La French Connection
Par Seb Le Reveur — MAFIA
Le silence qui suivit la déflagration ne fut pas un retour au calme, mais une plongée dans une apnée poisseuse. La fumée bleue des MAT-49 stagnait sous le soleil de plomb, refusant de s'élever, comme si le ciel lui-même refusait de respirer l'odeur de la poudre et des entrailles de la famille Poli. ...
Le Sang des Tombes
Le silence qui suivit la déflagration ne fut pas un retour au calme, mais une plongée dans une apnée poisseuse. La fumée bleue des MAT-49 stagnait sous le soleil de plomb, refusant de s'élever, comme si le ciel lui-même refusait de respirer l'odeur de la poudre et des entrailles de la famille Poli. Au centre du cercle de pierre, Ange Poli gisait, désarticulé. Son sang, d’un rouge presque noir sous la lumière crue de midi, n’en finissait plus de couler sur le vernis frais du cercueil de son fils cadet, Matteu, tombé une semaine plus tôt. Le bois précieux buvait le liquide chaud. Un sacrilège gravé dans la fibre.
Santu Poli était immobile, les genoux enfoncés dans la terre sèche du cimetière. Une douille de 9mm brûlante avait rebondi contre sa joue, y laissant une marque rosâtre qu’il ne sentait pas. Ses yeux fixaient la main d’Ange, cette main autrefois toute-puissante, désormais crispée sur un chapelet d’ébène dont les grains venaient d’éclater sous l’impact d’une balle. À côté de lui, Antonia Poli ne s'était pas effondrée. Elle se tenait droite, une statue de deuil drapée de laine noire. Elle ne regardait pas son mari mort. Elle regardait le maquis, là-haut, où les tireurs s’étaient évaporés. Ses lèvres remuaient, mais ce n’était pas un Ave Maria. C’était un décompte.
— Santu, dit-elle. Sa voix était un râle sec, le bruit d’une pierre que l’on traîne sur une dalle. Regarde-moi.
Il leva les yeux. Le visage de sa mère n’était plus qu’une icône de vengeance. Elle tendit une main parcheminée et, d’un geste d’une lenteur liturgique, trempa ses doigts dans la flaque qui s’accumulait sur le couvercle du cercueil. Elle s’approcha de Santu et lui marqua le front d’une croix écarlate.
— Tu n’es plus le fils qui revient de l’école, Santu. Tu es le bras. Tu es la lame. Tu es le dernier des Poli. Si tu ne les tues pas tous, je maudirai ton ventre et celui de la femme qui te portera tes enfants.
Santu se leva. Ses articulations craquèrent. Le vide s'installa dans son regard, remplaçant la dureté du granit par une absence de sensation plus terrifiante encore. Il ramassa un Colt 1911 abandonné sur le gravier. Le claquement métallique de la culasse déchira le silence. Il entra dans l’ombre du caveau des Lucciani, d'où venaient les tirs. L’odeur ici était différente : une effluve de vinaigre acide, une signature chimique. L'Américain n'avait pas seulement envoyé des tueurs, il avait marqué son territoire avec le parfum de son commerce. Sur le sol, parmi les couronnes de fleurs fanées, gisait une douille dorée de calibre .357 Magnum.
— Ils ont utilisé la vieille piste des bergers, dit Santu à ses hommes. Laissez mon père ici. Il restera sur le cercueil de Matteu jusqu’à mon retour. Pour qu’il voie.
La descente vers la vallée fut une épreuve de sueur. Santu et ses hommes rattrapèrent les fuyards près d’un vieux pont génois. Ils étaient cinq. Des types de Marseille aux chemises trop voyantes, et un intermédiaire en lin beige. Santu ne fit pas de sommation. Il surgit du myrte, son Colt tendu. Sa première balle emporta la mâchoire du plus jeune. Jean-Phi ouvrit le feu à la MAT-49, un balayage clinique qui projeta deux autres tueurs dans le lit du ruisseau, tels des sacs de linge sale.
Seul l'homme en lin resta debout. Santu s’approcha jusqu’à ce que le canon brûlant touche le front du négociateur.
— C’était pas personnel, Santu ! bégaya l'homme. C’était juste... symbolique. Pour montrer que le vieux monde est fini.
— Ma mère dit que je suis le bras, murmura Santu. Et mon bras n'aime pas la symbolique.
Il appuya sur la détente. Le crâne éclata. Santu ne cilla pas. Il se tourna vers le dernier survivant, hurlant au sol, les rotules brisées.
— On le ramène à Sartène. On a besoin d'un nom pour le traître.
Le retour au cimetière se fit alors que le ciel virait au violet sale. L'ombre roulante de la berline noire balayait les cyprès. Le commissaire Vaccaro attendait là, fumant une Gauloise.
— Tu arrives tard, Vaccaro.
— J’arrive quand on compte les points, Santu. Ton père était un dinosaure. Mais ce qui s'est passé... c'est dégueulasse. L'Américain a un tueur, un type de la Cosa Nostra. On l'appelle le Fossoyeur.
Santu ouvrit le coffre. Le Marseillais blessé y gémissait.
— Laisse-le venir, dit Santu. J'ai déjà préparé la fosse.
Devant le cercueil d’Ange, Santu traîna l'homme par les cheveux. Sous la pression du couteau de berger, le nom tomba enfin, comme un fruit pourri : Pascalis. Le cousin. Celui qui gérait les comptes. Antonia ne cilla pas.
— Le sang appelle le sang, Santu. Trouve-le.
Ils atteignirent la bergerie de Cagna à l'aube. L'air y était saturé par les émanations des labos. Pascalis était là, comptant des liasses de billets. Santu surgit de l'ombre. Il ne discuta pas. Il saisit une bouteille d'anhydride acétique et en versa le contenu sur les mains du traître. Les hurlements de Pascalis ne firent pas trembler la main de Santu. Antonia s'approcha et lâcha une lampe à pétrole sur les billets imbibés. L'incendie fut instantané, une flamme bleue dévorant le laboratoire et l'homme.
Santu monta dans le squale d'acier noir. Direction Marseille. La traversée sur le ferry fut une veillée d'armes. À l'arrivée, la ville exhalait une odeur de gazole et de sel. Santu se rendit directement au bar de la Marine. À l'intérieur, dans un box de cuir rouge, l'Américain l'attendait. L'homme était calme, nettoyant méticuleusement ses lunettes à monture dorée avec un mouchoir en soie, ignorant les cris de Marius, un autre traître, que Santu venait de neutraliser d'une balle dans le genou.
Toussaint entra alors, portant un bidon métallique. Avec une lenteur calculée, il commença à imbiber le comptoir de bois, l'odeur de vinaigre acide envahissant l'espace. Santu s'approcha de la table de l'Américain.
— Quarante-huit heures, dit Santu. C'est le temps qu'il vous reste pour quitter Marseille. Après ça, je ne m'en prendrai plus à vos stocks.
L'Américain remit ses lunettes, ses yeux froids fixant Santu à travers les verres parfaits.
— Tu as brûlé dix millions de dollars, gamin.
— J’ai brûlé votre respectabilité. Sans ce produit, vos amis de New York vont se demander pourquoi ils traitent avec un incapable.
Santu recula, son arme toujours braquée sur la tablée. En sortant sur le quai, il retrouva Antonia.
— C’est fait ? demanda-t-elle.
— Ce n'est que le début.
— Bien. Le noir est ma couleur naturelle, Santu. C’est le monde qui va devoir s’y habituer.
L'ombre roulante de la berline disparut dans la brume du Vieux-Port. Santu regarda ses mains. Elles étaient vides, déshumanisées. La vendetta avait franchi la mer. Le premier chapitre du règne de Santu venait de s'écrire dans le feu et l'acide, et Marseille n'était plus qu'un vaste champ de bataille où le granit de Corse s'apprêtait à broyer le dollar.
Le Retour de l'Héritier
La Peugeot 504 noire gravissait les lacets de la route de Zonza avec une lenteur de corbillard. Derrière le pare-brise constellé d'insectes écrasés, Santu Poli fixait le ruban d'asphalte chauffé à blanc. L'air charriait une odeur de maquis calciné et de poussière millénaire. C’était l’odeur de la mort qui macère sous le soleil de juillet.
Santu sentait le col de sa chemise blanche lui scier la nuque. À Paris, il était l’étudiant brillant. Ici, il n’était que le fils d’Ange. Ses mains étaient trop propres. Elles n'avaient pas encore la corne de ceux qui tiennent le fusil, ni les taches indélébiles des acides qui rongent la peau dans les laboratoires clandestins de la côte.
Le village apparut au détour d’une crête, accroché au granit. Les volets étaient clos. Le silence était total, une chape de plomb que le moteur de la 504 profanait à chaque coup de piston. Santu gara la voiture devant la demeure familiale. Deux hommes en costume de laine noire montaient la garde. Ils portaient des MAT-49 en bandoulière. Ils s'écartèrent avec une déférence de séminaristes devant un évêque.
L'intérieur était une plongée dans l'obscurité. L'air était saturé par le parfum des lys et la fumée des cierges. Antonia Poli l’attendait dans le grand salon, droite dans sa robe de dentelle. Elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient deux billes d'onyx fixées sur le vide. Sur la table massive reposait un Colt 1911 à la crosse de nacre jaunie.
— Tu es tard, Santu, dit-elle d’une voix monocorde.
— Les vols étaient complets. J’ai pris le ferry.
Antonia tourna lentement la tête.
— Marseille… La ville des traîtres. Ton père y est mort le jour où il a cru qu'on pouvait traiter avec ces gens-là. L'Américain n'a pas de terre. Il n'a que du papier-monnaie.
Elle désigna l'arme d'un geste sec. Santu s'approcha. Le métal était huilé, prêt.
— Ton frère est mort en tombant sur le cercueil de son fils. Ils ont profané le deuil, Santu. Je n'ai plus de larmes. Je n'ai plus que du fiel.
Elle lui tendit le pistolet, la crosse la première. Santu hésita. Il revit les amphis de la Sorbonne. Tout cela s'effaçait.
— Prends-le. Ce n'est pas un outil de justice. C'est le prix de ton nom. Si tu ne le prends pas, deviens un Français, un homme sans racines. Mais si tu es un Poli, tu portes ce poids.
Santu saisit l'acier. Le froid du métal pompa la chaleur de sa paume. Un kilo de mécanisme conçu pour briser les os.
— Qui ? demanda-t-il.
Un éclair de fierté passa dans le regard d'Antonia.
— Le traître. Celui qui a ouvert la porte du cimetière. Ton cousin Jean-Matthieu. Il est à la bergerie de la Cagna. Il attend sa paye pour s'enfuir. Ne le regarde pas comme un cousin. C’est une bête enragée qu’il faut abattre.
Santu glissa le Colt contre ses reins. Le Santu qui lisait de la poésie à Saint-Germain venait de s'évaporer.
La route vers la bergerie de la Cagna était une ascension de poussière rouge. Toussaint, le bras droit du clan, conduisait sans mot dire. Arrivé à cinq cents mètres, Santu descendit seul. Il se déplaçait avec une agilité nouvelle, utilisant les rochers pour se masquer.
Jean-Matthieu était assis sur le muret, une radio grésillant une chanson légère à ses côtés. Il épluchait une orange avec un couteau de poche. Santu sortit de l'ombre, le 1911 au bout du bras. L'orange roula dans la poussière.
— Santu… bégaya le cousin. Je savais pas que tu serais là. L'Américain, il a dit…
— Ne fais pas ça, Jean-Matthieu. Ne me force pas à te tuer comme un lâche.
— Ton père était fini ! Il appartenait au passé !
— Le passé, c’est ce qui nous tient debout.
Jean-Matthieu fit un mouvement brusque vers son fusil. Le .45 tonna. La balle le projeta contre la porte en bois. Il s'affaissa, ses mains cherchant à boucher le trou qui bouillonnait dans sa poitrine. Santu s'approcha, posa le canon sur le front qui suait la terreur.
— Pour mon frère.
Le second coup étouffa le cri. Le silence revint, seulement troublé par la radio. Santu resta immobile. Il se pencha, ramassa l'orange poussiéreuse et la lança dans le ravin d'un geste machinal, comme un paysan après la récolte. Puis il redescendit.
À la maison, le commissaire Vaccaro attendait avec sa DS 21 noire. Une silhouette grise dans la lumière sale du crépuscule.
— On a retrouvé Jean-Matthieu, dit Vaccaro. Une méthode artisanale. Je te pensais plus fin, Santu.
— Les accidents arrivent, Commissaire.
— L’Américain n'est pas un accident. C’est la marée. On ne l’arrête pas. Si tu descends à Marseille, tu te feras broyer.
— Moi, j’ai appris à construire des barrages, répliqua Santu. Et je vais utiliser les cadavres pour les consolider.
Marseille émergea de l'aube comme une tumeur sous une lumière jaunâtre. Le port était une forêt de mâts grinçants. Santu monta au *Château d'If*, un restaurant de velours et de silences payés d'avance. L'Américain l'attendait au fond de la salle, une langouste dans son assiette et deux gardes aux regards de poissons morts à ses côtés.
Santu s’assit. Il posa sur la nappe une petite boîte en bois d'olivier contenant la terre du cimetière de Zonza.
— Reprends tes montagnes, Santu, dit l'Américain avec un accent de Brooklyn. Garde tes chèvres. Laisse l'eau salée à ceux qui savent nager. C'est mon dernier geste de courtoisie.
