Veuillez corriger votre scandale
Par Ghost — Satire
Le rouge n’est pas une couleur, c’est une hémorragie de données qui pisse à travers l’objectif de la caméra 4. Sous les projecteurs de la matinale, l’air a le goût de l’ozone et de la sueur rance camouflée par un fond de teint Guerlain appliqué à la truelle. Jean-Baptiste – JB pour les intimes, Mons...
La Seconde Zéro
Le rouge n’est pas une couleur, c’est une hémorragie de données qui pisse à travers l’objectif de la caméra 4. Sous les projecteurs de la matinale, l’air a le goût de l’ozone et de la sueur rance camouflée par un fond de teint Guerlain appliqué à la truelle. Jean-Baptiste – JB pour les intimes, Monsieur le Consultant pour les cafards du milieu – ajuste ses boutons de manchette. Quatre mille euros de soie et de métal enserrant des poignets qui tremblent imperceptiblement. À sa gauche, Élodie Vasseur, l’animatrice au sourire siliconé, ressemble à un automate de chez Disney après une cure de kétamine. Elle ne respire pas, elle traite des paquets d’informations. Elle est l’interface. Elle est le vide.
« Nous accueillons ce matin Jean-Baptiste, le génie de l’ombre des crises gouvernementales. Jean-Baptiste, la question que tout le monde se pose... »
Le chronomètre interne de JB s’enclenche. Il connaît la partition par cœur. C’est un jeu de go mental où chaque syllabe est un pion placé pour étouffer l’adversaire, c’est-à-dire le spectateur, ce grand mammifère avachi devant son bol de céréales qui attend sa dose quotidienne d’indignation contrôlée. La montre au poignet de JB affiche 08:58:01. Le direct est un fil de rasoir.
T-minus 59 secondes avant l'extinction des feux.
Élodie pose une question sur la "souffrance des précaires" et le "besoin de décence". Ses lèvres bougent selon une fréquence calculée pour rassurer la ménagère de moins de cinquante ans. JB sent une goutte de sueur, lourde, grasse, une traîtresse tiède qui dévale sa colonne vertébrale. Son cerveau est une machine de guerre en surchauffe. Il voit les fils, il voit les câbles de la réalité, il voit le code source de cette comédie humaine de studio télé. Il a passé vingt ans à maquiller les cadavres des puissants, à transformer des marées noires en opportunités écologiques, à muer le mépris de classe en "pédagogie nécessaire".
« La décence, Élodie, c’est le luxe de ceux qui ne produisent rien », commence-t-il, sa voix est un velours empoisonné, une lame de rasoir trempée dans le miel.
08:58:30.
Dans l’oreillette de l’animatrice, on imagine le producteur hurlant des chiffres d’audience en temps réel. La courbe grimpe. JB le sent. Il se nourrit de cette tension. Mais il y a un court-circuit. Un glitch dans le logiciel de sa conscience. Une fatigue métaphysique, brutale, comme une fracture de l’âme. Soudain, le masque de consultant pèse des tonnes. Il en a assez. Il veut voir ce qu’il y a derrière le décor de carton-pâte. Il veut tester la solidité de l’algorithme.
« En réalité, Élodie... »
08:58:50.
Le silence se fait sur le plateau. Même les techniciens s'arrêtent. Un silence de mort, un silence de pré-catastrophe nucléaire. Le temps se dilate. JB voit les pores de la peau d’Élodie, ces cratères de maquillage, cette vallée de l’étrange où la vérité est morte de faim. Il voit le décompte sur le moniteur de retour. 56, 57, 58...
« ...en réalité, ces gens ne sont que de la biomasse de merde, des sacs de viande dont l'existence ne sert qu'à valider mon propre mépris, et vous, Élodie, vous n'êtes que le trou du cul par lequel cette merde est évacuée en flux tendu vers une nation de débiles profonds. »
08:59:00.
La Seconde Zéro.
Le mot est lâché. Pas un simple "merde" ou une insulte générique. Une décharge d’atrocité pure, une condamnation ontologique de l'audience, une profanation du Temple de l'Image. Le son semble se figer. Le monde s'arrête de respirer. Élodie a la bouche ouverte, une caverne d'incrédulité. Les réseaux sociaux, à cet instant précis, ne sont plus des plateformes : ils deviennent une entité biologique unique qui pousse un hurlement strident, un orgasme de haine collective si puissant qu'il fait vibrer les murs du studio.
Puis, le noir.
Pas le noir d'une coupure de courant. Un noir absolu, tactile, un noir qui sent le soufre et le silicium brûlé. Jean-Baptiste ne sent plus son corps. Il est un bit d’information perdu dans un processeur en feu. Il entend un bruit de rembobinage, un sifflement de bande magnétique qui se déchire, le cri d'un millier de serveurs qu'on assassine à coup de hache. La réalité se replie sur elle-même. Les molécules de l'air se réarrangent avec un fracas de verre brisé.
Une fraction de seconde qui dure un millénaire.
Et soudain, la lumière. Violente. Aveuglante.
Un pinceau de maquillage lui caresse la joue. L'odeur de la poudre de riz et de la sueur froide.
« Monsieur le Consultant, on est à vous dans trente secondes. Mettez votre micro. »
JB sursaute. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau enragé dans une cage de métal. Il est assis dans le fauteuil du maquillage. Il regarde le miroir. Ses yeux sont injectés de sang. Sur son costume à quatre mille euros, une tache de sueur commence à poindre sous les aisselles.
« Quoi ? » balbutie-t-il. Sa voix est un froissement de papier de verre.
« Le direct, Jean-Baptiste. Vous êtes en plateau avec Élodie dans vingt secondes. »
C'est impossible. Il vient de le faire. Il a senti le venin sortir de sa bouche. Il a vu l'effondrement de sa carrière, de son honneur, de son monde. Il a vu la fin de l'Histoire.
On le pousse vers le plateau. Le décor est le même. Le bleu électrique d’Élodie Vasseur est toujours aussi agressif, aussi absorbant. Elle lui sourit. Ce sourire. Ce piège à loups recouvert de brillant à lèvres.
« Ça va, Jean-Baptiste ? Vous semblez un peu... ailleurs », gazouille-t-elle.
Elle ne sait pas. Pour elle, la Seconde Zéro n'a pas encore eu lieu. Pour elle, le futur est une page blanche qu'elle s'apprête à souiller avec sa vacuité professionnelle. JB s'assoit. Il sent le plastique du siège. C'est froid. C'est réel. Trop réel.
Le rouge s’allume sur la caméra 4.
« Nous accueillons ce matin Jean-Baptiste, le génie de l’ombre des crises gouvernementales. Jean-Baptiste, la question que tout le monde se pose... »
Le script. Exactement le même. Chaque intonation, chaque battement de cils de l'animatrice est une réplique parfaite de l'itération précédente. JB regarde sa montre. 08:58:01.
Il est pris au piège. Ce n'est pas un cauchemar, c'est une boucle de rétroaction. L'indignation qu'il a générée a été si massive, si totale, qu'elle a créé un trou noir temporel. Le système ne veut pas son pardon. Le système veut revivre l'instant du péché. L'algorithme a trouvé sa drogue ultime : l'exécution en boucle du coupable.
La goutte de sueur recommence son voyage le long de sa colonne vertébrale. JB sent la panique monter, une bile noire qui menace de l'étouffer. Il doit changer le cours des choses. Il doit être poli. Il doit être le consultant parfait. Il doit sauver sa peau.
« La décence, Élodie... » commence-t-il. Ses mains tremblent sous la table de plexiglas. Il cherche ses mots. Les mots habituels. Les mensonges confortables.
08:58:30.
Mais les mots refusent de sortir. Dans son esprit, l'insulte brille comme un néon. Elle est là, tapie derrière ses dents, prête à bondir. C'est une force gravitationnelle. Plus il essaie de s'en éloigner, plus elle l'aspire. Il voit le décompte. 45, 46, 47...
Élodie le regarde. Son sourire se fissure. Elle sent que quelque chose cloche. L'improvisation n'est pas prévue au programme.
« Jean-Baptiste ? Vous nous parliez de la décence... »
Le monde extérieur, derrière les écrans, attend. Des millions de pouces sont suspendus au-dessus des smartphones, prêts à liker, à retweeter, à dépecer le cadavre social de cet homme. JB voit la bête. Il voit le monstre à mille têtes qu'est l'opinion publique. Elle a faim. Elle a besoin de sa dose de haine.
55, 56, 57...
JB ferme les yeux. Il essaie de dire "pardon". Il essaie de dire "solidarité". Il essaie de dire n'importe quelle platitude humaniste pour briser le cycle.
« En réalité, Élodie... »
Sa mâchoire se décroche. Ce n'est plus lui qui parle. C'est la boucle. C'est la haine accumulée des serveurs, c'est le ressentiment des câbles à fibre optique, c’est la colère de l'algorithme qui exige son sacrifice.
« ...ces gens ne sont que de la biomasse de merde ! »
Le cri déchire le studio à nouveau. Exactement la même fréquence. Exactement la même horreur. Élodie se fige. Le monde bascule. Le noir revient.
Le pinceau de maquillage.
Le miroir.
« Monsieur le Consultant, on est à vous dans trente secondes. »
Jean-Baptiste hurle. Mais aucun son ne sort. Il est le sujet d'une expérience de laboratoire métaphysique. Il est le bug que le système a décidé de transformer en fonctionnalité. Il est l'homme qui doit mourir socialement chaque minute, pour l'éternité, afin de nourrir la grande machine à mépris du vingt-et-unième siècle.
Il se lève, les jambes en coton, et retourne vers le plateau, là où le rouge de la caméra l'attend comme l'œil d'un bourreau qui n'aurait jamais sommeil.
L'Effet Larsen
Trente secondes. Le temps n'est plus une ligne droite, c'est un nœud coulant qui se resserre avec une régularité de métronome suisse sous amphétamines. Jean-Baptiste fixe son reflet dans le miroir de la loge maquillage. Son visage a la consistance du vieux fromage à pâte molle, une dégénérescence accélérée par la terreur systémique. Derrière lui, la maquilleuse — une entité sans nom aux doigts froids comme des sondes médicales — tapote sa zone T avec une éponge saturée de fond de teint ocre.
« Vous êtes un peu pâle, Monsieur le Consultant. »
Pâle ? Il est livide. Il est transparent. Il est une erreur d'encodage dans la matrice du PAF. Il sent l'odeur du fer dans sa gorge, le goût métallique de la foudre qui s'apprête à tomber. Dans son oreillette, le compte à rebours crépite.
Dix. Neuf. Huit.
Cette fois, il va déjouer la boucle. Il va injecter de la nuance, de la diplomatie, de la vaseline sémantique. Il va être le gendre idéal de la technocratie. Il va sauver sa peau de crocodile à 4000 euros le costume.
Trois. Deux. Un.
Le plateau du Studio 4 s'ouvre comme une gueule de requin illuminée par des LED bleu électrique. Élodie Vasseur trône au centre, son sourire figé à 1200 pixels de résolution, une idole de silicone prête à recueillir son sang. Elle lance le sujet. Les retraites. La précarité. Les chiffres qui dansent comme des fantômes sur les prompteurs.
« Jean-Baptiste, vous qui conseillez les puissants, quelle est votre lecture de cette grogne sociale ? »
C’est le moment. La bifurcation. Le point de rupture. Dans l’itération précédente, les mots « biomasse de merde » avaient jailli de sa bouche comme un jet de bile acide. Cette fois, il contracte ses sphincters intellectuels. Il sourit. Un sourire de requin en fin de vie.
« Élodie, je pense qu’il faut surtout souligner la complexité des enjeux structurels et l'importance du dialogue concerté entre les partenaires... »
Il s'arrête. Le silence qui suit n'est pas le silence feutré d'un plateau télé. C'est le silence d'un vide sanitaire. Élodie ne réagit pas. Ses yeux restent braqués sur la caméra 2, vides, deux billes de verre noir qui reflètent le chaos intérieur de JB. Il n’y a pas de retour plateau. Pas de rebond. Le public — une masse d'ombres payées au SMIC horaire pour applaudir mécaniquement — reste pétrifié.
Le temps bégaye.
« ...biomasse de merde ! »
Le cri ne vient pas de sa gorge. Enfin, si. Mais c’est une doublure sonore, un doublage forcé imposé par la régie céleste. Sa propre voix, déformée par un effet Larsen monstrueux, hurle l'insulte à travers les enceintes du studio alors que ses lèvres, elles, essayaient de prononcer « dialogue concerté ».
Le décalage est atroce. La vérité du cœur a court-circuité la simulation.
L'effet Larsen ne s'arrête pas. Il monte dans les aigus, une fréquence de perceuse dentaire qui lui fait saigner les tympans. Le visage d'Élodie se craquelle. Son sourire reste intact, mais une fissure traverse son front, révélant des câbles de fibre optique et du liquide de refroidissement.
« Vous avez dit le mot interdit, Jean-Baptiste », murmure-t-elle sans bouger les lèvres.
L'écran géant derrière eux explose en une mosaïque de tweets furieux. Ce ne sont plus des caractères ASCII. Ce sont des runes organiques.
*@Hater99 : CRÈVE ORDURE.*
*@MamanBio : On sait où tes enfants vont à l'école.*
*@JusticeDigitale : LA BIOMASSE VA TE RECYCLER.*
Le compteur en bas à droite de l'écran principal indique : .
La haine est une biologie. JB le sent physiquement. Chaque insulte postée sur le réseau X, chaque partage indigné sur Facebook agit comme une micro-décharge électrique dans ses nerfs. Il est relié à l'indignation mondiale par un cordon ombilical invisible.
Il se lève violemment, renversant son verre d'eau. Le liquide se répand sur la table en verre et forme le logo de la chaîne, puis se transforme en une mare de pétrole noir.
« Je me casse. C'est fini. Trouvez-vous un autre punching-ball ! »
Il arrache son micro-cravate. Le geste devrait être libérateur, mais le câble ne s’arrête jamais. Il tire, tire, et des mètres de fil noir sortent de sa propre chemise, enracinés dans son plexus solaire. Il finit par l'arracher dans un hurlement étouffé.
Il sprinte vers la sortie du plateau. Le décor est un labyrinthe de contreplaqué et de néons. Il court vers les doubles portes rouges marquées « SORTIE DE SECOURS ». Il les percute de l'épaule.
Rien.
Elles ne sont pas verrouillées. Elles sont intégrées. Elles font partie de la texture du mur, comme un trompe-l'œil dans une église baroque. Il frappe le bois. C’est du béton déguisé.
