Qui Saignera la Première ?
Par Raven — Dark Romance
Le vent ne hurlait pas encore, il gémissait, un son de scie rouillée frottant contre les parois translucides du Palais d’Éclats. À cette altitude, l’air n’était plus une substance respirable, mais une morsure acide qui s’engouffrait dans les moindres interstices. Julian Vane gravit les dernières mar...
Le Suaire de Verre
Le vent ne hurlait pas encore, il gémissait, un son de scie rouillée frottant contre les parois translucides du Palais d’Éclats. À cette altitude, l’air n’était plus une substance respirable, mais une morsure acide qui s’engouffrait dans les moindres interstices. Julian Vane gravit les dernières marches de métal givré, ses bottes de cuir fin produisant un claquement sec, métronomique, qui semblait briser la structure même du silence. Il ne frissonnait pas. Le froid était une vieille connaissance, une nappe de lin blanc qu’il aimait étaler sur le désordre des émotions humaines.
Lorsqu’il franchit le sas pressurisé, l’odeur l’accueillit avant même les visages. C’était un parfum complexe, écoeurant : le lys blanc en pleine décomposition, mêlé à la pointe métallique du sang froid et à l’arôme entêtant d’un cigare éteint depuis trop longtemps. Dans le grand atrium, le vide était palpable. Les parois de verre offraient une vue panoramique sur le néant gris du blizzard qui montait de la vallée, transformant la demeure de luxe en une lanterne magique perdue dans les nuages.
Au centre de la pièce, Éléonore Thorne se tenait debout, une statue de porcelaine craquelée. Sa main gauche, dépourvue d'alliance, malmenait un collier de perles dont le frottement soyeux était le seul bruit audible. Elle ne le regardait pas. Ses yeux étaient fixés sur une tache de vin renversé sur le tapis de soie blanche, une flaque sombre qui ressemblait à un continent noir s'étendant lentement.
« L'heure du décès n’a plus d’importance, n’est-ce pas ? » murmura Vane. Sa voix était basse, un frôlement de papier de verre.
Il ne retira pas ses gants. Le cuir noir, lisse et luisant comme une peau de serpent, semblait faire partie intégrante de ses mains. Il traversa la pièce, ses pas ne laissant aucune trace sur le sol immaculé, et s'engagea dans le couloir menant à la chambre mortuaire. Derrière lui, il sentait le souffle court des quatre autres muses, tapies dans l'ombre des piliers d'acier, leurs parfums de luxe se mélangeant en une fragrance de peur rance.
La chambre d’Alistair Thorne était un sanctuaire de verre dépoli. Le patriarche gisait sur un lit immense, ses traits figés dans une expression d’étonnement indigné. Ses doigts, noueux comme des racines mortes, agrippaient encore le drap de satin. Une mouche, miraculeusement survivante malgré le froid, marchait avec une lenteur obscène sur sa lèvre inférieure violacée. Vane se pencha. Il observa le petit insecte explorer la commissure des lèvres du mort. Il aimait ce détail. La vie la plus vile se nourrissant de la grandeur déchue.
Une odeur de formol et de vieille sueur montait du corps. Alistair Thorne n’était plus qu’un sac de viande coûteuse. Vane tendit la main et, du bout de son index ganté, effleura la paupière gauche du cadavre. Elle était dure, parcheminée.
« Une rupture de l’aorte, diront les médecins. Une rupture de l’âme, diront les poètes », dit-il sans se retourner. « Mais nous savons que le verre ne se brise jamais sans une pression extérieure. »
Il se tourna brusquement. Les cinq femmes étaient là, groupées sur le seuil, un bouquet de beautés fanées par l’angoisse. Il nota le tic nerveux sous l’œil droit de la plus jeune, un battement frénétique de la paupière. Il nota la trace de griffure, presque invisible, sur le poignet d’une autre.
Le vent frappa soudainement la façade avec une violence telle que le palais tout entier vibra. Un gémissement de métal s’éleva des fondations. Le blizzard était là. Il n’y avait plus de monde extérieur. Plus de lois, plus de témoins. Juste le verre, la neige et le cadavre.
Vane s’avança vers elles. Elles reculèrent d’un pas, un mouvement de troupeau instinctif.
« La tempête vient de sceller les issues », annonça-t-il d'un ton monocorde, presque apaisant. « Le système de sécurité a verrouillé les sas. Nous sommes dans un cercueil de cristal, mesdames. Et dans un cercueil, on ne cache rien. On se décompose. »
Il sortit de sa poche un petit appareil électronique, une boîte noire aux arêtes vives.
« Vos téléphones. Maintenant. »
Éléonore Thorne redressa le menton, une lueur de défi dans ses yeux rougis. « C’est absurde. Nous devons prévenir les pompes funèbres, les avocats… »
« Les avocats ne viendront pas vous sauver de vous-mêmes, Éléonore », coupa Vane. Il s'approcha d'elle, si près qu'il pouvait sentir l'odeur de gin qui émanait de ses pores malgré son parfum de rose. « Vous sentez ce froid ? Ce n'est pas seulement le blizzard. C'est le vide qu'il a laissé en partant. Un vide que je vais remplir. »
Il tendit la main, paume ouverte. Le silence se fit pesant, seulement troublé par le sifflement de l'air dans les conduits de ventilation. Une à une, elles déposèrent leurs appareils dans sa main. Des rectangles de verre noir, froids, contenant leurs secrets, leurs amants, leurs dettes. Le dernier téléphone, celui de la plus jeune, tremblait tellement qu'il glissa et tomba sur le sol de verre. Le bruit de l'impact fut comme un coup de feu. L'écran se fendit en une étoile parfaite.
Vane ramassa l'objet avec une lenteur sadique. Il observa la fissure.
« Le premier éclat », murmura-t-il. « Qui suivra ? »
Il se dirigea vers la console centrale du salon et déposa les appareils dans un coffre de métal qu'il verrouilla. Il rangea la clé dans sa poche intérieure, contre son cœur.
« À partir de cet instant, le Palais d'Éclats est un espace de vérité absolue. Vous n'avez plus de voix vers l'extérieur. Vos cris ne seront entendus que par ces murs. Et je vous garantis qu'ils sont d'excellents auditeurs. »
Il retourna vers le corps d'Alistair. Il tira le drap de satin sur le visage du vieil homme, mais s'arrêta à mi-chemin, laissant les yeux vitreux fixer le plafond de verre où la neige commençait à s'accumuler en couches épaisses.
« Regardez-le bien », ordonna-t-il. « Il est votre miroir. Froid, immobile et plein de secrets putrides. »
Il sortit un carnet de cuir noir et un stylo d'argent. Il ne commença pas à écrire. Il se contenta de regarder la pointe du stylo, une aiguille prête à piquer la chair. Dans le coin de la pièce, une goutte d'eau tombait d'un conduit de climatisation défaillant. *Ploc. Ploc. Ploc.* Le rythme s'installa dans leurs crânes, une torture liquide.
Vane sourit. Ce n'était pas un mouvement de chaleur, mais une simple rétraction des muscles de son visage, comme une cicatrice qui s'ouvre.
« Éléonore, vous semblez avoir une tache sur votre robe. Là, près de la hanche. »
La femme baissa les yeux, paniquée. Il n'y avait rien, juste le tissu bleu nuit impeccable. Mais sa main se précipita pour frotter l'endroit imaginaire, ses ongles griffant la soie avec un bruit de déchirement.
« Oh, je me suis trompé », reprit Vane avec une douceur venimeuse. « C’était sans doute une ombre. Ou peut-être votre conscience qui essaie de refaire surface. Le blizzard va durer trois jours. Peut-être quatre. D'ici là, le chauffage sera rationné. Nous devons préserver l'énergie, n'est-ce pas ? La survie demande des sacrifices. »
Il s'assit dans le fauteuil d'Alistair, un trône de cuir et d'acier qui semblait l'engloutir. Il croisa les jambes, ses gants noirs reposant sur ses genoux comme deux corbeaux endormis.
« Commençons par la nuit dernière. Qui a apporté le dernier verre de cognac à Alistair ? Ne mentez pas. Le verre est encore là. Et il parle déjà beaucoup. »
Le vent hurla plus fort, une plainte inhumaine qui fit vibrer les vitres. La neige occultait désormais totalement la vue, enfermant le palais dans une chrysalide de blancheur aveugle. À l'intérieur, l'air devenait plus rare, chargé de la vapeur des respirations saccadées. Vane observa la goutte d'eau tomber à nouveau. Le temps s'était arrêté. La chasse commençait.
