Appartement 9B

Par Seb Le ReveurThriller

Marc gare sa berline. La carrosserie brille. Il descend. Le vent frappe son visage. L’air sent le sel et la poussière de chantier. Il ouvre le coffre. Les cartons sont alignés. Un ordre militaire. Chaque étiquette porte une mention précise : « Cuisine », « Livres », « Dossiers A-K ». Marc saisit le premier. Ses muscles se tendent. Son dos craque. Un bruit sec. Il avance vers l’entrée. Le hall est...

Béton et Silence

Marc gare sa berline. La carrosserie brille. Il descend. Le vent frappe son visage. L’air sent le sel et la poussière de chantier. Il ouvre le coffre. Les cartons sont alignés. Un ordre militaire. Chaque étiquette porte une mention précise : « Cuisine », « Livres », « Dossiers A-K ». Marc saisit le premier. Ses muscles se tendent. Son dos craque. Un bruit sec. Il avance vers l’entrée. Le hall est un tombeau de marbre synthétique. L’odeur de détergent bon marché agresse les narines. Une lumière crue tombe des néons. Ils grésillent. 50 hertz. Une fréquence qui ronge le crâne. Le pouls de Marc est stable. Ses pensées s'alignent. Une grille de calcul. Il s’arrête devant le tableau des résidents. Les plaques de plastique sont jaunies. 9A : Marc Vasseur. Le nom est neuf. Trop blanc. 9B : Une rainure vide. Le plastique est griffé. Quelqu'un a gratté la surface. Profondément. 9C : Elena Rosso. Marc fixe l’espace vide. La griffure ressemble à une cicatrice. Il serre le carton contre sa poitrine. Le carton s'enfonce. Il compte jusqu'à dix. Sa respiration se calme. L'ordre. Il doit maintenir l'ordre. L'ascenseur arrive. Les portes coulissent. Métal contre métal. Un cri strident. Marc entre. Il pose le carton au centre exact de la plateforme. Les parois sont couvertes de chiffres gravés au poinçon. Pas de noms. Il appuie sur le bouton 9. Le bouton reste froid sous son index. L'ascenseur tressaute. Il monte. Les câbles gémissent. À chaque étage, un choc sourd fait vibrer le sol. Marc ferme les yeux. Il visualise la grille de l'immeuble. Un repère orthonormé. Il est un point dans une matrice. Le neuvième étage. Les portes s'ouvrent sur un couloir sans fin. Le tapis rouge est élimé. Des taches sombres parsèment la moquette. Marc avance. Ses pas ne font aucun bruit. Le silence est une masse physique. Il pèse sur ses épaules. Il arrive devant le 9A. La porte est massive. Du chêne peint en gris. La clé tourne sans résistance. Le pêne claque. L'appartement est vide. L'air est mort. Marc entre. Il pose le carton. Il retourne à l’ascenseur. Dix voyages. Sa chemise colle à son dos. Une sueur acide pique ses yeux. Son cœur cogne contre ses côtes. Un marteau-piqueur interne. À 18h42, le dernier carton est dans le salon. Marc ferme la porte à double tour. Il vérifie le verrou. Trois fois. Il commence le déballage. C’est sa survie. Il sort les livres. Il les classe par hauteur. Puis par couleur. Les tranches forment une ligne d'horizon parfaite. Ses mains ne tremblent plus. Son esprit devient lisse. Il installe son bureau face au mur nord. Il sort son mètre ruban. Il mesure. Soixante centimètres du coin. Il aligne le pied de la table avec le joint du parquet. Il ajuste. Un millimètre à gauche. Voilà. Il s'assoit. Le silence revient. Les murs vibrent. Le béton digère les noms. Les chiffres circulent dans les câbles. Le Grand Horizon communique. Un tuyau de chauffage siffle dans la cuisine. Une vibration parcourt le sol. Marc appuie sa tête contre le dossier de sa chaise. Ses paupières sont lourdes. Son burn-out n'est qu'un souvenir flou. Ici, tout est prévisible. Tout est calculé. Un bruit. Un frottement. Marc ouvre les yeux. Les pupilles se dilatent. Le son vient du mur est. Derrière son bureau. Un son de bois sur du béton. Une chaise que l'on traîne. Marc se lève. Il approche son oreille de la paroi. Le mur est froid. Rugueux. La peinture grise s'écaille sous son doigt. *Crac.* Le son se répète. Lent. Méthodique. Quelqu'un déplace un meuble. Marc fronce les sourcils. Il visualise le plan de l'étage. Il occupe le 9A. Sa voisine Rosso occupe le 9C. Entre les deux, il n'y a rien. Juste un mur porteur. Une masse de béton de quatre-vingts centimètres d'épaisseur. Il frappe le mur. *Toque.* Le son est plein. Massif. Il se déplace vers le placard technique. *Tof.* Le son change. Il est plus creux. Marc sent une vibration dans la paume de sa main. Une résonance. Il plaque ses deux mains sur la surface. Le froid de l'émail le mord. Il sent le goût de la rouille dans sa gorge. Une voix. Un murmure étouffé. Derrière le béton. Marc retient son souffle. Ses poumons brûlent. « ... pas encore... » Le murmure s'arrête. Le bruit de la chaise reprend. Une fois. Puis le silence. Absolu. Marc recule. Son souffle est court. Sa rationalité se fissure. Il n'y a pas d'appartement 9B. Le plan est la vérité. Il se dirige vers la salle de bain. Il ouvre le robinet. L'eau coule. Elle est rouillée. Un filet orange qui tache la céramique blanche. Il se lave le visage. L'eau est glacée. Il regarde le miroir. Une fine pellicule de poussière de ciment couvre la surface. Il passe le doigt dessus. La poussière est fraîche. Il lève les yeux. Une fissure parcourt l'angle entre le mur et le plafond. Une cicatrice noire. Elle n'était pas là il y a une heure. Elle semble s'étirer. Millimètre par millimètre. La structure travaille. L'immeuble calcule. Marc sort dans le couloir. Il a besoin de certitudes. La porte claque derrière lui. Le son résonne comme un coup de feu. Le couloir est désert. Les néons vibrent. Marc marche vers la porte 9C. Il s'arrête entre sa porte et celle de la voisine. Il compte ses pas. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Il y a six mètres de vide entre le 9A et le 9C. Six mètres de béton aveugle. Il pose sa main sur la paroi du couloir. Le crépi est agressif. Il cherche une jointure. Une marque. Une porte condamnée. Rien. Le mur est une surface continue. Un monolithe. L'ascenseur monte. 6. 7. 8. 9. Les portes s'ouvrent. Un homme sort. Il porte une combinaison grise. La couleur exacte des murs. Il tient un registre sous le bras. Son visage est une feuille de papier vierge. Des yeux délavés. C'est le Gardien. Il marche vers Marc. Ses pas sont lourds. Rythmiques. Il s'arrête à deux mètres. Il ouvre son registre. Il coche une case. — Vous êtes Monsieur Vasseur ? Sa voix est plate. Un son de machine. — Oui. Je viens d'emménager. Marc essaie de sourire. Ses muscles faciaux sont rigides. Le Gardien regarde le mur aveugle. — Tout est en ordre ? demande le Gardien. — J'ai entendu... des bruits. Marc désigne le mur. Le Gardien incline la tête. Il semble écouter le béton. — Cet immeuble est ancien, Monsieur Vasseur. Les masses se déplacent. Le béton respire. C'est mathématique. — C'était un bruit de chaise. Et des voix. Le Gardien fixe Marc. Ses yeux ne cillent pas. — Il n'y a personne ici. Juste le registre. Il referme son cahier. Le bruit du papier qui claque est sec. — Ne restez pas dans le couloir, Monsieur Vasseur. L'équilibre doit être maintenu. Le Gardien fait demi-tour. Il entre dans l'ascenseur. Les portes se ferment sur son visage de pierre. Marc retourne dans son appartement. Il ferme le verrou. Il pousse un buffet lourd devant la porte. Ses mains saignent. Il retourne vers le mur du fond. Il s'assoit par terre. Une heure. Son regard est fixé sur la fissure au plafond. Elle a grandi. Elle dessine un rectangle. Une vibration. Sous ses fesses. Le sol tremble. *Scritch.* Le bruit de la chaise. Juste derrière le mur. Marc plaque sa bouche contre le béton. — Qui est là ? murmure-t-il. Pas de réponse. Mais la paroi dégage une chaleur. 37 degrés. Le béton devient vivant. Marc se lève. Il attrape un marteau. Sa respiration est un sifflement. Il veut casser la matrice. Il lève le marteau. Il frappe. L'impact lui arrache un cri. Le marteau rebondit. Le béton n'a pas une égratignure. Mais le bruit est celui d'une peau tambourinée. Un son sourd. Charnu. Derrière le mur, quelqu'un frappe en retour. *Boum.* Un coup unique. Violent. Marc recule. Ses yeux scannent les angles. La symétrie de l'appartement est une prison. Il regarde ses cartons. Il cherche son contrat de location. Le papier est froissé. Article 4 : Le résident s'engage à respecter l'intégrité de la structure. Article 12 : L'existence du résident est subordonnée à la validité de son matricule. Au verso, il y a un plan de l'étage. 9A. 9C. Et entre les deux, un petit rectangle hachuré. Lettre B. Marc se dirige vers la gaine technique. C'est un panneau de métal gris. Il prend un tournevis. Ses gestes sont saccadés. Il dévisse. Une. Deux. Trois. Quatre. Il tire sur le panneau. Le métal grince. Derrière, il n'y a pas de tuyaux. Il y a une fente. Dix centimètres de large. Marc approche son visage. L'air sent le vieux papier et la viande froide. Il regarde à l'intérieur. Ses yeux s'habituent à l'obscurité. Une pièce minuscule. Éclairée par un néon mourant. Au centre, une table. Une chaise en bois. Sur la table, une pile de dossiers. Et un homme. L'homme est assis, de dos. Il écrit. Le bruit du stylo sur le papier est un déchirement. L'homme s'arrête d'écrire. Il fige son mouvement. Il tourne la tête. Lentement. Ses vertèbres craquent. L'homme n'a pas de visage. À la place des traits, des lignes de texte. Des noms barrés. Sa peau est un parchemin administratif. Ses yeux sont deux trous d'encre. Marc veut crier. Sa mâchoire se fige. Sa langue pèse une tonne. De la poussière sort de sa bouche. Il plaque le panneau de métal. Il tremble. Il s'effondre contre la porte. Le bruit de la chaise reprend. L'homme derrière le mur s'est levé. Marc entend des pas. De l'autre côté, une main gratte le métal. *Scritch. Scritch.* Marc rampe vers son téléphone. Il compose le numéro de la police. — Police, j'écoute. La voix est celle du Gardien. Marc raccroche. Il balance le téléphone contre le mur. L'appareil explose. Il regarde son bras. Sous sa peau, près du poignet, une marque apparaît. Une lettre. Noire. Précise. B. Son matricule change. Il ne sent plus ses pieds. Ils deviennent flous. Transparents. Il regarde son salon. Ses livres classés. Ses cartons alignés. La fissure au plafond est maintenant un trou. Un rectangle noir. Le plafond descend. Le sol monte. L'appartement 9A se contracte. Il s'assoit à son bureau. Ses mains se posent sur le bois. Ses muscles sont du béton. Sa peau devient du papier. Il prend son stylo. Il doit traiter les dossiers. Il doit effacer les autres pour exister encore un peu. Le néon au-dessus de lui grésille. 50 hertz. Marc écrit. Il barre un nom. Elena Rosso. Dans le couloir, le bruit d'une porte qui s'ouvre. Un cri étouffé. Puis le silence. Marc continue d'écrire. Il est l'archiviste maintenant. Il est le 9B. La trappe technique vibre. Le Gardien entre. Il ne traverse pas la porte. Il émerge de la cloison. — Le volume, dit le Gardien. Marc saisit le stylo. Sa chair se pétrifie. Ses poumons sont des sacs de gravats. Sa peau fait un bruit de papier de verre. Il regarde la fiche suivante. NOM : MOREL. Marc trace un trait. Net. Brutal. Dans le couloir, Morel s'immobilise. Sa peau luit. Un liquide gris perle sur ses tempes. Ça sent le ciment humide. Ses jambes fusionnent avec le sol. Ses os deviennent des armatures en fer. Il n'est plus un homme. Il est le pilier porteur de la cuisine. Le Gardien coche une case. — L'équilibre est maintenu, dit la machine. Marc baisse les yeux sur son propre poignet. La lettre change. C. Le néon explose. 50 hertz. Le Grand Horizon a digéré une nouvelle ligne. Marc ferme ses yeux de béton. Il attend que le trait suivant le traverse. Le silence reprend ses droits. Le calcul est juste.

Le Bruit de la Chaise

22h14. Le néon de la cuisine grésille. Une lumière d'autopsie baigne le carrelage. Marc fixe sa tasse de café. Le liquide est noir. Immobile. Une flaque d'encre dans la porcelaine ébréchée. *Crac.* Le son vient d'en haut. Un raclement sec. Bois contre béton. Une chaise qu'on repousse. Marc lève les yeux. Le plafond est une dalle de grisaille nue. Des lignes horizontales balafrent la pierre. Les traces du coffrage. Il retient son souffle. Ses poumons brûlent. Son cœur cogne contre ses côtes. Un marteau-piqueur dans une boîte de conserve. Il pose sa tasse. Ses doigts laissent des traces humides sur le Formica. Le Grand Horizon ne dort jamais. Les tuyaux sifflent. Le béton travaille. Mais ce bruit est différent. Humain. Délibéré. *Schhhhrrr.* Encore. Plus long. Quelqu'un s'assoit. Le sol ploie sous un poids. Marc se lève. Ses genoux craquent. Le silence revient. Une chape de plomb. Il marche vers le centre de la pièce. Ses pieds nus sont froids sur le lino. Il connaît le plan. L'appartement 9B est au dernier étage. Au-dessus, le ciel de novembre. Le toit-terrasse est condamné. Une porte en acier. Trois verrous. Le Gardien garde la clé à sa ceinture. Marc prend une chaise. Il la place sous la tache d'humidité. Il monte. Il plaque son oreille contre le béton. La surface est rugueuse. Poussière et vieux calcaire. Rien. Puis, un murmure. Une vibration. Un frottement de tissu. Quelqu'un marche là-haut. Des pas lents. Mesurés. Marc compte. Un. Deux. Trois. Les pas s'arrêtent juste au-dessus de son crâne. Une sueur acide pique ses yeux. Il ne cligne pas. La dalle devient une membrane. Une peau de tambour. *Toc.* Un coup sec. Juste sous son oreille. On répond à sa présence. Marc saute de la chaise. Il bascule. Son épaule heurte le chambranle. Une douleur électrique. Il ne crie pas. Il halète. Il attrape le plan de l'immeuble. Ses mains tremblent. Le papier se froisse. Étage 9 : 9A. 9B. Cage d'escalier. Local technique. Rien d'autre. Le vide. Il sort dans le couloir. La minuterie déclenche un déclic violent. Le couloir est un tube de béton. Les portes sont des boucliers gris. 9A : Madame Vasseur. Il approche son oreille. Une télévision braille. Des rires enregistrés. Elle est là. Elle ne déplace pas de meubles. Elle ne pèse rien. Il lève les yeux vers la trappe du toit. Cadenassée. La chaîne est rouillée. La poussière est intacte. *Schhhhrrr.* Le bruit se déplace. Il suit Marc. Il est dans le couloir, juste au-dessus de lui. Marc lève le bras. Il touche le béton. La vibration parcourt ses os. Elle fait vibrer ses dents. "Qui est là ?" Sa voix est un craquement de papier sec. Noir total. La minuterie lâche. Il rentre. Verrouille les trois crans. Un bruit de guillotine. Dans la salle de bain, il projette de l'eau froide sur son visage. Le miroir renvoie une image étrangère. Cernes violets. Peau cireuse. Yeux de verre fixe. Il déplace le canapé. Le métal grince. Le bruit est identique à celui d'en haut. Marc se fige. Un écho ? Le bâtiment est une caisse de résonance. Il retire la plaque technique. L'obscurité du conduit l'accueille. Graisse brûlée et papier moisi. Le faisceau de sa lampe traverse la poussière. Des fils pendent comme des lianes mortes. La liste est là. Coincée entre deux tuyaux. *Lemoine. 4C.* Rayé. *Dufour. 7A.* Rayé. *Vasseur. 9A.* Souligné. Deux traits rouges. Chirurgicaux. En bas, une entrée manuscrite. Son écriture. *9B.* Le nom n'est pas barré. Le stylo est posé sur le rebord. Un os de fémur taillé. L'encre est une ombre qui ondule dans le verre. *Boum. Boum.* C'est dans le mur. Derrière la cloison de la chambre. Marc se précipite. Il plaque ses mains sur la pierre. Elle est chaude. Une chaleur de fièvre. Une chaleur de corps. Il n'y a pas de voisin ici. Juste cent mètres de vide derrière la façade. Marc recule. Il trébuche sur son lit. Ses draps sont un linceul. Il court vers la fenêtre. Tire les rideaux. La vitre est couverte de buée. Il essuie le verre. Une jambe pend. Juste au-dessus de sa fenêtre. Pantalon de toile grise. Chaussure en cuir noir, cirée. Elle balance doucement. Elle sort du néant. Marc ouvre la fenêtre. L'air glacial le gifle. Il se penche. Le vertige lui tord les boyaux. Il lève les yeux. Le Gardien est assis sur le bord du vide. Il tient une cigarette. La braise rougeoie. Il tourne la tête. Son visage est un parchemin froissé. "Je vérifie les registres," dit le Gardien. "Il y a des fuites." "Il n'y a pas d'étage au-dessus !" Le Gardien sourit. Dents jaunes. Vieux piano. "Le 9B est un poste de transition. Très sollicité." Le Gardien se lève. Il marche sur le vide. Ses pas font le même bruit que sur le plafond. *Schhhhrrr.* Marc referme la fenêtre. Son souffle est court. Une douleur aiguë transperce sa poitrine. Sa gorge se noue. Ses vertèbres se changent en glace. Il regarde ses mains. Le gris gagne les ongles. La peau se pétrifie. Il retourne au panneau technique. La liste a changé. Le nom de Madame Vasseur est barré. Un trait noir. Définitif. Il se précipite vers le 9A. La porte est ouverte. L'appartement est vide. Pas de meubles. Pas de tapis. Les murs sont nus. Béton brut. Au milieu : une chaise. Un bol de soupe fumante. La vapeur monte en spirale. Marc regarde par la fenêtre du 9A. Il voit son propre appartement. Le 9B. Sa silhouette est debout là-bas. Le double se retourne. Il sourit. Le sourire du Gardien. Marc veut hurler. La poussière obstrue sa gorge. Le liquide dans le bol devient noir. Une flaque d'encre. La porte du 9A se referme. *Clac.* Trois verrous. La poignée est soudée. Le métal est lisse. Dans le couloir, des pas. Lents. Mesurés. Sa propre voix murmure : "9A. Dossier traité." Marc s'effondre. Le plafond descend. Centimètre par centimètre. Un mouvement hydraulique. Inexorable. Il regarde ses mains. Elles deviennent transparentes. Il voit le carrelage à travers sa peau. Il rampe vers la chaise. Il s'assoit. Ses nerfs se taisent. Son bras est une poutre. Insensible. Il prend la cuillère. La soupe a le goût du fer et de l'oubli. *Schhhhrrr.* Le raclement recommence au 9B. Quelqu'un emménage. Marc lève les yeux vers la dalle. Vingt centimètres de survie. Il ne tremble plus. Il est une erreur de registre. Une faille dans le système. Il attend la rature définitive. Le néon clignote. Noir. Le Grand Horizon a mangé. Le registre est à jour.