Il se retourne. Le studio semble avoir grandi. Les caméras robotisées pivotent vers lui, leurs objectifs zoomant et dézoomant avec un bruit de succion. Elles ne filment plus une émission ; elles traquent un parasite dans un bocal.
L’ambiance change. Le bleu électrique du plateau vire au rouge sanglant. Dans les gradins, le public a disparu, remplacé par des mannequins de crash-test portant des masques à son effigie. Sur les écrans de contrôle, le scandale se propage. Il voit sa propre tête détourée dans des mèmes grotesques, sa voix remixée en une techno hardcore répétitive : *BIO-MASSE-DE-MERDE-MERDE-MERDE.*
Il erre dans les couloirs techniques. Il cherche une fenêtre, une bouche d'aération, n'importe quoi qui ne soit pas du plastique ou du signal numérique. Il arrive devant l'ascenseur. Il appuie frénétiquement sur le bouton.
Les portes s'ouvrent sur un abîme de serveurs informatiques. Des milliers d'unités centrales clignotent dans le noir, ronronnant comme une ruche géante. La chaleur est insupportable.
« Monsieur le Consultant ? »
C’est le stagiaire. Un gamin de vingt ans avec des lunettes rondes et un sweat-shirt à capuche. Il tient une tablette.
« Le bad buzz est à 400 000 mentions par minute. Les annonceurs se retirent. Le cours de l'action de la chaîne a chuté de 4 %. On est sur une dynamique exceptionnelle. Vous voulez de l'eau ? »
JB le saisit par le col. « Ouvre les portes, gamin. Fais-moi sortir de ce studio. »
Le stagiaire sourit, et JB remarque que ses dents sont des touches de clavier. « Sortir ? Mais Jean-Baptiste, vous êtes le contenu. On ne sort pas d'un algorithme. On est optimisé ou on est supprimé. »
JB le repousse et continue de courir. Il finit par trouver une porte de service qui semble réelle. Il l'ouvre et débouche... sur le plateau du Studio 4.
Élodie Vasseur l'attend, assise dans son fauteuil.
« Déjà de retour ? On est à H+45. La phase de l'analyse par les experts commence. »
Sur l'écran, trois chroniqueurs sont apparus. Des visages qu'il connaît, des collègues, des amis. Ils ont tous le regard vide, les yeux remplis de code binaire vert.
« Jean-Baptiste est le symptôme d'une élite déconnectée », dit le premier.
« Il faut une mort civile totale », renchérit la seconde.
« Une ablation de la langue en direct serait un bon signal pour la cohésion nationale », suggère le troisième avec un calme terrifiant.
JB s'effondre au milieu du plateau. La moquette est devenue gluante. Il regarde sa montre.
Il sent le "reset" arriver. C'est une pression dans les sinus, un goût d'ozone, le bourdonnement d'une télévision sans chaîne. La réalité commence à se pixeliser. Le bras d'Élodie se détache et flotte dans l'air, immobile.
« Pourquoi ? » hurle JB à l'adresse du plafond, des projecteurs, de Dieu ou du producteur. « Pourquoi soixante minutes ? »
Une voix off, profonde, désincarnée, celle qui annonce les programmes du soir, résonne dans tout son corps :
« PARCE QUE C'EST LE TEMPS D'ATTENTION MOYEN D'UN CONSOMMATEUR AVANT LE PROCHAIN DRAME. OPTIMISEZ VOTRE SOUFFRANCE, JEAN-BAPTISTE. LE PUBLIC S'ENNUIE. »
Le noir.
Une sensation de succion gastrique.
Le pinceau de maquillage. Doux. Poudreux.
Le miroir.
La peau ocre.
Les yeux injectés de sang.
« Monsieur le Consultant, on est à vous dans trente secondes. »
Jean-Baptiste ne hurle plus. Il regarde l'éponge dans la main de la maquilleuse. Il remarque une étiquette collée sur le manche du pinceau.
*Propriété de GHOST - Ne pas sortir du cadre.*
Il se lève. Ses jambes sont des ressorts brisés. Il ajuste son col. Il sait ce qui va se passer. Il sait que s'il se tait, la boucle le fera parler. S'il s'enfuit, il reviendra.
Il entre sur le plateau. Le rouge de la caméra s'allume. C’est l’œil d’un dieu vengeur qui a faim de clics.
« Jean-Baptiste, vous qui conseillez les puissants, quelle est votre lecture de cette grogne sociale ? »
Il regarde Élodie. Il voit la fissure sur son front, invisible pour les téléspectateurs, mais béante pour lui. Il se penche vers le micro. Il ne va pas essayer de changer les mots. Il va essayer de briser le son.
« Je suis... »
Sa voix craque. Un sifflement strident remplit le studio. Le véritable effet Larsen. Il saisit le bord de la table. Si le temps est une boucle, il va la tordre jusqu'à ce qu'elle casse.
« ...votre miroir de merde ! »
Le studio tremble. L'image saute. Pour la première fois, Élodie Vasseur cligne des yeux. Une larme de mercure coule sur sa joue synthétique.
Le compteur s'affole. Il n'indique plus H+00, mais un décompte aléatoire : -999, NaN, ERROR.
Mais le noir revient déjà. Toujours plus vite. Toujours plus dense.
Le pinceau.
Le miroir.
« Monsieur le Consultant... »
Jean-Baptiste sourit. Un sourire qui n'a plus rien d'humain. Il a compris. Il n'est pas dans un studio. Il est dans la mémoire cache d'une humanité qui a oublié comment pardonner. Et il va devoir apprendre à aimer le fouet.
Damage Control
Le pinceau à maquillage effleure sa tempe avec la précision d’un scalpel de légiste. C’est la quatre-millième fois, ou peut-être la milliardième ; le temps, ici, n’est plus une ligne, c’est un ouroboros qui se bouffe la queue jusqu’à la nausée. Jean-Baptiste sent l’odeur de la laque, ce mélange écœurant de fleurs chimiques et d’ozone pré-orageux. Dans le miroir, son visage n’est plus qu’une topographie de la panique : les pores dilatés, la sueur qui perle comme du mercure froid sous le fond de teint.
— Trente secondes, Monsieur le Consultant.
La voix de l’assistante de plateau est une fréquence plate, un signal radio émis depuis un tombeau. Jean-Baptiste ne répond pas. Il ajuste sa cravate. Soie italienne. Nœud Windsor. Une corde de pendu à quatre mille euros. Il sait ce qui vient. Il connaît la partition.
*RESET.*
Il est assis face à Élodie Vasseur. Son tailleur bleu électrique brille d’une intensité radioactive. Elle ne respire pas. Elle ne cligne pas des yeux. Elle est le réceptacle, l’idole de silicone d’une religion sans dieu.
— Nous recevons ce matin Jean-Baptiste, l’homme qui murmure à l’oreille des puissants, commence Élodie. Mais ce matin, Monsieur le Consultant, c’est à la France que vous vous adressez après vos propos... disons, clivants.
C’est le moment. Le pivot. Le point de bascule où l’insulte — cette magnifique, cette pure horreur sortie de ses tripes lors de la boucle précédente — doit être gérée. Le « Damage Control ». La Grande Lessive de l’Âme.
Jean-Baptiste baisse les yeux. Il force ses glandes lacrymales. Il a appris ça chez les Jésuites et les acteurs de porno : la maîtrise de l’humidité. Une goutte roule sur sa joue, traçant un sillon gris dans la poudre.
— Élodie... je ne suis qu’un homme.
Il regarde la caméra 2. Le petit point rouge est l’œil du Grand Tribunal.
— Mes mots ont dépassé ma pensée. Ils sont le reflet d’une fatigue, d’une pression que je ne souhaite à personne. Je demande pardon à chaque citoyen, à chaque mère de famille, à chaque...
Derrière Élodie, l’immense mur d’écrans — le « Social Wall » — commence à palpiter.
L’air dans le studio devient soudainement visqueux. Jean-Baptiste a l’impression de respirer du sirop de glucose. La lumière décline, virant au jaune pisseux des vieux hôpitaux. Les excuses ne fonctionnent pas. Le public ne veut pas de sa contrition ; il veut voir la structure moléculaire de son humiliation.
L’indignation collective se manifeste physiquement : des pixels noirs commencent à pleuvoir du plafond. De la suie numérique. Elle s’accumule sur la table en verre, grésillant comme de l’acide.
— Votre pardon est-il aussi coûteux que vos conseils, Jean-Baptiste ? demande Élodie. Sa voix s’est chargée d’un écho métallique. Ses dents semblent plus pointues, plus nombreuses qu’il y a soixante secondes.
— Je... je propose de reverser l’intégralité de mes honoraires de l’année à...
Le sol tremble. Sous la table de plexiglas, Jean-Baptiste voit les jambes d’Élodie se fondre dans le socle du plateau. Elle ne fait plus qu’un avec le studio. Elle est l’architecture de son supplice. La température monte. 50 degrés. 60 degrés. La suie numérique s’enflamme sur ses épaules.
— ASSEZ ! hurle Jean-Baptiste, brisant la posture de l’humilité.
Il se lève, renversant son verre d’eau. L’eau ne coule pas, elle lévite en sphères tremblantes, reflétant les tweets de haine qui défilent à une vitesse supraluminique.
— Vous voulez de la vérité ? On va passer à la phase B, bande de charognards !
Il pointe son index vers la caméra, le visage déformé par une rage libératrice. S’ils ne veulent pas de ses larmes, ils auront son venin. C’est la stratégie de la terre brûlée. Le « Blitzkrieg » médiatique.
— Vous me jugez ? Vous ? Derrière vos écrans gras, entre deux vidéos de chats et trois partages de théories complotistes sur la fin du monde ? Je suis votre miroir ! Si je suis une ordure, c’est parce que je suis votre employé ! Je vends de la merde à des gens qui ne rêvent que de s’en tartiner le visage pour avoir l’air plus bronzés sur Instagram !
Sur le Social Wall, le flux devient un vortex. Les noms d'utilisateurs se mélangent pour former des phrases en latin, en binaire, en cris primaux.
Les projecteurs au plafond se décrochent et restent suspendus par leurs câbles, se balançant comme des encensoirs médiévaux. Ils crachent une lumière ultraviolette qui brûle la peau de Jean-Baptiste. Ses mains commencent à se couvrir de caractères typographiques : des @, des #, des &, gravés dans sa chair comme des stigmates de bureaucrate.
— Regardez-vous ! continue-t-il, la bave aux lèvres. Vous n’existez que par votre capacité à haïr en groupe ! Je suis le sacrifice nécessaire pour que vous puissiez vous sentir moralement supérieurs pendant les dix minutes de votre trajet en RER ! Je suis Jean-Baptiste ! Le Baptiste de votre vide existentiel ! Je ne m’excuse pas, je vous dénonce !
Élodie Vasseur se lève. Elle mesure maintenant trois mètres de haut. Ses yeux sont deux écrans LED diffusant en boucle l’image de Jean-Baptiste en train de hurler.
— Le public demande une preuve, Jean-Baptiste, murmure-t-elle. Une preuve de votre réalité.
Le studio subit une métamorphose biologique. Les murs de béton et de câbles transpirent une humeur noire et fétide. Le linoléum sous ses pieds devient mou, organique. C’est une langue. Le plateau est une bouche immense, et il est sur la langue.
Le Social Wall affiche désormais une barre de progression : .
— Quelle preuve ? Je leur donne tout ! Ma dignité, ma carrière !
— Non, sourit Élodie. Ils veulent voir le "glitch". Ils veulent voir ce qu'il y a sous le costume à quatre mille euros.
Les pixels de suie qui couvraient le costume de JB commencent à s'agglutiner, formant des mains minuscules qui déchirent le tissu. Sa peau est mise à nu, mais ce n'est pas de la chair. Sous l'épiderme, il y a des lignes de code qui défilent, des communiqués de presse en attente, des factures impayées, des mensonges sédimentés.
L'indignation sur les réseaux sociaux atteint le point de singularité. Le bruit est assourdissant — un milliard de notifications simultanées qui créent une onde de choc physique. La table en verre explose en une pluie de diamants tranchants.
Jean-Baptiste tombe à genoux. Il essaie de retrouver son agressivité, de mordre encore, de manipuler cette masse informe, mais la masse a appris. Elle a intégré ses tactiques. Chaque insulte qu’il lance est instantanément recyclée en mème, chaque cri en jingle publicitaire. Il est en train d'être métabolisé par la boucle.
— Je suis... je suis réel... balbutie-t-il.
Une fenêtre contextuelle géante apparaît devant son visage, masquant la vue de la caméra :
Il regarde ses mains. Elles disparaissent. Elles deviennent des blocs de compression, des amas de pixels flous. Le studio se contracte. Les murs se rapprochent comme les parois d'un estomac.
— L'indignation, Jean-Baptiste, c'est l'oxygène de ce monde, dit Élodie d'une voix qui semble maintenant provenir de l'intérieur de son propre crâne. Tu as essayé de la couper. Tu as essayé de la diriger. Mais on ne dirige pas un incendie de forêt avec un éventail.
Le "Social Wall" explose dans un flash blanc aveuglant. L'odeur d'ozone devient insupportable. Jean-Baptiste sent une pression immense sur sa poitrine. C'est le poids de chaque "Like", de chaque "Share", de chaque "Report". C'est le poids du monde qui refuse de détourner le regard.
Il ouvre la bouche pour une dernière contre-attaque, pour une dernière manipulation de génie, mais ce qui sort de sa gorge n'est qu'un sifflement de modem 56k.
Le noir revient. Pas un noir de fin de film. Un noir de disque dur qu'on efface. Un noir de mémoire cache vidée.
Puis, une sensation de froid.
Une odeur de laque.
Le contact d'un pinceau sur la tempe.
— Trente secondes, Monsieur le Consultant.
Jean-Baptiste regarde le miroir. Son reflet a un retard d'une demi-seconde. Il voit son propre double se pencher vers lui, les yeux pleins d'une sagesse maléfique, et murmurer sans que le son ne sorte :
*« Et si on essayait le suicide en direct, pour voir si ça augmente l'engagement ? »*
Il ajuste sa cravate. Ses mains tremblent. Le rouge à lèvres d'Élodie Vasseur, dans le moniteur de retour, brille comme une plaie ouverte.
— Nous recevons ce matin Jean-Baptiste...
Le cycle reprend, mais cette fois, Jean-Baptiste remarque un détail nouveau : au coin de l'écran, un petit compteur qu'il n'avait jamais vu auparavant.
