Crasse, Cuivre et Carotide

Par Marcus V.Thriller

Thorne pose un pied devant l'autre. Ses bottes écrasent la scorie. Le Secteur des Soupapes recrache sa vapeur. L'air pèse une tonne. Le charbon gratte ses bronches. Il crache un glaire noir sur la grille. La valve dans sa gorge siffle. Un bruit de métal contre métal. Le cuir de son manteau craque. L...

La Première Bielle

Thorne pose un pied devant l'autre. Ses bottes écrasent la scorie. Le Secteur des Soupapes recrache sa vapeur. L'air pèse une tonne. Le charbon gratte ses bronches. Il crache un glaire noir sur la grille. La valve dans sa gorge siffle. Un bruit de métal contre métal. Le cuir de son manteau craque. L'huile a durci les coutures. Il avance dans le boyau numéro quatre. Les parois suintent une graisse rance. La visibilité tombe à deux mètres. Les manomètres oscillent dans le rouge. Les tuyaux de cuivre vibrent sous la pression. Thorne touche la paroi. Le métal brûle la peau de ses doigts. Il ne retire pas sa main. La douleur est une donnée technique. Il vérifie son revolver à barillet. Six balles chemisées de plomb. Le percuteur est sec. Il remonte le col de son manteau. La chaleur atteint cent degrés Celsius. L'humidité sature le textile. Une rigole d'huile coupe le passage. Le liquide noir stagne entre les pavés. Thorne s'arrête net. Une forme bloque l'évacuation. Un ouvrier gît sur le dos. Ses yeux fixent le plafond de fonte. La peau du visage est grise. Thorne s'accroupit. Ses genoux craquent comme du bois mort. L'odeur de viande cuite domine la vapeur. Le bleu de travail est lacéré. Le thorax a été ouvert à la meule. Un piston hydraulique remplace le sternum. L'acier brille sous la crasse. Des tuyaux de caoutchouc plongent dans les poumons. Le mécanisme s'active avec un bruit sourd. La bielle monte et descend. La peau du torse s'étire jusqu'à la transparence. Les côtes cassées pointent vers l'extérieur. Le sang sert de fluide hydraulique. Le piston bat encore. L'ouvrier est mort depuis une heure. La machine ignore le décès. Elle continue son cycle. Thorne sort une fiole de sa poche intérieure. Le kérosène pur brille dans le verre. Il plante l'aiguille dans sa cuisse. Le liquide brûle ses veines. Ses tremblements s'arrêtent. Sa vision devient nette. Il observe la soudure sur la bielle. Le travail est propre. Les rivets sont en laiton poli. L'Artisan a signé son œuvre. Thorne sort un carnet de notes. Il dessine le schéma du montage. Il ne cherche pas de motif. Il cherche le numéro de série de la pièce. La vapeur siffle plus fort. Une soupape de sécurité lâche au loin. Thorne se relève. Il marche dans le sang mêlé d'huile. Ses semelles glissent sur le métal. Il suit la trace de graisse noire. Elle mène vers les turbines centrales. Le bruit des engrenages couvre ses pas. La ville dévore ses pièces d'usure. L'ouvrier n'était qu'un rouage défectueux. Thorne recharge son arme par réflexe. Le froid de l'acier calme sa paume. Le Secteur des Soupapes gronde. Les pistons géants martèlent le sol. Les vibrations remontent dans les chevilles de Thorne. Il inspecte la plaie béante du cadavre. Les bords sont cautérisés au chalumeau. L'Artisan travaille vite. Il utilise des outils de précision. Thorne insère deux doigts dans la cavité thoracique. Il sent la chaleur de la vapeur interne. Le piston est un modèle Mark IV. C'est du matériel de la voirie centrale. Thorne note la référence dans sa tête. Il retire ses doigts couverts de cambouis et de plasma. Il les essuie sur son manteau. La tache s'ajoute aux autres. Le sifflement de sa trachée s'intensifie. L'air manque d'oxygène. Thorne ouvre une petite vanne sur son col. Un jet de vapeur s'échappe de son cou. La pression interne diminue. Il respire par saccades. Ses poumons sont des éponges sèches. Il regarde le plafond. Des câbles de cuivre pendent comme des lianes. Ils transportent l'énergie vers la ville-haute. Ici, on ne reçoit que les déchets. La rigole d'huile déborde. Le corps de l'ouvrier commence à glisser. Il dérive lentement vers la cuve de recyclage. Thorne ne le retient pas. Les morts sont du combustible. Il repère une empreinte sur le rebord d'une conduite. Une trace de botte plombée. La semelle est crantée pour la haute pression. Seuls les scaphandriers de maintenance portent ça. L'Artisan connaît les conduits. Il se déplace dans les zones létales. Thorne suit la marque. Elle s'arrête devant une trappe de visite. Les boulons ont été dévissés récemment. Thorne sort sa lampe à acétylène. Il frotte l'amorce. Une flamme jaune éclaire le conduit. L'obscurité recule de trois mètres. L'intérieur du tuyau est tapissé de suie. Thorne s'engage dans le tunnel. Il doit se courber. Son manteau frotte contre le métal brûlant. L'odeur de soufre devient insupportable. Il compte ses pas. Cent mètres. Deux cents mètres. Le tunnel débouche sur une passerelle de service. En bas, les chaudières rugissent. C'est le cœur thermique de New-Victoria. Des tonnes de charbon brûlent chaque seconde. La lumière vient des foyers ouverts. Les flammes sont orange et toxiques. Thorne voit une ombre bouger près de la turbine numéro huit. L'ombre est massive. Elle porte un casque de cuivre. Thorne sort son revolver. Il ne crie pas de sommation. Le bruit des machines rend la parole inutile. Il vise l'articulation du genou de l'ombre. Le scaphandre est épais. Il faut viser les joints. L'ombre se retourne. Le hublot du casque reflète le feu des chaudières. L'Artisan tient une clé à chocs. L'outil est relié à une ligne de vapeur par un flexible. Thorne presse la détente. Le coup de feu claque. La balle ricoche sur le cuivre. L'Artisan ne bronche pas. Il lève sa clé à chocs. Un jet de vapeur brûlante s'échappe de l'outil. Thorne plonge derrière un pilier en fonte. La vapeur siffle au-dessus de sa tête. Le métal du pilier devient brûlant. Thorne sent la sueur couler dans ses yeux. Il essuie son visage d'un revers de manche. Il vérifie son angle de tir. L'Artisan avance avec une lenteur mécanique. Chaque pas fait vibrer la passerelle. Thorne ajuste sa visée. Il vise le flexible de vapeur. C'est le point faible. Il tire deux fois. La première balle manque. La seconde sectionne le tuyau de caoutchouc. La vapeur haute pression se libère dans un hurlement. Le flexible fouette l'air comme un serpent blanc. L'Artisan est enveloppé dans le nuage. Thorne ne voit plus sa cible. Il écoute. Le bruit du flexible contre les parois. Le martèlement des bottes sur la grille. L'Artisan recule. Il disparaît dans le brouillard thermique. Thorne sort de sa cachette. Il court vers la turbine. Ses poumons brûlent. La valve de sa gorge siffle sans s'arrêter. Il atteint le bord de la passerelle. Le nuage se dissipe. L'Artisan a disparu. Thorne regarde en bas. Il n'y a que le vide et les flammes. Il ramasse un morceau de cuivre arraché au scaphandre. Le métal est marqué d'un poinçon. Une roue dentée brisée. C'est l'ancien emblème de la voirie. Thorne range le morceau dans sa poche. Il crache du sang. Le kérosène finit de faire effet. Ses mains recommencent à trembler. Il doit sortir de cette zone. La pression monte dans le secteur. Les alarmes commencent à hurler. Des sirènes à air comprimé déchirent le silence des machines. Il rebrousse chemin. Il repasse devant le cadavre de l'ouvrier. Le piston bat toujours. *Tchac-poum.* Le rythme est régulier. C'est la seule chose qui fonctionne correctement dans ce secteur. Thorne sort du boyau numéro quatre. Il retrouve l'air vicié de la rue principale. Les ouvriers de la prochaine équipe passent à côté de lui. Ils ne regardent pas l'inspecteur. Ils regardent leurs pieds. Ils ont peur de devenir des pièces détachées. Thorne remonte la rue. Il cherche un distributeur de kérosène. Il a besoin d'une autre dose. La ville continue de tourner. Le sang lubrifie les engrenages. La journée ne fait que commencer.

