Veuillez Valider votre Malédiction

Par GhostSatire

Le néon n°402-B du guichet de Châtelet-Les Halles vibre à une fréquence conçue par des ingénieurs sadiques pour liquéfier le cortex préfrontal en moins de huit heures. Jean-Michel ne l’entend plus. On ne perçoit pas le bruit du hachoir quand on est déjà transformé en steak haché. Devant lui, la file...

L'Heure de Pointe des Morts-Vivants

Le néon n°402-B du guichet de Châtelet-Les Halles vibre à une fréquence conçue par des ingénieurs sadiques pour liquéfier le cortex préfrontal en moins de huit heures. Jean-Michel ne l’entend plus. On ne perçoit pas le bruit du hachoir quand on est déjà transformé en steak haché. Devant lui, la file d’attente s’étire comme un intestin grêle malmené par une colite infectieuse, composée à 40 % de vivants en retard et à 60 % d'ectoplasmes en crise existentielle. « Suivant », crache-t-il. Sa voix a le timbre d’une pelle frottant sur du béton gelé. Le client qui s’avance n’est techniquement plus une personne. C’est un agrégat de brume grisâtre, portant un costume trois-pièces élimé et tenant sa propre tête sous le bras gauche. La tête tire la langue. — NOM : Lefebvre, Gustave. — MOTIF DE LA PLAINTE : Dématérialisation non sollicitée sur la ligne 4. — PRÉJUDICE : Perte de ma mallette en cuir de taurillon et de mon intégrité physique. Jean-Michel attrape le formulaire cerfa n°666-bis (en trois exemplaires, carbone noir, odeur de soufre). Il ne lève pas les yeux. S’il lève les yeux, il devra admettre que la tête de Gustave Lefebvre est en train de baver sur le comptoir en formica. — Vous avez votre ticket de transport validé au moment de la décapitation dimensionnelle ? demande Jean-Michel. — Écoutez, monsieur, j’étais dans la rame, le tunnel a fait un bruit de succion, et je me suis retrouvé avec le cou qui finit en dégradé de fumée… — Pas de ticket, pas d'indemnisation, tranche le stagiaire. Article 42 du Code des Transports Occultes. Le passage vers l'au-delà est considéré comme un trajet inter-zones. Vous étiez en zone 1, vous avez atterri dans le Bas-Astral. C’est une fraude. Gustave (la tête) tente de mordre le bord du guichet. Jean-Michel tamponne le document avec une force robotique. *Statut du poste de travail 09 : Critique.* *Niveau d’empathie du sujet : 0.002%.* *Température ambiante : 4°C (fluctuation due à la présence d'une âme en peine de catégorie 3).* *Note de service : Pensez à recycler vos fluides corporels dans la fontaine à eau.* Châtelet n’est pas une gare. C’est un estomac. La Régie des Transports Occultes (RTO) le sait bien. Elle nourrit la bête avec des usagers pressés et récolte le résidu : une mélasse de frustration, de sueur fétide et d'égrégores de colère pure. Jean-Michel est le filtre de cet estomac. Un filtre usé, saturé de toxines bureaucratiques. Soudain, une alarme retentit. Un son strident, comme le cri d'une mandragore passée au mixeur. Les portiques de sécurité de la zone 7 s'affolent. — ALERTE : INTRUSION DE MATIÈRE NON-IDENTIFIÉE. VEUILLEZ PRÉSENTER VOTRE CODE GÉNÉTIQUE. Un détachement de la Sécurité RTO — des colosses en armure de kevlar runique, le visage dissimulé derrière des visières opaques — déboule sur le quai. Ils brandissent des matraques à décharge ionique. Ils cherchent quelqu'un. Ils cherchent la faille. Jean-Michel soupire et se lève. Il doit aller chercher des cartouches d'encre au service des "Affaires Étranges et Fournitures de Bureau". Il traverse le périmètre de sécurité. Il passe juste devant le capitaine de l'escouade, un type qui sent le chien mouillé et le métal froid. Le scanner thermique balaye la zone. Le laser rouge passe sur la poitrine de Jean-Michel, descend sur ses jambes, et… rien. L’écran du détecteur affiche : Jean-Michel n'existe pas pour la machine. Son secret est là, dans l'absence de cette tache noire sur le carrelage poisseux. Sous les projecteurs halogènes de la station, là où chaque rat, chaque canette de bière vide et chaque démon mineur projette une ombre, Jean-Michel est une anomalie lumineuse. Il a vendu son ombre il y a trois mois. Un deal foireux avec un courtier en métaphysique du côté de Ménilmontant pour payer la caution d'un 9m² sans fenêtre. *Sans ombre, pas de reflet dans le système.* *Sans reflet, pas de responsabilité.* *Jean-Michel est le fantôme d'un stagiaire dans une machine hantée.* Il marche dans les couloirs de correspondance, ce labyrinthe de carrelage blanc qui semble se régénérer tout seul la nuit. Les murs suintent une substance qui ressemble à de l'huile de moteur, mais qui a le goût des regrets. *Oh, Châtelet, carrefour des agonies,* *Où le RER B chante le requiem des pendus,* *Tes escalators montent vers le néant,* *Et tes couloirs sentent la pisse d'ange déçu.* Il arrive devant la porte du service "Réclamations Post-Mortem : Contentieux Lourds". C'est ici que le réel s'effiloche vraiment. Derrière la porte, le bruit de la foule est remplacé par un silence de cathédrale cryogénisée. Une femme est assise derrière un bureau en chêne qui semble avoir été sculpté dans un cercueil de géant. C’est Mademoiselle Vex. Elle est une fée, théoriquement. Mais une fée qui aurait passé les vingt dernières années à fumer des cigarettes magiques bon marché et à lire des dossiers de licenciement. Ses ailes sont froissées, jaunies par la nicotine, et pendent lamentablement dans son dos comme deux vieux rideaux de douche. — Jean-Michel, dit-elle sans lever les yeux de son écran. Ton quota de malédictions traitées est en baisse de 12 %. La direction n’est pas satisfaite. On murmure que tu manques de "gnac" apocalyptique. — Lefebvre a essayé de me mordre, répond Jean-Michel en posant sa pile de dossiers. J'ai refusé son indemnisation. J'ai fait économiser 4000 Ames-Crédits à la RTO. — Bien. Très bien. Vex lève enfin les yeux. Ses pupilles sont des trous de serrure ouvrant sur une nuit étoilée de Prozac. — Tu sais ce qu'on dit, stagiaire ? L'enfer, c'est les autres. Mais le paradis, c'est une comptabilité équilibrée. Va voir le Troll au syndicat. Il paraît que la Ligne 13 a encore vomi une singularité. Le quai de Miromesnil est en train de se transformer en estuaire de l'Eternité. On a besoin d'un type invisible pour aller coller des affiches de "Retards prévus" sur les parois de la réalité. Jean-Michel hoche la tête. Invisible. Pratique. Il ressort du bureau, retraversant les couloirs où les voyageurs courent après des trains qui n'arriveront jamais, ou qui sont arrivés il y a quarante ans. Il passe devant un miroir. Rien. Un cadre vide qui reflète le mur d'en face, les néons qui grésillent, et la solitude crasseuse de la station. C'est alors qu'il le voit. Ou plutôt, qu'il sent la vibration. Dans le distributeur automatique de friandises, entre un paquet de chips rance et une barre chocolatée "Golgotha Bar", une main. Une main translucide, bleue, aux ongles trop longs, qui gratte la vitre de l'intérieur. JEAN-MICHEL : (blasé) Le code pour les Snickers, c'est le 44. Pas besoin de hanter la machine. LA MAIN : (voix étouffée, venant de l'espace entre les molécules) *Aidez-moi… J'ai validé mon Pass Navigo… mais le portillon m'a mangé la moitié de l'âme…* JEAN-MICHEL : Remplissez un formulaire 78-K. Bureau 4, niveau -3. À côté de la fosse aux lions de soufre. LA MAIN : *Mais je n'ai plus de jambes !* JEAN-MICHEL : (continuant sa route) C'est un problème de mobilité réduite. Voyez ça avec la MDPH : Maison Démoniaque des Personnes Handicapées. Jean-Michel s'arrête devant le tunnel de la Ligne 13. L'air y est différent. Plus lourd. Il sent l'ozone et le vieux parchemin. Au loin, dans le noir, quelque chose de colossal gronde. Ce n'est pas un train. C’est le son d’une administration qui craque sous le poids de son propre non-sens. Il regarde ses mains. Elles tremblent légèrement. Pas de peur, non. C’est juste le café du distributeur qui attaque son système nerveux. Ou peut-être est-ce le vide en lui, là où son ombre devrait être, qui commence à appeler le vide là-bas, dans le tunnel. « Bon, murmure-t-il pour lui-même, si je survis à cette vacation, je demande un ticket restaurant de catégorie supérieure. » Il s'enfonce dans l'obscurité, là où même les caméras de surveillance n'osent plus regarder, là où la RTO cache ses erreurs sous le tapis de l'existence. Il est Jean-Michel, stagiaire en nécromancie bureaucratique. Et il a une apocalypse à gérer avant la pause déjeuner.