— Mon père est mort sur le cercueil de son fils. Tu savais que c’était un sacrilège.
L'Américain haussa les épaules.
— C'est le business. On est en 1971. Ton père était un dinosaure.
Santu ne répondit pas. Il saisit le couteau à steak et, d'un mouvement chirurgical, cloua la main de l'Américain à la table de chêne. Le hurlement déchira le ronronnement des ventilateurs. Les gardes dégainèrent, mais le Colt de Santu était déjà sur la tempe de leur patron.
— Le nom, murmura Santu. Qui a ouvert les grilles ?
L'Américain tremblait, le sang maculant la nappe blanche.
— Vaccaro… et ton oncle Stefanu. Il pensait que tu resterais à Paris.
Santu retira la lame d'un coup sec. Il recula vers la sortie, l'arme toujours levée.
— Dis à mon oncle qu'il n'y a pas assez de granit en Corse pour creuser une tombe assez profonde pour lui.
Dehors, la pluie lavait le pavé marseillais sans en effacer la poisse. Santu monta dans la DS de Toussaint. Il sortit une Gitane, l'alluma. La flamme du Zippo éclaira un visage de pierre. L'étudiant n'existait plus. Il n'y avait plus que l'héritier.
— On rentre ? demanda Toussaint.
— On rentre. La terre a soif.
La voiture s'éloigna dans la brume, vers les montagnes où les loups n'attendaient plus que le signal. Le chapitre de l'innocence était clos. Celui du sang venait de s'ouvrir.
Les Rats de l'Évêché
Marseille, en ce mois de novembre 1971, n’était pas une ville ; c’était une plaie ouverte qui refusait de cicatriser. L’air était une mélasse saturée de sel rance montant du Vieux-Port et d’effluves d’anhydride acétique s’échappant des arrière-boutiques de la rue de la République. Dans les ruelles du Panier, l’obscurité était délavée par le jaune sale des réverbères qui grésillaient comme des insectes en agonie.
Santu Poli attendait, adossé contre un mur de calcaire rongé par l’humidité. Son costume de laine noire, taillé pour les obsèques de son frère, lui pesait sur les épaules comme une chape de plomb. Sous la veste, le cuir du holster de son Colt 1911 lui brûlait la peau. Il ne sentait pas le froid, seulement le vide laissé par le massacre du cimetière. Sa silhouette, immobile, possédait la dureté du schiste de l’Alta Rocca.
Un bruit de pas, lourd et inégal, rompit le silence. Le commissaire Vaccaro émergea de la brume. Il portait un imperméable mastic taché de graisse. Sa respiration était un sifflement wheezant, vestige d'un tabagisme ancien, et il triturait nerveusement un briquet Zippo dépeint qu’il ne parvenait pas à allumer. Vaccaro était l’Évêché personnifié : la loi qui a renoncé à la justice pour se contenter de l'ordre.
— Tu as mauvaise mine, Santu, lança-t-il d'une voix de broyeur à gravats. On dirait que tu portes déjà ton propre linceul.
Santu ne bougea pas un cil. Sa voix tomba, sèche, comme une pierre dans un puits.
— On n'est pas ici pour parler de ma garde-robe, Vaccaro. Les rats sont nerveux ce soir.
Vaccaro esquissa une grimace.
— Ton frère Ange était un pivot. Maintenant qu’il est six pieds sous terre, le mécanisme s’enraye. Le monde change, Santu. Ton clan croit encore au sang et à la parole donnée, mais la pierre sèche s'effrite sous le poids des dollars. L'Américain est en ville. Il ne veut plus de vos codes d'honneur ; il veut industrialiser la blanche. Il a acheté les chimistes de la Valentine et il a des oreilles au ministère.
Santu fit un pas en avant, entrant dans le halo de lumière.
— On ne licencie pas un Poli, Vaccaro. On l'enterre, ou on se fait enterrer par lui.
Soudain, une Citroën DS noire glissa dans la ruelle, phares éteints. La portière arrière s'ouvrit avec un claquement sec. Un homme en descendit, vêtu d'un costume de soie gris perle, une hérésie chromatique dans ce décor de crasse. Son visage était lisse, poncé par l'indifférence. À ses côtés, deux silhouettes massives, l'une armée d'un pistolet-mitrailleur MAT-49, l'autre d'un fusil à pompe.
— Santu Poli, dit l'Américain avec cet accent corse déformé par Brooklyn. Tu aurais dû rester dans tes bouquins. Le papier ne protège pas du plomb.
— Tu as profané un cimetière, murmura Santu. En Corse, celui qui trouble le repos des morts ne trouve jamais le sien.
L'Américain éclata d'un rire sec, un bruit d'os brisés.
— Ton frère pensait que le respect se gagnait avec des messes. Il se gagne avec des parts de marché. Le gamin au cimetière ? Un dommage collatéral. Ça lui a évité de grandir dans une famille de perdants.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu'une explosion. Vaccaro, terré derrière un pilier, transpirait à grosses gouttes. Le tireur à la MAT-49 épaula son arme. Santu ne réfléchit pas. Sa main plongea sous sa veste avec une précision chirurgicale. Il dégaina son Colt. Le premier coup de feu déchira la nuit, une détonation massive. La balle de .45 faucha le tireur en pleine poitrine, le projetant violemment contre la calandre de la DS. L'homme lâcha une rafale erratique vers le ciel avant de s'effondrer.
Santu roula au sol, se mettant à l'abri derrière une benne à ordures qui empestait le poisson pourri. Le deuxième homme ouvrit le feu au fusil à pompe, labourant le flanc métallique de la benne dans un fracas assourdissant. Santu surgit de l'autre côté. Deux coups. Le tireur s'effondra, la gorge ouverte, son sang giclant sur le trottoir. La DS démarra en trombe, l'Américain hurlant des ordres depuis l'habitacle, et disparut dans l'obscurité.
Santu se redressa, une expression de silence minéral sur le visage. Il ramassa la MAT-49 du mort, vérifia le chargeur et se tourna vers Vaccaro, qui sortait de sa cachette, les jambes flageolantes.
— Tu vas nettoyer ça, Vaccaro. Si mon nom apparaît, je te ferai avaler ton insigne.
— Tu viens de déclarer la guerre, Santu.
— Je retourne aux racines. Dis à tes patrons que Marseille va transpirer le sang avant l'aube.
Santu s'éloigna vers les docks de la Joliette, là où l'odeur du sel et du sang se rejoignaient. Il rejoignit Orsini, le vieux lion de Sartène, devant le hangar 14. À l'intérieur, le laboratoire clandestin de l'Américain fonctionnait à plein régime. Ils forcèrent l'entrée, grenades au poing.
L'intérieur était un sanctuaire de verre et d'inox saturé d'effluves acides. Au fond, attaché à une chaise, Santu découvrit Jean-Phi, son cousin. L'homme n'était plus qu'une masse de chair suppliciée. Ses lèvres avaient été cousues avec du fil de pêche, un travail serré, atroce. Une parodie de l'omertà.
Santu s'agenouilla, coupa les fils avec la pointe de son couteau. Jean-Phi laissa échapper un râle d'écume sanglante.
— L’Américain… le flic… il savait…
Sa tête retomba. Le silence de la mort s'installa, seulement troublé par le ronronnement d'une pompe à vide. Santu se redressa, le visage noir de haine. Il ne prit pas l'héroïne. Il ne prit pas l'argent.
— Orsini, ouvre les bidons d'acide. On brûle tout.
Le liquide corrosif se répandit sur les kilos de poudre blanche, transformant la fortune de l'Américain en une bouillie infâme. Santu craqua son briquet et le jeta. L'embrasement fut instantané, une colonne de flammes bleues jaillissant vers la charpente métallique.
Dehors, Santu monta dans sa voiture. Marseille brûlait derrière lui. Il n'était plus l'étudiant revenu pour enterrer les siens ; il était le scalpel d'une lignée condamnée.
— Orsini, arrête-toi à la prochaine poste. On ne peut pas appeler New York directement, les lignes sont écoutées par le BNDD. On va câbler un intermédiaire à Paris.
Santu descendit devant une cabine isolée. Il composa le numéro d'un centraliste à Paris, sa voix ne vibrant d'aucune émotion.
— Ici Poli. Câblez New York. Dites-leur que le bail à Marseille est résilié. Le granit ne brûle pas, il écrase.
Il raccrocha. Le vent de la mer se leva, purifiant un instant l'air vicié. Santu Poli remonta dans la DS, sa silhouette se fondant dans l'ombre perpétuelle de ceux qui ont déjà tout perdu.
L'Odeur de l'Anhydride
L’air s’était arrêté de circuler bien avant qu’ils n’atteignent la crête. Dans le maquis, le silence n’est jamais une absence de bruit, c’est une menace qui retient son souffle. Santu Poli grimpait le sentier de chèvres d'un pas régulier, ignorant la sueur qui transformait sa chemise de popeline en une seconde peau poisseuse. Derrière lui, Toussaint portait la MAT-49 en bandoulière, le doigt longeant le pontet.
L’odeur arriva avant la vue. Ce n’était pas le parfum sucré des arbousiers ou l’amertume du romarin sauvage. C’était une griffure acide, une morsure chimique qui vous prenait au fond de la gorge : l’anhydride acétique. Pour le clan Poli, c’était l’odeur de l’or et du sang.
Ils atteignirent la bergerie de pierre sèche, une verrue de granit encastrée dans le flanc de la montagne. Santu poussa la lourde porte de chêne sans ralentir. L’intérieur avait été transformé en une cathédrale de verre et d’acier. Des ballons en Pyrex bouillaient doucement sur des réchauds, reliés par des tubulures où condensait un liquide translucide. Au centre de ce laboratoire, Petru, le chimiste, s’affairait, les mains tremblantes sous ses gants de caoutchouc.
— Santu, murmura Petru sans lever les yeux. La fournée… elle rechigne.
Santu s’approcha de la table de travail. Il ramassa une coupelle où séchait une poudre d’un blanc de craie. Il la porta à ses narines. Il y avait une note dissonante. Un relent métallique, bitumeux. Son regard glissa vers les fûts bleus entreposés au fond de la pièce. Il s’approcha du dernier bidon entamé, passa un doigt sur le goulot et l’approcha de sa lampe-torche. Une traînée de graisse noire souillait l'ouverture.
— Le rendement a chuté, lâcha Petru, la voix étranglée. La température grimpe. On dirait que l’anhydride est impur.
Santu sortit de sa poche un couteau de berger au manche en corne de bélier. D’un geste sec, il fit sauter le bouchon de sécurité. Il ne sentit pas le vinaigre, mais le soufre.
— Ce n’est pas de l’anhydride pur, dit Santu. C’est coupé à l’acide sulfurique. Juste assez pour brûler la came au moment de la réaction. Les scellés ont été refaits à la cire chaude. C’est un travail d’orfèvre. Quelqu'un qui connaît la maison.
Il se tourna vers la porte. Toussaint comprit l'ordre muet et disparut un instant avant de revenir en traînant Matteu par le col de son veston. Matteu était un cousin, un garçon du village qui avait grandi dans l'ombre du clan. Il tremblait, ses yeux sautant nerveusement entre Santu et les alambics fumants.
— Santu… qu’est-ce qui se passe ? balbutia Matteu.
Santu s’approcha de lui jusqu’à ce que leurs souffles se mêlent. Il ne cria pas. Il sortit un flacon de cire rouge de la poche de Matteu et le posa sur la table de travail. Le silence qui suivit fut seulement troublé par le bourdonnement du groupe électrogène.
— L’Américain a dû te promettre beaucoup, Matteu. Assez pour oublier que le sang ne se rince pas à l'acide.
Matteu tenta de parler, mais Santu leva une main. Le geste était définitif. Il ne cherchait pas d'explications, il constatait une fin. Santu saisit Matteu par les cheveux, lui tirant la tête en arrière avec une force subite. Avant que le cousin ne puisse émettre un son, la lame en corne de bélier lui trancha la gorge d’une oreille à l’autre. Le sang jaillit en un jet sombre, aspergeant les fûts bleus. Santu lâcha le corps sans un regard et rendit le couteau à Toussaint.
— Jette-le dans la fosse avec les déchets chimiques, ordonna-t-il. L’acide finira le travail. Il n’a jamais existé.
Santu quitta la bergerie et redescendit vers le village. Il s'arrêta à la demeure familiale. Dans la pénombre du salon, Antonia, sa mère, l'attendait. Elle ne portait pas de chapelet, elle nettoyait consciencieusement les pièces d'un pistolet automatique sur la table de la cuisine. Elle leva les yeux vers son fils, nota la tache sombre sur sa manchette et hocha simplement la tête. Le silence de la *Mamma* valait toutes les bénédictions.
— On descend à Marseille, dit-il.
Quelques heures plus tard, la Citroën DS fendait la pluie grasse du Vieux-Port. Marseille n’était qu’une plaie ouverte sous l'orage. Ils s'arrêtèrent devant un entrepôt de la Joliette. Le commissaire Vaccaro attendait dans une voiture banalisée, le visage ravagé par le manque de sommeil.
Santu descendit de la DS et s’approcha de la portière du flic. Il ne dit rien, il se contenta de poser sur le tableau de bord le bordereau de livraison que Matteu gardait sur lui. Le nom de l'intermédiaire de l'Américain y était griffonné.