Kérosène et Cartilage

Thorne s'adosse à une conduite de vapeur. Le métal brûle son manteau de cuir. Il ne sent rien. Ses mains s'agitent de mouvements saccadés. Les doigts tapent contre la crosse de son revolver. C'est le manque. Il ouvre une sacoche fixée à sa ceinture. Il en sort une seringue en laiton brossé. Le réservoir est plein. Le liquide jaune brille sous la lumière des lampes à huile. C'est du kérosène purifié. Thorne retrousse sa manche gauche. La peau est une mosaïque de trous noirs. Il cherche une veine épargnée. Il pique. Le piston de la seringue descend avec un bruit de succion. Le produit entre dans le sang. La brûlure est immédiate. Elle remonte jusqu'à la base du crâne. Les tremblements cessent. Ses muscles se figent. Thorne ferme les yeux. Sa valve trachéale siffle un jet de vapeur ténu. La pression interne se stabilise. Il range l'outil. Il retourne vers le corps de l'ouvrier. La victime repose sur un établi de fonte. Thorne sort une lampe à acétylène. Il dirige le faisceau sur le cou de l'homme. La carotide a disparu. Une tubulure de cuivre la remplace. Le travail est chirurgical. Thorne approche une loupe de la zone. Des rivets de deux millimètres fixent le métal aux tissus charnus. La soudure est parfaite. Elle ne présente aucune bavure. Le cuivre brille d'un éclat neuf. L'Artisan utilise un alliage à haute teneur en zinc. C'est une pièce de fonderie de précision. Le sang circule à l'intérieur du tube. On entend le flux heurter les parois métalliques. Thorne passe un doigt ganté sur la cicatrice. La peau est froide. Elle est cousue avec du fil d'acier inoxydable. L'Artisan ne tue pas ses cibles. Il les améliore. Il remplace les faiblesses organiques par des composants industriels. C'est une maintenance préventive sur du matériel humain. Thorne se redresse. Ses bottes grincent sur le sol couvert de limaille. Il observe la cage thoracique. Elle est ouverte. Un piston hydraulique remplace le sternum. L'appareil monte et descend. Il force les poumons à se gonfler. Les côtes craquent à chaque cycle. Le rythme est métronomique. L'ouvrier est encore vivant. Ses yeux sont fixes. Les pupilles sont dilatées au maximum. Il ne voit plus. Il n'est plus qu'un support pour la machine. Thorne note les références du piston. C'est un modèle de la série Mark-IV. Matériel de la voirie centrale. Il range son carnet. Un bruit de métal frotte contre le plafond. Thorne éteint sa lampe. Il reste immobile. Il ne respire plus. Sa valve siffle une dernière fois puis se tait. Au-dessus de lui, une grille de ventilation bouge. Une ombre glisse entre les barreaux. C'est Elara. Elle pèse quarante kilos. Elle se déplace sans bruit dans les conduits. Ses doigts sont noirs de suie. Elle porte des lunettes de protection teintées. Elle observe Thorne depuis son perchoir. Elle ne bouge pas. Elle attend le départ de l'inspecteur. Elle veut le cuivre. Elle veut les pièces. Thorne lève la tête. Il devine sa présence. Il ne sort pas son arme. Elara est un rat de tuyauterie. Elle connaît les entrailles de New-Victoria. Elle est une source d'information. Elle n'est pas une menace. Le bruit du secteur augmente. Les chaudières principales s'enclenchent. Les murs vibrent. La fréquence est basse. Elle fait trembler les dents. Le sonomètre de Thorne indique quatre-vingts décibels. C'est le seuil de douleur. La vapeur sature l'air. Elle se condense sur le cuir du manteau. L'odeur de graisse chaude devient insupportable. Elle se mélange à l'odeur de la viande cautérisée. Thorne crache un résidu de charbon. Il regarde une dernière fois le piston dans la poitrine de l'ouvrier. *Tchac-poum.* Le mouvement est fluide. L'Artisan possède une main sûre. Il connaît la résistance des matériaux. Il traite le cartilage comme du caoutchouc. Il traite l'os comme du bois de charpente. Thorne s'éloigne du cadavre. Il marche vers la sortie du local technique. Ses pas résonnent sur les plaques de fer. Il sent le kérosène circuler dans ses artères. Le produit lui donne une lucidité froide. Il analyse les faits. L'Artisan ne cherche pas la terreur. Il cherche la pérennité. Il veut transformer la population en un immense rouage. Chaque habitant doit devenir une pièce interchangeable. Thorne touche sa propre valve. Il est déjà une partie de ce plan. Il est un prototype usé. Il pousse la porte blindée. Le couloir est un tunnel de tuyaux entrelacés. Des manomètres affichent des pressions critiques. Des aiguilles oscillent dans la zone rouge. Personne ne répare les fuites. La ville dévore ses propres ressources. Thorne avance. Il doit trouver l'atelier de l'Artisan. Il doit trouver la source du cuivre. Les rivets sont la clé. Ils portent une marque de fonderie spécifique. Une roue dentée brisée. Thorne connaît ce symbole. Il appartient aux archives de la voirie. Il appartient aux morts. Derrière lui, Elara descend de la grille. Elle saute sur le sol avec la souplesse d'un chat. Elle sort une pince coupante de sa ceinture. Elle s'approche de l'ouvrier. Elle ne regarde pas son visage. Elle regarde le tube de cuivre. Elle commence à sectionner les rivets. Le métal crie sous la pression des mâchoires d'acier. Thorne ne se retourne pas. Il continue sa progression dans les boyaux de New-Victoria. La ville gronde. Elle a faim de métal et de sang. Le kérosène commence à s'évaporer. Thorne aura bientôt besoin d'une autre dose. Ses doigts frémissent déjà. Il serre les poings. Il avance dans l'obscurité grasse. La traque continue.

Le Rat de Tuyauterie

Thorne s'engage dans le conduit de ventilation. Le métal est brûlant. La suie sature l'air ambiant. Ses bottes glissent sur une couche de graisse noire. Il rampe. Le cuir de son manteau frotte contre les parois rivetées. Le bruit est régulier. Un frottement métallique résonne devant lui. C'est Elara. Elle se déplace avec agilité. Elle connaît les angles morts. Thorne ajuste sa position. Sa valve trachéale siffle. L'air manque dans ses poumons rongés. Il ignore la brûlure. Il suit la trace de suie fraîche. Le conduit bifurque vers le bas. La pente est raide. Thorne freine sa descente avec ses talons. Les vibrations des machines secouent la structure. New-Victoria gronde sous lui. Il arrive à une intersection. Une grille de fer forgé bloque le passage. Thorne regarde à travers les barreaux. Elara est là. Elle se tient sur une plateforme de maintenance. Elle vide un sac en toile sur un établi de fortune. Des fragments de fémur en laiton tintent sur le métal. Les pièces sont usinées avec précision. Des filetages apparaissent aux extrémités des os artificiels. Elara les examine à la loupe. Elle cherche des marques de fonderie. Thorne pousse la grille. Le métal gémit. Elara se retourne. Ses pupilles sont dilatées. Elle attrape une pince coupante. Thorne saute sur la plateforme. Le sol tremble. Il ne s'arrête pas. Elara tente de fuir par une échelle. Thorne saisit sa cheville. Il la tire vers le bas. Elle tombe sur le dos. Elle ne crie pas. Elle frappe le visage de Thorne avec son sac. Le laiton percute sa mâchoire. Thorne ne bronche pas. Il saisit le col de la fille. Il la projette contre une conduite haute pression. La vapeur hurle à l'intérieur du tuyau. La chaleur traverse le manteau de cuir. Elara est coincée. Thorne appuie son avant-bras contre son cou. La friction des corps dégage une odeur de sueur rance. La suie marque leurs visages. Elara halète. Ses yeux injectés de sang fixent Thorne. Elle ne montre aucune peur. Elle attend. Thorne sort une fiole de sa poche intérieure. Le kérosène pur brille sous la lumière des brûleurs. Il l'approche de son propre bras. Il enfonce l'aiguille. Le liquide entre dans ses veines. Ses tremblements s'arrêtent instantanément. "L'Artisan," dit Thorne. Sa voix est un râle mécanique. Il relâche la pression sur la gorge d'Elara. Elle crache une salive noire sur le sol. Elle range ses fragments de laiton dans son sac. Elle regarde la valve de Thorne. Le sifflement est plus calme. "Il travaille dans les zones de frottement," répond Elara. Elle désigne les niveaux inférieurs. Là où les pistons géants broient la roche. Thorne regarde les pièces de laiton. Ce sont des composants de haute qualité. L'Artisan ne recycle pas les déchets. Il crée de la valeur. "Montre-moi," ordonne Thorne. Elara ramasse sa pince coupante. Elle l'accroche à sa ceinture. Elle vérifie la pression d'une valve voisine. Elle fait un signe de tête. Elle s'engage dans un boyau étroit. Thorne la suit. Le conduit est saturé d'humidité grasse. L'eau de condensation goutte sur son chapeau. Ils descendent plus profondément. Le bruit des pompes hydrauliques devient assourdissant. Les parois sont couvertes de mousse de cuivre. L'oxydation verdâtre tache le métal. Ils arrivent devant une porte étanche. Elara manipule le volant de fermeture. Les engrenages tournent avec difficulté. La porte s'ouvre sur un abîme de tuyauteries. Des câbles d'acier pendent du plafond. Des gouttes d'huile tombent dans le vide. Elara pointe une lueur orange au loin. C'est une forge. La chaleur augmente de dix degrés. L'air devient lourd. Thorne sent le poids de son arme contre sa hanche. Il vérifie le barillet. Six balles à pointe de plomb. Ils progressent sur une passerelle suspendue. Le métal oscille. En bas, le Collecteur Central dévore les résidus de la ville. Le sang et la graisse forment un mélange visqueux. Elara s'arrête net. Elle s'accroupit derrière un réservoir de pression. Thorne l'imite. Il observe la zone de frottement. Un ouvrier est attaché à un cadre de fer. Sa cage thoracique est ouverte. Des pistons hydrauliques remplacent ses poumons. L'homme est encore conscient. Ses yeux roulent dans leurs orbites. Une silhouette massive s'active sur lui. L'Artisan porte sa combinaison de scaphandrier. Le cuivre des plaques brille sous l'éclat de la forge. Il manipule un chalumeau. La flamme bleue découpe la chair avec netteté. L'odeur de viande brûlée remplit l'espace. L'Artisan installe un raccord en T sur l'artère aorte. Il travaille sans hésitation. Chaque mouvement est calculé. Il ne regarde pas le visage de sa victime. Il regarde les manomètres. Thorne sort son revolver. Il vise le joint du scaphandre. Elara pose une main sur son bras. Elle secoue la tête. Elle montre les ombres autour de la forge. D'autres formes bougent. Des créatures hybrides. Des gardiens de métal et de peau. Ils patrouillent dans les zones d'ombre. Thorne range son arme. L'attaque frontale est impossible. Il doit attendre une défaillance. L'Artisan termine la soudure. Il actionne un levier. La vapeur entre dans le corps de l'ouvrier. Les côtes s'écartent avec un craquement sec. L'homme pousse un cri étouffé par un masque respiratoire. Les pistons commencent leur cycle. Un, deux. Un, deux. Le rythme est parfait. L'Artisan observe le résultat. Il ajuste une vis de réglage sur le sternum. Il semble satisfait. Il se détourne de l'établi. Il se dirige vers une armoire de rangement. Elara chuchote à l'oreille de Thorne. "Il va chercher le lubrifiant." Thorne observe le sac de la fille. Il contient les fragments de laiton. Il comprend. Elara ne vend pas seulement des restes. Elle fournit des pièces détachées. Elle fait partie du système. Thorne serre le poignet d'Elara. Il serre fort. Elle ne réagit pas. Elle regarde la forge avec une fascination clinique. "Tu connais les accès," dit Thorne. "Je connais chaque valve," répond-elle. Elle se dégage de sa prise. Elle rampe vers une conduite de décharge. Elle indique une trappe au-dessus de la forge. C'est l'entrée du système de refroidissement. Thorne évalue la distance. Dix mètres de vide. Des câbles de tension traversent l'espace. Il doit atteindre la trappe sans être vu. Les gardiens mécaniques tournent le dos. L'Artisan est occupé avec ses outils. Thorne s'élance sur le premier câble. Le métal est froid. Il progresse à la force des bras. Sa valve siffle de nouveau. Il serre les dents. La suie sur ses mains améliore sa prise. Il atteint la trappe. Il l'ouvre avec précaution. L'air frais du système de refroidissement le frappe au visage. Il entre dans le conduit. Elara le suit de près. Elle referme la trappe derrière eux. Ils sont maintenant au-dessus de l'atelier. Thorne regarde par une fente d'aération. L'Artisan injecte une huile rouge dans les pistons de l'ouvrier. Le sang sert de base au mélange. La machine fonctionne maintenant de manière autonome. L'ouvrier ne bouge plus. Il est devenu une pièce du moteur urbain. Thorne sent une vibration dans le conduit. La pression monte. "Le cycle de purge commence," dit Elara. Elle montre une vanne de sécurité. Si Thorne l'ouvre, la vapeur inondera l'atelier. L'Artisan sera ébouillanté dans son scaphandre. Thorne pose sa main sur le volant de la vanne. Il regarde Elara. Elle attend son geste. Elle n'a aucune émotion. Elle veut juste voir la machine fonctionner. Ou s'arrêter. Pour elle, c'est la même chose. Thorne tourne le volant. Le métal résiste. Il force. Un craquement retentit. La vanne cède. La vapeur siffle avec une violence inouïe. Elle s'échappe par les buses de refroidissement. En bas, l'atelier disparaît sous un nuage blanc. Les cris des gardiens mécaniques montent à travers la grille. L'Artisan hurle. Le son est métallique, déformé par son casque. Thorne ne regarde pas le carnage. Il se retire dans le conduit. Il doit trouver la source du cuivre. Il doit trouver la fonderie. Elara le devance déjà. Elle ramasse un fragment de laiton tombé au sol. Elle le glisse dans sa poche. Elle sourit. C'est un réflexe musculaire. Thorne avance dans l'obscurité. La traque change de niveau. La ville continue de gronder. Elle a toujours faim.