L'Héritage du Sang Froid
L'odeur n'était pas encore celle de la putréfaction, mais celle, plus insidieuse, d'un encens rance qui s'accrochait aux tentures de velours, mêlée au parfum métallique du sang séché quelque part dans les replis de la moquette. Julian Vane ne bougeait pas. Ses gants de cuir noir, d'une souplesse obscène, épousaient les contours des accoudoirs du fauteuil d'Alistair. Il fixait Sasha. La jeune femme avait un tic au coin de l'œil gauche, une petite pulsation nerveuse, un battement de cil affolé qui trahissait le chaos sous la peau. Elle torturait une mèche de ses cheveux blonds, la tournant et la retournant autour de son index jusqu'à ce que la circulation soit coupée, laissant le bout de son doigt d'un violet cadavérique.
Le silence dans le grand salon était une bête vivante, grattant aux vitres blindées contre lesquelles le blizzard se fracassait en sifflements stridents. Éléonore Thorne se tenait près de la cheminée éteinte. Elle était si droite qu'elle semblait sculptée dans l'ivoire, mais le léger tremblement du verre de cristal qu'elle tenait — vide, bien sûr — produisait un tintement minuscule, un *tink-tink-tink* rythmique qui s'accordait aux battements de cœur affolés des trois femmes.
Vane sortit de sa poche intérieure une enveloppe de parchemin jauni, scellée non pas par de la cire, mais par un ruban de soie noire, rèche comme une langue de chat.
— Alistair était un esthète, murmura Vane. Sa voix était un fil de soie qu'on enroule autour d'une gorge. Même sa mort est une mise en scène. Il n'a pas laissé de testament légal. Il a laissé... des instructions.
Il défit le ruban. Le bruit du tissu froissé résonna comme un cri dans le vide de la pièce. Lylith, restée dans l'ombre d'une colonne de marbre, laissa échapper un souffle court, une expiration humide qui trahissait sa présence. Ses yeux, sombres et fixes, ne quittaient pas les mains de l'inspecteur.
— « À mes muses », commença Vane, ses yeux gris balayant les lignes avec une délectation lente, presque érotique. « Vous qui avez bu mon vin, mangé ma chair et habité mes rêves. Le Palais d'Éclats est votre cage. Il ne peut y avoir qu'une seule héritière de mon empire, car la beauté ne se partage pas. Elle s'arrache. »
Sasha lâcha sa mèche de cheveux. Une petite tache rouge apparut sur sa lèvre inférieure ; elle l'avait mordue jusqu'au sang sans s'en rendre compte. Une goutte perla, lourde, avant de s'écraser sur son décolleté de soie pâle.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda Éléonore. Sa voix était une lame de rasoir, mais elle se fissura sur la dernière syllabe.
Vane se leva. Le cuir de ses chaussures grinça sur le parquet, un son de cuir contre cuir qui rappelait le bruit d'un garrot qu'on serre. Il s'approcha d'elle, si près qu'il put voir la fine couche de sueur qui faisait briller son front malgré le froid polaire qui s'insinuait par les jointures du verre.
— Cela signifie, chère Éléonore, que l'examen commence. Le blizzard nous offre soixante-douze heures de pureté. Soixante-douze heures où le monde extérieur n'existe plus. L'héritage ne sera pas attribué par des avocats, mais par moi. Je suis le notaire de votre agonie.
Il fit un pas vers Sasha, qui recula jusqu'à heurter une table basse. Un vase de cristal vacilla, mais ne tomba pas. Vane s'arrêta, observant la goutte de sang qui maculait la soie de la jeune femme. Il tendit un doigt ganté, effleurant presque la tache sans jamais la toucher.
— L'héritage reviendra à celle qui fera preuve de la plus grande... résilience. Ou peut-être à celle qui saura me convaincre que sa culpabilité est la plus esthétique. Parce que l'une d'entre vous a tué Alistair. Oh, ne faites pas cette mine outrée. Le poison est une arme de femme, n'est-ce pas ? Discret. Patient. Comme un baiser qui s'attarde trop longtemps.
— Vous n'avez aucune preuve, cracha Sasha, dont la voix montait dans les aigus, frisant l'hystérie. Vous jouez avec nous.
Vane tourna la tête vers elle, un mouvement lent, reptilien.
— Je ne joue pas, Sasha. J'observe la décomposition. Regardez vos mains. Elles tremblent. Regardez Éléonore. Elle est si tendue qu'elle pourrait se briser si je la touchais avec un peu trop d'insistance. Et Lylith... Lylith qui se cache parce qu'elle sait que son silence est un aveu.
Le vent frappa la verrière avec une violence telle que le sol sembla vibrer sous leurs pieds. Une fissure minuscule, presque invisible, apparut dans le coin supérieur d'un des panneaux de verre. Un sifflement aigu, semblable à un cri d'enfant, s'engouffra dans la pièce. L'air devint instantanément plus lourd, chargé de cristaux de glace invisibles qui piquaient les yeux.
— L'examen sera simple, reprit Vane, sa voix dominant soudain le tumulte extérieur. Chaque heure, je poserai une question. Chaque mensonge sera sanctionné par une privation. Le chauffage est déjà coupé dans l'aile est. La nourriture ? Une distraction inutile. Nous allons nous concentrer sur l'essentiel : la vérité nue, écorchée.
Il s'approcha du corps d'Alistair, toujours étendu sur le divan de cuir, recouvert d'un linceul de satin blanc que le froid avait rendu rigide. Vane posa sa main gantée sur l'emplacement du cœur du mort.
— Alistair vous regardait comme des objets d'art. Moi, je vais vous regarder comme des plaies ouvertes. Éléonore, vous étiez sa préférée. Celle qu'il aimait humilier devant les invités. Dites-moi... quel goût avait le cognac que vous lui avez servi hier soir ? Était-il amer ? Ou avait-il ce petit arrière-goût d'amande que l'on trouve dans les adieux définitifs ?
Éléonore ferma les yeux. Ses paupières palpitaient. Une odeur de brûlé commença à flotter dans l'air, venant des conduits d'aération — la poussière accumulée qui cuisait sous la pression du système de survie défaillant.
— Je ne lui ai pas servi de cognac, murmura-t-elle.
Vane sourit. Ce n'était pas un sourire humain, mais une simple rétraction des lèvres sur des dents trop blanches.
— Premier mensonge. Et le verre sur la table de nuit porte vos empreintes, mélangées à une fine pellicule de sueur froide. La sueur de quelqu'un qui sait qu'il commet l'irréparable.
Il se tourna vers Sasha, qui s'était accroupie, les bras enserrant ses genoux. Elle balançait d'avant en arrière, un mouvement autistique qui faisait grincer le tissu de sa robe.
— Et vous, petite Sasha. Vous étiez dans la chambre d'amis, n'est-ce pas ? Pourtant, j'ai trouvé une épingle à cheveux sous le lit d'Alistair. Une petite chose dorée, tordue. Comme si on avait lutté pour ne pas crier.
Sasha s'arrêta de se balancer. Elle leva les yeux vers Vane, ses pupilles dilatées par la terreur, ne laissant qu'un mince anneau d'iris bleu.
— Il... il m'appelait. Je ne pouvais pas dire non. Jamais.
— Et maintenant, il ne vous appellera plus, conclut Vane. Il est un poids mort. Un obstacle entre vous et cette fortune immense. Mais le prix à payer est ici. Dans cette pièce.
Il marcha vers la grande baie vitrée. Au-dehors, le monde n'était qu'un néant blanc, une tempête de fureur qui semblait vouloir broyer le palais. La fissure dans le verre s'était allongée de quelques millimètres.
— La première qui craquera, la première qui pleurera des larmes de sang, sera celle qui m'intéressera le plus. Car la vérité n'est belle que lorsqu'elle est extraite avec douleur.
Il se retourna brusquement, la cape de son manteau fouettant l'air froid.
— Lylith, sortez de l'ombre. Je sens l'odeur de votre peur d'ici. C'est une odeur de métal et de musc. C'est l'odeur de celle qui a tout vu et qui attend son heure pour frapper.
Lylith avança lentement. Elle tenait un petit couteau à fruits, une lame d'argent effilée. Ses doigts étaient crispés sur le manche avec une telle force que ses articulations étaient blanches comme des os.
— Vous ne nous ferez pas de mal, dit-elle, sa voix n'étant qu'un souffle rauque. Vous êtes un officier de la loi.
Vane éclata d'un rire sec, un son de parchemin qu'on déchire.
