TERMINUS : AMNÉSIE

Par Seb Le ReveurThriller

Le métal se tord. Une stridence aiguë, insupportable, qui déchire le wagon 12. Eva ouvre les yeux. La douleur est immédiate. Une lame de givre enfoncée entre les vertèbres. Sa nuque est un bloc de béton. Elle a oublié son nom. Son corps, lui, hurle l'urgence. Ses muscles sont des cordes de piano prêtes à rompre. Elle respire mal. L'air pue le liquide de refroidissement et le café rance. Le train P...

Réveil de Fer

Le métal se tord. Une stridence aiguë, insupportable, qui déchire le wagon 12. Eva ouvre les yeux. La douleur est immédiate. Une lame de givre enfoncée entre les vertèbres. Sa nuque est un bloc de béton. Elle a oublié son nom. Son corps, lui, hurle l'urgence. Ses muscles sont des cordes de piano prêtes à rompre. Elle respire mal. L'air pue le liquide de refroidissement et le café rance. Le train Paris-Milan dévore les rails à trois cents kilomètres-heure. Une flèche de tungstène lancée dans le noir des Alpes. Le wagon tangue. Eva s'agrippe à la tablette. Ses phalanges percent sa peau diaphane. Entre ses jambes, la mallette de métal brossé irradie une chaleur malsaine. Le cuir de la poignée est poisseux. Sous le loquet, une diode bleue bat un rythme régulier. Une pulsation sourde. C'est un cœur de silicium. Un disque dur qui contient quelque chose de définitif. Un poids qui n'a rien de physique. Six heures de vide. Son esprit est une page arrachée, une tache d'encre. Pourtant, sa main droite descend d'elle-même vers sa veste. Un geste de machine, gravé dans la moelle épinière. Elle y trouve un Glock 17. Froid. Étranger. Dehors, les balises de signalisation giflent le noir. Son reflet lui renvoie une inconnue aux yeux injectés de bile. Un néon grésille. Fréquence instable. Eva perçoit un bruit différent du roulement des bogies. Un frottement de tissu. Une semelle de caoutchouc sur le linoléum. Quelqu'un vient. Le wagon 12 devrait être mort, condamné, mais une ombre s'étire sous la porte. Une masse immobile. Le disque dur vibre contre ses cuisses. Le rythme de la diode s'emballe, calqué sur sa tachycardie. Elle pose la main sur le verrou. Le métal est brûlant. À l'extérieur, le train s'engouffre dans un tunnel avec un rugissement de bête blessée. L'air se comprime dans ses tympans. L'obscurité devient totale. Un clic métallique résonne derrière la cloison. La poignée descend avec une précision chirurgicale. Eva retient son souffle. Son index glisse sur la détente. Flash : un visage de marbre, des gants de cuir, le goût de la poussière calcinée. Adrian. Est-il là pour elle ou pour la boîte ? La porte s'ouvre sur un abîme. Une voix basse s’élève au-dessus du vacarme. — Garde ton arme basse, Eva. Tu n'as pas encore choisi ton camp. Le train oblique dans une courbe. Le choc projette Eva contre la paroi. La mallette glisse. Le disque brille désormais d'une lueur rouge sang. Elle voit la main de l'homme s'avancer. Ce n'est plus une main. C'est une extension de la carcasse. Elle appuie sur la détente. Clic. Le son est ridicule. Il pèse pourtant une tonne de plomb. Son doigt se crispe une seconde fois. Spasme inutile. La chambre est vide. On l'a jetée ici avec un jouet de fer blanc. Adrian franchit le seuil. Ses bottes ne font aucun bruit sur le sol poisseux. Il flotte au-dessus de la violence mécanique. Son manteau exhale la pluie froide et le tabac de luxe. Une image percute ses tempes : un couloir blanc, une civière, et ce parfum. Le train se cabre. Les structures gémissent. La mallette pivote au sol. Sa diode crache un rouge stroboscopique. C'est un battement de cœur en phase terminale. Le disque siffle. Une fréquence si haute qu'elle fait vibrer ses dents. Elle lâche le Glock. L'arme glisse sous une banquette. Elle cherche un appui. Ses ongles labourent le skaï déchiré. Adrian tend le bras. Ses doigts sont longs, effilés comme des scalpels. Il ne regarde pas l'arme. Il cherche la faille dans son regard. Il attend l'étincelle de reconnaissance. — Qu'est-ce qu'il reste de la chambre 402, Eva ? Sa voix est un froissement de soie sous le tonnerre des rails. Eva se tait. Ses poumons sont deux blocs de glace. Elle bascule en arrière. Ses muscles se tendent par pur réflexe de survie. Elle sent la chaleur du disque contre ses chevilles. Une radiation qui traverse le cuir. Le plastique de la mallette fond. L'odeur de polymère brûlé lui brûle les sinus. Elle plonge vers ses jambes. Adrian pivote. Économie de mouvement terrifiante. Son genou fracasse les côtes d'Eva. Le choc est sourd. L'air sort dans un sifflement de vapeur. Elle s'écrase contre la vitre froide. De l'autre côté, le tunnel défile à une vitesse suicidaire. Une muraille de roche prête à tout broyer. Adrian est déjà sur elle. Sa main gantée lui saisit la gorge. Il presse la carotide avec une précision mathématique. Sa vision se brouille. Les pulsations rouges deviennent des taches sombres. Il approche son visage du sien. Ses yeux sont deux fentes d'obsidienne. — Le disque ne garde rien, Eva. Il amorce. Un craquement monstrueux déchire le plancher. Une gerbe d'étincelles traverse le linoléum. Le train freine brusquement. Les mâchoires de fer hurlent. Le wagon 12 commence à se soulever. L'équilibre est rompu. La mallette s'ouvre dans un claquement de débris. La chose à l'intérieur se dilate. C'est une masse de verre liquide et de câbles incandescents. Eva sent la pression sur sa gorge faiblir. Elle saisit un éclat de verre au sol. Elle serre. Le tranchant s'enfonce dans sa chair. C'est un ancrage de réalité. Son sang lubrifie le débris. Adrian pèse sur elle. L'oxygène devient un luxe lointain. Le wagon s’incline à quarante-cinq degrés. Les étincelles projettent des ombres erratiques. Adrian ressemble à un spectre de marbre. Ses narines palpitent. Il sent la statique. Il sent sa peur. — Lâche-moi. Le mot meurt dans sa gorge. Elle lève le bras. Le mouvement est un arc désespéré. Elle vise le tendon, juste au-dessus du poignet d'Adrian. La pointe pénètre le cuir. Elle sent la rupture. Un jet de chaleur sombre asperge sa joue. Adrian ne crie pas. Il aspire l'air entre ses dents. Sa prise vacille. Eva projette ses genoux vers le haut. Le choc est sourd. Elle frappe du béton. Mais le train subit une nouvelle secousse. Un spasme qui les projette contre la porte. Le verrou saute. La substance à l'intérieur de la mallette dévore le tapis. Les câbles serpentent hors de la coque. Ce sont des nerfs arrachés. Ils vibrent. Un bourdonnement basse fréquence fait trembler les cloisons. Eva rampe vers la sortie. Ses doigts griffent le sol. Ses poumons brûlent. Derrière, Adrian se redresse déjà. Il ignore la plaie de son poignet. Le sang qui s'écoule est trop noir. — Tu ne peux pas fuir, Eva. Il possède tes souvenirs. Il attend que tu cèdes pour l'upload. Vapeur blanche. Le wagon se cabre. Un déchirement de blindage. Le sol se dérobe. Le vide noir du tunnel apparaît sous ses pieds. Une gueule de pierre. Le disque émet un flash aveuglant. Une impulsion électromagnétique fige le temps. Les cheveux d'Eva se dressent. Elle tend la main vers la poignée de secours. Elle ne rencontre que le vide. Le wagon 12 vient de se détacher. Le silence tombe comme un couperet. L’inertie la plaque contre la paroi froide. Les rivets s'enfoncent dans son omoplate. Le sifflement de l'air pressurisé remplace le moteur. Les câbles de liaison pendent dans le vide comme des entrailles de fer. L’air refroidit instantanément. Une bise glaciale chargée de graisse s’engouffre dans la brèche. Eva tente de se redresser. Ses muscles saturent d'acide. Elle voit ses mains couvertes de suie. À trois mètres, Adrian est une silhouette découpée sur le néant. Il s’ancre dans le chaos. Ses doigts, effilés comme des scalpels, s'agrippent à un siège. — Regarde-le. Sa voix est un murmure qui transperce le fracas. Elle baisse les yeux. Entre eux, le disque a muté. La coque a fondu. La structure cristalline palpite d'une lumière mauve. Des filaments optiques s'enroulent autour des fixations. La chose pompe la chaleur résiduelle du wagon. L'ozone sature l'espace. Le wagon ralentit. Les essieux produisent un gémissement agonisant. — Tes souvenirs sont ici. Dans cette matrice. Il fait un pas. Le verre sous ses pieds craque comme du sucre. Eva recule. Elle attrape un morceau de cadre en aluminium. Le métal entame sa paume, mais la douleur est une ancre. Le wagon accuse une secousse brutale. Une paroi de béton lèche le flanc du train. Le disque émet des bips stridents. Une fréquence qui déclenche une migraine fulgurante. L'image d'une petite fille dans la neige traverse son esprit. C'est elle. Elle sent le froid. Le pain grillé. Puis, l'image se pixellise. Elle s'efface dans un bruit de friture. — Arrête ça ! Elle lance l'aluminium. Adrian incline la tête. Le projectile siffle à un millimètre et se fiche dans le panneau. Fumée noire. Le wagon bascule soudainement. Le centre de gravité se dérobe. Eva glisse vers la gueule du tunnel. Elle voit Adrian debout, défiant la physique. Les filaments de verre rampent sur ses bottes, l'enchaînant à la machine. Au loin, une lueur rouge apparaît. Un signal fixe. Un cul-de-sac de béton. Le wagon 12 accélère sur la pente. L'acier se tord dans un râle de débâcle. Eva sent le froid du tunnel s’inviter par les jointures. Ses doigts perdent toute sensation. Elle voit un rivet sauter. Le projectile de fer transperce un dossier dans un bruit de déchirure. Le temps devient visqueux. Adrian est une icône de souffrance. Les filaments lui dévorent les hanches. Ses yeux sont deux fentes bleues, dépourvues de pupilles. Il n'offre aucune résistance. Il accueille l'impact. Ses doigts sont devenus des aiguilles de lumière mauve qui tracent des données dans l'air saturé de statique. — Regarde. La voix est hachée par les interférences. Le plancher se soulève. Les plaques s'empilent. Le disque siffle une note si aiguë qu’Eva sent ses sinus s'enflammer. Elle est une poupée de chair dans une boîte de conserve. Le signal rouge dévore la vitre. Le tunnel se referme. Elle voit les grains de poussière immobiles dans l'air, illuminés par la décharge. Premier contact. Le nez du wagon percute le béton. Ce n'est pas un choc, c'est une détonation moléculaire. La structure se rétracte. Le verre explose. Des milliers de diamants mortels s'élancent vers elle. Elle ferme les yeux. Adrian se brise en même temps que la machine. Une main invisible la projette vers l'arrière alors que le plafond s'effondre. Le rugissement du métal éviscéré remplit l'univers. Elle sent une chaleur intense contre son flanc. Le disque dur flotte. Suspendu dans le chaos, il est entouré d'un halo qui déforme l'espace. Les lois physiques s'effritent. Eva tend une main tremblante vers la coque brûlante. L'obscurité revient. Terre remuée. Plastique calciné. Mais sous ses doigts, quelque chose bouge encore. Quelque chose respire sous le métal mort. Un sifflement déchire le silence. Un trait incandescent, bleu électrique, grignote la paroi. Gerbes d'étincelles. Eva veut ramper, mais son bassin est verrouillé sous un blindage déformé. Adrian est imbriqué dans la structure. Des filaments de lumière sortent de ses pores. Son visage n’est plus qu’une topographie de douleur. Il ne saigne pas. Un liquide iridescent s'évapore sur sa tempe. Dehors, le cercle de feu progresse. Des pas lourds. Ce ne sont pas des secouristes. Eva sent la panique. Ses doigts tâtonnent dans les débris. Ils rencontrent le canon d’un Sig Sauer. Froid. Réel. Elle referme sa main sur la crosse. Son index trouve la détente. Le temps s'étire. Elle voit une goutte de métal fondu tomber avec une paresse onirique. Elle l’évite. La lumière du chalumeau faiblit. Une ombre obstrue la fente. Un œil. Un objectif thermique l’observe à travers l’entaille. La porte gémit. On pousse. Les rivets sautent comme des balles de fusil. Le disque s’illumine d’une intensité insoutenable. Dans le reflet d'une vitre, Eva ne voit plus son visage, mais une silhouette de code. La porte cède. Une masse en armure tactique s'engouffre dans la brèche. Eva lève son arme. Elle ne réfléchit pas. Elle appuie, mais au lieu d'une détonation, un cri inhumain s'échappe du disque. La fréquence pulvérise le verre restant. L'intrus se fige. Le sol se dérobe. Le train, en équilibre sur un viaduc, penche vers l'abîme. Le wagon craque une dernière fois. Eva agrippe le disque au moment où la gravité l'emporte. Adrian tend une main vers elle. Ses doigts s'enfoncent dans son avant-bras comme des crocs électriques. — Ne lâche pas. Il te télécharge. La paroi latérale se détache. Le soldat disparaît dans le vide. Eva est suspendue à une barre de torsion. Ses jambes battent le néant. Les sapins noirs ressemblent à des piques de fer. Le disque contre sa poitrine fusionne avec sa peau. Elle lève les yeux. Une seconde silhouette approche du bord. Calme. Son arme pointée sur son front. Le percuteur frappe. Un éclair de magnésium déchire la nuit. Eva voit la balle quitter le canon. Une distorsion de l'air. Sa main gauche est une griffe de calcaire. Le disque dur n'est plus un objet, c'est un parasite. La morsure est blanche. Elle remonte le long de ses vertèbres. Des zéros et des uns coulent dans ses veines comme du plomb fondu. Sa vision se brouille. Elle n'est plus Eva. Elle est un réceptacle. Adrian serre son bras. Elle entend ses os craquer. Il n'est plus un homme. Ses lèvres bougent dans une cacophonie de statique. À trois cents mètres, les sapins attendent. Le vent lui arrache les poumons. Elle plaque le disque contre elle. Il bat. Un rythme lourd. Humain. Le wagon glisse encore. La silhouette vacille, sa visée déviée par le fer qui lâche. La balle siffle contre l'oreille d'Eva. Elle sent le souffle brûlant. Un baiser de métal. Ses doigts deviennent translucides. Sous la peau, la lumière bleue colonise ses articulations. Sa mémoire reflue. Plans de villes, séquences de lancement. Elle veut hurler, mais sa gorge a un goût de cuivre. Le tireur réajuste sa position. Il ne ratera pas deux fois. Le wagon 12 émet un dernier craquement. La barre s'étire. Le fer est chauffé à blanc. Le disque émet un sifflement strident. Une décharge électromagnétique l'arcboute au-dessus du néant. Elle voit le code source de la réalité s'effilocher. Le wagon se détache. Elle tombe. L’apesanteur est une gifle. Le wagon s’éloigne, masse de ferraille hurlante. Le temps devient un chewing-gum brûlant. Eva ne crie pas. Le froid lui bloque la glotte. Le disque dévore sa chaleur interne. Elle sent les termites électriques grignoter ses nerfs. Sa vision est un entrelacs de neige et de pixels. La main d'Adrian glisse contre son poignet. Le cuir du gant frotte sa peau avec un bruit de serpent qu'on arrache. Le wagon bascule pour de bon. Le vent lui lacère le visage, gèle ses larmes. Elle est une dévoration par le bas. En bas, les sapins sont des lances noires. L’ozone brûle ses sinus. Elle tourne sur elle-même. Un débris brille sous la lune comme un miroir. Elle tend la main, mais ne rencontre que le blizzard. Ses veines pulsent d'un bleu fluorescent. Le dossier s'installe. Détonation étouffée. Le tireur est toujours là, silhouette noire sur le toit qui sombre. La balle fend l'air, trop lente. Eva bascule. Elle voit le projectile passer contre son genou. Elle est une cible en chute libre. Le sol remonte. La canopée des Alpes est un mur de bois. Le disque émet une vibration si forte que ses dents s'entrechoquent. Une certitude glacée s'imprime dans son esprit : *Transfert terminé.* La première branche le percute. Un craquement sec. Son épaule explose. Elle traverse un dôme de neige, chute de dominos de givre. Son dos frappe une branche maîtresse. Le monde s'éteint dans un flash blanc. Elle lâche la mallette. La neige est un linceul de verre pilé. Eva sombre dans un silence ouaté. Le froid naît dans ses os. Elle n'est plus qu'une masse de chair inerte. Ses paupières pèsent des tonnes. Le ciel est une déchirure d'encre. Son bras gauche est une ronce morte. Une décharge d’acide lui envahit le palais. Le sang est une coulée tiède sur sa tempe. Elle respire. L'air est une lame de rasoir. — Eva. Le murmure est à l'intérieur de son crâne. Le disque dur pulse contre son sternum. Il synchronise son cœur sur une fréquence inhumaine. Elle tente de se redresser. Ses doigts s'enfoncent dans la poudreuse. La mallette a disparu. Le dossier crypté, sa seule monnaie d'échange, s'est volatilisé. Craquement sec. À droite. Eva se fige. Le silence est un piège. Elle n'entend plus que le sifflement de son sang. Puis, un frottement de tissu contre l'écorce. Une silhouette se détache d'un sapin. L'homme marche avec la certitude d'un prédateur. La lune accroche un reflet sur un silencieux. Le tireur. Elle essaie de ramper, mais ses muscles se tétanisent. Une chaleur irradie du disque, brûlant sa peau de l'intérieur. Des chiffres rouges effacent le paysage. Elle perd le contrôle de ses membres. Elle n'est plus qu'une interface. L'ombre approche. Les bottes broient la neige comme du vieux papier. Eva voit son visage sous la visière thermique. L'homme s'arrête à deux mètres. Il regarde la lumière bleue qui émane de sa poitrine. Il est fasciné par le battement de la machine dans la chair. — Le transfert est incomplet, murmure-t-il. Il s'accroupit. L'odeur du kérosène masque celle de la neige. Sa main gantée presse sa gorge. Trop fort. Eva veut hurler. Rien ne sort. L'homme sort un scalpel. La lame brille d'un éclat chirurgical. — Je vais devoir le récupérer à la source. La pointe d'acier mord la peau brûlante de son sternum. Une pression nette. Le froid du scalpel est la dernière chose qu'elle ressent avant que le cri ne déchire enfin la nuit.