L'Odeur de l'Ozone

La chaleur de la fonderie frappe Thorne au visage. Elle a le goût du fer et de la suie. L'air est épais. Il pèse sur les poumons. Thorne ajuste son manteau de cuir. L'huile imprègne le vêtement. Elle protège de la morsure de la vapeur. Le sol vibre sous ses bottes. Les marteaux-pilons frappent la cadence. C'est un rythme cardiaque industriel. Un bruit de fin du monde. Thorne avance entre les cuves de fonte. Le métal liquide brille d'un éclat orange. Il n'y a pas de lumière ici. Seule la fusion éclaire les murs de briques noires. Thorne sort son pistolet de service. Le canon est froid. Sa main tremble. Il sort une fiole de sa poche. Le kérosène est limpide. Il enfonce l'aiguille dans son bras. Le produit brûle ses veines. Ses muscles se figent. Le tremblement s'arrête. Sa valve trachéale siffle un coup sec. Il arrive à l'atelier central. L'odeur le frappe avant la vue. C'est une odeur de viande grillée. Une odeur de foudre et de métal surchauffé. L'Artisan est passé par là. Thorne contourne une presse hydraulique. Il voit le contremaître. L'homme est étalé sur une table de marquage. Des brides d'acier bloquent ses membres. Sa bouche est grande ouverte. Un tube de cuivre s'y enfonce. Le contremaître est vivant. Ses yeux roulent dans leurs orbites. Ils sont injectés de sang. La pression interne déchire les capillaires. L'Artisan a ouvert le thorax. C'est une découpe chirurgicale. Les côtes sont écartées par des vérins miniatures. Les poumons d'origine gisent dans un seau de rebuts. Ils ressemblent à des éponges grisâtres. Ils ne servent plus. À leur place, l'Artisan a installé des soufflets. Le cuir est épais. Il est cousu avec du fil d'acier. Des pistons de laiton actionnent le mécanisme. Chaque mouvement est précis. Les soufflets se gonflent. Ils se dégonflent. Ils aspirent l'air saturé de charbon. Ils rejettent une vapeur grasse. Le contremaître essaie de hurler. Seul un sifflement sort de sa gorge. Thorne s'approche. Il pose sa main sur le front de l'homme. La peau est brûlante. La fièvre monte. Le corps rejette la greffe. La machine est trop puissante pour la chair. Les manomètres fixés sur le sternum s'affolent. Les aiguilles oscillent dans la zone rouge. La pression grimpe. Huit bars. Dix bars. Le cuir des soufflets se tend à rompre. Le sang gicle soudain. Une durite a lâché. Le liquide rouge asperge les cadrans de verre. Il coule sur les engrenages. Il sert de lubrifiant. Le mécanisme s'accélère. Le bruit devient strident. C'est le son d'une turbine en surrégime. Le contremaître se cambre. Ses os craquent. La colonne vertébrale cède sous la force des pistons. L'homme meurt dans un spasme mécanique. Thorne ne détourne pas les yeux. Il observe la défaillance. Il analyse la rupture. L'Artisan cherche la perfection. Il ne trouve que la mort. Thorne regarde autour de lui. L'atelier est vide. Le tueur est parti. Il reste une trace de son passage. Une traînée de graisse noire sur le sol. Elle mène vers les conduits d'évacuation. Thorne baisse les yeux. Un objet brille sous la table de marquage. Il s'accroupit. Ses articulations grincent. Il ramasse un rivet de cuivre. Le métal est lourd. Il est marqué d'un sceau circulaire. Thorne essuie le sang avec son pouce. Il reconnaît le symbole. Une roue dentée surmontée d'une clé anglaise. C'est le logo de l'ancienne voirie. Le service fermé après la grande explosion de la chaudière centrale. Il range le rivet dans sa poche. La pression dans la pièce continue de monter. Les tuyaux de la fonderie se mettent à vibrer. La vapeur siffle derrière les cloisons. Thorne sait ce qui va arriver. Le système est en surcharge. L'Artisan a saboté les vannes de régulation. La fonderie va sauter. Thorne se dirige vers la sortie. Il marche d'un pas régulier. Il ne court pas. Ses poumons rongés ne le permettent pas. Sa valve siffle plus fort. Il traverse la zone des cuves. Les ouvriers ont fui. Les machines tournent à vide. Le métal liquide déborde des rigoles. Il lèche les pieds des structures en fer. Il atteint la porte blindée. Il tire le levier. Le mécanisme résiste. Thorne pèse de tout son poids. Le métal gémit. La porte s'ouvre sur une ruelle sombre. L'air extérieur est froid. Il sent le soufre et la pluie acide. Thorne sort. Il ne se retourne pas. Derrière lui, une explosion sourde secoue le quartier. Les vitres des usines voisines volent en éclats. Une colonne de vapeur blanche monte vers le ciel noir. Elle ressemble à un fantôme de cuivre. Thorne sort une cigarette. Il l'allume avec un briquet de laiton. La fumée est moins toxique que l'air de la fonderie. Il regarde le rivet dans sa main. L'Artisan n'est pas un fantôme. C'est un ingénieur. Un homme qui connaît les entrailles de New-Victoria. Un homme qui veut réparer la ville en changeant ses pièces d'usure. Thorne recrache la fumée. Il remonte son col. La piste est chaude. Elle sent l'huile et le sang. Il marche vers la ville-basse. Ses pas résonnent sur les pavés gras. La ville gronde sous ses pieds. Elle a faim de métal. Elle a faim de chair. Thorne est le seul à entendre son cri. Il est le seul à comprendre la mécanique de la peur. Il doit trouver la source du cuivre. Il doit trouver l'Artisan avant que la pression ne fasse sauter la cité entière. La pluie commence à tomber. Elle est noire. Elle lave le sang sur ses mains. Thorne disparaît dans l'ombre des tuyaux. La traque continue. La machine ne s'arrête jamais.