— Tu sais quoi faire, Vaccaro, murmura Santu. Ou je donne ton nom aux cousins du Panier avant l'aube.
Le commissaire fixa le papier, puis le visage de marbre de Santu. Il comprit que l'étudiant en droit était mort et qu'à sa place se tenait une machine froide.
Santu remonta dans sa voiture. Il regarda par la vitre les lumières de la ville se refléter dans l'eau huileuse du port. La guerre de succession était officiellement ouverte, et il n'avait plus d'âme pour en souffrir. Il aspira une dernière bouffée de sa cigarette, sentant l'amertume du tabac brun se mêler aux relents chimiques qui lui collaient à la peau.
— En route, Toussaint.
La DS s'éloigna dans la nuit marseillaise. Santu Poli savait que désormais, partout où il irait, il porterait avec lui ce parfum tenace, cette signature indélébile du clan : le parfum du vinaigre de la mort.
Le Baiser de la Joliette
La Joliette n’était pas un quartier, c’était une bête qui respirait par ses docks, un monstre de fer et de sel couché le long de la Méditerranée. En cette nuit de novembre 1971, l’air de Marseille n’avait rien de la douceur des cartes postales. C’était une vapeur grasse, chargée de l’odeur de l’anhydride acétique qui s’échappait des laboratoires clandestins, mêlée au relent de gasoil des cargos en partance pour le Maghreb.
Santu Poli était debout à l’ombre d’un hangar, le dos contre le métal froid. Sous son costume de laine noire, il sentait la sueur lui rayer le dos, un filet glacé sous la trame trop lourde du tissu. Il avait troqué ses chemises de coton pour l’uniforme du deuil et du commandement. À ses côtés, Matteu et Lucciano se confondaient avec l’obscurité. Ils ne parlaient pas. Ils étaient des outils de mort polis par trente ans de basse besogne, portant dans des sacs de toile ce que Marseille s’apprêtait à redécouvrir : la foudre de la vieille école.
Au bout du quai, sous la lumière blafarde d’un réverbère qui grésillait, une DS 21 noire s’immobilisa. Le moteur s’éteignit, laissant place au clapotis sinistre de l’eau contre le béton. Jean-Luc « L’Anguille » sortit de la voiture. Il portait un imperméable clair, trop élégant, et une cigarette qu’il alluma avec un briquet en or. Toussaint l’Anguille. Un lieutenant que Santu avait jadis considéré comme un frère, avant que « l’Américain » ne vienne empoisonner les esprits avec ses promesses de dollars et sa vision industrielle du trafic. Toussaint pensait que le fils cadet, le « brillant » Santu, n’aurait pas l’estomac pour le métier.
Santu sortit de l’ombre. Ses chaussures de cuir craquèrent sur le sol jonché de charbon. Toussaint se figea. L’allure de Santu, cette droiture héritée des montagnes de granit, ne trompait pas.
— Santu ? demanda Toussaint d’une voix qu’il voulait assurée, mais qui trahissait une légère fêlure. Qu’est-ce que tu fous là, petit ? On avait rendez-vous au bar de la Marine.
— Le bar de la Marine est pour les vivants, Toussaint. Ici, c’est le domaine des ombres. Et les ombres n’aiment pas les traîtres.
Santu s’approcha encore. Il était maintenant si près qu’il pouvait sentir l’odeur de la pommade à la vanille dans les cheveux de l’Anguille. Un parfum écœurant, de ceux qu'on porte quand on veut oublier d'où l'on vient. Santu posa une main sur l'épaule de son ancien lieutenant. C'était un geste presque tendre, une parodie d'affection qui glaça le sang de l'autre.
— Ma mère m'a dit quelque chose avant que je quitte le village, Toussaint. Elle m'a dit que le pardon est l'affaire de Dieu, mais que mon travail était d'organiser la rencontre.
Santu pencha la tête et déposa un baiser sur la joue de Toussaint. Le contact de la barbe mal rasée contre ses lèvres, le froid de la peau de l'Anguille sous la brume portuaire. C'était le Baiser de la Joliette. Un sceau définitif.
— Adieu, Toussaint.
Santu se recula d'un bond, et dans le même mouvement, Matteu lui lança un objet lourd. Santu le rattrapa au vol. C’était une MAT-49, une carcasse de métal brut conçue pour les tranchées d’Indochine et les ruelles d’Alger. Le cliquetis du levier d’armement verrouilla le silence. Un son sec, industriel. Le bruit du destin qui s'enclenche.
— Non ! Santu ! Attends !
La MAT-49 se cabra. Le premier tir fut chirurgical, brisant le genou de Toussaint. L’homme s’effondra sur le béton dans un cri que la rafale suivante étouffa immédiatement. Santu ne ferma pas les yeux. Il regardait chaque impact, la laine de l’imperméable se déchirer, la chair éclater. Le recul de l'arme lui remontait dans l'épaule, une vibration sauvage qui chassait les derniers restes d'hésitation. Le corps de Toussaint fut projeté contre la portière de la DS dans un fracas de verre explosé. Santu laissa tomber l'arme. Ses mains ne tremblaient pas, mais elles étaient glacées.
— Fais-le savoir, dit-il à Matteu. Dis à l'Américain que la vieille école est de retour. Et dis-lui que je n'aime pas qu'on salisse mes chaussures.
Alors qu'il quittait les docks, une silhouette l'attendait contre une Peugeot 404 grise. Le Commissaire Vaccaro. Il avait son chapeau enfoncé sur les yeux et une cigarette éteinte au coin des lèvres. Il jeta un coup d'œil vers la DS qui servait désormais de cercueil.
— C’est bruyant, Santu. Un peu trop pour un quartier qui essaie de dormir, non ?
— Le bruit, Commissaire, c'est ce qui arrive quand on réveille ceux qui croient que Marseille appartient au plus offrant.
Vaccaro soupira, une pointe de mépris dans le regard.
— Les Américains ne vont pas apprécier. Ils aiment le business calme. Là, tu viens de leur chier dans les bottes. Je ne pourrai pas te couvrir éternellement, gamin. Ton sang ne pèse rien face à leurs dollars.
— Le sang ne boit pas, Commissaire. Il garde les traces.
Santu rentra au Panier pour retrouver Antonia. Dans la pénombre de la vieille demeure, la matriarche égrenait son chapelet de bois noir. Elle ne priait pas pour le salut de son fils, mais pour la force de son bras. L'atmosphère fut brisée par une explosion : une bouteille incendiaire venait de traverser la fenêtre. Le feu se propagea sur les tapis persans alors que des tirs de Thompson déchiraient les murs. Santu évacua sa mère par les toits, la rage au ventre. Quelqu'un avait donné l'adresse. Quelqu'un de proche.
La traque le mena jusqu'au "Clair de Lune", un bordel de l'Estaque où Bartoli, le cousin parjure, célébrait sa nouvelle alliance. Quand Santu franchit le rideau de perles, la fête s'arrêta. Il n'y avait plus de discours, plus de fraternité. Santu saisit une fourchette à viande sur une table et, d'un geste sec, cloua la main de Bartoli au bois de la table. Le cri fut organique, une plainte de bête.
— Tu as porté le cercueil de mon père, Bartoli, murmura Santu en se penchant sur lui. Et tu as vendu l'emplacement de ma mère pour une poignée de plastique.
Il ne sortit pas son arme tout de suite. Il utilisa le canon de son Colt 1911 pour briser les traits de celui qu'il avait appelé "oncle". Santu n'était plus un soldat, il était devenu le boucher. Il acheva la besogne d'une balle entre les deux yeux, sans émotion, le visage éclaboussé par une goutte de pourpre qui semblait enfin à sa place.
Santu sortit sur le port de l'Estaque alors que l'aube de novembre pointait, livide. Il essuya ses mains avec un mouchoir de soie blanche, bien que la tache soit désormais sous la peau, dans les veines. Le monde moderne pouvait bien avancer avec ses conteneurs et son cynisme, le clan Poli restait ancré dans la pierre. Santu monta dans sa voiture. Le baiser était donné, la dette était ouverte. Marseille n'appartenait plus à personne, elle appartenait à la mort, et la mort portait son nom.
L'Arrivée du Yankee
Le ciel de Marseille, en ce mois d'octobre 1971, avait la couleur d'une vieille lame de rasoir. Un gris fer, strié de traînées jaunes là où le soleil butait contre la pollution des usines du littoral. Sur le quai de la Joliette, l’air était saturé d’anhydride acétique. Cette odeur âcre, celle de la « cuisine » à poison, collait aux murs de brique et aux poumons de Santu Poli.
Santu attendait, adossé à une Citroën DS noire. Il portait le deuil comme une seconde peau. Sous sa veste, la crosse du Colt 1911 lui sciait la hanche. À ses côtés, Toussaint gardait les mains dans les poches de son caban, les doigts crispés sur une MAT-49 invisible.
— Le voilà, murmura Toussaint. L’odeur du dollar arrive avant l’homme.
Tony Luciani descendit la passerelle du cargo avec une assurance qui frisait l’insulte. Il n’avait plus rien du cousin de Bastia. C’était un produit de Brooklyn, vêtu d’un costume gris anthracite à la coupe chirurgicale. Il ne souriait pas. Ses yeux, derrière des lunettes sombres, balayaient le quai avec le mépris d’un promoteur immobilier devant un terrain vague. Deux gorilles à la mâchoire carrée lui emboîtaient le pas.
Luciani s’arrêta à deux mètres. Il ne retira pas ses lunettes.
— Santu Poli. On m’a dit que tu avais troqué tes bouquins pour un flingue. C’est dommage. Le monde a besoin de types instruits. Mais il a surtout besoin de types qui comprennent quand le vent tourne.
Santu laissa le silence s’installer, un silence seulement troublé par le cri strident d’un goéland.
— Tu es venu de loin pour me parler de météorologie, Luciani ?
L’Américain fit un signe de tête vers le hangar 14.
— On ne va pas faire de la poésie. Ton vieux est mort parce qu’il s’accrochait à des principes de berger. À New York, on n'a pas d'ancêtres, on n'a que des bilans comptables.
À l’intérieur du hangar, l’obscurité sentait la poussière et le sang frais. Deux autres hommes de Luciani attendaient près d’une pile de palettes. À leurs pieds, une forme humaine était ligotée, le visage réduit à une masse de chair violacée. C’était Jean-Paul, le neveu de Santu, le gamin qui s’occupait des pesées à la savonnerie.
— Jean-Paul pensait que le secret des labos était sacré, reprit Luciani d'une voix monocorde. Il a fallu lui rappeler que le paradis est loin, mais que la douleur est ici.
Santu sentit une froideur absolue l'envahir. Luciani sortit un pistolet de sa ceinture, un mouvement fluide, sans haine apparente.
— Marseille est un goulot d'étranglement, Santu. Et vous êtes le bouchon. On a besoin que la marchandise coule. Plus vite. Sans vos états d’âme.
Luciani pointa son arme sur la tempe du gamin. Le coup de feu déchira le silence du port. Le corps de Jean-Paul s’effondra, désarticulé. L’Américain rangea son arme et essuya une minuscule tache de sang sur sa manche avec un mouchoir en soie.
— Je reviens demain soir sur le Gilda. Sois raisonnable, Santu. Ne fais pas de ta mère une veuve une deuxième fois.
La violence de Santu fut subite, sèche. Il ne sortit pas son Colt. Il fit un pas de côté et saisit le revers du costume de Luciani. Avant que les gardes ne puissent réagir, le claquement métallique de la culasse de la MAT-49 de Toussaint figea l'instant.
— Bougez, et je vous éparpille façon puzzle, cracha Toussaint.
Santu accula Luciani contre un montant de bois. Les lunettes de l’Américain tombèrent, révélant des yeux injectés de terreur. Santu sortit un couteau de berger, une lame de corne et d’acier noirci. D’un geste sec, il cloua la main gauche de Luciani dans le bois de la caisse.
Le hurlement de l’Américain fut un cri de bête qu’on égorge.
— Tu parles de bilans comptables, Tony ? murmura Santu à son oreille. Mais à Marseille, on ne clôture pas les comptes avec de l'encre. On les clôture avec de la chaux. Voici mon acompte. Tu vas retourner sur ton bateau et dire à tes amis de New York que nous ne sommes pas des intendants. Nous sommes les gardiens.
Santu retira la lame d'un coup. Luciani s'effondra, tenant sa main broyée.
— Ramassez votre déchet, lança Santu aux gorilles. Si je revois cette couleur de costume sur le Vieux-Port, je m'assure que vous finissiez dans les fondations du nouveau terminal.
Santu essuya lentement le sang sur sa lame avec un mouchoir blanc qu'il jeta sur l'épaule de l'Américain comme un linceul dérisoire.
— Allez, Toussaint. On a de la visite à l'Évêché. Vaccaro doit s'impatienter.
La DS s'éloigna dans les ruelles du Panier. Santu regarda par le rétroviseur la silhouette pathétique de Luciani sur le quai gris. Il venait de signer son arrêt de mort. Il alluma une Gauloise d'une main ferme. L'humanité n'avait plus sa place ici.
Le commissaire Vaccaro, posté sur les hauteurs de la ville, regardait la fumée noire s’élever d’un hangar au loin. Il reposa son verre de pastis tiède.
— Bienvenue chez toi, l'Américain, murmura-t-il. Tu vas apprendre que Marseille ne se donne pas. Elle se mérite dans la douleur.
