors tu rentres chez toi.
Yanis recule. Ses yeux passent de l'agacement à une blessure silencieuse. Le vent fait bruisser des feuilles mortes.
— Ok, Lucas. T'as changé. Je sais pas ce qui se passe chez toi, mais t'es plus là. T'es devenu un fantôme.
Il part. Ses pas résonnent. Je reste seul sous la lumière orange. Je lève la tête. Le rideau du troisième retombe. La fente disparaît.
Je remonte. L'ampoule du hall vacille. Au troisième, je reste dans le noir un instant, fixant le trait de lumière sous notre porte. J'entre.
— Tu as mis du temps, lance Marc.
Il est dans son fauteuil. Seule la fumée de sa cigarette s'élève. Je retire mes chaussures.
— Il est têtu. Tu le connais.
— Je te connais mieux, Lucas. Et je n'aime pas quand tu bafouilles. Ça donne l'impression que tu as quelque chose à cacher. Et nous, on ne se cache rien.
Il se tourne. Ses yeux sont deux fentes sombres. Il me désigne le tabouret. Je m'assois. Marc se penche, ses coudes sur les genoux. Une moitié de son visage est dans l'ombre.
— Il avait l'air de chercher un truc, ton pote. Une fissure dans la façade ?
— Il est juste lourd. Il voulait savoir pourquoi il ne venait jamais pour la console.
Marc sourit. Un simple étirement des lèvres. Il pose sa main sur ma nuque, pressant doucement les vertèbres. Un geste d'affection qui pèse comme une chaîne.
— Tu as bien fait. Les amis, c'est comme les courants d'air. On est bien, tous les trois. Personne pour fouiner.
Il resserre la prise. Pas pour faire mal. Juste pour dire qu'il possède chaque centimètre de cette pièce. Je hoche la tête.
— Va manger.
Je me dirige vers la cuisine. En passant devant le buffet, je vois le téléphone de mon père. L'écran s'allume. Un numéro inconnu : *« Livraison demain. 05h00. »*
Je ne m'arrête pas. J'entre dans la cuisine où l'odeur du fromage brûlé m'attend. Marc commence à murer mon monde, et je sens qu'il tient la truelle. Mais dans ma poche, mon téléphone vibre une dernière fois. Je ne l'éteins pas. Je garde le message de Yanis. Une petite lumière clandestine que mon père n'a pas encore vue.
La livraison de trop
Marc remue son café. Le tintement de la cuillère contre la porcelaine fissurée résonne dans le silence de la cuisine comme un métronome déréglé. Il ne me regarde pas. Ses yeux restent rivés sur son téléphone, mais je vois ses épaules. Elles sont trop droites, trop rigides pour un samedi matin en survêtement gris. Le soleil tape contre les vitres rayées, éclairant des milliards de poussières qui flottent entre nous.
— Petit, lance-t-il sans lever la tête.
Le mot tombe entre nous. C’est le signal. Mon radar interne passe au rouge, une pulsation sourde derrière mes tempes. Je crispe mes doigts sur le rebord de la table en formica. Le revêtement est froid, collant sous ma paume à cause d’une tache de sirop.
— Ouais ?
Ma voix est sèche. Je déglutis, la gorge tapissée de papier de verre. Marc repose sa tasse avec une lenteur calculée. Il se tourne enfin vers moi. Il a ce regard, un mélange de tendresse et de calcul qui me fait toujours sentir que je lui dois tout.
— Rends-moi un service. Rapide. À l’étage du dessous. Chez l’Ancien.
Il désigne du menton l'objet noir posé au pied du buffet. Un Quechua banal, les fermetures éclair bouffées par l’usure. On pourrait croire qu'il contient des crampons sales, mais l’air semble se densifier autour de lui.
— J’ai cours dans vingt minutes, je tente.
C’est un mensonge. Marc se lève, parcourt la distance qui nous sépare en deux pas silencieux. Il pose sa main sur ma nuque. Ses doigts sont larges, calleux. C'est une étreinte lourde qui ressemble à une protection, mais je sens le poids de la laisse.
— Ça prend deux minutes, Lucas. Tu descends, tu poses, tu remontes. T’es un fantôme pour eux. Juste un gamin qui descend les poubelles.
Il tire le fardeau vers moi du bout de sa basket. Le tissu frotte contre le lino avec un râle sourd qui me fait grincer les dents. C'est compact. Trop. Je me baisse, mes genoux craquent. Quand j’attrape les anses, le sang quitte mes doigts instantanément. Mon épaule manque de sortir de son logement. Je dois utiliser mes deux mains pour stabiliser la masse. La sangle me scie déjà la peau.
— C’est quoi ?
Marc retourne à son café, le dos tourné.
— C’est pour ton avenir, petit. Allez, file. L'Ancien attend.
Je traverse le salon en boitant pour compenser le déséquilibre. Ma mère, Nadia, est dans l’entrée. Elle plie des draps, le visage tourné vers la fenêtre. Elle ne dit rien, mais ses mouvements sont saccadés. Elle lisse une taie d’oreiller avec une application maniaque. Elle sait. Elle voit ma lutte physique avec le nylon, mais elle choisit le silence.
J’ouvre la porte d'entrée. Dans le couloir, un relent de graillon et d’humidité stagnante m’agresse. Je sors sur le palier. Le silence de la cage d’escalier est immédiat, oppressant.
Je fais un pas. Le nylon cogne contre ma cuisse, un choc dur. Je change de main, la poignée est déjà moite de ma propre sueur. Chaque seconde, la charge semble doubler de volume. Je m’arrête sur le palier intermédiaire, les poumons brûlants.
— Lucas ? C’est toi, mon grand ?
Madame Vasseur entrouvre sa porte. Une odeur de soupe de poireaux s'échappe. Elle plisse les yeux. Je force un sourire, une grimace électrique. Je remonte la sangle d’un coup sec.
— J’aide mon père, Madame Vasseur. Je descends des vieux trucs pour la cave.
— C’est lourd pour un garçon de ton âge, dit-elle d’une voix traînante. Ton père devrait faire ça lui-même.
— Il s'est bloqué le dos ce matin. C’est rien, je gère.
Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Je m’enfonce dans l’escalier. Plus bas, des voisins montent. Un couple. L'homme rit, une pile de courrier sous le bras. Je me plaque contre le mur, les jointures blanches.
— Il a l’air lourd, ton bagage, gamin, lance l’homme sur un ton jovial. Tu fais de l’haltérophilie ?
— Le matos de foot, je bafouille. On prépare le tournoi.
Il hoche la tête, convaincu. Pour lui, je suis juste le petit Lucas qui aide sa famille. Il ne voit pas les mensonges qui débordent du nylon.
J’atteins la porte de l’Ancien. 3B. Je frappe trois coups secs. Le frottement d’une chaîne de sécurité résonne derrière le bois.
— C’est Lucas.
La porte s’ouvre sur un appartement plongé dans la pénombre. L’Ancien me fait signe d’entrer. Il est voûté, sa peau ressemble à du parchemin trop chauffé. Je lâche le fardeau. Il touche le sol avec un impact qui fait vibrer le parquet.
— Marc t’envoie enfin au charbon, hein ?
Je ne réponds pas. Je frotte mes paumes contre mon jean. L’Ancien plonge une main dans l’ouverture, explorant le contenu avec une lenteur amoureuse. Il sort une petite clé attachée à une ficelle poisseuse.
— Tiens. Ton père sait ce que c’est. Dis-lui que le compte est bon pour ce paquet.
Ses doigts effleurent les miens. Un froid me parcourt l'échine. La clé pèse plus lourd que tout le reste.
— Je lui dirai.
— File, Lucas. Le syndic surveille.
Je sors, la clé dans ma poche. Je descends au 2B. C’est là que tout se joue. Ma main tremble sur la poignée froide. J’insère la clé. La serrure tourne avec une facilité écœurante. Je pousse.
L’obscurité de l’appartement m’accueille. Une présence tapis dans le noir.
— Pose-le là, murmure une voix d’homme près de mon oreille.
Je sursaute. Une silhouette se décolle du mur, fluide comme une tache d’encre. Il ne regarde pas le Quechua, il me regarde moi. Ses yeux sont deux fentes sombres sous une casquette.
— Marc t’a dit quoi ? demande-t-il d’une voix basse.
— De poser et de repartir. Que personne ne verrait rien.
Un rire sec s’échappe de ses lèvres. Il se baisse, ramasse le bagage sans le moindre effort. Ce qui m’a brisé le dos n’est qu’une formalité pour lui. Il l’ouvre. Le bruit du curseur déchire le silence.
— C’est quoi ? je demande soudain.
L'homme s'arrête. Il sort un paquet rectangulaire entouré de ruban adhésif marron.
— C’est le temps de ton vieux, gamin. Chaque gramme, c’est une minute de liberté en moins si ça tourne mal. Tu veux vraiment savoir la suite ?
Il me repousse l'objet du pied. Le nylon glisse sur le sol avec un sifflement de serpent.
— Dis à ton vieux que le compte n'y est pas, lâche-t-il froidement.
Mon cœur cogne contre mes côtes.
— Quoi ? Il a dit que…
— Je me fous de ce qu’il a dit. Il manque un truc. Tu remontes, tu lui dis qu’on ne rigole pas avec ça. Maintenant, dégage.
Il recule dans l’ombre. Je reprends la sangle. Le poids semble avoir doublé. Je commence l’ascension. Chaque marche est une épreuve de force. Je pense à Yanis qui m’attend sûrement en bas, assis sur le muret, en train de checker son téléphone. Il est dans le monde normal. Moi, je suis dans l'entre-deux.
Arrivé devant notre porte, je m’arrête. J’écoute. Le rire de mon père me parvient. Un rire franc, généreux. Il raconte une anecdote à ma mère en coupant le pain. Je pousse la porte.
Le salon est baigné d’une lumière domestique. Une odeur d’oignons frits et de cumin m’agresse les narines. Mon père est dans son fauteuil. Il lève les yeux, une fierté tranquille dans le regard.
— Déjà de retour, champion ? Alors, ça s’est passé comment ?
Je laisse tomber le fardeau à ses pieds. Le choc fait vibrer le parquet. Je soutiens son regard, les poings serrés.
— Il dit qu’il manque un truc, Marc.
Le sourire de mon père ne s'efface pas. Il se fige. Dans la cuisine, le bruit des couverts s'arrête net. Ma mère ne bouge plus. Mon père pose lentement son journal. Pour la première fois, je vois passer une ombre dans ses yeux. Une ombre qui n’appartient pas à un père.
Reflet dans la vitre
Le bus 42 couine à chaque arrêt, un gémissement de métal fatigué qui remonte jusque dans mes mollets alors que je m'isole tout au fond, là où le moteur gronde le plus fort. Dehors, la ville défile en traînées orange sous une pluie fine qui commence à darder les vitres, et je colle mon front contre le verre froid pour sentir le contraste thermique créer une petite auréole de buée. Je n'ai pas envie de détailler les façades taguées ou les ombres qui squattent devant l'épicerie de la rue de Meaux ; je préfère fixer ma propre image, piégée entre l'obscurité du trottoir et l'éclairage blafard des néons.
C’est d’abord un détail, presque rien : un creux sous les pommettes. Je redresse un peu la tête pour chasser un éclat parasite et c’est là que le choc me frappe, sourd, comme un coup de poing dans l'estomac. Le bas du visage. Cette façon qu'il a d'être carré, un peu trop volontaire, avec ce léger décroché près de l’oreille. C'est exactement celui de Marc. Je passe mes doigts sur ma peau, cherchant à effacer l'évidence du relief, mais la structure osseuse est là, inévitable. Je plisse les yeux par réflexe et mon double me renvoie ce regard-là : les paupières lourdes, le coin de l'œil qui s'étire, cette expression de prédateur au repos qu’il affiche quand il compte les billets sur la table de la cuisine.
— Oh, Lucas, tu m’écoutes ou t’es encore sur une autre planète ?
La voix de Yanis me tire de ma propre observation. Il est assis à côté de moi, ses genoux butant contre le siège de devant, les mains agitées sur son téléphone. Il a cette énergie nerveuse, celle de ceux qui n'ont rien à cacher.
— Je t’écoute, je grogne sans lâcher la vitre. Tu disais que la prof de bio t’avait pris en grippe.
— Pas en grippe, mec, elle m’a carrément en ligne de mire. Elle veut me convoquer parce que j’ai une « attitude nonchalante ». Tu te rends compte ? Nonchalante. C’est quoi ce mot de daronne ? On n'est pas au siècle dernier. Tiens, regarde ce qu'elle a écrit sur ma copie de synthèse.
Il me tend sa feuille, toute froissée. Dans la marge, je lis : *Peut mieux faire, attention au désengagement.* Ce petit bout de papier sent encore l'encre et l'école, un monde qui me semble déjà s'éloigner de dix kilomètres à chaque tour de roue. Je frotte le papier entre mes doigts, un instant de calme, de normalité, avant de le lui rendre.
— Qu’est-ce t’as ? t’es tout blanc, dit-il en baissant d'un ton. T’as encore eu une embrouille avec ton vieux ?
Je sens mes traits se crisper, exactement comme les siens. Ce tic sur la tempe, c'est lui. Je décolle mon front du verre et je m'enfonce dans le skaï déchiré du dossier.
— Rien. Juste la fatigue. La daronne qui fait des insomnies, ça me réveille.
C’est un mensonge facile. Yanis hoche la tête, mais il observe mes mains posées sur mes genoux, de longues mains aux articulations épaisses. Des mains de travailleur, ou de cogneur. Marc a les mêmes. Il les utilise pour me caresser les cheveux avec une tendresse qui me donne envie de hurler, juste avant de les refermer en poings si quelqu'un manque de respect à son nom.
— Tu crois qu'on peut changer de gueule ? je demande d'un coup, la voix un peu trop haute.
Yanis s'arrête de pianoter. Il me regarde comme si je parlais une langue étrangère, son radar à bizarreries soudainement activé.
— Pourquoi faire ? T’as une bonne tête de vainqueur. À part tes cernes, ça va, les meufs te kiffent.
— Non, pas ça. Je veux dire... changer vraiment. Ne plus rien avoir de la famille. Être quelqu'un d'autre, de A à Z.
— C’est ton daron, Lucas. Tout le monde dans le quartier sait que c’est un bon bonhomme, un type qui pèse. Tu devrais plutôt marcher la tête haute, t'as pas sa tête pour rien.
Je ne réponds pas. Fier. Le mot résonne dans le bus vide de sens, se mélangeant à l'odeur de caoutchouc brûlé. Si Yanis voyait Marc quand les rideaux sont tirés et que le charisme laisse place à une vigilance paranoïaque qui étouffe ma mère jusqu’au silence. Je me concentre sur mes poumons, j'essaie de respirer différemment, de casser ce rythme lent et lourd que mon père m'a transmis.
— On descend au prochain ? lance Yanis en se levant déjà.
Je reste assis une seconde de trop. Mes yeux sont ancrés dans ceux de la silhouette sombre sur la vitre. Je la défie de disparaître, je la supplie de me laisser être juste Lucas, ce gamin qui voulait faire de l'éco pour comprendre le monde plutôt que pour le piller. Mais l'image ne cille pas.
On descend sur le trottoir, et le fourmillement du moteur continue de vibrer dans la plante de mes pieds bien après que le véhicule a redémarré dans un nuage de gasoil. On avance sur le boulevard de la Villette où le vent s'engouffre sous ma veste de survêtement, un courant d'air glacé qui me force à rentrer les épaules. Yanis marche d'un pas léger, ses baskets frappant le sol avec une insouciance qui me rend dingue, tandis qu'il me parle d'une paire de Jordan repérée sur un site de revente.
Ma main glisse mécaniquement dans la poche de mon sweat, mon pouce frottant nerveusement la couture du fond. C’est exactement le tic de Marc quand il attend un coup de fil, le regard fixe, le corps en tension. Je retire ma main brusquement, comme si le tissu me brûlait, et je la fourre dans ma poche de pantalon. Je me force à sourire, à dire une connerie sur la meuf de Terminale qui le fait craquer, juste pour sentir que ma bouche m'appartient encore.
Mon téléphone bourdonne contre ma cuisse. Trois fois. C'est le signal. Je n'ai pas besoin de sortir l'appareil pour savoir que c'est le business qui m'appelle par la voix de mon père. Chaque pas vers la maison est une abdication silencieuse. On arrive au coin de la rue des Ardennes, là où les lampadaires sont éclatés, laissant des zones d'ombre où tout semble possible.
— Tu m'as même pas répondu pour samedi, finit par lâcher Yanis.
— Samedi, c’est mort, je dis. J’ai des trucs à caler avec le daron.
Le mot glisse sur ma langue comme une bille d'acier. Yanis s'arrête net sous un porche tagué, les mains enfoncées si profondément dans ses poches que son sweat en est déformé. Il me dévisage, cherchant une faille. Mais mon visage est déjà une plaque de plâtre frais qui commence à durcir.
— Des trucs à caler ? Lucas, on voit plus ta gueule. Tu deviens une ombre, mec.
Je sors mon téléphone d'un geste sec. Un message s'affiche sur le bandeau : *« 20h. Sois là. On a reçu la livraison. »* Pas de signature. Je range l’appareil en le glissant dans ma poche comme on rengaine une lame. L'espace entre Yanis et moi n'est plus seulement physique, c'est un gouffre rempli de tout ce que je ne peux pas lui dire. Je sens le poids de l'héritage peser sur mes trapèzes, une armure invisible que je n'ai jamais demandée mais que je commence à porter avec une aisance terrifiante.
Arrivé au troisième palier de l'immeuble, je m'arrête. La rampe métallique laisse une pellicule de rouille grise sur la paume de ma main. Je glisse la clé dans la serrure du 402. Le mécanisme est fluide, parfaitement graissé, parce que selon Marc, le bruit est un luxe de perdant.
— C'est toi, Lucas ?
Ma mère est dans la cuisine, de dos, les mains plongées dans la vapeur. Je retire mes baskets, les alignant méticuleusement contre la plinthe pour éviter le moindre reproche. Elle se retourne et ses yeux parcourent mes traits, s'attardant sur ma mâchoire. Elle cherche Lucas, mais elle voit l'autre.
— Il t'attend, murmure-t-elle. Mange un peu, il y a du ragoût.
Je regarde l'assiette en faïence sur la table en Formica, une offrande pour me protéger de ce qui se trame derrière la porte du salon. Mais le bourdonnement du business sature déjà l'appartement. Je pousse la porte. L'air y est saturé de tabac froid et de ce parfum de luxe, lourd et boisé, que Marc porte comme une protection. Mon père est assis dans son fauteuil en cuir et il ne lève pas les yeux, mais je sais qu'il a compté chacun de mes pas.
— T'es en retard de sept minutes, Lucas, dit-il sans colère. Viens t'asseoir. On a reçu les chiffres. Il est temps que tu comprennes.
Il tapote la place libre sur le canapé. C'est une invitation qui ressemble à une condamnation. Sur la table, entre une tasse de café et son carnet, je vois mon propre reflet déformé dans le métal d'un briquet. Je nous regarde tous les deux, et l'espace entre nous se réduit jusqu'à disparaître.
— Ici, c'est la perte sèche, explique-t-il avec la précision d'un horloger. On prévoit toujours dix pour cent de casse. Un chauffeur qui flanche, une patrouille... C’est le prix du risque. Tu suis ? Parce que samedi, c'est toi qui feras le décompte à l'entrepôt. On ne peut faire confiance à personne d'autre qu'au sang.
Il attend une étincelle dans mes yeux, un signe que le poison a fini par faire effet. Je fixe la ligne jaune sur le papier, elle ressemble à une frontière que je m'apprête à franchir.
— Lucas a besoin de dormir, intervient ma mère depuis le seuil. Il a le contrôle d’éco demain.
Marc ne se tourne même pas. Il resserre sa prise sur mon épaule, ses doigts s'enfonçant dans le muscle.
— Le petit apprend la vraie économie, Nadia. Celle qui remplit le frigo.
Il lâche prise. Je me lève, ma chaise raclant le carrelage avec un cri strident. J’ai besoin de fuir cette chaleur étouffante. Je saisis mon sac, je claque la porte blindée et je dévale les marches. Dehors, l’air nocturne est une gifle. Je marche jusqu'à l'arrêt. Le bus arrive dans un sifflement de freins. Je monte et je m’effondre sur un siège au fond.
Je pose mon front contre la vitre froide, cherchant l'apaisement dans le choc thermique. Mais avec la lumière crue des néons, le verre se transforme en miroir impitoyable. Je fixe ce visage, mes sourcils arqués, ma mâchoire serrée, ce tic nerveux. Je passe une main sur ma peau pour effacer les lignes, mais le double imite mon geste avec une précision effrayante. Je ne vois plus Lucas, seize ans, qui voulait juste rire avec Yanis. Je vois le début de Marc. Je vois l'homme de samedi prochain.
Le bus redémarre dans un cahot violent, m'emportant vers le dépôt où la Golf m'attend déjà dans l'ombre, ses phares brillant comme les yeux d'un prédateur. Ce soir, l'image dans le verre est devenue ma seule réalité.
L'ombre des darons
L’appartement pèse. Je suis allongé sur mon lit, les bras en croix, les yeux fixés sur cette fissure au plafond qui trace une frontière entre le mur et le vide. Mes écouteurs pendent autour de mon cou. Je n’écoute rien, mais je capte tout. C’est ma malédiction. Dans la cuisine, au bout du couloir, le frigo siffle un coup, puis se tait. Et c’est là que ça tombe.
Un bruit sec. Le métal d’une fourchette qui claque contre le carrelage.
— Tu te fous de ma gueule, Nadia ?
La voix de mon père est basse, chargée d'une électricité qui fait grésiller l'air jusque dans ma chambre. C’est sa voix de « business », celle qu’il utilise quand une livraison a du retard. Mais là, il n’est pas sur un point de deal. Il est devant un plat de pâtes qui refroidit.
— Marc, je t’ai juste dit que...
— Tu m’as dit quoi ? Que je devrais être plus là ?
Ma mère répond par un murmure, un bruit de papier qu’on froisse. Je l’imagine, le dos voûté contre l’évier, les mains humides, cherchant une sortie. Je me redresse sur les coudes. Mes muscles sont raides. Ma chambre, avec ses posters et mes bouquins de cours empilés, me semble soudain minuscule, une boîte en carton prête à craquer.
— Regarde-moi quand je te parle, reprend Marc.
Une chaise racle le lino. Le son me file un coup de froid dans les doigts. Je serre les poings si fort que mes ongles s’enfoncent dans la chair. C’est toujours la même danse. Il l’aime, il lui a offert ce bracelet en or qui brille trop la semaine dernière, mais son amour est une laisse.
— Je te regarde. Je n’ai rien dit de mal.
Elle essaie de rester stable. Elle joue la carte de la raison, mais la raison n'a pas de prise sur l'incendie qui couve sous le crâne du daron. Pour lui, tout est une question de territoire. La rue, le quartier, cette table en formica. S'il ne domine pas, il n'existe plus.
Je me lève. Mes pieds nus sont silencieux. Je m’approche de la porte, pose ma main sur la poignée. Mon cœur cogne. Je déteste ça. Je déteste cette brutalité. Et pourtant, je sens cette force sombre, cet héritage de merde, bouillir dans mon sang. Pour protéger ma mère, mon cerveau ne me propose qu’une option : être plus dur que lui.
— T’as rien dit de mal ? T’insinues que mon fric est sale ? T’es trop propre pour bouffer ce que j’achète ?
— Arrête... Les voisins, Marc. Lucas est là.
— Lucas, il sait ! Il est pas comme toi !
Une assiette explose. Le son est cristallin, définitif. Je vois d’ici les éclats blancs éparpillés sur le sol. La respiration de mon père est devenue un sifflement régulier.
Je tourne la poignée. Le clic du verrou hurle. Je m'arrête à l'entrée de la cuisine, dissimulé par l'angle du mur. Des relents de sauce tomate chaude se mélangent à l'acidité de la sueur. Marc est debout, son large dos bloque la lumière. Il pointe un doigt vers elle. Ma mère a les yeux baissés sur les débris. Elle ne pleure pas. Elle a ce regard vide des gens qui ont déjà quitté leur corps pour ne plus rien sentir.
— Tu vas ramasser ça, dit-il d'une voix calme. Et après, on mange. Ensemble.
Je fais un pas. Le carrelage est glacé. Mon ombre s'allonge sur le mur, juste à côté de la sienne.
— Elle ramassera rien du tout.
Ma voix sonne bizarrement. Elle est trop grave. Elle ressemble à la sienne. Marc se retourne lentement. Il cherche le gamin dans mes yeux, mais il ne trouve que le reflet de sa propre colère. Le calme qui suit est une déflagration sourde. Marc reste figé, la main tendue. Je vois ses larges épaules se soulever. Il pivote enfin. Le craquement de ses articulations résonne.
— Lucas, murmure ma mère.
C’est une prière. Elle sait que le pacte vient de rompre. Cette fiction qu’on entretenait pour prendre le petit-déjeuner sans s'entretuer gît au sol avec la porcelaine. Mon père fait un pas vers moi. L'effluve de son après-rasage, ce truc musqué, m'agresse. Il s’arrête à moins d’un mètre. La petite veine bat sur sa tempe.
— T’as dit quoi, là ?
Je ne baisse pas les yeux. C'est le plus dur. Soutenir ce regard, c’est attendre que la rétine brûle.
— J’ai dit qu’elle ne ramasserait pas. C’est toi qui as cassé.
Le temps se dilate. J'entends une voiture passer dans la rue, une musique étouffée, une vie normale ailleurs. Marc fronce les sourcils. Pendant une fraction de seconde, je vois passer de la surprise. Peut-être même une pointe de fierté tordue.
— Tu te prends pour un homme ? Tu crois qu'avec tes centimètres en plus, tu fais la loi ici ?
Il réduit l'espace. Son torse effleure le mien. Je sens sa chaleur de fournaise. Ma mère se lève, s'approche, pose une main hésitante sur son bras.
— Marc, s'il te plaît... Laisse.
— C'est pas rien, Nadia ! C'est le respect. Si on laisse passer ça, y'a plus rien qui tient. Ni ici, ni dehors.
Il me percute le sternum du doigt. Le coup me coupe le souffle, mais je ne bronche pas. Je veux lui saisir le poignet, le tordre jusqu'à ce qu'il comprenne que le petit garçon qui attendait sa caresse est mort.
— Le respect, ça s'achète pas en pétant des assiettes, je réponds.
Ma voix est stable. C'est ma victoire. Marc retire son doigt. Il ricane, un son sec. Il recule, nous jaugeant comme des étrangers.
— Tu veux jouer ? On va voir si t’es solide quand il faudra assumer. Parce que le jour où je couvre plus tes arrières, c’est pas tes phrases qui protégeront ta mère.
Il attrape son blouson en cuir. Il ne regarde plus personne. Il est déjà ailleurs, dans ce monde d'ombres où il se sent mieux qu'entre ces quatre murs blancs.
— Je sors.
La porte d’entrée claque. Le calme revient, mais il est différent. Lourd de tout ce qui n'a pas été dit. Je regarde ma mère. Elle est restée debout, les bras ballants. Elle ressemble à une poupée dont on aurait coupé les fils.
Le bourdonnement du frigo remplit l’espace. L’air est épais, saturé de tabac froid. Ma mère fixe un éclat blanc à côté de son chausson en laine. Elle a l'air de résoudre une équation impossible.
— Maman, souffle-je.
Elle ne répond pas. Ses doigts triturent son tablier fleuri. Je m’approche. Je me rappelle brusquement du kebab qu'on a partagé avec Yanis cet après-midi, le goût de l'oignon et le rire de mon pote quand il a raté son tir au but. C'était il y a trois heures. Ça semble s'être passé dans un autre siècle. Je me baisse, les genoux craquant, et je ramasse les morceaux. La porcelaine me mord le pouce.
— Laisse, Lucas. Je vais le faire.
Elle se baisse aussi. On est là, accroupis, deux ombres qui ramassent les ruines. Elle tend la main, mais ses doigts tremblent trop. Elle insiste, ses ongles grattant le sol. Je pose ma main sur la sienne. Sa peau est translucide sous le néon.
— Il est juste... nerveux, finit-elle par lâcher. Les affaires, tu sais. C'est pas après nous.
— Arrête, maman. On a tous entendu.
Je serre sa main un peu trop fort. Je sens cette impulsion électrique dans mon bras, cette envie de tout renverser pour finir le travail. Elle retire sa main avec un petit sourire triste. Elle se relève avec une lenteur de vieille dame.
— Va dormir, Lucas. Demain tu as tes révisions.
Elle se détourne et frotte une tache imaginaire sur le buffet. Elle frotte pour effacer les mots, le mépris, le bruit de la porte. Je reste au sol, les morceaux au creux de ma paume. Une minuscule perle de sang apparaît sur mon pouce. Je la regarde couler, fasciné par la douleur qui concurrence enfin la rage.
Je me relève. Nadia ne se retourne pas. Ses omoplates saillent sous son pull, pareilles à deux ailes brisées. L'odeur de la Javel me monte au nez, agressive.
— Arrête, maman. C’est propre.