L'Archive de Rouille

Thorne pousse la porte de l'Archive de Rouille. Le métal frotte sur le béton brut. Le bruit déchire le silence du sous-sol. L'air est saturé de poussière et de graisse froide. Des étagères de fer montent jusqu'au plafond voûté. Des milliers de dossiers dorment dans des boîtes en fer-blanc. La rouille ronge les coins des casiers. Thorne avance dans l'allée centrale. Ses bottes marquent la suie déposée au sol. Il cherche le secteur 4-B. C'est la zone des infrastructures hydrauliques. Le secteur 4-B se trouve au fond du couloir. Une lampe à huile brûle sur un support mural. La flamme vacille. Elle projette des ombres mouvantes sur les parois. Thorne s'arrête devant un meuble massif. L'étiquette en laiton est ternie par l'oxydation. Il lit les inscriptions gravées. "Ingénierie Civile - Projets Classés". Il tire la poignée du tiroir supérieur. Le mécanisme est grippé. Thorne force avec l'épaule. Le métal hurle. Le tiroir cède brusquement. Il sort une liasse de plans. Le papier est jaune et cassant. Il sent le vinaigre et le vieux cuir. Thorne pose les documents sur une table de tri en fonte. Il ajuste la mèche de sa lampe. La lumière jaune frappe les schémas. Ce sont les entrailles de New-Victoria. Des lignes d'encre noire dessinent des réseaux de tuyaux complexes. Des valves. Des pistons. Des chambres de compression. Il cherche les rapports d'incidents de la décennie précédente. Il feuillette les pages avec précaution. Ses doigts laissent des traces noires sur les marges. Il trouve le dossier 88-C. "Explosion de la Chaudière Centrale". La date correspond. Il lit le compte-rendu technique. La pression a grimpé de dix bars en une seconde. Les soupapes de sécurité ont été soudées volontairement. Le rapport mentionne un nom. Silas Vane. Ingénieur en chef de la voirie. Thorne regarde la photo d'identité agrafée au dossier. Le visage est flou. Un homme d'une cinquantaine d'années. Un regard vide. Des lunettes de protection sur le front. Le rapport indique : "Décès par vaporisation instantanée". Aucun corps n'a été retrouvé. Juste des débris de cuivre et une montre à gousset fondue. Thorne tourne la page. Il trouve des notes manuscrites. L'écriture est serrée. Précise. Obsessionnelle. Vane dessinait des schémas anatomiques sur les plans de la ville. Il superposait des cages thoraciques aux chambres de combustion. Il remplaçait les veines par des conduits de haute pression. Pour lui, New-Victoria n'était pas une cité. C'était un corps. Un organisme thermique géant. Thorne passe sa main sur un dessin. Une jambe humaine est couplée à un vérin hydraulique. Le texte en marge est clair. "La chair est une erreur de conception. Le carbone est instable. Seul l'acier dure." La chaleur monte dans la pièce. Les conduites de vapeur passent derrière les murs de briques. Elles vibrent. Le métal se dilate. Un sifflement continu emplit l'espace. Thorne sent la sueur couler sous son manteau de cuir. L'odeur de l'huile chaude devient suffocante. Sa valve trachéale commence à siffler. Le son est aigu comme une alerte de chaudière. Il manque d'oxygène. Ses poumons rongés par le charbon brûlent. Il fouille plus profondément dans le dossier de Vane. Il trouve des plans de la ville-basse. Ils sont modifiés à la main. Des tunnels secrets relient les collecteurs d'égouts aux ateliers de forge privés. Vane avait créé son propre réseau. Une circulation sanguine parallèle. Chaque habitant de la zone est répertorié. Ils ne sont pas nommés par leurs noms. Ils sont des numéros de série. "Pièce d'usure n°402". "Unité de pompage n°11". Thorne comprend la logique de l'Artisan. Le tueur ne cherche pas la souffrance. Il effectue une maintenance. Il répare ce qu'il considère comme une machine défaillante. Il ampute pour optimiser. Il installe des pistons pour augmenter le rendement. La ville dévore ses enfants pour continuer de tourner. Le sang sert de lubrifiant aux engrenages. Les cris sont couverts par le fracas des marteaux-pilons. Une quinte de toux secoue le corps de Thorne. Il se plie en deux contre la table. La douleur traverse sa poitrine comme une lame. Il crache violemment. Un liquide noir et visqueux macule le cuivre des dossiers. C'est un mélange de sang et de résidus de combustion. Thorne essuie sa bouche avec le revers de sa manche. Il regarde la tache noire sur le plan de la ville. Elle recouvre le secteur du Collecteur Central. Il sort une fiole de sa poche intérieure. Le liquide est incolore. C'est du kérosène pur. Il dévisse le bouchon. L'odeur âcre lui pique les narines. Il boit une gorgée. Le liquide brûle sa gorge. Ses tremblements s'arrêtent instantanément. Ses sens s'aiguisent. Il range la fiole. Il replie les plans de Vane. Il les glisse sous son manteau. Le sifflement dans les murs augmente. La pression est au maximum. Une valve de sécurité explose à l'autre bout de l'allée. Un jet de vapeur blanche envahit l'espace. La visibilité devient nulle. Thorne ne bouge pas. Il écoute le bruit des machines. Il entend le rythme cardiaque de New-Victoria. C'est un battement de métal contre le métal. Un cycle sans fin de compression et d'échappement. Il se dirige vers la sortie. Ses pas résonnent sur le sol métallique. Il évite le jet de vapeur brûlante. Il pousse la porte de l'Archive. Il remonte l'escalier vers la surface. L'air extérieur est froid et chargé de suie. La pluie noire tombe toujours sur la cité. Thorne remonte son col de cuir. Il connaît sa destination. Le Collecteur Central. C'est là que bat le cœur de la machine. C'est là que Silas Vane attend ses pièces de rechange. Thorne marche dans la rue sombre. Les réverbères à gaz grésillent. Il croise un ouvrier qui rentre de son quart. L'homme traîne une jambe de bois renforcée par des cerclages de fer. Il ne regarde pas Thorne. Il regarde le sol. Il est déjà une pièce d'usure. Thorne serre les poings dans ses poches. Ses articulations craquent. Il sent le poids du revolver contre sa hanche. L'acier est froid. Le plomb est prêt. La traque entre dans sa phase finale. La machine ne s'arrêtera pas d'elle-même. Il faut briser l'engrenage. Il faut couper la vapeur. Thorne accélère le pas vers les profondeurs. Ses poumons sifflent dans le noir.

Le Secteur Mort

Thorne agrippe le premier barreau de l'échelle. Le fer est froid. La rouille s'effrite sous ses gants de cuir. Il descend dans le puits vertical. Elara suit trois mètres plus haut. Ses mouvements sont fluides. Elle ne fait aucun bruit. L'air change de densité. La chaleur des niveaux supérieurs s'évapore. Une odeur de soufre et de métal froid remonte du conduit. Le vacarme des pistons de la ville-basse s'atténue. Il disparaît. Le silence prend toute la place. C'est le Secteur Mort. Thorne atteint le sol. Ses bottes s'enfoncent dans une boue épaisse. C'est un mélange de poussière de charbon et d'eau stagnante. Il lâche l'échelle. Ses articulations craquent. Il porte la main à son cou. La valve de sa trachée siffle. Il tire une fiole de sa poche. Le kérosène pur brûle sa gorge. Ses tremblements s'arrêtent. Il sort son revolver. Le poids de l'acier calibre .45 le rassure. Elara touche le sol. Elle pointe une direction avec son index noir de suie. Ils marchent dans un tunnel de briques sombres. Des tuyaux massifs courent le long des parois. Ils sont froids. La vapeur ne circule plus ici. L'eau goutte du plafond. Elle frappe le cuir du manteau de Thorne. Le bruit résonne comme un coup de feu. Ils arrivent devant une porte monumentale. Elle est faite de plaques de plomb rivetées. Les gonds sont saturés de graisse fraîche. Thorne pousse le battant. La porte pivote sans un grincement. L'atelier de l'Artisan s'ouvre devant eux. La pièce est un cercle de cinquante mètres de diamètre. Des lampes à huile pendent à des chaînes de fer. La lumière est jaune. Elle est grasse. Elle stagne au ras du sol. Thorne avance. Ses pas ne produisent aucun son sur le plancher de fonte. Il voit les tables de laiton. Elles sont alignées comme dans une usine de montage. Sur la première table, un homme est allongé. Il porte encore ses haillons d'ouvrier. Sa cage thoracique est béante. Les côtes sont écartées par des vérins en acier brossé. À l'intérieur, les poumons ont disparu. Deux pistons hydrauliques occupent la cavité. Des tuyaux de caoutchouc noir relient les pistons à la trachée. Un manomètre est vissé directement dans la cinquième vertèbre cervicale. L'aiguille du cadran oscille lentement. Elle indique une pression de deux bars. La chair autour du métal est cautérisée. Elle est noire. Elle ne saigne pas. Thorne examine la victime. L'homme est vivant. Ses yeux sont grands ouverts. Les pupilles sont dilatées. Elles ne réagissent pas à la lumière. L'homme respire au rythme des pistons. *Pshhh-clac. Pshhh-clac.* Le son est mécanique. Il est régulier. Elara s'approche d'une autre table. Elle ne dit rien. Elle regarde les instruments. Des clés à molette de précision. Des scalpels à vapeur. Des foreuses à main. Des bocaux remplis de graisse de moteur. L'Artisan utilise la graisse pour lubrifier les articulations humaines. Thorne continue sa progression. Il voit une femme. Ses jambes ont été sectionnées au-dessus du genou. Des prothèses en cuivre les remplacent. Les tiges de métal s'enfoncent dans les fémurs. Des boulons traversent la rotule. Le travail est propre. Les soudures sont polies. L'Artisan ne cherche pas la douleur. Il cherche la performance. Le silence du Secteur Mort est rompu. Un sifflement s'élève du fond de la salle. C'est un bruit de soupape de sécurité. Thorne pivote. Il lève son revolver. Son bras est stable. Une silhouette émerge de l'obscurité derrière une chaudière éteinte. L'Artisan avance. Il porte une combinaison de scaphandrier. Les plaques de cuivre sont rivetées entre elles. Le casque est un dôme de métal avec une fente étroite pour la vision. Un tuyau de cuivre annelé relie le casque à un réservoir dorsal. De la vapeur s'échappe des jointures des épaules. L'Artisan tient une pince hydraulique dans sa main droite. La mâchoire d'acier mesure trente centimètres. Elle est tachée de sang séché. Dans sa main gauche, il porte un injecteur de précision. Thorne ne parle pas. Il n'interroge pas. Il observe le mouvement des pistons sur les jambes du tueur. L'Artisan marche avec une lourdeur calculée. Chaque pas écrase la boue sur le sol de fonte. Le scaphandrier s'arrête à cinq mètres. Le sifflement de la combinaison s'intensifie. L'Artisan incline la tête sur le côté. Le métal du casque reflète la lumière jaune des lampes. Une voix sort d'une grille acoustique située au niveau du cou. Le son est métallique. Il est déformé par la résonance du cuivre. L'Artisan lève sa pince. Il actionne la commande. La mâchoire claque deux fois. Le bruit est sec. Thorne resserre sa prise sur la crosse du revolver. Il aligne les organes de visée sur la fente du casque. Sa respiration est courte. La valve dans sa gorge siffle. Elara recule dans l'ombre des tuyaux. Elle disparaît. L'Artisan fait un pas de plus. La vapeur s'échappe de ses genoux. Il pointe l'injecteur vers Thorne. Un jet de liquide corrosif frappe le sol à quelques centimètres des bottes de l'inspecteur. La fonte fume. L'odeur d'acide remplit l'air. Thorne appuie sur la détente. Le coup de feu déchire le silence. La balle de plomb frappe le plastron de cuivre. Elle ricoche. Une étincelle brille. L'Artisan ne recule pas. Il continue d'avancer. Thorne tire une deuxième fois. Il vise le tuyau annelé du réservoir dorsal. Le projectile sectionne le conduit. Une colonne de vapeur brûlante jaillit. L'Artisan s'arrête. Il émet un grognement mécanique. Il porte la main à son dos. Thorne ne perd pas de temps. Il court vers la gauche. Il cherche un angle mort. Ses bottes glissent sur une flaque de graisse. Il se rétablit. Il arme le chien de son arme. L'Artisan pivote sur ses talons mécaniques. Il est rapide malgré son poids. Il lance la pince hydraulique vers Thorne. L'outil percute une table de laiton. Le métal hurle. La table est pliée en deux. Thorne se cache derrière un pilier de fonte. Il recharge son barillet. Ses doigts sont agiles. Il insère les cartouches une par une. Le clic du barillet qui se referme est le seul son dans la pièce. L'Artisan ne siffle plus. Il libère toute la pression de son réservoir. Un nuage de vapeur blanche envahit l'atelier. La visibilité tombe à zéro. Thorne ne voit plus les tables. Il ne voit plus les victimes. Il n'entend que le bruit des bottes de cuivre sur le sol. *Clang. Clang. Clang.* Le tueur se rapproche. Thorne retient son souffle. Il ferme les yeux. Il écoute. Le son vient de la droite. Il tire trois fois dans le brouillard. Les balles frappent le métal. Un cri étouffé répond aux tirs. Le nuage se dissipe lentement. L'Artisan est à deux mètres. Sa combinaison est percée au niveau de l'épaule. Un liquide sombre coule sur le cuivre. Ce n'est pas de l'huile. C'est du sang. L'Artisan lève son bras valide. Il saisit Thorne à la gorge. La force est celle d'une presse hydraulique. Thorne lâche son revolver. Il agrippe le poignet de métal. Il sent les rivets sous ses doigts. Sa valve respiratoire se bloque. Son visage devient gris. Thorne cherche son couteau dans sa botte. Sa main tremble. Il saisit la lame. Il la plante dans la jointure souple du cou de la combinaison. L'acier s'enfonce dans la chair. L'Artisan lâche prise. Il recule. Il porte ses mains à son casque. Un sifflement d'agonie sort de la grille acoustique. Il s'effondre sur une table d'opération. Le laiton gémit sous le poids. Thorne tombe à genoux. Il aspire l'air vicié. Sa trachée siffle violemment. Il regarde l'Artisan. Le tueur ne bouge plus. La vapeur s'échappe de ses blessures dans un dernier souffle. Elara sort de l'ombre. Elle tient un tuyau de plomb. Elle regarde le corps de cuivre. Elle s'approche d'une table. Elle commence à dévisser le manomètre de la victime encore consciente. Elle récupère le métal. Thorne se relève. Il ramasse son revolver. Il ne regarde pas Elara. Il ne regarde pas les morts. Il marche vers la sortie. La traque est finie. La machine continue de tourner. Le sang lubrifie les engrenages. La ville ne s'arrête jamais.

