LES CHIENS DU MISTRAL

Par Seb Le ReveurMAFIA

Le silence qui suivit le craquement du velcro de l’insigne d’Elias fut plus lourd que la chaleur de plomb qui écrasait l’Évêché. Dans la salle de briefing, l’air n’était plus qu’une fournaise immobile. Le vrombissement des ventilateurs ne brassait qu’une poussière invisible qui piquait la gorge. 42 ...

Solde de tout compte

Le silence qui suivit le craquement du velcro de l’insigne d’Elias fut plus lourd que la chaleur de plomb qui écrasait l’Évêché. Dans la salle de briefing, l’air n’était plus qu’une fournaise immobile. Le vrombissement des ventilateurs ne brassait qu’une poussière invisible qui piquait la gorge. 42 degrés. Marseille n’était plus un décor, c’était une bête qui transpirait avec eux. Elias « Le Grec » Vardis restait debout, les mains massives. À ses pieds, le matricule en polymère gisait comme une mue de serpent. Il balaya l’assistance du regard. Vingt-quatre visages burinés, vingt-quatre chiens de chasse à qui l’État venait de retirer la gamelle après les avoir envoyés au carnage. — Regardez vos mains, lâcha Elias d'une voix de gravats. Elles sont noires de la suie de cette ville. On a tenu les murs quand tout le monde se planquait derrière des communiqués de presse. Et pour quoi ? Pour qu’un gratte-papier à Paris décide que notre sang ne vaut plus le prix de l'essence ? Marco « Le Sang » Moretti se décolla du mur. Ses yeux noirs étaient devenus deux fentes opaques. — Le Ministre a oublié qu’on est des soldats, grogna Marco. Un soldat qu'on ne paye plus, ça devient un prédateur. Sarah « Viper » Belkacem ne leva pas les yeux de sa console. La lueur bleutée de l'œil de silicium projetait des ombres squelettiques sur son visage. — Vasseur a injecté le budget dans les flottes de drones, dit-elle. Il pense qu'une IA peut faire nos rondes. Mais il a laissé les clés de la ville dans les mains de ceux qu'il vient de trahir. Elle fit pivoter son écran. Une carte thermique de Marseille affichait une mer de rouge vibrant sous l’incandescence. — Convoi « Médusa ». Hangar 14. Huit millions de coke sur le carreau. Si on y va maintenant... La porte de la salle s'ouvrit brusquement. Le Capitaine Lefebvre entra en trombe, le gilet pare-balles trop propre, le visage congestionné. — Vardis ! C’est quoi cet insigne par terre ? Ramassez-moi ça et... Marco ne laissa pas Lefebvre finir. Un mouvement sec, sans fioriture. La main du Sang s’écrasa sur le nez du capitaine avec le bruit d'un fruit mûr qu'on piétine. Le craquement de l'os fut le seul communiqué de presse de l'après-midi. Marco saisit Lefebvre par le col et le jeta aux pieds du Grec. — Écoute-moi bien, Lefebvre, commença Elias, sa voix descendant d'une octave. Tu représentes un monde de paperasse. Dehors, les gens s'égorgent pour un litre d'eau. Nous, on voit la réalité. À partir de cet instant, il n'y a plus de police. Il n'y a que le TOC. Et le TOC a faim. D'un coup sec, Elias cogna le crâne de l'officier contre le carrelage. Un nettoyage de dossier. — Marco, jette-le dans une cellule. Sarah, bascule sur le réseau fantôme « Kraken ». Dix minutes plus tard, le convoi s'élançait dans la fournaise. Arrivés au Port Autonome, le paysage était squelettique. L'odeur du gasoil lourd saturait l'asphalte qui dégorgeait. Elias et Marco surgirent de l'ombre des containers. Les deux sentinelles à l'entrée du Hangar 14 n'étaient que des gamins. Elias brisa la mâchoire du premier d'un coup de crosse magistral. Marco neutralisa le second d'un coup de genou au plexus. La violence était utilitaire, clinique. Le rideau de fer s'éleva. À l'intérieur, des palettes de mort blanche attendaient sous le sceau de la Douane. — C’est notre solde de tout compte, annonça Elias. Soudain, l'alerte de Sarah crépita dans les oreillettes. — Vecteur non identifié ! Un Reaper arrive en visuel thermique. Vasseur a déclenché une procédure d'urgence. — Marco, les lanceurs EMP ! ordonna Elias. Marco s'appuya contre la carrosserie brûlante du SUV. Dans le viseur holographique, le drone Reaper apparut comme une tache de chaleur. Le projectile EMP partit dans un sifflement de condensateurs. L'onde de choc invisible fit vibrer l'air. Privée de son âme électronique, la machine de deux tonnes bascula et s'écrasa dans un fracas de tôle déchirée. Le silence qui suivit fut rompu par un mouvement sur un balcon voisin. Un gamin de douze ans filmait la scène avec un drone de loisir. — Patron, un témoin numérique, signala Sarah. Elias ne tourna pas la tête. — Localise l’émetteur. Marco, occupe-t'en. Pas de traces. Marco grimpa les marches de la tour K. Il fit sauter la porte de l’appartement 312. Le gamin tremblait, le petit drone posé sur la table basse. Marco s’empara de la puce SD, l’écrasa sous son talon. Puis, il regarda l'enfant. Dans l'oreillette, la voix de Vardis tomba, plate. — Le Sang. Rapport. Marco ne vit pas un enfant, il vit une fuite de données. Il pressa la détente. Deux fois. Le recul de l'arme fut une caresse familière. Le silence qui suivit n'était pas un deuil, c'était un nettoyage de disque dur. De retour au hangar, Elias regardait les camions se charger de drogue. Onze millions en coupures, trois cents kilos de pure. Son téléphone crypté vibra. Un message de Vasseur : « Pourquoi ? » Elias répondit avec la concision d'une sentence : « Parce que vous avez oublié que même les chiens finissent par mordre quand on arrête de les nourrir. » Il écrasa l'appareil sous son pneu. Le convoi s'ébranla vers les calanques, vers leur nouveau quartier général. — Marco, appela-t-il dans la radio. — Ouais, Patron ? — Dis à tes contacts que le prix de la protection vient de doubler. Si quelqu'un demande pourquoi, dis-leur que c’est la taxe sur le soleil. La Mafia du Mistral s'enfonça dans les entrailles de la ville. Les rues de Marseille n'allaient plus être patrouillées par des agents de la paix, mais par des spectres en kevlar. La loi était morte de chaleur. Le règne du TOC commençait, et dans ce monde qui s'écroulait, celui qui contrôlait la chute était le seul à rester debout.

La Saisie Fantôme

L’air au-dessus du Bassin de la Grande Joliette ne vibrait pas, il se tordait. Une ondulation huileuse, saturée de particules fines et de sel, rendait les silhouettes des grues portuaires aussi incertaines que des spectres. À 02h43, Marseille suffoquait sous une chape de quarante degrés que le souffle du haut-fourneau refusait de balayer. Sous les optiques du drone, la ville n'était qu'un ulcère lumineux, une plaie ouverte où s'agitaient des millions de microbes en quête de leur dose ou de leur dû. Dans le ventre d’un container évidé, le silence était seulement rompu par le bourdonnement électrique des consoles. Sarah « Viper » Belkacem ne quittait pas des yeux la mosaïque de flux thermiques. Sa peau, mate et sèche, ne semblait pas souffrir de la fournaise. Elle était dans son élément : la donnée pure. — Le vecteur est à trois nautiques, murmura-t-elle. Sa voix était un fil de soie. Sur l’écran, une tache d’un blanc incandescent fendait le noir d’encre de la Méditerranée. Le Go-Fast, un prédateur des mers chargé à la gueule, pensait avoir acheté le silence du port. À l'autre bout du container, le Commandant Elias « Le Grec » Vardis vérifiait son arme avec une lenteur rituelle. Ses mains, larges et couturées de cicatrices anciennes, maniaient le métal froid comme un chapelet. Il ressemblait à une statue de marbre brisée, imposante et immobile, dont le regard d'acier ne reflétait plus aucune trace d'humanité. — Marco ? lança Elias dans son micro de gorge. — En place, Boss. Entre les blocs 4 et 5. Ça pue le gasoil mort ici. La voix de Marco « Le Sang » Moretti grésillait d’une impatience nerveuse. Accroupi derrière un transpalette rouillé, il sentait le poids de sa propre rage. Trois mois sans primes, trois mois de mépris de la part du Ministère. Ce soir, le contrat social était rompu. — Sarah, boucle 45, ordonna Elias. Injecte le flux pré-enregistré. Qu'on devienne invisibles. — Déjà fait, Chef. Pour la sécurité du port, il ne se passe strictement rien. On est dans un trou noir. Les trafiquants sautèrent sur le quai, les gestes brusques, la paranoïa chevillée au corps. À l'instant où le premier ballot de plastique noir toucha le béton, Elias lâcha le mot qui scella leurs sorts : — Contact. Ce ne fut pas une sommation, mais une exécution chirurgicale. Marco surgit de l'ombre des containers. Son premier tir, étouffé, faucha le meneur au crâne rasé. L'étoile noire a fleuri entre ses deux yeux avant qu'il ne comprenne. Un bruit de sac de sable qu'on lâche. Le béton a bu ce qu'il restait de sa jeunesse. Elias sortit à son tour, avançant avec une grâce minérale. Il ne tirait pas par rafales nerveuses, il distribuait des sentences cliniques. *Paff-paff.* Le deuxième homme s'effondra, les poumons instantanément noyés de sang. Un gamin, à peine vingt ans, tenta de s'abriter derrière une bitte d'amarrage, les mains tremblantes sur un vieux PA. — Regarde-moi, petit con, murmura Marco depuis le toit d'un container. Le gamin leva les yeux vers le canon noir pointé sur lui. Il vit le regard de Marco : vide de toute compassion, le regard d'un homme qui avait déjà franchi la frontière. Le projectile le cloua au sol. Son corps glissa lentement, laissant une traînée poisseuse sur le quai brûlant. Le dernier homme, le pilote, hurla de terreur. — S'il te plaît ! m'sieur le flic ! Je savais pas ! Elias s'approcha du bord du quai, surplombant l'agonie du pilote. — Le problème, mon fils, commença Le Grec d'une voix presque paternelle, ce n'est pas ce que tu sais. C'est ce que tu représentes. Tu es le désordre. Et moi, je suis le nouveau propriétaire de ce désordre. Le tir fut unique. Le silence revint, seulement troublé par le clapotis de l'eau contre la coque. Ils chargèrent les quatre cents kilos de cocaïne dans un fourgon banalisé avec une efficacité de logisticiens. Seize millions d'euros au prix de gros. Ce n'était plus de la drogue, c'étaient leurs arriérés de salaire, leurs retraites, le prix de leur mépris pour un État défaillant. — Direction le bunker, ordonna Elias. Le refuge était une ancienne batterie côtière perdue dans les falaises calcaire des Calanques. Là-bas, dans la fraîcheur du béton armé, ils entreposèrent la marchandise. Mais le calme fut de courte durée. La porte blindée gronda et une silhouette familière s'avança dans la lumière crue des projecteurs : « Tonton » Sauveur, le dernier parrain de la vieille école. — Vardis, dit le vieux d'une voix de papier de verre. Tu as fait une connerie. Cette came appartient au Cartel de Budva. Les Monténégrins. Ils ne font pas de politique, ils font de l'anatomie. Et Vasseur vous a déjà vendus pour couvrir ses propres traces. Un froid plus glacial que la climatisation du bunker s'installa. Sarah, les yeux rivés sur ses écrans, confirma l'alerte : — Quatre SUV noirs viennent de passer le péage. Brouilleurs actifs. Ils arrivent sur nous, Elias. C'est une unité de nettoyage. Elias ne cilla pas. Il serra le cuir de ses gants tactiques. La tension monta comme la pression dans une cocotte-minute avant l'explosion. Sarah et Marco se figèrent, attendant l'ordre. Ils n'étaient plus des flics, ils n'étaient pas encore des mafieux ; ils étaient une anomalie armée, coincée entre deux mondes. — On ne va pas se cacher, lâcha enfin Elias, sa carrure dévorant l'espace. Sarah, active le Protocole Pandore. Je veux que cette ville devienne aveugle. Coupe la 6G, coupe les réseaux civils. Ne laisse que nos fréquences. — Elias, c'est une déclaration de guerre totale, répondit-elle, un frisson parcourant son échine. — Le chaos est notre seul allié. Dans le noir, personne ne voit la couleur de l'uniforme. Marseille plongea dans les ténèbres. Quartier après quartier, les lumières s'éteignirent, transformant la cité en un labyrinthe de béton mort. Elias prit le volant du véhicule blindé, Marco à la tourelle. Les yeux électriques du Ministère ne voyaient plus rien. Le premier SUV monténégrin apparut au bout de l'avenue déserte. Marco ne laissa pas le temps au moteur de ralentir. Une rafale déchira le blindage, transformant l'habitacle en un hachoir de verre et de chair. Le véhicule s'encastra dans un pylône, déclenchant une pluie d'étincelles bleutées qui éclaira brièvement le carnage. — Un de moins, grimaça Marco. Elias serra le volant, le visage de marbre illuminé par les alertes rouges du tableau de bord. Le combat s'engageait, viscéral, sans règles. Le Mistral hurlait entre les barres d'immeubles, portant les cris de ceux qui allaient croiser la route des Chiens. Le prix de l'ordre était fixé. Marseille allait brûler, et pour la première fois, le feu leur appartenait. Elias braqua violemment, s'engouffrant dans la fournaise des quartiers Nord. La Guerre du Mistral venait de commencer, et dans cette ville de sang et de sel, le diable portait désormais un insigne.

