Le Voleur de Visages

Par Seb Le ReveurThriller

Berlin. Hiver. Moins dix au thermomètre. Le vent coupe la peau comme un rasoir rouillé. Elias Thorne descend de sa Volvo. La porte claque. Un choc métallique dans le silence de Mitte. Le quartier dort sous une chape de plomb et de givre. Le siège de la *Europa Kredit* se dresse devant lui. Un monolithe de verre et d’acier brossé. Elias marche. Il compte ses pas. Un ancrage. Le hall d'entrée est v...

L'Angle Mort

Berlin. Hiver. Moins dix au thermomètre. Le vent coupe la peau comme un rasoir rouillé. Elias Thorne descend de sa Volvo. La porte claque. Un choc métallique dans le silence de Mitte. Le quartier dort sous une chape de plomb et de givre. Le siège de la *Europa Kredit* se dresse devant lui. Un monolithe de verre et d’acier brossé. Elias marche. Il compte ses pas. Un ancrage. Le hall d'entrée est vaste. Trop vaste. Les dalles de marbre renvoient l'éclat blafard des néons. Il ne lève pas les yeux vers l'agent de sécurité. Inutile. L'homme n'est qu'une forme. Une silhouette bleu marine surmontée d'un ovale beige. Un œuf sans traits. L'odeur guide Elias. Tabac froid et café bas de gamme. Puis la démarche : un glissement du pied gauche. Elias tend sa plaque. La masse sombre s'incline. L'ascenseur monte au 42ème étage. Pression dans les tympans. Ses gants en cuir fin craquent alors qu'il serre les poings. Les portes glissent. L'odeur frappe en premier. Pas de putréfaction. Pas de ferraille sanguine. Éther. Silicone frais. Une fièvre synthétique. Le tapis étouffe ses pas. À Berlin, le silence est une arme de gros calibre. Sarah est là. Épaules droites. Poids sur la jambe droite. Parfum de santal et de pluie. — Dans le bureau du fond, murmure-t-elle. Sa voix tremble. Un battement d'aile brisée. Le bureau de Karl-Heinz Voller. PDG. Intouchable. Jusqu’à ce soir. Le corps occupe un fauteuil *Eames*, face à la baie vitrée. Berlin scintille en bas comme un amas de diamants brisés. Costume italien, fil d'or, mains manucurées sur les accoudoirs. Elias s'arrête à deux mètres. Il ignore le visage. Il regarde les *Oxford* noires. Cirage parfait. Pas une éraflure. La montre *Patek Philippe* au poignet tourne encore. Le tic-tac est le seul battement de cœur de la pièce. Il lève les yeux. Le choc est physique. Voller n'a plus de peau. Une surface lisse remplace les traits. Une résine beige-rosée. Silicone de grade médical. La matière a épousé les muscles, figé l'expression dans une indifférence absolue. Une sculpture. Les yeux, grands ouverts, fixent le vide à travers la membrane artificielle. Elias s'accroupit. Ses genoux craquent. Le faisceau de sa lampe balaie la perfection synthétique. Aucune bulle d'air. Aucun pore. Le silicone brille sous la lumière. — Il a injecté le silicone sous la peau avant de la retirer, murmure Elias. La polymérisation dégage une chaleur fiévreuse. Le tueur vient de quitter la peau. Une fente au coin de la bouche de Voller attire son attention. Pas un défaut de fabrication. Un insert. Elias utilise une pince fine. Il tire. Une languette de plastique transparent sort de la gorge. Une inscription est gravée au laser. Microscopique. *L'identité est une insulte.* Le téléphone du bureau hurle. Une agression sonore. Elias décroche. Silence. Puis une respiration rythmée. Trop lente pour être naturelle. — Capitaine Thorne, dit une voix de synthèse. Ne regardez pas le visage. Regardez les mains. Elias baisse les yeux. Sous les ongles de Voller, une substance noire. Épaisse. — Il a essayé de gratter sa propre mue, continue la voix. On ne s'échappe pas de soi-même. Déclic. Ligne coupée. Elias renifle l'air. L'odeur de silicone change. Elle devient âcre. Piquante. La poitrine du cadavre gonfle. Un mouvement imperceptible. Une réaction chimique. — À TERRE ! Un souffle. Un éclatement de membrane. Le corps de Voller se déchire, projetant des lambeaux de chair et de résine. Une pluie de particules rosâtres recouvre le marbre. Elias se relève, les oreilles bourdonnantes. Sarah gît plus loin, inconsciente. Une silhouette se détache des ombres près de la baie vitrée brisée. Même veste de laine grise que Sarah. Même pantalon noir. Mais l'odeur est mauvaise. Éther. — Ne bougez plus. Elias pointe son Glock. L'ovale beige en face de lui incline la tête. Un geste d'oiseau. Curieux. — Tu es le seul à ne pas être trompé par l'image, Thorne, dit la silhouette. La voix est douce. Cultivée. Humaine. — Qui es-tu ? — Un correcteur d'erreurs. Voller était un brouillon. Je l'ai rendu solide. L'homme bascule en arrière dans le vide. Elias se précipite. Quarante étages plus bas, rien. Pas de corps. Juste une nacelle de nettoyeur qui oscille dans le vent d'hiver. Plus tard. L'appartement de Wedding est un sanctuaire d'ombres. Elias n'allume pas la lumière. Il connaît les angles. Il s'approche du miroir de l'entrée. Sur le verre, un mot écrit au silicone gras, à l'endroit exact de son propre visage absent : *MUE*. La Volvo hurle maintenant sur la Spree. Les mains de Thorne sont soudées au volant. Il ne quitte plus la route des yeux. Chaque ombre dans l'habitacle a la forme d'un passager. Elias verrouille sa portière. Trois fois. Ses yeux balayent les rétroviseurs. Chaque reflet de phare dans la nuit devient un scalpel. Vane ne cherche pas la balle dans la nuque. Il cherche la mue. Prendre la place. Voler le lit, le badge, la vie. Dans Berlin, l'original n'est plus qu'un brouillon. Elias Thorne regarde le miroir intérieur. Il voit un homme. Une veste sombre. Une cravate. Mais là où devrait se trouver son visage, il ne voit qu'un trou noir. Une absence. Ses doigts ne rencontrent que le verre froid, mais il sent, de l'autre côté, un regard qui lui rend le sien. Un regard qui attend son heure. Le jeu de miroirs vient de se briser. L'opération ne fait que commencer.

L'Artisan du Néant

Berlin. Trois heures du matin. Le béton pisse l’eau. Le sous-sol exhales ozone et salpêtre. L’air sature les poumons. Julian Vane fait face au miroir d’argent poli. Un néon crépite. Le bourdonnement électrique tape contre ses tempes. Son visage est un chantier. À droite, la peau est lisse, presque belle. L’œil bleu capte la lumière. À gauche, le désastre. Hollywood a laissé une carcasse de cire fondue. Le nerf facial est mort. La chair pend. L’œil gauche reste fixe, bille de verre dans un nid de cicatrices. Julian lève la main. Ses doigts sont des étaux. Pas une vibration. Il touche la zone morte. Le froid de la peau inerte. Il sourit. Seule la moitié droite remonte. Un rictus de monstre. Il saisit la vaseline. Gestes mécaniques. Il écrase la graisse sur ses sourcils, ses cils, la ligne des cheveux. La résine n’a pas de pitié. Elle arrache tout. Il prépare le bol. Poudre blanche. Eau à douze degrés. La spatule tourne. Un bruit de succion. La pâte devient mauve. Chair liquide. Julian applique. Le froid le saisit, morsure glacée qui fige les muscles. Il recouvre sa bouche. Il recouvre ses pommettes. Il arrive aux yeux. Le noir. Le silence est total. Seule sa respiration résonne dans son crâne. Un sifflement court. Sec. L’alginate durcit. La matière prend l’empreinte de chaque pore, chaque ride, chaque cicatrice. C’est une mue. Il se débarrasse de Julian Vane. Cinq minutes de vide. La sueur coule sous le masque, pique ses paupières closes. Ses phalanges claquent contre le bord du masque. Il décolle. L’air s’engouffre. Un bruit de ventouse. Le moule vient d’un coup. Julian ouvre les yeux. Ses pupilles se rétractent sous le néon brutal. Dans ses mains, il tient son propre néant. Pivot. Le miroir disparaît. Le mur d’écrans s’allume. Marc Seguin trône au centre. Trente-quatre ans. Fondateur de Lumen. Le visage de l’arrogance. Julian presse la lame contre le sourire sur papier glacé. Le papier crisse. Il évide les yeux de Seguin avec une précision de boucher. « Tu n’es qu’une image, Marc. » Sa voix est un froissement de papier de verre. Julian saisit une feuille de silicone translucide. Il la chauffe. Elle devient souple. Presque vivante. Il la pose sur le moule de sa propre difformité. Le scalpel glisse. Micro-mouvement. Il retire une épaisseur. Il crée la pommette de Seguin. Il ajoute une couche près de l'orbite. Travail de taxidermiste. L’odeur du silicone chauffé sature la pièce. Caoutchouc brûlé et vanille chimique. Julian utilise une loupe binoculaire. Il implante des cheveux. Un par un. Aiguille creuse. Il respecte l’angle de pousse. Il tapote la surface avec une éponge de texture. La peau artificielle capte la lumière comme de la vraie chair. Il prend un flacon de pigment. Mélange de tons chair, rouge sang, bleu veineux, jaune hépatique. La peau est un spectre de transparences. L’aérographe souffle une brume colorée. Les taches de rousseur apparaissent. Une petite cicatrice sur le menton. Julian s’arrête. Son côté gauche le lance. Une douleur électrique. Il ignore la souffrance. Il la dompte. Il va vers le réfrigérateur industriel. Acier brossé. Un nuage de vapeur froide s’échappe. Il saisit un flacon scellé. *Échantillon 09 – Sécrétions*. L’odeur est organique, acide. Sébum. Hormones. Sueur. Julian s’en frotte les poignets. Il aspire l’odeur. Il visualise les poumons de Seguin. Il marche. Change sa démarche. Bascule son poids sur la jambe gauche. Déhanchement léger. Incline la tête de trois degrés. Il évide le masque. Il applique la colle chirurgicale de grade V. La substance fusionne le silicone et l’épiderme. Il approche le masque de sa peau. « Correction. » Le silicone plaque son front. La colle brûle. Elle dévore l’oxygène de ses pores. Il lisse avec ses pouces, chasse les bulles d’air. Les bords du masque se fondent dans ses tissus. Il regarde le miroir. Marc Seguin le regarde. Derrière les yeux de Seguin, un abîme. Il saisit son kit. Seringues d’éther. Fil de suture. Il sort dans la nuit froide. Berlin est un rasoir gelé. La température mord, mais le silicone isole. Il monte dans la Mercedes. Il ajuste le rétroviseur. Le regard d’un loup dans le visage d’un agneau de la tech. Friedrichstraße. Le club L’Éclipse approche. Un bunker de béton brut. Des barbelés. Julian se gare en zone interdite. Il sort. Il marche droit vers l’entrée. Le videur est un colosse. Une main massive se lève. « Pousse-toi, Karl. » Voix de fouet. Cassante. Le colosse s'efface devant le pouvoir. L’odeur frappe. Sueur. Tabac froid. Ozone. Les basses martèlent son sternum. Julian avance dans le chaos. Le vrai Marc Seguin est là, dans le carré VIP. Il rit, flûte de champagne à la main. Seguin se lève. Il titube. Trop de coke. Il s'engouffre dans le couloir des sanitaires. Julian emboîte le pas. Néon rouge. Lumière de boucherie. Seguin se penche sur le miroir. Il voit son double. Il s’immobilise. « C’est quoi cette blague ? » Julian réduit la distance. « Un reflet, Marc. Tu n'es qu'un reflet. » Seguin veut hurler. Sa gorge se verrouille. Ses jambes deviennent du plomb liquide. Le cri meurt dans sa poitrine. Julian est précis. Il plante l'aiguille dans la jugulaire. L'éther coule. Seguin s'effondre. Masse de viande inutile. Julian le traîne dans la cabine. Verrouille. Il récupère la Patek Philippe. Trois cent mille euros. Le métal est encore chaud de la chaleur de l'autre. Il prend le téléphone, les clés de la villa. Il ajuste sa cravate devant le miroir. Il sort. « Bonne soirée, Monsieur Seguin. » Julian hoche la tête. Impérial. Il prend la Porsche de Seguin. Silencieuse comme un reproche. Soudain, un gyrophare. Bleu et argent. Julian se range. Portière. Pas lourds sur le bitume. La vitre descend dans un sifflement électrique. L’officier s’approche. Elias Thorne. L’homme qui ne voit pas les visages. Thorne se penche. Il ne regarde pas les yeux bleus de Seguin. Il ne regarde pas la cicatrice. Il renifle l’air. Ses narines frémissent. Julian retient son souffle. La colle brûle. « Monsieur, » dit Thorne. Sa voix est trop calme. « Vous avez grillé un feu rouge. » Julian compose le sourire de Seguin. « Ma montre doit retarder, officier. » Thorne incline la tête. Il perçoit l’anomalie. L’odeur de fond. Acide. Médicale. Éther et silicone. « Votre voix, » dit Thorne. Un silence. « Elle manque de relief. » Julian sent la sueur perler sous la prothèse. La sensation est atroce. Un insecte qui rampe sur sa chair. « Vos papiers. » Thorne prend le permis. Il ne regarde pas la photo. Il touche le plastique. Il sent la texture. Il rend le document. « Rentrez chez vous, Monsieur Seguin. Faites attention. » Thorne recule dans l’ombre. Julian redémarre. Il arrive à la villa de Potsdam. Verre et acier. Clara descend l’escalier. Nuisette en soie. « Tu es rentré tard, Marc. » Julian monte les marches. Il pose sa main sur sa joue. Le silicone rencontre la peau chaude. Clara frissonne. Elle ne sait pas qu'elle touche un mort. « Je suis là maintenant. » Il l'embrasse. Ses lèvres sont froides. Inertes. Le matin se lève. Lumière grise. Julian va dans la salle de bain. Il se regarde. Marc Seguin lui rend son regard. Julian prend un scalpel. Il approche la lame de son front. Une petite incision. Une goutte de sang perle. Rouge vif. La seule chose réelle. Julian sourit. La correction commence.

Signature Olfactive

Le bureau de Lefebvre pue le tabac froid. L'autorité rance. Les murs de verre dominent Berlin. Une jungle d'acier. Des néons sous un ciel de plomb. Lefebvre n’est qu’une masse. Une tache sombre sur fond gris. Elias Thorne fixe la cravate. Soie bleue. Nœud Windsor. Thorne ignore le visage de son chef. Pour lui, le commissaire se résume à une voix de gravier. Une odeur de café brûlé. — Tu délires, Thorne. La voix vibre. Elias reste de marbre. Ses yeux balaient la pièce. Il cherche des ancres. Le tic-tac de l'horloge. Le froissement d'un dossier. — Trois victimes. Trois vies effacées. Ce n'est pas un tueur. C'est un architecte. — Dossier clos. Le suspect est mort. — Ce n'était pas lui. — On a l'ADN. Les caméras. — L'ADN se manipule. Les caméras mentent. Elias avance. Ses mains sont des blocs de glace. Son cerveau traite les données. Le pouls de Lefebvre accélère. Un tambour sous le revers de la veste. — Tu es fatigué, Elias. Ta... condition. Elle empire. L’insulte cogne. La prosopagnosie. Sa prison. Il voit des nez. Des bouches. Des yeux. Le puzzle ne s'assemble jamais. Les visages sont des paysages instables. Mouvants. — Pose ton badge. Prends deux semaines. Le métal est froid contre la paume. Elias le dépose sur l'acajou. Le choc produit un son sec. Net. Thorne tourne le dos. Ses talons claquent sur le marbre. Rythme de métronome. L'ascenseur descend. Elias ferme les yeux. Les odeurs l'attaquent. Parfum bon marché. Sueur de stress. Ozone. Il sort. Le froid de Berlin gifle ses joues. Un vent de rasoir. La ville est un labyrinthe de miroirs. Chaque vitre reflète une silhouette inconnue. La sienne. Il évite son appartement. Un tombeau. Il marche vers l'Est. Alexanderplatz. La foule est une marée de fantômes. Elias se fie aux démarches. Un boitement à gauche. Des sacs trop lourds. Il cherche l'anomalie. La perfection. Le loft d'Adler. Ancien entrepôt. Cordon de police. Elias attend le noir. Il connaît les angles morts. Il sait disparaître. Il force l'issue de secours. La serrure cède. Un clic. Un souffle d'air chaud. L'endroit sent la mort. Une mort propre. Chimique. Elias enfile les gants. Le latex crisse. Il n'allume rien. Ses doigts deviennent ses yeux. Il effleure le verre. Poussière fine. Ses narines frémissent. Il filtre l'air. Lavande en tête. Cœur métallique. Le fond est une agression. Éther. Colle chirurgicale. Silicone médical. Elias visualise Vane. L'Antagoniste. L'homme sans visage. Vane s'est assis ici. Il a porté les habits d'Adler. Habité sa peau. Thorne passe la main sous le rebord du bureau. Ses doigts rencontrent une aspérité poisseuse. Il renifle. L’acétone brûle ses sinus. De la colle. Pour fixer les masques. Sculpter une identité. Vane ne ressemble pas aux victimes. Il devient leur jumeau. Un bruit. Frottement de tissu. Dans le couloir. Thorne bloque sa respiration. Son pouls se stabilise. Quarante battements. — Je sais que vous êtes là, Thorne. Une voix de femme. Sarah. L’odeur de vanille. Le papier ancien. — Lefebvre a lancé l'alerte. Tu joues gros, Elias. — Il était ici. Le sculpteur. — On a trouvé son corps, Elias. Identifié. — Faux. Vane a tué un inconnu. Il lui a donné le visage d'Adler. Maintenant, Vane dort dans son lit. Sarah s'approche. Sa silhouette floue découpe la fenêtre. Elle soupire. — Tu n'as pas de preuves. Juste une odeur. — Regarde la salle de bain. Sens. Sarah obéit. La torche balaie le marbre. Tout est trop propre. — Je ne vois rien. — Ne regarde pas. Respire. — Ammoniaque ? — Solvant. Il a nettoyé les conduits. Mais il a oublié le siphon. Elias dévisse le coude. L'eau stagne. Un liquide gris s'écoule. Des filaments. Des lambeaux de méduse. Translucides. — C'est quoi ? — De la peau. Silicone texturé. Il a épluché son mensonge avant de sortir. Le téléphone sonne. Un cri strident. Bakélite noire. Elias décroche. Silence. Puis une respiration. Mesurée. — Vous avez du flair, Capitaine. Voix neutre. Synthétique. — Où est Adler ? — Adler n'existe plus. Un brouillon. Je l'ai corrigé. — Vous ne resterez pas sous le plastique. — Je me révèle. Vous... vous ne voyez rien. C’est votre don. L'aveuglement. Souris, Elias. Ta nouvelle peau arrive. Clic. — Il nous regarde. Elias percute la fenêtre. Trente étages plus bas. Une voiture noire démarre. Phares éteints. Une ombre dans le brouillard. Il refuse la voiture de Sarah. Il doit aller au labo. Miller l'attend. Odeur de tabac et de désinfectant. — Analyse ça. Miller grogne. Les machines vrombissent. — Fascinant. Polymère intelligent. Il réagit à la chaleur. Épouse les muscles. Les pores sont vivants. Il cultive de la peau à partir de l'ADN. — Il y a autre chose ? — Du curare. Pour paralyser. La victime reste consciente. Elle sent tout. Elias pose le fragment trouvé dans la ruelle, près du manteau de Sarah. — Analyse ça aussi. Miller blêmit. — Ce n'est pas du silicone, Elias. C’est de la peau. Humaine. La bile monte. Elias appelle Sarah. Messagerie. L’odeur de vanille dans la ruelle n'était pas un reste. C’était l’appât. — Si Vane est Sarah, qui conduisait la voiture ? Elias percute la porte. L'air de la nuit gifle ses poumons. Une caresse funèbre. Il s'arrête. L'air sent le bitume. Puis la note sucrée. Éther. Juste derrière lui. Une main se pose sur son épaule. Froide. Inhumaine. — Capitaine. Vous avez oublié quelque chose. Piqûre au cou. Curare. Le sol bascule. Le bitume monte. Noir. Elias se réveille. Statuette de chair. On le traîne. Son visage racle le sol. Gravillons. Sang chaud. Hangar vaste. Acoustique immense. Table d'inox. — Regarde-moi, Elias. Un visage parfait se penche. Trop tendu. Aucun pore. — Tu ne me reconnais pas ? Tu vois les âmes, tu rates les masques. Le scalpel brille. Vane sourit. La peau de silicone reste de marbre. — Sarah t'aimait bien. Sa peau était fine. Papier de soie. Toi, c'est différent. Ta peau est marquée. Traumatisée. Vane injecte l'antidote. Chaleur dans les veines. Poumons ouverts. Elias feint l'inertie. Vane prépare son mélange. — Je vais faire un moulage. De ton vivant. Le visage de l'homme qui ne voit rien. Le produit recouvre son menton. Chaud. Étouffant. Elias pivote. Frappe le tabouret. Projette sa main. Il tient une vis de fer arrachée à la table. Il l'enfonce dans le cou de Vane. Gargouillis. Thorne arrache les lambeaux de son propre masque. Il court. Forêt de visages suspendus à des fils de nylon. Vane s'approche. Le sifflement de sa blessure est rauque. Thorne ferme les yeux. La vue est inutile. Il écoute. Il lance un débris. Vane se détourne. Thorne bondit. Il étrangle. Ses pouces cherchent la plaie. Spasme. Silence. Thorne appuie sur le bouton de secours. Flashs rouges. Il se penche sur le cadavre. Il arrache le masque de silicone. Il recule. Le sol se dérobe. Thorne fixe son propre cadavre. Deux visages. Une seule vérité. Qui est l'original ? L'alarme hurle. La police entre. — Capitaine Thorne ? Elias lève les mains. Il sent la vanille sur ses propres manches. Il est l'œuvre. Le noir l'engloutit.