Le Panneau Technique

L'eau frappait le carrelage. Brûlante. La vapeur saturait la pièce. Marc restait immobile sous le jet. Sa peau virait au rouge vif. Aucune sensation. Son esprit dérivait. Le bruit revint. *Crac.* Un frottement sec. Un raclement de bois sur le béton. Cela venait du mur. Juste derrière la colonne de douche. Marc coupa le robinet. Le silence pesa. Une goutte s'échappa du pommeau. *Ploc*. Le néon grésillait. Un insecte agonisait contre le plastique du plafonnier. Marc bloqua sa respiration. Son cœur cognait contre ses côtes. Un rythme sourd. Le bâtiment vibrait. Le Grand Horizon vivait. Les canalisations gémissaient dans l'épaisseur du béton. *Scratch.* Net. Quelque chose bougeait derrière la cloison. Un mouvement méthodique. Marc sortit de la douche. Ses pieds glissèrent sur le sol mouillé. Ses doigts griffèrent le rideau de plastique froid. Il retrouva son équilibre. Ses phalanges s'entrechoquaient. Un bruit de castagnettes d'os. Il s'approcha du mur. Le carrelage se fendait à cet endroit. Une micro-fissure parcourait le joint, du sol au plafond. Il posa sa paume. Le béton était froid. Une vibration légère parcourait la structure. Une mécanique. Il examina les joints. La moisissure noire dessinait des formes incertaines. Un détail : un décalage d'un millimètre. Une plaque ne s'alignait pas. Il appuya. Rien. Ses ongles s'accrochèrent à la bordure. Marc revint avec un couteau de cuisine. La lame en inox brillait. Il inséra la pointe dans l'interstice. Le mastic s'effrita. Une poussière blanche tomba sur le sol. De la chaux. De l'os broyé. Il fit levier. La plaque résista. Ses muscles se tendirent. Une veine saillit sur son front. Le panneau céda. Un craquement sec déchira le silence. L'ouverture mesurait trente centimètres. Un rectangle de vide. Une odeur s'en échappa. Poussière ancienne. Ozone. Papier rance. L'odeur d'une administration morte. Marc plongea le bras dans le trou. L'obscurité l'avala jusqu'au coude. Il tâtonna. Ses doigts rencontrèrent du métal. Des câbles. Puis une surface plane. Souple. Il saisit l'objet. Une chemise cartonnée. Grise. Sans inscription. Les coins étaient cornés. Marc la posa sur le lavabo. L'eau de ses cheveux dégoulinait sur le carton. Il s'essuya. Gestes saccadés. Il ouvrit la chemise. À l'intérieur, des feuilles jaunies. Des listings informatiques. Marc parcourut les lignes. Colonnes de chiffres. Coordonnées. Noms. Des centaines de noms. Certains dactylographiés. D'autres écrits à la main. L'encre semblait fraîche. *Lemoine, Jacques. Appartement 4C.* Marc se figea. Le vieil homme du quatrième. Celui qui nourrissait les pigeons. Disparu depuis une semaine. Un trait noir épais barrait le nom. Violent. Le stylo avait percé le papier. *Vidal, Sarah. Appartement 7A.* Barré. *Moreau, Pierre. Appartement 2B.* Barré. Chaque rature correspondait à un appartement vide. Le registre d'un effacement. Dernière page. La liste continuait. De nouveaux noms. Écriture fine. Précise. Chirurgicale. Une goutte de sueur piqua son dos. Froide. Acide. Il reconnut le nom en bas de colonne. *Dubois, Marc. Appartement 9B.* Son nom. Encre bleue. Pas encore barré. En attente. Il lâcha la chemise. Les feuilles s'éparpillèrent sur le carrelage humide. Il recula. Son dos heurta le miroir. Le froid du verre le fit sursauter. Reflet : yeux injectés de sang. Pupilles dilatées. Une bête traquée. Un métal gratta la serrure de l'entrée. Un millimètre. Un arrêt. Un deuxième millimètre. Marc se fit statue. L'air brûla dans ses poumons bloqués. Le regard fixé sur la poignée de la salle de bains. Elle s'abaissa. Le néon s'éteignit. Marc ramassa les feuilles. Il les fourra dans la chemise. Il la réinséra dans la trappe technique. Il replaça le carreau. La plaque tenait en équilibre. La poignée remonta. — Monsieur Marc ? Une voix neutre. Dénuée d'émotion. Marc ne répondit pas. L'ombre des chaussures barrait la fente de la porte. Cuir ciré. Noir. Impeccable. — Je sais que vous êtes là, reprit le Gardien. J'ai entendu l'eau. Marc s'essuya le visage. Il serra les poings. Les ongles s'enfoncèrent dans sa chair. — Je sors dans une minute, lança Marc. Voix étranglée. — Prenez votre temps. Le registre doit être à jour. C'est la règle. Le bruit des pas s'éloigna. Lourd. Rythmé. La porte d'entrée claqua. Marc s'effondra sur les toilettes. Ses tempes pulsaient. Le Grand Horizon ne logeait pas les gens. Il les triait. Il retourna vers la trappe. Il devait savoir. Il retira le panneau. La chemise cartonnée était là. Il chercha la dernière page. Son nom avait disparu. Un trou béant remplaçait le texte. Quelqu'un avait découpé le papier. Précision de scalpel. Les bords étaient encore humides. Marc éclaira l'intérieur de l'ouverture. Ce n'était pas une gaine. Un escalier métallique descendait. Marches étroites. Rouillées. Un passage secret dans l'épaisseur des murs. Le raclement reprit. Plus bas. Marc glissa ses jambes dans l'ouverture. Le métal mordit sa peau. Il descendit d'une marche. Silence. Odeur de graisse et de cuir vieux. Une marche. Dix marches. Ses pieds touchèrent un sol dur. Un couloir étroit. Les murs étaient tapissés de dossiers. Des milliers de chemises grises. Rangées par étage. Par date d'effacement. Les archives du Grand Horizon. Il avança. Le sol était jonché de trombones et de débris de gomme. Un murmure : une voix monotone récitait des chiffres. — 9B. Section 4. Traitement en cours. Marc s'aplatit contre une étagère. Les dossiers froissèrent. Il coupa sa lampe. À dix mètres, une silhouette devant un pupitre. Le Gardien. Il tenait un tampon encreur. Il frappait les documents avec une régularité mécanique. *Tam-pon. Tam-pon. Tam-pon.* À chaque coup, une existence s'évaporait dans le béton. Le Gardien s'arrêta. Il tourna la tête vers l'obscurité. Son visage n'avait pas de pores. Pas de rides. Une trame de papier glacé sous la lumière. Yeux vides. Billes de verre noir. — La curiosité est une faille de registre, Monsieur Marc. La voix portait sans effort. — Vous ne devriez pas être ici. Vous n'existez plus dans la base de données de l'étage 9. Un vide immense s'ouvrit sous les pieds de Marc. Effacé. — Où sont-ils ? demanda Marc. Le Gardien désigna les murs. — Ils font partie de la structure. Le Grand Horizon a besoin de masse. Nous comblons le vide avec ce qui reste. Il leva le tampon. — Il reste une place. Une faille dans le registre 9B. Voulez-vous voir votre nouveau domicile ? Marc fit demi-tour. Il courut. Ses pieds frappaient le métal. Il atteignit l'ouverture de sa salle de bains. Il se hissa. Replaça le panneau en hâte. Mains plaquées contre le mur. Il se retourna. L'appartement était nu. Plus de meubles. Plus de rideau de douche. Plus de brosse à dents. Béton brut sous la peinture écaillée. Seule restait la lumière du néon. Marc regarda ses mains. Elles devenaient translucides. Il voyait le carrelage à travers sa paume. Sa peau prenait le grain du papier. Il cria. Aucun son. Dehors, la ville était une brume grise. Le complexe s'élevait seul dans le néant. Un nom barré. Un chiffre oublié. Marc s'assit sur le béton froid. Il attendit. Le raclement revint. Juste sous lui. Le bruit d'une chaise qu'on tire. Quelqu'un emménageait dans l'appartement 9B. Marc n'était plus qu'un bruit dans le mur. Il ferma les yeux. Ses membres devinrent lourds. Rigides. Son cœur ralentit. Un battement. Deux battements. Silence. Il fit corps avec la cloison. Il devint la vibration. La plainte des tuyaux. Dans le bureau des archives, le Gardien rangea le dossier 9B dans le tiroir des "Traités". Il prit une nouvelle chemise grise. Écrivit un nom à l'encre bleue. Le Grand Horizon avait faim. Le registre ne tolérait aucune page blanche. Marc Dubois était une coordonnée. Une variable ajustée. Le néon grésilla une dernière fois. S'éteignit. Obscurité administrative. Définitive. Le chapitre se referma sur lui comme une tombe de béton.

L'Archiviste de la Chair

L’ascenseur descendait. Les câbles grinçaient. Un bruit de métal contre métal. Marc fixait les chiffres rouges au-dessus de la porte. 0. -1. -2. La cabine tremblait. Le Grand Horizon respirait à travers la cage. L’air devenait lourd. Une odeur de poussière et de graisse froide montait des profondeurs. L’ascenseur s’arrêta. Un choc sourd. Les portes coulissèrent avec une lenteur de guillotine. Niveau -4. Le couloir s’étirait. Du béton nu. Des néons blafards grésillaient au plafond. Zzt. Zzt. Marc sortit. Ses talons claquaient sur le ciment. Le son ricochait contre les parois. Trop fort. Trop sec. Il comptait les pas. Un. Deux. Dix. Vingt. Les tuyaux au plafond transpiraient. Des gouttes tombaient. Ploc. Elles s’écrasaient sur le sol comme des larmes d’huile. Marc s’arrêta devant une porte en acier. Pas de poignée. Juste une fente horizontale. Une plaque de cuivre indiquait : SERVICES DE RÉGULATION DES MASSES. Il frappa. Le métal ne rendit aucun son. Il était plein. Une voix monta de l’autre côté. Une voix de papier de verre. — Entrez. La porte pivota sans bruit. Le bureau était une nef de béton. Des étagères montaient jusqu’au plafond. Des milliers de dossiers. Des chemises cartonnées grises, jaunes, beiges. Elles absorbaient la lumière. Au centre, un homme était assis derrière un bureau de chêne massif. Le Gardien. Il ne leva pas les yeux. Il écrivait dans un registre. Son stylo-plume grattait le papier. Sa main bougeait avec une précision d’automate. Marc s’approcha. Ses mains tremblaient dans ses poches. Il les serra en poings. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair. La douleur l’ancrait dans le réel. — Je suis Marc, du 12C. Le stylo s’arrêta. Un bruit de griffure interrompu. — Je sais qui vous êtes, répondit le Gardien. Il ne bougeait que le poignet. Ses yeux restaient fixés sur la page. Il portait une blouse grise. Boutonnée jusqu'au col. Ses cheveux étaient blancs, coupés ras. Sa peau ressemblait à du parchemin tendu sur un crâne trop large. — Il y a un problème avec l'appartement 9B, dit Marc. Le silence tomba. Un silence épais. Physique. L’homme releva la tête. Ses yeux étaient deux billes de verre dépoli. Pas de pupilles. Juste un gris laiteux. — Le 9B n'existe pas. Sa voix était plate. Une ligne d’horizon. — Je l'ai vu, insista Marc. J'ai entendu la chaise. J'ai trouvé la liste. L'acide lui brûla l'œsophage. Sa cage thoracique devint un étau. L'homme joignit les mains sur le bureau. Ses doigts étaient longs. Noueux. — Le Grand Horizon est une équation. Un équilibre de masses. Le béton exige une compensation. Pour chaque corps présent, un vide doit être maintenu. C'est mathématique. L’administration ne tolère aucun reste. — Les noms sur la liste... commença Marc. — Des erreurs de registre. Des noms barrés. Des oublis de la mémoire collective. Le bâtiment traite les déchets. Il recycle les absences. Le Gardien se leva. Il était immense. Son ombre se projeta sur les dossiers, déformée par l'angle du néon. Il tira un dossier. — Vous cherchez Mme Vasseur ? Elle n'est plus là. Son poids a été transféré. Il tendit une feuille. Marc la prit. Ses doigts effleurèrent ceux du Gardien. Le contact était glacial. Une décharge de froid remonta jusqu'à son épaule. La feuille était un acte d'annulation. Le nom de Mme Vasseur figurait en haut. En dessous, tout était blanc. Pas de date. Pas de cause. Juste un tampon rouge : EXCÉDENT RÉGULÉ. — Qu'est-ce que ça veut dire ? murmura Marc. — Le bâtiment sature. La structure ne supporte plus les fantômes. Le 9B est notre soupape. C'est là que nous traitons les dossiers qui ne rentrent plus dans les cases. Les gens comme vous, Marc. Les gens qui veulent disparaître. Le Gardien fit un pas. Ses yeux laiteux brillaient. — Le calme absolu est l'effacement. Marc recula. Son talon heurta un carton de dossiers. Le bruit résonna comme un coup de feu. — Je ne veux pas disparaître. — C'est déjà commencé. Le Gardien pointa le registre. Marc s'approcha malgré lui. Ses jambes pesaient des tonnes. Il fixa la page. La dernière ligne. Marc D. La première lettre de son nom était déjà barrée d’un trait fin. Une encre noire. Fraîche. Elle luisait sous le néon. Son cœur s'emballa. Les battements cognaient contre ses côtes. Boum. Boum. Boum. Un tambour de guerre. Sa vision se brouilla. Le béton se mit à vibrer. Un murmure monta des murs. Des milliers de voix étouffées. Des gémissements de papier. — L'équilibre doit être maintenu, répéta le Gardien. Pour que vous restiez, quelqu'un d'autre doit être barré. Ou vous devenez le prochain occupant du 9B. Minuit. Le couperet tombera. Marc resta cloué au sol. Ses poumons brûlaient. Il aspirait du vide. Le plafond descendait. — Et si je trouve un autre nom ? Le Gardien s'arrêta. Un sourire imperceptible étira ses lèvres fines. Une cicatrice sur un visage de pierre. — Le bâtiment accepte les substitutions. Tant que le compte est bon. Marc martela le bouton de l'ascenseur. Son pouce s'écrasa sur le plastique. Ses doigts étaient tachés d'encre noire. L'encre du registre. Il frotta sa main contre son pantalon. La tache ne partait pas. Elle s’étendait. Il atteignit le 12ème étage. Un voisin attendait sur le palier. M. Abramovitch. Il tenait un sac de courses. Marc chercha son regard. Le vieil homme traversa Marc des yeux. Comme s'il n'y avait personne. Comme s'il regardait à travers une vitre propre. — Bonjour, Monsieur Abramovitch. Sa voix sortit étranglée. Le vieil homme ne répondit pas. Il entra dans la cabine. Les portes se fermèrent. Marc resta seul. Ses mains lui semblèrent plus pâles. Presque translucides sous le néon. Il entra dans le 12C. Il verrouilla la porte. Un. Deux. Trois. Il se dirigea vers le panneau technique dans l'entrée. Il l'ouvrit. La liste était là. Scotchée à l'intérieur. Il la décrocha. Le papier produisit un bruit de feuilles sèches. Il chercha un nom non barré. Tout en bas. Une écriture différente. "Sophie L. - 10B". Une étudiante. Elle lui avait souri une fois. Marc prit son stylo. Il regarda sa montre. 23h42. Le temps coulait comme du sable. Il visualisa le bureau du sous-sol. Le trait noir sur son propre nom. Ses articulations craquèrent avec un bruit de gravier pilé. Une odeur de ciment frais sortit de ses pores. Il posa la pointe du stylo sur le nom de Sophie. Sa main trembla. Une goutte de sueur tomba sur le papier. Elle brouilla l'encre. Le silence de l'immeuble se fit total. Pesant. Le bâtiment attendait son sacrifice. Marc ferma les yeux. Il traça un trait. Sec. Net. Sophie L. était barrée. Un cri étouffé résonna dans les tuyaux. Une vibration parcourut le sol. Marc lâcha le stylo. Il regarda sa main. L'encre noire avait disparu. Sa peau avait retrouvé sa couleur. Il s'effondra sur le sol. Vivant. Mais un frottement s’éleva. Dans le couloir. Le bruit d'une chaise qu'on déplace sur le carrelage. Crac. C’était devant sa porte. Marc rampa vers l'œil-de-bœuf. Il se hissa. Le couloir était vide. Mais sur le tapis de sol, une chemise cartonnée grise attendait. Celle du Gardien. Dessus, une étiquette blanche : "DOSSIER 12C - TRANSFERT EN COURS". Marc comprit. Le Gardien ne suivait pas les listes. Il les créait. La liste de Marc n'était qu'un brouillon. Le Grand Horizon ne voulait pas de Sophie. Il voulait Marc. En barrant ce nom, il avait prouvé sa valeur. Il était devenu un rouage parfait. Un dossier traité. Marc voulut hurler. Ses cordes vocales n’étaient plus que de la poussière. Ses mains, en agrippant la poignée, ne rencontrèrent que de l'air. Il regarda ses jambes. Elles s'évaporaient. Le béton du 12C l’absorbait. Ses articulations devinrent des cailloux. Ses veines se muèrent en fils de cuivre. Au sous-sol, le Gardien posa son stylo-plume. L'équilibre était rétabli. Le 9B avait un nouvel occupant. Le nom de Marc fut gommé. Le papier redevint blanc. Lisse. L’Archiviste de la chair s’assit derrière le bureau de chêne. Il ouvrit le registre. Il encra son tampon. Haut. Bas. Sec. Le Grand Horizon était la seule vérité. Marc n'avait jamais respiré. Le silence de l’archive commença.

Le Voisin de Palier

Le couloir s’étirait. Un boyau de béton gris. La lumière des néons sautait. Un bourdonnement électrique grattait les tympans. Marc s’arrêta devant la porte 9C. Le bois était sombre. Vernis à l’excès. Marc leva la main. Ses articulations blanchirent. Il frappa. Trois coups secs. Le son résonna dans le vide du Grand Horizon. Rien. Le silence revint. Épais. Une chape de plomb. Il attendit. Ses poumons brûlaient. Ses oreilles cherchaient un signe. Un frottement. Un souffle. Derrière la porte, le plancher gémissait sous un poids invisible. Le Judas s’obscurcit. Un œil observait. Marc fixa le cercle de métal. La serrure grinça. Le pêne recula. Un claquement. La porte s'entrouvrit. Une chaîne de sécurité brilla dans la fente. L'odeur de soupe rance et de tabac froid frappa Marc. — Monsieur Klein ? Sa voix était rauque. Elle heurta le béton. Un visage apparut. Une face de parchemin. Des yeux jaunes flottaient derrière des verres épais. Klein. — Qui est là ? La voix du vieillard tremblait. Un sifflement sortait de ses bronches. Ses mains agrippaient le bois. Les ongles étaient jaunes. Cassants. — Marc. Du 9A. Votre voisin. Klein scruta Marc. Ses pupilles se rétractaient. — On ne doit pas ouvrir, murmura Klein. Le règlement. — Une chaise, précisa Marc. Quelqu'un traîne une chaise. Toute la nuit. Dans le 9B. Le nom tomba. Klein tressaillit. Ses épaules se bloquèrent. Un mouvement de tortue effrayée. Il jeta un regard fuyant vers l'obscurité de son appartement. — Le 9B n'existe pas. Regardez les registres. Pas de 9B. Jamais. — Je l’entends, Klein. Ça racle le sol. Une goutte de sueur perla sur le front du vieillard. Elle suivit une ride profonde. Elle finit sa course dans son sourcil gris. Klein secoua la tête. Les dents s'entrechoquèrent. — C'est le vent. Les tuyaux. Le béton travaille. Le béton vit. Nous ne sommes rien. Le bâtiment est tout. Le tremblement des mains de Klein était une confession. Marc glissa son pied dans l’ouverture. Le cuir de sa chaussure grinça contre le chambranle. — Dites-moi la vérité. Qui est là-bas ? — Personne ! cria Klein. Sa voix monta dans les aigus. Un cri de rat acculé. — Ils effacent, Marc. Ils effacent tout. Les noms. Les visages. Si ils vous voient, vous devenez une rature. Klein poussa de toutes ses forces. Son visage devint pourpre. Des veines gonflèrent sur ses tempes. L'odeur de sa sueur monta. Acide. Marc vit le tremblement de sa pomme d'Adam. — Partez ! hurla Klein. Je n'existe pas ! Vous n'existez pas ! La porte claqua. Une détonation. Marc resta seul. Son cœur cognait contre ses côtes. Un marteau-piqueur. Il tourna les talons. Pas un bruit sur le linoléum. Il atteignit le panneau technique. Un rectangle de métal gris. Marc glissa ses doigts dans l'interstice. Il tira. Le panneau gémit. Il s'ouvrit sur un nid de câbles poussiéreux. Des veines électriques irriguant le monstre. Derrière, la liste l’attendait. Une feuille de papier jauni. Des noms y étaient inscrits. Des noms barrés d'un trait noir. Chirurgical. Définitif. Marc sortit un stylo de sa poche. Le plastique était froid. Ses doigts ne tremblaient pas. L'analyse s'arrêta. Le cerveau se tut. Seul le sang cognait encore. Lui ou les autres. Le vide réclamait son dû. Il appuya la pointe sur le papier. L'encre noire marqua la fibre. Une tache sombre. K. L. E. I. N. Marc referma le panneau technique. Le métal s'ajusta. Pas une trace. Pas une preuve. Il recula d'un pas. Ses mains étaient moites. Il les essuya sur son pantalon. Soudain, un bruit. Dans le 9C. *Crac.* Le son du bois sur le béton. Lent. Méthodique. Aucun cri. Aucun signe de lutte. Juste le bruit de la chaise qu'on déplace. Comme si on rangeait une archive. La lumière du néon au-dessus de la porte 9C s'éteignit. Le numéro disparut dans l'ombre. Marc marcha vers le 9A. Ses jambes étaient de coton. Il se sentait léger. Son existence même s'étiolait. Il s'assit dans le noir de son appartement. De l'autre côté du mur, le raclement reprit. Plus proche. Le 9B réclama la suite. Marc resta immobile. Un piquet de fer dans un sac de viande. L’aiguille de sa montre saccadait. Un tic-tac métallique. Précis. Impitoyable. *Grrrr-clac.* Le son d'un objet lourd traîné sur une surface rugueuse. Marc posa son oreille contre la cloison. Le béton était glacé. Il vibrait. Une pulsation basse. Un cœur de pierre. Il retourna au couloir. La porte du 9C portait une plaque vierge. Un rectangle de métal lisse. Sans nom. Il ouvrit le panneau technique. Sa main agissait seule. Il chercha la liste. Le nom KLEIN s'enfonçait dans le support. Le Grand Horizon digérait l'identité. Soudain, une ligne bougea. Une nouvelle inscription apparaissait. Sans stylo. Sans main. Les fibres se teintaient. M. A. R. C. La douleur transperça sa poitrine. Marc suffoqua. Il griffonna le support. Il griffa le métal avec ses ongles. Le métal lui entama la peau. Une goutte de sang tomba. Absorbée. La tache rouge disparut. Le nom continuait de s'écrire. Le néon explosa. Une pluie d'étincelles. L'obscurité tomba. Une matière noire rampant sur le sol. Dans le noir, le bruit. *Crac.* La chaise était dans le couloir. Un frottement lent. Rythmé. Quelque chose de lourd s'approchait. Marc courut. Il s'enferma au 9A. Une lumière blafarde passa sous la porte. Marc regarda par la fente. Le couloir était vide. Mais le numéro 9C avait disparu. Mur de béton. Marc prit son portefeuille. Sa carte d'identité était là. Il fixa le plastique. Sa photo était là. Ses traits. Mais le nom avait disparu. Une suite de chiffres à la place. Un code barre. Plus de peur. Plus rien d'humain. Marc devenait une donnée. Une statistique. Un oublié. Il entra dans le 9B par la faille technique. Les parois de formulaires bruissaient. *Marc Vasseur. Dossier 784-B. Obsolète.* Une pièce. Lumière blanche. Chirurgicale. Une chaise en bois au centre. Un homme écrivait sur un pupitre. *Crac. Crac. Crac.* — Vous êtes en retard, dit l'homme. L'homme lui ressemblait. Une version propre. Papier calque et encre noire. — On me demande de te rayer, dit l'Autre. Variable instable. On t'annule. L'Autre leva sa plume. Un os humain. — Ton nom d'abord. Vasseur. Ça encombre les archives. Il écrivit. Marc sentit ses souvenirs s'évaporer. Le visage de sa mère. La pluie. Son identité s'effritait. — Arrête ! Marc vit le pot d'encre sur le pupitre. Rouge. Épais. Il sentit le fer. *Seul le rouge est définitif.* Il renversa le pot sur le registre. Le rouge rongea le papier. L'Autre hurla. Un son de papier déchiré. Son visage se déforma en codes-barres. Le plafond se fissura. Neige de béton gris. Le bâtiment gémissait. L'Autre se changea en une flaque d'encre noire. Le registre se referma, broyant les mains de l'ombre. Marc tomba. Il traversa les étages. Il vit les voisins, silhouettes pétrifiées dans leurs salons gris. Il vit le Gardien, immobile dans le hall, sa pince brisée au sol. Il frappa le sol. Marc se réveilla au neuvième étage. La lumière était redevenue blanche. Froide. Stable. Il se releva. Son corps n'était qu'une seule douleur. Il regarda la porte 9D. Elle n'existait plus. Mur de béton lisse. Il entra au 9A. Il s'assit à sa table. Il prit une feuille vierge. Il écrivit un nom. LE GARDIEN. Il barra le nom d'un trait rouge. Net. Définitif. Dehors, un cri étouffé. Une chute. Quelque chose sans place dans le registre. Marc resta immobile. Ses pieds s'enfonçaient dans le lino. Le plastique fusionnait avec sa chair. Il devenait une poutre. Un pilier. Le Grand Horizon. Il ouvrit le registre. Une ligne vide restait tout en bas. Il attendit. La plume prête. Le 9A ne dormait jamais.

