Piston dans la Gorge
Par Marcus V. — Heist
L'air pèse quarante kilos. La température stagne à quarante-cinq degrés. Kross rampe dans le boyau de zinc. Ses cent dix kilos bloquent le passage. La sueur lave la suie sur son front. Sa mâchoire en laiton reflète la lueur des conduits. Vane suit à deux mètres. Le caoutchouc de son masque colle à s...
Sueur et Laiton
L'air pèse quarante kilos. La température stagne à quarante-cinq degrés. Kross rampe dans le boyau de zinc. Ses cent dix kilos bloquent le passage. La sueur lave la suie sur son front. Sa mâchoire en laiton reflète la lueur des conduits. Vane suit à deux mètres. Le caoutchouc de son masque colle à sa peau. Il inhale un mélange d'oxygène et de poussière de charbon. Sloane glisse derrière eux. Son cuir huilé ne produit aucun son. Ses yeux injectés de sang fixent les talons de Vane.
Le conduit de ventilation numéro quatre vibre. Les turbines des Fonderies Royales tournent à plein régime. Le sol tremble. Kross s'arrête devant la première grille de sécurité. L'acier est épais de cinq millimètres. Quatre rivets fixent le cadre au châssis. Kross sort un foret à main. L'outil est lourd. Il place la pointe sur le centre du rivet supérieur.
Le métal crie. Kross tourne la manivelle avec régularité. Ses biceps se gonflent sous la chemise trempée. La mèche s'enfonce dans le fer. Des copeaux incandescents tombent sur ses avant-bras. Il ne bronche pas. La douleur est une donnée négligeable. Vane consulte sa montre à gousset. Le cadran indique trois heures du matin. Le changement de garde commence dans dix minutes.
Le premier rivet saute. Kross le rattrape au vol. Le métal brûle sa paume calleuse. Il range le débris dans sa poche. Il attaque le deuxième point de fixation. La sueur coule dans sa prothèse en laiton. Le mécanisme de sa mâchoire cliquette. Sloane sort son surin. Elle gratte la paroi du conduit. Le bruit est couvert par le vacarme des machines en contrebas.
L'air devient plus rare. La pression atmosphérique augmente. Sloane sent ses tympans craquer. Elle ne dit rien. Elle observe les soudures du conduit. Vane ajuste le débit de son filtre. Ses doigts fins tremblent légèrement. Il pense au flacon de laudanum dans sa veste. Il attend.
Le deuxième rivet lâche. Kross change de position. Ses articulations craquent. L'espace est réduit. Il utilise son épaule comme levier. Le troisième rivet résiste. Kross force. Le foret s'enfonce de deux centimètres. Le métal se tord. Un jet de vapeur s'échappe d'une fissure latérale. La température monte à cinquante degrés.
Vane surveille le manomètre portable. L'aiguille oscille dans la zone rouge. Les turbines surchauffent. Le plan de Kross est précis. Ils sont dans les entrailles de la bête. Le quatrième rivet est le plus dur. La mèche du foret commence à bleuir sous l'effet de la friction. Kross crache un mélange de salive et de poussière. Il applique une pression constante.
Le rivet explose. La grille bascule vers l'avant. Kross la saisit avant qu'elle ne frappe le fond du conduit. Il la dépose avec précaution sur le côté. Le passage est ouvert. Une odeur d'huile chaude et de métal brûlé les frappe au visage. Sloane passe devant. Elle se faufile dans l'ouverture. Sa silhouette disparaît dans l'obscurité du conduit vertical.
Kross range ses outils. Il essuie sa mâchoire avec un chiffon gras. Vane lui fait un signe de tête. Le timing est respecté. Ils s'enfoncent plus profondément dans le système respiratoire de Londres. Les parois de métal résonnent comme un tambour. Le Cœur-Vapeur bat à quelques mètres sous leurs pieds.
Ils descendent une échelle de service. Le métal est glissant. La graisse recouvre chaque échelon. Kross descend le premier. Ses bottes ferrées claquent contre les barreaux. Vane suit, une main sur son masque. Sloane ferme la marche, le regard tourné vers le haut. Ils atteignent une plateforme en caillebotis. En bas, les pistons géants montent et descendent. Le mouvement est hypnotique.
Kross pointe une conduite de vapeur principale. Elle est peinte en rouge. C'est leur cible. Vane sort un chronomètre. Il le pose sur une caisse de munitions vide. Le décompte commence. Trois cent soixante secondes. Pas une de plus. Kross saisit une masse. Il regarde le premier sas. Le métal est brûlant. Il lève l'outil. Le premier coup de masse déchire le silence de la fonderie.
Le métal hurle sous l'impact. Une alarme retentit au loin. Kross frappe encore. La structure du sas se déforme. Vane prépare les charges de sabotage. Il manipule les détonateurs avec une précision chirurgicale. Sloane sort ses deux surins. Elle se place dos à eux. Elle surveille l'accès sud. Une sentinelle mécanique approche. Le bruit de ses engrenages est sec.
Kross donne un dernier coup. Le sas cède. La vapeur s'échappe dans un sifflement assourdissant. La visibilité tombe à zéro. Kross entre dans la salle des turbines. Ses muscles sont tendus. Il avance dans le brouillard blanc. Vane pose la première charge sur l'axe de rotation. Le chronomètre affiche trois cents secondes.
Sloane voit une ombre. La sentinelle mécanique émerge de la vapeur. C'est un modèle de patrouille à quatre pattes. Ses senseurs optiques balayent la zone. Sloane ne respire plus. Elle bondit. Son surin trouve une faille dans l'articulation du cou. Elle sectionne les câbles hydrauliques. Le liquide noir gicle sur son visage. La machine s'effondre.
Kross atteint le panneau de contrôle. Il connaît ces leviers. Il les a dessinés dix ans plus tôt. Il tire la poignée de décompression. Le sol tremble violemment. Les turbines ralentissent. Le bruit change de fréquence. Il devient un grondement sourd. Vane termine de poser les charges. Il active le détonateur à distance.
Le temps presse. Deux cent quarante secondes. Kross se dirige vers la réserve d'or. La porte est blindée. Il utilise un pied-de-biche pour forcer le mécanisme de verrouillage. Le métal gémit. Vane l'aide. Ils poussent ensemble. La porte s'ouvre de quelques centimètres. L'éclat du métal précieux brille dans la pénombre.
Sloane achève une deuxième sentinelle. Elle utilise le pied-de-biche de Kross pour briser le processeur central. Les machines sont nombreuses. Elles convergent vers leur position. Kross et Vane chargent les premiers sacs d'or. Chaque sac pèse vingt kilos. Ils en prennent dix. Le poids est énorme.
Cent quatre-vingts secondes. La surpression devient critique. Les tuyaux commencent à éclater. Des jets de vapeur scalpent la peinture des murs. Kross porte trois sacs sur son dos. Vane en porte deux. Sloane prend les derniers. Ils courent vers la sortie de secours. L'air est devenu irrespirable.
La chaleur est insupportable. La peau de Kross commence à cloquer. Il ne s'arrête pas. Vane trébuche. Kross le relève par le col. Ils atteignent le conduit de sortie. Sloane lance les sacs à l'intérieur. Elle grimpe la première. Vane suit. Kross entre en dernier.
Soixante secondes. Le Cœur-Vapeur est sur le point de lâcher. Les vibrations sont telles que les boulons sautent des murs. Ils rampent à une vitesse folle. Le conduit est incliné vers le haut. La sortie donne sur les quais de la Tamise.
Trente secondes. Kross voit la lumière du jour au bout du tunnel. Il pousse Vane. Ils sautent sur le quai en bois. Sloane est déjà là. Elle récupère les sacs. Kross sort en dernier. Il se jette au sol.
L'explosion se produit. Le sol se soulève. Une colonne de vapeur et de feu jaillit des bouches d'aération. Le bruit est celui d'une fin du monde. Les Fonderies Royales s'effondrent de l'intérieur. La pression est relâchée.
Kross se relève. Il crache du sang. Sa mâchoire en laiton est tordue. Il regarde les sacs d'or. Vane vérifie son masque. Il est brisé. Sloane range ses surins. Elle regarde les ruines fumantes. Le Cœur-Vapeur est mort. Londres est plongée dans le noir. Kross ramasse un sac. Il marche vers l'ombre des entrepôts. Les autres suivent. La mission est accomplie.
Sentinelles de Fonte
Le couloir s'enfonce dans les entrailles du Secteur 4. Les parois de fonte suintent une eau saumâtre. La température atteint quarante-huit degrés Celsius. Kross marche en tête. Ses bottes ferrées claquent sur la grille métallique. Vane suit à trois mètres. Il ajuste son masque respiratoire. Le caoutchouc siffle à chaque inspiration. Sloane ferme la marche. Elle glisse sans un bruit. Ses yeux scrutent les ombres derrière les tuyauteries.
La vapeur sature l'espace. La visibilité tombe à deux mètres. Kross lève une main massive. Le groupe s'immobilise. Un bruit de succion mécanique résonne devant eux. C'est un rythme régulier. Un piston lourd. Une soupape qui lâche du lest. Deux silhouettes massives se détachent du brouillard. Ce sont des sentinelles de modèle 09. Deux mètres dix de cuivre et d'acier. Leurs bras se terminent par des pinces hydrauliques. Les optiques de verre dépoli virent au rouge terne. Les automates détectent la chaleur humaine.
Kross ne recule pas. Il empoigne sa masse de chantier. Le manche en frêne est poli par la sueur. Vane consulte son chronomètre de gousset. Le temps presse. Les turbines tournent encore à plein régime. La pression monte dans les collecteurs principaux. Sloane sort ses deux surins. Les lames sont en acier trempé. Elle disparaît dans un nuage de vapeur latérale.
La première sentinelle avance. Ses articulations grincent par manque de lubrifiant. Elle lève son bras droit. La pince se referme dans le vide. Le métal claque violemment. Sloane réapparaît derrière la machine. Elle se plaque contre la carcasse brûlante. Le cuir de sa combinaison fume. Elle repère le faisceau de câbles hydrauliques à la base du cou. Les tuyaux sont protégés par une maille d'acier. Elle frappe avec précision. Le premier surin écarte la maille. Le second sectionne le caoutchouc.
Un jet de liquide noir jaillit sous pression. L'huile bouillante asperge le mur. La sentinelle tremble. Son bras gauche retombe lourdement. Les engrenages internes s'emballent. Sloane pivote. Elle plante sa lame dans le joint de la jambe droite. Le piston explose. L'automate bascule sur le côté. Il percute une conduite de vapeur. Le choc déchire le métal. Un sifflement strident emplit le couloir. La machine est au sol. Elle s'agite comme un insecte écrasé.
La seconde sentinelle charge Kross. Elle ignore Sloane. Sa trajectoire est rectiligne. Kross écarte les jambes pour stabiliser ses cent dix kilos. Il attend l'impact. La pince de l'automate vise sa cage thoracique. Kross pivote sur sa hanche gauche. Il évite la morsure de l'acier de quelques centimètres. Il balance la masse dans un arc de cercle horizontal. Le choc est sourd. La tête de la sentinelle vole en éclats. Des morceaux de verre et de laiton jonchent le sol.
L'automate sans tête continue d'avancer. Ses capteurs de secours prennent le relais. Il tente de saisir Kross à la gorge. Kross saisit le bras mécanique à mains nues. Ses muscles se tendent sous sa chemise de grosse toile. La prothèse en laiton de sa mâchoire brille sous la lumière des torches. Il grogne. Il force sur l'articulation de la machine. Le métal plie. Les rivets sautent un à un. Kross lâche le bras et frappe verticalement. La masse s'abat sur le thorax de la sentinelle. La plaque de blindage s'enfonce. Le moteur à vapeur interne explose.
Une gerbe de suie et d'étincelles recouvre Kross. Il recule d'un pas. La carcasse de la sentinelle s'effondre dans un fracas de ferraille. L'odeur d'huile brûlée devient insupportable. Vane s'approche des débris. Il vérifie l'état des composants. Il récupère un engrenage encore chaud. Il le glisse dans sa sacoche. Sloane range ses lames. Elle essuie le sang sur son pantalon. Ce n'est pas son sang. C'est de la graisse noire.
Le silence revient brièvement. Seul le sifflement de la conduite percée persiste. Kross crache une traînée de salive noire. Il ramasse sa masse. Son regard se porte sur la porte blindée au fond du couloir. C'est l'accès aux turbines centrales. Le métal de la porte vibre. La température grimpe encore de deux degrés.
Vane regarde son cadran. Trois cent quarante secondes avant la surpression critique. Il ne dit rien. Il montre la porte du doigt. Kross hoche la tête. Ils marchent sur les restes des automates. Les engrenages craquent sous leurs semelles. L'air est une soupe de carbone et d'eau. Les poumons brûlent. Chaque mouvement demande un effort conscient.
Sloane prend les devants. Elle examine le verrou de la porte. C'est un mécanisme à triple disque. Elle sort ses outils de précision. Ses doigts fins ne tremblent pas. Elle insère une tige de métal dans la serrure. Elle écoute le mouvement des goupilles. Kross surveille le couloir arrière. Il sait que d'autres sentinelles arrivent. Le bruit du combat a alerté le système central.