La Première Mue

L’appartement surplombe Berlin. Trente-huitième étage. Une boîte de verre et de titane. Dehors, le ciel a la couleur d’une ecchymose. Le vent hurle contre les vitres blindées. À l’intérieur, le silence est un linceul. Julian Vane est debout devant le miroir sans tain. Il ignore son reflet. Il observe l’homme de l’autre côté. Marc Sterling. Magnat de la cryptofinance. Quarante-deux ans. Un corps d’athlète entretenu par le mépris. Sterling fait les cent pas. Il parle à un interlocuteur invisible. Vane enregistre. Sterling se frotte la narine gauche. Trois fois. Un tic nerveux. Vestige d’une ancienne addiction. Il boite de la jambe droite. Vieille blessure de ski. Sa voix est un baryton sec. Il tranche les mots. Une guillotine. Vane ajuste son propre visage. Sous la couche de silicone, sa peau brûle. La colle chirurgicale tire sur ses pores. L’odeur de l’éther corrode ses sinus. Une drogue. Une mue. Il n’est plus Julian Vane, le monstre défiguré. Il devient l’image. Il devient le pouvoir. Il applique un polymère liquide sur sa mâchoire. Le froid le fait frissonner. Il lisse la jointure. La transition entre la prothèse et sa chair disparaît. Le miroir lui renvoie Sterling. Monstrueux de perfection. Vane teste les cordes vocales. Un modulateur électronique est logé contre son palais. — Le marché est volatil, Marc. Nous devons liquider. Le son est identique. Même timbre. Même arrogance. Vane sourit. Le muscle de sa joue gauche reste immobile. Sa paralysie. Son rappel de réalité. Il compense par la commissure droite. Sterling fait exactement cela quand il est sarcastique. Vane a visionné huit cents heures de rushs. Il connaît Sterling mieux que sa propre mère. De l’autre côté du verre, le vrai Sterling s’arrête. Il retire son oreillette. Ses mains tremblent. À peine un millimètre d’oscillation. Vane sort de la pénombre. Il glisse sur le sol en chêne fumé. Ses chaussures sont doublées de feutre. Il entre dans le bureau. Sterling ne se retourne pas. — Je t’avais dit de ne pas me déranger, Sarah, lance Sterling. Vane adopte sa posture. Dos droit. Épaules tombantes. Poids du corps sur la jambe gauche. — Sarah est partie, Marc. Sterling se fige. Le verre d’onyx tremble contre ses dents. Sa propre voix vient de lui répondre. Il pivote. Le temps se fragmente. En face, son double. Même Tom Ford. Même Patek Philippe. Même regard d'acier. Un miroir vivant. Un miroir qui respire. — Qui… qu’est-ce que c’est ? Vane incline la tête de six degrés. Le tic de Sterling. — Je suis la version corrigée, Marc. Sans les doutes. Sans les erreurs. Sterling recule. Ses talons heurtent le bureau. Sa gorge se noue. Un goût de bile inonde sa bouche. Un spasme secoue son diaphragme. Inconnu. Oublié depuis vingt ans. Vane sort un scalpel. La lame en céramique brille sous les spots. *** À dix kilomètres de là, Elias Thorne est assis dans le noir. L’écran projette une lumière crue sur son visage émacié. Il porte des lunettes teintées. La clarté est une blessure. Il fixe une vidéo de surveillance. Pour n’importe qui, c’est Marc Sterling. Pour Elias, c’est un amas de pixels. Des gris. Des blancs. Un nuage de coton à la place des traits. La prosopagnosie est une cage. Un monde sans visages. Elias ferme les yeux. Il écoute. Il branche un logiciel d’analyse de spectre. Il traque le bruit des pas. *Tap. Flic. Tap. Flic.* Le rythme est asymétrique. La jambe droite traîne d’un dixième de seconde. Elias rembobine. Autre vidéo. Deux heures plus tard. *Tap. Tap. Tap. Tap.* Le rythme est parfait. Métronomique. Elias se redresse. Ses vertèbres craquent. Une goutte de sueur froide coule entre ses omoplates. Il ignore les visages. Il traque l'anomalie. Une rupture de cadence. Un battement de trop. Il approche son nez de la veste de sport retrouvée trois semaines plus tôt. Il inspire. L’odeur gifle. Acide. Silicone. Éther. Et quelque chose d’organique. Une odeur de mue. — Tu es là, murmure Elias. Il se lève. Il attrape sa canne blanche. Il cartographie les volumes. Il refuse les pièges des miroirs. Son téléphone vibre. Message de Yana : *« Sterling ne répond plus. Il a annulé le dîner avec le ministre. »* Elias ne répond pas. Il sait. L’odeur de l’éther hante ses sinus. C’est l’odeur du vide. *** Retour au penthouse. Sterling essaie de crier. Vane plaque une main de latex sur sa bouche. Force brute. Ni graisse, ni faiblesse. Que du muscle sec et de la volonté. Des cordes de piano sous tension. — Chut, murmure Vane. C’est une fusion. Il presse la lame contre la gorge. La peau cède. Une ligne rouge apparaît. Fine comme un cheveu. Sterling écarquille les yeux. Il voit son propre visage au-dessus de lui. Une cage de silicone qui ne cligne jamais. Vane sent le pouls sous ses doigts. Rapide. Désordonné. Un cœur d’oiseau piégé. — Si je te remplace, personne ne verra la différence. Le monde préfère le masque à la vérité. Sterling griffe le bras de Vane. Il déchire le tissu de la veste. Vane ne bronche pas. La douleur est une information. Rien de plus. Il appuie sur un point de pression derrière l’oreille. Le milliardaire s’effondre. Paralysé. Vane le pose sur le tapis. Comme une porcelaine. Comme une pièce de rechange. Vane sort une mallette. Seringues. Polymères. Pinces. Il ne tue pas. Il prélève. Texture des pores. Empreinte thermique. Un faisceau bleu balaie la victime. — Regarde-moi, Marc. Regarde ce que tu es. Vane approche un miroir. Sterling voit deux versions de lui-même. L’une terrifiée, sanglante. L’autre froide, prédatrice. L’Uncanny Valley en chair et os. Vane enfonce une aiguille dans la joue. Il injecte le produit de contraste. — On va numériser ton âme. Et puis on va la supprimer. Le téléphone de Sterling sonne. *Yana*. L’adjointe de Thorne. Le flic qui ne voit rien. Le flic qui l’obsède. Vane décroche. Il attend trois secondes. Il calque sa respiration. — Oui ? La voix est un clone. Un chef-d’œuvre acoustique. — Monsieur Sterling ? C’est la police criminelle. Nous aimerions vous poser des questions. Vane sourit à sa victime agonisante. — Bien sûr, officier. Je vous en prie. Venez. Il raccroche. Le temps presse. La mue doit s'achever avant qu'Elias Thorne ne franchisse cette porte. Vane place la lame au coin de l’œil gauche. — Merci pour la peau, Marc. *** Elias est dans l’ascenseur. Il sent l’électricité statique. Ses oreilles bourdonnent. Il déteste ces tubes de métal. Ils suppriment les repères. Il vérifie la culasse de son Glock au toucher. Le métal est froid. Rassurant. Étage 38. Les portes s’ouvrent. L’air est saturé. Silicone. Éther. Et l'odeur du sang frais mélangé à de la colle chaude. Elias avance. Ses chaussures de cuir sont silencieuses. Il éteint sa lampe. Inutile. Il préfère les ombres. Il pousse la porte avec sa canne. Salon plongé dans la pénombre. — Monsieur Sterling ? appelle Elias. Une basse profonde qui cherche un écho. — Dans le bureau, inspecteur. Elias s’approche. Une silhouette assise derrière l’onyx. Un homme. Un visage flou. Une nébuleuse grise. L’homme se lève. Il marche vers lui. *Tap. Tap. Tap. Tap.* Le rythme est parfait. Trop parfait. La cadence métronomique de l'imposteur. Elias lève son arme. — Ne bougez plus. — Vous ne voyez pas mon visage, Thorne. Comment savoir ? — Je ne vois pas les visages. Je traque le mensonge. Votre épaule gauche est trop haute. Vous pesez moins que l’homme de ce matin. Et vous sentez la chimie, pas le whisky. L’homme avance dans la lumière. — Fascinant, dit Vane. Vous êtes le seul miroir qui ne ment pas. Une alarme incendie se déclenche. Les sprinkleurs s’activent. Pluie glaciale. Elias perçoit un mouvement sur le sol. Quelque chose qui rampe. Quelque chose de rose. Marc Sterling. Ce qu'il en reste. Son visage n’est plus qu’une plaie. Rouge vif. Muscles à nu. Paupières disparues. Elias a un haut-le-cœur. Il ne voit pas les traits, mais il voit la viande crue. L’absence totale d’identité. — Regardez-le, Thorne, dit Vane. C’est la vérité de l’homme. Un amas de fibres et de peur. Elias tire. La balle traverse la vitre blindée. Étoile de fissures blanches. Vane a disparu dans le dressing. Un passage secret. Elias s’agenouille dans la flaque de sang et d’eau. Sterling saisit son poignet. Doigts glissants. Yeux sans paupières fixés sur le néant. — Il… a pris… mon… Dernier spasme. Mort. Elias se relève. Couvert de sang. Seul dans ce palais de verre. Des milliers de miroirs lui renvoient des silhouettes sans visage. Des fantômes dans la pluie. Vane a réussi sa mue. Il est Sterling. Il a le pouvoir. Elias remarque un objet sur le bureau. Un morceau de silicone. Une oreille humaine. Au dos, gravé à la pointe : *« Regarde-moi. »* Elias serre le morceau de peau artificielle dans son poing. Dehors, le vent hurle. Quelque part, un homme avec le visage d’un mort commence sa nouvelle vie. Thorne descend au rez-de-chaussée. Il franchit les portes vitrées. L’air de Berlin le frappe au foie. Glacial. Il monte dans sa berline. L’odeur du sang de Sterling colle à ses manches. Sucrée. Écoeurante. Son téléphone vibre. *Yara*. — Elias ? Sterling entre au siège de la Sterling Corp. La vidéo date d'il y a trente secondes. — Ce n'est pas lui. C'est Vane. Il démarre. Pneus hurlants. Dans les loges de la tour, Vane ajuste sa cravate. Le miroir est un juge. Il étire ses lèvres. La colle tire sur ses pommettes. Il ressent une piqûre sous l’œil. Un point de suture interne lâche. Il ne cille pas. Il est Sterling. Il parcourt les messages du mort. Un coup frappe. — Monsieur Sterling ? Le conseil vous attend. — J’arrive. Il entre dans la salle. Douze prédateurs en costume. — Messieurs, dit Vane. Commençons. Soudain, il s'arrête. Une perturbation. Elias Thorne est là. Devant la vitre. Il observe le rythme de la respiration. Trop lent. Trop régulier. Il observe l’épaule gauche. Elle est trop haute. L’imposteur force le trait. C’est trop propre. Elias entre dans la salle. Sans frapper. — Marc Sterling est mort. Vane éclate de rire. Un rire sonore. — Capitaine, vous faites une scène. Rentrez chez vous. Vane vient se placer devant Elias. Leurs visages sont séparés par quelques centimètres. Vane voit les pupilles d'Elias osciller. Mais Elias sent l’éther. Le silicone frais. La putréfaction. L’odeur du cadavre. Elias tend la main vers la mâchoire. La sécurité intervient. On traîne le flic dehors. — Vous avez oublié une chose, Vane, lance Elias. Sterling boitait de la jambe gauche quand il était fatigué. Vous, vous boitez de la droite. La prothèse vous gêne. Vane se fige. Le masque reste parfait, mais l’homme dessous tressaille. Il se retire dans les toilettes privées. Verrouille la porte. Il prend le scalpel. Il enfonce la lame dans sa propre cuisse. À l’endroit où le muscle rencontre le tendon. Il coupe. Net. Précis. Explosion blanche. Il serre les dents. Le sang inonde le carrelage. Il vient de se créer une infirmité. Désormais, Marc Sterling boitera de la jambe gauche. Il ressort. Il marche vers le conseil. Chaque pas est un calvaire. Chaque pas est une victoire. — Messieurs, reprend-il. Où en étions-nous ? Sur le trottoir, Elias sort son carnet. Il écrit : *Vane est Sterling.* Il ne voit pas les visages, mais il commence à voir le monstre. Il monte dans sa voiture. Une berline noire est garée derrière lui. Vitres teintées. Moteur tournant. La vitre descend. Une voix de papier de verre s'élève. — Montez, Elias. C'est la voix de Sterling. Mais Sterling est à la morgue. — Qui êtes-vous ? L’homme tourne la tête. Cagoule en soie noire. — Je suis la version originale. Vane n'a pas seulement volé ma vie. Il a volé mon âme. Elias ouvre la portière. L’odeur est insupportable. Javel. Chair rance. Éther. L’homme soulève sa cagoule. Elias ne voit pas les traits. Il perçoit une masse rouge. Humide. Brillante. — Il a pris les joues. Le front. Les paupières. Thorne est l'allié d'un fantôme. Et le fantôme a soif de vengeance. Vane, dans son bureau, appuie sur une touche. Sur chaque écran de la ville, une vidéo s'allume. Elias Thorne. Dans le parking. Scalpel à la main. Souriant en découpant le visage de Sterling. L’image est nette. L’angle parfait. — Bienvenue dans l'ère de la post-vérité, murmure Vane vers le ciel de titane. L'infection a commencé. Elias sent le piège se refermer. On ne lui a pas pris son visage. On lui a pris sa vie. Le Voleur de Visages ne fait que commencer son œuvre. Et Elias Thorne est le premier chapitre qu'il compte effacer.

Le Rythme de la Marche

La pièce sent l’ozone et le café froid. Une odeur de métal. Elias Thorne fixe l’écran. La lumière bleue brûle ses rétines. Il ne cligne pas des yeux. Derrière lui, le bourdonnement des serveurs monte. Un cri électrique permanent. Sur le moniteur, une silhouette avance. Couloir 4-B. Siège de Néos-Tech. Berlin. Minuit quarante-deux. L’homme s’appelle Karl Steiner. PDG de la firme. Un géant de l’acier et du silicium. Tout le monde voit Steiner. Sa veste en cachemire gris. Son crâne rasé. Sa montre à soixante mille euros. Elias ne voit rien de tout cela. Pour lui, le visage de Steiner est une tache. Une zone floue. Un brouillard de pixels de chair. Elias déplace son regard. Il cherche les lignes de force. — Repasse la séquence. Sa voix est sèche. Un râpe de papier de verre. Un clic. L'image saute. Steiner recule. Il traverse la porte à l'envers. Un automate de pixels. Il marche vers l’ascenseur. Elias se penche. Son nez touche presque la dalle de verre. Ses doigts se crispent sur le bord de la table. Le bois s’enfonce sous ses ongles. — Stop. Ralenti. Dix pour cent. L’image se décompose. Steiner devient une succession de poses figées. Un pantin de plomb. Le pied gauche heurte le sol. Le talon d’abord. Puis la plante. Elias compte les battements de son propre cœur. — Là. Le technicien fronce les sourcils. — Quoi ? C’est Steiner. Il va à son bureau. Elias ne l’écoute pas. Il voit la cheville. L’articulation pivote de trois degrés vers l’intérieur. Trop. Steiner a pratiqué le hockey pendant quinze ans. Ses ligaments sont du béton. Sa démarche est rigide. Militaire. Cet homme-là flotte. — Regarde ses épaules. Les trapèzes de Steiner sont toujours contractés. Un homme qui porte le monde sur son dos. Ici, les épaules oscillent. Un mouvement fluide. Gracieux. Une asymétrie imperceptible. Le poids bascule vers la droite à chaque troisième pas. — C’est lui. Une goutte de sueur coule le long de sa tempe. Elle finit sa course dans son col. Froide. Glacée comme l’acier des serveurs. — Capitaine, c’est impossible, rétorque le technicien. La reconnaissance faciale a validé. Elias ferme les yeux. Les visages ne sont que des mensonges. Des masques de silicone et de complaisance. Il visualise le rythme. *Un. Deux. Pause. Trois.* Le rythme de la marche. C’est l’empreinte de l’âme. On ne change pas sa structure osseuse. On ne change pas la longueur de ses tendons. — Zoom sur la gorge. L’image s’étire. Les pixels deviennent des carrés grotesques. La pomme d’Adam de Steiner apparaît. — Attends que la lumière frappe le cou. Le Steiner de l’écran tourne la tête vers le panneau de l’ascenseur. Le plafonnier lèche sa peau. Elias retient sa respiration. Son cœur cogne contre ses côtes. Un boxeur en cage. Sous l’oreille, une ombre. Fine. Un cheveu d’ombre. Un pli qui ne suit pas le muscle. Une zone de tension là où la chair devrait être souple. La lumière ne se réfléchit pas. Elle est bue. Silicone de grade médical. Colle chirurgicale. — Ce n’est pas de la peau. C’est un linceul. Il se redresse. Sa chaise racle le sol. Le bruit déchire le silence de la salle. — Il est encore dans le bâtiment ? Le technicien tape sur son clavier. Les fenêtres défilent. Caméras du parking. Hall d’entrée. Toit-terrasse. — Je ne le vois pas sortir. — Cherche les sorties de secours du sous-sol. Ses tempes cognent. Sa salive s'épaissit. Un goût de fer envahit sa langue. Le loup est là. Il sort son arme. Le métal est froid contre sa paume. Il vérifie le chargeur. Un clic sec. Rassurant. — Appelle le central. Bouclez le périmètre. Personne ne sort. Il bondit vers la porte. Ses propres pas résonnent dans le couloir de verre. *Tac. Tac. Tac.* Son rythme à lui. Régulier. Obsessif. Il monte l'escalier quatre à quatre. Ses poumons brûlent. L'air est trop sec. Trop pur. Un air de bureau climatisé qui sent la mort. Il débouche au 42ème étage. Le repaire des dieux de la tech. Les moquettes avalent le son de ses pas. Les parois sont des miroirs noirs. Elias s'arrête. Il ne regarde pas les reflets. Son propre visage ne lui dit rien. Juste une forme ovale. Deux trous sombres pour les yeux. Il cherche l'odeur. Vane utilise des produits chimiques. De l'éther. Du solvant pour prothèses. Un parfum d'hôpital caché sous du Chanel. Elias hume l'air. Rien. Le silence est total. Un silence de tombeau pressurisé. Il avance vers le bureau de Steiner. La porte est entrouverte. Un rai de lumière file sur le sol. Elias se colle contre le mur. Son dos sent le froid de la paroi vitrée. Derrière lui, Berlin s'étale. Des millions de lumières. Des millions de visages. Tous faux. Il entre dans la pièce d'un coup sec. Canon en avant. — Police ! Le bureau est vaste. Épuré. Un plateau d'obsidienne. Des fauteuils en cuir blanc. Derrière le bureau, un homme est assis. Karl Steiner. L'homme lève les yeux de ses dossiers. Il paraît surpris. Il retire ses lunettes de lecture. — Capitaine Thorne ? Que signifie cette intrusion ? La voix est identique. Le timbre. L'autorité. Le léger accent autrichien. Elias ne bouge pas d'un pouce. Son viseur est aligné sur le front de l'homme. — Levez les mains, Steiner. — Capitaine, vous faites une erreur. L'homme pose ses lunettes sur le bureau. Ses mouvements sont lents. Mesurés. Elias plisse les yeux. Il cherche le tic. Le défaut. Steiner a une micro-expression quand il est agacé. Le coin gauche de sa bouche remonte de deux millimètres. L'homme devant lui ne bouge pas le coin de sa bouche. Ses lèvres restent horizontales. Un masque de cire. — Votre démarche, Steiner. Pourquoi boitiez-vous sur la vidéo ? L'homme sourit. Un sourire de façade. Vide. — Un faux mouvement en sortant de ma voiture. Rien de grave. Pourquoi cette arme ? Elias avance d'un pas. L'odeur arrive enfin. Légère. Subtile. Une pointe de silicone chaud. L'odeur d'un fer à lisser sur des cheveux synthétiques. — Vous n'êtes pas Steiner. Steiner est mort. L'homme ne cille pas. Il fixe Elias. Un regard de prédateur. — Vous ne voyez pas les visages, Capitaine. C'est ce qu'on dit dans les rapports. Vous vivez dans un monde d'ombres. Comment pouvez-vous être si sûr ? Un frisson glisse le long de sa colonne. La voix de l'homme change. Elle perd son accent autrichien. Elle devient mélodieuse. Profonde. Une voix d'acteur. Une voix de fantôme. — Je ne vois pas les visages, Vane. Mais je vois les mensonges du corps. Votre cage thoracique. Elle ne se soulève pas assez pour un homme de cette carrure. Vous respirez par le ventre. Comme un homme qui porte un corset. Ou une prothèse de torse. L'homme en face de lui reste immobile. Puis, lentement, il commence à applaudir. Le bruit des paumes est mat. Charnu. — Fascinant. Le capitaine qui regarde sous la peau. Vane se redresse. La boiterie a disparu. Il glisse sur la moquette. Un prédateur dans son élément. Pas un bruit. Il contourne le bureau d'obsidienne. Elias suit le mouvement avec son arme. Ses doigts sont moites sur la crosse. — Ne bougez plus, Vane. Je tire. — Vous ne tirerez pas. Vous avez besoin de savoir. Où est le vrai Steiner ? Vane s'arrête à deux mètres d'Elias. La lumière du couloir l'éclaire de dos. Il n'est plus qu'une silhouette. Une forme noire découpée dans l'éclat de la ville. — L'identité est un vêtement, Thorne. Steiner était un mauvais costume. Trop serré. Trop rigide. Je l'ai libéré. Vane porte la main à son cou. Sous l'oreille. Là où Elias a vu l'ombre. Ses doigts s'enfoncent dans la chair. Elias entend un bruit de succion. Écoeurant. Comme un pansement que l'on arrache d'une plaie vive. Le bord de la mâchoire se soulève. La peau se plisse. Des filaments de colle blanche s'étirent entre le masque et le crâne. Son estomac se noue. Dégoût physique. Organique. Vane tire. Le visage de Steiner se détache. Lentement. Un lambeau de chair artificielle. Le nez s'affaisse. Les yeux de silicone restent accrochés à la structure. En dessous, il n'y a pas d'autre visage. Il y a des bandages. Des compresses imprégnées de sang sec et de sérum. Un cratère de tissus cicatriciels. Vane laisse tomber le masque de Steiner sur le tapis blanc. La face de silicone rebondit mollement. Elle fixe le plafond avec un regard de verre. — Regardez-moi, Thorne. Regardez la vérité. Elias ne détourne pas les yeux. Il ne peut pas. La prosopagnosie rend la scène cauchemardesque. Pour lui, Vane n'est qu'une plaie ouverte en mouvement. Une abstraction de douleur. — Vous êtes un monstre. — Je suis un miroir. Je montre aux gens ce qu'ils veulent être. Soudain, Vane plonge la main sous le bureau. Elias appuie sur la détente. *BANG.* Le coup de feu tonne dans l'espace clos. L'odeur de la poudre remplace celle du silicone. Le projectile pulvérise l'écran d'ordinateur derrière Vane. Une pluie de cristaux liquides. Des étincelles bleues. Vane n'est plus là. Il s'est jeté au sol. Une roulade fluide. Elias tire une seconde fois. Le cuir du fauteuil explose. Des flocons de mousse volent comme de la neige sale. Vane bondit vers la baie vitrée. Il tient quelque chose dans sa main. Un cylindre métallique. — À bientôt, Capitaine. Vane frappe la vitre avec le cylindre. Ce n'est pas la vitre qui casse. C'est une grenade fumigène. Une fumée épaisse, opaque, envahit la pièce. Une odeur de soufre et de craie. Elias tousse. Ses yeux brûlent. Il essaye de viser, mais il ne voit plus rien. Même pas ses propres mains. Il se précipite vers la fenêtre. Il percute le bureau. La douleur dans sa hanche est une décharge électrique. Il atteint la vitre brisée. Le vent froid de la nuit berlinoise s'engouffre dans la pièce. Il balaye la fumée. Le bureau est vide. Elias se penche par l'ouverture. Quarante étages plus bas, les rues sont des veines noires. Aucun corps au sol. Il lève les yeux. Sur le toit de l'immeuble d'en face, une forme bouge. Une silhouette noire. Elle court sur le rebord du précipice. Avec une grâce inhumaine. Elias ne voit pas son visage. Il ne le verra jamais. Mais il connaît ce rythme. *Un. Deux. Pause. Trois.* Le rythme d'un prédateur qui vient de changer de peau. Elias Thorne baisse son arme. Sa main tremble. Une sueur glacée coule dans son cou. Il regarde le masque de Steiner sur le sol. Le silicone semble sourire. Le téléphone d'Elias vibre dans sa poche. Un SMS. Numéro masqué. Il le sort. L'écran brille dans la pénombre. "Prochain acte : Le Miroir de l'Âme. Devinez qui je serai demain, Elias ?" Elias range son téléphone. Il regarde son reflet dans une paroi de verre épargnée par la fumée. Il ne se reconnaît pas. Il se demande si, sous ses propres bandages invisibles, il reste encore quelque chose de réel. Il sort un scalpel de sa poche. Un outil de légiste qu'il garde toujours sur lui. Il approche la lame de sa joue. Vane veut jouer avec l'identité ? Elias change les règles. Il appuie. Une fine ligne rouge apparaît sur sa peau. Une cicatrice. Unique. Personnelle. Une signature que Vane n'a pas prévue. Il ne sera plus Thorne. Il ne sera plus le suspect. Il sera le fantôme dans la machine. Il entre dans l'ombre. Le noir total l'accueille. Elias Thorne sourit dans l'obscurité. Il n'a plus besoin de voir. Il écoute le monde respirer. Et le monde a peur.

Inquiétante Étrangeté

L’acier du gratte-ciel fendait le ciel de Berlin. Une lame de rasoir contre le gris. Elias Thorne franchit le hall de la Tour Nova. Le marbre brillait comme un lac gelé. La chaleur artificielle le gifla. Une odeur d’ozone et de plastique recyclé. Il s’arrêta devant les portiques. Le métal hurla. Un vigile s’approcha. L’homme n’était qu’une tache floue. Une ellipse de chair sans traits. Elias montra sa plaque. Le vigile s’écarta. Thorne détestait ces lieux. Trop de reflets. Trop de miroirs. Les surfaces polies multipliaient les fantômes. Au centre de la salle, l’estrade. Dietrich Von Altmann parlait. Le magnat de l’IA. L’idole des écrans. Elias s’arrêta à dix mètres. Il ferma les yeux. Il inspira. Sous le parfum coûteux, il détecta la faille. Une pointe d’éther. Un soupçon de silicone chauffé. Le sillage d’un cadavre embaumé dans du polymère. Il ouvrit les yeux. Il ne regarda pas le visage de Von Altmann. C’était inutile. Il fixa l’épaule gauche. Elle était trop haute. Trois millimètres. Un déséquilibre mécanique. La voix tombait du plafond, grave, assurée. Mais le timing était faux. Un décalage d’une milliseconde entre le mouvement des lèvres et l’articulation. Un produit de studio. Elias avança. Ses pas étaient réguliers. Talon. Plante. Pointe. Un scalpel dans un tissu mou. Il arriva au premier rang. À la base de la mâchoire de l’homme, une micro-vibration agita la peau. Un tic. Le muscle masséter tressaillait. Trois battements rapides. Une pause. Deux battements. Le signal électrique forçait le passage sous la prothèse. La chair trahissait l’imposture. Elias leva la main. Le silence tomba. Une chape de plomb. — Votre montre retarde, dit Elias. Sa voix coupa le ronronnement des caméras. Von Altmann s’interrompit. Il tourna son regard vers le policier. Elias ne vit pas ses yeux. Il vit deux cercles fixes. Les pupilles ne réagissaient pas aux projecteurs. Le silicone bloquait les expressions. — Une question, Capitaine ? demanda l’homme. — Le rythme n’est pas le bon, répondit Elias. Le cœur qui bat sous ce costume n’appartient pas à cet homme. Vous sifflez légèrement à l’expiration. La cage thoracique monte, mais l’abdomen reste immobile. Sous l’oreille droite du Magnate, une goutte de sueur apparut. Elle ne coulait pas. Elle restait piégée sous la membrane. Une bulle de liquide entre deux mondes. — Vous ne me regardez pas, murmura l’homme. Sa voix changea. Une note de curiosité froide. — Je ne regarde jamais les visages, dit Elias. Je regarde la mécanique. Les tendons qui tirent sur les os. La colle chirurgicale qui sature sous la peur. L’homme posa ses mains sur le pupitre. Les doigts étaient longs. Trop fins pour Von Altmann. Elias entra dans l’espace du Magnate. L’odeur de la morgue devint une agression. — Vous êtes Elias Thorne, chuchota l’imposteur. L’homme qui voit le vent. — Je suis l’homme qui va vous arracher cette peau. La lumière claqua. Le noir total. Le chaos explota. Cris. Chaises renversées. Elias ne bougea pas. Il écouta. Le froissement d’un costume. Un pas lourd qui saute de l’estrade. Un rythme claudiquant. Elias s’élança. Il suivit le halètement. Il percuta un corps mou, l’écarta, atteignit la porte de service. Un courant d’air glacial montait de la cage d’escalier. Il grimpa. Ses poumons brûlaient. Au sommet, la porte du toit vibrait. Elias surgit dans le froid. La neige tombait en éclats de verre. Vane était là, au bord du vide. Il avait retiré sa veste. Sa chemise collait à son dos. Le visage de Von Altmann pendait de travers. La colle avait lâché. Vane porta un scalpel à sa tempe. Un bruit de ruban adhésif que l’on déchire. Un bruit de viande séparée de l’os. Il tira. Il jeta des lambeaux de silicone dans la tempête. Des morceaux de perfection s’envolèrent comme des feuilles mortes. — Regardez-moi, Elias ! Vane se retourna. Son visage était un champ de bataille. Une moitié de cire, l’autre un désastre de nerfs à vif et de cicatrices. L’Uncanny Valley en sang. Elias bondit. Ils roulèrent sur le béton rugueux. La neige vira au gris. Vane était d’une force nerveuse, inhumaine. Le scalpel frôla la gorge du flic. Une ligne de feu. Elias chercha une prise. Ses doigts accrochèrent des crêtes de chair morte. Un relief de cuir brûlé. Vane hurla. Pas de douleur. Un cri de profanation. — Ne me touchez pas avec vos yeux morts ! Vane frappa les côtes d’Elias. Un craquement sec. Le policier lâcha prise. Sa vision se brouilla. — Le prochain visage que vous verrez, Elias… ce sera le vôtre. Vane bascula en arrière dans l'abîme. Elias rampa jusqu'au rebord. Rien. Juste le vent. Une traînée de silicone poisseux restait sur la pierre. *** Deux heures plus tard. Le bureau d’Elias était plongé dans l’obscurité. Il n’avait pas allumé. Le pansement sur son cou pulsait au rythme de son cœur. Il plongea sa main sous son bureau. Son Glock n’était plus là. — Ne le cherchez pas, Elias. La voix venait de l’ombre. Son propre timbre. Son propre grain. Elias se leva. Sa chaise bascula sur le sol. — Vane. — Vous ne me voyez pas. C’est votre tragédie. Elias s’élança. Ses mains cherchèrent une prise. Il agrippa de la laine. Rugueuse. Une main le repoussa. Un choc à la poitrine. Elias recula. L'intrus marchait exactement comme lui. Talon. Plante. Pointe. Un écho physique. Elias frappa l’interrupteur. La lumière claqua. Un homme se tenait devant la fenêtre. Le même costume gris. La même cravate bleue. Le même pansement au cou. Pour la première fois de sa vie, Elias vit un visage. Ses propres traits. Ses propres yeux gris. Sa propre cicatrice. Le monde bascula dans une horreur absolue. — Je ne suis pas une image, dit le double. Je suis votre vérité. L’intrus sortit un scalpel. — Je vais vous libérer. Vous ne reconnaissez personne. Je vais faire en sorte que personne ne vous reconnaisse non plus. Vane bondit. La lame déchira la manche d’Elias. Le policier saisit le poignet du double. La peau sous le gant était trop souple. Trop épaisse. Il serra pour briser l’os. Vane donna un coup de tête. Le nez d’Elias craqua. Le sang gicla. Elias tomba à genoux. La douleur était une boussole. — Pas ce soir, murmura le double. J’ai encore besoin de votre vie. L’homme se dirigea vers la porte. Dehors, dans le couloir, des pas approchaient. — Tout va bien, Capitaine ? demanda la voix de Kovacs. L’homme devant la porte répondit : — Tout va bien, Kovacs. Une simple chute. Je rentre chez moi. — Bonne nuit, patron. La porte se referma. Elias Thorne resta seul dans le noir. Il rampa vers le miroir du lavabo. Il se hissa. Il regarda son reflet. Le visage avait disparu. Le brouillard gris était revenu. Il ne restait que le sang. Rouge. Réel. Elias ramassa un morceau de verre au sol. Il le serra dans sa main jusqu’à ce que la peau se déchire. La traque changeait de nature. Le chasseur était devenu le fantôme. Il sortit par l’escalier de service. Il devait redevenir invisible pour tuer celui qui portait son nom. Berlin attendait. Une ville de millions de visages. Elias avança dans la neige. Chaque souffle était une promesse. Il le trouverait au toucher. Jusqu’à l’os.