L'Algorithme de la Peur

La climatisation de la salle de briefing des TOC crachotait un air tiède, saturé d’une odeur de poussière brûlée et d’ozone. Dans l’obscurité poisseuse du local, le regard de Sarah « Viper » Belkacem ne quittait plus les moniteurs. Elle ne clignait pas des yeux. Dans le bleu électrique des écrans, elle n’était plus une femme, mais un nœud de raccordement, une extension de la fibre optique qui siphonnait les secrets sous le bitume défoncé de Marseille. À côté d’elle, le Commandant Elias Vardis, « Le Grec », restait debout, massif. Il ne regardait pas les flux, il fixait le vide, là où les décisions se transforment en cadavres. Il frotta la cicatrice qui lui barrait l’avant-bras, un souvenir de l’époque où il croyait encore que la République payait ses dettes. — Lance-les, Sarah, dit-il d’une voix basse, un grondement de gravier sous une botte. On n’est plus à l’heure des sommations. On est à l’heure de l’inventaire. Sarah ne répondit pas. Ses doigts dansèrent sur le clavier haptique. À trois kilomètres de là, sur le toit d’un hangar de l’Estaque, six trappes s’ouvrirent. Les *Moustiques* s’élancèrent. Des modèles Iris-X détournés des stocks de l’armée, repeints en gris mat, les optiques modifiées pour percer le voile de la pollution. L’écran principal se divisa en une mosaïque thermique. Marseille apparut comme un organisme malade, un enchevêtrement de veines de chaleur et de zones d’ombre glacées. Le vent, ce soir-là, ne soufflait qu’une poussière rèche qui griffait les carlingues de carbone, mais pour les capteurs de Sarah, la météo n'était qu'une variable de plus dans l'équation. — On a une anomalie sur Mourepiane, murmura-t-elle. L’image zooma sur la zone portuaire. Un entrepôt de stockage de fret. Pour le commun des mortels, c’était une zone logistique éteinte. Pour l’algorithme des TOC, c’était une plateforme en surchauffe. — Regarde la consommation électrique du hangar 12, Elias. Ils font tourner des purificateurs d’air industriels à plein régime pour masquer l’odeur de la coupe. Mais c’est la signature thermique des moteurs qui les trahit. Les camions arrivent toutes les vingt minutes. Ils ne déchargent pas du café. La densité des paquets... c’est de la blanche. Ou du 7.62. Vu la manière dont les porteurs fléchissent les genoux, c’est du lourd. Marco entra dans la pièce, l’odeur de la sueur acide et du métal chaud collée à son t-shirt. Il écrasa une canette de soda tiède entre ses doigts, le regard déjà fixé sur les zones d'ombre de la carte. — Les Comoriens, grogna Marco. Ils croient que le port leur appartient parce qu’ils arrosent les douaniers. Ils n’ont pas compris que le pouvoir ne se loue pas, il se possède. — On va leur reprendre les clés, trancha Vardis. Sarah, coupe les relais cellulaires du secteur. Je veux un blackout numérique total. Marco, prépare les hommes. On n’entre pas pour faire une saisie, on entre pour un audit. Le convoi des Vector-7 s’ébranla dans un sifflement de pneus larges sur le bitume brûlant. Marseille défilait, une ville sous perfusion technologique où les néons des enseignes chinoises clignotaient comme des cœurs mourants. Arrivés à Mourepiane, le silence fut rompu par le ronronnement des drones de combat qui plongeaient du ciel en mode spectre. L’assaut fut une symphonie de violence clinique. Pas de sirènes, pas de cris « Police ! ». Juste le sifflement pneumatique des béliers hydrauliques arrachant les portes blindées comme du carton. Marco menait l'unité Alpha, sa silhouette de gorille cybernétique découpée par les éclairs des grenades flash. À l'intérieur, les trafiquants titubèrent, aveuglés par le phosphore. Sarah, restée dans le blindé de commandement, guidait les tirs à travers les murs grâce à la vision thermique déportée sur les casques des opérateurs. Elle voyait les formes humaines en blanc sur fond bleu, des proies paniquées derrière des cloisons de tôle qui n'existaient plus pour les munitions perforantes des TOC. — Deux cibles à deux heures, Marco. Derrière les caisses de matériel médical. Un sifflement de silencieux, deux silhouettes s'effondrèrent. Elias Vardis entra dans le hangar alors que la fumée des explosions ne s'était pas encore dissipée. Il marcha sur les douilles fumantes, son arme basse, l'air d'un commandeur antique inspectant un champ de ruines. Il s'arrêta devant le chef de réseau, un homme massif plaqué au sol par la botte de Marco. — Qui... qui vous êtes ? bafouilla le trafiquant, le visage maculé de poussière de béton. — Tes nouveaux actionnaires majoritaires, répondit Vardis. La République est en faillite, mon ami. Elle n'a plus les moyens de vous protéger, et moi, je n'ai plus les moyens d'être honnête. Il fit un signe à ses hommes qui commençaient déjà à charger les sacs de sport remplis de liasses de billets et de briques de drogue. Ce n’était pas une preuve pour un dossier judiciaire, c’était un dividende. — On devient quoi, Elias ? demanda Sarah dans l'oreillette alors qu'elle effaçait les enregistrements des caméras du port. Des flics qui font de la récupération ou des voyous avec des écussons ? — On devient les seuls propriétaires d'une boîte qui coule, Sarah. Et à Marseille, quand le bateau coule, on ne sauve pas les passagers. On récupère la cargaison. Le convoi quitta Mourepiane en laissant derrière lui un silence de cimetière, direction la Corniche. La destination finale de la nuit était *Le Belvédère*, la villa de luxe du Ministre Vasseur. Le Mistral s’était levé, secouant les palmiers avec une fureur électrique. Vardis entra dans le salon de la villa sans frapper, trouvant Vasseur en chemise de lin, le teint blafard. Le Ministre fixa Vardis, puis le fusil d'assaut posé négligemment sur sa table basse en verre. — C’est de la haute trahison, Vardis, balbutia Vasseur. — Non, Jean-Baptiste. C’est une restructuration. On a cartographié tes flux, tes comptes, et les noms de ceux que tu paies avec l'argent du ministère. Sarah a déjà tout transféré sur un serveur fantôme. Si tu veux garder ton titre et ta villa, tu vas signer le décret de Zone de Sécurité Intégrale pour Marseille. Les TOC deviennent l'unique autorité. On gère la police, on gère les réseaux, on gère la paix sociale. — Vous êtes des monstres... — On est le remède brutal, coupa Vardis en se servant un verre du rhum du Ministre. Marseille est une plaie ouverte. Soit on tient le couvercle, soit on explose avec elle. Et je n'ai aucune intention de mourir pour tes statistiques de fin d'année. Il se tourna vers la baie vitrée. Au loin, les drones de Sarah continuaient leur ballet, points rouges dans la nuit, veillant sur une ville qui ne savait pas encore qu'elle avait changé de maîtres. La technologie n'était plus un outil de justice, c'était le fouet des nouveaux propriétaires. — L'algorithme de la peur, murmura Sarah depuis son bunker, observant les derniers flux de données se stabiliser. C'est dommage que vous ne soyez pas assez intelligents pour comprendre que la peur, c'est juste une donnée qu'on peut manipuler. Elias Vardis sortit de la villa, laissant Vasseur face à son vide. Dehors, la chaleur de minuit était une gifle de goudron fondu. Il monta dans le blindé, Marco l'attendait, une cigarette au coin des lèvres. — On fait quoi maintenant, patron ? — On maintient l'ordre, Marco. Le nôtre. Le convoi s'enfonça dans les ténèbres de la cité, là où le sang sur le bitume commençait déjà à sécher. Les Chiens du Mistral étaient lâchés, et pour la première fois de son histoire, Marseille n'était plus dirigée par des politiques ou des voyous, mais par une machine de guerre qui possédait à la fois le badge et la fibre optique. Le chapitre de la loi se refermait ; celui de l'audit sanglant venait de commencer.

Le Sang de la Castellane

Le sang giclait entre ses doigts. Une marée chaude et épaisse qui dévorait la poussière du carrelage. Kader s'effondra, les vertèbres cervicales brisées par la détonation assourdissante du P320. Ses mains cherchaient désespérément sa gorge, ses yeux s’écarquillant dans une incompréhension totale avant de se figer. Marco « Le Sang » Moretti ne cilla pas. Il s’accroupit, ignorant le liquide sombre qui souillait ses bottes tactiques. — Tu vois, Kader, chuchota-t-il au-dessus du râle d'agonie de son ami d'enfance. La Castellane, c'est fini. C’est le secteur 4 du TOC, maintenant. Et le secteur 4 doit être propre. Il se releva, le visage de marbre. Le Mistral s’était mué en un souffle de haut-fourneau, une haleine de forge qui ne purifiait rien, mais carbonisait les poumons. Marco rangea son arme. Les deux survivants dans le local associatif, des gamins pétrifiés, ne respiraient plus. — Dix minutes pour nettoyer, ordonna Marco. Dites aux autres que la taxe est passée à 40 % pour frais de nettoyage. Il sortit. La chaleur de quatorze heures épluchait la peau. Dans son dos, le SUV blindé ronronnait, un monstre gris mat couvert de sel marin. Au-dessus des barres d’immeubles, le drone *Hornet-V4* stationnait dans un bourdonnement de frelon enragé. — Viper, donne-moi l’état des vannes, lâcha-t-il dans son comm-link. — Ton vecteur est dégagé, Marco, répondit Sarah Belkacem. Mais le Ministre s’agite. Il a vu la signature thermique de Kader s’éteindre. Il sait que tu as repris la main. Le SUV s’ébranla, direction le port. Marseille défilait, une carcasse de béton où les flics de secteur mendiaient désormais pour un café tandis que les unités du TOC géraient les flux. À l’entrée du terminal de fret Sud, trois mercenaires en treillis noir bloquaient la grille. Des anciens de la Légion, payés par le Ministère pour protéger le convoi « Alpha-7 ». Marco descendit du véhicule avant même qu’il ne s’arrête. L’odeur de fioul lourd et de poisson rance l’agressa. Il ne mit pas son casque. Il voulait que ces types voient l’insigne qui pendait à son cou, juste au-dessus de la tache de sang frais qui maculait son col. — Zone interdite, officier, lança le chef du détachement. Ordres directs de Vasseur. Faites demi-tour. — On ne vient pas vous arrêter, répondit Marco en réduisant la distance. On vient faire l’inventaire. Le mercenaire abaissa son fusil vers le bassin de Marco. Un geste de défi. Dans l’oreillette, Viper confirma le brouillage. Le silence radio devint total. Marco n’utilisa pas son arme de poing. Il frappa avec sa crosse. Un mouvement fluide, brutal, qui fracassa le nez du garde à travers son masque. Le craquement du cartilage fut net. Le type s’effondra. — Vasseur ne vous paie pas assez pour mourir ici, gronda Marco en écrasant la main du blessé sous sa botte. Donnez-moi les codes du Hangar 14. Cinq minutes plus tard, les portes du hangar gémissaient sous la pression. À l’intérieur, l’obscurité était striée par des rais de lumière poussiéreuse. Marco s’arrêta devant un container gris mat. Le sceau du Ministère sauta sous la pince hydraulique. Pas de lingots. Des serveurs de surveillance neuronale. Du matériel de guerre électronique. — Il veut privatiser la peur, souffla Fournier en examinant les processeurs. — Il veut surtout se passer de nous, répliqua Marco. On sécurise tout. Désormais, chaque donnée qui sort de Marseille paiera un droit de passage. On devient le péage. Soudain, une détonation sourde déchira le silence. Une balle de gros calibre perça la paroi du container à quelques centimètres de la tempe de Marco. — Tireur embusqué ! Sur les passerelles ! Marco plongea derrière une pile de palettes. L’adrénaline brûlait ses veines. Viper hurlait dans la radio qu’elle ne captait aucune signature thermique. Un nettoyeur avec camouflage optique. Un pro. Marco ne visa pas l’ombre qui bougeait au-dessus d’eux. Il visa la conduite de gaz. Il vida son chargeur. L’explosion illumina le hangar, révélant une silhouette projetée en arrière. Le tueur s’écrasa dix mètres plus bas sur un chariot élévateur. Marco s’approcha, son SIG Sauer pointé vers le visage brisé du jeune homme. — Tu n’es qu’un pion, Moretti, cracha le tueur dans un mélange de sang et de bile. Vasseur a déjà vendu la ville... Marco pressa la détente. Le coup partit, sec, définitif. Il n'avait pas besoin de prophéties, juste de résultats. Son téléphone satellite vibra. Sofia. Sa sœur. — Marco ? On reçoit des blessés de la Castellane... Ils disent que c'est la guerre. Que tu es là-bas. Marco regarda ses mains souillées, la mort qui s'incrustait sous ses ongles. Il ferma les yeux un instant. — C’est juste un exercice de sécurité qui a dégénéré, Sofia, mentit-il d'une voix calme, presque protectrice. Reste à l’hôpital, ne sors pas par les quartiers Nord ce soir. C’est rien. Tout est sous contrôle. Il raccrocha. — Viper, on bouge. Le Ministre a activé l’unité Oméga. Ils arrivent pour l’aube. — On se replie ? demanda Fournier en essuyant l'huile hydraulique sur son visage. Marco remonta dans le SUV. Il fixa l’horizon où les raffineries de Fos commençaient à s’éclairer. — Non. On leur montre comment on fait à Marseille. On ne protège plus la ville, Fournier. On la possède. Le véhicule s’arracha du quai dans un crissement de pneus. Le Mistral hurlait à nouveau, balayant la poussière sur le sang de Kader qui séchait déjà sur le béton. La peste n’était plus une menace ; elle portait désormais l’insigne du TOC. Marco Moretti venait de souder la soupape de la cocotte-minute. Et il comptait bien regarder la ville exploser.