Un déclic résonne. Le premier disque tourne. Sloane ajuste sa position. Elle transpire. La sueur pique ses yeux injectés de sang. Elle ne cille pas. Deuxième déclic. La porte tremble sous la pression interne de la salle des turbines. Vane prépare les charges de démolition. Il manipule les détonateurs avec des gestes lents. Il connaît la volatilité du mélange.
Le troisième disque s'enclenche. Les gonds de la porte gémissent. Kross pose ses mains sur les poignées en fer froid. Il tire de toutes ses forces. Le joint d'étanchéité cède dans un cri de métal déchiré. Une vague de chaleur frappe le groupe. Ils entrent dans la salle des turbines. Le vacarme est assourdissant. Les machines géantes tournent à une vitesse folle. Les bielles montent et descendent comme des pilons de forge.
Kross désigne la turbine numéro un. C'est la cible. Vane se dirige vers le socle en béton. Il commence à poser les explosifs sur les axes de rotation. Sloane grimpe sur les passerelles supérieures. Elle surveille les accès en hauteur. Ses surins sont de nouveau sortis. Elle observe les conduits d'aération.
Le sol tremble violemment. Un boulon de la taille d'un poing saute du mur. Il siffle aux oreilles de Vane avant de s'écraser contre une cuve. La structure des Fonderies Royales arrive à sa limite élastique. Kross reste au centre de la pièce. Il attend. Il est le rempart. Il regarde les ombres qui s'agitent dans les galeries de maintenance. Le combat n'est pas fini. Les sentinelles de fonte ne sont que le premier rideau. Le Cœur-Vapeur protège son or avec acharnement.
Vane termine le câblage. Il lève le pouce vers Kross. Le décompte affiche trois cents secondes. L'air devient du plasma. La lumière des foyers de charbon donne à la salle une teinte rouge sang. Kross serre le manche de sa masse. Il sent la vibration du métal dans ses os. Il attend la suite. Il n'a pas peur. Il n'a pas d'émotions. Il a une mission. Il a un timing. Il a une cible.
Le métal hurle encore. Une nouvelle sentinelle émerge de la vapeur, plus massive que les précédentes. Kross crache au sol. Il avance vers la machine. Le rythme de la mitraillette reprend dans sa tête. Un pas. Un coup. Un mort. La routine du mercenaire dans l'enfer de Londres.
La Cathédrale des Pistons
Kross franchit le sas de décompression du secteur quatre. L'air pèse deux bars de plus. Ses poumons forcent sur la cage thoracique. La Cathédrale des Pistons s'étend sur trois hectares souterrains. Le plafond disparaît dans une nappe de fumée noire et de suie. Six pistons géants martèlent le sol de la Cité. Chaque bloc de fonte déplace mille tonnes à chaque cycle. Le choc remonte dans les chevilles de Kross. La vibration brise les vitres des cadrans de contrôle muraux. Les débris de verre crissent sous ses bottes ferrées.
Vane ajuste son masque respiratoire. Le caoutchouc noir colle à sa peau moite. Le filtre siffle à chaque inspiration. Il serre les sangles en cuir huilé. La sueur coule dans ses yeux injectés de sang. Il ne cligne pas. Ses doigts fins manipulent les cadrans de pression d'une console secondaire. L'aiguille oscille dans la zone rouge. Cent vingt décibels. Le vacarme est une masse solide. Il frappe les corps. Il secoue les organes internes. Il interdit toute parole.
Sloane rampe sur une conduite de décharge latérale. Le métal est à cent degrés. Son cuir huilé protège sa peau des brûlures immédiates. Elle observe la turbine centrale depuis sa position surélevée. C'est un cylindre de bronze massif de quinze mètres de diamètre. Des tuyaux de cuivre de la taille d'un tronc d'arbre l'alimentent en vapeur vive. La rotation crée un vent brûlant. Les cheveux de Sloane roussissent aux pointes. Elle ignore la douleur physique. Elle cherche les points d'ancrage du carter blindé.
Kross avance dans l'allée centrale. Il tient sa masse à deux mains. Le manche en frêne est poisseux de graisse. Une sentinelle de type Garde-Forge émerge de l'ombre d'un piston. Elle mesure deux mètres cinquante. Son corps est un assemblage de réservoirs sous pression et de pistons articulés. Elle n'a pas de visage. Juste une lentille de verre épais derrière une grille de fer. La machine lève un bras hydraulique terminé par une pince de levage. Elle frappe. Kross pivote sur sa jambe gauche. Le coup de la pince pulvérise le sol en béton. Les éclats de pierre ricochent sur la prothèse en laiton de Kross.
Kross balance sa masse dans un arc horizontal. Le métal percute le réservoir principal de la sentinelle. L'acier se déchire. La vapeur sature l'espace dans un sifflement aigu. La visibilité tombe à zéro. La machine bascule vers l'avant. Sloane saute depuis la conduite supérieure. Elle atterrit sur le dos de la sentinelle. Elle plante son surin dans le régulateur de vitesse centrifuge. Les engrenages de précision éclatent. La sentinelle s'immobilise dans un dernier spasme hydraulique. Elle n'est plus qu'un tas de ferraille fumant.
Vane arrive au pied de la turbine centrale. Il pose sa main gantée sur la paroi vibrante. Le métal hurle sous la pression interne du Cœur-Vapeur. Il identifie les huit boulons de fixation du carter. Ils font la taille d'une tête d'homme. Vane sort une clé pneumatique de son sac de transport. L'outil pèse dix kilos. Il branche le flexible sur une prise de vapeur murale. L'air comprimé fait hurler le moteur de la clé. Le son s'ajoute au vacarme des pistons.
Le décompte affiche deux cent quatre-vingts secondes. L'air devient opaque. La condensation ruisselle sur les parois de briques sombres. Kross surveille les accès nord et sud. Il recharge son fusil à pompe. Les cartouches de calibre douze claquent dans le magasin tubulaire. Il attend les renforts de la garde impériale. Ils utiliseront les tunnels de maintenance. Il vérifie l'état de sa prothèse de mâchoire. Le laiton est chaud.
Sloane installe des charges explosives sur les supports de la turbine. Elle manipule le fulminate de mercure avec une précision clinique. Ses mains ne tremblent pas malgré les vibrations du sol. Elle connecte les détonateurs à une horloge mécanique protégée par un boîtier en plomb. Le tic-tac est inaudible dans le fracas ambiant. Elle fait un signe de tête bref vers Vane.
Vane commence le déboulonnage. La clé pneumatique cogne contre l'acier trempé. Le premier boulon cède. Il tombe sur les dalles avec un bruit sourd de métal lourd. Le carter de la turbine commence à vibrer de manière irrégulière. La rotation ralentit de quelques tours par minute. Le sifflement de la vapeur change de fréquence. Il devient plus grave. La structure des Fonderies Royales gémit.
Kross repère un mouvement à cinquante mètres dans la brume. Trois silhouettes en armure de fonte avancent en formation de combat. Ce sont les Prétoriens de la Vapeur. Ils portent des lances thermiques reliées à des réservoirs dorsaux. Le bout des lances brille d'un blanc aveugle. Kross épaule son fusil. Il vise le centre de la masse. Il presse la détente. Le recul secoue son épaule massive. Le premier Prétorien recule sous l'impact. Sa plaque de poitrine est défoncée. Il ne tombe pas. Il lève sa lance.
Un jet de plasma traverse la pièce. Il consume l'oxygène instantanément. Le métal d'un piston voisin fond et coule comme de la cire. Kross se jette derrière un pilier de soutien. La chaleur lui brûle le visage. Il ne crie pas. Il vérifie sa réserve de munitions. Il reste quatre cartouches. Sloane quitte la turbine. Elle se glisse dans les ombres des tuyauteries. Elle contourne les Prétoriens par la gauche. Son surin est prêt.
Vane retire le quatrième boulon. La turbine émet un grognement métallique. L'axe de rotation commence à se voiler. Le balourd secoue toute la salle. Des rivets sautent du plafond. Ils tombent comme des balles de fusil. Un rivet traverse l'épaule de Vane. Le sang noir imbibe sa chemise grise. Vane ne lâche pas sa clé pneumatique. Il place l'outil sur le cinquième boulon. Il serre les dents derrière son masque.
Kross sort de sa cachette. Il tire deux fois. Les Prétoriens sont à dix mètres. Leurs lances thermiques découpent l'air. Kross sent l'odeur de sa propre peau qui brûle. Il lance sa masse de toutes ses forces. L'arme percute le casque du Prétorien de tête. Le crâne et le métal s'écrasent ensemble. Le corps tombe lourdement. Sloane surgit derrière le deuxième garde. Elle tranche les tuyaux d'alimentation de son réservoir dorsal. Une explosion de vapeur scalpe le Prétorien. Il s'effondre en hurlant sans bruit.
Le troisième Prétorien pivote. Sloane est déjà loin. Kross charge. Il utilise son poids pour percuter l'armure. Les deux hommes roulent au sol entre les pistons en mouvement. Un piston de dix tonnes s'abat à quelques centimètres de leurs têtes. Le sol se fissure. Kross saisit le tuyau de la lance thermique. Il le tord. La chaleur se retourne contre le porteur. L'armure du Prétorien devient rouge. L'homme à l'intérieur cuit instantanément. Kross se relève. Il crache un mélange de sang et de suie.
Vane termine le dernier boulon. Le carter de la turbine s'ouvre dans un fracas de fin du monde. La vapeur s'échappe en un geyser vertical. La pression chute brutalement dans le secteur quatre. Les alarmes de la Cité hurlent à l'extérieur. Vane regarde l'intérieur de la machine. Les lingots d'or d'État sont empilés dans le compartiment blindé du rotor. Ils brillent d'un éclat terne sous la lumière des foyers.
Cent vingt secondes avant l'explosion thermique. Kross ramasse son fusil. Il désigne les sacs de transport. Sloane récupère les premiers lingots. Ils pèsent douze kilos chacun. Elle les jette dans les sacs en toile renforcée. Vane aide à l'extraction malgré sa blessure à l'épaule. Le sang continue de couler sur son bras. Il ne ralentit pas le rythme.
Le métal de la turbine centrale commence à bleuir sous l'effet de la chaleur résiduelle. Les parois se déforment. Le Cœur-Vapeur entre en phase critique. La structure des Fonderies Royales arrive à sa limite élastique. Kross charge deux sacs sur ses épaules. Il pèse maintenant cent quarante kilos. Il se dirige vers la sortie de secours.
Sloane et Vane suivent. Ils courent entre les pistons qui ralentissent. Le rythme cardiaque de la machine s'arrête. Le silence qui s'installe est plus terrifiant que le bruit. C'est le silence avant la rupture totale. Ils atteignent le tunnel de service. Kross jette un dernier regard sur la Cathédrale. La première conduite principale explose. Le plasma envahit l'espace. Ils s'enfoncent dans le noir.
Le Point de Rupture
Kross se tient devant la soupape de sécurité numéro quatre. L’acier est noir de suie. La chaleur irradie la paroi de la cuve. Il empoigne la roue en fonte à deux mains. Ses muscles se contractent sous le cuir huilé. La prothèse en laiton de sa mâchoire grince. Il pèse de tout son poids vers la gauche. Le métal résiste. La rouille bloque le mécanisme depuis des décennies. Kross grogne. Il frappe le volant avec la paume de sa main. Un choc sec. Le verrou interne saute. La roue tourne d'un quart de cercle.
Un sifflement aigu déchire l'air ambiant. La vapeur s'échappe par les joints d'étanchéité. Les turbines centrales perdent leur élan. Le bourdonnement grave descend dans les basses. Les vibrations du sol s'arrêtent net. Le silence pèse sur les tympans. Vane vérifie son chronomètre de poche. Les aiguilles tremblent entre ses doigts fins. Sloane observe les passerelles supérieures. Elle serre la poignée en os de son surin. Ses yeux injectés de sang fixent l'obscurité des conduits.
Le liquide de refroidissement cesse de circuler dans les veines de cuivre. Les tuyaux deviennent rouges. La chaleur transforme l'air en un voile épais. La sueur coule dans les yeux de Kross. Il essuie son front d'un revers de manche. Le cadran de pression indique cent-vingt bars. L'aiguille dépasse la zone critique. Le métal des cuves commence à gémir. Les rivets sautent. Ils percutent les parois comme des balles de fusil. Un jet de vapeur scalpe la peinture du plafond. Les lambeaux noirs tombent sur le sol.
La pression monte dans les collecteurs principaux. Les pistons se figent en position haute. La vapeur ne circule plus vers les condenseurs. Elle s'accumule dans le ventre de la machine. Le Cœur-Vapeur gonfle. Les soudures craquent sous la contrainte thermique. Une odeur de graisse brûlée remplit la pièce. Vane ajuste son masque respiratoire. Ses poumons sifflent à chaque inspiration. Il fait signe à Sloane. Le timing est serré.
Kross saisit une barre à mine. Il l'insère dans l'encoche de la vanne de décharge. Il tire vers le bas. Ses vertèbres craquent sous l'effort. L'acier hurle contre l'acier. La soupape cède enfin dans un fracas de métal brisé. Un jet de vapeur blanche frappe le sol. Le béton se fissure sous le choc thermique. La rotation des turbines s'arrête totalement. Les engrenages de dix tonnes perdent leur inertie. Le balancier principal se bloque. La structure entière tremble sur ses fondations de granit.