Anatomie d'une Déchéance

L’air de Berlin sentait l’ozone et le métal froid. Julian Vane pressa son pouce contre la cloison de verre. Le capteur biométrique vira au vert. Un déclic pneumatique. La porte du sanctuaire s’ouvrit. À l’intérieur, douze écrans diffusaient le même visage : Marc-André Dessault. Vane s’approcha du miroir central. Ses doigts effleurèrent sa joue. Le silicone chauffait. La colle chirurgicale tiraillait ses muscles atrophiés. Sous le masque, la chair brûlait. Peu importait. Il n'était plus Vane. Il occupait la peau d'un homme à huit milliards d’euros. Ses doigts martelèrent le clavier. Le code défilait. Vert sur noir. Un langage de bourreau. — Adieu, Marc-André. Le timbre était celui de Dessault. Grave. Une hésitation précise sur les dentales. Vane avait disséqué trois semaines d’enregistrements de la Stasi pour parfaire l’accent. Il frappa la touche Entrée. Le premier fichier partit. Une vidéo de trente secondes. Dessault dans une chambre d’hôtel sombre. Dessault tenant une liasse de billets. Dessault face à un intermédiaire de l’ombre. Le deepfake ne présentait aucune faille. L’IA avait lissé les pores, ajusté la réfraction de la lumière sur les pupilles. Même la sueur paraissait réelle. L’horloge affichait 21h04. Trois étages plus bas, la réception de la Banque Centrale Européenne battait son plein. Le vrai Dessault croupissait dans une cave à Neukölln, les poignets entravés par des serflex, la bouche scellée au chatterton. Sur l’écran témoin, le compteur de vues s’affola. 50 000. 100 000. Les algorithmes de partage faisaient le travail des charognards. Vane se tourna vers la baie vitrée. Berlin s’étalait comme un circuit imprimé. Des éclats bleus et blancs. Un chaos organisé. En bas, dans la rue, les notifications s'allumaient sur les téléphones des passants. Une vague invisible. Une épidémie numérique. Sa main heurta le métal de la console. Un spasme nerveux. Il saisit un scalpel sur le plateau d’argent. La lame s'enfonça dans son avant-bras. Une goutte de sang perla. La douleur stabilisa son esprit. Il devait rester précis. Il enfila sa veste en cachemire italien. Le tissu caressait sa peau. Le nœud Windsor ne présentait aucun pli. Il quitta la pièce. *** Elias Thorne se tenait devant l’entrée du gratte-ciel. La pluie tombait. Des aiguilles de glace. Ses yeux balayèrent la foule. Pour lui, le monde restait un cauchemar géométrique. Des formes ovales. Des taches brunes ou blanches. Aucun trait. Aucun repère. Des visages comme des pages vierges. Il ferma les paupières. Un. Deux. Trois. Il ouvrit les oreilles. Le clic-clac des talons sur le marbre. Le froissement des robes de soie. Le murmure des conversations. Soudain, la fréquence changea. Les voix montèrent d'une octave. L'air devint acide. L’odeur de la panique saturait l'espace. Un mélange de cuivre et de sueur rance. Le poison circulait. Elias avança vers les ascenseurs. Son épaule heurta un homme en smoking. L'inconnu ne réagit pas. Il fixait son écran, les yeux exorbités, la respiration courte. Un signe de choc. Elias monta dans la cabine. Seul. Le miroir renvoya une silhouette athlétique surmontée d'une tête vide. Un reflet sans identité. Il détourna le regard. Le chiffre 42 s’alluma en rouge. Les portes s’ouvrirent sur le grand hall. Un silence de cathédrale précédait le massacre. Trois cents invités fixaient les écrans géants. La vidéo tournait en boucle. Dessault. L’argent. La trahison. Elias chercha l’anomalie. Une silhouette se tenait près du buffet. Un homme debout, une coupe de champagne à la main. Il ne regardait pas les écrans. Il observait la foule. Elias se figea. L’homme bougea. Un mouvement fluide. Trop fluide. Une démarche de prédateur déguisé en proie. Le pied droit attaquait le sol avec une milliseconde de retard. Un tic moteur. Une compensation. Elias inspira. Une effluve frappa ses narines. Fine. Presque imperceptible. Parfum de polymère. Vapeurs de solvant. Colle médicale. C’était lui. *** Vane savourait. Le chaos était une symphonie. Les visages se décomposaient. Les carrières s’effondraient en temps réel. Les alliances de vingt ans brisaient d’un simple clic. Il portait la coupe à ses lèvres. Le champagne était acide. Un poids s'installa sur sa nuque. Un regard de laser. Il pivota. Un homme approchait. Grand. Manteau de laine grise trempé. Des yeux qui ne fixaient pas son regard, mais sa gorge. Son torse. Ses mains. Elias Thorne. Vane ne paniqua pas. Le pouls resta plat. Aucun tressaillement. Le flic qui ne voyait rien. L’aveugle des visages. Vane fit un pas en avant. — Capitaine Thorne, je présume ? La voix était parfaite. Les cordes vocales de Dessault vibraient avec la bonne intensité. Thorne s’arrêta à deux mètres. Il pencha la tête sur le côté, tel un chien de chasse humant une piste. — Monsieur Dessault, répondit Thorne. Votre voix est un râpe sur du bois. Vous devriez être inquiet. Votre réputation brûle sur le parking. Vane écarta les bras. Un geste de désespoir feint. — C’est un cauchemar, Capitaine. Une manipulation. L’IA peut tout faire aujourd’hui. — L’IA ne change pas l’odeur d’un homme, dit Thorne. Vous sentez l’hôpital, Monsieur Dessault. La salle d’opération. Le plastique brûlé. Vane rit. Un rire gras. Le rire de Dessault après trois whiskies. — Je sors de chez le dentiste. Une couronne en céramique. Vous êtes très observateur. Thorne franchit la zone d'intimité. La chaleur émanait de son corps. L’humidité de son manteau pesait dans l'air. — Vous ne me regardez pas dans les yeux, Monsieur Dessault. — Je ne regarde jamais les yeux. Ils mentent. — Et que regardez-vous ? — Votre pomme d’Adam. Elle ne bat pas au rythme de vos paroles. Un décalage existe. Infime. Comme une mauvaise synchronisation labiale. La sueur s’accumula sous le masque. Une goutte brûlante glissa le long de sa tempe. Le polymère l’emprisonnait. À la base de l’oreille, la colle ramollit. Un sifflement d’air s’infiltra sous le silicone. Fuir. Immédiatement. — Excusez-moi, Capitaine. Mes avocats m’appellent. Le monde s’écroule. Vane fit demi-tour. Il marcha avec la lenteur calculée d’un homme accablé. Elias resta immobile. Il écoutait. Le rythme cardiaque de l’homme devant lui restait plat. Trop plat. 110 battements par minute. Constant. Pas d’émotion. Une machine en marche. Thorne porta sa main à sa radio. — Ici Thorne. J’ai le sujet. Sortie Nord. Ne le quittez pas des yeux. *** Vane s’engouffra dans le couloir de service. Il arracha sa cravate. Il atteignit les toilettes privées et verrouilla la porte. Il se jeta sur le lavabo. L’eau chaude coula. La vapeur envahit la pièce. Il attrapa un coin de peau près de sa mâchoire. Il tira. Une décharge de feu lui lacéra la mâchoire. Un déchirement. Le silicone résista, puis céda dans un bruit de succion humide. Son vrai visage surgit dans le miroir fragmenté. Une cicatrice violacée barrait sa joue gauche. Son œil droit restait fixe, mort. Sa peau était rouge, irritée par les produits chimiques. Il sortit une fiole de son sac. L'acide chlorhydrique dilué toucha le masque de Dessault. Le visage de silicone se mit à bouillir. Il fondit dans le lavabo, masse informe et grisâtre. L’identité du milliardaire s’écoula dans les égouts de Berlin. Vane mit sa capuche. Il changea sa veste pour un blouson de technicien. Il courba le dos, traîna la jambe gauche. Il sortit des toilettes. Elias se tenait au bout du couloir, balayant l’espace de son regard vide. Vane passa à côté de lui. Il frôla son épaule. Thorne ne bougea pas. Pour lui, ce n'était qu'un employé. Une forme courbée. Une odeur de détergent. Vane sourit sous son ombre. Mais alors qu’il atteignait la sortie, la voix de Thorne résonna. — Julian. Vane s’arrêta. Son cœur manqua un battement. — Julian Vane, reprit Thorne. Vous avez oublié une chose. Votre respiration est restée la même. Trois inspirations courtes. Une expiration longue. Comme un asthmatique qui se retient de tousser. Vane tourna la poignée. — On se retrouvera, Elias. *** Elias Thorne courait. Le froid berlinois coupait sa gorge. Son cœur cognait contre ses côtes comme un oiseau en cage. La photo brûlait sa rétine. Sa maison. Sa porte. Une ombre sur le seuil. Il gara sa Saab noire sur le trottoir de Wedding. Deux roues sur le pavé. Il ne coupa pas le contact. Il sortit son Glock 17. Le poids du polymère le rassura. Une cartouche engagée. Prêt. Il s’arrêta net devant le porche. L’odeur flottait dans l’air froid. Subtile. Chimique. Une note de tête de solvant. Un fond écœurant de silicone médical. Elias franchit le seuil. Ses pas résonnaient. Trop fort. Il monta l'escalier. Marche après marche. Sans un bruit. La poignée de son appartement tourna sans résistance. Un résidu brillant collait au cylindre : de la vaseline. Elias entra dans l’obscurité. Une lueur bleutée venait de la cuisine. L’écran de l’ordinateur de Sarah. Une vidéo tournait en boucle. Sa propre chambre, filmée depuis le plafond. Elias et Sarah dormaient. Puis, une silhouette entrait dans le champ. Elle s’approchait du lit. Elle passait une main à quelques millimètres du visage d’Elias. Le geste possédait une tendresse obscène. La silhouette se redressait et fixait la caméra. L'inconnu portait le visage d’Elias. Un double parfait. Un craquement retentit dans la salle de bain. Elias pivota, son arme fendit l'air. — Police ! Ne bougez plus ! Il tira le rideau de douche d’un coup sec. La baignoire était vide, mais une masse de résine rose tapissait le fond. De l’alginate de moulage. La matière, encore fraîche, conservait l’empreinte d’un buste humain. Vane avait utilisé ce lieu comme un atelier de taxidermie. Au milieu de la résine, une prothèse oculaire en verre brillait. Iris bleu. La couleur exacte des yeux d’Elias. Le téléphone de l’appartement hurla. Elias décrocha. Une respiration. Trois inspirations courtes. Une expiration longue. — Tu as vu la vidéo, Elias ? dit sa propre voix à l'autre bout du fil. Ta peau est magnifique. Un peu fine sous les yeux. Trop de stress. — Où est Sarah ? — Elle ne fait pas attention aux détails, Elias. Elle regarde sans voir. Je l’ai embrassée il y a dix minutes dans le couloir de l’hôpital. Elle a cru que c’était toi. Ton odeur. Ton manteau. Ton sourire. L’estomac d’Elias se retourna. Un goût de bile envahit sa gorge. — Regarde par la fenêtre, ordonna le double. Elias se précipita. En bas, sa Saab noire quittait le trottoir. Une silhouette au volant portait son manteau de laine grise. Elle leva la main. Un salut lent. La voiture s’éloigna dans la nuit. Elias se rua vers l’escalier, dévala les marches, sortit sur le trottoir. La rue était déserte. L'odeur d'éther flottait encore. Son portable vibra. Une notification. *Julian Vane a publié une nouvelle vidéo.* L’image montrait le bureau du commissaire divisionnaire. Le supérieur d’Elias était assis de dos. Le faux Elias entrait dans le champ, un scalpel à la main. — Commissaire, j’ai les preuves. Tout le département est corrompu. Le divisionnaire se retournait, la confusion sur le visage. — Thorne ? De quoi parlez-vous ? Le faux Elias sortait l'acier chirurgical. La vidéo coupa. Écran noir. Elias Thorne tomba à genoux. Le froid ne le faisait plus souffrir. Il n'existait plus. Il était devenu le suspect numéro un. Un fantôme traqué par sa propre image. Des sirènes retentirent au loin. Plusieurs. Convergentes. Il se releva et s'enfonça dans une ruelle. Un détail le frappa. L’alginate dans la baignoire était encore chaud. Vane n'était pas parti dans la Saab. La silhouette était un leurre, un mannequin de silicone. Vane était ici. Elias ferma les yeux. Il écouta le vent dans les câbles. Et là, juste au-dessus. Sur l’escalier de secours. Une respiration. Trois inspirations courtes. Une expiration longue. Elias sortit son couteau tactique. L’acier était plus silencieux. Il grimpa l’échelle de fer. Le métal gémit. Il atteignit le premier palier. Une main gantée de latex broya son poignet. Une poigne de fer. — Tu es doué, Elias, murmura une voix à son oreille. Mais l’odeur de l’éther ne vient pas de moi. Elle vient de ton propre manteau. Une piqûre lacéra son cou. Une décharge de feu glacé. La vue d’Elias se brouilla. Le monde devint une tache d’encre. Il tomba en arrière, dans le vide. Juste avant le noir absolu, une forme se pencha sur lui. Ce n’était pas un visage. C’était un masque de silicone brut. Sans yeux. Sans bouche. Une peau vierge en attente d’un nouveau propriétaire. — Dors maintenant, dit Vane. Demain, tu seras parfait.

Le Poids du Silicone

Le hall de "Silicium & Carne" pue le propre. Ozone et détergent industriel. Elias Thorne franchit le sas. Le verre glisse sans bruit. Ses semelles en gomme sont muettes. Dans son champ de vision, le monde est une bouillie de formes. Ombres mouvantes. Blocs de couleurs froides. Il ignore la réceptionniste. Inutile. Pour lui, elle est une tache rose derrière un comptoir blanc. Une voix sans visage. — Monsieur Thorne ? La voix est aiguë. Trop haut perchée. Elle résonne contre les parois d’acier. Elias hoche la tête. La sueur poisse son col. Le froid de Berlin est resté dehors. Son dos reste glacé. — Suivez-moi. Le docteur Aris vous attend. L’ombre rose se lève. Elle marche. Elias observe. Un balancement des hanches. Le talon gauche frappe plus fort que le droit. Rythme ternaire. Il mémorise. C’est sa carte d’identité à lui. Le tempo de la démarche. La signature sonore du corps. Ils traversent des couloirs stériles. Des néons clignotent au plafond. Stroboscope lent. Pour Elias, c’est une torture. Chaque éclat de lumière fragmente sa vision. Il se concentre sur l’odeur. L’ozone disparaît. Une effluve lourde prend le dessus. Grasse. Le silicone. Le docteur Aris est une masse grise dans un fauteuil de cuir. La pièce est sombre. Les murs portent des têtes. Des centaines. Elles flottent sur des tiges de métal. Crânes chauves. Visages sans yeux. Bouches figées dans un cri muet. Elias ne voit pas des portraits. Il voit des volumes. Des bosses. Des creux. Une armée de spectres en plastique. — Vous cherchez Julian, murmure la masse grise. La voix est rocailleuse. Toux de fumeur. Raclements de gorge. — Je cherche ce qu’il est devenu, répond Elias. Aris se lève. Il boîte. La canne frappe le linoléum. *Clac. Traîne. Clac.* Il s’approche d’un établi. Ses mains s’activent dans la pénombre. Des bocaux s'entrechoquent. Elias sent l’éther. Son estomac se noue. — Julian n’était pas un technicien, dit Aris. C’était un poète. Il ne fabriquait pas des masques. Il sculptait des âmes. Hollywood se l'arrachait. Il transformait un gamin en vieillard centenaire. Sans une ride de travers. La caméra ignorait le mensonge. Aris tend un objet. Elias hésite. Il avance la main. Ses doigts rencontrent une texture étrange. Tiède. Souple. Trop proche de la chair humaine. Il serre. Le silicone cède, puis reprend sa forme. Une joue. Une oreille. Un lambeau de visage. — Touchez la bordure, dit Aris. Elias glisse ses doigts sur le bord de la prothèse. Rien. Aucune épaisseur. Le silicone se fond dans l’air. Membrane invisible. — Des polymères à mémoire de forme, explique Aris. Incorporés avec de l’albumine humaine. Il voulait que la peau respire. Que le masque transpire. Elias sent un frisson parcourir sa nuque. La vision de Vane revient. Une silhouette croisée dans une ruelle. Un homme dont le parfum changeait selon le vent. — Parlez-moi de l’accident, ordonne Elias. Aris soupire. Sifflement dans les bronches. Il allume une lampe d'architecte. Le cercle de lumière vive frappe l'établi. Elias détourne les yeux. Le contraste le blesse. — 2012. Studios de Burbank. Incendie dans le laboratoire de chimie. Julian a voulu sauver ses moules. Ses enfants. Une cuve de solvant a explosé. Aris marque une pause. Il cherche ses mots. — Le solvant n'a pas seulement brûlé sa peau. Il a fusionné avec. Julian a inhalé des vapeurs de silicone brûlant. Ses poumons sont tapissés de plastique. Son visage... L'homme s'arrête. Il jette un dossier cartonné sur la table. Le bruit est sec. Un coup de feu dans le silence. — Regardez les photos, Thorne. Ah, j'oubliais. Vous ne voyez pas les visages. L'ironie est un scalpel. Elias ne répond pas. Il ouvre le dossier. Ses doigts parcourent les feuilles. Papier glacé. Rapports médicaux. Il s'arrête sur une page. Photo mate. Texture différente. Il approche son visage du papier. Son œil valide balaie la surface. Il ne voit pas les traits. Il voit le désastre. Une masse noire au centre d'une zone blanche. Cicatrices comme des rivières de lave séchée. Le côté gauche du visage est un champ de ruines. L'œil n'est plus qu'une fente. La bouche tire vers le bas. Un masque de tragédie grecque, sculpté dans la chair. — Le nerf facial est mort, dit Aris. La moitié de son visage est une statue de marbre. L'autre moitié... la haine pure. Elias referme le dossier. Ses mains tremblent. Il les enfonce dans ses poches. — Après l'accident, Julian a disparu, continue Aris. Il a refusé les greffes. La peau humaine était une trahison. Une prison médiocre. Il voulait mieux. Elias se lève. Il a besoin d'air. L'odeur de silicone devient étouffante. Elle lui colle à la gorge. S'insinue sous ses vêtements. — Il ne tue pas par plaisir, murmure Elias. — Non, confirme Aris. Il corrige l'imposture. Pour lui, tout le monde porte un masque. Réputation, image sociale, succès... Silicone mental. Il l'arrache. Il détruit l'image pour révéler le néant derrière. Elias se dirige vers la sortie. Son pas est lourd. — Une dernière chose, Thorne. Elias s'arrête. Il ne se retourne pas. — Julian utilisait une colle spécifique. Base cyanoacrylate modifiée. Elle ne se dissout qu'avec un solvant unique. Un composé qu'il fabrique lui-même. Si vous essayez d'arracher un de ses masques sans ce produit... — Quoi ? — Vous emportez la peau avec. Elias sort. Le couloir semble plus long. Plus étroit. Les murs se rapprochent. Il atteint l'ascenseur. Les portes coulissent. Un homme est déjà à l'intérieur. L'inconnu est de taille moyenne. Costume sombre. Mallette de cuir. Elias entre. Il se place dans le coin opposé. Il ignore le visage flou. Il se concentre sur les détails. Le rythme respiratoire. Lent. Trop régulier. L'odeur. Un parfum de luxe. Santal. Cuir. Mais en dessous... Elias dilate ses narines. Il traque. Une note de fond. Acide. Médicale. L'éther. Le cœur d'Elias rate un battement. Le sang cogne contre ses tempes. Ses mains sont moites. L'ascenseur descend. Les chiffres rouges défilent. 5. 4. 3. L'homme est une statue. Elias observe ses mains. Elles sont gantées de cuir fin. On devine les articulations. La force. L'homme tourne la tête vers lui. Elias ne voit qu'une tache pâle. Mais il sent le regard. Un poids physique. Une pression. — Vous avez une tache sur votre veste, monsieur, dit l'homme. La voix est douce. Mélodieuse. Un violon accordé. Ce n'est pas le râle décrit par Aris. C'est un chant. Elias baisse les yeux. Trace de poussière blanche. Plâtre. Ou silicone séché. — Merci, répond Elias. Sa voix est un murmure étranglé. L'ascenseur s'arrête. Le signal sonore résonne comme un glas. Les portes s'ouvrent. L'homme sort le premier. Sa démarche est souple. Équilibrée. Parfaite. Elias attend. Il compte jusqu'à cinq. Ses jambes sont du coton. Il sort à son tour. Le hall est vaste. L'homme a déjà franchi le sas. Il se fond dans la foule de Berlin. Une ombre parmi les ombres. Elias court. Il bouscule une femme. Ignore les protestations. Il sort sur le trottoir. Le froid le gifle. Il cherche la silhouette. Rien. Juste le flot des voitures. Reflet des néons sur l'acier. Miroir déformant de la ville. Il porte la main à son visage. Sa peau est froide. Il se demande si ce qu'il touche est bien à lui. Si ses doigts ne palpent pas une prothèse. La prosopagnosie est un gouffre. Aujourd'hui, le gouffre a murmuré son nom. Elias Thorne rentre chez lui. Son appartement est un bunker de béton brut. Pas de miroirs. Aucun cadre. Pas de photos. Juste des meubles aux angles vifs. Des repères tactiles. Il retire sa veste. La jette. Il ouvre le robinet. L'eau coule. Froide. Il s'éclabousse. Il ferme les yeux. Le noir est plus sûr que le flou. Il repense à la voix dans l'ascenseur. Trop parfaite. Vane ne change pas seulement de visage. Il change de fréquence. Le téléphone sonne. Cri strident. Elias décroche. Il se tait. — Capitaine Thorne ? C’est la voix d’Aris. Différente. Plus haute. Terrifiée. Souffle court. Sifflement de panique. — Docteur ? — Il est venu, Thorne. Il était là. — Qui ? — Julian. Il a emporté le solvant. Et... mon scalpel de précision. Elias serre le combiné. Le plastique craque. — Où êtes-vous, Aris ? — Dans mon bureau. Porte fermée. Mais il a les clés. Il a toujours eu les clés. Thorne, il ne m'a pas regardé. Il m'a dit que mon visage était fatigué. Qu'il avait besoin de repos. Un bruit sourd. Choc métallique. Puis le silence. — Aris ! hurle Elias. Une nouvelle voix s'élève. Douce. Mélodieuse. La voix de l'ascenseur. — Le silicone a un poids, capitaine. Il finit toujours par nous écraser. Ne venez pas pour lui. Venez pour le spectacle. La communication coupe. Elias Thorne reste immobile. Le silence de l'appartement est une menace. Chaque ombre prend une forme humaine. Il sait ce qui l'attend à la clinique. Un corps sans identité. Un visage qui n'appartient plus à personne. Il attrape son arme. Le métal est froid. Réel. Seule chose qu'il reconnaît. Le poids de la mort. Il sort. La porte claque. Son sec. Définitif. Dehors, la neige commence à tomber. Flocons blancs qui recouvrent la ville d'un linceul. À Berlin, ce soir, tous les visages vont se ressembler. Le Voleur de Visages commence sa mue. Et Elias Thorne est le seul à pouvoir lire les cicatrices sous la neige. Il marche vers sa voiture. Ses pas ne font aucun bruit. Il devient une silhouette. Prédateur aveugle dans un labyrinthe de miroirs. La traque n'est plus une enquête. C'est une déconstruction. Elias Thorne démarre. Le moteur gronde. Il s'élance dans la nuit. Le silicone est malléable. La vérité est tranchante comme un rasoir.