La Faille de Registre

Le laser rouge percute le béton. Un point rubis. Il danse sur la surface grise. Marc presse le bouton. Un bip sec déchire le silence. 4,12 mètres. Il pivote à quatre-vingt-dix degrés. Ses semelles crissent sur le linoléum. Nouveau clic. Nouveau bip. 3,85 mètres. Ses doigts s'agitent. La mine du critérium craque. Marc reste muet. Il écoute le bâtiment. Le Grand Horizon respire. Les tuyaux de cuivre geignent dans les cloisons. Un bourdonnement sourd monte des profondeurs. Les générateurs. Ou le cœur de la bête. Salon. Chambre. Cuisine. Salle de bains. Le laser ne ment pas. La lumière est une vérité absolue. Marc s'assoit. Le sol est une plaque de glace. Le froid mord ses cuisses à travers le jean. Il ouvre le dossier bleu. Le plan officiel du neuvième. Ses yeux brûlent. La lumière du néon clignote au plafond. *Tsch-ick. Tsch-ick.* Un rythme erratique. Une migraine pointe derrière ses orbites. Il compare les chiffres. Sa mesure : 42,3 mètres carrés. Le plan officiel : 45,6 mètres carrés. Trois mètres carrés manquent à l'appel. Marc se lève. Il arpente la pièce. Il frappe le mur du fond. Du béton plein. Pas de son creux. La matière est dense. Inerte. Il retourne dans le couloir. Le papier peint s'écaille. Des lambeaux beige pendent comme de la peau morte. Il mesure la distance entre sa porte et celle du 9A. Six mètres. L'épaisseur du mur mitoyen : trente centimètres. Le calcul ne tombe pas juste. Le vide existe. Une poche d'air. Une tumeur architecturale. L'estomac de Marc se révulse. Un goût de bile inonde sa gorge. Ses doigts tâtonnent la surface rugueuse. Il cherche une jointure. Une fissure. Un mensonge dans le lissage. Rien. Juste la perfection brutale du coffrage. Marc est comptable. Les chiffres sont ses amis. Aujourd'hui, ses amis le trahissent. Ou l'appartement triche. Il saisit un tournevis. Le métal grince. La rouille tombe en poussière orange sur le sol. La plaque de la gaine technique cède. Une odeur de graisse figée l'assaille. Marc tousse. Il plonge la main dans l'obscurité. Ses doigts effleurent des câbles. Des gaines annelées. De la laine de verre pique sa peau. Il trouve un loquet. Il tire. Un pan de cloison bascule. Sans bruit. Un mécanisme huilé. Parfait. Derrière la paroi, l'obscurité est totale. Une odeur différente flotte ici. Papier vieux. Encre sèche. Ozone. Marc allume sa lampe torche. Le faisceau perce le noir. Ce n'est pas un vide. C'est une pièce. Une table en métal. Une chaise de bureau. Des étagères montent jusqu'au plafond. Des milliers de fiches cartonnées dorment là. Marc entre. Ses poumons se serrent. L'air est rare. Vicié. Il braque la lampe sur les étiquettes. 1952. 1964. 1988. Il saisit une fiche au hasard. *NOM : Lefebvre. PRÉNOM : Jacques. ÉTAT : Traité.* Une ligne rouge barre le nom. Le trait est sec. Définitif. Il trouve un classeur noir. La couverture est craquelée. Il l'ouvre. Plan du 9ème étage. Ses yeux parcourent le dessin technique. 9A. 9C. 9D. Le 9B n'est pas là. À la place de son appartement, sur le papier, il n'y a qu'un grand rectangle hachuré. Une zone de maintenance. Un néant administratif. Pourtant, il paye ses charges. Il reçoit son courrier. Il feuillette les pages. Des noms. Des centaines de noms. Tous barrés. Il arrive à la fin du classeur. Une page est presque vierge. Un nom est inscrit au crayon. Une écriture fine. Penchée. *Marc Vasseur.* Son nom. Il n'est pas encore barré. *Clac.* Le loquet de la gaine technique. Marc se retourne. La plaque est fermée. Il est coincé dans la faille. Le silence revient. Plus lourd qu'avant. Marc entend son propre cœur. Un tambour affolé dans sa poitrine. Ses mains tremblent. Il lâche la lampe. Elle roule sur le sol. Le faisceau balaie la pièce. Les fiches s'animent dans l'ombre. Des milliers de spectres de papier. Il ramasse la lampe. Il se dirige vers la cloison. Ses doigts griffent le métal. Rien. La paroi est lisse de ce côté. Il frappe. Le son meurt dans le béton. Personne n'entendra. Personne ne sait que cette pièce existe. Il se souvient des paroles du Gardien : « Au Grand Horizon, tout ce qui n'est pas sur le registre n'existe pas. » Marc regarde la fiche à son nom. La mine de plomb brille sous le faisceau. Il comprend. L'appartement 9B est un estomac. Le Grand Horizon digère les oubliés. Il efface les traces. Il transforme les hommes en dossiers. Puis les dossiers en poussière. Les chiffres hurlent dans sa tête. Un gloussement sec lui échappe. Il observe la table en métal. Un vieux téléphone à cadran est posé dessus. Pas de fil. Juste l'appareil, lourd, noir, anachronique. Le téléphone sonne. Le bruit est strident. Une décharge électrique dans ses tympans. Marc recule. Il percute une étagère. Des fiches volent autour de lui. De la neige administrative. Il décroche. Sa main est une griffe morte. Il attend. À l'autre bout, une respiration. Lente. Régulière. Puis une voix. Calme. Administrative. — Monsieur Vasseur ? Marc ne répond pas. Sa gorge est un bloc de glace. — Monsieur Vasseur, nous avons une anomalie dans le registre. Trois mètres carrés. C'est beaucoup. Il va falloir compenser. La voix du Gardien. Froide. — Comment ? murmure Marc. — Vous connaissez la règle, Marc. Le vide a horreur du vide. Si vous voulez rester dans le plan, quelqu'un doit en sortir. Déclic. Un silence de mort. Marc lâche le combiné. Ses yeux se posent sur la fiche de Jacques Lefebvre. *Traité.* Il regarde le mur. Il imagine les voisins. Le 9A. Une vieille femme. Seule. Déjà presque transparente. Une idée. Une lame de fond. Elle lui cisaille l'esprit. Si elle disparaît, les registres seront équilibrés. Il secoue la tête. Non. Mais le comptable sait que l'équilibre est nécessaire. La survie est une équation. Il explore le fond de la pièce. Derrière une rangée de dossiers, il voit une grille d'aération. Il grimpe sur les étagères. Le métal plie. Il atteint la grille. Les vis tombent. Elles ne tiennent plus à rien. Il se glisse dans le conduit. Le métal est froid contre son ventre. Il rampe. Ses genoux saignent. Il ne sent rien. Il débouche dans sa salle de bains. Il tombe sur le carrelage. Il court vers son carnet. Il prend un stylo. Il barre son nom sur la liste volée la veille. Son nom disparaît sous l'encre noire. Il se regarde dans le miroir. Son reflet est flou. Ses contours s'effilochent. Il regarde ses mains. Elles deviennent pâles. Translucides. Le processus a commencé. Il n'est plus un habitant du 9B. Il est une erreur de calcul. Marc se précipite vers la porte d'entrée. Il tire la poignée. La porte ne bouge pas. Pas de serrure. Pas de gond. Elle est soudée au chambranle. Elle fait partie du mur. Il se retourne. Son appartement a changé. Les meubles sont recouverts de poussière. Le papier peint est tombé. Le béton est partout. Il entend des pas dans le couloir. Le bruit des clés. Le Gardien s'arrête devant sa porte. — Monsieur Vasseur ? appelle-t-il. Marc ne répond pas. — C'est dommage, continue la voix. J'avais trouvé un remplaçant. Un dossier neuf. Mais le 9B est gourmand. Il a besoin de chair pour boucher les trous de l'administration. Une feuille de papier glisse sous la porte. C'est son nouveau titre de propriété. La case du nom est vide. La superficie indiquée est de 0 mètre carré. Marc regarde ses pieds. Ils ne touchent plus le sol. Il flotte dans le vide. Le vide des trois mètres carrés manquants. Il ferme les yeux. Le Grand Horizon vient de le rayer de la liste. Il n'est plus un homme. Il est un registre. Un silence absolu tombe sur l'appartement 9B. Dehors, dans le couloir, le Gardien coche une case sur sa tablette. — Dossier classé, murmure-t-il. Il s'éloigne. Le bruit de ses pas s'estompe. Dans l'appartement, la lumière du néon s'éteint. Il ne reste que le béton. Et l'oubli.

L'Expérience Initiale

« Klein. » Le nom tomba. Une pierre dans un puits. Le béton absorba le son. Marc restait immobile. Sa main serrait la trappe. Le métal mordait sa paume. L’air de l’appartement 9B s’épaissit. Une odeur de vieux papier. De colle séchée. De poussière. Le silence pesait. Une masse physique. Le cœur cognait contre les côtes. *Boum. Boum-boum.* Derrière le contreplaqué, la liste attendait. Le nom de Klein figurait là. Une écriture cursive. Trop humaine. Une goutte de sueur glissa sur sa mâchoire. Elle s'écrasa sur le linoleum. Le froid arriva. Une onde. Une marée invisible. La température chuta. La respiration de Marc devint un nuage blanc. Fugace. Ses poils se hérissèrent. Une décharge électrique remonta sa colonne vertébrale. Il bondit en arrière. Ses talons claquèrent. Le bruit résonna comme un coup de feu. Le Grand Horizon soupira. Dans les murs, les tuyauteries s’agitèrent. Un grognement métallique. Quelque chose circulait dans les veines de l’immeuble. Marc posa sa main sur la cloison. Le béton vibrait. Une fréquence basse. Elle lui fit mal aux dents. Le panneau s'enfonça de deux millimètres. — Klein ? Sa voix était un débris. Le néon grésilla. S’éteignit. L’appartement plongea dans une pénombre grisâtre. Seule la lumière de la rue pénétrait par la fenêtre. Elle découpait des formes géométriques sur le sol. Un regard pesait sur sa nuque. Les angles du plafond s'abaissèrent. Il devait savoir. Ses explications s'effritaient comme du plâtre sec. Il s'approcha de la fenêtre. Ses jambes étaient du plomb. Il regarda l’esplanade en bas. Vide. Le béton s’étalait à l’infini. Rien ne bougeait. Pas un chat. Pas une voiture. Il retourna vers la trappe. Saisit la liste. Ses mains étaient en spasmes. Le papier était glacé. Le nom avait changé. L’encre luisait. Grasse. À côté, une mention apparut. Une date. L’heure exacte. Celle d'il y a deux minutes. Ses doigts lâchèrent la feuille. Elle plana. Marc se précipita vers la porte. L'oxygène manquait. Ses poumons brûlèrent. Un goût de bile inonda sa bouche. Il tourna le verrou. Le métal grinça. Le couloir s’étirait. Un tunnel de béton. Ozone et produit décapant. Il courut vers l’ascenseur. Ses pas résonnaient. *Clac. Clac. Clac.* Le bouton resta éteint. Il se jeta vers l’escalier. Poussa la porte coupe-feu. Ses muscles brûlaient. Il descendit les marches quatre par quatre. Huitième. Septième. Sixième. Cinquième. Il s’arrêta au quatrième. Klein habitait au 4C. Le vieil homme aux journaux. Le couloir était identique. Même sol gris. Même plafond bas. Il chercha la porte. 4A. 4B. Il s'arrêta. Pas de porte 4C. Une paroi de béton lisse. Parfaitement plane. Pas de gonds. Pas de cadre. Le mur était plein. Intact. Marc toucha la surface. Elle pulsait. Il colla son oreille contre le gris. Un bruit de classement. Des feuilles qu'on tourne. Des tampons qu'on écrase. Un murmure administratif. Lointain. Étouffé par des tonnes de roche. — Impossible. Il bondit en arrière. Ses yeux balayèrent le couloir. La porte 4D était là. Il martela le bois. — Ouvrez ! Quelqu'un ! Une serrure tourna. La porte s'entrouvrit. Une chaîne retint le battant. Un œil terne apparut. Madame Vasseur. — Quoi ? Sa voix était un râle de papier de verre. — Klein ! balbutia Marc. Où est monsieur Klein ? La femme ne cligna pas des yeux. — Qui ? — Le 4C ! Juste ici ! Elle fixa le mur lisse. Son regard glissa sur le béton sans s'arrêter. — Il n'y a pas de 4C. Jamais eu. Le registre est exact. Le vide est nécessaire. Elle referma la porte. Le verrou fut une sentence. Marc resta seul. Il chercha une fissure. Une preuve. Rien. Le béton était une insulte. Un regard le brûla dans le dos. Il se retourna. Au bout du couloir, près de l'ascenseur, une silhouette se tenait debout. Le Gardien. Uniforme gris. Casquette d'archiviste. Une statue grise. Un visage en papier mâché. Pas un cil ne bougea. L'homme tenait un carnet. Un geste lent. Délibéré. Il barra une ligne. Le néon au-dessus de Marc explosa. Pluie d'étincelles. L'obscurité devint totale. Marc s'élança. Il chercha la sortie. Ses mains palpèrent les murs. Le béton était visqueux. Humide. Il heurta un angle. La douleur irradia. Il ne s'arrêta pas. Il dévala les marches vers le neuvième. Il devait voir le 9B. Il déboucha sur son palier. Son cœur manquait des battements. La porte était entrouverte. Il entra. L'appartement était une chambre funéraire. Il se dirigea vers la trappe. Ramassa la liste. Ses mains étaient figées. Le nom de Klein avait disparu. Un espace blanc. Vide. Un courant d'air le frappa. Le panneau de la trappe était ouvert. Les câbles ressemblaient à des entrailles noires. Au milieu des fils, une étiquette jaunie. Fixée par un fil de fer. *9B-S1.* Dessous, un nom se formait. Une brûlure chimique sur la pellicule. "M". Puis "A". Marc recula. Son dos heurta le mur. Le béton était glacé. La structure l'aspirait. Il n'était plus un locataire. Il devenait une erreur de registre. Il regarda ses mains. Elles devenaient translucides. Il voyait ses os. Ses veines. Et derrière, le grain du papier peint. — Non. Pas moi. Le bâtiment répondit par un bourdonnement sourd. Validation administrative. Dans le couloir, les pas du Gardien se rapprochèrent. Lents. Réguliers. Le son d'une gomme sur une erreur de frappe. Marc se jeta sur le registre. Ses yeux parcoururent les lignes. Le Gardien frappa. Trois coups secs. Bureaucratiques. — Service des Archives. Préparez vos documents. Marc sentit son cœur ralentir. Le froid l'engourdissait. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Il attrapa son stylo. Sa main était presque invisible. Il pressa la pointe. Il ne chercha pas la justice. Il chercha la survie. Il écrivit un nom de poids. Un nom qui laisserait un vide réel. *CLARA.* L'encre pénétra le papier. Elle lutta contre le vide. Dehors, le Gardien s'arrêta. Le silence fut celui d'une machine qui recalcule une trajectoire. Marc retint son souffle. Il regarda ses mains. L'opacité revenait. La chair reprenait sa densité. Du plomb dans les veines. Dans le mur, un nouveau son s'éleva. Un cri. Lointain. Étouffé par des étages de béton. Puis, plus rien. Le Gardien fit demi-tour. Ses pas s'éloignèrent. Marc s'effondra. Il tremblait. Ses dents s'entrechoquaient. Il était vivant. Il regarda la liste. Le nom de Clara brillait d'une lueur sombre. Il comprit la règle. Ici, on n'existait que par l'effacement de l'autre. L'appartement 9B n'était pas un refuge. C'était un prédateur. Il se redressa. Ses articulations craquèrent. Le son résonna trop fort. Il essuya ses paumes sur ses cuisses. Ses mains ne tremblaient plus. Elles étaient tachées d'encre noire. L'encre ne partait pas. Elle pénétrait sous la peau. Elle coulait dans ses veines. Il alla vers le miroir piqué. Il s'immobilisa. Ses yeux avaient disparu. Deux taches d'encre. Deux trous noirs. Il n'était plus un homme qui observait. Il devenait l'instrument du vide. *Clac.* La cartouche pneumatique tomba dans le réceptacle. Marc ne ressentit plus rien. La migraine chirurgicale s'était éteinte avec le visage de Clara. Elle n'était plus un souvenir. Juste une rature. Il s'approcha de la trappe. Saisit le métal tiède. Déplia la fiche. *MOREL, Jacques.* Il retourna à la table. Ouvrit le registre. Le Grand Horizon respira. Un battement sourd dans les fondations. Sa main n'hésita pas. Le stylo griffa le papier. Le noir envahit le nom. Marc était à sa place. L'oubli était en marche.