Incident de Signalisation Dimensionnel

L’air dans la salle de conférence « Synergie-Pluton » avait le goût d’une photocopieuse qui aurait fait une dépression nerveuse. Monsieur Vachier, Directeur de l’Optimisation Linéaire, tapotait son stylo Montblanc sur une tablette de marbre noir dont les veines pulsaient d’un éclat violacé. Jean-Michel, debout dans l’angle mort du projecteur, maintenait le plateau de thermos avec la rigidité d’un condamné à mort attendant que la guillotine finisse sa mise à jour système. — Messieurs, Mesdames, et entités gazeuses associées, commença Vachier en ajustant sa cravate en soie d’araignée de l’Infra-Monde, les chiffres du premier trimestre sont formels : la réalité coûte trop cher en maintenance. Les parois dimensionnelles de la Ligne 13 consomment 40 % de notre budget en sceaux de protection et en sang de stagiaire purifié. C’est intenable. Nous avons donc décidé de passer en mode « Open-Void ». Jean-Michel sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale, là où son ombre aurait dû normalement lui procurer un peu de fraîcheur. Il jeta un œil au graphique projeté sur le mur. La courbe de l’Espace-Temps s’effondrait littéralement pour laisser place à une zone grise marquée « Économies Substantielles ». — Monsieur le Directeur, intervint Gorgo, un troll syndicaliste dont le gilet orange fluo peinait à contenir la fureur pileuse. On parle de la 13, là. C’est déjà une zone de non-droit où les lois de la physique sont facultatives entre 8h et 9h30. Si vous retirez les parois de confinement, les voyageurs vont se faire bouffer par le Néant. Et qui va nettoyer ? C’est encore les gars de l’entretien qui vont se taper les résidus d’âmes errantes sur les voies. — Gorgo, mon ami, sourit Vachier avec une dentition trop blanche pour être humaine, ne soyons pas archaïques. Le Néant n'est pas un prédateur, c’est une opportunité de fluidification du trafic. Moins de matière, moins de frottements. C'est de la physique de base. À cet instant précis, le sol de la station Miromesnil, située trois étages plus bas, émit un craquement que l’on n’entend normalement que lors de la fin d’un cycle géologique ou de la rupture d’un contrat d’assurance vie. Le bâtiment de la RTO vibra. Sur la table, les gobelets de café commencèrent à léviter, le liquide noir formant des spirales géométriques qui murmuraient des noms de divinités oubliées. — Incident de signalisation, décréta Vachier sans ciller. Jean-Michel, allez donc voir sur le quai si le nouveau protocole « Vide-Libre » est bien en place. Et prenez votre badge, la sécurité n'aime pas les silhouettes incomplètes. Jean-Michel quitta la salle sous le regard léthargique de Spleenelle, la fée du service RH, qui écrasait un anxiolytique dans son nectar de fleurs fanées. *1. En cas d’érosion de la réalité, maintenez un flegme administratif.* *2. Si un voyageur se transforme en concept abstrait, demandez-lui son titre de transport.* *3. L’Apocalypse n’est pas une raison valable pour arriver en retard à son poste.* L’ascenseur descendit vers les tréfonds avec une lenteur calculée pour maximiser l’angoisse. Quand les portes s’ouvrirent sur le quai de la Ligne 13, la vue était... optimisée. Il n’y avait plus de murs. Là où le carrelage biseauté du métro parisien aurait dû refléter la lumière jaune des néons fatigués, s’étendait désormais une étendue d’absolu. Ce n’était pas du noir. C’était l’absence de couleur, un trou dans la rétine de l’univers. Le quai s'arrêtait net, comme coupé par un rasoir divin, donnant sur une chute infinie vers une infinité de riens. Pourtant, les Parisiens étaient là. Massés sur le bord de l’abîme, ils fixaient leurs smartphones avec une obstination suicidaire. Une jeune femme en trench-coat pianotait sur son écran alors que ses pieds dépassaient de dix centimètres au-dessus du Vide Éternel, maintenue au réel uniquement par la force de son déni et de son forfait 5G. — C’est pas possible, grogna une voix derrière Jean-Michel. Ils l’ont fait. Ces bureaucrates de merde ont vraiment privatisé l’existence. C’était Gorgo. Il tenait un mug « Meilleur Troll du Monde » et un exemplaire froissé du *Journal de l'Occulte*. — Regarde-moi ça, petit. Le tunnel a disparu. Le train va arriver par la quatrième dimension et ils vont essayer de nous faire croire que c’est une amélioration de service. Un sifflement monta des profondeurs du non-être. Ce n’était pas le crissement des rails, mais le hurlement de millions de particules de matière protestant contre leur propre oblitération. Une rame de métro apparut, flottant dans le Vide, entourée d’une aura de distorsion bleutée. Les vitres étaient couvertes de givre éthéré. Sur l'afficheur frontal, au lieu de "Châtillon-Montrouge", on pouvait lire : . Le train s'arrêta. Les portes coulissèrent. Une brume de particules grises s’en échappa, emportant avec elle l’odeur de la poussière d’étoiles et du pneu brûlé. — Tout va bien ! hurla un haut-parleur avec la voix mielleuse de la Direction. Veuillez avancer vers le milieu de la rame. L’absence de parois permet une meilleure ventilation des énergies sombres. Bonne journée sur notre réseau. Les voyageurs s’engouffrèrent dans le wagon, bousculant des entités vaporeuses qui tentaient de sortir. Jean-Michel vit un homme en costume se faire absorber le bras gauche par un courant d’air dimensionnel. L’homme se contenta de soupirer et de changer son sac d’épaule. — Ils sont fous, murmura Jean-Michel. Pourquoi ils ne s’enfuient pas ? — Ils ont un pass Navigo, gamin, répondit Gorgo en crachant un morceau de charbon. Ils ont payé pour souffrir. Le Vide, c’est juste un retard de plus pour eux. Soudain, le quai trembla à nouveau. Une fissure, plus profonde, plus malveillante, s’ouvrit juste sous les pieds de Jean-Michel. Son absence d’ombre créait une résonance étrange avec le Vide. Il sentit une succion, non pas physique, mais existentielle. Le Néant le reconnaissait. Il était un stagiaire sans reflet, un vide marchant dans un monde plein. — Jean-Michel ! criait Spleenelle, qui venait d’apparaître sur le quai, ses ailes transparentes vibrant de terreur. Ne regarde pas en bas ! La Direction a décidé d’annuler ton contrat si tu te laisses absorber ! C’est une clause de rupture unilatérale par disparition de l’objet contractuel ! Mais Jean-Michel ne l’écoutait déjà plus. Il fixait le cœur du tunnel, là où le Grand Dévoreur commençait à matérialiser ses mandibules faites de formulaires Cerfa non remplis. L’entité était immense, une masse de tentacules bureaucratiques s’étirant depuis la faille de la Ligne 13, cherchant à valider son ticket sur la réalité elle-même. Jean-Michel plongea la main dans sa sacoche. Il en sortit son grimoire de poche RTO, édition « Urgences Électriques et Malédictions Mineures ». Il chercha frénétiquement à la page « Optimisation ». — Gorgo ! La fée ! On doit saturer le flux ! cria-t-il. — Comment ? demanda le troll en empoignant sa masse de chantier en fer météorique. — Le Vide cherche à équilibrer les comptes ! Si on lui donne quelque chose d'encore plus absurde que lui, il va saturer ! Jean-Michel s'avança au bord du précipice, là où le Grand Dévoreur s’apprêtait à dévorer la station Miromesnil. Il ne récita pas d'incantation. Il ne traça pas de cercle de sel. Il se contenta d'ouvrir son dossier de stage. — Monsieur le Dévoreur ! hurla-t-il par-dessus le chaos. Je vous informe que votre présence sur ce quai constitue une infraction à l'alinéa 4 du code des transports inter-dimensionnels ! Vous n'avez pas rempli le formulaire de demande d'Apocalypse en trois exemplaires, et votre taxe de séjour dans la réalité matérielle est impayée depuis le Big Bang ! L'entité se figea. Une vibration de confusion traversa le Vide. — De plus, continua Jean-Michel, sa voix gagnant une autorité surnaturelle nourrie par des mois de soumission hiérarchique, vous tentez de vous incarner sur une zone classée « Travaux d'Amélioration du Flux ». Vous êtes techniquement considéré comme un encombrant. Veuillez vous signaler au guichet le plus proche ou vous serez soumis à une amende forfaitaire de catégorie 4, majorée de 500 % pour nuisance métaphysique ! Le Grand Dévoreur émit un son qui ressemblait au déchirement d'un annuaire téléphonique géant. Face à la logique implacable de la bureaucratie française, le Néant lui-même recula. Les tentacules se rétractèrent, les parois dimensionnelles, effrayées par la perspective d'un audit fiscal, commencèrent à se ressouder d'elles-mêmes, recouvrant le Vide d'une couche rassurante de carrelage blanc sale et de publicités pour des assurances vie. Le calme revint. Le train pour Châtillon-Montrouge ferma ses portes et s'ébranla dans un bruit de ferraille ordinaire. Vachier apparut en haut de l'escalator, consultant sa montre. — Excellent travail, Jean-Michel. On a économisé trois sceaux de protection et le monstre a déguerpi sans qu’on ait à payer d’indemnités de licenciement à l’univers. Par contre, vous avez oublié de me ramener mon café. Jean-Michel regarda le Directeur, puis le tunnel redevenu banalement mortel, puis ses propres mains qui ne projetaient toujours pas d'ombre. Il se tourna vers Gorgo et Spleenelle. — La prochaine fois, dit-il d'une voix blanche, je laisse le Vide nous bouffer. C'est plus simple que de remplir la note de frais. Il ramassa son badge RTO au sol. Il restait deux heures avant la fin de sa vacation. Sur le quai, les voyageurs continuaient de fixer leurs écrans, ignorant qu'ils venaient de frôler l'oblitération totale, trop occupés à vérifier si leur prochain train n'avait pas deux minutes de retard. Jean-Michel soupira. Le métro de Paris était sauvé. Et c'était sans doute la pire nouvelle de la journée.

Le Comité de Crise du Quai 4

L’air à la station Miromesnil avait le goût d’une pile 9 volts qu’on lèche pour se sentir vivant, un mélange d’ozone brûlé, de pisse séculaire et de soufre de bureaucratie. Jean-Michel descendit l’escalator en panne — une constante universelle, comme la mort ou l’entropie — tandis que son absence d’ombre glissait sur les carreaux de faïence blanche avec l’élégance d’un bug informatique. Il ne marchait pas vraiment ; il se déplaçait dans une version de la réalité dont le processeur était en train de fondre. Son badge RTO, accroché à un cordon "Sécurité & Transcendance", battait contre son plexus comme un cœur de plastique. La consigne de Vachier était claire : « Allez voir pourquoi le capteur de réalité au quai 4 sature. Si c’est un Grand Ancien, demandez-lui son pass Navigo. Si c’est une fuite d’eau, on appelle le plombier. Dans les deux cas, ne faites pas d’heures supplémentaires. » Au bas des marches, l’espace-temps se tordait comme une serpillière mal essorée. C’est là qu’il le vit. Ou plutôt, qu’il *les* vit. Kragz était assis sur un banc en fer froid, celui qui d’ordinaire accueille les SDF ou les cadres en rupture d’anévrisme. Mais Kragz n’était ni l’un ni l’autre. C’était une masse de muscles grisâtres, une hydre de foire syndicale dont les trois têtes se disputaient la lecture d’un unique exemplaire du *Journal des Maudits*. La tête de gauche portait un casque de chantier, celle du milieu une casquette de contrôleur crasseuse, et celle de droite fumait un cigare dont la fumée dessinait des schémas de grève en 3D. — C'est un scandale, postillonna la tête du milieu en voyant Jean-Michel approcher. Regardez-moi cet équipement. Pas de gilet pare-balles éthéré ? Pas de gants en amiante sacrée ? Vous êtes le stagiaire ? — Jean-Michel. Service Réclamations et... — Exploitation ! hurla la tête de gauche. Esclavage de zone B ! Je suis Kragz, délégué de l'Union des Travailleurs Monstrueux. On est en plein exercice de retrait de conscience. La sécurité n’est plus assurée. Les parois dimensionnelles de la 13 ont l’épaisseur d’une feuille de papier OCB. À côté de l’hydre, une silhouette minuscule et scintillante semblait s'enfoncer dans le carrelage. Luna. Elle portait une robe en fibre optique éteinte et des ailes transparentes qui tremblaient comme des vitres sous un bombardement. Elle tenait une plaquette de Lexomil vide entre ses doigts éthérés. — Tout est tellement... brillant, murmura-t-elle sans regarder Jean-Michel. Pourquoi les humains ont-ils inventé le néon ? C’est une agression contre le néant. Est-ce que tu as un anxiolytique ? Ou un marteau ? Je voudrais briser le concept de demain. — Elle est avec moi, grogna la tête de droite de Kragz. C’est la consultante en Risques Psychosociaux de l’Inframonde. Elle a fait un burn-out pendant la grande peste de 1348 et elle ne s’en est jamais remise. Un sifflement strident déchira le tunnel. Ce n'était pas le crissement des freins d'une rame MF 77. C'était le cri d'une réalité qu'on ouvre au cutter. Le mur du fond de la station, derrière les rails de la voie 2, commença à saigner une substance qui n'était ni du sang, ni de l'encre, mais une sorte de néant goudronneux. *** *Sujet : Rupture de la membrane de transition.* *Cause probable : Optimisation budgétaire sur les joints d'étanchéité métaphysique (remplacés par du chewing-gum et des prières de stagiaires).* *Conséquence : Infiltration de passagers non-euclidiens sans titre de transport.* *** Le premier démon sortit de la faille. Il mesurait trois mètres de haut, possédait quarante-douze yeux et une tête qui ressemblait à un guichet de poste fermé pour cause de "problème technique". Il n'avait pas de jambes, juste une traînée de fumée fétide qui rongeait le ballast. Il regarda Jean-Michel. Jean-Michel regarda son badge. — Monsieur, dit Jean-Michel d'une voix dépourvue de toute trace d'instinct de conservation, vous pénétrez dans une zone à accès réglementé. Votre titre de transport, s’il vous plaît. Le démon émit un son qui ressemblait à un millier de craies crissant simultanément sur un tableau noir cosmique. Une griffe démesurée s'abattit sur le quai, pulvérisant le carrelage à quelques centimètres des chaussures de sécurité (bas de gamme) du stagiaire. — Il dit qu'il n'a pas besoin de ticket parce qu'il est l'Émanation du Courroux de l'Abîme, traduisit Kragz avec un désintérêt professionnel manifeste. — L'Abîme n'est pas une zone de gratuité tarifaire, rétorqua Jean-Michel en sortant son carnet de contraventions. C'est une infraction de catégorie 4. Obstruction à la fluidité des flux. Absence de validation. Manifestation illégale d'une entité non-corporelle en heure de pointe. Luna se leva péniblement, ses ailes laissant échapper une pluie de cendres argentées. — Pourquoi tu résistes, petit humain ? Laisse-le nous dévorer. C’est une forme de thérapie radicale. Plus de loyer. Plus de mails. Plus de lumière bleue. Juste le grand silence du tube digestif de l’Apocalypse. — J’ai une fiche de poste, répondit Jean-Michel. Et sur cette fiche, il y a marqué "Veiller à l'intégrité du réseau". Si je le laisse passer sans ticket, c'est moi qui vais devoir justifier le trou dans la caisse auprès de la DRH. Et croyez-moi, l'enfer d'où il vient, c'est le Club Med comparé à un entretien annuel avec Mme Laroche. Le démon rugit de nouveau, faisant trembler les affiches publicitaires pour un nouveau parfum dont le slogan "Osez l'impossible" semblait soudain très ironique. Trois autres créatures émergèrent de la faille : des amas de bouches hurlantes montés sur des pattes d'araignée en fer forgé. Ils commencèrent à envahir le quai, reniflant l'air à la recherche de peur. Ils ne trouvèrent rien chez Jean-Michel. Juste une immense fatigue structurelle. — Kragz, dit Jean-Michel en se tournant vers l'hydre, vous avez dit que l'équipement de sécurité était insuffisant, n'est-ce pas ? — Scandaleusement ! répondit la tête de gauche. C'est une violation flagrante de l'article 42-bis du Code de la Mort ! — Alors, on pose le préavis de grève immédiatement. On bloque le quai. Personne ne passe. Ni les humains, ni les démons. Si ces choses veulent traverser la station pour aller bouffer Paris, elles doivent d'abord passer par le piquet de grève. Et on sait tous que rien ne passe à travers un piquet de grève de la RTO. Les trois têtes de Kragz s'illuminèrent d'une lueur malicieuse. — Un blocage inter-dimensionnel ? Solidarité entre les mondes pour la défense des conditions de non-existence ? J'aime comment tu réfléchis, stagiaire. On va leur montrer ce que c'est qu'un service public à l'arrêt. Luna soupira, un son qui ressemblait au vent soufflant dans les ruines d'une civilisation. — Je vais m'asseoir dans le passage. Si le Grand Dévoreur veut m'écraser, il devra d'abord remplir le formulaire de consentement au suicide assisté par entité tierce. C'est très long à remplir. Ça décourage les plus téméraires. Le démon-guichet avança, prêt à charger. Jean-Michel ne recula pas. Il sortit un ruban de signalisation "TRAVAUX EN COURS" de sa sacoche — un ruban enchanté par les techniciens de la cave, imbibé d'eau bénite de qualité industrielle et de caféine pure. — Halte ! tonna Kragz, se dressant de toute sa hauteur (trois mètres cinquante de muscle et de ressentiment social). Piquet de grève ! Entrave légale au fonctionnement du chaos ! Reculez, tas d'ectoplasmes non-syndiqués, ou je déclenche une procédure de médiation forcée avec recours au 49.3 infernal ! Les démons s'arrêtèrent, déroutés. Dans leur univers, on dévorait, on torturait, on anéantissait. Mais on ne négociait jamais les conditions de travail. La bureaucratie était une magie qu'ils ne maîtrisaient pas encore. Jean-Michel, imperturbable, commença à dérouler le ruban entre deux poteaux de soutien. — Luna, aide-moi avec le balisage. Kragz, occupez-vous des mégaphones métaphysiques. Si l'un d'eux tente de mordre, rappelez-lui que les dents ne sont pas comprises dans l'assurance responsabilité civile du transporteur. Le métro Miromesnil devint alors le théâtre d'une scène surréaliste : une fée dépressive traînant des rubans jaunes et noirs pour encercler des horreurs indicibles, une hydre hurlant des slogans marxistes à des entités millénaires, et un stagiaire sans ombre notant consciencieusement les numéros d'immatriculation des tentacules qui dépassaient de la faille. — Vous n'avez aucune chance, grogna le démon principal dans un souffle de soufre. Nous sommes la Fin des Temps. — Et moi, répondit Jean-Michel en ajustant ses lunettes, je suis en fin de CDD. Vous n'avez aucune idée du niveau de désespoir que ça implique. Maintenant, circulez. Ou j'appelle le service de nettoyage. Et ils utilisent de l'eau de Javel à base de neutrons lents. Ça tache. Le démon hésita. Derrière lui, le Vide semblait perdre de sa superbe. On ne lutte pas contre une institution qui a survécu à deux guerres mondiales, dix-huit réformes des retraites et l'invention du ticket de métro jetable. L'Apocalypse pouvait bien attendre. La paperasse, elle, n'attendait jamais.