Choc Thermique

Thorne entre dans la zone de compression. La chaleur atteint cinquante degrés. La sueur sature son manteau de cuir. Ses poumons brûlent. Le charbon ronge ses alvéoles. Il respire par la valve de sa trachée. Un sifflement métallique rythme sa marche. Le Collecteur Central gronde sous ses pieds. Les pistons massifs écrasent le silence. L'huile goutte des plafonds bas. Thorne vérifie son chargeur. Six balles de gros calibre. Le plomb est lourd. Une masse de cuivre bouge dans l'ombre. L'Artisan sort de derrière une chaudière. Son scaphandre brille sous la lumière rousse. Il tient une bielle de piston. Le bord est meulé. L'acier luit. L'Artisan ne parle pas. Il avance avec une régularité mécanique. Ses bottes plombées font vibrer la grille. Thorne lève son bras droit. Son index presse la détente. Le percuteur frappe l'amorce. La détonation déchire l'air saturé d'humidité. La balle file vers le torse de cuivre. Le métal riveté dévie le projectile. Une étincelle jaune éclaire la pièce. La balle ricoche sur une conduite haute pression. Le sifflement du métal contre le métal est aigu. L'Artisan ne vacille pas. Il actionne une commande sur son avant-bras. Une soupape s'ouvre sur son plastron. Un jet de vapeur sèche jaillit. La température monte brusquement. Le nuage blanc percute Thorne. La vapeur traverse ses vêtements. Sa peau cuit. Les terminaisons nerveuses envoient un signal de surcharge. Thorne recule. Ses bottes glissent sur la graisse noire. Il heurte un bâti de machine. Ses doigts sont rouges. Des cloques se forment sur ses phalanges. Il serre la crosse de son arme. La douleur est un fait technique. Il ignore le stimulus. Il cherche une cible vulnérable. L'Artisan lève sa lame d'acier. Le mouvement est lent. La pression hydraulique actionne ses membres. Elara observe la scène depuis le réseau supérieur. Elle est accroupie sur un tuyau de retour. Ses mains noires saisissent une vanne de décharge. Elle voit Thorne en difficulté. Elle utilise une clé à molette lourde. Elle frappe le raccord d'une conduite de gaz. Le filetage cède sous l'impact. Un flux de gaz noir s'échappe. La fumée opaque envahit le secteur. L'odeur de soufre remplace celle de l'huile. La visibilité devient nulle. Thorne ne voit plus le scaphandre. Il entend seulement le bruit des pistons. L'Artisan cherche sa proie dans le noir. La fumée masque les mouvements. Thorne rampe vers un angle mort. Sa valve siffle dans l'obscurité. Thorne atteint une console de contrôle. Il sort une seringue de sa poche. Le liquide est ambré. C'est du kérosène pur. Il plante l'aiguille dans sa cuisse. Le produit entre dans son sang. Ses muscles se tendent. Ses tremblements s'arrêtent net. Ses pupilles se rétractent. Il perçoit les vibrations du sol. L'Artisan est à dix mètres. Le poids du scaphandre fait plier les plaques d'acier. Thorne vérifie son angle de tir. Il attend un signal visuel. La fumée noire tourbillonne. Une forme massive découpe l'obscurité. L'Artisan frappe une conduite au hasard. La bielle sectionne le métal. De l'eau bouillante inonde le sol. Thorne se lève. Il vise la jointure du cou. C'est le point faible du scaphandre. Le cuivre y est plus mince. Il presse la détente deux fois. Les flammes sortent du canon. Les impacts sonnent comme des coups de marteau. L'Artisan bascule en arrière. Son casque heurte une turbine. Le son est sourd. L'Artisan se redresse immédiatement. Ses servomoteurs hurlent. Il projette sa bielle vers Thorne. L'acier siffle dans l'air. Thorne plonge sur le côté. La lame percute la console de contrôle. Les cadrans volent en éclats. Le verre brisé jonche le sol. Thorne roule sur une grille brûlante. Son manteau fume. Il sent l'odeur de son propre derme calciné. Il ne lâche pas son arme. Elara descend par une chaîne de levage. Elle atterrit sans bruit derrière l'Artisan. Elle porte un chalumeau de découpe. Elle allume la flamme. Le dard bleu perce la pénombre. Elle vise le réservoir de pression dorsal du tueur. L'Artisan sent la chaleur. Il pivote avec une rapidité surprenante. Son bras de cuivre balaie l'air. Il frappe Elara à l'épaule. La fille est projetée contre un mur de briques. Elle s'effondre. Le chalumeau roule sur le sol. Thorne se relève. Il vide le reste de son chargeur. Trois coups rapides. Les balles frappent le plastron. Elles ne percent pas. Elles marquent seulement le métal. L'Artisan avance vers lui. Chaque pas est une menace sismique. Thorne jette son arme vide. Il sort un couteau de combat. La lame est courte. Elle est faite pour les espaces restreints. Il observe les mouvements du tueur. Il cherche une défaillance dans le rythme des pistons. La vapeur continue de s'échapper des tuyaux brisés. L'humidité sature l'air. Thorne respire avec difficulté. Sa valve artificielle s'encrasse. Il crache un mélange de sang et de suie. L'Artisan lève sa bielle pour le coup final. Le bras mécanique grince. Une fuite d'huile apparaît au coude du scaphandre. Thorne voit l'opportunité. Il s'élance vers l'avant. Il passe sous le bras du tueur. Il plante sa lame dans l'articulation du coude. L'acier s'enfonce dans le caoutchouc et le cuivre. Un liquide hydraulique noir gicle sur son visage. Le bras de l'Artisan retombe, inerte. La bielle frappe le sol dans un fracas de forge. Le tueur émet un son rauque à travers sa grille acoustique. C'est un grognement de métal torturé. Thorne ne s'arrête pas. Il saisit une chaîne de transmission qui pend du plafond. Il l'enroule autour du cou de l'Artisan. Il tire de toutes ses forces. Ses muscles brûlent sous l'effort du kérosène. L'Artisan tente de le saisir avec sa main valide. Thorne bascule son poids vers l'arrière. Il utilise un pilier comme levier. La chaîne se tend. Le cuivre du scaphandre gémit. Les rivets sautent un par un. La pression interne du tueur augmente. Les manomètres sur son torse s'affolent. Les aiguilles dépassent la zone rouge. Elara se relève avec peine. Elle ramasse son chalumeau. Elle rampe vers les pieds de l'Artisan. Elle sectionne les câbles de commande des jambes. Les étincelles jaillissent. Le tueur perd l'équilibre. Il tombe à genoux. La structure du Collecteur Central tremble sous le choc. Thorne maintient la tension sur la chaîne. Ses mains saignent. Le cuir de ses gants se déchire. L'Artisan lâche sa bielle. Il porte ses mains à son casque. Un sifflement d'agonie sort de la grille acoustique. La vapeur s'échappe par les joints rompus. Le tueur s'effondre sur une table d'opération. Le laiton gémit sous le poids. Thorne lâche la chaîne. Il tombe à genoux. Il aspire l'air vicié. Sa trachée siffle violemment. Il regarde l'Artisan. Le tueur ne bouge plus. La vapeur s'échappe de ses blessures dans un dernier souffle. Elara s'approche du corps de cuivre. Elle ne regarde pas Thorne. Elle sort un tournevis de sa ceinture. Elle commence à dévisser le manomètre de la victime. Elle récupère le métal. Elle fouille les compartiments du scaphandre. Elle cherche des pièces de rechange. Elle travaille avec méthode. Thorne se relève. Il ramasse son revolver. Il insère de nouvelles cartouches dans le barillet. Le clic du métal est le seul son dans la pièce. Il ne regarde pas Elara. Il ne regarde pas les morts. Il marche vers la sortie. Ses bottes laissent des traces de sang et d'huile sur la grille. Il passe devant les pistons géants. La machine continue de tourner. Le sang lubrifie les engrenages. La ville ne s'arrête jamais. Thorne sort dans la rue. La pluie de suie commence à tomber. Il remonte le col de son manteau. Il disparaît dans la brume de charbon.