L'Ombre du Couloir

La vitre du compartiment vibre contre son front, un bourdonnement sourd qui résonne jusque dans ses molaires. Dehors, la nuit alpine n'est qu'une masse d'encre dilatée par la vitesse, striée de temps à autre par le flash blanc des poteaux électriques. Eva ne cille pas. Dans le reflet sombre du double vitrage, entre une tache de graisse et la buée de sa propre respiration, une silhouette s’est immobilisée au bout du couloir. L’homme porte un trench-coat trop large qui absorbe la lumière blafarde des plafonniers. Il ne bouge pas, mais son ombre rampe sur la moquette élimée vers les bottines d'Eva. Une perle de sueur naît à la racine de ses cheveux, glisse le long de sa tempe et meurt dans le coin de son œil gauche. L'acidité du sel brûle. Elle ne l’essuie pas. Ses doigts, crispés sur le rebord en aluminium froid, entament une inspection de routine. C'est une mécanique apprise. Son pouce droit presse la base de son radius gauche, vérifie l'alignement de l'os, puis remonte vers l'articulation du poignet. Elle sent la souplesse des tendons, la solidité des ligaments. Une architecture de combat dissimulée sous une peau qu'elle trouve soudainement étrangère. L'odeur du train l'asphyxie : café brûlé, désinfectant bon marché et ozone. Son propre shampoing, un parfum de pomme verte totalement incongru dans cette atmosphère de ferraille, lui monte soudain aux narines. Un détail ridicule. Une trace de vie normale dans un monde qui s'efface. Le train oblique brutalement. Eva est projetée contre la paroi métallique. L'homme dans le reflet a compensé le mouvement sans vaciller, un pivot parfait des hanches, les mains enfoncées dans ses poches. Eva sent une décharge d'adrénaline remonter sa colonne vertébrale, un froid polaire qui fige ses poumons. Elle a oublié son nom, l'adresse de son enfance et le visage de sa mère, mais son épaule pivote d'elle-même pour offrir une cible plus étroite. Ses genoux se déverrouillent imperceptiblement. Le silence siffle dans ses oreilles comme une fuite de gaz. Elle compte les battements de son cœur, un métronome affolé contre ses côtes. Dans le reflet, l'homme fait un pas. Le cuir de ses chaussures est étouffé par le fracas des essieux, mais Eva perçoit le déplacement d'air, la subtile modification de la pression acoustique. Sa main gauche glisse vers sa hanche, cherchant un vide familier. — Vous devriez retourner dans votre compartiment, murmure une voix derrière elle. Le ton est plat, comme le tranchant d'un scalpel. Eva ne se retourne pas. Elle observe les yeux de l'inconnu dans la vitre, deux fentes sombres sous le rebord d'un chapeau. — Et si je préfère la vue ? répond-elle. — La vue va devenir très encombrée, Eva. Le train s'engouffre dans un tunnel. L'obscurité totale transforme la vitre en un miroir parfait. L'homme lève une main gantée. Un câble de traction, fin comme un cheveu, se tend entre ses poings. Le gémissement des freins monte, un cri strident d'acier supplicié qui déchire le tympan. Le sol se dérobe. L'impact est total. Le fracas n'appartient plus au son, mais à la douleur pure. La carlingue se tord comme une canette sous un talon géant. Eva est projetée contre la cloison, sa clavicule craque. Une décharge électrique remonte jusqu'à sa mâchoire. Puis, étrangement, le temps s'étire. Dans le chaos de la carcasse qui laboure la montagne, Eva se revoit dans une pièce inondée de soleil. Une chambre blanche. Une poussière danse dans un rayon de lumière, et elle se souvient de la sensation d'un tapis de laine sous ses pieds nus. Rien d'autre. Juste cette paix absurde. — Eva ! Respire ! Adrian est là. Il n'est plus l'ombre du couloir, mais un poids de chair et de cuir qui l'écrase pour la protéger des projections. Il l'empoigne par le col, ses doigts sont des serres de rapace. Une ligne de sang vive raye sa joue de cire. — Tu te souviens de moi ? hurle-t-il dans le vacarme de la tôle déchirée. — Je me souviens de tes mains sur ma gorge ! Le convoi finit par s'immobiliser dans un dernier râle métallique. Le silence qui suit est poisseux, interrompu par le cliquetis du métal qui refroidit. Eva est coincée. Elle sent le dossier crypté, glissé sous sa veste, qui lui scie les côtes. Adrian se dégage avec une fluidité de prédateur. Il tend une main couverte de poussière grise. — On bouge. Il se fige. Un crissement de bottes tactiques résonne sur le ballast, dehors. Une lumière crue balaye l'épave, filtrant à travers les déchirures de la coque. Adrian plaque sa main sur la bouche d'Eva. Dans l'embrasure de la porte déchiquetée, une silhouette massive équipée d'un masque à gaz se découpe sur la neige. Le faisceau s'arrête sur eux. Un laser rouge danse sur le front d'Adrian, descend lentement, et vient se poser exactement entre les deux yeux d'Eva. Le point rouge est une morsure. Elle sent la chaleur du laser, une sensation fantôme. L'homme au masque incline la tête, curieux. Le sifflement de son recycleur d'air est le seul rythme de la scène. — Donne-le-moi, Eva, souffle l'homme au masque. Le dossier. — Je ne sais même pas ce qu'il contient. — Raison de plus. Adrian se tend. Eva sent le cuir de sa veste se raidir contre son épaule. Un craquement sinistre retentit sous l'épave, une section du châssis qui lâche, faisant basculer l'habitacle de quelques degrés vers le ravin. Le faisceau vacille. Dans ce micro-instant, l'instinct d'Eva prend les commandes. Sa main droite se ferme sur un éclat de verre. Le tranchant entame sa paume. Elle ne recule pas ; la douleur est une donnée tactique. Ses genoux se déverrouillent. Elle bascule son centre de gravité vers l'avant. La première balle déchire l'air. Une onde thermique lui frôle la tempe. Adrian n'est plus une ombre, il est un projectile. Il plonge dans le cône de tir au moment où le compartiment décroche. Les rails tordus lâchent prise. Ils ne sont plus reliés à rien. Juste un cercueil d'acier suspendu au-dessus du néant. Adrian et l'inconnu s'entrechoquent dans un bruit de chair et de kevlar. Le fusil crache une rafale erratique qui découpe le toit. Eva bondit, visant la jonction entre le masque et le cou. L'homme au masque libère une main, dégoupille une grenade à sa ceinture. Le cercle de métal tinte contre la paroi. Un clic métallique. Le percuteur frappe l'amorce. Eva saisit l'engin au vol. Son pouce se plaque sur le levier de sécurité, figeant la mort. Le wagon bascule à la verticale, entamant une rotation lente vers les sapins en contrebas. La gravité est une loi physique abrogée. En haut, sur la crête, un second homme en trench-coat est apparu. Il braque une arme à visée thermique sur eux. Son point rouge ne quitte plus le pouce d'Eva sur la grenade. — Lâche, murmure Adrian. Ses yeux s'enfoncent dans les siens. Il lui broie le poignet, non pour prendre l'arme, mais pour l'ancrer. — Pas ça, Adrian. Pas comme ça. — Maintenant ! Le sniper sur la falaise tire. Le coup claque. Le projectile sectionne le dernier câble de retenue. Le monde bascule dans l'obscurité totale. Le wagon plonge. Eva sent le levier de la grenade se détendre sous son pouce alors qu'ils sont aspirés par le vide. Quatre secondes. Elle serre le dossier contre son flanc, le carton humide de sang. Adrian l'entraîne vers la porte béante, vers l'enfer blanc des Alpes. Le wagon explose avant d'avoir touché le sol.

Mémoire Musculaire

L’air du sas de liaison empestait l'ozone et la graisse carbonisée. Eva poussa la porte lourde. Aussitôt, le vacarme des rails dévora le monde. Sous ses bottes, les plaques de blindage grinçaient l’une contre l’autre dans une gigue irrégulière, et elle savait qu’un faux pas suffirait à cisailler l’os comme un fil chaud dans la cire. Elle agrippa la main courante glacée. Ses articulations blanchirent, la peau de ses phalanges tendue jusqu’à la limite de la déchirure. Une ombre jaillit du renfoncement sombre du vestibule. Ce n’était pas un homme, c’était une masse de laine mouillée et de sueur aigre lancée à pleine vitesse. Avant que son cerveau ne puisse nommer la menace, une main s’écrasa contre sa gorge. L’impact la cloua contre la paroi vibrante. Sa tête rebondit sur le cadre de la fenêtre, et des étoiles éclatèrent derrière ses paupières, blanches, aveuglantes. — Qui t'envoie ? cracha-t-elle, le souffle coupé. L'inconnu ne répondit pas. Il n'en avait pas besoin. Un éclat d’acier dentelé accrocha la lueur vacillante du plafonnier. Ses poumons se bloquèrent. Son pouls tonnait dans ses oreilles, un martèlement qui s’accordait à la cadence infernale des essieux sur le ballast. Puis, quelque chose se débloqua au plus profond de sa colonne vertébrale. La peur muta en une énergie pure, brûlante. Sa main droite remonta en un éclair. Elle ne chercha pas la trajectoire, sa paume trouva d’elle-même le dessous du menton de l'agresseur. Le choc fut sec, un bruit de porcelaine brisée qui remonta jusqu’à son épaule. Elle glissa son pied gauche derrière le talon de l'homme, basculant son centre de gravité pour devenir l'enclume. Elle pivota. Le monde bascula. Le bras d’Eva s’enroula autour du cou de l’homme. Son biceps pressa la carotide, son avant-bras verrouilla l'autre côté. C’était la logique froide de l’anatomie. L’homme se débattait, ses doigts griffant ses manches dans un geste désespéré, ses bottes raclant inutilement les stries de la plateforme. — Lâche-le, Eva. La voix d’Adrian coupa le fracas du tunnel. Il était tout près, son souffle chaud contre son oreille contrastant avec la morsure du vent. Eva libéra sa proie. L’homme s’effondra sur les plaques de jonction avec un bruit de sac de sable. — Tu l'as tué ? demanda Adrian. Sa voix ne contenait ni peur, ni reproche. Juste une curiosité technique. Eva regarda ses mains qui tremblaient de cette électricité résiduelle. Elle avait le goût du fer dans la bouche et remarquait, avec un détachement absurde, une petite tache de café sur le revers du manteau d'Adrian. — Il a essayé de me… — Je sais. Mais ils sont déjà là. Plus tôt que prévu. Le tunnel s'arrêta brusquement, laissant entrer une lune livide qui projetait des ombres déformées sur les vitres givrées. Adrian ramassa la lame dentelée, ses doigts gantés de cuir glissant sur le tranchant. — Écoute-moi, reprit-il, la voix plus basse que le sifflement de l'air. Le prochain freinage sera brutal. C’est le signal. Quand les lumières passeront au rouge, tu ne regardes pas derrière toi. Tu cours jusqu'au wagon-restaurant. — Et le dossier ? — Garde-le contre toi. Ne t'arrête pour rien. Un grincement strident déchira l'air. Les freins hurlèrent, projetant une pluie d'étincelles orange sous leurs pieds, visible à travers les interstices des plaques mouvantes. Le train ralentit avec une violence qui jeta Eva contre le torse d'Adrian. Soudain, l'obscurité totale tomba, avant que le rouge de secours ne prenne le relais, baignant le vestibule dans une ambiance d'abattoir. La porte du wagon suivant s'ouvrit dans un souffle pneumatique. Une silhouette massive se découpa contre la lueur sanglante. Pas d'uniforme, mais un masque balistique noir et un fusil à canon scié. — Ne bouge pas, murmura Adrian. Eva sentit une goutte de sueur glisser entre ses omoplates. L’homme au masque inclina la tête, un mouvement de prédateur qui ajuste sa visée. Le temps s'étira comme une fibre de verre sur le point de rompre. Elle voyait l'index du géant se contracter sur la détente, distinguait même le grain du cuir de son gant. Le train donna une secousse brutale vers la gauche, un changement d'aiguillage sauvage. Adrian jaillit. Son épaule percuta le torse du géant au moment où le coup de feu partait. Un éclair de magnésium déchira l'obscurité, pulvérisant le panneau électrique. Une pluie d'étincelles bleues s'abattit sur Eva, picotant son visage comme des aiguilles de glace. — Va-t’en ! hurla Adrian en saisissant le poignet du colosse. Elle plongea, glissant entre les jambes des deux combattants. L'odeur de la poudre et de la sueur rance l'étouffait. Elle se redressa dans leur dos, cherchant une ouverture, mais une main gantée surgit des ténèbres et saisit sa cheville. Une traction violente. Le visage d'Eva percuta le sol strié. Elle fut tirée vers le vide, vers le fracas des rails qui attendaient de la dévorer sous la plaque de jonction qui battait furieusement. Sa jambe libre se replia d’instinct. Son talon s'écrasa contre le poignet qui la retenait. Un choc sec, un bruit de bois mort. La poigne lâcha. Elle roula sur le côté, sa peau brûlée par le frottement. À vingt centimètres de l'abîme, elle vit le fusil qui dansait au rythme des secousses. Elle tendit le bras, ignorant la décharge de douleur dans son épaule, et ses doigts verrouillèrent la crosse en polymère. — Eva ! Derrière toi ! Le géant se redressait déjà. Il leva une botte lourde, ferrée, pour lui écraser la nuque. Eva bascula sur le dos, son index trouvant la détente. Le métal était froid. Elle pressa de toutes ses forces. Rien. Le cran de sûreté. Le temps se figea. Elle voyait les résidus de boue séchée dans les crans de la semelle descendre vers son visage. Son pouce bascula le levier d'acier strié. *Clic.* Elle n'eut pas le temps de tirer ; la botte percuta la tôle à un pouce de son oreille. Eva roula, ses vertèbres comptant chaque strie du sol, tandis que le train amorçait une courbe serrée. Une nouvelle ombre se tenait sur le toit du wagon, un canon long pointé sur son crâne. — Saute, Eva ! Adrian la saisit par le poignet, l'arrachant à la trajectoire d'une balle qui vint mourir dans le métal du plancher. Un flash de lumière rouge balaya le vestibule. Le wagon de tête venait de se détacher dans un gémissement de structure qui cèdait. Ils étaient dans la section qui dérivait, sans freins, emportée par son seul élan dans la pente glacée des Alpes. Adrian tentait de manipuler la manivelle du frein de secours, mais le métal était soudé. — On ne s'arrêtera pas, Adrian ! — Je sais ! Une silhouette se découpa contre la neige à l'autre bout du wagon. Un homme avec un simple boîtier noir. Il sourit avant d'écraser son pouce sur un bouton unique. Un déclic. Le wagon se désaxa brusquement, l'attelage lâchant dans un fracas de fin des temps. Adrian fut projeté contre une paroi. Le heurtoir de béton surgit de l'ombre. Eva s'élança, attrapant une poignée de maintien au plafond au moment précis où le wagon quittait le rail. L'apesanteur la saisit. Le wagon décolla, raclant une pile du viaduc en chantier dans un déchirement monstrueux. La paroi droite s'ouvrit comme une boîte de conserve. Le wagon percuta un échafaudage en contrebas, ralentissant sa course folle avant de s'immobiliser dans un craquement final, suspendu à quelques câbles tordus au-dessus d'un torrent furieux. L'intrus au masque balistique était toujours là, s'avançant vers elle avec une stabilité de machine. Eva ne réfléchit plus. Elle n'était plus une femme terrifiée, elle était le prolongement d'une volonté ancienne. Elle utilisa le balancement du wagon pour projeter son genou dans le thorax de l'homme, avant de verrouiller ses mains autour de sa gorge. Elle serra, ses muscles brûlant d'acide lactique, jusqu'à ce que les spasmes de l'inconnu cessent enfin. Elle lâcha le corps inerte qui glissa vers la brèche et disparut dans la nuit. Elle rampa vers Adrian, le protégeant de son corps. — Tu te souviens de moi, maintenant ? articula-t-il péniblement. Elle n'eut pas le temps de répondre. Le dernier câble de soutien céda. Le wagon entama sa chute libre finale vers le torrent. L'obscurité devint totale, le froid une morsure qui s'enfonça jusqu'à la moelle, et l'eau glacée s'engouffra dans la carcasse avec la force d'un mur de béton. Eva ferma les yeux, sa main toujours soudée au dossier crypté.