Miroirs Brisés

L’acier luit. Le carrelage mord les pieds. Julian Vane ferme le verrou. Trois tours. Le métal grince. Sa respiration saccade. Il fixe le miroir. Le visage de Marc Duvivier lui renvoie un sourire figé. Une enveloppe de luxe pour une âme en lambeaux. Duvivier est mort depuis trois jours. Son corps se dissout dans une cuve d’acide au sous-sol. Mais ici, sous les néons, Duvivier respire. Vane s’approche de la glace. Ses doigts tressaillent. Une goutte de sueur perle sur sa tempe. Elle reste piégée sous la membrane de silicone. La peau artificielle gonfle. Une bulle d’eau salée entre deux mondes. Il sent Thorne. Le flic est proche. Vane a capté son sillage dans l’escalier du ministère. Tabac froid. Savon de Marseille. Thorne ne regarde jamais les visages. Il écope les sons, analyse le rythme des pas, mesure l'inclinaison des épaules. Vane saisit un flacon ambré. L’étiquette est blanche : *Solvant chirurgical 734*. L’éther sature la pièce. Il pique les narines, brûle la gorge. Vane imbibe un coton. Ses gestes sont mécaniques. Il plaque le coton sur son oreille droite. Le froid saisit la peau. Le produit dissout la colle. Le silicone se détend, devient visqueux. Vane glisse une spatule en métal sous le bord de la prothèse. Le contact de l'acier contre sa chair déclenche un frisson. Il tire. Un bruit de succion emplit la salle de bain. Le silicone s'étire. Des filaments de colle pendent comme des toiles d'araignée noires. La douleur arrive. Une décharge électrique de la mâchoire au crâne. Vane serre les dents. Ses gencives saignent. Le lambeau de l'oreille pend. Un morceau de caoutchouc beige strié de faux capillaires. Le coton remonte vers la tempe. Le solvant coule dans son cou. La brûlure est chimique. La peau réelle rougit. Elle supplie. Il attrape le bord du menton. Il arrache. Le visage de Marc Duvivier se déforme, devient un masque de carnaval tragique. La joue s'affaisse. La bouche de silicone s'ouvre sur un néant de latex. Vane voit son propre œil dans le reflet. Un œil de prédateur. Ses pupilles se dilatent. Il utilise une pince pour la paupière inférieure. La membrane est fine comme du papier à cigarette. Une goutte de solvant. La colle cède. Un cri étouffé meurt dans sa gorge. Des larmes de sang coulent sur ses pommettes de silicone. Le banquier se fissure. Le monstre émerge. Le masque tombe dans le lavabo. *Ploc*. Vane se redresse. Il n'a plus de visage. Sa face est un champ de bataille. À gauche, la peau est lisse, d'une pâleur cadavérique. À droite, le désastre. Les cicatrices de l'accident forment un réseau de tranchées rigides. Son œil droit ne cligne plus. Sa lèvre est figée dans un rictus éternel. Il ramasse le masque. Il est lourd, imbibé de sueur. Il jette le silicone dans le broyeur d'évier. Les lames hachent la peau du milliardaire. Le bruit est métallique. Strident. Vane sort une attelle. Il la fixe à son genou gauche. Il serre les sangles. La douleur modifie son centre de gravité. Il va boiter. Il devient un autre homme. Un vieillard. Une ombre. Un craquement de parquet dans le couloir. Ses muscles se figent. Son cœur tape contre ses côtes. *Boum. Boum.* Vane éteint la lumière. L'obscurité lèche les murs. Il recule dans le coin, le scalpel entre le pouce et l'index. La lame prolonge son bras. La poignée de la porte bouge. Un millimètre à la fois. Le métal gémit. La porte s'ouvre. Une silhouette massive s'insinue. Elias Thorne entre dans la pièce. Thorne ne cherche pas un visage. Il renifle l'air. Ses narines se dilatent. Il capte l'éther. Il capte le silicone brûlé. Il capte la peur. Ses chaussures à semelles de crêpe ne font aucun bruit. Il se déplace comme un aveugle. Ses mains effleurent les surfaces. Il s'arrête devant le miroir. Vane est à deux mètres, accroupi. Thorne a le regard vide. Pour lui, le reflet n'est qu'une tache grise. Il parle. Sa voix est un murmure de gravier. — Je sais que vous êtes ici, Julian. Le nom claque. Vane serre le scalpel. Ses phalanges blanchissent. Une goutte de sang coule de sa joue, s'écrase au sol. *Ploc*. Thorne tourne la tête vers le bruit. Son oreille est tendue. — Votre rythme cardiaque s'accélère. Cent dix battements. Le stress modifie l'odeur de votre sueur. L'acide lactique monte. Vous êtes entre deux mensonges. Vane se lève. Un ressort brisé. Il se jette sur Thorne. Le scalpel trace un arc d'argent. Thorne esquive. Un mouvement fluide. Il ne regarde pas la lame, il sent le déplacement d'air. Il saisit le poignet de Vane. Sa poigne est une mâchoire d'acier. Vane frappe du genou. Thorne bloque. Ils s'écrasent contre le lavabo. Le miroir se brise. Une pluie de diamants tranchants tombe sur leurs épaules. Vane hurle. Un cri de bête. Il enfonce ses doigts dans les yeux de Thorne. Le policier rejette la tête en arrière. Il lâche prise. Vane recule, ramasse un éclat de verre. La lumière du couloir éclaire Thorne. Il saigne du front. Il fixe l'espace où Vane se trouve. — Je ne vois pas votre visage, Julian. Mais je sens votre haine. Elle a un goût de fer. — Vous ne m'attraperez jamais. Je suis tout le monde. Je suis personne. — Vous n'êtes que du vide recouvert de plastique. Thorne bondit. Il plaque Vane contre le carrelage. Le choc coupe le souffle. Vane sent la poitrine de Thorne. Il sent le battement calme du flic. Un métronome. Inflexible. — Vous sentez l'éther, Julian. Mais dessous... vous sentez la mort. Vane libère sa main gauche, saisit la bouteille de solvant, l'écrase sur le crâne de Thorne. Le verre explose. Le liquide coule dans les yeux du capitaine. Thorne hurle. Le produit brûle ses cornées. Il recule, les mains sur le visage. Vane ramasse son sac. Il brise le carreau de la fenêtre. Le froid de Berlin s'engouffre. Il enjambe le rebord, regarde une dernière fois Thorne à genoux. Ses mains sont rouges. Vane saute. Il atterrit sur une camionnette. La tôle plie. Le choc résonne dans ses vertèbres. Il roule au sol, se relève en boitant. L'attelle fait son travail. Il adopte une démarche asymétrique. Il s'enfonce dans l'ombre. Il entre dans le flux de la ville. Il repère une cible à l'arrêt de bus. Un homme en costume gris. Une Patek Philippe au poignet. L'homme lisse son revers. Un tic nerveux. Vane enregistre tout : l'inclinaison de la tête, le rythme respiratoire court. Le train démarre. Vane suit le banquier dans un parking souterrain. L'obscurité avale sa proie. Vane accélère. Il ne boite plus. Il devient une ombre cinétique. L'homme entend un souffle, se retourne. Une main sur la bouche. Une pression sur la carotide. Pas de sang. Juste l'hypoxie. Les yeux de l'homme se révulsent. Vane le dépose au sol. Il ouvre sa trousse. Les instruments brillent. Il prend les empreintes avec une résine rapide. Puis, il se tourne vers la portière de la voiture. L’heure de la mue. Il passe le solvant sur ses tempes. L’odeur brûle ses sinus. Il insère la spatule. *Scratch*. Le son d’une ventouse qui lâche la chair vive. Sa lèvre paralysée tremble. La douleur est une aiguille chauffée à blanc. Il pèle son front. Le latex vient en lambeaux poisseux. Sa véritable peau est rouge, irritée. Elle exhume une odeur de viande enfermée. Il tire vers le haut. Le masque entier tombe. Un tas de caoutchouc mort. Vane halète. L'air froid frappe ses nerfs à nu. Il applique le silicone médical sur le visage du banquier. La pâte bleue recouvre tout. Il insère deux tubes dans les narines de l'homme. Le silicone durcit. Il démoule. L'intérieur est une topographie. Chaque ride, chaque pore. Il coule la résine, utilise la lampe UV. La lumière bleue inonde le béton. Vane est nu. Il est le néant. Il mélange les pigments. Un soupçon de rose pour les capillaires. Il peint l'intérieur de la prothèse. La couleur sera sous la peau. Plus réelle que la réalité. Il applique la colle sur son visage écorché. Ses muscles se contractent. Il pose la nouvelle peau. Il aligne les orifices. Il utilise le rouleau en métal pour chasser les bulles. La matière fusionne. Il se regarde dans le miroir de la voiture. Le banquier lui rend son regard. Vane sourit. Les muscles artificiels réagissent à ses nerfs. Il ajuste la cravate. Il marche avec l'assurance d'un homme de pouvoir. Cent vingt pas par minute. Vane se dirige vers l'Hôpital de la Charité. Il sait que Thorne l'attend. Il va lui offrir une symphonie de faux pas. Il entre dans la chambre de Thorne. Le policier a les yeux bandés. — Elias ? La voix est celle de Kader. Grave. Inflexible. Thorne se redresse sur son lit. Ses narines frémissent. — Kader ? Vane s'assoit au chevet. Ses mains gantées ne tremblent pas. — On l'a perdu, Elias. Il a pris une moto. On quadrille la ville. Thorne reste immobile. Il cherche une faille dans l'air. Vane respire avec le diaphragme. Pas un bruit. Pas une odeur d'éther. Il a tout lavé. Tout changé. — Quelque chose ne va pas, murmure Thorne. — Quoi donc ? — Ton cœur. Ton rythme est trop régulier. Comme une machine. Vane s'approche. Son nouveau visage est à quelques centimètres des bandages de Thorne. — C’est la fatigue, Elias. Repose-toi. Vane sort un scalpel de sa manche. Il ne regarde plus le policier. Il regarde la gorge exposée. Dehors, le ciel de Berlin est un linceul de plomb. Dans la chambre, le silence s'épaissit. Thorne sourit. Un sourire triste. — Tu sens encore le silicone, Julian. Vane se fige. — Sous le parfum, sous le savon... la mort ne se cache pas. Thorne saisit le poignet de Vane avant que la lame ne descende. Ses yeux sont bandés, mais sa main trouve sa cible. — Je ne vois pas ton visage, Julian. Mais je sens ton âme qui trébuche. Le duel final commence dans le silence d'une chambre d'hôpital, entre un homme qui n'a plus de peau et un homme qui n'a plus de vue.

L'Imposteur Intime

Berlin crache de la glace. Le vent siffle entre les tours de verre de la Potsdamer Platz. La nuit est une nappe d'encre jetée sur la ville. Julian Vane attend. Il est assis dans une camionnette grise, garée dans l’ombre d’un entrepôt de béton. Le moteur est coupé. Le froid s'insinue sous son manteau de laine. Il ne bouge pas. Son visage est une statue d’argile brisée. Le côté gauche est figé. Une cicatrice invisible tire sa lèvre vers le bas. L'accident d'Hollywood. Le feu. Puis le silence. Julian regarde l'écran d'un moniteur 4K. La résolution capture l’indécence du monde. En face, la clinique privée du docteur Aris Valmont. Un bloc de verre et d’acier chirurgical. La porte s'ouvre. Un cône de lumière jaune déchire l'obscurité. Valmont sort. Le docteur porte un manteau de cachemire bleu marine. Ses chaussures en cuir claquent sur le trottoir mouillé. Vane active l’enregistrement. Le zoom optique plonge sur les mains du médecin. Valmont cherche ses clés. Sa main droite tremble. Un micro-tic au niveau de l'index. Un spasme nerveux. Vane sourit du côté droit. Le côté gauche reste mort. — Je te tiens. Sa voix est un froissement de papier de soie. Valmont s'approche de sa berline. Vane observe sa démarche. Le docteur compense une légère scoliose par un balancement de l'épaule gauche. Rythme : trois pas rapides, une micro-pause. Valmont monte en voiture. Le moteur ronronne. La berline s'éloigne. Vane ne le suit pas. Il a déjà tout. Les pores de la peau. La fréquence cardiaque visible à la pulsation de la carotide. Le rythme respiratoire. L’identité est une erreur de calcul. Vane va la corriger. *** À cinq kilomètres de là, Elias Thorne est dans son bureau. Les néons bourdonnent au plafond de la Brigade Criminelle. Le bruit ressemble à un essaim de guêpes. Elias ferme les yeux. La migraine tape derrière son front. Une perceuse de métal rouillé. Il rouvre les yeux. Il regarde le mur d’images. Des visages. Des dizaines de portraits robots, de photos d'identité, de clichés de scènes de crime. Pour lui, ce sont des taches. Des compositions cubistes. Des amas de chair sans aucun sens. Son cerveau refuse de lier les yeux au nez, le nez à la bouche. La prosopagnosie est sa prison. Sa cellule est faite de miroirs vides. Il passe ses mains sur son bureau. Il cherche son verre d'eau. Ses doigts effleurent le cristal froid. Il boit. L’eau est tiède. Il déteste la tiédeur. Un homme entre. Un costume gris. Une cravate bordeaux mal nouée. Une odeur de tabac froid et de café rance. C’est le lieutenant Marco. Elias ne reconnaît pas son visage. Il reconnaît son odeur. Il reconnaît le frottement du pantalon en velours entre ses cuisses. — Rien sur l’ADN du quai, capitaine. Sa voix est grave. Elle sature l'air sec. Elias ne répond pas. Il fixe les mains de Marco. Elles sont tachées d’encre. Marco joue avec son alliance. Un geste circulaire. — Vane ne laisse pas d’ADN, Marco. Il ne laisse que des morceaux d’autres gens. Elias se lève. Ses mouvements sont précis. Il ne regarde jamais son interlocuteur dans les yeux. Il regarde les pieds. Marco porte des chaussures de marche usées. Le talon droit est plus rongé que le gauche. Marco est fatigué. — Demain, j'ai rendez-vous avec Valmont. — Le toubib ? Il peut encore quelque chose pour ton… problème ? Elias ne répond pas. Valmont est son ancre. Sans lui, Elias n'est qu'un fantôme dans une foule de masques. Il a besoin de cette voix calme qui lui réapprend à lire les ombres. Il quitte le bureau. Dans le couloir, il croise une douzaine de silhouettes. Des ombres. Il ne salue personne. On le croit arrogant. Il est juste aveugle à l'humain. *** L’atelier de Vane est un temple de la déconstruction. L’air est saturé de vapeurs d'éther et de diluant. Des têtes en résine sont alignées sur des étagères. Certaines n'ont pas de peau. D'autres n'ont pas d'yeux. Au centre, sous une lampe scialytique, le projet Valmont. Vane travaille le silicone. Il utilise des spatules d'acier. Le matériau imite la viscosité de la graisse humaine. Vane l'étale sur une base en fibre de carbone. Il crée des couches. L'épiderme. Le derme. Il injecte des pigments avec une aiguille hypodermique. Des micro-vaisseaux éclatés sur les ailes du nez. Des taches de vieillesse. Il repasse le tic de la main de Valmont en boucle. Il doit mimer l'imparfait. Il saisit une pince. Il implante des cheveux. Un par un. Angle de quarante-cinq degrés. Le travail est une prière. Vane ne ressent pas la fatigue. Il ressent la puissance. Dans quelques jours, Aris Valmont sera une enveloppe vide dans un canal. Et Vane sera le sauveur d’Elias Thorne. Il pose l’outil. Il regarde son propre reflet dans un miroir chirurgical. Son visage réel. Cette insulte biologique. Un froissement de feutre. Le crâne de l'automate apparaît : un dôme de chair inerte, sans une ride, sans un pore. Il se saisit d'un scalpel. La lame brille. Il la passe sur sa joue paralysée. Il ne sent rien. Les nerfs sont morts. Il prend un pot de colle biologique. La texture est visqueuse. Il applique les prothèses sur son propre crâne. Le silicone adhère. La peau artificielle est froide. Elle se réchauffe au contact de son sang. Vane appuie. Il lisse les jointures avec un solvant. Les rides apparaissent. Les poches sous les yeux gonflent. L'assassin disparaît. Le médecin naît. Vane se lève. Il adopte la posture de Valmont. Les épaules s'affaissent. Le bassin bascule. Il fait trois pas. Il s’arrête. Sa main droite tremble. *** L’odeur l’agresse dès l'entrée de la clinique. Antiseptique. Ozone. Propreté clinique. C’est l’odeur de la peur déguisée en science. Vane porte le costume de Valmont. Le manteau de cachemire. Il a passé deux heures à ajuster le masque. Le silicone est invisible. Les raccords sont cachés derrière les oreilles et sous la mâchoire par un adhésif de grade médical. Il marche. Trois pas. Pause. Épaule gauche basse. La réceptionniste lève les yeux. Elle sourit. — Bonjour, docteur Valmont. Vane contracte son diaphragme. Il cherche les graves. — Mes notes pour le capitaine Thorne. Je les ai laissées sur mon bureau. Sa voix est un clone. La réceptionniste se replonge dans ses dossiers. Vane traverse le hall. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau en cage. Il savoure l'instant. Il est dans le sanctuaire. Il arrive devant le bureau de Valmont. Il sort un pass cloné. Un déclic métallique. La porte s'ouvre. Le bureau est encombré. Une odeur de vieux papier et de tabac à pipe. Vane s'assoit dans le fauteuil en cuir. Il est chaud. Le vrai Valmont était là il y a quelques minutes. Il ouvre le dossier "Thorne, Elias". Les notes sont manuscrites. "Patient présente une déconnexion totale de l'aire fusiforme. Risque de dissociation." Vane sourit. Il sort une fiole. Un liquide incolore. Trois gouttes dans la carafe d'eau du médecin. Puis il fixe un micro-émetteur sous le bureau. Il entend des pas dans le couloir. Des bottines de cuir. Un pas lourd, assuré, mais légèrement hésitant au moment de tourner les coins. C’est Elias. Vane ne bouge pas. Elias Thorne entre dans la pièce. L'air se raréfie. Vane sent l'odeur d'Elias. Savon de Marseille. Acier froid. Une pointe d'adrénaline. Elias s'arrête. Il ne voit pas le visage de Vane. Il ne voit qu'une silhouette. — Vous êtes en avance, Elias. Le capitaine fronce les sourcils. Il incline la tête. Il écoute. Vane maintient son tremblement de main. Le tic de Valmont. — Docteur ? Sa voix est méfiante. Il a senti un changement de pression. Une odeur de silicone trop fraîche que le parfum de Valmont ne parvient pas à masquer totalement. L'odeur de l'eugénol. Le clou de girofle. Vane se lève millimètre par millimètre. Il contourne le bureau. — Asseyez-vous, Elias. Elias ne baisse pas les yeux. Ses pupilles ont mangé ses iris. Le blanc de l'œil brille sous la lampe. Ses narines vibrent. Il aspire l'air. — Vous avez changé de parfum. — Ma femme. Elle trouve que je sens trop l'hôpital. Vane désigne la carafe d'eau. Le liquide tremble. Elias regarde la carafe. Un éclat de lumière sur du verre. Il tend la main. Ses phalanges sont blanches. Il retire sa main. — Je n'ai pas soif. Vane sent une pointe d'agacement. Le plan est une horloge. Chaque grain de sable est un crime. Elias s'approche. Son visage est à trente centimètres. — J'ai vu un homme aujourd'hui, dit Elias. Une démarche. Un rythme. 110 battements par minute. Un balancement de l'épaule gauche. Très léger. Vane contrôle son pouls par la seule force de sa volonté. — Ce rythme. Je l'ai déjà entendu. Dans mon sommeil. Le silence retombe. Vane prend un stylo-plume Montblanc. Il commence à tapoter sur le dossier. Toc. Toc. Toc. — Arrêtez ça, dit le capitaine. Ce n'est pas le bon tempo. — Le bon tempo ? — Valmont tapote en triolets. Un-deux-trois. Vous, vous tapez en binaire. Un-deux. Vane sent la sueur s'accumuler sous son menton. Elle ne peut pas s'évacuer. Elle crée une bulle de liquide tiède entre sa chair et le silicone. — Regardez-moi, Elias. Qu'est-ce que vous voyez ? Elias ne baisse pas les yeux. — Je vois un brouillard. Je vois une absence. — C'est moi, Elias. Votre seul ami. Vane lève la main vers la carotide d'Elias. Soudain, le téléphone sur le bureau vibre. Un bourdonnement agressif. Elias ne regarde pas l'écran. Sa main droite descend vers sa ceinture. Son index accroche la patte de sécurité de son holster. Un déclic métallique. Net. — Vous n'êtes pas Valmont. Sa voix est un souffle de glace. — Valmont a une odeur de tabac froid. Toujours. Vous... vous sentez la chimie. Le laboratoire. L'eugénol. Vane rit. Un rire court. Sec. — Mon odorat est ma vue, réplique le capitaine. Et là, je vois un monstre. Elias sort son Sig Sauer. Le canon est noir. Mat. Il pointe le plexus de Vane. Elias ne vise pas le visage. Il vise la masse. — Si vous tirez, vous tuez votre médecin. — Mon médecin est déjà mort. Elias avance le canon. Il touche le ventre de Vane. Vane attrape le poignet d'Elias. Il pivote. Il frappe le bras armé avec la tranche de sa main. L'arme tombe sur le tapis. Aucun bruit. Elias lance un coup de poing circulaire. Vane esquive. Le poing siffle. Il percute le dossier du fauteuil. Le bois craque. Vane recule. Il ramasse un coupe-papier en argent. Pointu. — Elias ! crie une voix dans le couloir. Des coups violents contre la porte. Vane court vers la fenêtre. Il l'ouvre d'un coup sec. L'air de Berlin s'engouffre. Il monte sur le rebord. — À bientôt, Elias. Vane saute. Le vide l'aspire. Il percute le toit d'une camionnette. Un choc sourd. La tôle se plie. La douleur irradie dans ses chevilles. Il roule sur le bitume. Il court vers l'obscurité. Sous un porche, il porte la main à son visage. Le silicone se détache. Il l'arrache. Un lambeau de chair artificielle. Il jette le visage de Valmont dans une poubelle. Sa vraie peau respire. Elle est rouge. Il touche sa joue paralysée. *** Elias Thorne percute le rebord de la fenêtre. Ses mains s’écrasent sur le verre pilé. En bas, le parking est une fosse d’encre. Un camion de livraison démarre en trombe. Une ombre roule sur la tôle du toit. Un saut dans le vide. Disparu. Elias pivote sur ses talons. Il est dans son appartement, vingt minutes plus tard. Il n'allume pas la lumière. Les meubles sont fixés au sol. Chaque objet a une place millimétrée. Il retire sa veste. Il sent le froid. Le chauffage est éteint. Le froid rend les contours plus nets. Il s'approche de la fenêtre. Il pose sa main sur la vitre. La buée se forme. Il dessine un cercle. Puis un autre. Il essaie de construire un visage. Il échoue. Le cercle s’effondre. L’eau coule. Le téléphone d'Elias vibre. Un message. "Le miroir est brisé, Elias. Regarde les éclats." Elias sent une goutte de sueur couler dans son cou. Son cœur s'accélère. Un rythme de tambour de guerre. Il pose le téléphone sur la table. Sa main tremble. Un spasme involontaire. Il entend un bruit dans la salle de bain. L'eau coule. Un bruit de douche. Il s'approche. Il enfonce la porte. La pièce est pleine de buée. L'odeur de son propre gel douche remplit l'espace. Derrière le rideau, une silhouette. Elias tire le rideau violemment. La douche est vide. Mais sur le carrelage, il y a des résidus de colle chirurgicale. Des touffes de cheveux. Noirs. Poivre et sel. Exactement comme les siens. Au bord du lavabo, un scalpel ensanglanté. Et à côté, une petite boîte en plastique. Elias l'ouvre. À l'intérieur, deux prothèses oculaires. Des lentilles de contact teintées. La couleur exacte de ses propres yeux. Vane est devenu un jumeau chirurgical. Elias se regarde dans le miroir. La buée s'efface millimètre par millimètre. Il voit son reflet. Il touche sa joue. Il cherche la jointure. Il appuie fort. Ses ongles s'enfoncent dans la chair. La douleur est réelle. Le sang perle sous son ongle. C'est sa peau. Pour l'instant. Il entend un moteur démarrer en bas. Il court à la fenêtre. Une voiture de police s'éloigne. La sienne. Le conducteur lève la main. Un geste d'adieu. Elias ne voit pas son visage. Il ne peut pas. Mais il reconnaît la démarche du véhicule. La façon de prendre le virage. Trop brusque. Le monstre est parti avec son nom. Son insigne. Son autorité. Elias Thorne reste seul. Il n'est plus capitaine. Il n'est plus personne. Il ramasse le scalpel. Le métal brille. Qui es-tu ? Rien. Il n'est plus que le vide entre deux masques.