Le Formulaire de l'Apocalypse

L’air dans le bureau de Mme Vestalie n’était pas composé d’oxygène, mais d’un mélange rance de xérographie chauffée à blanc et de sueur de cadres intermédiaires en fin de droits. C’était un espace où le temps n’avait pas de prise, non pas par magie, mais par pur ennui administratif. Au-dessus de son bureau en chêne pétrifié, une horloge dont les aiguilles reculaient de trois secondes toutes les cinq minutes marquait l’éternité comptable. — Vous comprendrez, Jean-Michel, que l’effondrement de la structure spatio-temporelle de la Ligne 13, bien que regrettable pour les usagers de la zone 3, ne constitue pas une dispense de procédure, grinça Vestalie. Ses cils étaient des agrafes rouillées. Chaque clignement produisait un petit clic métallique qui résonnait dans le crâne de Jean-Michel comme un marteau-piqueur sur une plaque d'égout. À ses côtés, Brog, le troll syndicaliste, grattait une plaque d’eczéma sur son épaule gauche, laquelle ressemblait à une zone de travaux non balisée sur la A86. — C’est de l’aliénation métaphysique, patronne, éructa Brog. On a des tentacules de classe 5 qui bouffent les portillons et vous, vous nous demandez de remplir le Cerfa 22-Omega ? Mon droit de retrait, je vais vous l’encadrer avec vos tripes si ça continue. — Le droit de retrait ne s’applique pas en cas d'Apocalypse déclarée "Sinistre Majeur de Catégorie C", répliqua-t-elle sans lever les yeux de son écran cathodique où défilaient des âmes en format .pdf. Lulu, s’il vous plaît, dites à votre collègue de cesser ses borborygmes prolétariens. Lulu, la fée dépressive, ne répondit pas tout de suite. Elle était occupée à essayer d'allumer une cigarette roulée avec la pointe de sa baguette magique, laquelle produisait seulement des étincelles mauves et un bruit de vieux modem 56k. Ses ailes, froissées comme du papier de soie après une nuit d'orage, pendaient lamentablement dans son dos. — Tout ce que je veux, murmura Lulu, c’est que le Grand Dévoreur m’avale en premier. Au moins, dans son estomac, il n’y aura pas d’Open Space. Jean-Michel intervint, sa voix plate, dénuée de l'ombre qu'il n'avait plus. — Le formulaire, Madame Vestalie. Où est-il ? — Au sommet de la Tour Sans Sommet. Secteur des Archives Interdites. Bureau des Causes Perdues. Prenez l’ascenseur de service. Évitez de regarder le miroir dans la cabine, il a tendance à extraire les souvenirs d'enfance pour nourrir les serveurs. Ils sortirent. Le couloir de la RTO s'étirait à l'infini, une perspective de moquette grise parsemée de taches de sang de stagiaires et de café lyophilisé. Ils marchèrent pendant ce qui sembla être trois cycles lunaires ou peut-être quarante-cinq minutes de RER B en heure de pointe. La Tour Sans Sommet se dressait au cœur du complexe architectural de la RTO. C’était une structure paradoxale, un cylindre d’acier et de verre qui ne montait pas vers le ciel, mais s’enfonçait dans une verticalité mentale. Plus on montait, plus la réalité devenait basse de plafond. L’ascenseur arriva. Un bloc de fonte gravé de runes syndicales. À l'intérieur, une odeur de soufre et de menthe poivrée. Brog appuya sur le bouton "∞". — On va douiller, grogna-t-il. L'archiviste, c'est une liche qui a fait sa thèse sur la TVA circulaire. Un monstre. — On a survécu à la grève de 95, répondit Jean-Michel en vérifiant la contenance de sa sacoche. On survivra à une liche comptable. L’ascenseur s’ébranla avec un cri de métal supplicié. À travers la grille, Jean-Michel vit défiler les étages : *Étage 402 : Stockage des rêves non validés. Étage 666 : Cantine des cadres (fermé pour cause d'infestation de démons mineurs). Étage √-1 : Bureau des réalités imaginaires.* Le voyage dura une éternité fractionnée. Lulu s'était assise en tailleur sur le sol gras, fixant le vide avec l'intensité d'une sainte déchue. — Vous savez, dit-elle soudain, le Vide n'est pas si terrible. C'est juste... silencieux. Pas de notifications Slack. Pas de points hebdomadaires. Juste le froid noir. — Tais-toi, Lulu, soupira Jean-Michel. On fait notre job. On tamponne l'Apocalypse, et on rentre manger des pâtes devant une série de merde. C'est ça, la vie. Les portes s’ouvrirent sur une forêt de papier. Des étagères de bois vermoulu montaient jusqu’à des hauteurs où l’air se raréfiait, chargées de dossiers dont les sangles de cuir semblaient palpiter. La poussière ici n'était pas de la saleté, mais des fragments de lois obsolètes et de décrets ministériels oubliés. Au centre de la pièce, derrière un pupitre massif fait d’os de greffiers, trônait la Liche. Elle portait un costume trois-pièces en peau d'audit, et ses orbites vides brillaient d'une lueur bleue-écran. — Identification, intima la Liche. Sa voix sonnait comme le déchirement d'une liasse de factures. — RTO, Section Nécromancie et Maintenance des Infrastructures Finitistes, annonça Jean-Michel en brandissant son badge. On vient pour le Cerfa 666-B. L'Apocalypse est en cours sur la 13. On a une rupture de digue dimensionnelle à Miromesnil. La Liche laissa échapper un rire sec, un bruit de clous dans un mixeur. — Le 666-B ? Ah, l'optimisme de la jeunesse. Avez-vous le justificatif de domicile des quatre cavaliers ? La preuve d'immatriculation du Grand Dévoreur ? Et surtout, le timbre fiscal de sept âmes vierges ? Brog fit un pas en avant, ses poings de la taille de parpaings serrés contre ses cuisses de tronc d'arbre. — Écoute bien, sac à os. On n’a pas de timbres, et les seules âmes vierges qu’on connaît sont les serveurs informatiques de la RH. Mais j'ai ma carte de délégué. Et si tu nous sors pas ce papier, je lance un piquet de grève illimité dans tes archives. Je vais tellement chanter l'Internationale que tes étagères vont s'effondrer par sympathie révolutionnaire. La Liche hésita. Les syndicats étaient la seule force capable d’effrayer l’au-delà. Même Satan craignait les prud'hommes. — D'accord, d'accord... grogna le mort-vivant en fouillant dans un tiroir qui crachait des étincelles noires. Mais il me faut une signature. Une signature indélébile. Jean-Michel s'avança. Il sortit un stylo bille bon marché, un de ceux qu'on trouve au fond des sacs à dos et qui fuient toujours un peu. — Pas avec ça, ricana la Liche. Il me faut de l'essence de présence. Quelque chose que vous ne récupérerez jamais. Jean-Michel ne sourit pas. Il n'avait plus de sourire depuis longtemps. Il tendit son bras gauche. — Prenez ce qu'il reste de mon espoir de carrière. Ça devrait suffire pour un tampon. La Liche saisit le bras de l'intern. Un froid absolu se propagea dans la pièce. On entendit un bruit d'aspiration, comme si un évier bouché se vidait brusquement. Le papier apparut sur le bureau, d'un rouge sanglant, irradiant une lumière de fin du monde. *CERFA 666-B : AUTORISATION DE CATASTROPHE ULTIME.* D'un geste sec, la Liche abattit le tampon. Le choc produisit une onde de choc qui fit vaciller les tours de dossiers. — Voilà, dit la Liche, ses orbites s'éteignant légèrement. L'Apocalypse est désormais officielle. Vous avez quarante-huit heures pour évacuer les zones non-fumeurs. — On se casse, dit Jean-Michel en rangeant le document brûlant dans sa sacoche. On a un Grand Dévoreur à verbaliser. Ils reprirent l'ascenseur en silence. Lulu semblait un peu moins grise, ou peut-être était-ce juste l'effet de la lumière rouge du formulaire. Brog se curait les dents avec un éclat de bois de l'étagère. — Bien joué, gamin, dit le troll. T'as le sens du sacrifice. Tu feras un bon chef de service, un jour. Tu seras aussi mort qu'eux. Jean-Michel regarda ses mains. Elles étaient devenues un peu plus transparentes. Il ne ressentait plus la faim, ni la soif, ni même l'agacement d'être en retard. Il était devenu l'employé parfait. Lorsqu'ils arrivèrent de nouveau au quai de Miromesnil, la faille avait grandi. Des tentacules d'une géométrie impossible caressaient les distributeurs de billets, et une voix millénaire hurlait des prophéties de destruction dans les haut-parleurs de la station, entre deux annonces pour une exposition sur les impressionnistes. Le démon principal, une montagne de chair pulsante avec trop d'yeux et pas assez de pitié, se tourna vers eux. — Alors ? rugit l'entité. Votre fin est arrivée. Agenouillez-vous devant l'Indicible ! Jean-Michel s'avança sur le bord du quai, sa sacoche à la main. Il sortit le Cerfa 666-B et le brandit comme un bouclier de papier. — C'est ça, ouais. Regarde bien, gros tas. C'est tamponné, signé et validé par la Direction des Risques Occultes. Mais y'a une clause en petits caractères au verso. Le démon s'immobilisa, ses trois bouches s'ouvrant de confusion. — Une clause ? Quelle clause ? — La clause d'encombrement des voies publiques en période de crise majeure, dit Jean-Michel avec un calme glacial. Selon l'article 4-bis du code de l'Apocalypse Administrative, toute entité dépassant les cinq mètres cubes de volume doit s'acquitter d'une taxe de stationnement dimensionnel. Et vu ta taille, tu nous dois environ trois siècles de PIB de la France en énergie ectoplasmique. Il fit un pas de plus, ses pieds ne touchant presque plus le sol de béton sale. — Alors soit tu te rétractes dans ton néant personnel, soit j'appelle le service de recouvrement. Et crois-moi, tu préfères l'enfer à une saisie sur salaire par la RTO. Le démon regarda le document. Il regarda Jean-Michel, cet humain sans ombre qui semblait plus vide que le Vide lui-même. Une lueur de terreur pure passa dans les innombrables pupilles de la bête. L'Apocalypse, ce n'était pas le feu. Ce n'était pas le sang. C'était l'idée que même après la mort, il y aurait toujours un stagiaire avec un formulaire pour vous gâcher l'éternité. Le Vide commença à se rétracter. Les tentacules rentrèrent dans la faille avec un bruit de succion pathétique. La déchirure dans l'espace-temps se referma, laissant derrière elle une simple affiche pour une application de livraison de repas. Brog cracha par terre, satisfait. Lulu s'assit sur un banc, ouvrant enfin son paquet d'anxiolytiques. — C'est fini ? demanda-t-elle. Jean-Michel rangea le Cerfa. Il sentait un vide immense là où son cœur battait autrefois, une sorte de silence administratif parfait. — Pour aujourd'hui, oui. Mais demain, il faut qu'on s'occupe de la ligne 4. On me dit qu'un dieu sumérien essaie d'ouvrir un kebab sans licence à Châtelet. Il ajusta ses lunettes. La lumière des néons du quai clignota, un code morse pour "travail, famille, bureau". — Allez, on bouge. On n'est pas payés pour regarder les murs se reconstruire. Enfin, vous, vous êtes payés. Moi, je cherche toujours mon ticket restaurant de midi.