Le Regard d'Adrian

La carlingue hurle. L’acier contre l’acier produit un cri suraigu qui lacère le compartiment, une stridence broyant l’obscurité des Alpes. Eva plaque sa main contre la vitre froide. La vibration remonte le long de son radius jusqu’à sa nuque. À 300 km/h, le paysage n’est qu’une traînée de goudron et de neige sale, un néant liquide qui l'isole. Sous son pull, le dossier crypté lui brûle les côtes. Elle ignore ce qu'il contient, mais son corps, lui, sait qu'elle est en sursis. Le verrou glisse. Un clic sec. Métallique. La porte coulisse avec une lenteur de prédateur, révélant le néon du couloir qui clignote nerveusement. L’homme remplit l’encadrement. Adrian. C’est une masse sombre de cachemire et de menace contenue. Ses mains sont gainées d’un agneau noir qui épouse chaque articulation. Il ne bouge pas. Ses yeux fouillent son visage avec une exactitude glaciale, déchiffrant chaque tressaillement de ses muscles. L’air devient rare, saturé d’une odeur de tabac froid et d’un parfum coûteux qui rappelle le silence des morgues. — Tu as toujours eu cette habitude de te coller aux vitres, Eva. Sa voix est un murmure de papier de verre. Elle n'a aucun souvenir de lui, aucune image d'un passé commun, et pourtant son estomac se noue selon un schéma instinctif. Elle veut interroger ce vide dans sa tête, mais Adrian fait un pas dans le compartiment. Il tend une paume ouverte. — Le dossier. Il est temps de mettre fin à cette fiction. Son autre main reste immobile dans la doublure de son manteau. Le train entame une courbe violente et un reflet accroche le fil d'une lame de céramique, tenue le long de sa cuisse. Il n'est pas venu pour la sauver. Il est venu pour l'élaguer. — On t’attend à la destination, Eva, reprend-il en inclinant la tête. Mais on t'attend morte. Il réduit l'espace. Son ombre occulte la faible lueur de la veilleuse. Le rythme des boggies s'accélère, frappant les rails dans une frénésie qui masque son propre souffle. Eva sent une contraction violente dans ses mollets. Ses fibres musculaires, elles, se souviennent de la garde et de la distance. Le train tressaute. Un choc latéral projette leurs corps contre la paroi. Soudain, le chariot de service en acier, projeté par la force centrifuge, percute le chambranle avec la violence d'un bélier. Des bouteilles miniatures explosent. L'arôme piquant du gin sature l'air. Le wagon se cabre. Les fixations du siège s'arrachent dans un jet d'étincelles. Eva profite du déséquilibre pour lancer son coude, mais Adrian la plaque contre la vitre qui menace de céder. Les doigts de cuir se serrent sur sa gorge. La trachée s'écrase. Elle voit des taches de lumière danser devant ses yeux, des explosions de phosphore blanc. Un rugissement monstrueux déchire l'espace. Le wagon de queue s'arrache à l'attelage. L'air siffle. Une lame d'oxygène glacé s'engouffre par la plaie béante du plancher. Ils basculent. La pesanteur s'efface. L'estomac d'Eva remonte contre ses côtes dans un tourbillon chromatique où le haut et le bas n'existent plus. Ils percutent une première saillie rocheuse. Le choc est sismique. Eva sent ses vertèbres craquer. Elle enfonce ses ongles dans une plaie au bras d'Adrian, cherchant le nerf, cherchant la douleur capable de briser cette étreinte. Le wagon pivote encore, labourant la neige et le givre avant de s'immobiliser dans un gémissement de métal supplicié. Le silence retombe. Un silence de mort, lourd de neige et d'ozone. Eva s'extrait de la carcasse en rampant. Le froid de la montagne lui brûle les muqueuses. À deux mètres, une ombre s'extrait de la poudreuse. Adrian. Il époussette ses revers avec une méticulosité obscène. Ses yeux de mercure évaluent la distance d'abattage. — Le dossier, Eva. Il s'approche. La lumière lunaire découpe son profil dur. Il tend la main gauche, tandis que la droite sort une aiguille de chrome de sa manche. Eva saisit un éclat de métal noirci niché dans la neige. Elle se hisse, chaque mouvement expulsant un râle de ses poumons. La lame d'Adrian s'abaisse dans un arc argenté. Eva dévie le coup avec son débris de wagon. Un tintement cristallin résonne dans la solitude des cimes. L'acier glisse, mordant seulement son épaule. La douleur est un éclair blanc. — Tes réflexes reviennent, constate-t-il. C'est dommage. Il lui saisit le poignet. La pression est celle d'un étau. L'os craque. Une déflagration de souvenirs brise les dernières barrières de sa mémoire. Des images de béton gris et de pluie fine lui reviennent en rafale. Il n'a jamais été son protecteur. Soudain, un ronronnement de moteur lourd sature l'air. Ce n'est pas une équipe de secours. Adrian se fige. Une peur authentique creuse ses traits. Il range sa lame et recule dans l'ombre de la forêt. — Ils sont là, murmure-t-il. Et ils n'ont pas besoin du dossier pour t'effacer. Un laser rubis se pose sur le front d'Eva. Il ne tremble pas. C’est une précision de machine. Un drone de combat, noir et anguleux, émerge de la canopée. Ses rotors hachent le brouillard. — Identification confirmée, crachote un haut-parleur. Eva. Sujet Delta-9. Un homme se détache des arbres, une silhouette fine en manteau long. Il s'arrête à trois mètres d'elle et active un cylindre. Une fumée violette rampe sur le sol, lourdement. — Adrian t'a menti, Eva. On ne t'attend pas. Tu es déjà morte dans les fichiers. Il fait glisser ses doigts sur une tablette. À cet instant, le dossier contre le flanc d'Eva émet un bip rapide, frénétique. Une chaleur intense se dégage du polycarbonate. Ce n'est plus une pochette de données. C'est une charge creuse. Eva plonge dans le ravin au moment précis où la première déflagration déchire la nuit.

Tunnel de Sang

Le tunnel a avalé le wagon. Noir total. Le grondement des rails est monté d'une octave. Contre la vitre, un mur d’encre. Eva est au sol. Ses poumons sifflent. Le premier tir n’a fait aucun bruit. Juste un sifflement d’air et le fracas d’une bouteille sur le bar. Elle ne voit rien. Elle entend seulement le liquide couler sur la moquette. C’est chaud. Trop épais pour du vin. Une odeur de cuivre lui soulève le cœur. Elle rampe. Ses coudes brûlent sur les fibres du tapis. — Adrian ? Rien. Juste un râle à deux mètres sur sa gauche. Un gargouillis de gorge qui s’éteint. Eva se fait petite. Un impact de balle arrache le velours juste au-dessus de sa tempe. Une main se referme sur sa cheville. Elle manque de hurler. Les doigts creusent le muscle à travers son pantalon. C’est une main d'homme. Elle tremble. Une lampe tactique s'allume. Le faisceau blanc découpe la poussière. Des gouttes rouges flottent dans l'air. Eva voit la main. Elle est couverte de poisse. La lumière cherche son visage. Elle plaque sa joue contre le sol. L'essieu hurle sous ses pieds. — Lâche-moi, dit-elle entre ses dents. Le propriétaire de la main ne répond pas. Il respire comme du papier froissé. Ce n’est pas Adrian. Un éclair. Un silencieux crache. La main sur sa cheville tressaute puis lâche prise. Eva se propulse en arrière. Elle bascule sous une table. Le faisceau la suit. Le cercle blanc remonte le long de ses hanches. Elle ferme les yeux. Le rouge irradie à travers ses paupières. Un nouveau tir fait voler le bois en éclats. Adrian surgit de l'obscurité. Il braque son arme sur elle. Eva reste immobile. Ses côtes sont prises dans un étau. Adrian ne tremble pas. Il absorbe le roulis du train, les jambes écartées. — Lâche ce verre, Eva. Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle serrait un goulot brisé. Sa paume est ouverte. Elle ne sent rien. — Tu ne tireras pas, dit-elle. Il ne répond pas. Son regard glisse vers le fond du wagon. Quelque chose approche. Une vibration. Un changement de pression qui fait craquer ses tympans. L’air des Alpes s’engouffre par une porte brisée. Ça sent la neige et la graisse chaude. Un homme tombe du plafond. Il percute Adrian. Un coup de feu part. Le projectile arrache un morceau de banquette. Eva roule dans le couloir central. Le train sort du tunnel. La lune inonde la scène d’un blanc de morgue. L'assaillant porte un masque noir. Une machine. Il plante une lame dans l'épaule d'Adrian. Le sang gicle sur le visage d'Eva. Elle recule jusqu'à la porte de secours. — La sacoche ! gueule Adrian. Il plaque sa main sur sa plaie. Ses yeux fixent Eva. Un point laser rouge se pose sur son front. Juste entre les deux yeux. C’est une piqûre de chaleur artificielle. Le train s’engage sur le viaduc. Le métal hurle au-dessus du vide. Trois ombres progressent. Leurs bottes ne font aucun bruit. Eva croise le regard d'Adrian. Il ne l'aide pas. Il attend. Le train tressaute sur un joint de dilatation. Le choc la projette en avant. Elle rompt l'alignement du laser. Elle rampe, les mains dans la poisse du tapis. Adrian l’attrape à nouveau. Il la tire vers l'ombre d'une banquette renversée. Il sort un cylindre métallique de sa veste. Une diode clignote. Rouge. — Reste en bas, ordonne-t-il. L'assaillant s'approche. Sa silhouette se découpe contre la diode. Il ne tire plus. Il cherche. Le wagon s'incline. Les vitres explosent. La diode passe au vert. Adrian la verrouille contre lui. Une fumée amère envahit l'espace. Le gaz pique les sinus. C’est une morsure de verre pilé dans les bronches. Eva s’étouffe. Sa tête tape contre une table. Le monde s’inverse. Le wagon glisse désormais sur le flanc. Des étincelles percent le noir par saccades. Elle sent le cœur d'Adrian contre son dos. Le rythme est lent. Trop calme. Le wagon s'immobilise dans un dernier soubresaut. Le silence tombe. On entend seulement le métal qui refroidit. Un pas régulier approche. Un martèlement de métronome sur la tôle. — Ne respire plus, murmure Adrian. Une lampe balaie l’épave. Le faisceau s'arrête sur eux. Adrian efface la sûreté de son arme. Un clic minuscule. Une voix sort d'un haut-parleur sur le gilet du chasseur. — Cible localisée. Extraction impossible. Purgez la zone. La montagne gronde. Un bloc de béton s’écrase sur le toit. Eva lâche prise. Elle tombe dans le puits noir entre les débris. La terre recouvre tout.

Le Code de la Mort

L’acier siffle dans une plainte stridente qui vibre jusque dans les molaires d’Eva, alors qu’elle s’enfonce dans la couchette étroite du compartiment 4B. L’air sent le café rassis, la poussière chauffée et les résidus d’air ionisé par une climatisation poussée à son paroxysme. Ses doigts, engourdis par le froid, tremblent sur le capot en magnésium de l'ordinateur, cette plaque de glace collée contre ses cuisses nues. Elle soulève l’écran et la charnière émet un craquement sec, une détonation miniature qui déchire le silence oppressant de la cabine. La dalle LCD inonde son visage d'une lumière spectrale tandis que ses pupilles, agressées par l'éclat, se rétractent devant le curseur blanc clignotant sur un fond noir absolu. Password. Sans une seconde d'hésitation, ses mains s'activent dans un automatisme nerveux dont elle ignore tout, une séquence complexe de douze signes qui s’affiche sous ses phalanges avec une fluidité de pianiste de concert. Elle valide, l’arborescence se déploie dans une lourdeur de crypte, et un dossier unique trône soudain au centre de l'écran : ORCHIDÉE. Le train tangue brutalement dans un virage serré, projetant Eva contre la paroi en plastique jauni où son épaule cogne avec une douleur électrique qui irradie jusque dans son cou. Elle ne lâche pas l'appareil pour autant, ses doigts se crispant sur le châssis alors qu’elle double-clique sur les fichiers qui s'ouvrent avec une lenteur de supplice. Des fiches signalétiques défilent, des visages d'hommes en costume gris et de femmes au regard vide capturés dans le grain sale d'une surveillance longue distance. Chaque photo est barrée d'un bandeau écarlate, violent : NEUTRALISÉ, ARCHIVÉ, HORS SERVICE. Eva fait défiler la liste, le trackpad poisseux sous son index mouillé de sueur, tandis que son cœur cogne contre ses côtes comme un oiseau piégé dans une cage de chair. Une nouvelle image apparaît et elle se fige, le souffle bloqué dans sa gorge par un bouchon de sang et de terreur pure. C’est elle. Une photo de profil prise à la dérobée sur un quai de gare pluvieux, où elle porte un manteau sombre qu’elle n'a aucun souvenir d'avoir possédé, mais son nez droit et sa cicatrice infime au coin de la lèvre gauche ne trompent pas. Sous le portrait, trois mots s'étalent d'un rouge de plaie ouverte : STATUT : À PURGER. Le train tressante violemment dans un choc brutal qui fait sauter le gobelet de carton sur la tablette, repeignant le sol d'un liquide brun et tiède. La vitesse n'est plus normale ; Eva perçoit le grondement sourd des motrices qui saturent, tandis que les parois du wagon gémissent dans un langage de métal qui s'étire et menace de rompre sous la torsion. Elle tente de se lever, mais la force centrifuge la cloue contre la mousse brûlante de la banquette, alors que dehors, le noir des tunnels défile comme un battement de paupière épileptique entrecoupé par les flashs des néons de service. Un sifflement strident déchire l'air quand quelqu'un déclenche l'urgence, mais la décélération ne vient pas et le convoi bondit, emplissant l'espace d'une odeur de garniture brûlée et de ferraille incandescente. Une fumée âcre s'insinue par les bouches de ventilation, piquant ses yeux au point de brouiller sa vision du compartiment vide. Où est Adrian ? Il était là, dans le couloir, il y a une minute à peine. Elle fixe l'écran où son propre visage semble la narguer à travers le reflet de la dalle, comprenant enfin qu'elle n'est pas une passagère en fuite, mais une simple scorie dans le système. Une notification surgit brusquement en bas de l'écran, faisant clignoter une icône de géolocalisation rouge sang : CIBLE VERROUILLÉE. IMPACT IMMINENT. Le wagon s'incline à quarante-cinq degrés et les bagages tombent des filets supérieurs dans un vacarme de fin du monde, une valise explosant au sol pour déverser des vêtements froissés. Le cri des rails devient insupportable, une scie circulaire qui attaque directement son cerveau pendant qu'elle lève les yeux vers la porte. La poignée de chrome descend lentement, millimètre après millimètre, et le verrou tourne avec un cliquetis métallique qui sonne comme un verdict définitif. Le battant coulisse avec une fluidité huileuse, révélant une fente de ténèbres sur le couloir d’où s’engouffre un air chargé de poussière de roche. Eva reste immobile, ses muscles tendus comme des cordes de piano, tandis que le châssis de l’ordinateur irradie une chaleur de moteur en surchauffe sous ses doigts. Le mot À PURGER clignote désormais au rythme de ses propres pulsations, une cadence électronique qui semble dicter sa sentence de mort à venir. Une botte de cuir noir franchit le seuil sans un bruit, alors que le train penche encore davantage, transformant le sol en un toboggan de moquette rêche imprégnée de nicotine. Une main gantée de cuir fin, une main de chirurgien, se pose sur le cadre de la porte, et Eva murmure le nom d'Adrian, mais sa voix n'est qu'un râle étouffé par le martèlement des bogies. L’homme ne répond pas ; sa silhouette est une découpe de nuit sur le jaune blafard des néons qui flanchent, et dans son poing, le reflet d'un canon court et mat annonce une mort qui n'a pas besoin de bruit. Le train donne un coup de rein latéral, un choc titanesque qui projette Eva contre la vitre où sa tempe frappe le plexiglas avec un craquement sourd. Des points noirs dansent devant ses yeux, mais son corps, ce mécanisme étranger qu’elle ne commande plus, réagit de lui-même en agrippant la poignée de sa valise coincée sous le siège. L'homme fait un pas, son souffle régulier contrastant avec la frénésie du convoi, et l'odeur de son parfum — un mélange de santal et de graisse d'arme — déclenche une migraine fulgurante derrière ses orbites. Des images fragmentées explosent dans son crâne : un quai sous la neige, un homme qui lui tend un manteau, le froid d'un canon contre sa tempe. — Tu n'aurais pas dû ouvrir ce dossier, Eva. La voix est basse, monocorde, celle d'un marbre dépourvu de pitié, et le tueur lève le bras dans un mouvement chorégraphié d'une précision de métronome. Le train entre dans un nouveau tunnel où l'obscurité devient totale, laissant la lueur bleutée de l'ordinateur projeter des ombres grotesques sur le visage de l'exécuteur. Le message IMPACT IMMINENT se reflète dans ses yeux clairs, juste avant que le sifflement des freins ne change de fréquence pour devenir un déchirement de structure. Eva sent le vide se creuser sous ses pieds alors que la motrice quitte le rail, et le poids du monde s'inverse brusquement. L'ordinateur vole dans l'air comme un astre agonisant tandis que l'homme perd l'équilibre, son premier tir déchiquetant le dossier du siège à quelques millimètres de l'épaule d'Eva. Son instinct de survie, cette bête enfouie sous l'amnésie, prend alors les commandes : elle s'élance vers l'homme en utilisant la force centrifuge pour transformer son corps en projectile. Le wagon se retourne, le plafond devient le sol, et dans le fracas de l'acier qui se plie, Eva sent ses doigts se refermer sur une gorge qu'elle serre de toutes ses forces. C'est alors que le premier wagon percute la paroi rocheuse du tunnel dans une onde de choc qui traverse ses vertèbres avant d'atteindre ses tympans. Sous ses doigts, Eva sent le cartilage du larynx céder légèrement, une sensation de parchemin brisé qui ne fait qu'accentuer sa prise désespérée. Le wagon glisse sur le flanc, labourant la pierre dans une gerbe d'étincelles blanches qui illuminent les débris en suspension comme autant de flocons de neige incandescents. L'homme plante ses doigts dans les côtes d'Eva pour la paralyser, mais elle ne desserre pas son étreinte, portée par une mémoire viscérale qui n'a que faire de son amnésie. Le tueur cogne sa tête contre le métal déformé qui vibre comme une peau de tambour sous l'assaut du granit, tandis que l'ordinateur se fracasse contre une valise éventrée d'où s'échappent des vêtements civils, dérisoires lambeaux de sa fausse vie. L'air devient irrespirable, un mélange de caoutchouc fondu et de soufre, et elle voit dans les yeux de son adversaire une reconnaissance glaçante, un secret partagé entre deux prédateurs dans la gueule d'un monstre de fer. Le train ralentit enfin dans un dernier soubresaut qui soulève le wagon tout entier avant de le laisser retomber avec le poids d'une montagne. Eva est couchée sur lui, ses jambes emmêlées dans les siennes, ses doigts toujours ancrés dans la chair de sa gorge dans ce silence de crypte seulement troublé par le tic-tac du métal qui refroidit. Un bruit s'élève soudain au bout du couloir renversé, un pas lourd et délibéré qui écrase les bris de verre avec une régularité de métronome, et l'homme sous elle tente de parler, mais seul un sifflement de sang sort de sa gorge broyée alors qu'une ombre massive vient masquer la seule source de lumière. L’ombre s’immobilise, une découpe d’encre sur le gris sale du tunnel, et Eva sent une décharge électrique traverser sa colonne vertébrale tandis que le liquide d’une canalisation s’écrase sur sa tempe. Ploc. Ploc. L'ordinateur éventré projette un dernier râle de lumière, laissant Eva apercevoir son matricule et une date de péremption avant que l’écran ne sombre définitivement dans le noir. L’homme sous elle émet un sifflement humide, un râle de fin de vie, mais elle ne relâche pas sa pression, utilisant son corps comme l'unique bouclier capable de la protéger de l'intrus qui possède l'espace. L’ombre lève un bras fluide et le canon d’un silencieux capte un reflet d'obsidienne dans le demi-jour, ajustant une visée que le percuteur arme avec un clic minuscule. Un sifflement de vapeur s'échappe d'un tuyau à sa gauche, obscurcissant la scène, et Eva se projette en arrière vers l'obscurité des bagages juste au moment où une détonation étouffée emporte un morceau de mousse là où sa tête se trouvait. Elle roule sur elle-même, heurte une paroi brûlante sans sentir la douleur grâce à l'adrénaline, et ses doigts rencontrent le cadre froid de l'ordinateur brisé alors que le tireur avance dans la brume. Un éclat rouge clignote soudain sur le buste de l'intrus, un point laser qui ne vient pas d'Eva, et la voix d'Adrian s'élève, froide et saturée de menace. L'homme à la silhouette massive sourit dans la pénombre, affirmant que le dossier est déjà téléchargé alors qu'un bourdonnement de drone retentit au-delà de la brèche du tunnel. Le laser tremble, et Eva comprend soudain qu'elle n'est pas l'enjeu, mais seulement le réceptacle de ce qu'ils cherchent tous à récupérer dans les décombres. L'intrus lève les mains, révélant un détonateur bleu dans sa paume gauche, et murmure une invitation pour l'enfer avant de presser le bouton. L’explosion n’est pas un grondement, c’est un déchirement de métal qui s’épluche, soulevant Eva au-dessus du sol poisseux pour la porter dans un souffle brûlant. Elle plane au milieu des débris, percute un montant en acier et voit des étoiles de phosphore danser derrière ses paupières alors qu'un sifflement aigu noie les hurlements de la montagne. Elle retombe, les côtes craquant contre le bord d'une mallette, et rampe dans la fumée épaisse pour retrouver l'ordinateur dont l'écran fissuré affiche encore une ligne de code : ACCÈS PRIORITAIRE : PROTOCOLE ORCHIDÉE. Ses doigts frappent les touches avec une précision chirurgicale, ignorant le wagon qui tangue vers un angle suicidaire alors que le train accélère dans la pente invisible du tunnel. Des visages apparaissent, des portraits d'identité judiciaires, jusqu'à ce que le sien sature l'écran avec une cicatrice qu'elle n'a plus et un matricule : EVA 041. STATUT : COMPROMIS. ORDRE : À PURGER. Elle n'est qu'une erreur à effacer, une vérité que le canon laser d'Adrian, désormais pointé entre ses deux yeux, vient confirmer dans le fracas des roues qui déraillent. — Ferme ce portable, Eva. Maintenant. Sa voix est un murmure de sépulcre, et alors que le wagon bascule dans le vide des Alpes, Eva sent l’apesanteur la suspendre au-dessus de l’abîme pendant une fraction de seconde. Autour d'elle, les objets se détachent du réel, un verre de cristal brisé lévitant comme une constellation tranchante devant ses yeux agrandis par la terreur. Le point rouge ne quitte pas son front, Adrian restant une statue de granit au milieu du chaos alors que le convoi entame sa rotation fatale vers le fond du ravin. — Pourquoi ? articule-t-elle dans le rugissement du vent. Adrian incline la tête au moment où le wagon heurte un éperon rocheux dans une explosion d’étincelles, et il lâche enfin sa sentence : Orchidée ne laisse pas de traces. Une nouvelle secousse arrache le toit, laissant entrer l'air glacial des cimes imprégné de kérosène, et alors qu'il presse la détente, le wagon bascule à nouveau, déviant le tir qui pulvérise la vitre derrière elle. Elle lance l'ordinateur de toutes ses forces vers son visage et voit le fond du ravin remonter vers eux, une gueule noire pavée de sapins et de rocs, avant le grand choc final. Le silence de mort revient, troublé par le cliquetis du métal qui refroidit, et Eva se retrouve suspendue à l'envers par un amas de câbles électriques qui lui scient la taille. À travers la carcasse éventrée, elle voit Adrian ramper vers elle sur les débris fumants, le sang cognant contre ses tempes comme un marteau de plomb. Il s'arrête à deux mètres, lève son arme, et alors que le wagon oscille dangereusement au-dessus du vide, Eva tranche le câble qui la retient pour plonger vers l'ordinateur qui glisse sur la tôle givrée. Au moment où il l'attrape, le wagon décroche pour de bon et bascule dans le vide, emporté par son propre poids mort dans une rotation vertigineuse. Une explosion sourde secoue les débris, une nappe de feu lèche la carcasse, et Adrian lui plaque une main sur la bouche alors qu'ils plongent vers le gouffre noir. Le choc avec la cime des sapins pulvérise le reste des vitres, et une branche gelée transperce la tôle d’aluminium avant de s’enfoncer dans la chair de sa cuisse, une sensation de froid absolu qui précède la brûlure. Eva ne crie pas, l’air expulsé de ses poumons par la pression de la paume d’Adrian, tandis que l’odeur de la sève fraîche se mélange à celle, métallique, de son propre sang. À trente centimètres, l'ordinateur affiche un dernier message : PROTOCOLE DE NETTOYAGE ACTIVÉ. Un sifflement aigu déchire le ciel nocturne, le bruit d'un prédateur qui tombe des nuages, et Adrian se jette sur elle pour lui arracher le boîtier des mains. Le missile percute la tête du train trois cents mètres plus haut, le dernier point d'ancrage cède, et ils décrochent dans un râle de bête agonisante qui se déchire sur le roc. Adrian plaque sa main sur le boîtier, le cliquetis des touches inaudible sous le vent, et Eva voit le dossier s’effacer pour laisser place à un message de confirmation : ÉRADICATION CONFIRMÉE. Le wagon frappe le fond du ravin, l'ordinateur explose en éclats de cristaux liquides, et dans le silence qui suit, le battement des pales d'un hélicoptère écrase l'espace. Adrian presse son émetteur, le canon de son arme s'enfonçant sous le menton d'Eva avec une intensité qui la glace. — Cible sécurisée. Préparez l'extraction. Elle ne se souvient de rien. Le pouls d'Eva cogne contre la bouche du canon, une protestation organique face à l'immobilité forcée, alors que le projecteur de l'hélicoptère transforme le sang sur le visage d'Adrian en une tache de goudron visqueux. Il se penche plus près, son haleine chargée d'amande amère, et son pouce glisse sur le cran de sûreté dans un déclic définitif. Pourtant, il ne presse pas la détente ; il lui glisse un petit objet métallique dans la paume et murmure un ordre spectral. — Cours, Eva. Fais-leur croire que tu es morte. Il se redresse et tourne son arme vers les silhouettes qui descendent déjà en rappel, tirant non pas sur elle, mais sur ceux qui venaient achever le nettoyage.