Sloane glisse le long de la paroi métallique. Le cuir de sa veste fume au contact de la chaleur. Elle ne bronche pas. Ses yeux scannent les soupapes secondaires. Vane manipule les vannes de décharge avec une précision chirurgicale. Il injecte une dose de laudanum dans son bras gauche. Le tremblement de sa main s'arrête instantanément. Il tourne le robinet de purge. Rien ne sort. Le circuit est bouché par les sédiments. La surpression est maintenant inévitable.
Le manomètre de la turbine centrale explose. Le verre vole en éclats tranchants. Kross protège son visage avec son avant-bras massif. Le métal de la turbine bleuit sous l'effet de la température. La déformation est visible à l'œil nu. Les poutres de soutien fléchissent. Le Cœur-Vapeur devient une bombe à retardement. La température grimpe de dix degrés par seconde. L'oxygène se raréfie dans la salle des machines. Chaque inspiration brûle les muqueuses de la gorge.
Kross récupère son pied-de-biche. Il frappe le carter de protection de la génératrice. Le métal cède après trois coups. Il expose les bobines de cuivre. La chaleur a déjà fait fondre l'isolant. Une odeur d'ozone est absente, remplacée par celle du soufre. Sloane s'approche avec les sacs de transport. Elle évite les jets de vapeur qui sortent des tuyaux crevés. Ses mouvements sont rapides et précis. Elle ne regarde pas les cadrans. Elle écoute le chant du métal qui agonise.
Vane consulte à nouveau son chronomètre. Il reste trois cents secondes avant la rupture totale. Il pointe la sortie du doigt. Kross hoche la tête. La mâchoire en laiton brille sous la lueur des fourneaux. Il saisit le premier sac de lingots. Le poids est de douze kilos. Il le jette sur son épaule sans effort apparent. La sueur trace des sillons clairs sur son visage couvert de suie. Il avance vers le tunnel de service.
Une conduite de vapeur explose sur leur droite. Le souffle projette des débris de fonte. Sloane plonge au sol. Elle roule et se rétablit immédiatement. Son oreille arrachée saigne à nouveau. Elle ignore la douleur. Elle ramasse le deuxième sac. Vane boite légèrement. Sa blessure à l'épaule s'est rouverte. Le sang imbibe sa chemise grise. Il ne ralentit pas la cadence. La survie dépend de la vitesse.
Le sol de la fonderie ondule. La pression souterraine cherche une issue. Les dalles de pierre se soulèvent. De la vapeur sous haute pression jaillit des fissures. Le bruit est assourdissant. C'est le cri d'une bête qu'on égorge. Kross enfonce la porte de sécurité d'un coup de botte. Les gonds s'arrachent du mur. Ils pénètrent dans le tunnel de service. L'air y est plus frais, mais saturé d'humidité.
Kross s'arrête un instant. Il regarde en arrière. La turbine centrale est devenue incandescente. Elle émet une lumière rouge sombre. Les parois de la Cathédrale se déforment comme de la cire. Le système de refroidissement est mort. Le Cœur-Vapeur entre en phase de fusion. La structure des Fonderies Royales arrive à sa limite élastique. Kross charge un deuxième sac sur son autre épaule. Il pèse maintenant cent quarante kilos. Ses pieds s'enfoncent dans le sol meuble du tunnel.
Sloane et Vane le dépassent. Ils courent entre les pistons qui ralentissent péniblement. Le rythme cardiaque de la machine s'arrête. Le silence qui s'installe est lourd. C'est le silence avant la rupture moléculaire de l'acier. Ils atteignent le premier palier de décompression. Kross jette un dernier regard sur la salle des machines. La première conduite principale de vapeur explose avec la force d'un canon. Le plasma thermique envahit l'espace. Les passerelles de fer sont vaporisées instantanément.
Ils s'enfoncent dans l'obscurité du tunnel. La chaleur les poursuit. Le souffle de l'explosion pousse dans leur dos. Kross ne se retourne plus. Il court. Ses bottes frappent le métal des grilles. Vane respire avec difficulté. Sloane garde ses mains sur ses sacs. Le Cœur-Vapeur est derrière eux. La bombe est amorcée. Londres va trembler. Ils ont le métal. Ils ont la vie. Pour l'instant.
360 Secondes
Vane presse le bouton latéral de son chronomètre. Le cadran à quartz affiche trois cent soixante secondes. Les chiffres rouges luisent dans la pénombre du tunnel. La vapeur siffle derrière les parois de cuivre. Le son est aigu. Il déchire les tympans. Kross ajuste la sangle de son sac. Cent quarante kilos d'or pèsent sur ses vertèbres. Ses muscles se contractent sous la sueur. La température monte de quatre degrés par minute. L'air devient épais. Il a le goût du fer et de la graisse brûlée.
Vane vérifie son masque respiratoire. Le filtre à charbon sature. Ses inspirations sont courtes. Ses poumons brûlent. Il regarde le manomètre mural. L'aiguille dépasse la zone critique. Le métal des conduits se dilate. Des craquements sourds résonnent dans la structure. Les rivets sautent les uns après les autres. Ils frappent les parois comme des balles de fusil. Kross avance. Ses bottes de cuir ferrées claquent sur la grille. Il ne regarde pas en arrière.
Sloane ferme la marche. Ses mains serrent les poignées de ses sacs. Elle glisse sur le métal humide. Ses yeux injectés de sang scannent les soupapes de sécurité. La pression atmosphérique augmente. Ses oreilles bourdonnent. Elle sent le sang couler de son nez. Elle l'essuie d'un revers de manche. Le liquide est noir sous la lumière des lampes à huile. Elle observe la nuque de Kross. Elle calcule la distance. Son surin est logé dans sa manche droite. Le manche en os est sec.
Trois cent vingt secondes.
Le tunnel de service s'élargit. Des pistons massifs battent encore la mesure. Le mouvement est lent. Le lubrifiant bout dans les réservoirs. Une odeur de soufre envahit l'espace. Kross s'arrête devant une vanne circulaire. Le volant de fonte est brûlant. Il saisit un chiffon gras. Il tourne le volant vers la gauche. Le métal hurle. La vapeur s'échappe par les joints. Un jet de gaz thermique frôle son bras. La peau de son avant-bras cloque instantanément. Kross ne bronche pas. Il force sur la vanne. Le mécanisme cède.
Vane consulte son cadran. Deux cent quatre-vingts secondes. Il ajuste son injecteur de laudanum. L'aiguille pénètre la veine de son poignet. Le produit stabilise ses mains. Ses tremblements cessent. Il observe les conduites principales. Elles vibrent violemment. L'alliage de laiton vire au rouge sombre. La chaleur déforme la perspective. L'air ondule au-dessus du sol. Les parois semblent respirer. Le Cœur-Vapeur entre en phase de rupture moléculaire.
Sloane se rapproche de Vane. Elle marche avec une agilité de prédateur. Ses pieds ne font aucun bruit. Elle évite les flaques d'eau bouillante. Elle regarde les manomètres. La pression interne atteint douze mille bars. Les turbines centrales ralentissent. Le silence remplace le fracas habituel. Ce silence est dangereux. Il annonce l'explosion finale. Sloane resserre sa prise sur son arme. Elle attend le palier de décompression.
Deux cent quarante secondes.
Ils atteignent le secteur G-4. Les parois sont tapissées de tuyaux de petit calibre. Ils ressemblent à des veines sur un corps écorché. Kross halète. Sa prothèse en laiton chauffe contre sa mâchoire. Le métal lui brûle la gencive. Il sent le goût du sang et du métal oxydé. Il jette le sac d'or par-dessus une rambarde. Le sac percute le niveau inférieur. Le son est lourd. Kross descend l'échelle de fer. Les barreaux lui brûlent les paumes. Il ignore la douleur.
Vane suit. Ses mouvements sont mécaniques. Il compte les secondes dans sa tête. Le rythme est précis. Il ne laisse aucune place à l'erreur. Une conduite de dérivation explose à dix mètres. Le souffle le projette contre la paroi. Son masque se fissure. L'air brûlant pénètre dans ses poumons. Il tousse. Un liquide noir macule l'intérieur de sa visière. Il se relève. Ses doigts cherchent le chronomètre. Le compte à rebours continue.
Deux cents secondes.
L'obscurité est totale. Seules les lueurs des tuyaux chauffés au rouge éclairent le chemin. Kross ramasse le sac. Il avance vers la porte blindée du sas de sortie. Le mécanisme est bloqué par la dilatation thermique. Il pose ses mains sur le levier de secours. Il tire. Ses biceps gonflent. Les coutures de sa veste en cuir craquent. Le métal résiste. Il grogne. Un son guttural sort de sa gorge. Le levier bouge d'un millimètre.
Sloane observe la scène. Elle reste en retrait. Elle ne participe pas à l'effort. Ses yeux fixent la sortie. Elle sait que le temps presse. Elle vérifie la charge de démolition dans sa poche. Le syndicat veut la destruction totale. Les mercenaires sont des variables ajustables. Elle attend que Kross ouvre la porte. Elle attend le moment de la bascule.
Cent soixante secondes.
Le levier cède brusquement. La porte coulisse dans un grincement de métal broyé. Un courant d'air froid s'engouffre dans le tunnel. La rencontre entre l'air froid et la vapeur crée un brouillard épais. On ne voit plus à un mètre. Kross s'engouffre dans le sas. Il traîne le sac d'or. Le métal racle le sol. Vane le suit de près. Il trébuche sur un débris. Kross le saisit par le col. Il le propulse à l'intérieur du sas.
Cent vingt secondes.
Le sol tremble. Une vibration profonde monte des entrailles de la terre. Les turbines centrales se désintègrent. Le bruit est celui d'un effondrement de montagne. Des plaques de blindage se détachent du plafond. Elles s'écrasent sur les passerelles. La structure entière de la Fonderie Royale se tord. Les poutres de soutien plient comme des allumettes. La chaleur devient insupportable. Les vêtements commencent à fumer.
Sloane entre dans le sas. Elle se place derrière Kross. Elle sort son surin. La lame brille faiblement. Kross est de dos. Il manipule les commandes de fermeture du sas interne. Ses mains sont larges. Sa nuque est exposée. Sloane lève le bras. Une secousse violente la déséquilibre. Le plafond du tunnel s'effondre derrière elle. Un mur de flammes et de vapeur s'engouffre dans l'ouverture.
Quatre-vingts secondes.
Kross verrouille la porte blindée. Les verrous de trois pouces s'enclenchent. Le bruit des mécanismes offre un répit temporaire. De l'autre côté de la paroi, l'enfer hurle. Le métal de la porte commence à chauffer. La peinture cloque. Elle tombe en écailles noires. Kross se tourne vers Sloane. Il voit le surin dans sa main. Ses yeux froids fixent la lame. Il ne dit rien. Il n'exprime aucune surprise.
Vane s'effondre contre la paroi. Il arrache son masque brisé. Son visage est rouge vif. Ses yeux sont vitreux. Il regarde son chronomètre. Soixante secondes. Il sort un revolver de sa ceinture. Il le pose sur ses genoux. Le canon pointe vers le centre de la pièce. Il ne vise personne en particulier. Il attend la fin. Le tic-tac du chronomètre est le seul son audible dans le sas.
Quarante secondes.
Kross avance vers Sloane. Il ne court pas. Il marche avec une lourdeur inévitable. Sloane recule. Elle pointe sa lame vers la gorge de Kross. Elle cherche une ouverture. Kross tend le bras. Il saisit le poignet de Sloane. Il serre. Les os craquent. Sloane lâche le surin. Elle ne crie pas. Elle frappe Kross au visage avec son autre main. Le coup percute la prothèse en laiton. Ses articulations se brisent sur le métal.
Vingt secondes.
Une explosion massive secoue le sas. La porte blindée se courbe vers l'intérieur. Les soudures lâchent. Des jets de vapeur haute pression pénètrent dans la pièce. Kross plaque Sloane contre la paroi. Il maintient son poignet brisé. Il ne la tue pas. Il l'utilise comme bouclier contre les jets de vapeur. Sloane convulse. La vapeur scalpe la peau de son dos. Elle ouvre la bouche pour hurler. Aucun son ne sort.
Dix secondes.
Vane regarde les chiffres. Cinq. Quatre. Trois. Il ferme les yeux. Kross lâche Sloane. Il saisit la poignée de la trappe de sortie extérieure. Il tourne le volant. La trappe s'ouvre sur l'air frais de la nuit londonienne. Il jette le sac d'or à l'extérieur. Il saisit Vane par la ceinture. Il le projette dans le vide.
Zéro.
Le Cœur-Vapeur explose. L'onde de choc pulvérise le sas. Kross saute dans l'obscurité. Derrière lui, une colonne de feu blanc s'élève vers le ciel. Le sol de Londres se soulève. Les vitres des quartiers environnants volent en éclats. Le métal liquide pleut sur la Tamise. Kross roule sur le sol de pierre. Il sent le froid de la nuit. Il respire. Ses poumons se remplissent d'air pur. Il se relève. Il ramasse le sac d'or. Vane est étendu plus loin. Il respire encore. Sloane est restée dans le sas. Elle n'existe plus.
Kross regarde l'incendie. Les Fonderies Royales brûlent. La pression est retombée. Il ajuste la sangle sur son épaule. Il marche vers l'obscurité des docks. Le travail est terminé.