Le Sens du Toucher

La porte s’ouvrit. Sans un bruit. Elias Thorne se glissa à l’intérieur. L’obscurité l’accueillit. Une masse noire. Dense. Liquide. Elias ne chercha pas l’interrupteur. La lumière était son ennemie. Elle projetait des ombres. Elle créait des reflets. Pour un homme qui ne reconnaissait pas les visages, la lumière n'était qu'un parasite. Un brouillard de formes inutiles. Il ferma la porte derrière lui. Le verrou s’enclencha. Un clic métallique. Sec. Elias retint sa respiration. Son cœur battait contre ses côtes. Un tambour sourd. Régulier. Il écouta. Le silence de l’appartement était artificiel. Trop profond. Une chambre sourde. Le bruit de Berlin restait de l’autre côté des doubles vitrages. Une rumeur lointaine. Un monde de fantômes de verre et d’acier. Elias retira ses gants. Le cuir craqua. Il rangea les gants dans sa poche. Il tendit les mains devant lui. Ses doigts tremblaient. Puis ils se stabilisèrent. Il commença sa dérive. Sa main droite effleura le mur. Papier peint texturé. Du lin. Épais. Haut de gamme. Le froid de la fibre remonta le long de son bras. Il avança d’un pas. Puis deux. Ses semelles en gomme ne produisaient aucun son sur le parquet de chêne. Il connaissait ce lieu sans l’avoir jamais vu. Marc-Antoine de Valois vivait ici. Un banquier d’affaires. Un homme d’images. Un homme de réseaux. La cible parfaite pour Vane. Le bout de ses doigts heurta un cadre. Du bois doré. Il suivit le contour. Un rectangle parfait. Le verre était froid. Trop lisse. Une légère résistance sous ses phalanges. Il insista. Ses doigts glissèrent sur une substance invisible. Il s’arrêta. Il approcha son visage de la surface, sans rien regarder. Ses narines frémirent. L’odeur le frappa. Une pointe d’éther. Une note de solvant chimique. Et dessous, quelque chose de plus organique. Une odeur de sueur froide emprisonnée dans du plastique. Vane était passé par là. Elias tourna le dos au mur. Il avança vers le centre de la pièce. Ses pieds sentirent la transition. Le bois laissa place à un tapis de soie. Moelleux. Trop mou. Il détestait cette sensation d’instabilité. Il chercha un point d’appui. Ses doigts rencontrèrent le dossier d’un canapé. Cuir pleine fleur. Grain fin. Il suivit la courbe du meuble. Sa main se figea. Sous la paume, une plaque de résine. Un corps étranger sur le cuir. Elias s'accroupit. Ses doigts explorèrent l'anomalie. Une flaque séchée. Granuleuse au centre. Lisse sur les bords. Une brûlure. Il gratta avec l'ongle. Une écaille se détacha. Elle était souple. Élastique. Du silicone médical. Grade prothétique. Elias ferma les yeux. L'image de Vane se dessina dans son esprit. Non pas un visage. Un rythme. Une démarche asymétrique. Un souffle court, sifflant à travers des lèvres à moitié paralysées. Vane ne laissait pas de traces de pas. Il laissait des morceaux de lui-même. Des lambeaux d'identités jetables. Il continua son exploration. Il entra dans la cuisine. L'air changea. Plus froid. Une odeur de métal propre. Ses mains parcoururent le plan de travail en granit. Il palpa les objets. Une machine à café. Froide. Un bloc de couteaux. Il compta les manches. Un manque. Le troisième en partant de la gauche. Un couteau de boucher. Large. Lourd. Une goutte de sueur coula le long de sa tempe. Elle finit sa course dans son col. Elias ne l’essuya pas. Ses mains étaient ses yeux. Il ne pouvait pas les distraire. Il se dirigea vers la salle de bain. Le temple de l’identité. Là où on se regarde. Là où on se prépare. Là où on se démaquille. Il poussa la porte. Elle grinça. Un cri de métal rouillé dans la nuit. Elias se figea. Il attendit. Un battement. Deux battements. Dix battements. Rien. Il entra. L’odeur devint suffocante. L’éther dominait tout. Une odeur de bloc opératoire. Une odeur de fin de vie. Ses mains trouvèrent le lavabo. De la porcelaine. Il descendit dans la vasque. Une masse molle. Gluante. Son estomac se noua. Il ne retira pas sa main. Il devait savoir. Il palpa la chose. Un masque. Pas un masque de carnaval. Une peau. Fine. Humide. Elle flottait dans un fond d'eau stagnante. Il identifia les orifices. Les yeux. La bouche. Les narines. Le silicone était encore chaud. Vane venait de l'enlever. Elias se redressa. Un ressort. Son dos heurta le miroir. Le froid du verre le fit tressaillir. L'air se déplaça sur sa gauche. Une variation de pression. Un mouvement. Subtil. Imperceptible. Elias coupa sa propre respiration. Il se concentra sur ses oreilles. Le silence revint. Un silence différent. Habité. Quelqu'un d'autre respirait dans cette pièce. Un souffle synchronisé sur le sien. Une technique de prédateur. — Julian, murmura Elias. Sa voix sonna faux. Un écho de métal dans la pièce carrelée. Trop claire. Trop fragile. Pas de réponse. Elias étendit le bras gauche. Il balaya l'air. Ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Il fit un pas de côté. Ses chaussures crissèrent sur un débris. Des lentilles de contact jetables. Séchées. Comme des écailles de poisson. Une présence dans son dos. Une chaleur musquée. L'odeur de la colle chirurgicale. Il pivota. Son poing fendit l'air. Instinctif. Brutal. Le vide. Un rire étouffé résonna. Ce n'était pas un rire humain. Un son de gorge. Un bruit de cartilage qui frotte. — Tu ne peux pas me voir, Elias, chuchota une voix. Le timbre changeait. Du grave à l'aigu. Une fréquence instable. Vane utilisait un modulateur ou jouait avec ses cordes vocales mutilées. — Je n'ai pas besoin de te voir, répondit Elias. Je sens ton odeur. Tu sens le cadavre et le labo. Un impact. Dans l'estomac. Elias plia en deux. L'air quitta ses poumons. Il tomba à genoux. Le carrelage était glacé. Il tenta de se relever. Une main gantée de latex se referma sur son visage. Texture lisse. Poudrée. Sans pores. Sans vie. La main pressa ses joues. Les doigts s'enfoncèrent dans sa chair. Une prise de fer. — Tâte ce visage, Elias, siffla la voix. Est-ce le tien ? Est-ce celui de Valois ? Est-ce celui de ton père ? Elias attrapa le poignet de son agresseur. Il chercha le pouls. La vérité sous le gant. Il identifia une montre. Un bracelet métallique. Des maillons froids. Une Rolex. Valois portait une Rolex. Vane avait déjà pris sa place. Elias utilisa son poids. Il bascula en arrière. Il entraîna l'autre homme dans sa chute. Ils heurtèrent la paroi de la douche. Le verre de sécurité explosa. Un fracas de cristal. Des milliers de diamants tranchants se répandirent sur le sol. Elias roula sur le côté. Les pointes de verre mordirent ses paumes. La douleur était une information. Elle était réelle. Elle le rattachait au monde physique. Il se releva, les mains en sang. La présence avait disparu. L'air était redevenu immobile. Il tendit l'oreille. Un bruit de pas. Précis. Rythmé. Sur le parquet, au loin. Vane quittait la salle de bain. Il ne fuyait pas. Il marchait avec l'assurance du propriétaire des lieux. Elias sortit de la salle de bain en trébuchant. Il tendit les mains dans le noir du couloir. Ses doigts ensanglantés laissèrent des traces sur le lin des murs. Il devait le toucher. Encore une fois. Il arriva dans le salon. Une fenêtre était ouverte. Le froid de Berlin s'engouffra. Un rideau de voile fouetta son visage. Elias sursauta. Rien. Il s'approcha de la fenêtre. Ses mains saisirent le cadre en aluminium. Il se pencha dehors. Le vide. Six étages. En bas, la rue était déserte. Les réverbères dessinaient des flaques d'or sur l'asphalte mouillé. Un homme marchait sur le trottoir d'en face. Elias plissa les yeux. C'était inutile. L'homme n'était qu'une silhouette. Une forme sombre dans un pardessus anthracite. L'homme s'arrêta. Il leva la tête vers la fenêtre. Elias ne vit pas ses traits. Une tache pâle à la place du visage. Un ovale de chair sans relief. L'homme porta une main à son visage. Il ajusta quelque chose. Puis il fit un signe. Un salut de la main. Lent. Ironique. Elias serra le cadre de la fenêtre à en briser le métal. Son sang coulait sur le rebord. — Je t'aurai, dit-il à voix basse. Le vent emporta ses mots. L'homme au pardessus reprit sa marche. Son pas était différent. Plus lourd. Plus assuré. Il avait adopté la démarche de Marc-Antoine de Valois. Il possédait son appartement. Sa montre. Sa peau. Elias recula à l'intérieur de la pièce. Il était seul. Le silence était revenu. Ce n'était plus le silence de l'absence. C'était le silence d'un crime en cours. Il se laissa glisser contre le mur. Ses mains brûlaient. Il les porta à son visage. Le sang chaud. Les coupures. Il suivit les lignes de sa propre mâchoire. Il chercha une faille. Une couture. Un bord de silicone. Pour la première fois de sa vie, Elias Thorne eut peur de ce que ses mains pourraient trouver. Il resta là, dans le noir total. Un détective aveugle aux visages dans un monde de masques. Il ne savait plus qui il était. Ni qui il traquait. Il ne restait que la texture. La texture de la trahison. Ses doigts effleurèrent le sol près de lui. Ils rencontrèrent quelque chose de petit. De dur. Il le ramassa. Il le fit rouler entre son pouce et son index. Un bouton de manchette. En or. Gravé. Elias passa le bout de son ongle sur la gravure. Des initiales. J.V. Julian Vane n'était pas seulement passé par ici. Il avait laissé une signature. Un défi tactile. Un message destiné exclusivement à l'homme qui ne pouvait pas le voir. Elias serra le bouton dans son poing. Le métal s'enfonça dans sa plaie. La douleur fut fulgurante. Il l'accueillit. C'était la seule chose vraie dans cet appartement de reflets. Il se releva. Il devait sortir. L'odeur d'éther lui donnait des vertiges. Il se dirigea vers la porte, les mains tendues. Il ne cherchait plus son chemin. Il cherchait la prochaine sensation. Le jeu de peau ne faisait que commencer. Il atteignit la porte d'entrée. Il posa la main sur la poignée. Elle était poisseuse. Vane avait laissé une dernière trace. Elias frotta ses doigts entre eux. Une substance grasse. De la vaseline. Elias ouvrit la porte. Le couloir de l'immeuble était baigné d'une lumière crue. Néons blafards. Il ferma les yeux. La lumière lui faisait mal. Elle tentait de lui imposer une réalité qu'il ne pouvait pas traiter. Il marcha vers l'ascenseur. Il appela la cabine. Le glissement des câbles résonna dans la cage. Un bruit de guillotine. Les portes s'ouvrirent. Elias entra. Il évita le miroir de la cabine. Il savait ce qu'il y avait dedans. Un vide. Une absence. Il appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. Alors que l'ascenseur descendait, une démangeaison se manifesta sur son propre cou. Il y porta la main. Juste sous l'oreille. Ses doigts rencontrèrent une texture inhabituelle. Une petite bosse. Un pli de peau qui n'aurait pas dû être là. Il tira légèrement. Une fine membrane transparente se décolla. Une sueur glacée inonda son dos. Ses jambes se dérobèrent. Vane l'avait touché. Dans le noir. Dans la salle de bain. Il ne l'avait pas seulement frappé. Il l'avait marqué. Elias Thorne tenait entre ses doigts un morceau de sa propre identité, ou de celle que Vane avait décidé de lui donner. L'ascenseur s'arrêta. Les portes s'ouvrirent sur le hall désert. Elias sortit dans la nuit berlinoise. Le froid le gifla. Il accueillit la morsure de l'hiver. Au moins, le froid ne mentait pas. Il marcha droit devant lui, le poing serré sur le bouton d'or, le lambeau de peau factice collé à sa paume sanglante. Le chasseur était devenu une proie. Et la proie commençait à douter de la solidité de ses propres os. Dans l'ombre d'une porte cochère, un flash crépita. Elias ne le vit pas. Il ressentit seulement l'infime pulsation électrique dans l'air. On le prenait en photo. On enregistrait sa chute. Vane collectionnait les images. Elias collectionnait les douleurs. Le combat de l'invisible contre l'absolu du paraître venait de franchir le seuil de la chair. Elias s'enfonça dans le brouillard de la ville. Un homme sans visage traquant un homme aux mille visages. La nuit ne faisait que commencer. Et elle sentait le silicone frais.

La Peau comme Frontière

Alexanderplatz. Néons acides. Carrelage encrassé. L’air pue le fer et l’ozone. Elias Thorne, immobile. La foule l’ignore. Autour de lui, le monde n'est qu'une coulée de chair. Du Francis Bacon à vif. Des ovales roses, bruns, pâles. Des éléments séparés. Un nez, deux yeux, une bouche. Des puzzles impossibles à assembler. Il ferme les yeux. Le brouhaha est une agression. Crissement des rails. Bips des portillons. Il filtre. Cherche une irrégularité. Un poids mal réparti. Soudain, l’odeur. Une morsure d’acétone. Un relent d’éther. Sous la chimie, quelque chose de poisseux. La sueur enfermée sous une membrane synthétique. La mue plastique. À dix mètres, une silhouette. Manteau gris anthracite. Coupe impeccable. Trop impeccable. Elle se déplace avec une fluidité d’automate. Vane ne marche pas comme un homme pressé. Il imite une proie. Elias s’élance. Ses chaussures claquent sur le granit. Il bouscule une épaule. Un cri monte. Il ne voit pas la colère, juste un ovale de chair qui pivote. La tache anthracite glisse vers le quai de la ligne U8. Vane a senti le mouvement. Il ne se retourne pas. Le contact visuel est une faille qu'il ne s'autorise plus. Elias respire par la bouche. L’air est acide. Le sillage de Vane est une traînée de colle chirurgicale dans un océan de parfums bon marché. Le train surgit du tunnel. Monstre de métal jaune. Freins hurlants. Un cri strident. La foule ondule. Elias est poussé. Il perd l’équilibre. Une épaule le percute. Quand il se redresse, les portes coulissent dans un claquement pneumatique. Il scanne les silhouettes. Toutes identiques. Des manteaux. Des sacs. Des têtes sans traits. Au fond de la rame, un homme au manteau gris. Assis. Un journal ouvert entre les mains. Elias bondit. Il franchit le seuil. Les portes pincent son manteau. Il tire. Le tissu se déchire. Le train s'ébranle. Il avance vers le fond. S'arrête à hauteur de l'homme. Ses muscles sont verrouillés. — Julian Vane. Un râle. L’homme au journal reste de pierre. Pas une oscillation. Elias avance d'un pas. L'odeur du papier journal sature l'air. Puis, le basculement. L’acétone a disparu. À la place : lavande et tabac froid. Ses tripes se nouent. Erreur de cible. L’homme lève la tête. Son visage est une masse floue. Une voix de vieillard, tremblante : — Vous désirez quelque chose ? Elias pivote. Ses yeux balayent la rame. Le wagon oscille. Tac-tac. Tac-tac. À l’autre bout, près de la porte, une femme est debout. Trench-coat beige. Foulard en soie. Elle tient une barre de maintien. Ses doigts sont gantés. Cuir fin. Elle regarde par la fenêtre, vers le noir du tunnel. Rigidité dans les épaules. Un centre de gravité trop haut. Un homme qui joue une femme. Un acteur dans un costume de chair. L’odeur revient. Discrète sous la rose. L’acétone est là. Note de fond métallique. Vane sait. La main sur la barre se crispe. Le cuir du gant grince. *Fritch*. Le son de la traque. Le train s’arrête. Rosenthaler Platz. La femme sort d’un pas vif. Elias emboîte le pas. Quai calme. Les bruits résonnent. Vane prend l’escalier mécanique. Elias monte les marches deux par deux. Arrivé en haut, Vane s’arrête. Se retourne. Elias s’immobilise. Poumons sifflants. Il regarde le visage de la femme. Masque de porcelaine. Lèvres dessinées au pinceau. Yeux clairs, immobiles. Un visage de catalogue. Une identité volée. Elias ne voit qu'une surface lisse. Une absence de vie. Le coin de la bouche de Vane remonte. Un spasme mécanique. Asymétrie dans la résine. Une faille dans la biologie. — Tu ne vois rien, n’est-ce pas ? Sa voix est un murmure modulé. Trop pur. Trop propre. Elias sent la sueur couler le long de sa colonne. Son sang bat dans ses tempes. — Tu me traques comme un chien, Elias. À l’odeur. Au bruit. Vane avance. La lumière des néons accroche un reflet sur sa joue. Le silicone transpire sous l'effort. Il plonge la main dans son sac. Elias cherche son Sig Sauer. Trop tard. Vane presse un diffuseur. Un nuage blanc envahit l’espace. Éther et solvant. Elias tousse. Ses yeux brûlent. Sa vision devient un kaléidoscope de formes blanches. Pas qui s'enfuient. Rapides. — Vane ! Sa voix se perd dans les couloirs. Il se rue en avant, traverse le nuage chimique. Heurte une poubelle. Fracas de tonnerre. Il se redresse. Ses yeux pleurent. Il essuie ses paupières d'un revers de manche. Le couloir est vide. Au sol, un objet. Elias s’accroupit. Ses doigts rencontrent une texture visqueuse. Froide. Il ramasse l’objet. Un lambeau de joue. Silicone de grade médical. Encore chaud. Au revers, des traces de sang. Et une inscription gravée au scalpel dans la matière synthétique : *« L’identité est un choix. Pas une naissance. »* Elias serre le morceau de fausse peau. Sa peau à lui, la vraie, frissonne. Vane est partout. Il est personne. Le policier remonte vers la surface. Dehors, Berlin l'attend. Neige sale. Froid de scalpel. Elias range le trophée dans sa poche. Son téléphone vibre. Il décroche. — Sarah. — Elias ? La radio s'affole. Tu l'as ? — Une mue. Il a mon visage, Sarah. Il s'arrête devant une vitrine. Regarde son reflet. Un ovale flou. Un homme sans visage qui traque un homme aux mille artifices. Il sent le morceau de silicone contre son torse. Le poids d'une existence jetable. — À partir de maintenant, Sarah, ne fais confiance à personne. Pas même à moi. Si tu me vois, tire. Il raccroche. Berlin s'efface dans le blanc. Elias Thorne fait un pas. Le craquement sous ses pieds sonne comme une fracture. Celle de sa propre identité.

Paranoïa Clinique

Néons grésillants. Bourdonnement électrique. Minuit. Le 36, quai des Orfèvres est un aquarium vide. Elias Thorne fixe son écran. Ses yeux brûlent. Des colonnes de chiffres. Des rapports balistiques. Des horaires de passage. Les photos des suspects ? Inutiles. Pour lui, ces visages sont des paysages de brume. Des surfaces planes. Sans relief. Sans identité. Il frotte ses tempes. Sa peau est moite. La cicatrice invisible de son traumatisme crânien pulse. La prosopagnosie. Une prison mentale. Il reconnaît sa montre. Il reconnaît son manteau. Il ne reconnaît pas l’homme dans le miroir des toilettes. Un bruit résonne dans le couloir. Talon-pointe. Talon-pointe. Rythme lent. Pesant. C’est la démarche de Marc. Chaussures à semelles de gomme. Le cuir grince sur le linoléum. Elias enregistre le détail. Marc. 1m85. Odeur de café froid et de tabac de contrebande. La porte pivote. L’homme entre. Elias ne lève pas les yeux. Il écoute le souffle. Une inspiration courte. Une expiration sifflante. Marc a une déviation de la cloison nasale. — Tu ne rentres pas, Elias ? La voix est grave. Un peu rauque. C’est la voix de Marc. Une pointe d'acier perfore l'estomac d'Elias. Quelque chose cloche. — J’ai encore du travail. Sa propre voix est un écho dans un puits. L’homme s’approche du bureau. Une main se pose sur le dossier de la chaise vide. Elias fixe la main. Ongles coupés ras. Une petite cicatrice barre le pouce gauche. Marc s’est coupé en ouvrant une boîte de thon trois jours plus tôt. Le détail est là. La preuve est là. La sueur inonde le dos d’Elias. Il hume l’air. Café. Tabac. Et autre chose. Une note chimique. Très faible. Imperceptible. L’odeur de l’éther. L’odeur du silicone frais. Elias jaillit. Sa chaise racle le sol avec un bruit de déchirement. — Qu’est-ce qu’il y a ? L’homme fait un pas en avant. Son visage entre dans le cône de lumière de la lampe. Une forme ovale. Deux trous sombres pour les yeux. Une fente pour la bouche. Un masque de chair. Pour Elias, tous les visages sont des masques. Mais celui-ci est rigide. Trop parfait. — Recule. Son cœur cogne contre ses côtes. Un marteau-pilon. — Elias, calme-toi. C’est moi. C’est Marc. L’homme tend la main. Un geste d’apaisement. Elias ne voit pas un ami. Il voit un prédateur. Vane est un sculpteur de mensonges. Il utilise de la colle chirurgicale. Des prothèses de grade médical. Il peut devenir n’importe qui. Il peut devenir Marc. — Ta cicatrice. Elias ne respire plus. — Quoi, ma cicatrice ? L’homme regarde sa main. — Elle est du mauvais côté, rugit Elias. Il bluffe. Il cherche une faille. Un micro-tic. L’homme marque un temps d’arrêt. Une fraction de seconde. Trop long. Elias plonge. Il percute l’homme au niveau de la taille. Ils roulent au sol. L’odeur chimique sature l'air. Une odeur de bloc opératoire. Elias agrippe le visage de l’intrus. Ses doigts s’enfoncent dans les joues. La peau est froide. Trop élastique. — Je vais t’arracher la peau, Vane ! Ses doigts cherchent une couture. Un rebord au ras de la mâchoire. Derrière les oreilles. Il griffe. Il tire. L’homme rue. Il frappe Elias au visage. Un coup sec. Le nez d’Elias craque. Le sang gicle. Un goût de fer envahit sa bouche. Elias ne lâche pas. Il enfonce ses pouces dans les orbites. Il veut sentir le crâne. La structure osseuse. La seule chose que Vane ne peut pas changer. — Arrêtez ! Elias, arrêtez ! D’autres voix. D’autres pas. Des mains puissantes s’emparent de ses épaules. On le tire en arrière. Elias rue. Il crie comme un animal blessé. — C’est un imposteur ! Regardez son visage ! C’est du silicone ! On le prostra au sol. Visage contre le linoléum froid. Marc est assis par terre. Il tient sa mâchoire. Du sang coule de ses joues lacérées. Ses joues de chair réelle. Des lambeaux de peau pendent sous les ongles d’Elias. De la vraie peau. De la chair humaine. — Elias, putain, calme-toi ! C’est le commissaire. Elias cesse de se débattre. Ses muscles se relâchent d'un coup. Un vide immense s’ouvre sous lui. Il regarde ses mains. Elles sont rouges. Un rouge vif. Luisant. Pas de silicone. Pas de colle. Seulement le sang de son partenaire. — Il… il sentait l’éther, balbutia Elias. Le commissaire s’accroupit devant lui. Une masse grise. — Il sort de chez le dentiste, Thorne. Extraction de sagesse. L’anesthésie. Le silence retombe. Plus lourd qu’un linceul. Marc se lève péniblement. Il ne regarde pas Elias. Il se dirige vers la sortie. Ses pas sont irréguliers. Talon-pointe. Talon-pointe. Elias reste seul sur le sol. Les néons grésillent. Il vient de briser la seule alliance qui lui restait. Vane a gagné cette manche. Sans être présent. Il se relève. Ses jambes tremblent. Il marche vers les toilettes. Le sang coule de son nez. Il tacha sa chemise blanche. Des fleurs sombres s'épanouissent sur le coton. Il s’arrête devant le miroir. Il voit une silhouette. Une forme humaine. Il s’approche du verre. Ses yeux cherchent les siens. Rien. Une absence. Un désert de traits sans signification. Il passe de l’eau froide sur son visage. Le choc thermique le stabilise. Il s’appuie sur le lavabo. La céramique est glacée. Soudain, il se fige. Un flacon est posé sur le rebord du lavabo. Un petit flacon en verre ambré. Sans étiquette. Elias le prend. Il dévisse le bouchon. L’odeur monte. Violente. Acide. L'éther. Ses poils se hérissent. Une décharge électrique remonte sa colonne vertébrale. Il n'est pas fou. Quelqu'un a déposé ce flacon ici. Quelqu'un voulait qu'il sente cette odeur. Quelqu'un voulait qu'il craque. Elias sort des toilettes. Le bureau est désert. Un mouvement. Au fond du couloir. Une silhouette. Elle ne marche pas. Elle glisse. Elias dégaine son Glock. Le métal est froid contre sa paume. — Police ! Ne bougez plus ! La silhouette s’arrête net. Elle est à la limite de l’ombre. Elias s'approche. Un pas après l'autre. Son cœur est un tambour de guerre. — Les mains sur la tête ! L'individu obéit. Les mouvements sont fluides. Trop fluides. Comme un automate. Elias arrive à deux mètres. L'homme porte un costume sombre. Une coupe impeccable. Elias braque la lampe de son arme sur le visage de l'inconnu. Le faisceau blanc frappe la chair. Elias suffoque. L'homme n'a pas de visage. Pas de nez. Pas de bouche. Pas d'yeux. Juste une surface lisse. Une peau tendue, sans rides, sans pores. Un œuf de chair posé sur un col de chemise. Elias trébuche en arrière. Ses doigts se crispent sur la détente. Puis, il comprend. Ce n'est pas un homme. C'est un mannequin de vitrine. En silicone. Le mannequin porte les vêtements de Marc. Sa veste de cuir. Son écharpe en laine. Sur le "visage" du mannequin, deux points rouges marquent l'emplacement des yeux. Dessinés avec du sang. Le sang de Marc. Un rire monte dans le silence. Un rire feutré. Distordu. Elias pivota. Son arme balaie la pièce. — Vane ! Sors de là ! — Tu ne me vois pas, Elias, murmure une voix. La voix de Marc. Puis la voix du commissaire. — Tu ne vois personne. Tu es seul dans ton labyrinthe de viande. Elias ferme les yeux. Il ne doit pas regarder. La vue est son ennemi. Il écoute. Il se concentre. Il élimine le grésillement des néons. Il cherche le son de l'intrus. Un frottement. Très léger. À gauche. Derrière les archives. Elias se déplace latéralement. Sans bruit. Il sent l'air bouger. Un déplacement de masse. L'odeur revient. Plus forte. Latex. Colle. Sueur. Vane est là. À quelques centimètres. Elias lance un coup de pied circulaire. Il ne rencontre que le vide. Une main se referme sur son poignet. Une poigne de fer. Elias sent une piqûre dans son cou. Vive. Brûlante. Ses membres deviennent de plomb. Le Glock heurte le sol avec un bruit sourd. Elias tombe à genoux. Sa vision se fragmente. Une silhouette s’accroupit. L'homme porte un masque. Un visage de silicone en cours de fabrication. Un côté imite les traits d'Elias. L'autre côté est brut. Une masse informe de polymère. — L'identité est une insulte, Elias, chuchote l'homme. Sa main, gantée de latex fin, caresse la joue d'Elias. Le toucher est répugnant. Une sensation de reptile. — Je vais te libérer de ton image. Je vais te donner le visage que tu mérites. Celui de l'oubli. Il approcha la lame du scalpel de l'oreille d'Elias. Elias sent le froid de l'acier. Il ne ressent plus de peur. Juste une rage glacée. Il se concentre sur ses mains. Il cherche la sangle. Vane est penché. Trop près. Obsédé par sa "mue". Elias prend une grande inspiration. — Marc sait. Vane s'arrête. Le scalpel reste suspendu. — Marc ne sait rien. — Il a senti l'éther, ment Elias. Il a vu le mannequin. Les renforts arrivent, Vane. Vane sourit. Un sourire asymétrique. — Ils arriveront trop tard pour ton ancienne vie. Il appuie sur la lame. Une ligne de feu traverse la joue d'Elias. Le sang coule. Chaud. Liquide. Elias hurle. Un cri de bête. Vane observe le sang avec une fascination de biologiste. Il pose le scalpel et prend une seringue. — Un peu plus de calme, Elias. Une explosion retentit en haut. La porte du sous-sol vole en éclats. Vane se redresse. Ses yeux s'écarquillent. Elias contracte ses muscles. Il tire sur sa sangle de toutes ses forces. Le cuir vieillit. La boucle cède. Elias projette son bras libre. Ses doigts rencontrent le visage de Vane. Il n'essaie pas de frapper. Il cherche l'œil. Il enfonce son pouce. Vane pousse un cri d'agonie. Il recule, lâchant la seringue. Elias se défait de ses autres liens. Il roule de la table. La pièce est plongée dans la fumée. Des lampes de poche balaient l'obscurité. — Thorne ! Elias ! C'est la voix de Marc. La vraie. Elias ne répond pas. Il cherche Vane. Il voit une ombre s'enfuir par un conduit de service. Sa vision se trouble. Le sang coule dans ses yeux. Il s'effondre contre un mur. Des mains l'attrapent. — On te tient, Elias. C'est fini. Elias relève la tête. Il voit un visage. Une forme floue. Un ovale blanc. *** Le blanc. Un blanc stérile. Absolu. Elias Thorne ouvre les paupières. Ses cils collent. Il tente de bouger. Une douleur fulgurante remonte son bras. Une perfusion. Il est dans une chambre. Petite. Carrée. Le néon au-dessus de lui grésille. Il tourne la tête. À sa droite, un moniteur cardiaque. *Bip. Bip. Bip.* Il touche son visage. Ses doigts rencontrent des bandages. Épais. Rugueux. La colle de Vane. Il sent encore l’odeur chimique. L’éther. Le silicone frais. La porte coulisse. Le bruit du métal sur le rail est un coup de feu. Elias se redresse. Ses muscles crient. Une silhouette entre. Une blouse blanche. Un stéthoscope. Elias fixe la tête de l'intrus. Rien. Un ovale flou. Une tache de chair sans traits. Sa prosopagnosie est totale. Le traumatisme a verrouillé son cerveau. — Ne bougez pas, Capitaine. La voix est douce. Un velours artificiel. — Où est Marc ? Sa voix est une ruine. Un raclement de gravier. — Votre collègue attend de vous voir. Le docteur s’approche. Il tient une tablette. Elias fixe les mains. Des mains soignées. Ongles coupés court. Pas de cicatrice. L’homme tend la main vers le pansement d’Elias. Elias trébuche en arrière sur son lit. Le tube de la perfusion se tend. — Ne me touchez pas. Le docteur s'arrête. — La paranoïa est une réaction normale après un choc. Le docteur sort. La porte coulisse à nouveau. Une silhouette massive entre. Veste de cuir sombre. Jean usé. La démarche est lourde. Les talons frappent le sol. *Clac. Clac.* Elias reconnaît ce rythme. — Elias ? Putain, tu nous as fait une de ces peurs. C’est Marc. Sa voix. Ce timbre éraillé par les cigarettes. La forme floue s’approche du lit. Elias se tend. Son cœur s’emballe. *Bip-bip-bip-bip.* — Reste pas là-bas, Marc. Reste dans la lumière. La silhouette s’arrête sous le néon. Elias cherche la faille. Marc frotte toujours son alliance avec son pouce quand il est nerveux. La silhouette lève la main. Le pouce bouge. Il frotte l’anneau d'or. Elias expira. — Il s'est tiré, Marc. — Je sais. On a trouvé le labo. C’est un charnier, Elias. Des peaux. Des moules de visages partout. Marc s’assoit sur la chaise en métal. Le dossier grince. — On va le choper. On a bouclé le périmètre. Elias ferme les yeux. Il entend la respiration de Marc. Courte. Sifflante. Puis, il sent autre chose. Une odeur. Légère. Elle flotte sous l’odeur de tabac de Marc. Une odeur de silicone. Une odeur de colle chirurgicale. Ses entrailles se nouent. Il rouvre les yeux. Marc est toujours là. Le pouce frotte l'alliance. *Frotte. Frotte. Frotte.* Le mouvement est trop régulier. Trop mécanique. Une boucle parfaite. — Marc ? — Ouais ? — Qu’est-ce qu’on a mangé avant-hier ? Avant que je disparaisse ? Un silence. Le moniteur cardiaque martèle le silence. — On était au Petit Zinc. Des steaks frites. Pourquoi tu me demandes ça ? Elias sent une sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. Ils n'étaient pas allés au Petit Zinc. Ils avaient sauté le déjeuner pour surveiller l'entrepôt. Elias avait mangé une barre de céréales dans la voiture. La silhouette devant lui ment. La silhouette devant lui n'est pas Marc. C'est une enveloppe. Une contrefaçon. — Elias ? Ça va ? L’imposteur se lève. Il fait un pas vers le lit. Le rythme de ses pas a changé. Il ne frappe plus les talons. Il glisse. Une démarche de prédateur. — Reste là. Elias arrache l'aiguille de son bras. Un jet de sang éclabousse le drap blanc. Il saute du lit. Ses pieds nus frappent le sol froid. — Elias, calme-toi ! C’est moi ! L’homme tend les mains. Elias ne voit que des griffes. Il saisit le pied du moniteur cardiaque. Un trépied en acier. Il le brandit comme une masse. — Tu n’es pas Marc, hurla Elias. Il fonça. Il frappe avec le trépied. Le métal percute l'épaule de la silhouette. Un grognement. L’homme esquive le second coup. Il attrapa le bras d’Elias. Une poigne de fer. Elias sent la peau sous ses doigts. C'est chaud. C'est souple. Mais au niveau du cou, il sent une irrégularité. Une lisière. Une bordure dure. Comme une cicatrice de plastique. Le masque. Elias hurle. Il enfonce ses ongles dans cette bordure. La silhouette le repousse violemment. Elias tombe en arrière. Son crâne frappe le bord du lit. Des étincelles éclatent. La porte s’ouvre. Deux infirmiers entrent. Puis le docteur Aris. — Maîtrisez-le ! Elias se débat. On le plaque au sol. — Ce n’est pas Marc ! cria Elias. Regardez son cou ! On lui injecte quelque chose dans l'épaule. Sa vision se trouble. Il voit la silhouette de "Marc" s'éloigner vers le coin de la pièce. L'homme se frotte l'épaule. Il ne l'aide pas. Il reste dans l'ombre. — C’est une crise de paranoïa aiguë, dit la voix du docteur. Le syndrome de Capgras. Il croit que ses proches sont des imposteurs. Elias Thorne dérive dans le néant. * * * Il se réveille des heures plus tard. La chambre est sombre. Il est attaché. Solidement. Sangles de cuir aux poignets. Aux chevilles. À la poitrine. Un murmure s'élève du coin d'ombre. — Tu as de bons instincts, Elias. Ce n'est pas la voix de Marc. C'est la voix de Julian Vane. Métallique. Sans émotion. — La montre. Une erreur de débutant. J'ai voulu trop en faire. Une ombre se détache du mur. C'est Marc. Le même blouson. La même stature. Mais la démarche est fluide. Élégante. Vane ne joue plus. — Où est le vrai Marc ? Vane s'arrête à quelques centimètres d'Elias. Il se penche. Dans la pénombre, Elias voit le visage de son partenaire. C'est parfait. Les pores. Les ridules. La cicatrice. — Marc est un homme prévisible, dit Vane. Il est dans un sommeil profond. Dans le coffre d'une voiture de police. Vane sort un scalpel de sa poche. — Tuer est ennuyeux, Elias. Je préfère la métamorphose. Tu es le premier homme qui me voit vraiment. Vane passe la lame sur le pansement d'Elias. Le tissu se déchire. — Tu es le seul miroir honnête que j'aie rencontré. Vane se penche davantage. Son souffle froid caresse l'oreille d'Elias. — La prochaine fois que tu verras Marc, ce sera lui. Ou ce sera moi. Et tu ne sauras jamais. Tu passeras le reste de ta vie à te demander si ton meilleur ami est l'homme qui veut te découper. Vane se redresse. Il ajuste son masque. Il lisse la peau de silicone au niveau du cou. — La paranoïa est une prison sans barreaux, Elias. Bienvenue chez toi. Vane sort. La porte coulisse. *Clac.* Elias Thorne reste seul dans le noir. Il sent son propre cœur battre. *Bip. Bip. Bip.* Soudain, un petit grattement. Cela vient du conduit d'aération. Une fine pellicule de poussière tombe sur son visage. Puis, quelque chose glisse à travers la fente. Un morceau de silicone tombe sur le drap blanc d'Elias. Au dos, écrit à l'encre indélébile, un seul mot : *Miroir.* Dans le couloir, des pas approchent. *Clac. Clac.* Le rythme de Marc. Elias Thorne ferme les yeux et commence à compter ses respirations. L'air entre. L'air sort. Le jeu ne fait que commencer.