OPA sur le Vieux-Port

Le hangar 14 de la Joliette n’était pas un bâtiment, c’était une étuve. Sous la tôle ondulée, l’air de Marseille stagnait, saturé d’une humidité poisseuse qui transformait chaque respiration en un effort conscient. À vingt-deux heures, le thermomètre affichait encore trente-quatre degrés. Le Mistral s’était tu, laissant la place à une chape de plomb chargée d’ozone et d’une odeur de gasoil rance remontant des bassins. À l’intérieur, la poussière dansait dans les projecteurs de chantier. L’obscurité s’occupait du reste. Au centre, une plaque de contreplaqué marine posée sur deux tréteaux servait de table de négociation. Elias « Le Grec » Vardis attendait. Il ne transpirait pas. Engoncé dans son gilet tactique lourd, les plaques de céramique pressées contre son torse, il semblait sculpté dans le granit des Calanques. Ses mains reposaient à plat sur le bois, larges, couturées de cicatrices blanchies. À son oreille, l’oreillette grésillait d’un souffle blanc. — Viper ici. Secteur Nord-Ouest balayé. Trois vecteurs en stationnaire. J’ai le visuel thermique sur les oiseaux. Ils sont nerveux. La voix de Sarah Belkacem était un scalpel de glace. À deux kilomètres, dans son centre de commandement mobile, elle jouait avec les flux de données. — Reçu, Viper, murmura Elias. Garde l’œil sur les ombres. Marco « Le Sang » Moretti était posté près de la porte sectionnelle. Il jouait avec son Sig Sauer, un mouvement machinal du pouce sur la sûreté. Son uniforme gris mat était trempé sous les aisselles. Il connaissait les hommes qui allaient franchir ce seuil. Il avait mangé à leurs tables avant que l’insigne ne devienne une licence de chasse. Le crissement des pneus sur le béton rompit le silence. Trois Mercedes noires s'immobilisèrent dans un ballet millimétré. Une douzaine d'hommes en sortirent, la main sous la veste. Trois chefs se détachèrent : Arrighi, le vieux Corse du Panier ; Bakary, le colosse des quartiers Sud ; et « L'Anguille », un jeune loup qui avait récupéré les miettes des réseaux russes. Ils entrèrent. Marco fit barrage. Son regard suffit. Il était le traître, celui qui avait franchi le miroir. Les parrains passèrent devant lui, le gratifiant de regards chargés de promesses de mort. Ils s’arrêtèrent à trois mètres d’Elias. Le contraste était violent : la soie des chemises contre le gris industriel du TOC. — Vardis, commença Arrighi d'une voix éraillée. Tu nous convoques comme tes perdreaux ? Tu te prends pour le préfet ? — Le préfet dort, Arrighi. Le ministre compte ses statistiques. Et moi, je compte mes heures supplémentaires que l’État ne paiera jamais. — On en a rien à foutre de tes problèmes de fin de mois, trancha Bakary. Si tu veux une rallonge, demande à Paris. Ici, c'est pas un bureau de bienfaisance. Elias se leva lentement. Le bruit du nylon frottant contre le gilet retentit dans le hangar silencieux. — Vous avez envoyé six snipers sur les toits environnants. Deux autres dans la grue portuaire n°4. Arrighi laissa échapper un rictus. — On ne vient pas aux rendez-vous de flics la fleur au fusil. Tes gars ont leurs flingues, on a les nôtres. C’est la règle. — La règle a changé, dit Elias. Il tapota une tablette numérique. L’écran s’alluma, divisé en quatre fenêtres thermiques. Des silhouettes humaines brillaient en blanc sur fond gris. — Viper. Nettoie le périmètre. Ce ne furent pas des détonations, mais des claquements secs. Des bruits de mécanique de précision. Sur l’écran, les silhouettes s’effondrèrent simultanément. Une tête explosa en un nuage de particules grises. Un corps bascula d’une grue, chute silencieuse de vingt mètres. Pas un cri. Pas une alerte radio. Les trois parrains se figèrent. Un point rouge apparut sur le front d’Arrighi, stable comme une étoile de mauvais augure. Deux autres points dansèrent sur le torse de Bakary et la gorge de l'Anguille. — Mes tireurs utilisent des .300 Blackout subsoniques, expliqua Elias d'une voix clinique. On ne les entend pas venir. Mais à cette distance, elles traversent un bloc moteur. Alors imaginez vos crânes. Le silence qui suivit fut plus étouffant que la chaleur. Marco, à la porte, braquait déjà son arme sur les gardes extérieurs qui commençaient à s’agiter. — Qu’est-ce que tu veux, Vardis ? grogna Arrighi. Tu nous rackettes ? — Je ne rackette pas. Je nationalise. L'État a décidé que ma sécurité ne valait plus un clou ? Très bien. À partir de ce soir, le port n'est plus à vous. Je prends 40 % de chaque cargaison. En échange, on vous protège de la concurrence et on nettoie les gêneurs. La police n'est plus là pour vous arrêter. Elle est là pour vous remplacer. — Tu es fou, cracha l'Anguille. On est des milliers. Elias fit un pas vers lui. L'odeur de la sueur froide satura l'espace. — Vous êtes des milliers à vous battre pour des places de parking. Moi, j'ai l'imagerie satellite et les écoutes de la DGSI. J'ai des blindés payés par le contribuable. Vous êtes l'ancien monde. Des dinosaures avec des gourmettes en or. Il planta son couteau de combat dans la table. Le choc fit vibrer le bois. — Vous avez jusqu'à l'aube pour confirmer votre allégeance. Passé ce délai, Marseille devient une zone de guerre. Et je suis mieux équipé que vous pour la faire. Les trois chefs sortirent, chancelants. Leurs gardes, sonnés par une grenade flash lancée par Marco pour clore l'entretien, les aidèrent à monter dans les voitures qui repartirent en trombe. Elias resta seul avec Marco. — Tu penses qu'ils vont craquer ? demanda Marco. — Ils n'ont pas le choix. On n'est plus des flics, fils. On est les nouveaux propriétaires. Sa radio grésilla. Viper. — Patron, un intrus sur le secteur 4. Antoine, le bras droit d'Arrighi, vient de contacter le commissaire Castelli. Un rendez-vous est fixé à l’Estaque. Le regard d'Elias devint un abîme noir. — Marco. Castelli était ton mentor. Va lui expliquer que la Bible a été réécrite. Trente minutes plus tard, sur une terrasse surplombant la mer, Marco se tenait face à Castelli. Le vieux commissaire avait les mains liées. Antoine, à côté de lui, saignait déjà d'une entaille à la cuisse. — Pourquoi, Commissaire ? demanda Marco. Pourquoi avoir accepté de rencontrer cette merde ? — Parce que vous êtes devenus ce qu'il y a de pire, murmura Castelli. Des criminels avec une plaque. Les voyous ne prétendent pas servir la République. Vous, vous êtes des parasites. Marco se redressa. La rancœur bouillonnait en lui, alimentée par des années de mépris administratif. — La République nous a jetés dans la fosse aux lions sans fouet. Alors on a mangé les lions. Il fit signe à ses hommes. — Finissez-en avec Antoine. Pour le Commissaire... un accident de voiture. Alcoolémie élevée. On ne salit pas les héros, on les enterre sous leurs propres faiblesses. Il quitta la terrasse. Les détonations étouffées furent à peine plus fortes que le bruit des vagues. Le final se joua au tunnel de la Corbière. Les lieutenants d'Arrighi, envoyés pour une contre-attaque désespérée, s'y engouffrèrent à 03h14. À l'instant où les trois véhicules furent engagés, Viper coupa les lumières. Le noir fut total. Claustrophobique. Le van de Marco percuta la première Mercedes dans un fracas de tôle froissée. Elias surgit de l'ombre. La violence fut subite, organique. Des os craquèrent sous les crosses, des lames s'enfoncèrent sous les mentons. Les silencieux ponctuaient le carnage de claquements secs. Elias ne tira pas de loin ; il exécuta de près, sentant le sang chaud éclabousser ses bottes. — Brûlez tout, ordonna-t-il alors que le dernier fuyard s'effondrait. Je veux que demain, il ne reste que des cendres. De retour au Fort Saint-Nicolas, le téléphone crypté d'Elias vibra. Vasseur. Le Ministre de l'Intérieur. — Elias, qu’est-ce que c’est que ces rapports ? Mes services disent que vous ne rendez plus de comptes. — Ce qui se passe, Jean-Baptiste, c'est que nous autofinançons notre efficacité. Vous nous devez trois mois d'arriérés. — Tu me menaces ? Je peux dissoudre ton unité d'un trait de plume ! — Faites-le. Mais n'oubliez pas : j'ai les enregistrements de vos discussions avec les lobbys du BTP et les preuves de vos arrangements sur les marchés du port. Si les TOC tombent, vous tombez. Le silence de Vasseur fut celui d'une défaite totale. — Qu'est-ce que tu veux ? — La paix. Laissez-nous gérer Marseille. En échange, je vous garantis des statistiques parfaites. Plus de fusillades, plus de règlements de comptes. Marseille sera la ville la plus sûre de France. Parce qu'il n'y aura plus qu'un seul gang. Le nôtre. Elias raccrocha. Il regarda la ville en contrebas. Les drones survolaient les quartiers, optiques thermiques scannant chaque vie. Marseille n'était plus une cité, c'était un compte d'exploitation. — Le Mistral va souffler fort aujourd’hui, murmura-t-il. Le chapitre de la loi était clos. Celui du règne s’ouvrait, écrit à l’encre thermique et au sang froid. Dans l'obscurité du port, les premiers conteneurs commençaient à bouger, soulevés par des grues que personne ne contrôlait plus, sinon eux.

Blanchiment à Haute Fréquence

Le bureau du Ministre de l’Intérieur, Jean-Baptiste Vasseur, n’était pas une pièce, c’était un bunker de verre fumé surplombant la Méditerranée. À travers les baies vitrées traitées contre les infrarouges, Marseille ressemblait à une maquette de béton blanchie par l'acide. Un soleil fixe, imperturbable, liquéfiait la cité phocéenne sous une chape de plomb. À l’intérieur, la climatisation modulée par IA ronronnait comme un chat gras, maintenant un 19 degrés artificiel qui tranchait avec l’enfer du dehors. Vasseur fixa son écran holographique. Les courbes de la criminalité « visible » s’effondraient. Les règlements de comptes sur la voie publique : moins 40 %. Les braquages : à l’arrêt. Mais Vasseur connaissait le poids du silence. Dans cette ville, quand les flingues se taisent, c’est que quelqu’un a racheté tout le stock de munitions. Sur son bureau, le rapport de la Direction Générale des Finances Publiques était une insulte. Zéro saisie majeure en trois mois. Pas une once de coke, pas une liasse de billets sales n’était entrée dans les coffres de l’État. Les chiens de Vardis travaillaient, le Ministre le voyait sur les flux satellites, mais les PV d’interpellation restaient vierges de tout inventaire. Vasseur pressa une touche sur son bureau en chêne fossilisé. — Appelez-moi Vardis. Immédiatement. À l’autre bout de la ville, au Fort Saint-Jean, Sarah « Viper » Belkacem était en transe digitale. Ses yeux, striés de capillaires éclatés, ne quittaient pas ses moniteurs. Elle ne piratait pas seulement le système ; elle effaçait les traces de pas du Ministère avant même qu'ils ne marchent dans la boue. — Le flux arrive, Marco, lâcha-t-elle sans se retourner. Marco « Le Sang » Moretti, adossé au chambranle de la porte, mâchonnait un cure-dent. Il portait encore son équipement tactique, le gris mat couvert d’une fine couche de poussière de calcaire. — C’est quoi le montant ? demanda Marco. Son accent de la Castellane était une lame qu'on refuse d'émousser. — Trois millions, répondit Sarah. Je les ai promenés dans une moulinette de mon cru. Mixeurs quantiques, paradis virtuels. On ne vole pas, Marco, on bâtit un empire. Elias Vardis entra dans la pièce. Sa présence seule semblait faire baisser la température. Il posa sa main lourde sur l’épaule de Sarah. Un geste de patriarche, ou d’étrangleur. — Vasseur s’agite, dit Vardis d’une voix rocailleuse. Il voit que la rue est calme, il voit qu’on ne ramène rien au bercail. — On lui ramène la paix, patron, grinça Marco. C’est pas ce qu’il voulait pour ses stats ? Vardis fixa la baie vitrée qui donnait sur les quartiers Nord, là où les drones des TOC tournaient sans fin. — L’ordre a un prix, Monsieur le Ministre, murmura-t-il pour lui-même. On vient juste d'envoyer la facture. Un propriétaire, Marco, ça ne rend pas de comptes à son concierge. La violence éclata deux heures plus tard dans une ruelle décrépie de la Belle de Mai. Marco était en patrouille "grise". Pas d’insignes, pas de gyrophares. Juste un SUV blindé et des fusils d'assaut à portée de main. Ils trouvèrent "L’Anguille" dans l’arrière-boutique d’une boucherie hallal désaffectée. L'odeur de viande avariée se mélangeait à celle du désinfectant bon marché. Marco sortit de l’ombre comme un spectre. Le premier gorille tenta de lever son arme. Marco fut plus rapide. Un mouvement sec, clinique. Le canon de son HK416 percuta la mâchoire de l’homme dans un craquement d’os brisés. Avant que le second ne puisse réagir, Marco lui avait logé une balle de 9mm dans la cuisse. Pas pour tuer. Pour clouer. Le cri de l'homme fut étouffé par le ronronnement d'un drone survolant la zone. Marco saisit L’Anguille par les cheveux et lui écrasa le visage contre le bois sanglant d'un billot de boucher. — On m’a dit que tu faisais du blanchiment à l’ancienne, petit. C’est sale. C’est fatigant. À partir de maintenant, ton cash, tu le donnes à mes hommes. En échange, on te donne des codes. On prend 40 %. — 40 % ? balbutia L’Anguille, le nez en sang. Mais les Gitans prenaient que 15 ! Marco sourit, et c’était la chose la plus terrifiante dans cette pièce. — Les Gitans n’avaient pas de satellites thermiques qui voient à travers tes murs. 40 %, c’est le prix de ta respiration. Plus tard, la nuit marseillaise n’était pas une promesse de repos, mais une sentence de sueur. Au port de l’Estaque, Vardis observait l’arrivée du « San Luca ». Ce n'était pas une bataille qui se préparait, mais une liquidation. Des mercenaires russes, mandatés pour protéger une livraison de coke que Vardis avait déjà saisie virtuellement, attendaient sur le quai. — Ne tirez pas avant mon signal, ordonna le Grec dans son micro. L'assaut fut bref. Les grenades assourdissantes transformèrent le quai en un enfer laiteux. Le bruit des HK416 était sec, définitif. Lorsque le dernier mercenaire s'effondra, le silence revint, plus lourd que le carnage. On n'entendait plus que le clapotis de l'eau noire contre la coque du cargo et le sifflement électrique des drones de Sarah. Vardis s’approcha d’Antonin « Le Corse » Rossi, le seul survivant, qui rampait sur le béton froid. Vardis ne s’énerva pas. Il posa simplement son canon sur la rotule de l’homme. — Le transfert, Antonin. On ne discute pas avec un algorithme. — Allez vous faire… Vardis… t’es un flic… — Non, répondit Vardis en pressant la détente. On a juste supprimé l’hypocrisie. Le crime, c’est de l’économie. La police, c’est de la gestion. On a fusionné les deux départements. Le coup de feu fut étouffé par un nouveau coup de Mistral. Quelques minutes plus tard, Sarah confirmait la réception des fonds. Douze millions d'euros-numériques. Vardis remonta dans son SUV. Dans son sillage, les flammes dévoraient les preuves, mais le silence du port était ce qu'il y avait de plus terrifiant. Marseille n'appartenait plus à la République, ni même aux voyous. Elle appartenait aux Chiens. — Sarah, dit Vardis en regardant les lumières de la ville s'éteindre une à une sous ses ordres. Prépare le protocole Omerta. Vasseur va découvrir que la ville ne lui appartient plus. Soit il devient notre associé silencieux, soit il devient un fait divers. Le Mistral hurlait maintenant, une plainte sauvage qui ne purifiait rien. La guerre pour le contrôle de la Méditerranée ne faisait que commencer, et sous le soleil noir de 2028, l'uniforme des TOC était la seule chose qui brillait encore, d'un éclat froid et sans pitié. Le crime n'avait pas disparu. Il avait simplement gagné la guerre.