Effacement de Surface

Marc ouvrit les yeux. Plafond gris. Le néon pulsait. Un cliquetis sec. Le rythme du vide. Marc se leva. Ses articulations craquèrent. Un bruit de gravats. Ses pieds touchèrent le linoléum. Froid. Chirurgical. Cuisine. L'évier gouttait. Une goutte. Deux secondes. Une goutte. Le pouls du Grand Horizon. Marc ignora le café. Estomac noué. Une bille de plomb sous le sternum. Ses mains boutonnèrent la chemise grise. Un geste d’automate. Il ressemblait au béton des murs. Sortie dans le couloir. Poussière fine. Chaux vive. L'air brûlait les poumons. Marc bifurqua à gauche. Ses talons claquèrent sur le sol. Le son mourut sans écho. Il s’arrêta net. Plus de porte. Hier, le 9A était là. Bois compressé. Plaque de laiton terni. Rayures près de la serrure. Aujourd’hui, un mur. Un pan de béton lisse. Sans jointure. La structure avait coulé d’un seul bloc durant la nuit. Marc s'approcha. Sa paume pressa la paroi. Froid. Humidité. Ses doigts grattèrent la surface. Une pellicule grise resta sous l’ongle. Il recula. Son cœur cogna ses côtes. Un tambour de guerre. — Monsieur Marc ? Voix aiguë. Sèche. Marc bondit. Pivot sur les talons. Madame Lemoine se tenait sur son palier. Sac poubelle noir à la main. Deux billes de verre derrière des lunettes épaisses. Elle ne cillait pas. — La porte, lâcha Marc. Son index pointait le néant. La tête de la vieille femme bascula sur le côté. Un coup de bec dans le vide. — Quelle porte ? — Le 9A. Klein. Il habitait là. Le visage de la vieille ne bougea pas. Un masque de calcaire. Les rides étaient des failles sèches. — Il n’y a jamais eu de porte ici. C'est un mur porteur. Le plan d'origine est formel. La bureaucratie ne fait pas d'erreurs. Elle glissa vers l’ascenseur. Ses pas ne produisaient aucun bruit. Marc resta seul face au béton. Retour à l’appartement. Trois verrous. Un clic définitif. Marc saisit son carnet bleu. Il feuilleta les pages. Doigts tremblants. Page 15 : "Le nom sur la boîte aux lettres". Le papier était blanc. Vide. L’encre avait fui. Il ne restait qu'une cicatrice dans la fibre. Le fantôme d'une écriture. Il ressortit. L’ascenseur descendit. Cube d’acier étroit. Parois griffées. Codes administratifs gravés au couteau. Le hall puait la poussière et le détergent. Le Gardien triait des fiches derrière sa vitre blindée. Le verre épais déformait son visage. Une créature marine dans un aquarium sale. Marc frappa le verre. Le son fut étouffé. Le Gardien leva les yeux. Pupilles dilatées. — Le 9A, dit Marc. La porte a disparu. Le Gardien ouvrit un registre noir. Pages jaunies. Colonnes de chiffres. Noms barrés d’un trait rouge parfait. — Étage 9, récita le Gardien. Ton monotone. 9B : Marc. 9C : Vacant. Pas de 9A dans les registres. — J’ai vécu à côté de lui pendant trois mois ! Le Gardien tourna le registre. La liste était claire. 9B. Puis 9C. Entre les deux, une ligne blanche. Un vide typographique. Un néant administratif. — Les archives font foi. Si ce n'est pas écrit, cela n'existe pas. La chair est périssable. Seul le registre est éternel. Marc sentit un vertige. Les murs du hall se rapprochèrent. Il voyait les pores du ciment. Les bulles d'air emprisonnées. Il entendit le bourdonnement des câbles dans les cloisons. Des milliers de volts. Une vibration dans ses dents. Il courut vers l’escalier. Marches hautes. Ses jambes pesaient une tonne. Colonnes de plomb. Il atteignit le neuvième. Poumons en feu. Chaque inspiration était une poignée de sable. Il s’arrêta devant le mur du 9A. Ses poings frappèrent le béton. De toutes ses forces. Éclairs blancs à chaque impact. La douleur monta dans ses bras. — Sortez ! Je sais que vous êtes là ! Le béton ne répondit pas. Son mat. Masse absorbante. Une porte s’ouvrit derrière lui. Le voisin du 9C. Peau translucide. Pomme d’Adam mécanique. — Monsieur Marc ? Trop de bruit. — Où est Klein ? Marc montra ses articulations en sang. Des gouttes rouges tachaient le sol gris. La seule couleur dans ce monde. — Il n'y a personne ici, Monsieur Marc. C'est un placard technique. — Vous mentez ! Le voisin fronça les sourcils. Ses yeux fuyaient. — Je ne vous ai jamais vu parler à personne. Vous vivez seul. Marc s'effondra contre la paroi. Son épaule glissa sur la surface froide. Il laissa une traînée rouge sur le béton. Il regarda sa main. Le sang était chaud. Il sentait le fer. Il rentra chez lui. Ne ferma pas les verrous. Inutile. Les murs bougeaient. Les registres mentaient. Il s’assit à sa table. Prit un stylo. Il voulait écrire son nom. Pour exister. La pointe toucha le papier. Sa main resta bloquée. Son cerveau commandait, mais ses muscles refusaient. Il regarda son bras. Sa peau était pâle. Transparente. Sous la surface, les veines avaient disparu. Des lignes de code les remplaçaient. Des chiffres. Des colonnes de registres. Le Grand Horizon ne tolérait pas les erreurs de calcul. Marc ferma les yeux. Dans le couloir, le silence revint. Un silence administratif. Quelque part, au sous-sol, une plume gratta un papier. Un trait fut tiré. Précis. Définitif. Le 9B n'existait plus. Il n'y avait jamais eu de 9B. Seul le béton restait. Lisse. Froid. Implacable. Marc ouvrit la bouche pour crier. Aucun son. L'air dans ses poumons s’était transformé en poussière de ciment. Il devint une statue. Une partie de la structure. Un pilier invisible dans la bureaucratie de la chair. Le néon du couloir grésilla. S'éteignit. Noir de tombeau. Noir de bureaucrate. L'ascenseur remonta. Les portes s'ouvrirent. Une femme sortit. Une clé neuve à la main. Elle s'arrêta devant la porte. 9B. Elle tourna la clé. — Enfin chez moi, murmura-t-elle. Le Grand Horizon ne faisait jamais d’erreur. Jamais.

L'Appel au Néant

Le plastique du téléphone colle à sa paume. Marc sent l’humidité de son propre corps imprégner l’appareil. Ses doigts glissent sur l’écran. Trois chiffres. 1. 1. 2. L’appel est lancé. Le silence de l’appartement 9A s’épaissit. Dans les conduits, l’eau circule avec un grognement métallique. Marc retient sa respiration. Son cœur frappe contre ses côtes. Un marteau sur une enclume. Le premier signal sonore retentit. Long. Strident. Il déchire le calme de la pièce. Marc fixe le mur d’en face. Le béton brut montre ses cicatrices. Des fissures serpentent comme des veines sèches. Une voix décroche. Froide. Distante. Une voix de bureaucrate derrière un plexiglas. — Police secours. J’écoute. Marc déglutit. Sa gorge est un désert de sel. — Je veux signaler une disparition. Un silence de deux secondes. Un clavier claque à l’autre bout de la ligne. Rythme sec. Chirurgical. Des doigts invisibles encodent son angoisse. — Votre nom ? — Marc Jallat. — Votre adresse ? — Le Grand Horizon. Bâtiment C. Appartement 9A. Nouveau cliquetis. Marc regarde ses mains. Elles tremblent. Le cuir de son fauteuil grince. Un son de peau arrachée. — Quelle est l'identité de la personne disparue ? — Monsieur Klein. Mon voisin. L’appartement 9B. Le silence qui suit est lourd. Dense. Le ronronnement du néon au plafond devient insupportable. Marc ferme les yeux. Il voit encore la silhouette de Klein. Un homme voûté. Une ombre dans le couloir. Un homme qui existait hier encore. — Monsieur Jallat, dit l’officier. La voix a changé de texture. Elle est tranchante. Un rasoir sous la gorge. Je consulte le registre numérique de la préfecture. Le Grand Horizon. Bâtiment C. Neuvième étage. Marc retient son souffle. Il fixe la poignée de sa propre porte. — L’appartement 9B n’existe pas. Le sol semble se dérober. Marc s'appuie contre le mur. Le béton est glacé. Il lui brûle la paume. — C’est impossible. Je vis à côté. J'ai vu sa plaque. — Le cadastre est formel. La voix est revenue à une indifférence de pierre. Le neuvième étage ne compte que trois unités. 9A, 9C et 9D. Le plan saute le B pour des raisons techniques. Il n'y a aucune porte entre le A et le C. Marc raccroche. Ses doigts restent crispés sur le téléphone. L’écran s’éteint. Il se dirige vers la porte. Ses pas ne font aucun bruit sur la moquette rase. Il ouvre. Le couloir du Grand Horizon s'étire devant lui. Un tunnel de béton gris. La lumière des néons clignote avec une régularité de métronome. Il tourne la tête à gauche. La porte est là. Une plaque de bois sombre. Le numéro 9B est gravé dans le métal. Marc appuie sur la poignée. Elle descend sans résistance. Un déclic sec. La porte s'ouvre sur un abîme de pénombre. L’odeur le frappe d’abord. Vieux papier. Poussière froide. Bureau oublié. Marc entre. Ses pieds écrasent des dossiers. Des centaines de dossiers jonchent le sol. Des feuilles jaunies. Des noms barrés au stylo rouge. Il n’y a pas de meubles. Juste des étagères de métal qui montent jusqu’au plafond. Elles sont chargées de boîtes d'archives. Des milliers de vies consignées dans du carton gris. Marc s'avance au centre de la pièce. Il se baisse. Ramasse une feuille. NOM : KLEIN, Samuel. STATUT : TRAITÉ. DATE D'EFFACEMENT : 14 NOVEMBRE. La date d'aujourd'hui. Marc lâche le papier. La feuille voltige. La porte derrière lui claque. Le bruit résonne comme un coup de feu. Marc se fige. Le noir est total. Il tend les mains dans le vide. Ses doigts rencontrent le métal froid d'une étagère. Il cherche la poignée de la porte. Il tâtonne. Le béton est lisse. Trop lisse. Plus de poignée. Plus de porte. Du béton. Partout. L'ouverture s'est refermée comme une cicatrice. Il recule. Ses talons butent contre une boîte. Il s'affale sur les dossiers. L'odeur de poussière lui emplit les poumons. Il étouffe. Marc sort son téléphone. La lumière de l'écran l'éblouit. Il utilise la lampe torche. Le faisceau balaie la pièce. Les étagères ont bougé. L'espace s'est réduit. Le faisceau s'arrête sur une boîte, tout en haut. Le carton est propre. L'encre est fraîche. NOM : JALLAT, Marc. STATUT : EN COURS. Un frisson de glace lui saisit les viscères. Son propre nom. Net. Définitif. Dans le plafond, une trappe s'ouvre. Un rectangle de lumière artificielle tombe sur lui. Marc lève les yeux. Une silhouette se découpe en contre-jour. Massive. Immobile. — Monsieur Jallat ? C'est la voix du Gardien. Elle vibre dans les murs. — Sortez-moi de là ! hurle Marc. Sa voix se brise. — Vous avez appelé la police, constate le Gardien. Les autorités ne gèrent pas les anomalies de registre. Elles les ignorent. C’est leur fonction première. — Klein était réel ! — Klein était un résidu. Un oubli administratif. Nous avons rectifié l'erreur. Le Grand Horizon n'accepte pas le désordre. Vous avez franchi le seuil, Marc. Vous n'êtes plus un résident. Vous êtes une donnée en attente de traitement. La trappe se referme. Le noir revient. Marc entend un cliquetis. Une machine à écrire invisible. Clac. Clac. Clac. Quelqu'un efface son histoire. Il rampe vers le mur. Ses mains fouillent les coins sombres. Ses doigts rencontrent une plaque de métal au sol. Maintenance. Fixée par quatre boulons. Il n'a pas d'outils. Ses ongles s'arrachent. Le sang tache le fer. Il utilise la boucle de sa ceinture. Il force. Son épaule craque. Le métal crie. Un boulon cède. Puis deux. Soudain, une main se pose sur son épaule. Froide. Sans vie. Une main de cuir sec. Marc se fige. La présence dégage une odeur d'ozone et de formol. — Le registre est prêt, Marc. Marc ne se retourne pas. Il donne un dernier coup de talon. La plaque bascule dans le vide. Marc se jette dans le trou. Il chute. Le vent siffle. Il frappe des parois de métal. Il glisse dans une gaine technique. Il finit par s'arrêter. Brutalement. Il est allongé sur des sacs plastiques. Odeur de décomposition. Soufre. Au-dessus de lui, le Gardien se penche sur l'ouverture. — On ne s’échappe pas du Grand Horizon, Marc. On change juste de colonne. La plaque est remise en place. Noir absolu. Marc se lève. Il est dans le ventre du bâtiment. Des câbles courent le long des murs comme des intestins noirs. Il marche vers une lueur rouge, loin devant. Ce n'est pas une sortie. C'est une console. Marc arrive devant l'écran. Une liste de noms défile à une vitesse vertigineuse. Il plaque ses mains sur la dalle. Le défilement se fige. KLEIN, SAMUEL : ARCHIVÉ. JALLAT, MARC : EN ATTENTE DE SUBSTITUTION. Substitution. Le mot résonne dans son crâne. Pour exister dans le registre, il faut une place. Pour qu'une place se libère, un nom doit être barré. Ses pensées s’entrechoquent. Sa rationalité s'effondre. Il n'est plus un homme en burn-out. Il est un prédateur. Marc pose ses doigts sur les touches. Elles sont couvertes de sang séché. Le Gardien est derrière lui. Il attend. — Choisissez, murmure la voix. Marc fixe l'écran. Il pense au voisin du 8A. Un nom. N'importe lequel. Il tape. Chaque pression est un effacement. Marc Jallat veut exister. Le tunnel s'illumine d'un blanc pur. Le registre se met à jour. Marc ferme les yeux. Quand il les rouvre, il est assis dans son fauteuil, dans le 9A. Le silence est revenu. Il fait jour. Il regarde ses mains. Elles sont propres. Sèches. Pas de sang. Pas de poussière. Il se lève. Il sort dans le couloir. Il regarde à sa gauche. Le mur est lisse. Il n'y a plus de porte 9B. Marc sourit. Un sourire vide. Il se dirige vers l'ascenseur. Il a un travail à faire. Il est le nouvel archiviste. Et le Grand Horizon a faim de nouveaux noms.

L'Indifférence des Matériaux

Le néon grésille. Un bourdonnement électrique sature la pièce. Marc fixe le plafond. Les dalles de béton ont des veines. Des fissures courent comme des capillaires. Le Grand Horizon respire. Un raclement vient du couloir. Métal contre béton. Marc se lève. Ses articulations craquent. Le son résonne dans le vide de l'appartement 9B. L'œil contre le verre sale du Judas. Le couloir est un tunnel gris. La peinture cloque. Des lambeaux tombent. De la peau morte. Une ombre coupe la lumière. Elle avance. Régularité mécanique. Le Gardien. Le tissu de sa veste est raide. Il ne plisse pas. L'homme s'arrête devant la porte. Marc retient son souffle. Ses poumons brûlent. Le Gardien ne frappe pas. Il attend. Sa silhouette est une masse sombre contre le mur blafard. Il tient un dossier. Ses mains sont sèches. Parchemin ancien. Les ongles sont coupés ras. Ils saignent. L'index du Gardien gratte le bois. Un bruit de griffe. Marc recule. Son talon heurte une plinthe. Le choc remonte dans la colonne. — Monsieur Marc. La voix est plate. Une ligne droite sur un oscilloscope mort. Marc se tait. Son cœur cogne les côtes. Un marteau sur l'enclume. — Je sais que vous êtes là. Le béton transmet les ondes. Le Gardien sort un stylo en métal. Il clique. Un coup de feu dans le silence. Il remplit une case. Geste chirurgical. Il arrache une feuille. Papier épais. Grisâtre. Il le plie. — Votre relevé, Monsieur Marc. Le papier glisse par la fente de la boîte aux lettres. Le métal grince. Le document tombe sur le lino. Une tache claire sur le marron. — Le bâtiment a faim, Monsieur Marc. Il faut nourrir les registres. L'équilibre est fragile. Les pas s'éloignent. Rythme de métronome. Marc ramasse le document. Le papier est froid. Un froid minéral. Ses jambes sont du coton. RELEVÉ DE PRÉSENCE UTILE. Marc n'a plus de prénom. Juste une initiale. M. *Consommation calorique moyenne : 1800 kcal.* *Production de dioxyde de carbone : Stable.* *Interaction sociale : 0,02 %.* INDICE DE DENSITÉ EXISTENTIELLE : 42 %. Mention en bas : *Seuil critique. Risque de dilution structurelle.* Marc fixe les chiffres. Les colonnes se brouillent. Sa gorge se serre. Le mur du salon semble proche. Les angles de la pièce s'affaissent. Le béton digère. Il tourne la page. Une liste. Des noms barrés d'un trait noir. Épais. Définitif. *Appartement 8C : Mme Lemoine. Statut : Archivée.* *Appartement 10A : M. Verne. Statut : Consolidé.* Marc se souvient de Mme Lemoine. Elle sentait la lavande. Elle a disparu depuis trois jours. Archivée. Il imagine des tiroirs de béton. Des corps empilés sous le ciment. Le plafond craque. Une poussière grise tombe sur le document. Marc passe le doigt dessus. C'est de la pierre. Du calcaire. Les murs s'épaississent. Le bâtiment exige de la masse. De la chair. *Action requise : Substantiation par transfert ou Absorption structurelle.* Marc regarde sa main. Elle devient translucide. Il voit les os à travers la peau. La dilution commence. Il s'efface. Le béton l'appelle. Une particule de poussière dans les conduits. Un écho dans les canalisations. On frappe. Des coups faibles. Désespérés. — Marc ? Sarah. La voisine du 9A. Sa voix tremble. Elle se brise. Marc pose la main sur le verrou. Le métal est brûlant. — Marc, ouvrez. Ils ont barré mon nom. Je n'existe plus ! Marc serre les poings. Ses ongles s'enfoncent dans sa paume. La douleur aide. Logique froide. Chirurgicale. Cruelle. Un nom entre. Un nom sort. Une vie est archivée. Une autre est consolidée. Il tourne le loquet. Le clic est minime. Sarah entre en trébuchant. Elle sent l'ozone et la sueur aigre. — Merci, souffle-t-elle. Elle s'effondre contre le mur. Elle pleure. Elle ignore tout. Marc referme la porte. Un tour de clé. Le silence revient. Plus dense. Dans le mur, une canalisation gargouille. Un son de satisfaction. Sarah devient grise. Ses tissus sont secs. Granuleux. L’air ne porte plus sa voix. Marc observe sa propre main. Elle est solide. Dense. Il serre le poing. Le sang circule. La chaleur revient dans ses veines. Il prend le stylo laissé par le Gardien dans la boîte aux lettres. Il s'approche de la table. Il raye le nom de Sarah. Le béton s'arrête de grincer. La vibration cesse. L'appartement 9B a reçu sa livraison. Marc s'assoit en face de la forme grise qui s'efface. Indifférence minérale. Le néon ne grésille plus. La lumière est blanche. Froide. Parfaite. Sarah lève les yeux. Elle sourit. Elle croit être sauvée. Le mur l'absorbe. C'est mathématique. Le chapitre se réécrit. Ligne après ligne. Nom après nom. On frappe à nouveau. Un homme est là. Antoine. Le nouveau voisin. — Entrez, dit Marc. Sa voix est un frottement de dalles. Antoine franchit le seuil. Marc claque la porte. Le Gardien entre quelques minutes plus tard. Son visage est un masque de cire froide. — Rendement conforme, dit-il. Il regarde la chaise où Antoine commence à durcir. Ses doigts s'enfoncent déjà dans le bois. Les ongles tombent sur le lino. Des jetons de plastique. Marc signe le carnet. L'encre noire dévore le papier. — Trente jours de sursis, précise le Gardien. Le Gardien sort. Le verrou s'enclenche seul. Marc regarde ses mains. Trente jours. Il prend un carnet neuf. Il écrit un numéro : 10C. Une femme seule. La survie est un travail. Marc se synchronise avec la vibration du bâtiment. Il entend le cœur du Grand Horizon battre. Rythme lent. Rythme affamé. Il attend le matin. Le béton est patient. Marc aussi.

La Liste Se Modifie

Le béton du Grand Horizon respirait. Une pulsation sourde. Régulière. Marc sentait la vibration dans ses talons. Le couloir du neuvième étage s'étirait. Les néons clignotaient. Un rythme de morse pour condamnés. Marc avançait. Son ombre se brisait sur les angles vifs. L'air sentait la poussière de ciment et l'ozone. Une odeur de fin du monde bureaucratique. Il s'arrêta devant le rectangle de métal gris. Six vis à tête plate. Marc sortit le tournevis. Le métal était froid. Ses doigts tremblaient. Il cala la pointe dans la première fente. Tourna. Le métal cria. Un son de craie sur un tableau noir. Marc grinça des dents. L'acide lui brûla l'œsophage. Une goutte de sueur frappa son poignet. Glacée. La plaque percuta le sol. Un fracas de tonnerre. Marc plongea la main dans l'obscurité de la gaine technique. Ses doigts rencontrèrent le papier. Rugueux. Trop épais. Du parchemin administratif. Il tira la liasse. Le papier semblait boire la clarté du néon. Marc parcourut les lignes. Son cœur heurta ses côtes. Un tambour de guerre sous sa peau. La liste s'allongeait. Une calligraphie chirurgicale. L'encre noire semblait humide. *Dufour, Lucie. Appt 4C.* *Vidal, Sarah. Appt 2B.* Marc fixa le nom de Sarah Vidal. Hier, elle portait un sac de courses. Des poireaux. Une bouteille de lait. Aujourd'hui, elle n'était qu'une donnée en attente de traitement. Des noms manquaient. Des trous circulaires ponctuaient la fibre. Les bords étaient noirs. Carbonisés. Comme si une cigarette invisible avait consumé les noms de l'intérieur. Il chercha Monsieur Lornier. Un trou. Le néon brillait à travers la feuille. La panique ne monta pas. Son pouls restait plat. Une ligne d'horizon sur un moniteur éteint. Le béton était tiède. Il avait la température d'un corps humain. La chaleur de ceux aspirés par les murs. Marc sentit ses propres souvenirs chanceler. Le registre réécrivait le passé. Il nettoyait le présent. Une gomme géante passait sur la réalité. Ses doigts effleurèrent un des trous. Ça sentait la viande brûlée. Le vide. L'encre coula. Elle s'étira sous ses yeux. Une naissance graphique. *M... A... R...* Marc lâcha la feuille. Le papier plana. Il sentit une odeur de vieux papier et de formol. Le Gardien était là. Costume gris. Teint de ciment. Un homme sans âge tenant un stylo à plume. Un instrument de torture bureaucratique. — Signez. Ou soyez signé, dit le Gardien. Sa voix n'était qu'un frottement de papier de verre. — Je ne suis pas une erreur, cracha Marc. Le Gardien inclina la tête. Un mouvement mécanique. — Tout le monde est une erreur. L'équilibre doit être maintenu. Donnez-moi la liste. Elle n'est pas pour vos mains. Marc recula. Il sentit le trou noir dans le mur derrière lui. Le cœur de la machine. Il sortit son propre stylo. Sa main était lourde. Rigide. Comme le métal de la trappe. — L'équilibre, répéta Marc. Il ne regarda pas le Gardien. Il fixa le nom de Sarah Vidal. Il pensa à son sac de poireaux. À son existence fragile. Il posa la pointe sur le nom de la femme. Devenir l'effaceur pour ne pas être l'effacé. Il raya le nom. Un trait noir. Violent. Il écrivit par-dessus. En capitales. *LE GARDIEN.* Un silence absolu tomba. Le Gardien écarquilla les yeux. Une peur abyssale traversa son masque de cire. Le papier chauffa. Une fumée blanche s'en échappa. Sous le trait de plume, le nom du Gardien s'embrasa. Un trou se forma. Net. Chirurgical. Le Gardien porta ses mains à sa gorge. Aucun son ne sortit. Son corps se pixelisa. Des morceaux de son costume s'effritèrent comme de la suie. Il disparut. Pas de cri. Juste une absence. Là où il se tenait, il ne restait qu'une fine couche de poussière grise sur le carrelage. Marc ramassa la liste. Il la remit dans la gaine technique. Revissa la plaque. Une par une. Ses gestes étaient précis. Administratifs. Indifférents. Il se redressa. Le béton ne vibrait plus sous ses pieds. Il lui obéissait. Il atteignit l'ascenseur. Son reflet dans les portes en inox était parfait. Trop parfait. Ses yeux étaient devenus gris. La couleur du béton frais. Les portes s'ouvrirent sur Sarah Vidal. Elle tenait son sac de courses. Elle fronça les sourcils. — Bonjour, dit-elle. On se connaît ? Marc sourit. Une fissure dans le ciment. — Non, Madame. Vous faites erreur. Il entra dans l'ascenseur. Les portes se refermèrent. Il n'appuya sur aucun bouton. L'ascenseur ne descendit pas. Marc regarda ses mains. Ses empreintes digitales s'estompaient. Sa peau prenait la texture du mortier. Il s'assit derrière le bureau de pierre de l'appartement 9B. Un lieu qui n'existait sur aucun plan. Il ouvrit le grand registre. Il plongea la plume dans l'encrier. Le liquide était visqueux. Trop sombre pour de l'encre. Une nouvelle vibration parcourut le sol. Un nouvel arrivant franchissait le hall. Un homme avec une valise. Perdu. Marc lissa sa veste. Ses yeux gris se fixèrent sur la porte. Le prochain dossier arrivait. Le Grand Horizon respira. Une pulsation sourde. L'équilibre était rétabli. Marc était le pilier de soutènement. Il commença à écrire. Le papier buvait les vies. Le silence se referma comme une tombe.