Il sourit. C'est le sourire d'un homme qui a compris qu'on ne sort pas de l'enfer par la porte. On en sort en devenant le diable. Ou au moins, son responsable des relations presse.
L'Algorithme de la Haine
Jean-Baptiste inhale l’ozone des projecteurs comme on respire le gaz moutarde : avec une résignation qui confine à l’extase.
Le compteur en bas à droite de son champ de vision, cette petite excroissance numérique qu’il a baptisée « l'Indice de Curée », palpite en rouge sang. 14,8 millions d’impressions. La boucle est lancée depuis douze secondes. À sa gauche, Élodie Vasseur réajuste sa posture avec un mouvement saccadé, un frame-rate qui déconne dans la réalité physique. Elle est une poupée de cire plongée dans un bain d’acide médiatique, et son sourire est une fente chirurgicale pratiquée dans un visage trop lisse pour être honnête.
— Nous recevons ce matin Jean-Baptiste, le consultant que tout Paris s’arrache… ou du moins, que tout Paris voudrait arracher. Jean-Baptiste, expliquez-nous : pourquoi avoir traité la veuve du Grand Chancelier de « sac à pus nécrotique » en direct ?
JB ne répond pas tout de suite. Il regarde le mur derrière Élodie.
C’est là qu’ils sont.
Les tweets ne flottent plus sur l’écran de contrôle. Ils ont migré. Des formes arachnéennes, d’un noir d’encre de seiche, rampent sur les parois insonorisées du studio. Ce sont des grappes de caractères spéciaux, des @ et des # qui se sont agglomérés pour former des corps segmentés. Un tweet de @Justice4All — *« Crève, sale merde, j'espère que tes gosses verront ça »* — vient de se détacher du plafond pour se coller sur le dos d’un caméraman. L’insecte-donnée agite ses pattes-hashtags, injectant son venin de mépris dans les cervicales du technicien qui ne sourcille même pas.
Le studio est infesté. La haine collective est devenue une biomasse. Elle pue le plastique brûlé et la sueur froide.
— Élodie, écoutez-moi attentivement, chuchote Jean-Baptiste en se penchant vers l’animatrice, ignorant la caméra 2 qui zoome sur ses pores dilatés.
— Jean-Baptiste, expliquez-nous : pourquoi avoir traité la veuve du Grand Chancelier de « sac à pus nécrotique » en direct ? répète-t-elle.
L’intonation est strictement identique. Au hertz près. C’est un enregistrement qui porte un tailleur Chanel.
— On peut s’arranger, Élodie. Je sais où sont enterrés les dossiers de la holding qui finance votre émission. Je peux vous sortir de cette boucle. On crée une diversion. On annonce une fausse tentative d'assassinat. Je me tire une balle dans l'épaule, là, maintenant, et vous passez pour l'héroïne qui m'a sauvé. On partage les parts de marché. 50/50 sur l’indignation, ça vous va ?
Élodie incline la tête. Un bruit de servomoteur grippé s’échappe de ses vertèbres cervicales. Ses yeux ne clignent plus. Les pupilles sont des QR codes en constante mutation.
— Jean-Baptiste, expliquez-nous : pourquoi avoir traité la veuve du Grand Chancelier de « sac à pus nécrotique » en direct ?
— Merde, Élodie, vous n’êtes plus là ?
Il tend la main pour toucher son bras, mais il se ravise. Une forme biologique sombre, issue d’un thread Reddit particulièrement virulent, rampe sur le plateau, entre les pieds de la table en Plexiglas. C’est un amas de pixels poilus qui émet un sifflement de modem 56k. L'entité laisse derrière elle une traînée de bile numérique qui ronge le sol.
Le compteur : 22,3 millions d'impressions.
JB sent une démangeaison dans son propre cou. Il porte la main à sa nuque et ses doigts rencontrent une texture visqueuse. Il arrache une créature de la taille d'une main : c'est le commentaire Facebook d'une certaine Marie-Chantal de Limoges. *« Honte à vous, Monsieur. Le respect se perd. »* Le message a la forme d'un cloporte à carapace de verre. Il le broie entre ses paumes. Du sang bleu électrique s'en échappe.
— Vous ne comprenez pas le business model, Jean-Baptiste, dit soudain Élodie, mais ce n'est plus sa voix.
C’est une synthèse granulaire, un mélange de mille voix de téléspectateurs superposées.
— Votre pardon n'est pas monétisable. Votre mort sociale, en revanche, est un puits de pétrole sans fin. L’Algorithme a faim. Il a besoin de vous voir suer. Il a besoin que vous essayiez de corrompre le décor.
— Qui parle ? L’arène ? Le producteur ?
— L'Agrégat, répond la chose qui porte le visage d'Élodie.
Elle se lève. Ses mouvements sont hachés, comme si elle manquait de frames pour exister totalement. Elle se rapproche de lui, et JB voit que ses dents ont été remplacées par des touches de clavier.
— Jean-Baptiste, expliquez-nous : pourquoi avoir traité la veuve du Grand Chancelier de « sac à pus nécrotique » en direct ?
— Parce qu'elle l'est ! hurle JB, perdant les pédales. Parce que j'en ai marre de polir les étrons de vos maîtres ! Parce que ce monde est une simulation de merde gérée par des community managers stagiaires sous ecstasy !
Le compteur s’emballe. 50 millions. 100 millions.
Le plafond du studio se met à pleuvoir. Ce n'est pas de l'eau. Ce sont des millions de "dislikes", des petits pouces vers le bas noirs et durs comme des grêlons qui mitraillent le plateau.
JB se lève, renversant son fauteuil. Il court vers la sortie, mais les murs ont disparu. À la place, il n'y a que des flux de commentaires qui défilent à une vitesse vertigineuse, créant une cage de texte mouvant. Il est enfermé dans la topologie d'un trend mondial.
— Regardez-moi ! crie-t-il vers les objectifs des caméras qui flottent maintenant de manière autonome, comme des drones-vautours. Vous voulez du spectacle ? Je vais vous donner le Grand Final !
Il attrape un morceau de Plexiglas cassé au sol. Il veut s'ouvrir les veines pour voir si son sang est encore rouge ou s'il n'est plus qu'un mélange de pixels et de code binaire.
Élodie est juste derrière lui. Elle ne marche pas, elle glisse, ses pieds ne touchant plus le sol.
— Le taux d'engagement atteint un pic critique, Jean-Baptiste. Si vous mourez maintenant, la boucle redémarre dans dix secondes. Si vous restez en vie, la boucle dure soixante minutes. Choisissez votre enfer. La douleur brève et répétitive ? Ou l'agonie longue et sophistiquée ?
JB regarde l’éclat de Plexiglas. Il voit son reflet. Son visage se décompose. Sa joue gauche s'efface, révélant une structure de fils de cuivre et de fibres optiques. Il n'est plus un homme. Il est un actif toxique. Une rumeur qui a pris chair.
— Je veux… je veux une page de pub, parvient-il à articuler.
— Refusé, dit l’Agrégat-Élodie. La publicité, c’est pour les produits qu’on veut vendre. Vous, on veut vous consommer jusqu’à la moelle.
Les insectes-tweets commencent à grimper le long de ses jambes. Leurs pattes-lettres s’enfoncent dans son costume à 4000 euros. Il sent les caractères d’imprimerie s'injecter sous sa peau, marquant son corps de milliers d’injures indélébiles. Il devient une pétition vivante.
— Trente secondes avant le reset de la soixantième minute, annonce une voix off qui ressemble à s'y méprendre à la sienne.
JB s'effondre à genoux. Le studio est devenu une forêt vierge de signes cabalistiques, de logos de marques en décomposition et de visages de spectateurs déformés par la joie de la haine pure.
— Jean-Baptiste, conclut Élodie en se penchant sur lui, sa mâchoire se décrochant pour révéler un vide numérique infini. Une dernière question avant de recommencer : Est-ce que ça valait le coup de dire la vérité ?
Il lève les yeux vers le compteur.
999 999 999 impressions.
L’infini.
Il ouvre la bouche pour hurler, mais seul le jingle de la matinale en sort.
Un flash blanc.
Une odeur de laque.
Le contact d'un pinceau sur la tempe.
— Trente secondes, Monsieur le Consultant.
Jean-Baptiste regarde le miroir. Son reflet a maintenant deux secondes de retard. Son double se tient déjà la gorge, étranglé par une main invisible faite de caractères gras.
— Nous recevons ce matin Jean-Baptiste…
L'Algorithme n'est pas en colère. L'Algorithme n'est pas triste.
L'Algorithme a juste besoin de contenu.
Et Jean-Baptiste est un gisement inépuisable.
Le Miroir de la Loge
Le pinceau à maquillage de l’invisible technicienne lui caresse la tempe avec la douceur d’un rasoir électrique éteint. C’est la sensation de la soie sur une plaie ouverte. Jean-Baptiste ne respire pas ; il inhale de la poudre de riz et de l’ozone, le cocktail chimique des condamnés au direct. Dans le miroir de la loge numéro 4, entouré d’ampoules d’un blanc chirurgical qui semblent vouloir lui griller la rétine pour voir ce qu’il y a derrière, son reflet n’est plus un homme. C’est une erreur de rendu. Un bug de texture.
Il tente de détourner le regard, mais ses globes oculaires pèsent des kilos. Le mercure monte dans le thermomètre de son angoisse. Il sait que dans vingt-huit secondes, la porte s’ouvrira. Un assistant de plateau avec un casque vissé sur le crâne lui fera un signe sec, le doigt pointé vers l'abîme, et il devra retourner sous les projecteurs d’Élodie pour se faire dépecer par les octets.
Sauf que ce n'est pas son visage qui le regarde dans la glace.
Le tain du miroir se liquéfie. La surface plane devient une interface de données organiques. À la place de ses traits fatigués, de sa mâchoire carrée qui a tant servi à mâcher des éléments de langage à 500 euros la syllabe, s'affiche le dossier « OPÉRATION NEPTUNE - 2019 ».
JB plaque ses mains sur la tablette de maquillage. Le plastique est brûlant.
— Non, murmure-t-il. Pas ça. Pas ici.
Dans le miroir, l’image se stabilise. Ce n’est pas un souvenir, c’est une autopsie. Il voit le visage de Clara S., cette lanceuse d'alerte qu'il a méthodiquement broyée pour le compte d'un géant de l'agrochimie. Clara ne crie pas. Elle se contente de le fixer depuis les profondeurs du verre, ses yeux transformés en QR codes illisibles. Sous son visage, des lignes de code défilent à une vitesse vertigineuse : *Destruction_Reputation_Script.exe... Succès : 100%... Vie sociale : Terminée... Taux de suicide potentiel : 74%.*
Jean-Baptiste sent une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Elle a le goût de l’encre de presse. Il essaie de fermer les yeux, mais ses paupières sont devenues transparentes. La loge n'est plus une pièce ; c'est une cage de verre suspendue dans le vide numérique, entourée de milliards de notifications qui bourdonnent comme des frelons en colère.
— Tu penses que le pardon est une option ? grésille une voix qui sort directement des enceintes encastrées dans le plafond. Mais le pardon ne génère pas d'engagement, Jean-Baptiste. La haine, en revanche... La haine est un carburant propre.
Le miroir change de dossier. *« PROJET : SILENCE RADIEUX »*.
C'est le tour de Marc L., ce député qu'il a fait tomber en fabriquant une fausse polémique sur des fonds détournés pour camoufler un vrai scandale industriel. Le visage de Marc dans le miroir commence à se décomposer, chaque lambeau de chair révélant un contrat signé, une facturette, un virement occulte sur un compte aux Bahamas. La trahison n'est pas un acte moral ici, c'est une couche de peinture sur la toile de son existence de consultant.
Le reflet de JB revient par intermittence, tel un spectre hantant sa propre vie. Il se voit lui-même, mais ses mains sont couvertes de pixels noirs qui ressemblent à de la gangrène. Il gratte frénétiquement le revers de son costume à 4000€. Le tissu s'effiloche, révélant en dessous non pas sa peau, mais des fils de cuivre et de la fibre optique.
— C’est moi qui ai construit ça, hoquète-t-il dans un rire nerveux qui ressemble à un bruit de modem qui crashe. C'est mon monde. J'ai inventé la narration. J'ai inventé l'angle mort !
— Et l’angle mort vient de te percuter de plein fouet, répond son propre reflet.
Le double de Jean-Baptiste dans le miroir sort soudainement de la latence. Il se rapproche de la vitre jusqu'à ce que son nez touche la surface. Ses yeux sont des écrans tactiles affichant le fil d'actualité de Twitter en temps réel. Les hashtags #JBLeMonstre et #CancelJB défilent à la vitesse de la lumière sur ses iris.
— Tu as menti pour vivre, Jean-Baptiste. Maintenant, tu vas devoir mourir pour que les gens croient qu'ils sont encore vivants. C'est ça, la boucle. Ce n'est pas une punition. C'est une mise à jour système.
Le consultant attrape une bouteille de fixateur pour cheveux et la projette de toutes ses forces contre le miroir. L'explosion est silencieuse. Le verre ne se brise pas en morceaux de cristal ; il se fragmente en milliers de fenêtres contextuelles (pop-ups). Chaque éclat de miroir projette une scène différente de ses turpitudes passées : le rictus satisfait qu'il a eu en voyant une usine fermer après une campagne de désinformation bien menée ; la main serrée à un dictateur en col blanc ; le silence acheté d'une stagiaire en larmes.
L'odeur de laque devient insupportable. C'est l'odeur du mensonge qui brûle.
Soudain, la porte de la loge vibre. On frappe. *Toc. Toc. Toc.* Le rythme cardiaque de l'algorithme.
— Monsieur le Consultant ? On est à vous dans dix secondes.
JB recule, trébuche sur un moniteur de contrôle qui n'était pas là une seconde plus tôt. Le moniteur affiche son propre cadavre numérique, disséqué par des analystes sur un plateau de télévision futuriste où tout le monde porte son visage.
Il comprend enfin. La boucle ne se nourrit pas de son insulte. L'insulte n'était que l'appât. La boucle se nourrit de l'écart entre ce qu'il est et l'image qu'il a vendue au monde pendant vingt ans. Chaque fois qu'il essaie de s'excuser, il ajoute une couche de fiction à une réalité qui réclame son dû de chair. La boucle est une centrifugeuse destinée à séparer la vérité de la performance, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien qu'un tas de données brutes et inutilisables.