À quelques kilomètres de là, dans sa cuisine de montagne, Antonia Poli allumait un cierge devant la Vierge Noire. Elle ne priait pas pour la paix. Elle sentait, dans le craquement des vieilles poutres, que le sacrifice était accepté. Le Yankee avait apporté l'argent, mais Santu avait apporté le fer. Et dans cette terre de Corse déportée, seul le fer avait le dernier mot.
La Veuve Noire
L’air dans la demeure des Poli n’était plus qu’une mélasse invisible d’encens rance et d’anhydride acétique. L'odeur remontait des fûts entreposés dans la remise, une signature chimique qui s’incrustait dans les rideaux de velours et les pores de la peau. À Pietra-di-Verde, le silence n’était jamais synonyme de paix ; c’était une pause entre deux râles, le temps que le plomb refroidisse dans les carcasses.
Antonia était assise dans le clair-obscur de la cuisine, le dos droit comme un cyprès de cimetière. Entre ses doigts noueux, le chapelet en bois d’olivier cliquetait avec une régularité de métronome. *Ave Maria... gratia plena...* Le bruit des perles ressemblait au cliquetis d'un chargeur de MAT-49 que l'on engage.
Santu se tenait près de la fenêtre. Son costume de laine sombre, coupé à Marseille, lui pesait sur les épaules. Il sentait sur sa nuque le regard de sa mère, plus écrasant que le granit des montagnes.
— Tu te souviens du goût du miel sauvage, Santu ? demanda-t-elle soudain. Sa voix était un murmure râpeux, le son d'une pierre que l'on traîne sur une tombe. Celui que ton père rapportait des ruches hautes ? Tu aimais tant cela.
Santu se tourna, surpris par cette rare brèche dans l'armure de glace.
— Je m'en souviens, Mère. Pourquoi ?
— Parce que ce miel est mort avec lui. Aujourd'hui, tu n'as plus que le goût de la cendre dans la bouche, et tu sembles t'en satisfaire. Ton frère a été abattu comme un chien errant, et toi, tu restes là à respirer l’air des vivants comme s'il t'appartenait encore.
— J’ai déjà envoyé les hommes, répondit-il, cherchant une fermeté qu’il peinait à trouver. Vaccaro s’occupe des docks. On ne gouverne pas un cimetière, Mère. Même les flics ont besoin de vivants pour toucher leur enveloppe. On frappe leur portefeuille, c’est ainsi qu’on gagne aujourd’hui.
Antonia se leva avec une lenteur calculée. Elle s’approcha de lui, l'odeur de la cire froide l'enveloppant. Elle posa sa main sèche sur la joue de son fils, une caresse qui ressemblait à une condamnation.
— L’argent achète des esclaves, Santu. La peur, elle, achète l'éternité. L'Américain n'a pas de Code. Il a du profit. Il a fait tuer ton frère sur le cercueil de son propre fils. Si tu coupes les branches, l'arbre repousse. Si tu brûles les racines, il crève. Pour de bon.
— On ne touche pas aux femmes, Mère. Même Ange ne l'aurait jamais fait.
— Ton père a respecté le Code, et il se décompose dans la terre de Balagne parce qu'il a cru que l'honneur se partageait avec des hyènes. Si les femmes des Lucciani respirent encore à l'aube, je descendrai moi-même au village. Je dirai à tous que le dernier des Poli a le cœur mou d'une putain du continent. Tu seras mort pour moi. Pire que mort. Tu seras un oubli.
Santu soutint son regard. Il vit la folie froide, une certitude qui venait de siècles de deuil. Il sentit le basculement. Le monde de la raison, des chiffres et de la logique industrielle s'effaçait derrière le voile noir de la vendetta archaïque.
— Très bien, dit-il, sa voix devenant blanche. On prend la vedette pour Marseille ce soir.
La traversée fut un tunnel de brume et de silence. Santu resta sur le pont, fixant l'écume. En 1971, le trajet semblait durer une éternité, chaque mille marin le dépoillant un peu plus de son humanité. Quand ils débarquèrent dans l'ombre du port autonome, il n'était plus un héritier. Il était l'instrument d'une divinité funèbre.
Marseille transpirait sous une moiteur chargée de gasoil. La villa du quartier d’Endoume était une insulte de luxe néo-provençal. Clara, l’épouse de Paul "L’Américain", terminait de se démaquiller. Elle portait une nuisette de soie vert émeraude. Au rez-de-chaussée, les deux gardes n'eurent pas le temps de voir l'ombre qui glissait sous les pins.
L'attaque fut technique, chirurgicale. Une vitre qui vole en éclats, le bapeur des MAT-49 qui sature l'air d'une fumée bleue. Les corps des gardes tressautèrent sous les impacts de 9mm avant de s'effondrer dans un concert de verre brisé.
Santu monta l'escalier, chaque marche craquant sous son poids comme une sentence. Il entendait les sanglots étouffés derrière la porte de la chambre. Il ferma les yeux une seconde, revit le visage d'Ange défiguré par les balles de gros calibre.
Il tira trois fois dans la serrure. La porte céda.
Clara était au pied du lit, les mains jointes, une madone terrifiée sous la lumière de la lune qui filtrait à travers les persiennes.
— S'il vous plaît... Paul vous donnera tout...
Santu s'approcha. Il n'y avait aucune colère en lui. Seulement une fatigue de plusieurs siècles. Il tendit le bras. Le canon froid du Browning GP35 toucha le front de la jeune femme.
— Ce n'est pas pour l'argent, Clara, dit-il. C'est pour la racine.
Le percuteur s'abattit. Une détonation unique. Sèche.
Puis, le silence.
C'était ce silence-là, plus lourd que le coup de feu, qui marquait la fin d'un monde. La tête de Clara bascula en arrière, et une tache sombre commença à dévorer la soie émeraude de sa nuisette. Santu ne bougea pas, laissant l'odeur de la poudre lui brûler les narines. Le point de non-retour était franchi.
Il redescendit. Ses hommes l'attendaient, les visages tannée par le soleil et la haine.
— On continue, ordonna Santu. On ne s'arrête que quand il n'y aura plus personne pour porter leurs noms.
À l'autre bout de la ville, dans sa villa de Cassis, l'Américain regardait le soleil se lever, un jaune sale éclairant la mer. Le téléphone sonna. C'était Vaccaro, la voix striée d'une peur nouvelle.
— Ils l'ont fait, Paul. Clara... et la sœur de Lucciano. C’est un carnage. Les Poli sont devenus fous.
L'Américain reposa le verre de bourbon qu'il tenait. Un frisson parcourut son échine. Pour la première fois, il comprit qu'il avait sous-estimé la puissance du passé. En 1971, le monde changeait, mais sous le vernis de la modernité, les démons du Moyen Âge étaient toujours debout, un chapelet dans une main et un surin dans l'autre.
— Ils ne sont pas fous, Vaccaro, murmura-t-il. Ils sont Corses.
De retour à Pietra-di-Verde, Santu s'arrêta à la fontaine du village. Il plongea ses mains dans l'eau glacée, les frottant jusqu'à ce que la peau devienne rouge vif. Il n'y avait pas de sang, physiquement, mais l'odeur de la peur de Clara lui collait aux pores.
Il leva les yeux vers la maison familiale. Antonia était à la fenêtre, silhouette d'ébène découpée contre la lumière blafarde. Elle ne souriait pas, mais son regard de jais brillait d'une satisfaction barbare. Le sacrifice était accepté. La guerre était totale.
Santu sentit une larme couler, une seule, qu'il essuya d'un geste sec. La prochaine fois qu'il pleurerait, il savait que ce serait du sang. Il rajusta sa veste, arma son Colt, et s'enfonça dans l'ombre de la demeure. La modernité venait de s'écraser contre le mur du granit, et dans les débris, il ne restait que la loi de la Veuve Noire.
L'Embuscade du Col
Le silence qui suivit la déflagration n’était pas un vide, mais une épaisseur. Un linceul de poussière rousse et de vapeur d’essence retombait lentement sur les carcasses calcinées des deux Peugeot 404. Au Col de Vergio, l’air de midi ne vibrait plus que du craquement du métal qui refroidit et du bourdonnement gras des mouches, déjà attirées par la viande exposée.
Santu Poli était vivant, mais chaque fibre de son corps hurlait à l’insulte. Allongé dans le fossé, le visage pressé contre le granit, il sentait le monde tanguer. Son oreille gauche n'était plus qu'un sifflement strident, un acouphène qui lui perçait le crâne. Sa veste en laine noire, autrefois fierté des tailleurs marseillais, n'était plus qu'une loque imprégnée de terre et de débris de verre. Lorsqu'il tenta de se redresser, une douleur fulgurante lui déchira la cuisse. Il n’était pas un commando d’élite ; il était un homme brisé qui refusait de crever.
Il ouvrit les yeux sur un monde saturé de jaune sale. À dix mètres, le Citroën Belphégor qui transportait les soixante kilos de morphine-base n'était plus qu'un squelette de ferraille fumante. Une odeur âcre, chimique, celle de l’anhydride acétique mêlée à la charogne, lui souleva le cœur. C’était l’odeur de leur empire qui s’évaporait. L'odeur de la French.
Santu se hissa hors du fossé, rampant parmi les douilles de 9mm. Le silence avait la dureté du granit. Orso, son cousin, était affalé sur le volant de la première 404. La rafale de MAT-49 l’avait cueilli de plein fouet. Son visage n’était plus qu’une bouillie de chair et d’os où la piété n’avait plus sa place. Santu détourna les yeux, la main tremblante cherchant la crosse de son Colt 1911. Le clic métallique de l'armement fut le premier son humain dans ce chaos.
Au milieu du chemin, gisant près d'un buisson de lentisques, un homme respirait encore. Il portait un treillis de l’armée américaine dépareillé. Santu s'approcha, boitant lourdement, sa cheville le trahissant à chaque pas. L'homme leva des yeux vitreux, tenant dans sa main crispée un boîtier en plastique noir muni d'une antenne.
— On vous voit de partout, Santu... cracha l’agonisant dans un sourire sanglant. On sait quand tu pisses. On sait quand tu pries.
La canicule de midi s'évapora d'un coup. Santu ne sentit plus que le froid de l'acier dans son dos. Ce n'était pas un traître caché derrière un confessionnal, c’était la modernité. L'Américain n'utilisait pas les codes d'honneur ; il utilisait les ondes. Sous le châssis de sa propre voiture, Santu trouva la balise. Un cœur artificiel clignotant d'une lueur rouge, obscène.
— C'est ça, le profit ? demanda Santu, sa voix devenant d'une douceur terrifiante.
Il pressa la détente. Le coup de feu tonna dans la montagne. Santu ramassa la MAT-49 du mort, la sangle de cuir grinçant contre son épaule meurtrie. Il se mit en marche vers le cœur du maquis. Il n'était plus le fils brillant revenu du continent. Il était le fantôme d'une race en voie d'extinction.
Le soir même, il atteignit la bergerie d’Alzu, un empilement de pierres sèches qui semblait avoir poussé directement du sol. Dans l'ombre, il nettoya sa plaie à l'eau-de-vie. La brûlure fut une décharge électrique qui lui fit serrer les dents jusqu'à manquer de les briser. Mais la douleur était nécessaire. Elle le ramenait à la réalité du sang.
Le téléphone à cadran du village voisin, où il s'était traîné sous les étoiles, crépita lorsqu'il composa le numéro de Marseille.
— C'est Santu, maman.
— Tu es vivant, répondit Antonia Poli. C'est un début.
— Ils avaient une radio. On a été vendus.
— La piété est pour les veuves, Santu. La violence est pour les fils. Ne reviens pas ici tant que son sang n'a pas taché tes chaussures.
Le lendemain, le cimetière de Cuttoli était noyé dans une brume sale. L’Américain attendait, debout près du monument funéraire des Poli, flanqué du Commissaire Vaccaro. L'Américain portait un trench-coat beige qui jurait avec le gris des tombes.
— Vous êtes en retard, Poli, lança l’Américain. Votre monde est une archive poussiéreuse. Je comprends ce rocher, Santu. Je sais comment vous fonctionnez. Mais je ne vous aime pas. Vous êtes une ligne de déficit dans un bilan comptable.
Santu émergea des ombres, sa MAT-49 dissimulée sous son manteau. Ses mains tremblaient légèrement, non de peur, mais d'une fatigue millénaire.
— Où est Toussaint ? demanda Santu.
Le cousin traître s'avança, le regard bas.
— Pardonne-moi, Santu... J'ai voulu sauver ce qui pouvait l'être.
Soudain, la porte de la chapelle familiale grinça. Antonia apparut, drapée dans son deuil. Elle ne portait pas d'arme, seulement un chapelet de bois noir. Ce fut le signal.
Du maquis environnant, une rafale déchira le silence. Les gorilles de l'Américain furent fauchés avant d'avoir pu dégainer. Vaccaro se jeta au sol. Santu ne tira pas sur l'Américain ; il se jeta sur lui. Ils roulèrent sur le cercueil de pierre d'Ange Poli. Santu lui fracassa le visage contre le granit. Une fois. Deux fois. Le cartilage craqua.
— C'est ça, ton profit ? grogna Santu, le souffle court, sentant le sang chaud de son ennemi lui poisser les mains.
Il se redressa et pointa son Colt vers Toussaint. Le coup de feu fut une détonation brutale qui résonna dans toute la vallée. Le cousin fut soulevé du sol avant de retomber entre deux tombes anonymes.