Terminus : Le Néant

L’odeur n'est pas celle de la mort, mais celle d’un sandwich triangle au thon oublié dans un incinérateur de morgue. Ici, à la station Saint-Lazare, les carreaux de faïence biseautés ne reflètent plus la lumière blafarde des néons ; ils suintent un mucus translucide qui bat au rythme d’un cœur hypertrophié enfoui sous le ballast. La Ligne 13 n’est plus un trajet, c’est une digestion. Jean-Michel réajusta son badge RTO. Le plastique fendillé lui entamait la peau du cou, mais la douleur était une ancre, la seule chose qui lui rappelait qu’il n’était pas encore une simple statistique d’usager disparu. Derrière lui, Kragz, un troll dont la peau avait la texture et la couleur d’un pneu rechapé, s'arrêta net devant l’escalier mécanique dont les marches s'étaient transformées en une cascade de dents molaires broyant lentement le vide. — On s’arrête là, grogna le colosse en croisant des bras de la taille de troncs de chênes calcinés. Article 22, alinéa 4 du Code du Travail Souterrain. Environnement à risque biologique de classe Ω. Sans une prime d’exposition aux sucs gastriques de l’Inframonde, je ne pose pas un sabot sur cette gencive mécanique. — Kragz, par pitié, soupira Jean-Michel en consultant sa montre dont les aiguilles tournaient à l'envers. On est en plein effondrement de la réalité. Le concept même de « prime » est en train de se dissoudre dans le néant primordial. — Raison de plus, répliqua le troll en sortant un exemplaire froissé de *L'Huma-Démoniaque*. Si l’univers crève, je veux que mes indemnités soient versées sur le compte de ma veuve avant que la causalité ne foute le camp. C’est une question de principe syndical. À côté d’eux, Luna flottait à dix centimètres du sol, les ailes froissées comme du vieux papier cadeau. Elle s’enfila deux anxiolytiques sans eau, ses yeux violets injectés de sang fixant les ténèbres du tunnel. — Vous sentez ça ? murmura-t-elle, ignorant la dispute. C’est l’odeur du regret. Des milliers de gens qui se sont dit « je vais prendre le métro plutôt que de marcher » et qui ont fini par fusionner avec la structure moléculaire du wagon de 8h12. Elle agita une main nonchalante. Une traînée de paillettes grisâtres s'échappa de ses doigts, mais au lieu de scintiller, elles tombèrent au sol comme de la limaille de fer. Devant eux, la faille dimensionnelle s'était stabilisée en un bouchon d’ectoplasme dense, une masse gélatineuse de visages hurlants et de membres entremêlés qui bloquait l’accès aux voies. C'était la manifestation physique des retards accumulés depuis 1998, une mélasse de temps perdu et de frustrations bureaucratiques. — C’est un caillot de réalité, diagnostiqua Jean-Michel. Si on ne le perce pas, le Grand Dévoreur va s'en servir comme d’un pont pour remonter jusqu’à la surface. Et s'il arrive à Miromesnil, il aura une correspondance directe pour l'Élysée. On ne veut pas de ça. L'administration est déjà assez compliquée sans une entité cosmique dévorant les ministères. Luna poussa un soupir qui ressemblait à un sifflement de pneu crevé. Elle s'approcha du mur organique. Ses ailes émirent un faible bourdonnement électrique, le bruit d'un néon en fin de vie. Elle leva sa baguette — un simple stylo quatre-couleurs de la RTO enchanté à la va-vite — et commença à tracer des sigils de désincarcération dans l’air poisseux. — *Subpoena. Liquidation. Archivage définitif,* psalmodia-t-elle d'une voix monocorde, totalement dépourvue de conviction magique. L’ectoplasme réagit violemment. Les visages prisonniers de la paroi se mirent à réciter en chœur des conditions générales d'utilisation. Le son était assourdissant, un brouhaha de clauses en petits caractères qui attaquait directement le cortex préfrontal. Jean-Michel sentit son nez se mettre à saigner. C'était du sang bleu, la couleur de l'encre des stylos à bille bon marché. — Kragz ! Aidez-la ! cria Jean-Michel. Le troll grogna, rangea son journal, et sortit une massue faite d'un rail de chemin de fer tordu. — Je note les heures supplémentaires en triple, gamin. Et je veux une attestation signée pour le matériel dégradé. D’un bond prodigieux qui fit trembler les fondations de l’arrondissement, Kragz se jeta sur le mur de spectres. Chaque coup de massue libérait des gerbes de lumières bleues et des sons de tampons encreurs frappant violemment du papier. Le troll agissait comme un percuteur de réalité, brisant les agrégats d'âmes qui n'avaient pas validé leur pass Navigo avant de trépasser. — Dégagez, sales cloportes de l'astral ! rugissait-il. Le quai est interdit aux entités non-contractualisées ! Luna, de son côté, projetait des salves de paillettes corrosives qui dissolvaient les membres ectoplasmiques tentant de les agripper. Elle semblait danser une valse macabre, son visage restant parfaitement inexpressif tandis que les larmes de mascara coulaient sur ses joues. Elle était l'image même de la dépression enchantée, une fée qui ne croyait plus aux vœux, mais seulement aux préavis de grève. — Le vide... il nous regarde, Jean-Michel, dit-elle entre deux incantations. Il n’a pas faim. Il s’ennuie. C’est ça le plus terrible. L’Apocalypse n’est pas un grand feu de joie, c’est juste un lundi matin qui n’en finit jamais. Le caillot céda brusquement. Un tunnel d’obscurité pure s’ouvrit devant eux, aspirant l’air et la lumière. C’était la Ligne 13 dans sa forme la plus pure : une absence de direction, une destination qui s’efface à mesure qu’on s’en approche. Ils avancèrent dans les boyaux organiques. Les rails étaient des veines, le ballast des calculs rénaux géants. Jean-Michel marchait en tête, son badge brillant d’une lueur chétive. Il sentait l’absence de son ombre peser sur ses épaules. Sans silhouette, il était devenu invisible pour le destin, une anomalie dans le système. — On arrive au Terminus, murmura Jean-Michel. La station Néant. Au loin, une lueur rougeoyante perçait les ténèbres. Ce n'était pas le feu de l'enfer, mais le voyant lumineux d'un distributeur de billets Selecta en surchauffe. Autour de la machine, des formes indistinctes s'agitaient. Le Grand Dévoreur n'était pas encore là, mais son influence avait déjà transformé le quai en une salle d'attente cauchemardesque où le temps s'étirait comme du chewing-gum sous une semelle. Des dizaines d'ombres, des voyageurs égarés dont les corps s'évaporaient lentement, faisaient la queue devant le distributeur. La machine ne délivrait plus de tickets, mais des sentences définitives imprimées sur du papier thermique qui brûlait les mains. — Regardez-les, dit Luna avec une pointe de dégoût. Même face à la fin du monde, ils font la queue. C'est génétique chez les parisiens. — C’est l’ordre, répliqua Kragz. Sans la queue, y’a l’anarchie. Et l’anarchie, c’est mauvais pour les cotisations retraite. Jean-Michel s'avança vers le bord du quai. Là où les rails auraient dû mener vers la station suivante, il n'y avait qu'une déchirure béante, une plaie ouverte dans la trame de l'univers. On y voyait des fragments de bureaux, des classeurs volants, et des nuages de gomme à effacer. C'était là que résidait le Grand Dévoreur : au cœur de l'entropie administrative. Une voix s'éleva alors, une voix qui semblait provenir de mille haut-parleurs défaillants à la fois. « ATTENTION. EN RAISON D’UN INCIDENT DE RÉALITÉ, LE TRAFIC EST INTERROMPU SUR L’ENSEMBLE DE L’EXISTENCE. NOUS VOUS PRIONS DE BIEN VOULOIR PATIENTER JUSQU’À LA RÉINCARNATION TOTALE. MERCI DE VOTRE COMPRÉHENSION. » La faille commença à palpiter. Des tentacules d’encre noire en jaillirent, s’enroulant autour des piliers de la station, les transformant en colonnes vertébrales. Le Grand Dévoreur se matérialisait, et il ressemblait étrangement à un immense tampon encreur dont la surface gravée portait le mot « REFUSÉ ». — Ok, dit Jean-Michel en ouvrant sa sacoche et en sortant son formulaire Cerfa 12654-24 de « Recours Gracieux contre l’Annihilation Cosmique ». Kragz, préparez votre prime de risque. Luna, mettez le turbo sur les paillettes. On va lui faire regretter d'avoir choisi la Ligne 13 pour son invasion. Le stagiaire fit un pas dans le vide, ses semelles ne rencontrant aucun sol, soutenu uniquement par la force d’inertie de son contrat de stage. Il ne craignait plus le néant. Il avait survécu à la DRH en plein mois d'août. L'enfer n'était pour lui qu'une procédure de plus à classer sans suite. La réalité grésilla. Le texte vacilla. Jean-Michel leva son stylo bille bleu, prêt à signer la fin de l'éternité.