— La loi s'arrête là où commence le blizzard, ma chère. Ici, il n'y a que la pesanteur de vos péchés et ma curiosité. L'héritage est à celle qui restera debout. Mais regardez-vous... vous saignez déjà de l'intérieur.
Il pointa du doigt la fissure dans la vitre. Le sifflement de l'air s'intensifia, devenant une plainte lancinante qui s'insinuait dans les conduits auditifs, provoquant une migraine lancinante derrière les yeux des trois femmes. Le Palais d'Éclats n'était plus une demeure, c'était un instrument de torture architectural.
— Commençons par la chambre, dit Vane en se dirigeant vers l'escalier de verre qui montait vers les appartements privés. Nous allons reconstituer chaque geste. Chaque soupir. Je veux voir où la main a tremblé. Je veux voir qui a fermé les yeux d'Alistair.
Il s'arrêta sur la première marche et les regarda, ses yeux gris brillant d'une lueur prédatrice.
— Et je vous préviens : le froid sera notre allié. Plus vous mentirez, plus la température descendra. À la fin, seule la vérité sera assez chaude pour vous empêcher de geler.
Sasha laissa échapper un sanglot étouffé, une petite plainte de gorge qui se perdit dans le hurlement du vent. La chasse était ouverte, et le gibier était déjà à bout de souffle.
Transparence Coupable
La transparence est une insulte faite à l'intimité, une mise à nu permanente qui transforme chaque mouvement en une exhibition obscène. Dans le bureau de Julian Vane, les parois de verre ne sont pas des fenêtres, ce sont des lentilles de microscope. Le blizzard, dehors, a transformé le monde en un néant blanc et hurlant, plaquant contre les vitres une opacité laiteuse qui donne l'impression que la pièce flotte dans un vide absolu. Éléonore Thorne est assise, le dos si droit qu'on croirait entendre ses vertèbres s'entrechoquer comme des billes d'ivoire. Elle ne bouge pas. Elle ne cligne pas des yeux. Elle sait que le moindre tressaillement de ses cils serait, pour l'homme en face d'elle, une confession.
Vane ne s'est pas assis. Il rôde. Le craquement de ses bottes sur le sol de verre est le seul rythme qui cadence le sifflement du vent. Il porte ses gants de cuir noir, une seconde peau luisante qui semble absorber la lumière. Il s'arrête derrière elle, si près qu'elle doit sentir le froid qui émane de ses vêtements, cette odeur métallique de neige fondue et de tabac froid qui s'insinue dans ses narines, remplaçant son propre parfum de gardénia par quelque chose de plus âcre, de plus stérile.
— Vous êtes un chef-d’œuvre, Éléonore, murmure-t-il, sa voix glissant comme une lame sur de la soie. Alistair n'était pas qu'un mari. Il était un orfèvre. Et vous étiez son métal le plus précieux.
Il tend une main gantée. Le cuir frotte contre lui-même avec un petit cri strident, un son qui arrache une grimace imperceptible à la veuve. Le doigt de Vane suit la ligne de sa mâchoire, sans jamais la toucher vraiment, restant à un millimètre de la peau. Éléonore sent les poils de sa nuque se hérisser. Une goutte de sueur, glacée, naît à la racine de ses cheveux et commence sa lente descente le long de sa colonne vertébrale.
— La symétrie de votre visage est... surnaturelle, continue Vane. Mais la nature ne fait pas de telles lignes. Seul le scalpel possède cette précision. Dites-moi, combien de fois vous a-t-il "corrigée" ? Combien de fois a-t-il ouvert cette chair pour s'assurer que vous restiez sa vision idéale ?
Éléonore serre les poings dans les plis de sa robe en velours noir. Ses ongles s'enfoncent dans ses paumes, mais elle ne sent rien, sinon ce vide qui s'élargit dans sa poitrine. Elle fixe une petite tache de graisse sur le bureau en verre, un souvenir organique laissé par un doigt négligent. Cette tache l'obsède. Elle voudrait l'essuyer. Elle voudrait que tout soit propre, lisse, mort.
— Alistair m'aimait, finit-elle par lâcher. Sa voix est un souffle sec, comme le froissement d'un vieux papier.
— Alistair aimait la possession, rectifie Vane en contournant le fauteuil pour lui faire face. Il aimait l'idée que chaque centimètre carré de votre corps lui devait sa forme. Il vous a sculptée, n'est-ce pas ? Cette petite cicatrice, là, juste derrière le lobe de votre oreille gauche... le point de départ du dernier lifting. Celui qui vous a rendu ce regard éternellement surpris. Comme si vous attendiez toujours que le coup tombe.
Il se penche vers elle. Ses yeux gris sont des puits de cendre. Éléonore peut voir son propre reflet dans les pupilles de l'inspecteur : une poupée de cire perdue dans un palais de cristal. Elle a soudain l'impression que les murs se rapprochent, que le verre se contracte sous l'effet du gel extérieur, prête à l'écraser. Le silence dans la pièce devient épais, visqueux, chargé de l'odeur de l'éther qu'Alistair utilisait parfois pour nettoyer ses instruments de dessin — ou peut-être pour autre chose.
— On dit qu'il a utilisé des fils d'or pour recoudre vos muscles faciaux, murmure Vane, si bas qu'elle doit se pencher pour l'entendre. Est-ce que vous les sentez, Éléonore ? Est-ce que vous sentez l'or qui tire sur votre sourire quand vous essayez de pleurer ? Est-ce que c'est pour cela que vous n'avez pas versé une seule larme depuis que nous avons trouvé son corps ? Parce que votre visage est une prison de métal ?
Un tic nerveux agite la paupière droite d'Éléonore. Une petite saccade, ridicule, incontrôlable. C'est une trahison de la chair contre la volonté. Vane l'a vue. Il sourit, un étirement de lèvres sans chaleur qui ne découvre pas ses dents.
— Le cœur d'Alistair a lâché, dit-elle, les mots sortant avec difficulté, comme si elle devait les arracher à sa gorge. Les médecins l'avaient prévenu.
— Le cœur d'Alistair a été aidé, réplique Vane. On ne meurt pas de mort naturelle dans une maison où tout est artificiel. Vous le savez. Vous étiez là. Dans la pénombre de la chambre, l'air était saturé de cette odeur... ce mélange de sueur de vieillard et de produits chimiques. Vous avez posé votre main sur son torse, n'est-ce pas ? Pour sentir le dernier battement. Ou pour l'étouffer.
Il pose ses mains à plat sur le bureau, se penchant davantage. Le cuir des gants grince contre le verre, un bruit de succion qui rappelle celui d'une ventouse sur une plaie. Éléonore sent un goût de bile monter dans sa bouche. La lumière crue des plafonniers se répercute à l'infini dans les parois de la pièce, créant des milliers de reflets d'elle-même, des milliers de veuves de glace qui l'observent avec jugement. Elle se sent épiée par les autres femmes à travers les cloisons transparentes, imagine leurs regards avides collés contre le verre, cherchant la faille, la fissure dans sa perfection chirurgicale.
— Je n'ai rien fait, murmure-t-elle, mais sa voix tremble.
— Vous avez tout fait, Éléonore. Vous avez accepté d'être sa chose. Et une chose finit toujours par haïr son créateur. Regardez vos mains.
Elle baisse les yeux. Ses doigts sont crispés, les phalanges blanches, saillantes sous une peau si fine qu'on devine les veines bleues, comme des fleuves de poison.
— Elles tremblent, constate Vane avec une satisfaction cruelle. C'est le début de la fin. Le verre va se briser. Et quand il se brisera, tout ce que vous avez caché sous cette belle peau refaite va se déverser sur le sol. Le sang, la rancœur, les secrets.
Il se redresse brusquement, le mouvement créant un appel d'air froid. Il sort un petit flacon de sa poche, un flacon de verre ambré, et le pose délicatement sur la table. Le choc produit un son cristallin, disproportionné dans le silence oppressant.
— Savez-vous ce que c'est ? demande-t-il.
Éléonore fixe le flacon. Elle ne peut plus détacher ses yeux de l'objet. Sa respiration devient courte, saccadée. Ses poumons semblent se remplir de bris de verre à chaque inspiration. L'odeur de l'antiseptique devient insupportable, envahissant tout l'espace, lui rappelant les cliniques privées en Suisse, la lumière crue des blocs opératoires, le bruit de la scie à os.
— C'est votre liberté, dit Vane. Ou votre potence. Tout dépend de la façon dont vous allez m'expliquer pourquoi on a trouvé des traces de ceci dans le verre d'eau sur la table de nuit.