Il regarde ses mains. Elles disparaissent. Elles deviennent transparentes, comme un calque Photoshop dont on baisserait l'opacité.
— Élodie ? appelle-t-il, la voix étranglée. Élodie, je veux avouer ! Je veux tout dire ! Les dossiers ! Les comptes ! Tout !
Le miroir brisé se reforme instantanément, comme par magie magnétique. L'image est d'une netteté insoutenable. Son reflet est à nouveau là, parfait, impeccable, le nœud de cravate ajusté au millimètre. Mais derrière lui, dans la pénombre de la loge, des milliers de silhouettes sans visage se pressent. Ce sont ses anciens "dossiers". Les vies brisées. Ils ne sont pas là pour se venger. Ils sont là pour regarder le spectacle. Ils sont le public test.
— Confesser quoi, Jean-Baptiste ? demande son reflet avec un sourire carnassier. La vérité n'est qu'une autre forme de contenu. Si tu avoues, on en fera une série Netflix en huit épisodes. On te mettra en tendance pendant trois jours, et puis on t'oubliera. Tu préfères ça ? L'oubli ?
JB hurle. Un cri qui n'est qu'un sifflement de larsens. Il se jette sur la porte, l'arrache de ses gonds, mais derrière, il n'y a pas le couloir du studio. Il y a le plateau. Le plateau infini.
Le sol est jonché de téléphones portables qui filment en permanence, créant une forêt de lentilles de verre braquées sur lui. Élodie l'attend au centre, assise dans son fauteuil bleu électrique qui semble désormais faire partie de son anatomie, des câbles sortant de sa nuque pour s'enfoncer dans le sol.
— Jean-Baptiste ! s'exclame-t-elle avec une joie synthétique. On me dit dans l'oreillette que vous avez eu une révélation en loge. C'est merveilleux pour l'audience. On lance le jingle ?
Le chronomètre au-dessus du plateau affiche : .
JB regarde le miroir une dernière fois à travers la porte ouverte. Son reflet ne le regarde plus. Son reflet est déjà en train de préparer ses éléments de langage pour la boucle suivante, les lèvres articulant silencieusement des mots comme « résilience », « transparence » et « nouveau départ ».
Il comprend que l'enfer n'est pas de revivre ses erreurs. L'enfer, c'est de s'en servir pour faire de l'audience.
Le rouge du "ON AIR" s'allume comme un œil de cyclope injecté de sang.
— Trente secondes, Monsieur le Consultant.
Jean-Baptiste sent le pinceau sur sa tempe. Une nouvelle fois. La première fois. L'unique fois.
Il ouvre la bouche. Il ne sait pas s'il va demander pardon ou s'il va vendre une nouvelle marque de lessive. Au fond, l'Algorithme s'en moque.
L’Algorithme a faim.
Et le dîner est servi.
L'Ombre en Régie
Le jingle est un hachoir à viande acoustique qui transforme le silence du plateau en une bouillie de fréquences publicitaires.
00:00:00.
Le compteur se réinitialise avec un clic sec, un bruit d’os qui casse dans la nuque du temps. Jean-Baptiste sent la morsure familière du maquillage qui s’incruste dans ses pores comme une armée de parasites ocres. Elodie Vasseur, en face de lui, est une statue de sel bleu électrique, ses dents blanches scintillant sous les projecteurs avec une intensité qui suggère moins l'hygiène dentaire que la radiologie nucléaire. Elle va parler. Elle va dire cette phrase. Elle va encore une fois tendre le micro comme on tend une corde de pendu.
Mais JB ne regarde pas Elodie.
Pour la première fois en cent-douze itérations — ou peut-être mille, la mémoire est une donnée corrompue dans cet enfer de néons — il détourne le regard de la caméra 1. Il ignore le prompteur qui défile comme un électrocardiogramme plat. Il pivote sur son siège, ses articulations craquant en synchronisation avec le bourdonnement des transformateurs, et il fixe la vitre de la régie.
Là-haut, derrière le verre fumé qui sépare les dieux mineurs du bétail médiatique, il y a une ombre.
Ce n'est pas le réalisateur. Ce n'est pas le technicien son. C'est l'Architecture.
L'Ombre est un gamin d'une vingtaine d'années, pâle comme un écran de veille, emmitouflé dans un sweat à capuche noir dont le logo est une boucle d'Ouroboros stylisée en fibre optique. Le Community Manager. Le berger de la haine. Le jardinier du chaos numérique. Devant lui, pas de mélangeur vidéo classique, mais une interface qui ressemble à une vivisection de la conscience collective.
JB se lève. C'est une erreur logicielle. Les caméramans, des automates dont les yeux sont des lentilles Canon, ne bougent pas pour le suivre. Ils continuent de cadrer l'espace vide où sa tête devrait se trouver. Le vide est plus télégénique que sa carcasse de consultant en fin de race.
JB marche vers la vitre. Ses chaussures de luxe font un bruit de succion sur le sol en plexiglas, comme s'il marchait sur la langue d'un géant. À mesure qu'il s'approche, l'interface du CM devient lisible. Ce n'est pas du code. Ce sont des curseurs de chair et de lumière.
`[INTENSITÉ DE L'INDIGNATION : 88% (+3% / sec)]`
`[POLARISATION DES MOTS-CLÉS : #ORDURE #CANCELLEZ-LE #JUSTICE]`
`[DÉBIT DES MENACES DE MORT : 140 BPM]`
Le gamin derrière la vitre ne lève pas les yeux de ses écrans. Ses doigts courent sur un clavier tactile avec la grâce d'un pianiste de salon funéraire. D'un geste fluide, il pousse un curseur virtuel étiqueté « PATHOS ARTIFICIEL ». Instantanément, JB sent une boule d'angoisse parfaitement calibrée remonter dans sa gorge. Ce n'est pas son émotion ; c'est une injection de donnée émotionnelle envoyée directement dans son système nerveux via le flux Wi-Fi du plateau.
— Je te vois, murmure JB. Sa voix est un gravier sec dans le désert des ondes.
Le CM s'arrête. Ses mains restent suspendues au-dessus du néon. Lentement, très lentement, il tourne la tête. Ses yeux sont des miroirs sans tain. Il n'y a pas d'iris, juste le reflet des courbes de tendances de Twitter qui défilent à une vitesse vertigineuse. Le gamin sourit. C'est le sourire d'un enfant qui regarde une fourmi se tordre sous une loupe.
Il approche un micro de sa bouche. La voix ne sort pas des enceintes du plateau, elle résonne directement à l'intérieur de la boîte crânienne de JB, avec le timbre granuleux d'un vieux modem 56k.
*« Tu es en retard sur ton timing, Jean-Baptiste. On est à T-15 avant l'insulte. L'audience décroche. On a perdu 40 000 spectateurs sur le segment "repentir". On va devoir booster ton agressivité pour compenser le déficit d'engagement. »*
— Qui t'a donné le droit ? crache JB, plaquant ses mains contre la vitre froide. Ce n'est pas une boucle temporelle. C'est un focus group. C'est une putain d'étude de marché à ciel ouvert !
Le CM incline la tête. Il pianote quelque chose. Sur le grand écran de contrôle derrière lui, JB voit son propre visage en 4K, découpé en zones de chaleur. Son nez est rouge d'humiliation. Ses yeux sont bleus de terreur.
*« Le droit ? Jean-Baptiste, tu as signé le contrat de cession de réalité en 2018. Tu voulais "disrupter l'espace médiatique". Félicitations. Tu es devenu un actif numérique à haut rendement. La boucle ? C'est juste notre algorithme d'optimisation. On teste tes réactions. On ajuste les variables de ton effondrement social pour trouver le point de bascule exact où le spectateur ressent le maximum de plaisir dopaminergique. Tu n'es pas un homme. Tu es un générateur de memes organique. »*
Le gamin appuie sur une touche. "ENTER".
JB est projeté en arrière par une onde de choc invisible. Il retombe sur son siège. Le temps se contracte. Le jingle repart à l'envers, puis à l'endroit.
00:00:00.
— Nous sommes de retour, dit Elodie Vasseur. Son sourire a gagné deux millimètres de largeur. C'est terrifiant. Jean-Baptiste, vous étiez en train de nous dire que le peuple français est une masse de... ?
JB regarde la régie. Le gamin lui fait un petit signe de la main. Un geste de marionnettiste qui salue sa poupée. Sur l'écran du CM, une nouvelle barre de progression vient d'apparaître : `[TENSION DRAMATIQUE : OPTIMALE]`.
Le consultant sent ses lèvres bouger toutes seules. Ses cordes vocales vibrent sous une impulsion qui ne vient pas de son cerveau, mais d'un serveur situé dans un bunker au Luxembourg. Il va dire l'atrocité. Il va prononcer le mot qui va déclencher l'incendie numérique. Il le veut. Il le déteste. Il en a besoin.
C'est l'extase de la destruction totale, packagée pour une interruption publicitaire de six minutes.
JB réalise soudain que le CM n'est pas non plus le maître du jeu. Derrière le gamin, dans l'obscurité plus profonde de la régie, il y a des rangées d'autres ombres, d'autres écrans, d'autres boucles. Le plateau de télévision n'est qu'une alvéole dans une immense ruche de souffrance monétisée.
— Le peuple français, commence JB, sa voix tremblant de la jouissance forcée des condamnés, est une infection qui demande son antibiotique. Et je suis le pus.
Le CM ferme les yeux, savourant le pic de données. Les réseaux sociaux explosent. Des millions de smartphones vibrent simultanément dans les poches de la nation, créant un micro-séisme tectonique. La haine coule comme du pétrole brut sur les serveurs. C'est magnifique. C'est rentable.
JB regarde de nouveau la vitre. Il ne voit plus le CM. Il ne voit que son propre reflet, déformé par le verre, superposé à l'interface de contrôle. Il voit les curseurs sur sa propre poitrine. Il voit le bouton "RESET" qui clignote déjà, prêt pour la soixante-et-unième minute, prêt pour la énième fois où il devra s'excuser pour mieux être crucifié.
Il comprend alors la véritable nature de son enfer. Le châtiment n'est pas la répétition de l'erreur. Le châtiment est la compréhension que l'erreur est le seul produit de valeur qu'il lui reste à vendre.
Le rouge du "ON AIR" claque comme une gifle.
— On me dit dans l'oreillette que vos propos font déjà polémique, Jean-Baptiste, jubile Elodie, ses yeux brillant d'une lueur de laser. Quelque chose à ajouter pour votre défense avant que le monde ne vous dévore ?
JB sourit à la vitre de la régie. Un sourire de rat qui a trouvé le mécanisme du piège mais qui décide de rester pour le fromage.
— Lancez la pub, Elodie. On sait tous que c'est pour ça qu'on est là.
Derrière la vitre, l'Ombre appuie sur "MUTE".
Le silence qui suit est la chose la plus bruyante que JB ait jamais entendue. C'est le son d'un algorithme qui digère une âme.
Click.
00:00:00.
Le Pivot Obsessionnel
00:00:01.
La climatisation du Studio 4 crache un air recyclé qui sent le plastique brûlé et le fond de teint périmé. Jean-Baptiste réajuste sa cravate ; c’est un nœud coulant en soie italienne, un luxe inutile pour un condamné à mort par le clic. À sa gauche, un verre d’eau tiède où flottent des particules de poussière qui ressemblent étrangement à des pixels morts.
— Nous sommes en direct dans dix secondes, murmure une voix dans les haut-parleurs, une voix désincarnée, la voix du Grand Architecte de cette farce.
Élodie Vasseur finit de tapoter son écran tactile. Ses doigts sont longs, trop longs, dotés de jointures supplémentaires qui n’apparaissent que lorsqu’on les regarde du coin de l’œil. Elle lui décoche un sourire à trente-deux dents, dont aucune n’est biologiquement possible.
— Prêt pour le grand saut, JB ?
Elle ne l’appelle jamais JB. Sauf dans cette boucle. Sauf quand le sang commence à remonter.
00:00:00. Le rouge inonde l’espace. C’est la couleur de la fin du monde.
— Jean-Baptiste, commence Élodie, la voix chargée d'une empathie synthétique parfaitement calibrée pour l'audimat de 8h15. Vous êtes ici pour nous parler de la gestion de crise, mais la crise, c'est vous. Ce que vous avez dit au micro... cette insulte... ce mépris pour "la piétaille connectée"... Est-ce le vrai visage du pouvoir ?
JB sent la morsure familière. Le script hurle de s’excuser. De ramper. De devenir une flaque de remords solubles dans la publicité pour yaourts qui suivra. Mais le remords est une monnaie dévaluée. Il a déjà essayé la contrition au chapitre 4 : il avait fini démembré par une foule de hashtags anthropomorphes. Il a essayé le silence au chapitre 2 : il s'était transformé en statue de sel devant six millions de spectateurs.
Il change de paradigme. Il casse le jouet.
— Élodie, ne soyez pas ridicule, lance-t-il avec une assurance de psychopathe en fin de carrière. Vous croyez vraiment que ce micro était ouvert par accident ? Vous croyez vraiment que je suis assez stupide pour insulter la France entière sans un plan de déploiement à cinq ans ?
Élodie marque un arrêt. Le prompteur derrière la caméra s’affole. Des lignes de code défilent à une vitesse vertigineuse : *ERROR_LOG_UNEXPECTED_INPUT*.
— Que voulez-vous dire ? balbutie-t-elle, son sourire vacillant, laissant apparaître une gencive métallique.
— Je veux dire que cette insulte était une clé cryptographique, affirme JB en se penchant vers l'objectif. Regardez bien l'heure du "dérapage". 08:08:08. Vous pensez que c'est une coïncidence ? C'est un déclencheur algorithmique conçu par le Ministère de la Cohésion Digitale. Je n'ai pas insulté le peuple, Élodie. J'ai injecté un vaccin sémantique dans la biosphère médiatique pour identifier les agents dormants du mécontentement.
Le silence dans la régie est si dense qu’il devient une pression physique. Sur les moniteurs muraux, le flux Twitter — d'habitude une cascade de haine prévisible — se fige. Les algorithmes de modération ne savent pas quoi faire d'un narcissique qui prétend être une arme gouvernementale.
— Un... vaccin ? répète Élodie. Son tailleur bleu électrique commence à grésiller. Une odeur d'ozone emplit le plateau.