Le Coffre de Fer
Kross pose ses mains sur le volant d'acier. Le métal est glacé. Il tourne la roue vers la droite. Les engrenages grincent dans l'huile figée. Vane ajuste son masque respiratoire. Le caoutchouc siffle contre sa peau. Sloane sort son surin. Elle surveille le couloir sombre derrière eux. Le verrou cède avec un claquement sec. La porte pivote sur ses gonds massifs.
L'air de la Chambre des Lingots frappe leurs visages. C'est un froid sec. Artificiel. Le silence ici est total. Il tranche avec le vacarme des turbines extérieures. Les murs sont en béton armé de huit pieds d'épaisseur. Aucune vibration ne filtre. Kross entre le premier. Ses bottes de cuir ferrées claquent sur le dallage de fonte.
La pièce est un cube parfait. Des étagères de fer noir montent jusqu'au plafond. Elles sont alignées comme des tombes. Sur chaque étagère, l'or est empilé. Les lingots sont mats. Ils ne brillent pas sous la lumière des lampes à huile. Ils absorbent la clarté. Chaque bloc porte le sceau de l'Empire. Une couronne pressée dans le métal mou.
Vane consulte sa montre à gousset. Le verre est fêlé. Il reste trois cents secondes avant la surpression thermique. Ses doigts tremblent. Il sort une fiole de sa poche de veste. Il avale une dose de laudanum. Le liquide brun calme ses nerfs. Il range la fiole. Il sort un carnet de cuir noir et un crayon de mine.
Kross dépose un sac de toile renforcée au sol. Le bruit du tissu contre le métal résonne. Il saisit un premier lingot. Le bloc pèse douze kilos. Il sent le poids dans ses avant-bras. Il le lâche dans le sac. Un choc sourd. Il en prend un deuxième. Puis un troisième. Sa mâchoire en laiton brille sous la flamme de sa lampe. Il ne transpire pas encore.
Sloane reste sur le seuil. Elle ne regarde pas l'or. Elle observe les manomètres fixés au chambranle de la porte. L'aiguille de pression oscille dans la zone orange. Elle caresse la lame de son couteau avec son pouce. Ses yeux injectés de sang scannent les angles morts de la pièce. Elle calcule la distance entre Kross et la sortie.
Vane commence l'inventaire. Il pointe chaque pile du doigt. Il compte à voix haute. Sa voix est monocorde. Clinique.
— Travée A. Soixante unités. Travée B. Soixante unités.
Il note les chiffres avec une précision de comptable. Le timing est serré. La chaleur commence à filtrer par les joints de la porte restée ouverte. L'air froid de la chambre se mélange à la vapeur du couloir. Un brouillard blanc se forme au niveau du sol.
Kross remplit le deuxième sac. Ses muscles se tendent sous sa chemise de grosse toile. Cent vingt kilos de métal précieux. Il ferme le col du sac avec un câble d'acier. Il le verrouille d'un coup de pince. Il regarde Vane.
— Accélère.
Vane ne lève pas les yeux de son carnet.
— La précision évite les erreurs de charge, Kross. Si le poids est mal réparti, on crève dans les conduits.
Sloane siffle entre ses dents. L'aiguille du manomètre vient de toucher le rouge. Un sifflement aigu provient des tuyauteries du plafond. Une goutte de condensation tombe sur le crâne rasé de Kross. Elle est bouillante. Il ne bronche pas. Il saisit un troisième sac.
Le sol tremble. Une vibration profonde. Organique. Le Cœur-Vapeur hurle à travers les parois de béton. La rotation des turbines ralentit. La pression cherche une issue. Elle va trouver les soupapes. Puis elle va trouver les hommes.
Vane termine sa troisième colonne. Il ferme son carnet. Ses mains sont désormais parfaitement stables. Le laudanum fait effet. Il ramasse un lingot. Il le soupèse. Il le glisse dans sa besace latérale. Il en prend un autre. Il bouge avec une économie de mouvement totale. Chaque geste est optimisé.
Kross soulève deux sacs. Cent kilos sur chaque épaule. Ses veines gonflent sur ses tempes. La prothèse de sa mâchoire claque sous l'effort. Il marche vers la sortie. Ses pas enfoncent les plaques de fonte du sol. Sloane s'écarte pour le laisser passer. Elle regarde les sacs. Elle évalue la valeur. Elle évalue le poids mort.
— On a le compte, dit Vane. Deux cents kilos.
— On bouge, ordonne Kross.
Sa voix est un grognement de machine. Il ne regarde pas derrière lui. Il traverse le rideau de brouillard thermique. La chaleur du couloir le frappe comme un coup de poing. La température est montée de vingt degrés en trois minutes.
Sloane emboîte le pas à Vane. Elle glisse sa main dans sa botte. Elle vérifie la fixation de son second surin. Elle observe la nuque de Kross. Elle observe les sacs qui balancent au rythme de sa marche pesante. Le métal des lingots cogne contre son dos.
Une canalisation de décharge explose à vingt mètres d'eux. Un jet de vapeur blanche sature l'espace. La visibilité devient nulle. Kross s'arrête. Il utilise son corps comme bouclier contre la chaleur. Sa peau rougit instantanément. Il ne crie pas. Il attend que le jet se stabilise.
Vane s'accroupit. Il plaque son masque contre le sol pour trouver de l'air frais. Il regarde sa montre. Cent quatre-vingts secondes. Le compte à rebours est une sentence. Il sent le battement de son cœur dans ses oreilles. C'est le seul bruit qui dépasse celui de la vapeur.
Kross repart. Il force le passage à travers le nuage brûlant. Ses bottes écrasent des débris de verre et de métal. Il connaît le chemin par cœur. Il a dessiné ces plans. Il sait où se trouve chaque coude, chaque vanne, chaque trappe. Il est la machine.
Sloane suit l'ombre massive de Kross. Elle utilise sa petite taille pour rester sous la couche de vapeur la plus chaude. Elle voit le sac de droite de Kross frôler une conduite saillante. Le tissu résiste. L'or est là. Inerte. Inutile si personne ne sort.
Ils atteignent le premier sas de décompression. Kross pose les sacs. Le bruit du métal contre le sol est un glas. Il saisit le levier de secours. Ses mains sont rouges. Des cloques se forment sur ses paumes. Il tire. Le mécanisme résiste. La pression extérieure est déjà trop forte.
Vane se relève. Il aide Kross. Il pèse de tout son poids sur le levier. Sloane regarde le manomètre du sas. L'aiguille est bloquée au maximum. Le métal du sas commence à luire d'un rouge sombre. La chaleur est insupportable.
— À trois, dit Kross.
Vane hoche la tête. Sloane range son couteau. Elle pose ses mains sur la barre de fer.
— Un. Deux. Trois.
Ils poussent ensemble. Le métal hurle. Une plainte stridente qui déchire les tympans. Le verrou saute. La porte s'ouvre de quelques centimètres. Un jet d'air sous pression les projette en arrière. Kross retombe sur ses sacs. Il se relève immédiatement.
Il attrape Vane par le col. Il le propulse dans l'ouverture. Il jette les sacs un par un à travers le sas. Sloane saute à l'intérieur sans attendre. Kross entre le dernier. Il referme la porte derrière lui. Le silence revient. Un silence de tombeau.
Ils sont dans le conduit de service 4-B. L'air est respirable. Mais les murs vibrent. Le Cœur-Vapeur est en train de mourir. L'explosion est inévitable. Kross ramasse ses sacs. Il ne s'essuie pas le visage. Il ne vérifie pas ses brûlures.
— Le timing, Vane, dit Kross.
Vane regarde sa montre. Ses yeux s'écarquillent.
— Soixante secondes.
— Alors on court.
Kross reprend sa marche. Les lingots cognent contre sa colonne vertébrale. Il ne sent plus le poids. Il ne sent plus la douleur. Il ne sent que le rythme de la machine qui va s'arrêter. Il est le piston. Il est le rouage. Il avance vers l'obscurité des docks. L'or est dans le sac. Le reste n'est que du bruit.
200 Kilos de Mort
Kross atteint le quai de chargement. Ses bottes frappent la grille métallique. Vane tousse derrière son masque. L'air sature de vapeur grasse. Deux chariots de mine attendent sur les rails. La rouille recouvre les essieux. Kross jette les sacs au sol. Le choc fait vibrer la structure. Sloane s'accroupit près du premier chariot. Elle vérifie le frein. Elle libère le levier. Le métal grince. Kross ouvre le premier sac. Les lingots brillent sous la lampe à huile. Chaque pièce pèse cinq kilos. Il y en a quarante. Kross saisit deux lingots. Il les dépose dans le chariot. Le fond en acier résonne. Sloane imite le geste. Ses mouvements sont fluides. Elle ne gaspille aucune énergie. Vane surveille le chronomètre. Ses doigts tremblent sur le cadran. Trente-cinq secondes. La pression monte dans les tuyaux. Les soupapes crachent des jets blancs. L'eau bouillante ruisselle sur les murs.
Kross saisit deux autres lingots. Ses muscles se contractent. Les veines de son cou gonflent. La prothèse en laiton de sa mâchoire luit. Il ne respire plus par le nez. L'effort brûle ses poumons. Sloane remplit le second chariot. Elle travaille avec une précision de machine. Elle ne regarde pas Kross. Elle regarde la sortie. Le tunnel est sombre. La lumière des fonderies s'estompe. Le Cœur-Vapeur gémit dans les profondeurs. Les vibrations secouent les dalles de béton. Un rivet saute au plafond. Il frappe le sol comme une balle de fusil. Vane recule d'un pas. Il pointe sa montre vers Kross. Vingt-huit secondes.
Kross vide le dernier sac. Le chariot contient cent kilos d'or. Il saisit la poignée de fer. Il pousse. Les roues refusent de tourner. La graisse des essieux a figé. Kross arc-boute son dos. Ses bottes glissent sur le métal humide. Il grogne. Le son sort de sa gorge comme un râle. Le chariot bouge de dix centimètres. Sloane pousse le sien. Elle utilise tout le poids de son corps. Les chariots s'ébranlent sur les rails. Le bruit du métal contre le métal couvre le sifflement de la vapeur. Ils avancent vers le couloir de service. Le sol penche légèrement vers le haut. L'effort devient brutal.
Kross sent ses avant-bras se tétaniser. Les fibres musculaires se déchirent. La sueur coule dans ses yeux. Elle pique. Il ne cligne pas des paupières. Il fixe le dos de Vane. Vane ouvre la marche. Il tient une lampe tempête. La flamme vacille à chaque détonation souterraine. Une conduite de décharge explose à dix mètres. La vapeur scalpe la peinture du mur. Kross ne dévie pas de sa trajectoire. Il pousse. Le chariot pèse une tonne. L'inertie est son ennemie. Sloane maintient la cadence. Ses mains agrippent le rebord froid. Elle observe les articulations de Kross. Elle cherche une faille.
Le tunnel se rétrécit. La chaleur atteint quarante degrés. L'humidité sature les vêtements. Le cuir de Kross colle à sa peau. Il sent l'odeur du soufre. Le Cœur-Vapeur entre en phase critique. Les turbines tournent à vide. Le son devient un cri strident. Les tympans de Vane saignent. Un filet rouge coule sous son masque. Il ne s'arrête pas. Il compte les pas. Dix-huit secondes. Kross change de position. Il place son épaule contre le chariot. Il pousse avec ses jambes. Ses quadriceps brûlent. La douleur est une information technique. Il l'ignore. Il se concentre sur le mouvement. Un pied devant l'autre. Le rail guide la cargaison.
Sloane glisse. Son genou frappe le sol. Le chariot ralentit. Kross ne s'arrête pas. Il continue de pousser. Sloane se relève immédiatement. Elle reprend sa place. Ses yeux injectés de sang fixent la nuque de Kross. Elle serre les dents. Le chariot de Kross heurte une jonction de rails. Il saute. Les lingots s'entrechoquent. Le bruit est sourd. Kross stabilise la masse. Il relance l'élan. Ses mains sont des pinces de fer. La peau de ses paumes pèle. Le sang se mélange à la suie. Le chariot avance de nouveau.
Vane s'arrête devant une porte blindée. C'est le sas de décompression. Il manipule la roue de fermeture. Le mécanisme est grippé. Il tire sur le levier de secours. La vapeur s'échappe par les joints. Douze secondes. Kross arrive à la hauteur de Vane. Il ne lâche pas le chariot. Il utilise son poids pour bloquer la roue. Sloane arrive derrière lui. Elle pousse son chariot contre celui de Kross. Les deux masses métalliques se verrouillent. Kross lâche la poignée. Il saisit la roue du sas. Ses muscles se gonflent. Le métal gémit. La roue tourne d'un quart de tour. Puis un autre.
Le sas s'ouvre. Un courant d'air froid s'engouffre dans le tunnel. La condensation forme un brouillard épais. Kross saisit la poignée du premier chariot. Il le tire à l'intérieur du sas. Sloane pousse le sien. Ils sont dans la zone tampon. Vane referme la porte. Il verrouille les loquets. Huit secondes. Le sol tremble violemment. Une onde de choc traverse les parois. Les lampes éclatent. Ils sont dans le noir total. Kross ne bouge pas. Il écoute. Le rugissement de la vapeur devient un tonnerre. Le Cœur-Vapeur explose.