Elle ne m'écoute pas. Elle gratte avec l'ongle. Dans le salon, j'entends le bruit d'un briquet. Une fois, deux fois. Puis le soupir de la fumée. Marc est revenu. Il est là, derrière la cloison, et sa présence pèse plus lourd que ses cris. Je regarde ma paume ensanglantée, une géographie de la douleur.
— Il a besoin de calme, Lucas, dit-elle entre ses dents. Va dans ta chambre. Fais pas d'histoires.
— C'est jamais juste une assiette, maman.
Je fais un pas vers l'évier pour rincer ma coupure. Un petit morceau de verre craque sous ma semelle. Nadia se fige. On retient notre respiration, guettant la réaction de l'autre côté du mur. On vit comme des démineurs.
L'eau coule, un filet tiède. La douleur pique, vive. Ma colère, elle, reste bien au chaud dans mon estomac. Je sens mes trapèzes se durcir. C'est une mutation que je déteste : je sens l'ombre de Marc se glisser sous ma peau. Je ferme le robinet. Nadia me fixe enfin, ses yeux brillants de supplication. Elle ne me demande pas d'aller bien, elle me demande de disparaître.
Je sors de la cuisine. Le couloir est une gorge sombre. Pour atteindre ma chambre, je dois passer devant le salon. La zone de mort. Je marche le long du mur. Arrivé au cadre de la porte, je tourne la tête. Marc est assis dans la pénombre, éclairé par la lueur orangée de sa clope. Sa silhouette est une montagne. Il ne me regarde pas, mais je sens son scanner sur moi.
Je m’arrête. C'est plus fort que moi. Ma main blessée saigne encore. La haine remonte. Je le déteste d’être cet homme qui fait rire la galerie en bas de l'immeuble, mais qui transforme cet appart en bunker.
— Tu veux quelque chose, Lucas ?
Sa voix est calme. Trop. C’est le ton avant l’orage.
— Non. Rien.
— Alors dégage. Tu fais du bruit quand tu respires.
Le mépris est une gifle. Je sens le sang affluer à mes tempes. Mes poings se serrent. Il extrait de moi ce qu'il y a de plus sombre. Je fais un pas en avant, dans la lumière du salon. Mes muscles sont prêts à claquer. Je veux qu'il se lève. Je veux qu'on en finisse.
— Lucas, bouge ! crie Nadia depuis la cuisine.
Marc tourne lentement la tête. Ses yeux sont deux fentes froides. Il pose sa cigarette, un geste calculé, et commence à se redresser. Le cuir du fauteuil gémit. Je sais ce qui vient. Le daron laisse la place au monstre. Pourtant, je ne bouge pas. Mon ego de gamin de seize ans m'ancre au sol.
Marc se déplie. Ses mains s’appuient sur les accoudoirs, les jointures blanches. Il ne se lève pas ; il prend possession de l’espace. Ma main me lance. La douleur est une ancre.
— Tu es sourd, Lucas ?
Il fait un pas. La moquette étouffe le bruit, mais je sens la vibration. La ride profonde entre ses sourcils annonce la foudre.
— Non, je murmure.
Ma voix est blanche. Dans la cuisine, un verre heurte le rebord de l’évier. Nadia apparaît, le visage découpé par le néon.
— Le dîner est servi, lance-t-elle trop fort. Marc, laisse-le. Lucas, va te laver, t'es sale.
Elle a vu le sang. Elle voit tout, mais elle le traite comme une éraflure de vélo. Pour elle, si on ne nomme pas la violence, elle n'existe pas. Marc détourne enfin les yeux vers elle.
— Tu lui parles comme à un gosse, Nadia. Regarde-le. Il attend quoi ? Que je m'excuse d'être là ?
Il s'approche. Je capte l'odeur de tabac et son parfum boisé. Il lève une main. Je contracte les épaules, mais il se contente de me tapoter la joue. C’est pire. C’est le geste qu'on adresse à un chien.
— Va aider ta mère. Et nettoie cette main. Tu taches le sol.
Il passe à côté de moi sans m'effleurer, mais le vent de son passage me fait frissonner. Il entre dans la cuisine d'un pas lourd. Je reste seul, fixant les gouttes sombres sur le lino. Mon sang.
J'entre à mon tour. L'atmosphère est saturée de vapeur de tajine. Marc est en bout de table, les coudes écartés. Nadia s'affaire, fébrile.
— Lucas, le savon, dit-elle.
Je regarde le mélange de sang et de savon rose tourbillonner dans l'évier. Marc mange en silence. Chaque coup de fourchette résonne comme un marteau.
— Alors, cette journée ? demande-t-il sans lever le nez.
Le ton est redevenu celui du "bon père". Cette façade est épuisante.
— Normal. Le lycée.
— Et Yanis ? Il traîne toujours dans tes pattes ?
La question tombe, chargée de sous-entendus.
— C'est mon pote. On bosse.
Marc s'arrête de mâcher. Il relève les yeux, une lueur cruelle au fond des pupilles.
— On bosse, répète-t-il. C'est bien. Mais choisis tes fréquentations, Lucas. Un mec trop curieux, ça finit par foutre le feu à la bagnole.
Nadia s'assoit brusquement. Elle nous sert avec une insistance désespérée. Je sens la haine me picoter les doigts. Je m'assois en face de lui, mon assiette entre nous comme une zone tampon. Je saisis mes couverts, les mains tremblantes, et je fixe le grain de la table.
Le sifflet de la bouilloire monte, aigu. Nadia reste pétrifiée devant la flamme bleue. Marc n'a pas bougé. Ses doigts massifs tapotent la toile cirée.
— Éteins ça, Nadia, lâche-t-il. On s'entend plus réfléchir.
Elle s'exécute. Le calme qui retombe est plus assourdissant que le vacarme. Elle pose les verres sur le plateau, le métal tinte. Elle sert Marc en premier, un sacrifice pour ne pas le fâcher.
— Ton pote Yanis, reprend Marc en saisissant le verre brûlant. Il est intelligent. Mais l'intelligence sans le terrain, ça sert à rien. Tu comprends ?
Il aspire une gorgée bruyante. Je sens une goutte de sueur froide dans mon dos.
— Je comprends que tu veux le mêler à tes histoires, je crache enfin. Laisse-le tranquille. Laisse-moi tranquille.
Le claquement du verre sur la table résonne comme un coup de feu. Nadia s'arrête, la théière penchée. Le thé s'étale sur la nappe, une tache qui s'élargit.
— "Mes histoires" ? répète-t-il avec une douceur qui me glace. Tu crois que je fais ça pour le plaisir ? Je construis quelque chose pour toi. Pour que t'aies jamais à baisser la tête devant un mec comme moi.
Il se lève d'un coup. Sa silhouette occulte tout. Il contourne la table. Nadia recule contre le plan de travail.
— Pour que ça tienne, faut être loyal, murmure-t-il à mon oreille.
Sa main pèse une tonne sur mon épaule.
— Demain, après les cours, tu vas voir le cousin à la cave. Il a un truc pour toi. Un petit service. Juste pour voir si t’es un homme.
Je sens mon sang battre. La haine est solide. J'ai envie de repousser sa main, de hurler. Mais je reste cloué sur ma chaise. Marc lâche mon épaule. Il se tourne vers ma mère.
— Et s'il se fait choper ? jette Nadia, les yeux humides. Ton "quelque chose", il servira à quoi ? À payer le parloir ?
Marc la regarde avec ce mépris calme qui la réduit à rien.
— Nadia, occupe-toi du thé. Je m'occupe de son avenir.
Il se tourne vers moi.
— T’as cours jusqu’à quelle heure demain ?
— Seize heures.
— Sois à l'heure. Le cousin n'aime pas attendre.
Il tapote ma joue. Une gifle étouffée. Puis il s'éloigne vers le salon. Je me lève brusquement. J'ai besoin d'air. Je traverse le couloir et je me réfugie dans ma chambre. Je ferme la porte, tourne le verrou. Le clic du métal me soulage enfin. Je me laisse glisser jusqu'au sol.
Dehors, une sirène hurle. Je ferme les yeux, mais la tache de thé reste imprimée derrière mes paupières. Je sors mon téléphone. Un message de Yanis : « On se capte au city demain ? »
Je tape une réponse, les pouces lourds : « Pas dispo demain. Une prochaine. »
Je verrouille l’appareil. Le noir retombe.
Deux coups frappent à la porte. Nadia.
— Lucas ? murmure-t-elle.
Je ne réponds pas.
— Je dors, maman.
— Ton père veut juste que...
— Je dors.
Son ombre s'efface sous la porte. Je m'approche de la fenêtre. En bas, la rue est une traînée de lumières. Les voitures passent, indifférentes. Je serre la mâchoire. Il m'apprend ses outils pour que je porte son héritage, et c'est ce qui m'étouffe.
Seize heures, demain. La cave. La monnaie du respect.
Je me jette sur mon lit. Le silence que j'ai gardé pèse désormais aussi lourd qu'un aveu. Demain, je ne serai plus seulement Lucas. Je serai son reflet. Et l'idée me donne une envie de vomir que même la nuit ne calme pas.
Yanis s'approche
Le crépi de l'immeuble me ponce les omoplates à travers l'épaisseur de mon sweat. Je reste là, planté sur le seuil, les poumons pris dans cette nappe d'effluves de tabac froid et de détergent bon marché qui sature le hall. C'est l'heure où les ombres dévorent le bitume, où le quartier bascule. Les daronnes rentrent avec leurs sacs plastiques qui scient les doigts, et là-haut, les affaires du vieux commencent à s'agiter. Au coin de la rue, une berline tourne au ralenti, une vibration sourde qui me remonte dans les chevilles. Mon radar tourne à plein régime. Chaque pore de ma peau est aux aguets, guettant le moindre mouvement suspect sous les réverbères qui grésillent.
C'est là que je le vois.
Yanis déboule de l'avenue. Une silhouette dégingandée sous la lumière crue du néon de l'épicerie. Il avance avec cette démarche élastique, presque provocante de légèreté. Ses baskets blanches flashent contre le gris sale du trottoir. Il a son casque autour du cou, une mèche rebelle, et ce sourire idiot qui me donne d'ordinaire envie de vanner. Là, il me glace le sang. Il ne devrait pas être là. Pas ce soir. Pas avec la Mercedes noire garée deux rues plus loin et ce regard électrique que mon père porte comme une arme.
— Lucas !
Sa voix déchire le silence de la cour. Je ne réponds pas. Je reste immobile, les poings enfoncés si profond dans mes poches que mes phalanges me brûlent. Il s'approche, ignorant la détresse qui me crispe la mâchoire. Il franchit la limite invisible, celle qui sépare ma façade de lycéen de la réalité crasseuse qui rampe derrière la porte de l'appartement.
— Mec, je t'ai appelé dix fois, tu fais quoi ? T'as séché l'entraînement, on t'a attendu.
Il s’arrête à deux mètres. Il fleure le déodorant de vestiaire et le vent frais, une insolence de liberté qui n'a pas sa place ici. Ses yeux cherchent les miens, brillants de cette curiosité amicale qui devient soudain une menace. Je sens le froid de la clé dans ma poche. Derrière moi, Marc est sûrement déjà en train de lisser ses liasses. La porte vitrée vibre. Quelqu'un descend.
— Casse-toi, Yanis.
Le mot sort comme un gravier. Sec. Son sourire vacille, mais il insiste, il croit à une joute habituelle. Il fait un pas de trop, envahissant mon espace. Sa chaleur m'agresse. C'est une humanité normale, et elle me brûle parce que je ne peux plus me l'offrir.
— Allez, fais pas le mec. On va s'en jeter un chez "Le Grec", ma tante m'a filé de la thune...
— J'en ai rien à foutre de ta tante, je coupe, la voix plus rauque. J'ai dit dégage. Maintenant.
Je fais un pas en avant, une charge d'intimidation pure. J'efface Lucas pour ne laisser apparaître que le fils de Marc, le guetteur, le chien de garde du temple pourri. L'incompréhension se peint sur son visage. C'est lent, douloureux. Je veux qu'il voie un étranger. Un petit con arrogant. N'importe quoi pourvu qu'il recule.
— T'as un problème ? demande-t-il, la voix plus prudente.
— Le problème, c’est toi, Yanis. Tu piges pas ? Tu sers à rien. T'es là à traîner comme un chien perdu. On n'est pas potes. On se croise au bahut, c'est tout. Arrête de croire qu'on fait partie du même monde.
Chaque mot est un coup de lame que je m'inflige. Je vois l'étincelle de blessure dans ses prunelles. Sa mâchoire se contracte. Il esquisse un geste, veut me toucher l'épaule pour vérifier que je suis réel. Je recule brusquement, comme s'il était pestiféré.
— Me touche pas. Rentre chez toi. Dégage de ma vue.
Le silence qui suit est massif. Un moteur hurle au loin. Yanis reste immobile, son casque à la main, l'air soudain minuscule dans sa veste de sport. Je soutiens son regard avec une froideur empruntée à mon père, cette capacité à éteindre la lumière derrière les yeux. Je préfère qu'il me haïsse plutôt qu'il ne sente l'odeur de la peur qui me poisse le dos. S’il reste, il devient un complice. Ou une victime.
— Ok, souffle-t-il. Ok, j'ai compris. T'es juste un pauvre type.
Il fait demi-tour. Ses pas sont étouffés. Je le regarde s'éloigner, le dos voûté sous mon mépris de façade. J'ai un sifflement dans les oreilles. Je voudrais crier son nom, lui dire que je fais ça pour que ses mains restent propres. Mais je reste muet.
Derrière moi, la porte du hall grince. Une silhouette massive se découpe. L'odeur de cuir et de tabac de luxe m'enveloppe instantanément.
— C’était qui ? demande la voix de mon père, trop calme.
Je ne me retourne pas. Yanis disparaît à l'angle de la rue.
— Personne. Juste un mec qui s'était trompé d'adresse.
Marc fait un pas. Ses chaussures en cuir craquent sur les graviers. Il s'arrête à ma hauteur, son épaule frôlant la mienne. Il dégage cette assurance glaciale, ce mélange de Cologne onéreuse et de nicotine qui me sature les narines.
— Il avait l’air de bien la connaître, son adresse, murmure-t-il.
Un clic métallique déchire l'air. Marc allume un cigarillo. La fumée bleue s’élève et vient me piquer les yeux. Je fixe la carrosserie d’une bagnole en face, une épave dont le pare-choc pend lamentablement. Mes mains sont moites. Je frotte mon pouce contre mon index pour stabiliser le tremblement de mes poignets.
— Un relou du lycée. Il voulait que je l'aide pour un projet. Je l'ai envoyé chier.
Mon père tire une bouffée, les yeux plissés vers la rue. Sa main massive, ornée d'une chevalière qui brille sous le réverbère, vient se poser sur ma nuque. Ses doigts sont chauds, fermes. Une caresse qui ressemble à une prise de judo.
— C’est bien, Lucas. Faut savoir faire le tri.
Il se détourne et fait signe d'entrer. On attaque les escaliers. L'ascenseur est encore en rade. À chaque palier, l’air change : graillon, moiteur stagnante, poussière. Marc monte sans effort, son souffle est imperceptible. Moi, j'ai les bronches qui brûlent. Arrivés au troisième, il s’arrête devant la porte blindée. Il ne sort pas ses clés tout de suite.
— Ta mère a fait des lasagnes. Passe à la cuisine avant de t’enfermer. On doit valider le planning de demain.
C'est un ordre de mission. Il fait jouer la serrure, trois tours qui résonnent comme des percussions dans le couloir vide. L'appartement est chaleureux en apparence, tapis épais et lumière tamisée, mais je ne vois que les ombres. Dans la cuisine, ma mère fredonne un air de pub pour du café qu'elle a dû entendre en boucle. Elle frotte une tache invisible sur le plan de travail en marbre.
Je m'assois à la table massive. Celle où l'on dîne, et celle où l'on comptera les billets tout à l'heure. Mes doigts tracent les rainures du bois. Marc s'installe en bout de table et pousse un dossier vers moi.
— Regarde ça, Lucas. Le dépôt de la zone sud.
Je baisse les yeux, mais les chiffres se brouillent. Je revois le visage de Yanis. Mon père tapote la table, un rythme impatient.
— Timing ?
— Après la ronde, je souffle, ma voix frottant contre mon larynx sec. Vingt-deux heures quinze. Angle mort de six minutes sur le boulevard périphérique.
Mon père esquisse un étirement des lèvres qui ne monte pas jusqu’à ses yeux. Il s’apprête à parler quand la vibration de l'interphone déchire le silence. Je me lève d'un bond, ma chaise raclant le carrelage.
— C’est pour moi. Un truc pour les cours.
Je n'attends pas. Dans le petit écran noir et blanc de l'interphone, une silhouette s'agite sous le réverbère. Yanis. Encore lui. Il porte sa veste bleue avec la tache de peinture sur la manche. Il regarde la caméra, un sourire incertain. Mon sang s'arrête.
Je sors en trombe, claquant la porte blindée, ignorant l'appel de ma mère. Je dévale les marches, baskets frappant le béton. Il faut que je le dégage avant que Marc ne vienne voir à la fenêtre. Je pousse la porte en métal. Le froid me percute. Yanis se redresse, le visage illuminé.
— Mec ! Tu répondais pas. J'ai récupéré ton carnet de croquis sous le banc.
Il me tend l'objet corné. Ce carnet, c'est ma bulle. Mes plans de structures impossibles, mes rêves d'ailleurs. Le voir ici, devant l'antre de Marc, me donne la nausée. Je lui arrache des mains.
— T'as pas de vie ? je crache, les yeux rivés sur l'obscurité derrière lui. Tu te pointes comme ça ? On n'est pas dans une série, Yanis. Dégage.
— Lucas, calme-toi... Je voulais juste être sympa pour le projet d'art...
— On s'en bat les couilles, je coupe, envahissant son espace. T'es lourd. Tu pues la défaite avec tes bonnes intentions.
Le silence retombe, dense comme du goudron. Yanis me fixe, une ride de douleur entre les sourcils. La confusion laisse place à une blessure brute. C'est si pur que ça m'acidifie l'estomac.
— Ok, murmure-t-il. Ok.
Il recule. Ses baskets grincent. Il s'éloigne sous la lumière jaune. Je préfère qu'il pense que je suis une ordure. Soudain, une ombre se découpe sur le rideau du troisième. Mon père observe.
— C’est ça, barre-toi ! je hurle, ma voix se brisant dans l'air froid. Et reviens jamais !
Yanis ne se retourne pas. Je reste seul avec le bourdonnement des réverbères. Mes doigts s'enfoncent dans la couverture du carnet, déchirant le carton. Je prends une inspiration pour calmer mes mains avant de remonter.
Dans le hall, la minuterie lâche. Noir total. Je lève le pied pour la première marche. Un clic. Une étincelle illumine un visage pendant une seconde. Marc est assis sur la troisième marche, les coudes sur les genoux. Une luciole rouge danse dans le vide au bout de ses doigts.
— Il est tard pour les adieux, Lucas.
Sa voix est basse, sans colère. Je sens le carnet de Yanis qui me presse la hanche sous le sweat.
— C’était juste un pote, je réponds. Il s’était trompé d’adresse.
Marc tire une longue bouffée. La fumée m'enveloppe le visage, chaude et âcre.
— Un pote qui reste sous la flotte pour se faire insulter, c’est soit un saint, soit un flic, murmure-t-il en écrasant sa cigarette sur le béton.
Il se lève, massif, et pose une main sur mon épaule. Le poids est étouffant. Il me scrute dans la pénombre. Je ne baisse pas les yeux. Je reste ce bloc de glace que j'ai projeté face à Yanis.
— T'as bien fait de le dégager, reprend-il. Les gens comme lui, c’est du bruit. Et on n'aime pas le bruit.
Il entame la montée, son pas faisant vibrer la rampe. Je le suis, une ombre derrière l'ombre. Devant la porte, il s'arrête. Il ne me regarde pas, mais ses doigts se tendent pour ajuster le col de mon sweat qui baille, là où le coin du carnet menace de sortir.
— Cache ça mieux, Lucas, dit-il avec un sourire absent. On voit ton cœur qui dépasse.
Il pousse la porte et entre dans la lumière. Je reste sur le seuil, le souffle court, le papier glacé contre mon ventre comme une bombe à retardement. La trappe s'est refermée. Je suis de nouveau à l'intérieur.
Le business sature l'air
L’odeur arrive toujours avant les voix. C’est un mélange acide de nicotine rance, de peau tannée et de ce parfum bon marché qui sature l'oxygène dès que la porte d'entrée claque. Dans ma chambre, je perçois le glissement des semelles sur le lino du couloir. Un frottement lourd, assuré, qui ignore la délicatesse du foyer. Ils sont là. Encore. Je reste assis sur le bord de mon lit, les paumes à plat sur la couette froissée. Je sens les vibrations des basses d'une vie que je n'ai pas choisie remonter jusque dans mes poignets.
Le salon est devenu une annexe de la rue. Je devine leurs silhouettes à travers la cloison fine : des carrures qui mangent l’espace, des types aux nuques raides qui ne s’assoient jamais vraiment. Ils restent sur le qui-vive, comme s’ils attendaient un signal de départ. Marc, mon père, mène la danse. Sa voix grave transperce le bois de ma porte. Elle est mielleuse, enveloppante. C’est son talent. Il vend de la sécurité à des gens qui ne connaissent que la menace.
— Lucas ? Descends un peu.
L'appel est une commande masquée par une feinte d'affection. Je traîne les pieds. J'ajuste mon sweat à capuche comme on enfile un gilet pare-balles. Quand j'ouvre, la fumée flotte en strates horizontales sous le plafonnier jauni. Ils sont trois autour de la table basse, les coudes sur les genoux, des téléphones posés face contre terre. Le Grand, un type au regard délavé qu'on appelle "le Grec", me fixe. Il a une cicatrice qui part de la commissure des lèvres et se perd sous sa barbe.
— Tiens, voilà l'héritier, grogne le Grec avec un sourire qui n'atteint pas ses yeux. Il prend de la carrure, Marc. Bientôt, il portera tes valises.
Mon père pose une main lourde sur mon épaule. Ses doigts pressent le muscle. C’est une étreinte qui dit "sois fier" autant qu'elle dit "ne bouge pas". Je sens la chaleur de sa paume à travers le coton. Une chaleur toxique.
— Il étudie, corrige mon père. C'est ça l'avenir, les gars. Il va nous rendre propres. Pas vrai, fiston ?
Je hoche la tête. Une secousse mécanique. L’air est devenu irrespirable. Chaque silence entre leurs phrases est une négociation. Chaque regard vers la fenêtre est une vérification des angles morts. Pour eux, je suis une assurance-vie. Une extension du business.
— Va nous chercher des verres propres, dit mon père d'une voix onctueuse. Et les glaçons. On a des choses sérieuses à caler.
Je me dégage doucement. Mes mains tremblent légèrement, alors je les fourre dans mes poches. Mes doigts rencontrent le plastique froid de mon casque. C’est ma seule issue de secours.
Le carrelage de la cuisine est froid sous mes chaussettes. Ici, l’air sent le liquide vaisselle au citron et le gras figé. Sur le frigo, un vieux magnet du Futuroscope tient à peine, de travers. Un vestige d'une époque où l'on sortait pour s'amuser, pas pour surveiller les rétroviseurs. J'ouvre le placard. Mes doigts effleurent le cristal. J'en saisis quatre. Le moindre tintement me semble être un signal d'alarme, une petite cloche qui hurlerait ma présence à la meute.
Je me penche pour atteindre le congélateur. La porte est bloquée par une couche de givre ancienne. Je tire. Ça vient dans un craquement de banquise. J'attrape le bac bleu. Mes doigts se collent à la paroi givrée, une brûlure thermique qui me fait serrer les dents. Les glaçons éclatent dans l'inox de l'évier. *Clac. Cling.* J'en ramasse un, translucide au centre. Je le garde au creux de ma paume. Le froid est une douleur nette. Une ancre. Je pourrais être n'importe où ailleurs. Dans un stade. À une fête. Dans le lit de cette fille du premier rang dont je n'ose pas prononcer le nom.
— Lucas ! T’en es où ?
La voix de mon père traverse la porte. Impatiente. Je remplis les verres. Je dispose tout sur le plateau en bois sombre. En sortant, je croise le regard de ma mère. Elle est debout près de l'évier, les mains plongées dans l'eau savonneuse. Elle ne dit rien. Elle attend que la marée descende.
Dans le salon, le ton a changé. C’est plus bas, plus urgent. Le Grec gribouille quelque chose sur un coin de nappe en papier.
— Lucas, le dossier bleu dans le buffet. Celui avec l'élastique.
Je m'exécute. Je sens le regard du type à la bague en or sur moi. Un sourire en coin. Je lui dépose le carton bleu devant lui. Le claquement de l'élastique qui se détend sonne comme un coup de feu étouffé.
— Le chauffeur de mardi, Marc. C'est qui ? demande le Grec en faisant défiler les feuilles d'un pouce expert.
— Le petit frère de Karim. Il est fiable. Il ne pose pas de questions.
Mon père se tourne vers moi. Il me tire légèrement par le bras pour m'intégrer physiquement à leur cercle, à leur conspiration de salon.
— Il va apprendre, dit mon père. Ce soir, il va avec Karim. Juste pour voir. Pour apprendre à reconnaître les uniformes et les badges de sécurité.
Le froid qui me saisit n'a rien à voir avec la température. C'est une lame de glace le long de ma colonne vertébrale. Je pense à mon exposé sur la Guerre Froide pour demain. À Yanis qui doit m'attendre sur Discord.
— On n'a rien à cacher, si ? murmure mon père, si près que j'ai l'impression qu'il me parle à l'oreille.
On sort sur le palier. L'air de la cage d'escalier sent le détergent et l'humidité. La Golf grise attend sur le trottoir, moteur tournant. Un grognement sourd qui fait vibrer le bitume mouillé. Le Grec me pousse doucement vers la portière arrière. Je m'installe sur le siège. L'habitacle sent le sapin désodorisant et la peur rentrée. Mon père se penche à la fenêtre.
— À tout à l'heure, fils.
Karim passe la première. La voiture glisse sur la chaussée. Je me plaque contre le dossier. J'enfonce mes coques en plastique sur mes oreilles. Je ne mets pas de musique. J'écoute juste le souffle de Karim. Les lampadaires oranges défilent comme des flashs. C’est là que je réalise que j’ai laissé mon téléphone sur mon lit, à côté de mes livres d'histoire. Je suis seul.
On traverse une zone industrielle. Les entrepôts ressemblent à des carcasses de baleines. Karim éteint les feux de position. Nous glissons dans une obscurité totale. Mon cœur tape contre mes côtes. Une ombre se détache d'un pylône. Un homme sec. Il s'approche. Karim abaisse la vitre.
— C’est le gamin ? demande l’inconnu.
— C’est la famille, lâche Karim. Pose le sac derrière.
Le hayon du coffre s'ouvre. Vibration. Un sac de sport noir atterrit sur la banquette, juste à côté de moi. Il dégage une odeur de plastique neuf et de solvant chimique. Le type disparaît. On repart. Je fixe ce sac. Ce n'est pas du tissu ; c'est un passager clandestin.
De retour à l'appartement, l'atmosphère est poisseuse. Trois autres types sont là. Ils murmurent, leurs téléphones posés devant eux comme des armes. Mon père est au centre, un verre de thé à la main. Il sourit.
— Je vais me coucher, je marmonne.
Je traverse le salon comme un fantôme. Je m'enferme. Je tourne le verrou. Un déclic dérisoire. Je m'allonge, les yeux fixés sur le plafond. Ma chambre pue encore l'odeur de leur tabac. Elle s'infiltre sous ma peau. Elle attend que j'éteigne tout pour me rappeler que je n'ai nulle part où aller.
Soudain, la poignée de ma porte s'abaisse. Une fois. Deux fois. Le loquet gémit, mais il tient. Mon père ne frappe pas. Il attend de l'autre côté du chêne.
— Lucas, murmure-t-il. Ouvre. On a besoin de toi pour compter.
J'écrase mon casque sur mes oreilles. Je monte le son. Les basses martèlent mon crâne. Mais rien n'est jamais assez fort pour faire taire cette voix. Pas ici.
Le poids du sang
La clé tourne dans la serrure avec un craquement sec, trois fois, selon le rythme habituel. Je connais ce bruit par cœur, c'est le métronome de mon existence. Mais ce soir, il y a un décalage. Un frottement de semelle trop lourd sur le lino du couloir, un souffle qui siffle entre les dents. L'odeur arrive avant lui : le froid de la rue, le tabac et ce parfum de fer, âcre, qui sature instantanément l'air de la cuisine.
Marc entre sans retirer son blouson. Il se dirige directement vers l'évier, le dos voûté, une main serrée contre son torse comme s'il protégeait un secret fragile.
— Lucas, le rouleau de Sopalin. Vite.
Sa voix est calme, d'une neutralité qui sonne comme une alerte. Je m'extrais de mon manuel de physique. À la page 112, le schéma sur l'inertie me nargue : « Tout corps persévère dans son état de repos à moins qu'une force n'agisse sur lui. » La force, ce soir, pèse quatre-vingts kilos et perd son sang sur mon carrelage. Je lui tends le papier. Il desserre sa main gauche.