L'Intrusion du 9B

Le béton suinte. Marc plaque sa paume contre la paroi. Le froid brûle. L’air pue la poussière ancienne et l’ozone. Le panneau technique grince. Marc tire. Ses muscles se nouent. Ses os craquent. Le métal cède dans un gémissement de rouille. Derrière, un seuil. Marc bascule. Ses pieds frappent un linoléum gris. Marbré de taches sombres. Le panneau claque derrière lui. Le clic est définitif. Le silence retombe. Un silence de tombeau. Marc reste immobile. Son cœur cogne. Un marteau-piqueur dans une cage thoracique trop étroite. Un néon crache une lumière sale. *Bzzzt. Bzzzt.* Le bruit tape dans son crâne. La lumière clignote. Hache l’espace. Marc voit le monde en saccades. Noir et blanc. L’appartement 9B n'est qu'un cube de béton brut. Quatre mètres sur quatre. Les murs portent les cicatrices du chantier. Des lignes verticales. Pas de fenêtre. Pas de papier peint. La nudité du gris. L'air est pesant. Une odeur de papier sec lui sature les narines. Marc avance. Ses semelles claquent sur le plastique dur. L’écho est sec. Au centre, une table. Métal tubulaire. Plateau de Formica vert d’eau. Les coins sont écaillés. Une Underwood noire trône sur le plateau. Massive. Un bloc de fonte. Le ruban est usé. Une feuille de papier est engagée dans le rouleau. Marc s’approche. Son ombre tremble au rythme du néon. Il lit : *NOM : MOREL.* *PRÉNOM : LUCAS.* *STATUT : TRAITÉ.* Une ligne rouge barre le nom. L’encre est épaisse. Luisante. Elle est encore humide. Marc recule. Sa gorge se noue. Un goût de bile envahit sa bouche. Lucas Morel. Le voisin du 4e. Disparu mardi. Marc glisse ses mains dans ses poches. Ses ongles s’enfoncent dans sa chair. À droite, des classeurs montent jusqu’au plafond. Des tiroirs gris. Sans étiquettes. Marc agrippe la poignée du tiroir 09. Le métal est gelé. Il tire. Le rail hurle. À l’intérieur, des chemises cartonnées. Marc en saisit une. *NOM : LECLERC.* *PRÉNOM : CLAIRE.* *MOTIF : EXCÈDENT DE REGISTRE.* Une photo est agrafée. Claire sourit. Une petite cicatrice marque son menton. Marc l'a croisée à l'ascenseur. Il y a deux jours. Il se souvient du froissement de son sac plastique. Il tourne la page. La fiche est vide. Juste un tampon en bas à droite : *EFFACÉ*. Marc lâche la chemise. Elle frappe le sol. Un bruit sourd. *Clac.* Une chaise glisse au fond de la pièce. Le bois hurle sur le linoléum. Marc se plaque contre le meuble de fer. Les dossiers s’enfoncent dans ses omoplates. Le néon revient. Une décharge bleue. L’homme est assis. Le Gardien. Il porte une blouse grise. Boutonnée jusqu'au menton. Cheveux ras. Sa peau a la couleur du ciment. Il regarde la machine à écrire. Ses doigts sont longs. Jaunis. Ils survolent les touches. « Vous êtes en retard », dit l’homme. La voix frotte comme du parchemin. Marc déglutit. Le bruit de sa gorge est assourdissant. « Je me suis trompé de porte. » L’homme lève les yeux. Deux billes de verre dépoli. Pas de pupilles. Pas de reflet. « Le Grand Horizon ne connaît pas l’erreur. Chaque mètre carré se justifie. Chaque vie se comptabilise. » Le Gardien désigne le sol. « Ramassez Madame Leclerc. L’ordre est la seule barrière. » Marc s'exécute. Ses genoux claquent. Il se penche. Ses doigts effleurent le pied de la table. Le métal vibre. Un bourdonnement sourd monte du sol. Du cœur du bâtiment. Il pose le dossier sur le Formica. Le Gardien insère une nouvelle feuille. Le rouleau tourne. *Crac. Crac. Crac.* « Pourquoi eux ? » demande Marc. Sa voix tremble. Le Gardien frappe une touche. *Tack.* Un "M" apparaît. « Ils n'équilibraient plus la structure. Des ombres sur le béton. Le Grand Horizon recycle l’inutile. » *Tack.* Un "A". « Vous, Marc, vous étiez discret. Invisible. C’est pour cela que vous avez duré. » Le froid envahit ses viscères. Ses intestins se tordent. « J'étais ? » Le Gardien suspend ses mains. Des pattes d’araignée. « Vous avez ouvert le panneau. Franchi le seuil. Vous n'êtes plus un résident. Vous êtes un témoin. » Le chariot glisse avec un sifflement métallique. « Et le témoin est un excédent de registre. » Marc regarde la feuille. Le Gardien a tapé : *MARC*. Ses muscles lâchent. Il s'agrippe au rebord. Se hisse. Il se rue vers la sortie. Le couloir de béton s'allonge. Le linoléum devient visqueux. Ses pieds s'enfoncent. Il atteint la paroi. Il cherche le bord du panneau. Rien. Le mur est lisse. Béton plein. Impénétrable. Il frappe. Ses poings cognent la pierre. Ses os craquent. La douleur lui déchire les avant-bras. Il hurle. Sa voix meurt contre les parois sourdes. « Il n’y a pas de sortie pour l’encre, Marc. » Le Gardien est debout. Ses bras pendent. Trop longs. Ses doigts effleurent ses genoux. Il glisse. Un mouvement fluide. Inhumain. Marc recule. Il bute contre les classeurs. Un tiroir ouvert lui rentre dans les reins. Il gémit. Ses yeux balayent le gris. Rien. Juste le néon. *Bzzzt.* En haut d'une étagère, un dossier rouge dépasse. Marc saute. Ses doigts accrochent le carton. Il tire. Une pluie de fiches s’abat sur lui. Des centaines de visages. Un déluge de vies de papier. Le Gardien s’immobilise. Une ride barre son front de ciment. « Ne touchez pas au Registre Central. » Marc déchire la chemise rouge. À l’intérieur, une seule page. Pas de nom. Un plan. Le Grand Horizon est dessiné comme un système nerveux. L’appartement 9B est au centre. Le cerveau. Marc lit une annotation dans la marge : *Pour effacer, il faut remplacer. Loi de la masse constante.* Le Gardien est à deux mètres. Sa main droite se lève. Immense. « Rendez-le. Vous n'êtes qu'un rouage usé. » L’air se raréfie. Marc étouffe. L’ozone brûle ses poumons. Il regarde le Gardien. Le matricule sur la poitrine : *00-G*. Pas de nom. « Si je remplace, je reste ? » Le Gardien marque un arrêt. Ses doigts s'immobilisent devant les yeux de Marc. « Un nom pour un nom. Un corps pour un corps. » Marc regarde la Underwood. Le nom *MARC* attend le tampon *EFFACÉ*. « Morel ne suffit pas ? » « Morel est déjà le sable du mortier. Le silence dans les murs. » Le Gardien avance. L’odeur de viande froide lui retourne l’estomac. Marc plonge la main dans la pile au sol. Il saisit une fiche. N'importe laquelle. Il la plaque sur la machine. Sous le chariot. Il frappe une touche. *Tack.* La pression sur son cou s'arrête. Le Gardien recule. Ses yeux de verre s'ouvrent. Il regarde ses mains. Elles deviennent transparentes. Le gris de sa blouse se décolore. Il se fond dans la lumière du néon. « Qu’avez-vous fait ? » Marc halète. Il s’effondre. Il regarde la feuille. L’encre a coulé. Elle s'est réécrite. *NOM : LE GARDIEN.* *STATUT : EN COURS DE TRAITEMENT.* L’homme en blouse grise s’effiloche. Des lambeaux de papier brûlé flottent dans l’air. Aspirés par les bouches d’aération. Le silence revient. Le néon cesse de clignoter. La lumière devient fixe. Chirurgicale. Marc est seul. Il se relève. Ses jambes claquent. Ses muscles sont raides. Il regarde ses mains. Elles sont grises. Poreuses. Il touche son visage. La peau a la texture du ciment frais. Il s'assoit. Le bois grince. *Clac.* Marc pose ses doigts sur les touches. L’immeuble respire. Il est satisfait. La masse est constante. Il prend le premier dossier de la pile. Il engage une feuille blanche. *Crac. Crac. Crac.* Dehors, dans le couloir, quelqu'un s'arrête. Devant le panneau technique. Marc entend une respiration saccadée. Une gorge serrée. L’intrus cherche la faille. Marc sourit. Ses dents ont la couleur du calcaire. Ses phalanges craquent comme des gravats qu'on écrase. Il frappe la première touche. *Tack.* L'encre s'imprime. L'odeur de soufre remonte. Marc n'a plus d'ombre. Il est le 9B. Il est le Grand Horizon. Il attend son successeur. _

Psychologie du Burn-out

Le béton mord sa paume. Marc appuie. La rugosité déchire la peau. Le sang afflue. Une trace rouge marque le gris industriel du Grand Horizon. L'odeur de la poussière froide s'insinue dans ses narines. L'haleine de la mort administrative. Il ferme les yeux. Le noir n’est pas noir. Il est strié de lignes de code. Des colonnes Excel. Des noms qui défilent. Flashback. Trente-sixième étage. Tour de verre. Les pixels brûlent les rétines de Marc. Il traite des dossiers de surendettement. Des vies réduites à des ratios de solvabilité. Sa main droite est un marteau-piqueur sur la souris. Le clic résonne. Un coup de feu dans l'open space. — Monsieur Lefebvre ? La voix de sa supérieure. Froide. Inodore. Marc fixe l'écran. Dossier 402-B. Madame Châtel. Veuve. 72 ans. Dette : 14 000 euros. Procédure : expulsion. Il clique. Valider. Un rectangle blanc apparaît. « Dossier introuvable ». Marc fronce les sourcils. Il frappe les touches. Matricule. Entrée. Erreur 404. Le système a dévoré la vieille. Par la fenêtre, la ville est une grille. Des millions de points lumineux. Un point s'éteint. C’est là que le sifflement a commencé. Aigu. Constant. Dans l’oreille gauche. Marc masse sa tempe. L'os saille. Sept kilos perdus en trois semaines. Sa peau devient parchemin. Les veines sont des autoroutes bleues sous un ciel translucide. — Marc, vous m'écoutez ? Il se lève. Sa chaise broie le lino. Il marche vers l’ascenseur. Ses collègues sont des ombres grises derrière des cloisons de plexiglas. Des fantômes en chemise repassée. L'ascenseur chute. L'estomac frappe la gorge. L'inox se referme. Un cercueil vertical. Le miroir renvoie l’image d’un inconnu. Yeux creusés. Pupilles-trous noirs. Il sort. La pluie tombe. Elle ne mouille pas. Elle lave les contours du monde. Le Grand Horizon l’attend. Retour au présent. Marc rouvre les yeux. Couloir du neuvième étage. Le néon agonise. *Clac-clac-clac*. Rythme cardiaque. Le Grand Horizon est un ordinateur de béton. Marc est un bug dans le processeur. Porte 9B. Une plaque de métal sans poignée. La lumière blafarde filtre sous la porte. Une clarté de salle d’autopsie. Sa main cherche le panneau technique. Les doigts s’enfoncent dans la fente. La charnière crie. La liste est là. Papier jauni. Calligraphie serrée. Administrative. *Lefebvre, Paul. Effacé.* *Châtel, Rose. Effacée.* *Moreau, Jean. En cours.* Son doigt s'arrête. Son cœur cogne contre ses côtes. Une cage thoracique trop étroite pour un organe en panique. Flashback. Le bureau du psy. Lunettes froides. — Burn-out dissociatif, disait-il. Votre cerveau projette votre épuisement sur les murs. Marc riait. Un son sec. Un craquement de branche morte. — Et les noms qui disparaissent, Docteur ? — Erreurs informatiques. La fatigue vous rend paranoïaque. Le béton ne change pas. Mensonge. Marc plaque sa main sur le mur. Le béton vibre. Ronronnement basse fréquence. Le bâtiment digère. Semelles de caoutchouc sur le ciment. Le Gardien apparaît. Blouse grise. Clés-cliquetis. Il ne marche pas. Il glisse. Ses yeux sont des billes de verre. Il s'arrête devant la porte 9B. Marc retient sa respiration. Ses poumons brûlent. Chaque seconde est une aiguille dans son torse. Le Gardien note un fait brutal dans son carnet. Il ne regarde pas la porte. Il regarde le vide. Puis, sa tête tourne. Lentement. Marc se fige. Il devient le pilier. Il devient béton. Il n'est plus un homme. Il est une ombre. Le regard du Gardien passe sur lui. Indifférence minérale. Le Gardien disparaît dans l'escalier de service. Marc s'effondre. Ses jambes sont du coton. La sueur pique ses yeux. Sa rationalité se fissure. Les morceaux tombent au sol. Il retourne au 9A. Le verrou tourne avec un bruit de broyeur. L'appartement est un vide blanc. Un lit. Une table. Une chaise. La chaise est au milieu de la pièce. Quatre pieds en métal. Plastique noir. Hier, elle était contre le mur. Elle a bougé. Marc prend son mètre ruban. 1,42 mètre de la fenêtre. Il note le chiffre. Il s'assoit. Le plastique est froid. Le sifflement revient. Une scie circulaire dans son crâne. Il plaque ses mains sur ses oreilles. Il hurle. Aucun son ne sort. Le béton absorbe les cris. Il court vers la salle de bain. Il projette de l'eau. Le miroir est piqué de noir. La moisissure dessine des continents de pourriture. Il se regarde. Son visage change. Les traits se lissent. Le nez s'efface. La bouche devient une ligne droite. Ses mains sont des marteaux-piqueurs de tremblement. Il retourne dans le salon. La chaise a encore bougé. Elle bloque la porte d'entrée. Elle accueille quelqu'un. Marc recule. Il heurte la table. Le verre d'eau ne tremble pas. Surface plate. Immobile. Contre-nature. Il sort son téléphone. Le répertoire se vide. *Maman.* Effacée. *Julie.* Effacée. Les noms s'évaporent comme de la buée sur une vitre chaude. Le téléphone frappe le sol sans bruit. Le son a disparu. Marc court vers le panneau technique. Il arrache le métal. Ongles cassés. Il regarde la liste. Le nom en bas de la page. Nouveau. L'encre brille. *Marc Bosch. Traitement commencé.* Ses genoux frappent le sol. La douleur est sa dernière ancre. Le plafond s'abaisse. Le couloir rétrécit. Le Grand Horizon se referme. Il n'est pas un résident. Il est une erreur de saisie. Le bâtiment corrige la ligne. Il entre dans le 9A. La porte se verrouille. *Clac.* La chaise est maintenant sur son lit. Sur l'assise, un dossier bleu. Identique à ceux du bureau. Marc l'ouvre. Ses mains sont des feuilles mortes. Une photo. Prise de dos. Un homme assis devant un écran. Maigre. Épaules voûtées. Marc reconnaît la montre. C’est lui. Au bureau. Mais sur la photo, il n'y a pas d'ordinateur. L'homme est assis sur cette même chaise, au milieu d'un champ de ruines. Des blocs de béton calcinés. Et derrière lui, l'ombre immense du Grand Horizon. Le bâtiment n'a pas été construit sur les archives. Le bâtiment *est* les archives. Marc court vers la fenêtre. Écarte les rideaux. Il n'y a pas de rue. Pas de voitures. Juste du gris. Une muraille de béton à dix centimètres de la vitre. L’appartement 9B n'est pas une faille. C’est le 9A qui n’existe plus. Marc plaque ses mains contre la vitre. Le froid du verre traverse ses paumes. Ses doigts deviennent transparents. Il voit le béton à travers sa chair. Son cœur s’arrêta de cogner. Sa respiration devint un fil d’air immobile. Le futur n’était plus qu’une page blanche. La paix du marbre. Le stress s'évapora avec le sang. Dans le couloir, le bruit d'un stylo sur du papier. *Marc Bosch. Effacé.* Le Grand Horizon ronronne. Le repas est terminé. Le béton est chaud. Presque humain. La plume griffe le papier. Un crissement sec. Un bruit de rasoir sur de la soie. Marc regarde ses mains. Les empreintes digitales disparaissent. Des fibres de papier s'échappent de ses pores. Il ne saigne pas. Il s'évapore. L’encre coule dans ses veines. Liquide noir. Froid. Substance visqueuse. La porte de l’appartement glisse. Un tiroir de classeur géant. L’Archiviste entre. Costume gris. Cravate étroite. Visage-page blanche. Deux points de ponctuation pour les yeux. Il lève une règle en acier. Il mesure l’espace entre le nez de Marc et le mur. — Volume résiduel excessif, dit l’Archiviste. Sa voix est un froissement de parchemin. — Silence. Le dossier est ouvert. Signez. Marc recula. La bureaucratie ne stockait pas. Elle dévorait. Elle effaçait les traces. Il plonge la main dans la faille du mur. Il trouve des cheveux. Des dents. Des alliances en or terni. Le mur est un charnier administratif. Il saisit le tampon encreur sur le bureau qui vient d'apparaître. *REFUSÉ.* Il frappe le torse de l'Archiviste. La marque rouge brûle le tissu. — Erreur de procédure, grince la créature. Elle se décompose en un amas de formulaires vides. Des feuilles A4 s'envolent. Marc tamponne le sol. Le mur. *REFUSÉ. REFUSÉ.* Le béton recule. La transparence des mains s'estompe. La chair revient. Rouge. Vive. Marc traverse le plafond. Il tombe dans la mémoire du lieu. Strate de papier. Rapports. Siècles d'oublis. Il touche le fond. Une pièce circulaire. Un bureau. Une femme aux yeux-trous noirs. Elle tend un stylo. Son acte de décès. — 9B. Section murale. Finition béton. Classé, dit-elle. Marc ne prend pas le stylo. Il plaque le tampon sur le document. *REFUSÉ.* Le papier prend feu. La femme s'évapore. Marc est projeté dans le 9B. Les murs sont blancs. Il court à la fenêtre. La ville est là. Lumières. Voitures. Réalité. Il rit. Un rire de survivant. Il pose la main sur la poignée pour sortir. Elle est froide. Il tire. La porte ne s'ouvre pas. Il n'y a pas de serrure. Elle est peinte sur le béton. Sur le mur blanc, une inscription perle en sang noir : « Toute demande de refus doit être formulée en trois exemplaires. Veuillez patienter. » Le silence gagna ses poumons. La paix du marbre. Ses pieds redeviennent transparents. Le sifflement reprend. Il n'est pas sorti. Il a juste changé de dossier. Il est dans la pile des « Litiges ». Marc s'assoit contre la porte peinte. Il n'a plus peur. La peur nécessite un futur. Il n'est plus qu'une rature sur un plan d'architecte. Le Grand Horizon ronronne. Le 9A est à nouveau libre. L’encre sèche. Le silence est une sentence définitive.