L'Écorché Vif

Julian Vane fixe son reflet. Le miroir de la planque berlinoise transpire l’humidité. Une goutte de condensation scinde son visage. Il ne sent plus sa joue gauche. Le silicone médical s’est soudé à la chair. L’adhésif chirurgical a tourné. Une trahison moléculaire. Sous la prothèse, l’infection ronge le derme. L’odeur monte. Un mélange d’éther et de viande gâtée. Vane saisit une pince hémostatique. Ses phalanges blanchissent. Il insère la pointe métallique sous le bord de l'oreille artificielle. Le métal mord la chair. Un craquement sec résonne contre le carrelage. Le silicone se déchire. Un liquide jaunâtre perle le long de sa mâchoire. Julian ne crie pas. La douleur est une boussole. Il tire sur la membrane. La peau humaine vient avec. Des lambeaux rouges. Des filaments de chair vive. Il observe le carnage avec une curiosité clinique. Il est redevenu l’écorché. L’homme sans surface. Il imbiba un coton d’alcool à 90 degrés. Il l’applique sur la plaie béante. Ses muscles se tétanisent. Sa respiration se brise en hoquets secs. Les néons du plafond grésillent. Un bourdonnement envahit son crâne. Dans le flou, une image apparaît : Elias Thorne. Le flic qui ne voit pas les visages. L’homme aux yeux vides. Vane sourit. Une grimace asymétrique. La moitié de son visage reste de marbre. L'autre se tord comme un masque de tragédie. Elias casse les codes. Il n’écoute que le frottement du tissu. Il traque la signature thermique. Il compte les battements cardiaques à travers les parois thoraciques. Julian approche la lame de son autre joue. La prothèse du « Baron ». Il doit tout arracher. Le poison du mensonge entre dans son sang. — Tu me cherches, Elias. Sa voix est un râle de papier de verre. Il entame la coupe. Le silicone résiste. Le sang chaud gicle sur le miroir. Il masque son reflet. Julian ne voit plus son visage. L’identité est une prison. Thorne est le seul à détenir la clé. Le seul capable de voir l’essence sous la décomposition. *** À trois kilomètres de là, le capitaine Elias Thorne marche dans le hall de la Potsdamer Platz. Le monde est une jungle de formes grises. Des silhouettes passent. Pour Elias, c’est un bal de fantômes. Aucun trait. Juste des volumes en mouvement. Il s’arrête. Ferme les yeux. Le grondement du métro devient une vibration basse. Les pas des passants deviennent une partition complexe. Thorne cherche l’anomalie. Un homme marche à vingt mètres. Talon gauche trop lourd. Un retard de trois millisecondes. Une hanche qui s’affaisse. Ce n’est pas lui. Une femme sur la gauche. Parfum de jasmin synthétique. Respiration courte. Trop rapide. Pas lui. Thorne rouvre les yeux. La lumière de Berlin est un couteau d’acier. Le froid brûle ses poumons. Ses doigts effleurent la cicatrice derrière son oreille. L'accident. Le choc. Puis ce réveil dans un monde de masques blancs et lisses. Une odeur arrive. Fine. Acétone. Silicone. Sang frais. L’odeur flotte dans l’air glacé. Elle vient du métro. Thorne court. Ses chaussures frappent le béton avec un rythme métronomique. Il descend l’escalator. Les marches métalliques défilent. L’odeur devient agressive. Sur le quai, il le voit. Une silhouette immobile. Un rocher dans le courant. Thorne s’approche. Le silence absorbe le frottement de sa semelle. Sa main glisse sous sa veste. Son holster est froid. Son cœur cogne contre ses côtes. L’homme tourne la tête. Thorne ne voit qu'une zone de flou. Mais il perçoit le rythme respiratoire. L’homme a la bouche entrouverte. Un sifflement humide sort de sa gorge. Ses épaules sont trop hautes. — Vane ? L’homme fait un pas en arrière. Une tache sombre s’élargit sur son col. Du sang. — Julian. Je sais que c’est toi. Un spasme jette le corps de Vane en avant. Un micro-tic moteur au niveau de l’épaule. Thorne sort son arme. — Ne bouge plus. Les passagers s’écartent. Un cercle de vide se forme. — Tu ne peux pas me voir, Elias, dit l’homme. La voix est un écho métallique. — Je t’entends. Je te sens. Tu pues la peur et le silicone. — La peur ? Non. C’est la liberté. Vane s’élance vers les rails. Le train entre en station dans un sifflement strident. Thorne plonge. Ses mains rencontrent un tissu rugueux. Il agrippe le bras de l’homme. Le membre est mou. Artificiel. Le tissu se déchire. Une manche vide reste dans les mains d’Elias. L’homme disparaît dans l’ombre entre deux wagons. Thorne s’écrase sur le quai. Les poumons en feu. À l’intérieur de la manche, un morceau de latex. Une note : *« Regarde mieux, Elias. La vérité est sous la peau. »* *** Une heure plus tard. Hôpital de la Charité. Elias Thorne marche dans le couloir de l'unité de soins intensifs. L'odeur de phénol sature l'air. L'infirmier de l'accueil lui a fait un signe de tête. Un homme au pas souple. Une démarche de citadin pressé. Thorne entre dans la chambre 502. Derrière la vitre blindée, un homme gît, le visage emmailloté de gaze sanglante. Le docteur Aris attend. — On l'a trouvé dans les tunnels de service, dit Aris. L'infection le dévorait. Thorne s'approche du lit. L'odeur de viande rance est là. Mais il se concentre. Il écoute le rythme cardiaque du patient. Soixante battements par minute. Trop lent. Trop régulier pour un homme en plein choc septique. Il observe les mains sur le drap. Les doigts sont courts. Trapus. Des mains de travailleur manuel. Julian Vane a des mains de sculpteur. Des doigts longs et fins. Thorne pivote. Il ressort dans le couloir. L'infirmier de l'accueil n'est plus là. Il court vers le bureau d'Aris. Il pousse la porte. Le docteur est au sol. Une mare sombre s’élargit. Sa gorge est ouverte. Une incision nette. Chirurgicale. Thorne dégaine son Sig Sauer. Un clic métallique sec. Une voix s’élève du haut-parleur de la chambre. Déformée. — Tu ne m'as pas vu, Elias. L'alarme incendie explose. Le système d'arrosage automatique se déclenche au plafond. Une pluie glaciale tombe dans la pièce. Thorne balaye le hall de son regard aveugle. — Montre-toi, Vane ! — Je suis déjà là. Je suis l'homme que tu ne peux pas nommer. Thorne ferme les yeux. Il cherche le son. Un frottement à sa gauche. Tissu synthétique contre métal. Thorne fait feu. Un chariot éclate. L'odeur de l'alcool se répand. — Trop lent. Ton cerveau cherche une image. Je suis le vide entre les formes. Une lame fend l'air. Thorne roule au sol. Le scalpel mord le mur là où sa tempe se trouvait. Il se redresse. Dos au béton. Il ne voit qu'une ombre. Vane a effacé ses tics. Il est devenu une page blanche. — Tu es mon seul spectateur, murmure l'ombre. Les autres voient ce que je montre. Toi, tu me forces à être parfait. Tu es mon scalpel. L'ombre s'arrête à deux mètres. Odeur de citronnelle et de latex frais. Le tueur a changé de peau. — La prochaine fois, je serai ton collègue. Ton ami. Ton reflet dans ce miroir. Thorne tire deux fois dans le stroboscope des alarmes. Quand il atteint le couloir, il n'y a plus personne. Juste l'eau qui coule. Il ramasse un débris de miroir sur le sol. Il regarde la forme sombre qui lui fait face. Il sent une brûlure sur son propre cou. Une tache rouge. Ce n'est pas du sang. Il arrache une fine pellicule de colle chirurgicale. Un message est gravé sur sa propre chair. *« À bientôt, moi. »* Thorne lâche le verre. Il se brise en mille éclats. Dehors, Berlin brille sous la neige. Un labyrinthe de masques. Thorne s'enfonce dans la nuit. Il ne craint plus le froid. Il craint le prochain visage qui lui sourira. Car ce visage pourrait être le sien.

Le Gala des Ombres

Berlin. Le Cube. Verre et acier sur la Spree. Dedans, la finance et les médias s'entassent. Lumière chirurgicale. Des miroirs démultiplient les corps, fracturent l’espace. Elias Thorne entre. Le froid de la nuit colle à son pardessus. Ses doigts tressautent. Il fuit les miroirs. Pour lui, le verre ne rend que le vide. Elias scanne la pièce. Pas de visages. Des ovales de chair. Des surfaces lisses. Des taches beiges au-dessus des cols blancs. Sa prosopagnosie est un mur. Un brouillard qui efface les traits. Le monde est une assemblée de mannequins sans regard. Il ferme les yeux. Respire. L’air sature de champagne et de Chanel n°5. Dessous, une note chimique gifle ses narines. Acre. L’éther. Elle flotte, invisible. Vane. Elias rouvre les yeux. Il ne cherche pas un visage. Il cherche une démarche. Un rythme. À dix mètres, une silhouette svelte près du buffet. Costume italien. Verre de cristal. Elias observe les pieds. Le poids du corps bascule sur la jambe gauche tous les trois battements de cœur. Un tic nerveux de la cheville. Elias mémorise. Ce n’est pas Vane. Trop d'impatience. Ses semelles claquent sur le marbre. Tac. Tac. Tac. Le son ricoche sur les parois de verre. Soudain, son propre reflet le percute. Un homme en smoking. Sans nez. Sans yeux. Juste une tache beige. Sa glotte se bloque. L’air sature. Il étouffe dans ce hall de verre. Il se concentre sur les bruits. Les rires sont des lames. Les conversations, un bourdonnement de ruche. — Capitaine Thorne ? Une voix de femme. Fréquence haute. Timbre éraillé par le tabac. Sarah. Il regarde sa boucle d'oreille en argent. Elle oscille. — Je suis là, murmure Elias. — Vane est ici. Le signal de Solal s’est éteint dans le parking. — Cherchez une odeur. Latex. Colle chirurgicale. Vane ne cache pas la chimie. Il s’enfonce dans la foule. Un fantôme parmi les masques. À l’étage, Julian Vane fige son chef-d’œuvre. Sur la table, un scalpel, du Mastix, et la peau. Une membrane de silicone de platine. Vane applique le solvant sur ses joues. Sa peau réelle est un désastre de muscles figés. L'accident. Le feu. Il plaque le masque de Solal sur son crâne. Le froid du polymère saisit ses chairs. Vane presse les bords. Lisse les jonctions. Injecte une goutte de colle sous la paupière. La douleur pique. Elle confirme qu'il est vivant. Il ajuste les lentilles. Marron. L'ambition. Vane sort. Il est Solal. Sa démarche est lourde. L’épaule droite tombe de deux centimètres. Il possède sa fortune. Sa femme. Son passé. Il va assassiner son futur. Elias est au centre du labyrinthe. Les miroirs l'encerclent. Son cerveau sature. Les signaux s'emmêlent. Calme. Il écoute les sons du sol. Frottement de soie. Choc de talons. Puis, la dissonance. À gauche. Démarche asymétrique. Impact lourd sur le pied droit. Le son d'une peau qui ne respire pas. Plastique contre tissu. Elias ouvre les yeux. Silhouette imposante. Courtisans. Solal. Du moins, l'image. L'odeur le gifle à cinq mètres. Silicone. Isopropanol. Sang frais. Vane. Elias sent une goutte de sueur couler entre ses omoplates. Son cœur cogne. Un métronome fou. Vane-Solal s'arrête devant un écran. Les caméras braquent leurs objectifs. Elias glisse entre deux serveurs. Il observe le cou. La peau ne bouge pas. Les tendons ne saillent pas. Une plaque inerte. Une carapace. — Monsieur Solal ? L'homme se retourne. L'ovale se fixe sur Elias. Un regard de prédateur. Glacial. — Capitaine Thorne, Brigade Criminelle. Privé. Vane sourit. Le coin de sa bouche remonte. Un pli de silicone rigide. — Vous n'avez pas d'amis ici, Thorne. Vous ne voyez même pas qui je suis. Elias sent le vertige. Les reflets de Vane se multiplient. Dix Solal. Vingt Solal. Une armée d'imposteurs. — Je ne vois pas votre visage. Mais je sens votre odeur. Vous sentez la mort et le solvant, Vane. Le sourire disparaît. Les yeux se rétrécissent. — La mort est une transformation, Thorne. Regardez. Vane appuie sur un bouton. Les écrans saturent. Une vidéo. Une pièce sombre. Le vrai Solal ligoté. Bouche cousue avec du fil de pêche. Terreur. Un cri d'horreur parcourt la salle. Les miroirs reflètent la panique. Une main gantée approche un flacon d'acide du visage captif. — Arrêtez ! Elias dégaine son Sig Sauer. La foule hurle. Les verres éclatent. Vane ne bouge pas. — Tirez, Thorne. Tuez Solal devant les caméras. Devenez le monstre. Elias se fige. Le métal de la détente mord son doigt. Il ne tire pas sur un homme, mais sur un symbole. Vane profite de la seconde. Son coude percute le plexus d'Elias. L'air s'expulse dans un sifflement. Elias s'effondre. Son arme glisse sur le marbre. Vane se penche. Son visage de silicone est à quelques centimètres. — Vous êtes aveugle, Thorne. Vane s'élance. Grâce féline. Il court vers l'issue Nord. Elias plaque une main sur sa poitrine. Ses poumons brûlent. — Sarah... halète-t-il. Il part... Il se relève. Il traverse le chaos. Arrive à l'issue. Odeur de brûlé. Électronique. Panneau saboté. Portes verrouillées. Elias se retourne. Couloir de service. Béton brut. Néons. Au bout, un dôme de sécurité convexe. Elias voit une forme. Pas Vane. Une peau. Pendue à un crochet de service. La membrane de Solal oscille. Vide. Mou. Vane a déjà mué. Il est parmi les invités. Serveur. Policier. Garde. Sueur glacée. Le labyrinthe se referme. Les rôles s'inversent. Un bruit de pas derrière lui. Régulier. Souple. Sûr. — Vous ne devriez pas rester seul dans le noir, Capitaine. Le Commissaire Bauer. Elias se fige. Il connaît cette voix. Ce pas. Mais sous le tabac froid, une pointe d'éther. Imperceptible. Elias serre les poings. Les ongles rentrent dans sa paume. Elias Thorne se tourne. Il fait face à l'ovale de Bauer. — Commissaire. Montrez-moi vos mains. L'ombre de Bauer s'allonge. Une griffe sur le béton. — Mes mains, Elias ? Le timbre exact. Bourru. Impatient. Elias n'écoute pas les mots. Il écoute la mécanique. Les cordes vocales vibrent. Une raucité trop parfaite. — Sortez-les de vos poches. Lentement. Sa main glisse vers son holster. Le cuir grince. Le bras de Bauer bouge. Bruissement sec. Deux mains apparaissent. Nues. Larges. Articulations carrées. Elias fixe la peau. Pas de colle. Pas de reflet. — Tu es nerveux, Elias. L'homme fait un pas. Son talon percute le sol. Le poids bascule sur la gauche. La blessure au genou de Bauer. C'est sa démarche. C'est son corps. Mais l'éther s'insinue. Elle lutte contre le tabac. — Où est Solal ? demande Elias. — Dans l’ambulance. Il n’a plus de visage. Juste de la viande rouge. Le ton est clinique. Bauer aurait juré. Elias sort son arme. Vise la tache pâle. — Ne bougez plus. — Tu perds les pédales, Elias. — L’odeur. Vous sentez le solvant. L’homme s’arrête. Rit. — Je sors de la morgue. Deux heures avec les légistes. L’éther est normal. Le doute s'insinue. Son cerveau déforme la réalité. Est-ce sa peur ? Soudain, un hurlement de femme traverse les dalles. Elias tressaille. Son regard décroche. L’homme fond sur lui. Détente de prédateur. Elias presse la détente. Clic. Rien. Vane a saboté le percuteur. La masse le percute. Elias vole contre le miroir. Le verre explose. Diamants noirs. Des mains de fer serrent sa gorge. L’odeur d’éther explose. Elias frappe. Ses pouces enfoncent l’ovale de chair. La texture glisse. Trop lisse. Trop chaud. Polymère. Elias tire. Bord de la mâchoire. Déchirement humide. Bruit de succion. L’homme recule. Elias tient un lambeau de joue. Vane se redresse. La moitié de son visage pend. Dessous, le rouge. Le désastre d'Hollywood. — Tu ne vois rien, Elias. Mais tu sens tout. Vane arrache le reste du masque. Le silicone claque au sol. Elias rampe dans les débris. Cherche son arme. Vane l'écrase de son poids. Un scalpel brille. Acier carbone. — Je vais te simplifier la vie, Elias. La pointe effleure sa joue. Ligne de feu. Sang chaud. Elias attrape le poignet de Vane. Les tendons du cou de Vane saillent. Sa mâchoire craque. — Pourquoi ? — Pour la pureté. Le monde est une mascarade. Je révèle le néant. Vane appuie. Le métal contre l'os. Flash de lumière. Projecteurs. — Police ! Vane lâche prise. Regarde la porte. Visage incomplet. Horreur géométrique. — Ce n’est que le premier acte, Elias. Il court vers les transformateurs. Disparaît. Elias se redresse. Crache du sang. Les vigiles braquent leurs lampes. — Capitaine Thorne ? Elias ne répond pas. Il ramasse le masque de Bauer. Peau morte. Froide. Inerte. Il court vers les transformateurs. Vide. Une trappe bâille. Un trou noir vers les égouts. Elias remonte au gala. Chaos. La vidéo de Solal tourne en boucle. Sa vie est finie. Elias cherche le vrai Bauer. Le trouve près du buffet. Verre de champagne. Rire. Elias attrape son bras. Plonge ses doigts dans la chair. Cherche une couture. — Thorne ? Qu'est-ce qui vous prend ? Elias renifle son cou. Tabac. Sueur. Pas d'éther. Le vrai. — Il est ici, Monsieur. Il change de peau. Elias regarde la foule. Trois cents suspects. La musique s'arrête. Un micro grésille. Le présentateur sourit. Dents trop blanches. — Notre invité d'honneur. Le Ministre de l'Intérieur avance. Salue. Confiance. Il ajuste sa cravate. Elias remarque un détail. Le ministre porte une bague à la main gauche. L’homme sur l’estrade ajuste sa cravate. La bague est à la main droite. L’image est inversée. Comme dans un miroir. Vane a copié le reflet. — Monsieur le Ministre ! Elias saute sur l’estrade. Percute le faux ministre. Les gardes dégaînent. Elias est sur Vane. Il veut déchirer ce visage. L’homme sous lui rit. — Trop tard. Explosion contrôlée. Les écrans saturent. Le vrai ministre apparaît. Ligoté. Une main injecte du silicone liquide sous sa peau. Le visage gonfle. Se déforme. Tumeur de chair. Identité détruite. Vane profite de la fumée. Disparaît. Il ne reste que sa veste. Et sur le pupitre, un œil de verre bleu. Encore chaud. Elias Thorne reste seul. Le sang de sa joue coule sur son col. Berlin gèle. Thorne respire. Un. Deux. Trois. La vérité n'a pas de visage. Elle a un rythme. Et celui de Vane est gravé dans sa mémoire. Pour lui, la traque n'a plus besoin d'yeux.