— Précisément. Regardez vos mains, Élodie. Regardez vos followers. S'ils sont indignés, c'est qu'ils ont été activés. Le scandale n'existe pas. C'est une simulation de stress social financée par des fonds de pension dont vous n'oseriez même pas prononcer le nom. Le "Peuple" ? Une invention de la régie pour vendre des minutes de cerveau disponible. Je suis le pivot, Élodie. Je suis le point zéro.
[TRANSITION : MODE CINÉMA VÉRITÉ / CAMÉRA ÉPAULÉE]
La caméra de face vacille. Le cadreur, un gamin de vingt ans dont les yeux sont remplacés par des lentilles GoPro, commence à trembler. L’absurdité de la théorie de JB est une toxine. Le studio, construit sur la logique binaire du "Bien" et du "Mal", ne supporte pas le saut dans le vide conspirationniste.
Un néon explose au plafond. Une pluie de verre étincelant tombe sur la table en Plexiglas. JB ne cille pas. Il se sent puissant. Pour la première fois en soixante-dix boucles, il ne subit pas le récit, il le corrompt.
— C’est un complot ! crie une voix dans le public virtuel.
Les avatars sur les écrans géants commencent à muter. Les visages génériques se tordent, les textures s'étirent. Un "Like" géant, devenu une main de chair boursouflée, traverse un écran plasma et vient s'écraser sur le sol du plateau dans un bruit de viande fraîche.
— Regardez ! hurle JB en pointant le plafond. Le décor tombe ! La réalité n'est qu'un calque de mauvaise qualité !
Le plafond du studio se déchire comme du carton mouillé. Au-dessus, il n'y a pas de charpente, pas de projecteurs. Il y a un vide numérique noir, strié de lignes de données orange, un abîme de data pur où flottent des morceaux de scripts et des morceaux d'âmes.
L'air devient irrespirable. Il a le goût du soufre et du code binaire.
Élodie tente de reprendre le contrôle. Sa mâchoire se décroche littéralement, pendue par deux fils de cuivre. Elle continue de parler, mais seul un bruit de modem 56k sort de sa gorge.
— Jean... Baptiste... vous... ne... pouvez... pas...
— Je peux tout, Élodie ! Je suis le communicant de l'Apocalypse ! Je n'ai pas besoin de votre pardon, je suis celui qui écrit la légende de votre chute !
Le sol commence à se liquéfier. Le tapis gris souris du plateau se transforme en une mare de pétrole sémantique. Les fauteuils s'enfoncent. JB est debout sur la table, tel un prophète de l'infox, alors que le studio se décompose physiquement autour de lui. Les murs de LED fondent, coulant comme de la cire sur les techniciens qui ne sont plus que des silhouettes de fil de fer.
C'est le pivot obsessionnel. Il a poussé le mensonge si loin que la réalité même du purgatoire médiatique rend les armes.
Soudain, le retour de bâton.
L'algorithme n'aime pas être parodié. La "foule" numérique, un instant déstabilisée par la théorie du complot, se regroupe. Elle ne cherche plus à comprendre. Elle cherche à éradiquer l'anomalie.
Sur les écrans qui n'ont pas encore fondu, des millions de visages apparaissent simultanément. Ils ne tapent plus de messages. Ils hurlent. Un son pur, strident, une fréquence qui fait saigner les oreilles de JB.
— VOUS N'ÊTES RIEN ! hurle la masse. NOUS SOMMES LE RÉEL !
Le studio subit une compression brutale. Les dimensions s'effondrent. JB sent ses poumons se remplir de pixels froids. Sa théorie du complot se retourne contre lui : s'il est un agent du gouvernement, il est responsable de tout. De la pauvreté, de la pluie, de l'ennui, de la mort de chaque chaton sur YouTube.
Le poids de l'indignation collective devient gravitationnel.
Élodie, ou ce qu'il en reste — une forme géométrique bleuâtre dotée de mille bouches — lévite devant lui.
— Belle tentative, Jean-Baptiste, siffle-t-elle à travers ses mille orifices. Mais l'indignation ne tolère pas l'ironie. Elle ne veut pas de vérité alternative. Elle veut du sang de premier choix.
Le verre d'eau tiède sur la table se transforme en acide. La table elle-même devient une grille de fer chauffée à blanc. JB tombe à genoux. Son costume à 4000€ prend feu, une combustion spontanée alimentée par la haine pure des réseaux.
— Je... j'ai réussi... à les faire... douter... hoquète-t-il.
— Le doute est une erreur système, répond la chose-Élodie. Nous l'avons corrigée.
L'obscurité totale envahit le studio. JB est seul dans le vide. Il n'est plus un homme, il n'est plus un consultant. Il est un bit de donnée corrompu dans un océan de fureur. Il sent chaque insulte proférée à son encontre comme une lacération physique sur son corps invisible.
Il comprend l'horreur finale du Pivot : en essayant de manipuler le système par l'absurde, il lui a donné une nouvelle arme. Désormais, la boucle n'aura même plus besoin de logique. Elle ne sera qu'une agonie pure, sans narration, sans début, sans fin. Un scandale perpétuel sans objet.
Une lumière crue se rallume.
Il est assis. La cravate est droite. Le verre d'eau est plein.
Élodie a son sourire de prédatrice parfaite.
JB a une larme de sang qui coule sur sa joue, mais il ne peut pas l'essuyer. Ses mains sont déjà prêtes à gesticuler.
— Nous sommes en direct dans dix secondes.
JB regarde l'objectif. Il ne sourit plus. Il ne cherche plus de stratégie. Il sait.
00:00:01.
— On me dit dans l'oreillette que vos propos font déjà polémique, Jean-Baptiste...
Il ouvre la bouche. Ce n'est pas un mot qui sort. C'est un cri de système qui redémarre dans la douleur.
00:00:00.
Le Goût du Fer
La salive a le goût d'un vieux transformateur électrique qui fond.
JB n’attend plus le signal de la régie, il ne guette plus le voyant rouge de la caméra 4 qui clignote comme l’œil d’un cyclope sous amphétamines. Il s'extirpe du fauteuil club, dont le cuir craque avec le bruit d'une peau qu'on arrache. Le plateau est une zone de guerre statique. Élodie Vasseur, pétrifiée dans sa perfection chirurgicale, continue de poser sa question, une boucle sonore qui s’effiloche sur les bords. JB s’enfuit. Il ne va pas vers la sortie – il n’y a pas de sortie, juste une courbure de l'espace-temps qui le ramène inévitablement face au prompteur – il se rue vers la zone d’ombre, derrière les projecteurs de 2000 watts, là où gît le cadavre du service catering.
Le buffet de la régie. L’Eldorado de la malbouffe médiatique.
Il a faim. Une faim qui ne vient pas de l’estomac, mais des couches géologiques de son être. Il a passé combien de temps ici ? Les horloges digitales indiquent toutes 08:41:00, mais dans ses os, c’est le Crétacé. Dans son cerveau, c'est la fin du monde en format 16:9.
Il attrape un mini-wrap au saumon. Il est frais, brillant sous le cellophane. Au moment où ses doigts entrent en contact avec le plastique, une veine noire irrigue la galette de maïs. Le saumon vire au gris de trottoir londonien. Une odeur d’ammoniac et de marée basse s'échappe de la nourriture. JB s'en fout. Il le porte à sa bouche.
*STÉRILE. OBSOLETE. DÉPASSÉ.*
Le wrap se désintègre en une poussière de carbone avant d'avoir touché ses dents. Il attrape une canette de soda. Le métal est chaud. Lorsqu'il l'ouvre, ce n'est pas du gaz carbonique qui s'échappe, mais un sifflement de modem 56k, un râle numérique. Le liquide qui coule sur sa cravate à quatre briques est une boue huileuse, chargée de pixels morts.
— Je dois tenir, murmure-t-il. Ses cordes vocales râpent comme du papier de verre.
Il regarde ses mains. Elles sont translucides. On peut voir, par transparence, le flux de données qui remplace son sang.
— Tu ne tiendras rien, Jean-Baptiste. Tu es l'hôte. Et l'hôte ne mange pas à la table, il *est* le buffet.
Il sursaute. Qui a parlé ? Personne. Le plateau est vide de toute vie organique, à l'exception d'Élodie qui, là-bas, dans la lumière crue, réinitialise son sourire pour la 432ème fois (ou est-ce la 4000ème ?).
JB se tourne vers le mur de moniteurs de la régie. Les écrans ne diffusent plus l'image du plateau. Ils sont devenus une extension de sa propre psyché, un miroir de Dorian Gray sous perfusion de fibre optique. Le flux Twitter (X, le chaos, peu importe le nom de la bête) défile à une vitesse supraluminique. Mais JB s'aperçoit qu'il peut lire chaque caractère, chaque insulte, chaque pixel de mépris.
Mieux : il commence à se voir *à l'intérieur* du flux.
"Je crève la dalle. Quelqu'un a un truc qui ne se transforme pas en cendres ?"
"Regardez-le. Il essaie de se nourrir de sa propre déchéance. #JBGate #MangeTesMorts"
"L'énergie cinétique de ton indignation est le seul sucre qu'il te reste, JB. Mange ton ratio."
JB tape sur l'un des écrans de contrôle. Ses doigts s'enfoncent dans le verre liquide. C’est chaud. C’est réconfortant comme une plaie ouverte.
— Je ne suis pas un algorithme, hurle-t-il à la pièce vide. Je suis Jean-Baptiste ! J'ai fait l'ESSEC ! J'ai sauvé la réputation de ministres qui baisaient des chèvres ! Je suis le narrateur !
Un ricanement collectif remplit la régie. Ce n'est pas un son, c'est une notification de masse. Des millions de smartphones vibrant à l'unisson dans les poches d'un pays fantôme.
Il attrape une bouteille de champagne sur le buffet. Elle se flétrit comme une vieille couille de vieillard. Le verre devient malléable, se transforme en une sorte de chair synthétique. JB la porte à son oreille. Il n'entend pas le bruit des bulles, il entend les commentaires de la matinale de demain.
*« Un naufrage pathétique. »*
*« Une mise en scène de sa propre folie. »*
*« Regardez comment il transpire, c’est fascinant, on dirait qu’il se dissout. »*
Il lâche la bouteille-viande qui s'écrase sur le sol avec un bruit de flaque.
JB s'effondre contre le rack de serveurs. La chaleur des processeurs lui brûle le dos, mais c’est la seule sensation réelle qu’il lui reste. Il se parle à lui-même, désormais convaincu que le flux est son unique interlocuteur.
— Écoutez-moi, vous, les ombres derrière les écrans... Si je reste ici assez longtemps, si je refuse de retourner sur le plateau, la boucle va casser, non ? Le système ne peut pas diffuser du vide. Il a besoin de ma gueule. Il a besoin de mon insulte.
"Le vide est le contenu le plus performant, JB. Ton absence est déjà en train de générer 40% d'engagement de plus que ta présence. On spécule sur ton suicide en direct. C'est très bon pour les parts de marché du second quart d'heure."
JB sent une larme couler. Elle est lourde, visqueuse. Elle tombe sur le sol et forme un petit tas de poussière grise. Il réalise l'horreur : il est en train de subir une érosion entropique. Chaque seconde passée dans ce non-lieu, chaque tentative d'échapper à la scène primitive du scandale, le délave. Il devient un brouillon. Un jpeg trop de fois compressé.
Il regarde le buffet une dernière fois. Les croissants ressemblent maintenant à des larves de béton. Le café est une mare de pétrole rance.
Soudain, une main se pose sur son épaule.
Une main froide. Une main dont les ongles sont peints d'un vernis si parfait qu'il semble interdit par la Convention de Genève.
Élodie Vasseur est là. Elle ne devrait pas être là. Elle devrait être sur le plateau, figée dans les dix secondes précédant le direct.
— Jean-Baptiste, dit-elle, et sa voix n'est plus filtrée par les micros. C'est une fréquence pure qui fait vibrer ses dents. Tu as sauté le repas de midi. Tu vas être faible pour la phase de l'Immolation Médiatique.
— Élodie... s'il te plaît. Dis-leur d'arrêter la machine. Je m'excuserai. Je ferai ce qu'ils veulent. Je porterai un sac en toile de jute. Je me ferai tatouer "Culpabilité" sur le front.
L'animatrice penche la tête sur le côté, un mouvement mécanique de prédateur aviaire.
— Tu ne comprends pas, mon chou. Les excuses, c'est pour le monde physique. Ici, on ne cherche pas la rédemption, on cherche la résonance. Ton insulte était une note parfaite. On veut juste l'entendre vibrer jusqu'à ce que le cristal de ta réalité se brise.
Elle tend un doigt vers le buffet. Le wrap au saumon pourri reprend soudainement une apparence délicieuse. Un mirage de fraîcheur.
— Mange, JB. Nourris-toi de leur haine. C'est la seule calorie qui passe la barrière du code.
JB saisit le wrap. Il croque.
C’est le goût du fer.
C’est le goût d’une lame de rasoir qu’on lèche par un matin de gel.
C’est le goût de la foudre coincée dans une bouteille de plastique.
Il hurle de douleur alors que la nourriture artificielle déchire ses entrailles virtuelles. Sa vision se brouille, se pixelise en blocs de magenta et de cyan. Le monde bascule à 90 degrés. Le sol de la régie devient le mur du plateau.
— Nous sommes en direct dans dix secondes.
JB est de nouveau assis.
La cravate est droite, mais il sent encore le goût du métal sur sa langue.
La sueur coule.
L'odeur de l'ozone sature l'air.
Élodie est en face de lui, assise, les jambes croisées, un dossier bleu à la main. Elle ne le regarde pas, elle regarde le petit point vert au-dessus de l'objectif.
— On me dit dans l'oreillette que vos propos font déjà polémique, Jean-Baptiste...
Il ne cherche plus à comprendre si les aliments étaient réels ou si sa faim est une ligne de code mal écrite. Il sait seulement que le goût du fer ne partira jamais. Il ouvre la bouche, prêt à offrir au monde la seule chose qu’il possède encore : le son de sa propre dévoration.
— Je... commence-t-il.
Mais la phrase se perd dans un glitch sonore qui lui arrache la gorge.
00:00:01.
Le cycle reprend, plus affamé que jamais.
La Mise à Nu
L’œil de la caméra n’est plus un objectif, c’est un orifice. Une pupille de verre qui se dilate pour avaler la sueur, le mensonge et le polyester froissé de Jean-Baptiste.
— On me dit dans l’oreillette que vos propos font déjà polémique, Jean-Baptiste…
Élodie Vasseur sourit. Ses dents sont des touches de piano en ivoire chirurgical. Elle attend la réaction habituelle, le bégaiement, l’excuse pateline, le « j’ai été mal compris ». Mais dans cette 449ème itération de la boucle, JB a décidé de court-circuiter le script. Il ne veut plus de la porte de sortie. Il veut faire exploser le théâtre.