La Silhouette de Solitude

Le béton transpirait. Une fine couche d’humidité recouvrait les murs du couloir. Marc posa sa main sur la paroi. Le froid monta dans son bras. Une morsure électrique. La trace de sa paume resta imprimée dans la grisaille. Elle s’effaçait déjà. Quatre heures du matin. L’heure où le Grand Horizon digérait les résidents. Les néons grésillaient. Un bourdonnement de ruche malade. Marc colla son œil au judas. Le métal brûlait son arcade. Le couloir était un tunnel gris. Au bout, la porte 8C s’entrouvrit. Mme Vasseur sortit. Elle traînait un sac poubelle. Le plastique craquait comme un vieux parchemin. Marc nota l’heure : 04:12. Il retourna aux toilettes. Il dévissa la plaque de métal. La liste était là. Papier jauni. Texture de peau tannée. *Vasseur, Éliane. Utilité : 0.04 %.* L’encre rouge saignait sur le registre. Marc posa son doigt sur le nom. Le papier absorba sa chaleur. Le nom s’effaça sous sa pulpe. Marc retira sa main. Son index était noir. Une tache d’encre indélébile. Dans le couloir, un cri étouffé retentit. Puis le silence du béton frais. Il retourna au judas. Le couloir était vide. Une odeur de vieux papier et de formol flottait. Marc tenta d’ouvrir sa porte. La poignée était lisse. Froide. Soudée au montant. Sa porte n'était plus qu'un dessin sur le mur. Le linoleum de l’entrée collait à ses semelles. Il se précipita vers l’évier. L’eau jaillit, rouillée. Un filet de sang métallique. Il frotta ses mains avec une brosse à ongles. Les poils de nylon lacéraient sa peau. Le sang perla sous les cuticules. L’encre restait. Elle migrait sous l’épiderme, dessinant des racines sombres. Des veines de carbone. Le bâtiment vibra. Un grognement de fond. Marc retourna au panneau technique. La liste avait muté. Le nom de Vasseur n’existait plus. Un autre apparaissait : *Lemoine, 8D*. Juste en dessous, son propre numéro de cellule, 9B, s'illuminait. Un nouveau nom s’écrivait en lettres fraîches : *Lefebvre, Thomas*. Une décharge d’adrénaline lui tordit l’estomac. Il n’était plus le trieur. Il était la cible. À moins de nourrir le vide. Il saisit son index noir. Le doigt était rigide. Une mine de graphite taillée dans la chair. Marc ne pensait plus. Il rayait. Il pressa la pointe contre le nom de Lemoine. Le papier se déchira sous la pression. Un hurlement monta des conduits de ventilation. Un bruit de broyeur mécanique. Puis le silence, de nouveau. Marc s’effondra. Son corps pesait des tonnes. Sa température grimpa. Sa peau prenait la texture du ciment brut. Ses pieds s’enfonçaient dans le sol, fusionnant avec la dalle. Il ne pouvait plus bouger. Il était une poutre. Une fonction. Le mur du 9B s’ouvrit. Le Gardien entra. Silhouette grise. Visage de cire. Il portait un seau de peinture blanche et un pinceau large. Il ne regarda pas Marc. Il trempa le pinceau. L’odeur de la chaux était suffocante. Le Gardien leva le bras. Le premier coup de peinture recouvrit les jambes de Marc. Le second, son torse. Le froid de l’enduit était une délivrance. Marc voulut crier, mais sa bouche était pleine de plâtre. Le pinceau passa sur ses yeux. Tout devint blanc. Le Gardien sortit un tampon de sa poche. Il l’appliqua sur la nouvelle colonne. Le sceau rouge marqua le béton : **ARCHIVÉ**. Dans le couloir, un nouvel arrivant posa sa valise en carton. Thomas Lefebvre chercha sa clé. Le Grand Horizon digérait.

L'Apparition Fatidique

La trappe métallique grimaça. Un cri de rouille dans le silence du 9B. Marc retint son souffle. L'air empestait la poussière froide et l'ozone. Ses doigts agrippèrent le bord du panneau technique. Le métal entama sa peau. Une goutte de sang perla. Elle s'écrasa sur le béton gris. Un point rouge minuscule. Le seul signe de vie ici. Il tira. Le panneau céda avec un claquement sec. Derrière, les câbles pendaient comme des entrailles électriques. Des veines noires et rouges. Et le papier. La liste. Un morceau de vélin jauni, scotché à la paroi interne. Marc sentit son cœur cogner contre ses côtes. Un métronome détraqué. Ses yeux balayèrent les noms. *Lefebvre.* Barré d'un trait horizontal. Net. Définitif. *Morel.* Effacé au correcteur blanc. Une bosse de plastique sur le papier. *Vidal.* Une croix simple. Ses yeux descendirent. Le froid grimpa le long de sa colonne vertébrale. Une décharge glacée. *Marc Vannier.* Les lettres étaient calligraphiées avec une précision chirurgicale. Une encre noire, dense, luisante. Elle paraissait humide. Marc approcha son index. Sa peau picota. Une brûlure électrique. Le nom était souligné. Deux fois. Les traits étaient profonds. La pointe du stylo avait lacéré la fibre. Sous son nom, une mention manuscrite : *Sortie de registre*. Le monde bascula. Les murs de l'appartement 9B se rapprochèrent. Le béton brutaliste n'était plus un décor. C'était un étau. Marc recula. Ses talons heurtèrent le sol nu. Le bruit résonna. L'immeuble écoutait. Le Grand Horizon n'oubliait jamais un son. Il regarda sa main. Ses phalanges craquèrent comme du vieux parchemin. Sa peau blanchit, devint translucide, fibreuse. Sous son épiderme, son sang vira au noir de jais. Une flaque de carbone liquide. Il se précipita vers son bureau. Ses pieds glissèrent sur le linoleum. Il vida le tiroir sur le sol. Les papiers volèrent. Des papillons de bureaucratie morte. Il saisit son dossier de résident. Il arracha les pages. Le papier lacérait ses pouces. Page 12 : Identité du locataire. La case était vide. Le cadre rectangulaire affichait une blancheur immaculée. Pas une trace d'encre. Pas une empreinte. Rien. Il prit sa carte d'identité. Le plastique était gelé. Le visage sur la photo s'estompait. Les traits se brouillaient. Ses yeux n'étaient plus que des taches grises. Son nom, en bas, s'effritait. Les lettres tombaient comme des croûtes sèches. Marc lâcha la carte. Elle rebondit sur le béton avec un bruit de jeton de casino. Un bruit monta du couloir. *Schick. Schick. Schick.* Des roues en métal sur le sol irrégulier. Marc éteignit la lumière. L'obscurité tomba comme une guillotine. Il resta immobile. Sa respiration était un sifflement ténu. Il plaqua son oreille contre la porte blindée. Le métal transmettait les vibrations du Grand Horizon. L'immeuble ronronnait. Une bête de béton en pleine digestion. Le chariot s'arrêta. Un grattement. Quelqu'un glissa un papier sous la porte. Un frottement sec. Marc ramassa le formulaire jaune pâle. *AVIS DE VACANCE. Motif : Absence de substance enregistrée.* Ses ongles s'enfoncèrent dans sa paume. La douleur était son dernier ancrage. Il retourna vers la trappe technique. Il devait effacer ce nom. Il saisit un tournevis. La tige d'acier brillait sous la lueur d'os du néon. Il approcha la pointe du nom *Marc Vannier*. Il gratta. Le métal attaqua le vélin. Il voulait creuser jusqu'au béton. Le papier ne se déchira pas. Il s'étira. Comme de la chair. L'encre noire se mit à couler. Elle ne s'effaçait pas. Elle envahissait la liste. Elle dévorait les autres noms. Elle montait vers ses doigts. Marc lâcha l'outil. Le tournevis tomba dans le puits technique. Il n'entendit jamais l'impact. Le vide était sans fond. Ses pieds ne touchaient plus le sol. La gravité ne le reconnaissait plus. Il n'était plus un corps. Il était une donnée en cours d'effacement. Il courut vers la fenêtre. Il ouvrit le loquet. L'air extérieur entra, saturé de pollution. En bas, les lumières de la ville étaient des étoiles mortes. Marc cria. Sa voix était un souffle. Un murmure de papier froissé. Le son ne franchit pas le rebord. L'air refusait ses mots. Il se tourna vers l'intérieur. Tout changeait. Les meubles perdaient leurs détails. Le canapé n'était plus qu'un bloc gris. Les livres n'avaient plus de titres. Les souvenirs s'évaporaient. Le visage de sa mère s'effaça. Un flou artistique. Il retourna au panneau technique. Une nouvelle entrée se formait lentement. Comme des cristaux de givre. *S... A... R... A... H...* Sarah. Marc fixa le nom. Sa pupille se rétracta. Il ne tremblait plus. Il guettait le moindre bruit derrière la cloison, le stylo levé comme un surin. Si Sarah prenait sa place, il disparaissait. Un nom pour un vide. Une vie pour une absence. L'immeuble exigeait l'équilibre. Il posa la pointe sur le nom de Sarah. Un égoïsme pur. Chirurgical. La pointe était sèche. Il griffa la surface. Rien. Il mordit le réservoir. Le goût de l'encre envahit sa bouche. Amère. Chimique. Il recracha un jet bleuâtre sur le panneau. Avec son doigt, il traça un trait sous le nom de Sarah. Le papier absorba le bleu. Il le transforma en noir. Le nom de Sarah s'illumina. Puis il devint lourd. Sombre. Marc sentit un poids revenir dans ses jambes. Ses pieds s'ancrèrent au sol. Sa main retrouva sa couleur. Le sang circulait. Le trait noir sous son propre nom s'estompa. L'encre reculait. Le nom de Sarah, lui, était désormais encadré. Cisaillé par le destin administratif. Une silhouette boucha l'encadrement de la porte. Blouse grise. Gants de latex. Pas un pli. Pas un souffle. Le Gardien ne cillait pas. Ses pupilles étaient des points de ponctuation. — Monsieur Vannier, dit le Gardien. Sa voix était une fréquence radio désincarnée. Le registre est à jour. Le Gardien ouvrit un registre sur la table de la cuisine. Une reliure en cuir humain. — Signez ici. Vous avez utilisé le stylo. Vous avez modifié le registre. Le poste d'Archiviste était vacant. Marc regarda la page. Son nom y figurait en haut. *MARC VANNIER – ARCHIVISTE DE SECTEUR.* — Si je refuse ? — Sarah Miller revient. Et vous reprenez votre place. Soulignée deux fois. Marc signa. Le trait fut net. Définitif. À l'instant où il termina, un déclic se produisit dans tout l'immeuble. Une machinerie immense s'ébranla. Le Gardien referma le registre. — Félicitations. Le prochain nom apparaîtra à trois heures. Ne soyez pas en retard. Le béton a faim. La porte se referma. Marc resta seul. Il chercha Sarah dans ses souvenirs. Le visage s'effilochait. Ses yeux ? Verts ? Bleus ? Il ne savait plus. La fonction d'Archiviste exigeait le vide. *Clac.* La trappe technique s'ouvrit. Une nouvelle feuille. Blanche. Un nom commença à s'écrire. Seul. *Thomas Durand.* Marc ramassa le stylo. Ses yeux étaient désormais faits de verre et de silice. Il ne voyait plus l'appartement, il voyait l'ossature. Les câbles. Les conduits. Sa main ne tremblait plus. Il était devenu un rouage. Il posa la pointe du stylo sur le papier. Le premier trait fut une déchirure. Le second fut une sentence. Marc Vannier n'était plus un homme. Il était le Grand Horizon. Le béton frémit de plaisir. L'obscurité devint totale. L'inventaire était clos.

Désintégration du Décor

Marc bondit. Ses poumons brûlaient. Un souffle court. Un sifflement. Il tendit la main vers la table. Le vide. La lampe de métal noir avait disparu. Une trace de poussière. Un cercle nu sur le bois. Rien d'autre. Il s'assit sur le bord du matelas. Le tissu grinça. Un son sec. Le drap était une brume. Ses doigts passèrent au travers. Le coton tombait en flocons. Des cendres invisibles. Sa gorge se noua. Un reflux acide brûla son œsophage. Ses membres devinrent du plomb. Il se dirigea vers la salle de bain. Le carrelage était un bloc de glace. Le froid du béton qui gèle les os. Il saisit le gobelet. Du vide. Trop léger. L’étagère était nue. La poussière intacte. Comme si rien n'avait jamais été posé là. Il fixa le miroir. Son visage s'effaçait. Des cratères noirs sous les yeux. Il tourna le robinet de droite. Le plastique resta dans sa main. Sans vis. Sans raccord. Un accessoire de théâtre. Il lâcha l'objet. Il disparut avant l'impact. Aucun bruit. Le silence du néant. Marc recula. Son dos heurta la porte. Elle était molle. Le bois s'enfonçait sous sa pression. Les fibres cédaient. Il sortit. Le salon l'attendait. La lumière des néons filtrait à travers les stores. Une lumière de morgue. Bleue. Chirurgicale. Le cuir du fauteuil craquelait. Des lambeaux s'élevaient. Des cendres froides. Il vérifia son bureau. Le fil de l'ordinateur s'arrêtait net. La prise murale n'existait plus. Un rectangle de béton lisse occupait sa place. Le Grand Horizon refermait ses plaies. Le Registre se mettait à jour. Il ouvrit son tiroir. Le bois devint mou. Sa main s'enfonça dans la matière. Il retira son bras. Une pellicule de poussière grise recouvrait sa peau. Il courut vers la porte d'entrée. Il empoigna la poignée. Elle vibrait. Marc tourna la clé. Un bruit de métal broyé. Il tira. La porte céda d'un coup. Le couloir suait une humidité noire. Marc s'élança. Ses pas ne résonnaient pas. Le sol absorbait le son. Un tapis de silence. Il atteignit le hall. Le marbre était recouvert de suie. Les boîtes aux lettres s'alignaient. 9A. 10A. Entre les deux, un pan de mur nu. Pas de fente. Pas de nom. Effacés. Une silhouette apparut. Le Gardien. Uniforme gris. Un registre sous le bras. Il marchait sans hâte. Ses chaussures ne faisaient aucun bruit. — Monsieur ! cria Marc. Sa voix sonna grêle. Lointaine. Le Gardien resta de marbre. Ses yeux étaient deux billes de verre dépoli. Il ouvrit son registre. Le papier crissa. Un son de rasoir sur une gorge. — Nom ? — Marc. Marc Vidal. 9B. — 9B ? Inexistant. — Je vis là ! — Vide structurel. Le Gardien montra la page. À la place de la ligne 9B, une rature noire. Une tache d'encre profonde. Elle mangeait les noms voisins. Le Gardien referma le registre. Le bruit d'une dalle funéraire qu'on scelle. — Je ne vois rien, dit-il. Le hall est vide. Le Gardien reprit sa marche. Il passa à travers Marc. Un froid soudain. Une absence de chaleur. Un courant d'air traversa sa poitrine. Marc remonta. L'appartement 9B était sa seule cellule. Si la pièce disparaissait, il n'en resterait rien. Il atteignit le neuvième étage. Il n'y avait plus de porte. Juste un mur de béton brut. Gris. Lisse. Pas une fissure. Pas un joint. Ses poings s'enfoncèrent dans le béton comme dans une boue épaisse. Le mur le mangeait. Il poussa. Son corps entier se dissolvait dans la paroi. Un déclic. Il bascula dans l'obscurité. L'odeur des dossiers oubliés l'accueillit. Le lit avait disparu. La table aussi. L'appartement devenait ce qu'il devait être : un vide de registre. — Dossier 9B traité, dit une voix derrière la paroi. Le Gardien. Sa voix était proche. Trop proche. — Nettoyage fini. Espace réalloué au vide sanitaire. Marc voulut hurler. Ses cordes vocales se désagrégeaient. Ses chaussures avaient disparu. Ses orteils devenaient flous. Il était une erreur de frappe sur une page blanche. Soudain, le mur du fond bougea. Il avançait. Le Grand Horizon réduisait l'espace. Les quatre murs se rapprochaient. Le plafond descendait. Marc était un point minuscule dans une mâchoire de silicate. On frappa à la porte. Trois coups. Secs. Un homme entra. Manteau de laine sombre. Chapeau de feutre. L’Inspecteur Vasseur. Vasseur resta de marbre. Une main sur l'épaule pour chasser les débris. Son regard fixa le plafond. Vide. Il ouvrit son attaché-case. Il sortit un buvard de son dossier. Un papier épais. Poreux. Il le posa sur l'ombre de Marc. L'absorption commença. La vérité frappa. Un coup de scalpel. Marc n'était pas un remplaçant. Il était une proie. Vasseur n'avait pas disparu. Il s'était déplacé. Un cran plus haut. Dans l'obscurité de l'attaché-case, Marc s'étira. Il concentra ses dernières parcelles d'ego. Il devint un filet de liquide noir. Il s'échappa par la fente du loquet. Il coula sur le siège de la voiture de l'Inspecteur. Il remonta le long du levier de vitesse. Il atteignit la main de Vasseur. Il s'enfonça dans les pores. Il trouva le flux sanguin. Il s'y jeta. Vasseur tressaillit. Ses yeux s'écarquillèrent. Son cœur rata un battement. Un seul. Marc ouvrit ses nouveaux yeux. Des billes de plomb fondu. Il était l'Inspecteur. Il regarda le buvard. Il était blanc. Totalement blanc. La tache avait disparu. Il prit son stylo. Il raya le nom sur la feuille. *MARC*. Il écrivit le suivant. *VASSEUR*. Puis, d'un geste sec, il tamponna la feuille. **ANNULÉ.** Marc se leva. Il ajusta son chapeau. Il prit l'attaché-case. Il quitta le bureau. Ses talons claquèrent sur le sol. Un rythme de métronome. Il descendit dans le hall. Il s'arrêta devant le tableau des résidents. Un espace vide entre le 9A et le 10A. Marc sourit. Un sourire de prédateur. Il savait comment ne plus être effacé. Il fallait trouver le suivant. Il monta au onzième étage. Il s'arrêta devant la plaque de cuivre. 11C. Madame Lemoine. La chasse recommençait.