Le vent frappe la vitre avec une violence redoublée, un coup de boutoir qui fait vibrer toute la structure du Palais d'Éclats. Éléonore sent une fissure s'ouvrir, non pas dans le verre, mais en elle. Quelque chose de froid et de tranchant remonte le long de son œsophage. Elle veut crier, mais son visage, sculpté par Alistair, refuse de se déformer. Elle reste là, figée dans sa beauté de porcelaine, tandis que ses yeux dilatés trahissent l'horreur pure d'être enfin devenue ce qu'il voulait : un objet incapable de fuir le regard de son bourreau.
Vane s'approche à nouveau, son ombre s'étendant sur elle comme une tache d'encre. Il approche sa bouche de son oreille, si près que le cuir de son gant effleure sa tempe.
— Dites-moi, Éléonore... est-ce que ça a fait mal quand il a commencé à vous découper pour la première fois ? Ou est-ce que la douleur est venue plus tard, quand vous avez réalisé qu'il ne s'arrêterait jamais ?
Elle ferme les yeux, mais la transparence du bureau est telle qu'elle a l'impression de tomber dans un abîme de lumière blanche. Elle n'est plus qu'un nerf à vif dans un cercueil de cristal, et le scalpel de Vane vient de trouver l'endroit précis où la peau est la plus mince.
Une mouche, miraculeusement survivante au froid, vient se poser sur le dos de sa main. Éléonore regarde l'insecte frotter ses pattes, un mouvement frénétique, obscène, sur sa peau parfaite. Elle ne la chasse pas. Elle est incapable de bouger. Elle attend que le premier éclat de verre tombe. Elle attend de saigner.
Le Cri du Blizzard
Le sifflement du système de ventilation changea de note, passant d'un ronronnement de prédateur repu à un râle métallique, une toux sèche qui cracha une dernière bouffée d'air tiède avant de s'éteindre. Dans les entrailles du Palais d’Éclats, loin sous les dalles de marbre veiné, Lylith retira ses doigts de la console de régulation. Ses phalanges étaient tachées d'un lubrifiant noir et visqueux, une huile lourde qui sentait le soufre et le vieux métal. Elle porta un index à ses lèvres, goûtant l'amertume industrielle, les yeux fixés sur le voyant rouge qui clignotait mollement, comme le cœur agonisant d'une bête. Le silence qui suivit fut plus dense que le bruit, une chape de plomb s'abattant sur les couloirs de verre.
À l'étage, le givre ne demanda pas la permission. Il commença par les angles, de fines griffes de cristal blanc qui s'étirèrent sur les parois transparentes avec un crissement imperceptible, le son d'un ongle rayant un tableau noir.
Vane était debout au centre du grand salon, immobile. Il n'ajustait pas son manteau. Il attendait. Ses gants de cuir noir luisaient sous la lumière crue des lustres de cristal. Il observait la vapeur de sa propre respiration s'élever en volutes paresseuses, une âme fantomatique s'échappant de ses lèvres minces. Il tourna lentement la tête vers l'escalier hélicoïdal. Le cuir de son col frotta contre sa mâchoire avec un bruit de parchemin déchiré.
— Le sang coule moins vite quand il gèle, murmura-t-il pour lui-même. C'est une bénédiction pour les bouchers.
Éléonore fut la première à apparaître, drapée dans une étole de vison qui semblait peser des tonnes sur ses épaules frêles. Ses dents claquaient, un rythme irrégulier, saccadé, comme une machine à écrire détraquée. Derrière elle, les autres muses suivaient, attirées par l'instinct grégaire des proies acculées. Leurs pas sur le sol gelé produisaient des sons cristallins, secs, des bruits d'os brisés.
— Le chauffage est mort, lâcha Camille, sa voix étranglée par un spasme de froid. Elle frottait frénétiquement ses avant-bras, sa peau d'ordinaire ambrée virant au grisâtre, parsemée de papilles gustatives de chair de poule.
Vane ne répondit pas immédiatement. Il s'approcha d'une table basse en obsidienne où reposait un plateau d'argent. Une flaque de vin renversé s'y était figée en une pastille sombre, presque noire, dont le centre commençait à se cristalliser. Il tendit un doigt ganté et appuya sur la tache. La glace craqua.
— Rapprochez-vous, ordonna-t-il. Sa voix était basse, rampante, une caresse de papier de verre. Le salon est la pièce la plus isolée. Si vous restez éparpillées dans vos chambres, vous mourrez seule. Et la mort solitaire manque cruellement de poésie, n'est-ce pas ?
Elles s'exécutèrent, formant un cercle brisé autour de la cheminée éteinte. L'odeur de la peur commença à saturer l'espace restreint : une effluve aigre de sueur froide masquée par des parfums de luxe, de l'ambre et du jasmin qui tournaient au rance dans l'air immobile.
Lylith rejoignit le groupe, ses mains cachées dans les plis de sa robe sombre. Elle fixait Éléonore. Un tic nerveux agitait la paupière gauche de la veuve, un battement rapide, obscène, comme une aile d'insecte piégée sous la peau.
— Pourquoi nous regardez-vous ainsi, Inspecteur ? demanda Éléonore. Sa voix était un fil de soie prêt à rompre.
Vane fit un pas vers elle. Le froid semblait émaner de lui plus que du blizzard extérieur. Il s'arrêta si près qu'elle put voir les pores de sa peau, le réseau de ridules autour de ses yeux gris d'orage. Il y avait une tache de graisse sur le revers de sa manche, une petite souillure noire qui jurait avec la perfection de son costume.
— Je regarde les fissures, répondit-il. Le verre est un matériau fascinant. Il a l'air solide, éternel. Mais soumettez-le à une chute brutale de température, et il révèle ses lignes de fracture. Regardez vos mains, Éléonore.
Elle baissa les yeux. Ses doigts étaient bleuis aux extrémités, les cuticules sèches commençaient à se fendre, laissant perler de minuscules gouttes de sang rubis qui ne coulaient pas, figées par la bise qui s'infiltrait par les joints des fenêtres.
Un gémissement s'éleva du fond de la pièce. C'était la plus jeune, recroquevillée sur un canapé de cuir qui grinçait à chacun de ses tremblements. Le bruit du blizzard contre les parois de verre n'était plus un sifflement, mais un hurlement de bête affamée, un martèlement constant de grains de glace qui cherchaient la faille.
— Vous sentez cette odeur ? demanda soudain Vane, dilatant ses narines.
Camille renifla, les yeux écarquillés par la paranoïa.
— Je ne sens... je ne sens que le froid.
— Non, insista Vane. C'est l'odeur du fer. Le fer dans l'air, le fer dans votre sang qui se retire de vos membres pour protéger vos cœurs menteurs. L'une de vous a les mains plus sales que les autres, et le froid est en train de figer la culpabilité sur son visage.
Il se mit à déambuler autour d'elles, un prédateur tournant autour d'un troupeau blessé. Le craquement de ses bottes sur le givre qui recouvrait désormais le marbre résonnait comme des coups de feu. Il s'arrêta derrière Lylith. Il pencha la tête, approchant son nez de sa nuque. Elle se figea, ses muscles se tendant jusqu'à la douleur.
— L'huile, murmura-t-il. Une odeur de moteur. De mécanique. De sabotage.
Lylith ne cilla pas, mais une goutte de sueur, malgré le froid polaire, perla à la racine de ses cheveux et entreprit une descente lente, tortueuse, le long de sa tempe. Vane la suivit du regard, fasciné par ce petit ruisseau de sel et d'eau.
— C'est curieux, continua-t-il, sa voix glissant comme un scalpel sous le derme. On dirait que le Palais essaie de vous expulser. Comme un corps étranger. Alistair Thorne est mort, mais sa maison est encore pleine de ses caprices. Il détestait le froid. Il disait que cela rendait les femmes honnêtes.
Un craquement sourd retentit au plafond. Une fissure venait de zébrer l'une des plaques de verre structurel. Elle s'étendit lentement, une ligne en zigzag qui semblait vouloir diviser la pièce en deux. Elles levèrent toutes les yeux, le souffle court. Le bruit était celui d'une colonne vertébrale que l'on brise lentement.
— On va mourir gelées, hoqueta Camille, ses mains s'agrippant à son propre cou comme pour s'étrangler.
— On ne meurt pas gelée, Camille, corrigea Vane avec une douceur terrifiante. On s'endort. On devient une statue de cristal. On devient parfaite. On ne change plus. On ne ment plus.
Il s'approcha d'Éléonore et, d'un geste d'une lenteur calculée, retira son gant droit. Sa main était d'une pâleur cadavérique, les veines saillantes, bleues comme des rivières de poison. Il posa ses doigts nus sur la joue d'Éléonore. Le contact fut un choc électrique de glace. Elle ne recula pas, paralysée par la terreur pure.