Fréquence Cardiaque

Berlin. Minuit. Le "Glass Cube". L’acier et le verre vibrent. Les basses cognent. Un marteau-piqueur rythmique. Un assaut permanent. Elias Thorne ajuste son oreillette. Le plastique froid blesse son canal auditif. Il ignore la douleur. Il enfonce l'embout. Plus profond. Le monde s'efface. Les basses deviennent un bourdonnement sourd. Lointain. Il active le boîtier à sa ceinture. Le stéthoscope électronique murmure. De la friture. Elias tourne la molette de fréquence. Ses doigts sont moites. La molette glisse. Il serre les dents. Le hall de la galerie est un cauchemar. Pour Elias, les visages sont des ovales de chair. Des taches pâles. Floues. Interchangeables. Sans relief. La prosopagnosie est un mur de brouillard. Il ne voit pas les invités. Il voit des mannequins articulés. Des formes en mouvement. Il avance. Le béton ciré renvoie l'éclat des projecteurs. Lumière crue. Clinique. Elle découpe les silhouettes avec une précision de scalpel. Elias ferme les yeux. Il pointe le micro directionnel caché sous sa veste. Il balaie la foule. Un premier signal. *Boum-boum*. Rapide. Précipité. Trop aigu. Une femme. Stressée. Un deuxième. *Boum-boum*. Lourd. Gras. Un homme d'âge mûr. Cholestérol et alcoolisme mondain. Il fend la masse. Les corps le frôlent. Soie. Cachemire. Cuir. Le parfum l'agresse. Patchouli. Musc. Et une note métallique. L’ozone des serveurs informatiques. Il tourne la molette. Fréquence 450 Hertz. Il filtre. Le cliquetis des talons s'estompe. Les rires forcés éclatent comme du verre brisé. Soudain, le son change. Un battement. Différent. *Boum... boum... boum...* Lent. Régulier. Cinquante battements par minute. Un rythme d'athlète au repos. Ou d'un prédateur sans système limbique. Un homme qui ignore l'adrénaline. Elias se fige. Le sang cogne dans ses tempes. Il respire par la bouche. Doucement. Pour ne pas polluer l'enregistrement. Le signal vient de la droite. Le buffet de glace. Elias pivote. Il ne regarde pas les visages. Il cherche la démarche. Le port de tête. Vane est là. Quelque part. Il porte le visage d'un autre. De la colle chirurgicale. Une seconde peau qui respire à peine. Elias avance. Le signal se précise. Il y a un parasite dans le battement. Un sifflement. Un rythme haché à chaque systole. L'air circule mal sous un masque de latex trop serré. Le suspect est à dix mètres. Silhouette longiligne. Costume sombre. Coupe impeccable. L'homme tient une flûte de champagne. Il ne boit pas. Il observe. Statue. Aucun mouvement parasite. Une goutte de sueur coule le long de sa colonne vertébrale. Glacée. Elias ajuste le gain. Le battement emplit son crâne. *Boum... boum...* L'inconnu se déplace. Sa démarche est fluide. Trop fluide. Les articulations semblent lubrifiées. Il glisse entre les invités comme une lame dans l'eau. Elias le suit. Distance de sécurité. La foule se densifie. Des collectionneurs russes bloquent le passage. Leurs voix saturent le micro. "Pardon", grogne-t-il. Il bouscule une épaule. Une tache rose et informe se retourne. Elias ne s'excuse pas. Il garde le rythme. Le battement faiblit. Vane s'éloigne. Elias accélère. Il traverse le nuage de parfum d'une femme en robe rouge. Suffocant. Il perd le signal. La friture revient. Le vacarme de la fête explose dans ses oreilles. Il s'arrête. L’acide remonte dans sa gorge. Il ne bouge plus. Des miroirs tapissent les murs. Partout. Des reflets de reflets. Un labyrinthe de verre. Son propre reflet lui fait face. Un homme. Épaules larges. Un visage qui n'est qu'un trou noir. Une absence. Il ferme les yeux. Se concentre sur ses pieds. Le poids de son corps. Silence intérieur. Il balaie à nouveau avec le micro. Rien. Puis, une vibration. Infime. Sous ses pieds. Le sol en béton transmet l'onde. Un pas. Cadencé. Lourd. *Boum... boum...* Le signal revient par la gauche. La zone technique. Lumières éteintes. Elias se remet en chasse. Il sent l'odeur du silicone. Chimique. Douceâtre. Un bloc opératoire. L'air devient froid. Les sorties de secours. L'homme au costume sombre franchit une porte dérobée. Acier brossé. Elias arrive à la porte. Il pose la main sur la poignée. Métal gelé. Il vérifie le Sig Sauer à sa ceinture. Poids rassurant. Il pousse la porte. Un couloir technique. Des tuyaux d'aération serpentent au plafond. Entrailles de métal. Éclairage jaune. Faible. Un néon clignote au fond. *Tzzt... Tzzt...* Le signal est fort. Saturé. *BOUM... BOUM...* Le cœur de Vane est là. Derrière le tournant. Elias avance sur la pointe des pieds. Semelles de gomme. Aucun bruit. Il retient sa respiration. Il entend son propre cœur. Trop rapide. Un galop désordonné. Il coupe le stéthoscope. Le silence tombe comme une chape de plomb. Il tourne l'angle du couloir. Personne. Juste une gaine technique ouverte. Des câbles pendent. Fils de cuivre dénudés. L'odeur de silicone et d'éther s'intensifie. Au sol, un morceau de peau. Il se baisse. Il le ramasse. Une prothèse de menton. Silicone de grade médical. Texture troublante. Des traces de colle fraîche sur les bords. Vane a mué ici. Dans l'ombre. Un frottement derrière lui. Tissu contre mur. Elias pivote. Il dégaine. "Police ! Ne bougez plus !" Le néon clignote et meurt. Noir total. Elias est seul dans l'obscurité. Ses yeux ne lui servent à rien. Il rallume le boîtier. Souffle de friture. Un son s'élève. Ce n'est pas un cœur. Un sifflement. Un souffle court. À côté de son oreille droite. "Tu ne peux pas voir mon visage, Elias", chuchote une voix de papier de verre. "Mais moi, je vois le tien. Il est... inachevé." Elias frappe dans le vide avec la crosse de son arme. Il rencontre l'air. Il recule. Son dos percute un tuyau brûlant. Il gémit. Le stéthoscope capte un rythme frénétique. *Boum-boum-boum-boum-boum.* Cent quarante battements. C'est sa propre peur. Il arrache l'oreillette. Le silence ne revient pas. Un rire claque dans l'obscurité. Un rire étouffé par une membrane de plastique. Vane est à quelques centimètres. Elias tend le bras gauche. Il cherche un contact. Il sent une texture molle. Froide. De la peau qui ne réagit pas. Il attrape un bras. L'étoffe du costume. Vane se laisse saisir. L'odeur de l'éther lui brûle les narines. Ses yeux s'habituent à la pénombre. Une lueur rouge vient d'un voyant de sécurité. Il voit une forme. Un buste. Un cou. Au-dessus du col blanc, une masse informe. Ce n'est pas un visage. Une symétrie parfaite. Une peau sans pore. Un nez droit. Trop droit. Un crâne sans traits. Lisse. Une boule de silicone brut. Vane a mis le vide. Une main broie le poignet d'Elias. Une pince d'acier. "Dis-moi, Capitaine... À quoi je ressemble maintenant ?" Vane donne un coup de tête brutal. Le front d'Elias explose. Éclairs blancs. Le goût du sang. Salé. Chaud. Elias lâche prise. Il s'effondre. L'arme glisse sur le sol. Il essaie de se redresser. Ses mains cherchent un appui sur le béton poisseux. Des pas s'éloignent. *Clac... Clac... Clac...* Un métronome de mort. Elias plaque sa main sur son front. La plaie est profonde. Il ramasse son oreillette. Un dernier son traverse la fréquence. Le battement de cœur de Vane. Cinquante battements. Toujours. Elias crache au sol. Il se relève. Les murs tanguent. Il ne l'a pas vu. Il ne le verra jamais. Mais il connaît son rythme. Il connaît sa signature acoustique. Dans le couloir sombre, Elias Thorne sourit. Un sourire de loup blessé. Il a le son. Il a l'odeur. Le reste n'est que du maquillage. Il recharge son arme. Le clic du chargeur est sec. Définitif. Il sort du couloir. Il retourne dans la lumière. La fête continue. Les masques dansent. Elias s'immerge dans la foule. Il redevient le fantôme parmi les spectres.

La Mise à Nu

L’acier chante sous ses semelles. Un son aigu. Froid. Elias Thorne progresse dans les entrailles de la station électrique de Berlin-Mitte. Le béton sue. L’air empeste l’ozone et la poussière de fer. Ses doigts serrent la crosse du Sig Sauer P226. La sueur brûle ses yeux. Il ne les essuie pas. Devant lui, le monde est une soupe grise. Des masses mouvantes. Des ombres sans relief. Pour Elias, l’obscurité est un état permanent. Il s’arrête. Retient son souffle. Son oreille droite capte un sifflement. Une respiration. Rythmique. Trop calme. L’odeur arrive ensuite. Alcool isopropylique. Silicone. Et cette note de fond, écœurante : la graisse à prothèse. — Elias. La voix rebondit sur les parois métalliques. Vane. Elias pivote. Le canon suit le son. Il ne cherche pas un visage, il cherche une masse. Une distorsion dans le vide. — Je sais que tu es là, Julian. Un rire sec. Des os qu’on brise. Une silhouette se détache de la pénombre. Elias plisse les yeux. Rien. Une tache sombre sur fond gris. Le néant habituel. Son cerveau refuse de lier les points. Pas de nez. Pas de bouche. Juste une absence. — Tu ne me vois pas, reprend la voix. C’est ta force. Elias fait un pas de côté. Il évite une flaque d’huile. Il écoute le frottement des vêtements. Un tissu technique. Synthétique. Ça crisse. — Tu as tué Sarah, dit Elias. — J’ai libéré Sarah. Elle vivait derrière un masque. Je lui ai rendu sa vérité. Une peau lisse. Immuable. Un bruit métallique. À gauche. Vane bouge. Sa démarche est asymétrique. Un léger retard du pied droit. Un souvenir de l'accident d'Hollywood. L’unique indice que la chirurgie n'a pas effacé. — Regarde-moi, Elias. Une lampe de chantier s’allume. La lumière gifle le béton. Elias cligne des yeux. La douleur irradie dans son crâne. Au milieu du halo, une forme se tient debout. Vane ne porte pas de masque. Sa peau est un patchwork de cicatrices blanches. Des traînées de brûlures au troisième degré. Son œil gauche ne cligne plus. La paupière est soudée à l'arcade. Sa bouche est une fente oblique. Une erreur anatomique. Elias ne baisse pas son arme. Pour lui, la vision reste la même. Un ovale flou. Une tache de chair. — Ça ne marche pas sur moi, Julian. Tes cicatrices sont des ombres. Ton visage est un bruit blanc. Vane avance. Le canon du Sig Sauer ne l'effraie pas. Elias ne vise pas un homme, il vise un bruit. Vane le sait. — Et si je te donnais un point de repère ? Un frottement de cuir. Vane plonge la main dans sa sacoche. Il sort une forme souple. Chair pâle. Texture de soie. Une prothèse faciale. Les détails sont d'une précision chirurgicale. Les pores. Les micro-vaisseaux. — C’est ton père, Elias. Le silence tombe. Lourd. Clinique. Elias vacille. Le souvenir de son père est un trou noir. Un parfum de tabac froid. Le bruit d'un briquet Zippo. Mais aucune image. Vane soulève la prothèse. Il la glisse sur son visage mutilé. Le silicone adhère. En quelques secondes, le monstre disparaît. Elias force sa vision. Il cherche. Soudain, les contrastes s'accentuent. Son cerveau connecte deux circuits morts. Une ligne apparaît. Un nez. Des yeux. L’homme devant lui a le regard de son enfance. Le sourire en coin des dimanches matin. — Papa ? Le mot sort comme un gémissement. Un aveu de faiblesse. Elias baisse son arme. Son doigt quitte la détente. Vane sourit. Mais le sourire ne monte pas jusqu'aux yeux. Le silicone reste inerte sur les muscles paralysés. — Pose ton arme. Viens toucher la peau. Sens la chaleur. Elias fait un pas. Ses bottes crissent sur le métal. Vane tend la main. Les ongles sont propres. Coupés courts. L’odeur d'alcool s'intensifie. Elias est à deux mètres. Il voit le grain de la peau. Une perfection monstrueuse. Il s’arrête. Un détail cloche. Le rythme. L’homme devant lui respire trop vite. Son père respirait lentement. Longuement. Un souffle de fumeur, lourd et grave. Et l’odeur. Son père sentait la vieille laine et le café. Ici, il n'y a que le laboratoire. Le froid. La mort synthétique. Elias ferme les yeux. Fort. Il revient dans son monde. Le monde des sons. Il sent le piège. — Tu n’es rien, Julian. Tu es une contrefaçon. Elias relève son arme. Son bras est une barre d'acier. Vane bondit. Il n'est plus une silhouette, il est un prédateur. Elias n'a pas besoin d'yeux. L'air se déplace. Un sifflement de soie. Il pivote. Il frappe avec la crosse. Un bruit sourd. Mat. Le masque se déchire. Un lambeau de "père" pend sur la joue de Vane. Vane hurle. Un son inhumain. Il attrape le poignet d'Elias. Des câbles sous la peau. Ils basculent. Des étincelles jaillissent. Bleu électrique. Flashs stroboscopiques. Elias voit des fragments. Une oreille en silicone qui vole. Un scalpel qui brille. Elias donne un coup de genou dans le plexus. Vane lâche prise. Il recule dans l'ombre. — Bienvenue dans mon monde, Julian. Elias retire ses chaussures. Il perçoit les vibrations du sol. Vane court vers l'escalier. Elias sprinte. Il connaît ce labyrinthe. Il sait qu'il y a un vide de six mètres après le troisième palier. Vane a besoin de ses yeux. Vane a besoin de miroirs. Elias entend le saut de Vane. Le moment où son pied quitte le métal. Puis le silence. Puis un choc violent. Un cri étouffé par le béton. Elias s'approche du bord. En bas, une forme s'agite. Il allume sa lampe. Le faisceau balaie le sol. Vane est étendu. Sa jambe est pliée à un angle impossible. L'os blanc perce le pantalon. — Terminé, Julian. Vane lève les yeux. — Sans visage... nous ne sommes que des erreurs. Elias descend l'échelle. Il arrive au niveau du corps. Il cherche les menottes. Soudain, il fige. Une odeur arrive. Parfum féminin. Musc. Lavande. Sarah. — Sarah est morte, Julian. — Tu as trouvé un corps, Elias. Tu as trouvé un masque. Vane tire sur une fine pellicule de latex. Sous le visage de Julian Vane, il y a un autre visage. Une respiration légère. Rapide. — Elias ? C’est moi... aide-moi... La voix est celle de Sarah. Elias serre ses menottes. Ses mains tressautent. Qui est au sol ? Le monstre ou l'alliée ? Il tend la main. Ses doigts effleurent la joue. La peau est chaude. Douce. Mais sous la pulpe, il sent quelque chose. Une bosse. Un raccord. Une ligne de colle chirurgicale derrière l'oreille. — Tu as perdu, Julian. La réponse est un coup de lame dans l'épaule. Un crochet de fer rouge laboure sa chair. Elias grogne, le goût du cuivre envahit sa bouche. Vane se redresse. La silhouette ondule. — Tu as senti la couture, Elias ? Vane s'approche. Son pas est lourd. Elias ferme les yeux. Il passe en mode auditif. Le souffle de Vane est court. Asthmatique. Le bruit du scalpel raye la rambarde. *Screeech.* — Tu as tué Sarah pour un masque. — J'ai libéré Sarah. Je lui ai offert l'éternité du silicone. Vane charge. Elias plonge. Il roule sur le sol froid. La grille lui entaille les paumes. Vane s'arrête devant un miroir de sécurité. Il ajuste sa joue. Maniaque. — Regarde-moi, Elias ! Vane hurle. Il frappe le miroir. Le verre vole. Des diamants de haine. Vane charge à nouveau. Elias compte. Un. Deux. Maintenant. Il pivote. Il attrape le bras armé. Le levier. Le point de rupture. L’articulation du coude craque. Vane lâche le scalpel. Ils tombent. Un amas de muscles. Elias sent la peau de Vane. Trop lisse. Trop froide. Vane lui plante les doigts dans les yeux. Elias lâche prise. Il frappe un transformateur. Une décharge statique lui dresse les poils. — Je vais te donner ton visage, Elias. Vane dévisse une fiole avec ses dents. L’éther inonde le sol. Vane plaque un chiffon sur le nez d'Elias. Le monde bascule. Les câbles deviennent des serpents noirs. — Dors. *** Le noir. Elias ouvre les yeux. Il est attaché à des tuyaux de cuivre. Ses pieds sont nus sur le béton glacé. Julian Vane est là. Il ne porte plus de masque. Sa face est une nappe de chair fondue. Il mélange une pâte beige sur une palette. — Ton cerveau refuse l'évidence. Alors je vais graver l'image dans ta chair. Je vais te donner mes traits, Elias. Tu seras mon chef-d'œuvre. Vane prend un scalpel. Il trace une ligne imaginaire sur le front d'Elias. La pointe d'acier effleure la peau. Elias mobilise chaque fibre. Il ne regarde pas la lame. Il écoute la transe de Vane. Elias donne un coup violent vers l'arrière. Le tuyau de cuivre cède. Il bascule vers l'avant avec la chaise. Il percute Vane. Le scalpel entaille la joue du tueur. Le vrai sang coule. Vane tombe contre sa table. Les flacons volent. L'éther se répand. Une lampe explose. Une étincelle. Le feu. Le liquide s'enflamme. Une nappe bleue dévore le béton. Elias libère une main avec un débris de verre. Le silicone des masques fond. L'odeur est insoutenable. Vane se relève au milieu des flammes. Il ressemble à une bougie oubliée. — Tu détruis la beauté ! Il se précipite, mains en griffes. Elias saisit un pied de table. Un tube d'acier. Il frappe. Il vise la jambe. Celle qui a trois centimètres de retard. L'os casse. Vane s'effondre dans le brasier. Ses vêtements s'embrasent. Elias se traîne vers la sortie. La fumée brûle ses poumons. Il se hisse dehors. La neige tombe sur Berlin. Des flocons silencieux. Il s'effondre contre un mur de briques. Il regarde ses mains couvertes de suie. Au loin, les sirènes déchirent la nuit. Bleu. Rouge. Elias ferme les yeux. Dans le silence, il entend encore la voix de Sarah. Était-ce elle ? Elias Thorne se lève. Il marche vers les gyrophares. Il ne regarde pas les visages des policiers. Il regarde leurs démarches. Leurs odeurs. L'entrepôt explose. Une gerbe de feu monte vers le ciel noir. Elias sent une démangeaison. Une ligne de colle imaginaire derrière l'oreille. Il sourit. Le sang sèche sur ses lèvres. Il pose la pointe d'un éclat de verre sur sa propre joue. Le métal s'enfonce. Le premier lambeau tombe sur le sol. Berlin hurle sous la neige. La mue est finie. Le néant peut commencer.

L'Ultime Masque

Le béton froid mordit les genoux d’Elias. Sous lui, l’ombre s’agitait. Ce n’était pas un homme. C’était un assemblage. Un puzzle de chair et de chimie. Elias resserra sa prise. Ses doigts s’enfoncèrent dans le col de la veste en cachemire. Le tissu était trop lisse. Un râle monta. Un rire de gorge. Un bruit d’os brisés dans un sac de velours. Elias ne voyait pas de visage. Il voyait une tache floue. Un ovale gris au milieu du chaos. Mais ses mains lisaient la vérité. L’odeur frappa. Brutale. Une effluve d’éther mêlée à la sueur rance. Sous la fragrance de luxe, le relent du bloc opératoire. Le silicone chauffé. La puanteur du latex qui macère sur la peau. Elias glissa ses pouces sous la mâchoire de l’homme. Il enfonça ses ongles jusqu'à trouver la couture. — Tu n'es personne, murmura Elias. Sa voix tremblait. Son cœur cognait contre ses côtes. Un oiseau en cage. Trop rapide. Le corps de Vane se tordit. Des angles impossibles. Une parodie de mouvement. Ses doigts cherchèrent un point de pression sur le poignet d’Elias. Des pinces d’acier. Elias ne lâcha pas. Il utilisa son poids. Il écrasa le thorax contre le sol en métal brossé. Le métal résonna. Un son sourd. Un glas. Près de l’oreille droite, une aspérité. Une surépaisseur sous le lobe. Elias enfonça son ongle. Un craquement sec. Ce n’était pas un os. De la résine. Il tira. Le bruit fut atroce. Un déchirement mou. Une ventouse qu’on arrache à une plaie vive. Vane poussa un cri de métal broyé. La bande de silicone se détacha. Elle pendait, flasque, entre les doigts d’Elias. Chaude. Visqueuse. Une traînée de gel transparent macula le sol. De la colle chirurgicale de grade IV. La mixture gouttait sur le métal. — Arrête, siffla Vane. Sa voix changea. Elle perdit sa rondeur. Elle devint aigre. Métallique. Elias ne s’arrêta pas. Il était un aveugle dans un labyrinthe de miroirs. Il attrapa le bord du front. La peau céda avec un sifflement d’air. L’effet de succion se rompit. Le masque de Marcus Thorne pendait entre ses doigts. Une mue morte. Elias balança le morceau de silicone. Il rebondit avec un bruit mat. Sous le premier masque, il y en avait un autre. Vane avait stratifié son identité. Des sédiments de tromperie. Le rythme respiratoire de Vane accéléra. 140 battements par minute. — Qui es-tu sous la colle ? Elias cherchait le pouls. Le tressaillement du muscle masséter. Il agrippa le deuxième masque. Plus fin. Plus intime. Les cils artificiels piquèrent ses paumes. Les paupières en polymère. Il tira vers le haut. Vane se cambra. Sa colonne vertébrale claqua contre le sol. Ses ongles s'enfoncèrent dans les avant-bras d’Elias. Le sang poissa ses manches. Un mélange de rouge et de gel translucide. Elias ne sentit rien. L’adrénaline était un anesthésique blanc. Le deuxième masque vint. Une face humaine. Complète. Avec ses pores, ses imperfections, ses rougeurs. Elias la tenait au bout de son bras. Un trophée barbare. Une tête coupée sans le crâne. L’odeur changea. L’éthanol. Le désinfectant. Elias baissa les yeux. L’homme n’avait plus de traits. Pour lui, c’était le même brouillard. Mais la texture changeait. Sa main remonta vers la joue gauche de Vane. Elle était figée. Le bout de ses doigts effleura une surface dure. Inerte. Des cicatrices fibreuses. Du parchemin brûlé. L’accident de Hollywood. La marque de la chute. Vane cessa de se battre. Une poupée cassée sur un lit de verre. — Tu vois ? murmura Vane. — Je ne vois rien. — Tu m'effaces, Elias. Une larme, une vraie, coula sur la joue de Vane. Chaude. Salée. Le seul élément biologique dans cet océan de plastique. Une vibration remonta dans les rotules d'Elias. Le sol tremblait. Au loin, le hurlement des sirènes. Un chœur strident. Bleu et rouge. Les lumières balayèrent les vitres, projetant des ombres déformées sur les murs d'acier. Elias se redressa. Le pouce sur la carotide. — La police est là, Julian. Vane laissa échapper un rire sec. — Ils vont arrêter quoi ? Un tas de silicone ? La porte de l’étage explosa. Fracas du verre. Ordres hurlés. Les faisceaux des lampes torches déchirèrent l'obscurité. Les visages de silicone éparpillés au sol semblaient hurler sous la lumière crue. Elias leva les mains. — C'est fini. Les hommes du RAID encerclèrent le duo. Bottes lourdes. Armes pointées. Le laser rouge marqua le front d'Elias. Puis celui de Vane. Elias se releva. Ses articulations craquèrent. Un flic s'approcha. Une tache rose. Elias détourna les yeux. Les traits des autres étaient du sable. — Prenez-le. Elias fit quelques pas. Ses jambes étaient du coton. Il s'arrêta devant un miroir. La ville de Berlin s'étalait derrière lui. Une mer de lumières froides. Il regarda sa main. Elle était couverte d'une pellicule grise. Poussière, sang et colle. Il toucha sa propre joue. La peau était là. Ferme. Réelle. Mais pour lui, ce n'était qu'une surface. Une frontière. L'officier revint vers lui. — Capitaine, on a un problème. Ses empreintes... Il n'en a pas. Elles ont été poncées. À l'acide. Vane n'avait pas menti. Il était le vide entre deux visages. Le silence entre deux mots. — Ramenez-le au 36, dit Elias. Mettez-le à l'isolement total. Pas de miroirs. L'ascenseur se ferma dans un sifflement hydraulique. *** Le métro. Odeur d'ozone. Poussière de fer chauffée. Les rames crièrent contre les rails. Elias était assis. En face, une femme. Elle rongeait son ongle. Un bruit sec. *Clac. Clac.* Il ferma les yeux. Le 36 quai des Orfèvres transpirait le tabac froid. Elias monta les marches. Ses poumons brûlaient. — Salle 4. Isolement total, annonça Marchal. Elias entra. L'homme était assis sur le banc scellé. Julian Vane. Sans ses prothèses, son visage était un champ de ruines. La moitié gauche figée. Un masque de cire fondue. L'œil pendait. — Julian. — Capitaine Thorne. Vous ne pouvez pas me voir. C'est votre chance. — Je vois ce que tu es. Un vide. Vane se leva d’un bond. Trop rapide. Elias recula d’instinct. Son dos frappa la porte. *Boom.* Vane était à quelques centimètres. Chaleur fiévreuse. — La chair est une trahison, Elias. Elle vieillit. Elle nous lie à une seule vérité. Quelle prison. Vane leva sa main. Il effleura la joue d'Elias. Ses doigts étaient froids comme du marbre. Elias se figea. — Et vous ? L'homme qui ne reconnaît personne. Vous vivez dans un monde de fantômes. Vous êtes plus proche de moi que de n'importe lequel de vos collègues. Elias saisit le poignet. Il sentit les os fragiles. — Je suis celui qui t'arrête. Vane sourit. Sa bouche se déforma. Un rictus de démon. — Vérifiez la cellule de transit, Elias. J'ai laissé un souvenir. Une mue. Elias sortit de la cellule. Il courut. Le couloir n'en finissait pas. Un tunnel de béton. Il descendit au sous-sol. Devant la cage grillagée, il s'arrêta. Dans le coin d'ombre, une forme beige. Translucide. Il s'agenouilla. Ses mains tremblaient. Il ramassa l'objet. Une peau. Une réplique exacte d'un visage humain. Elias toucha la texture. Tiède. Il la déplia. Les trous des yeux étaient larges. Fixes. Il passa ses doigts sur l'arcade sourcilière. Une petite cicatrice. Juste au-dessus de l'œil droit. Celle qu'il sentait chaque matin en se rasant. Son sang se glaça. Une nausée violente le plia en deux. Le masque dans ses mains était son propre visage. Vane avait appris sa grammaire physique. Un moteur démarra dans le garage. — Le transfert de Vane ! Où est le fourgon ? — Il est parti, Capitaine. Elias s'élança dans sa voiture. Le moteur rugit. La ville défilait. Un flou de lumières agressives. Klaxons hurlants. Rage métallique. Il vit le fourgon à l'entrée du tunnel sous le Tiergarten. Arrêté. Feux de détresse clignotants. Des yeux orange dans le noir. Elias freina. Il sortit son arme. Le métal était froid. Porte arrière entrouverte. *Gling. Gling.* Les deux gardes étaient au sol. Poupées désarticulées. Elias posa deux doigts sur le cou du premier. Pas de pouls. La peau était trop lisse. Trop froide. Sous la lampe torche, le choc. Le garde n'avait pas de visage. Juste une surface plane de silicone beige. Les traits effacés. Ponçés. Un pas derrière lui. Un frottement léger. Un rythme familier. *Un. Deux. Glissement.* Sa propre démarche. Une silhouette se tenait à l'entrée du tunnel. Trench-coat identique. Même stature. Tête penchée sur la gauche. — Elias, dit la silhouette. Sa propre voix. Son timbre. Son manque d'assurance. — Regarde-moi. La silhouette avança dans la lumière d'un néon. Le visage était parfait. Les yeux bleus d'Elias. Sa barbe de trois jours. La cicatrice. Un miroir vivant. — Tu ne peux pas tirer, Elias. Tu n'es pas sûr. Elias ferma les yeux. Il écouta. Le double respirait exactement comme lui. Seize inspirations par minute. Souffle court. Stressé. — L'identité est une maladie. Je suis le remède. Elias pressa la détente. Le coup de feu tonna. Explosion de foudre. La balle frappa l'épaule. Pas de sang. Un morceau de silicone vola en éclats, révélant une structure métallique. Des servos-moteurs sous la peau synthétique. L'automate ne tomba pas. Elias tira encore. La silhouette s'effondra enfin. Elias se pencha. Un thorax évidé. Un enregistreur jouait sa propre voix en boucle. Vane n'était jamais monté dans ce fourgon. Le téléphone vibra. Numéro inconnu. — Thorne, murmura la voix. Le son venait de l'obscurité, plus loin dans le tunnel. — Vous oubliez une chose. Elias tourna sa lampe. Vane était là. Visage ravagé à nu. Scalpel à la main. La lame brillait d'un éclat froid. — Le visage n'est qu'un détail, dit Vane. C'est l'âme qu'il faut poncer. Regardez vos mains. Ses mains étaient couvertes de silicone. Une substance collante qui durcissait, fusionnant avec sa peau. Une gangue rigide. Ses doigts étaient des moignons de plastique. Vane glissa. Une ombre fluide. Il visait les yeux. Elias projeta son bras blessé. Choc sourd dans le thorax de Vane. Bruit de tambour creux. Il utilisa son poids pour l'entraîner au sol. Craquement d'os. Elias était au-dessus. Sa main emprisonnée dans le plastique devint un marteau. Il frappa. Vane griffait le visage d'Elias. Il voulait arracher. — Laissez-moi vous donner une identité ! Elias chercha le point de rupture derrière l'oreille. Là où la colle était fine. Il enfonça ses ongles de plastique. Il tira. Bruit de succion. Déchirement. Vane hurla un cri de métal broyé. Le silicone se tendit, filaments de latex s'étirant comme des toiles d'araignée. La peau synthétique céda. Elias arracha le masque d'un seul bloc. Vane se figea. Le scalpel tinta sur le sol. L'homme en dessous n'avait plus de traits. Une cicatrice géante. La paralysie avait figé la moitié droite. L'autre pendait. Un paysage de ruines. — Regardez-moi, hoqueta Vane. Regardez le chef-d'œuvre. — Il n'y a rien, Vane. Juste du vide. Elias lâcha le masque dans la boue. Vane se jeta dessus, essayant de le replacer sur son crâne nu. Ses doigts tremblaient trop. Il était un enfant brisant son jouet. Gyrophares bleus. Bottes cadencées. — Police ! Ne bougez plus ! Les faisceaux l'aveuglèrent. Elias leva ses mains de plastique. Le sang coulait sur le blanc. Rouge sur neige. Marchal s'approcha. — Vous saignez, capitaine. Elias regarda la silhouette. — Est-ce que c'est vraiment vous, Marchal ? Marchal ne répondit pas. Son visage resta une énigme. Elias se laissa guider vers la sortie. Il passa devant un miroir de sécurité. Il vit une forme humaine. Il tendit la main, toucha le verre froid. Il ne reconnut pas l'homme dans le reflet. *** L’ambulance tressauta. Elias était assis sur la banquette. Le secouriste approcha une compresse. Odeur d’éther. — Ne me touchez pas. Sa gorge était pleine de sable. Il se concentra sur les mains du secouriste. Ongles rongés jusqu'au sang. Nervosité mécanique. Arrivée au quartier général. Monolithe de verre. Reflets multipliés. Elias fixa ses chaussures. Seul point d'ancrage. L’ascenseur descendit vers le sous-sol. Elias entra dans la salle 4. Julian Vane portait une blouse d'hôpital. Elle froissait. *Frou-frou.* — Tu es le seul, Elias. Tu vois la structure. Le mensonge de la chair. Elias posa le morceau de silicone sur la table. — Tu n'es rien. Un accident de chirurgie. Vane sourit. Elias entendit l'étirement des tissus. — Regarde-moi, Elias. Regarde ce que tu as fait. Elias fixa les traits. Les orbites profondes. La bouche asymétrique. La pièce tourna. Il eut l'impression que sa propre peau coulait sur sa chemise. Il sortit en titubant. Il courut vers les toilettes. Il ouvrit l'eau froide. Il s'aspergea. L’eau était une morsure. Il leva les yeux vers le miroir. Il vit la silhouette. Il porta ses mains à ses joues. Il palpa l'os. Il appuya. Ses ongles s'enfoncèrent. Il voulait être sûr. Pas de silicone. Pas de colle. Il tira sur sa peau de toutes ses forces. Il s'attendait à ce qu'elle vienne. Qu'elle se déchire comme un vieux papier peint. Elle tint. Elle saigna sous ses ongles. Elias Thorne regagna son appartement. Il ne brancha pas la lumière. L’odeur du renfermé. Du café froid. Sa vie. Il se déshabilla. La mue était terminée. Il entra dans la douche. L'eau brûlante envahit la pièce. Brouillard blanc. Protecteur. Il laissa l'eau couler sur ses cicatrices. Il n'était plus un flic. Il n'était plus un nom. Vane avait tort. La peau n'est pas une frontière. C'est une prison. Il resta là jusqu'à ce que l'eau devienne froide. Jusqu'à ce que sa peau se fripe. Dans l'ombre de la chambre, le téléphone s'alluma. Flash bleu. Un message : *« Le prochain visage sera le tien. »* Elias ne le vit pas. Il était le rythme. Il était le souffle. Il était le vide. Staccato.