La structure du tunnel se tord. Le métal hurle. Kross sent la chaleur à travers la porte blindée. Le sas tient bon. Il attend trois secondes. Il rallume sa lampe de poche. Le faisceau balaie la pièce. Vane est au sol. Il respire bruyamment. Sloane est debout. Elle tient son surin. Elle regarde Kross. Kross regarde les chariots. L'or est là. Les lingots n'ont pas bougé. Il se rapproche du second chariot. Il vérifie l'intégrité des roues. Tout est opérationnel. Il ne regarde pas Sloane. Il sait qu'elle attend.
Kross saisit la poignée de sortie. Il ouvre le second sas. L'air des docks est salé. Il sent l'odeur de la Tamise. La nuit est noire. Le port est désert. Les grues ressemblent à des squelettes de fer. Kross sort le premier chariot. Les roues grincent sur le pavé. Sloane sort le sien. Ils avancent vers le quai numéro 9. Un remorqueur attend dans l'ombre. Le moteur tourne au ralenti. Kross ne ralentit pas. Ses bras sont des barres d'acier. Il ne sent plus ses doigts. Il ne sent plus ses pieds. Il est une machine de transport.
Ils atteignent la rampe d'accès du bateau. Kross pousse le chariot sur les planches de bois. Le bois craque. Le bateau penche sous le poids. Sloane suit. Vane ferme la marche. Il retire son masque. Il crache du sang noir sur le pont. Kross s'arrête au centre du navire. Il lâche la poignée. Ses mains restent courbées. Il doit forcer ses doigts pour les ouvrir. Il regarde ses paumes. Elles sont à vif. Il ne dit rien. Il regarde Sloane. Elle range son surin. Elle observe la ville. Au loin, une colonne de feu s'élève au-dessus des Fonderies Royales. Le ciel devient orange.
Kross s'assoit sur un coffre. Il regarde les deux cents kilos d'or. La mission est accomplie. Le timing était exact. Il sort une flasque de sa poche. Il boit une gorgée de liquide ambré. Le brûlure de l'alcool remplace celle de la vapeur. Il passe la flasque à Vane. Vane boit. Ses mains tremblent encore. Sloane reste à la proue. Elle ne boit pas. Elle surveille l'horizon. Le remorqueur s'éloigne du quai. Les moteurs montent en régime. L'eau noire se déchire sous la coque.
Kross ferme les yeux. Il entend le rythme du moteur. C'est un piston. C'est un rouage. Il connaît ce son. Il a conçu des machines plus grandes. Il a détruit la plus belle d'entre elles. Il ne ressent rien. Il vérifie simplement son équipement. Son couteau est à sa place. Son revolver est chargé. Le bateau s'enfonce dans le brouillard de la rivière. Les lumières de Londres disparaissent. Il reste l'or. Il reste le silence. Kross pose sa main sur un lingot. Le métal est encore chaud. Il garde sa main dessus. Il attend que la température baisse. Il attend que le monde s'arrête de vibrer.
Vapeur Scalpante
Le couloir de retour est un boyau de fonte. Les parois suintent une graisse noire. La température atteint cinquante degrés Celsius. Kross marche en tête. Ses bottes écrasent les débris de charbon. Il porte deux sacs de lingots. Le métal pèse cent kilos. Ses muscles trapèzes sont des cordes tendues. Vane suit à trois mètres. Il porte le reste de la cargaison. Sa respiration est un sifflement dans son masque. Sloane ferme la marche. Elle observe les manomètres muraux. Les aiguilles tremblent dans la zone rouge.
Le silence est rompu par un claquement sec. Un rivet de la tubulure principale cède. La pièce d'acier percute le mur opposé. Elle laisse une marque profonde dans le métal. Une fissure apparaît sur le tuyau de section B-12. Le sifflement change de fréquence. Il devient un hurlement strident. La pression interne dépasse les limites nominales. La soudure lâche sur trente centimètres.
Le jet de vapeur sort avec une force de vingt bars. Il est invisible à la source. Il devient un nuage blanc à un mètre. Vane est dans la trajectoire. Le jet percute son épaule gauche. Le cuir huilé de sa veste se rétracte. Il fond sous la chaleur. La vapeur traverse les couches de tissu. Elle atteint la peau. L'épiderme se détache instantanément. Les terminaisons nerveuses sont carbonisées. Vane ne crie pas. Ses poumons sont vides. Il tombe sur le flanc. Les sacs d'or heurtent la grille avec un bruit sourd.
Kross s'arrête. Il ne regarde pas le visage de Vane. Il regarde la tubulure. Le jet bloque le passage. La vapeur scalpe la peinture du mur. Sloane bondit en avant. Elle attrape Vane par les pieds. Elle le traîne sur deux mètres. Elle l'éloigne de la zone de chauffe. L'odeur de viande cuite sature l'air ambiant. C'est une odeur douce et écœurante.
Vane convulse sur le sol métallique. Son épaule est une plaie béante. La chair est rouge vif. Des lambeaux de derme blanc pendent sur son bras. Le muscle deltoïde est visible. Il est cuit en surface. Le sang ne coule pas encore. La chaleur a cautérisé les petits vaisseaux. Vane ouvre la bouche. Seul un râle sort de sa gorge. Ses yeux sont révulsés. Ses doigts grattent le sol.
Sloane pose un genou à terre. Elle ouvre sa sacoche de cuir. Elle sort un étui en bois. À l'intérieur repose une seringue de précision. Le corps est en verre borosilicate. Le piston est en laiton poli. Elle sort une fiole de laudanum pur. Le liquide est une huile sombre. Elle brise le col de la fiole. Elle aspire dix centimètres cubes de solution. L'aiguille est longue. Elle brille sous la lumière des lampes à huile.
Sloane saisit le bras valide de Vane. Elle ne cherche pas la veine. Elle pique directement dans le muscle. L'aiguille s'enfonce de trois centimètres. Elle pousse le piston d'un coup sec. Le liquide entre dans le système. Vane se cambre. Sa colonne vertébrale claque contre la grille. Puis ses muscles se relâchent. Ses pupilles se rétractent. La douleur est isolée par l'opium. Le choc traumatique recule.
Kross observe la scène. Il vérifie sa montre à gousset. Il reste deux cent quarante secondes. La pression dans le secteur augmente. Les turbines de l'étage inférieur ralentissent. Le métal du couloir commence à gémir. Les boulons de structure vibrent. Kross ramasse les sacs de Vane. Il les jette sur ses propres épaules. Il porte désormais deux cents kilos. Ses genoux craquent. Il ne fléchit pas.
Sloane applique une compresse de gaze grasse sur la plaie. Elle ne fait pas de bandage complexe. Le temps manque. Elle fixe la gaze avec un ruban adhésif industriel. Vane se redresse. Ses mouvements sont lents. Il est déconnecté de son corps. Il regarde son épaule détruite. Il ne manifeste aucune émotion. Le laudanum sature ses récepteurs cérébraux. Il se lève. Il titube.
Kross désigne la suite du couloir. Le jet de vapeur diminue en intensité. La chaudière principale perd sa charge. C'est le signe de l'explosion imminente. Ils doivent franchir le sas de décompression. Kross avance dans le brouillard résiduel. La chaleur résiduelle brûle ses avant-bras. Il ignore la sensation. Il se concentre sur le poids de l'or. Chaque lingot est une promesse de sortie.
Ils atteignent la porte blindée. Elle pèse deux tonnes. Kross pose les sacs. Il saisit la roue de manœuvre. Ses mains calleuses agrippent le fer froid. Il contracte ses dorsaux. La roue tourne d'un millimètre. La rouille cède. Le mécanisme s'enclenche. Les pignons grincent. La porte s'ouvre sur un centimètre. Un souffle d'air frais entre dans le couloir. C'est l'air de la Tamise.
Vane s'appuie contre la paroi. Son visage est livide. La sueur lave la suie sur son front. Il respire par saccades. Sloane surveille le couloir derrière eux. Elle tient son surin. Elle attend un mouvement. Elle attend une sentinelle. Rien ne bouge. Seule la vapeur continue de s'échapper de la tubulure rompue. Le bruit est celui d'une bête agonisante.
Kross tire la porte. L'ouverture est suffisante pour un homme. Il passe les sacs un par un. Il les dépose sur le quai extérieur. L'obscurité de Londres les accueille. Le brouillard de la rivière est épais. Il cache le remorqueur amarré en contrebas. Kross fait signe à Sloane. Elle pousse Vane vers l'ouverture. Le technicien franchit le seuil. Il tombe sur le quai. Il ne sent pas l'impact.
Sloane sort en dernier. Elle regarde une dernière fois l'intérieur des Fonderies. Les manomètres sont tous au maximum. Les aiguilles ont cassé les butées en verre. Le Cœur-Vapeur est une bombe. La mèche est courte. Elle franchit le sas. Kross referme la porte. Il verrouille le mécanisme de l'extérieur. Il brise la roue de manœuvre avec une barre de fer. Personne ne sortira par ici.
Ils descendent l'échelle de fer vers le quai. Le remorqueur attend. Le moteur tourne au ralenti. Le capitaine ne pose pas de questions. Il voit l'or. Il voit le blessé. Il voit Kross. Il engage la marche avant. Les amarres sont larguées. Le bateau s'éloigne du mur de briques. L'eau noire se referme derrière eux.
À l'intérieur des Fonderies, la première turbine explose. Le son est sourd. Il fait vibrer la coque du remorqueur. Puis vient la détonation principale. Une colonne de vapeur blanche déchire le toit du complexe. Elle monte à cent mètres dans le ciel nocturne. Les débris de métal retombent sur la Tamise. Le Cœur-Vapeur est mort.
Vane est allongé sur le pont. Il regarde les étoiles à travers le brouillard. Sloane est assise à côté de lui. Elle nettoie son surin. Kross est à la proue. Il regarde Londres disparaître. Il pose sa main sur un lingot. Le métal est encore chaud. La température baisse lentement. Le monde s'arrête de vibrer. Le travail est terminé.
L'Instinct du Surin
La suie tombe comme une neige noire. Elle sature l'air. Elle bouche les pores de la peau. Kross avance en tête. Sa main gauche palpe la paroi de fonte. Le métal est brûlant. La condensation grasse rend la prise incertaine. Ses bottes glissent sur le sol métallique. Il stabilise sa masse de cent dix kilos. Sa mâchoire en laiton cliquette contre ses dents supérieures. Le son est sec. Il est métallique.
Vane suit à deux mètres. Son masque respiratoire émet un sifflement régulier. Les soupapes de caoutchouc claquent à chaque inspiration. Il tient une lampe à acétylène éteinte. La lumière est inutile ici. La vapeur est trop dense. Elle forme un mur blanc et opaque. Vane compte les pas. Il surveille le chronomètre fixé à son poignet. L'aiguille avance. Le temps se comprime.
Sloane ferme la marche. Elle se déplace sans bruit. Son cuir huilé frotte contre ses hanches. Elle ne regarde pas devant elle. Elle surveille les arrières. Ses yeux injectés de sang fixent le vide. Elle sent l'humidité sur son visage. La sueur se mélange à la suie. Cela forme une pâte noire sur son front. Elle passe une main sur sa ceinture. Ses doigts effleurent le manche en os de son surin. L'arme est là. Froide. Prête.
Le groupe pénètre dans le conduit de dérivation B-4. L'espace se rétrécit. Les tuyaux de haute pression s'entrecroisent au plafond. Ils ressemblent à des veines d'acier. La chaleur grimpe à cinquante degrés. Kross s'arrête. Il sent une vibration sous ses pieds. Le sol tremble. La turbine centrale s'emballe. Le métal hurle dans les structures. C'est un cri de torsion.
Vane s'approche de Kross. Il pose sa main sur l'épaule du géant. Il approche sa bouche de son oreille.
— Trois cents secondes, dit Vane.
Kross ne répond pas. Il grogne. Il reprend la progression. Ses mains calleuses trouvent une vanne de sectionnement. Il la contourne. Le passage est étroit. Les parois sont couvertes d'une couche de lubrifiant usagé. C'est une mélasse noire et visqueuse. Elle colle aux vêtements. Elle ralentit les mouvements.
Sloane ralentit la cadence. Elle laisse un écart de cinq mètres. Elle s'arrête devant un boîtier de dérivation. Ses mains plongent dans sa sacoche latérale. Elle en sort un bloc rectangulaire. C'est de la thermite compressée. Le poids est de huit cents grammes. Elle fixe la charge contre la base du boîtier. Ses doigts manipulent le détonateur à retardement. Elle règle le cadran sur soixante secondes. Elle ne tremble pas. Ses gestes sont mécaniques. Elle enclenche le percuteur. Un clic sourd résonne dans le tunnel.
Elle rejoint le groupe en courant. Ses bottes frappent le métal. Kross se retourne. Il ne voit que son ombre.
— Plus vite, ordonne Kross.
Sa voix est un râle de gorge. La prothèse en laiton déforme les voyelles. Il n'attend pas de réponse. Il force un sas manuel. Les gonds sont grippés par la rouille. Il pèse de tout son poids sur le levier. Ses muscles se tendent sous sa chemise de toile. Les coutures craquent. Le métal cède dans un grincement aigu. La porte s'ouvre sur un abîme de vapeur.