— Vous brûlez, Éléonore, murmura-t-il. Votre peau est une fournaise de secrets. Dites-moi... est-ce la fièvre du remords ou celle de l'excitation ?
Il pressa davantage, ses ongles s'enfonçant légèrement dans la chair de la veuve. La marque de ses doigts resta blanche sur la peau rougeoyante par le froid. Éléonore ouvrit la bouche, mais seul un râle sec en sortit. Ses yeux parcouraient frénétiquement la pièce, cherchant une issue, mais il n'y avait que le verre, le blanc du blizzard et les visages déformés de ses compagnes de cellule.
Soudain, une mouche — la même, ou son spectre — tomba du plafond et atterrit sur le tapis givré. Elle était morte, ses pattes repliées sur son abdomen velu. Vane l'écrasa du bout de sa botte avec un craquement sec de carapace.
— Le premier éclat va tomber, dit-il, ses yeux gris brillant d'une lueur démente. Et quand il tombera, il ne tranchera pas seulement l'air. Il tranchera vos masques. Qui saignera la première, mesdames ? Qui offrira sa chaleur au sol pour ne pas devenir une statue ?
Le vent hurla plus fort, une rafale percuta la paroi fissurée avec la force d'un bélier. Le verre gémit, une plainte aiguë, insupportable, qui monta dans les aigus jusqu'à faire vibrer les tympans. Une poussière de glace commença à pleuvoir sur elles, des paillettes mortelles qui brillaient comme des diamants dans la lumière mourante.
Lylith sentit ses propres doigts s'engourdir, le lubrifiant noir sur sa peau commençant à durcir, formant une croûte sombre. Elle regarda Vane, et pour la première fois, elle vit dans son sourire non pas une enquête, mais une faim. Il ne voulait pas de coupable. Il voulait un sacrifice.
Le froid n'était plus une absence de chaleur. C'était une présence. Une bête invisible qui s'enroulait autour de leurs cous, serrant un peu plus à chaque expiration, attendant le moment où le verre céderait enfin pour les transformer toutes en éclats de douleur éternelle.
La Chair et l'Acier
Le silence dans le grand salon n'était pas une absence de bruit, mais une masse solide, une gélatine froide qui s'engouffrait dans les poumons de Sasha à chaque inspiration saccadée. Sous ses pieds, le sol de verre laissait entrevoir l'abîme, un noir vertigineux strié par les éclairs du blizzard qui griffaient les parois du palais. Elle fixait une petite tache de graisse sur le revers du gant de Julian Vane, une trace sombre qui semblait palpiter au rythme de son propre cœur.
Vane fit un pas. Le cuir de ses bottes produisit un craquement sec, un bruit d'os brisé dans cette nef de cristal. Il s'arrêta si près d'elle que Sasha put sentir l'odeur de son haleine : un mélange de tabac froid et de menthe poivrée, une fraîcheur chimique qui lui retourna l'estomac.
— Vous tremblez, Sasha, murmura-t-il. Ce n'est pas seulement le froid. C'est le poids.
Il leva une main gantée, l'approchant de la tempe de la jeune femme sans la toucher. Sasha voyait les pores de sa propre peau se révulser dans le reflet des pupilles délavées de l'inspecteur. Une goutte de sueur, malgré la température polaire, perla le long de sa colonne vertébrale, traçant un sillage de glace sur sa chair.
— Le poids d'un secret est une chose physiologique, continua Vane d'une voix qui rampait comme un insecte sur un mur. Il modifie la chimie du sang. Il accélère le pouls. Il fait gonfler les tissus.
Il descendit lentement sa main, suivant la ligne de sa mâchoire, puis de son cou, s'arrêtant juste au-dessus de la courbe de son ventre, dissimulée sous la soie émeraude de sa robe de deuil. Sasha retint son souffle jusqu'à ce que ses poumons brûlent.
— Alistair était un collectionneur, n'est-ce pas ? Il aimait les choses rares. Les choses... fertiles.
À l'autre bout de la pièce, près de la cheminée éteinte, Éléonore se redressa. Le cliquetis de ses bracelets de diamants sonna comme un avertissement de serpent à sonnette. La veuve avait le visage si tendu que sa peau semblait prête à se déchirer sur ses pommettes saillantes. Ses yeux, deux fentes d'un bleu d'azote, se fixèrent sur le ventre de Sasha avec une intensité carnassière.
— Qu'est-ce que vous insinuez, Vane ? cracha Éléonore.
Vane ne se détourna pas. Il garda ses yeux gris rivés sur Sasha, observant la dilatation de ses pupilles, le tressaillement d'un nerf au coin de sa lèvre.
— Je n'insinue rien, Éléonore. Je constate une anomalie biologique. Un petit passager clandestin qui se nourrit de la panique de sa mère. Un héritier, peut-être ? Ou simplement une preuve biologique d'une trahison nocturne ? Alistair était stérile depuis dix ans, nous le savons tous.
Le mot "stérile" tomba comme une lame de guillotine.
Sasha sentit une vague de nausée acide lui monter à la gorge. Le goût métallique du sang lui emplit la bouche ; elle s'était mordu l'intérieur de la joue sans s'en rendre compte. Elle voyait maintenant une mouche, une seule, miraculeusement survivante, qui marchait sur le cadavre d'Alistair Thorne, exposé sur le divan de cuir dans la pièce adjacente, visible derrière la cloison transparente. La mouche explorait l'orbite creuse du mort.
— Ce n'est pas... ce n'est pas ce que vous croyez, balbutia Sasha.
— Oh, je crois ce que je sens, répliqua Vane dans un souffle. Et je sens l'odeur de l'hormone et de la peur. Une odeur de lait tourné et de métal.
Éléonore traversa la pièce. Ses talons claquaient sur le verre avec une violence de marteau-piqueur. Elle s'arrêta devant Sasha, son parfum de tubéreuse étouffant l'air déjà raréfié. Elle tendit une main, ses ongles longs et vernis de rouge sombre ressemblant à des griffes de rapace.
— Montre-moi, ordonna la veuve.
— Non, recula Sasha, heurtant la paroi de verre.
Le palais gémit sous la pression du vent. Une nouvelle fissure, fine comme un cheveu, apparut près du crâne de Sasha.
— Montre-moi ce que tu as volé dans son lit, petite chienne ! hurla Éléonore.
La violence fut soudaine, une rupture de barrage. Éléonore projeta sa main en avant, agrippant le décolleté de la robe de Sasha. Le tissu de soie hurla en se déchirant, un bruit de peau que l'on pèle. Sasha cria, un son aigu qui se perdit dans les hurlements de la tempête. Elle griffa le visage d'Éléonore, laissant trois sillons rouges sur la joue d'albâtre.
Vane ne bougea pas d'un pouce. Il recula d'un pas, ses mains croisées derrière son dos, le menton légèrement levé. Il observait. Ses narines palpitaient.
Éléonore, enragée par la douleur, saisit Sasha par les cheveux, lui tirant la tête en arrière avec une force inhumaine. Le cuir chevelu de Sasha craqua. Ses yeux révulsés ne voyaient plus que le plafond de verre noir et les flocons de neige qui semblaient vouloir les écraser.
— Tu crois que tu vas hériter ? haleta Éléonore, sa voix brisée par la haine. Tu crois que ce bâtard va te sauver ? Je vais t'arracher cette tumeur moi-même s'il le faut.
Elle projeta Sasha au sol. Le choc du corps contre le verre produisit un son sourd, vibrant. Sasha se recroquevilla en position fœtale, protégeant son ventre de ses mains tremblantes. Des larmes chaudes coulaient sur ses joues glacées, traçant des sillons brillants dans la poussière de cristal qui recouvrait le sol.
Vane s'approcha lentement de Sasha, qui rampait pour s'éloigner de la veuve. Il s'accroupit à sa hauteur, ignorant Éléonore qui haletait comme une bête blessée, une goutte de sang perlant sur son menton.
L'inspecteur sortit un mouchoir de soie blanche de sa poche. Il ne l'utilisa pas pour essuyer le sang d'Éléonore, ni pour sécher les pleurs de Sasha. Il le tendit simplement pour recueillir une larme qui tombait du menton de la jeune femme. La goutte de sel imbiba le tissu précieux.
— Magnifique, murmura-t-il, ses yeux gris s'éclairant d'une lueur maladive. La saveur de la trahison est toujours un peu plus acide que celle du simple regret. Vous sentez cela, Sasha ? Ce goût de cuivre dans votre gorge ? C'est la vérité qui essaie de sortir.