Graisse et Poussière

L'obscurité l'avale. Eva bascule dans la trappe, les doigts griffant une paroi poisseuse où l'acier, glacé, est recouvert d'un film de lubrifiant noir qui s'incruste sous ses ongles. Elle atterrit lourdement sur un plancher de tôle vibrante. Le choc lui remonte dans les vertèbres. Elle reste immobile, sa respiration réduite à un sifflement de bête traquée dans le vacarme des turbines. Ici, l’odeur change. Ce n’est plus le parfum stérile de la classe affaire, mais une vapeur âcre de friction et de métal surchauffé. Au-dessus d'elle, le verrou claque. Elle plaque sa main sur sa bouche. Une silhouette se découpe dans l’encadrement de la trappe : Adrian. Il ne saute pas, il descend avec une économie de mouvements qui glace le sang, s'insérant dans l'étroitesse de la soute comme une ombre regagnant sa place. À côté d'une conduite de vapeur, Eva remarque un détail absurde : une petite figurine de chat porte-bonheur, décolorée, collée au panneau de contrôle. Sa patte en plastique oscille frénétiquement sous les secousses, seul mouvement joyeux dans ce tombeau d'acier. Adrian s'assoit contre une pile de caisses métalliques. Ses yeux sont des fentes sombres. Il pose son arme sur ses genoux, le canon pointé vers le sol, puis porte la main à son flanc. Le tissu de sa veste est saturé d'une humidité sombre. Sans un regard pour elle, il extrait une trousse de secours. Le bruit de la fermeture éclair déchire brièvement le bourdonnement mécanique. Ses mains ne tremblent pas. Il applique une compresse, serre les dents, une veine pulsant sur sa tempe. L'odeur ferreuse du sang se mélange à la chaleur de fournaise qui émane des parois. — Tu devrais arrêter de courir, dit-il. Sa voix est un râle sec, étouffé par le vacarme. — Pourquoi tu m'aides ? murmure-t-elle. Sa propre voix lui semble brisée. — Je ne t'aide pas, Eva. Je prolonge l'inévitable. Regarde les cadrans. Il désigne du menton le tableau de bord où les aiguilles de pression hydraulique sont figées au zéro. — Le système de freinage a cessé d'exister au moment où on a passé le dernier aiguillage. On est sur une ligne droite jusqu'au tunnel de base. On ne ralentira plus. L'acier hurle soudain sous une morsure extérieure. Un son strident, insupportable, qui s'imprime jusque dans les dents d'Eva. Elle se recroqueville. Une lame d'acier semble labourer le toit du wagon, projetant une pluie d'étincelles bleues qui illuminent la soute comme un éclair de guerre. Le plafond se bombe. Quelque chose d'énorme percute la carlingue. Un grappin magnétique verrouille sa prise, faisant vibrer la structure tout entière. Adrian se redresse d'un mouvement fluide, presque irréel pour un homme blessé. Il plaque son épaule contre un montant. — Ne bouge pas, articule-t-il. Une fente irrégulière laisse passer un souffle d'air glacé : le vide à trois cents kilomètres-heure. Une lance thermique s'insère dans l'ouverture, crachant un jet de plasma qui vient lécher le sol de métal à quelques millimètres d'un conduit de carburant. Le sifflement du gaz qui s'échappe commence immédiatement. Une grenade magnétique roule ensuite sur le toit, cherchant un point de rupture. Adrian n'attend pas l'explosion. Il saisit Eva par le col et la projette derrière un bloc moteur massif. La détonation n'est pas un grondement, c'est un claquement sec, une onde de choc qui sature la vue d'un blanc électrique. Le plafond finit de s'arracher dans un vacarme de fin du monde, révélant un ciel nocturne zébré par la vitesse. Une silhouette massive, équipée de lunettes de vision nocturne, plonge vers eux au bout d'un câble d'acier au moment précis où le convoi s'engouffre dans un tunnel. Les parois de pierre défilent à quelques centimètres de la carlingue déchirée. Le tunnel agit comme une caisse de résonance, multipliant le fracas des rails par dix. Adrian jette son pistolet vide et s'empare d'une clé à griffes. — Dans la trappe de service ! Maintenant ! Il la pousse vers une ouverture basse alors que l'intrus touche le sol. Eva glisse dans la soute inférieure, les poumons brûlés par l'ozone. Adrian la rejoint, verrouillant le panneau alors qu'une nouvelle décharge cryogénique sature l'air de la pièce qu'ils viennent de quitter. Le train tangue violemment vers la gauche, les essieux hurlant leur agonie. Eva sent le goût du fer envahir sa bouche. Un mur de ténèbres absolues les avale. Dans l'obscurité totale de la motrice, Eva tend l'oreille, le cœur battant contre ses côtes. Un souffle chaud frôle son oreille. Elle n'a pas le temps de crier. Une main gantée se referme sur son cou, une poigne de fer qui lui coupe l'oxygène. À l'autre bout du compartiment, un signal d'alarme commence à hurler, une note stridente et continue : le cœur thermique du moteur vient d'entrer en fusion.

Le Syndrome du Témoin

La vitre tremble contre mon front. Froid chirurgical. L’acier hurle sous le plancher, un gémissement de métal supplicié à trois cents kilomètres-heure. Le wagon-lit est un intestin de cuivre et de velours sale. L'air sature : café rance, sueur froide, ozone. Ma main droite s'engourdit sur la lanière de mon sac. Le dossier est là. Une tumeur de papier qui me dévore la hanche. À l'extrémité du couloir, la porte coulissante du local à bagages glisse. Un centimètre. Deux. L’obscurité à l’intérieur est une masse plus dense que le reste du train. Deux silhouettes se détachent du vide, s'insérant dans le décor avec une aisance de prédateurs. Uniformes bleu nuit, casquettes vissées. Des contrôleurs. Mais le tissu se tend sur des holsters invisibles. Ils ne vérifient pas les billets ; ils scannent les nuques. — Vos titres de transport, s’il vous plaît. La voix est un automate programmé. Dans le carré d'en face, une mère serre son nourrisson. Elle tremble, le corps alerté par l'anomalie. L'un des hommes s'arrête. Ses doigts, longs, gantés de cuir fin, effleurent le rebord du siège. Il ignore la femme. Ses yeux sont des billes de verre noir où se reflète ma propre carcasse. Une main se pose sur mon épaule. Sèche. Glaciale. Mes muscles se tendent, un arc électrique court sous ma peau. Mon corps reconnaît ce contact. — Ne bouge pas, murmure Adrian. Son souffle apporte une odeur de menthe et de poudre à canon. Il est une ombre parmi les ombres, derrière moi. La pointe de son couteau de combat presse mes côtes, juste sous le dossier crypté. Un ancrage. Un avertissement. — Observe-les, Eva. Ils vont nettoyer par le fond. La discrétion s'arrête ici. Un cri éclate à l'autre bout de la voiture. Un homme en costume tente de se lever. Le premier contrôleur lui saisit la gorge. Un geste sec, une mécanique parfaite. Le craquement des vertèbres résonne au-dessus du fracas des rails : une branche morte qu'on brise en hiver. Le corps s'affale. Les passagers se figent, poumons bloqués. La panique est un gaz incolore qui remplit l'espace. — Tu pourrais les arrêter, dit Adrian, la voix dénuée d'émotion. Tes phalanges blanchissent. Tes mains ne tremblent pas, Eva. Elles attendent l'ordre de frapper. Je fixe mes doigts. Ils sont stables. Le dossier contre ma peau semble chauffer, comme si le code gravé fusionnait avec mon sang. La mère lâche un sanglot étouffé. Le deuxième tueur se penche. Il sort un injecteur pneumatique. Sifflement d'air comprimé. Le train plonge dans un tunnel. L'obscurité totale nous percute. L'air s'épaissit, chargé de poussière de roche et de graisse brûlée. Le vacarme du train est désormais un hurlement qui sature mes os. Dans ce vide, je cherche un repère. Seul le rythme ternaire des bogies sur les rails subsiste. *Tac-tac-tac.* Une respiration forcée. Un instant de latence tactique où le monde s'arrête de battre. Le déclic d'un percuteur brise ce silence relatif. Sec. Définitif. Le torse d'Adrian est un mur de muscles contre mon dos. Ses doigts pressent une zone précise au-dessus de ma clavicule, là où le nerf pulse. Une caresse de bourreau. La pointe du couteau mord le tissu de ma chemise à chaque cahot. — Écoute, souffle-t-il. À deux mètres, un bruit de succion. L’injecteur. La mère lâche un râle étrange, une agonie de papier froissé. Puis, le silence du nourrisson. Ce vide est plus violent que les cris. C’est l’annonce d’un périmètre qu’on liquide. Mon pied droit recule d'un millimètre. Je connais l'angle pour briser la mâchoire de l'homme à l'injecteur. Mon corps est une carte de violence que je redécouvre à chaque seconde. — Si tu bouges, elle meurt plus vite, lâche Adrian. Choisis : le dossier ou les cadavres. Une goutte de sueur brûle ma paupière. Je ne cille pas. Le tunnel s'étire. Le frottement de vêtements synthétiques trahit une progression dans le couloir central. Un rythme lent, religieux. Le troisième homme arrive. Il sait que nous sommes aveugles. Il ignore que je calcule sa trajectoire au son de ses semelles sur le linoléum. Le canon de son fusil doit être à la hauteur de mon visage. L'ozone sature l'air. Les néons grésillent. Une étincelle. Le wagon est baigné d'une lumière stroboscopique, violente. La mère a les yeux révulsés, une écume blanche aux commissures. Le tueur range son injecteur avec une lenteur obscène. Le troisième homme est là, à trois pas, le canon scié braqué sur mon ventre. Le train amorce un virage brutal. La force centrifuge nous projette contre la paroi. Le tueur perd l'équilibre d'un battement de cil. C’est l’ouverture. Mes doigts se détendent. — Trop tard, Eva. Adrian enfonce la lame. Pas pour tuer. Pour me clouer au siège. La douleur est un éclair blanc qui déchire mon épaule, mais le coup de feu part avant que je puisse hurler. La détonation est un séisme. Le souffle de la cartouche me brûle la joue. La fenêtre explose en un millier de diamants mortels. L'air glacé des Alpes s'engouffre dans la brèche. Le tueur réarme son fusil. Adrian me tire en arrière, mon épaule entaillée hurle, et nous basculons dans l'entrepont. Le freinage d'urgence s'enclenche, broyant le métal dans un déluge d'étincelles. Une silhouette immense se tient sur la plateforme de liaison. Masque à gaz. Grenade fumigène déjà dégoupillée. Le projectile heurte le sol. Un tintement grêle. La fumée jaillit, une purée de soufre qui dévore les silhouettes. Mes poumons se contractent. L’air a le goût de la pile usagée. Dans le wagon, les râles d’asphyxie remplacent les cris. À travers le voile, de nouvelles ombres sortent des placards de service. Trop fluides. Trop précises. Elles ne cherchent pas de billets, elles cherchent des angles de tir. Le train gémit. Chaque flash des freins illumine une horreur : une main qui se crispe, une lame qui s'enfonce dans un cou. Je tente un mouvement vers la mère au sol. Adrian me plaque contre la paroi. Ses doigts s'enfoncent dans ma plaie. Mon cri meurt sous sa paume. — Ne regarde pas, siffle-t-il. Je me débats. Ma hanche pivote pour briser sa garde. Mon genou cherche son foie. Il anticipe. Il est une extension de l'acier. Inflexible. Il me maintient, mes pieds dansant au-dessus du dossier qui gît à quelques centimètres de la fumée rampante. — Elle meurt, Eva. Tout le monde meurt si tu sors de cette ombre. Sa voix est un poison lent. Je vois un faux contrôleur s'approcher de la petite fille. Il vérifie sa culasse avec un automatisme de boucher. — Je peux les arrêter, je lâche dans un souffle rauque. Le regard d'Adrian se plante dans le mien. Deux fentes d'obsidienne. Il malmène ma plaie, forçant la soumission par le choc. — Tes mains, Eva. Observe-les. Elles sont couvertes d'un sang qui n'est pas le mien. Des éclats de verre sont logés sous mes ongles. Mon corps est un instrument de guerre qui a oublié son mode d'emploi, mais pas sa fonction. — Tu n'as jamais sauvé personne. Tu es la raison pour laquelle ce train est un abattoir. Le point rouge d'une visée laser balaye le brouillard. Il danse sur les cadavres. Il s'arrête net sur mon plexus. L'homme au masque lève son arme. Adrian se retire dans l'obscurité, m'abandonnant au laser. La porte de communication derrière le tueur explose. Ce n'est pas la police. Ce sont ceux qui veulent que personne ne sorte vivant de ce tunnel. Le tueur au laser appuie sur la détente. Le percuteur frappe. Éclair de magnésium. La balle siffle à quelques millimètres de mon oreille, emportant une mèche de cheveux. L'impact étoile le métal derrière ma tête. Je roule sur le linoléum poisseux. L'odeur de la poudre noire se mélange à la puanteur métallique du sang qui stagne entre les sièges. Les nouveaux arrivants pénètrent par la brèche calcinée. Visières fumées. Signes de main tranchants. Le premier du groupe fauche le "contrôleur" d'une décharge de fusil à pompe. Le corps rebondit, mou, désarticulé. Sa visée laser pointe désormais le plafond en un trait de sang lumineux. — Reste au sol, ordonne Adrian. Il est tapi dans l'angle mort d'un bagage. Ses doigts se referment sur ma cheville, une pince de fer, alors que je tente de ramper vers le dossier. Le papier dépasse de la sacoche. Les rails pleurent sous mon ventre. Le silence du tunnel est une chape de plomb. Les hommes en visière progressent, enjambant les corps avec une indifférence de robots. L'un d'eux s'arrête devant la petite fille prostrée. Il incline la tête. Il vérifie simplement si elle constitue une menace. — Ils ne cherchent pas l'information, murmure Adrian contre mon cou. Ils cherchent à effacer la source. Une nouvelle grenade fumigène roule contre ma chaussure. Sifflement strident. Blanc absolu. Dans cette purée, une main gantée saisit mon poignet. Plus froide. Plus administrative. Une lame glisse hors d'une manche. Le froid de l'acier contre ma carotide. Mon cœur cogne contre mes côtes, un marteau dans une cage de verre. Je ne vois pas son visage, seulement le reflet de la lame qui boit la lueur rouge. Torsion brutale de l'avant-bras. Mes os craquent. Je pivote, dos au sol, et j'envoie mon genou dans l'entrejambe de l'ombre. Grognement de prédateur surpris. La lame dévie, siffle à mon oreille et s'enfonce dans le velours du siège. Le train s'engouffre dans une courbe à une vitesse suicidaire. Le wagon penche. Les corps glissent, s'entassant comme des poupées de chiffon. La petite fille pousse un cri pur qui déchire le chaos. Un homme en noir lève son arme vers elle. — Eva, le dossier ! rugit Adrian. Il est accroupi sur un siège, en équilibre. Il surveille la sacoche qui glisse vers la brèche ouverte dans la carlingue. Le vent y hurle. Si elle tombe, mes secrets s'éparpilleront dans le vide des Alpes. Le tueur à la lame se relève. Le tireur à la visière ajuste l'enfant. Je projette un éclat de porcelaine ramassé au sol vers le visage du tireur. Geste réflexe. En même temps, ma jambe crochete la cheville de mon agresseur. Le monde bascule. Dans le reflet des vitres noires, je vois une troisième ombre sortir du plafond, juste au-dessus d'Adrian. La trappe de maintenance explose. Un câble d'acier descend en sifflant, s'enroulant déjà autour de son cou. L’éclat de porcelaine percute la visière du tireur. Claquement sec. Plastique fendu. L'homme bascule, son doigt se contractant sur la détente. Une balle pulvérise le plafonnier dans une pluie d'étincelles bleutées. Obscurité hachée. Mon tibia percute celui du tueur au couteau. Bruit de bois vert qu'on brise. Il s'effondre, sa lame rayant le sol dans un sillage de feu. Adrian n'est plus qu'une masse d'ombre en lutte. Le câble d'acier mord la chair de son cou, creusant un sillon rouge. Ses mains agrippent le filin, jointures blanches. Il ne crie pas. Ses yeux restent fixés sur moi. Il surveille ma trajectoire. Le cuir de la sacoche gratte le linoléum. Elle arrive au bord de l'abîme. Je regarde la petite fille, ses larmes qui tracent des sillons de boue sur ses joues. Si je plonge pour le dossier, le tireur retrouvera ses esprits et terminera son travail sur l'enfant. Si je saute sur le tireur, mon passé s'éparpille dans le vent. Je me propulse vers l'avant, le buste bas. Le tueur au couteau se redresse déjà. L'ombre qui pend au plafond lâche le câble d'Adrian pour se laisser tomber vers moi, les deux pieds en avant. Le wagon hurle. La structure gémit. La sacoche bascule, une moitié de son poids déjà suspendue dans le vide. Un bras ganté de noir surgit de la brèche extérieure, une main squelettique s'agrippe au rebord de métal pour se hisser. Ils ne sont pas trois. Ils sont partout. Le plancher se dérobe. Ma tête percute un montant. Explosion de lumière blanche. Dans le vertige, je vois la petite fille tendre la main vers moi, ses doigts minuscules frôlant mon poignet. Sifflement strident. Décompression. La vitre opposée vole en éclats.