Le sang n'est pas comme dans les films. Il n'est pas rouge vif, il est sombre, presque noir sous le néon blafard. Une entaille profonde barre sa paume, de la base du pouce jusqu'au poignet, les bords déchiquetés laissant apparaître des morceaux de chair d'un blanc cireux. Une goutte épaisse s'écrase sur le sol. Puis une autre. Un impact sourd, minuscule, qui résonne pourtant comme une déflagration dans mon crâne.
— Qu'est-ce que t'as fait ? ma voix déraille, trop haute.
Il grogne, un petit rire étouffé par la douleur, et ouvre le robinet d'eau froide. Le jet percute la plaie. L'eau qui s'écoule dans le siphon devient instantanément rose bonbon.
— Un type qui ne savait pas manipuler son outillage, Lucas. C’est rien. Va me chercher la Bétadine.
Je ne bouge pas. Je fixe la tache qui s'étale, cherchant les joints du carrelage pour s'y infiltrer comme un poison lent. Je sais ce que signifie cette entaille. C’est le signe que le "dehors" a fini par mordre le "dedans". Je m'accroupis avec une éponge. Le sang est chaud, visqueux contre mes doigts à travers la mousse. Juste à côté de ma main, ses baskets de marque sont immaculées, sauf pour une petite traînée écarlate sur le cuir blanc. Elles coûtent le prix d'un loyer, et pourtant, elles semblent ridicules ici.
— Nadia est où ? demande-t-il, les muscles de son dos se tendant sous le blouson.
— Elle dort. Ou elle fait semblant.
Le silence s'installe, seulement rompu par le goutte-à-goutte du robinet. J'essore l'éponge dans un seau. L'eau devient trouble, d'une teinte lie-de-vin. J'ai seize ans et je nettoie les preuves d'une violence dont je ne devrais pas connaître l'alphabet. Marc attrape mon menton avec sa main valide. Ses doigts sentent le vieux cuir et la sueur froide.
— Regarde-moi.
Ses pupilles sont dilatées. Il a cette aura de prédateur qui vient de s'échapper d'un piège, une liberté qui ne tient qu'à un fil ou à une seconde de trop sur une caméra de surveillance.
— Pourquoi tu nettoies ? murmure-t-il.
— Parce que si maman voit ça, elle va encore passer la nuit à fixer le plafond. Et parce que j’ai pas envie que l'odeur s'incruste.
Il lâche mon visage et se rassoit sur la chaise en bois, celle qui grince toujours. Il a l'air soudain très vieux. La carrure est là, mais ses mains tremblent imperceptiblement.
— T'es un bon petit, Lucas. Un vrai.
Ce compliment me brûle. C’est une laisse qu’il me passe autour du cou. Être un "bon petit", ici, c’est devenir un complice silencieux. C’est accepter que le prix de notre confort soit ce sursis permanent, cette attente du prochain coup de sonnette. Je retourne à mon seau. Je gratte le ciment entre deux carreaux avec mon ongle. Je veux que tout disparaisse, que la cuisine redevienne cet endroit neutre où l'on parle du lycée en mangeant des pâtes. Mais le goût de cuivre persiste au fond de ma gorge.
— Tu devrais aller aux urgences, je dis sans lever les yeux.
— On ne va pas là-bas pour une égratignure. On va faire ça nous-mêmes.
Il pose sa main blessée à plat sur la table en Formica, juste à côté de mon livre. Le sang imbibe le papier absorbant, formant une cartographie sombre sur le plastique blanc. Je me relève, les jambes flageolantes. Dans le miroir du couloir, j'aperçois mon visage. Je n'ai plus la tête d'un gamin de seconde. J'ai le masque de ceux qui en savent trop.
Je trouve la trousse. Mes mains tremblent sur le flacon d'antiseptique. Quand je reviens, il a retiré son blouson. Sa chemise est tachée à l'épaule aussi. Mon instinct se cabre.
— Lucas. Occupe-toi de la main. Le reste, c’est pas ton domaine.
Je sors l'eau oxygénée. Le sifflement de la réaction chimique commence, une mousse blanche et crépitante qui grignote le rouge au creux de sa paume. Marc regarde droit devant lui, le profil dur. Il s'absente de son propre corps. C'est une technique de vieux loup : ne rien offrir à l'adversaire, pas même un rictus. L'odeur du produit corrosif monte, médicinale, tentant de masquer la peur. Je retire un minuscule éclat noir niché dans la chair vive avec une pince à épiler. C'est un débris de métal. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un oiseau enfermé.
— Voilà. Pour l'épaule, faut changer de chemise avant qu'elle se réveille.
Il contemple sa manche déchirée. Le sang y a séché en une croûte cartonnée. Il passe sa main valide sur son visage, un geste d'épuisement qui déchire un instant son masque.
— T'as raison. Elle est foutue, celle-là.
Il se dirige vers la salle de bain, mais s'arrête dans l'encadrement de la porte. Son dos occupe tout l'espace.
— Lucas ? Oublie pas les joints du carrelage. C'est là que ça reste.
Il disparaît. J'entends le verrou cliquer. Seul avec mon seau d'eau rosâtre, je regarde les formules de mécanique des fluides sur mon livre. Tout est propre sur le papier. Tout a une trajectoire logique. Je vide le seau dans l’évier. Le liquide tourbillonne et disparaît avec un glouglou caverneux. Je frotte le bac avec une vigueur absurde.
— Lucas ? La porte est coincée !
Je pousse le battant qui résiste à cause de l'humidité. Marc est devant le miroir embué, torse nu, le rasoir à la main. Ses gestes sont saccadés. Je lui prends l'objet des mains. Je passe la lame sur sa joue, suivant la ligne de sa mâchoire. Le contact est étrange, une inversion des rôles qui me donne envie de hurler.
— Tu as vu le petit Yanis aujourd'hui ? demande-t-il soudain.
— On a bossé la physique.
— C'est un bon petit. Garde-le près de toi. Les gens qui ne demandent rien, c'est précieux.
La lame s'arrête sous son oreille. Une minuscule goutte perle là où j'ai trop appuyé. Marc me regarde enfin dans les yeux, et je vois pour la première fois un homme qui calcule ses chances de voir le prochain lever de soleil.
— Va te coucher. Demain, y a lycée.
Au loin, dans la rue, un moteur vrombit trop fort. Ce n'est pas une patrouille, c'est une vibration plus sourde. Une portière claque avec une douceur suspecte. La poigne de Marc s'incruste dans mon épaule, ses phalanges dures comme des galets.
— Lucas. Maintenant.
Je m'exécute. Dans l'ombre du vestibule, Nadia est là, tordant un torchon. On est trois statues de sel. Marc sort de la salle de bain, un sweat noir à capuche sur les épaules. Il ouvre le buffet, celui qui grince. J'entends le cliquetis métallique de la sûreté qu'on manipule.
— Papa, arrête.
Il se retourne. Son visage est une page blanche. Il n'est plus l'homme qui me félicite pour mes notes. Il fourre l'objet sous son sweat. Le buzzer de l'interphone retentit. Un cri strident. Marc attend le deuxième coup. Il sait que l'autre ne partira pas.
— Allez, bougez, ordonne-t-il.
On s'enferme dans ma chambre. Nadia s'assoit sur mon lit. Elle ne pleure pas. Elle attend que le toit s'écroule. Dans le salon, la porte d'entrée gémit. Des voix. Un bourdonnement de basses qui traverse les cloisons. Puis, un frottement. Comme si on déplaçait un sac de ciment sur le carrelage que je viens de briquer.
— On avait dit mardi, dit Marc. Pas avant.
Sa voix oscille. La faille est là.
— Les calendriers changent, répond une voix rocailleuse. On n'est pas à la Poste, ici.
Nadia resserre sa prise sur mon bras. On attend que le prédateur passe devant notre cage.
— Viens, on va s'asseoir en cuisine, propose Marc.
Leurs ombres passent sous la porte. Le danger s'éloigne d'un mètre. J'imagine mon père, la main blessée cachée sous la table. Le visiteur doit scruter la pièce.
— Montre-moi ta main, Marc. Fais pas le con. Tu transpires. Et le chlore, ça ne couvre pas tout.
Une chaise bascule. Un choc mat contre le frigo. Je ne tiens plus. Je tourne la poignée de ma chambre. Le mécanisme lâche un cliquetis sec. Nadia me lâche dans un frisson. Je pousse la porte. La lumière du plafonnier est crue. L'homme en blouson de cuir est massif. Il ne se retourne pas. Pour lui, je suis un courant d'air.
— Lucas, dégage, râle mon père.
— Il reste, tranche l'autre. C’est bien qu’il apprenne comment on finit quand on oublie de fermer les doigts sur ce qu’on nous confie.
Il écrase une goutte de sang sur le Formica avec sa paume, dessinant une traînée de poisse. Marc est sonné. Je fixe l'éponge abandonnée près de l'évier.
— On en a fini ? demande Marc.
— On fait juste une pause.
L'homme sort. Le claquement de la porte blindée résonne comme une sentence. Marc examine sa paume comme un déchet encombrant.
— Ramasse cette éponge, Lucas. Nettoie.
Je m'accroupis encore. Sous mes doigts, le rose devient mousse grisâtre. Je frotte pour ne pas voir qu'il ment, pour ne pas lui dire que je sais.
Vingt minutes plus tard, je suis dehors. J'ai besoin de chasser les molécules de produit chimique de mes bronches. La rue est d'un calme trompeur. Une vieille Golf ralentit à ma hauteur. Les vitres descendent. C’est Yanis. Une bouffée d'air chaud s'échappe de l'habitacle, une odeur de vanille et de musique forte. La vie normale.
— Lucas ? Tu fous quoi là ? On t’a attendu sur Discord, gros.
Il sourit. Il n'a jamais eu à récurer de l'hémoglobine. Ses mains sont propres, ses ongles nets.
— J’avais des trucs à régler.
— T’as une sale tête. Monte, on fait un tour. Mon frère nous laisse la caisse.
Je regarde sa main sur la portière. Une main d'adolescent. L'invitation est un ticket de sortie vers l'insouciance. Mais le poids dans mon ventre me retient.
— Je peux pas, Yan. Marc est... pas en forme.
— Ok, dommage. Demain, on se capte. Pas d'excuses.
La voiture s'éloigne. Les feux rouges brûlent la nuit. Je reste seul sur le trottoir. Mon téléphone vibre. Un message de ma mère : *Il dort. Reviens vite. On a oublié de nettoyer la poignée de la porte d'entrée.*
Je fais demi-tour. Mes pas résonnent sur le goudron froid. En haut, la lumière du troisième est la seule encore allumée. Elle ressemble à un phare, mais je sais désormais que c’est un piège.
L'école buissonnière
La sonnerie cogne contre mes molaires. Un cri métallique, strident, qui sature l'air. Je reste immobile sur le bitume, les mains enfoncées si profond dans les poches du bomber que les coutures tirent sur mes poignets. Devant moi, la double porte du lycée avale les autres par grappes. Des silhouettes emmitouflées fuyant la morsure du vent. Yanis s'arrête, ajuste la lanière de son sac. Son souffle forme un petit nuage blanc qui s'écrase contre son écharpe.
— Tu bouges pas ?
Il fronce les sourcils. Je secoue la tête. Un mouvement sec, involontaire. Ma gorge est un nœud de câbles invisibles. Je traîne ça depuis l'appartement, depuis que j'ai vu mon daron compter ses liasses sur la table de la cuisine à l'aube. Le bruit élastique des billets. Sec. Rythmé.
— Je peux pas, Yan. Entre. Pousse.
Il hésite. Ses yeux scrutent les miens, cherchant la faille, cette panique qui me sert de boussole depuis que je sais faire la différence entre un honnête homme et un type qui « s’en sort ». Il voit bien que je suis resté bloqué à six heures du mat'.
— Le surgé va te fumer si tu sèches encore, prévient-il.
Sa voix manque de force. Il sait.
— Qu’il m’efface de la liste, je réponds. Ça changera rien au score final.
Yanis hausse les épaules et se laisse emporter par le flux. Je le regarde disparaître, une tache familière dans la masse grise. Je fais demi-tour. Mes baskets frappent le sol avec une régularité de métronome. Je ne rentre pas. Impossible de retrouver l’odeur du café froid mêlée à celle, plus âcre, de l’encre des billets. Impossible de revoir mon père vérifier le verrou trois fois de suite.
Je marche vers le canal. L'horizon s'élargit. Les grues de chantier découpent le ciel. Le froid pique mes joues, une agression propre, extérieure, qui calme la carcasse. Je croise un vieil homme et son chien gras. Il évite mon regard. L'ombre de mon daron est peut-être tatouée sur mon front. Est-ce que je pue le business ? Est-ce que ma veste porte les particules de tout ce que Marc brasse entre deux portes d'immeubles ?
Je m'arrête devant une vitrine éteinte. Mon reflet est une silhouette incertaine, un gosse de seize ans avec des cernes de trentenaire fatigué. Je remonte la fermeture éclair jusqu'au menton. Le métal mord ma peau. Chaque pas loin du lycée est une trahison envers Nadia. Elle me voit déjà en costume à la Défense. Mais chaque pas vers nulle part est une victoire contre Marc. Lui me veut à sa droite, pour « apprendre le métier ».
Le vide s'installe. Confortable. Je ne suis plus Lucas le fils, ni Lucas l'élève. Je suis un point sur une carte urbaine. Sous le pont ferroviaire, le son change. Une cathédrale de béton. Un train de banlieue passe au-dessus de ma tête. La structure tremble, les gravillons sautent. Pendant trois secondes, je n'existe plus. C’est ma seule maison : cet instant où le bruit sature tout, même la peur.
Je sors mon téléphone. L'écran est zébré, une fissure part du coin gauche. Trois appels manqués : « Maison ». Je glisse le curseur. J'éteins. Le silence est plus lourd qu'un reproche, mais c'est le mien. Les péniches dorment sous leurs bâches bleues. Mes doigts sont engourdis. Je refuse de les mettre dans mes poches. J'ai besoin de sentir l'air, de sentir que je suis encore capable d'avoir froid par moi-même, sans qu'on me dise quand frissonner.
Le sac à dos pèse une tonne. Les sangles scient mes épaules à travers le rembourrage du blouson. J'emporte mes bouquins d'histoire pour rien. Des pages mortes pour un futur auquel je ne crois pas. Je regarde l'eau du canal. Verte, épaisse. Un sac poubelle noir dérive, gonflé d'air, avant de s'accrocher à une branche basse. Je reste là, fasciné par cette lutte silencieuse entre le plastique et le courant.
— T’as l’heure, petit ?
Je sursaute. Ma main droite se serre en un poing dans ma poche. Un réflexe de gosse de chez nous. Un type avec un bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils me fixe. Il tient un terrier nerveux. Ses yeux sont injectés de sang. Un regard vide.
— Dix heures dix, je réponds au feeling.
Le gars hoche la tête. Ses lèvres gercées s'étirent sur une dent manquante.
— Pourquoi t’es pas en classe ?
— J’y vais.
Ma voix est trop blanche. Trop propre.
— C’est ça, ouais. Profite. Après, la vie te bouffe sans demander les couverts.
Il s'éloigne. Le cliquetis des griffes du chien sur le bitume, une odeur de tabac froid et de lessive bon marché. Je reprends ma marche. Ses mots flottent dans l'air, une petite prophétie de merde. Mon cœur cogne. La panique est une bête tapie au fond de ma gorge. Je ramasse un caillou, un morceau de calcaire gris. Je le serre si fort que les arêtes me blessent. Une douleur rassurante. Je suis encore solide. Je ne me suis pas dissous.
Je lance la pierre. Elle fend l'air avant de percer la surface. Un « ploc » étouffé. Les cercles déforment le reflet des immeubles en briques rouges. Je regarde ces fenêtres closes. Combien de fils s'excusent en ce moment d'exister ? Dans mon dos, le bourdonnement des moteurs reprend. Le monde ne s'est pas arrêté parce que j'ai décidé de disparaître. Mon père doit être en train de recompter. Les doigts agiles, précis. Un pianiste de la petite coupure.
Un courant d'air s'engouffre sous le pont. Une affiche de rap à moitié arrachée sur un pilier. Des visages défigurés par les tags. Je passe ma main sur le béton. Froid, rugueux. Ça ne ment pas, ça. Je continue vers l'écluse. Le fracas de la chute d'eau est un mur. Je suis isolé. L’humidité s'insinue dans les coutures du sac. C'est l'heure du cours de géo. Le papier des polycopiés doit être encore tiède. Ici, il n'y a que le vent qui siffle dans les structures métalliques.
Mon téléphone vibre contre ma cuisse. Un spasme électrique. Yanis. Je fixe les lettres un instant. Si je décroche, je rentre dans le rang. Si je laisse sonner, je m'enfonce dans la zone d'ombre.
— Lucas ? Tu fous quoi ?
Sa voix grésille, parasitée par le brouhaha de la cour.
— Je suis pas bien, Yan.
— T'es où ? Vasseur a ton nom sur sa liste. Tu vas te faire fumer par ton daron.
— Il saura pas. Je règle un truc.
— Quel truc ? On devait taffer l’exposé.
— Fais-le sans moi.
Je coupe. Le silence est tranchant. Yanis ne comprendra jamais. Pour lui, une absence, c'est une colle le samedi. Pour moi, c’est une faille dans un barrage. Je regarde mes baskets. Des pompes de marque offertes un soir sans raison. Le cuir est maculé de boue. Chaque pas est une trahison envers ce luxe frelaté.
Un vieux hangar en tôle ondule sous les rafales. Une porte bat avec un bruit métallique. Le sol est jonché de débris : du verre pilé qui scintille, un gant de chantier raidi par le froid. La solitude est une texture. Elle gratte, mais elle m'appartient. Je m'assois sur un bloc de béton. Je sors un paquet de gâteaux. L'emballage crisse avec une intensité obscène. Je croque. La pâte s'effrite. Je n'ai pas faim, mais manger est une occupation. Une manière de dire au temps de passer. Une araignée d'eau patine sur une flaque d'huile. Elle est chez elle. Moi, je suis un corps qui attend la prochaine tempête domestique.
Je me lève, les genoux raides. Le ciel a tourné au gris de fer. Je suis les rails d'une voie ferrée désaffectée. Marcher sur les traverses demande de la concentration. L'espacement est irrégulier. Gauche. Droite. Le bois est glissant, gorgé d'une eau ancienne qui sent la créosote. C'est mieux que d'imaginer la cuisine et le silence de mon père sur la toile cirée.
L'acier du rail est une lame grise. Je tends les bras, les doigts écartés. Je cherche un appui dans le vide. Un jeu de gosse de huit ans, mais mon corps pèse une tonne. Je suis lesté par tout ce que je n’ai pas dit ce matin. Un frisson me remonte l'échine. Si je tombe, je ne toucherai jamais le sol. Je continuerai de couler à travers les couches de terre jusqu’à l’oubli.
Sous le pont de la rocade, un homme est accroupi près d'un feu de cagettes. La fumée pue le plastique brûlé. Ses pupilles sont deux trous sombres dans une barbe poisseuse. Une gargouille de béton.
— T’as une clope ? lance-t-il.
Une voix de râpe à bois.
— Je fume pas.
— Sage gosse. Qu’est-ce que tu fous là ? C’est pas la récré.
— Je marche.
Il ricane. Un bruit sec sous le grondement des camions. La vibration fait trembler mes os.
— On marche pas ici, gamin. On se cache.
— Je cherche juste le calme.
— Le calme ? Ton moteur tourne trop vite. Ton cœur cogne comme un prisonnier contre une porte en fer.
Je ne réponds rien. Je fixe les flammes qui lèchent une boîte de conserve. Il a raison, mais je déteste qu'il lise en moi. Marc m'apprend à rester illisible. Je reprends ma marche, plus vite. Mon sac tape contre mes reins. La sueur poisse mon tee-shirt. L'horizon est barré par des grues immenses. Des squelettes d'acier attendant de dévorer la friche.
Un rat file entre deux traverses. Une ombre fulgurante. Je m'arrête, le souffle court. Mes mains tremblent. Je les enfonce dans mes pockets. Je touche un ticket de bus froissé, une pièce de deux euros. Des objets de lycéen normal. Je serre la pièce. Les bords s'impriment dans ma paume. Une douleur minuscule qui me retient ici. Le vide m'appelle, il murmure que je n'ai plus de place. Entre le monde de Yanis et les valises de cash de mon père, je suis une erreur de casting.
Je quitte les rails. Mes pieds s'enfoncent dans une terre grasse. Un bruit de succion accompagne chaque pas. Le sac à dos me scie les épaules, mais je ne le lâche pas. C’est mon ancre. Dedans, il y a mon cahier d'histoire. Des objets d'un gosse que je ne reconnais plus. Celui qui note des dates de batailles alors que la sienne se joue chaque soir entre le frigo et le salon.
Mon téléphone vibre encore. Yanis. « T’es où ? ». Je l’imagine dans le couloir bondé. L’odeur de déodorant et de stress. La cloche qui sonne. Je ne réponds pas. Je ne veux pas de sa réalité, de ses questions, de son amitié qui me force à inventer un père dans « l’import-export ». Le mensonge est une peau morte que j'essaie d'arracher.
Je m'arrête devant un mur de parpaings. Une inscription en bombe orange : *PERSONNE N’EST CHEZ SOI*. Je touche le crépi froid. L'aspérité gratte mes doigts. Au loin, une sirène d'ambulance déchire l'air. Marc m'a appris : « Si tu cours, tu es coupable. Marche comme si le monde t’appartenait, même si t’as un cadavre dans le coffre. » Je n'ai pas de cadavre. Juste un vide immense en guise de cage thoracique.
Je contourne un tas de pneus. Une odeur de caoutchouc et de pluie croupie. Un mouvement près d'une flaque. Un moineau déplumé sautille avec une aile de travers. Il essaie de s'envoler, retombe lourdement. Je m'accroupis. Mon souffle se cale sur le rythme de ses petits poumons.
— T'es mal barré, toi aussi.
L'oiseau tourne la tête. Son œil noir est une bille de verre. Je tends une main. Nadia surveille toujours mes mains. Elle cherche des traces de cambouis, de sang, ou cette rigidité que Marc a dans les poignets après une « livraison ». Elle veut que je reste un gosse. Mais les gosses ne traînent pas dans des friches à onze heures du matin.
L’oiseau se cache sous une vieille machine à laver rouillée. Je me relève. Mes genoux craquent. Le vent s'engouffre sous mon sweat. Je ne sais pas vers où je vais, mais chaque mètre efface mon nom. Je suis une ombre refusant de choisir entre la lumière factice du lycée et l'obscurité rentable de mon père.
Je glisse ma main dans ma poche. Le téléphone vibre contre ma paume. Un battement de cœur artificiel. C'est peut-être Marc. Il a besoin d'un guetteur devant une porte de garage qui pue le gasoil. Si je regarde l'écran, je réintègre le script. Je redeviens le fils, le complice.
J'avance sur le goudron en lambeaux. Mes baskets blanches — cadeau de Marc — s'encrassent. La poussière grise souille le blanc immaculé de ma vie d'avant. Je m'en fous. Je fixe un pylône électrique qui grésille. Un son sec. Le ciel est une nappe de plomb écrasant les entrepôts.
— Lucas ?
Je me fige. Radar à embrouilles en alerte. Je pivote sur mes talons. Ce n'est pas Marc. Juste un vieux sur une caisse de bière, à l'ombre d'un auvent en tôle. Une clope éteinte au coin des lèvres.
— T'as pas de feu, gamin ?
Sa voix ressemble au bruit du sable sous une porte.
— Non, désolé.
Il hoche la tête. Lentement. Il se remet à fixer le vide. Ses mains tachées de cambouis sont posées sur ses genoux. Je reste planté là une seconde de trop. Le silence entre nous est chargé de tout ce que je fuis : le travail qui brise, l'attente, la solitude des types qui ne sont plus rien. Je me sens trop neuf ici. Une erreur de décor.
Je reprends ma marche. Mes poumons brûlent. L'air sent la ferraille et la pluie. Je longe un grillage défoncé. Derrière, des carcasses de voitures s'empilent. Des secrets compressés dans le métal. Des vies réduites au poids.
Je m'arrête devant une flaque irisée. Des galaxies de pétrole flottent sur l'eau croupie. Je vois mon reflet. Traits flous. Visage mangé par l'essence. Je ressemble aux fantômes que Marc évoque, ceux qui n'ont pas su choisir leur camp et se sont évaporés. Je tape du pied dans l'eau. Le reflet explose. Les galaxies se brisent avant de se reformer, plus distordues encore.
Mon téléphone s'arrête de vibrer. Le silence est pire. C'est la menace qui change de stratégie. Une goutte d'eau sur mon front. Puis une autre. La pluie commence. Fine, acide. Je remonte ma capuche. Le bruissement du tissu m'isole. Je suis seul au milieu de ma vie qui part en vrille. Je ne sais même pas si j'ai envie d'être sauvé.
L'humidité gagne mes épaules. Le coton trempé pèse sur mes clavicules. Une armure de plomb liquide. L'eau s'infiltre par les œillets de mes pompes, glaçant mes orteils. Cette sensation est réelle. Elle ne ment pas.
Je m'abrite sous le rideau métallique d'un entrepôt bloqué à mi-course. Une mâchoire figée. L'air sent la poussière mouillée. Je m'adosse aux briques rugueuses. Ma main ressort le téléphone. Écran maculé. Trois appels de Nadia. Un message de Yanis : « T'es où ? Le prof de maths a demandé si t'étais mort. » Je ne réponds pas. Répondre, c'est jeter une ancre. J'ai besoin de dériver.
Un moteur approche. Lourd. Irrégulier. Je me plaque contre le mur. Réflexe Marc : identifier avant d'être identifié. Une fourgonnette blanche passe lentement. Le conducteur ne tourne pas la tête. Il soulève des vagues de boue. Quand le silence revient, il est plus dense. Je sors une main pour attraper la pluie. Les gouttes frappent ma paume. Marc doit être dans son bureau. L'air doit sentir le tabac et le café. Il compte des trucs qui ne lui appartiennent pas.
Je me remets en marche. Le froid me gifle. Je longe des conteneurs maritimes. Bleus, rouges, verts. Des ecchymoses sur le paysage. Je passe ma main sur le métal glacé. Cloques de peinture. Griffures profondes. Une carcasse vide. Comme moi.
Un craquement de verre brisé derrière des palettes. Je m'immobilise. Mon cœur est un tambour de guerre. Je ne fais plus un bruit.
— Il y a quelqu'un ?
Ma voix est un sifflement. Pas de réponse. Juste l'eau sur le métal. Je fais deux pas. Le vide se resserre. Je n'ai nulle part où aller, mais reculer, c'est rentrer. Rentrer, c'est redevenir une ombre dans la maison des secrets. Une silhouette se découpe au bout de l'allée. Floue. Elle m'attend.
Elle ne bouge pas. Un bloc de nuit contre le gris. Je m’arrête à dix mètres. Le dos contre un conteneur bleu dont la peinture s’écaille sous mes doigts. L’eau me descend le long de la colonne. Je frissonne. La voix de Marc s’active dans ma tête : *Regarde les mains. Les mains disent tout.*
La forme est voûtée. Un sweat sombre, un jean trop large traînant dans la boue. Ce n’est pas un gorille de mon père. Eux portent du cuir cher. Là, c’est une épave. Je fais un pas. Ma basket s’enfonce avec un bruit de succion. Le type tourne la tête. Yeux sombres sous une casquette trempée.
— T'as une clope ?
Voix éraillée. Usée. Elle demande une trêve. Je relâche mes épaules, mais mes doigts restent crispés.
— Je fume pas.
Ma voix est trop propre pour cet endroit. Le gars soupire. On est deux points de suspension dans une phrase sans fin. Mon téléphone vibre. Une fois. Deux fois. Nadia. Elle doit tripoter son torchon dans la cuisine, cherchant le mensonge pour Marc.
— Reste pas là, lance le type. La sécu passe à la demi-heure. Ils aiment pas les mômes.
— Je suis pas un môme.
— C’est ce qu’ils disent tous avant de chialer parce que le chien leur a bouffé le mollet.
Il ricane. Un bruit de branche cassée. Je déteste ce ton. Je pourrais lui dire que les chiens, je connais. Que chez moi, on les dresse pour le silence, pas pour la garde. Je ne dis rien.
Je le contourne. Mes vêtements pèsent une tonne. Je marche au fond d'un aquarium de plomb. Je dépasse le type. Il s'est déjà replié, cherchant une chaleur qui n'existe pas. L'allée débouche sur un terrain vague. Grues au loin. Je suis au milieu de nulle part. Vertige horizontal.
Je sors mon téléphone. « Réponds, enfoiré. On va au kebab après, je te rince. » Yanis. Le monde normal me tend une perche huileuse à cinq balles. J'ai presque envie de la saisir.
Un craquement de gravier. Net. Proche. Ce n'est pas le clochard. Un bruit de pneus. Lent. Prédateur. Une berline noire aux vitres teintées braque à l'angle du hangar 14. Phares éteints. Elle glisse sur la boue. Mon sang se glace. Je connais cette voiture. Je connais cette façon de se déplacer sans bruit.
Je me plaque contre une bobine de bois. Mon cœur fait vibrer la structure. J'attends que la portière s'ouvre. J'attends que le cauchemar prenne un nom. L'air sent le fer et la mélasse. Une écharde me pique la paume. La berline s'immobilise. La carrosserie est si propre qu'elle semble irréelle. Un miroir sombre reflétant ma peur.