Sasha leva les yeux vers lui, sa vision brouillée par la douleur. Elle vit dans le reflet des gants de cuir de Vane le visage d'Alistair, livide, dont la mouche venait de s'envoler pour venir se poser sur sa propre lèvre entrouverte. Elle ne pouvait pas bouger. Elle ne pouvait pas crier.
Éléonore, prise d'une nouvelle impulsion, s'empara d'un tisonnier en bronze près de la cheminée. Le métal gratta le sol avec un sifflement strident.
— Vane, poussez-vous, ordonna-t-elle, ses yeux injectés de sang. Elle ne sortira pas d'ici avec ce secret. Personne ne sortira.
Vane se redressa avec une élégance de prédateur repu. Il jeta un coup d'œil à la paroi de verre qui vibrait de plus en plus fort. Le blizzard semblait hurler des noms, des reproches, des sentences de mort.
— Le verre est une matière fascinante, dit-il d'une voix calme, presque professorale. Il ne plie pas. Il ne prévient pas. Il endure, il endure, jusqu'à ce qu'il se transforme en mille rasoirs.
Il se tourna vers Éléonore, un sourire mince étirant ses lèvres pâles.
— Allez-y, madame Thorne. Voyons si le sang chaud peut faire fondre la glace de ce sarcophage.
Éléonore leva le tisonnier, ses muscles saillants sous la peau fine de ses bras. Sasha, au sol, sentit une contraction violente tordre ses entrailles. Pas une douleur d'accouchement, mais une douleur de fin du monde. Elle ouvrit la bouche pour supplier, mais seul un filet de bile noire s'en échappa.
Le tisonnier fendit l'air avec un sifflement de faux.
À cet instant précis, une rafale plus puissante que les autres percuta la paroi sud. Le verre ne se brisa pas tout de suite. Il commença par chanter. Une note pure, insoutenable, qui fit éclater les verres à cristal sur la table de la salle à manger. Les oreilles de Sasha se mirent à saigner, un liquide chaud qui lui chatouilla les lobes.
Vane ferma les yeux, humant l'air chargé d'ozone, de sang frais et de terreur pure. Il semblait en extase.
— Écoutez, murmura-t-il au milieu du chaos. C'est le son de votre héritage qui s'effondre.
Le tisonnier s'abattit, non pas sur Sasha, mais sur la cloison transparente qui les séparait du corps d'Alistair. Le verre explosa en une pluie de diamants mortels, projetant des éclats tranchants dans toute la pièce. Un morceau de cristal vint se loger dans la joue d'Éléonore, mais elle ne sembla pas le sentir. Elle continuait de frapper, encore et encore, transformant le sanctuaire en un abattoir de verre.
Sasha, prostrée, vit une petite flaque de liquide amniotique se mêler au sang sur le sol transparent. Le liquide était sombre, presque noir sous la lueur des éclairs.
Vane se pencha, trempa un doigt ganté dans le mélange et le porta à ses lèvres invisibles derrière le cuir.
— Amer, conclut-il. Parfaitement amer.
L'Écho des Murmures
Le silence qui suivit l’explosion du verre possédait une texture granuleuse, une absence de bruit si compacte qu’elle semblait peser sur les tympans comme une colonne d’eau glacée. Éléonore ne bougeait pas. L’éclat de cristal fiché dans sa joue gauche agissait comme un bouchon de fortune ; seule une fine rigole de pourpre s’en échappait, traçant un chemin hésitant vers le col d’ivoire de sa robe. Elle ressemblait à une poupée de porcelaine malmenée, les yeux fixés sur le cadavre d'Alistair, désormais exposé, libéré de sa vitrine, dégageant déjà cette odeur douceâtre et écœurante de lys fanés et de chimie funéraire.
Vane rompit l'immobilité. Le cuir de ses gants produisit un petit cri sec, un frottement de peau morte, alors qu’il ajustait les boutons de manchette de sa chemise. Il ne regardait pas les femmes. Il observait la poussière de verre scintiller dans l'air saturé d'électricité statique.
— Le silence est une confession que l’on s’adresse à soi-même, murmura-t-il, sa voix glissant comme une lame sous une porte. Mais ici, les murs ont une mémoire de fer.
D’un geste lent, presque amoureux, il tendit la main vers la console de commande encastrée dans le pilier central. Ses doigts gantés effleurèrent la surface tactile. Un déclic métallique résonna dans les conduits de ventilation, suivi d’un sifflement de vapeur. Puis, le premier craquement monta des haut-parleurs dissimulés dans les angles morts du plafond.
C’était un son sale. Un bruit de friture, de bande magnétique froissée, un râle électronique qui fit se hérisser les poils sur la nuque de Sasha. Elle, toujours prostrée au sol, sentait le froid du marbre pénétrer ses genoux, mais l’odeur qui montait des grilles d’aération était pire : un relent de poussière brûlée et d’ozone.
*« ...pas maintenant... Alistair... je t'en prie... »*
La voix jaillit, déformée par un filtre de terreur, méconnaissable et pourtant horriblement familière. C’était un souffle court, entrecoupé par le bruit rythmique d’un objet lourd traîné sur un tapis. *Schloup. Schloup.*
Éléonore eut un tressaillement imperceptible. Le muscle au coin de son œil droit tressauta, un spasme nerveux qu’elle ne parvint pas à dompter. Elle porta une main gantée à sa joue, effleurant l'éclat de verre sans le retirer, les doigts tremblant très légèrement.
— Est-ce votre voix, Éléonore ? demanda Vane sans se retourner. Ou celle de la petite Clara ? Elle a toujours eu ce timbre un peu... fêlé. Comme une cloche dont on aurait étouffé le battant avec de la viande crue.
L’enregistrement continua, montant en volume. Les parasites grésillaient, imitant le bruit d'insectes dévorant une carcasse. On entendit un choc sourd, puis un gémissement qui n'avait plus rien d'humain. Un son de gorge qui se remplit de liquide.
*« Tu ne l'auras pas... ni toi... ni l'autre... »*
Cette fois, la voix était plus basse, masculine, étranglée par une agonie que le blizzard extérieur semblait vouloir étouffer. Alistair. Le patriarche. Le son de ses poumons se vidant de leur dernier air, un sifflement de soufflet percé, remplit la pièce. Sasha plaqua ses mains sur ses oreilles, mais le son semblait provenir de l'intérieur de son propre crâne. Elle sentit une remontée acide brûler son œsophage. Elle fixa la flaque de liquide amniotique et de sang à ses pieds ; elle y vit le reflet de Vane, immense, déformé par la courbure du fluide, un prédateur de cauchemar observant sa proie se noyer dans son propre passé.
— Écoutez bien, reprit Vane, sa voix se mêlant aux râles de l'enregistrement. Écoutez le rythme cardiaque de votre culpabilité. On dirait un métronome, n'est-ce pas ?
Un cri strident, une distorsion de fréquence pure, déchira l'air. Camille, qui s’était tenue jusque-là dans l’ombre d’une colonne, se précipita vers la console, les ongles griffant le métal.
— Arrêtez ça ! Arrêtez ce bruit ! hurlait-elle, ses traits fins tordus par une grimace de démence. Ce n'est pas ce qui s'est passé ! Il était déjà mort !
Vane l'attrapa par le poignet avec une lenteur calculée. La pression de ses doigts gantés sur la peau diaphane de la jeune femme fit apparaître des taches blanches instantanées. Il se pencha vers elle, humant la sueur froide qui perlait à sa tempe, une odeur d'amande amère et de panique.
— Déjà mort ? répéta-t-il, ses yeux gris sondant le vide derrière les pupilles dilatées de Camille. On n'est jamais vraiment mort dans cette maison, ma chère. On se décompose simplement en fréquences sonores.
Sur l’enregistrement, un nouveau bruit apparut. Un rire. Un petit rire cristallin, déplacé, obscène au milieu des râles. Il s’arrêta brusquement, remplacé par le son d’une lame tranchant du cuir. *Crrit.* Le son était si net que Sasha crut sentir l'acier lui caresser la nuque.
— C’était vous, Sasha, n’est-ce pas ? murmura Vane, projetant son ombre sur la jeune femme au sol. Ce petit rire de gorge... celui que vous avez quand vous croyez que personne ne vous regarde. Quand vous jouez avec les rasoirs de votre maître.