L'Écorchure du Passé

Le tunnel engloutit le convoi dans un cri de ferraille broyée. L’obscurité s'abat, épaisse comme une coulée de suie, juste avant que les néons de secours ne crépitent d’une lueur incarnat. Eva plaque ses paumes contre la petite table escamotable. Elle remarque, fascinée par l'absurde, une tache de café séchée qui tremble au rythme des bogies. Le plastique mord sa peau. Trois cents kilomètres par heure, des tonnes d'acier lancées dans les entrailles de la montagne. Son cœur imite cette cadence effrénée. L’odeur arrive d'abord : un parfum de poussière ionisée et d'alcool chirurgical qui lui brûle les sinus. Ses paupières se ferment par réflexe. Le blanc la frappe. Une clarté crue, dépourvue d'ombre. Elle n'est plus dans le Paris-Milan. Elle est allongée sur une surface stérile, le dos nu contre l'alliage neutre. Des ventouses tirent sur sa peau, parsemant son torse de cercles de gel conducteur, un contact visqueux qui lui donne la nausée. Elle veut bouger le bras, mais des sangles en cuir souple entravent ses poignets, bloquant la circulation jusqu'au fourmillement. Une silhouette s’approche, un masque bleu masquant un visage de cire. Le bip du moniteur cardiaque s’accélère, lancinant, calé sur le martèlement des rails. — Respire, Eva. Ne lutte pas contre la dérive. La voix est une lame de rasoir. Précise. Elle sent une pression à la base de son crâne, là où ses cheveux ont été rasés. Un picotement électrique embrase ses nerfs, une décharge qui lui fait cambrer les reins dans un spasme silencieux. Les chiffres défilent derrière ses yeux clos, des lignes de code vert néon qui saturent son cortex, remplaçant ses souvenirs d'enfance par des séquences binaires. Le tunnel s'étire à l'infini. Les parois de roche frôlent la carlingue dans un sifflement d'air comprimé. Eva rouvre les yeux sur l’ordinateur portable. La barre de progression a atteint 99 %. Le curseur clignote. Elle voit son reflet dans la dalle sombre : pupilles dilatées, lèvres livides. Sa sueur acide poisse ses vêtements. Adrian est là, silhouette massive dans l’encadrement de la porte coulissante. Il ne dit rien, mais elle perçoit la tension de ses épaules sous son manteau de laine. Il observe la scène comme on regarde un accident arriver. — Ça revient, n'est-ce pas ? murmure-t-il, sa voix presque couverte par le vacarme extérieur. Elle ne répond pas. Ses yeux sont rivés sur les données. Ce n’est pas un dossier industriel, mais un schéma synaptique. Son nom apparaît en haut de la page, suivi d'une mention en rubis qui lui glace le sang : *Protocole d’extinction systémique.* La clé qu'elle détient n'est pas une preuve, c'est un interrupteur. Une commande de suppression visant le processeur biologique greffé dans son cerveau. Le train amorce une courbe violente, jetant Eva contre la paroi. Sa tête cogne le double vitrage. Une douleur sourde explose derrière son œil droit, là où l’électrode mordait sa chair dans son souvenir. Un grincement strident déchire le compartiment. Quelqu'un vient de forcer le verrou de la voiture suivante. Adrian pivote, la main crispée sur une crosse. Le train commence à ralentir brutalement, les freins hurlant leur agonie dans la nuit des Alpes. Sur l'écran, le décompte s'enclenche. Soixante secondes. Le train s'immobilise en plein milieu de la montagne, dans un silence de tombeau uniquement troublé par le cliquetis du métal qui refroidit. La charnière supérieure de la porte cède soudain dans un fracas de composite et de vernis âcre. Eva ne cille pas, même lorsqu'une écharde lui entaille la joue. 48. Le chiffre décline. Adrian s'est effacé dans l'ombre du renfoncement, un mouvement fluide, prédateur. Le premier assaillant franchit le seuil, silhouette monolithique équipée d'un masque à gaz. L'air du tunnel s'engouffre, chargé d'une odeur de pierre humide et de graisse de moteur. — Éloigne-toi de la console, ordonne une voix déformée. Eva reste figée, ses phalanges blanchies par la tension. Elle voit le reflet de l'assaillant dans l'écran, la petite luciole rouge d'un viseur laser qui danse sur sa poitrine. 42. Une décharge plus violente traverse son lobe temporal. La réalité se déchire. La cabine du train s'estompe pour laisser place à la blancheur d'une salle d'opération souterraine. Elle sent l'acier d'un écarteur sur son cuir chevelu. L'odeur du soufre sature ses sinus. « Ne bougez pas », murmure une voix sans visage, alors que le foret pneumatique entame sa course. Un coup de feu claque. Adrian a tiré. L'homme au masque bascule, mais des bottes martèlent déjà le linoléum du couloir. Eva baisse les yeux sur le code. Ce n'est pas une suppression de fichiers, c'est une déconnexion organique. Le protocole est conçu pour griller ses circuits, effaçant la trace de leur échec dans une hémorragie massive. 35. Elle saisit la souris, sa main tremblant si fort qu'elle manque de renverser l'appareil. Le curseur survole *Override*. Pour survivre, elle doit ouvrir la porte à ce qu'ils ont enfoui en elle. — Eva, fais-le ! hurle Adrian, perdant son calme de marbre. Une grenade fumigène roule sur le sol, crachant un gaz grisâtre qui pique la gorge. Eva retient son souffle, ses doigts s'enfonçant dans le clavier pour taper la séquence finale, alors qu'une main gantée de noir surgit de la fumée et se referme sur son poignet. Le contact est d'une froideur de morgue. 28. L'écran devient noir. Une seule ligne de texte apparaît, verte, obscène. *Identité confirmée. Réinitialisation des fonctions motrices.* Ses muscles se tendent d'une volonté qui n'est pas la sienne. Elle sent son bras pivoter vers Adrian. Sa main se referme sur le couteau posé sur la table. Elle veut hurler, mais sa mâchoire est verrouillée. Elle n'est plus la proie. Elle est l'arme. Le manche en polymère est une morsure glacée contre sa paume. Ses doigts se referment avec la précision hydraulique d’une presse. Adrian recule. Ses yeux s'écarquillent de compréhension. Le voile d'amnésie a laissé place à un masque de prédateur pur. La fumée rampe sur le sol comme un serpent spectral. — Eva, lutte ! Elle n'entend plus. Elle est une équation de balistique. Le train tangue violemment, mais son centre de gravité s'ajuste par pur réflexe cinétique. Elle bondit. Le mouvement est trop fluide pour être humain. La lame décrit un arc argenté, visant la carotide d'Adrian. Il pare de justesse, le métal du couteau crissant contre le canon de son pistolet dans une gerbe d'étincelles. Elle pivote, utilise l'inertie pour lancer un coup de genou dans les côtes de l'homme, sentant le craquement sourd du cartilage. Une pulsation violette brouille sa vision. Sur la vitre de la porte, le reflet d'un autre assaillant surgit. Elle est prise entre deux cibles. Son cerveau hiérarchise : Adrian est blessé, l'intrus est armé. Son bras gauche part en arrière, projetant une tasse en céramique vers la vitre. Le verre explose. Le train s'enfonce plus loin dans l'obscurité, seulement hachée par les flashs des alarmes. Dans le noir, elle perçoit tout. La chaleur d'Adrian. Le souffle mécanique de l'intrus. Et cette voix, encore, dans ses tympans : *Éliminez le témoin.* La porte de la cabine vole en éclats sous la poussée d'un bélier hydraulique. L'air se raréfie. Eva sent des éclats de polycarbonate lui griffer les joues sans qu'elle ne cille. Elle est devenue une cuirasse d'insensibilité. Elle se revoit, sanglée sur cette table d'inox, les tempes barbouillées de gel. Mais ici, dans le wagon, la morsure est celle de l'adrénaline. Huit secondes. Le second soldat recule, englué dans l'indécision. Le train s'enfonce dans le second tunnel. L'obscurité totale s'abat, zébrée par les lasers. — Bouge pas, Adrian. Sa voix est un murmure de lame. Elle ne cligne pas des yeux. Ses pupilles captent les infrarouges, un don empoisonné de ses créateurs. Elle voit les zones de chaleur sous l'armure du soldat. Six secondes. Elle lit le code génétique qui défile. C'est sa mort programmée. Le soldat ouvre le feu. Les détonations transforment le compartiment en chambre de pression. Eva bascule sur le côté, une rotation élégante. Les balles déchirent le velours du siège. Sa propre arme répond. Deux coups secs. Le corps de l'homme s'effondre. Trois secondes. Elle lâche le fusil et se jette sur l'ordinateur. Ses doigts s'arrachent les ongles sur un rail de fixation, mais elle attrape le clavier au moment où le train amorce une courbe fatale. Le monde bascule. Adrian glisse vers le vide, ses jambes battant dans le noir de l'abîme alpin. 00:00:01. Le curseur clignote sur *EXECUTE_PURGE*. Elle sent l’implant vibrer dans son cervelet. Sa main gauche tremble. Le regard d'Adrian change, passant de la terreur à une tristesse de condamné. L'ordinateur émet un bip strident. *ERREUR SYSTÈME.* La commande s'est figée, mais le verrouillage cardiaque est amorcé. Eva sent son cœur rater un battement. Elle tend le bras, désespérément, et attrape le poignet d'Adrian au moment où le noir devient total. Ils flottent au-dessus du ballast. Sous la peau de son poignet, le témoin lumineux passe au violet. Ils téléchargent sa mémoire. Chaque souvenir est aspiré par les serveurs de la firme. Le train ralentit brutalement dans un orage d'étincelles bleues. À travers la vitre brisée, une silhouette se découpe sur le toit. Une ombre fluide qui descend comme une araignée. Le wagon de tête se détache soudain dans un hurlement de métal torturé, laissant le reste du convoi dériver vers un cul-de-sac de pierre. L’extracteur sort un cylindre de sa ceinture. Une odeur de pomme acide se répand. Eva sent ses membres s'engourdir. La lumière à son poignet devient rouge sang. Un compte à rebours sonore déchire le vacarme. Le dossier s'autodétruit, et elle avec lui. Le train sort du tunnel. La lune explose dans le wagon dévasté. Eva voit enfin le visage d'Adrian. Il sourit. Dans sa main, un détonateur minuscule brille. Le wagon de queue se détache dans un dernier cri de structure brisée.