Grève de Zèle en Enfer

Le bruit de la réalité qui se déchire ressemble étrangement au craquement d’un vieux dossier en carton qu’on force dans une déchiqueteuse de bureau, un gémissement sec de fibres qui renoncent à leur intégrité structurelle. Au centre du quai de Miromesnil, là où le carrelage biseauté devrait rassurer le contribuable, le Grand Dévoreur pulsait. C’était une masse de caoutchouc noir et métaphysique, une pyramide de négation surmontée d’un manche en bois de chêne gravé par les larmes de mille clercs de notaire. Son empreinte, « REFUSÉ », oscillait dans l’air, incandescente, prête à s’abattre sur le monde pour tamponner l’existence elle-même d’une fin de non-recevoir. Les particules de poussière en suspension ne flottaient plus ; elles attendaient leur verdict. Jean-Michel, suspendu par un fil invisible tissé de clauses abusives, s'apprêtait à charger avec son stylo-bille quand un son strident déchira le vacarme apocalyptique. Un coup de sifflet. Sec. Impitoyable. Un coup de sifflet qui portait en lui tout le poids de la fonction publique et du ressentiment accumulé depuis l'invention du café lyophilisé. Kragz, le troll syndicaliste, venait de poser son gourdin en titane. Il avait enfilé un gilet jaune fluorescent dont la couleur jurait violemment avec sa peau de granit moussu. — On pose tout, lâcha Kragz. Débrayage immédiat. Jean-Michel manqua de s’étaler au sol alors que la force d’inertie de son contrat de stage, seule chose qui le maintenait en lévitation, subissait une dévaluation subite. — Kragz ! Pas maintenant ! rugit le stagiaire, accroché à un pilier qui commençait à développer des gencives et des dents. Le Grand Tampon est à deux doigts de valider l’annihilation du secteur 75008 ! — Justement, répliqua Kragz en croisant ses bras massifs sur sa poitrine. Préavis de grève déposé il y a trois siècles par le syndicat des Entités Souterraines et Assimilées (ESA). On n'a jamais reçu de réponse pour la prime d'insalubrité liée aux émanations de soufre et aux sandwichs triangle de la cafétéria. Pas de prime, pas de parade. La fin du monde attendra le passage des délégués. Derrière eux, la horde des damnés — un tsunami de cadres dynamiques en costume gris-cendre et d'étudiants en droit ayant échoué à l'examen de passage vers l'oubli — s'écrasait contre les portillons de sécurité. Les machines à composter les tickets T+ crachaient des étincelles mauves. Les damnés hurlaient, mais leurs cris étaient étouffés par la bureaucratie ambiante : chaque hurlement devait d'abord faire l'objet d'un ticket d'incident numéroté. Luna, la fée, s'effondra sur un banc public dont les lattes de bois murmuraient des poèmes de Baudelaire. Elle vida une plaquette de Lexomil dans sa bouche comme s'il s'agissait de bonbons à la menthe. — C'est foutu, soupira-t-elle, ses ailes pailletées tombant comme des feuilles mortes. Le néant, c'est peut-être mieux que le métro à 8h30. Au moins, dans le vide, il n'y a pas d'odeur de bras mouillé. Le Grand Dévoreur commença sa descente. Le plafond de la station s'abaissait, non pas physiquement, mais ontologiquement. La réalité devenait plate. Une feuille de papier A4. — Kragz, écoute-moi ! cria Jean-Michel, évitant un tentacule d'encre qui venait de vaporiser un distributeur de barres chocolatées. Si le monde finit, ton préavis de grève n'aura plus de support physique ! Tu vas perdre ton ancienneté ! Le troll marqua un temps d'arrêt. Son cerveau, composé de sédiments jurassiques, moulina l'information. — Mon ancienneté ? Ils oseraient ? — La direction va invoquer le cas de force majeure, la clause de "Cataclysme Non-Contractuel" ! Tu seras radié ! Kragz serra les dents, mais avant qu'il ne puisse reprendre son gourdin, une présence monstrueuse émergea du tunnel de la Ligne 13. Ce n'était pas un démon ordinaire. C'était l'Hydre des Contentieux. Sept têtes de bureaucrates à lunettes, fixées sur un corps de serpent recouvert de post-its. L'Hydre bloquait l'accès aux quais, ses quatorze yeux scrutant les titres de transport avec une haine chirurgicale. — Nul ne passe sans le formulaire Cerfa 666-bis visé par le Grand Scribe des Abysses, psalmodièrent les têtes en chœur. Et la grève de Kragz est jugée illégale par ordonnance du Vide. L'Hydre se dressa, menaçante, ses langues fourchues léchant des timbres fiscaux périmés. Jean-Michel comprit que la situation demandait une approche non-conventionnelle. La force brute échouerait contre l'inertie administrative. Il devait parler leur langue. Il devait être plus chiant que le chaos. Il fouilla dans sa sacoche, en sortit une poignée de lichen frais qu'il gardait pour son élevage de mousses décoratives et se posta devant l'Hydre. — Très bien, Messieurs-Dames les têtes de l'Hydre. Vous voulez de la procédure ? On va faire de la procédure. Mais selon les règles de la Nouvelle Gestion Publique de l'Absurde. Jean-Michel prit une grande inspiration. Le Grand Dévoreur n'était plus qu'à quelques centimètres du sol, sa surface de caoutchouc vibrant de l'envie de tout effacer. — Première tête ! cria Jean-Michel. Écoute ce haïku de régularisation budgétaire : *Le formulaire,* *Tombe dans le puits sans fond,* *L'encre est mon sang pur.* L'Hydre frissonna. La première tête se figea, les yeux révulsés par la beauté bureaucratique du poème. Jean-Michel jeta un morceau de lichen à la deuxième tête, qui le goba avec une satisfaction reptilienne. Le lichen, imprégné d'humidité de cave et de désespoir urbain, était pour ces créatures une drogue dure. — Deuxième tête ! Enchaîna le stagiaire : *Ticket non valide,* *Le portillon se referme,* *L'éternité siffle.* Une deuxième tête s'affaissa, terrassée par la métaphysique du contrôle RTO. — C’est… c’est conforme aux directives de la Pléiade, balbutia-t-elle avant de s'endormir. Kragz, impressionné, reprit son gourdin. — Pas mal, le gamin. C’est de la poésie de préfecture. Ça touche là où ça fait mal. Jean-Michel distribuait le lichen comme on distribue des hosties à une congrégation de monstres affamés. Il jonglait avec les syllabes et les herbes folles. — Troisième, quatrième, cinquième tête ! Attention, tir groupé : *Silence de mort,* *Le tampon n'a plus d'encre,* *Dossier sans suite.* L'Hydre commença à se nouer sur elle-même. Les têtes se battaient pour le lichen, oubliant de surveiller les portillons. Jean-Michel se tourna vers le Grand Dévoreur. Le Tampon Géant hésitait. Sa base "REFUSÉ" n'avait plus de prise sur une réalité devenue poétique et végétale. — Kragz ! Luna ! Maintenant ! La signature croisée ! Kragz bondit, utilisant le ventre d'un damné comme tremplin, et asséna un coup de gourdin magistral sur le manche du Grand Tampon. Luna, revigorée par l'absurdité de la scène, projeta un nuage de paillettes anxiolytiques qui ralentit la chute de l'entité. Jean-Michel, dans un dernier élan de désespoir administratif, sortit son stylo-bille bleu. Il ne visa pas le monstre. Il visa le vide entre les lettres du mot "REFUSÉ". Il griffonna frénétiquement une rature, une gribouille informe, l'acte de vandalisme ultime contre la perfection du néant. — ANNULATION DE L'ANNULATION ! hurla-t-il. La pointe du stylo perça la membrane de la réalité. Une goutte d'encre bleue, une goutte de cette substance chimique et banale, se répandit sur le caoutchouc noir. La réaction fut chimique, alchimique, catastrophique. L'encre de Jean-Michel, chargée de la lassitude de millions de stagiaires, agissait comme un acide sur la pureté du Vide. Le Grand Dévoreur poussa un cri qui ressemblait au grincement d'une porte de coffre-fort qu'on force. Il se rétracta, aspiré par sa propre négation raturée. Le tampon se replia sur lui-même, devenant petit, minuscule, jusqu'à n'être plus qu'un simple cachet de la poste égaré sur le quai. Le silence retomba sur Miromesnil. Un silence lourd, entrecoupé par les sanglots de l'Hydre qui finissait de digérer son lichen. Jean-Michel retomba lourdement sur ses pieds. Ses semelles touchaient enfin le carrelage. Le monde était redevenu solide, gris et moyennement accueillant. Kragz retira son gilet jaune et reprit son air de troll grognon. — Bon. On fait quoi pour ma prime ? — Je t'ai obtenu un ticket restaurant pour une boulangerie qui a fermé en 1994, répondit Jean-Michel en rangeant son stylo. C'est une pièce de collection. Ça vaut une fortune chez les numismates du bas-monde. Luna se releva, réajustant sa robe en lambeaux. — On a sauvé Paris ? — On a surtout évité que la ligne 13 soit supprimée de la carte de l'univers, dit Jean-Michel en consultant sa montre. Ce qui signifie que je vais encore être en retard pour ma réunion de 14h sur l'optimisation des stocks de trombones. Au loin, le bruit d'une rame de métro se fit entendre. Le vent s'engouffra dans le tunnel, apportant avec lui l'odeur rassurante de l'ozone et de la poussière séculaire. — Prochain train : 4 minutes, annonça la voix robotique du haut-parleur. Direction : Saint-Denis Université. Veuillez prendre garde à la marche en descendant du train. Jean-Michel ramassa un formulaire Cerfa froissé qui traînait au sol. Il le plia soigneusement pour en faire un avion de papier et le lança vers les rails. L'avion disparut dans les ténèbres, portant avec lui le dernier vestige du chaos, alors que les portes du métro s'ouvraient devant une foule de passagers qui, n'ayant rien vu de l'apocalypse, se précipitèrent à l'intérieur pour s'ignorer mutuellement jusqu'au prochain arrêt.

L'Audit du Grand Dévoreur

Le café du distributeur de la station Miromesnil a le goût du regret tiède et des promesses électorales non tenues. Jean-Michel fixait le gobelet en plastique dont le rebord se gondolait sous l'effet d'une chaleur surnaturelle, tandis qu'à ses côtés, Glurb — le troll syndicaliste dont l'odeur de vieux pneu brûlé et de camembert oublié commençait à saturer l'espace vital — hochait la tête en signe de désapprobation métaphysique. Sybille, la fée, s'administrait une dose de tranquillisants via un inhalateur en forme de licorne, ses ailes transparentes vibrant au rythme de ses spasmes anxieux. Ils n'étaient pas sur le quai. Ils étaient dans l'interzone, cet espace entre la faïence blanche et le néant pur où la RTO stocke les dossiers "en attente de traitement". Devant eux, la faille de la Ligne 13 ne hurlait plus. Elle ronronnait. Un ronronnement de ventilateur de serveur informatique, régulier, oppressant, quasi-divin dans sa monotonie. — C’est pas un accident, grogna Glurb en crachant un morceau de charbon sur le carrelage. C’est trop propre. Regarde la découpe des bords. C’est du travail de pro. C’est de la sous-traitance, je te dis. Jean-Michel s'approcha du bord du gouffre. Au fond, là où la réalité se tordait comme une feuille de papier jetée au feu, il ne vit pas de démons cornus ou de fleuves de sang. Il vit des classeurs. Des milliers de classeurs Excel suspendus dans le vide, dont les cellules pulsaient d'une lumière chlorophyllienne. Chaque "Veuillez patienter" prononcé par la voix de la RTO y était archivé, pesé, rentabilisé. Sybille laissa échapper un rire nerveux, un son qui ressemblait à du verre brisé tombant dans une flûte à champagne. — Tu m'étonnes que le Grand Dévoreur ne se soit pas encore manifesté, chuchota-t-elle. Il n'a pas besoin de nous manger. Il nous audite. C'est alors qu'il apparut. Ce n'était pas une entité cosmique avec des tentacules, mais une silhouette en costume trois-pièces gris anthracite, flottant à deux centimètres du sol. Sa tête était un cube de Plexiglas rempli de formulaires Cerfa broyés. Dans sa main droite, il tenait une tablette tactile dont l'écran affichait un graphique de productivité qui descendait directement vers la neuvième strate de l'Enfer. — Monsieur Jean-Michel, stagiaire matricule 404-B ? dit la chose. Sa voix était un mélange de bruits de photocopieuse et d'un disque de relaxation pour managers en burnout. — C’est moi, répondit Jean-Michel, sa main tremblante serrant son ticket T+ comme un talisman. — Je suis l'Exécuteur de l'Optimisation des Flux (EOF), plus communément appelé le Grand Dévoreur par vos services de communication, qui adorent les métaphores dramatiques pour masquer les coupes budgétaires. Je suis ici pour finaliser l'externalisation de la maintenance de la Ligne 13. Glurb fit un pas en avant, les poings serrés, ses poils de troll se hérissant de colère prolétarienne. — On n’a rien signé pour ça ! On a des conventions collectives ! La gestion des âmes errantes et des voyageurs sans titre de transport, c'est du ressort du service public ! L'entité au cube de Plexiglas inclina sa "tête". — Votre service public est un gouffre financier, Monsieur Glurb. Pour chaque minute de retard sur la Ligne 13, nous perdons 1,2 gramme d'énergie ectoplasmique. La Direction de la RTO a passé un contrat avec le Vide Éternel. C’est un partenariat public-privé très avantageux. Le Vide s'engage à absorber l'excédent de passagers — ceux que vous appelez les "chroniquement en retard" ou les "fraudeurs de l'existence" — en échange de quoi il obtient les droits de diffusion de la souffrance humaine sur les écrans publicitaires des couloirs de correspondance. Jean-Michel sentit son estomac se nouer. Le vide n'était pas un monstre. Le vide était une solution de gestion. — Vous êtes en train de dire que la faille de Miromesnil... c'est une opération de nettoyage de la base de données ? demanda-t-il. — Précisément, répondit l'EOF. Nous "nettoyons" les usagers qui n'apportent aucune valeur ajoutée au cycle de consommation métaphysique. Les gens qui lisent de la poésie dans le métro, ceux qui fixent le vide sans rien acheter sur leur téléphone, les rêveurs de 8h42. Ils encombrent les rames. Ils ralentissent le flux. Le Grand Dévoreur les recycle en pur silence. C'est écologique. C'est Lean. Sybille s'effondra au sol, ses ailes se recroquevillant. — Et nous ? demanda-t-elle. On est sur la liste ? L'entité consulta sa tablette. — Vous faites partie du "Surplus Opérationnel". Vous allez être fusionnés pour créer un nouveau poste de "Consultant Multidimensionnel à temps partiel sans couverture sociale". Félicitations. Soudain, le tunnel trembla. Une rame fantôme, composée uniquement de verre et d'acier chirurgical, entra en station. À l'intérieur, pas de sièges. Juste des crochets de boucherie en chrome où étaient suspendus des hologrammes de cadres dynamiques souriants. — Jean-Michel, regarde ! cria Glurb en désignant un panneau d'affichage. Le temps d'attente pour le prochain train était passé à "INFINI". En dessous, en lettres de feu : Jean-Michel plongea la main dans sa sacoche. Il en sortit son grimoire de poche — un vieux manuel de procédures RTO qu'il avait trafiqué avec des incantations trouvées au verso d'une boîte de céréales. Il savait ce qu'il devait faire. Si l'administration était le monstre, alors la seule arme efficace était le chaos administratif. — Vous ne pouvez pas nous effacer, lança Jean-Michel, sa voix gagnant une assurance glaciale. — Et pourquoi donc, stagiaire ? — Parce que je n'ai pas reçu l'avis de réception de mon préavis de licenciement métaphysique. Selon l'alinéa 4 de la charte de l'interzone, toute dissolution d'un agent de grade 3, même stagiaire, doit faire l'objet d'un audit contradictoire en présence d'un représentant du Syndicat des Damnés et d'une fée certifiée par le Ministère de la Magie Administrative. L'entité se figea. Un bruit de ventilateur en surchauffe émana de son cube de Plexiglas. — Je... j'ai le contrat signé par la Direction... commença l'EOF. — Le contrat est caduc ! hurla Jean-Michel en brandissant un formulaire Cerfa 12-B qu'il avait rempli avec son propre sang (et un peu de sauce samouraï de son déjeuner). J'ai déposé une demande de mise en indisponibilité pour "Invasion Imminente d'une Entité de Classe S". Tant que cette demande n'est pas traitée par le bureau central — qui est actuellement aspiré par votre faille, je vous le rappelle — vous ne pouvez techniquement pas nous toucher sans violer le protocole de sécurité temporelle. Glurb comprit immédiatement. Il sortit son tampon officiel de délégué syndical et commença à tamponner tout ce qui passait à sa portée : les murs, l'air, la tablette de l'entité. — GRÈVE ! hurla le troll. GRÈVE ILLIMITÉE ! INTERRUPTION TOTALE DU VIDE ! ON NE SE LAISSE PAS DÉVORER SANS UN PRÉAVIS DE TROIS MOIS ! L'Exécuteur de l'Optimisation des Flux commença à scintiller. Des messages d'erreur en binaire s'affichèrent sur ses parois de Plexiglas. "Error 403: Forbidden Union", "Syntax Error: Logic Loop detected". — Vous... vous ne pouvez pas... stopper l'Apocalypse avec de la paperasse... balbutia la chose. — Regardez-nous faire, répondit Jean-Michel en ouvrant son grimoire à la page "Comment invoquer une erreur système majeure". Sybille, donne-moi tes anxiolytiques. On va saturer les capteurs émotionnels de cette zone. Sybille vida son sac de pilules dans le gouffre. La réaction fut immédiate. Le Vide, confronté à une dose massive de Prozac et d'indifférence administrative, commença à vomir des rames de métro entières, des tickets usagés et des usagers en colère qui réclamaient déjà des remboursements pour le retard. L'entité explosa dans un nuage de confettis de factures impayées. La faille se referma lentement, tel un œil fatigué par trop d'écrans. Le calme revint sur le quai de Miromesnil. Jean-Michel regarda sa montre. 13h58. — Bon, dit-il en époussetant son badge, le Grand Dévoreur est officiellement en chômage technique. — On a gagné ? demanda Sybille, encore un peu groggy. — Pour l'instant, répondit Glurb en ramassant un dossier qui traînait. Mais la Direction va sûrement essayer de nous facturer les confettis. Jean-Michel s'approcha du distributeur de billets. Il inséra son ticket T+. La machine le recracha aussitôt. "TICKET NON VALIDE DANS CETTE DIMENSION." Il sourit. C'était la chose la plus normale qu'il ait entendue de toute la journée. Au loin, le bruit d'une rame, une vraie cette fois, résonna dans le tunnel. Jean-Michel savait qu'il n'arriverait jamais à sa réunion de 14h. Et pour la première fois de sa vie de stagiaire, il s'en foutait royalement, car même le Vide Éternel n'avait pas réussi à remplir le formulaire de sa disparition.