Antonia s'approcha de l'Américain qui rampait encore. Elle le regarda avec une pitié glaciale.
— Tu as cru que l'argent effaçait les noms gravés dans la pierre.
Elle sortit de sous son châle un surin de berger. D'un geste précis, elle saisit l'Américain par les cheveux et lui trancha la gorge. Le bruit fut celui d'une étoffe qui se déchire.
Le silence retomba sur Cuttoli. Santu rangea son arme. Ses mains ne tremblaient plus. Sa faille — son humanité — s'était refermée comme une plaie cautérisée au fer rouge. Derrière lui, sur la route du Col, le goudron brûlait encore, emportant l'odeur de leur règne.
Il n'était plus Santu. Il était le prolongement du deuil de sa mère. Il n'était plus le fils brillant, mais le prédateur blessé qui rentrait au gîte après le carnage. Il regarda vers l'horizon où la mer rejoignait le ciel dans un fondu grisâtre. Le sacrifice était consommé. L'humanité de Santu Poli était restée dans le fossé du Vergio, avec le visage déchiqueté d'Orso et le rire perdu de son enfance.
Il ne restait plus que le fils de la veuve noire. Et le fils de la veuve noire avait faim.
Le Confessional
La pénombre de l’église Saint-Césaire n'était pas un refuge, c’était un linceul de granit. L’air y stagnait, prisonnier de murs millénaires ayant absorbé les gémissements de dix générations de veuves. L’odeur était celle du sacré en décomposition : cire froide, encens rance et cette humidité terreuse qui rappelle à chaque vivant sa destination finale.
Santu Poli était assis sur le premier banc, les mains croisées sur les genoux. Le costume noir, taillé dans une laine trop lourde, lui sciait les épaules. Il sentait le poids de l’acier contre ses côtes — le Colt 1911, une relique de son frère. Huit balles de calibre .45, lourdes, prêtes à cogner avec un fracas industriel. Ce n'était plus une arme, c'était une ancre.
Derrière lui, un pas lourd fit craquer le silence. Une odeur de tabac de régie et de sueur aigre envahit l'espace. Le commissaire Vaccaro ne s'arrêta pas au confessionnal. Il s'assit directement derrière Santu, son souffle court sifflant comme un soufflet de forge fatigué.
— Les églises sont les seuls endroits où l’on peut encore s’entendre réfléchir, Santu, grimaça Vaccaro d'une voix grasse, tout en frottant une allumette contre le socle d'une statue. À Marseille, le bruit des marteaux-piqueurs me donne envie de vider mon chargeur dans la foule.
Santu ne se retourna pas. Son regard était fixé sur le Christ en croix, une sculpture au visage tordu par une torsion du bois si brutale qu'elle en devenait insupportable.
— Tu n'es pas venu pour prier, Vaccaro. Parle vite, ou sors.
Vaccaro aspira une bouffée de sa Gitane, la lueur rouge éclairant ses traits bouffis.
— Ton père était un dinosaure, fils. Il croyait aux poignées de main et à cette connerie de code d'honneur. Le monde a tourné pendant qu'il regardait ses oliviers. En 1971, l'honneur est une marchandise qui a moins de valeur que le talc qu'on utilise pour couper votre blanche.
Santu pivota. Le regard vide. L'humanité n'était plus qu'un luxe qu'il n'avait plus les moyens de s'offrir.
— L'Américain, murmura-t-il.
— L'Américain n’est que l’outil, Santu. Il est le futur. Et le futur a les mains propres parce qu’il paye des gens pour les salir à sa place. J’ai reçu des appels de Paris. Des types qui parlent de « raison d’État » et de « nettoyage nécessaire ». Les barbouilles du SDECE ne veulent plus de vous. Nixon veut de l’héroïne sur le bureau ovale pour sa réélection et Paris a décidé de lui offrir vos têtes. On remplace les artisans comme les Poli par une structure industrielle. L’Américain a les clés des docks parce que les douanes ont reçu l’ordre de regarder ailleurs.
Santu se leva. Le mouvement fut sec. Vaccaro recula, sa cigarette tombant au sol. Santu attrapa le flic par le revers et le plaqua contre le bois qui craqua.
— On n'exécute pas un Poli comme on raye une ligne dans un dossier.
— Ta mère le sait, Santu. Elle ne veut pas que tu gagnes, elle veut que tu venges. L’Américain dîne avec des préfets le soir et inspecte ses labos le matin. Regarde du côté des calanques. Une usine de traitement que les flics escortent. L'État protège sa propre came maintenant.
Santu le lâcha. Vaccaro rajusta sa cravate d'un geste nerveux.
— Pourquoi tu me vends ça, Vaccaro ?
— La nostalgie. Aujourd'hui, les ministres sont des maquereaux et les tueurs ont des cartes de visite. Je préfère encore vous voir vous entre-tuer selon les vieilles méthodes. Et si l'Américain gagne, je suis le prochain témoin encombrant. Je n'ai pas envie de finir dans un pilier d'autoroute.
Santu quitta l'église. La lumière crue du soleil corse l'aveugla. Il monta dans sa DS noire. À l'intérieur, l'air était un four. Il sortit le Colt, vérifia la chambre. Le métal était brûlant.
— Raison d’État, murmura-t-il.
Le « clac » du chargeur fut son seul serment. Il tourna la clé. Le moteur gronda. Dans le rétroviseur, l'église rapetissait, immuable.
Trois heures plus tard, l'air de Marseille l'accueillit. Une note de tête acide, indubitable pour un Poli : l'anhydride acétique. La signature chimique de la French Connection. Il gara la DS près de la Joliette, sous des affiches électorales lacérées. Le crépuscule tombait, sépia, granuleux. Santu ajusta son chapeau et s'enfonça dans le dédale des docks.
Le Nautic était un trou à rats qui sentait la marée basse et le gasoil. Jean-Paul le Boiteux était assis au fond, devant un verre de rouge. Quand Santu entra, suivi de Vaccaro, le silence se fit chirurgical. Santu s'assit en face du Boiteux. Il posa le Zippo de son père sur la table poisseuse.
— Santu… ils ont pris ma fille, balbutia le Boiteux. L’Américain… il avait des papiers officiels. Qu’est-ce que je pouvais faire contre l’État ?
— Tu pouvais mourir, dit Santu.
Le canon du Colt s'enfonça sous le menton du Boiteux.
— Qui a donné l'ordre pour le cimetière ?
— Des types de Lyon… payés par l’Américain avec des fonds suisses. Santu, pitié…
Santu retira l'arme et fit un signe à Vaccaro. Le commissaire sortit un surin effilé. D’un geste précis, il l'enfonça dans la gorge du Boiteux.
Le Boiteux hoqueta. Un bruit de siphon bouché. Le Zippo d'Ange, posé sur la table, fut baptisé d'un jet sombre. Vaccaro ne cilla pas. Il essuya sa lame sur le revers du mort.
Santu ramassa le briquet, l'essuya soigneusement.
— On fait quoi pour les Lyonnais ? demanda Vaccaro.
— On ne s'occupe plus des sous-traitants. On va à la préfecture. Si Paris veut la guerre, on va leur donner une insurrection. On va brûler leurs dossiers, leurs contacts et leurs petites enveloppes.
Santu sortit sur le quai. Le vent se levait, chassant les odeurs de chimie vers le large. Marseille attendait le premier coup de canon. Il monta dans la DS et alluma le Zippo. La flamme était stable.
— En route, dit-il. On a un État à décapiter.
Le Pain du Traître
La pénombre de la salle à manger de la demeure des Poli, à Loreto-di-Tallano, n'était pas celle d'un foyer, mais celle d'un sépulcre. Les murs de granit suintaient une humidité froide malgré la canicule. Une seule ampoule nue jetait une lumière pisseuse sur la table de chêne. Santu était assis en bout de table, le dos droit dans son costume de laine neuve. Il sentait l’odeur du tissu mêlée à sa propre sueur froide. En face de lui, Antonia, la veuve, restait immobile. Ses doigts noueux égrenaient un chapelet de bois d’olivier sous la table, un cliquetis sec qui rythmait le silence.
Entre eux, Matteo. Le cousin germain. Il transpirait à grosses gouttes, une sueur huileuse coulant dans son col empesé. Il s'acharnait sur son ragoût de sanglier avec une ferveur désespérée, faisant tinter sa fourchette contre la faïence. Un bruit insupportable dans ce vide.
— Le vin est bon, Matteo ? demanda Santu. Sa voix était basse, monocorde.
Matteo sursauta, manquant de renverser son verre de Patrimonio, sombre comme du sang artériel.
— Très bon, Santu. Un peu jeune, peut-être.
— Comme Ange, lâcha Santu en fixant son cousin. Il était jeune, lui aussi. Jusqu’à ce qu’ils le vident sur le cercueil de son gosse.
Le silence grinca. Antonia intervint, sa voix n'étant qu'un souffle de vent dans une église vide.
— Dieu n’envoie pas des commandos de l’Américain avec des MAT-49 dans un cimetière, Matteo. Dieu regarde. Ce sont les hommes qui ouvrent les grilles.
Santu alluma une Gitane. Le claquement du Zippo résonna comme un coup de feu.
— L’Américain dit que nous sommes des fossiles, reprit Santu. Il dit qu’on sent le fromage de chèvre et la naphtaline. Tu es d'accord avec lui ? Tu penses qu'on sent la naphtaline ?
— Bien sûr que non, Santu. On est la famille. Le sang, c’est le sang.
— Le sang, c’est une monnaie, rectifia Santu. Et certains ont un taux de change très avantageux ces temps-ci.
Santu se leva. Ses pas lourds résonnaient sur les dalles. Il posa une main sur l'épaule de Matteo, une chape de plomb. De l’autre, il ramassa un pain de campagne marqué d'une croix profonde.
— À Loreto, on dit que le pain ne ment jamais. On ne le pose jamais à l'envers, c'est le corps du Christ. Et quand on partage le pain entre frères, on partage la vérité.
Santu posa le pain devant Matteo, balayant l'assiette de ragoût qui se brisa au sol. La sauce s'étala comme une plaie ouverte.
— Mange, Matteo. Tout le pain.
Santu sortit un couteau de berger au manche de corne de bélier. Il le posa sur la table, la pointe dirigée vers la miche.
— J’ai discuté avec Vaccaro au Vieux-Port. Il m'a donné un nom, Matteo. Celui qui a ouvert la porte latérale du cimetière de Saint-Pierre à Marseille la veille de l’enterrement.
Matteo suffoquait. Sa gorge était tarie par la terreur. Il fourra un morceau de mie sèche dans sa bouche, les yeux exorbités.
— Plus vite, commanda Antonia, ses yeux noirs brillant d'une lueur fanatique. C’est ton dernier repas. Ne fais pas attendre les anges.
Santu se pencha à l'oreille du traître, son haleine chargée de tabac frappant son visage.
— Tu as vendu Ange pour trente briques. L'homme qui t'a appris à chasser. Tu as vendu le sang.
Santu saisit soudainement Matteo par les cheveux et lui tira la tête en arrière. Le cou se tendit, révélant la pomme d'Adam tressautante.
— Le pain du traître reste toujours en travers de la gorge.
Le geste fut chirurgical. La lame fendit l'air jaune. Le premier coup fut pour la bouche, enfonçant la masse de pain non avalée dans les joues déchirées. Matteo poussa un gargouillis de bête. Puis, sans transition, Santu fit pivoter l'acier et l'enfonça profondément dans la gorge. Il tourna la lame, sentant la résistance des cartilages. Le jet de sang macula la nappe immaculée. Matteo griffe la table, laissant des traces de mie et de pourpre, avant de s'effondrer sur les dalles dans un bruit de viande morte.
— *Requiem aeternam dona eis, Domine*, récita Antonia. Elle se leva. — Nettoie ça, Santu. Brûle ses vêtements. Je ne veux plus son odeur ici.
Santu essuya la lame avec un mouchoir blanc. Il ne ressentait rien, sinon un vide de marbre.
— Demain, on descend sur Marseille, dit-il. On va dire à l'Américain que le prix de la porte vient d'augmenter.
***
Marseille, 1971. La Peugeot 404 fendait la nuit poisseuse. L'air du port était saturé d'anhydride acétique, cette odeur aigre de vinaigre qui signalait les laboratoires d'héroïne. Dans l'entrepôt de la Joliette, Santu ne parla pas. Il regarda les chimistes s'activer. Vaccaro était là, fumant une cigarette dans son costume gris.
— On n'est plus à l'époque de l'honneur, Santu, dit le flic. C'est le profit pur. Tu es un obstacle.
— Un obstacle, c'est quelque chose qu'on brise, répondit Santu.
Le massacre du "Bar des Amis" fut sec. Santu entra avec sa MAT-49. Le vacarme dans l'espace clos fut assourdissant, un tonnerre de 9mm qui fit siffler ses oreilles instantanément. Il ne vit plus des hommes, mais des cibles. Il arrosa les tables et les banquettes avec une précision de machine. Le sang se mélangea au pastis et à la sciure. Lorsqu'il acheva le dernier lieutenant d'une balle entre les deux yeux, il ne restait qu'un brouillard de soufre.
***
Le dénouement se joua sur le *Sirocco*, le yacht de l'Américain amarré au large du Frioul. Pas de musique, pas de fête. Juste le clapotis de l'eau noire contre la coque et l'odeur du sel. Santu monta à bord seul, une ombre parmi les ombres.