Le moteur s'éteint. Silence violent. Celui des fins de repas quand Marc pose sa fourchette. La vitre descend. Sifflement électrique. Un filet de fumée bleue s'échappe. Tabac froid. Parfum boisé, coûteux. L'odeur des mains de mon père.
— Tu vas choper la crève, Lucas.
Voix calme. Ce n'est pas Marc. C'est Kader, son bras droit. Il ne sourit jamais. Il range ses gants de cuir. Il ne me regarde pas.
— Monte.
— Je marche.
— Tu marches vers nulle part. C'est pas un endroit pour un mardi après-midi.
Il tourne la tête. Visage tranchant. Barbe taillée au millimètre. Sa montre en or brille sous sa manche. Le prix d'un an de loyer.
— Marc est au courant ?
Kader rit sans les yeux. Il tapote le volant.
— Ton daron te croit en train de disserter sur l'histoire. Mais je n'aime pas les coïncidences. Te voir ici alors qu'une livraison attend... ça me donne des aigreurs.
Il déverrouille la portière. Le *clac* résonne. Un piège. Je regarde le cuir. Si je monte, je rentre dans le rang. Si je reste, je suis un témoin.
— J'ai rien vu, Kader.
— Le vide, c'est pour les morts, petit. Choisis ton camp. La pluie redouble.
Une goutte glacée me descend le dos. Je lâche la bobine. Mes doigts sont rouges de froid. Je fais deux pas vers la voiture. La boue essaie de me retenir. Je m'arrête à la portière. La chaleur de l'habitacle me dégoûte et m'attire.
— Qu'est-ce que tu fous là, vraiment ? murmure-t-il. Sa voix est presque protectrice.
— Je voulais juste être ailleurs.
— Ailleurs n'existe pas pour nous. On emmène toujours la maison dans sa poche. Grimpe. Je te dépose au lycée pour la sortie. Tu feras semblant d'être fatigué.
Je pose la main sur la portière. Le métal est froid, l'invitation brûlante. L'image de Yanis s'efface. Je glisse sur le siège. La porte se referme. Bruit sourd. Le monde extérieur meurt. Kader passe la première. On s'élance sur la caillasse.
— On va où ?
— On va voir si tu as le cœur aussi solide que ton père le prétend.
La vibration du moteur remonte dans mes chevilles. L’habitacle est une bulle pressurisée. Kader conduit d'une main. Le lycée n'est plus qu'une rumeur.
— Détends-toi. On va juste faire un tour de reconnaissance.
Les essuie-glaces balaient le monde. *Schlak, schlak.* Rythme hypnotique. On passe devant une usine. Kader lève un doigt. La barrière se lève.
— Pourquoi moi ?
— Ton père veut que tu sois un homme, mais il n'a pas le courage de te montrer la cuisine. Il veut que tu manges le plat sans savoir comment on a découpé la viande.
Il réenclenche le verrouillage centralisé. Kader me lance un téléphone jetable sur les genoux.
— S’il sonne, tu me le donnes. Immédiatement.
L'objet pèse une tonne. On s'enfonce dans une rue pavillonnaire aux volets clos. Kader ralentit. Il scrute.
— Tu vois cette camionnette blanche ?
Je plisse les yeux. La buée envahit les vitres.
— Ouais.
— Pas la bonne plaque. Et le mec n'a pas fumé depuis quarante minutes.
Kader allume une cigarette. Le briquet claque comme un coup de feu. Il s’arrête au milieu de la chaussée. Ses yeux sont des fentes impénétrables.
— On va passer devant. Regarde le conducteur. Pas comme un gamin. Comme si tu devais dessiner son portrait pour ne jamais l'oublier. Si c’est qui je pense, la soirée sera longue.
Il repasse la première. Le cuir grince. Mon cœur cogne dans mes oreilles. La camionnette approche. Je serre le téléphone. L’école buissonnière est finie.
Kader baisse ma vitre. L'air glacé s'engouffre.
— Regarde-le, Lucas. Maintenant.
La confidence de Nadia
La diode rouge de ma multiprise crache une lueur de sang sur le poster froissé au-dessus du bureau. Deux heures du matin. Le silence de l’appartement n’est jamais vraiment vide ; il s’encrasse de craquements, de vibrations sourdes et du bourdonnement du vieux frigo qui agonise dans la cuisine. Je fixe le plafond, les bras croisés derrière la tête, les coudes pointés vers les murs étroits de ma chambre. Chaque inspiration me semble trop bruyante dans cette boîte de béton.
Dans le couloir, le parquet se met à gémir. C’est un bruit sec, une plainte de bois fatigué que je connais par cœur. Ce n’est pas le pas lourd du daron, cette démarche de conquérant qui fait trembler les chambranles même quand il essaie d’être discret. C’est un glissement. Un frôlement de chaussettes sur le lino usé.
La poignée de ma porte pivote avec une lenteur calculée. Je ne bouge pas, je ne cligne même pas des yeux. La fente de lumière qui s’étire sur le sol dessine une silhouette frêle, une ombre qui semble s’excuser d’exister. Maman. Elle reste là, immobile, le bras encore tendu vers le loquet. Je sens l’odeur de son thé à la menthe, une vapeur légère qui se mélange à l’air rance de l’appart, marqué par le tabac froid des vestes de Marc qui traînent au salon.
— Lucas ? murmure-t-elle.
Sa voix est à peine un souffle, une vibration de cordes vocales qui ont trop l’habitude de se taire. Je me redresse lentement sur un coude. Le matelas se plaint sous mon poids de gamin de seize ans qui commence à prendre trop de place.
— Je dors pas, maman.
Elle entre et referme la porte sans faire de bruit, comme si elle craignait de réveiller un monstre tapis sous le canapé. Elle s’approche de mon lit. Dans la pénombre, ses yeux sont deux puits sombres, cernés par une fatigue qui ne s'en va plus, même après douze heures de sommeil. Elle s'assoit sur le bord du matelas. Le tissu des draps se tend. Je sens la chaleur de sa jambe contre mon genou, une présence fragile mais bien réelle.
Elle triture nerveusement l’ourlet de sa chemise de nuit, un geste machinal, obsessionnel. Elle ne me regarde pas tout de suite. Elle fixe mes chaussures de sport qui traînent au pied du bureau, ces baskets neuves que Marc a ramenées la semaine dernière, celles qui brillent trop pour être honnêtes.
— Ton père est sorti, finit-elle par dire. Il est allé rejoindre ses « associés » au garage.
Le mot sonne comme une insulte. Pour moi, c’est juste l’endroit d’où vient l’argent, l’endroit qui permet de remplir le frigo et de payer les factures en retard. Pour elle, c’est le trou noir qui aspire tout.
Elle lève enfin les yeux vers moi. Ses doigts s’avancent, hésitent, puis viennent se poser sur mon avant-bras. Ils sont glacés, mais sa poigne est surprenante de fermeté. Habituellement, maman, c’est celle qui baisse la tête quand les éclats de voix de Marc font vibrer les vitres. C’est celle qui range les billets sans poser de questions.
— Lucas, regarde-moi, dit-elle plus bas encore. Tu sens comment l'air devient lourd ici dès qu'il rentre ?
Je ne réponds pas. Je sens ma gorge se nouer. Je pense à la manière dont Marc rigole avec moi, à la façon dont il me tape sur l'épaule en me disant que je suis son héritier, sa fierté. J'aime cet homme, je l'aime comme un fils aime le seul type qui lui a appris à tenir son dos droit. Mais ma mère serre mon bras un peu plus fort, ses ongles s'enfonçant légèrement dans ma peau.
— Il t'achète avec des pompes à cent balles pour que tu ne regardes pas le reste, lâche-t-elle. Je me suis tue pendant dix-sept ans pour que tu ne manques de rien. J’ai été lâche. Mais toi... tu n’as pas encore de dettes envers lui.
Elle se lève brusquement, sa silhouette se fondant à nouveau dans les ombres de la pièce.
— Il va revenir dans une heure, murmure-t-elle en se dirigeant vers la porte. Il va vouloir te parler du dépôt. Tu lui diras non. Peu importe ce qu'il te promet.
Elle s'éclipse, laissant la porte entrebâillée. Un rectangle de lumière pâle vient découper mon tapis en deux. Je reste seul avec le bourdonnement du frigo et le poids de cette confidence qui vient de briser le seul équilibre que je connaissais. Mon cœur cogne contre mes côtes, un tambour de guerre dans une chambre d'ado. Je regarde mes paumes dans l'obscurité. Elles sont encore propres. Pour l'instant.
Un moteur vrombit dans la rue, une voiture qui passe trop vite, déchirant la nuit urbaine. Puis, le bruit d’un autre moteur, puissant et lourd, résonne en bas de l’immeuble. C’est l’Audi. Les phares balayent le mur d’en face, deux faisceaux blancs qui fouillent la nuit comme des projecteurs de mirador. Le moteur se coupe. Une portière claque. C’est un son définitif, une ponctuation qui ferme le débat. Marc possède la rue, l’escalier, l’appartement.
Le verrou de la porte d’entrée tourne. J’écoute. Les pas se rapprochent de ma chambre. La lumière du couloir est mangée par une ombre massive.
— Lucas ?
Je me force à desserrer les dents.
— Ouais. Je dors presque.
La porte s'ouvre. Marc se tient là, sa silhouette large encadrée par la clarté. Il n’a pas enlevé son blouson en cuir. Ça sent le tabac froid et le gasoil. Il passe ses doigts dans ses cheveux courts, un geste qui se veut paternel, mais ses yeux sont des scanners. Il s’assoit au pied de mon lit, le matelas s'affaisse sous son poids. Il immobilise ma cheville, une pression ferme, presque un marquage.
— Écoute. Samedi prochain, on descend au dépôt. J'ai besoin d'un mec fiable pour l'inventaire. Un vrai. Quelqu'un qui sait fermer sa gueule et ouvrir les yeux.
Il se penche vers moi, son visage à moitié dans l'ombre. Je vois l'éclat de son œil gauche, une étincelle de fierté qui me donne envie de gerber et de le serrer dans mes bras en même temps.
— C’est une grosse étape pour toi, champion. On va enfin commencer les choses sérieuses. T'es prêt ?
Sa paume écrase ma cheville un peu plus fort. Le "non" de ma mère flotte entre nous comme une bulle de savon prête à éclater. Je sens la sueur perler à la racine de mes cheveux, une goutte froide qui descend lentement entre mes omoplates. Dans la pénombre, ses mains paraissent d'un noir d'encre, tachées de ce liseré sombre sous les ongles que le savon n’atteint jamais vraiment.
— Samedi, je répète d’une voix s'effilochant dans les conduits de ventilation.
— Trois jours pour devenir un homme, Lucas.
Il se lève d’un coup. Marc ne rajoute rien, il sait que le silence travaille mieux que les discours. Il quitte la pièce en laissant la porte entrebâillée, une fente de lumière jaune qui coupe mon tapis en deux. J’écoute ses pas s'alourdir dans le salon, le bruit métallique de la chaîne de sécurité qu’il remet, puis le murmure de la télévision qu’il allume à bas volume.
Dix minutes s’écoulent. Je glisse mon bras hors de la couette. Le contact de l'air froid sur ma peau me fait frissonner. Mes doigts cherchent le sol et rencontrent enfin le mesh rugueux de mes baskets. Je les dispose juste là, au bord du lit, les lacets dénoués, les languettes grandes ouvertes. C’est un geste de déserteur, un acte de trahison silencieux qui me tord les boyaux.
Le samedi arrive comme une exécution. Dans la cuisine, l'odeur du café brûlé sature l'espace. Marc est de dos, en maillot de corps blanc. Il se retourne, un sourire tranquille accroché aux lèvres.
— Déjà sur le pont ? On décolle dans une heure. Mange un truc.
Il remue son café. Le tintement du métal contre la porcelaine résonne comme une cloche d'église. Chaque tour de cuillère semble resserrer un étau invisible autour de ma gorge. Je regarde ses articulations marquées par les années. Nadia disait que ce sont des mains de fossoyeur.
Je sors de la chambre, récupère mon sweat noir. Marc m'attend devant l'ascenseur, déjà sanglé dans son cuir. On descend dans un grondement de ferraille. Au sous-sol, l'odeur de béton humide me prend à la gorge. Il déverrouille la voiture. Le signal sonore déchire le silence du parking. Je m'assois sur le cuir glacé. La portière se referme avec un bruit sourd, hermétique. Le monde extérieur disparaît.
— Tu verras, dit-il sans quitter la route des yeux. Après le premier kilomètre, on ne sent plus rien.
Il se trompe. Je sens chaque fibre du tissu de mon siège, chaque battement de mon cœur qui essaie de sortir de ma poitrine. On passe devant l'arrêt de bus où mes potes attendent pour aller au lycée. Je m'enfonce dans mon siège, je remonte ma capuche.
Soudain, il ralentit. Un barrage de gendarmerie. Les gyrophares bleus découpent le gris de l'asphalte. Mon sang se glace.
— Reste tranquille, siffle Marc. Ne touche à rien. Souris, si t'y arrives. On est juste un père et son fils qui partent en week-end.
Le gendarme s'approche, lunettes de soleil opaques. Il s'appuie contre la portière. Son regard balaie l'intérieur de la voiture, s'arrêtant une fraction de seconde sur moi.
— Bonjour. Contrôle de routine. Papiers du véhicule, s'il vous plaît.
Marc plonge les doigts dans la boîte à gants. Il bouge sans aucune précipitation. Je fixe le tableau de bord, priant pour que mon visage ne trahisse pas le séisme qui ravage mes entrailles.
— Vous allez où comme ça de bon matin ? demande le gendarme en me fixant.
Marc rigole, un petit rire gras, paternel.
— On va à la pêche. Faut bien profiter avant que le petit reprenne les cours.
Le gendarme nous observe encore un instant, puis donne deux petits coups sur le toit de la voiture.
— C'est bon. Bonne route.
Marc remonte la vitre. Il attend que le type se soit écarté avant de redémarrer doucement. Dès qu'on a passé le virage, il tape sur le volant, hilare.
— Tu vois ? Ce qu'il faut, c'est du sang-froid. Rien d'autre.
Je ne réponds pas. Je regarde mes doigts. Ils tremblent tellement que je suis obligé de les cacher sous mes cuisses. Je viens de passer mon premier test. Je viens de mentir à la loi en souriant. Nadia avait raison sur un point : on n'y va pas tout seul. Marc me tient le sac, et il m'aide à chaque pas vers le bord. J'ai l'impression que je ne serai plus jamais propre. Pour l'instant, la voiture file, et le paysage derrière nous n'est plus qu'une traînée floue.
Le test de virilité
La porte de ma chambre ne grince pas, elle soupire. C’est un frottement de bois contre le lino décollé que je reconnaîtrais entre mille. Mon père est là. Sa silhouette bouffe la lumière du couloir, immense dans son blouson sombre qui fleure le tabac froid. Ses clés oscillent au bout de son index. Le cliquetis métallique rythme les battements de mon cœur. Je ne lève pas les yeux de mon manuel d’histoire, mais les lignes deviennent des fourmis noires qui s’agitent sur le papier jauni.
— Lucas, lâche ça deux minutes.
Sa voix est grave, presque douce. Je sens son regard peser sur ma nuque. Je pose mon stylo, le plastique claque sur le bureau en aggloméré. Il ne rentre pas. Il reste sur le seuil, comme s’il craignait que mon univers de lycéen soit contagieux. Il passe une main dans ses cheveux poivre et sel, un geste nerveux. Ses yeux brillent de cette excitation contenue qu'il affiche avant de conclure une affaire.
— Ce soir, j'ai besoin de toi pour un rendez-vous aux Entrepôts, continue-t-il. C'est juste de la présence, rien de méchant. Mais il est temps que tu voies la réalité. Les maths, ça ne paiera pas les factures de ta mère.
L’air sature. Je regarde ses mains. Larges, calleuses. Des mains capables de caresser le visage de maman et, l’instant d’après, de se refermer sur le col d’un type. Ma gorge est sèche. Au loin, une sirène de police déchire le silence du quartier. Je fixe un poster de rock mal collé, pensant à Yanis qui m'attendait au city-stade cet après-midi. La vie normale s'éloigne comme un rivage qu'on regarde depuis un canot de sauvetage.
— J'ai un contrôle demain, papa, je souffle.
Marc laisse échapper un rire court, sans joie. Il s'assoit sur le rebord de mon lit. Le matelas s'affaisse, me faisant basculer vers lui. Sa poigne se referme sur mon genou. C'est lourd.
— Ce soir, c'est pour la famille. J'ai besoin de savoir que je peux compter sur mon fils.
Je regarde la cicatrice blanche qui barre sa jointure. La peur est là, nichée dans mon ventre, mais une colère sourde commence à brûler. Je ne veux pas être son ombre. Je ne veux pas que mes paumes sentent l'angoisse. Je connais déjà "la réalité" : je la lis dans les cernes de ma mère chaque matin.
— Non, je dis enfin.
Le mot tombe. Marc ne bouge pas. Je sens ses muscles se crisper sous la manche de son blouson. Il retire lentement ses doigts et se lève. Le silence change. Il est chargé d'une électricité qui fait dresser les poils de mes bras. Il ne crie pas. Il me fixe comme si je venais de devenir un étranger. Dehors, un moteur s'emballe, une accélération brutale contre les façades de béton.
— Tu refuses ? sa voix est blanche.
Je reste pétrifié, les phalanges blanchies sur le bord du bureau. La poussière danse dans le rayon de ma lampe. Il fait un pas vers la porte, s'arrête, puis tourne lentement la tête. Il y a une déception si profonde dans ses yeux qu'elle ressemble à de la haine.
— Ta mère a déjà mis ton couvert, lâche-t-il.
Une gifle de normalité. Dans dix minutes, nous serons peut-être assis devant un plat de pâtes, à faire semblant. Je vois son regard glisser sur mes doigts qui tremblent. Il esquisse un mouvement vers moi, une main qui s'élève avant de retomber lourdement.
Dans la cuisine, le tintement d'une cuillère contre un bol résonne. C'est Nadia. Elle nettoie pour ne pas entendre le vide qui se creuse.
— Regarde-moi, ordonne-t-il.
Je lève les yeux. Sa silhouette bloque la lumière. Une fatigue soudaine creuse ses traits, comme si mon refus lui arrachait son masque de toute-puissance.
— Tu crois que c'est un jeu ?
Il s'approche de l'étagère, passe un index sur mes bouquins. Il sort un manuel de géographie, puis le repousse brusquement.
— Tu veux rester ici ? Propre ? En attendant que les autres fassent le sale boulot pour toi ?
Il se penche. Ses mains s'appuient sur mon bureau, m'enfermant. Je vois les pores de sa peau, l'éclat de défi dans ses pupilles. Il attend que je craque. Au dehors, le vent siffle contre le double vitrage. Je trace les contours d'une tache d'encre sur mon buvard. Un cercle bleu qui s'étend, exactement comme ma vie depuis que j'ai compris d'où venait l'argent des vacances.
— Va manger, Lucas.
Il se détourne vers la fenêtre. Son dos est une muraille. La discussion est close, mais la sentence reste en suspens. Je me lève, les jambes molles. Dans le couloir, je m'arrête devant le miroir. Mon visage me semble étranger. Cette mâchoire carrée, cette façon de froncer les sourcils... Je ressemble à Marc. Je passe une main sur mon front pour effacer cet héritage.
Dans la cuisine, Nadia ne dit rien. Elle serre son couteau un peu trop fort. Je m'assois. L'assiette de tortis me donne la nausée. L'odeur de la sauce tomate se mélange à l'adrénaline.
— Il arrive ? demande-t-elle tout bas.
Je regarde l'ombre de mon père sur le mur du salon. Immobile.
Le plancher craque. Marc s'approche. Il a retiré sa veste, les manches de chemise retroussées sur ses avant-bras massifs. Il reste debout, les bras croisés.
— On part dans vingt minutes, lance-t-il sans nous regarder.
C'est une sommation. Ma mère suspend son geste, les yeux suppliants. Elle veut que je cède. Elle veut cette fiction de famille normale, même autour d'une sauce trop salée. Elle ne comprend pas que chaque "oui" m'enferme un peu plus.
— Je ne viens pas.
Le bruit du métal contre la porcelaine est assourdissant. Marc sort son téléphone. L'écran projette une lueur bleutée sur son visage dur. Il pianote, précis.
— Vingt minutes, Lucas. Prépare-toi.
Il s'éloigne. Ma mère lâche un soupir tremblant et cache ses yeux dans ses mains. La sauce fige dans les assiettes, formant une pellicule sombre. Dix-neuf minutes.
Le blouson noir m'attend au porte-manteau. Une masse rigide qui sent le froid. Je passe mes bras dans les manches. C'est une armure que je n'ai pas demandée. Marc est déjà devant la porte d'entrée, silhouette massive bouchant l'accès au palier. Il ajuste sa montre. Il ouvre la porte en grand. L'air frais de l'escalier s'engouffre dans l'appartement.
La porte claque derrière nous. Un bruit sec, comme un coup de feu étouffé. Je m’arrête devant l’ascenseur. Je n’appuie pas sur le bouton dont le plastique est brûlé par des années de mégots.
— Je ne descends pas, papa.
Marc s’arrête. Il ne se retourne pas tout de suite. Le silence est une masse entre nous. Il pivote lentement. Ses yeux sont vides. Il fait un pas, son ombre me recouvre. Il approche sa main de mon visage. Je ne cille pas. Il redresse simplement mon col, un geste d'une précision chirurgicale.
— T'as dit quoi ? murmure-t-il.
L'odeur de son parfum boisé m'agresse. Je sens le froid du mur à travers mon t-shirt. Le voyant de l'ascenseur passe au rouge avec un "ding" dérisoire.
— J’ai dit que je restais ici.
Il incline la tête. Il lâche mon col, mais sa main reste suspendue, menace latente. Les portes s'ouvrent dans un fracas de métal. La cabine est éclairée d'un jaune maladif.
— Tu crois que t'as le choix ?
Sa main retombe sur mon épaule. Un poids mort. Il m'entraîne vers l'ouverture, sans me brusquer, avec cette manière de transformer une contrainte en évidence.
— On va discuter. Comme des hommes.
Le mot résonne contre les parois taguées. Dans le miroir piqué de rouille, je vois mon reflet pâle et, derrière moi, l'ombre qui bloque la sortie. Les portes se referment. L’ascenseur s'arrête au niveau 0 avec un sursaut qui se répercute dans mes chevilles.
Le parking souterrain sent le béton froid et le fioul. Marc me guide vers la BMW noire, garée à la place 42, loin des caméras. Il déverrouille. Les feux clignotent deux fois, orange électrique dans l'obscurité.
— Attache ta ceinture, Lucas. On fait les choses bien.
Le moteur s'éveille avec un grognement sourd. Marc passe la marche arrière. Son visage est à quelques centimètres du mien. Je vois les quelques poils gris dans sa barbe.
— Tu verras. C’est juste une question de présence. T'as juste à être là. À côté de moi.
Il change de vitesse. La voiture s'élance vers la rampe. Mes mains se crispent sur mes genoux. Chaque mètre vers la rue est un renoncement. La berline se range le long d'un muret de briques, à l'ombre d'un platane. Marc se tourne vers moi.
— Regarde-moi, Lucas.
Je fixe une fêlure dans le pare-brise.
— Lucas. Regarde-moi.
Je tourne la tête. Ses yeux sont calmes. Presque tendres. C’est le plus dur. S’il hurlait, je pourrais le haïr sans nuance.
— Je ne descends pas de la voiture. Je veux rentrer.
Marc ne répond pas. Il fixe l'obscurité, le visage de pierre. Un chat traverse la rue, tache noire sous les phares. Il ne redémarre pas. Le chauffage envoie une tiédeur inutile contre mes jambes.
— On a toujours le choix, Marc. C’est ce que tu m’as appris, non ?
Il marque un temps d’arrêt. Un petit rire étouffé s’échappe de sa gorge. Il allume une cigarette. La flamme danse dans ses pupilles. La fumée envahit l'habitacle, épaisse, grise.
— Les leçons de morale ne paient pas le lycée de ta sœur, petit.
Il baisse la vitre. Un filet d'air glacial nous gifle. Au fond de l'impasse, une lumière jaune s'allume derrière une vitre dépolie. Le signal. Marc écrase sa cigarette dans le cendrier.
— C’est pour toi. Pour qu'ils sachent que tu es mon sang.
— Je ne suis pas comme toi. Pas là-dedans.
Marc se recule brusquement. Il ajuste ses manchettes, vérifie sa Rolex. Ses mains retournent sur le volant, les jointures blanches. Le verrouillage centralisé claque.
— On descend.
L'autorité qui émane de lui est devenue une masse physique. Je regarde la porte verrouillée. Mes doigts restent soudés au levier de la portière. Je ne bouge pas. Marc détache sa ceinture. Le sifflement du mécanisme qui s'enroule déchire la tension. Il sort. Sa silhouette se découpe contre le réverbère.
Il fait le tour de la voiture. Chaque pas résonne comme un tambour. Il frappe deux fois contre ma vitre avec sa chevalière. Le tintement est cristallin, insupportable. Je tourne la tête.
Je finis par ouvrir. Le froid me saisit. Le sol est glissant, couvert d'eau croupie. Marc pose sa main sur ma nuque. Ses doigts sont chauds. Il me guide vers la porte dépolie.
— Redresse les épaules.
L’entrepôt nous aspire. Une odeur de carton mouillé et de graisse. Sous un tube fluorescent vacillant, deux hommes attendent près d'une table en plastique. Ils se lèvent.
— C’est le petit ?
Mon père me pousse sous la lumière. Je cligne des yeux, ébloui. Marc se poste derrière moi, ses mains sur mes épaules.
— C’est Lucas. Il est temps qu’il apprenne.
Sur la table, un sac de sport noir, entrouvert. L'un des hommes s'approche. Il sent la menthe et le tabac.
— Il a l’air fragile, ton héritier.
Le rire est sec. Marc resserre sa prise.
— Lucas, prends le sac. On monte.
Le temps se liquéfie. Je regarde le sac noir. C'est le pacte qu'il veut que je signe. Je fixe une tache de café sur la table. Elle ressemble à un continent lointain.
— Non.
Le mot est minuscule, mais il absorbe tout le bruit de l'entrepôt.
— Qu'est-ce que t'as dit ? murmure mon père.
Je retire ses mains de mes épaules. Une par une. Le contact est brûlant. Je recule dans la pénombre, près de la sortie.
— Je ne touche pas à ce sac. Je ne monte pas.
Marc reste immobile dans le cercle lumineux. Son visage est une statue de granit. Ce n'est pas de la colère, c'est un gouffre qui s'ouvre. Il fait un pas vers moi. Je tiens bon, le dos contre la porte froide.
Il plonge la main dans sa poche intérieure. Mes muscles se nouent. Mais il ne sort rien. Il reste là, sa main crispée sur un secret, ses yeux noirs ancrés dans les miens. Derrière lui, l'homme au sac referme lentement la fermeture éclair. Les dents métalliques s'enclenchent une à une dans le silence.
La trahison de Yanis
La buée s'échappe de ma bouche en rubans grisâtres qui se perdent dans l'air saturé d'humidité. Je suis adossé au grillage du city-stade, les mains enfoncées si profondément dans les poches de mon hoodie que les coutures tirent sur mes épaules. La maille d'acier me traverse le tissu, une morsure familière qui me force à rester droit. En face de moi, Yanis termine sa canette de soda avec une application qui me donne envie de lui arracher des mains. Il l'écrase entre ses paumes. Le bruit de l'aluminium froissé claque dans le silence de fin d'après-midi.
Je sens une brûlure me piquer la base du cou, juste sous la peau, dès que l'équilibre vacille. Yanis ne me regarde pas. Il fixe ses baskets, des Nike trop propres pour ce quartier, et gratte nerveusement une tache invisible sur son jean.
— Tu m'as dit que tu gérais, je lâche.
Yanis relève la tête. Il y a cette lueur d'excitation dans ses yeux, celle des gens qui pensent avoir trouvé un raccourci. Il fait un pas vers moi, balayant l'espace d'un regard circulaire pour vérifier qu'on est seuls entre les deux blocs de béton qui nous servent d'horizon. Son souffle sent le sucre chimique.
— J’ai juste voulu donner un coup de main, Lucas. T’es toujours en train de galérer avec les humeurs de ton daron, à te demander si le mois va finir dans le calme ou dans les cris.
— Tu t'es dit quoi, exactement ?
Je coupe court. Ma voix est devenue un rasoir. Je sens le sang qui siffle dans mes tempes. Ma main gauche se crispe sur mon téléphone dans ma poche, l'écran inerte contre ma cuisse.
— J’ai été voir le grand frère de Moussa, reprend-il en baissant le ton. On sait tous que c'est lui qui tient les cordons de la bourse pour le secteur Sud. Je lui ai juste demandé s'il y avait moyen de... tu vois, de lisser les angles pour ton père. Pour que les mecs de la cité ne voient plus votre porte comme une cible.