Sasha secoua la tête, un mouvement saccadé, ses cheveux balayant la flaque de sang. Ses lèvres remuaient sans qu'aucun son n'en sorte, une carpe agonisant hors de l'eau. Elle voyait les autres femmes se rapprocher, un cercle de spectres aux visages livides, leurs regards convergeant vers elle comme des pointes de flèches. La suspicion était un poison qui se diffusait par les pores de la peau, plus rapide que le venin.
Le blizzard frappa les parois de verre avec une violence renouvelée, faisant vibrer toute la structure du palais. Le lustre de cristal au-dessus de leurs têtes commença à osciller, ses pampilles s'entrechoquant dans un cliquetis de dents de squelette.
*« Elle a le couteau... Regarde... Elle sourit... »*
La voix sur la bande était maintenant un murmure collectif, une superposition de timbres qui rendait l'identification impossible. On aurait dit que toutes les femmes présentes dans la pièce parlaient en même temps dans le passé, une chorale de trahison.
Éléonore fit un pas en avant, ses talons claquant sur les débris de verre. Le bruit était celui de la glace qui rompt. Elle fixa Camille, puis Sasha, ses yeux n'étant plus que deux fentes d'obsidienne.
— Laquelle d’entre vous a enregistré ça ? demanda-t-elle, sa voix d'une stabilité terrifiante malgré le sang qui coulait désormais librement le long de son cou. Laquelle a pensé qu’elle pourrait s’acheter une issue avec nos péchés ?
Vane lâcha le poignet de Camille et se mit à marcher autour du corps d'Alistair, ses gants effleurant le linceul de givre qui commençait à se former sur la peau du défunt.
— Ce n'est pas un enregistrement de chantage, Éléonore, dit-il en s'arrêtant près de la tête du cadavre. C'est une autopsie sonore. Et nous n'en sommes qu'au premier fragment. Le moment où la chair cède. Le moment où l'une de vous a posé sa main sur le cœur d'Alistair pour sentir l'instant précis où le moteur s'arrêterait.
Il appuya un doigt sur le bouton de pause. Le silence qui revint fut plus insupportable que le vacarme précédent. Il était saturé des respirations courtes, des sifflements de nez bouchés par les pleurs retenus, de l'odeur de la peur qui devenait rance.
— Qui veut entendre la suite ? demanda Vane, un sourire imperceptible étirant ses lèvres fines. Qui veut savoir ce que la caméra n'a pas montré, mais que le micro a dévoré ?
Sasha se recroquevilla davantage, sentant le liquide froid imbiber sa robe. Elle fixa un petit fragment de verre près de sa main. À l'intérieur, elle vit son propre reflet, démultiplié, brisé en mille morceaux. Dans chaque éclat, elle voyait une version différente d'elle-même : une victime, une meurtrière, une amante, une ombre.
— Vous saignez, Éléonore, nota Vane en désignant la joue de la veuve. C'est une couleur magnifique. Presque aussi profonde que le rubis qu'Alistair vous a offert pour vos dix ans de servitude.
Éléonore ne répondit pas. Elle tendit la main et saisit l'éclat de verre fiché dans sa joue. Elle le retira d'un coup sec. Elle ne cria pas. Elle regarda simplement le sang jaillir, une fontaine sombre qui vint tacher le sol de verre, se mêlant à la flaque de Sasha.
— Le premier sang est versé, constata Vane, sa voix vibrant d'une satisfaction malsaine. La cérémonie peut enfin commencer.
Il relança l'enregistrement. Cette fois, il n'y avait plus de voix. Juste un son de succion, lent, méthodique. Le son d'une bouche s'abreuvant à une plaie ouverte. Le bruit de la gourmandise au milieu de la mort.
Camille s'effondra, les mains sur la bouche, les yeux révulsés. Le palais d'éclats sembla gémir sous le poids du blizzard, comme s'il s'apprêtait à s'enfoncer dans l'abîme du pic rocheux, emportant avec lui les secrets, les cris et l'écho de ce rire qui recommençait à monter, plus fort, plus clair, envahissant tout l'espace jusqu'à ce que les murs eux-mêmes semblent rire avec lui.
La Première Fêlure
L’écho du rire s’attarda dans les angles vifs de la pièce, rebondissant sur les parois de cristal jusqu’à devenir un sifflement indistinct, presque confondu avec le blizzard qui griffait l’extérieur du palais. Marthe, la petite domestique au tablier taché de gris, ne bougeait plus. Ses doigts, rougis par l’eau de Javel et le froid, étaient crispés sur le manche d’une brosse à récurer. Elle fixait la flaque de sang d’Éléonore, là où le liquide sombre s’insinuait dans les jointures invisibles du sol de verre. Un petit clapotis régulier. *Goutte. Goutte.*
Julian Vane fit un pas. Le cuir de ses bottes produisit un grincement sec, un bruit de cartilage broyé qui fit tressaillir Camille. Il ne regardait pas les muses. Son attention était tout entière portée sur Marthe. Il s’approcha d’elle avec la lenteur d’un prédateur qui ne craint pas la fuite de sa proie, car il sait que l’horizon est barré de barbelés. L’odeur qui émanait de l’inspecteur était un mélange écœurant de lavande rance et de fer froid.
— Regardez-la, murmura Vane. Sa voix était un fil de soie qu’on enroule autour d’une gorge. Regardez la dévotion. Elle essaie de nettoyer l’irréparable.
Marthe commença à frotter. Ses mouvements étaient saccadés, mécaniques. La brosse crissait sur le verre, un son aigu, insupportable, qui semblait vouloir arracher l’émail des dents des femmes présentes. Elle ne nettoyait pas le sang. Elle ne faisait que l’étaler, créant une rosace de pourpre translucide autour de ses genoux. Ses lèvres tremblaient, laissant échapper un bourdonnement monotone, une prière ou une malédiction, impossible à distinguer.
— Marthe, arrêtez, lâcha Éléonore, la main toujours pressée contre sa joue entaillée. Le sang coulait entre ses doigts fins, s'égarant dans la dentelle de son col.
La domestique n’entendit pas. Un tic nerveux agitait sa paupière gauche, un battement d'aile de mouche agonisante. Elle frottait de plus en plus vite. Sa respiration devint un râle humide. L’air dans la pièce s’était raréfié, chargé d’une humidité moite malgré le gel extérieur. On pouvait sentir l’odeur de la sueur aigre de la servante, une odeur de peur animale qui excitait les narines de Vane.
L’inspecteur se pencha sur elle. Il posa une main gantée sur l’épaule de la femme. Le contact sembla la brûler. Marthe se figea, la brosse suspendue au-dessus du sol.
— Elle sent la souillure, n’est-ce pas ? demanda Vane en s’adressant aux muses, mais ses yeux restaient fixés sur la nuque de Marthe, là où de petits cheveux follets étaient collés par la transpiration. Elle comprend que ce palais n’est plus un sanctuaire. C’est un bocal. Et dans un bocal, quand un spécimen commence à pourrir, les autres suivent.
Il resserra sa prise. On entendit le craquement sourd de la clavicule sous le cuir noir. Marthe laissa échapper un gémissement étouffé, un son de nouveau-né qu’on noie. Elle leva les yeux vers Vane. Ses pupilles étaient si dilatées qu’elles dévoraient l’iris, ne laissant que deux trous noirs, deux abîmes de terreur pure.
— Monsieur Thorne... il attend... balbutia-t-elle. Il attend que ce soit propre. Il ne veut pas de taches. Il déteste les taches sur ses jouets.
Vane esquissa un sourire qui ne monta pas jusqu'à ses yeux gris. Il glissa sa main libre vers le visage de Marthe, effleurant sa joue de l'index. Le cuir était froid, lisse, étranger.
— Alistair est mort, Marthe. Il est une tache désormais. Une tache tiède dans la chambre haute. Mais vous... vous avez peur de ce qui reste, n'est-ce pas ? De ce son.
Il appuya sur la touche "lecture" du magnétophone qu'il tenait dans sa poche. Le bruit de succion reprit. *Slurp. Slurp.* Gras, obscène, rythmé par le souffle court de l'enregistrement. C’était le son d’une dévoration intime.
Marthe lâcha la brosse. Elle porta ses mains à ses oreilles, ses doigts couverts de sang laissant des traces rouges sur ses tempes. Elle commença à se balancer d'avant en arrière, un mouvement de métronome détraqué.
— Pas ça, pas ça, pas ça, psalmodiait-elle.
— Pourquoi pas ? l’interrogea Vane en se mettant à genoux devant elle, s’immergeant presque dans la flaque sanglante. C’est le son de la vérité. C’est le son de l’une d’entre vous qui goûte enfin à ce qu’elle a semé. Est-ce vous, Marthe ? Est-ce vous qui avez léché la plaie d'Alistair pour vous assurer qu'il ne s'enfuirait plus ?