La visibilité tombe à zéro. Ils avancent à l'aveugle. Kross utilise son pied-de-biche pour sonder le sol. Le vide est partout. Ils sont sur une passerelle de grille. En dessous, les pistons géants frappent le sol. Le choc fait vibrer les os. L'air devient du plasma. La température brûle les muqueuses. Vane ajuste son masque. Le filtre est saturé. Il crache du sang dans son appareil.
Sloane se positionne derrière un pilier de soutien. Elle vérifie sa deuxième charge. Elle regarde le dos de Kross. Il est à trois mètres. Il est une cible large. Elle sort son surin. La lame de vingt centimètres brille faiblement. Elle attend le moment de la surpression. Elle attend l'explosion de la première charge. Le syndicat a été clair. Pas de témoins. Pas de survivants. Le Cœur-Vapeur doit devenir un tombeau de fer.
Kross arrive devant le panneau de contrôle des turbines. Il sort une masse de son harnais. Il frappe le cadran principal. Le verre éclate. Il plonge sa main dans le mécanisme. Il cherche le câble de régulation. Ses doigts rencontrent des engrenages en mouvement. Il ne retire pas sa main. Il tire sur le câble de cuivre. Les étincelles jaillissent. Elles illuminent brièvement son visage balafré. Il n'y a aucune expression sur ses traits. Juste de la suie et de la détermination brute.
Vane consulte son chronomètre.
— Deux cent quarante secondes, crie-t-il.
Le bruit est assourdissant. Les tuyauteries explosent les unes après les autres. Des jets de vapeur scalpent les parois. Un jet frappe le bras de Vane. Le cuir de sa manche fond instantanément. La peau devient rouge, puis blanche. Vane ne crie pas. Il serre les dents. Il maintient sa position. Il surveille les manomètres. Les aiguilles sont bloquées dans la zone rouge.
Sloane recule vers l'entrée du sas. Elle active la deuxième charge. Elle la pose sur la conduite d'alimentation principale. C'est le point de rupture. Si cette conduite lâche, tout le secteur s'effondre. Elle regarde ses coéquipiers. Kross arrache les composants du panneau. Vane surveille le temps. Ils sont concentrés sur l'or. Ils ignorent le sabotage supplémentaire.
Sloane range son surin. Elle n'en aura pas besoin pour Kross. La vapeur fera le travail. Elle se glisse vers l'échelle de secours. Elle grimpe les échelons de fer. Ses mains sont noires de graisse. Elle ne regarde pas en bas. Elle sent la chaleur monter. La première charge de thermite explose derrière eux. Le souffle secoue la passerelle. Le bruit est celui d'un coup de canon.
Kross se retourne. Il voit les flammes au loin. Il comprend immédiatement. Il regarde la place où se trouvait Sloane. Elle est vide. Il regarde Vane. Vane a compris aussi. Leurs regards se croisent à travers la brume. Il n'y a pas de colère. Il n'y a que le constat d'une trahison tactique.
— Elle a amorcé le secteur, dit Vane.
Sa voix est calme. Il regarde son bras brûlé. La douleur commence à irradier.
Kross attrape Vane par le col. Il le soulève comme un sac de charbon.
— On bouge, dit Kross.
Il ne cherche pas Sloane. Il ne cherche pas la vengeance. Il cherche la sortie. Il court sur la passerelle qui oscille. Les rivets sautent comme des balles de fusil. Le métal se tord sous l'effet de la chaleur.
Sloane atteint le niveau supérieur. Elle ferme la trappe blindée. Elle tourne la roue de verrouillage. Elle bloque ses anciens partenaires dans la fournaise. Elle s'essuie le visage avec un chiffon gras. Elle respire l'air plus frais des galeries hautes. Elle entend les détonations en dessous. Le sol tremble violemment. Le Cœur-Vapeur entre en agonie.
Elle marche vers le quai d'extraction. Elle ne court pas. Elle économise son oxygène. Elle vérifie son arme une dernière fois. Elle est seule. Elle possède les codes de la réserve. Elle n'aura pas à partager l'or. Elle descend vers la zone de chargement. La suie est moins dense ici. Elle voit la lumière des lanternes au bout du tunnel.
Derrière elle, une explosion plus forte que les autres déchire le silence. C'est la conduite principale. La structure entière de la fonderie gémit. Le plafond s'abaisse de quelques centimètres. Sloane ne s'arrête pas. Elle franchit le dernier sas. Elle est dans la zone neutre. La température chute. Elle sent le froid de Londres sur sa peau. C'est une sensation physique. C'est une sensation de victoire.
Elle s'arrête un instant. Elle écoute. Le silence revient lentement. Le grondement des turbines a cessé. Le Cœur-Vapeur est mort. Elle range son surin dans son étui de cuir. Elle ajuste sa veste. Elle marche vers la sortie. Ses bottes laissent des traces de graisse noire sur le pavé propre. Elle disparaît dans le brouillard de la Tamise. Le travail est fait.
Aiguille en Zone Rouge
Le chronomètre affiche cent vingt secondes. Le cadran de la turbine principale vibre. L’aiguille dépasse la zone de sécurité. Le métal grince contre le béton armé. Vane tient une clé à molette. Ses phalanges sont blanches. La suie couvre son masque respiratoire. Il tremble. Ses doigts heurtent le châssis en laiton. Le rythme du crochetage est brisé. Kross observe la scène. Sa mâchoire inférieure en laiton claque. Il avance d'un pas lourd. La chaleur dilate les tuyaux de cuivre. Une soudure lâche au plafond. Un jet de vapeur rase l’épaule de Vane. Le mercenaire recule. Il perd ses appuis. Kross tend le bras droit. Il saisit le col de Vane. Il le plaque contre la paroi brûlante. Le dos de Vane percute l’acier. Kross approche son visage. L’odeur de graisse brûlée domine. Kross serre la gorge de Vane. Il impose un silence physique. Les yeux de Vane roulent. La pression monte dans les conduits. Cent dix secondes.
Le sol tressaute. Les fondations de la Fonderie Royale gémissent. Kross maintient la pression sur le thorax de Vane. Il fixe ses yeux injectés de sang. Vane halète dans son masque. Le filtre de charbon siffle. Kross ne lâche pas. Il attend la stabilisation des membres. Le tremblement de Vane diminue. La crise de manque recule. Kross desserre sa prise. Il pointe le coffre central. L’or est derrière la plaque de blindage. Cent secondes. Vane ramasse ses outils. Ses mains sont sèches. Il insère la tige de tension. Le mécanisme de la serrure est complexe. Les goupilles sont en acier trempé. Vane écoute le clic des ressorts. Le bruit des turbines couvre tout. Le Cœur-Vapeur sature l’espace. L’air devient épais. La visibilité chute à deux mètres. Kross surveille le couloir d’accès. Il tient son pied-de-biche à deux mains. Une sentinelle mécanique émerge de la brume. Son châssis est rouillé. Ses optiques rouges balayent la zone.
Kross charge. Il ne crie pas. Il frappe le bras articulé du robot. L’impact produit un son sec. Le métal rencontre le métal. La sentinelle bascule. Kross abat son outil sur le dôme central. Le verre éclate. Des fluides hydrauliques giclent sur ses bottes. Le robot s’immobilise. Quatre-vingt-cinq secondes. Vane manipule la troisième goupille. Sa respiration est courte. Il ignore la chaleur. Sa peau pèle sur ses pommettes. Le masque brûle son visage. Il tourne la tige de tension. Un craquement sourd résonne dans le coffre. Le premier verrou cède. Il en reste deux. Kross revient vers lui. Il ramasse un sac de transport. Le sac est en toile ignifugée. Il pèse déjà lourd de vide. La température atteint soixante degrés. L’humidité sature les poumons. Chaque inspiration est une brûlure. Kross vérifie son manomètre de poignet. La zone rouge est franchie. La surpression est totale.
Le plafond crache des débris de calcaire. Les vibrations deviennent erratiques. Le sol ondule comme une membrane. Vane attaque le deuxième verrou. Ses doigts saignent sous les gants. La sueur brouille sa vue. Il ne s’essuie pas. Il compte les crans. Sept. Huit. Neuf. Le deuxième verrou bascule. Soixante-dix secondes. La conduite principale de vapeur explose à l’étage supérieur. Le bruit est celui d’un coup de canon. Une onde de choc renverse les mercenaires. Kross se relève immédiatement. Il attrape Vane par la ceinture. Il le remet face à la serrure. Le temps n'existe plus. Seul le mécanisme compte. Vane insère un crochet en forme de crochet. Il cherche la dernière gille. Elle est coincée par la dilatation thermique. Le métal a gonflé. La clé ne tourne plus. Vane frappe le coffre. Il jure derrière son masque. Kross sort un flacon de lubrifiant graphite. Il en verse dans la fente. Soixante secondes.
La structure de la fonderie penche vers l’est. Les turbines ralentissent. Le sifflement devient un hurlement grave. C’est le son de l’agonie mécanique. Vane force sur la tige. Ses muscles se contractent. Son épaule craque. La goupille bouge d’un millimètre. Kross pose sa main sur celle de Vane. Il ajoute sa force brute. Le levier plie. Le dernier verrou saute. La porte du coffre s'entrouvre. Une bouffée d'air frais s'échappe de l'intérieur. Cinquante secondes. Kross tire la poignée. Le blindage de dix centimètres pivote sur ses charnières. Les lingots d’or sont empilés sur des étagères de fer. Ils brillent sous la lumière des lanternes. Kross ne regarde pas la couleur. Il saisit les lingots par deux. Il les jette dans le sac. Chaque lingot pèse douze kilos. Le sac s'alourdit. Vane aide au chargement. Ses mouvements sont automatiques. Quarante secondes.
Le sac contient dix lingots. Cent vingt kilos. C’est la limite pour la course. Kross boucle les sangles. Il jette le sac sur son épaule gauche. Sa colonne vertébrale encaisse le choc. Il ne bronche pas. Vane ramasse ses outils. Il ne laisse rien derrière lui. Trente secondes. Ils quittent la zone du coffre. Le tunnel de sortie est à cinquante mètres. La vapeur occulte tout. Ils marchent contre le vent brûlant. Le sol se dérobe. Une plaque de grille cède sous les pas de Vane. Il tombe jusqu'à la taille. Ses jambes pendent dans le vide. En bas, les engrenages broient le métal. Kross lâche le sac. Il saisit Vane par les aisselles. Il l'arrache à la fosse. Il récupère le sac. Vingt secondes. Ils courent. Leurs bottes frappent le métal. Le bruit est rythmique. C’est une marche funèbre.
Le sas de sécurité est en vue. Les voyants clignotent en rouge. Le système de verrouillage automatique s'enclenche. Les mâchoires d'acier descendent lentement. Quinze secondes. Kross lance le sac de lingots sous la porte. Le sac glisse sur le sol gras. Vane plonge à sa suite. Il passe de l'autre côté. Kross s'engouffre dans l'ouverture. Son épaule heurte le montant. Il roule sur le béton. La porte se ferme derrière lui. Le choc fait trembler les murs. Dix secondes. Ils sont dans le couloir de décompression. L’air est plus respirable. Kross se relève. Il ramasse le sac. Vane est au sol. Il retire son masque. Il vomit de la bile noire. Ses poumons rejettent la suie. Kross ne l'aide pas. Il regarde le chronomètre. Cinq secondes. Quatre. Trois. Deux. Un.
L’explosion se produit. Ce n’est pas un bruit. C’est une vibration qui traverse les os. Le sol se soulève de trente centimètres. Les murs se fissurent. La lumière s’éteint. Le silence revient. Il est lourd. Il est définitif. Kross attend. Il écoute les débris retomber. La poussière envahit le couloir. Il vérifie le sac. L’or est là. Il vérifie Vane. Le mercenaire respire encore. Kross ajuste la sangle sur son épaule. Il marche vers la sortie de secours. Ses pas sont lents. Ses pas sont réguliers. La mission est terminée. Le Cœur-Vapeur est un tombeau de fer. Kross ne se retourne pas. Il avance dans l'obscurité. Il cherche la surface. Il cherche le froid de la nuit londonienne. Le métal de sa mâchoire refroidit. Il sent le poids de la fortune. C'est le seul poids qui compte. Le reste est de la vapeur. Le reste est de la cendre. Il pousse la dernière porte. Le brouillard l'accueille. Il est vivant. Il est riche. Il est seul.
La Trahison de Sloane
Kross marche dans le tunnel de service. La vapeur sature l'air ambiant. Le sac d'or pèse soixante kilos sur son épaule droite. Vane traîne la jambe dix mètres derrière. Ses poumons brûlés sifflent dans son masque. Sloane ferme la marche. Ses pas ne font aucun bruit sur la grille métallique. Un claquement sec résonne dans la galerie. C’est le son de l’acier contre l’acier. Les verrous de secours s’engagent dans les glissières. Les barres de sécurité bloquent l’accès vers la surface. Kross s’arrête net. Il ne se retourne pas. Il pose le sac au sol. Le métal des lingots tinte contre la fonte.
Sloane sort son surin de sa botte. La lame mesure quinze centimètres. Elle est fine comme une aiguille de manomètre. La lumière rouge des alarmes reflète sur l'acier froid. Sloane s’élance. Elle vise l’artère fémorale gauche de Kross. Le mouvement est fluide. Le cuir de sa combinaison crisse contre ses articulations. Kross pivote sur son talon droit. Il dévie la trajectoire avec le manche en frêne de sa masse. L’étincelle jaillit au point de contact. Sloane recule de deux pas. Ses yeux sont fixes. Ses pupilles sont dilatées par l'adrénaline. Elle ne respire plus par le nez.