Piège de Verre

Le pêne claqua dans la gâche. Un bruit sec. Définitif. Adrian ne lâcha pas la poignée. Ses phalanges étaient blanches sous la pression, contrastant avec la crasse huileuse du wagon. Il respirait par le nez. Un sifflement mécanique. Derrière eux, le train de nuit hurlait contre les parois rocheuses des Alpes. Le métal gémissait sous la vitesse. Une plainte continue qui vibrait jusque dans la moelle d'Eva. Elle sentit le froid avant de comprendre la menace. Le canon du Sig Sauer s'écrasa contre sa tempe, juste au-dessus de l'arcade. Le contact était net. Implacable. Eva resta immobile. Ses poumons étaient bloqués. L'air empestait la graisse de moteur et la laine mouillée. Son cœur cognait contre ses côtes. Un prisonnier contre des barreaux. Dans la vitre noire, son reflet lui renvoyait l'image d'une proie aux yeux écarquillés. — Donne-moi le code, Eva. La voix d'Adrian était un murmure. Un rasoir sur du cuir. Elle sentit le plancher bourdonner sous ses jambes. Dans son esprit, rien. Une page blanche. Pourtant, ses doigts fourmillaient. Un réflexe musculaire. Une mémoire logée dans les tendons, prête à frapper. — Je ne sais rien, balbutia-t-elle. Sa gorge était sèche, tapissée de poussière de fer. Adrian appuya davantage l’arme. Le guidon du pistolet s'enfonça dans sa peau, laissant une marque violacée. Il colla son torse contre son dos. Une masse de chaleur étouffante dans ce wagon glacial. Un gobelet en carton vide roula entre leurs pieds au gré des secousses. Le train pencha violemment dans une courbe. La force centrifuge les jeta contre la paroi. Adrian ne cilla pas. Il faisait corps avec la machine. — Ne mens pas. Ton corps s'en souvient. Tape. Il tendit une tablette durcie. L’écran baignait ses mains tremblantes d’une lueur bleutée. Le curseur clignotait. Un pouls numérique. Soudain, le rythme changea. Un battement lourd écrasa le sifflement des rails. Une pression physique. Un déplacement d'air massif qui fit claquer les tympans d'Eva. Une ombre dévora les reflets de la vitre. Au-dessus d'eux, à quelques mètres du toit, un hélicoptère stabilisait sa course folle. Le souffle des rotors giflait la carlingue. De la glace et des graviers percutèrent les fenêtres. Adrian se figea. Sa mâchoire se contracta. Son arme restait soudée à la tempe d'Eva, mais son regard dévia vers le plafond. Un premier choc fit trembler le wagon. Puis un deuxième. Le verre de sécurité explosa. Un grappin à trois branches perça la fenêtre centrale. Des éclats tranchants volèrent partout. L’air des Alpes s'engouffra dans la brèche, éparpillant les dossiers restés sur les banquettes. Un second grappin mordit le plafond. Les griffes d'acier labourèrent le revêtement dans un hurlement de déchirure. Les câbles se tendirent. Le wagon fut soulevé d'un coup sec. Les roues quittèrent presque les rails dans un nuage d'étincelles. Eva hurla. Le vacarme dévora le son. Adrian la plaqua contre lui. Son bras l'enserrrait comme un cercle de fer. Il pointa son arme vers l'ouverture. Une silhouette sombre apparut dans l'encadrement, portée par le câble. L'homme portait un masque noir qui reflétait les éclairs du tunnel approchant. Le train s'engouffra dans la montagne. Obscurité totale. Seul le flash d'un premier tir illumina le wagon. Le canon d’Adrian cracha une flamme courte. Le coup de feu résonna contre le béton du tunnel. Un tonnerre confiné. L’odeur de soufre satura l’air. Eva sentait la poitrine d’Adrian vibrer contre ses omoplates. Il ne tirait pas au hasard. Il cadenassait l’espace. Le train hurlait. Ses roues broyaient le silence de la roche. À chaque secousse, les morceaux de verre sautaient sur la moquette. Une lame de froid figeait la sueur sur la nuque d'Eva. Dans les flashs des tirs, elle vit une botte tactique s’appuyer sur le rebord de la fenêtre. L'intrus bascula vers l'intérieur. Adrian recula d’un pas. Il entraînait Eva sans relâcher sa tempe. Ses doigts gantés étaient froids. Sa prise était un étau de muscles. Ses yeux n'étaient plus que deux fentes d'obsidienne fixées sur l'intrus. — Reste basse, grogna-t-il. Il la poussa au sol. Ses genoux percutèrent le métal. La douleur remonta jusqu'au bassin. Le tapis était parsemé de débris. Elle sentit une coupure s’ouvrir sur sa paume. Une chaleur humide. Son propre sang. L'odeur ferreuse se mêla à celle du métal brûlé. L'homme au masque noir toucha le sol. Ses mouvements étaient programmés. Il leva un pistolet-mitrailleur. Le wagon pencha. Virage suicidaire. Eva glissa. Son épaule heurta le pied d'une table. Le choc lui coupa le souffle. Au-dessus d’elle, le toit commença à gémir. Le deuxième grappin arrachait la carlingue. Les rivets sautaient un à un comme des bouchons métalliques. Le métal se tordait. Adrian changea de chargeur. Un geste machinal. Le clic mécanique s'inséra entre deux battements de son cœur. Il n'était plus qu'une machine à calculer les angles de mort. Il tira trois fois. Le masque de l’intrus éclata. L’homme fut projeté en arrière. Son corps resta suspendu au câble, balançant contre la paroi extérieure. Eva essaya de se redresser. Ses muscles agissaient avant ses pensées. Sa main chercha un appui. Ses tendons se tendirent. Une image flasha : une pièce blanche, le froid d'un scalpel, ce même bruit de rotor. Elle n'était pas une victime. Elle le sentait à la façon dont son poids se répartissait pour contrer la force centrifuge. Un nouveau choc ébranla le convoi. Le wagon se souleva de dix centimètres. Le plafond se déchira sur toute sa longueur. Des câbles électriques sectionnés fouettaient l'air, crachant des étincelles bleues. Les rideaux prirent feu. Adrian se tourna vers elle. Son visage était éclairé par l'incendie. Pour la première fois, son masque se fendit. Une urgence brutale. Il ne pointait plus son arme sur elle, mais vers la porte suivante. — Le code, Eva ! Maintenant ! Le train bondit hors du tunnel. La lumière de la lune inonda le chaos. Une masse sombre percuta le toit. Un homme immense. Son ombre s'étira sur eux comme un linceul avant que le métal ne cède totalement. La plaque de toit disparut dans le gouffre. L'air lacérait le wagon. Eva plaqua ses mains sur ses oreilles. Le vent était une agression. L’homme-montagne se déplia avec lenteur. Sa combinaison noire était mate. Son casque reflétait la lune. Il siffle à travers ses filtres. Chaque pas faisait craquer le plancher d’aluminium. — Le code, Eva ! hurla Adrian. Sa voix était couverte par les turbines. Adrian fixait Eva. Ses yeux étaient noirs. Il savait. Ses balles s'écraseraient contre le blindage du colosse. Eva sentit la panique. Une marée de bile amère. Ses souvenirs étaient des éclats de verre. Elle regarda ses mains. Elles tremblaient, mais son pouce cherchait un point de pression sur sa blessure pour stopper le sang. Un geste de soldat. — Je ne sais pas... balbutia-t-elle. Le colosse leva un bras. Un câble de traction courait le long de son avant-bras. Il fonça. Adrian fit feu. Trois détonations étouffées par le vent. Les étincelles jaillirent sur le plastron de l'intrus. Il ne ralentit pas. Le wagon s'inclina dangereusement vers le vide. Les rails hurlaient. Le géant attrapa Adrian par la gorge. Un bruit de vérin hydraulique. Adrian frappait l'armure. Son visage vira au violet. Il lâcha son arme. Le pistolet glissa sur le givre. Eva se jeta en avant. Ses muscles se détendirent. Elle attrapa le canon juste avant qu'il ne disparaisse. L'acier lui brûla la peau. Elle roula, percuta un siège, et se retrouva face au monstre. Un chiffre apparut dans son esprit. *7-2-4*. C'était un rythme. Un battement. L'intrus tourna son casque. Un capteur rouge s'alluma. Il lâcha Adrian et tendit sa main vers elle. Le train entra dans une courbe à deux cent quatre-vingts kilomètres-heure. Le sol se déroba. Le wagon ne touchait plus les rails. Il flottait. L'hélicoptère tira. Le toit s'arracha d'un seul bloc. Eva lève son arme, mais se figea. L'intrus ne l'attaquait pas. Il pointait l'entrée d'un tunnel. Trop étroit pour le wagon soulevé. — Eva ! Le code ou on crève ! rugit Adrian dans un râle sanglant. Le mur de pierre fonçait sur eux. Ses lèvres bougèrent. Un murmure. Le wagon percuta le béton. Les parois éclatèrent. Le hurlement du métal fut une aiguille chauffée à blanc dans ses oreilles. Le wagon perdit ses vitres droites. Des milliers de morceaux de verre tourbillonnaient. Eva sentit une coupure sur sa pommette. La pression sur son poignet fut atroce. Un craquement d'os. L'obscurité du tunnel les avala. Totalement. Seules les étincelles orange éclairaient la pierre. Adrian essayait de ramper, projeté contre les sièges à chaque secousse. L'odeur de métal brûlé sature l'espace. Le géant attendait. — Dis-le, siffla l'intrus. Le chiffre *7* cogna contre son palais. Le *2* lui brûla la gorge. Sa main libre remonta centimètre par centimètre. Ses muscles calculaient l'angle de tir dans le noir. Le wagon retomba sur les rails avec un choc brutal. L'hélicoptère venait de lâcher du mou. Adrian se redressa, un filet de sang à la bouche. Le géant resserra sa prise. Les os cédèrent. Craquement sec. La douleur réveilla une image : une pièce blanche, des électrodes, ce code gravé sur du métal. Le tunnel semblait se resserrer. Une saillie rocheuse arracha un morceau de blindage du géant. Le wagon bascula. Les roues quittèrent le rail. Eva ouvrit la bouche. — Quatre ! Le plafond s'effondra. Le géant tituba. Eva sentit la prise se desserrer d'un millimètre. Elle n'hésita pas. Elle pressa le canon contre le flanc du colosse. Le coup de feu l'assourdit. Le recul brisa son poignet blessé. Le câble, sectionné, fouetta l'air. Il s'enroula autour de la jambe du géant. L'hélicoptère tira d'un coup sec. L'intrus fut arraché du sol. Il ne lâcha pas Eva. Il l'entraîna vers la brèche. Adrian bondit, saisissant les chevilles d'Eva. Une chaîne humaine au-dessus du vide. Le train sortit du tunnel. La lune les aveugla. Sous eux, un viaduc. Deux cents mètres de néant. — Lâche-moi ! hurla Eva. L'hélicoptère percuta la paroi. Une boule de feu orange. La tension disparut. Le corps du géant bascula dans le précipice. Eva glissa des mains d'Adrian. Ses doigts griffèrent le givre. Elle bascula. Ses jambes se coincèrent dans la ferraille tordue du wagon. La carcasse s'arrêta, oscillant sur le bord de l'abîme. Adrian rampait vers elle. Le métal gémissait. — Ne bouge pas, souffla Adrian. Sa voix tremblait. Eva regarda derrière elle. Le vent. La chute. Et un bruit. Un tic-tac régulier sous le plancher. *00:09*. Adrian la saisit par le col. Il l'arracha au vide et la jeta sur la moquette imbibée de suie. Il percuta le verrou de la porte. Ils étaient seuls. Suspendus au-dessus des Alpes. — Le code, Eva. Le canon du pistolet s'écrasa sur sa tempe. Une brûlure froide. Sous eux, le tic-tac s’accélérait. Le sol vibrait. *00:06.* Une ombre immense occulta les étoiles. Un second hélicoptère noir se stabilisa. Le souffle des pales rabattait la neige brûlée. Un grappin de titane défonça le plafond. Le wagon s'éleva de quelques centimètres. — Le code ! hurla Adrian. *00:04.* Eva chercha dans la poussière. Ses doigts rencontrèrent un éclat de miroir. Long et tranchant. *00:03.* Un assaillant percuta le toit. Adrian leva les yeux. Eva serra le verre. Son sang nappa la lame. Elle ne regardait plus l'arme, mais la gorge d'Adrian. *00:02.* Elle pivota. Son bras décrivit un arc. La lame de verre pointée vers le haut. Un filin céda. Le wagon plongea. Le tir d'Adrian dévia, pulvérisant le miroir derrière elle. Elle sentit le souffle de la balle. Une main gantée saisit son épaule. Un second coup de feu vint d'en haut. Adrian fut touché à l'épaule. Il lâcha son arme. Eva fut soulevée par un assaillant. Elle vit Adrian se raccrocher à une poutrelle, les yeux fixés sur elle. *00:01.* Le dernier grappin lâcha. Le wagon entama sa chute. Eva montait vers l'hélicoptère. L'explosion fut une onde de choc, une gifle de chaleur. Elle se réveilla contre la paroi de la soute. L'odeur de carburant l'étouffait. Dans la pénombre, une main nue se tendit. Une chevalière en onyx brillait. — Tu gâches toujours les départs, Eva. La voix était un murmure de velours. L'homme s'accroupit. Ses yeux étaient deux abîmes de calcul. Adrian n'était rien à côté. — Adrian était un sentimental, soupira-t-il. Il fouilla son manteau. Ses doigts sortirent le dossier crypté. Il le contempla, puis sourit. Un sourire qui ne touchait pas ses yeux. — Dommage. Tu n'es déjà plus là. Un sifflement déchira l'air. Une lueur bleue éclaira le cockpit. L'appareil plongea. Eva serra son éclat de verre une dernière fois. Le vide l'attendait. Elle n'avait plus peur. Elle ferma les yeux.

Altitude Zéro

Le vent griffe les tympans. Eva plaque sa joue contre la paroi glacée du toit. L’acier vibre jusque dans ses dents. À trois cents kilomètres-heure, l’air est un bloc de béton. Ses gants en cuir fin ne protègent plus rien ; le blizzard alpin lui bouffe les doigts. Sous ses ongles, des aiguilles de verre. Elle rampe. Millimètre par millimètre. Le corps est soudé au revêtement par la peur de l'aspiration. À gauche, le vide noir des gorges de la Maurienne attend. Cinq mètres devant, deux silhouettes se percutent. Adrian. Un prédateur figé par le givre qui blanchit ses sourcils. Il ne recule pas. L’assaillant est une masse sombre sous un masque de néoprène. Ses gestes sont mécaniques. Brutaux. Les deux hommes sont agenouillés sur la pellicule de glace du wagon. Adrian saisit un poignet. Il tord. Le hurlement de la turbine écrase le craquement des os, mais le visage de l'ombre se crispe. Coup de tête. Un choc sourd qui projette Adrian en arrière. — Eva, le dossier ! rugit-il. Le bloc de polymère noir est là. Indifférent au chaos. Une rafale latérale le fait pivoter. Le dossier crypté — sa seule identité — entame une dérive lente vers le bord du train. Chaque secousse des bogies accélère sa glisse sur le flanc traître et poli. Si l'objet tombe, les parois rocheuses le pulvériseront. Eva tend le bras. Son épaule manque de sortir de son logement sous la pression du vent. Le train s'engage dans une courbe. La force centrifuge pousse tout vers l'extérieur. Ses pieds ne trouvent aucune prise. — Je n'ai rien ! crie-t-elle. Ses doigts cherchent un rivet, une rainure. Un tiers du coffret dépasse déjà dans le vide. Adrian chute. L'homme masqué sort une lame courte. L'argent déchire l'obscurité. Eva hurle, mais le son est dévoré. Elle lâche sa prise. Se jette en avant. Le buste pend au-dessus du néant. Ses poumons sont en feu. Le point de bascule arrive. L'acier se dérobe. Le train plonge dans un tunnel. L'obscurité est brutale. Asphyxiante. Le bruit devient un tonnerre compressé contre le béton. Dans ce noir absolu, une main poisseuse de sang se referme sur sa cheville. Elle tire vers l'abîme. L'étau broie le cuir de sa botte. Cherche le tendon. Eva ne voit rien. Elle goûte la suie et le goudron. L’humidité du sang sur son pantalon est une chaleur écœurante. Sa jambe part vers l'arrière, vers la gueule hurlante du ballast. Elle griffe le toit. Ses ongles s'arrachent sur une soudure, mais elle garde la poignée de la mallette. La douleur est une information secondaire. Elle pivote le bassin. Un réflexe hérité d'une vie qu'elle a oubliée. Elle dégage son pied libre et frappe dans le noir. Sa semelle rencontre une masse molle. Un visage. Un grognement étouffé. La prise se relâche. Eva se propulse, rampant comme un reptile en sursis. L'air pue l'ozone et la graisse brûlée. Elle n'entend plus Adrian. Juste le cri strident de l'air comprimé. Trois mètres plus loin, des étincelles illuminent la carlingue. La lame a mordu le métal. Dans le flash, Adrian apparaît. Acculé contre une antenne. Son visage n’est plus qu’une architecture de muscles tendus. Ils ne se battent pas ; ils s'exécutent. Coups courts. Secs. Adrian évite une estocade. Son corps bascule, retenu par un seul bras agrippé au rail de sécurité. Le train tressaute sur un aiguillage. Une secousse sismique. Eva percute le flanc du toit. La mallette lui échappe. Elle glisse sur la crête de l'abîme. Eva plonge. Le cœur bat contre ses côtes comme un oiseau piégé. Elle attrape le polymère au moment où le train amorce une courbe. La force centrifuge est une main de géant. Elle est à plat ventre, la moitié du corps dans le vide. Les rails sont des traits de feu dans la nuit. Une odeur de cigarette froide et de sueur rance lui frôle la nuque. La main ensanglantée remonte son mollet. Saisit le genou. On l'entraîne vers le bas. Eva se retourne sur le dos. La mallette sert de bouclier. Elle voit enfin les yeux de son agresseur à travers le néoprène. Vides. Une mort bureaucratique. L'homme lève un objet lourd. La sortie. La lumière crue explose. L'air glacé revient, multiplié par la vitesse. Le train plonge dans une pente abrupte. L'apesanteur la soulève. La mallette, l'assaillant, le toit... tout flotte. Un craquement sourd déchire l'air. Le panneau de métal se détache. Un premier rivet saute. *Ping.* Une détonation de petit calibre. La plaque frémit. La vibration lui agace les dents. La tôle s'incline de trois degrés. L’épaisseur d’une lame entre la survie et la chute. En bas, le ballast est un flou cinétique qui ponce les os. L'homme masqué ne bouge pas. Il est ancré sur la partie stable. Il n’a pas besoin de frapper ; la physique gagne toujours. Eva plaque sa joue contre l'acier, sentant le froid aspirer sa chaleur jusqu'à la brûlure. Ses doigts engourdis cherchent une jointure. Un lambeau de peau reste collé au rivet gelé. Elle tire. Le vent s'engouffre sous elle. Transforme la plaque en voile de mort. Elle serre la mallette contre son plexus. — Eva ! Le cri d'Adrian est un râle. À dix mètres, le colosse l'écrase contre un bloc de climatisation. Éclats de porcelaine. Adrian a le regard fixé sur elle. Un ordre muet. *Le dossier ou la mort.* Un deuxième rivet cède. Elle bascule. Ses jambes battent le vide au-dessus d'un viaduc invisible. L'air pue le soufre des freinages chauffés à blanc. L'homme masqué lève sa botte. Il vise ses phalanges. Il savoure l'instant. Eva voit les détails de la gomme usée sous sa semelle. Elle n'a qu'une main. Le poids tire sur son épaule. Cent mètres de vide. Le pied descend. Eva projette la mallette latéralement. Elle utilise l'inertie pour envoyer le dossier sur le toit, loin du bord. L'assaillant hésite. Son regard décroche. Elle libère sa main droite. Saisit la cheville de l'homme au moment où il est en appui unipodal. Le train percute un raccord défectueux. La dernière fixation explose. Le métal hurle. La plaque se cabre. Eva n'est plus accrochée à une structure, mais à un débris volant. Le monde bascule à quarante-cinq degrés. Ses tendons sont des cordes de piano prêtes à rompre. Elle ne lâche pas la cheville. Elle y met toute sa haine. Elle sent le tibia sous le cuir. L'homme perd son centre. Son cri est dévoré. Il s'effondre sur la tôle. Son visage est à dix centimètres du sien. Eva voit ses propres yeux dilatés dans les lentilles de l'autre. Le dossier glisse toujours. Il rebondit. Adrian projette son épaule dans le plexus de son adversaire pour se dégager. Il accroche le regard d'Eva. Elle sent le genou de l'assaillant broyer ses côtes. L'air s'échappe en un sifflement. La brûlure est incandescente. Elle serre les dents jusqu'au craquement de l'émail. Elle crochete le jarret de l'homme. Le train siffle. Noir total. Poussière de roche et huile rance. Eva entend le souffle erratique du tueur. La mallette approche du bord. Elle lâche la cheville. Choisit sa proie. Elle rampe sur le toit glissant. Le train secoue. La mallette bascule. Eva tend le bras. Chaque vertèbre hurle. Derrière elle, l'ombre se relève. Ses phalanges effleurent la poignée. Sortie du tunnel. La caténaire pend. Une liane de cuivre chargée de vingt-cinq mille volts. Eva s'écrase contre l'acier. Ses poils se hérissent. L'arc électrique claque dans un flash bleu-violet. Le câble percute le crâne de l'assaillant. Pas de cri. Une torche humaine. Le néant l'avale. Elle ne respire plus. La réverbération de la neige lui perfore les yeux. La mallette oscille sur l’arête du toit. Un centimètre de trop. — Eva ! Adrian est maculé de graisse noire. Le sang gèle sur sa joue. Le géant l’écrase. Ses muscles tremblent de tétanie. Elle rampe. Ses doigts sont des griffes de bois mort. Elle plante ses ongles dans les rainures. Le vent soulève sa parka. La mallette glisse. Elle attrape le plastique. Morsure acide du froid. Elle serre. Virage en épingle. La force centrifuge la jette dehors. Son genou tape le bord. Une ombre recouvre le toit. Le géant a lâché Adrian. Il est là. Il lève une lame terne. Eva pivote, la mallette contre son buste. Le tueur frappe. Le polymère encaisse le choc. L'impact la propulse. Ses talons quittent le toit. Le ciel bascule. Un câble d'acier surgit à la hauteur de sa taille. Eva se jette à plat ventre. Le sifflement lacère l'espace au-dessus de sa nuque. Impact. Gerbe d'étincelles. Odeur d'ozone. Elle goûte le sel de ses larmes. Adrian rampe sur le flanc. Il crache du pourpre. Sa main gauche pend, inerte. Poignet brisé. Le géant avance. Il n'a plus de lame. Juste ses mains. Il ignore le visage d'Eva. Il veut le dossier. Elle recule, les fesses dans le vide. — Adrian ! Sa voix se brise. Adrian tente de se lever. Son épaule cède. Le géant l'occulte. Il tend une main massive. Eva serre l'objet. C'est son identité. Elle sent un ergot métallique sur la tranche. Un déclencheur. L'instinct prend le contrôle. Elle bascule volontairement en arrière. Les jambes dans le vide. Le géant plonge. Ses doigts effleurent son col. Eva actionne l'ergot. Déclic. Sifflement pneumatique. Un câble de rappel est projeté. Le grappin de titane s'ancre dans la viande de l'épaule du géant. Elle tombe. Le vide l'aspire. Le câble se tend. Elle est une boule de démolition. La secousse lui arrache un cri. Le poids entraîne le géant. Il glisse. Racle la tôle. Laisse des sillons de désespoir. Sous elle, trois cents mètres de ravin. Sapins noirs. Rivière pétrifiée. Elle percute les vitres des cabines. Le verre se fissure. Elle voit son propre reflet ensanglanté. Le colosse la remonte centimètre par centimètre. Ses yeux sont pleins de rage. Adrian réapparaît au bord. Piolet d'urgence en main. Il n'attaque pas l'homme. Il abat la lame sur le câble. Le chrome déchire le ciel. Adrian ne regarde pas Eva. Il fixe le point de rupture. Premier impact. Cri du métal. Le câble s'effiloche. Eva ressent la décharge jusque dans ses os. Une agonie blanche. Elle est une ancre de chair. Le géant grogne. La pointe de titane laboure son muscle. Il tire. Eva voit ses bottes frotter contre la paroi du wagon. Odeur de graisse chaude. Adrian frappe une seconde fois. Les muscles de son bras saillent sous le tissu. Le câble gémit. Une note cristalline. Trois brins sur quatre lâchent. Elle bascule un peu plus. Le géant vacille. Leurs regards se croisent. Elle voit de la peur humaine. Muraille de béton noir. Le Simplon. Adrian lève les yeux vers la voûte qui fonce à trois cents à l'heure. Le piolet redescend. L’acier mord l’acier. Dernier fil rompu. Eva bascule. L'apesanteur la saisit. Adrian est effacé par l'ombre de la motrice. Elle voit le ballast défiler. Des dents de granit. Hurlement de métal déchiré. Le géant a percuté un pylône. Eva ferme les yeux. Attend l'impact final. La mallette lui échappe. Une secousse lui arrache l'épaule. Son bras est stoppé net. Adrian est là. Suspendu par une seule main à la rambarde. De l'autre, il broie son poignet. La mallette est coincée entre leurs corps. — Ne lâche pas, siffle-t-il. Ses gencives saignent. Une troisième ombre se redresse sur le toit. Fine. Pistolet en main. L'éclat de métal ricoche. Adrian ne bronche pas. Une veine bat sur sa tempe. Le sang d’Adrian lubrifie leur prise. La silhouette avance. Ajuste sa visée. Stable. Eva regarde le vide. La mallette glisse. L'articulation de son épaule craque. Un bruit de branche morte. — Tiens bon. Deuxième détonation. La balle percute la rambarde à quelques millimètres du pouce d'Adrian. Eva sent la brûlure des étincelles sur ses cils. Son bras s'allonge artificiellement. Les ligaments s'effilochent. Le train s'engage dans une courbe. Force centrifuge. Adrian lâche un cri étouffé. Ses muscles se tétanisent. La mallette saute. Échappe à l'étreinte. L'assaillant presse la détente. Adrian lâche la rambarde pour saisir le vide. Le temps se fige. La balle strie le noir. Adrian est un arc tendu. Ses ongles accrochent le polymère. Son corps entier pend au-dessus du ravin, relié au train par sa seule cheville verrouillée dans celle d'Eva. Elle est une sangle de chair. Le tueur réarme. Mouvement fluide. Professionnel. Adrian a la mâchoire si contractée qu'il ne peut plus parler. L'index se contracte sur la détente. Pupille d'acier froid. Ombre titanesque. Entrée du tunnel. Le plafond est un couperet. L'assaillant n'a pas le temps de s'abaisser. Eva ferme les yeux. Déflagration de débris. Un cri coupé net. Le noir absolu. La sensation de la main d'Adrian qui glisse.