La Valve de Décharge

Thorne appuie sa main gauche sur son flanc. Le cuir de son manteau est déchiré. Le sang sature le tissu épais. Le liquide est chaud. Il possède une odeur de fer et de sel. Thorne s'adosse contre la paroi d'acier. La surface est froide. La condensation coule le long de son dos. Sa trachée artificielle siffle. Le son est aigu. C’est une fuite de vapeur dans un conduit étroit. Il inspire. L'air vicié brûle ses bronches encrassées. Elara s'accroupit devant lui. Ses doigts sont noirs. La suie est incrustée sous ses ongles. Elle ne dit rien. Elle sort une boîte métallique de sa sacoche. Le couvercle est rouillé. Elle le dévisse avec force. Une odeur de pétrole et de soufre se dégage. C’est de la graisse industrielle de grade 4. Elle est conçue pour les engrenages à haute pression. Elara plonge deux doigts dans la pâte noire. La texture est visqueuse. Elle écarte les pans du manteau de Thorne. La plaie est nette. Un éclat de métal a tranché les chairs sur dix centimètres. Le muscle est visible. Il tressaille. Elara applique la graisse directement dans l'ouverture. Thorne contracte les muscles de sa mâchoire. Ses dents grincent. Le bruit ressemble à un broyeur de charbon. Il ne crie pas. Il serre ses poings sur ses genoux. La graisse fige le sang. Elle crée une barrière opaque. Le froid du lubrifiant calme l'inflammation des tissus. Ils sont dans une cuve de décantation. Le réservoir est vide. Le diamètre est de quatre mètres. Les parois en fonte étouffent les bruits de la ville-haute. Seul le martèlement des pompes hydrauliques résonne. Le rythme est constant. Soixante pulsations par minute. C’est le pouls de New-Victoria. Thorne sort une fiole de son holster. Le verre est teinté. Il contient du kérosène pur. Il retire le bouchon avec ses dents. Il avale le liquide d'un trait. Le carburant descend dans son œsophage. La chaleur se diffuse dans ses membres. Ses tremblements s'arrêtent. Ses pupilles se rétractent. Thorne regarde le plafond de la cuve. Des tubulures en cuivre s'entrelacent comme des veines. Des câbles de transmission courent le long des poutres. Il observe un boîtier de dérivation ouvert. Des filaments blanchâtres pendent du métal. Ce ne sont pas des fils de cuivre. Ce sont des nerfs humains. Thorne se redresse lentement. La graisse scelle sa plaie. Il s'approche des câbles. Il sort un scalpel de sa poche. Il sectionne un filament. Le tissu est organique. Il est relié à une électrode en laiton. Thorne comprend la structure. L'Artisan ne répare pas les machines. Il les hybride. Le tueur utilise la conductivité du système nerveux. Il veut supprimer la frontière entre la chair et la vapeur. Le Collecteur Central est le point de convergence. Toutes les conduites de la ville y mènent. Thorne suit du regard un tuyau de gros calibre. Le manomètre indique une pression de vingt bars. Le liquide à l'intérieur n'est pas de l'eau. La couleur dans le voyant de contrôle est rosâtre. C’est du plasma sanguin. Il est mélangé à de l'antigel et de l'huile de synthèse. La viscosité est parfaite pour les pistons de précision. L'Artisan veut connecter le cerveau de la cité au Collecteur. Il cherche une unité de calcul biologique. Les ouvriers amputés sont les composants. Leurs cages thoraciques servent de chambres de combustion. Leurs nerfs transmettent les ordres aux soupapes. La ville devient un organisme unique. Un prédateur thermique de plusieurs millions de tonnes. Elara ramasse son tournevis. Elle observe Thorne. Elle vérifie la tension des courroies sur le mur. Elle connaît la mécanique des fluides. Elle sait que la valve de décharge est proche. Si la pression monte, le système explose. L'Artisan a besoin d'un régulateur. Thorne touche sa trachée artificielle. La valve en laiton vibre sous ses doigts. Il est une pièce détachée. Il fait partie du plan. Thorne vérifie son revolver. Le barillet tourne avec un clic sec. Il insère des cartouches à pointe chemisée. Le plomb est lourd. Il remonte le col de son manteau. La graisse sur sa plaie a durci. Elle forme une croûte noire et rigide. Il ne ressent plus la douleur. Le kérosène neutralise ses récepteurs sensoriels. Il n'est plus qu'un vecteur de mouvement. Il marche vers l'échelle de sortie. Ses bottes résonnent sur le fond de la cuve. Le métal sonne creux. Elara le suit. Elle se déplace sans bruit. Elle est un rat de tuyauterie. Elle connaît les angles morts des caméras à vapeur. Ils atteignent le sommet de la cuve. Thorne pousse l'écoutille. La vapeur s'engouffre dans l'ouverture. La température monte de vingt degrés. L'air est saturé de particules de charbon. La visibilité est de trois mètres. Au loin, le Collecteur Central gronde. C’est un bruit de tonnerre souterrain. Les pistons géants écrasent l'air. Thorne regarde ses mains. Elles sont couvertes de graisse noire et de sang séché. Il ne les lave pas. Il saisit la poignée de son arme. Le métal est froid. Il avance dans le couloir de service. Les murs sont tapissés de cuir humain tanné. La peau est tendue sur des cadres en fer. Elle sert d'isolant thermique. Thorne voit des visages figés dans le derme. Les bouches sont ouvertes. Elles servent d'évents pour la vapeur. Le sifflement est continu. C’est une plainte mécanique. L'Artisan transforme la souffrance en énergie cinétique. La thermodynamique est sa seule morale. Thorne s'arrête devant une dérivation. Le tuyau principal se divise en trois. Un marquage au pochoir indique : "Secteur Nerveux Central". Les conduits sont chauds. Thorne pose sa main sur le métal. Il sent les pulsations du liquide. Le plasma circule. La pompe est proche. Il entend le cliquetis des soupapes de sécurité. Le rythme s'accélère. La ville a faim. Il regarde Elara. Elle désigne une trappe au sol. C’est l'accès aux injecteurs. Ils doivent couper l'alimentation en fluide biologique. Sans plasma, les pistons grippent. La machine s'arrête. Thorne hoche la tête. Il n'y a pas de place pour le doute. Seule la défaillance mécanique compte. Il engage son corps dans le conduit étroit. Le métal frotte contre sa plaie. La graisse tient bon. L'obscurité est totale. Thorne utilise son briquet. La flamme est bleue. Elle révèle des milliers de connexions synaptiques fixées aux parois. L'Artisan a tissé une toile. Thorne avance à quatre pattes. L'espace est réduit. L'odeur de viande brûlée est forte. Elle sature ses sinus. Il arrive au bout du conduit. Une grille bloque le passage. Derrière la grille, la salle du Collecteur. L'espace est vaste comme une cathédrale. Des pistons de dix mètres de haut montent et descendent. Ils sont lubrifiés par des jets de sang continu. Au centre, une silhouette en cuivre bouge. L'Artisan manipule un panneau de contrôle. Ses mains sont des pinces hydrauliques. Il connecte un dernier câble à une colonne vertébrale suspendue. Thorne sort une pince coupante. Il sectionne les barreaux de la grille. Le métal cède. Il se glisse hors du conduit. Il retombe sur une passerelle grillagée. Le vide est sous ses pieds. Cent mètres de rouages et de bielles en mouvement. La vapeur masque le fond du gouffre. Thorne lève son arme. Il vise le manomètre principal. L'aiguille est dans la zone rouge. L'Artisan se retourne. Le scaphandre de cuivre brille sous la lumière des fourneaux. Le casque n'a pas de visière. Juste une fente horizontale. Un sifflement s'échappe des évents de sa combinaison. Le tueur lève un bras. Une lame circulaire sort de son poignet. Elle tourne à haute vitesse. Le bruit déchire l'air. Thorne ne bouge pas. Il stabilise sa respiration. Sa trachée siffle une dernière fois. Il presse la détente. Le coup de feu est étouffé par le vacarme des machines. La balle percute le cadran en verre. Le liquide hydraulique jaillit. La pression chute brutalement. Les alarmes se déclenchent. Des sirènes à vapeur hurlent dans toute la ville-basse. L'Artisan bascule vers l'avant. Les pistons ralentissent. Le rythme cardiaque de New-Victoria s'effondre. Thorne regarde le tueur. Il ne cherche pas de haine. Il observe la panne. La machine humaine est défectueuse. Le sang continue de couler sur la passerelle. Il se mélange à l'huile de vidange. Thorne range son arme. Il se détourne. Il marche vers l'obscurité. Ses bottes laissent des empreintes sombres. La ville ne s'arrête jamais. Elle change juste de conducteur.