Une conduite de décharge éclate au plafond. Le plasma thermique inonde la pièce. La température grimpe à quatre-vingts degrés Celsius. La peau de Kross rougit instantanément. Sa mâchoire en laiton devient un conducteur thermique. Il sent la chaleur irradier dans ses gencives. Vane s’écroule contre la paroi. Il cherche son inhalateur dans sa sacoche. Ses doigts tremblent trop. Sloane contourne la masse de Kross. Elle est agile. Elle glisse sur le sol humide de graisse noire. Elle cherche une faille dans la garde du colosse.
Kross frappe avec la masse. Le coup est vertical. Le bloc de fer brise une dalle de fonte. Le sol vibre sous l'impact. Sloane évite la collision d'un saut latéral. Elle tente une estocade sous l'aisselle de Kross. Le cuir huilé protège le flanc du mercenaire. La lame glisse sans percer. Kross utilise son épaule gauche comme un bélier. Il percute la poitrine de Sloane. Les côtes craquent sous le choc. Le bruit ressemble à du bois mort qui se brise. Sloane crache un filet de sang sombre sur sa visière. Elle ne lâche pas son arme. Elle revient à la charge.
Le manomètre mural indique une surpression critique. L'aiguille tremble dans la zone écarlate. Les soupapes de sécurité hurlent. Le son déchire les tympans. Kross attrape le poignet droit de Sloane. Ses doigts sont des étaux de chair et de corne. Il serre la structure osseuse. Le radius frotte contre l'ulna. Sloane plante les ongles de sa main libre dans l'avant-bras de Kross. Elle cherche les nerfs. Elle veut forcer le relâchement. La vapeur masque les visages. Les deux silhouettes luttent dans un nuage blanc et opaque.
Kross projette Sloane contre une turbine en rotation. Le carénage de cuivre est à deux cents degrés. Le cuir de la combinaison fume au contact du métal. Sloane hurle sans ouvrir la bouche. Elle sectionne un tuyau de graissage haute pression avec son surin. L'huile noire bouillante asperge le visage de Kross. Le liquide entre dans ses yeux. Kross est aveugle. Il essuie ses orbites avec le revers de sa manche. Sloane profite de l'ouverture. Elle plonge sa lame dans l'épaule de Kross. L'acier traverse le deltoïde. Il rencontre l'omoplate.
Kross ne lâche pas sa masse. Il effectue un revers horizontal aveugle. Le bloc de fer rencontre la tempe de Sloane. Le choc est sourd. La boîte crânienne absorbe l'énergie cinétique. La tête de la femme bascule violemment. Elle heurte le rebord d'une cuve de condensation. Son corps tombe au sol. Il est secoué de spasmes nerveux. Kross retire la lame de son épaule. Il ne regarde pas la plaie béante. Le sang coule le long de son bras. Il est chaud. Il est visqueux. Kross ramasse le sac d'or. Il marche vers le panneau de contrôle manuel.
Il saisit le levier de débrayage des verrous. Le métal est brûlant. La paume de Kross grésille. Il tire le levier vers le bas. Les mécanismes de sécurité grincent. La rouille cède sous la force brute. Les barres d'acier se retirent des encoches. La voie est libre. Kross attrape Vane par le col de sa veste. Il le traîne comme un poids mort. La vapeur devient de plus en plus dense. La visibilité est nulle. Kross compte ses pas. Il connaît la topographie des lieux par cœur. Il a dessiné ces plans dix ans plus tôt.
Une explosion secondaire secoue la structure. Le plafond s'abaisse de dix centimètres. Des rivets sautent comme des balles de fusil. Un rivet frappe la prothèse de Kross. Le laiton dévie le projectile. Kross atteint l'échelle de secours. Il attache le sac d'or à sa ceinture avec un mousqueton. Il place Vane sur ses épaules. Il commence l'ascension. Chaque barreau de l'échelle brûle ses mains. Il ne s'arrête pas. Le muscle de son épaule blessée refuse de coopérer. Il force le mouvement. La fibre musculaire se déchire davantage.
Il atteint la trappe de surface. Il actionne la roue de fermeture. L'air froid de Londres s'engouffre dans le conduit. Le contraste thermique crée un brouillard givrant. Kross hisse Vane sur le pavé mouillé. Il sort à son tour. Il referme la trappe. Il verrouille le couvercle de fonte. Le bruit de l'usine souterraine devient un bourdonnement lointain. La pluie tombe sur la Cité. Elle lave le sang et l'huile sur le visage de Kross. Il regarde ses mains. Elles sont noires. Elles sont brûlées.
Vane tousse violemment. Il retire son masque. Il respire l'air humide de la Tamise. Il regarde Kross. Il regarde le sac d'or. Il ne dit rien. Kross ajuste sa mâchoire de laiton. Le mécanisme a bougé pendant le combat. Il remet la prothèse en place d'un coup sec. L'os craque. Kross ramasse le sac. Il marche vers les docks. Ses pas sont lourds sur le granit. La mission est accomplie. Sloane est restée en bas. Le Cœur-Vapeur va s'effondrer dans trois minutes. Londres ne saura jamais pourquoi la pression est tombée. Kross disparaît dans le brouillard. Il ne reste que l'odeur du soufre. Il ne reste que le bruit de la pluie.
L'Air en Fusion
La température grimpe de dix degrés par minute. L’acier des murs vire au rouge sombre. Kross aspire une bouffée d’air sec. Ses poumons brûlent. La vapeur sature l’espace clos. Le manomètre de la turbine centrale explose. Le verre vole en éclats. L’oxygène disparaît. Chaque inspiration devient un combat physique. La chaleur transforme l’air en un gaz toxique. La sueur s’évapore avant de couler.
Sloane observe la trappe de ventilation. Le conduit mesure quarante centimètres de large. Elle enduit son cuir d’huile de vidange. Elle glisse son corps dans la fente. Elle ne regarde pas ses partenaires. Ses doigts crochus agrippent le métal brûlant. Elle rampe avec une agilité de rat. Le métal du conduit résonne sous ses mouvements. Elle disparaît dans l’obscurité des tuyaux. Elle emporte son surin et sa trahison.
Vane s’effondre contre une valve. Son masque respiratoire siffle. Le filtre est saturé de suie noire. Il essaie de régler le débit d’air. Ses mains tremblent violemment. Il regarde le sac d’or au sol. Le cuir craque sous la tension. Cent kilos de métal précieux. C’est trop lourd pour deux hommes. La pression atmosphérique écrase leurs poitrines. Le Cœur-Vapeur hurle sa douleur métallique.
Kross saisit Vane par le collet. Il le redresse d’un geste brusque. La prothèse en laiton de Kross chauffe. Elle marque sa peau au fer rouge. Il ne bronche pas. Il ouvre le sac de transport. Il saisit un lingot de cinq kilos. Il le jette dans la fosse. Le choc produit un son mat. Un deuxième lingot suit immédiatement. Puis un troisième. L’or brille d’un éclat jaune sale.
Vane hurle une protestation inaudible. Il agrippe le bras de Kross. Kross le frappe au sternum. Le coup est sec et précis. Vane perd le souffle. Il lâche prise. Kross continue de vider le sac. Il ne garde que le strict nécessaire. La vitesse est la seule monnaie valable. Le chronomètre interne de Kross décompte les secondes. Il reste deux cents secondes avant l’explosion.
Les tuyauteries de décharge cèdent. Des jets de vapeur scalpent les parois. Le bruit est celui d’une fusillade continue. Kross charge le sac allégé sur son épaule. Il pèse encore soixante kilos. Il attrape Vane par la sangle du masque. Il le traîne vers le sas secondaire. Le sol en grille d’acier vibre. Les rivets sautent comme des balles de fusil.
L’air devient un plasma opaque. La visibilité tombe à deux mètres. Kross utilise sa mémoire des plans. Il a conçu ces couloirs. Il connaît chaque coude du labyrinthe. Il évite une canalisation qui rompt. L’eau bouillante inonde le passage. Ils marchent dans une mare brûlante. Leurs bottes en cuir fument. La douleur est une donnée technique.
Vane trébuche sur un cadavre de sentinelle. Le robot est un amas de rouages tordus. Kross ne ralentit pas. Il maintient une cadence de marche forcée. Son cœur cogne contre ses côtes. Ses muscles sont saturés d’acide lactique. Il ajuste sa mâchoire de laiton. Le mécanisme s’est dilaté sous la chaleur. Il sent le goût du sang dans sa bouche.
Ils atteignent la porte du secteur quatre. Le volant de verrouillage est bloqué. La dilatation thermique a soudé le mécanisme. Kross pose le sac d’or. Il saisit une barre de fer. Il l’insère dans les rayons du volant. Il pèse de tout son poids. Ses muscles se gonflent. Les coutures de sa veste craquent. Le métal gémit.
Vane aide Kross malgré sa faiblesse. Ils poussent ensemble. La sueur aveugle leurs yeux injectés de sang. Un craquement sinistre retentit. Le verrou cède enfin. La porte s’ouvre sur un courant d’air. L’appel d’air crée une flamme soudaine. Le backdraft lèche le plafond. Ils se jettent au sol. Le feu passe au-dessus d’eux.
Kross récupère le sac. Il pousse Vane dans le couloir de service. Ce passage mène directement aux égouts supérieurs. L’air y est plus frais. La pression diminue lentement. Vane retire son masque. Il vomit un liquide noir. Ses poumons rejettent la poussière de charbon. Kross vérifie la charge de son arme. Le métal du pistolet est brûlant.
Ils progressent dans le tunnel de briques. L’eau des égouts refroidit leurs bottes. L’odeur de soufre s’estompe. Elle est remplacée par la puanteur urbaine. C’est l’odeur de la liberté. Kross regarde en arrière. Une lueur orange illumine le conduit. Le Cœur-Vapeur commence sa phase de fusion. Le sol tremble sous une secousse majeure.
Sloane est loin maintenant. Elle connaît les raccourcis. Kross sait qu’elle a saboté les valves. Elle voulait les enterrer sous l’or. Il ne ressent aucune colère. La trahison est un paramètre prévisible. Il serre la poignée du sac. Il reste assez d’or pour disparaître. Il reste assez d’or pour une nouvelle vie.
Vane s’appuie contre le mur humide. Il respire par grandes goulées. Son visage est une carte de brûlures. Il regarde Kross avec une interrogation muette. Kross ne répond pas. Il regarde sa montre à gousset. Le verre est fendu. L’aiguille s’est arrêtée. Le temps n’a plus d’importance. Seule la sortie compte.
Ils montent l’échelle de fer. Chaque barreau brûle la paume des mains. Kross pousse la plaque d’égout. Elle est lourde et massive. Il utilise ses épaules. La fonte glisse sur le pavé. La lumière de Londres est grise. La pluie tombe avec une régularité mécanique. Elle crépite sur le métal chaud de la plaque.
Kross hisse Vane sur le pavé mouillé. Il sort à son tour. Il referme la trappe. Il verrouille le couvercle de fonte. Le bruit de l’usine souterraine devient un bourdonnement lointain. La pluie tombe sur la Cité. Elle lave le sang et l’huile sur le visage de Kross. Il regarde ses mains. Elles sont noires. Elles sont brûlées.
Vane tousse violemment. Il retire son masque. Il respire l’air humide de la Tamise. Il regarde Kross. Il regarde le sac d’or. Il ne dit rien. Kross ajuste sa mâchoire de laiton. Le mécanisme a bougé pendant le combat. Il remet la prothèse en place d’un coup sec. L’os craque. Kross ramasse le sac. Il marche vers les docks. Ses pas sont lourds sur le granit. La mission est accomplie. Sloane est restée en bas. Le Cœur-Vapeur va s’effondrer dans trois minutes. Londres ne saura jamais pourquoi la pression est tombée. Kross disparaît dans le brouillard. Il ne reste que l’odeur du soufre. Il ne reste que le bruit de la pluie.
Décompression Finale
Le premier rivet saute à six heures. Il percute le cadran du manomètre central. Le verre vole en éclats. Kross ne bronche pas. Il resserre sa prise sur la sangle du sac. L’or pèse cent kilos. Le cuir cisaille son épaule gauche. Vane consulte son chronomètre de poignet. Il reste cent vingt secondes. La structure du Cœur-Vapeur oscille. Le sol en caillebotis vibre sous leurs bottes. Une canalisation de section 40 rompt au plafond. La vapeur siffle. Elle rase le sommet du crâne de Kross. L’air devient opaque. La température grimpe de dix degrés en une seconde.
Vane plaque une main sur son masque respiratoire. Ses doigts tremblent. Il pointe la passerelle Nord. Le métal hurle. Les poutres en I se tordent comme du réglisse. Kross avance. Chaque pas enfonce ses bottes dans la grille brûlante. Il ne regarde pas en arrière. Sloane est restée près des turbines. Elle a tenté de verrouiller le sas de sécurité de l'extérieur. Elle a échoué. Kross a vu son visage derrière la vitre blindée. Il a vu ses lèvres bouger. Il n'a pas écouté. Il a frappé la vitre avec sa masse. Le verre n'a pas cassé. Sloane a disparu dans la brume de condensation.