Le monde s'arrête. Un scooter pétarde au loin, une mère appelle son gosse depuis un balcon du quatrième, mais pour moi, tout se brouille. Le grand frère de Moussa. Kader. Un type qui ne négocie pas et qui ne supporte pas qu'on fourre son nez dans ses affaires.
— Tu lui as parlé de mon père ?
— Bah ouais, mais t'inquiète. J’ai juste dit que la situation devenait tendue pour vous et qu'une petite trêve serait bienvenue. Il m'a regardé bizarre, Lucas. Mais il a écouté. Il a même souri.
Ce sourire. Je le connais. C'est celui que mon père affiche juste avant de briser la mâchoire d'un type. Yanis est là, fier de lui, les joues un peu rouges, ignorant qu'il vient de nous jeter dans la gueule du loup.
— Il a souri, je répète mécaniquement.
Je me décolle de la structure. Le mouvement est lent. Mes jambes pèsent des tonnes. Je regarde les mains de Yanis, elles tremblent un peu maintenant, comme si mon silence commençait enfin à infiltrer son assurance de gamin de seize ans.
— Lucas, tu fais une tête de déterré, là. Je t'assure, le mec était cool. Il m'a même demandé comment tu t'appelais précisément, pour être sûr de ne pas se tromper de...
Il s'arrête net. Il voit enfin mon regard. Dans ma tête, l'image de mon père dans le salon, nettoyant ses bagues avec ce calme olympien qui précède les tempêtes, se superpose au visage de Kader.
— Il t'a demandé mon nom ?
Je fais un pas de plus. Yanis recule d'un millimètre, son dos heurte à son tour le grillage. Le cliquetis de la ferraille me donne la nausée. On est là, deux potes d'enfance, mais à cet instant, il n'est qu'une fuite dans la coque du bateau.
— Ouais, pour... pour le respect, tu sais. Pour dire qu'il savait de qui il parlait s'il devait passer le mot.
Je ferme les yeux. Yanis n'a aucune idée du poids de ce qu'il vient de lâcher. Pour mon père, c'est une faiblesse étalée au grand jour. Et pour Kader, c'est une invitation.
— T'as aucune idée de ce que t'as fait, Yanis. Aucune.
Ma main sort enfin de ma poche et je le désigne du doigt, sans le toucher. Chaque fibre de mon être me crie de courir, de vérifier si les verrous sont mis, si ma mère a cette ombre de peur dans les yeux que je déteste tant.
— Mais je voulais t'aider, putain ! s'emporte-t-il, sa voix montant d'une octave. On peut pas rester comme ça, à vous voir vous murer dans votre appart !
— T'as pas le droit d'ouvrir les portes chez moi, Yanis. Jamais.
Je fais demi-tour, mes baskets crissent sur le gravier. Je sens son regard dans mon dos. Je sais qu'il veut me rattraper, me dire que c'est pas grave. Mais on n'arrange pas ça. On encaisse. Ou on frappe.
Le trajet vers l'appartement se fait dans un brouillard de pensées. Je calcule le temps qu'il a fallu à la rumeur pour voyager. Kader a dû appeler ses lieutenants dans la foulée. La nouvelle a déjà fait le tour des halls. "Le fils de Marc a besoin de protection." C'est une insulte.
Quand j'arrive au pied de mon immeuble, l'ombre du bâtiment s'étire sur le parking. Je lève les yeux vers le troisième. La lumière de la cuisine est allumée. Une silhouette passe devant la fenêtre. Celle de ma mère. Elle prépare peut-être le dîner, inconsciente que le sol vient de se dérober.
Je pose la main sur la poignée de la porte d'entrée. Le fer est neutre. Avant d'entrer, je prends une inspiration profonde pour stabiliser mes doigts. Je dois décider : dire tout au daron et déclencher l'incendie, ou tenter d'étouffer la mèche ?
Je pousse la porte. Le hall sent le tabac froid et le désinfectant bon marché. L'ascenseur est en panne, comme d'habitude. Je commence l'ascension.
Le béton des marches est effrité, laissant apparaître la ferraille rouillée. Au premier étage, l'odeur de chou bouilli s'échappe de chez les Garcia, épaisse. Je m'arrête un instant sur le palier pour ajuster mon sac à dos. La sangle me scie l'épaule. Yanis est un gosse qui croit que la vie se règle avec un discours sur la solidarité. Il ne comprend pas que demander de l'aide, c'est admettre qu'on est une proie.
J'atteins le deuxième palier et la lumière du couloir s'éteint. Je cherche l'interrupteur à tâtons, mes doigts rencontrant le plastique rugueux, avant que le déclic ne ramène cette clarté jaunâtre. Mes jambes sont lourdes. Si je parle, Marc va sortir l'artillerie lourde. Si je me tais, Kader va attendre que la fissure s'élargisse.
Devant notre porte, je m'immobilise. Je fixe le bois sombre, marqué par une petite griffure près de la serrure. Le silence de l'appartement est chargé. J'approche l'oreille du battant et je perçois le cliquetis d'une fourchette contre une assiette. Ma main tremble légèrement quand je sors mon trousseau. Je respire un grand coup, l'air chargé de poussière, pour insérer la clef.
Le pêne tourne avec un bruit sourd. Je pousse la porte et l'odeur de la maison m'enveloppe : café réchauffé et ce parfum boisé que le daron porte comme une armure. Il est là, assis à la table de la cuisine, le dos droit, baigné dans la lumière du plafonnier. Il ne se retourne pas. Il finit de mâcher lentement.
— T'es en retard, Lucas, lance-t-il sans monter le ton.
— J'étais avec Yanis, je réponds en posant mon sac.
Il pose sa fourchette. Le métal tinte contre la porcelaine. Il se tourne enfin, ses mains croisées sur la table, des mains massives aux jointures épaisses.
— Il a l'air nerveux, ton pote, ces derniers temps. Il se pose des questions. Trop, peut-être.
Mon sang se fige. Il sait déjà. Ou il a senti l'odeur de la peur sur moi. Je m'approche du frigo, cherchant une contenance, n'importe quoi pour ne pas laisser mes mains trahir le désastre.
— C'est juste Yanis, j'essaie. Il réfléchit pas toujours avant de l'ouvrir.
Marc esquisse un sourire qui n'atteint pas ses yeux.
— Dans ce quartier, ne pas réfléchir est un luxe. Tu devrais lui expliquer, Lucas. Avant que quelqu'un d'autre ne s'en charge.
Il se lève, sa silhouette masquant la fenêtre. Il fait un pas vers moi. Sa main se pose sur mon épaule, pesante.
— Qu'est-ce qu'il a raconté à Kader, exactement ?
Le poids de ses doigts sur ma clavicule est un étau. Je sens la chaleur de sa paume traverser le coton de mon sweat. Mes yeux restent rivés sur le joint du frigo, là où une petite moisissure noire s'est logée. Tout ce qui existe, c'est cette tache sombre et le vrombissement du compresseur sous mes doigts. Kader. Ce nom claque comme un coup de feu.
— Je sais pas, je lâche enfin. Ma voix est trop haute.
Je tire sur la poignée du réfrigérateur. Un souffle d'air inerte vient frapper mes genoux. Marc ne bouge pas. Dans le salon, j'entends le murmure de la télé, une émission de cuisine dont les rires sonnent faux. Ma mère est là-bas, faisant semblant de ne pas écouter.
— Tu sais pas, répète Marc.
Il ne pose pas de question. Ses phalanges glissent sur mon cou pour se caler à la base de ma nuque. Il exerce une pression millimétrée, m'obligeant à me redresser face à mon reflet déformé dans l'inox du frigo.
— Yanis est venu me voir tout à l'heure, continue-t-il d'un ton presque conversationnel. Il transpirait. Il m'a dit qu'il s'inquiétait pour toi. Qu'il voulait s'assurer que tu n'avais pas de "problèmes" avec les livraisons de la semaine dernière.
Un haut-le-cœur me prend. Yanis et son complexe de sauveur. Il a ouvert une porte qu'on ne referme jamais.
— Il est con, Marc. C'est juste un gamin, je souffle en essayant de me dégager, mais ses doigts se resserrent.
— Ce gosse a donné des détails, Lucas. Des détails que seul quelqu'un qui fouine dans mon bureau peut connaître.
Le daron se colle à mon dos. Je sens l'odeur de son tabac froid. Son souffle passe près de mon oreille, lent. Il n'est pas en colère, il est déçu. Et chez lui, c'est le prélude à la purge. Je regarde mes propres mains : elles sont figées. Je vois Yanis dans la cave de Kader, ou ici, face à mon père.
— Dis-moi ce qu'il a vu, murmure-t-il. Dis-moi tout maintenant, avant que je ne doive demander à Kader de me ramener le petit pour qu'il s'explique de vive voix.
Le froid du frigo m'envahit les jambes. La maladresse de Yanis me brûle la gorge. Je dois trouver une sortie, un mensonge assez gros pour tout recouvrir. Mais les mots s'agglutinent, pâteux.
La pression de ses doigts se densifie. Un aimant en forme de part de pizza me rentre dans l'omoplate.
— Il a rien vu, Marc. Il invente.
Marc laisse échapper un petit rire nasal. Il incline la tête, et son ombre dévore totalement la mienne sur l'inox.
— Il invente ? Alors comment il sait pour les sacs de sport noirs ? Ceux avec la sangle rouge, Lucas. Ceux que j’ai rentrés mardi soir quand tu étais censé dormir.
Il lâche ma nuque. Sa main descend lentement le long de mon bras. Il finit par s'appuyer contre le plan de travail. Ses yeux sont deux fentes sombres. Je fixe une tache de graisse sur le rebord de la hotte. Ma main gauche, restée dans ma poche, se crispe sur mon téléphone.
— On est allés au foot ensemble mercredi, je tente. Il a dû les voir dans le coffre quand tu nous as déposés. C'est tout. Tu connais Yanis.
— C'est un gosse qui met son nez dans mes affaires, Lucas. Et les gens qui font ça finissent par se le faire casser. Ou pire.
Marc se redresse. Il attrape un verre propre. Le crissement contre l'évier me fait l'effet d'une décharge. Il laisse l'eau couler un long moment. Il ne me regarde plus, mais sa présence occupe la pièce. Je regarde son profil, sa mâchoire carrée.
— Kader est nerveux, reprend-il. Il m’a dit que ton pote traînait près du garage hier soir. Il cherchait quoi, à ton avis ?
Yanis est allé au garage. Je le vois d’ici, essayant de jouer aux détectives.
— Je vais lui parler, je dis d'un ton sec. Je vais le calmer direct.
Marc se tourne vers moi, le verre à la main. Il s'approche à nouveau, si près que je peux voir les pores de sa peau. Il pose sa main libre sur mon épaule, une pression fraternelle et menaçante.
— Tu vas faire mieux que lui parler, Lucas. Tu vas me ramener ses clés. Et son téléphone. Ce soir.
Il marque une pause, son souffle tiède venant s'écraser contre mon front.
— Je veux savoir à qui il a parlé d'autre. Et si tu le fais pas, c'est Kader qui ira le voir.
Je pense à Yanis, à nos parties de console, à sa mère qui m'adore. Si je lui demande ses clés, je le livre. Ma respiration se bloque. Je regarde la porte de la cuisine. Ma mère est là, j'en suis sûr. Elle attend que l'orage passe, le dos voûté par des années de silences.
— Ce soir, Marc ? Je peux pas... il a entraînement.
— Ce soir, Lucas. Avant minuit.
Il finit son verre d'un trait, le pose sur le comptoir avec un "clac" définitif, puis il quitte la pièce. Je reste seul avec le sentiment exact d'avoir un compte à rebours gravé dans la peau.
Je fixe la trace d’eau sur le formica gris. C’est un cercle parfait. Je bouge enfin. Mes jambes sont lourdes. Dans le couloir, l'ampoule grésille, projetant des ombres sur les photos de famille. Ma mère est postée près de la console de l'entrée. Elle déplace un vide-poche d'un centimètre vers la gauche, puis vers la droite.
— Tu vas sortir ? murmure-t-elle sans lever les yeux.
— Il le faut, maman.
Je décroche mon bomber noir. Le tissu synthétique crisse. Je l'enfile, sens le poids familier de mon téléphone. Dans quelques heures, je devrai tenir celui de Yanis de la même manière. Je vois déjà l'écran fissuré de son vieux Samsung.
Ma mère lève la tête. Ses yeux sont deux puits de fatigue. Elle pose une main sur mon bras. Elle ne me dit pas de protéger mon ami.
— Fais attention à tes chaussures, Lucas. Il va pleuvoir.
C'est sa façon de me dire de ne pas laisser de traces. Je me dégage doucement. Je n'ai pas besoin de conseils, j'ai besoin d'un miracle.
Je m'assois sur le petit banc pour lacer mes baskets. Chaque boucle que je tire est une étape de plus vers la trahison. Je me redresse, attrape mes clés. Le métal tinte. Marc est dans le salon, j'entends le générique du journal de vingt heures.
Je franchis le seuil. L'air du palier est chargé d'humidité. Je ferme la porte avec une précaution infinie.
Dehors, les lampadaires jettent une lumière orangée sur le bitume mouillé. Je sors mon portable. Mes pouces hésitent. Je ne peux pas l'appeler. Si je préviens Yanis, il panique. Et s'il panique, Kader ne se contentera pas de ses clés.
Je marche vers l'arrêt de bus, la tête baissée. Le vent rabat les feuilles mortes contre mes chevilles. Je vois la silhouette de l'abribus au bout de la rue. Une veste trop large, une capuche relevée. C'est lui.
Chaque pas pèse le poids d'une enclume. Mes semelles s'écrasent sur le goudron avec un bruit de succion. Yanis ne m'a pas encore vu. Il est penché en avant, absorbé par l'éclat de son écran. À cet instant, il ressemble à n'importe quel lycéen.
Le néon de l'abribus grésille. Je m'arrête à cinq mètres. L'odeur de la poussière mouillée m'emplit les narines. Yanis lève enfin les yeux. Son visage s'éclaire d'un sourire franc.
— Enfin ! J'ai cru que t'allais jamais te pointer.
Il range son téléphone dans sa poche droite. Poche droite. Ma gorge est un nœud.
— Ma daronne m'a tenu la jambe, je lâche.
Je m'adosse au montant de l'arrêt. Yanis se rapproche. Il sent la lessive et la sueur froide.
— Lucas, faut que je te dise, murmure-t-il en jetant un coup d'œil vers la rue. J'ai été voir le cousin de Sofiane cet aprèm. Tu sais, celui qui traîne vers le garage de ton vieux.
Je ne bouge pas un cil. Je fixe un chewing-gum écrasé au sol.
— T'as fait quoi ? je demande lentement.
— Je voulais juste comprendre, mec. Pourquoi ton daron il reçoit des mecs en costard à deux heures du mat'. Le cousin m'a dit des trucs de ouf.
Il s'arrête. Il capte enfin quelque chose dans mon silence. Une voiture passe au loin, ses phares balayant l'abribus. Pendant une seconde, je vois mon reflet dans la vitre : j'ai le regard de Marc.
— Tu m'écoutes, Lucas ? Il dit que ton père, c'est pas juste un garagiste. Il dit qu'il y a des caisses qui ressortent jamais de là-bas.
Yanis pose une main sur mon bras. Ses doigts sont chauds. Je regarde sa main, puis je remonte vers ses yeux.
— Yanis, retire ta main.
Il fronce les sourcils. Il ne recule pas. Il cherche la complicité habituelle, mais il ne trouve que le vide. Ma main droite amorce un mouvement vers sa poche.
— Je te jure, je voulais juste t'aider, reprend-il. Si c'est chaud pour toi, on peut en parler à...
— Tais-toi. Juste, ferme-la.
Un bus arrive. On voit ses globes jaunâtres percer la brume. Le sol vibre sous nos pieds. C'est le moment. Ma main se crispe dans ma poche.
— Donne-moi ton portable, Yanis.
Ma phrase tombe comme un couperet. Il écarquille les yeux, fait un demi-pas en arrière.
— Quoi ? Pourquoi ?
Il tente un rire nerveux qui meurt aussitôt. Ses doigts se crispent sur sa parka. Le bus n'est plus qu'à cinquante mètres. Les freins du 42 poussent un sifflement strident. Le bus s’immobilise dans un nuage de vapeur et l’odeur du gasoil envahit l’abribus. Yanis ne bouge plus. Il cherche une sortie.
— Lucas, sérieux... t’es en train de me faire flipper. C’est que des messages.
Je fais un pas de plus. Je sens l’air saturé d’humidité entre nous. Ma main gauche sort de ma poche, paume vers le ciel. Je vois son regard descendre sur mes doigts.
— Le téléphone, Yanis. Maintenant.
Le bus oscille. À l'intérieur, les néons dessinent des rectangles sur le bitume. Un passager nous observe avec indifférence. Yanis serre les poings.
— Et si je te le donne pas ? souffle-t-il. Tu vas me frapper ? On se connaît depuis la maternelle, merde.
L’argument glisse sur moi. Ce soir, nos souvenirs ne pèsent rien. Une goutte de pluie s'écrase sur mon nez. Je ne cille pas.
— Si tu me le donnes pas, c'est pas moi qui viendrai te le demander demain. Tu comprends ce que ça veut dire ?
Ma voix est d'un calme plat. Yanis sursaute. Le chauffeur donne deux petits coups d'accélérateur. Yanis sort l'appareil, un bloc de plastique noir.
— Tiens, prends-le. T'es devenu un grand malade, Lucas.
Je saisis le téléphone. Le plastique est encore tiède, une sensation organique. L'écran s'allume, m'éblouissant. Le fond d'écran est une photo de nous deux, l'été dernier. J'avale l'acide qui me remonte dans la gorge. Mes pouces survolent déjà la messagerie.
— Reste là, je lui ordonne. Ne bouge pas d'ici.
Je trouve le nom. "Younes". Le dernier message date d'il y a trois minutes. Je clique. Mes yeux scannent les lignes. "Lucas est dedans", "C'est bizarre son garage". Chaque mot est une balle. Le cousin a répondu : *« J'en parle à mon oncle, il connaît bien le secteur. Il va checker ça demain. »*
L'oncle de Younes. Le flic.
Les portes du bus se referment avec violence. Le véhicule s'arrache de la bordure dans un souffle d'air chaud. On se retrouve seuls. Je relève les yeux vers Yanis. Il me regarde, les mains vides.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-il. Pourquoi tu tires cette gueule ?
Je ne réponds pas. Je regarde le bout de la rue sombre. Je dois savoir exactement ce qu'il a dit, mot pour mot.
— Yanis, je dis en rangeant son téléphone, on va marcher. Et tu vas me raconter tout ce que tu as dit à ton cousin. Sans oublier un détail. Sinon, je pourrai plus rien pour toi.
Je tourne les talons. J'entends le frottement de sa parka derrière moi. Yanis tente de rattraper mes pas. On dépasse l'angle de la rue, là où l'obscurité avale le quartier. Le téléphone dans ma poche vibre une fois. Une secousse brève. C'est Younes. Ou déjà l'oncle.
— Lucas, attends, putain, bafouille-t-il.
Je bifurque dans l'allée qui longe les garages. L'odeur d'huile et de béton humide sature l'air. Je m'arrête brusquement devant un portail rouillé. Yanis manque de me rentrer dedans. Une goutte de sueur perle sur sa tempe.
— Sortir le portable, c'était une connerie, je lâche. Mais parler de mon père ? Poser des questions sur le garage ?
— Je m'inquiétais pour toi ! Younes m'a dit que son oncle pouvait jeter un œil, vérifier que t'étais pas dans un plan foireux. Il m'a dit que c'était pour ton bien.
— Pour mon bien.
Je répète les mots. Une amertume de fer me tapisse le palais. Je sors son téléphone et je reviens en arrière. Lundi dernier : "Lucas est bizarre, il porte des fringues qui puent le gasoil". Mardi : "Ils cachent des trucs au dépôt". Chaque message creuse un peu plus le trou sous mes pieds. Si mon père apprend que les flics ont une raison de "checker" le secteur demain, il ne cherchera pas à comprendre.
— Tu te rends pas compte, je murmure. Tu penses que c'est une série ? Que l'oncle de Younes va poser trois questions et qu'on va manger une pizza ?
— Bah... c'est un flic, Lucas.
Un rire sec s'échappe de ma gorge. Yanis n'a jamais vu Marc transformer la table du salon en bureau de crise.
— Dis-moi tout ce que t'as balancé à l'oral. Les trucs que t'as pas écrits. Les horaires, les plaques, les noms. Tout.
Yanis recule d'un pas, son dos heurte le métal d'un box. Il me regarde comme si j'étais devenu un monstre.
— J'ai rien dit d'autre, je te jure. Juste que ton père avait l'air nerveux. Et que tu traînais souvent vers les entrepôts de la zone Sud.
La zone Sud. Là où les camions déchargent à trois heures du matin. Demain, c'est la livraison des pièces. S'il tombe à cause de Yanis, je tombe avec.
— On va faire un truc, Yanis. Tu vas rentrer chez toi. Tu vas dire à Younes que tu t'es trompé, que c'était une blague. Tu vas lui dire que j'ai juste une meuf. Tu vas le convaincre que t'es un mytho.
— Et s'il me croit pas ?
— Tu vas faire en sorte qu'il te croie. Parce que si son oncle se pointe demain au garage, Yanis, c'est pas seulement ma vie qui s'arrête. C'est la tienne aussi.
Je laisse la menace flotter. Je vois sa pomme d'Adam monter et descendre. Il a compris. Il ne bouge pas, pétrifié dans l'ombre du box. Dans le lointain, une sirène — une vraie — déchire le silence. Mon sang se glace.
La sirène s’étire. C'est une plainte électrique qui ricoche contre les façades. Yanis s’effondre sur lui-même.
— Lucas, c’est pour nous ? chuchote-t-il.
J’écoute. C’est un "deux-tons" régulier qui file vers le boulevard. Ce n'est pas pour nous. La tension reflue un peu. Je fais un pas vers lui. Mes semelles grincent sur le ciment couvert de poussière. Je saisis fermement le revers de sa veste. Le tissu glisse un peu. Je sens le battement désordonné de son cœur.
— Écoute-moi bien. La sirène, c’est un avertissement. Ferme ta gueule avant que le ciel nous tombe dessus.
Je relâche la prise. Il vacille. Derrière nous, une goutte d'eau tombe d'une gouttière. *Ploc.* Le temps se dilate.
— Je pensais que si je savais, je pourrais te protéger, bafouille-t-il.
— Si quoi ? je coupe. Si on balançait ? On n'arrange pas les trucs chez moi, Yanis. On les enterre.
Je commence à reculer vers la rue principale. Je dois réfléchir. Marc sera au garage dans moins d'une heure.
— Rentre chez toi. Tu ne m'appelles pas. Tu disparais.
— Et mon téléphone ?
— Je le garde. C'est ton assurance vie. Si Younes demande, tu l'as perdu.
Je fais demi-tour. À chaque coin de rue, je scrute les angles morts. Je tourne au coin de la rue des Lilas. Les vitrines me renvoient mon reflet. Je sors mon propre téléphone. Un message de mon père s'affiche : *"T'es où ? Tonnerre arrive bientôt. Descends au garage."*
Le timing est une catastrophe. Je range l'appareil et j'accélère. J'arrive devant la porte métallique du garage. À l'intérieur, une lumière jaune filtre sous le rideau de fer. Je pose ma main sur la poignée. Mon cœur cogne une dernière fois contre le téléphone de Yanis. Je pousse la porte.
Le rideau de fer gémit quand je le referme. L’odeur me saute au visage : cambouis, pneus et White-Spirit. Au fond de l’atelier, sous l’unique néon qui grésille, la silhouette de mon père se découpe contre une berline allemande.
Marc ne lève pas les yeux. Il est penché sur le moteur, une lampe torche coincée contre son épaule. Le cliquetis d'une clé à douille résonne. Je reste planté là, dans une tache d'huile irisée.
— T’as pris ton temps, lâche-t-il.
Il se redresse avec lenteur. Marc s'essuie les doigts sur un chiffon maculé de graisse avec une application maniaque. Il s'approche, le visage à moitié dans l'ombre. Ses yeux me fouillent. Je sens une goutte de sueur glisser le long de ma colonne vertébrale. Pourvu que personne n'essaie de joindre Yanis maintenant.
— Le Tonnerre sera là dans dix minutes, dit-il en jetant son chiffon. On n'a pas droit à l'erreur, Lucas. Tu restes à la porte. Tu guettes. Si tu vois une ombre, tu siffles. Compris ?
Il pose sa main lourde sur mon épaule. Ses doigts serrent un peu trop fort. La chaleur de sa paume traverse mon sweat. Je hoche la tête.
Soudain, une vibration sourde remonte le long de ma cuisse. Le téléphone de Yanis. Un appel. Puis deux. Le bourdonnement remplit tout le garage. Mon père fronce les sourcils. Il ne lâche pas mon épaule. Son regard descend lentement vers ma poche de veste, là où le tissu tressaute.
— C’est quoi ça ? demande-t-il. T'as deux portables maintenant ?
Le néon au-dessus de nous lâche un dernier claquement avant de s'éteindre. Les phares d'une voiture s'arrêtent net devant le rideau de fer. Le Tonnerre est là. Et mon père attend une réponse.
Face au monstre
L’air de la cuisine est immobile, seulement troublé par une odeur de détergent bon marché. Je reste sur le seuil, les clés enfoncées dans la paume, sentant le métal m'entailler la peau. Sur la table en Formica, un sac de sport en nylon noir trône entre une corbeille de fruits et une pile de factures en retard. Le zip, à moitié ouvert, laisse deviner des formes rectangulaires enveloppées de cellophane. C'est un intrus qui transforme l'appartement en une zone grise.
Mon père est assis de dos. Il fait rouler une pièce de deux euros sur ses phalanges. *Clic. Clic.* Le métal cogne contre sa chevalière. Nadia, ma mère, est devant l’évier. Elle frotte une assiette déjà propre, le regard fixe sur un joint de carrelage jauni. Elle ne dit rien. Elle a transformé son corps en une ombre qui ne pose plus de questions.
— Papa, je commence. Ma voix est trop haute.
Le mouvement de la pièce s'arrête. Le silence qui suit est une pression physique dans mes oreilles. Je fixe l'étiquette du sac et j'imagine les flics, la porte enfoncée, le visage de Yanis si jamais il passait par là. Mon équilibre de lycéen — les cours d'éco, les entraînements de foot, les vannes à la récré — s'évapore devant ce nylon noir.
— Tu rentres tard, Lucas, répond-il sans se retourner.
Sa voix est calme, dépouillée d'émotion. Il fait pivoter sa chaise. Ses yeux bruns se plantent dans les miens. Il ne ressemble pas à un monstre. Il ressemble au type qui m'a appris à faire mes lacets, mais ses traits sont figés.
— Tu avais promis, je dis en désignant le sac. L'appart, c'était la zone rouge.
Il pose ses mains à plat sur la table. Ses doigts sont épais, marqués par le chantier. Je remarque un petit accroc sur la manche de son polo.
— Ton abonnement à la salle et tes nouvelles pompes, Lucas. Tu crois qu'elles tombent du ciel ?
Il se lève. La chaise claque contre le buffet. Sa stature change. Le dos se redresse, le menton se lève. Ce n'est plus le daron qui râle devant le match. C'est l'homme dont on murmure le nom avec crainte dans les halls de l'avenue. Ma mère lâche son éponge dans l'eau savonneuse.
— Yanis a vu les mecs de la semaine dernière, je réplique, le cœur battant dans ma gorge. La Mercedes noire. Il pose des questions.
— Yanis est ton pote. Les potes apprennent à se taire s'ils veulent le rester. Tu comprends ?
Il sort un téléphone jetable du sac, un bloc de plastique anonyme, et le pose devant moi comme un appât.
— Si ça sonne, tu réponds. Tu fais ce qu’on te dit.
Le téléphone vibre soudain. L'écran s'allume, jetant une lumière bleue blafarde sur le Formica. Ma mère s'arrête de bouger près du frigo qui ronronne bruyamment. Elle regarde une vieille photo de nous à la mer, accrochée sur la porte.
— Allô ? je murmure.
— On bouge, répond une voix de gravier à l'autre bout.
Mon père récupère le sac.
— On y va.
Dans la berline, Marc conduit sans allumer la radio. On traverse le quartier. Je regarde les façades familières : la boulangerie fermée, un homme qui promène son chien sous un réverbère. Des vies normales. Je remarque une tache de café sur le tableau de bord, un reste de ce matin. Ce détail quotidien me donne envie de vomir.
Le hangar est une carcasse de tôle dans la zone industrielle. Un homme attend, une cigarette au bec. Il ne nous regarde pas. L’odeur de gasoil remplace celle de la maison. Marc me sort de la voiture d'un signe de tête.
À l’intérieur, sous un néon qui tremble, une table de chantier supporte des briques de poudre blanche. Un type en gants de latex les manipule. Je remarque une mouche morte sur le bord de la table, les ailes collées par la poussière.
— C’est propre, dit le type.
Mon père ne fait pas de discours. Il ne parle plus de famille ou d'avenir. Il désigne simplement le carton de bouteilles d'eau vide au sol.
— Charge ça dans le coffre, Lucas.