Zone d'Ombre

Le silence qui suit une fusillade n'est jamais vraiment silencieux. Il y a ce sifflement aigu, ce larsen intérieur qui rappelle que les tympans ont encaissé trop de décibels. Et puis, le tic-tac du métal qui refroidit sous le capot d'une caisse criblée de balles. Le glouglou d'un radiateur qui pisse sur le bitume. L'odeur : ferraille, poudre brûlée et tripes étalées. Marseille, 2028. Trente-deux degrés sur le parking de la cité des Flamants. L'air est une mélasse saturée d'ozone. Au-dessus, le bourdonnement des drones du TOC ressemble à une nuée de frelons. Leurs optiques balaient la zone en un ballet de faisceaux rouges invisibles. Le Grec était debout au milieu des douilles de 5.56. Sa silhouette, sanglée dans son gilet tactique noir mat, imposait un calme surnaturel. Il fixait la Renault Clio bleue. À l'intérieur, trois ombres. Un père, une mère, et une gosse de dix ans. Les balles perforantes n'avaient pas fait de distinction. — Rapport, dit Elias. Sa voix était un râle sourd, sec. Viper approcha, sa tablette tactique greffée au bras. Ses doigts couraient sur l'écran. Son visage, éclairé par le reflet bleuté, était un masque de marbre. — Trois cibles au sol. Famille Ben Saïd. Aucun antécédent, dit-elle froidement. Les caméras ont été glitchées avant l'impact. Mais les drones de la préfecture ont tout sur le cloud local. On a deux minutes avant la corrélation. — Efface tout, Sarah. Zone d'ombre totale. Injecte un ver dans le relais. Dis que le Mistral a fait sauter un transformateur. — Et le journal des tirs ? Les fusils sont pucés. Si l'IGPN regarde... — L'IGPN ne regardera rien, intervint Marco en surgissant de l'ombre. Le Sang avait le visage maculé de poussière grise. Il tenait son HK par la poignée, négligemment. Ses yeux brillaient. Pour lui, la limite entre le flic et le voyou était une ligne effacée. — Les gars du 14ème sont à nous, continua Marco. Ils bouclent le périmètre. "Zone contaminée". On nettoie nous-mêmes. Elias regarda la voiture. La gosse à l'arrière avait encore les yeux ouverts. Un éclat de verre lui barrait la joue. C'était propre. — Marco, va t'occuper du témoin au troisième étage du bâtiment B. Je l'ai vu bouger le rideau. Ne fais pas de vagues. Le Sang hocha la tête et s'engouffra dans la cage d'escalier. Elias s'approcha de la portière. Il sentit la chaleur du moteur. Pour lui, ces gens n'étaient plus des victimes, c'étaient des preuves. Et une preuve se détruit. — Viper, contacte Vasseur. Dis-lui qu'on a un incident technique. Dis-lui que s'il ne nous donne pas les accès au serveur maître de Beauvau, Marseille brûle. — Il ne les donnera jamais. — Il les donnera. On n'est plus des flics, Sarah. On est les propriétaires. À ce moment-là, un bruit sourd de chute retentit depuis le bâtiment B. Le silence revint. Marco ressortit trente secondes plus tard, s'essuyant les mains sur son pantalon. Il n'avait pas besoin de parler. Elias jeta son Zippo dans l'habitacle de la Clio. L'essence s'enflamma. Une boule de feu orangée déchira l'obscurité. — Les corps ? demanda Viper. — Le feu est purificateur. À mille degrés, l'ADN ne raconte plus d'histoires. La radio grésilla. Une voix de flic, posté au barrage à cinq cents mètres. — Commandant ? Une patrouille de la Mobile insiste pour passer. Ils disent avoir un signal d'alerte. Qu'est-ce qu'on fait ? Elias porta la radio à ses lèvres. Son regard se durcit. — Ils ne passent pas. — Mais... c'est la Mobile. S'ils forcent ? — S'ils forcent, traitez-les comme des hostiles. Personne ne rentre. Personne ne sort. Compris ? — Reçu, Commandant. On verrouille. Elias rangea la radio et se tourna vers Marco. — Prends tes hommes. Va au barrage. Si un bleu essaie de passer, tu lui expliques que la hiérarchie a changé. Tu lui expliques que ce soir, le Mistral a tourné. Marco arma son fusil d'un geste sec. — Avec plaisir, Boss. Alors que le SUV blindé s'éloignait, Elias regardait la ville qui brûlait dans le reflet du pare-brise. Marseille était un actif en cours de rachat. Ils s'arrêtèrent plus loin, devant l'appartement d'un riverain ayant filmé la scène. Marco enfonça la porte. Un homme d'une cinquantaine d'années, Cassar, tremblait devant sa télé. Marco s'assit en face de lui, posant ses gants en Kevlar sur la table en Formica. — Monsieur Cassar, commença Marco d'un ton presque amical. Vous avez posté une vidéo à 22h14. Très spectaculaire. — J'ai... j'ai cru que c’était une attaque terroriste. Marco se pencha. L'odeur de friture s'effaça derrière celle du cuir et de la poudre. — Ce badge ne protège plus personne, Cassar. Ni vous, ni la loi. C'est juste un permis d'équarrissage. La vidéo. Tout de suite. Il écrasa le téléphone de l'homme sous sa botte après l'avoir vidé. — Si je réentends parler de cette soirée, je reviens. Et je vous ferai avaler chaque morceau de votre smartphone. De retour dans le véhicule, Viper affichait une alerte thermique sur sa console. — Elias, un convoi privé se dirige vers notre cache de Mourepiane. Des mercenaires. Ares. Vasseur a envoyé ses propres chiens. — On ne va pas attendre, dit Elias. On porte la guerre chez eux. Viper, coupe les coms satellites. Marco, on va leur montrer comment on traite les intrus. Le SUV fit un demi-tour brutal. Arrivés au hangar de Mourepiane, le silence fut rompu par des grenades flash-bang. L'abattage fut chirurgical. Elias descendit de la passerelle et s'arrêta devant le chef de l'escouade adverse, au sol, la jambe déchiquetée. — Qui t'envoie ? demanda Elias. — Tu es déjà mort, Vardis... riit l'homme dans son sang. Elias pointa son arme. — Les pions, parfois, prennent le Roi. Le recul de l'arme fut une caresse familière. — Marco, nettoie-moi ça. On jette tout dans la fosse des calanques. Viper s'approcha, le visage spectral. — Elias, j'ai décrypté leurs ordres. Ils devaient raser le quartier pour justifier la loi martiale. Vasseur veut tout brûler pour reconstruire. Elias serra les poings. — Alors on change de plan. On ne va pas seulement le faire chanter. On va l’exécuter. Mais Marseille entière doit le voir tomber. Soudain, une alerte stridente. — Quelqu'un a forcé mon pare-feu, lâcha Viper. La DGSI. Ils ont accès à mes flux depuis dix minutes. Ils ont tout vu. Le hangar, le vieux, la Clio. Elias regarda ses hommes. Sa main ne tremblait pas. — On ne va pas seulement prendre Marseille. On va mettre le feu à tout le pays. Marco, sors les lance-roquettes. Si on tombe, on emmène la République avec nous. Ils repérèrent le vecteur de surveillance : un van banalisé sur le boulevard de Dunkerque. L'interception fut brutale. Marco fit sauter la porte arrière. Elias entra dans le sanctuaire technologique encombré de câbles et de sang. Il acheva le dernier agent d'une balle dans le front. — On a tout intercepté ? demanda-t-il. — Le brouilleur a tenu, confirma Viper. Rien n'est sorti. Elias sortit du van et respira l'air salé. Le Mistral portait des voix d'outre-tombe. — On retourne au hangar. Marco, appelle tes contacts à la Castellane. On distribue les armes. On n'est plus des flics. On est les Chiens du Mistral. Le convoi s'ébranla dans la nuit noire. Dans l'habitacle, Viper finit d'infiltrer le canal privé de Vasseur. — Il panique. Il demande l'autorisation d'utiliser la force létale contre nous. Elias prit une inspiration lente. — Laisse-le parler. Demain matin, ce ne sera plus leur ville. Ce sera notre forteresse. Le SUV blindé fendait la nuit. Elias regarda Marco. — Appelle-moi Elias. Le Commandant est mort dans cette voiture. Il fixa le reflet de la ville dans la vitre teintée. — On a fini de demander pardon, Marco. Demain, on encaisse le loyer.

La Faille de Moretti

D'ici, la Méditerranée n'était pas une carte postale. C’était une nappe d'huile lourde, un miroir d'étain qui foudroyait la rétine avant le premier café. À Saint-Jean-Cap-Ferrat, le silence n'était pas l'absence de bruit, c'était le luxe de ne plus entendre les drones. Ici, l’air ne sentait pas la sueur acide des gilets pare-balles. Ça sentait le jasmin, le pin parasol et l’argent immobile. Marco « Le Sang » Moretti se tenait sur la terrasse, mal à l’aise dans son costume en lin trop blanc. Ses mains, habituées à la poigne rugueuse du HK416, lui semblaient encombrantes. Un loup forcé de porter un collier de perles. Derrière lui, un bruit de cristal. Jean-Baptiste Vasseur, le Ministre, versait un vin blanc si frais que de la buée perla instantanément sur la carafe. Vasseur ne portait pas de cravate. Il avait cette décontraction insolente des hommes qui possèdent le droit de vie et de mort par simple signature. — Tu sais ce qu’on dit de Marseille, Marco ? On dit que c’est une ville qui dévore ses enfants. Mais toi, tu as un sacré appétit. Marco se tourna. Ses yeux, brûlés par les nuits sous infrarouge, mirent du temps à s'ajuster à l'ombre de la loggia. — Le Grec ne dévore personne, Monsieur le Ministre. Il nourrit sa meute. C’est la différence. Vasseur eut un rire sec, un craquement de branche morte. Il s’approcha. Leurs doigts se frôlèrent. La peau du Ministre était froide, malgré les trente-huit degrés. — Elias Vardis est un romantique. Et les romantiques finissent avec un trou dans la nuque. Il croit protéger une famille. Mais la République est une machine. La machine a besoin d'huile, pas de sentiments. Marco but une gorgée. Le vin était acide. Divin. Il pensa à la Castellane, à la poussière de béton qui s’insinue sous les ongles, dans les poumons, dans l’âme. — Le Grec est devenu trop puissant, continua Vasseur, la voix basse. Ses TOC ne sont plus une unité d'élite. C’est un cartel avec des gyrophares. Il fait de l'ombre à ceux qui l'ont créé. Et l'ombre, Marco, c'est mon domaine. — Soyez cash. On n'est pas à l'Opéra. Vasseur sourit. Un profil de requin. — Samedi. Le convoi de la « Costa des Maures ». Elias veut le magot pour payer ses hommes. Tu feras en sorte que les communications tombent. Un bug. Une faille. Que le Grec se retrouve seul dans le noir. Le reste n'est que de la comptabilité. Vasseur posa sa main sur l'épaule de Marco. — La soie, c’est pour ton linceul, petit. Dans ce monde, y’a ceux qui mangent à la table et ceux qui sont sur le menu. Choisis ton camp. *** Marseille, quarante-huit heures plus tard. La chaleur vibrait sur le bitume de l'A7. L'air était saturé de particules fines et d'une odeur de pneu brûlé. Dans le ventre blindé du porteur de troupes, l'ambiance était électrique. Elias « Le Grec » Vardis vérifiait son optique thermique, le visage de pierre. — Viper, situation, ordonna Elias. Sarah Belkacem ne quitta pas ses écrans des yeux. — Drone en stationnaire. Trois vecteurs identifiés. Ils ont du lourd. Je capte des signatures de brouilleurs russes. Ils nous attendent. — Marco ? demanda Elias. Marco vérifiait son unité radio. Il sentit le regard du Grec. Un regard qui lisait à travers le Kevlar, directement dans la pourriture de son cœur. — Tout est au vert, Patron. Flux stable. Le véhicule bifurqua violemment sous un autopont. Un entrepôt désaffecté. Une carcasse de tôle et de rouille. — En position ! L'unité jaillit. Les bottes tactiques claquèrent sur le sol jonché de seringues. Le bourdonnement de moustique électrique des drones au-dessus de leurs têtes était la seule musique de ce ballet. — On entre, souffla Elias. Viper, garde l'œil sur le toit. Marco ralentit. Il resta un pas en arrière. Son doigt glissa dans sa poche cargo. Il pressa le bouton du boîtier de sabotage. Le grésillement changea de fréquence. Des pixels morts mangèrent l'image thermique sur sa visière. — Ici Viper ! J'ai un glitch massif ! Elias, recule ! La voix de Sarah était hachée par la friture. Marco simula une manipulation radio. — Patron, rupture de faisceau ! Je tente de relancer ! Mais Elias était déjà à l'intérieur. Une ombre massive dans la pénombre striée de rayons de soleil. — Contact ! Le chaos. Pas une fusillade de cinéma. Un déchirement de métal. Un fusil à pompe cracha. Des rafales sèches. Marco resta immobile dans l'encadrement de la porte. À travers la friture, il entendait les cris et le bruit sourd des corps qui s'effondrent. Une silhouette sortit de la fumée. Un petit nouveau de l'unité. Le flanc déchiré. Il tenait ses tripes à pleines mains. Il regarda Marco. Implorant. — La radio... ça marche pas... Marco ne bougea pas. Le gamin s'écrasa à ses pieds. Son sang se mélangea à la poussière noire. À l'intérieur, les tirs redoublèrent. Elias hurlait des ordres que personne n'entendait. Le chef de meute était seul dans le noir. Marco avança lentement. Ses semelles crissaient sur les douilles. Il passa devant trois cadavres de trafiquants. Des gamins en survêtement, la tête explosée par le calibre .223 d'Elias. Le Grec n'avait pas raté, même aveugle. Au centre de la pièce, Elias était à genoux. Son gilet était criblé d'impacts. Son casque était parti. Son visage n'était plus qu'un masque de sang et de suie. Il fixait le vide, sa respiration réduite à un sifflement de soufflet crevé. Marco s'arrêta à trois mètres. Elias tourna lentement la tête. Ses yeux étaient d'un bleu délavé sous la crasse. Aucune colère. Juste une infinie lassitude. — Marco... murmura-t-il. Le canal... radio... Marco sortit le boîtier de sa poche. Il le laissa tomber. Le plastique craqua sous sa botte. Elias comprit. Il vit le costume de lin derrière le gilet. Il vit la villa derrière la trahison. Un rire sanglant s'échappa de ses lèvres. — Tu crois... que Vasseur... te laissera vivre ? Pour eux... on sera toujours de la boue. — La boue, c'est fini pour moi, Patron. Marco leva son arme. Le point rouge dansait sur le front ridé du patriarche. — Pardonne-moi. C'est juste que j'ai trop soif. À cet instant, un bruit de moteur lourd retentit. Des gyrophares bleus balayèrent les murs. Mais ce n'étaient pas les renforts des TOC. C'étaient les fourgons noirs de la Gendarmerie Mobile. L'unité de choc du Ministre. Vasseur ne laissait jamais de témoins. Marco comprit. Il n'était pas le nouveau Parrain. Il était le dernier déchet que la machine évacuait. — Merde, souffla Marco. Elias eut un dernier sourire, cruel et pur. — Bienvenue... dans la famille. Dehors, une voix amplifiée déchira l'air lourd : « Posez vos armes. Tout individu armé sera considéré comme une menace immédiate. Vous avez dix secondes. » Le silence qui suivit fut plus lourd que le vacarme. La poussière semblait figée. Marco sentit le froid de l'acier remonter le long de son bras. Il regarda le Grec. — Ils sont combien ? — Une section. Vasseur efface l'ardoise. Les TOC, le Grec, Moretti... des lignes budgétaires qu’il raye. Soudain, le toit vibra. Un drone de combat se stabilisa au-dessus du puits de lumière. L'explosion ne vint pas de la porte, mais du mur latéral. Une charge de C4 découpa le béton comme du carton. Le souffle projeta Marco contre une pile de palettes. Ses oreilles sifflèrent. La fumée tactique envahit tout. Des formes sombres s’engouffrèrent par la brèche. Des Gendarmes en exosquelettes. Des insectes mécaniques. Marco ouvrit le feu. Trois coups rapides. Un Gendarme s’effondra, plaque céramique pulvérisée. Mais les autres avançaient en phalange. Une machine implacable. Les balles arrachaient des éclats de pierre à quelques centimètres de son visage. Un Gendarme tenta de le contourner. Marco ne réfléchit pas. La lame de son couteau s'invita sous le menton de l'homme, cherchant la faille dans le Kevlar. Un craquement de vertèbres. Le sang inonda ses gants, chaud et ferreux. — Elias ! Ton détonateur ! Le Grec, adossé à une caisse, tenait un boîtier noir. Ses yeux étaient d'une clarté effrayante. Il pressa le bouton. L’entrepôt s’effondra dans un fracas de fin du monde. Des tonnes de gravats ensevelirent les forces d’intervention. La poussière devint un linceul gris. Marco se traîna vers Elias. Il le saisit par les sangles de son gilet et le tira vers le tunnel de service. — Laisse-moi... murmurait Elias. Tu vas couler... — Ferme-la. On va voir Vasseur. Ils s'engouffrèrent dans l'obscurité alors que les renforts saturaient la zone de gaz. À l'extérieur, sur le tarmac brûlant, Vasseur observait les flux sur une tablette. Son visage était lisse. — Ils sont morts ? Sarah Belkacem restait immobile derrière lui. — Personne ne survit à ça, Monsieur le Ministre. Vasseur rangea sa tablette. Il regarda la mer, scintillante comme une lame de rasoir. — Dommage pour Moretti. Mais c'est le problème des outils. Quand ils croient avoir une volonté, ils deviennent dangereux. Il s'éloigna. Sarah resta seule. Sous son gant, elle sentit la vibration d'un canal sécurisé. Un battement électronique. — Marco ? Elias ? Une voix lointaine, hachée par la haine, lui répondit : — Viper... prépare le paquet. On arrive par le collecteur 4. Sarah esquissa un sourire de prédatrice. — Reçu, Patron. Le Mistral va souffler fort ce soir. Dans les entrailles de la ville, Marco traînait le corps d'Elias. Il s'arrêta devant une échelle rouillée. Il regarda ses mains rouges. Il n'y avait plus de flics. Plus de voyous. Juste un monstre adapté à l'époque. — On va se laver, Elias. Mais on va se laver avec le sang de Vasseur. Il poussa la plaque d'égout. La lumière crue de Marseille l'aveugla. L'air était brûlant, saturé de gasoil. Marco grimpa, un cadavre sur le dos, prêt à devenir le cauchemar de ceux qui l'avaient cru brisé. Il tâta sa poche. Son téléphone affichait un transfert à six zéros. Le prix de son âme. Il regarda l'écran, puis les flammes au loin. Il était seul sur les galets gris. Il n'était plus un frère. Il n'était plus un homme. Il était une ombre errante sous le soleil noir. Le prochain chapitre s'écrirait à l'acide.