Le Contrat du Gardien

L'ampoule du couloir grésilla. Marc inséra la clé. Le métal racla contre le cylindre. La serrure céda. Déclic sec. La porte du 9B pivota sur ses gonds. Sans un bruit. L'air à l'intérieur sentait le vieux papier. L'ozone. Une odeur de bureau fermé depuis trente ans. Le salon était vide. Pas de meubles. Juste des piles de dossiers contre les murs de béton brut. Des colonnes de papier jauni. Prêtes à s'effondrer. Au centre de la pièce, une table en métal. Une lampe d'architecte éclairait un cercle parfait sur le plateau. Le Gardien attendait. Blouse grise. Boutonnée jusqu'au col. Ses mains reposaient à plat sur la table. Des mains propres. Des ongles coupés court. — Vous êtes en retard, Marc. Sa voix n'avait aucune inflexion. Un métronome. Marc ne répondit pas. Sa gorge était sèche. Son cœur cognait dans ses tempes. Un martèlement sourd. Il fit un pas. Le linoleum craqua sous sa chaussure. Le Gardien désigna une chaise en plastique. — Asseyez-vous. Le registre n'aime pas l'attente. Marc s'exécuta. Le plastique était froid. Il posa ses mains sur ses genoux. Ses paumes étaient moites. Ses doigts se crispèrent sur le métal de la structure. Le Gardien ouvrit un dossier. Le papier crissa. À l'intérieur, une photo d'identité. Marc. Des colonnes de chiffres. Des dates. Des montants de cotisations sociales. — Votre solde est négatif, Marc. Le Gardien sortit un stylo-plume. Il dévissa le capuchon avec une précision chirurgicale. — Le Grand Horizon est un écosystème. Une balance. On ne vit pas ici gratuitement. On occupe un espace. On consomme du vide. Marc ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. Il avala sa salive. Goût de cuivre. — Je paie mon loyer, finit-il par articuler. Le Gardien étira les lèvres. Un sourire sans chaleur. — L'argent est une fiction. Ici, nous gérant la présence. Votre nom pâlit sur la liste du panneau technique. Regardez vos mains. Marc baissa les yeux. Ses doigts étaient flous. Les contours de sa peau se mélangeaient au gris du bureau. Il frotta ses mains l'une contre l'autre. Sensation de coton. Il ne sentait plus le grain de sa propre chair. — L'effacement a commencé, reprit le Gardien. Demain, la concierge vous oublie. Après-demain, votre clé ne tourne plus dans la serrure. Le 9B absorbera votre existence. Une erreur de frappe. Une rature. Une goutte de sueur coula de sa tempe. Elle s'écrasa sur la table. Le Gardien observa la tache s'évaporer. — Il existe une solution. Une compensation. Il tourna une page. Un graphique apparut. Une courbe descendante. — La masse sociale. C'est l'unité de mesure. Pour rester, fournissez un substitut. Un poids équivalent au vôtre dans le registre. Marc fronça les sourcils. Son cerveau tournait à vide. — Un substitut ? — Un nom. Un corps. Une vie. Le Gardien fit glisser le dossier vers lui. — Comptable. Cadre moyen. Célibataire. Sans enfants. Votre masse sociale est de 4,2. Un poids standard. Facile à remplacer. Marc fixa le chiffre. Sa propre vie résumée à une décimale. 4,2. — Vous voulez que je tue quelqu'un ? Le Gardien soupira. Un bruit de soufflet fatigué. — Ne soyez pas mélodramatique. Le Grand Horizon ne tue pas. Il réalloue les ressources. Désignez une cible. Nous mettons à jour le registre. Cette personne cessera d'être. Elle prendra votre place dans le néant. Silence lourd. Épais comme le béton. Le néon au plafond bourdonnait. Bzzzz. Nerveux. L'estomac de Marc se noua. Ses entrailles se liquéfièrent. — Qui ? — Sarah Vannier. Appartement 8B. Juste en dessous. Le visage de Sarah surgit. Un sourire entre deux étages. Un parfum de savon. Un manteau rouge. — Non, dit Marc. Pas elle. Le Gardien ferma le dossier. Le bruit fut un coup de feu. — C'est elle ou vous. À minuit, le processus devient irréversible. Votre nom sera barré. Vous sortirez d'ici par la buanderie. Dans un sac. Il posa une feuille sur la table. Blanche. Immaculée. En bas, une ligne pointillée. Le nom de Sarah Vannier y était déjà inscrit. En lettres capitales. — Signez. Retrouvez votre netteté. Ou commencez à dire adieu à vos souvenirs. Eux aussi s'effacent. Marc regarda ses mains. Le bout de son index était transparent. Il voyait le grain de la table à travers sa chair. Ses doigts se crispèrent sur le métal froid. Sa cage thoracique se verrouilla. L'air ne passait plus. Peur animale. Peur de ne plus être. Le Gardien lui tendit le stylo. Le métal était chaud. — Pensez à l'odeur du café, Marc. Au bruit de la pluie. Au confort de votre lit. Tout cela appartient à celui qui existe. Marc saisit le stylo. Ses doigts se refermèrent sur le corps cylindrique. Trop lourd. — Elle n'a rien fait, murmura-t-il. — Arithmétique. Pas de morale. Le Gardien se dirigea vers la porte du fond. — Je reviens dans dix minutes. Si le papier est signé, vous rentrez. Sinon, j'appelle le service de nettoyage. La porte se referma. Marc resta seul. Le cercle de lumière de la lampe semblait rétrécir. Il fixa le nom de Sarah. S-A-R-A-H. Cinq lettres. Une vie. 4,2 de masse sociale. Il posa la pointe du stylo sur le papier. Une goutte d'encre noire perla. Elle s'étala sur la fibre blanche. Un trou noir qui s'agrandissait. Un raclement résonna au-dessus de lui. Une chaise qu'on traîne sur le sol. Son appartement. Quelqu'un occupait déjà son vide. Ses paupières pesaient des tonnes. Ses épaules s'affaissèrent. Ses doigts se crispèrent sur le stylo. Sa main bougea. Le premier trait fut une déchirure dans le papier. La porte s'ouvrit à nouveau. Le Gardien fixa la table. — Le choix est fait ? Marc ne répondit pas. L'encre brillait sous le néon. Sa main était redevenue solide. Opaque. Les veines bleues saillaient sous la peau. Ses muscles brûlaient. Ses pieds s'ancraient dans le béton. Le sang cognait dans ses veines. Le Gardien récupéra la feuille. Il souffla sur l'encre. — Bien. Très bien. Il écrasa son tampon sur le document. Bruit sec. Verdict. — Sarah Vannier va avoir une fin de soirée difficile. Montez. Évitez l'ascenseur. Saute de tension prévue au secteur 8. Marc se leva. Ses jambes étaient du plomb. — On ne s'arrête jamais à une seule signature, lança le Gardien. Le registre a toujours faim. On se revoit bientôt. Marc sortit dans le couloir. La lumière était crue. Violente. Il courut vers l'escalier. Ses pas résonnaient contre le béton. Un bruit de tambour. Huitième étage. 8B. Silence. Total. Il approcha son oreille de la porte. Rien. Puis, un cri. Bref. Étouffé. Note de musique coupée net. Un objet tomba. Un livre. Marc grimpa les marches quatre à quatre. Neuvième étage. 9A. Il sortit ses clés. Elles glissèrent de ses mains moites. Ses doigts griffèrent le sol. Il entra. Verrouilla derrière lui. Double tour. Chaîne. Il se colla contre la porte. Son cœur cognait ses côtes. Il s'approcha de la fenêtre. Reflet dans la vitre. Son visage était là. Précis. Réel. Ses yeux avaient la couleur du béton. Il baissa les yeux vers ses mains. Une tache noire sur son index. De l'encre. Elle s'enfonçait sous la peau. Elle se diffusait dans ses veines comme un poison. Il s'assit dans sa chaise. Le bois craqua. Le téléphone sonna. Le son le fit sursauter. Répondeur. "Police municipale. Signalement pour intrusion au 8B. Connaissez-vous l'occupant ?" Pause. "D'après nos registres, le 8B est vacant depuis la construction. Rappelez-nous." Bip de fin. Vacant. Sarah n'existait plus. Raturée. Marc regarda le plafond. Il imagina le Gardien rangeant le dossier dans une colonne. Sa main le brûla. La tache dessinait une lettre sur son canal carpien. Un "S". Le Grand Horizon stockait les morts sous la peau des survivants. Marc ferma les yeux. Un bruit de chaise qu'on traîne. Chez lui. Juste derrière son dos. Dos droit. Il ne bougea pas. Une silhouette de papier guettait dans son ombre. Le contrat n'était pas un salut. C'était un sursis. Le sablier était retourné. Marc retourna au 9B le lendemain. Il portait une veste de tweed. Celle d'un homme croisé dans un bar. — Vasseur, dit Marc. 10.8. Sa voix était un froissement de papier glacé. L'encre sur son poignet brûlait. Le "M" gravé dans sa chair irradiait une chaleur noire. Le Gardien ne leva pas les yeux. Il tamponna le registre. *SPOLIÉ.* Bruit de choc sourd. Le sol vibra. — Pour aujourd'hui, Marc. Demain, la structure exigera plus. Revenez avec un 15.0. Marc sortit. Il atteignit la porte du 9A. Il chercha ses clés. Il essaya le trousseau de Vasseur. La plaque sur la porte avait changé. "Famille Vasseur". Marc n'existait plus. Marc avait été effacé au moment où il avait pris le 10.8. Il gratta le bois de la porte. Ses ongles saignaient. — Ouvrez ! Sa voix se perdit dans le béton. Absorbée. Digérée. Il regarda sa main. Plus de peau. Ses doigts étaient gris. Granuleux. Il devenait le mur. Un craquement retentit dans le couloir. Le 9B venait de s'étendre. Le Gardien tourna la page. Le vide répondit au vide. Le stylo était une arme. La liste était un arrêt de mort.

La Chasse Clinique

Le papier craqua. Une odeur de soufre rance monta aux narines. Son nom figurait en bas de la page 412. Encre rouge. Fraîche. Humide. Une pulsation martela sa tempe gauche. Un marteau-piqueur miniature. La peau devint moite. Le coton de la chemise colla aux omoplates. Vingt-quatre heures avant l’archivage définitif. Vivre. Ou subir l’effacement. Marc se leva d'un coup sec. Ses genoux claquèrent dans le silence de l’appartement 9B. Un bruit d’os morts. Il saisit le carnet. Le stylo à bille noir. Le couloir l’accueillit. Béton brut. Froid. Les néons crachèrent un grésillement électrique. Court. Long. Court. Du morse pour les condamnés. Ses semelles de caoutchouc ne produisirent aucun son sur le linoleum. L’ascenseur était une gorge de métal rouillé. Il pressa le bouton. Étage 6. La cabine tressaillit. Elle descendit avec un gémissement de poulie mal graissée. L’air sentait le chou bouilli et le détergent. Marc s’arrêta devant la porte 612. Candidat numéro 1 : Madame Vasseur. Marc observa l’œil-de-bœuf. La lentille déforma le couloir. Sa montre afficha 14h02. L’infirmière arriverait à 14h15. Chaque jour. Sans faute. Sabots en plastique bleu. Voix trop haute. Si Madame Vasseur disparaissait, l’infirmière frapperait. Elle alerterait les pompiers. Elle remplirait un rapport de constatation de décès. Marc nota : *Vasseur. Risque administratif : Élevé. Vagues prévisibles.* Il barra le nom. Un trait sec. Chirurgical. Il fallait une ombre. Un résidu statistique. Un être dont le silence ne ferait aucun bruit. Il reprit l’escalier de secours. Des traces de coffrage zébraient les murs. Des cicatrices de construction. Il monta au 8ème. L’air se raréfia. La poussière dansait dans les faisceaux des néons mourants. Porte 804. Candidat numéro 2 : Lucas Morel. Vingt-deux ans. Étudiant en rien. Morel n’avait pas de famille. Ses parents gisaient sous une plaque de marbre depuis trois ans. Il ne recevait aucun courrier. Juste des factures d’électricité. Il les payait avec un retard fixe de douze jours. Marc colla son oreille contre le bois. Rien. Pas de télévision. Pas de musique. Pas de souffle. Il regarda par la fente de la boîte aux lettres. Le sol croulait sous les prospectus. Pizza Rapide. Promotion sur les matelas. Le salut est en vous. Le papier jaunissait. Une absence totale de résistance. Marc sortit son stylo. Il hésita. Une goutte de sueur tomba de son front. Elle s’écrasa sur la page blanche. Il imagina Morel. Un garçon pâle. Des cernes profonds. Une existence en mode veille. Le remplacer serait facile. Un simple glissement de dossier dans la fente du 9B. Un choc métallique résonna dans l’escalier. Rythmé. Lourd. Marc se figea. Ses muscles se raidirent. Sa mâchoire se verrouilla. Le froid de la pierre traversa sa veste. Le Gardien arrivait. Il ne marchait pas. Il déplaçait sa masse. Il poussait un chariot de fer blanc. Les roues grinçaient sur le sol irrégulier. *Clang. Squeak. Clang.* Marc retint sa respiration. Ses poumons brûlèrent. Il compta les secondes. Le Gardien apparut au bout du couloir. Une silhouette massive dans une blouse de nylon gris. Son visage était une plaque de cire. Inexpressif. Ses yeux étaient deux billes de verre fumé. Il s’arrêta devant la 807. Le Gardien ne frappa pas. Il sortit un trousseau. Une grappe de métal monstrueuse. Il choisit une clé longue. Il l’inséra dans la serrure. Le mécanisme tourna avec une fluidité huileuse. La porte s'ouvrit. Le Gardien entra. Il ne ressortit pas. Marc resta immobile. Dix minutes. Son cœur cognait contre ses côtes. Un prisonnier cherchant la sortie. Il s'éloigna du 804. Morel était une option. Mais la jeunesse laisse des traces numériques. Des historiques de navigation. Des fantômes de pixels qui hantent les serveurs de l’administration. Il fallait plus vieux. Plus usé. Plus proche du néant. Il descendit au sous-sol. Niveau -2. La chaufferie. Les tuyaux de cuivre serpentaient au plafond comme des entrailles à l’air libre. Ils vibraient. Un ronronnement basse fréquence faisait vibrer les dents de Marc. L’odeur changea. Graisse chaude. Poussière calcinée. Papier humide en décomposition. Une porte sans numéro attendait. Une grille d’aération. Candidat numéro 3 : L’Homme sans nom. Les registres ne mentionnaient personne à cet étage. Mais Marc l’avait vu. Un homme courbé. Des vêtements de la couleur du béton. Une ombre chargée des compacteurs de déchets. Marc s’approcha. La porte baillait sur un centimètre. Une fente de ténèbres. Il poussa doucement. Le métal ne fit aucun bruit. La pièce était une alvéole. Trois mètres sur trois. Un lit de camp. Une chaise en bois. Une table couverte de journaux des années 90. Pas de fenêtres. Une ampoule nue pendait au bout d’un fil tressé. Sa lumière jaunâtre donnait à tout une teinte d'urine. L’homme était là. Assis. Dos à la porte. Ses épaules tombaient. Son crâne était parsemé de cheveux blancs, comme de la moisissure sur un fruit oublié. Marc entra. — Vous êtes en avance, dit l’homme. Sa voix était un froissement de parchemin. Sèche. Sans timbre. Marc s’arrêta. Ses doigts tremblaient. — Je ne suis pas qui vous croyez. Sa propre voix lui parut étrangère. Trop aiguë. Trop humaine. L’homme tourna la tête. Ses vertèbres craquèrent une à une. Son visage était un désert de rides. Des ravines creusées par l’indifférence. Ses yeux avaient la couleur de l’eau savonneuse. — Vous êtes le remplaçant, dit l’homme. Le 9B a faim. L’homme désigna la table. Sur les journaux, une assiette. Un morceau de pain rassis. Un verre d’eau trouble. — Personne ne sait que vous êtes ici, murmura Marc. L’homme sourit. Une fêlure dans la cire. — Personne ne sait que je suis n’importe où. Je suis la virgule oubliée dans un contrat de mille pages. On me lit, mais on ne me voit pas. Marc sortit son carnet. Sa rationalité se fissurait. Les chiffres dansaient devant ses yeux. Une sueur acide lui brûlait les paupières. Il regarda la liste. *Marc (9B) - En attente d’effacement.* L'homme n'avait pas de nom. Il n'existait pas. Si Marc le tuait, s'il glissait son identité dans le registre à la place de la sienne, le système resterait aveugle. La balance resterait à l'équilibre. Un corps pour un corps. Un vide pour un vide. L'architecture du Grand Horizon exigeait ce sacrifice. Le béton se nourrissait de silence. Marc fit un pas. Un coupe-papier en laiton traînait sur la table. Une lame courte. Terne. L’homme regarda la lame. Puis il regarda Marc. Aucun cil ne bougea. Pas même un cillement. Juste une lassitude infinie. Une fatigue de pierre. — Faites-le, dit l’homme. Le vide est froid. Je préférerais la fin. Marc tendit la main vers le laiton. Ses doigts effleurèrent le métal. Le néon au plafond explosa. Un claquement sec. Obscurité. Marc entendit la respiration de l’homme. Un sifflement régulier. Laborieux. Puis, une autre présence. Derrière lui. Dans l’embrasure de la porte. Une odeur de nylon et de cire. Le Gardien. Marc ne se retourna pas. Il perçut une masse de pression atmosphérique. Une gravité insupportable. — Le traitement est en cours, dit une voix de gorge. Les murs parlèrent. Les canalisations parlèrent. Le bâtiment entier s'exprima. — Choisissez, Marc. Marc serra le coupe-papier. Le métal s’enfonça dans sa paume. Une goutte de sang perla. Chaude. Réelle. Il regarda l’ombre de l’homme assis. La statue de sel attendait. Marc leva le bras. Sa main trembla de façon convulsive. Ses dents claquèrent. Un bruit de castagnettes macabre. — Je ne suis pas un meurtrier. — Vous êtes un résident, répondit la voix du Gardien. Ici, c’est la même chose. Marc ferma les yeux. Il vit son nom. Quatre lettres rouges. Un point final. Il pensa à Madame Vasseur. Trop de bruit. Il pensa à Lucas Morel. Trop de traces. Il regarda l’homme sans nom. Le silence était parfait. Il fit un geste saccadé. Le bras s’abaissa d’un coup sec. Le métal rencontra la chair. Un son de tissu déchiré. Un soupir. L’ampoule se ralluma. Une lumière blanche. Violente. Aveuglante. La chaise était vide. La table était vide. Les journaux avaient disparu. Marc était seul dans l’alvéole. Il regarda sa main. Elle était propre. Pas de sang. Pas de coupe-papier. Il ouvrit son carnet. Le nom de Marc n’y était plus. À la place, une ligne vide. Un espace blanc. Immaculé. Il quitta l’alvéole. Il remonta les escaliers. Ses jambes étaient des colonnes de plomb. Il atteignit le 9ème étage. Entra dans le 9B. S’assit à son bureau. Le dossier de registre l'attendait. Il prit son stylo. Il écrivit un nom. *Lucas Morel.* Puis il barra le nom d’un trait net. Chirurgical. Dehors, dans le couloir, le bruit d’une chaise qu’on traîne sur le sol retentit. *Skrrrrt.* Le cycle recommençait. Marc regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Elles étaient froides. Comme le béton. Il alla vers la cuisine. Prit un verre d’eau. Le liquide avait un goût de métal. Par la fenêtre, le Grand Horizon s’étendait à l’infini. Des blocs de gris sous un ciel de plomb. Pas une lumière. Pas un mouvement. Juste le bourdonnement des néons. Il était 14h15. Au 6ème étage, l’infirmière Chantal arrivait devant la porte 612. Elle frappa. Marc sourit. Elle ne recevrait aucune réponse. Madame Vasseur n’avait jamais existé. Le chapitre 18 était clos. Marc posa le stylo. Le plastique noir brilla sous le néon. Sa main était devenue une extension du bureau. Une pièce de la machine. L’encre de Lucas Morel était encore humide. Elle ressemblait à une plaie refermée. Une cicatrice sur le papier. Il se leva. Ses articulations craquèrent. Un son sec. Os contre os. Le Grand Horizon respirait à travers les conduits d’aération. Un souffle lent. Régulier. Chargé de poussière et de graisse. Marc s’approcha du mur. Le panneau technique était entrouvert. Les câbles pendaient comme des viscères. Ses doigts effleurèrent le béton brut. Froid. Humide. Il trouva la liasse. Le registre des ombres. Il s'assit. La chaise grinça. Un cri de métal torturé. Il ouvrit la première chemise cartonnée. *Candidat n°1 : Elias Thorne. Appartement 412.* Thorne. Archiviste retraité. Pas de famille. Pas de visites. Sa consommation d’eau était minimale. Son électricité stagnait. Un fantôme de 1,75 mètre. Une existence de papier. Marc ferma les yeux. Il visualisa l’homme gris. Thorne ne ferait aucune vague dans l’administration du vide. Il secoua la tête. Thorne possédait un chat. Un animal signifiait des besoins. Des croquettes. Une litière. Une odeur de décomposition. Les voisins finiraient par se plaindre. Les pompiers enfonceraient la porte. Trop de traces. Il tourna la page. *Candidat n°2 : Sarah Lemoine. Appartement 205.* Étudiante. En retard sur son loyer. Une anomalie financière. Une erreur de calcul. Dans sa photo d’identité, elle souriait. Une erreur. Dans cet immeuble, on ne souriait pas. On survivait. Elle commandait des pizzas trois fois par semaine. Le livreur connaissait son visage. Trop de témoins. Trop de contacts sensoriels. Son effacement créerait un trou visible. Marc reposa la fiche. Sa gorge était sèche. Il but une gorgée d’eau. Le liquide glissa comme du mercure dans son œsophage. Il devait trouver le zéro absolu. L’homme qui n’existait déjà plus. Il tourna une troisième page. Le papier était jauni. Effrité. *Candidat n°3 : Paul Valmer. Appartement 614.* Pas de profession. Pas d’âge précis. Dossier mince. Presque vide. Valmer occupait l’appartement depuis douze ans. Aucun incident. Aucun voisin ne l’avait jamais salué. Marc se leva. Il avait besoin de voir. Il reprit l’ascenseur. Chute lente. Les câbles gémirent. Les parois en inox étaient griffées. Des insultes gravées à la pointe de couteau. Des noms oubliés. Le 6ème étage l’accueillit. L’odeur d’acide et de chou. Il s’avança vers la porte 614. Il s’arrêta. Il attendit. Il ne respirait plus. Son cœur battait avec une lenteur calculée. Derrière la porte, rien. Un silence minéral. Marc observa le paillasson. Il était aligné avec le seuil. Pas une poussière. La boîte aux lettres était scellée par du ruban adhésif de l’intérieur. Valmer ne voulait rien recevoir. Marc posa son oreille contre le bois. C’était froid. Il perçut un son. Un frottement régulier. *Frouch. Frouch. Frouch.* Quelqu'un balayait. Un homme qui nettoie son propre vide. C’était lui. La cible parfaite. Paul Valmer était une erreur de registre déjà accomplie. Marc fit demi-tour. La pression dans ses tempes augmentait. Une pulsation de béton. Il rentra dans le 9B. Il ouvrit le registre à la page de Valmer. Il écrivit le nom en lettres capitales. *PAUL VALMER.* Il s’arrêta. Une goutte d’encre perla. Elle tomba sur le papier. Une tache noire. Un œil qui le regardait. Le froid s'installa derrière lui. L’odeur de l’ozone. Le Gardien était là. Son ombre se projeta sur le bureau. Une silhouette immense. Immobile. — Il est prêt, murmura le Gardien. Sa voix était le son d’un tampon officiel qui s’écrase sur une fiche de décès. — Il n’a personne, répondit Marc. — Personne n’a personne, Marc. Le Grand Horizon est une île. Le vide est l’océan. Trace le trait. Marc saisit sa règle en acier. Il l’écrasa sur le nom de Paul Valmer. Ses phalanges blanchirent. Il tira le trait. Un son strident déchira l’appartement. Un cri de métal. Les murs semblèrent s’étirer. Le plafond s’abaissa. La géométrie de la pièce changeait. Elle digérait Paul Valmer. Le Gardien disparut. Marc était seul. Il devait vérifier. Il descendit au 6ème par les escaliers. Il atteignit l’étage. Il chercha la porte 614. Il passa devant la 610. La 612. La 616. Il recula. Il compta les portes. 610. 612. Une paroi de béton lisse. 616. La porte 614 n’existait plus. Pas de chambranle. Juste le béton. Gris. Brut. Millénaire. Marc passa sa main sur la paroi. C’était dur. Définitif. Il eut un hoquet de rire sec. L’équilibre était rétabli. Il remonta au 9ème. Dans l’appartement 9B, le téléphone en bakélite noire sonna. Elias Thorne n'était plus qu'une question de minutes. Marc décrocha. Il écouta la respiration à l'autre bout. — Le suivant, Marc. Le registre a faim. Marc raccrocha. Il regarda le registre. Les pages défilèrent. Tous les noms étaient barrés. Il s'arrêta à la dernière page. Un seul nom restait intact. *MARC DUVAL.* Date du jour. Heure : 16h00. Sa montre afficha 15h58. Son cœur s'emballa. *Boum. Boum. Boum.* Il n'était plus l'expert-comptable. Il était la créance. Il sortit dans le couloir. Il courait. Il frappa à la 9A. Rien. À la 9C. Rien. Il descendit au 8ème. Une silhouette marchait au bout du couloir. Un homme de dos. Manteau bleu. Mallette. Marc sprinta. Il attrapa l’homme par l’épaule. Il le fit pivoter d’un coup sec. L'épaule de l'homme craqua. — Votre nom ! Donnez-moi votre nom ! L’homme ne montra aucune peur. Ses yeux étaient deux puits de vide. — Je n’ai plus de nom, Marc. Vous me l’avez pris il y a dix minutes. Le visage de Paul Valmer se dissolvait. Sa peau devint poussière. Ses vêtements s’effilochaient. — Le vide ne se remplit pas, Marc. Il s’étend. L’homme s’évapora. Marc resta seul, les mains tendues vers le néant. 15h59. Il se rua vers l’ascenseur. Appuya sur le 9. Le bouton resta éteint. La lumière faiblit. Le néon explosa dans un nuage de gaz. Noir total. Les parois de l’ascenseur se rapprochèrent. L’inox devint froid. Rugueux. Le métal se transformait en béton. Marc essaya de crier. Sa gorge était pleine de poussière. Ses pieds s'enfonçaient dans la matière. Il fusionnait avec la cabine. Une lumière crue s’alluma. Il était assis sur une chaise en bois. Devant lui, une table. Une pile de journaux. Ses jambes étaient immobiles. Elles faisaient partie de la structure. Il tourna la tête. Un judas dans une porte blindée. Un œil bleu le fixait. Un œil rationnel. Froid. C’était Marc. Le Marc d’il y a une heure. L'homme derrière la porte fit un geste saccadé. Le bras s’abaissa. Marc sentit un choc métallique dans la nuque. Un son de tissu déchiré. Le monde bascula. Marc ouvrit les yeux dans l’appartement 9B. Il tenait le stylo. Le nom de Marc Duval était barré d’un trait net. En dessous, une nouvelle ligne : *Lucas Morel.* Le nom était intact. Brillant. Marc posa le stylo. Le poids de ses os avait disparu. Il ne percevait plus le contact du sol. Il n'était plus qu'un courant d'air froid. Il était le Gardien. Il alla vers la cuisine. L'eau n'avait plus de goût. Par la fenêtre, le Grand Horizon s'étendait. Au 6ème étage, une infirmière arrivait devant une porte. Elle frappa. Marc sourit. Il prit son registre. Sortit de l’appartement. La chasse devenait éternelle. Elle devenait administrative. Les semelles frappèrent le linoleum. Un son d’os. Il s’arrêta contre le mur. L’infirmière était là. Blouse bleue. 612. *Toc. Toc. Toc.* — Monsieur Morel ? Elle tourna la clé. La porte s'ouvrit sur l'obscurité. Elle entra. Marc compta. À dix, le hoquet de terreur arriva. Elle ressortit en trébuchant. Le plateau tomba. Les pilules s’éparpillèrent comme des billes de verre. — Il n’y a rien, souffla-t-elle. Marc s’avança. Son ombre coupa la lumière. — Un problème, Mademoiselle Meunier ? — La pièce... elle est vide. Juste du gris. Marc consulta son registre. Il posa la pointe fine sur le papier. — Lucas Morel n'habite pas ici. Vérifiez vos dossiers. Le burn-out crée des fantômes. L'infirmière s'enfuit vers l'ascenseur. Marc entra dans la 612. Ses pieds rencontrèrent une couche épaisse de cendre de mémoire. Au milieu du béton nu, une prothèse dentaire luisait. Marc la ramassa. Elle était froide. Il la glissa dans sa poche. Il barra Lucas Morel. Un trait précis. Un frisson parcourut le bâtiment. Le Grand Horizon digérait. Marc gratta son cou. Sa peau s’effritait. Des paillettes grises tombèrent sur le registre. Il ressortit. La porte 612 perdit son chiffre 2. Il se volatilisa. La porte affichait 61. Marc descendit au 4ème. Un vieux courbé attendait près du vide-ordures. Albert Gallier. — C’est l’heure ? demanda le vieux. — Posez votre sac. Les bouteilles se brisèrent dans le plastique. Marc chercha le nom. L’ascenseur monta soudainement. Un vrombissement violent. *Ding.* Les portes coulissèrent sur une odeur de tabac froid et de chair morte. — Il arrive, souffla Gallier. Vous allez trop vite, Marc. On ne fait pas ce travail. On le devient. Le Grand Horizon gémissait. Une fissure noire zébra le mur. Gallier disparut. Le verre devint sable. Marc se retrouva devant une porte d’acier sans poignée. Une fente de la taille du registre. — Archivez le surplus, Marc. L’encre remontait ses veines. Ses bras devenaient noirs. La couleur de l’oubli. Il inséra le registre dans la fente. Un bruit de broyeuse industrielle. Le cuir fut mâché. Ses jambes devinrent pierre. Il fusionna avec le sol. Il leva les yeux. Claire Meunier se tenait là. Blouse bleue. Registre neuf. Elle le regarda avec une indifférence clinique. Elle chercha une page. — Marc Duval ? Il essaya de répondre. Sa bouche était pleine de gravats. Elle posa la pointe du stylo. — Dossier incomplet. Elle traça le trait. Noir. Net. Définitif. Le silence tomba. Un rideau de plomb. Claire Meunier rangea son stylo. Le nom de Marc Duval n’existait plus. Elle prit l’ascenseur. Le Gardien l’attendait à l’intérieur. — C’est fait ? — L’unité 9B est vacante. — Bien. Un nouveau dossier arrive. En bas, devant les portes vitrées, Elias Thorne attendait avec sa valise en cuir. Il regarda le sommet de l’immeuble. 14h00. Il poussa la porte. Le Gardien lui tendit une clé. — Appartement 9B. Elias entra dans l’ascenseur. Il vit une tache d’encre fraîche sur le carrelage. Il posa son doigt dessus. Elle ne partit pas. Au 9ème, il chercha la porte. Entre la 9A et la 10, une paroi peinte en gris souris. La clé tourna. Il s’assit à la table. Un son de grattage monta du panneau technique. Il colla son oreille. Un frottement de plume sur du papier. Il vit une empreinte de main noire sur le sol. Elle sortait de la matière. Il ouvrit un dossier. Un nom y était écrit. *Marc Duval.* Barré. Le téléphone en bakélite sonna. Elias décrocha. — Aidez-moi... Je suis dans la poutre... Elias jeta l’appareil. Il voulut sortir. La porte était soudée. Il regarda par le judas. Un œil bleu dilaté de terreur le fixait. Il courut à la fenêtre. Il n'y avait que du béton. Une cellule de registre. Ses doigts devinrent gris. De la poussière tomba de ses phalanges. Le panneau technique s'ouvrit. Un bras couvert d'encre attrapa sa cheville. — Remplace-moi. Écris ton nom sur le mur. Elias prit le charbon. Il traça un E. La pierre but le trait. Claire Meunier s'arrêta au 9ème étage. Elle ouvrit son registre à la page 9B. Le nom d'Elias Thorne l'attendait. Elle attendit que le cri s'arrête. Le silence revint. Elle traça le trait noir. — Suivant. Le Gardien peignit la porte avec un seau de gris. Elle s'effaça. Elle devint le mur. Elias Thorne soutenait maintenant le plafond. Il faisait partie du calcul. La bête avait mangé. Le vide était plein. Le battement de cœur du bâtiment reprit. Lent. Lourd. De pierre.