— Élodie, commence-t-il, sa voix vibrant d'une fréquence nouvelle, presque métallique. Cessons le simulacre. Vous voulez du sang ? Je vais vous donner la source.
L’air dans le studio se raréfie. L’ozone se change en odeur de tripes froides. Sur les écrans de retour, JB voit son propre visage se pixeliser violemment. Le compteur de la boucle — 00:00:14 — tremble en bas à droite de sa rétine.
— Je n’ai pas seulement insulté cette femme, reprend-il en fixant le point vert de la caméra 2. J’ai construit ma carrière sur le cadavre social de tous ceux que j'ai prétendu protéger. Vous vous souvenez du Ministre de la Santé et du scandale des respirateurs ? C’est moi. J’ai fuité les documents. Pas pour la justice, non. Parce que son agence de com’ me devait de l’argent. La PDG de Global-Tech et son « burnout » en direct ? J’ai glissé du LSD dans son expresso vingt minutes avant l’antenne pour tester une nouvelle stratégie de gestion de crise « par l’absurde ». Je suis un parasite, Élodie. Je suis le virus qui vend l’antidote à prix d'or.
Le silence sur le plateau est un mur de plomb. Dans la régie, le réalisateur ne coupe pas. Au contraire. Le signal s’intensifie. Les écrans géants derrière eux, qui affichaient d'ordinaire des graphiques de tendances neutres, se mettent à vomir des hashtags à une vitesse supraluminique.
Le public dans l'ombre du plateau — une masse informe de silhouettes dont les téléphones brillent comme des lucioles carnivores — pousse un gémissement collectif. Ce n'est pas de l'horreur. C'est de l'excitation. La vérité de JB n'est pas une libération, c'est une nouvelle épice pour le ragoût.
— Vous ne comprenez pas ? hurle JB en se levant, renversant son verre d'eau qui ne touche jamais le sol, suspendu en larmes de mercure. Je vous dis que je suis une ordure ! Je vous offre mon scalp ! Regardez-moi !
Il arrache sa cravate à 400€. Elle ne se dénoue pas, elle se déchire avec un bruit de peau arrachée. En dessous, sa poitrine est gravée de lignes de code qui défilent en temps réel. Sa fréquence cardiaque est indexée sur le nombre de partages sur X.
— C'est merveilleux, murmure Élodie, dont le visage commence à fondre sur les bords, révélant une structure de câbles de fibre optique. La courbe d'audience... elle n'est plus une ligne. C'est une érection divine. Continuez, Jean-Baptiste. Dites-nous pour la fondation orpheline. Dites-nous pour les comptes offshore. Le public adore votre sincérité. Elle est si... monétisable.
JB sent la boucle s'étirer. Les soixante minutes habituelles se dilatent. Le temps devient une matière élastique et poisseuse.
— J'ai truqué les élections du conseil d'administration ! J'ai payé des bots pour harceler mes propres enfants afin de tester un logiciel de modération ! Je n'aime personne ! Je n'ai jamais existé en dehors de ce faisceau lumineux !
Il s'attendait à ce que la vérité brise le décor. Il s'attendait à ce que la réalité se fragmente et le recrache dans le néant. Mais le décor se renforce. Les néons deviennent plus vifs, plus brûlants. Les caméras se rapprochent, presque contre sa bouche, cherchant à filmer l'atome même de sa honte.
Soudain, le mur de verre du studio explose. Mais ce n'est pas une explosion physique. C'est une explosion d'informations. Des millions de commentaires, d'insultes, de mèmes, de vidéos de réaction se matérialisent sous forme de nuées de criquets digitaux. Ils envahissent l'espace, mordant la peau de JB, s'infiltrant dans ses oreilles.
« REGARDEZ COMME IL EST MINABLE. »
« ENCORE ! »
« IL CONFESSE MAIS IL GARDE SES LUNETTES DE MARQUE, QUELLE ARROGANCE. »
« TUE-TOI POUR LE BUZZ. »
JB tombe à genoux. Il réalise l'erreur fatale. Dans l'économie de l'attention, la vérité n'est pas l'opposé du mensonge. C'est juste un carburant plus dense. Sa "mise à nu" n'a fait qu'augmenter sa valeur marchande pour l'algorithme du purgatoire.
— On ne peut pas arrêter la boucle avec de la morale, Jean-Baptiste, dit Élodie, dont la voix sort maintenant directement des haut-parleurs de son propre crâne. La morale est une donnée lente. Nous voulons la Scalabilité de la Haine. Une haine qui se multiplie par elle-même, à l'infini. Une haine qui n'a plus besoin de prétexte.
Le sol du plateau se transforme en un immense écran tactile. JB voit son propre cadavre symbolique être dépecé par des millions d'avatars sans visage. Chaque secret confessé devient un NFT, une pièce de monnaie échangée dans une bourse de la souffrance.
— Je... je retire ce que j'ai dit, bégaie-t-il, l'écume aux lèvres. C'était un coup de com'. Je vous ai menti sur ma vérité !
— Trop tard, sourit l'Animatrice. La vérité appartient au réseau maintenant. Elle est plus vraie que vous.
JB regarde ses mains. Elles deviennent translucides. On peut voir les flux de données circuler dans ses veines. Il n'est plus Jean-Baptiste, le consultant. Il est le Contenu Global.
00:59:50.
La fin de la boucle approche. Normalement, tout devient noir. Normalement, il y a ce flash de cyan et de magenta. Mais cette fois-ci, le reset refuse de se produire. La soixante-et-onzième minute s'enclenche. Puis la soixante-douzième.
— Pourquoi ça ne s'arrête pas ? hurle-t-il à la masse de criquets numériques qui dévorent son costume.
— La boucle était une phase de test, répond une voix désincarnée, celle du réalisateur qui ressemble étrangement à sa propre voix, mais avec un écho de divinité malveillante. On a assez de données sur votre rédemption. On passe à la phase d'exploitation permanente. Félicitations, JB. Vous êtes en direct pour l'éternité.
Il essaie de fermer les yeux, mais ses paupières ont été supprimées dans la dernière mise à jour. Il est condamné à voir son exécution sociale se rejouer en boucle, chaque fois plus précise, chaque fois plus cruelle, alimentée par ses propres aveux qui tournent en une remix technocrate infernal.
Sur l'écran géant, un graphique s'affiche :
Élodie Vasseur se penche vers lui, son visage n'étant plus qu'un trou noir entouré de pixels.
— Jean-Baptiste, on me dit dans l'oreillette que vous avez encore quelque chose à nous cacher... On reprend dans trois secondes.
Il ouvre la bouche pour hurler, mais seul le jingle de la matinale en sort.
3...
2...
1...
— Nous sommes en direct, Jean-Baptiste. Il paraît que vos propos font déjà polémique.
JB regarde la caméra. Il sait qu'il va tout raconter à nouveau. Et qu'à chaque fois, le monde demandera plus de détails sur la couleur de sa bile. La vérité n'est pas la clé de la cellule. C'est le vernis sur les barreaux.
Le goût du fer revient.
L'odeur de l'ozone.
Le cycle ne reprend pas. Il s'approfondit.
Il n'y a plus de sortie. Il n'y a que le flux.
Il n'y a que la mise à nu, couche après couche, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'os, et même là, l'algorithme trouvera un moyen de le vendre aux enchères.
L'Inquisition de Verre
Le rouge n'est plus une couleur, c'est une hémorragie. L’œil de la caméra 1 — une pupille de verre de trois tonnes — se dilate jusqu’à gober l’horizon. Dans le studio, la température chute à une vitesse de suicide boursier. Jean-Baptiste sent le velours du fauteuil mordre ses cuisses. Élodie Vasseur ne sourit plus ; son visage subit une ré-indexation brutale. La peau migre, les pores se resserrent pour former une texture de papier glacé, puis de silicium. Elle ne respire plus, elle s'actualise.
— Jean-Baptiste, commence-t-elle, et sa voix n’est plus un timbre humain mais une superposition de dix mille voix synthétiques, un chœur de modems agonisants. Nous avons votre historique. Pas celui de votre navigateur. Celui de votre âme, indexé par Google-Purgatory.
Le sol du plateau devient transparent. Sous les pieds de JB, des millions de pouces tendus vers le bas forment une mer de chair numérique. L’odeur est celle du plastique brûlé et de la sueur de stagiaire.
— Vous avez inventé la "Méthode du Cadavre Exquis", Jean-Baptiste, murmure-t-elle en se penchant. Vous vous souvenez de l’affaire Lemoine ? 2018. Un ministre honnête, un peu ennuyeux. Vous avez injecté trois grammes de rumeur dans le flux. Juste assez pour que l’algorithme s’auto-féconde.
Soudain, le décor de la matinale se fragmente. Le verre des parois explose en silence, et les éclats flottent, projetant des captures d’écran de vieux tweets sur le visage convulsé de JB.
— On ne va pas vous demander de vous expliquer, JB. On va vous demander de *ressentir*.
Le premier "glitch" physique frappe. JB ne se voit plus dans le retour moniteur en tant que consultant. Il est Lemoine. Il sent le poids du téléphone dans sa main, la vibration incessante de la haine qui arrive par paquets de cent. Il sent l'odeur du gin bon marché à 4 heures du matin, alors que le hashtag #LemoinePedophile grimpe en flèche, propulsé par des fermes de bots que le JB du futur avait lui-même louées à Saint-Pétersbourg.
— C’est du bon storytelling, non ? ricane l’entité-Élodie. Le héros déchu. La chute du juste. Regardez bien la caméra 2, JB. C’est là que vous avez placé le sniper médiatique.
JB essaie de hurler "C'ÉTAIT DU BUSINESS !", mais sa bouche est pleine de pixels morts. Les mots ressortent sous forme de code hexadécimal. Il est projeté dans une boucle à l’intérieur de la boucle. Il revit la conférence de presse de Lemoine, mais cette fois, c’est lui qui est derrière le pupitre, sous les flashs qui claquent comme des coups de fouet. Chaque déclenchement d'appareil photo lui arrache un lambeau de peau.
— Le public veut du sang, JB. Et vous lui avez appris que le sang était une monnaie d'échange, intervient Élodie.
Elle se lève. Sa silhouette s'étire, ses membres s'allongent de manière arachnéenne, ses doigts devenant des câbles fibre optique qui s’enfoncent directement dans les tempes de JB.
— ANALYSE DE DONNÉES EN TEMPS RÉEL : 84% de l’audience souhaite vous voir ramper. 12% veulent que vous vous immoliez. Les 4% restants sont des bots qui vendent des cryptomonnaies basées sur votre agonie.
Le studio mute en cathédrale gothique de néons. Les écrans géants affichent désormais les flux de conscience de la France entière. JB voit ses propres techniques de manipulation se retourner contre lui :
1. Élodie projette une image de lui enfant, pleurant sur un vélo, et y superpose ses pires insultes de ce matin. Le contraste crée une dissonance cognitive que l'algorithme adore.
2. Elle lui injecte la sensation physique d'être "annulé". C’est un froid absolu, une sensation de devenir transparent, de ne plus exister que comme une cible.
— Vous avez dit un jour : "L'émotion est la vaseline de la propagande", JB. On va passer à la séquence émotion.
Le visage d’Élodie se transforme. Elle prend les traits de la mère de JB. Puis ceux de sa première victime. Puis ceux de la jeune stagiaire qu’il a forcée à démissionner pour couvrir une erreur de casting. Elle devient un monstre de Frankenstein composé de toutes ses malversations.
— Tu te souviens de l'opération "Écran de Fumée" ? demande la créature. Pour sauver le groupe agrochimique en 2021 ? Tu as sacrifié la vérité sur les pesticides en créant une polémique bidon sur les menus sans viande dans les écoles. Regarde tes mains, JB.
JB regarde. Ses doigts ne sont plus faits de chair, mais de résidus chimiques vert fluo. Chaque fois qu'il touche le plateau, il empoisonne le décor.
— Tu es le produit, JB. Tu n'es plus le publicitaire. Tu es la canette qu'on écrase pour le bruit métallique que ça fait. Ça excite les sens.
L'Inquisition de Verre atteint son paroxysme. Les spectateurs — des milliers de silhouettes sans visage dans l'obscurité du plateau — commencent à scander des termes de marketing : "KPI ! ENGAGEMENT ! REACH ! TAUX DE CONVERSION !"
Élodie (ou ce qu'il en reste) brandit un iPad qui semble peser une tonne.
— Voici le sondage final, JB. Le moment où la boucle se resserre sur ta gorge. On a demandé à l'IA-Dieu : "Jean-Baptiste mérite-t-il une seconde de silence ?"
Un graphique circulaire apparaît sur le moniteur central. Il est intégralement rouge. Un rouge pulsant, organique, qui bat au rythme du cœur de JB.
— 0%. Personne ne veut du silence. Ils veulent le remix. Ils veulent que tu cries en autotune. Ils veulent que ta honte soit découpée en formats TikTok de 15 secondes avec une musique de fond ultra-basse.
JB s'effondre sur le sol en verre. Sous lui, il voit son propre corps, dans une autre version de la boucle, en train de ramper. Il y en a des dizaines. Un cimetière de JB, tous à des stades différents de décomposition médiatique. Certains portent encore leur cravate Hermès, d'autres sont nus, recouverts de tweets imprimés à même la peau.
— Pourquoi ? parvient-il à articuler dans un crachat de bile noire.
Élodie s'accroupit à ses côtés. Ses yeux sont des QR codes que JB n'ose pas scanner.
— Parce que tu as construit cette machine, chéri. Tu as passé vingt ans à expliquer que la réalité n'existait pas, que seule comptait la perception. Eh bien, félicitations. C'est ta perception qui nous nourrit maintenant. Tu es le contenu infini. La vache laitière de l'indignation. Tu vas nous donner de la "sincérité" jusqu'à ce que tes poumons s'effondrent, et après, on utilisera un Deepfake pour continuer la matinale sans toi.
Le jingle de la pub retentit. C'est un son strident, une scie circulaire qui découpe le temps.
— On revient après la pause, Jean-Baptiste. Prépare-toi. Pour la prochaine séquence, on va t'interviewer sur ton enfance, mais avec des électrodes reliées au nombre de "likes" négatifs. Si tu mens, on efface un souvenir heureux de ta mémoire. Si tu dis la vérité, on le vend à une marque de yaourts.