L'Alliance des Ratissés

Le soleil de juillet 2028 n’était plus une bénédiction, c’était un châtiment. À quatorze heures, Marseille ne respirait plus ; elle haletait, une bête crevée étendue sur le bitume brûlant des quartiers Nord. Dans le cockpit pressurisé d’un blindé léger des TOC, Marco « Le Sang » Moretti sentait la sueur ruisseler le long de sa colonne vertébrale, s’imprégnant dans le Kevlar de son gilet. L’odeur était celle d’une cage de fauves : un mélange de cuir, de graisse d’armement et d’humanité rance. Sur les écrans tactiques, la vision thermique découpait la cité de la Castellane en un damier d’ombres bleues et de spectres incandescents. Les drones ronronnaient à trois cents mètres d’altitude, invisibles mais omniprésents, leurs optiques de pointe traquant le moindre battement de cil. — C’est trop calme, murmura Marco dans l’intercom. — On est en place, Marco. On ne bouge pas, répondit la voix de Sarah « Viper » Belkacem depuis le centre de commandement. Mais à quelques kilomètres de là, dans les profondeurs climatisées d’un hangar désaffecté du port autonome, la réalité changeait de camp. Jean-Baptiste Vasseur, Ministre de l’Intérieur, ne ressemblait pas à un traître. Il ressemblait à ce qu’il était : un homme de chiffres, aux tempes grises et au costume de lin qui ne se froissait jamais, même sous cinquante degrés. Face à lui, assis sur une caisse de munitions rouillée, se tenait Kader « Le Lion » Ben Amar. Le dernier des parrains marseillais à ne pas avoir fini avec une balle dans la nuque. Kader avait les mains calleuses, le visage buriné. Il regardait Vasseur avec le mépris qu’on accorde à un prestataire qui n'annonce pas ses tarifs. — Vous nous avez massacrés, Monsieur le Ministre. Vos petits soldats en noir ont pris nos routes, nos réseaux, nos ports. Vasseur sourit. C’était un sourire de prédateur de bureau, sec et sans âme. Il posa une mallette en alliage de carbone sur la table. Il l’ouvrit. À l’intérieur, une rangée de processeurs noirs marqués d’un sceau de la Défense. — Qu’est-ce que c’est ? grogna Kader. — Un interrupteur, répondit Vasseur. Vous l'allumez, et les drones deviennent des jouets en plastique. Ils injectent un bruit blanc dans le flux Aegis. Le reste, Kader, c'est votre métier, pas le mien. Je veux que le Grec disparaisse. Je veux que son unité soit démantelée par la violence, pas par un décret. Il faut que l’opinion voie que les TOC ont échoué. Kader se leva. Il sentait l’anisette et la poudre. — Si vous nous baisez, Vasseur, je vous donnerai à bouffer à mes chiens. Et je les ferai jeûner une semaine avant. — On n’a pas le temps pour les menaces de série B, Kader. Le Grec sort sa patrouille à seize heures. Soyez prêts. À bord du véhicule de tête, Elias « Le Grec » Vardis nettoyait ses lunettes. Ses mains, larges comme des battoirs, ne tremblaient jamais. — Sarah, point de situation. — Vecteur Alpha-6 dégagé, répondit Viper. La zone est "bleue". Pas de signatures thermiques. Le convoi des TOC — trois blindés chargés de quatre-vingts kilos de cocaïne et de deux millions d’euros en petites coupures — s’engageait sous le viaduc de la Joliette. Le béton, rongé par le sel, semblait s’effriter sous le poids de la tension. Soudain, le monde bascula. Le ronronnement des drones fut remplacé par un sifflement strident dans les oreilles. Les écrans de Marco affichèrent des cascades de pixels morts et des messages d'erreur. — Contact ! hurla Marco. Brouillage ! Sarah, réponds ! Rien. Le silence radio était total. Une chape de plomb. — Formation en diamant ! À couvert ! rugit le Grec, dégaînant son HK416. Le premier RPG-7 percuta le blindé de queue. L’explosion ne fut pas une image de cinéma. Ce fut une onde de pression qui déplaça l’air et fit craquer les vertèbres. Le blindé fut soulevé avant de retomber dans un nuage de poussière et de débris. — Sortez ! Marco déverrouilla la rampe. La chaleur le frappa comme une masse. Des dizaines d'hommes, le visage masqué par des chèches, surgissaient des fenêtres. Ils tenaient des fusils d'assaut, des Kalachnikovs au bois poli par l'usage, et tiraient par rafales disciplinées. — C’est un guet-apens ! Elias aboyait ses ordres tout en lâchant de brèves pressions mécaniques sur sa détente. Le Grec vit un de ses hommes, Lucas, s’effondrer. Sa visière tactique avait été transpercée par une balle de 7.62. Le sang vaporisé sur le polycarbonate formait une nappe liquide qui coulait lentement. — On est aveugles ! cria Marco, accroupi derrière une carcasse, changeant son chargeur avec des gestes d'automate. Elias Vardis ne répondit pas. Il sentait l’odeur de la trahison. On ne brouillait pas le système Aegis avec du matériel de contrebande. — Vasseur… murmura-t-il, les dents serrées. La violence était crue, utilitaire. Un mercenaire de Kader bondit sur le toit du blindé de Marco avec une grenade thermite. Il fut fauché par une balle, mais la grenade tomba à l’intérieur. L’incendie fut instantané. Une lumière blanche, aveuglante, jaillit des écoutilles. Les cris des deux agents restés à l’intérieur furent brefs, se terminant par le craquement sec des os qui calcinent sous la pression thermique. — On décroche ! Vers les entrepôts ! Ils n’étaient plus que six à courir sous le viaduc, sous une pluie de plomb qui faisait ricocher des éclats de béton. Le matériel tactique, trop lourd, devenait un fardeau. Ils transpiraient la peur, une sueur froide qui rendait les poignées des armes glissantes. Dans le centre de contrôle, à l’autre bout de la ville, Sarah Belkacem frappait son clavier. Ses yeux brûlaient, injectés de sang. L'air était saturé par le bourdonnement assourdissant des serveurs en surchauffe. — Je n’arrive pas à percer ! C’est un signal de niveau 4 ! À côté d’elle, le lieutenant de liaison restait silencieux. Sarah tourna la tête. L'homme avait la main sur son holster. — Ne fais pas ça, Sarah, dit-il d’une voix monocorde. Les ordres viennent d’en haut. Sarah ne réfléchit pas. Elle saisit la cafetière en verre posée sur le bureau — du café noir, brûlant — et la fracassa sur le visage du lieutenant. Le cri de l'homme fut étouffé par le bruit du verre qui s'enfonçait dans la chair. Elle ne lui laissa pas le temps de récupérer. Elle sortit une lame fine en céramique et la planta sous le menton, une pression nette remontant vers le cerveau. Le corps s'affassa. Ses doigts volaient sur les touches, malgré les tremblements nerveux qui agitaient ses avant-bras. Elle cherchait une faille, un relais. Sous le viaduc, le Grec et Marco étaient acculés derrière un pilier massif. Le béton s’effritait à chaque impact. — C’est fini, Grec, cria Marco. On va crever ici. Elias Vardis regarda son second. Il sourit. Un sourire sauvage. — On ne meurt pas pour l’argent, Marco. On meurt pour la famille. Et Marseille, c’est notre putain de famille. Le Grec sortit une balise de marquage laser. — Sarah va finir par percer. Dès qu’un drone reprend la main, il va chercher ce point. Il va lâcher tout ce qu’il a sur ces coordonnées. — Mais on est sur les coordonnées, Grec ! — Je sais. Ils se levèrent ensemble, hurrah de rage face à la marée de mercenaires. Le Grec tirait, chaque balle trouvant un centre nerveux. Marco, à ses côtés, enchaînait les tirs avec une précision de machine. Le ciel se mit à vibrer. Un drone Reaper, ayant récupéré un script de secours envoyé par Sarah, piqua vers le viaduc. L'IA, pilotée par la rage de la Viper, ne cherchait plus à comprendre. Elle suivait le laser. — VOILÀ VOTRE RÉPUBLIQUE ! hurla le Grec à l’adresse de Kader, qui le regardait depuis un balcon. Le missile Hellfire quitta son rail dans un sifflement de fin du monde. La déflagration emporta tout : le viaduc, les blindés, les mercenaires, et les deux derniers flics du Mistral. Ce fut une suite de bruits sourds et de pressions hydrauliques finales. À l’autre bout de la ville, Jean-Baptiste Vasseur regarda l’écran qui venait de s’éteindre. Il soupira, ajusta sa cravate et décrocha son téléphone. — L’incident est clos. Envoyez les équipes de nettoyage. Préparez le communiqué. Ils sont morts en héros. Il ne savait pas encore que Sarah, avant d'évacuer, avait injecté un dossier baptisé « L’Alliance des Ratissés » sur chaque serveur de la presse internationale. Marseille brûlait en silence. Dans un café dévasté du Vieux-Port, loin du fracas, deux survivants s'assirent sans un mot. L'odeur de la poudre retombait doucement sur le bitume, comme une neige noire. La ville était redevenue calme. Froide. Morte. Une bête qui n'avait plus la force de hurler. En haut, le dernier drone tourna une fois, son optique rouge clignotant dans le crépuscule, avant de s'éteindre faute de carburant. La guerre n'était plus une affaire d'hommes, c'était devenu une trace thermique s'effaçant sur un écran vide.