Vers le Coeur de Fer

Thorne s'arrête devant la cage d'ascenseur. Les câbles d'acier vibrent sous la tension. L'huile de vidange coule le long des parois. Il sort une fiole de sa poche intérieure. Le bouchon résiste. Il utilise ses dents. Le kérosène pur brûle sa gorge. Le liquide descend dans son estomac. Ses mains cessent de trembler. Il ajuste son manteau de cuir rigide. L'odeur de graisse froide imprègne le vêtement. Elara regarde vers le haut. Ses yeux sont injectés de sang. La pression atmosphérique augmente dans les conduits. Les tuyaux de cuivre sifflent. La vapeur sature l'espace. Thorne porte la main à sa gorge. Ses doigts trouvent la valve en laiton. Il tourne le cadran d'un quart de tour. Le métal déchire la cicatrice. Un sifflement aigu sort de sa trachée. L'oxygène entre de force dans ses poumons. Le charbon dans ses alvéoles oppose une résistance. Il crache un mucus noir sur le caillebotis. Son rythme cardiaque s'accélère. Il doit monter. Le Collecteur Central se trouve à cinquante mètres au-dessus. Ils grimpent sur les dents des engrenages primaires. Chaque roue mesure dix mètres de diamètre. Le métal est brûlant. Elara se glisse entre les pistons hydrauliques. Ses doigts noirs trouvent des prises sûres. Thorne suit avec difficulté. Ses bottes glissent sur le lubrifiant. Une étincelle bleue jaillit sous son talon. La friction produit une odeur de soufre. Le bruit des machines écrase les tympans. Thorne ne perçoit plus que les vibrations du sol. Le premier palier est une forêt de bielles. Le fer monte. Le fer descend. Le mouvement est perpétuel. Thorne évite un jet de vapeur latérale. Sa peau rougit instantanément. Il ne manifeste aucune douleur. Il serre les dents sur sa valve. Le cartilage de son genou craque à chaque extension. Elara est déjà plus haut. Elle ressemble à un rat dans le mécanisme d'une horloge. Elle évite les zones de cisaillement. Elle connaît les angles morts des machines. Thorne atteint le deuxième niveau. La chaleur devient physique. Elle pèse sur ses épaules. Il voit les réservoirs de pression. Les manomètres indiquent des chiffres critiques. Les aiguilles oscillent violemment. Le métal gémit sous la contrainte. L'Artisan a modifié les réglages. La ville-basse surchauffe. Thorne vérifie son arme. Le barillet tourne sans bruit. Les cartouches sont sèches. Il range le revolver dans son étui. Une conduite de retour éclate à sa gauche. L'eau bouillante frappe le mur. Thorne se plaque contre une poutre en I. La vapeur masque sa vision. Il avance à tâtons. Sa main rencontre une surface froide. C'est un tuyau de refroidissement. Il s'y agrippe. Il se hisse vers la passerelle suivante. Ses muscles brûlent. Le kérosène maintient ses nerfs sous tension. La fatigue est une donnée qu'il ignore. Elara s'arrête sur une traverse. Elle pointe le sommet du doigt. Le Collecteur Central domine la structure. C'est une sphère de cuivre riveté. Des centaines de tuyaux convergent vers elle. Elle ressemble à un cœur exposé. La lumière des fourneaux en bas donne au métal une teinte organique. La sphère pulse. Elle vibre au rythme des pompes à haute pression. L'Artisan est là-haut. Thorne voit une ombre massive près de la soupape principale. L'ascension finale commence par une échelle de service. Les barreaux sont couverts de suie grasse. Thorne monte un échelon après l'autre. Sa respiration est un sifflement mécanique. L'air est rare. La valve dans son cou aspire le vide. Il sent le goût du fer dans sa bouche. Elara disparaît dans une trappe de maintenance. Elle contourne la position par les conduits de ventilation. Thorne reste sur l'axe principal. Il est l'appât. Il atteint la plateforme supérieure. Le vent de la turbine souffle avec violence. Ses pans de manteau claquent contre ses jambes. L'Artisan se tient devant la soupape. Sa combinaison de scaphandrier brille sous les reflets des foyers. Le cuivre est marqué par les impacts. Des rivets manquent sur le plastron. De la vapeur s'échappe de ses articulations mécaniques. Le tueur ne possède plus de visage humain. Seule une plaque de verre fumé protège son crâne. Thorne sort son revolver. Il stabilise son bras gauche avec sa main droite. L'Artisan ne bouge pas. Il tient une clé à griffes de soixante centimètres. Une lame circulaire sort de son poignet droit. Le moteur de la lame démarre. Le bruit déchire l'air saturé. La lame tourne à cinq mille tours par minute. Elle projette des gouttes d'huile sur le caillebotis. L'Artisan fait un pas en avant. La plateforme tremble sous son poids. Thorne regarde le manomètre de la soupape. L'aiguille est dans le noir. La pression dépasse les limites de sécurité. Les boulons de la sphère commencent à s'étirer. Le métal pleure. L'Artisan lève son bras mécanique. Il vise la cage thoracique de Thorne. Il veut installer ses pistons. Il veut remplacer la chair par l'acier. Thorne ne recule pas. Il ajuste sa mire. Son doigt repose sur la détente. Le tueur lance une attaque latérale. La lame circulaire mord le montant d'acier. Les étincelles aveuglent Thorne. Il bascule sur le côté. Son épaule frappe le garde-corps. La douleur est nette. Il roule sur le sol gras. L'Artisan retire sa lame du montant. Le métal est tranché proprement. Le tueur pivote sur ses talons hydrauliques. Ses mouvements sont précis. Il n'y a aucune hésitation. C'est une cinématique parfaite. Thorne se relève. Sa valve trachéale siffle plus fort. Il a besoin de plus d'oxygène. Il tourne le cadran au maximum. Le sang coule sur son col. Il voit Elara sortir de l'ombre derrière l'Artisan. Elle tient une barre de fer. Elle ne peut pas percer l'armure. Elle vise les tuyaux de liaison. Elle frappe le raccord du bras droit. Un jet de liquide hydraulique jaillit. Le bras de l'Artisan retombe. La lame circulaire ralentit. Le tueur se retourne. Il saisit Elara par la gorge. Il la soulève d'une main. La pression de ses doigts de cuivre écrase la trachée de la fille. Elara lâche sa barre de fer. Ses jambes battent dans le vide. Thorne ne crie pas. Il vise le cadran de verre du casque. Il presse la détente. Le coup de feu est étouffé par le vacarme des machines. La balle percute le verre. Le verre se fissure mais ne rompt pas. L'Artisan jette Elara contre un réservoir. Elle s'effondre. Elle ne bouge plus. Le tueur se concentre sur Thorne. Il répare son circuit hydraulique avec une valve de secours sur son torse. Son bras droit se relève. La lame reprend sa rotation. Le sifflement devient insupportable. Thorne vérifie sa position. Il est dos à la soupape principale. La pression continue de monter. La sphère de cuivre émet un son de cloche sourd. Thorne range son arme. Il sort un couteau de tranchée. La lame est courte et épaisse. Il attend le contact. L'Artisan charge. Sa masse est celle d'une locomotive. Thorne plonge sous le bras mécanique. Il sent la chaleur de la lame frôler son dos. Il plante son couteau dans l'articulation du genou du scaphandre. Le métal résiste. Thorne pèse de tout son corps. Le joint d'étanchéité cède. Le liquide noir asperge ses mains. L'Artisan trébuche. Sa jambe gauche ne répond plus correctement. Il utilise sa clé à griffes pour se stabiliser. Il frappe le sol. Le caillebotis se tord. Thorne se dégage. Il est à bout de souffle. Ses poumons brûlent. Le kérosène s'épuise. Ses mains recommencent à trembler. Il regarde la soupape. L'aiguille a fait un tour complet. La défaillance est imminente. L'Artisan se redresse. Il ignore sa jambe endommagée. Il avance avec une lenteur fatale. Il lève sa lame circulaire pour le coup final. Thorne ne bouge pas. Il observe la soupape derrière le tueur. Il attend le point de rupture. Le sang de sa gorge macule son manteau. Il n'y a plus de haine. Il n'y a plus de mission. Il n'y a que la physique. La soupape explose. Le jet de vapeur à haute pression frappe l'Artisan dans le dos. Le cuivre du scaphandre devient blanc. Les rivets sautent comme des balles de fusil. Le tueur est projeté vers l'avant. Il tombe sur Thorne. Le poids de l'armure écrase l'inspecteur. La lame circulaire s'arrête à quelques centimètres de son visage. La vapeur inonde la plateforme. On ne voit plus rien. Le bruit est celui d'un monde qui se déchire. Le silence revient lentement. Seul le sifflement de la vapeur résiduelle persiste. Thorne repousse le corps inerte de l'Artisan. L'armure est vide de mouvement. Le verre du casque est brisé. À l'intérieur, il n'y a que des engrenages et de la viande calcinée. Thorne se lève. Il ramasse son revolver. Il marche vers Elara. Elle respire encore. Ses yeux sont ouverts. Elle regarde le plafond du Collecteur. Thorne ne l'aide pas à se lever. Il vérifie sa propre valve. Elle est tordue. Il la remet en place avec une pince. Le sifflement s'arrête. Il regarde la ville en bas à travers la structure. Les lumières des usines clignotent. Le rythme cardiaque de New-Victoria ralentit. La pression chute. La panne est réparée. Thorne se détourne. Il marche vers l'obscurité des escaliers. Ses bottes laissent des empreintes sombres sur le métal. La ville ne s'arrête jamais. Elle change juste de conducteur.