Je m'approche. Mes jambes sont en coton. Le type aux gants bleus me tend un sachet scellé. Le plastique est lisse, froid. Je sens le poids de l'objet, une masse qui suffit à effacer mes rêves de fac et mes soirées à refaire le monde. Je dépose la brique dans le carton. Le choc sourd résonne contre les parois.
— Voilà, murmure mon père près de mon oreille. C'est fait.
Il ne me touche pas, mais sa présence m'écrase. Je ramasse le carton, les muscles tendus, et je marche vers la berline. Le troisième type, celui qui surveillait la porte, me dévisage avec une curiosité neutre. Il a la main posée sur sa ceinture.
Je dépose la cargaison dans le coffre. Marc verrouille. Le clic métallique est définitif. On remonte en voiture. Mon téléphone vibre encore dans ma poche — un message de Yanis, sans doute — mais je ne le sors pas. Je fixe la route, les mains agrippées à mes genoux. Le garçon qui est entré dans ce hangar une heure plus tôt n'en ressortira jamais.
Marc démarre. Nous nous enfonçons dans le flux des voitures, simples ombres parmi les ombres. Au bout de l'avenue, les gyrophares bleus d'un barrage de police commencent déjà à balayer le bitume.
Le plan de sortie
L'enveloppe pèse à peine quelques grammes, mais contre ma cuisse, à travers la toile de mon survêtement, elle brûle comme un charbon mal éteint. Trente-deux euros et soixante-quinze centimes. C'est le prix de huit heures à décharger des cartons de fringues de sport dans l'entrepôt de l'oncle de Yanis. J’ai encore de la poussière de carton dans les cheveux et sous les ongles, une pellicule grise qui résiste au savon. Je reste planté derrière la porte de ma chambre, l'oreille collée au bois contreplaqué.
De l'autre côté, la télé gueule une info en continu. Le son s'écrase contre les rires gras de Marc et ses potes. Ils sont trois, peut-être quatre, assis autour de la table basse encombrée de canettes et de restes de kebab. L'odeur de la viande grillée et du tabac froid s'insinue sous ma porte. Je ne suis jamais vraiment chez moi, juste en transit dans leur quartier général. Je glisse ma main dans ma poche, mes doigts effleurent le papier glacé de l'enveloppe, le coin un peu corné.
Je m'accroupis. Le parquet flottant, posé à la va-vite il y a trois ans, gémit. Je déplace le pied de mon lit, millimètre par millimètre, pour atteindre la lame du fond. Mes ongles s'enfoncent dans la fente, grattant le vernis bon marché, jusqu'à sentir la résistance céder.
— Lucas ! Tu fous quoi là-dedans ?
La voix de mon père traverse la cloison. Je me fige, le pouls tapant sourdement dans mes tempes. Mes doigts restent crispés sur le bord de la lame de bois. J'attends. La poignée ne tourne pas.
— Je range mes cours, je réponds.
— Viens grailler. Y’a de la sauce pour tout le monde. Ramène tes fesses, on parle pas aux murs ici.
Je n'ai pas faim. La simple idée d'avaler quoi que ce soit me donne la nausée. Je glisse l'enveloppe dans la cavité sombre, juste à côté de la petite boîte en métal où dorment déjà deux billets de vingt et une poignée de pièces. C'est ma rampe de lancement. Je repose la lame, replace le pied du lit avec une précision de chirurgien et lisse la couverture.
Je déverrouille la porte. Dans le couloir, l'obscurité est trouée par la lumière crue du plafonnier. Ma mère est là, appuyée contre le chambranle de la cuisine, un torchon à la main. Elle me regarde. Ses yeux fatigués fouillent les miens. Elle sait que je cache quelque chose, mais elle prie sans doute pour que ce ne soit pas la même chose que ce que son mari planque dans le faux plafond du couloir. Elle serre le tissu entre ses doigts jusqu'à s'en blanchir les jointures.
Je m'avance vers la table. Marc lève les yeux, une canette à la main.
— Alors le lycéen, ça bosse dur ?
— Ça va, je réponds en m'asseyant sur le bord du siège. On a un gros contrôle demain.
— L'argent, gamin, c'est la seule matière qui compte. Le reste, c'est de la littérature.
Il pousse l'assiette vers moi. Le grincement de la céramique sur la toile cirée me donne des frissons. Les pâtes baignent dans une sauce rouge, épaisse, chargée d'ail. C’est le plat des jours fastes. Celui qu'on prépare quand une « affaire » a payé. Je regarde la vapeur monter sous le néon qui grésille. Marc porte sa canette à ses lèvres. Il y a une tache de graisse sur son t-shirt de marque, un détail qui jure avec sa montre rutilante. Mes mains restent sous la table. Je sens encore l'odeur de la poussière du hangar. Cinquante balles pour huit heures de sueur. Pour mon père, c'est une misère. Pour moi, cet argent est pur. Il ne sent pas la menace.
— Mange, insiste-t-il, sa voix se faisant plus ronde. T'as besoin de forces. Demain soir, reste là. On a du monde qui passe. Des gens que tu dois connaître.
Nadia, ma mère, s'assoit en face de moi. Elle ne se sert rien. Elle lisse les bords de son set de table avec une application de maniaque.
— Laisse-le, intervient Marc en pointant sa fourchette vers moi. Il veut se la jouer autonome. C'est bien. Mais n'oublie pas d'où vient le toit au-dessus de ta tête, petit.
Il plante sa fourchette dans un morceau de viande. Le silence s'installe, troué seulement par le bruit des mâchoires et une sirène au loin. Je découpe une penne. Elle est caoutchouteuse.
— Yanis est passé tout à l’heure, lâche Marc. Il avait l’air de chercher quelqu'un.
Je me fige. Yanis sait que je bosse au hangar. S'il commence à poser des questions, si mon père apprend que je refuse les « missions » faciles pour trimer pour des clopinettes, mon château de cartes s'écroule.
— Il voulait juste un cours de maths, je mens.
Marc plisse les yeux. Le petit battement au coin de sa paupière trahit son calcul.
— Les maths, c’est bien. Mais fais gaffe. On finit toujours par ressembler à ceux avec qui on traîne.
Le sous-texte me percute. Il veut que je sois son miroir, sa version éduquée. Ma mère baisse la tête. Je repousse mon assiette.
— Je peux y aller ? J'ai des révisions.
Marc ne répond pas tout de suite. Il écrase sa canette d'un coup sec.
— Va bosser. Mais demain, tu mets la chemise propre.
Je me lève. Le bruit du piètement métallique sur le linoleum est strident. Dans le couloir, l'air est chargé de vanille synthétique ; ma mère en vaporise partout pour camoufler l'odeur du tabac. J'atteins ma chambre et ferme la porte. Le clic est presque inaudible. Dans l'obscurité, les lampadaires dessinent des barreaux orangés sur mon plafond.
Je rampe vers le coin de mon lit. Ma main tâtonne sur la moquette rase jusqu'à trouver l’aspérité du bois. Je soulève la latte. La boîte de biscuits en fer blanc est froide. Je l'extrais avec une lenteur de démineur. À l'intérieur, les billets sont froissés, hétéroclites. Il y a même un billet de cinq déchiré que j'ai recollé.
Soudain, le plancher du couloir craque.
Je bloque ma respiration, les jointures blanches sur la boîte. Un souffle régulier s'installe derrière le bois de ma porte. Quelqu'un attend.
— Lucas ?
C'est ma mère. Un murmure. Elle ne frappe pas. Elle est juste là, une ombre contre mon ombre.
— Je dors, maman.
— Fais ce qu'il dit, demain. Ne discute pas. C'est juste... une étape.
Elle s'éloigne. Le frottement de ses pantoufles s'éteint. Je relâche mes muscles. Demain soir, Marc veut m'introduire. Il veut me marquer au fer rouge de son monde. Je replace la boîte, appuie sur la latte. Je me relève et vais vers la fenêtre. En bas, Yanis est appuyé contre un poteau. Il regarde ma chambre, le visage éclairé par son téléphone.
Mon portable vibre.
*« T'es là ? Faut qu'on parle du plan. Les billets de train vont grimper. »*
La fuite. Je ne réponds pas. J'éteins l'écran. La présence de Marc occupe les cloisons comme une humidité. Je m'allonge tout habillé, les yeux fixés sur la poignée.
Une heure passe. Peut-être deux. Le salon s'est calmé, mais la basse de la télé continue de vibrer dans mon sommier. Je me redresse. Une soif acide me brûle la gorge. Je sors de ma chambre. Un trait de lumière jaune coupe le couloir en deux. Je m'avance, le dos frôlant le papier peint.
À travers l’entrebâillement du salon, je vois mon père. Il est assis dans son fauteuil en cuir, une main posée sur sa cuisse. Serge est là aussi, une ombre massive près du buffet. Sur la table basse, des boîtiers de montres brillent sous l'halogène.
— Il a le profil, dit Marc à voix basse. Il est calme. Pas comme les petits cons qui s'excitent.
Je me fige. Serge grogne quelque chose d'inaudible. Ma mère est sur le bord du canapé. Elle lisse nerveusement un pli sur son pantalon. Elle lève les yeux et, pendant une seconde, je crois qu’elle me voit. Ses yeux sont des lacs de résignation.
— Demain, c’est juste une présentation, reprend Marc. Il faut qu’il comprenne comment on tient une pièce.
Je fais un pas vers la cuisine pour boire. Le robinet coule, un filet d’eau tiède qui résonne comme une cascade.
— Lucas ?
Marc est sur le seuil. Sa silhouette remplit l'encadrement. Il ne semble pas en colère. Il sourit.
— Tu tombes bien. On parlait de toi.
Il s'approche et pose sa main sur mon épaule. Elle pèse une tonne. Ses yeux scannent mon visage.
— Tu bosses trop au hangar. C'est bien de vouloir ses propres sous, mais faut pas s'abîmer pour des miettes. Demain, mets la chemise que ta mère t'a achetée. On va voir des associés. Des gens importants.
Il me tapote la joue, deux coups secs. Affectueux comme des petits coups de marteau. Il retourne au salon. Je regarde mes mains. Elles tremblent imperceptiblement. Je pense à mes billets froissés sous le sol.
Je retourne dans ma chambre. Je ne verrouille pas — le clic serait une déclaration de guerre. Je m'assois sur le lit. Je fixe mes chaussures de sport, couvertes de poussière blanche.
Un nouveau bruit de pas. La porte s'entrouvre. Ma mère. Elle n’allume pas. Elle vient s’asseoir sur le bord de mon lit. Le matelas s'affaisse. Elle sent le savon de Marseille et l'angoisse.
— Tu as tes chaussures, Lucas.
Le silence retombe, épais. Elle a posé sa main sur ma cheville. Elle ne demande pas pourquoi je suis prêt à bondir. Elle serre juste un peu plus fort.
— Serge a ramené des montres, reprend-elle. Ton père en a mis une de côté pour toi. Pour ta "nouvelle étape".
— Ma seule étape, c'est le bac, maman.
Elle soupire. C'est le son d'une bouée qui se dégonfle. Elle se lève.
— Il ne te laissera pas dormir. Fais un effort. Juste dix minutes. Pour que la pression redescende.
Elle sort. Je me lève, j'ajuste mon sweat. Je tourne la poignée. La lumière du salon m'agresse. Le rideau de fumée m’enveloppe. Serge est affalé dans le cuir. Sur la table, les boîtiers sont alignés comme des cercueils miniatures.
— Voilà le prince ! tonne Marc.
Il me saisit la nuque et me pousse vers la table. Il prend un boîtier chromé et me le fourre entre les doigts. Le métal est glacial. Je fixe le cadran bleu nuit. Les aiguilles trottent avec une régularité de métronome.
— Regarde-moi ça. De la mécanique de précision. Essaye-la.
Le clic du fermoir sonne comme une menotte. Marc admire le résultat, les bras croisés.
— Ça te pose un homme, hein ? Demain, tu la laisses dépasser de la manche.
Je recule d'un pas. Je me fonds dans l'ombre du couloir. De retour dans ma chambre, j'enlève la montre. Le cadran luminescent me fixe comme l'œil d'un monstre. Je me penche, je glisse ma main sous le lit et je tire mon sac de sport que j'avais caché là.
Je regarde mon réveil. 00:12. À 07:45, le bus passera devant la boulangerie. Mon père dormira encore, assommé par le whisky.
Soudain, une ombre coupe le filet de lumière sous ma porte.
— Lucas ? chuchote ma mère. Tu as laissé ton sac dans le hall. Je l'ai mis dans le placard de l'entrée.
Mon sang se glace. Elle sait. Elle a toujours su. Elle ne rentre pas, elle repart vers le salon. Elle vient de verrouiller ma seule issue sans dire un mot. Mon sac est dans le placard de l'entrée. Juste à côté du canapé où Serge va s'écrouler pour la nuit.
La descente
Le bleu ricoche sur le cadre de la porte et meurt sur mes baskets. Une pulsation régulière, presque hypnotique, qui transforme le salon en boîte de nuit silencieuse. J’ai les mains enfoncées si loin dans les poches de mon sweat que j’ai l’impression de vouloir m'y cacher tout entier, de disparaître derrière le coton bouloché. Dehors, le rythme des gyrophares s’accélère sans que la voiture ne bouge d’un centimètre. L’appartement sature d'un relent de tabac froid et de café réchauffé, une mélasse qui colle aux rideaux depuis des années.
Mon père est une ombre massive découpée sur le rectangle de la fenêtre. Il se tient sur le côté, un doigt soulevant le bord du tissu beige avec une délicatesse qui ne lui ressemble pas. Je vois sa mâchoire se contracter. Un petit muscle saute au-dessus de sa barbe de trois jours.
— Ils bougent pas ?
Ma voix sort cassée. Marc ne se retourne pas. Il reste focalisé sur la rue, trois étages plus bas, là où le goudron brille sous la pluie fine. Sa paume tripote nerveusement la chaîne en or qui disparaît sous son col. C’est un tic. Quand il fait ça, c’est que le moteur tourne trop vite dans sa tête.
— Ils attendent, lâche-t-il enfin.
Il se tourne vers moi. La lueur balaie son visage, creusant les cernes, transformant son regard en deux puits sombres. Il a l'air vieux. Pas comme un grand-père, mais comme une mécanique qui a trop forcé sur l'autoroute. Son regard dévie vers le buffet. Juste à côté de ses clés, il y a ma vieille console de poche, l'écran rayé, un vestige d'il y a trois ans quand on croyait encore que tout resterait simple. Ce plastique gris a l'air de venir d'une autre galaxie.
— Va voir ta mère dans la cuisine, Lucas. Dis-lui de ranger la vaisselle.
— Elle est déjà rangée, Pa’.
— Dis-lui de la ranger encore, alors.
Ses semelles de cuir grincent sur le vieux parquet. Un son minuscule qui résonne comme un coup de feu dans ce silence de morgue. Il s’arrête devant le meuble, hésite, puis pianote un rythme saccadé sur le chêne. La sueur commence à me piquer le dos, juste entre les omoplates.
— Ils sont là pour quoi ? je tente, en essayant de rester neutre.
Marc se fige. Il pivote lentement, les épaules bloquées.
— Pourquoi tu poses des questions de flic ?
— C’est pas une question de flic, c’est juste que…
— C’est juste rien du tout. Tu te tiens prêt.
Il ouvre le tiroir du haut. Le glissement du bois contre le bois est lent, interminable. Ses doigts fouillent parmi les factures et les vieilles piles avant d'en sortir un sachet en plastique vide qu’il froisse nerveusement. Dans la cuisine, une cuillère heurte le carrelage. Le métal tinte, rebondit, puis s'arrête. Ma mère ne dit rien. Elle ne ramasse rien.
Marc s’approche. Il réduit l’espace jusqu’à ce que je sente la chaleur qui se dégage de lui, un mélange de cuir et d’adrénaline. Il pose son bras lourd sur mon épaule.
— Tu m’aimes, Lucas ?
La question tombe comme une pierre au fond d'un puits.
— Tu sais que oui.
— Alors descends. Va voir Yanis, ou n'importe qui. Traîne devant le hall. S’ils sortent de la caisse, tu m'appelles. Tu fais sonner mon portable une fois, pas deux.
— Marc, ils vont me calculer direct…
— Fais ce que je te dis. C'est pour la famille.
Il me lâche brusquement. Je reste planté là, le cœur battant contre mes côtes comme un oiseau affolé. Je pivote vers la cuisine. Ma mère est debout près de l’évier, les mains plongées dans une eau devenue froide. Elle fixe le carrelage blanc. Elle sait que si elle parle, si elle essaie de me retenir, la digue va céder et Marc va exploser. Elle choisit le silence, ce vieux complice.
Dans l'entrée, j'enfile mes baskets en écrasant le contrefort. La semelle couine sur le lino jauni. Je saisis la poignée de la porte blindée. Le métal est glacial. Le petit clic du verrou résonne dans tout l'appartement, signalant mon départ comme un coup de starter.
Je prends les escaliers. Mes pas martèlent le béton brut, un écho sec qui semble me dénoncer à chaque palier. Arrivé au rez-de-chaussée, je m'arrête derrière la porte vitrée du hall. La voiture de police est là, à cinquante mètres, son moteur tournant dans un ronronnement discret. Je sors sur le perron. L'air froid me gifle le visage. J'essaie d'allumer une cigarette, mais mes doigts tremblent trop.
— Lucas ?
Je sursaute. Yanis déboule de l'ombre, les mains dans les poches de son hoodie.
— Qu'est-ce que tu fous là ? Ça craint, non ?
— Trace, Yanis. C'est pas le moment.
Je parle sans bouger les lèvres. Yanis s'appuie contre le mur, ignorant l'avertissement. Il fait sauter un chewing-gum dans sa bouche.
— Ton daron est en haut ? Il a l'air nerveux le quartier ce soir. C’est pour ce qui s’est passé hier au parking ? Tout le monde dit qu'il était dans le coup.
Le sang se retire de mes doigts. Je vois un flic allumer le plafonnier de la patrouille.
— Ferme-la, Yanis. C’est sérieux.
Je jette ma cigarette. Le policier côté passager pose un pied sur le bitume. Le cuir de ses rangers grince sur les gravillons. Il ajuste son ceinturon dans un cliquetis métallique. Derrière lui, le conducteur reste une statue dont on ne devine que le reflet des lunettes. Yanis a arrêté de mâcher. Il a enfin compris.
— Casse-toi, je souffle entre mes dents.
Yanis recule, livide sous la lumière crue des réverbères, et disparaît au coin de la rue. Je suis seul. Le flic s'arrête à deux mètres. Il est plus vieux que prévu, des rides creusent le coin de ses yeux. Son regard est fatigué, celui des types qui ont l’habitude de ramasser les débris.
— Ça va, le jeune ? Tu habites ici ?
— Ouais. Je descendais juste les poubelles.
Je n'ai pas de sac à la main. Mes doigts s'enfoncent dans mes poches vides. Le flic le remarque. Son regard descend vers mes hanches avant de remonter.
— Tu n’aurais pas vu une Audi grise ?
Il regarde vers le haut. Vers chez moi. Je force mes muscles à se détendre, à adopter cette nonchalance apprise ici avant même de savoir lire.
— Une Audi ? J’ai pas fait gaffe. Des caisses grises, y en a partout, monsieur.
Le mensonge glisse tout seul, une huile usagée dans ma gorge. Le flic sort une petite lampe métallique. Il ne l'allume pas, il la fait basculer d'une main à l'autre. *Clic. Clic.*
— Tu as l’air nerveux, Lucas.
Il connaît mon prénom. L'air chargé de bitume humide m'étouffe.
— Il pèle, c'est tout. Et puis les flics en bas de l'immeuble, ça met jamais à l'aise.
— Ton père est là ? demande-t-il, la voix plus basse.
— Il dort. Le chantier demain, vous savez ce que c'est.
L'officier a un petit sourire en coin. Il se rapproche. Je sens son parfum de café rassis et de procédure. Brusquement, un choc métallique résonne dans le hall. Une porte qu'on lâche trop vite. Le flic se tend. Sa main droite remonte par réflexe vers son arme.
— C'est le vent ! je bafouille. Le syndic répare jamais rien.
— Le vent qui ouvre une porte de vingt kilos ?
Il fait un pas de côté pour voir derrière moi. Je me décale par instinct, faisant bouclier. Au deuxième, Nadia, la voisine, allume sa cuisine. Un carré jaune pisseux tombe sur le trottoir. Ce signal involontaire électrise tout. Le flic lève sa lampe vers l'entrée.
— Lucas, pousse-toi.
Je ne bouge pas. Si je me pousse, il voit Marc. La poignée de laiton du hall pivote avec une lenteur atroce. Le métal gémit.
— Monsieur ! Reculez ! hurle le flic en déverrouillant son holster.
La porte s'entrouvre de dix centimètres. L'air chaud de l'intérieur s'échappe. Je ne vois qu'une partie du visage de mon père : un œil sombre, injecté de sang, et cette ride entre les sourcils.
— Y a un problème, officier ? demande Marc.
Sa voix est trop calme. Le flic braque sa lampe directement dans l'interstice. Le faisceau blanc balaie le visage de mon père, faisant ressortir la sueur sur son front.
— Vos mains ! Sortez les mains !
— Vous réveillez tout le monde pour un gamin qui a oublié ses clés ? réplique Marc. Les trafiquants, les vrais, ils sont ailleurs, non ?
Le flic me saisit le bras, m'utilisant presque comme un rempart. Le cuir de son gant pince ma peau.
— Lucas, rentre, dit soudain Marc. Laisse Monsieur faire son travail.
C’est un ordre de guerre. Le grésillement d'une radio explose sur l'épaule du flic. *« Delta-4, renforts à deux minutes. »* Le temps se rétracte. Le policier redresse le menton. Les sirènes arrivent, encore lointaines mais reconnaissables, un gémissement électronique qui monte du boulevard.
— Lâche le petit, ordonne Marc.
Il fait un pas. Un seul. Sa semelle claque sur le lino. Le policier sort sa matraque télescopique dans un bruit sec. *Clac.* Les lueurs bleues commencent à balayer les façades, transformant le hall en aquarium cauchemardesque. Ils sont là. On entend le bruit des bottes qui frappent le trottoir au bout de la rue.
— Papa, arrête... je murmure.
Marc ne me regarde plus. Un éclair de rage traverse ses yeux. Dans un mouvement fluide, il porte sa main à sa ceinture, là où le cuir de son blouson fait un pli. Le flic hurle un ordre couvert par le fracas des renforts qui s'engouffrent dans la rue. Marc plonge. Le flic dégaine. Et moi, je plonge dans le vide entre les deux.
Le sacrifice
Le bitume renvoie une chaleur moite, un mélange de pneu brûlé et de poussière qui me râpe le fond de la bouche. J'attends au pied du grillage, les mains enfoncées si profondément dans les poches de mon hoodie que les coutures tirent sur mes poings. Le ciel vire au gris sale, une teinte de vieux bleu qui recouvre les tours. Yanis déboule au coin de la rue. Il a ce pas élastique, celui du mec qui n'a rien à se reprocher, qui croit encore que les règles sont écrites dans les livres. Son sac à dos bat contre ses hanches. Un bruit régulier, insouciant. J'ai une envie furieuse de cogner dans le premier mur venu pour stopper ce rythme.
Il s'arrête à deux mètres. Il ne voit rien venir. Il affiche ce sourire, le même depuis la sixième, un truc qui dit qu'on est ensemble contre le reste du monde. Il lève la main pour un check, un geste gravé dans nos muscles. Je ne bouge pas. Je garde mes bras soudés au corps, sentant le froid du trousseau de clés contre ma cuisse. Mes doigts sont engourdis.
— T'as une sale tête, Lucas. Qu’est-ce qu’il y a ? Ton daron t'a encore pris la tête pour le lycée ?
Sa voix est claire. C'est l'innocence pure, et c'est ce que Marc veut briser. Hier soir, mon père n'a pas crié. Il a juste posé une photo de nous deux sur le bureau en acajou et il a dit : « Ton pote pose trop de questions. Il va finir par voir un truc qu'il ne doit pas. Et quand on voit, on devient gênant. » Un « truc gênant », chez mon père, ça finit toujours à l'hôpital ou entre quatre planches.
Je crache par terre, un geste lent, délibéré. Le jet s'écrase sur une canette de soda aplatie. Je relève les yeux, j'y mets toute la noirceur possible.
— Laisse mon père tranquille, Yanis. Tu piges rien à ce qui se passe ici.
Il fronce les sourcils. Son bras retombe. Le sourire s'effrite, laissant place à une incompréhension un peu bête qui me tord l'estomac. Une mouche se pose sur le grillage entre nous. Ses ailes vibrent. C’est un détail minuscule pendant que mon univers se fissure.
— Oh, relax, je demandais juste. On va au city ou quoi ? On devait bosser le shoot.
— Il n'y a pas de « on ».
Je fais un pas vers lui, j’écrase son espace. Je sens la lessive sur ses fringues, un truc de famille normale, de maison où on ne planque pas de flingue dans la hotte. Ça me file la gerbe. Il faut qu'il dégage. Maintenant.
— Tu m'épuises, Yanis. T'as pas remarqué ? On n'est pas dans la même cour. Toi, tu vas finir en école de commerce. Moi, j'ai autre chose à foutre que d'écouter tes histoires de prof de maths.
— De quoi tu parles ? On est potes depuis dix ans, mec. C’est quoi ton problème ?
Il essaie de poser une main sur mon épaule. Je me dégage d'un coup sec. Le bruit de ses baskets qui dérapent sur le gravier claque comme une détonation.
— On n'est pas potes. Je te supporte parce que t'étais là, c'est tout. T'es un boulet, Yanis. Tu piges rien à la vie, t'es un gamin qui joue au grand. Tu me fais pitié.
Ses yeux s'écarquillent. Je vois la coupure s'ouvrir, nette. C'est pire que de le frapper. Un silence pesant s'installe, troublé par le bourdonnement du périphérique. Il cherche une vanne sur mon visage, mais je verrouille tout. Je pense à Marc, à son regard d'acier. Je préfère qu'il me voie comme une ordure plutôt que de finir dans un coffre.
— Tu penses vraiment ça ? Sa voix tremble à peine.
— Je pense que tu devrais tracer. Et m'oublier. T'es trop limité pour comprendre. Reste dans ton monde et dégage.
Il me fixe comme si j'étais un étranger dangereux. Le goût de ma propre trahison est amer, une saveur de ferraille qui m'étouffe.
— T'es devenu comme lui, lâche-t-il enfin, la voix blanche. Comme ton vieux. Un type dégueulasse.
Il tourne les talons. Chaque pas m'arrache un morceau de peau. Je reste là, les yeux fixés sur son dos. J'ai réussi. Il est en sécurité. Mais à l'intérieur, c'est le vide. Je sors une cigarette, mes doigts tremblent enfin.
La flamme du briquet claque. Un son métallique, sec. Je tire une latte trop forte. La fumée me brûle les poumons, mais c'est une douleur que je contrôle. Yanis disparaît à l'angle de la boulangerie, là où le soleil décline derrière les barres d'immeubles, colorant le béton d'un orange toxique.
Je regarde le bout incandescent de la clope. La cendre grise s'allonge. Chaque bouffée est un mensonge. Ses mots me reviennent en boucles. *Comme ton vieux.* Mes yeux parcourent la façade, étage par étage, jusqu'à notre balcon au quatrième. Les rideaux sont tirés. On ne regarde pas dehors chez nous, on surveille juste qui rentre.
Une berline noire ralentit à ma hauteur. Le moteur ronronne, un feulement de prédateur. Ma main se crispe sur le filtre. La vitre descend dans un sifflement électrique. Un courant froid s'en échappe. Marc est là, le bras posé sur le cuir, une bague en or brillant à l'auriculaire. Il regarde le point où Yanis a disparu.
— C'était quoi, ce petit cinéma, Lucas ?
Sa voix est basse, tranquille. Il n'a pas besoin de crier. Je reste immobile, tentant de masquer le tremblement de mes genoux. Je jette mon mégot d'une pichenette.
— Rien. Une mise au point, je lâche entre mes dents.
— Une mise au point ? Il avait l'air d'avoir vu un fantôme. C'est bien. Tu piges enfin que les traînards, ça ralentit la marche.
Il tourne la tête vers moi. Son regard est une sonde. Je soutiens le choc, les mâchoires serrées. Dans ma tête, je vois encore le visage décomposé de Yanis. Je sens encore son odeur de linge propre qui s'efface devant le parfum boisé de mon père.
— Monte, ordonne-t-il. On a à faire. Ta mère a préparé le café, mais on descend à la cave après.
Le mot « cave » résonne comme une sentence. C'est là que le business devient concret. Je pose ma main sur la poignée froide. Le métal est poli, sans une rayure. Je prends une inspiration, essayant de choper un peu d'air pur, mais l'odeur de gasoil l'emporte. Je tire la porte. Le « clac » de la fermeture m'isole du monde.
— Il ne va plus revenir ? demande-t-il en passant la première.
— Non. Il ne reviendra plus.
La voiture s'élance. Je regarde le rétroviseur, la rue devient une tache floue. Je suis assis à côté de lui, dans ce cocon étouffant. Mon père tapote le volant en rythme. Des mains soignées. Des mains de pianiste ou d'étrangleur. Il sourit, un petit rictus de fierté. Je ferme les yeux, mais l'image de Yanis est gravée sur mes paupières.