Exuviation

L'eau frappe la céramique. Un jet glacé. Les paumes frottent. Le savon pique. Le rouge gagne la peau. Le miroir est une insulte. Un rectangle d'argent froid. Dedans, il n'y a personne. Juste une forme. Une tache de chair. Un brouillard de traits informes. La prosopagnosie est une cellule de verre. Un pli se dessine au coin de la bouche. Une ombre se creuse sous l'orbite gauche. Le muscle tressaille. Une brûlure tord l'estomac. Les mâchoires craquent. Une architecture se devine un instant. Un nez. Une mâchoire. Le relief d'une existence. Puis le flou revient. La tache de chair reprend sa place. Le smartphone vibre sur le marbre. Un coup de feu dans le silence. L'écran s'allume. Un message de Sarah. « Il recommence. Regarde le lien. » Les doigts laissent des traces humides sur le verre. La vidéo se lance. Julian Vane. Ou l'un de ses masques. L'image est d'une netteté obscène. Chaque pore est visible. Chaque cil tremble. L'homme sourit. Une construction mécanique. Les pixels dansent sur la rétine. Une voix d'outre-tombe traverse les haut-parleurs. — L'image est la seule vérité, Elias. Le corps est un mensonge qui finit par pourrir. Le plastique craque sous la pression. Vane est à La Santé. Quartier de Haute Sécurité. Cellule 404. Pourtant, il occupe l'écran. Dix mille partages en une minute. Vane n'est plus un homme. C'est un concept. Une onde. Un virus qui dévore le réel. Le cuir du manteau est froid. L'odeur du tabac froid et de la pluie sature l'air. L'appartement étouffe. Dehors, les néons saignent sur le bitume. Le froid mord les pommettes. Le vent est une lame de rasoir. Les toits de zinc s'étendent comme des vagues grises sous un ciel de suie. Au loin, les tours de La Défense percent la brume comme des dents d'acier. Elias marche la tête basse. Les passants sont des mannequins de cire. Des silhouettes sans identité. Des ombres bousculées dans un tunnel de brouillard. Le 36, Bastion. Un bloc de verre et d'acier. Une forteresse de transparence. À l'intérieur, les voix s'entrechoquent. Les dossiers claquent sur les bureaux. Personne ne lève les yeux. Le café pue le brûlé. Les imprimantes crachent leurs rapports dans un cliquetis frénétique. Sarah tend une tablette. Sa main tremble. — Ce n'est pas une archive, Elias. C'est un direct. Vane est assis sur son lit de fer. Cellule 404. Il regarde la caméra de surveillance. Ses doigts pincent la lisière de sa joue. Il tire. Un bruit de succion. La peau s'étire. Elle craque. La membrane translucide résiste, puis cède. La chair en dessous est rouge vif. Elias sent une nausée monter. L'odeur de l'éther hante sa mémoire. Le glissement gras du scalpel sur le silicone. — Préparez la voiture, ordonne Elias. On va à la Santé. Le trajet est une agonie. Les essuie-glaces grincent sur le pare-brise. Un craquement d'os. La ville défile. Les visages sur les affiches se déforment. Les pixels se détachent. La réalité se fragmente. La prison de la Santé se dresse comme une verrue de pierre. Les murs sont noirs d'humidité. Les projecteurs balaient la cour. Le froid s'insinue sous les vêtements. Les clés. L'insigne. Le téléphone. Tout reste au portique. Quartier de haute sécurité. Le silence est une chape de plomb. La vitre blindée de la cellule 404 est épaisse. Derrière, Julian Vane est immobile. Il ne porte plus de masque. Son vrai visage est une ruine. La partie gauche est figée. Un masque de chair morte. L'œil est vitreux. La partie droite est un kaléidoscope de tics. Une mobilité effrayante. Vane tourne la tête. Un sifflement léger siffle dans sa narine gauche. Le rythme cardiaque bat dans sa jugulaire. — Tu es venu voir le monstre, Elias ? La voix sort du haut-parleur. Métallique. Sans relief. Elias pose sa main sur le verre. Le froid brûle la paume. — Les vidéos, Vane. Comment ? Vane sourit de sa moitié de visage valide. Ses dents sont trop jaunes. Trop réelles. — Je suis un sculpteur, Elias. Je ne travaille plus la matière. Je travaille l'idée. Tu peux m'enfermer. Tu ne peux pas enfermer un reflet. Vane plaque sa main contre celle d'Elias, de l'autre côté du verre. Les paumes se superposent. — Tu es le seul qui puisse me voir, Elias. Parce que tu es le seul qui ne voit rien. Un mouvement brusque. Vane gratte sa joue avec un ongle acéré. Il creuse la peau. Le sang perle. Une goutte rouge sombre s'écrase sur son col. Il veut atteindre l'os. — Arrêtez-le ! Le fracas hydraulique de la porte. Les gardiens se jettent sur lui. Vane rit. Un bruit de papier qu'on froisse. Elias recule. Il court dans le couloir. Traverse les sas. Un. Deux. Trois. Dehors, la pluie est grasse. Elle lave mais ne nettoie pas. Une notification vibre dans sa poche. Sarah. « Regarde les réseaux sociaux. C'est l'enfer. » La vidéo de Vane est en ligne. Titre : EXUVIATION. Des milliers de gens postent des photos. Ils se grattent la joue. Ils imitent le monstre. Ils veulent arracher leur propre masque. La folie se propage par la fibre optique. Une démangeaison sur la paume. Elias regarde sa main. Une pellicule de silicone est collée à la chair. Vane l'a laissée là. Un cadeau. Elias l'arrache. Un bruit de succion. La peau est blanche. Exsangue. L'odeur de musc et de produit chimique monte aux narines. Vane n'est plus un homme. C'est un virus qui dévore le réel. La métropole n'est plus un labyrinthe de miroirs. C'est un écran géant où s'affiche la fin de l'individu. La voiture s'élance vers le quartier des médias. Les serveurs centraux. Le cœur numérique de Paris. Elias serre le volant. Le cuir rappelle la texture de la peau. Tout est suspect. Ses yeux brûlent. La fatigue est un poids de plomb. Mais l'esprit est clair. Il ne cherche plus les visages. Il cherche les failles. Les pixels morts. Les erreurs de rendu. Une silhouette sur le trottoir fixe un écran publicitaire. Elle n'a plus de traits. Juste une surface rouge et humide. Elle a suivi l'exemple. Elle a retiré son masque. Global News. Les vitres reflètent les gyrophares. Des gens courent. Une femme à genoux tient un miroir brisé. Elle se regarde dans chaque éclat. Elias entre. Son pas est lourd. Déterminé. Un vigile l'intercepte. Une odeur de sueur froide et de bile. — Vous ne pouvez pas entrer ! Elias sort son arme. Le métal est noir. Mat. Il ne reflète rien. — Écartez-vous. Il entre dans le hall. Les écrans sont partout. Des centaines de Julian Vane le regardent. Ils sourient. Ils pleurent. Ils saignent. Elias lève son arme. Premier tir. Un écran plasma explose. Des éclats de verre volent. Odeur d'ozone. Deuxième tir. Troisième tir. Chaque détonation est une libération. Chaque écran brisé est un masque qui tombe. Au bout du hall, le plus grand écran reste allumé. Vane attend. — Tu ne peux pas tout casser, Elias. Je suis en toi maintenant. Une démangeaison sur la joue d'Elias. Un picotement. Ses doigts effleurent sa peau. Elle est trop lisse. Trop froide. Près de l'oreille, un pli. Une bordure. Ses poumons se bloquent. Ses doigts pincent la lisière. Il tire. Un bruit de succion. La peau s'étire. Elle craque. La douleur est une décharge électrique dans son crâne. Il regarde ses doigts. Colle chirurgicale. Substance translucide. Vane, sur l'écran, a l'air triste. — On ne sait jamais qui on est vraiment, Elias. On sait juste qui on prétend être. Elias lève son arme une dernière fois. Il vise entre les deux yeux du monstre. Il presse la détente. Le monde devient noir. Le silence est total. Clinique. Elias reste debout dans l'obscurité. Il ne voit rien. Il ne sent rien. Il est enfin lui-même. Un fantôme parmi les fantômes. Une ombre sans visage dans une ville de verre brisé. L'exuviation est terminée.

Identité Zéro

Le vent de Berlin hurle contre les vitres. Une plainte de métal et de glace. Elias Thorne fixe le colis. Un cube de carton brun. Posé sur la table de la cuisine. Neutre. Anonyme. Le livreur n'a pas attendu. Il n'a pas de visage. Elias ne s'en souvient déjà plus. Pour lui, les hommes sont des nuages de brume. Des silhouettes interchangeables. Ses doigts effleurent le ruban adhésif. Le plastique crisse. Un bruit de déchirure. Elias ferme les yeux. Ses autres sens prennent le relais. L’odeur frappe en premier. Acide. Médicale. Un mélange d’éther et de polymère frais. Le parfum des salles d’opération. L'atelier des prothèses. Il coupe le scotch. La lame du scalpel glisse. Le carton s'écarte. À l’intérieur, du papier de soie blanc. Froissé. Elias plonge la main. Ses doigts rencontrent une texture souple. Trop souple. Une peau sans chaleur. Un contact organique et synthétique. Le froid du silicone lui brûle la pulpe des doigts. Il soulève l’objet. Le masque pend entre ses mains. Une membrane translucide. Couleur chair. Des pores minuscules constellent la surface. Des capillaires rouges, fins comme des fils de soie, courent sous la paroi. Le travail est chirurgical. Chaque imperfection est là. Chaque micro-cicatrice. Elias ne voit pas de visage. Il voit une topographie. Il passe son pouce sur la mâchoire du masque. Une petite bosse. Un cal osseux mal résorbé. Il porte sa main à son propre visage. Il touche sa mâchoire. À droite. La même bosse. Il descend vers le menton. Une légère déviation vers la gauche. Le masque l'imite. C’est lui. Son cœur cogne contre ses côtes. Un marteau-piqueur dans une cage thoracique étroite. Sa respiration devient un sifflement court. Il lâche l’objet. Le visage de silicone retombe sur la table. Un bruit de viande froide. Elias fait un bond en arrière. Ses talons claquent sur le carrelage. Son dos heurte le mur. Le froid du béton traverse sa chemise. Il ne sent plus ses pieds. Il ne sent que le poids de ce regard qu’il ne peut pas voir. Le masque le fixe. Des orbites vides. Des gouffres noirs. Vane est mort. Elias l'a vu tomber. Il a entendu le craquement des os sur le béton de la Potsdamer Platz. L'odeur du sang chaud s'évaporait dans l'air hivernal. On ne survit pas à une chute de vingt étages. La mue trône sur la table. Un cadavre de plastique. Elias se force à avancer. Ses jambes pèsent des tonnes. Il reprend le masque. Il le retourne. L’intérieur est lisse. Brillant. Une pellicule de graisse fine recouvre la paroi interne. De la colle chirurgicale. Prête à l'emploi. Il se dirige vers le miroir de l'entrée. Une surface grise. Une tache floue. Elias Thorne ne se reconnaît jamais. Il voit un inconnu aux traits changeants. Aujourd'hui, un détail accroche son attention. Un pixel mort clignote au centre de son front virtuel. Une lueur verte, électrique. Le verre dégage une chaleur excessive. Un bourdonnement électronique vibre sous ses doigts. La latence de l'image est infime, mais réelle. Un décalage d'une fraction de seconde entre son geste et son reflet. Il plaque le masque de silicone contre sa propre peau. Le contact est électrique. La matière épouse ses reliefs. Le silicone est une seconde chance. Une armure de chair. Il sent les bords adhérer à ses tempes. À son front. Il presse les pommettes. Le masque fusionne avec son épiderme. Dans l'écran-miroir, la tache floue se précise. Les contours deviennent nets. Elias Thorne porte le visage d'Elias Thorne. L'imposture est totale. Il n'est plus un homme. Il est une copie. Un artefact de silicone et de pigments. Il sent le masque chauffer. La chaleur de son sang traverse la membrane synthétique. Il ouvre la bouche. Le silicone suit le mouvement. Une perfection monstrueuse. Un tic nerveux agite sa paupière gauche. Le masque retransmit la vibration. Vane n'est pas seul. Il a un héritier. Un apprenti qui manie le scalpel et le polymère avec une dévotion religieuse. Le téléphone d'Elias vibre sur le comptoir. Un bourdonnement métallique. Il arrache le masque. La colle résiste. Sa vraie peau s'étire. Une douleur vive lui perce le diaphragme. Il tire plus fort. Un bruit de succion. Le masque se détache. Son visage est rouge. Irrité. Fumant. Il décroche. — Thorne. Sa voix est un croassement. — Vous avez reçu le colis, Capitaine ? Une voix neutre. Artificielle. Un modulateur. Une bouillie de fréquences. Elias serre le combiné. Ses phalanges blanchissent. — Qui est à l'appareil ? — Un admirateur de la vérité. Vane était un artiste. Mais il était sentimental. Il voulait être vu. Moi, je veux être vous. Elias se tourne vers la fenêtre. Les lumières de Berlin brillent comme des dents de requin. Des milliers de fenêtres. Des milliers de caches. — Où êtes-vous ? — Partout. Dans le reflet des vitres. Dans l'ombre des couloirs de la Criminelle. Dans le souvenir de ceux qui vous aiment. Le rire qui suit est une distorsion électronique. Un grincement de dents sur du métal. — Le cycle recommence, Elias. La peau n'est qu'une enveloppe. Je vais vous éplucher. Centimètre par centimètre. Jusqu'à ce qu'il ne reste que le vide. L'appel coupe. Un silence de tombe envahit l'appartement. Elias repose le téléphone. Il regarde le masque sur la table. Une mue de serpent. Une peau morte abandonnée dans la poussière. Il comprend. Vane n'était pas l'origine. Il était le symptôme. Une maladie qui se propage par l'image. Par le désir maladif d'être un autre. Il enfile son manteau de laine noire. Il sort. La ville l'avale. Une silhouette parmi les silhouettes. Invisible. La BMW hurle dans la nuit de Grunewald. L'aiguille du compteur tremble à cent soixante. Les arbres sont des griffes de bois sur un ciel d'encre. La route monte. Elias ne freine pas. Les dômes de Teufelsberg surgissent. Trois globes blancs, déchirés. Des crânes de géants dans la brume. Il pile. Les pneus mordent le gravier. Elias sort de la voiture. Le froid le gifle. Moins huit degrés. Il vérifie son chargeur. Douze balles. Une dans la chambre. Le grillage est éventré. Il s'engouffre dans la brèche. Ses bottes écrasent des débris de verre. Le craquement résonne comme des coups de feu. Il s'arrête. Il écoute. Le vent s'engouffre dans les structures métalliques. Un sifflement aigu. Elias ferme les yeux. Le monde visuel est un mensonge. Il bascule dans les sons. Dans les odeurs. Il sent l'ozone. La neige. Et une pointe d'éther. Il monte l'escalier de secours. Les marches en fer vibrent. Quatrième étage. Le grand dôme. L'espace est vaste. Circulaire. Les lambeaux de toile de verre claquent au vent. Elias avance au centre de la pièce. — Julian ! L'écho revient, déformé. Un bruit de frottement à dix heures. Un pied traîne sur le ciment. Elias dégaine. Il vise le vide. — Montre-toi ! Un projecteur de chantier s'allume. Brutal. Aveuglant. Elias plisse les yeux. Une silhouette se découpe. Un homme assis sur une chaise de bureau. Il porte son propre visage. Le visage d'Elias Thorne. Une largeur de front identique. Une mâchoire carrée. — Sarah est ici, dit la silhouette. Dans les fondations. Sous le béton. Elle respire encore. L'imposteur se lève. Sa démarche est fluide. Trop fluide. Une légère asymétrie. Un poids sur la jambe gauche. Un tic moteur à l'épaule. Ce n'est pas Julian Vane. C'est un apprenti du vide. Un scalpel brille sous le projecteur. — Julian m'a tout appris, continue l'ombre. L'art de la mue. Tu es le sujet d'étude idéal, Elias. L'homme qui ne voit rien. Elias tire. Le coup de feu déchire le silence. L'écho est assourdissant. La balle siffle à l'oreille de l'imposteur. Il ne bronche pas. L'homme bondit. Elias est projeté au sol. Le béton lui broie l'épaule. Il sent l'odeur de l'éther sous ses pieds. Une trappe dissimulée par un tapis de caoutchouc. Il plaque l'homme au sol. Ses doigts saisissent le bord de l'oreille en silicone. Il tire. Un déchirement sec. Le masque s'arrache. En dessous, il n'y a rien. Pas de nez. Pas de lèvres. Une surface rose. Cicatrisée. Lisse comme un galet. Les yeux sont des fentes étroites. Sans paupières. L'être sans visage frappe le plexus d'Elias. Le souffle s'arrête. L'arme glisse et tombe dans le vide. Elias attrape le cou de la créature. Il serre. Ses doigts s'enfoncent dans la chair synthétique. — Où est Sarah ? Un râle pneumatique lui répond. Elias cogne la tête du monstre contre le béton. Une fois. Deux fois. Le son est mat. Étouffé. La créature s'immobilise. Elias arrache la trappe. Un escalier en colimaçon s'enfonce dans les entrailles de la colline. L'odeur de l'éther lui brûle les poumons. En bas, un bunker de communication. Des écrans tapissent les murs. Ils diffusent son salon. Sa chambre. Sa vie. Au centre, Sarah. Attachée. Un masque à oxygène diffuse un gaz jaunâtre. Elias arrache le masque. Le pouls est filiforme. — Sarah ! Il la prend dans ses bras. Elle est légère. Une poupée de cire. Il remonte. Ses muscles brûlent. Il dépose Sarah dans la voiture. Le chauffage tourne à fond. Trois jours plus tard. Elias est assis dans son appartement. Sarah est à l'hôpital. Elle ne parle plus. Elle fixe le plafond. Il a trouvé une clé USB à Teufelsberg. Un fichier unique : Identité Zéro. La vidéo démarre. Des mains sculptent du silicone. Une voix synthétique s'élève : "L'identité n'est pas une prison. C'est un vêtement. Comment sauras-tu quand je serai toi ?" L'image montre un homme de dos. Il applique de la colle sur son menton. Il se retourne. C'est Elias Thorne. Le même grain de beauté. La même cicatrice. On frappe à la porte. Elias n'a plus d'arme. Il regarde par l'œilleton. Un livreur. Un colis blanc. Un ruban noir. — Signez ici, Monsieur Thorne. C'est sa propre voix. Elias recule. Le froid envahit ses membres. — Partez ! Un rire étouffé provient du couloir. Des pas s'éloignent. Elias ouvre la porte. Le colis est là. Il le pose sur la table. Il défait le ruban. Il écarte le papier de soie. Un masque. Son visage. Il est chaud. Il sent le sang frais. Il va dans la salle de bain. Il s'approche du miroir. Il ne voit qu'une tache floue. Il palpe sa peau. Il cherche la couture. Il tire sur sa joue. Elle s'étire. La douleur est vive. Il prend un scalpel. Il approche la lame de sa tempe. Il a besoin de savoir. La lame touche l'épiderme. Une goutte rouge perle. Elle coule le long de sa joue. Elias sourit. C'est chaud. C'est vrai. La goutte s'arrête. Elle se fige sur le verre. Elias touche la surface. Ce n'est pas du verre. C'est un écran haute définition. L'image de la goutte est un effet spécial. Un pixel vert clignote sous son œil. Le sol se dérobe. Sa vie est une mise en scène. Un laboratoire. Le téléphone sonne. L'hôpital. — Monsieur Thorne ? Sarah s'est réveillée. — J'arrive. — Elle dit une chose étrange, Monsieur. Elle dit que l'homme qui l'a sauvée à Teufelsberg n'avait pas d'odeur. Elias regarde ses mains. Elles sont propres. Trop propres. Aucune cicatrice. Aucun pore. Il sort dans la rue. Il marche parmi les silhouettes. Il cherche une faille. Mais dans la ville des miroirs, tout le monde porte un masque. Le sien est parfait. L'identité zéro est atteinte.
Fusianima
Le Voleur de Visages
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Seb Le Reveur

Le Voleur de Visages

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Berlin. Hiver. Moins dix au thermomètre. Le vent coupe la peau comme un rasoir rouillé. Elias Thorne descend de sa Volvo. La porte claque. Un choc métallique dans le silence de Mitte. Le quartier dort sous une chape de plomb et de givre. Le siège de la *Europa Kredit* se dresse devant lui. Un monolithe de verre et d’acier brossé. Elias marche. Il compte ses pas. Un ancrage. Le hall d'entrée est v...

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