L'Hémostase du Collecteur

La vapeur masque le sol de la grille. Thorne sent le métal vibrer sous ses pieds. L'Artisan se tient à dix mètres. Sa silhouette de cuivre bloque la lumière des fours. Un piston de dix mètres s'abat dans le vide. Le choc comprime les poumons de Thorne. L'air sent la graisse chaude et le soufre. Thorne ajuste sa valve de trachée. Le sifflement métallique s'arrête net. Il sort une seringue de sa poche. Le kérosène pénètre dans sa veine jugulaire. Ses muscles cessent de trembler. L'Artisan lève un bras hydraulique. Le vérin siffle sous la pression. Thorne plonge sur la grille d'acier. Le coup pulvérise une rambarde en fonte. Des éclats de métal sifflent dans l'air. Thorne rampe vers un levier de commande. Sa main glisse sur l'huile noire. Le sang coule de son arcade sourcilière. Le liquide rouge lubrifie la charnière du levier. La machine avale l'hémoglobine. Les engrenages tournent plus vite. Le Collecteur Central hurle. Les bielles massives montent et descendent. Elles broient le silence de la ville-basse. L'Artisan avance avec une lenteur mécanique. Ses bottes de plomb écrasent les rivets. Thorne se relève avec difficulté. Il crache un mélange de bile et de charbon. Ses doigts se referment sur un levier en cuivre. La tige est lourde et froide. Il attend le prochain cycle du piston. L'Artisan projette un jet de vapeur brûlante. Thorne bascule derrière une cuve de condensation. La chaleur décape la peinture du réservoir. Le cuir de son manteau durcit instantanément. Thorne sent la brûlure sur son épaule gauche. Il ne crie pas. Il observe le mouvement des soupapes. L'Artisan doit recharger sa pression interne. Un sifflement aigu s'échappe de son dos. C'est le signal. Thorne bondit hors de sa cachette. Il court sur la passerelle suspendue. Le vide aspire la fumée sous ses pas. L'Artisan tente de pivoter son torse massif. Les articulations de cuivre grincent par manque d'huile. Thorne frappe le premier. Le levier percute l'épaule du tueur. Un bruit de cloche résonne dans la salle. Le métal ne cède pas. L'Artisan saisit la gorge de Thorne. La main de cuivre serre la trachée artificielle. Le sifflement de Thorne devient erratique. Ses pieds ne touchent plus la grille. Il voit les engrenages du Collecteur en bas. Les dents d'acier déchirent les débris flottants. L'Artisan rapproche son casque de verre. Thorne voit son propre reflet déformé. Il voit la mort dans le cuivre poli. Il lève le levier une dernière fois. Il frappe le centre du hublot. Le verre blindé se fissure. Thorne frappe encore avec le poids de son corps. La vitre éclate dans un bruit de succion. La pression interne de la combinaison s'échappe. La vapeur à trois cents degrés jaillit du casque. Elle frappe le visage de l'Artisan. La chair fond instantanément sur les os. L'Artisan lâche prise et recule. Ses mains gantées cherchent son visage absent. Thorne retombe sur la grille métallique. Il aspire l'air chargé de suie. L'Artisan titube vers le bord du vide. La vapeur continue de consumer ses organes internes. Il ressemble à une chaudière qui explose. Un dernier piston descend du plafond. Il percute le scaphandre de plein fouet. Le métal s'écrase comme une boîte de conserve. Le corps est projeté dans les rouages inférieurs. Le bruit de broyage dure trois secondes. Les engrenages se bloquent puis repartent. Le sang et la graisse s'écoulent dans le collecteur. Thorne regarde ses mains. Elles sont couvertes de résidus noirs. Il ramasse son chapeau dans la poussière. La pression des manomètres commence à chuter. Les pistons ralentissent leur course folle. Le rythme cardiaque de la ville s'apaise. Thorne marche vers l'échelle de sortie. Ses bottes claquent sur le fer froid. Il ne regarde pas en arrière. Il traverse le sas de décompression. L'air de la rue est saturé de brouillard. Il allume une cigarette avec une main stable. La fumée se mélange à la vapeur du caniveau. New-Victoria continue de respirer. Thorne s'enfonce dans l'ombre des tuyaux. La chasse est terminée. La machine est réparée.

Mouvement Perpétuel

Le pignon principal happe le bord du scaphandre. Le cuivre se déchire dans un cri strident. L'Artisan bascule dans la gorge du Collecteur Central. Les dents d'acier mesurent trente centimètres. Elles broient la plaque pectorale. Les rivets sautent contre les parois de fonte. Le métal hurle. La chair cède après le métal. Un craquement sec domine le vacarme des pistons. C’est le fémur qui rompt. Le sang gicle sur les engrenages à chevrons. Il est immédiatement absorbé par la graisse noire. La machine ne ralentit pas. Elle accélère. Le corps de l'Artisan s'enroule autour de l'axe de rotation. Ses membres deviennent des bielles. Ses os servent de cales. Le scaphandre s'aplatit comme une feuille d'étain. La vis sans fin entraîne les restes vers le fond. Le broyage dure six secondes. Le Collecteur digère le cuivre et le calcium. Une fumée rousse s'échappe des soupapes de sécurité. L'odeur de viande brûlée sature l'alcôve. Thorne reste immobile. Il observe le manomètre de pression principale. L'aiguille tremble sur la zone rouge. Elle redescend lentement vers le vert. La défaillance est éliminée. L'obstruction est résorbée. L'Artisan est maintenant un lubrifiant. Thorne crache un résidu de charbon sur le sol. Sa valve trachéale émet un sifflement aigu. L'air du Collecteur est pauvre en oxygène. Il contient trop de soufre. Thorne ramasse une clé à molette oubliée. Il la range dans sa ceinture de cuir. Ses mains tremblent violemment. C’est le manque. Le froid gagne ses articulations brûlées. Il se détourne du puits de broyage. Les pistons reprennent leur cadence nominale. Un battement sourd. Un rythme de forge. Thorne marche vers la passerelle métallique. Ses bottes marquent le fer de traces sanglantes. Il ne nettoie rien. La ville s'en chargera. La vapeur nettoie tout par condensation. Il descend l'échelle de service du niveau quatre. Le métal est glissant. L'huile suinte des parois de briques. Chaque rivet de New-Victoria semble observer sa progression. Il atteint le palier intermédiaire. Une conduite de vapeur fuit à sa gauche. Le jet blanc lui brûle la joue. Thorne ne bronche pas. Il n'a plus de nerfs à cet endroit. Il traverse le secteur des chaudières. Les chauffeurs sont des ombres noires devant les foyers. Ils ne lèvent pas les yeux. Le charbon entre dans les gueules de fonte. La chaleur atteint cinquante degrés. La sueur de Thorne s'évapore instantanément. Il arrive devant une porte étanche. Le volant de fermeture est bloqué par la rouille. Thorne pèse de tout son poids. Le mécanisme cède dans un grognement de métal. Il entre dans un tunnel de maintenance étroit. Les tuyaux de cuivre tapissent les murs. Ils ressemblent à des veines à nu. Thorne s'arrête sous une lampe à huile faiblissante. Il sort une trousse en cuir de sa poche intérieure. Ses doigts heurtent le flacon de verre. Le kérosène brille d'un éclat ambré. Il prépare la seringue en laiton. L'aiguille est épaisse. Il cherche une zone de peau souple sur son avant-bras. Les cicatrices forment une cartographie complexe. Il pique dans un repli de chair grise. Le piston de la seringue descend. Le liquide froid entre dans son système. Thorne ferme les yeux. Son cœur rate un battement. Puis il repart avec une force mécanique. Les tremblements cessent. Sa vision devient nette. Les détails des boulons apparaissent avec une précision chirurgicale. La douleur recule derrière un mur de glace. Il range le matériel. La dose tiendra quatre heures. Pas plus. Il reprend sa descente vers la ville-basse. Les boyaux de New-Victoria se resserrent. L'humidité augmente. L'eau des égouts ruisselle sur les câbles de transmission. Thorne passe devant une grille d'aération. Il entend le grondement des turbines souterraines. C’est le son de la carotide de la cité. Le sang de New-Victoria est une émulsion d'eau et de graisse. L'Artisan voulait perfectionner ce flux. Il est devenu le flux. Thorne débouche sur la place du Marché Noir. Les étals sont vides. La brume stagne à hauteur d'homme. Elara attend près d'une colonne de soutènement. Elle tient une lampe à carbure. Ses doigts noirs tripotent un morceau de cuivre. Elle regarde Thorne. Elle voit le sang sur son manteau. Elle comprend. Elle ne pose pas de question. Le silence est la seule monnaie fiable ici. Thorne passe devant elle sans s'arrêter. Il lui jette une pièce de bronze. Elle la rattrape au vol. C’est le prix de l'information. La dette est éteinte. Il remonte vers la surface par l'ascenseur hydraulique. La cabine de fer tremble dans les guides. Le contrepoids de fonte grince dans l'obscurité. Thorne regarde les étages défiler. Niveau 3 : les ateliers de tissage. Niveau 2 : les fonderies. Niveau 1 : les bureaux de l'administration. La pression atmosphérique change. Ses oreilles claquent. La valve dans son cou siffle une note basse. Il sort sur le quai de déchargement. L'air extérieur est chargé de suie fine. Le ciel est une plaque de plomb. Les cheminées crachent des colonnes de fumée noire. Elles ne s'arrêtent jamais. Le mouvement est perpétuel. Thorne marche sur le pavé gras. Il croise une patrouille de la milice. Les hommes portent des masques filtrants. Ils ne l'arrêtent pas. Ils reconnaissent l'odeur du kérosène et de la mort. Thorne est un rouage nécessaire. Un agent de maintenance pour les zones d'ombre. Il atteint son logement au-dessus d'une usine de pistons. Le plancher vibre au rythme des machines. C’est un battement de cœur artificiel. Thorne s'assoit sur son lit de fer. Il retire ses bottes. Ses pieds sont blancs, macérés dans la sueur. Il regarde ses mains. La graisse noire est incrustée sous ses ongles. Elle ne partira plus. Il allume un petit poêle à charbon. La flamme est bleue. Il regarde la fumée monter vers le plafond noirci. L'Artisan est mort. Un autre prendra sa place. La machine crée ses propres anticorps. Elle crée aussi ses propres virus. Thorne est entre les deux. Il est une pièce d'usure. Il sort un carnet de notes de sa poche. Il raye un nom avec un crayon de mine grasse. Le papier est taché d'huile. Il referme le carnet. La mission est consignée. Le rapport est inutile. Les faits parlent d'eux-mêmes. La pression est stable. Le débit est constant. Le bruit des pistons remonte à travers les murs. New-Victoria dévore la nuit. Elle consomme le temps et les hommes. Elle transforme la carotide des faibles en conduits de vapeur. Elle transforme la peur en énergie cinétique. Thorne s'allonge sur le matelas mince. Il garde son manteau de cuir. Le froid revient déjà. Le kérosène brûle ses veines. Il sent la vibration de la ville dans sa colonne vertébrale. Il fait partie du mécanisme. Il est un levier. Un clapet de décharge. Il ferme les yeux. Le sifflement de sa valve s'accorde au bruit de la rue. La machine ne dort jamais. Elle ne pardonne pas. Elle continue de tourner. Le sang sert de lubrifiant. L'acier remplace la chair. Le cycle recommence. Demain, une autre valve lâchera. Un autre tuyau explosera. Thorne sera là. Il a encore du kérosène. Il a encore sa clé à molette. Le mouvement est perpétuel. La carotide de la ville bat sous le pavé. Elle bat dans son cou. Elle bat partout. La machine est New-Victoria. New-Victoria est la machine. Fin du rapport.
Fusianima
Crasse, Cuivre et Carotide
★ HOT
Marcus V

Crasse, Cuivre et Carotide

NOTE
0 avis
PAGES
52
≈ 5h de lecture
CHAPITRES
11
progression inline
LECTURES
0
cette année

Thorne pose un pied devant l'autre. Ses bottes écrasent la scorie. Le Secteur des Soupapes recrache sa vapeur. L'air pèse une tonne. Le charbon gratte ses bronches. Il crache un glaire noir sur la grille. La valve dans sa gorge siffle. Un bruit de métal contre métal. Le cuir de son manteau craque. L...

Dans le même univers