Dans l'appartement, Nadia est devant l'évier. Elle ne se retourne pas, mais ses épaules se tendent dès qu'elle entend le verrou. Une casserole tape contre l'émail. Le bruit est violent dans l'absence de bruit. Sur la table en formica, deux tasses de café fument encore. L'odeur est trop domestique, trop décalée.
— On est là, Nadia, lance mon père.
Elle se retourne, essuyant ses mains sur son tablier. Ses yeux cherchent une trace de sang, une déchirure. Elle ne trouve rien, juste le vide dans mes yeux. Elle s'approche, pose une main tiède sur ma joue. Je ne recule pas, mais je reste de marbre. L'odeur du savon de Marseille me file la nausée.
— Tu veux un verre de jus, Lucas ? Tu es tout pâle.
— Non, c'est bon.
Mon père me dirige vers la porte du couloir, celle qui mène à l'escalier de service.
— Le petit a grandi aujourd'hui, Nadia. Laisse-le, on a du boulot.
Le regard de ma mère s'éteint. Elle retourne à son évier. L'eau coule, un rythme monotone pour étouffer ce qu'elle ne dit pas. On s'enfonce dans le boyau sombre des escaliers. Les murs tombent en lambeaux, révélant la brique comme une plaie. Mon père sort une clé massive. Il déverrouille la porte blindée de la cave.
À l'intérieur, l'ampoule nue oscille. Ça sent la poussière et le carton moisi. Marc allume la radio, un vieux poste qui crache du jazz. Il retire sa veste, la plie avec soin.
— Tiens, attrape.
Il me lance un cutter. Je le rattrape au vol. Le métal est froid. Je fais sortir la lame, un petit clic net. Devant moi, la pile de cartons ressemble à un mur. Je m'approche du premier, je sens l'adhésif résister, puis céder dans un déchirement sec. À chaque mouvement du poignet, je me demande ce que Yanis fait. S'il marche encore. S'il pleure. La lame s'enfonce déjà dans le carton suivant.
Une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. Marc sort un sachet plastique de sa poche, il le fait rouler entre ses doigts. Un bruit de froissement sec.
— Il est encore là, ton pote ?
Je m’arrête, le cutter en suspens. Mon cœur cogne.
— Qui ? Yanis ? Je sais pas. Il est sûrement rentré.
— Il a l’œil trop vif, Lucas. C’est pas bon pour la santé d’avoir l’œil qui traîne.
Il me surplombe, une masse qui bouffe la lumière. Ses yeux n'ont plus rien de paternel. C’est le visage du business. Je fixe mes baskets sales sur le béton.
— Je vais m’en occuper, je murmure.
— Vraiment ? Parce qu’il attend en bas du bloc. Près de la poubelle verte. Il t'attend pour que tu lui racontes ta journée.
Un frisson me remonte l'échine. S’il sait qu’il est là, c’est qu’il a déjà prévu de lui « expliquer » les règles. Je connais ces explications. Je fourre mes mains dans mes poches pour cacher le tremblement.
— Je vais le chasser. Il ne reviendra plus.
Marc pose sa main sur ma nuque. Il serre juste assez pour que je sente l’os.
— Fais-le bien, petit. Pas de doutes. Va.
Je sors de la cave. Chaque marche est un adieu. Je traverse le hall et l’air frais du soir me gifle. Yanis est là, appuyé contre un poteau. Quand il m'aperçoit, son visage s'éclaire. C’est un soulagement que je vais éteindre. Il fait un pas vers moi.
— Mec, enfin ! J’ai cru que tu…
— Qu’est-ce que tu fous là ? Je t’ai pas dit de tracer ?
Son sourire s'effondre.
— Je voulais juste savoir si ça allait. Après ce qui s’est passé avec ton père, j’ai…
— « Mon père » ? Tu te prends pour qui ? Je rentre dans son espace, je sens son chewing-gum à la menthe. Tu crois qu'on est potes parce qu'on traîne ensemble à la sortie ? Réveille-toi.
— Lucas, qu’est-ce que tu racontes ?
— Je sais qui t’es. T’es le boulet qui me suit parce qu’il n'a pas de vie. Tu me sers à rien, tu piges ? Tu me ralentis.
Je crache les mots. Je dois le rendre haineux. C'est le seul moyen pour qu'il reste en vie, loin de Marc.
— Casse-toi. Et si je te revois ici, ce sera pas moi qui viendrai te parler. Tu piges le message ?
Yanis recule. Il me dévisage, cherchant une trace de blague. Je garde le masque. Une voiture passe, ses phares éclairant une seconde la larme qui s'écrase sur sa joue. Elle brille comme un diamant sale. Je sens un coup de poignard dans ma poitrine, mais je ne baisse pas les yeux. Je dois être le monstre.
— Ton père... il t'a fait quoi ? C’est lui qui te demande de dire ça, hein ? C’est pas toi, là.
Il tend une main vers mon bras. Ses doigts s'approchent de ma manche. C’est la main de mon frère. Je le repousse violemment.
— Me touche pas ! Laisse mon daron tranquille. Lui, c’est un homme. Toi, t'es juste une erreur de parcours. Je me suis forcé à traîner avec toi pour avoir une couverture. Mais là, tu deviens dangereux. Tu fouines trop.
Je m'approche si près que nos fronts se touchent.
— Si tu remets un pied ici, je m'occuperai de toi moi-même. Et je serai pas tendre. Dégage.
On entend le bourdonnement du réverbère. Yanis me regarde, et je vois le moment où l'espoir meurt dans ses yeux. Une opacité froide remplace la douleur. C’est ce qui va le sauver. Il détourne la tête, crache par terre.
— T'as raison, Lucas, dit-il d'une voix vide. T'es exactement comme lui. Une pourriture.
Il remonte sa capuche et s'enfonce dans l'ombre. Je reste planté là. Je compte ses pas. Dix. Vingt. Trente. Il ne se retourne pas. C'est parfait. Au premier étage, derrière le rideau gris, je devine la silhouette de mon père. Il regarde. Il vérifie que le venin a pris. Je lève les yeux, et je sens son approbation comme une chape de plomb.
Mon téléphone vibre. Marc : « Remonte. On mange. »
Je pousse la porte en métal du hall. Une odeur de javel se mélange au tabac. Dans le miroir piqué du hall, ma gueule me fait horreur. J'ai le regard de quelqu'un qui vient de commettre un crime. J'appuie sur le bouton de l'ascenseur. Le « B » s'allume en orange.
La cabine arrive. Tags au marqueur, odeur de renfermé. J'entre. Premier, deuxième... Je fixe mes baskets, une tache de boue sur le cuir. La respiration est difficile. Au troisième, je sors. Le néon grésille au-dessus de la porte 312. Marc est dans son fauteuil. La télé brille en bleu.
— C'est fait ?
— Oui.
Il se lève, sa masse bloque la lumière. Il pose sa main lourde sur mon épaule. Une caresse qui ressemble à une clé de bras.
— Tu as fait ce qu'il fallait. Pour nous. Viens, ta mère a fait des lasagnes.
Je le suis. L'estomac noué. L'odeur du fromage grillé sature la pièce. Ma mère pose les plats, les yeux fuyants. On dirait une famille normale. Je m'assois. Le cuir grince.
— Sers-toi, Lucas, murmure ma mère.
Je prends une part. Le rouge de la sauce me rappelle ce qui aurait pu arriver à Yanis. Je mâche sans goûter.
— Tu verras, reprend Marc, le vide se comble vite. On remplace les poids morts.
Le téléphone vibre à nouveau. Marc s'arrête de mâcher. Son regard descend vers ma poche.
— Tu ne réponds pas ?
Je sens la pulsation contre ma cuisse. C'est désespéré. Je trouve le bouton de verrouillage et j'appuie. Le silence revient.
— C’est bien. Un homme doit filtrer ses appels.
Le téléphone revibre. Un message. Marc pose ses avant-bras sur la table.
— Regarde ce qu'il veut. Et montre-moi.
Je sors l'appareil. La photo de profil de Yanis apparaît. Un selfie flou de nous deux devant le lycée. *« Mec t’es sérieux ? Je suis devant chez toi. »*
— Alors ? demande Marc.
— Il demande pour les cours. Je vais lui dire d'aller se faire foutre. Définitivement.
Je tape vite. *« Casse-toi. On joue pas dans la même cour. »* J'envoie. Marc prend le téléphone, lit, et sourit.
— Voilà. C'est ça, la clarté. Nadia, ressers-en à ton fils. Il grandit.
Ma mère s'approche avec la spatule. Elle m'observe une seconde. Je vois un deuil dans ses yeux. Elle sait ce que je viens de perdre. En bas, j'imagine Yanis qui regarde son écran. Je l'imagine faire demi-tour, croyant que son meilleur pote est une merde. Et c'est ce que je suis. Une merde qui mange des lasagnes.
— Mange, Lucas.
Je porte une fourchetée à mes lèvres. J'ai dû me mordre la joue, le goût du sang se mélange à la sauce. Je mâche cette trahison, les yeux fixés sur les mains de mon père.
Plus tard, dans ma chambre, je ne branche pas la lumière. Je m'assois sur le bord du lit. Dans le salon, le murmure de la télé filtre à travers la cloison. La porte grince. Ma mère est sur le seuil.
— Lucas ? Ton père est content. Il dit que tu as compris.
— Je sais. Laisse-moi.
Elle hésite, puis referme la porte. Je m'allonge sur le dos. Je sors mon téléphone. Je parcours nos vieux messages, les vannes, les photos. Je pose mon pouce sur son nom. L'envie de taper « Pardon » me tord les entrailles. Mais je ne tape rien. À la place, je sélectionne « Bloquer ».
Le clic est définitif.
Dehors, un volet claque. Je règle l'alarme pour demain, huit heures. Le chiffre rouge brille comme une menace. Demain, je serai au dépôt. Je serai l'ombre de Marc. Je ferme les yeux et je revois le visage de Yanis. Je l'ai sauvé, mais le prix, c'est de devoir me regarder dans la glace demain. Le piège se referme avec une douceur terrifiante.
L'ultime choix
L’odeur du café tiède se mêle à celle de son après-rasage boisé, un parfum lourd qui sature l'air de la cuisine. Marc est assis en face de moi, les coudes plantés sur la toile cirée dont les tournesols s'effacent par endroits. Il observe le reflet de la suspension dans son verre d'eau, faisant osciller le liquide d'un mouvement de poignet souple. Ses mains sont massives, marquées de cicatrices blanches sur les jointures ; je les connais par cœur, traces d'un temps où il ne portait pas encore de montres à trois mille balles. Le tic-tac de l'horloge murale, une antiquité en plastique que ma mère couve par habitude, martèle mes tempes. Chaque seconde s'étire.
Il pose enfin son verre. Le choc du fond contre la table claque dans le silence de l’appartement. Dehors, une sirène de police déchire le lointain, s’éloignant vers le périph, mais ici, tout est figé. Marc glisse la main dans la poche intérieure de sa veste en cuir, celle qui grince à chaque mouvement d'épaules. Il en sort un étui fin et le fait glisser sur la nappe. L’objet s'arrête exactement à la limite de mon espace vital.
— Ouvre.
Sa voix est un murmure de gravier, calme. Ce ton-là m'oppresse plus qu'un cri ; il le réserve aux instants où les choses basculent. Je sens une goutte de sueur ramper le long de ma colonne vertébrale avant de s'éteindre sous l'élastique de mon jean. Mes doigts tremblent imperceptiblement quand je tends le bras. Le cuir de l’étui est imprégné de sa chaleur. À l’intérieur, une clé magnétique et une adresse griffonnée sur un bristol. Une écriture penchée, agressive.
— C’est un entrepôt, je lâche.
Ma gorge est si serrée que ma voix me paraît étrangère.
— C’est une extension, Lucas. On quitte les transactions de cage d'escalier. On parle de logistique, maintenant. De structure.
Il se penche en avant. Je perçois le détail des pores de sa peau, la fatigue sous ses yeux qu’il tente de masquer par un rictus assuré. Ses pupilles sont dilatées. Il me fixe, cherchant peut-être son propre reflet dans mes seize ans. J'ai envie de reculer mon tabouret, de faire crisser le métal sur le carrelage pour briser cette tension, mais je reste immobile. Sous l'ongle de mon pouce, je sens une petite aspérité sur la clé, un défaut de moulage.
— Pourquoi tu me montres ça ? Yanis m'attend, on allait au city-stade.
Marc laisse échapper un rire sec qui ne monte pas jusqu'à son regard. Il balaie l'air d'un geste dédaigneux.
— Yanis joue au ballon, Lucas. Toi, tu as l’œil. Je t'ai observé : tu gères les entrées, tu comptes sans erreur. Tu es plus lucide que la moitié des mecs qui bossent pour moi.
Il marque une pause. Ma mère remue quelque chose dans la pièce d'à côté, un bruit de vaisselle venant d'une autre planète. Un monde où l'on prépare juste le dîner, où les clés n'ouvrent que des portes ordinaires. Elle chantonne un air de radio, un truc de variétoche qui rend la scène absurde.
— Je te propose une place, reprend-il en baissant d’un ton. On monte ça ensemble. Toi et moi. Mais le lycée, les sorties, les conneries de ton âge... c’est terminé. On passe aux choses sérieuses.
Mon cœur cogne contre mes côtes. Le choix est là, posé sur la table, entre le sucrier et le pot de sel. La clé luit sous l’ampoule nue. Si je la prends, je deviens lui. Si je la laisse, je reste le gamin qu'on protège par pitié.
— Tu me demandes de choisir.
— Je te demande de grandir. Ton camp, Lucas. Le fils qui attend son argent de poche ou l'associé.
Ses yeux ne me lâchent pas. Je sens l'adrénaline brûler mes muscles, une envie furieuse de tout envoyer valser, mais ma main se referme sur la clé. La température du plastique contre ma paume me donne un frisson électrique. Marc ne sourit plus, il attend, immobile.
— Et si je dis non ?
La question flotte, chargée de non-dits. Marc se redresse, le cuir de sa veste grince. Il croise les bras, le regard durcissant.
— On ne dit pas non à la famille, Lucas. On s'adapte ou on s'efface.
Il se lève, sa silhouette masquant la lumière de la fenêtre. Il contourne la table et vient poser sa main sur mon épaule. La gravité de son geste m'écrase. Ses doigts s'enfoncent dans mon trapèze, une pression qui hésite entre la caresse et l'avertissement. Je sens son haleine près de mon oreille.
— Réfléchis bien. Yanis t'attend, mais demande-toi s'il sera encore là quand les choses deviendront sérieuses. Moi, je serai là. Toujours.
Il s'éloigne. Je reste seul avec le tic-tac de l'horloge. Sous la fenêtre, un moteur hurle en montant dans les tours, puis le silence retombe. Je desserre les doigts. Le bip est tiède. C'est un petit rectangle de rien du tout, mais il a la densité d'un cadavre. Dans le couloir, les pas de mon père s'estompent sur le tapis persan avant que le claquement de la porte d'entrée ne verrouille l'appartement.
Maman apparaît dans l'embrasure. Elle ne dit rien, les bras croisés, mains cachées sous les aisselles. Ses yeux, d'un brun délavé par les nuits d'attente, fixent ma main. Elle sait. Elle a toujours capté les ondes de choc avant le tonnerre. Un effluve de sauce tomate et de basilic flotte autour d'elle, une odeur de sécurité qui jure violemment avec ma sueur froide.
— Il est sorti ? demande-t-elle d'une voix ténue.
Je hoche la tête, les yeux rivés sur une tache de graisse qui déforme le reflet du plafonnier.
— Tu sais qu'il veut que tu sois à l'abri, Lucas.
— À l'abri de quoi, maman ? De la fin du mois ?
Je lève les yeux. Elle détourne le regard, rangeant des assiettes avec une lenteur calculée. Le choc de la céramique résonne dans mes tempes. C'est son armure, les gestes mécaniques. Elle valide le pacte par son silence.
Je me lève brusquement. Ma chaise manque de basculer. À la fenêtre, je vois Yanis en bas. Il est assis sur le capot d'une bagnole, balançant ses jambes. Il porte son sweat trop large acheté en solde. Pour lui, le monde est encore plat, rythmé par le score d'un match ou le prochain contrôle de SVT. Je me souviens d'une après-midi où on avait passé trois heures à essayer de décoller un chewing-gum de sa chaussure en rigolant comme des abrutis. Ce souvenir me paraît vieux de dix ans.
Je sens le bip dans ma poche, une bosse étrangère. Si je descends, est-ce que je pourrai encore courir sans ressentir cette charge ?
— Lucas, appelle ma mère.
Je ne me retourne pas. Yanis lève la tête, cherchant mon signe habituel. Je reste dans l'ombre. Mon doigt caresse la courbe du plastique. Ce n'est plus une clé, c'est une mutation.
— Le dîner est prêt. Ne tarde pas.
Elle s'arrête à deux pas de moi, sans oser me toucher. Elle a peur de ce qu'elle pourrait trouver : le fils qu'elle a porté, ou l'homme que son mari sculpte à même le sang. J'enfonce ma veste. Chaque mouvement me semble lourd. Dans le couloir, le parfum de Marc — ce truc boisé, cher — me saute à la gorge. Je saisis la poignée. Le métal est glacial. En sortant sur le palier, je sens le courant d'air de la cage d'escalier, une bouffée de fraîcheur qui n'allège rien.
Le néon du deuxième étage claque avec un bruit de court-circuit. Je descends avec une prudence absurde. Mes baskets murmurent sur la pierre. Dehors, l'air me gifle. Yanis saute à terre, ses semelles percutant le bitume.
— T’as pris ton temps, lance-t-il. Les grands du bâtiment B vont encore squatter le terrain.
Il m'envoie son ballon. Le caoutchouc râpeux heurte mes paumes, une sensation familière qui devrait me rassurer.
— Ma mère me lâchait pas, je mens.
Yanis fronce les sourcils. Il voit que mes épaules sont verrouillées.
— T’as une sale tête. Ton daron ?
Je ne réponds pas. Une berline noire ralentit à l’entrée du parking, les phares balayant nos jambes. Le moteur ronronne, un feulement bas. La vitre descend. Marc est là, le bras sur la portière. Ses yeux ignorent Yanis.
— Lucas.
C’est un appel. Yanis me jette un regard en biais, sentant l'électricité monter.
— On allait au city, Marc, tente-t-il d'une voix qui craque.
— Le city peut attendre. Mon fils a des choses à gérer. Pas vrai ?
Le verrouillage de la portière passager claque. Un écho parfait du bip dans ma poche. Marc me laisse l'espace, la pression.
— Tu viens, ou tu joues ? J'ai besoin de mon associé, là. Pas seulement de mon fils.
L'air devient rare. Je regarde la main de Yanis qui serre son ballon, les jointures blanches. Je regarde celle de Marc qui m'invite dans le cuir parfumé. Si je monte, Yanis devient un souvenir.
Je fais un pas. Le gravier déchire le silence.
— Lucas ? murmure Yanis.
C'est une bouée lancée depuis un navire qui s'éloigne. Je ne me tourne pas. Je saisis la poignée chromée. Elle possède une température chirurgicale. Je tire. Le mécanisme cède dans un déclic feutré. L'habitacle m'engloutit comme une mâchoire.
— Attache ta ceinture.
Le cliquetis métallique scelle mon sort. C’est le bruit d’une menotte. Le moteur gronde, vibrant jusque dans ma colonne vertébrale. Yanis reste planté là, silhouette déformée par le reflet des vitres teintées. Il attend que je ressorte, que je dise que c'était une vanne.
— Tu as le bip ? demande Marc.
— Oui.
Ma voix est blanche. Elle appartient déjà à l'associé. Il pose sa main sur mon épaule, une étreinte qui est une prise de possession. Il serre, relâche.
— On va faire de grandes choses.
Il braque à droite. Les lumières de la ville défilent sur son visage, un stroboscope qui le transforme tour à tour en père et en étranger. Je regarde mes genoux. Je me demande à quel moment précis j'ai cessé d'être un gamin. Son téléphone vibre. Une lueur spectrale.
— C'est pour toi. Prends-le.
L’appareil vrombit contre le plastique. Je fixe l’écran. Une suite de chiffres anonymes. Ma main reste suspendue dans le vide.
— Prends-le.
Je referme mes doigts sur l'objet. Il est chargé d'une énergie thermique qui me dégoûte.
— Je dis quoi ?
— Tu écoutes. Tu confirmes que "la livraison est en cours". Ta voix est neutre, Lucas. Elle n'excite pas les nerfs.
Je décroche. Le silence à l'autre bout est une pression physique.
— Allô ?
— C’est qui ? demande une voix rocailleuse. Où est Marc ?
Mon père garde les mains à dix heures dix, le regard fixé sur le feu rouge. Un sourire de sphinx étire ses lèvres.
— La livraison est en cours, je dis.
Chaque syllabe me brûle la langue. Quelque chose se déchire, une couture fine qui tenait encore mon enfance.
— C'est le petit ? reprend la voix avec une satisfaction grasse. Dis à ton vieux qu'on l'attend. Pas de retard.
La ligne coupe. Marc passe la première.
— Tu as fait ça comme un chef. C’est rien. De la logistique.
On s'enfonce dans la zone industrielle. Les hangars s'alignent comme des carcasses de baleines. Il s'arrête devant un portail rouillé. Marc coupe le contact.
— Ce soir, tu observes. Demain, tu prends ta part. Celui qui pèse, Lucas.
Il sort une lampe torche et m'entraîne vers le coffre. L'air nocturne chasse l'odeur de cèdre. Il lève le hayon. Le faisceau balaye trois sacs de sport massifs. L'odeur de plastique neuf et une pointe métallique m'agressent.
— Touche.
Je ne bouge pas. Il saisit mon poignet, guide ma main vers le nylon rugueux. C'est le poids des factures de ma mère, des nuits blanches, d'une vie qui bascule.
— C'est ça, le pouvoir. Déplacer ça d'un point A à un point B sans un bruit.
Il éteint la lampe. Le noir nous tombe dessus. Seuls les feux de détresse percent le néant.
— On doit aller où ?
— Hangar 42. Au bout de la voie.
On remonte. La voiture s'ébranle, les graviers grincent comme des dents qu'on broie. Devant une porte de garage taguée, un homme attend, cigarette au bec. Marc fait deux appels de phares. Les chaînes rouillées gémissent. L'intérieur est baigné d'une lumière jaune qui pique les yeux. L'homme à la cigarette expire une colonne de fumée grise.
— Lucas.
Marc pose sa main sur ma nuque. Ses doigts sont calleux.
— Moment de vérité. Soit tu restes dans la caisse, soit tu sors et tu deviens mon sang. Dis-moi qui tu es.
Il ouvre sa portière. Je fixe la poignée chromée ; elle brille comme une lame. Je sors. Le froid me traverse. Marc discute avec deux types en parka. L'un d'eux a une cicatrice qui barre son sourcil.
— C’est lui ? demande le Balafré.
— Mon héritier, répond Marc.
Le grand sec fait un signe vers une bâche bleue. Il la tire. Dessous, des caisses en bois marqué au pochoir.
— Ouvre-en une.
Marc me tend un pied-de-biche. Le métal est lourd, écaillé de rouge. Je pose le biseau contre la latte. Le bois craque. Je pèse de tout mon corps. La planche saute dans un fracas qui révèle une mousse alvéolée. Dessous, l'acier noir brille, huileux. Des dizaines de pièces de puzzle pour une guerre que je n'ai pas demandée.
— Sens la masse. C’est ça, la réalité, murmure Marc. Le reste, c'est du décor.
Je tends la main. Mes doigts effleurent le métal froid. Yanis m'a envoyé un message : *"La pizza refroidit"*. Je ne réponds pas. Je saisis la crosse. Le quadrillage plastique s'imprime dans ma paume.
— Charge-la dans le sac.
Sa voix est devenue clinique. Il me tend le nylon noir. Je lâche l'objet à l'intérieur. Le choc mat met fin à tout.
On quitte la zone. Je m'enfonce dans la banquette arrière. Marc conduit d'une main, détendu. Je regarde mon téléphone une dernière fois avant de l'éteindre. Mon reflet dans l'écran noir est celui d'un étranger. On quitte la nuit, mais je sais qu'une partie de moi est restée là-bas, dans la poussière du hangar, à côté de la caisse vide.
Le non
Les rideaux du salon ont fini par absorber l'émanation du café oublié. Marc est enfoncé dans le fauteuil en cuir, celui qui craque au moindre mouvement. Son téléphone, posé sur la table basse, projette une lueur blanche et nerveuse vers le plafond. Il m’observe. Ses yeux sont deux fentes sombres, chargées d’une fierté qui me tord le ventre.
À côté de la télécommande, il y a un trousseau de clés neuf. Un anneau simple, sans fioritures, qui luit sous l'ampoule nue. Ce ne sont pas les clés de l'appartement. Ce sont celles du local, au bout de la rue, là où les rideaux métalliques restent toujours baissés.
— Prends-les, Lucas, dit-il. C’est le moment. T’as l’âge, t’as la tête sur les épaules. On va faire ça ensemble.
Je sens le cuir de mes baskets qui me serre les pieds. Mes mains sont au fond de mes poches, les pouces pressés contre mes cuisses. Je regarde le métal poli. Mon reflet y apparaît, déformé, une silhouette de gosse qui hésite entre la fuite et l'immobilité. Marc se penche. Il pose ses coudes sur ses genoux. Ses mains sont larges, marquées d'une cicatrice à la jointure de l'index et de la trace d'une alliance disparue. Il attend que je tende le bras. Pour lui, c'est un passage de témoin.
— Non, je murmure.
Ma voix est un souffle. Dehors, une voiture pile brusquement et étouffe mes mots. Marc fronce les sourcils, un pli familier barrant son front.
— C'est normal d'avoir les jetons, Lucas. C'est ce qui te garde en vie. Mais je suis là. Je ne te lâche pas.
Il pousse le trousseau de quelques centimètres. Le métal crisse sur le vernis. Je fais un pas en arrière. Mes talons cognent contre le bord du tapis élimé. Je sors mes mains de mes poches. Elles sont sèches. Je plonge dans son regard bleu acier, celui qui fait baisser la tête à tout le quartier.
— J’ai dit non.
Le mot tombe lourdement. Marc se fige. Le silence s’épaissit. Son sourire ne s'efface pas tout de suite, il se décompose lentement, comme une façade qui s'effrite. Ses doigts se replient en un poing lent. Il ne cligne plus des yeux. C’est la première fois que je vois cette expression chez lui : une incompréhension totale.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Sa voix a baissé d'un ton. Elle vibre.
— Je ne prends pas les clés, papa. C'est tout.
Je reste droit. Mes jambes sont flageolantes, mais je tiens. Une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. Je ne l'essuie pas. Il se lève. Le fauteuil émet une plainte aiguë. Il est plus grand, plus large. Son ombre recouvre le buffet et la télé. Il fait un pas. Je perçois la chaleur de son corps, la trace de nicotine rance qui émane de sa veste.
— Tu te rends compte ? souffle-t-il. Tu préfères aller trimer pour des clous ? Tu veux être personne ?
Il ne crie pas. Il approche sa main de mon épaule, un geste qu'il veut protecteur mais qui ressemble à une saisie. Je ne bouge pas. Au fond du couloir, j'entends le bruit d'une assiette qu'on pose sur l'égouttoir. Nadia écoute. Elle sait. Elle ne viendra pas.
— Je ne veux pas de ta place, je réponds.
Sa main s'arrête à quelques centimètres. Ses doigts tremblent. Marc retire sa main et regarde les clés, puis il me fixe comme si j'étais un intrus glissé dans la peau de son fils.
— Tu vas regretter, Lucas. Le monde dehors va te bouffer tout cru.
Je ne réplique pas. Je vois ses narines se pincer. Il va exploser ou m'ignorer. Les clés restent là, une petite flaque de métal froid sur le bois sombre. Je saisis mon vieux sac de cours jeté dans un coin. Il est léger, presque vide.
Je tire la poignée de la porte. Le verrou glisse avec un râle d’acier. Je franchis le seuil sans me retourner.
Le couloir de l’immeuble est une gorge étroite éclairée par des néons qui grésillent. Je descends les quatre étages par l'escalier, fixant la rambarde dont la peinture s'en va par plaques. La grande porte vitrée donne sur un bitume qui brille sous une pluie fine. L’Audi de Marc est garée en double file, le moteur tournant. Une fumée blanche se dilue sous le réverbère. Il n’est pas parti faire un tour. Il attendait que je sorte.
La vitre descend électriquement. Le visage de mon père émerge de l’obscurité de l’habitacle.
— Monte, dit-il.
C’est la voix qu’il utilise pour négocier, celle qui ne laisse aucune place au doute. Je fixe les anneaux chromés du volant.
— Non.
Il sort de la voiture. Il impose cette carrure de boxeur qui n’a jamais vraiment quitté le ring. Il vient se poster devant moi, si près que je sens son souffle. Il pose une main lourde sur mon trapèze.
— Tu préfères quoi ? Galérer comme tes potes ? Je t’offre la ville, petit. Tout ce que j’ai fait, c’est pour toi.
— C’est ton truc, papa. Pas le mien.
Je dégage mon épaule. L'armure se fissure. Un muscle saute au coin de sa mâchoire. Il désigne l’immeuble du menton.