Mode Discrétion

L'air brûlait les poumons à chaque inspiration, comme si on respirait du sable chaud. À Marseille, en ce mois de juillet 2028, la chaleur n’était plus une météo, c’était une condamnation. Elle s'insinuait partout : sous les plaques de céramique des gilets pare-balles, dans les replis des circuits imprimés, jusque dans la moelle des os. Dans le centre de commandement des TOC — un ancien entrepôt frigorifique de l’Estaque dont l’isolation ne servait plus qu’à garder la moiteur à l’intérieur — l’air sentait le café brûlé, la sueur acide et l’ozone des serveurs en surchauffe. Sarah « Viper » Belkacem était prostrée devant son mur d’écrans. Ses yeux, injectés de sang par quatorze heures de veille, balayaient les flux de données avec une précision de métronome. Elle ne voyait pas de béton, seulement des vecteurs. Soudain, une ligne de code rouge clignota. Une intrusion chirurgicale dans le serveur « Pandore », là où dormait la moula numérique de l'unité. — Putain de merde… murmura-t-elle. Elle tenta de verrouiller l'accès, mais le pare-feu de Vasseur était une porte de saloon qui battait au vent. Une mise à jour biométrique de dernière minute la fit jurer ; elle n'avait que trois secondes pour simuler l'empreinte rétinienne du Ministre avant que l'alarme silencieuse ne fige tout. Ses doigts volèrent, injectant un script de morphing. Validé. Elle entra, mais ce qu'elle vit lui glaça le sang : un identifiant validé il y a deux minutes. *Utilisateur : Moretti, Marco. Autorisation : Niveau 2.* Marco, le gamin du quartier que le Grec avait pris sous son aile, était en train de carotter la famille. Il livrait les clés de la maison au Ministère de l'Intérieur. Sarah hésita. Elle pourrait appeler Elias, laisser le Grec emmener le petit faire un tour définitif dans les calanques. Mais dans cette ville, on ne joue pas les héros, on joue les survivants. Elle créa une boucle miroir : Vasseur verrait ce qu'il voulait, tandis qu'elle commençait l'extraction massive des douze millions d’euros de l'Olympe vers un compte offshore. La porte blindée s'ouvrit avec un bruit de succion. Elias entra, son t-shirt tactique moulant des épaules qui semblaient porter tout le poids du Mistral. Il posa un gobelet de café noir sur la console. — Tu vas finir par te transformer en circuit intégré, Sarah. Marco ne répond pas à sa radio. T'as quelque chose ? Le regard du vieux lion était trop fixe. Sarah sentit le poids du doute derrière ses yeux gris. — Il est en zone d'ombre à la Castellane, mentit-elle, la voix parfaitement stable. Le relais drone a dû lâcher avec la fournaise. Elias hocha la tête, mais sa main s'attarda une seconde de trop sur son épaule. Une pression de protecteur, ou de bourreau. — Fais attention. Sans toi, on n'est que des brutes avec des badges. Il ressortit. Sarah regarda sa barre de progression : 80 %. Elle injecta un virus dormant qui effacerait ses traces, faisant porter le chapeau du détournement total à Marco. Pour le monde, le gamin serait le traître absolu. Pour Elias, il serait le fils qui a tué le père. Une heure plus tard, sous le viaduc d'Arenc, la Mercedes blindée s'immobilisa dans une odeur de pétrole rance. Elias descendit, suivi de Kosta. Dans l'ombre d'un hangar, trois dockers étaient agenouillés, les mains liées par des colliers de serrage. Ils n'avaient rien de professionnels, juste des proies blafardes sous la sueur. — On a une fuite de confiance, commença Elias. Quatre millions de moula dorment dans un dépôt d'État à cause d'une balance. L'un des dockers tenta de bégayer une excuse. Kosta ne lui laissa pas finir. Il asséna un coup de crosse de HK416 sur la tempe du gamin. Le bruit fut celui d'une pastèque qui éclate sur le trottoir. Le corps s'effondra, secoué de spasmes, le sang noirci par l'huile de moteur se répandant sur le béton. — Regarde-moi, ordonna Elias au second. Donne-moi un nom et tu rentres embrasser tes gosses. Parole de Grec. — C’est... c’est le flic, balbutia l'homme, les pupilles dilatées par la terreur. Celui de la Castellane. Marco. Le silence qui suivit fut plus lourd que la chaleur. Elias se redressa. Le nom de Marco flottait comme un gaz neurotoxique. D'un geste négligent, il fit signe à Kosta. Deux détonations sèches. La violence était clinique, utilitaire. Sur les ventilateurs des serveurs mobiles dans le fourgon, le sang commençait déjà à sécher, dégageant une odeur de fer qui parasitait l'ozone. À Marseille, un lieutenant mort n'est qu'une ligne de code effacée. — On va au Central, lâcha Elias. Sarah, verrouille tout. Si Marco émet un signal, je veux être le premier à le savoir. On va lui montrer ce qui arrive aux fils qui trahissent. Le raid sur le commissariat central se fit dans une obscurité de cathédrale. Sarah avait coupé l'éclairage et la ventilation, transformant le bâtiment en un tombeau de béton. Elias progressait comme un spectre, ses optiques de vision nocturne baignant le monde dans un vert électrique. Ils trouvèrent Marco dans la salle des serveurs de la PJ, un téléphone crypté à la main. — Marco, pose ça, dit Elias, sa voix amplifiée par le modulateur du masque, sourde et terrifiante. — Je peux pas, Elias ! Vasseur tient ma famille ! On est déjà des cadavres en sursis ! On est devenus les monstres qu'on traquait ! Marco leva son arme, mais ses yeux étaient noyés de larmes. *Paff.* Le silencieux de Kosta fut à peine plus fort qu'un claquement de doigts. La balle frappa Marco au-dessus de l'arcade. Le corps s'effondra comme une marionnette dont on coupe les fils. Son téléphone glissa au sol, l'écran affichant : *Message envoyé.* Elias resta immobile une seconde devant le corps de celui qu'il aimait comme un fils. Puis il se tourna vers la caméra de surveillance, sachant que Sarah regardait. — Pose les charges, Kosta. On brûle tout. Dans son van de commandement, Sarah vit le point de Marco s'éteindre. Elle vit surtout que le transfert vers Singapour était terminé. 100 %. Douze millions. Elle n'était plus une petite main, elle était le pouvoir. Elle saisit sa radio. — Elias, l'hélicoptère de récupération est sur le toit. Vous avez deux minutes. Le souffle de la déflagration fit vibrer les murs du Central. Les alarmes incendie ajoutèrent leur hurlement au chaos. Alors que l'appareil noir sans immatriculation s'élevait dans le ciel de Marseille, Vardis regarda une dernière fois la colonne de fumée qui montait vers les étoiles. Il serra son chapelet de bois, ses phalanges blanchissant sous la pression. — C'est fait ? demanda Kosta par l'interphone. — C'est fait, répondit Elias. On a brûlé les ponts. Il ne reste plus qu'à régner sur les cendres. Sarah Belkacem, déjà loin sur l'autoroute du littoral, inséra une nouvelle carte SIM dans un téléphone jetable. Elle composa le numéro privé du Ministre Vasseur. — Monsieur le Ministre ? Je pense que nous devrions discuter de votre avenir. Et du mien. Dehors, le Mistral se levait enfin. Ce n'était pas un vent frais, mais un souffle de fournaise porteur de poussière, de sel et de promesses de mort. La guerre ne faisait que commencer. Et le vent allait tout emporter.

Offensive Tactique

Le cadran de la montre tactique de Vardis affichait 02h14. Marseille ne dormait pas, elle retenait son souffle sous une chape de plomb thermique que l’obscurité ne parvenait pas à refroidir. Sur le toit d’un immeuble surplombant la Corniche, le Commandant Elias « Le Grec » Vardis observait la villa L’Olympe. Un nom de merde pour un nid de rats. Ses articulations criaient. Une vieille blessure à la hanche le lançait à chaque changement de pression atmosphérique. Il sentait le poids de ses cinquante ans, plus lourd encore que celui de son HK416. — Viper, fais-moi chanter les piafs. À ses côtés, Sarah Belkacem ne répondit pas. Ses doigts couraient sur sa console durcie, un éclat bleuâtre reflété dans ses prunelles froides. Au-dessus d'eux, trois drones invisibles basculèrent en mode attaque. — Flux sécurisé, patron, lâcha Viper d'une voix monocorde. J’ai court-circuité la grille. J'injecte le gaz. Trois, deux, un… Un sifflement imperceptible monta de la villa. Elias fit un signe de tête à la meute qui attendait en contrebas, tapie contre le mur d'enceinte. — On entre. Net. On ne discute pas le prix de la viande. On abat. L’azote a soufflé les gonds. La porte blindée n'était plus qu'un obstacle théorique. L’entrée fut une curée clinique. Les TOC ne criaient pas. Ils étaient des ombres grises, des équarrisseurs équipés de visions thermiques transformant la nuit en un enfer vert émeraude. Le premier garde, un colosse serbe, n’eut pas le temps de lâcher son cocktail. Une double tap au 9mm subsonique dans le triangle de la mort. Le sang s'épancha sur le marbre blanc, fumant sous l'effet de l'humidité. Elias franchit le seuil. Sa main gauche tremblait légèrement, un spasme nerveux qu’il écrasa contre le garde-main de son fusil. L'odeur le frappa : le luxe de l'argent sale corrompu par l'ozone des détonations. Dans le salon, trois hommes luttaient contre le gaz. Les parrains de la nouvelle alliance. Marco « Le Sang » Moretti s’approcha, un sourire carnassier fendant son visage buriné. Il sortit son couteau. D’un geste d’une rapidité de serpent, il saisit l’un des types par les cheveux et lui trancha la gorge. Le bruit fut celui d’une étoffe qui se déchire. — Marco ! grogna Elias. On avait dit propre. Pas de la boucherie gratuite. — On est en guerre, patron. La guerre, c’est sale. Elias sentit une pointe d'inquiétude lui traverser l'échine. Ce n'était plus de la discipline, c'était de la jouissance. Il laissa la meute sécuriser les étages et se dirigea seul vers le bureau privé. La porte coulissa. La pièce était imprégnée d’une chaleur stagnante. Sur l'écran mural, le logo des TOC clignotait. — Elias, intervint la voix de Viper dans l'oreillette. Le coffre est ouvert. Regarde les fichiers 'MISTRAL-PAYBACK'. Elias s’approcha. Ses mains gantées de Nomex tremblaient franchement maintenant. Il fit défiler les chiffres. Les dates correspondaient aux mois où le Ministère avait gelé leurs primes. Chaque virement du cartel arrivait sur un compte offshore lié à une société écran. Le bénéficiaire n'était pas un bureaucrate. L’accès venait d’un terminal localisé dans le périmètre. Juste ici. Elias força un tiroir secret. À l'intérieur, une tablette. Il l'alluma. Une photo de Marco enfant, dans les ruines de la Castellane. Et une note vocale, datée d’il y a deux jours. *« Le Grec est un vieux lion, il a des principes qui sentent la naphtaline. L'assaut servira de couverture. Je m'occupe de lui faire porter le chapeau. On liquidera les témoins, et le TOC deviendra votre bras armé personnel. Marseille sera à nous. »* La trahison avait le goût de la cendre et du café froid. Elias ferma les yeux. — Tu as trouvé ce que tu cherchais, patron ? Marco était là, dans l'encadrement de la porte. Sa posture était celle d'un fauve prêt à bondir. — J’ai trouvé la preuve qu'on n'est plus des flics, Marco. On est devenus les chiens que Vasseur lâche quand il veut que quelqu'un disparaisse. Marco entra, le pas lourd. — Tu parles de principes pendant qu’on crève dans des gilets périmés ! J'ai grandi dans la merde, Elias. J'ai vu ma mère crever parce qu'on n'avait pas de quoi payer les soins. Alors ouais, je me sers. Vasseur est un enculé qui paye rubis sur l'ongle. Donne-moi cette tablette. — Tu as tué tes propres frères pour ça ? — Mes frères, c’est ceux qui survivent ! Elias savait qu'il était plus lent. L'âge. Les remords. Mais il était le Grec. — Viper, dit-il calmement. Protocole Cronos. Toutes les lumières s'éteignirent. Un hurlement strident satura les casques tactiques. Marco lâcha un cri, portant les mains à ses oreilles. Elias plongea. Il roula au sol, dégaina son Sig Sauer et tira. La première balle frappa Marco à l'épaule. La seconde dans le flanc. Le traître s'effondra contre un meuble, haletant. Elias se releva, le visage de pierre. Il s'approcha du gamin qu'il avait cru pouvoir sauver. — On ne discute pas le prix de la viande, Marco. — Va te faire… Elias posa le canon sur le front de Moretti. La chaleur du métal se mêla à la sueur du condamné. — On l'abat. Pan. Le convoi des TOC s’ébranla dix minutes plus tard. Trois blindés gris mat fendant la nuit comme des requins. Elias ne bougeait pas. Le sang de Marco formait une croûte sombre sur ses mains. — Direction la Préfecture, ordonna-t-il. Le Sherpa de tête percuta la grille monumentale dans un fracas de ferraille. La meute bondit. Ils ne criaient pas. Ils marchaient avec la certitude clinique des prédateurs au sommet de la chaîne. Elias abattit deux gardes dans le hall. Deux balles dans le triangle de la mort. Il enfonça la porte du bureau du Ministre d’un coup de botte. Jean-Baptiste Vasseur était là, blafard. — Elias… L’armée est en route. — L’armée est à Carpiagne, Jean-Baptiste. Et le Mistral souffle trop fort pour les hélicos. Elias saisit le Ministre par le col, l'écrasant contre la vitre. L'odeur de l'eau de Cologne coûteuse se mélangeait à celle de la poudre. — On n'est plus vos chiens, Monsieur le Ministre. On est les nouveaux propriétaires. Vous avez armé ceux que vous méprisiez. Grosse erreur. — Qu’est-ce que vous allez faire ? Elias regarda la ville. Les quartiers Nord brûlaient au loin. — On va faire le ménage. À notre manière. Pleins pouvoirs. État d'urgence permanent. Vous allez signer ces transferts, puis vous annoncerez que le TOC prend le contrôle administratif de la zone. Vasseur s'effondra dans son fauteuil. Il n'était plus qu'une marionnette dont on avait coupé les fils. Elias se posta devant la fenêtre. Marseille était une courtisane balafrée, et ce soir, elle avait trouvé son nouveau maître. Le Mistral se leva enfin, porteur de cendres. Le convoi s’éloigna vers le port, laissant derrière lui une villa en flammes et les décombres d'une République de papier. Elias ferma les yeux, bercé par le rugissement du moteur. Il était le Parrain de la surveillance, le Seigneur des drones, le boucher de la cité. Les chiens du Mistral ne recevaient plus d'ordres. Ils les donnaient.