La Trahison de la Chair

L'acier hurle contre les rails, une plainte stridente qui remonte le long des jambes d'Eva pour s'insinuer dans ses vertèbres, faisant vibrer ses dents au rythme du monstre de métal lancé à trois cents kilomètres-heure dans les entrailles des Alpes. L'air dans le couloir, saturé d'ozone et d'une odeur de moquette poussiéreuse, lui brûle les poumons à chaque inspiration forcée. Elle plaque sa main contre la paroi en Plexiglas tandis qu'une goutte de sueur salée pique ses yeux, glissant lentement sur sa tempe avant de se perdre dans l'ombre portée du wagon. Derrière elle, des pas retentissent. Lourds. Cadencés. Inexorables. Une ombre bascule sur la vitre et le reflet d'Adrian surgit du néant, mais avant qu'elle ne puisse esquisser un geste, une main gantée d'un cuir usé, imprégné d'un parfum de bête et de poudre à canon, s'écrase sur sa bouche. Il l'entraîne avec une force brute dans l'entre-deux-wagons, cet espace de chaos où le vent hurlant s'engouffre entre les soufflets de caoutchouc. Eva se débat, son corps se souvenant de réflexes de tueuse que des années d'oubli n'ont pas réussi à effacer, mais l'homme pare chaque coup avec une économie de mouvement qui trahit l'usure de ses propres articulations. — Ne bouge plus, grogne-t-il, sa voix évoquant le broyage de gravier. Il la plaque contre la porte en acier dont la température polaire traverse sa veste. Ses yeux sont opaques, deux fentes vitrifiées qui ne cillent pas sous les flashs intermittents des poteaux électriques. Sa main droite fouille prestement la poche de son manteau pour en extraire une seringue courte. La goutte de liquide translucide perle au bout du biseau, suspendue un instant avant que le geste précis ne déchire le derme de son épaule. Eva veut crier, mais le cuir presse ses lèvres ; elle ne perçoit qu'une intrusion de gel dans son sang, une foudre chimique qui sature ses nerfs et transforme ses muscles en une masse de plomb inerte. Dehors, la nuit est une encre épaisse. Le sas s'ouvre sur un courant d'air glacé qui sent la neige et la graisse de moteur. Adrian la soulève, la suspendant un instant au-dessus du gouffre entre le ballast qui défile et le silence des cimes, avant de basculer dans le vide. L'arrachement est brutal, l'air aspiré par le déplacement du train devenant un vide vorace qui l'expulse du monde solide pour la projeter dans le sifflement pur du vent. L'impact contre le talus est une explosion sourde qui remonte de ses chevilles à sa mâchoire. Ils roulent dans un kaléidoscope de pierres tranchantes et de neige sale, Adrian absorbant le choc de son corps massif avant qu'ils ne s'immobilisent dans un fossé. Le silence tombe, seulement rompu par le clapotis d'un ruisseau de montagne où il l'immerge brutalement pour masquer leur signature thermique. Eva sent l'intrus logé sous sa peau, ce parasite électronique qui brûle sa chair comme un insecte de feu. Adrian sort un couteau de sa botte. La lame de céramique, mate, ne reflète aucune lumière lorsqu'il l'approche de la zone d'injection. Elle ne peut pas se débattre, le sédatif ayant transformé ses membres en cordes inutiles, mais elle perçoit la terre cuite froide s'enfoncer pour fouiller ses tissus avec une précision barbare. Il pivote le poignet et le parasite de titane finit par émerger, glissant de la fente ensanglantée. Il le saisit entre ses doigts dont les coutures du gant sont effilochées par l'usage. — Le signal est stable, murmure-t-il pour lui-même en glissant la balise dans une fiole isolante. Des ombres tactiques sautent du train encore en marche, leurs lampes hachant la forêt. Adrian la porte comme un fardeau nécessaire, s'enfonçant dans une faille de granit où l'obscurité est totale et chargée d'une odeur de terre ancienne. L'espace est si étroit que la pierre lui râpe le dos. Dehors, un cri confirme qu'ils ont trouvé les traces de sang. Une lampe balaie l'entrée, révélant les veines de quartz de la grotte alors qu'Adrian arme son pistolet dans un silence de mort. Il l'entraîne ensuite vers une conduite de service qui descend à pic vers les entrailles de la montagne. Ils glissent sur le béton givré, Eva incapable de freiner sa chute, ses membres frappant les parois avec un bruit de bois mort. Le boyau débouche sur le viaduc. Le train de nuit passe au-dessus d'eux, un grondement de plusieurs centaines de tonnes qui fait trembler la structure et pleuvoir une poussière de rouille sur leurs visages. D'une balle précise, Adrian sectionne les câbles haute tension, créant un arc électrique bleu qui aveugle leurs poursuivants dans une odeur d'ozone insoutenable. Mais il ne s'arrête pas ; il la soulève de nouveau pour la jeter sur son épaule alors qu'un hélicoptère noir surgit de l'abîme. Dans la cabine saturée d'huile hydraulique, il la cale contre la paroi tandis qu'une alarme stridente annonce qu'ils sont verrouillés par un radar. Le missile percute le rotor arrière dans un fracas de fin du monde. L'hélicoptère entame une vrille mortelle, le ciel et la terre s'échangeant leurs places dans un stroboscope de feu. Eva sent le vide l'aspirer au moment où la paroi latérale est arrachée. Elle tombe, expulsée une dernière fois dans le néant des Alpes. La chute se termine dans un linceul de poudreuse. L'obscurité est absolue, étouffante, chargée du goût de la terre humide. Elle ne peut plus bouger, mais sous sa veste, la peau de son épaule émet toujours une lueur rouge intermittente. Une vibration sourde parcourt le sol gelé. Un pas. Trop lourd pour être celui d'un animal de la forêt. Adrian ne l'a pas sauvée. Il a juste balisé le terrain pour ceux qui arrivent.

Surcharge Système

La moquette avalait ses pas. Eva s'écrasa contre la porte du compartiment 4. Le métal mordit son épaule. À l'intérieur, l'air sentait la poussière rance. Le train s'engouffra dans un tunnel. La pression fit craquer ses tympans. Elle glissa le verrou. Un clic dérisoire face au monstre lancé à trois cents kilomètres-heure. Ses jambes flanchèrent. Elle tomba sur la banquette dont le cuir exhalait une odeur de sueur ancienne. Elle sortit l'ordinateur. L'aluminium brûlait son index entaillé. Elle ouvrit l'écran. La lumière bleue frappa ses pupilles. Une traînée de sang maculait le trackpad. Ses doigts dansaient. Les touches devenaient collantes. Elle força la saisie du dossier crypté. Ses muscles se souvenaient des séquences. Elle n'était qu'un réflexe. — Allez, murmura-t-elle. Le goût de la bile lui montait à la gorge. Dehors, la paroi du tunnel n'était qu'un flou gris. Le schéma des freins apparut. Un réseau de valves et de pistons. Elle injecta le script. Celui qu'Adrian voulait protéger au prix d'un carnage. Une vibration profonde fit sauter le curseur. Le châssis gémit. 84 %. Elle frappa la touche Entrée. La douleur irradia dans son poignet. Le ventilateur s'emballa. L'interface vira au rouge. *ACCÈS REFUSÉ. PROTOCOLE DE DESTRUCTION ACTIVÉ.* Les lumières s'éteignirent. Obscurité totale. Seul le clignotement de l'écran battait la mesure. Une odeur d'air ionisé envahit l'espace. Le train accéléra. Une poussée de gravité la cloua au dossier. Dans le couloir, un bruit de succion. La serrure électronique passa au vert. Eva ne respirait plus. Ses poumons brûlaient. Une goutte de sueur glissa de sa tempe pour s'écraser sur la touche F. Le compte à rebours s'égrenait : 00:54. Les vitres menaçaient d'imploser. La porte coulissa. Une silhouette s’insinua. L'ombre était massive. Une odeur de tabac froid et de cuir mouillé précéda l'homme. Eva voulut hurler. Sa gorge était un tunnel de verre pilé. L'inconnu ne bougeait pas. Le reflet rouge de l'écran brillait dans ses yeux. — Eva, murmura une voix granuleuse. Adrian. Il ne la regardait pas. Ses yeux étaient rivés sur le clavier ensanglanté. — C'est un piège à rétroaction, dit-il en l'agrippant. Déconnecte-le. — Je le tiens, hoqueta-t-elle. Ses doigts fusionnaient avec le plastique chaud. Elle entra la clé de contournement. Sous leurs pieds, les mâchoires de céramique mordirent les disques. Une étincelle éclaira le tunnel. Le visage d'Adrian apparut, livide. Le clavier cessa de répondre. Le code se figea. Un silence de tombe envahit l'habitacle. Eva frappa la console. Rien. La fumée s'épaissit, violacée. Un unique message s'afficha : *PROTOCOLE DE DESTRUCTION ACTIVÉ.* Un craquement sec. Des explosions sourdes secouèrent le wagon. Adrian la tira vers lui. — Dehors ! Le train tomba en avant. L'accélération les plaqua contre la cloison. Eva entendit ses côtes craquer. Adrian grogna, son épaule encaissant le choc pour deux. Il frappa le panneau de composite. Le verrou magnétique tenait bon. — Le système... j'ai déclenché la surcharge, parvint-elle à articuler. Le boîtier de l'ordinateur explosa. Un jet de flammes bleues. Le lithium en fusion se répandit sur les draps. La chaleur devint insupportable. Adrian fit rempart de son corps. Eva rampa vers le panneau de service sous la tablette. Ses doigts rencontrèrent du liquide de refroidissement. — Adrian ! Le coupe-circuit ! Elle arracha le couvercle. À l'intérieur, un enchevêtrement de fibres. Elle chercha le levier jaune. C'est là qu'elle vit le reflet sur la vitre. Une silhouette. Dans le couloir. Immobile. Un visage dont les yeux captaient la lueur bleue avec une fixité inhumaine. La porte s'ouvrit d'elle-même. L'homme sur le seuil ne portait pas d'arme. L'air se solidifia. Le train entra dans un virage. La vitre vola en éclats. Le froid alpin s'engouffra, aspirant l'oxygène. L’homme au long manteau ne bougea pas. Il ignora Adrian. Ses yeux fixèrent Eva. Adrian rugit et se jeta en avant. L'impact produisit un bruit de fer contre un sac de sable. L'intrus saisit son bras. Un craquement sec. Adrian grimaça. Eva tira sur le levier. Bloqué. Elle arracha le disque dur externe. Il pendait par un câble. Elle le connecta au port de maintenance de la paroi. Ses doigts glissèrent sur le sang. L'écran de secours s'alluma en vert. Le dossier agissait comme un virus. Sous ses pieds, les freins commençaient enfin à mordre. La décélération la projeta contre le métal. Elle vit, en périphérie, Adrian et l'ombre lutter au bord du gouffre. *ACCÈS REFUSÉ.* 00:09. Ce n'étaient pas les freins. C'étaient les charges de découplage. Le convoi allait se briser. L'inconnu tendit une main vers le disque dur. Eva serra un tournevis oublié sous la tablette. 00:03. Le premier déclic retentit. Le monde bascula. La charge pyrotechnique pulvérisa les gonds. Le sol devint une plaque vibrante. Eva plongea. Son épaule heurta le plexus de l'homme. Elle frappa vers le haut, visant la gorge. Un mouvement dicté par une mémoire qu'aucune amnésie n'avait effacée. L’ombre para le coup, broyant le poignet d'Eva. 00:01. La deuxième série de boulons céda. Un mur de ténèbres s'interposa entre les wagons. Le compartiment fut arraché. Le disque dur glissa, rebondissant vers le vide. L’inconnu se jeta vers l'objet. Adrian hurla. Le wagon se détacha. Un silence relatif s'installa durant la chute libre vers le flanc de la montagne. Le choc contre la paroi rocheuse changea tout en une centrifugeuse de verre. Eva fut projetée au plafond. L'homme en noir basculait vers le tunnel. Mais il ne tombait pas seul. Ses doigts s'étaient refermés sur la cheville d'Eva. Le cuir du gant broya son tendon. L'homme pendait dans le vide, accroché à sa jambe. Son visage, masqué de suie, n'exprimait rien. Eva chercha une prise. Adrian apparut, saisissant sa veste. — Lâche-le ! hurla-t-il. Eva détendit sa jambe libre. Le talon de sa botte percuta le poignet de l'agresseur. Une fois. Deux fois. Le cartilage céda. L'homme fut aspiré par les ténèbres. Dans un dernier geste, il projeta le disque dur vers l'intérieur. Le boîtier glissa jusqu'au pied de la console. Eva rampa. Ses côtes frottaient contre ses poumons. Elle atteignit le terminal. Elle inséra le disque. Un petit clic. L'écran s'alluma. Une ligne de code défila. Eva posa ses doigts sur le verre recouvert de sang ferreux. Elle devait outrepasser la motrice. Adrian pressa ses mains sur les siennes pour stopper les tremblements. — Force-le, Eva. Tes mains savent. Elle ferma les yeux. Les schémas logiques apparurent derrière ses paupières. Elle frappa des séquences complexes. La machine hurlait. L'écran devint noir. Puis, un craquement sec sous le plancher. Un point de lumière blanche. Des lignes de code fragmentées. Adrian l'observait avec une urgence glacée. *PROTOCOLE DE DESTRUCTION ACTIVÉ.* Le compte à rebours commença. Eva plongea sa main dans le boîtier ouvert. Elle chercha le lien physique à sectionner. Le train montait vers les sommets, mais la gravité les tirait vers le ravin. La silhouette derrière la porte revint. Adrian sortit son arme. Un son sec. — Continue, ordonna-t-il. Eva trouva une boucle de cuivre. Elle l'entoura autour de son index. Elle tira. La peau se déchira. L'écran vacilla. Une détonation. Le verre de la porte explosa. Des diamants coupants lacérèrent la pièce. La silhouette franchit le seuil. Eva releva la tête. Elle vit le visage de l'intrus. Ce n'était pas un étranger. C'était l'homme dont elle portait la photo dans son médaillon. Celui qu'elle croyait mort depuis dix ans. — Thomas ? hoqueta-t-elle. Sous leurs pieds, le plancher se déchira. Le vide hurla. Tout bascula.