L’Américain l’attendait dans le carré, un verre de bourbon à la main. C’était un homme de chiffres, pas de sang. Il parut soudainement très petit dans son blazer bleu marine.
— Tu as tout gâché, Poli, dit-il. On aurait pu être riches. New York nous attendait.
Santu posa son arme sur la table de verre. Ses mains ne tremblaient pas, mais elles étaient froides comme le granit de Loreto.
— New York attendra.
Santu ne tira pas. Il sortit son couteau de berger. Il voulait sentir la résistance de la chair une dernière fois, pour être sûr qu'il était encore vivant. L'Américain essaya de parler, de négocier, mais Santu lui coupa la parole de la même manière qu'il lui coupa le souffle. Ce fut rapide, silencieux, presque intime.
Santu sortit sur le pont. Au loin, les lumières de Marseille scintillaient comme des diamants sur une robe de putain. Il regarda ses mains sous la lune. Il avait gagné. Il avait vengé Ange. Il avait sauvé le nom des Poli. Mais en regardant l'horizon, il comprit ce qu'Antonia savait déjà : la victoire n'était qu'une autre forme de défaite. Il n'y avait plus d'étudiant, plus de livres, plus d'avenir. Il n'y avait plus que le sel, le sang et le silence.
Il jeta le couteau à la mer. Le petit ploc dans l'eau fut le seul adieu à son humanité. Santu Poli s'assit dans un fauteuil de cuir, alluma une dernière cigarette, et attendit que l'aube se lève sur une ville qu'il possédait désormais, mais qu'il ne pourrait jamais plus aimer. Fin du chapitre 10.
Cargo pour New York
Le ciel au-dessus du Vieux-Port n’était pas noir, il était d’un gris d’argile, lourd, comme si la voûte céleste allait s’effondrer sur les grues rouillées et les entrepôts borgnes. En cette nuit d’octobre 1971, Marseille transpirait une humidité poisseuse qui collait les chemises aux dos et figeait les visages dans une grimace de fatigue éternelle. L’odeur était une agression : un mélange de sel rance, de gasoil lourd et cette pointe d’acidité chimique, l’anhydride acétique. Pour Santu Poli, c’était l’appel du glas. L’odeur de la « blanche ». L’odeur du sang.
Santu était debout sur le quai de la Joliette, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus. Ses doigts caressaient froidement la crosse en bakélite de son Colt 1911. À trente ans, ses tempes blanchissaient déjà, stigmate d’une succession qu’il portait comme une croix de schiste. Derrière lui, le *Maranatha*, un thonier à la coque écaillée, balançait ses hanches lourdes contre les pneus de protection. Ce bateau portait un nom de prière, mais ses cales contenaient de quoi damner une génération entière de gosses de Harlem.
— Tout est en place, Santu.
C’était Mattei qui parlait. Un vieux de la vieille, le visage labouré par les hivers du maquis. Il tenait une Gitane éteinte au coin des lèvres. Depuis le massacre du cimetière, la loyauté était devenue une denrée plus rare que la pureté du produit.
— Les douaniers ? demanda Santu. Sa voix était un râle de gravier, une ponceuse usée sur du bois mort. Le silence de l’île lui avait mangé les cordes vocales.
— Vaccaro s’en est occupé. On a une fenêtre de quarante minutes.
Santu tourna la tête. Sous le halo jaune d’un réverbère, une Citroën DS noire attendait. À l’arrière, une silhouette de madone funèbre restait immobile. Antonia. Sa mère. Elle tenait son chapelet de buis entre ses doigts gantés, le même qu’elle portait le jour où ils avaient enterré Ange. Pour elle, chaque brique de drogue qui partait vers l’Amérique était une balle tirée dans le cadavre de leurs ennemis.
Quatre hommes sortirent d’un entrepôt en poussant des chariots. Les caisses de bois brut étaient marquées « Conserverie de Bonifacio ». À l’intérieur, sous une couche de glace pilée et de têtes de thons béantes, reposaient les sacs de plastique scellés à chaud. Deux cents kilos de chlorhydrate d'héroïne, pure à 98 %. Santu plongea sa main dans la glace vive. Le froid lui brûla la peau. C’était le poids du péché de son père.
Santu bascula avant même que son cerveau n'analyse le cliquetis métallique. Le maquis lui avait appris que le premier à réfléchir est le premier à pourrir. La première rafale de MAT-49 découpa l’air, pulvérisant les caisses. La glace pilée jaillit dans la nuit comme une pluie de diamants sales.
— Embuscade ! hurla Mattei, avant d’être fauché net.
Le vieux tomba à genoux, son thorax transformé en une éponge rouge sous les impacts répétés du 9mm. Ses yeux restèrent fixés sur Santu, une lueur d’incompréhension mêlée de regret, avant de s’éteindre dans le caniveau huileux. De l’obscurité surgirent des silhouettes en vestes de cuir étroites. L’Américain n’avait pas envoyé des Corses. Il avait envoyé des loups sans nom, des anciens de l’OAS recrutés dans les bas-fonds.
Santu sortit son Colt. Le premier tir fut pour le tireur à la mitraillette. La balle de .45 cueillit l’homme en plein front. Son crâne explosa avec un bruit de pastèque mûre éclatée sur le pavé, projetant de la matière grise sur le flanc du thonier. Santu s’abrita derrière un treuil. Sept coups. Déjà vide. Il éjecta son chargeur dans l'eau huileuse, le cliquetis d'un nouveau métal scellant la mort des survivants. Il arma la culasse d'un geste sec.
La vitre arrière de la DS descendit lentement. Antonia ne bougea pas d’un millimètre alors que les balles ricochaient sur la carrosserie renforcée. Elle regardait les corps des deux jeunes hommes qui venaient de s'écrouler près de ses pneus. Ses lèvres remuaient. Elle récitait le *De Profundis*.
Santu rampa dans le sang et la saumure. Il vit un mercenaire monter sur la passerelle du *Maranatha* avec un bidon d'essence. Ils ne voulaient pas la drogue. Ils voulaient brûler l’héritage. Santu épaula. Trois détonations sourdes. L’homme bascula dans la cale, le bidon s’ouvrant dans sa chute.
Soudain, le silence revint, aussi violent que le bruit. Les assaillants battaient en retraite. Des crissements de pneus au loin. Ils avaient laissé six morts sur le carreau. Santu s’approcha du bord du quai, le souffle court, l'odeur de la poudre lui brûlant la gorge. Antonia s’avança vers lui, marchant sur le bras d’un cadavre sans baisser les yeux. Ses chaussures vernies étaient tachées de pourpre. Elle essuya une traînée de sang sur la joue de son fils. Ce n'était pas un geste de tendresse. C'était un marquage.
— Le traître n'était pas parmi eux, dit-elle. Ils savaient pour l'heure. Vaccaro nous a vendus, ou alors c'est quelqu'un qui dîne à ta table.
Santu regarda le cadavre de Mattei. Le vieux avait été son mentor. Il n'était plus qu'une masse de viande froide sur le béton de Marseille. Une froideur nouvelle s'installa en lui. Ce n'était pas de la peur. C'était une absence.
— Jetez les corps à l'eau, ordonna-t-il aux survivants. Lestez-les avec des pièces de moteur. Le thonier part dans cinq minutes.
— Et Mattei ? demanda l'un des hommes.
Santu le saisit par le col. Ses yeux étaient deux trous noirs.
— Mattei est mort pour du poison. Il aura le port pour tombeau. Fais ce que je te dis ou tu iras le rejoindre au fond du bassin.
Il remonta dans la DS. Antonia, à l'arrière, reprit son chapelet.
— On va où, Santu ?
— On va voir Vaccaro. On va voir si la modernité l'aide à supporter le poids de l'acier dans ses poumons.
Ils trouvèrent le commissaire au « Neptune », un bar borgne du Panier qui empestait le tabac brun et le pastis frelaté. Vaccaro était assis au fond, seul avec son whisky. Quand il vit Santu, il ne sursauta pas. Il soupira, comme un homme qui attendait enfin le verdict.
Santu s'assit en face de lui. Ses jointures étaient encore tachées de poudre. Il posa le Colt sur la table, le canon dirigé vers le ventre du flic.
— Mattei est mort, Commissaire. L’Américain a payé combien ?
Vaccaro but une gorgée. Sa main tremblait.
— Ce n'est pas l'argent, Santu. C'est le réalisme. Ton père est mort. Le monde des bergers corses est en train de crever. L’Américain... il est la fluidité. L'efficacité.
Santu attrapa le verre de Vaccaro et le fracassa. Il utilisa le goulot cassé pour l'appuyer contre la gorge du flic. Une perle de sang apparut sur la peau grasse.
— Qui a donné l'heure, Vaccaro ? Donne-moi un nom, ou je te vide comme un thon.
— C'était... c'était ton cousin, bafouilla-t-il. Stefanu. Il est avec l'Américain depuis six mois. C'est lui qui veut ta place.
Santu retira le verre. Stefanu. Son propre sang. Il se leva, rangeant son arme.
— Vous aimiez notre ordre, Vaccaro. Maintenant, vous allez voir ce qu'il devient quand il ne reste plus que la vengeance.
Dehors, le Mistral s’était levé. Un vent sec qui balayait la poisse de Marseille sans pouvoir nettoyer l'âme de Santu. Il remonta dans la DS.
— Stefanu, dit-il simplement à sa mère.
Elle hocha la tête. Un décret de mort.
— On rentre en Corse, reprit Santu. On finit ça chez nous. Dans le granit.
La voiture s'élança vers le port d'embarquement. Santu regardait ses mains sur le volant de bakélite. Il savait que le cargo pour New York voguait vers l'horizon, portant le poison des Poli, tandis que dans son sillage, le vieux monde finissait de brûler. La French Connection n'était pas une affaire de business. C'était une liturgie. Et Santu Poli venait de réciter son premier verset.
Il ne serait plus jamais l'homme qu'il était avant cette nuit. Il était devenu l'instrument d'une némésis sans visage, un gardien de tombes dans un empire de poussière blanche. Le sang avait parlé. Et le sang ne ment jamais.
Nuit d'Acide
L’air de Marseille, ce soir-là, n’était plus de l’air. C’était une soupe épaisse, un mélange de sel marin poisseux et d’effluves de gasoil mal brûlé qui vous collait à la gorge comme une mauvaise conscience. Santu Poli serrait le volant de sa Peugeot 404 noire, les articulations blanchies. À ses côtés, Matteu gardait sa MAT-49 sur les genoux, le canon pointé vers le plancher.
La ville défilait, succession de façades lépreuses sous le jaune sale des réverbères. On était en 1971, et le monde de granit et de paroles données s’effondrait sous les coups de boutoir d’une modernité carnassière. Santu gara la voiture à deux rues de l’impasse des Trois-Mages. Il ne coupa pas le contact tout de suite. Il resta là, à écouter le ronronnement irrégulier du moteur. Sa faille, cette humanité qui l’avait poussé à étudier le droit sur le continent, était en train de se refermer, recouverte par une croûte de haine froide.
L’odeur arriva avant l’image. L’anhydride acétique. Ce parfum piquant qui rappelle que la mort, ici, a une odeur de pharmacie clandestine. Le laboratoire n'était plus qu'une carcasse fumante. À l'intérieur, la fumée stagnait en nappes jaunâtres. Santu s'approcha du centre de la pièce. Un jeune du clan, à peine vingt ans, le fils d'un cousin de Sartène, avait la tête logée dans un bac d’acide sulfurique. Santu ne détourna pas le regard. Il fixa ce qu'il restait de Dominique, le visage fondu révélant la structure osseuse dans un bouillonnement infâme. Il s'imprégnait de l'horreur pour ne plus jamais rien ressentir d'autre.
Une silhouette se découpa dans l’embrasure de la porte. Un manteau long, un chapeau de feutre mou. Le Commissaire Vaccaro entra en frottant une allumette pour allumer une Gauloise. La flamme éclaira un visage ravagé par les compromissions.
— L’Américain a envoyé ses chiens, Santu, dit le flic en soufflant une bouffée de fumée bleue sur le cadavre. Ce n’est plus une guerre de quartier. C’est une OPA. Le Ministère veut que Marseille soit « nettoyée ». Si vous vous entretuez, ça leur mâche le travail. Partez. Retournez dans votre maquis. Ici, le sang n'a plus la même valeur qu'en Corse. Ici, c'est du pétrole.
Santu rangea son Colt 1911.
— Ma mère dit que quand on tue un Poli, on n'enterre pas seulement un homme, on sème une forêt de fusils. Dites à vos patrons que si Marseille doit brûler, je serai celui qui tiendra la torche.
Il quitta le laboratoire pour les docks. L'endroit était une ville morte, seulement troublée par le clapotis de l'eau contre les quais. Une limousine Lincoln Continental, monstruosité chromée, s'arrêta à cinquante mètres. Les phares étaient éblouissants. Un homme en descendit, costume en soie italienne bleu électrique. L'Américain. Il ne sortit pas d'arme. Il avait l'arrogance froide du capital.
— C’est fini, petit, cria-t-il, sa voix portant sans effort. On ne vend plus de la poussière avec des serments sur la Bible. On vend avec de la logistique. Je te laisse une chance, parce que ton sang est le mien, quelque part dans l'Alta Rocca. Demain, à l'aube, apporte-moi ce qu'il te reste de came au Vieux-Port et jure-moi fidélité. Sinon, je raserai ta maison avec ta mère à l'intérieur.