Infiltration à la Direction Générale

Les portes de l'ascenseur de la Direction Générale ne s'ouvrent pas, elles cicatrisent. Un bruit de succion pneumatique, un relent de soufre et de café Arabica bas de gamme, et Jean-Michel se retrouve propulsé au 66ème étage bis, là où la moquette boit le son et les espoirs de titularisation. Le couloir s'étire à l'infini, une perspective forcée digne d'un cauchemar de géomètre sous acide. Les murs sont tapissés de certificats de non-existence encadrés sous verre antireflet. Jean-Michel avance. Il ne marche pas, il glisse. Sans ombre pour le lester au sol, sa silhouette de stagiaire famélique semble flotter à quelques millimètres du lino. SÉQUENCE 01 - INTERSECTION ALPHA-NÉANT Lumière : Néon clignotant, fréquence 14Hz (seuil d'épilepsie administrative). Bruit : Le murmure de 10 000 photocopieuses fantômes. Le premier portique de sécurité se dresse, une herse de lasers violets programmés pour détecter la moindre trace de péché ou de titre de transport non composté. Le capteur optique balaie le sol. Rien. Pas de projection opaque. Pas d'obscurité résiduelle. Le système, conçu par des ingénieurs démoniaques obsédés par la traçabilité des âmes, bugge lamentablement. Pour la machine, ce qui n'a pas d'ombre n'a pas de masse fiscale. Jean-Michel traverse le faisceau comme un courant d'air froid. Un bip d'erreur retentit, étouffé, le cri d'une machine qui ne comprend pas le vide. — L'avantage de l'indigence, murmure-t-il, c'est qu'on finit par devenir transparent pour le système. Il dépasse le bureau de la secrétaire, une entité à six bras qui tape des rapports sur une machine à écrire dont les touches sont des dents de lait. Elle ne lève pas les yeux. Elle est trop occupée à classer des plaintes par ordre de hurlement. Bureau de Vestalie. Porte en chêne des Vosges, abattu pendant une éclipse de sang. La poignée est froide comme un constat d'huissier. Jean-Michel entre. L'espace de travail de la Directrice est une aberration topologique. Des fenêtres donnent sur un Paris en flammes, alors que nous sommes censés être en sous-sol. Au centre, un bureau en verre noir qui semble absorber la lumière de la pièce. Sur le bureau, une plante verte qui se nourrit exclusivement de regrets, et un dossier en carton recyclé intitulé : « OPTIMISATION DU CHAOS : PHASE FINALE ». Jean-Michel ne respire plus. Enfin, moins que d'habitude. Il s'approche. Ses doigts, longs et translucides, effleurent la couverture. EXTRAIT DU DOSSIER RTO-666-B : OBJET : Facturation de l'Incident de Signalisation (Réf : Apocalypse). STRATÉGIE : Requalification du Néant en "Espace de Stockage Premium". Il tourne les pages. C’est un chef-d’œuvre de cynisme comptable. Des graphiques en camembert montrent la répartition des tourments. On n'y parle pas de fin des temps, mais de « restructuration du paysage ontologique ». — C’est pas possible, souffle-t-il. Ils ne vont pas juste nous tuer. Ils vont nous faire payer le gaz pour le bûcher. *Note de service : « Suite à la suppression des parois dimensionnelles sur la Ligne 13, il est impératif de mettre en place un péage pour l'accès au Vide Éternel. Tout usager aspiré sans abonnement valide se verra appliquer une majoration pour "transport hors-zone". Le Grand Dévoreur, dans sa mansuétude, acceptera les prélèvements SEPA et les dons d'organes non vitaux. »* Les chiffres dansent devant ses yeux. L'Apocalypse n'est pas une tragédie, c'est une levée de fonds. Vestalie a prévu de transformer chaque cri d'agonie en une micro-transaction. Le passage vers l'Autre Monde ? 45 euros par trajet simple. L'oubli définitif ? Une option payante avec engagement de 24 mois. Soudain, le dossier s'illumine d'une lueur verdâtre. Une voix préenregistrée, suave et terrifiante comme un GPS en fin de vie, sature l'air : « Félicitations, collaborateur. Vous venez de consulter un secret de catégorie S. Votre existence est désormais soumise à une redevance pour "connaissance excédentaire". Veuillez patienter pendant que nous prélevons votre temps de cerveau disponible. » Jean-Michel sent une pression derrière ses globes oculaires. Le système essaie de l'aspirer, de l'indexer, de le ranger dans un classeur. Mais il n'y a pas de prise. Pas d'ombre pour ancrer l'attaque psychique. Il est une erreur de syntaxe dans leur réalité. Il arrache les pages du dossier. Il a besoin de preuves. Des preuves à montrer au troll syndicaliste, des preuves pour réveiller la fée dépressive de sa léthargie chimique. — Ils ont même prévu une taxe sur le silence, grogne-t-il en fourrant les documents dans sa sacoche élimée. Il s'apprête à sortir quand la porte se verrouille d'un claquement sec. Les fenêtres changeantes se figent sur une image de Jean-Michel lui-même, vu du plafond. Sur l'écran, il n'est qu'une tache floue, un bug graphique. Une silhouette se matérialise derrière le bureau. Vestalie. Elle porte un tailleur Chanel en fibre optique et ses yeux sont deux codes-barres en mouvement perpétuel. Elle ne le regarde pas, elle regarde le vide qu'il occupe. — Jean-Michel, dit-elle, et sa voix est le bruit d'une déchiqueteuse à papier. Vous savez ce qu'on fait des stagiaires qui lisent entre les lignes ? On les transforme en notes de bas de page. — Vous ne pouvez pas facturer l'enfer, Vestalie. C'est déjà l'enfer. C'est un pléonasme budgétaire. Elle sourit, et c'est comme voir une faille s'ouvrir dans un barrage. — Vous êtes si petit, Jean-Michel. Vous croyez que la réalité est un service public ? La réalité est une franchise. Et la Ligne 13 est notre magasin phare. Le Grand Dévoreur ne vient pas pour nous manger. Il vient pour signer le contrat de fusion-acquisition. L'Apocalypse est le plus grand plan de départ volontaire de l'histoire. — Sans ombre, je n'existe pas pour vos contrats, réplique-t-il, le cœur battant à une fréquence de tambour de guerre. — C'est ce que nous allons voir. Un stagiaire sans ombre reste un stagiaire avec un badge. Et un badge peut être désactivé. Elle tend la main vers un terminal en obsidienne. Jean-Michel sait qu'il a environ trois secondes avant que sa réalité moléculaire ne soit révoquée par le service informatique. Il ne réfléchit pas. Il utilise sa seule arme : l'absence. Il se jette, non pas vers la porte, mais vers Vestalie. Pas pour l'attaquer, mais pour se superposer à elle. Puisqu'il n'a pas d'ombre, il devient l'ombre des autres. Il se colle à sa silhouette, se fond dans son obscurité. Le système de sécurité de la pièce devient fou. Les lasers cherchent l'intrus, mais ne trouvent que la Directrice. — Alerte, braille la voix synthétique. Présence parasite sur l'hôte alpha. Tentative de piratage de silhouette. Vestalie hurle. Ce n'est pas un cri de peur, c'est un cri d'indignation administrative. Jean-Michel sent l'énergie froide de la femme, son ambition liquide. Il fouille dans sa sacoche, en sort un ticket T+ qu'il a imprégné du sang noir du tunnel de Miromesnil lors de l'incident précédent. Il le plaque sur le front de la Directrice. — Annulé ! hurle-t-il. Un flash de lumière blanche, la couleur d'une page Word vierge. Un court-circuit dimensionnel secoue la tour. Jean-Michel est projeté en arrière. Il traverse la porte, qui est redevenue immatérielle sous le choc. Il dévale le couloir, poursuivi par le bruit des serveurs qui explosent les uns après les autres, incapables de calculer le coût d'un stagiaire qui n'existe plus. Il atteint l'ascenseur. Il appuie sur tous les boutons. « REZ-DE-CHAUSSÉE. RÉALITÉ MATÉRIELLE. QUAI DE SEINE. » Alors que la cabine chute, il regarde les pages froissées dans sa main. Un post-it est resté collé au bas du bilan prévisionnel du Ragnarök. *« Note : Prévoir une majoration de 15% pour les survivants qui pleurent trop fort. Ça distrait les actionnaires. »* Jean-Michel s'adosse à la paroi en miroir. Il ne voit pas son reflet. Il ne voit que le monde derrière lui qui s'effondre dans une cascade de zéros et de uns. Il sort un stylo bille de sa poche, un vieux Bic mâchouillé, et commence à griffonner au dos de la facture de l'Apocalypse. Si le monde doit finir en Premium, il va falloir renégocier les conditions d'utilisation. L'ascenseur s'ouvre sur le hall d'entrée. Le vigile, un Cerbère en costume trois-pièces, ne lève même pas les yeux de son journal. Jean-Michel sort dans la rue, dans le gris de Paris, là où la pluie ressemble à de l'encre diluée. Il sait que la RTO va envoyer les liquidateurs. Il sait que sa vie n'est plus qu'un sursis entre deux bugs. Mais pour la première fois, il n'a pas besoin d'ombre pour se sentir lourd. Il a le poids du monde dans sa sacoche, et ce poids-là ne s'efface pas. Il marche vers le métro. La Ligne 13 l'attend, avec ses rames bondées, ses odeurs de sueur divine et ses démons en retard. Le Grand Dévoreur peut bien arriver. Jean-Michel a son ticket. Et il est prêt à demander un remboursement complet.