Dernière Ligne Droite

L’acier grince contre l’acier. Une vibration sèche remonte le long des chevilles d’Eva, traverse ses genoux et vient cogner sa cage thoracique. À trois cents kilomètres-heure, le paysage alpin n'est qu'une traînée d'encre derrière la vitre renforcée. Dans la cabine étroite, l'air sature. Une odeur de café froid, de poussière ionisée et de métal brûlé. Sur ses genoux, le châssis du portable chauffe. La batterie gonfle sous la pression du transfert. 92 %. Le curseur clignote sur l'écran, une pulsation bleue calée sur ses battements de cœur. Eva respire par saccades. L’œil rivé sur la barre de progression, elle guette chaque pixel gagné. C’est une stagnation insupportable. Chaque octet envoyé vers les serveurs de la presse internationale est une balle tirée contre le Système. La sueur glisse sur sa tempe, meurt dans le col de sa chemise. Ses phalanges blanchissent sur le clavier. La porte coulissante gémit sur son rail de cuivre. Le bruit est bref, sec. Un percuteur qui s'abat. Adrian est là. Il ne tient plus debout. Il s'appuie contre le montant en aluminium, le souffle court, haché par la douleur. Son visage n’est plus qu’un amas de chair à vif et d'hématomes violacés. Une entaille profonde barre son arcade, laissant un filet de sang couler dans son œil gauche. Il le garde clos. La manche de sa veste, arrachée, révèle un bras marbré de suie. — Ferme ça, lâche-t-il. Sa voix est un frottement de papier de verre dans une gorge asséchée par l'adrénaline. Il entre, verrouille la porte d'un geste saccadé et s'effondre sur la banquette. L'odeur de la poudre se mélange à l'air confiné. C'est une présence lourde. Un homme qui revient de l'abattoir. — Encore trois minutes, Adrian. Je ne peux pas couper. — Le train est miné. Le mot tombe. Lourd. Définitif. Eva sent ses poumons se figer. Elle perçoit le ronronnement du processeur, le sifflement du vent contre la carlingue. Ses yeux quittent l'écran pour se planter dans le regard valide d'Adrian. Son iris est de marbre. Froid. — Sous nos pieds, reprend-il en désignant le plancher vibrant. Des charges à fragmentation. Ils ne veulent pas récupérer le dossier. Ils veulent effacer la trace. Ils vont pulvériser ce train avant Milan. 95 %. La vibration change. Ce n’est plus le choc régulier des traverses. C’est un battement. Un cœur de métal qui s'emballe sous le lino gris. Eva sent le froid du sol traverser ses semelles alors que ses orteils se crispent. — Eva, maintenant. La poigne d’Adrian se referme sur son poignet. Un étau de fer. Elle sent la chaleur poisseuse de son sang sur sa peau. Dehors, les sapins noirs défilent comme les dents d'une scie circulaire. Le train hurle. Une plainte monte des bogies. Le freinage d'urgence est sectionné. La vitesse les plaque contre les parois. 99 %. Le curseur vacille. Le cercle de chargement tourne, roue de la fortune macabre. Eva retient son souffle. Ses poumons brûlent. Une fumée blanche, légère, s'insinue par les jointures du sol. Le clic revient. Plus net. Le son du percuteur rencontrant l'amorce. — Envoi terminé, murmure-t-elle, la voix blanche. Adrian déverrouille la fenêtre de sécurité d'un coup de coude. Le verre explose en mille diamants sombres, aspirés vers l'extérieur. Un vortex glacé s'engouffre dans la cabine. La pression change brutalement, bouchant les oreilles dans un craquement sec. Il la saisit par la taille. Ses pieds ne touchent plus le sol. La porte du compartiment cède enfin. Une silhouette massive se découpe dans l'encadrement, canon pointé vers son cœur. — Saute ! Il la propulse dans le vide noir au moment où le plancher se soulève dans un flash orange aveuglant. La détonation n'est pas un son. C'est un séisme qui déchire sa perception du monde. Le souffle de l'explosion la frappe dans le dos, une main de géant incandescente qui l'expulse de la carcasse métallique. La chaleur dévore l'oxygène. Puis, le froid. L’air des Alpes à trois cents kilomètres-heure est un mur de verre liquide. Eva bascule dans le noir absolu. Elle voit le train : une chenille de feu lacérant la montagne. Le wagon sept n'est plus qu'une gueule béante d'enfer orange. Adrian est là, silhouette découpée sur le chaos, immobile sur le seuil du brasier. Il ne saute pas. Le corps d'Eva entame sa rotation. Le ciel et la terre s'inversent. Ses muscles se contractent. Son cerveau reptilien prend les commandes. Elle traverse le feuillage d'un épicéa. Le bois craque. La douleur est une décharge électrique. Sa chute est ralentie par les épines, mais le sol reste une enclume. Elle percute la pente. Un roule-boulé violent. Sa tête rebondit contre la terre gelée. Elle glisse sur des dizaines de mètres, arrachant des racines, dévalant le talus. Son épaule craque. Elle finit sa course contre le tronc massif d'un chêne. Le silence retombe, lourd, troublé par le crépitement lointain du train. Elle ouvre une paupière. Sa vision est un voile de rubis. Elle goûte le fer. Son sang. À quelques mètres, quelque chose bouge. Un bruit de pas lourds écrasant les brindilles. Une lueur rouge balaye le sous-bois. Un laser. Le point danse sur sa poitrine, nerveux. Il cherche son cœur à travers son pull poisseux. Eva bloque sa respiration. Un homme avec une visière thermique avance avec une précision de métronome. Eva sent l'humus trempé contre sa joue. Sa main droite s'enfonce dans la terre, ses doigts rencontrent un éclat de schiste tranchant. L'homme s'arrête. Il incline la tête. *Clac*. Le son de la culasse est définitif. — Ne bouge pas, murmure une voix de papier de verre. Eva contracte les muscles de ses jambes. Elle n'est plus une victime. Elle est un piège. — Où est la clé ? Son doigt se crispe sur la détente. Eva lance son bras droit vers l'avant, la pierre serrée comme un poignard, au moment où un rugissement de moteur déchire l'air. Un projecteur aveuglant surgit de la crête, balayant la forêt. Le tireur pivote, ébloui. C'est l'instant. Eva roule. Une rafale de balles laboure la terre là où sa tête reposait. Elle sent le souffle chaud du plomb frôler ses côtes. L'hélicoptère descend en rase-mottes, couchant les arbustes. Elle se plaque contre un rocher. L'homme à la visière se repositionne, imperturbable. — Fin de ligne, Eva. Une main gantée se pose sur sa bouche, étouffant son cri. Une odeur de tabac froid et de métal. — Ne respire plus, murmure Adrian à son oreille. Il est là, visage ravagé, tenant un détonateur. Le tireur fait un pas de trop. Le laser meurt sur la chaussure d'Adrian. Il presse l'interrupteur. Le sol s'éventre dans une éruption de terre. La silhouette du tueur est projetée comme une poupée de chiffon. Le silence revient. Eva regarde l'unité de stockage dans sa poche. *Transfert terminé*. — C'est fait, souffle-t-elle. Adrian fixe l'hélicoptère qui vire pour un second passage. Un canon rotatif commence à pivoter. — Ce n'étaient pas les nôtres, Eva. Il désigne le flanc de l'appareil. Le logo peint sur la carlingue est celui du dossier crypté. Le canon vrombit. Un sifflement de toile claque au-dessus de leurs têtes. Une secousse brutale leur arrache les vertèbres. Ils ne s'écrasent pas. Ils sont balancés au-dessus de l'abîme, suspendus à un fil d'acier dont le treuil hurle sous la charge. Le baudrier scie les hanches d’Eva. Elle balance, pendule de chair au-dessus du néant. Une goutte de sang tombe de la mâchoire d'Adrian et s'écrase entre ses yeux. Le train n'est plus qu'une cicatrice lumineuse à l'horizon. Le câble remonte par saccades. Chaque traction est un coup de poignard. La remontée s'arrête net à dix mètres sous la structure d'un pont. Un drone d'interception se stabilise en vol stationnaire devant eux. Ses rotors hurlent. Un point rouge se fixe sur le front d'Eva. Elle ne respire plus. Elle regarde le canon s'aligner avec une précision de scalpel. Le cliquetis du verrouillage électronique résonne. — Eva. Regarde-moi. Elle n'entend que le craquement du harnais. Une fibre de nylon cède. Puis une deuxième. Un sifflement déchire l'air. Une traînée de magnésium percute le drone dans une gerbe d'étincelles bleues. La machine bascule. Le câble lâche. La chute reprend. Brutale. Mais une force latérale les arrache à la trajectoire. Une main gantée de noir saisit le bras d'Eva. Une poigne de fer. — La vérité a un prix, lance une voix déformée par un modulateur. Et vous venez de dépasser votre plafond. Ils s'engouffrent dans une ouverture sombre dans la roche. Le silence revient, chargé d'une odeur de kérosène. Eva retombe sur une surface dure. Elle rampe sur quelques centimètres. Elle lève la tête. Adrian est à genoux, entouré par trois silhouettes en armure tactique. L'un d'eux regarde un terminal, puis Eva. — Le transfert est validé. Mais il y a un problème. Il tourne l'écran. Ce ne sont pas des preuves. Le dossier qu’elle a envoyé n’est qu’une horloge. Un compte à rebours numérique. 00:02. Le chiffre rouge pulse. Eva fixe l’écran. Elle comprend enfin. Elle n’est pas celle qui dénonce. Elle est celle qui déclenche. 00:01. Le déclic final est sec. Inaudible. Sur l'écran, le compte à rebours s'efface. *Diffusion mondiale : 100%.*

Impact et Silence

Le sol n’est plus une surface. C’est une masse de plusieurs tonnes d’acier en convulsion, hurlant son agonie contre les rails de la vallée. Eva sent la vibration remonter le long de ses tibias pour s’ancrer dans son bassin. À 310 km/h, le paysage n'est qu'une zébrure de noir et de gris lacérant la vitre du wagon-bar. L'odeur d'ozone et de graisse surchauffée sature l’air. Ses doigts glissent sur le boîtier de sécurité. La sueur lui pique les yeux. Elle insère la clé magnétique dans la fente étroite. À sa gauche, Adrian n’est plus qu’une ombre déformée par les soubresauts du convoi. Il hurle un avertissement, mais le fracas du métal dévore ses cordes vocales. Ses veines gonflent sur son cou, une architecture de cordages sous une peau blême. Il pointe le loquet. Elle appuie. Le clic est dérisoire. Un bruit de jouet cassé au milieu de l'apocalypse. Les goupilles pneumatiques sifflent, scellant les issues. Eva sent le froid du panneau de commande contre ses paumes moites. La morsure est glaciale. Elle doit actionner l'ouverture manuelle avant que la torsion du châssis ne soude les montants pour l’éternité. Un gémissement strident déchire l'air. L'essieu avant vient de quitter son axe. Le temps se dilate. Elle voit une goutte de condensation glisser lentement le long d'une paroi, une perle de cristal suspendue dans le chaos, avant que l'inclinaison brutale du wagon ne la projette contre la console. Son épaule percute un rebord saillant. Une douleur électrique irradie jusqu’à sa nuque. Elle ne lâche pas le levier rouge. Ses muscles brûlent. Elle tire. Le levier résiste, grippé, puis cède dans un craquement sec qui résonne jusque dans ses dents. Le monde bascule à quarante-cinq degrés. Adrian est propulsé contre le plafond. Les luminaires explosent en une pluie de paillettes de verre. Une chaleur insupportable lèche le flanc gauche du convoi, une vague d'orange pur dévorant l'obscurité derrière les vitres. Le déraillement n'est plus une menace ; c'est une réalité physique qui broie tout. Les bagages deviennent des projectiles. Les parois, des lames de rasoir. Le premier impact vide ses poumons. Plus d'oxygène. Eva se sent légère. L’estomac remonte. Plus d'appui. Le vide. Le wagon s'élève avant de retomber dans un fracas de fin du monde. Des étincelles jaillissent, illuminant le visage ensanglanté d'Adrian. La paroi se déchire comme du papier. Puis le noir. Un noir pesant, chargé de poussière et de caoutchouc brûlé. Un signal électronique retentit. Une pulsation régulière provenant de la sacoche contre sa poitrine. Elle essaie de bouger ses jambes, mais ses membres ne répondent plus, emprisonnés sous un poids invisible. Un liquide chaud coule sur son front, aveuglant son œil gauche. À travers la carcasse éventrée, une lueur bleue approche. Ce n'est pas une torche de secours. La poussière danse dans le rai de lumière. Elle est granuleuse, un linceul de silice qui transforme chaque inspiration en brûlure. Eva expire une bouffée de grisaille. Ses doigts grattent le cuir de la sacoche. Le signal s'intensifie. Une urgence numérique. Elle tente de dégager sa jambe. Un craquement sec résonne. La douleur n'est pas encore là, masquée par l'adrénaline au goût de métal brûlé. Elle sent seulement le poids : des tonnes d'acier pressant sa cuisse. Elle tourne la tête. À deux mètres, Adrian est un pantin désarticulé jeté contre les débris. Il ne cligne pas des yeux. Un filet sombre s'échappe de son oreille. Le faisceau bleu balaie la paroi. Le mouvement est fluide, mécanique. Un drone vrombit faiblement, insecte de titane noir survolant le charnier de verre. Eva plaque sa main sur la sacoche pour étouffer le signal. Elle retient son souffle. Sa poitrine siffle. Elle doit bouger. Ses muscles se tendent, cherchant un appui dans la boue de débris et de neige fondue. Elle tire sur sa jambe avec une violence désespérée. Un hurlement reste bloqué dans sa gorge. Le drone s'arrête net. Son optique rouge pivote. Le vrombissement change de fréquence, devenant un sifflement de prédateur. Dans le silence des Alpes, un clic métallique retentit au-dessus d'elle. Quelqu'un vient de sauter sur le toit. La tôle gémit. Des pas lents. Assurés. Une ombre immense occulte les étoiles. L'homme ne saute pas. Il s'accroupit. Eva distingue le contour d'un fusil d'assaut court. L'individu scanne les débris avec une rigueur de géomètre. Ses lunettes de vision nocturne transforment ce chaos en carte thermique. Adrian est une tache froide. Elle, elle est un point de chaleur vacillant. Un spasme secoue son mollet. Une voix grésille dans un casque : — Cible localisée. Wagon quatre. Signal actif. Le ton est plat. L'homme se laisse glisser à l'intérieur. Ses pieds touchent le sol avec une légèreté surnaturelle. Il se redresse. Le drone vient se loger au-dessus de son épaule. L'inconnu n'est pas là pour sauver. Il pointe le canon vers le front d'Adrian. Eva ne respire plus. L'oxygène résiduel devient un acide rance. Elle observe la phalange du tireur, une courbe de cuir noir déjà contractée sur la détente. Le temps se fragmente. À cette distance, elle distingue les micro-rayures sur le métal mat de l'arme. Le canon est une gueule d'ombre prête à cracher. Sa main droite serre un éclat de vitre. Le tranchant mord sa chair, le sang lubrifie la prise. L'homme incline le buste. Un craquement de verre pilé résonne comme un coup de tonnerre. — Identification négative pour le sujet principal. Je procède à l'élimination du témoin. L'épaule de l'exécuteur se verrouille. Soudain, un craquement de métal brise la stase. Derrière l'assassin, la main d'Adrian se referme sur un montant éventré. Le signal de la sacoche sature soudainement l'air d'une fréquence radio stridente. L'exécuteur marque une hésitation. Sous les débris, le wagon vibre d'un grondement sourd. Le convoi, en équilibre sur le flanc de la montagne, recommence à glisser. Le laser quitte la main d'Eva pour remonter vers son visage. Le sol se dérobe. Une nouvelle secousse arrache le wagon de sa prise dans un tonnerre de foudre mécanique. C'est l'instant de grâce, la fraction de seconde où le métal ne touche plus rien. Le vol de la bête avant la chute finale. Eva croise le regard d'Adrian au milieu du vide. Ses doigts à lui s'ouvrent vers elle. L'impact broie la réalité. La lumière s'éteint. Le wagon se replie comme une canette sous une botte géante. Eva sent l'acier se refermer sur elle dans un étau de chaleur et de froid. Le noir revient. Mais ce noir a une texture. Une mélasse de suie et de verre. Elle n'est plus sûre de la limite entre son corps et la carcasse. À sa droite, le signal du dossier scande les secondes. Sa main tâtonne, rencontre une chaleur organique. — Adrian ? Un sifflement de plèvre perforée répond dans l'ombre. Un grattement métallique s'élève. Ce n'est pas Adrian. C'est le bruit d'un rat de tunnel. La lueur bleue du dossier palpite, révélant une silhouette sur le toit renversé. L'homme au fusil a arraché son casque. Un filet de sang coule de son oreille. Il sourit, un étirement de lèvres qui fait craquer ses croûtes de sang. Il lève son pouce au-dessus d'un détonateur. Le signal s'arrête net. Le wagon décroche totalement. Pendant une éternité suspendue, Eva ne pèse plus rien. Son corps décolle, mais la barre d'acier dans sa cuisse la rappelle à l'ordre, ancre barbare qui déchire les muscles. Adrian, animé d'une force mécanique, serre la cheville de l'assassin. Il ne cherche plus à se libérer. Il accepte la chute. Le wagon percute une saillie rocheuse avant de s'immobiliser dans un angle impossible, retenu par un unique câble d'acier qui chante sous la tension. L'assassin est à moitié sorti par la brèche. Le détonateur niché au creux de sa paume. Son pouce bouge. Doucement. Le câble au-dessus d'eux gémit, une plainte cristalline. Eva saisit le levier de secours. Le métal s'incruste dans sa paume. — Adrian, lâche-le. Le pouce s'enfonce. L'étincelle naît au fond du mécanisme. Eva tire sur la manette de secours. Le système cède dans un geyser hydraulique. Les portes s'arrachent au moment où le train percute le butoir de la gare de triage. L'aspiration est totale. Le monde devient une centrifugeuse de feu. La carcasse s'enroule autour d'un pilier de béton dans un hurlement de métal. Eva est projetée. Le vide. Le froid. Puis l'obscurité tombe comme un couperet. Plus de flammes. Juste l'odeur du kérosène. Et ce son, à l'intérieur de son propre crâne. Une pulsation régulière. Une lumière blanche, chirurgicale, s'allume au-dessus d'elle. — Sujet 04 stabilisé. Le signal s'accélère brusquement.
Fusianima
TERMINUS : AMNÉSIE
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Seb Le Reveur

TERMINUS : AMNÉSIE

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Le métal se tord. Une stridence aiguë, insupportable, qui déchire le wagon 12. Eva ouvre les yeux. La douleur est immédiate. Une lame de givre enfoncée entre les vertèbres. Sa nuque est un bloc de béton. Elle a oublié son nom. Son corps, lui, hurle l'urgence. Ses muscles sont des cordes de piano prêtes à rompre. Elle respire mal. L'air pue le liquide de refroidissement et le café rance. Le train P...

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