La limousine fit demi-tour dans un crissement de pneus provocateur. Santu resta immobile. On ne tue pas un roi dans sa voiture de luxe ; on l'attire là où ses chromes ne valent rien.
Il remonta vers la villa familiale, bâtisse de pierre entourée de murs hauts. Antonia Poli l’attendait dans le salon, assise dans un fauteuil de velours, un fusil de chasse en travers des genoux. Elle se leva, petite femme vêtue de noir, et prit le visage de son fils entre ses mains sèches qui sentaient l'encens et la poudre.
— Ton père croyait que les loups pouvaient s'entendre sur le partage de la viande, murmura-t-elle. Mais il n'y a pas de partage avec les démons. Demain, tu n'iras pas pour négocier. Tu iras pour sacrifier. Prends le coffre sous le lit de ton père. Ce qu'il a ramené d'Indochine n'est pas de l'héroïne. C'est de la mort pure.
Santu monta à l'étage et tira la caisse en métal vert olive. À l'intérieur, enveloppées dans des chiffons huilés, des grenades au phosphore et des pains de plastic. L'odeur d'amande amère dominait désormais celle de l'acide. L'avocat était mort.
Avant l'aube, il fallut solder la dette intérieure. Santu et Matteu descendirent vers le *Bar des Amis*, un bouge près des hangars de transit. Au fond, près d'un flipper, Sauveur Poli, le neveu, riait avec des mercenaires. Quand il vit Santu, son rire se brisa. Matteu écrasa la mâchoire de Sauveur sur la table de bois poisseuse.
Santu sortit une fiole d'acide sulfurique récupérée dans les débris du labo. Il ne parla pas de trahison. Il ne plaida pas. Il saisit Sauveur par la gorge et versa le liquide fumant directement dans sa bouche ouverte. Le hurlement fut étouffé par le sifflement de la chair qui se consume. Sauveur s’effondra, griffant le sol de sciure alors que ses entrailles se liquéfiaient. Matteu l'acheva d'une balle dans la nuque pour faire cesser le bruit.
— Le sang demande le sang, dit Santu en essuyant une goutte de liquide corrosif sur sa manche.
Ils rejoignirent le Vieux-Port au lever du jour. Une lueur grise, sale, filtrait à travers la brume. Santu gara la 404 face au Hangar 14. L'Américain était là, entouré de ses gardes, convaincu que le monde lui appartenait parce qu'il en possédait les chiffres.
Santu descendit de voiture. Sous son pardessus, les grenades au phosphore pesaient le poids du destin. Il ne chercha pas le dialogue. Il ne chercha pas l'accord. Il marcha vers le centre du hangar, là où les stocks de l'Américain attendaient d'être embarqués.
— Tu voulais Marseille ? demanda Santu. La voilà.
Il dégoupilla la première grenade. L'explosion fut une fleur de feu blanc, aveuglante, insupportable. Le phosphore colla aux parois, aux caisses, aux hommes. L'incendie chimique, bleuâtre, se propagea avec une vitesse biblique. Santu traversa le chaos, le visage noirci, les yeux brûlants. Il trouva l'Américain rampant vers la sortie, sa soie italienne en lambeaux, son visage de conquérant réduit à une grimace de terreur primitive.
Santu pointa son Colt.
— J'ai plaidé pour ton âme, murmura-t-il. Le juge a refusé.
Trois balles. Le corps de l'Américain heurta les pavés du quai de Rive-Neuve, rejoignant les poissons crevés et le fioul lourd. Santu s'assit sur une bitte d'amarrage, sortit un paquet de cigarettes froissé et en alluma une avec les braises qui volaient dans l'air.
Le Commissaire Vaccaro arriva dix minutes plus tard. Il descendit de sa DS, regarda le massacre, les flammes blanches qui rongeaient le fer, et le cadavre du rêve américain.
— La French Connection est morte ce soir, Santu, dit Vaccaro d'une voix lasse.
Santu recracha une bouffée de fumée vers le ciel de plomb.
— Non, Commissaire. Elle vient juste de rentrer à la maison.
Il se leva et s'engouffra dans la brume matinale. La guerre n'était pas finie ; elle venait de muer. Il était le Parrain d'une cité qui n'avait plus d'yeux pour pleurer ses morts, et sur son trône de fer rouillé, Santu Poli commença à régner.
L'Ultime Sacrement
L’église de San Michele di Murato ne ressemblait pas à une maison de Dieu. C’était un bloc de granit sombre, une forteresse aveugle posée sur un plateau pelé où le vent du maquis charriait l’odeur de la terre brûlée et de la charogne. À l'intérieur, l'air était saturé par les émanations des cierges de suif et cette poussière millénaire qui pèse sur les poumons des vivants. En 1971, la modernité mourait au pied de ces montagnes. Ici, on ne parlait pas de progrès, on parlait de sang.
Antonia Poli était agenouillée devant l’autel, silhouette d’encre découpée sur la pierre grise. Le voile de dentelle noire ne cachait rien de la dureté de son profil. Elle ne priait pas ; elle comptait les dettes. Son chapelet de bois d’olivier claquait entre ses doigts secs, chaque grain sonnant comme le percuteur d’un Colt que l'on arme dans le silence d'une ruelle.
Santu restait dans l’ombre du narthex, la main crispée sur la crosse de son Browning. Il transpirait. Ce n’était pas la chaleur d’août, c’était le poids de la succession. Devenir le chef du clan Poli n’était pas une promotion, c’était une condamnation.
— Approche, Santu, dit Antonia sans se retourner. Sa voix était une lame de rasoir tirée sur de la soie. L’odeur de l’encens ne couvre pas ta peur. Ton père disait que la peur garde les sens en alerte. Mais l’angoisse, c’est le poison des faibles.
Santu avança, ses semelles de cuir crissant sur le dallage. Il s'arrêta à deux mètres de sa mère, les yeux fixés sur le Christ en bois tourmenté.
— Marseille est à feu et à sang, Mamma. Les labos ont été balancés par Vaccaro. L’Américain a mis une prime sur ma tête. Il veut nos noms effacés des registres.
Antonia se leva. Ses articulations craquèrent. Elle se tourna vers son fils. Ses yeux étaient deux puits de pétrole, sombres et inflammables.
— L’Américain... murmura-t-elle avec mépris. Tu crois qu'il est tombé du ciel ? Il n'y a pas de miracle, Santu. Il n'y a que des signatures au bas de contrats écrits avec de la pisse et du sang.
Elle s'approcha, exhalant la menthe sauvage et le tabac froid. Elle posa une main froide sur son visage.
— Ton père, Ange... Que Dieu ait pitié de ce qu'il reste de son âme... Il n'était pas le gardien jaloux du maquis. En 1958, quand la French Connection n'était qu'une idée, il a eu besoin d'argent pour acheter les terres de la vallée et corrompre les douaniers de la Joliette. Il a pactisé, Santu. Il a ouvert les portes du port à la Cosa Nostra. Il a accepté de blanchir leur argent contre un monopole sur l'anhydride acétique. Il a vendu la Corse un centime après l'autre. La malédiction qui nous frappe est une facture. Et la banque vient récupérer ses intérêts.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu'un coup de feu. Santu sentit le sol se dérober. Ange Poli n'était pas un martyr ; il était l'architecte de leur enfer. Soudain, le portail gémit. Pasquale apparut, le visage convulsé, l'épaule imbibée d'un sang noirci.
— Santu ! Ils ont passé le col de Biguglia. Une colonne de trois voitures. Des hommes de la Plaine Orientale, payés par l'Américain. Ils ont des MAT-49 et des grenades.
Santu ne réfléchit plus. Il sortit son pistolet. Le clac-clac de la culasse résonna comme un amen définitif. Antonia retourna vers l'autel, souleva la nappe de lin et en sortit une carabine à canon scié.
— Ils pensent que l'église est un sanctuaire, dit-elle. Ils vont apprendre que c'est un abattoir. Pasquale, au clocher. Si l'un d'eux approche avec un bidon d'essence, ouvre-lui la tête.
Santu s'élança vers la sortie. La transition entre l'ombre fraîche et la fournaise fut brutale. Une rafale de pistolet-mitrailleur laboura le montant de pierre au-dessus de sa tête. Il se jeta derrière un muret du cimetière. Une DS noire dérapa dans la poussière. Trois hommes en sortirent, brandissant des MAT-49.
— Santu ! sors de là ! cria le premier, un grand sec balafré. On a un message de New York ! L'Américain dit qu'il prendra tes couilles en souvenir !
Ils rirent, arrosant les pierres tombales. Santu attendit que le grand sec recharge. Un excès de confiance. Il se redressa, appuya son coude sur le granit et fit feu. La balle de 9mm percuta le tueur en plein sternum. L'impact le projeta contre la carrosserie.
Depuis le clocher, le premier coup de Pasquale retentit. Un assaillant tentant de contourner l'église s'écroula, la jambe pulvérisée par la chevrotine. Le cocktail Molotov qu'il tenait se brisa. Le liquide se répandit sur lui. En une seconde, il se transforma en une torche hurlante. L'odeur de la chair brûlée monta, se mélangeant à celle de l'anhydride qui semblait coller à la peau de tous ces hommes.
Santu changea de position, rampant entre les tombes. Il ajusta le dernier tireur de la première voiture. Deux balles dans la nuque. L'homme s'effondra sur son volant, déclenchant un klaxon strident qui résonna dans toute la vallée.
Pasquale descendit les marches, le visage noir de suie. Il croisa le regard de Santu. Il y vit une absence de lumière qui le fit reculer d'un pas. Il fit un signe de croix furtif avant de cracher au sol.
— Nettoie, dit Santu. On part pour Marseille.
***
Marseille les accueillit à l'aube sous un brouillard jaunâtre. La villa du Vallon des Auffes puait l'éther et la mort. Santu entra dans le laboratoire clandestin, son Colt à la main. Les chimistes s'enfuirent par les fenêtres. Il ne restait que le "Grêlé", un lieutenant de l'Américain, acculé contre une cuve d'acide.
Santu ne lui laissa pas le temps de parler. Il lui logea une balle dans chaque genou, puis une dernière dans la gorge. Il regarda l'homme s'étouffer dans son propre sang sans un battement de cils.
— Brûle tout, Pasquale.
La ville était une gueule de bois géante quand ils arrivèrent chez Vaccaro. Le commissaire était assis dans son salon, son trench-coat taché de café. Il ne sourit pas en voyant Santu.
— Tu as fait du bruit au Vallon, gamin. L'Américain est déjà au courant. Tu es mort.
Santu colla le canon sous la mâchoire de Vaccaro. Le métal du Colt était encore chaud du soleil de la route. Vaccaro balbutia, une bulle de salive éclatant sur ses lèvres :
— Tu ne peux pas, Santu... c'est l'Évêché...
Santu ne répondit pas. Il ne voyait pas un policier, il voyait un comptable des restes de son père. Il pressa la détente. Le choc projeta Vaccaro contre le papier peint fleuri. Un bruit de pastèque brisée. Pasquale ne cilla pas, il écrasa juste sa cigarette dans le sang qui rampait vers ses chaussures, ses yeux fuyant la silhouette de Santu.
— Nettoie, dit Santu.
Il sortit sur la terrasse. Marseille s'étalait en bas, criblée de lumières. Il n'était plus l'étudiant de Paris. Il était l'esclave d'une lignée, le gardien d'un cimetière à ciel ouvert. La French Connection venait de changer de visage. Elle n'était plus une affaire de business. Elle était devenue une religion. Et Santu Poli en était le nouveau pape noir.
Il alluma une cigarette, sa première. La fumée lui brûla la gorge. Il remonta dans la DS. Pasquale mit le contact.
— Où on va, patron ?
— Chercher l'Américain. Le siècle sera rouge, Pasquale. Il est temps de commencer la récolte.
Le Duel de Granit
Le soleil de quatorze heures ne tombait pas sur Muna, il l'écrasait. Dans ce village abandonné, accroché aux flancs déchirés de la montagne comme une tique morte sur une bête agonisante, le silence n'était pas une absence de bruit. C'était une masse physique, poisseuse, qui sentait le lichen brûlé, la poussière de schiste et le souvenir de ceux qui étaient partis mourir ailleurs.
Santu Poli était adossé à l’angle d’une maison sans toit. Le crépi s'effritait sous ses omoplates. Il s'était dissous dans la géométrie des pierres, ombre parmi les ombres portées par les linteaux de silex. Dans sa main droite, le Colt 1911 pesait une tonne. L’acier de l'arme était brûlant. Ses yeux n’étaient plus des fenêtres, mais des verrous.
Il repensa à son père, Ange. À la façon dont le sang s'était mélangé à la cire des cierges sur le cercueil de son frère. Un sacrilège qui ne demandait pas justice, mais une oblitération. Un bruit de gravier écrasé retentit à l’autre bout de la ruelle. Sec. Net.
L'Américain ne se cachait pas. Il marchait avec cette arrogance propre à ceux qui croient que le monde appartient à celui qui possède le plus gros carnet de chèques. Il apparut au détour d’un muret. Son costume italien gris perle jurait avec la rusticité brutale des lieux. Il tenait une MAT-49 à bout de bras.
— Santu ! cria l'Américain. On n'est pas à la messe, petit. Ici, y a pas de confessionnal.