— Tu vas aller où ? Sans moi, t'es rien. T'as même pas de quoi te payer un sandwich.
Je réajuste la sangle de mon sac.
— Je vais marcher, je dis.
Je contourne la voiture. Je sens son regard planté entre mes omoplates. Je m'attends à ce qu'il m'attrape, qu'il me secoue. Il ne bouge pas.
— Si tu passes le coin de la rue, ne reviens pas, lance-t-il.
Je ne ralentis pas. Mes pieds s'enfoncent dans des flaques, l'eau s'infiltre dans mes chaussures. Derrière moi, le moteur de l'Audi monte en régime avant que les pneus ne crissent sur le bitume. Puis, le silence revient.
J’approche de la station-service. Yanis est là, assis sur un muret bas. Il fixe l'écran de son téléphone, le visage bleui par la dalle.
— T’en as mis du temps, lâche-t-il sans lever les yeux.
Il se lève en époussetant son jogging et s'arrête net.
— Oh, Lucas. Qu’est-ce qui se passe ? T’es blanc comme un linge.
— Rien. Une discussion avec le vieux.
Yanis s'approche. Il fouille dans sa poche et sort un paquet de chewing-gums entamé. Ses doigts sont tachés d'encre, à cause de son stylo qui fuit toujours. Il m'en tend un.
— Une discussion genre quoi ? On déménage encore ?
— Genre je ne rentre pas dormir, je réponds.
Je regarde les voitures passer sur le boulevard. Yanis range son paquet lentement.
— Il t'a viré ?
— Je suis parti.
Il lâche un sifflement. Un camion passe, faisant vibrer le sol. L'air chaud nous fouette le visage.
— On bouge, dit Yanis. Ma mère est de garde à l'hôpital. On verra demain.
On s'éloigne de la lumière crue de la station. Mes pas sont lourds. On tourne à l'angle d'une rue bordée de garages aux rideaux tagués. Le néon rose du « Sultan » grésille avec un bruit de court-circuit. À l’intérieur, la broche de viande tourne lentement. Un client attend près du comptoir, les yeux fixés sur un match de foot sans le son à la télé.
Yanis étale une poignée de ferraille sur sa paume.
— On a de quoi prendre deux frites seules, murmure-t-il.
On s’installe sur des tabourets en skaï déchiré. Le comptoir est collant. Le gars derrière les fourneaux racle la plaque de cuisson avec une spatule en métal. *Scritch. Scritch.*
Mon téléphone vibre. Une secousse longue. Marc insiste. Je pose l'appareil face contre la table.
— T’as vu sa tête ? reprend Yanis à voix basse. Quand t'as dit que tu voulais pas de son fric ?
— Il pense que je vais revenir dès que j'aurai froid aux pieds.
Le type dépose deux barquettes en plastique sur le comptoir. La vapeur monte. Yanis m'en pousse une.
— Mange. On va avoir besoin de forces.
Le bruit de la porte qui se referme derrière moi est un coup sec. Yanis cesse de mâcher. Sa fourchette en plastique reste suspendue. Dans mon dos, le pas est assuré. Un crissement de semelles sur le carrelage.
Mon téléphone recommence à vibrer. *Bzzzt. Bzzzt.*
— Monsieur ? lance le gars derrière les fourneaux.
Sa voix est devenue obséquieuse. Il a posé sa spatule. Je sens une présence juste derrière moi, une masse de chaleur boisée. Ce n'est pas Marc. C'est Karim. L'ombre.
— Lucas.
Juste mon prénom. Une main se pose sur mon épaule. La pression est constante.
— Ton père s'inquiète, continue Karim. Sa voix est monocorde. Il dit que t'as oublié ton sac. Que tu joues à l'homme.
Je tourne la tête. Karim porte son cuir noir. Il fixe la broche de viande.
— J'ai rien oublié, Karim.
Yanis est livide. Il essaie de disparaître dans sa doudoune.
— Il veut que tu rentres, Lucas. On ne discute pas avec lui. Tu sais comment ça finit. On perd du temps, et après, on perd patience.
La main se resserre. Je sens l’os de ma clavicule sous la force de Karim. L'écran de mon téléphone s'éteint.
— Je ne rentre pas, je dis. Pas ce soir.
Karim soupire. Il retire sa main et attrape une chaise vide, s'asseyant à l'envers, les bras croisés sur le dossier.
— Tu veux finir comme qui ? demande-t-il en désignant le cuisinier. Comme lui, à gratter de la graisse pour trois billets ?
— Je veux juste ne plus avoir à vous voir, je réponds.
C’est une phrase brute, mais elle sort. Je reprends une frite. Elle est froide.
— Le "moi", ça n'existe pas chez nous, Lucas. Il y a la famille ou il y a les autres. Être personne dans cette ville, c'est une invitation à se faire écraser.
Il sort un cure-dent et le coince au coin de ses lèvres. Il attend. Dehors, une sirène de police ondule entre les immeubles. Karim ne sourcille pas.
— Tu crois que ton daron va s'arrêter parce que t'as dit "stop" ? demande-t-il. Tu sais ce qu'on fait aux frontières ? On les surveille. Ou on les enfonce.
Il se redresse. Le cuir de son blouson crisse. Yanis a arrêté de respirer bruyamment.
— Il t'attend, ajoute Karim. Il a même dit à ta mère de préparer le thé. C’est une fête, gamin. Une intronisation.
L'image de ma mère versant l'eau bouillante me percute l'estomac. Je sais qu'elle tremble.
— Dis-lui que le thé va refroidir.
Karim incline la tête. Il me détaille, de mes cheveux mal coupés à mon blouson élimé.
— C’est de l’insolence, Lucas. Et l’insolence, ça se soigne.
Il tend la main et fait glisser mon plateau de quelques centimètres vers lui. Un geste de propriétaire.
— Je vais te laisser une chance. Pour Yanis aussi. Parce que si tu t'enfonces, il coule avec toi. On ne laisse pas les potes sur le carreau, non ?
Yanis se raidit. Je sens son épaule contre la mienne. Il tremble maintenant de tout son long. Karim sait où appuyer. Je regarde Yanis. Ses yeux sont écarquillés.
— Yanis n'a rien à voir là-dedans, je dis.
— Tout le monde a à voir avec tout le monde ici, répond Karim. Tu n'es pas une île, petit.
Il se lève. Sa silhouette mange la lumière. Il ramasse mon téléphone, le fait sauter dans sa paume, puis le repose.
— On sort. On va marcher. Ça t'éclaircira les idées.
On traverse le snack. La porte s'ouvre dans un soupir. Dehors, l'humidité plaque les gaz d'échappement au sol. Karim marche devant nous vers le bloc C. Au sommet, la fenêtre de mon père brille d'un blanc chirurgical.
— Regarde-la, dit Karim. Elle est belle, ta cage. Pourquoi tu veux vivre au sol avec les rats ?
Je ne réponds pas. On avance dans l'allée entre les immeubles. Karim s'arrête brusquement. Le vent s'engouffre entre les tours, charriant des relents de métal.
— Regarde-le, Lucas. Ton pote. Il a l'air d'un mec qui veut des problèmes ?
Yanis sursaute. Je serre les poings dans mes poches.
— Laisse-le partir, Karim, je murmure. C’est entre mon père et moi.
— Ton père, c'est la famille, Lucas. On ne demande pas, on sert.
Karim sort son téléphone. Il tape un message. Je sais que là-haut, l'appareil de mon père va vibrer. Je sens la main de Yanis, glacée, qui cherche la mienne.
— Barre-toi, Yanis, je murmure. Va chez toi. Ferme tout.
— Lucas...
— Maintenant !
Yanis lâche ma main. Il recule, se retourne et commence à courir. Ses baskets frappent le sol en rythme. Karim ne bouge pas. Il sourit.
— Voilà, dit-il. Tu es seul. On peut monter ? Ton père n'aime pas attendre.
— On ne monte pas. Dis-lui de descendre s'il veut me parler.
Karim se fige, la main sur le digicode. Ses doigts restent suspendus. Derrière la vitre blindée, le mécanisme de l’ascenseur s’ébroue. Le voyant rouge défile : 4, 3, 2...
Les portes coulissent. Mon père émerge du hall. Il porte son long manteau de laine. Il s’arrête à deux mètres.
— Karim me dit que tu fais un caprice, Lucas.
Ses yeux sondent mon visage. Il ne trouve rien.
— Je ne monte pas, je dis.
Marc ajuste le col de mon sweat, ses doigts effleurant ma gorge.
— Tu as vu la moto dans le garage ? Les clés sont sur le buffet. On a besoin de quelqu'un de propre, Lucas. Quelqu'un qui a ta tête.
— Garde tout, papa.
Son sourire s'évapore. Il envahit mon espace.
— Tu refuses quoi ? Ton sang ?
— Je ne veux pas finir comme toi, je lâche.
Marc me fixe. Ses pupilles se rétractent. Karim recule d'un pas. Pour la première fois, je vois mon père hésiter. Il lève une main, puis la laisse retomber.
— Tu te croies libre ? murmure-t-il. Personne ne sort d'ici sans payer la note.
Il se tourne vers Karim.
— Laisse-le. On va le traiter comme un étranger.
Il fait demi-tour. La porte se referme avec un claquement sec. Je reste seul sur le trottoir. Mon téléphone vibre. Un message de Yanis : "T'es où ?"
Je ne réponds pas. Je commence à marcher vers l'obscurité, là où les caméras ne me voient plus.
Les décombres
Le curseur de la fermeture Éclair accroche sur un fil qui dépasse de la doublure. Je tire un coup sec. Le bruit déchire le silence de ma chambre comme une griffure sur un tableau noir. Je m'arrête, le souffle court, l'oreille tendue vers le couloir. Rien. Juste le ronronnement sourd du frigo dans la cuisine et le tic-tac irrégulier de la pendule du salon, celle que Marc a ramenée un soir de « boulot » et qui n'a jamais vraiment trouvé son rythme.
Je fourre un deuxième sweat au fond du bagage, un gris informe qui sent encore la lessive bon marché. Mes mains tremblent à peine, un tressaillement nerveux au bout de l'index droit, le genre de détail qui te flingue quand tu essaies de jouer les durs. Sous mes doigts, le nylon est humide à cause de la moiteur de mes paumes. J’aperçois une petite trace de brûlure sur le tapis, à l’endroit où j’avais renversé mon premier fer à repasser quand j’avais dix ans. Ma mère avait hurlé, puis elle avait ri. C’est bizarre que ce truc me revienne maintenant.
Je me redresse et j'observe mon bureau. Il y a cette tache d'encre séchée sur le bois aggloméré. Aujourd'hui, les chiffres n'ont plus la même gueule. Ils servent à compter les jours, les doses ou les billets que mon père planque derrière les plinthes. Je ramasse mon chargeur de téléphone, le câble s'enroule autour de mon poignet.
— Lucas ?
La voix de ma mère arrive de derrière la porte. Un murmure. Je ne réponds pas tout de suite. Je regarde mes chaussures sales, les lacets défaits qui traînent. Elle n'insiste pas. Elle sait que si elle entre, elle devra valider ce qu'on fait semblant d'ignorer.
— Je suis là, je lâche enfin.
La porte pivote lentement. Nadia se tient là, dans l'embrasure, ses mains serrées l'une contre l'autre. Elle porte ce vieux gilet en laine qui lui donne l'air d'une vieille, alors qu'elle n'a même pas quarante ans. Ses yeux font le tour de la pièce, évitent mon regard, puis se posent sur le fourre-tout noir. Elle ne dit rien sur le désordre. Elle s'approche du lit, lisse un pli de ma couette avec une minutie maladive.
— Tu as pris des chaussettes propres ? demande-t-elle.
Elle ne parle pas de linge. Elle me demande si je suis prêt à crever dehors. Je vois dans ses yeux un mélange de terreur et une sorte d'espoir sauvage. Elle veut que je me casse avant de finir comme l’autre, dans le salon.
— J'ai tout pris.
Ma voix est plus grave que d'habitude. Je tasse mes t-shirts. La fermeture résiste encore, je force, le métal crie. Dans le salon, j'entends le bruit d'un briquet. *Clac-clac.* Le métronome de Marc. Sa façon de dire qu'il surveille la zone.
— Ton père a reçu de la visite tout à l'heure, souffle Nadia. Il est nerveux. Ne fais pas de bruit en sortant par la cuisine.
Elle glisse une main dans sa poche et en sort un petit rouleau de billets maintenu par un élastique bleu. Elle me le tend, le geste est furtif. Je sens le papier rugueux, le remugle de tabac froid qui imprègne tout ici.
— Garde ça. Au cas où.
Je hoche la tête. Dans le couloir, le plancher craque. Marc se déplace. On se fige. Ses pas sont lourds. Il s'arrête devant ma porte. L'ombre de ses pompes barre la lumière qui passe sous le battant. L'air devient épais. J'attends qu'il gueule, mais il reste là, une présence de plomb derrière le bois.
— Lucas ?
Sa voix traverse le panneau. Elle possède cette vibration sourde qui me plaque une main de fer sur la nuque. Une volute grise s’infiltre par les rainures du chambranle.
— Je t’écoute, p’pa.
Ma main droite est soudée à la sangle. Nadia ferme les yeux, ses ongles s’enfonçant dans sa lèvre inférieure.
— Ouvre la porte, dit-il.
Je jette un regard à ma mère. Elle secoue la tête, les yeux suppliants. Je lâche la prise. Le lino craque. Je baisse la poignée. Le déclic résonne dans mes vertèbres.
La porte s’entrouvre. Marc est planté là, dans le clair-obscur, sa silhouette de boxeur usé bloquant tout le passage. Ses yeux font l’aller-retour entre mon visage et le paquetage sur le lit. Il tire une dernière bouffée. La braise rougeoie.
— Tu vas où avec ça ?
Il n’y a pas de colère, juste une curiosité pesante. Nadia s’est reculée vers l’armoire, disparaissant presque dans les replis du rideau.
— Je bouge un peu. Chez Yanis.
Marc laisse échapper un rire bref. Il entre dans la chambre, bousculant l'air immobile, apportant avec lui l'émanation du dehors et du cuir usé. Il s’arrête à dix centimètres de moi.
— Yanis ? Le gamin qui veut soigner tout le monde ? Tu crois qu’il y a une place pour toi sur son canapé, Lucas ?
Il pose sa main sur mon épaule. Son pouce s’enfonce fermement dans le muscle. Un avertissement.
— Regarde-moi quand je te parle.
Je relève le menton. Ses yeux sont un puits sans fond. Je cherche le père, je ne vois que le gérant d'un empire en miettes.
— Je regarde, m'pa. Je vois tout.
Sa mâchoire se verrouille. Il baisse les yeux vers ma poche de jean, là où le rouleau de Nadia dessine une bosse. Son regard se durcit.
— Elle a toujours eu le cœur trop large, murmure-t-il.
Il retire sa main. La chute de température me fait frissonner. Il contourne le lit, frôle la toile de mon bagage.
— Tu crois que son fric va te servir de bouclier ?
Il saisit la fermeture Éclair. Le bruit du curseur déchire l'air. Il en sort mon sweat gris, le froisse, puis le rejette sur le matelas avec un mépris tranquille.
— Yanis n'a rien pour toi. Il a des bouquins. Moi, j'ai la réalité. Tu veux vraiment échanger ça contre une nuit sur un canapé qui pue le désodorisant ?
Je fais un pas en avant. Je sens l'odeur de son haleine, café et nicotine.
— La réalité, c'est que je ne veux plus de tes histoires. Je ne veux plus attendre le soir en me demandant si c'est toi qui vas ouvrir la porte ou les flics.
Un éclair de surprise passe dans ses yeux. Nadia sort de l'ombre, les mains jointes.
— Laisse-le, Marc.
Sa voix est un fil de soie tendu à rompre. Mon père ne se retourne pas. Il sourit sans joie.
— Et si je ne le laisse pas ? Tu vas faire quoi ? Me pousser ?
D'un geste brusque, il renverse le sac par terre. Mes fringues s'étalent : trois t-shirts, mes chaussettes, mon chargeur. Tout mon monde réduit à un tas de tissus inutiles entre ses pieds.
— Je vais ramasser mes affaires, je dis. Et je vais passer cette porte. Que tu sois devant ou pas.
Un battement de cœur, immense. Marc lève la main. Je ne sais pas s'il va me frapper ou me retenir. Ses doigts tremblent imperceptiblement, puis viennent ajuster le col de mon blouson. Une tendresse obscène.
— On ne s'en va pas de sa famille, Lucas. T'as pas le cuir pour la rue.
Il se recule d'un pas. L'air est devenu acide. Nadia s'agenouille pour replier un t-shirt avec une lenteur de vieille femme. Je m'accroupis à côté d'elle.
— Laisse ça, m'man.
Je lui prends le vêtement. Mes doigts frôlent les siens. Peau glacée. Elle me tend mon livre écorné. Elle le serre fort avant de le lâcher.
— Tu as tes écouteurs ? demande-t-elle d'une voix blanche.
C’est sa façon de me dire qu’elle a compris. Je hoche la tête. Je fourre tout en vrac dans le nylon. Le chargeur s'emmêle dans mes chaussettes. Je me relève. La sangle me scie le trapèze. Je fais face à lui. Marc barre toujours l'accès au couloir.
— Tu crois que t’es qui ? Personne ne veut d'un Lucas sans mon nom.
— Je m'en fous, je réponds. Tant que c'est pas ici.
Marc se tend. Ses épaules bloquent le passage.
— Je préfère être un déchet dehors qu'un fantôme ici, je lâche entre mes dents.
Nadia se place à côté de moi. Elle ne dit rien, mais sa présence change tout. On est deux. Marc fronce les sourcils, il perd son audience. Il change de tactique.
— Lucas, soupire-t-il. Pose ça. On va s'asseoir. J'ai des projets pour nous.
Il tend la main. Ses doigts sont larges, tachés d'encre. La main qui m'a appris à tenir un ballon, la main qui a brisé des mâchoires. Je pivote. Le bagage cogne ma hanche.
— Tes projets, c'est des chaînes, m'pa.
Je marche vers la porte. Marc plaque sa paume contre le bois, juste au-dessus de ma tête. Le claquement résonne. Je sens sa masse, ce rempart d'orgueil. Sa montre en or affiche 19h42.
— Tu passeras pas, murmure-t-il.
Nadia s'approche de lui. Elle ne le touche pas.
— Laisse-le, Marc. Laisse-le partir.
C'est un ordre. Marc écarquille les yeux. Sa main sur la porte tremble. Il finit par décoller sa paume avec un bruit de succion. Il baisse le bras comme s’il portait une enclume.
— Tu reviendras, lâche-t-il. Parce que dehors, t'es rien.
Je tourne la poignée. Le battant s'ouvre sur le palier. Un courant d'air s'engouffre. Nadia fixe un point invisible sur le mur.
— Prends ton manteau, Lucas. Il va faire froid.
Je franchis le seuil. Un pied sur le carrelage gris. J’ai l’impression de sauter dans le vide. Je ne me retourne pas. Mes pas résonnent dans la cage d’escalier comme des coups de feu étouffés. À chaque étage, l'émanation de l'appart s'estompe. Je passe devant la porte de la voisine. Je m’en fous.
J'atteins le hall. La porte vitrée reflète une silhouette fuyante. Je pousse la barre d'ouverture. Le mordant de l'hiver me gifle. Les premières gouttes d'eau s'écrasent sur mon front.
L’asphalte brille sous les néons du kebab. Je marche vite. Chaque moteur qui ralentit me fait contracter les muscles. Je m’arrête sous l’abri-bus de la place des Fêtes. Je regarde mes mains : blanches, engourdies.
Une voiture ralentit. Mes muscles se tendent. C’est une vieille Golf. Le conducteur me dévisage. Je soutiens le regard, le menton levé. L'arrogance de Marc, mon seul héritage. La voiture redémarre dans un nuage âcre.
Je sors mon téléphone. Écran fêlé. 23h42. Un message de Yanis : « T'es où ? Ça pue dans la rue, les bleus tournent. » Je ne réponds pas. Mes doigts sont trop raides.
Au coin de la rue de Crimée, une ombre se détache d'un porche. Un type en capuche. Je sens son attention sur mon bagage. La boule au ventre revient. L'ombre décolle ses épaules du mur.
— Tu t'es perdu, le petit ?
Sa voix est éraillée. Je sens son regard sous sa casquette.
— Je trace, c'est tout.
— Avec ta maison sur le dos ? On dirait une tortue.
Il ricane. Je fais un pas de côté. Mon bagage pèse une tonne. L'air s'insinue sous mon sweat. Je passe à deux mètres de lui.
— Fais gaffe, lâche-t-il. Les petits loups sont de sortie.
— Je suis pas un petit loup, je réponds. Ma voix est cassée.
Je rejoins le pont. Le métal du garde-corps est gelé. En bas, le canal est une nappe d'encre. Le silence est un mensonge. Une vibration secoue ma cuisse. Yanis.
— T'es où, gros ? On t'attend.
Je tape trois lettres, les efface.
— Je viens pas. Galère à la maison.
— Encore ? Ton daron est en boucle ou quoi ?
Je lève les yeux vers l'immeuble. Au quatrième, la lumière du salon est toujours allumée. Une silhouette passe. Marc. Attendant que je rentre à la niche.
— Lucas !
Yanis court vers moi, le souffle court. Il regarde mon bagage.
— Tu fais quoi ?
— Je bouge.
— Où ? Il est minuit.
— Viens, dit-il enfin. On va pas rester là. On va chez Samir, il ferme pas avant deux heures.
Je regarde à nouveau l'immeuble. La lumière du quatrième vient de s'éteindre. Noir total. Mon téléphone vibre encore.
Un message de Nadia : *« Ne te retourne pas. »*
Un de Marc : *« T’as oublié ton chargeur, petit con. Reviens le chercher maintenant ou je le crame. »*
L'hameçon est là. Marc ne brûlera rien. Il va s'en servir pour remonter la piste. Je range le téléphone au fond de ma poche.
— On y va, je lâche.
On tourne le coin de la rue. L'immeuble disparaît. Je ne suis plus le fils de personne. Juste un type de seize ans sous la pluie, avec une certitude : il n'est pas du genre à lâcher sa proie.
Dire oui à Lucas
Le déclic de la serrure derrière moi sonne comme un acquittement. Je reste planté sur le palier, les pieds enfoncés dans le tapis brosse usé jusqu’à la corde. Le silence de l’immeuble m’enveloppe, une chape de plomb trouée par le ronronnement de l’ascenseur qui peine deux étages plus bas. Mes mains s’enfoncent dans les poches de mon sweat. Elles sont vides. Ni liasse élastiquée, ni sachet plastique. Juste mes doigts qui effleurent une pièce de deux euros et un ticket de bus périmé. C’est une sensation de nudité totale. Presque effrayante.
Je descends les marches une à une. Au deuxième, l’odeur de chou bouilli et de détergent de la voisine me monte aux narines. D’habitude, je fuis cette odeur de pauvreté résignée. Aujourd’hui, je la respire. C’est l’odeur de la réalité, loin des effluves musqués que mon père s’asperge sur le cou pour masquer la sueur.
En bas, la porte vitrée résiste. Je pousse l'épaule. Octobre me gifle avec un air gris, humide, magnifique. Je m’arrête sur le trottoir. Les voitures défilent sur le boulevard, un ruban de métal et de lumières rouges. Mes baskets sont élimées sur le côté. Elles ne valent pas trois cents balles. Je les ai payées avec ma paye de la mairie.
— Lucas !
Monsieur Diallo sort ses cagettes de clémentines devant son épicerie. Ses mains sombres contrastent avec l'orange vif des fruits. Il a de la pulpe sous les ongles. Il me dévisage, un sourcil levé.
— Tu vas où comme ça, si pressé ?
— Nulle part, Monsieur Diallo. Juste marcher.
Il essuie ses mains sur son tablier bleu. Ses yeux cherchent la faille, le signe que je suis en mission pour le Daron.
— T’as pas la tête des mauvais jours, lâche-t-il avec un demi-sourire. On dirait que t’as grandi de dix centimètres.
— C’est l’air frais. Ça dégage les bronches.
— Ouais. Ou alors t’as enfin arrêté de regarder tes pieds.
Je reprends ma route. Je ne suis plus un fantôme qui glisse entre les murs. Je suis une masse de soixante-cinq kilos qui occupe l’espace. Une Peugeot klaxonne au passage piéton. Le conducteur m’insulte. Je lui fais un signe de tête poli. Ce mec me déteste parce que je suis là, simplement. C’est merveilleux. Je suis un emmerdeur ordinaire dans une rue ordinaire.
Mon téléphone vibre. Yanis.
*« On est au city, ramène tes fesses. 3 contre 3. »*
Je tape ma réponse : *« J’arrive. »*
Le city-stade est un rectangle de bitume entouré de grillages verts. Yanis m'attend, son maillot des Bulls effiloché sur les épaules. Il fait tourner le ballon sur son index.
— T’en as mis du temps, gros. J’ai failli appeler les secours.
— Fallait que je règle un truc, je réponds en retirant mon sweat.
— Quel truc ? T'as une tête de mec qui vient de conclure.
— J’ai démissionné, Yan.
Le ballon tombe, rebondit deux fois et roule vers la ligne. Yanis me fixe, les sourcils froncés. Il connaît l'ambiance à la maison. Le poids des regards quand on croise les flics.
— Ton vieux va te fumer, Lucas.
— Il fumera ce qu’il veut. On joue ?
Le match démarre dans un fracas de baskets qui crissent. Je me jette sur le ballon, les genoux frôlant le bitume. L’abrasion du sol est une morsure nécessaire. Je ne suis pas dans le siège passager d’une berline à guetter l’angle d’une rue sombre. Je suis ici. Yanis hurle, se démarque. Je change de main, mon pied d’appui s’ancre dans le revêtement granuleux.
— Lucas, lâche-la !
Je feinte, je sens mes muscles se tendre comme des câbles. Je ne suis plus l'héritier du business. Je suis juste un type de seize ans qui transpire. J'envoie une passe aveugle. Yanis réceptionne dans un claquement sonore. Le cuir percute le cercle. Un bruit sec, sans appel.
— Bien vu ! lâche-t-il, essoufflé.
On reste un instant au milieu du terrain, alors que le soleil décline. Ma paume est terreuse. Je n’ai pas vérifié mon téléphone depuis une heure. Pas une fois je n’ai cherché le reflet d’une patrouille.
— On bouge ? demande Yanis. On va choper un truc chez Momo.
— Je t’offre.
On franchit le portillon rouillé. Chez Momo, le néon grésille au-dessus des fruits. L’odeur de tabac froid stagne devant le rideau métallique. Je me dirige vers le fond, là où les frigos perlent de condensation. Mes doigts glissent sur la poignée en plastique. Je sors mes pièces. Deux euros, cinquante centimes, quelques débris de cuivre. Pour Momo, c'est de la ferraille. Pour moi, c'est du baby-sitting. C'est propre.
— Ça fera trois vingt, grogne l'épicier sans lever les yeux de son journal.
Le tintement de la monnaie sur le comptoir est cristallin. Yanis décapsule sa boisson d’un coup sec. Le "pschitt" ponctue ma pensée. On s’adosse au mur de briques froides.
— Tu rentres après ? demande Yanis, les yeux fixés sur une voiture de police qui remonte l’avenue.
L’idée de l’appartement me donne une nausée soudaine.
— Pas tout de suite. On va marcher vers le parc.
Le gravier du parc crisse sous nos pas. Les arbres massifs ressemblent à des gardiens silencieux. On s’installe sur les balançoires. Les chaînes émettent un gémissement métallique.
— Demain, y a le contrôle d’éco, soupire Yanis. T’as révisé ?
— Un peu. Les circuits légaux.
Je pousse sur mes jambes. Mes pieds quittent le sol. Le va-et-vient m'apaise. Yanis me regarde, son visage à moitié mangé par l’ombre de sa capuche.
— Ton vieux, il t’a laissé sortir comme ça ? Sans mission ?
— Il dort, je mens. Et puis, j’ai plus besoin de lui demander l’heure.
Je me laisse glisser du siège alors que la balançoire est encore en mouvement. Mes talons s’enfoncent dans le sable. Je regarde mes mains. Elles ne sentent pas l'encre des billets.
— Demain, je vais au contrôle, je dis soudain. Et je vais le réussir.
Yanis hausse les épaules avec un sourire en coin.
— Si tu le dis, Einstein.
On se dirige vers la sortie. Le métal noir de la grille est glacé. De l’autre côté, la ville reprend ses droits. Mon téléphone vibre dans ma poche arrière. Une fois. Brève. Sèche.
C’est le signal de Marc. Son code quand il veut marquer son territoire. Je ne sors pas l’appareil. Je laisse la vibration mourir contre ma hanche. Au cinquième étage du bloc, là-bas, la fenêtre du salon brille d’une lumière jaune trop crue. Je devine sa silhouette derrière la vitre.
Yanis me donne une tape sur l’épaule.
— Bon, je file. À demain, l’intello.
— À demain, Yanis.
La vibration reprend. Deux fois. Insistante. Je respire un grand coup. L'air froid me brûle les poumons. Je ne rentre pas. Je fais demi-tour et je marche dans la direction opposée, juste pour voir ce que ça fait. Le trottoir est dur, mais pour la première fois, il ne se dérobe pas.