Le Mistral Noir

Le Mistral Noir n’était pas une tempête, c’était un linceul de silice. Marseille s’étouffait sous une chape d’ocre brûlant, une poussière de verre qui s’infiltrait partout : dans les culasses des fusils d’assaut, dans les pores saturés de sueur, jusque dans les alvéoles des poumons. En haut de la tour B de la Castellane, le monde avait cessé d’exister. Il n’y avait que ce toit de béton gris, dévoré par les bourrasques de sucre roux abrasif, et le silence d’une ville qui se digérait elle-même. Elias « Le Grec » Vardis se tenait ancré dans le goudron. Le poids de son gilet tactique ne comptait plus, seule importait l’amertume du café froid qui lui brûlait la gorge. Devant lui, à dix mètres, une silhouette découpait le brouillard minéral. Marco « Le Sang » Moretti. Un drone des TOC, un Scourge de dernière génération, tenta de se stabiliser au-dessus d'eux. Son rotor gémit, une plainte aiguë avant que le sable ne vienne gripper ses entrailles. L’engin bascula, ses capteurs thermiques clignotant une dernière fois en rouge avant de s’écraser sur le parapet dans un fracas de circuits grillés. — Même la technologie finit par crever dans cette fosse, Marco, lâcha Elias. Sa voix était basse, un grondement sourd qui semblait remonter des abysses. Marco ne répondit pas. Il ajustait son holster, un geste nerveux. Ses yeux étaient injectés de sang. Il avait troqué son uniforme de flic d'élite pour une veste de cuir sombre, mais portait toujours ses gants de combat renforcés de carbone. — Le progrès, c’est pour ceux qui ont le temps de regarder devant eux, Commandant, répondit enfin Marco avec un sifflement de tuberculeux. Moi, je regarde où je marche. Et là, on marche sur des cadavres. — On marche sur ce qu’on a semé. On n’était pas censé devenir les rois de la ville. On devait tenir la ligne. Marco laissa échapper un rire bref. — La ligne ? Celle que Vasseur a effacée ? J’ai grandi dans ces caves, Elias. Je connais le prix du respect. À Marseille, ça se pèse en kilos ou ça se compte en douilles. Le Grec fit un pas. Lent. Chaque mouvement était une chorégraphie apprise en Afghanistan. — Le respect, c’est la loyauté. Si on vend la came qu’on saisit, on n’est plus des flics. On est juste des charognards avec des badges. — Alors appelle-moi hyène, cracha Marco. Mais ma hyène a une villa à Cassis et un compte aux Bahamas que tes principes de légionnaire ne rempliront jamais. Les trois millions du convoi sont déjà évaporés. Comme ce sable. Le silence retomba. Au loin, un transformateur explosa. La lueur orange du ciel s'intensifia. Une apocalypse biblique. — Je ne suis pas venu pour l'argent, Marco. Je suis venu pour l'exemple. Subitement, Marco dégaina. Le mouvement fut fluide, instinctif. Mais Elias n'était pas un débutant. Avant même que le canon du Glock ne soit aligné, Le Grec avait plongé derrière la carcasse fumante du drone. *Clac-clac-clac.* Trois impacts déchirèrent le polymère. Elias roula, sentant la chaleur du béton contre sa joue. Il sortit son Sig Sauer, le souffle maîtrisé. — Tu vas devoir faire mieux, gamin ! Je t'ai appris à tirer, pas à arroser le vent ! Elias se redressa d'un bond et ouvrit le feu. *Double tap.* Les balles ricochèrent sur un pilier, là où Marco venait de s'abriter. — On peut encore s'arranger ! cria Marco, une pointe de panique dans la voix. Dis-leur que les mecs de la Castellane nous ont tendu une embuscade. On partage ! Cinquante-cinquante ! Tu pourras soigner ta vieille et arrêter de porter ce gilet de vingt kilos ! Elias marchait droit vers le pilier. Sa silhouette massive semblait grandir dans la brume. — On ne quitte pas le service, Marco. On attend juste que le service nous quitte. Marco surgit, le visage déformé par une rage sauvage. Il vida son chargeur. Elias sentit un choc violent à l'épaule gauche, un coup de marteau qui le fit pivoter, mais il ne tomba pas. Son kevlar avait stoppé le 9mm. Dans un même mouvement, Le Grec fut sur lui. Il n'utilisa pas sa détente. Il utilisa la crosse de son Sig. Le métal heurta la mâchoire de Marco dans un craquement de porcelaine. Marco s'effondra, son arme glissant dans le vide, trente étages plus bas. Le Grec s'agenouilla sur le torse de son lieutenant. Il posa le canon brûlant sur le front de Marco. Le sang coulait de la bouche du jeune homme, se mélangeant à la poussière pour former une boue visqueuse. — Regarde-moi, Marco. Le jeune homme gargouilla. Ses yeux cherchaient une trace du mentor qui l'avait sorti du ruisseau dix ans plus tôt. Il n'y trouva qu'un vide abyssal. Elias n'était plus un homme, il était la sentence. — Tu as trahi l'unité. Tu as trahi Marseille. J'ai cru que je pouvais sauver un chien enragé en lui mettant un collier. Le vent redoubla. Le sable fouettait leurs visages comme des micro-lames. — Adieu, fils, murmura Elias. Le coup partit. Unique. Sec. Étouffé par le rugissement du Mistral. Elias resta quelques minutes immobile, tandis que le corps de Marco se vidait de sa chaleur. Il se sentait vieux. Il activa sa radio. Les interférences grésillaient. — Ici Alpha... Viper, tu m'entends ? — Commandant ? On a perdu votre signal. Quelle est la situation ? — Situation stable. Marco a fait une chute. La tempête l'a emporté. Il y eut un silence. Un silence qui voulait dire qu'elle savait. Qu'ils savaient tous. Dans les TOC, la vérité n'était qu'une variable. — Bien reçu, Commandant. Le Ministre veut un rapport sur la saisie sécurisée. Elias cracha un mélange de sang et de silice. Il ramassa le sac de sport noir que Marco avait caché. Des liasses de billets de 500 euros brillaient sous le plastique. — Dis au Ministre que la saisie a été détruite dans l'affrontement. Il n'y a plus rien ici. Rien que du vent. Il coupa la radio et s’enfonça dans la cage d’escalier. L’escalier puait le graillon et la sueur rance. Un vide solide. Il descendait les marches avec une lenteur de prédateur blessé, le sac pesant sur son épaule comme une ancre. À l'étage 18, un gamin masqué d’un chèche l’attendait, un fusil à pompe scié à la main. — Marco... Ils disent qu'il est mort là-haut, bégaya le petit. Elias écarta le canon d’une main gantée. — Marco a fait un choix. Dis à tes patrons que le Grec descend. Et que je ne descends pas pour négocier. Arrivé au hall, l’attaque fut chirurgicale. Pas de sommation. Une grenade flash pulvérisa les vitres. Deux mercenaires d’Aegis, sanglés dans des exosquelettes, surgirent de la poussière. Leurs optiques rouges luisaient. Elias n'attendit pas. Il avait ouvert deux bouteilles de propane derrière le comptoir du gardien. — Bienvenue à Marseille, messieurs. Il pressa la détente sur une flaque d'essence. L'explosion fut une gifle de feu. Le gaz s'enflamma, transformant le hall en crématorium. Les mercenaires furent projetés. Leurs capteurs, saturés par l'incendie, devinrent aveugles. Elias surgit du brasier. Il tomba sur le premier homme avant qu'il ne se redresse. Il enfonça sa lame de carbone sous le menton, dans le point faible de l'armure. Un bruit de succion, un spasme, puis le néant. Le second soldat tenta de lever son arme. Elias brisa son casque — et la nuque en dessous — d'un coup de barre de fer. Il ressortit du bâtiment, s'enfonçant dans le mur de sable. Une berline blindée aux vitres opaques s’arrêta à sa hauteur. La vitre descendit. — Monte, Elias. C'était la voix de Moretti. Pas le mort. Le Vieux. L'oncle. Une voix de parchemin déchiré. Elias s'installa sur le cuir. L'odeur du cigare et de l'eau de Cologne l'assaillit. Le Vieux fixa les mains ensanglantées du Grec. — Tu as tué mon neveu, Elias. — Il avait oublié les règles, Moretti. Le Vieux hocha la tête. — C'est le défaut de cette jeunesse. Ils veulent tout, tout de suite. Et ce sac ? — C'est le capital de notre nouvelle entreprise. Moretti laissa échapper un rire qui finit en quinte de toux grasse. — Un syndicat de flics et de truands ? Tu crois que la ville est assez grande ? — Il n'y a plus de flics, Moretti. Il n'y a que ceux qui survivent au Mistral. Vasseur veut raser la ville pour les riches. Moi, je vais en faire un trou noir. La berline s'élança dans le néant orangé. — On va avoir besoin de munitions, Elias. — On a mieux. Viper a accès aux serveurs du Ministère. On sait où ils dorment. On va éteindre les lumières. Soudain, la radio crépita. La voix de Sarah était blanche. — Grec... Vasseur a activé le protocole Phoenix. Il ne veut plus reprendre la ville. Il va la nettoyer. Frappes thermobariques par drones autonomes. Guidage satellite. Ils ciblent les signatures thermiques. Elias regarda le Vieux. Le mafieux parut soudain très vieux, très las. — Le salaud... Il va nous brûler avec lui. Elias Vardis releva la tête vers le ciel de soufre. Là-haut, la mort descendait sur des ailes de titane. — Viper, dis aux gars de descendre dans le métro. On ne va pas se battre contre des machines. On va devenir des fantômes. Il se tourna vers Moretti. — On a éteint les lumières, Vieux. Maintenant, il faut apprendre à mordre dans le noir. La première explosion illumina le secteur de la Joliette, un dôme de feu aussitôt étouffé par le sable. Elias monta dans la berline, le cœur battant comme un tambour de guerre. Il n'était plus le patron d'une unité. Il était le chef d'une meute souterraine. — Accélère, dit-il au chauffeur. La nuit va être longue. La voiture disparut dans le tourbillon de silice, laissant derrière elle une tour en flammes et le cadavre d'un fils. À Marseille, en 2028, le soleil ne se couchait pas. Il consumait tout jusqu'à ce qu'il ne reste que les ombres. Et dans les cendres, les loups régnaient enfin.

Court-Circuit

L’air dans le « Bocal » — le centre de commandement clandestin des TOC niché sous l’ancienne base sous-marine du J4 — était une insulte aux poumons. Une mixture de sueur rance, de café brûlé et d’ozone s’échappant des serveurs. La climatisation avait rendu l’âme. Marseille était un four à céramique. Elias « Le Grec » Vardis était debout devant le mur d’écrans tactiques. Sa chemise collait à ses omoplates comme une seconde peau de serpent. Un bloc de granit. À ses pieds, la carcasse d’un drone de surveillance, optiques éclatées, ressemblait à un insecte écrasé. — Vasseur a signé l’ordre, lâcha Sarah sans lever les yeux de son clavier. Viper avait les doigts agiles, une pianiste de bordel hantée par le code. Des cernes comme des coups de poing marquaient son visage. — L’armée ? demanda Elias. Sa voix était un grondement de gravier. — La 11e DP. Ils sont au péage de Lançon. Blindés légers, brouilleurs de zone. Ils ne viennent pas pour discuter des heures supp’. Ils viennent pour l’extermination. On est des cibles prioritaires. Marco « Le Sang » Moretti entra dans la pièce. Gilet tactique lourd, sans plaques pour l’air, Glock 17 à la ceinture et Benelli M4 en bandoulière. Il balança un sac de munitions sur la table en métal. Le bruit sourd du plomb fit vibrer les tasses. — Les minots de la Castellane se chient dessus, grogna Marco. Ils ont vu les Reaper au-dessus des barres. C’est du matos qui te dézingue depuis la stratosphère sans dire bonjour. On fait quoi, Chef de groupe ? On attend le phosphore blanc ? Elias pivota. Son regard ne contenait ni peur, ni pitié. Juste le vide. Celui des rois qui préfèrent régner sur des cendres plutôt que de rendre les clés de la ville. — Vasseur pense que Marseille lui appartient parce qu’il a le tampon du ministère, dit Elias. Il pense qu’une ville est un tableur. Il a oublié que le sang des quartiers est du pétrole. Et qu’on est l’étincelle. Il posa sa main sur l’épaule de Sarah. La peau brûlait. — Sarah. Coupe le cordon ombilical de la cité. — Elias… hésita-t-elle. Les hôpitaux. Les vieux. — Les hôpitaux ont des générateurs. Pour les autres… Marseille est déjà morte, elle ne le sait juste pas encore. On va juste éteindre la lumière pour que la veuve puisse pleurer en paix. Sarah frappa la touche « Entrée ». Une violence sèche. À l’extérieur, le réseau subit une décapitation. Le ronronnement constant de la ville s’arrêta net. Puis, quartier par quartier, les lumières s’effacèrent. Ce n’était pas un fondu au noir, c’était une exécution. Les lampadaires des boulevards s’éteignirent par blocs, comme une main invisible balayant des bougies. En dix secondes, Marseille devint un trou noir de huit cents kilomètres carrés. Le silence qui suivit fut pire qu'un bombardement. Un silence lourd, troublé par le crépitement d’un transformateur rendant l’âme en crachant des étincelles bleues dans le ciel de jais. — C’est fait, murmura Sarah. La grille est morte. Dans l'obscurité du Bocal, seules les diodes rouges des serveurs éclairaient leurs visages. Des démons dans une crypte. Elias prit sa radio. — À toutes les unités TOC. Ici Le Grec. La nuit nous appartient. Passez en thermique. Pas de prisonniers. Si ça bouge et que ça ne porte pas notre brassard, vous abattez. Vasseur a voulu la guerre ? On va lui offrir un enfer sans lumière. Sur le Boulevard de Dunkerque, une colonne de l'armée avançait. Deux VBL ouvraient la marche, tourelleaux pivotant nerveusement. Le capitaine Morel jura quand ses écrans devinrent neigeux. — Lieutenant, rapport ! — Black-out total, Capitaine. On n’a plus rien. Les communications saturent. Un « ting » sec résonna contre le blindage. Un gravier. Puis un deuxième. Une bouteille de gaz bricolée au C4 détona sous le train avant du premier véhicule. Le VBL se souleva dans un fracas de métal broyé et retomba lourdement, l’essieu brisé. — Sortez ! Sortez ! Les soldats sautèrent à terre, aveugles. La poussière du Mistral créait un brouillard impénétrable. À cinquante mètres, Marco regardait la scène à travers son optique thermique. Les soldats étaient des silhouettes fantomatiques, d’un blanc éclatant sur le bitume noir. — Regarde-les, ces lapins, chuchota Marco. — Cible le gradé, ordonna Elias dans l'oreillette. On coupe la tête, le corps meurt. Marco ajusta sa visée sur la poitrine du capitaine Morel. Il retint sa respiration. La balle de .308 déchira le silence. L’impact fut d'une violence crue. Morel bascula, un jet de fluide thermique — du sang brûlant dans l'optique — aspergea le blindé. L'officier s'effondra comme une poupée dont on coupe les fils. — Un de moins, dit Marco. Dans les quartiers Nord, des trappes s’ouvrirent. Des dizaines de drones modifiés s’élancèrent avec un sifflement de frelons enragés. Marseille était devenue une arène où deux monstres se battaient pour le contrôle d’un cadavre. Elias et Sarah s'engouffrèrent dans les tunnels sous la Major. L’obscurité y était un linceul de plomb. Dans le spectre infrarouge, la ville était une plaie ouverte. — Le protocole « Terre Brûlée » est actif, dit Sarah. J’ai verrouillé les vannes de gaz du secteur 4. Une étincelle, et trois pâtés de maisons sautent. Officiellement, nous n’existons plus. Un bruit de pas lourds résonna dans la galerie. Deux silhouettes apparurent : des Prétoriens de Vasseur munis de caméras thermiques. Elias surgit, une extension de la roche. Sa main gauche étouffa le cri du premier soldat tandis que l'acier de sa lame cherchait le cerveau par le dessous du menton. Un craquement de cartilage, net. Sarah faucha le second d'une rafale courte. Elias ramassa la radio d'un mort et l'éteignit. Il alluma une cigarette. La flamme éclaira son sourire de loup. — Tu sais ce qu'est un court-circuit, Sarah ? Ça fait fondre les câbles. On est le court-circuit de Vasseur. On va brûler son système de l'intérieur. Ils atteignirent le Fort Saint-Jean. Marco y tenait trois prisonniers du 2e REG, agenouillés sous une torche chimique rouge. L’émissaire de Vasseur, Morel, attendait à une table de camping, livide. — Vardis… commença Morel. Vous ne sortirez jamais d'ici vivant. Elias s’assit en face de lui et posa son Sig Sauer sur la table, le canon pointé vers l'homme. — Morel, regardez dehors. C’est vous qui êtes enfermé avec moi. Il n’y a plus de loi. Dites à Vasseur que Marseille n’est plus à la République. Chaque gramme de poudre, chaque litre d'essence passera par nous. On est les nouveaux collecteurs d’impôts. — Les clans vont se liguer contre vous, bégaya Morel. — Les clans ? Sarah a cartographié chaque centre de pouvoir criminel. On a leurs noms, leurs adresses. On fait de la place pour la nouvelle direction à coups de grenades thermobariques. Elias se leva. Le Mistral s’était levé, sec et chaud. — Marco, raccompagne Monsieur Morel à la limite du périmètre. — Et après, Chef ? Elias regarda les flammes lécher le ciel au-dessus de la Joliette. — Après, on installe nos propres règles. On va donner à cette ville ce qu'elle a toujours voulu : un maître qui ne ment pas. Les hommes normaux meurent d'ennui, Sarah. Nous, on va vivre comme des rois. Ou crever comme des chiens. Il ramassa son arme. Le noir n’était plus une couleur à Marseille, c’était une sentence. Le règne des bêtes commençait, et les chiens n'avaient plus de laisse.