L'Ultime Trahison

Marc poussa le panneau technique. Le métal grimaça. Ses doigts griffèrent le béton. La poussière s'engouffra dans ses poumons. Il toussa. Le son mourut contre les parois sourdes. L'appartement 9B n'existait pas. Pas de fenêtre. Pas de porte. Un repli dans les entrailles du Grand Horizon. Marc entra. Ses semelles claquèrent sur le lino jauni. Un néon oscillait au plafond. *Tzz-tzz-tzz*. Le rythme de la folie. L'air sentait l'ozone et le papier mort. La pièce était étroite. Un couloir de dossiers. Des milliers de chemises cartonnées. Des vies rangées par ordre alphabétique. Marc chercha la lettre M. Le tiroir coulissa. Un cri de rouille. Marc parcourut les noms. *Maillard. Mallet. Marceau.* Il s’arrêta. *Marc.* Pas de nom de famille. Juste son prénom. Une étiquette rouge barrait le coin : "À TRAITER". L'encre luisait sous le néon blafard. Il ouvrit le dossier. Sa propre photo le fixa. Des yeux de mort. En bas de page, une mention : "Effacement requis." Le monde tangua. Marc s'agrippa au classeur. Le métal était glacé. Il n'était plus un homme. Il était une scorie. Une erreur de calcul dans les registres du béton. L'équilibre exigeait une proie. Si Marc voulait rester, une autre case devait devenir vide. Il referma son dossier. Ses yeux balayèrent les tiroirs. Vite. La sueur piquait ses paupières. Il ouvrit le tiroir L. *Lemoine. Leroy. Lestat.* *Lestat, Jacques. Appartement 4C.* Soixante-huit ans. Retraité. Aucun parent proche. Pas d'amis. Un homme invisible. Marc sortit la chemise. Ses doigts tâtonnèrent dans la boîte à outils sur le bureau. Il trouva un cutter. La lame jaillit dans un déclic sec. L'acier brilla. Marc découpa sa photo. Le papier crissa. Il fit de même avec celle de Lestat. Il intervertit les visages. Il prit le flacon de colle forte. L'odeur chimique lui monta au nez. Une goutte tomba, rongea le lino. Marc fixa son visage sur la fiche de Lestat. Ses gestes étaient saccadés. Précis. Chirurgicaux. Il ne réfléchissait pas. Il exécutait une procédure. Sa rationalité était devenue une arme. Il prit le tampon encreur noir. "À TRAITER". Il l'écrasa sur le dossier de Jacques Lestat. Le choc fit vibrer la table. L'encre bava. Lestat n'était plus un résident. Il était une anomalie. Marc rangea les dossiers. Le silence revint. Lourd. Le Grand Horizon digérait l'information. Dans les murs, les tuyauteries grognèrent. Le béton acceptait l'échange. Marc se redressa. Ses muscles étaient tendus comme des câbles d'acier. Ses mains ne tremblaient plus. Elles étaient froides. Mortes. Il sortit par la trappe technique. Le couloir était désert. Il marcha vers l'ascenseur. Ses pas ne produisaient aucun son. Il se sentait léger. Presque transparent. L'ascenseur arriva. Les portes s'ouvrirent. Le Gardien était là. Il tenait un registre sous le bras. Ses yeux étaient deux billes de verre sombre. Il s'effaça. Un automate de chair. Ses yeux ne quittèrent pas la nuque de Marc. — Belle soirée, Monsieur Marc, dit le Gardien. Sa voix était un froissement de parchemin. — Belle soirée, répondit Marc. Les portes se fermèrent. Marc regarda son reflet dans le miroir. Son visage semblait flou. Les contours de son corps s'effilochaient. Il descendit au quatrième étage. Appartement 4C. La clé entra dans la serrure. Elle tourna sans résistance. L'appartement sentait la soupe aux poireaux et la naphtaline. Jacques Lestat était assis dans son fauteuil. Il regardait la télévision sans son. Des lueurs bleues sur son visage parcheminé. Il ne se retourna pas. — C'est déjà l'heure ? demanda le vieil homme. Sa voix était résignée. — Le registre a été mis à jour, dit Marc. Lestat hocha la tête. Il se leva lentement. Ses articulations craquèrent. Il se dirigea vers la porte. Il ne prit rien. Ni manteau, ni souvenirs. Il n'en avait plus besoin. Il n'existait plus. Marc s'assit dans le fauteuil encore chaud. Il prit le journal. 7 horizontal : "Disparaître sans laisser de traces". Dix lettres. *E-F-F-A-C-E-M-E-N-T.* Le téléphone sonna. Une voix féminine. Administrative. Froide. — Monsieur Lestat ? Nous avons un problème. Vous n'existez pas dans notre base de données. Veuillez rester chez vous. Un agent de régulation va passer. La ligne coupa. Marc resta immobile. Le combiné grésillait. Une sueur glacée coula entre ses omoplates. Il regarda la photo sur le buffet. Jacques Lestat, jeune, devant l'immeuble. Marc s'approcha. Il écarquilla les yeux. Sur la photo, ce n'était pas Lestat. C'était lui. Marc. Avec trente ans de plus. Le temps n'existait pas ici. Le béton était une boucle. Le verrou de la porte grinça. Quelqu'un insérait une clé. Marc recula vers la cuisine. La porte s'ouvrit. Un homme entra. Il était jeune. Épuisé. Un burn-out gravé sur le visage. L'homme regarda Marc. — C'est déjà l'heure ? demanda Marc. Sa propre voix lui parut étrangère. Le jeune homme ne répondit pas. Il tenait un dossier sous le bras. Une étiquette rouge barrait le coin. Il sortit un cutter. Marc ferma les yeux. Il entendit le cri sourd du papier que l'on déchire. Puis plus rien. Il ouvrit les paupières. Le sol était un linoléum poisseux. L'odeur de poussière et de soufre lui brûla les narines. Les murs de l'appartement avaient disparu. À leur place, des étagères de métal à perte de vue montaient jusqu'à un plafond invisible. Marc se redressa. Ses articulations craquèrent comme du bois mort. Ses mains étaient tachées d'encre noire. Au loin, un tiroir s'ouvrit. Marc avança. Il était devenu une ombre parmi les ombres. Il tourna au coin d'une allée. Le rayonnage portait une plaque : *SECTION 09 - EFFACEMENTS EN COURS*. Le Gardien était assis derrière un bureau en béton. Sa blouse grise était boutonnée jusqu'au cou. Ses yeux étaient deux fentes vides. Devant lui, un registre ouvert. Les pages étaient faites de peau humaine, fines et translucides. Le Gardien tenait un stylet d'os. Il grattait la surface du papier. — Où suis-je ? demanda Marc. — Vous êtes dans le pli, répondit le Gardien sans lever les yeux. Le lieu où l'on range ce qui n'a plus de nom. Marc vit son nom sur la page. *Marc Vasseur.* Le Gardien posa la pointe de l'os sur la première lettre. Une douleur fulgurante traversa l'épaule de Marc. Il tomba à genoux. — L'équilibre, dit le Gardien. Le Grand Horizon ne tolère pas le vide. Un nom sort. Un nom entre. Pour qu'il prenne votre place dans l'oubli, vous devez prendre sa place dans la chair. Le Gardien lui tendit le stylet. L'objet était chaud. Vivant. Marc saisit le dossier de la prochaine cible. *Lemoine, Thomas.* Il posa la fiche sur le registre. Il plaça la pointe de l'os sur son propre poignet. Il appuya. La peau céda. Pas de sang. Juste cette encre noire. Elle coula le long du stylet. Marc commença à écrire. À chaque lettre, il aspirait l'existence de Lemoine. Son nom à lui disparut totalement. Le silence du béton reprit ses droits. Dans le registre du Gardien, une page se tourna d'elle-même. Une nouvelle ligne vide attendait. Le Grand Horizon avait faim. Marc prit le tampon. Il n'était plus une erreur. Il était la main qui corrigeait les bugs. Il était le froid. Il était l'archive. Il était le béton. Immuable. Souverain. Éternel.

L'Équilibre Mathématique

Le panneau technique grince. Le métal froid mord les doigts de Marc. L'obscurité du placard sent la poussière et l'ozone. Une ampoule nue pend au bout d’un fil. Elle vacille. Elle crache une lumière jaune, maladive. Marc tire la liasse. Le papier est épais. Du grain de registre administratif. Des milliers de noms s’alignent en colonnes serrées. Des lignes de carbone. Des vies réduites à une police d’écriture de bureaucrate. Son index glisse sur la feuille. La pulpe de son doigt accroche le papier. Il s'arrête. *Marc Vasseur.* Le nom est là. Une barre horizontale le traverse. Une ligne d'encre noire, grasse, définitive. Le trait est droit. Précis. Un travail d'archiviste appliqué. À côté, dans la colonne « État », un tampon humide luit encore. *ANNULÉ*. Marc retire sa main. Elle frappe le béton. Le choc résonne dans son coude. Il ne sent rien. Ses nerfs sont des câbles sectionnés. Ses poumons refusent l'air. Sa poitrine se verrouille. Une onde de givre remplace ses organes. Son pouls reste plat. Le sang ne cogne plus. La terreur est un concept oublié. Il regarde le nom en dessous du sien. *Morel, Appartement 4C.* Le nom Morel brille d'une clarté insolente. Le substitut fonctionne. L'équilibre est là. La mathématique du Grand Horizon ne tolère pas le vide. Un départ exige une arrivée. Une vie pour une absence. Marc sort du placard. Ses pas sont muets sur le linoléum gris. Il est léger. Trop léger. Il marche vers l’ascenseur. Le couloir s’étire. Les pores du ciment suintent une humidité noire. Le Grand Horizon respire. Un râle de ventilation sourd. Un battement de cœur mécanique. Il appuie sur le bouton. Le métal est tiède. Le voyant reste éteint. Marc frappe le bouton. Rien. Le mécanisme l'ignore. Il n'est plus un résident. Il prend l'escalier. Les marches sont hautes. Ses os pèsent une tonne. Ses paupières sont de plomb. Une sueur acide pique ses yeux. Il atteint le quatrième étage. Appartement 4C. La porte est une plaque de métal nu. Marc cherche le nom de Morel. Le métal est lisse. La plaque a disparu. Les trous de fixation sont bouchés par un enduit frais. Gris. Comme le reste. Il frappe. Le son est mat. Le béton absorbe l'impact. Ses articulations saignent. Des traces rouges marquent la porte. Personne ne répond. Un bruit de verrou tourne derrière lui. Marc se fige. La porte du 4B s’entrouvre. Mme Vernet passe la tête. Elle tient un sac poubelle. Ses yeux sont des billes de verre délavé. Elle regarde à travers lui. Elle voit du vide. — Madame Vernet ? souffle Marc. Sa voix est un craquement de feuilles mortes. La vieille femme fronce les sourcils. Elle fixe le point précis où il se tient. Ses pupilles ne font pas le point. — Qui est là ? demande-t-elle. Sa voix tremble. Elle regarde l'air. Elle regarde le rien. Marc tente de la toucher. Sa main passe à travers son épaule. Un froid polaire lui déchire le torse. Mme Vernet recule. Elle lâche son sac. Le plastique se déchire. Des épluchures et des papiers se répandent. — Sale courant d'air, murmure-t-elle. La porte claque. Le verrou siffle. Marc descend au rez-de-chaussée. Le hall est une cathédrale de béton. Le Gardien est là. Derrière sa vitre blindée. Il trie des fiches. Ses gestes sont lents. Il porte une blouse grise. Marc frappe contre la vitre. Le Gardien ne lève pas les yeux. Il tamponne une fiche. *CLAC*. Le bruit résonne dans le hall désert. — Regardez-moi. Le Gardien attrape une autre fiche. Ses lèvres bougent sans son. Il compte. Marc attrape un pot de fleurs en béton. Il le jette. Le pot explose. La terre se répand. Le verre blindé ne se raye pas. Le Gardien s'arrête. Il regarde la terre au sol. Il prend un téléphone noir. — Maintenance ? Un incident au rez-de-chaussée. Un pot est tombé. Tout seul. Probablement les vibrations de la chaufferie. Envoyez quelqu'un. Il raccroche. Il reprend son tri. Marc sort du bâtiment. Le vent de la rue le gifle. Il sent le gasoil. Il s'arrête sur le trottoir. Des silhouettes sombres passent sous des parapluies noirs. Un homme en costume le percute. L'homme ne vacille pas. Il traverse Marc comme une brume matinale. Le givre mord l'échine de Marc. L'homme continue sa route. Il n'a pas senti d'obstacle. Marc regarde son reflet dans une vitrine. La vitre est propre. Le trottoir s'y reflète. Les voitures. Le ciel gris. Le reflet est vide. Marc n'est plus une image. Il est une erreur de calcul corrigée. Il remonte. Neuf étages. À pied. Chaque marche est un calvaire. Il s'effiloche. Le nom de sa mère s'efface. Son métier est une page blanche. Il arrive devant le 9B. La porte est entrouverte. Une lumière crue s'en échappe. Il entre. L'appartement est vide. Les meubles ont disparu. Il reste le béton brut. Au centre de la pièce, une chaise en métal. Une étiquette est collée sur le dossier : *MATÉRIEL DÉCLASSÉ*. Il s'assoit. Le métal est glacial. Son dos touche le mur. Le béton est rugueux. Il gratte sa peau. La douleur est la seule preuve. Il existe encore. Le silence se fige. Un silence de tombeau administratif. Puis, un bruit. Au-dessus. Au dixième étage. Le bruit d'une chaise qu'on traîne. *Criiiiiii*. Le son déchire le calme. Le cycle recommence. L'équilibre a bougé. Marc ne bouge plus. Ses mains sont posées sur ses genoux. Ses doigts sont immobiles. Il devient une partie du décor. Une ombre portée. Il est l'archive. Il est le dossier classé. Une goutte de sueur coule le long de sa tempe. Elle tombe. Elle ne fait aucun bruit. Elle s'évapore. Sa peau le brûle. Ses pores se bouchent. Le sang devient mortier. Ses os se soudent à la paroi. Le mur ondule. Le Gardien entre. Il ne parle pas. Il est une machine muette. Il pose un nouveau dossier sur la table en métal. Sophie Morel. Marc ne voit plus avec des yeux. Il voit des données. Ses lèvres s'étirent. Ses yeux brillent d'une étincelle que le ciment a éteinte. Il prend le stylo rouge. La pointe mord le papier. L'encre boit le nom de la femme. Sophie s'effiloche. Un brouillard de pixels gris. Elle disparaît. Le silence retombe. Marc est massif. Il est le pilier. Il est la chape de plomb. La porte s'ouvre. Un homme entre. Il a l'air perdu. Il vérifie un numéro sur un papier froissé. Il ressemble à Marc, avant. L'homme s'assoit sur la chaise. Il soupire. Il croit être en sécurité. Marc, devenu la cloison, sent la chaleur du dos de l'homme contre sa peau de pierre. Il veut hurler. Il n'a plus de bouche. Il n'a plus de voix. Le néon au plafond grésille. Une mouche morte tombe. Le nouveau venu prend le stylo rouge. Dans les fondations, un engrenage géant tourne d'un cran. Le compte est bon. L'équilibre est là. Zéro partout.
Fusianima
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Marc gare sa berline. La carrosserie brille. Il descend. Le vent frappe son visage. L’air sent le sel et la poussière de chantier. Il ouvre le coffre. Les cartons sont alignés. Un ordre militaire. Chaque étiquette porte une mention précise : « Cuisine », « Livres », « Dossiers A-K ». Marc saisit le premier. Ses muscles se tendent. Son dos craque. Un bruit sec. Il avance vers l’entrée. Le hall est...

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