La Bataille de Miromesnil

La station Miromesnil n’était plus une station ; c’était une erreur de frappe dans le code source de la réalité, un bug de rendu architectural où le carrelage biseauté suintait une mélasse d'encre de chine et de bile de stagiaire. L’air saturé d’ozone et de soufre portait en lui l’écho des annonces sonores déformées : *« Suite à un incident voyageur impliquant une entité de classe Omega, le trafic est interrompu. Veuillez valider votre agonie sur les bornes prévues à cet effet. »* Le Grand Dévoreur ne se contentait pas d’apparaître ; il se compilait. C’était une masse fractale de contrats d’assurance, de tentacules constitués de bandes magnétiques de vieux tickets T+ et de milliers d’yeux vitreux ressemblant étrangement à des jetons de machine à café. Il occupait tout le quai de la ligne 13, sa silhouette oscillant entre le solide et le pur concept métaphysique, faisant craquer la structure même de la voûte sous le poids de son insignifiance absolue. — Kragz, il a pas de badge, murmura Jean-Michel en ajustant son propre badge RTO, dont le plastique frottait contre son plexus. S’il n’a pas de badge, il n’existe pas pour l’administration. Et s’il n’existe pas, il ne peut pas bouffer le 8ème arrondissement. C’est la règle, non ? Kragz le troll, dont le gilet orange de la CGT-RTO semblait prêt à exploser sous la pression de ses muscles pétrifiés, cracha un mollard verdâtre qui grésilla sur le carrelage. Il tenait sa pince à poinçonner comme une arme de poing. — Jean-Mich’, t’es mignon avec tes règles, grogna le troll d’une voix qui rappelait un éboulement de graviers dans un tambour de machine à laver. Mais là, c’est plus de la bureaucratie de base. C’est une restructuration sauvage. Le Grand Dévoreur, c’est le PDG final. Il ne vient pas pour négocier les tickets restos, il vient pour absorber les dividendes de l’existence. Soudain, un cri strident, mélange de soprano cristallin et d'alarme incendie, déchira le brouillard de particules ectoplasmiques. Luna, la fée, s’éleva au-dessus des distributeurs de friandises vides. Ses ailes, d'ordinaire ternies par la pollution parisienne, brillaient d’un éclat maladif, alimenté par un cocktail d’anxiolytiques de catégorie C et d’une rage pure, distillée en milieu urbain. — ASSEZ ! hurla-t-elle, ses yeux injectés de paillettes argentées. JE NE FINIRAI PAS EN SIMPLE NOTE DE BAS DE PAGE DANS VOTRE RAPPORT D’ACTIVITÉ ANNUEL ! Elle plongea. Ce n’était pas une charge héroïque, c’était un suicide esthétique. Elle pulvérisa ses ampoules de « Poussière de Fée – Gamme Pro » au visage de l’entité. La poudre, normalement destinée à faire oublier aux usagers les retards de quarante minutes, explosa en une nébuleuse de couleurs impossibles. Les tentacules-contrats du Grand Dévoreur commencèrent à s’auto-éditer, les clauses s’effaçant sous l’effet de la magie psychotrope. [NOTE TECHNIQUE RTO : L'utilisation de poussière de fée périmée sur une entité cosmique peut entraîner des effets secondaires tels que la liquéfaction du temps ou la transformation des usagers en pigeons voyageurs. La direction décline toute responsabilité.] Le monstre rugit. Le son n’était pas un cri, mais le bruit de dix mille déchiqueteuses à papier fonctionnant à l'unisson. Un tentacule de pure bureaucratie, couvert de tampons « REFUSÉ », s’abattit sur le quai, manquant de peu de transformer Kragz en galette de troll. — C’EST TOUT CE QUE T’AS, ESPÈCE DE FORMULAIRE CERFA GÉANT ? rugit Kragz en bondissant. Le troll activa son mode « Grève Totale ». Sa peau devint aussi dure que le béton armé du RER A. Il se jeta sur la masse informe, sa pince à poinçonner à la main. Il ne frappait pas pour tuer, il frappait pour invalider. *CLAC. CLAC. CLAC.* À chaque coup, un petit morceau du Grand Dévoreur tombait au sol, transformé en confettis de procès-verbaux. — TITRE DE TRANSPORT ! aboya Kragz, s’agrippant à un repli de chair administrative de la créature. VOUS ÊTES EN ZONE 1, MONSIEUR ! VOUS AVEZ UN PASS NAVIGO POUR LE NÉANT ? NON ? ALORS ÇA VA CHIER ! Pendant ce temps, Jean-Michel regardait ses pieds. Son absence d’ombre le troublait toujours, mais à ce moment précis, au cœur du chaos, une épiphanie de stagiaire le frappa. Il sortit son vieux Bic mâchouillé. Il sortit la facture de l’Apocalypse qu'il avait griffonnée plus tôt. Le Grand Dévoreur se cabra, secouant Luna et Kragz comme des puces sur un chien enragé. Une gueule immense, faite de dents en touches de machine à écrire, s’ouvrit devant Jean-Michel. L’odeur était celle d’un bureau fermé depuis 1974. L’haleine du monstre sentait le toner brûlé et le désespoir salarial. — Jean-Michel ! dégage de là ! cria Luna, qui essayait de recoudre l’espace-temps avec ses doigts tremblants. Mais Jean-Michel ne bougea pas. Il se sentait lourd. Terriblement lourd. Il avait le poids du monde dans sa sacoche, et cette sacoche, c’était sa seule ancre dans cette station en décomposition. Il leva son Bic. — Vous ne pouvez pas manger ce quai, déclara-t-il d'une voix calme, presque ennuyeuse, la voix qu'il utilisait pour annoncer aux clients que leur réclamation avait été perdue entre deux dimensions. Le monstre s’immobilisa. Le temps sembla se figer. Même les poussières de fée restèrent suspendues dans l'air, immobiles. — Et pourquoi donc, mortel ? résonna une voix dans le crâne de Jean-Michel, une voix qui ressemblait à un message pré-enregistré. — Parce que ce quai est sous concession privée de la RTO, section "Tourments Éternels et Transports de Masse", répondit Jean-Michel en gribouillant furieusement sur sa facture. Et selon l'alinéa 4 du contrat de gestion du Vide, toute entité supérieure à la catégorie 8 doit s'acquitter d'une taxe d'occupation du sol. Or, vous venez de détruire le distributeur de Selecta. C'est une dégradation de matériel professionnel de catégorie 2. Jean-Michel tendit le papier au monstre. — Voici votre facture de résiliation de l’existence, Monsieur le Grand Dévoreur. Elle inclut les frais de dossier, la majoration pour retard de signalisation, et la TVA sur le sang des innocents. C’est non-négociable. À moins que... L'entité oscilla. Ses milliers d'yeux se fixèrent sur le griffonnage de Jean-Michel. La réalité autour d'eux commença à trembler. Un monstre cosmique peut affronter des épées magiques, des sorts de feu ou des charges de fées, mais il n'est pas armé contre la comptabilité analytique d'un stagiaire qui n'a plus rien à perdre. — À moins que ? demanda le Vide. — À moins que vous n'acceptiez un remboursement complet sous forme de crédit voyage sur la Ligne 4, en direction de l'Oubli. Vous partez maintenant, vous libérez le quai, et j'oublie de mentionner votre nom dans le rapport de fin de stage. Sinon, je transmets le dossier au service juridique de la RTO. Et croyez-moi, vous préférez rester dans le Néant plutôt que de subir un audit de leur part. Le Grand Dévoreur émit un sifflement de vapeur. La masse de contrats et de chair ectoplasmique commença à se rétracter, aspirée par sa propre absurdité. La créature se replia, devenant de plus en plus petite, jusqu'à ne plus être qu'une petite boule de papier froissé sur le sol. Luna retomba lourdement sur un banc, ses ailes fumantes. Kragz lâcha sa pince et s'essuya le front avec son gilet orange. — Bordel, gamin... lâcha le troll. T'as fait quoi là ? Jean-Michel ramassa la boule de papier et la mit dans sa sacoche. Il regarda le quai. Le carrelage redevenait blanc. Les lumières clignotaient, reprenant leur rythme morne de néons fatigués. Un train arrivait, ses freins hurlant dans le tunnel. — J'ai juste fait mon boulot, Kragz, dit Jean-Michel. J'ai géré le flux. Les portes de la rame s'ouvrirent. Des voyageurs, hagards, grisés par la routine, sortirent sans même remarquer le troll, la fée en loques et le stagiaire sans ombre. — On rentre ? demanda Luna, la voix brisée. Jean-Michel monta dans le wagon. Il se tenait à la barre centrale, sentant la vibration familière de la Ligne 13 sous ses pieds. Il sortit son Bic et commença à rédiger sa demande de remboursement pour ses chaussures abîmées par la bile de monstre. — On rentre, dit-il alors que le train s'enfonçait dans le noir. Mais demain, je demande une augmentation. Ou au moins des tickets resto qui fonctionnent à la cafétéria des Limbes. Le métro disparut dans le tunnel, laissant derrière lui une seule plume de fée et l'odeur persistante d'un dossier classé sans suite.

Validation ou Damnation

L’odeur n’était pas celle du soufre, car le soufre a au moins le mérite d’évoquer une certaine noblesse géologique, mais celle d’un sac poubelle oublié dans un local technique de la station Miromesnil pendant la canicule de 2003. Le Grand Dévoreur n’était pas une bête, c’était une erreur de segmentation dans le fichier Excel de la réalité, une extrusion de néant pur, bavant une substance qui tenait autant de l’encre de seiche que du goudron mal refroidi. Jean-Michel, debout sur le bord du quai, sentait le vent tiède et vicié de la Ligne 13 lui fouetter les chevilles, un courant d’air qui aurait dû transporter des particules de freinage et des fragments de peau morte, mais qui ne charriait plus que le silence absolu d’une fin du monde en zone 1. — Vous gênez le flux, articula Jean-Michel, sa voix dépourvue de tout trémolo, une voix de fonctionnaire qui a vu trop de formulaires Cerfa pour craindre l’abîme. Le Dévoreur émit un son qui ressemblait au broyage simultané d’un millier de porcelaines précieuses. La station vibrait. Les néons, ces tubes de gaz agonisants, clignotaient selon un code morse que seule une IA dépressive aurait pu traduire par : *« Pourquoi ne pas simplement s’éteindre ? »*. À côté de Jean-Michel, Kragz le troll syndicaliste ajustait son gilet orange fluorescent, lequel peinait à contenir une musculature sculptée par des décennies de grèves préventives et de manutention de fûts de bile. Kragz cracha un glaire bleuâtre sur le carrelage biseauté. — Il a pas de badge, Jean-Mimi, grogna le colosse. J’ai vérifié les flux d’ondes. Pas de Navigo, pas de ticket, même pas une pièce de deux balles pour soudoyer le portillon. C’est un resquilleur de classe extra-dimensionnelle. La fée Luna, dont les ailes pendaient comme des linges sales et dont les yeux injectés de Xanax ne fixaient plus rien d’autre que le vide intérieur, laissa échapper un rire qui sonna comme un ongle sur un tableau noir. Elle tenait une fiole vide, la faisant tourner entre ses doigts tachés de nicotine magique. — Il veut nous manger, Jean-Michel, murmura-t-elle. Il veut nous manger parce que le néant a faim d’administration. C’est métaphysiquement érotique, tu ne trouves pas ? Jean-Michel ne répondit pas. Il ouvrit sa sacoche en simili-cuir de chez Decathlon, celle qui contenait le savoir interdit de la RTO. Il en sortit un document froissé, l’Annexe B-42 du Règlement Intérieur de la Coordination des Flux Non-Euclidiens. Le Grand Dévoreur se cabra. Il n’avait pas de visage, mais il projetait une intention : celle de transformer Paris en un tapis de cendres tièdes. Une pseudopode d’ombre s’éleva, s’étirant vers le plafond, léchant les câbles haute tension qui pendaient comme des boyaux de cuivre. — ARTICLE 4, ALINÉA 12, hurla Jean-Michel, sa voix résonnant sur les parois carrelées avec la précision d’une guillotine administrative. « Tout usager, entité, agrégat de conscience ou manifestation ectoplasmique souhaitant occuper l’espace de circulation de la Régie doit pouvoir justifier d’une matérialité physique conforme aux normes de sécurité incendie en vigueur. » Le Dévoreur s'immobilisa. Un frisson parcourut sa masse goudronneuse. Le concept de "Règlement" semblait s'infiltrer dans sa structure atomique comme un virus informatique. — Vous êtes une entité purement conceptuelle, poursuivit Jean-Michel en remontant ses lunettes sur son nez. Vous n'avez pas de masse volumique enregistrée au bureau des Poids et Mesures. Par conséquent, vous êtes dans l'impossibilité technique de posséder un titre de transport. Or, selon l'Article 22, tout individu dépourvu de corps physique ne peut valider sa présence sur le quai. — Pas de corps, pas de ticket, compléta Kragz en faisant craquer ses jointures qui sonnèrent comme des coups de feu. Et pas de ticket, c’est l’expulsion immédiate par la voie des faits. C’est la convention collective qui le dit. On est en plein dans l'exercice du droit de retrait du réel. Le Grand Dévoreur tenta de se diviser, de se multiplier, d’être partout à la fois pour échapper à la logique implacable de la bureaucratie française. Mais Jean-Michel pointa son index vers la faille, là où les rails semblaient se fondre dans une purée de pixels noirs. — Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas ? Vous êtes un vide. Et le vide ne peut pas payer l'amende forfaitaire de catégorie 4. Le système ne peut pas vous facturer. Vous êtes une erreur système. Et qu'est-ce qu'on fait avec les erreurs système à la RTO ? On les archive dans la corbeille de l'oubli. Luna ! La fée, tirée de sa torpeur chimique par l’autorité soudaine du stagiaire, agita une main languissante. Une poussière d’étoile rance s’échappa de sa paume, venant se coller sur la membrane de l’entité. — Validation de l’inexistence, récita-t-elle avec un ennui infini. Tu n’es qu’un bug, mon chou. Retourne dans ton code source. Kragz ne laissa pas le temps au Dévoreur de formuler une contre-argumentation ontologique. Il s’élança. Ce n’était pas un combat héroïque, c’était un videur de boîte de nuit de banlieue expulsant un client qui avait trop vomi sur le carré VIP. Le troll saisit l'indicible par ce qui ressemblait à une épaule métaphorique et, d'un rugissement qui fit trembler les fondations de l'Elysée, le projeta contre la paroi dimensionnelle qui se recousait sous l'effet de la logique bureaucratique. Le Grand Dévoreur se volatilisa dans un bruit de succion ridicule, comme un évier qui se débouche enfin. Le silence revint, seulement perturbé par le ronronnement lointain d'une rame de métro en approche. La lumière redevenait blanc. Les lumières clignotaient, reprenant leur rythme morne de néons fatigués. Un train arrivait, ses freins hurlant dans le tunnel. — J'ai juste fait mon boulot, Kragz, dit Jean-Michel. J'ai géré le flux. Les portes de la rame s'ouvrirent. Des voyageurs, hagards, grisés par la routine, sortirent sans même remarquer le troll, la fée en loques et le stagiaire sans ombre. Une dame avec un sac de courses passa à travers ce qui restait de la brume interdimensionnelle en se plaignant du retard. La réalité reprenait ses droits, plus lourde et plus grise que n'importe quelle apocalypse. — On rentre ? demanda Luna, la voix brisée. Jean-Michel monta dans le wagon. Il se tenait à la barre centrale, sentant la vibration familière de la Ligne 13 sous ses pieds. Il sortit son Bic et commença à rédiger sa demande de remboursement pour ses chaussures abîmées par la bile de monstre. À ses côtés, un homme en costume lisait un journal gratuit, l'air indifférent à la présence d'une fée qui s'épouillait les ailes juste à côté de lui. Le merveilleux n'avait pas sa place ici ; il était écrasé par la taxe d'habitation et le prix du café en terrasse. — On rentre, dit-il alors que le train s'enfonçait dans le noir. Mais demain, je demande une augmentation. Ou au moins des tickets resto qui fonctionnent à la cafétéria des Limbes. Le métro disparut dans le tunnel, laissant derrière lui une seule plume de fée et l'odeur persistante d'un dossier classé sans suite.