Le Dernier Carré

La pierre du Fort Saint-Jean ne transpirait plus. Elle recrachait la chaleur accumulée pendant douze heures de plomb, une haleine de fournil qui collait aux poumons. Elias « Le Grec » Vardis sentait le poids de son gilet porte-plaques s’enfoncer dans ses trapèzes, une morsure familière. À soixante piges, le cuir était tanné, mais les articulations grinçaient comme de la vieille tôle. Dans l’obscurité de la casemate, seul le clignotement bleuâtre de la console de Sarah projetait des ombres de squelettes sur les voûtes séculaires. Dehors, le Mistral s’était levé, un vent sec et rageur qui faisait chanter les antennes. Marseille, en bas, n’était qu’une mare d’obsidienne piquée de lumières électriques sales. Un disque dur corrompu que l'on tentait d'effacer par le feu. — Ils sont sur la digue, murmura Sarah. Sa voix était blanche. Deux vecteurs d’approche. Des commandos Marine. Vasseur envoie les seigneurs pour finir le travail des chiens. Elias vérifia la culasse de son HK416. Un cliquetis de fer. Une prière courte. — Les seigneurs saignent comme les autres. Écoute-moi. Poterne sud. Zodiac sous les filets. Si le ciel s’allume, tu plonges. C’est pas une étoile, c’est un chasseur. Tire-toi. — Elias… On peut encore tenir. Le Grec esquissa un sourire qui ressemblait à une cicatrice mal fermée. — On ne tient rien du tout, gamine. On est des fantômes qui attendent juste qu’on éteigne la lumière. On ne négocie pas avec la gangrène, on coupe le membre. C’est un ordre, Lieutenant. Dégage. Sarah hésita, puis s’engouffra dans l’escalier en colimaçon. Elias resta seul. Il ramassa un vieux cigare froid et le coinça entre ses lèvres. Il activa son optique thermique. L’écran du casque s’illumina d’un vert fantomatique. Trois signatures de chaleur franchissaient le mur ouest. Des mouvements fluides. Des prédateurs silencieux. — Venez, mes petits, murmura-t-il. Papa a préparé le café. Il pressa la détente. Trois coups brefs. *Tac-tac-tac*. Au même instant, à deux kilomètres de là, Marco « Le Sang » Moretti glissait dans les couloirs moquettés de la Préfecture. L’air y était filtré, trop propre, sentant l’encaustique et la trahison d’État. Il n’avait plus d’insigne, juste une rage sourde qui lui servait de boussole. Il ouvrit la porte du bureau de Vasseur sans frapper. Le ministre ne sursauta pas. Il fixait les flux vidéos du Fort Saint-Jean sur son mur d’écrans. — Vous arrivez trop tard, Moretti. Vardis est un homme mort. — On est tous morts, Jean-Baptiste. Certains le savent juste avant les autres. Marco s'approcha du bureau et posa un smartphone sur le cuir précieux. L'écran affichait des colonnes de chiffres rouges, un compte à rebours numérique qui dévorait des millions. — C’est quoi ça ? grogna Vasseur. — Ton arrêt de mort sociale. Sarah a lancé le script. Tes comptes aux Caïmans, tes SCI à Alger, tes parts dans les ports de Fos… tout s'évapore. Dans dix minutes, tu ne pourras même pas payer un café en terrasse. Pour un type comme toi, la ruine est une balle plus lente, mais elle fait plus de dégâts. Au Fort, Elias reculait pas à pas. Une balle lui avait labouré l'épaule, une autre avait mordu sa cuisse. Il n'avait plus de munitions. Il lâcha son fusil et sortit son Buck à manche en corne. Un opérateur en armure tactique surgit d'une arcade, lame noire au poing. C’était une danse de bouchers. La violence à l'état pur. L'opérateur attaqua avec une précision chirurgicale, mais Elias esquiva, porté par un instinct de vieux loup. Il plongea sous la garde, sentit la résistance du gilet kevlar, et remonta la pointe sous le sternum, là où le blindage s'arrête. Il poussa de tout son poids, de toute sa haine contre ce système qui l'avait utilisé avant de le jeter. — Dis à Vasseur que la Méditerranée n'oublie jamais ses morts, siffla Elias à l'oreille du mourant. Il laissa le corps s'effondrer, mais le reste de l'escouade entrait déjà. Les lampes tactiques l'aveuglaient. Il s'adossa au mur froid, sentant le sang inonder ses bottes. Il porta la main à sa radio. — Viper… t’es au port ? Le grésillement fut long. Puis la voix de Sarah, hachée : — J'y suis, Elias. Le moteur a démarré. — Bien. Brûle tout, petite. Ne leur laisse que les cendres. À la Préfecture, Vasseur fixait le téléphone, livide. Il voyait son empire s'effondrer en temps réel. — Tu ne sortiras pas d'ici vivant, Moretti, souffla le ministre. — Je m'en fous. Je suis un enfant de Marseille, Jean-Baptiste. On est nés dans les ruines, on sait y vivre. Toi, tu vas découvrir le froid. Marco tourna le dos au ministre, le laissant seul avec ses écrans noirs et sa solitude de paria. Au Fort Saint-Jean, Elias Vardis ferma les yeux. Il entendit le bruit des bottes approcher. Il ne craignait plus rien. Il sentit le contact froid du détonateur qu'il gardait dans sa main gauche. Une dernière coquetterie de soldat. — Allez-y, finit-il par dire aux ombres qui l'entouraient. Faites votre boulot. Mais n'oubliez pas une chose… On ne tue pas un chien enragé sans se salir les mains. Il pressa l'interrupteur. L'explosion souleva les fondations du fort, une colonne de feu qui déchira la nuit marseillaise. Le bastion séculaire s'effondra sur lui-même, emportant les secrets, les trahisons et le corps du dernier patriarche. Sur l'eau noire de la rade, Sarah ne se retourna pas. Elle fixait l'horizon, là où les données continuaient de galoper sur les serveurs du monde entier. Elle n'était plus une flic, plus une technicienne. Elias l'avait forgée dans le sang et la pierre. Elle était devenue ce qu'il craignait le plus : un Spectre. Le Mistral continua de hurler, balayant la poussière et les rêves de grandeur de ceux qui avaient cru pouvoir posséder la ville. Marseille restait là, immuable, indifférente aux fils qu'elle venait de dévorer. La nuit était loin d'être finie. Elle ne faisait que commencer.

Cendres et Sel

Le soleil de Marseille n’était plus un astre, c’était un châtiment. À travers la vitre blindée du dernier étage du « Donjon », une ancienne barre d’immeuble des Quartiers Nord convertie en centre névralgique, Elias « Le Grec » Vardis observait la ville. En bas, le bitume exsudait une vapeur toxique de goudron fondu. Les drones, scarabées de métal noir marqués du sceau des TOC, patrouillaient en cercles paresseux, leur ronronnement vibrant jusque dans les dents du Grec. Sur l’écran mural, le visage de Jean-Baptiste Vasseur s’effondrait. Le Ministre de l’Intérieur ressemblait à un cadavre forcé de porter un costume italien. Ses yeux étaient éteints, rivés sur le prompteur qui dictait son arrêt de mort politique. « … en raison des révélations concernant les graves allégations de corruption au sein des Tactical Operational Corps, j’ai remis ma démission. » Elias lâcha une bouffée de fumée. Sa voix grattait le silence comme du gravier sous une porte en fer : — Sarah a bien travaillé. À ses côtés, Marco « Le Sang » Moretti ne quittait pas des yeux l’écran. Marco portait une chemise en soie ouverte sur un gilet pare-balles ultra-léger. À son poignet, une Patek Philippe rutilante, payée par la première cargaison de méthamphétamine « sécurisée » au port autonome. — On l'a effacé, Patron. Dans deux heures, Vasseur sera un nom dans un dossier. Et nous, on aura les clefs. Le silence fut rompu par le grésillement d'une radio. « *Vecteur Alpha, ici Viper. Le cloud civil a tout absorbé. Vasseur est fini.* » La voix de Sarah Belkacem était d'une neutralité clinique. Elle émettait depuis un bunker délocalisé, là où les mandats d'arrêt s'émoussaient contre les murs de l'argent sale. — La visibilité est parfaite, Sarah, répondit Elias. Tu as fait de Marseille une terre vierge. On va pouvoir replanter. La porte blindée grinça. Deux agents traînèrent une forme humaine dans la pièce. L’homme était ligoté, un sac en toile de jute sur la tête. Marco l’arracha d’un geste sec. C’était Ziani, l’un des derniers lieutenants de la vieille garde. Ses yeux clignotèrent sous le néon cru. — Elias… commença Ziani, la voix râpeuse. Tu fais une erreur. Vous êtes des flics. Vous savez juste tenir un périmètre. Elias s’approcha lentement. Il ne prit pas la peine d’expliquer. Un homme qui possède tout n’a plus besoin de justifier son pouvoir. Il se contenta de peser son couteau de combat, une lame au carbone noir. — Le temps des parrains est terminé, Ziani. Marseille n’a plus besoin de chefs de clan. Elle a besoin d’un gestionnaire de stocks. Le Grec fit un signe de tête imperceptible. La violence fut sèche, dénuée de drame. Le coup de feu de Marco ne fut qu’un claquement étouffé. La tête de Ziani bascula. Elias regarda le corps avec l’indifférence qu’on porte à un matériel défectueux. — Nettoie ça. On prend livraison du convoi de minuit. Le convoi de blindés légers fendit la nuit vers les Calanques. Dans le premier VBL, Elias observait le défilé des façades léproses sur ses moniteurs. Le noir et blanc granuleux de la vision nocturne donnait aux quartiers Nord des airs de nécropole lunaire. — On a un rat, murmura Elias en consultant sa tablette. Deux hommes du TOC s’engouffrèrent dans une ruelle. Aucun cri. Juste le bruit sourd d'une crosse percutant un crâne. Ils traînèrent un guetteur de vingt ans devant le Grec. Le minot tremblait devant le logo des TOC. Marco s'approcha, un sourire carnassier aux lèvres. Sans une hésitation, il trancha net le lobe de l’oreille du gamin. Le sang, noir sous la lune, éclaboussa le béton. — Tu retournes voir tes patrons, dit Marco en lui glissant l’oreille coupée dans la poche. Tu leur dis que la taxe a triplé. Le convoi s'enfonça dans les lacets de Morgiou. L’air était saturé de sel et de l’odeur de sauge sauvage écrasée. Elias ajusta son monoculaire thermique. Dans l'optique, le monde devint une aquarelle de gris électrique. Sur la plage, une silhouette se détachait : l’émissaire du ministère et quatre mercenaires déchargeant des mallettes en alliage. Le prix du silence de Vasseur. — Contact, lâcha Elias. Le premier coup de feu fut une déchirure. Les hommes du TOC ouvrirent le feu en semi-automatique. Une symphonie méthodique. Pas de cris, juste le bruit des corps percutant les galets. Elias descendit la pente, achevant d'une balle un homme qui convulsait encore. La pitié était un luxe que Marseille n’exportait plus. Marco ouvrit une mallette d'un coup de botte : des lingots d'or estampillés de la Banque de France. — Coule le bateau, ordonna Elias. On monte à la Préfecture. Le convoi s’immobilisa devant les grilles du pouvoir régional. Dans le bureau du Préfet, les écrans diffusaient en boucle l'arrestation de Vasseur à la frontière suisse. Elias posa ses gants de combat sur l’acajou, marquant le vernis. Deux agents amenèrent le Commissaire Lartigues, le visage tuméfié. — Vous êtes des traîtres, Vardis, cracha Lartigues. L'État vous broiera. Elias le projeta contre la baie vitrée. Le verre gémit. — L'État est une fiction, Lartigues. Regarde par la fenêtre. Tu vois des secours ? Tu vois une autorité ? La seule réalité, c'est le Mistral et qui tient le flingue. D'un geste sec, Elias lui planta sa lame dans la cuisse. Le cri fut étouffé par la main de Marco. — Mettez-le dans une cave, ordonna Elias. Il se rassit dans le fauteuil directorial. Il n’y avait aucune joie dans son triomphe, juste la satisfaction glacée d’un prédateur ayant éliminé la concurrence. — Sarah ? verrouille tout. Marseille est en quarantaine. Je ne veux plus voir une seule ombre sans savoir à qui elle appartient. — Reçu, Elias. La grille est active. Bienvenue chez vous. Elias sortit sur le balcon. Le vent se leva, un souffle brûlant chargé de cendre. En bas, les patrouilles de la TOC quadrillaient les rues, leurs uniformes gris se fondant dans le béton. Les sirènes s'étaient tues. Dans cette ville qui n'avait jamais connu le repos, un calme de plomb s'était installé. Les gens restaient chez eux, terrifiés par cette nouvelle police qui ne protégeait plus, mais qui possédait. Elias Vardis rentra, ferma la baie, et dans le silence climatisé de son nouveau palais, il commença à redessiner la carte d'un monde où la force était la seule syntaxe. La nuit tombait sur la Méditerranée, noire et sans espoir. Les Chiens du Mistral n'étaient plus en laisse ; ils possédaient enfin le chenil. (FIN DU CHAPITRE 15)
Fusianima
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Le silence qui suivit le craquement du velcro de l’insigne d’Elias fut plus lourd que la chaleur de plomb qui écrasait l’Évêché. Dans la salle de briefing, l’air n’était plus qu’une fournaise immobile. Le vrombissement des ventilateurs ne brassait qu’une poussière invisible qui piquait la gorge. 42 ...

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