Santu ne répondit pas. Il fit glisser la sécurité du Colt. Le clic métallique tonna dans le vide de Muna.
— On m’a dit que t'étais "le fils prodige", reprit l'Américain. Celui qui allait transformer la French Connection en multinationale. Mais tu as la boue du village sur tes chaussures. Tu sens déjà la terre.
Santu sortit de l'ombre. Il ne visait pas, il était l’extension de son arme. Il pressa la détente. Le .45 tonna deux fois. Les balles projetèrent des éclats de calcaire qui lacérèrent la joue de l'Américain. Ce dernier plongea derrière une auge en pierre et lâcha une rafale. Le crépitement de la MAT-49 lacéra le silence. Les balles de 9mm labourèrent le mur, faisant pleuvoir une poussière ocre.
— Tu tires comme une femme ! hurla l'Américain. Ton père est mort à genoux, comme un chien qui implore.
Santu sentit une chaleur sourde monter dans sa gorge. Ce n’était pas de la colère, c’était le sacrifice final. Pour tuer ce monstre, il devait arracher les derniers lambeaux de l'étudiant parisien. Il jeta son Colt au sol.
— On règle ça à l'ancienne, Américain ! Pose ton fer.
Le silence retomba, plus lourd. Un rapace tournait haut dans le ciel bleu délavé. Après une éternité, la MAT-49 vola au milieu de la ruelle. L'Américain se redressa, un sourire carnassier aux lèvres. Il sortit un surin de sa poche. Une lame fine, faite pour ouvrir les gorges dans le noir. Santu, lui, déplia le couteau de son père. Un manche en corne de bélier, une lame épaisse marquée par des décennies d'usage. Une arme de boucher.
Ils se firent face sur la place du village. L'Américain chargea. Ce ne fut pas un combat de cinéma, mais une lutte de chiens enragés. Ils s'agrippèrent. Santu sentit l'odeur de son adversaire : sueur rance et cologne coûteuse. L'odeur de la trahison. Un coup de genou dans les côtes fit plier Santu, suivi d'un coup de pommeau sur la tempe. Sa vision se brouilla de taches pourpres. La pointe d'acier lui déchira l'épaule.
Santu ne lutta plus contre la douleur, il s'en servit comme d'un ancrage. Il agrippa le poignet de l'Américain, cherchant l'os.
— Ma mère... murmura Santu entre ses dents serrées, alors que le sang coulait dans ses yeux. Ma mère ne prie pas pour mon salut. Elle prie pour ta fin.
Dans un effort surhumain, Santu fit basculer son adversaire. Ils roulèrent dans la poussière. Santu brisa le nez de l'Américain d'un coup de tête brutal. Un craquement sec. L'autre lâcha prise une fraction de seconde. Santu retourna son couteau de berger. Il enfonça la lame dans la cuisse, tournant le poignet pour déchirer le muscle. Un hurlement de bête blessée déchira l'air.
— Ça, c’est pour Ange, grogna Santu.
Il retira la lame et l'enfonça à nouveau dans le flanc. L'Américain essayait de ramper, ses doigts griffant la terre sèche. Santu se releva, titubant. Il dominait l'homme à ses pieds.
— Attends... Santu... balbutia l'Américain, la bouche pleine de sang. On peut... s'arranger.
Santu regarda ses mains. Elles étaient noires. Sa rétine brûlait sous l'éclat d'un soleil sans pardon. Il s'agenouilla. Il posa sa main sur le front de l'agonisant, un geste presque tendre. Mais ses yeux étaient des verrous.
— Tu as raison, Américain. Le monde change. Mais ici, les pierres se souviennent.
D'un mouvement sec, il lui trancha la gorge de part en part. Le jet de sang fut violent, chaud. Santu ne cilla pas. Il resta là, immobile, écoutant le dernier râle. Puis il essuya la lame sur le costume gris perle, ramassa ses affaires et descendit vers le sentier.
En contrebas, la DS noire l'attendait. Antonia était debout près de la portière. Elle ne dit rien. Elle s'approcha de son fils et, d'un geste machinal, presque maternel, elle ajusta le col de sa chemise souillée et retira un éclat de pierre coincé dans sa veste. Ce soin domestique au milieu du carnage rendait son regard plus terrifiant encore.
— C’est fait, mère.
Elle hocha la tête. La traversée vers Marseille fut une parenthèse d'ombre. Santu ne ferma pas l'œil, l'épuisement devenant sa seule armure. Il sentait sur sa peau l'odeur persistante du vinaigre des laboratoires qui l'attendait de l'autre côté de l'eau. Le Parrain ne dort jamais, il s'épuise.
Le lendemain, Marseille transpirait sous une poisse moite. Santu entra dans le bureau du commissaire Vaccaro à l’Évêché sans frapper. Le ventilateur de plafond brassait un air tiède. Vaccaro, en nage, le regarda avec une méfiance lasse.
— L’Américain n’est pas venu au rendez-vous, Santu. Tu sais où il crèche ?
Santu s'approcha du bureau. Il ne tremblait pas. Il saisit un verre d'eau posé là, regardant fixement le reflet de la sueur de Vaccaro dans le verre avant de le briser d'un coup sec sur le rebord. D'un mouvement calme, presque lent, il plaça un débris de verre contre la carotide du policier. Il n'y avait aucune colère, juste une précision de boucher.
— L’Américain est retourné à la terre, commissaire. Et vous, vous allez apprendre à aimer l'odeur du vinaigre. Désormais, le tarif change. On ne négocie plus avec les fantômes.
Vaccaro restait pétrifié, fixant le morceau de verre qui entamait sa peau. Santu retira l'éclat sans une trace d'émotion et sortit du bureau.
Il monta dans la voiture où Antonia l'attendait. Elle regarda ses mains, vit la croûte sombre qui marquait son initiation. Elle ne dit rien, mais son silence était une bénédiction de sang. Santu alluma une Gitane, la première de sa vie d'homme mort. La fumée bleue stagna dans l'habitacle.
— Ça ne fait que commencer, murmura Antonia en regardant défiler les docks.
Santu regarda la mer. Il n'était plus l'étudiant. Il n'était plus le fils. Il était le Grand Prêtre d'une liturgie écrite à la MAT-49 et signée au surin. Un homme de schiste dans un monde de poussière. La French Connection avait un nouveau visage, et ce visage n'avait plus rien d'humain. Elle n'était plus une lutte pour le profit, elle était devenue une cérémonie sacrée dont il était l'unique maître.
La DS s'éloigna dans la fournaise marseillaise, emportant le dernier secret de Muna vers les ténèbres de la ville. Le chapitre de l'innocence était clos. Celui du sang venait de s'ouvrir. Et l'encre était encore chaude.
Le Règne de la Cendre
Le soleil d’août 1971 ne se contentait plus d’éclairer la Corse ; il la pelait. À Cervione, le silence n’était pas un repos. C’était une calvitie. Une absence d'air qui pesait sur les tempes de Santu Poli, assis sur la terrasse de la demeure familiale. Le granit gris des murs semblait avoir transpiré toute l'amertume des générations passées. Sur la table en fer forgé, une bouteille de Cap Corse et un cendrier débordant de Gitanes. L’odeur du tabac brun se heurtait à celle, plus acide, de l’anhydride acétique qui imprégnait ses vêtements. On ne sortait pas indemne d’un laboratoire de transformation. On y laissait sa peau, centimètre par centimètre.
Santu observa ses mains. Elles ne tremblaient pas. C’était son verdict. Il avait tué trois hommes en quarante-huit heures, dont le cousin germain de sa propre mère, et ses doigts restaient aussi calmes que ceux d’un horloger. Il avait sacrifié son humanité pour une survie qui ressemblait à une agonie. L’honneur n’était plus qu’une fable pour les touristes de passage. Ici, il ne restait que la cendre.
La porte grinça. Antonia parut, drapée dans un noir si dense qu’elle dévorait la lumière. Ses yeux, deux billes d’obsidienne, ne cherchaient pas le fils. Ils cherchaient le chef.
— C’est fait ? demanda-t-elle. Sa voix était un râle sec, le bruit d’une faux sur la pierre.
— Le traître ne parlera plus, répondit Santu sans détourner le regard de la vallée. Il nourrira les racines de l’olivier, près de la source. C’est la seule chose utile qu’il aura faite de sa vie.
Antonia hocha la tête. Elle égrenait son chapelet de buis avec une ferveur maniaque.
— Ton père a été vengé, Santu. Mais le sang réclame l’ordre.
— L’ordre est mort avec Ange, mère. Aujourd’hui, on ne vend plus du respect. On vend des pains de morphine-base enveloppés de cellophane jaune.
— Alors deviens le désordre qui les fera tous ramper.
Santu se leva. Il avait rendez-vous avec le monde tel qu'il était devenu.
La DS 21 noire grimpa vers la chapelle San Vito dans un soupir hydraulique. Le Commissaire Vaccaro l’attendait, adossé à sa Peugeot, épongeant son front avec un mouchoir jauni. Son costume de lin était froissé, trempé de sueur sous les aisselles. Il puait le vice et le pastis tiède.
— C’est une fournaise, ton pays, Santu, lança le flic. Même les mouches ont l’air de vouloir se suicider.
Santu ne tendit pas la main. Il sortit une liasse de billets de sa veste et la posa sur le capot brûlant de la 404. Le prix de la paix sociale. Le prix pour que l’Évêché regarde ailleurs pendant que les chimistes cuisinaient la mort dans les bergeries.
— Un chien ne reste fidèle que s'il a encore un peu faim, Vaccaro. Voilà pour ta quête. Je veux le nom de celui qui a ouvert la grille du cimetière pour l'Américain.
Vaccaro fit disparaître l’argent avec une dextérité de prestidigitateur. Ses yeux de rat balayèrent l’horizon.
— C’est Toussaint. Ton propre cousin. Il voulait sa part des docks. L’Américain lui a promis que s’il t’écartait, la French Connection deviendrait son empire. Mais fais gaffe, Santu. Le monde change. En 71, on ne tue plus pour une insulte. On tue pour un pourcentage. Et toi, tu es devenu un mauvais investissement.
— Dis à l'Américain que la carcasse de baleine a encore assez de dents pour lui broyer les côtes. S'il pose un pied sur cette île, je lui envoie ses couilles par la poste diplomatique.
***
La nuit tomba sur le maquis comme un linceul de velours noir. Santu trouva Toussaint dans une bergerie isolée, là où l'odeur de vinaigre chimique saturait l'air. Le cousin souriait, entouré de types de la côte armés de MAT-49. Il parlait de modernité, de cartels, de profit international.
La violence fut subite. Sans adrénaline inutile. Un travail de professionnel. Les hommes d'Antonia surgirent de l'ombre. Les rafales fauchèrent les gardes du corps avant qu'ils n'aient pu désengager leurs sûretés. Santu saisit Toussaint par la nuque et le plaqua contre le granit froid.
— Santu, pitié… On est de la même famille !
— La famille est morte au cimetière, Toussaint. Ici, il n'y a plus que le business de la cendre.
D’un geste sec, Santu trancha la gorge de son cousin avec son couteau de berger. Le sang jaillit, chaud et sombre, inondant les sacs de drogue pure. Il regarda le corps s'effondrer dans la poussière. Il ne ressentait rien. Juste une lassitude infinie.
— Brûlez tout, ordonna-t-il. Que l'Américain sache que s'il veut sa drogue, il devra venir la chercher dans les flammes.
***
Marseille, trois jours plus tard. Le Vieux-Port.
L'Américain était assis à la terrasse d'un café borgne. Il portait des chaussures en crocodile et une bague en or massif qui brillait sous le néon sale. Il croyait posséder la ville.
Santu s'assit en face de lui. Il ne dit rien. Il posa simplement son Colt 1911 sur la table, dissimulé sous un journal.
— Tu es têtu, petit Poli, dit l'Américain en sirotant son expresso. On aurait pu être partenaires. J'ai le marché, tu as la terre.
— Ma terre ne sert pas à fabriquer ton poison. Elle sert à enterrer les gens comme toi.
Santu pressa la détente à travers le papier. Le coup fut étouffé, un claquement sourd dans le tumulte du port. La balle de .45 percuta le sternum de l'Américain, le clouant à sa chaise. L'homme sursauta, ses yeux se dilatèrent, cherchant un souffle qui ne reviendrait plus. Sa tasse se renversa. Le café continua de couler lentement sur la nappe, goutte à goutte, rejoignant le sang qui s'élargissait en une flaque sombre. Ce bruit banal du liquide sur le carrelage fut la dernière oraison funèbre de l'envahisseur.
Santu se leva. Il nettoya la poussière sur son pantalon. Il était devenu une ruine. Plus ancienne que le granit, plus amère que le maquis.
Le ferry pour la Corse levait l'ancre. Santu restait sur le pont, regardant les lumières de Marseille s'effacer. Il avait sauvé le nom des Poli, mais il avait perdu son âme dans la transaction. Il sortit une cigarette et l'alluma avec le Zippo gravé du gamin qu'il avait abattu la veille. La flamme vacilla dans le vent de mer.
Le règne de la cendre commençait. Ce n'était pas une apothéose. C'était une attente glaciale, malgré la canicule. Santu Poli était le dernier gardien d'un temple en ruines. Un homme seul, au milieu d'un champ de morts, qui comprenait enfin que l'honneur n'était plus qu'une monnaie dévaluée.
Il ne restait que le business. Et le business réclamait toujours plus de cendre.