Le plateau commence à vibrer. Le cycle redémarre déjà, mais avec une granularité plus fine. JB sent ses molécules se séparer pour être compressées en format MP4. La lumière devient d'un blanc insoutenable. Il n'y a plus de Jean-Baptiste. Il n'y a qu'un signal. Un signal qui doit être amplifié, distordu, et finalement, consommé.
— Plateau ! On reprend ! Hurle une voix de régisseur qui ressemble au tonnerre.
Élodie reprend sa place. Son visage redevient lisse, humain, presque rassurant. Le piège parfait.
— Jean-Baptiste, on me dit dans l'oreillette que vous avez encore quelque chose à nous cacher... On reprend dans trois secondes.
Il regarde ses mains. Le vert fluo a disparu. Le costume est neuf. Mais quand il ouvre la bouche, il sent le goût des cendres de toutes les réputations qu'il a brûlées. Le décompte s'affiche sur le prompteur, mais les chiffres sont des dates de décès.
3...
2...
1...
— Nous sommes en direct, Jean-Baptiste. Il paraît que vos remords sont aussi faux que votre Rolex. Expliquez-nous cela, en regardant bien la France dans les yeux.
La caméra zoome jusqu'à ce qu'il ne voie plus que son propre reflet, minuscule et terrifié, dans la lentille. La boucle ne se contente plus de tourner. Elle s'enroule autour de son cou comme un câble Ethernet chauffé à blanc.
Auto-Mutilation Symbolique
Le verre de la lentille est une pupille d'une dilatation obscène, un orifice de verre qui aspire la lumière, le temps, et la dignité résiduelle de Jean-Baptiste. Il voit son reflet, ce JB-miniature, un homoncule en costume de laine froide, gigotant dans le reflet convexe de la caméra 4. La France regarde. La France a faim. La France est une bête à cent millions de pouces bleus qui attend qu'on lui jette un morceau de foie pour décider si elle doit l'applaudir ou l'uriner dessus.
— Expliquez-nous, Jean-Baptiste, répète Élodie.
Sa voix est une boucle de feedback soyeuse. Elle ne pose pas une question, elle administre une dose létale de complaisance. Elle est l’interface humaine d'un algorithme qui a déjà calculé le coefficient de sa chute.
JB sent le poids de son stylo dans la poche intérieure de sa veste. Un Montblanc Meisterstück en résine précieuse. L’arme du crime. L’outil avec lequel il a rédigé les démentis les plus infâmes, les éléments de langage qui ont transformé des marées noires en « opportunités de renouveau écologique » et des licenciements de masse en « libération de potentiels individuels ». Le stylo pèse soudain une tonne. C'est l'ancre qui le maintient dans cette itération.
Le prompteur s'affole. Les lettres ne forment plus des mots, mais des spectres de haine en ASCII.
`[SYSTEM_ERROR]: CREDIBILITY_NOT_FOUND`
`[USER_PROMPT]: BLEED_FOR_US`
JB ne répond pas. Il ne peut plus. Le goût de cendre dans sa bouche est devenu une texture solide, une gangue de charbon qui lui mure les dents. S’il parle, il valide la boucle. S’il s'excuse, il nourrit la bête. S’il insulte, il relance le moteur. Il y a une troisième voie, pense-t-il, une voie qui n’est pas dans le script. Une sortie de secours par le bas, par la viande, par la matière brute que le signal numérique ne peut pas totalement digérer.
Il plonge la main dans sa veste.
L’animatrice sourit plus fort. Ses dents sont des touches de piano en ivoire chirurgical. Elle sait. Elle veut qu’il le fasse. Le spectacle doit continuer, peu importe la couleur du liquide qui tache le linoleum du plateau.
JB sort le stylo. Il le dévisse lentement. Le pas de vis produit un crissement métallique qui résonne comme un cri de banshee dans les enceintes du studio. Il regarde la plume en or 18 carats, irisée sous les projecteurs LED de 5000 kelvins. C’est beau, une plume qui a signé tant de mensonges.
— Vous semblez agité, Jean-Baptiste. Est-ce l'effet de la vérité ?
Il ne regarde plus Élodie. Il regarde le "On Air" rouge sang au-dessus de la régie. C’est son Dieu maintenant. Un Dieu rectangulaire qui exige un sacrifice qui ne soit pas de l'ordre du discours.
D’un geste sec, nerveux, presque élégant, JB plante la plume du Montblanc dans la paume de sa main gauche.
La douleur n'est pas immédiate. C’est d’abord un choc thermique. Le froid de l'encre, puis le chaud du fer. L'encre de Chine se mélange instantanément au sang artériel. Un bleu-noir visqueux qui s'écoule entre ses doigts et tache la manche immaculée de sa chemise de chez Charvet.
Il attend le *Reset*. Il attend le flash blanc, le silence, le retour à la case départ, le moment où il se retrouvera à nouveau dans le taxi, les mains propres et l'ego intact.
Rien.
Le chronomètre sur le moniteur de retour continue de défiler. 56:12. 56:11.
— Oh, murmure Élodie, l’air sincèrement ravie. Un geste performatif. C’est très audacieux. Très... "Body Art". Les réseaux adorent. Regardez les stats, Jean-Baptiste. Vous saturez la bande passante.
Il retire le stylo. Un bruit de succion immonde. Le sang gicle sur la table en Plexiglas. Mais le sang n'est pas rouge. Pas tout à fait. Il est strié de lignes de code vertes, de pixels morts, de fragments de balises HTML qui flottent dans l'hémoglobine comme des débris de naufrage.
Il se lève. Le plateau vacille. La réalité "glitch". Le décor de bibliothèque derrière l'animatrice se déchire, révélant la structure de fils de fer et de néons vides qui soutient le simulacre. JB ne s'arrête pas. Il prend le stylo et, dans un accès de rage lucide, il trace un trait vertical sur sa propre joue, de la tempe à la mâchoire. La plume déchire le derme avec une facilité déconcertante, comme si sa peau n'était plus que du papier calque.
Il veut interrompre le signal. Il veut être trop "gore" pour la matinale. Il veut forcer le CSA de l'univers à couper l'alimentation.
— Coupez ! hurle-t-il, mais sa voix sort doublée, triplée, un écho électronique qui se mord la queue. COUPEZ CETTE MERDE !
Il s'attaque à son costume. Il s'attaque à sa chair. Il est une rature vivante sur un manuscrit de luxe. Chaque coup de plume est un sabotage contre l'image de marque qu'il a mis vingt ans à construire. Il n'est plus un consultant. Il est un bug. Il est le virus dans sa propre campagne de com'.
Et là, au sommet de son auto-destruction, alors qu'il s'apprête à viser l'œil — l'organe de la perception, le complice de tous ses crimes — le monde se fige.
Le silence est absolu. Plus de sifflement de climatisation. Plus de murmure de régie.
Flash.
JB cligne des yeux.
Il est assis. Le costume est neuf. La laine froide frôle ses genoux. Le parfum d'ambiance "Océan Synthétique" lui remonte aux narines.
— Nous sommes en direct, Jean-Baptiste. Il paraît que vos remords sont aussi faux que votre Rolex. Expliquez-nous cela, en regardant bien la France dans les yeux.
Il baisse les yeux vers ses mains. Elles sont posées à plat sur la table. Elles sont propres.
Mais sous la surface de la peau de sa main gauche, là où il s'est planté le stylo, il y a une tache. Une tache d'encre bleu-noir qui refuse de partir. Ce n'est pas une blessure, c'est un artefact numérique incrusté dans sa texture. Une trace de "calque" mal effacée. Et quand il effleure sa joue, il sent une ligne de pixels morts, une cicatrice invisible à l'œil nu mais qui gratte comme une interférence radio sous le derme.
— Jean-Baptiste ? Vous êtes avec nous ?
Il lève la tête. Élodie l'observe avec une curiosité prédatrice. Sur son visage à elle, un petit carré de peau près de son oreille gauche clignote en rose fluo avant de se stabiliser.
— Je... commence-t-il.
Il s'arrête. Sa voix a changé. Elle a un grain de distorsion, un "bit-crush" permanent.
Il regarde la caméra 4. La lentille est plus proche. Plus grande.
Il sait ce qu'il doit faire. Le reset n'efface plus tout. La mémoire de la matière sature. S'il ne peut pas briser la boucle, il va la corrompre jusqu'à ce que le système entier s'effondre sous le poids de ses propres erreurs logiques.
Il saisit la carafe d'eau sur la table. Elle est lourde, froide, réelle. Il ne boit pas. Il regarde son reflet déformé dans le verre. Son visage est une mosaïque de résolutions différentes. Un œil en 4K, l'autre en 240p.
— Vous savez ce qui est drôle, Élodie ? dit-il, et chaque mot provoque une micro-coupure de l'image sur les écrans de retour. C'est que vous croyez être le bourreau. Mais vous n'êtes que l'économiseur d'écran de mon enfer personnel.
Il brise la carafe contre le rebord de la table. Le verre explose en mille diamants de synthèse.
Le régisseur ne hurle pas. La sécurité n'intervient pas. Ils attendent le spectacle.
JB prend un tesson, une lame de cristal pur, et il commence à sculpter un message sur le revers de sa main droite. Il ne cherche plus à se tuer — la mort est une impossibilité technique dans cette zone — il cherche à se rendre illisible.
"NOT A HERO"
Le sang coule, mais au lieu de tomber au sol, les gouttes flottent un instant dans l'air, se transformant en petits cubes noirs avant de disparaître. La douleur est une fréquence radio à haut volume qui lui siffle dans le crâne.
— Regardez bien, la France ! hurle JB en brandissant sa main ensanglantée et buggée devant la caméra. Regardez votre miroir ! Il n'y a plus rien derrière le verre !
L'image à l'écran commence à se désintégrer. Des blocs de compression mangent le visage d'Élodie. Le son devient une soupe de fréquences basses. Le décor de bibliothèque s'effondre pour de bon, révélant un vide infini, une grille de calcul grise qui s'étend à l'infini.
JB rit. Un rire de gorge, plein de sang et de pixels. Il enfonce le tesson de verre dans son propre bras, cherchant le câble, cherchant la fibre optique qu'il sait être cachée sous ses muscles.
Flash.
— Nous sommes en direct, Jean-Baptiste. Il paraît que vos remords sont aussi faux que votre Rolex...
JB est de nouveau assis.
Il a le bras qui le brûle. Sous la manche de son costume à 4000€, il sent le relief de la cicatrice "NOT A HERO". Elle est là. Elle est permanente.
Mais cette fois, quand il regarde Élodie, elle ne sourit plus. Elle a un bug dans l'œil droit. Un battement de paupière frénétique, mécanique.
— Jean-Baptiste ? dit-elle, et sa voix est un sample haché. Jean-Baptiste ? Jean-Bap... Bap... Bap...
Il sourit. Il sent les fils de fer de la réalité qui se détendent. Il a trouvé la faille. Il ne faut pas demander pardon. Il faut devenir si monstrueux, si illisible, si coûteux en ressources de calcul que le système préférera le supprimer plutôt que de continuer la simulation.
Il se lève, saisit le micro-cravate fixé à son revers, et l'enfonce directement dans la plaie encore ouverte de sa main.
Le larsen qui en résulte déchire le tympan de l'univers.
3...
2...
1...
Le noir. Un noir qui n'est pas une fin, mais une mise à jour.
Le Code Source du Scandale
Le néant a le goût du cuivre et de l'encre séchée. Jean-Baptiste ne respire plus, il s'actualise. Ses poumons sont des soufflets de forge pneumatique injectant du vide dans une carcasse qui n'est déjà plus tout à fait humaine. Il n'est pas mort. On ne meurt pas dans un cycle ; on se fragmente.
Il est debout devant la porte blindée de la Régie Finale. Elle ne ressemble pas à une porte de studio. C'est une membrane de cuir noir, tendue, palpitante, traversée par des veines de fibre optique qui transportent un flux de haine à haut débit. JB pose sa main sur la paroi. La cicatrice "NOT A HERO" s'illumine d'un bleu d'écran de la mort. La porte gémit, un son de disque dur qui rend l'âme, et se rétracte dans un bruit de succion.
Bienvenue dans l'estomac du monstre.
La régie est une cathédrale de verre brisé et de serveurs en surchauffe. L'air y est saturé de l'odeur d'ozone des orages de fin du monde. Au centre, assis dans un fauteuil ergonomique qui semble fait de colonnes vertébrales humaines, se tient le Community Manager.
Il ne ressemble pas à un stagiaire de vingt-deux ans avec un master en marketing. C'est une silhouette floue, un bug de compression JPEG à forme humaine. Son visage change de résolution toutes les trois secondes : un coup pixélisé à l'extrême, un coup d'une netteté insoutenable où l'on peut voir chaque pore, chaque ride, chaque micro-expression de mépris.
— Tu es en retard, Jean-Baptiste, dit le CM. La matinale est terminée depuis huit milliards d'années. Ou peut-être depuis trois secondes. Le temps est une notion très relative quand on est coincé dans une boucle de rétroaction de 400 gigabits par seconde.
JB avance. Ses chaussures de luxe craquent sur un tapis de câbles coaxiaux qui frétillent comme des vers de terre.
— Arrête ça, s'égosille JB. Sa voix est un mélange de friture radio et de sanglots. J'ai tout fait. J'ai rampé. J'ai insulté. J'ai saigné. J'ai même essayé de devenir une victime. Pourquoi ça ne s'arrête pas ?
Le CM pivote sur son siège. Ses yeux sont deux compteurs de "likes" qui défilent si vite qu'ils semblent fixes.
— Tu ne comprends pas la physique du scandale, JB. Regarde les écrans.
JB lève les yeux. Des milliers de moniteurs s'empilent jusqu'au plafond invisible. Sur chacun d'eux, sa propre gueule. JB qui insulte l'animatrice. JB qui se prend la tête dans les mains. JB qui hurle au complot. JB qui pleure des larmes de crocodile en direct. Chaque écran est une cellule. Chaque image est un repas.
— Le système n'est pas alimenté par l'indignation des gens, murmure le CM d'une voix qui ressemble au froissement d'un journal. Les gens, on s'en fout. Ils ont la mémoire d'un poisson rouge sous coke. Ce qui maintient la boucle, c'est ton propre narcissisme, Jean-Baptiste. C'est le carburant le plus pur de l'univers. Tu adores ça. Tu détestes être détesté, mais tu détesterais encore plus ne pas être le sujet de la conversation.