Stagiaire à Durée Indéterminée

La glotte de l’univers faisait un bruit de siphon bouché au-dessus du quai de la ligne 13, direction Châtillon-Montrouge. C’était un trou. Pas un simple trou dans le carrelage biseauté de la RTO, ni une de ces excavations de voirie qui emmerdent les riverains du 8ème arrondissement. C’était une absence de tout, une ponction de réalité d’environ quatre mètres de diamètre, d’où s’échappait une vapeur d’angoisse pure et une odeur persistante de vieux chou-fleur bouilli. Le Grand Dévoreur, une entité dont la généalogie se perdait dans les replis de l’Infini et dont la motivation principale semblait être l’absorption totale de la matière organique francilienne, tentait d’extraire une griffe de la taille d’un abribus hors du néant. Jean-Michel, stagiaire en nécromancie (option : Gestion des Sinistres), soupira. Il n'avait pas de chaussures de sécurité. Juste des converses trouées et une indifférence bétonnée par trois mois de lecture intensive de formulaires Cerfa-666. [TRANSCRIPTION AUDIO – ENREGISTREUR RTO-09 – DOSSIER MIROMESNIL] JEAN-MICHEL : (Voix atone) Luna, tu peux lâcher les anxiolytiques deux secondes ? Il me faut le rouleau. LUNA (La fée) : (Bruit de déglutition) C’est fini, Jean-Mimi. Le vide nous regarde. Il voit mon CV. Il voit que je n’ai aucune compétence transférable dans l’économie du néant. On va tous mourir sous-payés. KROGNAN (Le troll syndicaliste) : On ne meurt pas en heures supplémentaires, bordel ! C’est une clause de rupture abusive. Si cette horreur dimensionnelle me bouffe avant ma pause clope, je dépose un préavis de grève à l’échelle galactique. JEAN-MICHEL : Le rouleau, Luna. Maintenant. Avant que le tentacle ne chope le distributeur de Selecta. Le stagiaire s’avança. Il n’avait pas d’ombre, mais il avait une mission. Ou plutôt, il avait une peur viscérale d’avoir à remplir le rapport d’incident "Destruction Totale de la Capitale" en trois exemplaires s’il ne faisait rien. Il sortit de sa sacoche le Saint-Graal de la maintenance occulte : un rouleau de Ruban Adhésif Interdimensionnel de Marque Repère (Modèle Hell-Fix). C’était un adhésif gris, terne, dont la colle était faite à base de larmes de bureaucrates et de sève d’arbres centenaires déracinés par des promoteurs immobiliers. Une substance capable de lier le néant à la faïence. Jean-Michel s'approcha de la faille. Le Grand Dévoreur poussa un rugissement qui aurait dû liquéfier les os de n'importe quel mortel. Mais Jean-Michel ne l’écoutait pas. Il cherchait le bout du ruban avec son ongle, l’air passablement irrité par la difficulté de la tâche. — Tu devrais avoir peur, souffla une voix d'outre-tombe venant du vide. Je suis la Fin de Toutes Choses. Je suis l'Entropie faite chair. — Et moi, répondit Jean-Michel en trouvant enfin l’amorce de l’adhésif, je commence à 8h30. On est lundi. J’ai pas pris de petit-déjeuner. Tu bloques le passage. C’est 150 euros d’amende pour obstruction manifeste des voies de circulation interdimensionnelles. D’un geste sec, il tira une bande de soixante centimètres. Le bruit du plastique qui se décolle — *Screeeeeeech* — couvrit les hurlements des damnés. Jean-Michel plaqua la bande en travers de la gorge de l'abysse. Il y eut un flash de lumière beige. L’Univers sembla hésiter. Le Grand Dévoreur tenta de refermer ses mandibules sur la réalité, mais le ruban Hell-Fix tint bon. C'était la puissance de l'administration : rien ne résiste à une mesure provisoire qui dure. Jean-Michel multiplia les bandes. Il croisait le ruban en étoile, en carré, en gribouillis frénétiques. — C'est... c'est pas possible, hoqueta la créature, sa voix s'étouffant derrière la couche de plastique collant. Je suis l'Apocalypse ! — T'es un incident de signalisation maintenant, trancha Jean-Michel en lissant la dernière bande du plat de la main. Circulez. Le trou se résorba avec un bruit de succion pathétique, comme une ventouse qu'on retire d'un évier bouché. Les tentacules disparurent. La pression atmosphérique redevint celle d'une station de métro normale : lourde, humide, chargée d'effluves de tabac froid et d'humanité lasse. Un silence de cathédrale tomba sur le quai de Miromesnil. Krognan rangea sa hache-dépliant syndical. Luna s'assit sur un banc en plastique orange, fixant le néant colmaté avec une fascination morbide. C’est alors que le claquement de talons aiguilles résonna sur le carrelage. Madame Vestalie apparut. Elle portait un tailleur Chanel dont la couleur semblait avoir été extraite d’un trou noir et un sourire qui ne touchait jamais ses yeux, lesquels étaient de toute façon des billes d’onyx poli. Directrice des Flux et des Damnationnelles, elle incarnait la perfection de la cruauté managériale. — Monsieur Jean-Michel, dit-elle d’une voix aussi coupante qu’un coupe-papier. Je vois que vous avez fait preuve d’initiative. Jean-Michel se redressa, réajustant son badge RTO qui pendouillait lamentablement. — La faille est... sécurisée, Madame. Le Grand Dévoreur est temporairement contenu par le protocole "Bricolage d'Urgence". Mme Vestalie s'approcha de l'amas d'adhésif gris qui brillait d'une lueur résiduelle au milieu de l'air. Elle toucha le plastique du bout d'un ongle parfaitement manucuré. — C’est sale. C’est moche. C’est absolument indigne d’une métropole mondiale, commenta-t-elle avec une satisfaction évidente. En d'autres termes, c'est conforme à nos standards de maintenance préventive. Félicitations. Krognan s'ébroua. — Et pour la prime de risque ? Et le soutien psychologique pour la petite fée ? Elle a failli se faire bouffer les ailes par une entité pré-temporelle ! Mme Vestalie ignora le troll comme on ignore une publicité pour une assurance vie. Elle fixa Jean-Michel, ce jeune homme sans ombre qui semblait avoir été forgé dans le moule de la résignation parfaite. — La Direction a examiné votre dossier, Jean-Michel. Votre stage de six mois arrivait à son terme vendredi prochain. Compte tenu de votre capacité à gérer l'Armageddon avec un budget de fournitures de bureau inférieur à cinq euros, nous avons décidé de faire un geste. Elle plongea la main dans son sac en cuir de dragon et en sortit deux objets. — Voici un ticket T+ gratuit. Pour votre trajet de retour. Exceptionnellement. Jean-Michel fixa le petit morceau de carton magnétique. Une larme de gratitude — ou de désespoir pur — faillit couler le long de sa joue creuse. — Et, continua Vestalie en lui tendant un document orné du sceau de la RTO, j'ai le plaisir de vous annoncer la prolongation de votre stage pour une durée de douze mois supplémentaires. Toujours non rémunéré, bien entendu, mais avec accès illimité à la fontaine à eau de la zone B (celle qui ne donne plus de goitres). Le silence revint, plus lourd cette fois. Le ticket T+ pesait une tonne dans la main de Jean-Michel. — Douze mois ? répéta-t-il. — Le monde ne va pas se colmater tout seul, Monsieur Jean-Michel. Il y a une fuite d'ectoplasmes au Père-Lachaise et un problème de succubes à la station Pigalle. On attend votre rapport sur Miromesnil pour demain, 9h00. En sept exemplaires. Sur papier recyclé à base de peaux de parchemins maudits. Elle tourna les talons. Le claquement de ses chaussures s'estompa dans le tunnel, mangé par le grondement lointain d'une rame de la ligne 13 qui, malgré la fin du monde évitée de justesse, accusait toujours sept minutes de retard. Luna se leva péniblement. — Au moins... t'as le ticket, Jean-Mimi. Jean-Michel regarda le ruban adhésif sur le mur. Une petite bulle d'air se formait sous le plastique. Le néant poussait encore, discrètement. Mais ce n'était plus son problème pour les dix prochaines minutes. — On rentre ? demanda la fée. — On rentre, dit-il en s'approchant de la bordure du quai. Mais demain, je vole une agrafeuse. Une grosse. La rame arriva dans un fracas de métal hurlant. Les portes s'ouvrirent sur une foule compacte de voyageurs aux visages gris, déjà morts à l'intérieur, qui se ruèrent vers la sortie sans un regard pour le stagiaire qui venait de sauver leur réalité pour le prix d'un trajet en zone 1. Jean-Michel monta dans le wagon. Il se tenait à la barre centrale, sentant la vibration familière de la Ligne 13 sous ses pieds. Il sortit son Bic et commença à rédiger sa demande de remboursement pour ses chaussures abîmées par la bile de monstre. À ses côtés, un homme en costume lisait un journal gratuit, l'air indifférent à la présence d'une fée qui s'épouillait les ailes juste à côté de lui. Le merveilleux n'avait pas sa place ici ; il était écrasé par la taxe d'habitation et le prix du café en terrasse. Le métro disparut dans le tunnel, laissant derrière lui une seule plume de fée et l'odeur persistante d'un dossier classé sans suite.
Fusianima
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Ghost

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par Ghost
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Le néon n°402-B du guichet de Châtelet-Les Halles vibre à une fréquence conçue par des ingénieurs sadiques pour liquéfier le cortex préfrontal en moins de huit heures. Jean-Michel ne l’entend plus. On ne perçoit pas le bruit du hachoir quand on est déjà transformé en steak haché. Devant lui, la file...

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