Un deuxième boulon explose. Il traverse la cuisse de Vane. Le sang gicle sur la fonte grise. Vane ne crie pas. Il tombe un genou à terre. Kross le saisit par le col de sa veste huilée. Il le remet debout d'un coup sec. La jambe de Vane traîne. Elle laisse une traînée rouge sur le métal. La paroi de la cuve principale se bombe. Les soudures craquent. Le bruit ressemble à des coups de feu en rafale. La pression interne dépasse les limites critiques. Les aiguilles des cadrans sont bloquées au maximum.
Ils atteignent le premier palier. L’escalier en colimaçon tangue. Kross utilise sa main libre pour stabiliser Vane. Le sac d'or cogne contre la rampe. Le son est sourd. C’est le son de la survie. Une explosion de vapeur déchire le conduit de droite. Le jet sectionne un pilier de soutien. La passerelle s’incline à quarante degrés. Kross plante ses talons dans les mailles du sol. Il tire Vane vers le haut. Ses muscles pectoraux tirent sur ses cicatrices. Sa mâchoire de laiton grince sous l'effort.
Le Cœur-Vapeur entame sa dislocation finale. Les pistons géants se bloquent. Le mouvement s'arrête. Le silence dure une fraction de seconde. Puis le métal se déchire. La paroi de la cuve se fend verticalement. Une lame de vapeur blanche sort de la fissure. Elle coupe un rail de sécurité net. Kross pousse Vane dans le couloir d'accès au sas. La chaleur pèle la peinture des murs. Les ampoules à gaz éclatent l'une après l'autre. Ils courent dans le noir. Seule la lueur rouge des fourneaux en bas éclaire la fumée.
Vane s'effondre devant la porte circulaire du sas. Ses poumons sifflent derrière le filtre. Kross lâche le sac. Le métal du sac est brûlant. Il saisit la roue de fermeture. Elle est bloquée par la dilatation thermique. Kross crache sur ses mains. Il empoigne les rayons de la roue. Il pousse vers la gauche. Rien ne bouge. Il frappe le moyeu avec le talon de sa botte. Un choc sec. Il recommence. La roue tourne d'un millimètre. La vapeur s'infiltre par les joints de la porte. Elle brûle les avant-bras de Kross. La peau devient rouge, puis blanche.
Kross grogne. Il met tout son poids dans la rotation. Les veines de son cou gonflent. Le mécanisme de laiton cède enfin. La roue tourne. Les pênes se rétractent dans un bruit de ferraille. Kross tire la porte. Elle pèse une tonne. Il l'ouvre de trente centimètres. L'air frais de la surface s'engouffre. Il crée un vortex avec la chaleur du complexe. Le sifflement est assourdissant. Kross attrape Vane par la ceinture. Il le jette dans le conduit de sortie. Il récupère le sac d'or.
Une détonation sourde secoue les fondations. La cuve vient de lâcher. Une vague de vapeur pressurisée dévale le couloir. Kross bascule à l'intérieur du sas. Il referme la porte derrière lui. Le choc de la vapeur contre l'acier fait vibrer toute la structure. Kross verrouille le loquet intérieur. Il est dans le noir complet. Il entend la respiration saccadée de Vane. Il sent l'odeur de la viande brûlée. C'est sa propre peau.
Ils rampent dans le conduit de briques. L'inclinaison est forte. C'est le chemin vers les docks. La lumière du jour apparaît au bout du tunnel. C'est une lumière grise. Une lumière de pluie. Kross pousse le couvercle de fonte. Il émerge dans une ruelle étroite. L'eau tombe du ciel. Elle crépite sur le métal chaud de la plaque.
Kross hisse Vane sur le pavé mouillé. Il sort à son tour. Il referme la trappe. Il verrouille le couvercle de fonte. Le bruit de l’usine souterraine devient un bourdonnement lointain. La pluie tombe sur la Cité. Elle lave le sang et l’huile sur le visage de Kross. Il regarde ses mains. Elles sont noires. Elles sont brûlées.
Vane tousse violemment. Il retire son masque. Il respire l’air humide de la Tamise. Il regarde Kross. Il regarde le sac d’or. Il ne dit rien. Kross ajuste sa mâchoire de laiton. Le mécanisme a bougé pendant le combat. Il remet la prothèse en place d’un coup sec. L’os craque. Kross ramasse le sac. Il marche vers les docks. Ses pas sont lourds sur le granit. La mission est accomplie. Sloane est restée en bas. Le Cœur-Vapeur va s’effondrer dans trois minutes. Londres ne saura jamais pourquoi la pression est tombée. Kross disparaît dans le brouillard. Il ne reste que l’odeur du soufre. Il ne reste que le bruit de la pluie.
Limaille et Cendres
Le sol vibre sous les bottes de Kross. Une détonation sourde déchire le silence des docks. La pression souterraine cherche une sortie. Elle la trouve. Les plaques d'égout sautent à dix mètres de haut. La vapeur jaillit en colonnes blanches. Elle scalpe le ciel gris de Londres. Le Cœur-Vapeur vient de céder. La dilatation thermique brise les fondations de briques. Un grondement de fin du monde monte des entrailles de la Cité. Le granit se fissure. Les entrepôts voisins penchent. Les vitres explosent en mille éclats de verre.
Kross s'arrête. Il pose le sac d'or au sol. Le métal précieux pèse cent kilos. Le cuir du sac est tendu. Vane s'appuie contre un mur de briques froides. Il crache un filet de sang noir. Ses poumons sifflent comme une chaudière percée. Il cherche sa fiole de laudanum dans sa veste. Ses doigts tremblent. Il ne parvient pas à déboucher le flacon. Kross prend la fiole. Il brise le col de verre d'un coup de pouce. Il tend le reste à Vane. Vane boit. Le liquide calme ses nerfs. Ses yeux se fixent. Le tremblement s'arrête.
Derrière eux, le quartier des Fonderies s'effondre. La terre s'ouvre sur un diamètre de deux cents mètres. Les turbines centrales ont fondu. Le métal liquide a rencontré la nappe phréatique. L'explosion de vapeur a tout pulvérisé. Les cheminées de briques tombent comme des quilles. Une pluie de suie grasse descend sur la Tamise. Elle recouvre les péniches. Elle noircit l'eau du fleuve. Le bruit est maintenant un sifflement continu. C'est le cri de la pression qui s'échappe.
Kross ajuste sa mâchoire de laiton. Le choc de l'explosion a faussé le pivot gauche. Il appuie fort. L'os de sa joue craque. Le mécanisme s'enclenche. Il sent le goût du métal dans sa bouche. Il regarde ses mains. La peau des paumes est absente. La chair est rouge et vive. Il ne ressent rien. Ses nerfs sont morts depuis longtemps. Il ramasse le sac. Les sangles scient ses épaules. Il reprend la marche.
Vane le suit à trois pas. Il a remis son masque respiratoire. Le filtre de charbon s'encrasse rapidement. La visibilité tombe à cinq mètres. Le brouillard de Londres se mélange à la fumée des Fonderies. C'est une soupe épaisse et toxique. Ils croisent un rat mort sur le pavé. L'animal a grillé instantanément. Ses poils sont roussis. Ses yeux ont fondu. Kross ne ralentit pas. Il connaît le chemin vers les docks secs.
Un détachement de la Garde arrive par le sud. Les sifflets retentissent dans la brume. Les bottes des soldats frappent le granit en cadence. Kross s'arrête derrière une pile de caisses de bois. Il pose le sac sans bruit. Il sort son pied-de-biche. L'outil est lourd. Il est taché de l'huile de Sloane. Kross ne pense pas à Sloane. Elle est une variable éliminée. Elle est restée dans la zone de fusion. Son corps est maintenant une scorie parmi d'autres.
Les soldats passent à dix mètres. Ils portent des uniformes rouges. Leurs fusils à vapeur brillent sous la pluie. Ils courent vers le cratère. Ils ne voient rien dans la fumée. Kross attend le silence. Il attend que les sifflets s'éloignent. Il fait signe à Vane. Ils traversent la rue. Leurs pas sont étouffés par la couche de cendres. La cendre tombe comme de la neige noire. Elle recouvre les cadavres des sentinelles mécaniques éparpillées.
Ils atteignent le quai numéro 4. Une barge attend dans l'ombre. Le passeur ne pose pas de questions. Il voit le sac. Il voit le sang. Il voit la mâchoire de laiton de Kross. Il encaisse une pièce d'or. La pièce est chaude. Elle brûle la paume du passeur. Il ne dit rien. Il détache les amarres. Le moteur de la barge tourne au ralenti. Le piston cogne contre le cylindre. C'est un bruit régulier. C'est un bruit sain.
Kross s'assoit sur le pont mouillé. Il pose le sac entre ses jambes. Il regarde la ville. Le dôme de la cathédrale dépasse de la fumée. Des incendies s'allument autour du cratère. Le gaz de ville s'enflamme. Des boules de feu orange percent la grisaille. Londres brûle par le bas. Le système nerveux de l'Empire est sectionné. La pression tombe dans tous les quartiers. Les usines s'arrêtent. Les ascenseurs se bloquent. Les horloges à vapeur se figent.
Vane retire son masque. Son visage est pâle. Il a des cernes noirs sous les yeux. Il regarde le sac d'or. Il calcule sa part. Il calcule le nombre de doses de laudanum qu'il peut acheter. Il sourit. Ses dents sont gâtées par le charbon. Il regarde Kross. Kross ne sourit pas. Kross regarde ses mains brûlées. Il pense aux plans des turbines qu'il a dessinés dix ans plus tôt. Il pense à la résistance des matériaux. Il sait pourquoi le secteur 4 a cédé en premier. Il l'avait prévu.
La barge s'éloigne sur la Tamise. L'eau est noire comme de l'encre. Des débris flottent. Des morceaux de bois calcinés. Des vêtements déchirés. Un bras articulé en cuivre. La ville devient une silhouette floue. Le bruit des explosions s'atténue. Il ne reste que le clapotis de l'eau contre la coque. Le vent se lève. Il apporte l'odeur du soufre et de la viande brûlée.
Kross ouvre le sac. Il prend un lingot. Le métal est marqué du sceau royal. Il est lourd. Il est pur. Kross le frotte contre sa veste pour enlever la suie. L'or brille faiblement sous la lune cachée. C'est le prix de la destruction. C'est le poids de la trahison. Kross remet le lingot dans le sac. Il ferme le cordon de cuir. Il fait un nœud marin. Un nœud qui ne lâche pas.
Vane s'endort contre un tas de cordages. Sa respiration est irrégulière. Il rêve de chiffres et de soupapes. Kross reste éveillé. Il surveille la rive. Il surveille les ombres. Il sait que le syndicat attendra Sloane. Il sait qu'ils viendront chercher l'or. Il serre le manche de son pied-de-biche. Le métal est froid. Le métal est fiable.
La barge passe sous le pont de la Tour. Les sentinelles en haut ne voient rien. Elles regardent l'incendie au loin. Elles regardent la fin d'un monde. Kross crache dans l'eau. Le crachat est noir. Il nettoie sa prothèse avec un morceau de chiffon gras. Le laiton brille à nouveau. Il sent la morsure du froid sur sa peau nue. La pluie redouble d'intensité. Elle lave le pont de la barge. Elle lave le sang séché sur les bottes de Kross.
Le Cœur-Vapeur est mort. Londres va mettre des mois à reconstruire. L'économie va s'effondrer. Le prix du charbon va grimper. Kross s'en moque. Il a l'or. Il a la vie. Il a le silence. Il ferme les yeux un instant. Il entend encore le hurlement du métal en fusion. Il entend le cri de Sloane quand la conduite a lâché. C'était un cri court. Un cri technique. Un cri de rupture.
La barge accoste dans les marais de l'est. Le passeur coupe le moteur. Le silence est total. Le brouillard ici est naturel. Il sent le sel et la vase. Kross se lève. Il charge le sac sur son épaule droite. Il réveille Vane d'un coup de botte dans les côtes. Vane sursaute. Il remet son masque par réflexe. Ils descendent sur le quai de bois pourri.
Ils marchent vers une cabane isolée. Une lumière jaune filtre à travers les planches. Kross frappe trois coups. Un. Deux. Trois. La porte s'ouvre. Un homme massif apparaît. Il tient un fusil à pompe. Il voit Kross. Il abaisse son arme. Il voit le sac. Il s'efface pour les laisser entrer. L'intérieur sent le tabac et la graisse de moteur.
Kross pose le sac sur une table massive. Le bois gémit sous le poids. Il ouvre le sac. Il déverse le contenu. Les lingots s'empilent dans un bruit de richesse. L'homme au fusil siffle entre ses dents. Il regarde Kross. Il regarde Vane. Il demande où est la fille. Kross ne répond pas. Il prend un lingot. Il le pose devant l'homme. C'est le paiement pour le silence. C'est le paiement pour l'oubli.
Vane s'assoit dans un coin. Il sort une nouvelle fiole. Il ne tremble plus. Il attend les ordres. Kross s'approche de la fenêtre. Il regarde vers l'ouest. Le ciel est rouge. Londres brûle toujours. La fumée monte droit vers les étoiles. Kross touche sa mâchoire. Il sent la pression du laiton contre son os. Il est vivant. Le reste est de la limaille. Le reste est de la cendre.