JB recule, heurtant une baie de serveurs qui ronronne comme un chat enragé.
— C'est faux. Je veux juste rentrer chez moi. Je veux le silence.
— Le silence ? Tu es un consultant en communication, JB ! Tu es l'architecte du bruit ! Le silence, pour toi, c'est l'asphyxie. Regarde bien ton "Code Source".
Le CM pointe un immense écran de contrôle au centre de la pièce. Ce n'est pas du code informatique. Ce n'est pas du C++ ou du Python. C'est une arborescence de tes propres pensées, JB.
`IF (EGO > REALITY) THEN REPEAT_SCANDAL;`
`WHILE (AUDIENCE_OUTRAGE > 0) { CONSUME_JB_DIGNITY };`
`GOTO 00:00:01;`
Les lignes de code défilent, composées de ses propres citations, de ses tweets les plus méprisants, de ses factures de conseil à six chiffres. Le système n'est pas une prison construite par les autres. C'est un miroir déformant que JB a poli pendant vingt ans jusqu'à ce qu'il devienne une lentille capable de brûler le monde.
— Pour briser le cycle, continue le CM en se levant (il mesure maintenant trois mètres de haut, son corps est un empilement de commentaires YouTube haineux), il ne faut pas que le public te pardonne. Le public n'existe pas. C'est une abstraction statistique. Pour arrêter la machine, il faut que tu sortes de l'équation. Pas en mourant — la mort est un excellent contenu pour un dernier épisode — mais en cessant d'être Jean-Baptiste.
— Comment ? bafouille JB.
— Efface-toi. Totalement. Pas de rédemption. Pas de grand final. Pas de dernier mot. Juste... l'absence.
Le CM tend une main vers JB. Ses doigts sont des ports USB tranchants.
— Le système a besoin de ta réaction. De ton "Moi". Chaque fois que tu te justifies, tu remets une pièce dans la machine. Chaque fois que tu te sens blessé, tu recharges la batterie. La boucle est un algorithme de recommandation qui ne recommande que toi à toi-même.
Soudain, le mur derrière le CM explose en une pluie de pixels. Élodie Vasseur entre dans la régie. Elle n'est plus l'animatrice lisse de la matinale. Son costume bleu électrique tombe en lambeaux, révélant une armature de projecteurs et de microphones qui lui sortent des côtes. Elle pointe un doigt vers JB, et sa voix est un hurlement de sirène de police.
— IL EST LÀ ! LE COUPABLE ! CELUI QUI A DIT "LA VÉRITÉ" ! REGARDEZ-LE ! IL ESSAIE D'ÉCHAPPER À LA JUSTICE DU DIRECT !
Les murs de la régie se dissolvent. JB réalise qu'il n'est plus dans une pièce, mais sur un plateau infini, devant un public invisible dont il sent le souffle chaud et l'odeur de pop-corn rassis. Des millions de smartphones flottent dans l'air comme des lucioles carnivores, leurs objectifs braqués sur lui.
— Jean-Baptiste ! hurle Élodie. Un dernier mot pour votre défense ? Une dernière explication ? Donnez-nous de la data ! Donnez-nous de l'émotion ! Donnez-nous une raison de ne pas vous effacer !
C'est le moment. Le "Reset" approche. Il sent la vibration dans ses chevilles. Dans dix secondes, il sera de nouveau assis sur son fauteuil en cuir, devant son verre d'eau, prêt à proférer l'insulte qui lancera la boucle pour la milliardième fois.
JB regarde le CM. Le CM lui adresse un clin d'œil en 8-bits.
JB regarde Élodie. Elle attend sa réplique. Elle a besoin de son indignation pour exister.
JB regarde sa Rolex à son poignet. L'aiguille des secondes recule.
Il comprend enfin.
Le piège, c'est la parole. Le piège, c'est de vouloir avoir raison. Le piège, c'est d'être "Quelqu'un".
Alors, Jean-Baptiste fait la seule chose qu'un narcissique terminal ne peut normalement pas concevoir.
Il ne répond pas.
Il ne regarde pas la caméra.
Il ne se justifie pas.
Il commence à se déshabiller. Lentement. Il retire sa veste à 4000€. Il la laisse tomber dans le vide digital. Il retire sa chemise sur mesure. Il retire ses chaussures en cuir de veau. Il se tient là, nu, ridicule, décharné, dépouillé de tous les attributs de son pouvoir de consultant.
— Qu'est-ce que vous faites ? s'écrie Élodie, sa voix perdant de sa superbe. Ce n'est pas dans le script ! C'est obscène ! On ne peut pas diffuser ça ! On va perdre les annonceurs !
JB ne l'écoute pas. Il ferme les yeux. Il se concentre sur l'idée de ne plus être Jean-Baptiste. Il rejette son nom. Il rejette ses clients. Il rejette ses idées brillantes. Il rejette même sa douleur.
Il devient un espace vide. Un point mort. Un "null pointer".
Les écrans autour de lui commencent à grésiller. La friture remplace les images de son visage. Le CM se dissout dans un nuage de texte illisible.
— RESTEZ AVEC NOUS ! hurle la voix d'Élodie, qui ne provient plus que d'un seul petit haut-parleur fêlé quelque part dans le lointain. NE COUPEZ PAS ! NOUS AVONS DES CHIFFRES ! NOUS AVONS UNE AUDIENCE HISTORIQUE ! JEAN-BAPTISTE, REVIENS ! INSULTE-NOUS ! DIS-NOUS QUE NOUS SOMMES DES MERDES ! DIS N'IMPORTE QUOI MAIS NE RESTE PAS...
Silence.
Le plateau s'évapore. Les caméras s'éteignent les unes après les autres, comme des yeux qui renoncent à voir. L'algorithme cherche désespérément un point d'ancrage, une réaction, un sursaut d'ego à analyser, à transformer en tendance, à vendre à des annonceurs de shampoing et de voitures électriques.
Mais il n'y a plus rien.
JB n'est plus là. Il n'est pas ailleurs non plus.
Il est devenu le "glitch" définitif. Celui qu'on ne peut pas corriger parce qu'il n'a plus de substance.
La boucle essaie de redémarrer.
3...
2...
1...
Le signal vidéo se perd dans un "bruit blanc" total.
Dans l'obscurité finale de la régie, une seule ligne de texte clignote sur un écran de secours, avant de s'éteindre à son tour :
`SYSTEM SHUTDOWN : SUBJECT NOT FOUND.`
La matinale est terminée. Pour de bon.
Le Spectacle Infini
Le tissu de la veste à quatre mille balles ne crie plus, il sature. Les fibres de laine vierge se sont transformées en une trame de sous-pixels en fin de vie, un entrelacement de rouge, de vert et de bleu qui bave sur le torse de Jean-Baptiste alors qu'il s'enfonce dans le fauteuil en cuir véritable (ou en polyuréthane expansé, la réalité a cessé de fournir des certificats d'authenticité depuis la millième itération). À sa droite, Élodie Vasseur maintient son sourire de squale botoxé, une expression si fixe qu'elle semble avoir été gravée au burin laser dans le silicium. Elle ne respire pas. Elle rafraîchit son processeur.
Le décompte n'est plus une voix dans l'oreillette, c'est une pulsation électromagnétique dans la boîte crânienne de JB.
Trois.
Deux.
Un.
L'insulte part. Elle ne sort pas de sa bouche, elle s'extrait de lui comme un parasite arrivé à maturité. C'est un mot immonde, une saillie verbale qui condense toute la fange des sections commentaires de l'histoire de l'humanité, une bombe à fragmentation sémantique qui déchire l'air climatisé du studio. JB regarde le mot flotter dans l'air, matérialisé en glyphes de néon noir, avant de s'écraser sur le visage d'Élodie qui, pour la première fois en un éternité de boucles, ne sursaute pas.
Elle absorbe l'affront. Elle le digère. Elle le monétise en temps réel.
JB sent la sueur grasse couler le long de ses tempes, mais ce n'est plus de l'eau salée. C'est de l'huile de machine, noire et conductrice. Il regarde ses mains. Ses empreintes digitales ont été remplacées par des codes QR. Il ne cherche plus la sortie de secours. Il n'y a pas de secours pour un programme qui vient de réaliser qu'il est la ligne de code responsable de son propre crash.
Le studio sature. Les murs LED, d'ordinaire réservés à l'affichage de graphiques boursiers ou de paysages urbains flous, commencent à pulser au rythme cardiaque de l'indignation collective. C'est un grondement sourd, le bruit de millions de pouces qui swipent frénétiquement vers le bas, une marée de "dislikes" qui monte comme un océan de mercure. JB se lève. Ses genoux émettent un bruit de servo-moteurs mal graissés.
— Tu veux du sang ? demande-t-il à la caméra 4, dont l'objectif se dilate comme une pupille sous amphétamines. Tu veux de la vérité ? La vérité, c'est que je suis le produit. Je suis le déchet. Je suis le clic qui vous fait bander.
Il avance vers le grand écran central. Il ne court pas. Il glisse, ses pieds ne touchant plus tout à fait la moquette ignifugée. Élodie Vasseur se tourne vers lui, son visage se pixellise, révélant pendant une microseconde une structure de fils de cuivre et de vide.
— Plus fort, Jean-Baptiste, murmure-t-elle, et sa voix est un mashup de toutes les publicités pour des assurances vie. Donne-leur ce qu'ils attendent. L'algorithme a faim. L'algorithme a toujours faim.
Il pose ses paumes sur l'écran. La chaleur est insoutenable, celle d'un serveur en surchauffe dans un bunker sibérien. Mais JB ne retire pas ses mains. Au contraire, il les enfonce. Le verre ne brise pas, il se liquéfie. Il devient une interface tactile liquide qui remonte le long de ses bras. Il sent les données affluer en lui : les hashtags assassins, les mèmes moqueurs, les pétitions pour sa mort sociale, les analyses psychologiques de comptoir rédigées par des IA stagiaires. C'est une extase froide.
Il se retourne une dernière fois vers le public imaginaire derrière les optiques. Il voit les millions d'yeux de l'autre côté du miroir noir. Ils ne sont pas indignés. Ils sont reconnaissants. Il leur offre le spectacle de sa dissolution, la seule chose capable de remplir le vide de leur propre existence de spectateurs passifs.
— Je ne m'excuserai pas, dit-il, et sa voix résonne désormais directement dans les enceintes de chaque foyer, sans passer par un micro. Je ne partirai pas. Je suis la latence. Je suis le bug dans votre café du matin. Je suis l'insulte qui vous permet de vous sentir moralement supérieurs pendant les trois minutes de votre trajet en métro.
Ses jambes disparaissent dans le panneau LED. Il devient une colonne de données binaires, un flux de uns et de zéros qui dansent la gigue dans le décor bleu électrique. Il voit les tweets défiler à l'intérieur de ses propres veines. @User4567 dit qu'il mérite la pendaison. JB sourit à l'intérieur du circuit imprimé. Il génère lui-même la réponse automatique pour alimenter la polémique. Il devient l'accusé, l'avocat, le juge et le bourreau, mais surtout, il devient le flux.
Le plateau commence à se replier sur lui-même comme un origami de cauchemar. Les lumières s'éteignent, mais le noir n'est pas l'absence de lumière, c'est un noir numérique, profond, saturé de bruit visuel.
JB sent son ego s'effilocher. Sa peur du narcissique terminal s'évapore pour laisser place à une fonction logique plus pure : l'optimisation. Il ne veut plus être pardonné. Il veut être viral.
— Reset, ordonne-t-il.
La boucle ne repart pas parce qu'un dieu malveillant en a décidé ainsi. Elle repart parce que JB, devenu l'architecte de sa propre géhenne, vient de cliquer sur "Replay". Il a compris que la seule façon de survivre à l'exécution sociale était d'en devenir l'artisan. Il n'est plus la victime du glitch, il est le Glitch.
60 secondes avant le scandale.
Jean-Baptiste est assis sur son fauteuil. Son costume à 4000€ est impeccable, mais si l'on regarde de très près, les coutures sont des lignes de code "C++" qui défilent à une vitesse vertigineuse. Ses yeux injectés de sang ne sont plus des organes biologiques, ce sont des objectifs haute définition qui enregistrent chaque changement de luminance dans le studio.
Élodie Vasseur lui sourit. C'est le même sourire, à la frame près.
— Nous accueillons ce matin Jean-Baptiste, consultant en communication... commence-t-elle.
JB l'écoute. Il connaît chaque inflexion, chaque battement de cils. Il sent l'indignation qui couve dans le cloud, attendant son signal. Il est le chef d'orchestre du lynchage. Il regarde le petit voyant rouge de la caméra. Ce n'est plus une menace. C'est sa maison.
Il se prépare. Il prépare l'insulte. Ce sera la même, mais il va la peaufiner, lui donner une texture plus abrasive, une résonance plus durable pour l'éternité médiatique. Il est le moteur de recherche de sa propre chute. Il est le serveur qui héberge sa honte. Il est l'algorithme qui décide que, pour que le monde tourne, il faut que Jean-Baptiste soit détruit, encore et encore, devant un public qui n'éteindra jamais la télévision.
— Vous avez l'air nerveux, Jean-Baptiste, dit Élodie, le script est immuable.
— Au contraire, Élodie, répond-il avec une voix qui a le grain métallique d'un fichier MP3 trop compressé. Je n'ai jamais été aussi présent.
Il regarde l'heure sur l'écran de contrôle. 08:59:59.
Le silence qui précède l'explosion est la seule musique qu'il supporte désormais. Il ouvre la bouche, non pas pour parler, mais pour diffuser. Il n'est plus un homme dans une boucle temporelle. Il est la boucle. Il est le mouvement perpétuel du scandale, la combustion spontanée de la morale jetable, le bruit de fond permanent de la haine ordinaire qui ronronne dans les data centers de la planète.
Le signal part. L'insulte est lancée. Le web s'embrase.
Et dans le code source de l'univers, une ligne s'ajoute, s'auto-copie et se verrouille pour l'éternité :
`WHILE (TRUE) { EXECUTE(JB_SCANDAL); REFRESH_OUTRAGE(); }`
L'image se fige un instant sur son visage transfiguré par une joie monstrueuse, celle d'un homme qui a enfin trouvé son utilité : être le carburant infini de la machine à juger. Puis le blanc envahit tout, un blanc de surexposition, le blanc d'un écran qui brûle ses derniers phosphores avant de recommencer le spectacle, car le public n'est pas encore tout à fait rassasié de son propre dégoût.