La suggestion était d'une obscénité palpable. Camille détourna les yeux, prise d'une nausée violente. L'air sentait maintenant le vomi et le lys. Un mélange de sacré et de viscéral.
Soudain, Marthe poussa un cri. Ce n’était pas un cri humain, mais un déchirement, le bruit d’une étoffe de soie que l’on sacrifie. Elle se jeta sur le sol, griffant le verre de ses ongles jusqu’à ce qu’ils se retournent, laissant des sillons de kératine et de chair sur la surface impitoyable. Elle ne ressentait pas la douleur, ou peut-être que la douleur était la seule chose qui lui restait de réel.
Vane l’observait avec une curiosité scientifique. Il saisit le menton de la domestique et la força à le regarder.
— Vous voyez, mesdames ? Voici la première fêlure. Elle n'est pas de sang noble, mais sa rupture est magnifique. Elle est l'illustration de votre futur proche.
Il approcha son visage de celui de Marthe, si près que leurs souffles se mêlaient. La servante tremblait si fort que ses dents s'entrechoquaient dans un cliquetis de porcelaine brisée.
— Dites-le, murmura Vane. Dites-le aux muses. Qu'avez-vous vu dans l'ombre du couloir, juste avant que le cœur du maître ne s'arrête ?
Marthe ouvrit la bouche. Sa langue était chargée d'une écume blanche. Elle tenta de parler, mais seul un gargouillis s'en échappa. Elle fixa un point derrière Vane, ses yeux s'écarquillèrent jusqu'à l'absurde, les vaisseaux sanguins éclatant un à un dans un réseau de rouge vif.
— La... la bouche... finit-elle par expulser dans un souffle fétide. La bouche était partout.
Elle se cambra brusquement, le dos formant une arche contre-nature. Un bruit sec retentit — une vertèbre qui cédait. Elle retomba lourdement dans le mélange de sang et d'eau sale. Ses yeux restèrent ouverts, fixes, pointés vers le plafond de verre où le blizzard dessinait des formes spectrales. Elle était vivante, mais l'esprit avait déserté l'enveloppe, laissant place à une terreur vide.
Vane se releva. Il sortit un mouchoir de soie blanche de sa poche et essuya méticuleusement une tache de sang sur son gant. Ses gestes étaient d'une élégance révoltante face au corps brisé à ses pieds.
— Une impure, commenta-t-il avec une froideur chirurgicale. Elle a laissé la peur prendre le contrôle. La peur est un amant exigeant, Éléonore. Elle ne se contente pas de vous habiter, elle veut vous dévorer de l'intérieur.
Il se tourna vers les cinq femmes, son regard s'arrêtant sur Camille, dont les mains tremblaient contre sa poitrine. Il s'approcha d'elle, réduisant l'espace jusqu'à ce qu'elle puisse sentir la chaleur malsaine qui émanait de lui.
— Et vous, Camille ? Votre peau est si fine. Je parie qu'on peut voir votre culpabilité battre dans vos veines, comme un petit animal piégé sous la glace.
Il tendit la main, non pas pour la frapper, mais pour effleurer le lobe de son oreille. Le cuir du gant grimaça contre sa peau. Camille ferma les yeux, retenant un sanglot qui lui brûlait la gorge. L'odeur de Vane l'envahissait, une odeur de caveau et de désir interdit.
— Le palais est scellé, reprit Vane, sa voix n'étant plus qu'un souffle caressant son oreille. Personne ne viendra. Le blizzard est notre témoin. Marthe était le premier acte. Une simple mise en bouche. Le plat principal... c'est l'une de vous. Laquelle sera la première à m'offrir son secret pour ne pas finir comme elle ?
Il désigna du menton la domestique qui rampait maintenant faiblement sur le sol, léchant machinalement le sang sur le verre, l'esprit totalement oblitéré. Le bruit de sa langue contre la paroi transparente remplaça celui du magnétophone.
*Lap. Lap. Lap.*
C’était le son de la déchéance. Camille sentit une goutte de sueur froide couler entre ses seins. Le palais d'éclats n'était plus une prison de verre, c'était un estomac. Et Julian Vane était le suc gastrique, lent, acide, implacable, commençant déjà à dissoudre leurs âmes avant même que le premier meurtre ne soit avoué.
Dehors, le vent hurla plus fort, et une première fissure, réelle et minuscule, apparut sur la vitre sud, comme un avertissement que le verre, tout comme la raison, a ses limites de résistance.
Le Regard du Mort
La poussière dans les conduits de ventilation avait le goût du fer et de la peau morte. Lylith rampait, les coudes à vif contre le zinc froid, chaque mouvement arrachant un gémissement étouffé au métal qui résonnait dans toute la structure du Palais d'Éclats comme un spasme intestinal. À travers les rainures de la grille de la chambre mortuaire, l'air qui montait était saturé d'une odeur écœurante : un mélange de lys trop mûrs, de formol et cette pointe d'ozone métallique que le blizzard projetait contre les parois de verre.
En bas, Alistair Thorne reposait sur le lit de parade, une dalle de marbre noir veiné de blanc qui semblait l'aspirer. Le linceul de soie n'arrivait pas à masquer la rigidité grotesque de son torse. Ses yeux, que le thanatopracteur n'avait pu clore tout à fait, laissaient filtrer un liseré de blanc laiteux sous les paupières parcheminées. Un regard de nacre qui semblait fixer précisément la grille où Lylith se terrait, le souffle suspendu.
Le silence fut brisé par le frottement d'un tissu lourd. Éléonore entra.
La Veuve de Glace ne marchait pas, elle glissait, sa silhouette noire découpée contre la pâleur bleutée de la nuit polaire qui frappait les vitres. Elle s'arrêta à quelques centimètres du visage du mort. Lylith vit, avec une précision chirurgicale, la main d'Éléonore trembler. Un spasme minuscule au bout de l'index droit, un tic nerveux qui trahissait la faille dans l'armure de porcelaine.
Éléonore se pencha. Ses lèvres effleurèrent l'oreille d'Alistair.
— Tu ne m'as jamais appartenu, murmura-t-elle, sa voix n'étant qu'un sifflement sec, comme le papier qu'on froisse. Même froid, tu sens encore leur parfum. Je devrais te recoudre la bouche pour t'empêcher de les appeler dans ton sommeil d'outre-tombe.
Elle sortit une épingle à nourrice de sa manche. Lylith vit la pointe d'acier luire sous la lumière crue des projecteurs de sécurité. Éléonore piqua la pulpe de son propre pouce, lentement, regardant la goutte de sang perler, sombre et épaisse, avant de la presser sur la lèvre inférieure du cadavre. Un pacte de dégoût. Elle resta là, immobile, observant le sang s'infiltrer dans les ridules de la peau morte, jusqu'à ce que le bruit de pas ferrés dans le couloir ne la force à s'évanouir dans l'ombre d'un renfoncement.
La porte pivota sans un bruit. C’était Camille.
L’ingénue n’avait plus rien de sa superbe. Ses cheveux blonds, autrefois impeccables, pendaient en mèches grasses autour d’un visage dévasté par une terreur qu’elle ne cherchait même plus à masquer. Elle s’effondra à genoux près du lit, ses ongles griffant le marbre. Le bruit était insupportable, un crissement de craie sur un tableau noir qui vrillait les tympans de Lylith.
— Je ne voulais pas qu'il sache, Alistair. Je ne voulais pas qu'il voie les vidéos, hoqueta Camille.
Elle se balançait d'avant en arrière, un mouvement autistique, rythmé par le sifflement du vent qui s'engouffrait dans la fissure de la vitre sud. *Siff. Siff. Siff.* La fissure avait grandi. Elle ressemblait maintenant à une branche de corail noir s'étendant sur le ciel nocturne.
— Vane sait tout, reprit Camille dans un souffle saccadé. Il a tes journaux. Il a... il a la clé du coffre de Zurich. Si je ne lui donne pas ce qu'il veut, il dira que c'est moi qui ai changé tes cachets. Mais c'était pour nous, Alistair. Pour que tu ne souffres plus. Pour que tu arrêtes de me regarder comme si j'étais un meuble.
Elle se mit à rire, un son brisé, une quinte de toux qui se transforma en sanglot sec. Elle tendit la main pour toucher la joue du mort, mais se ravisa brusquement, ses doigts se crispant en une griffe inutile. Elle sentit sans doute ce que Lylith percevait d'en haut : la présence.
Julian Vane était là. Il n'était pas entré par la porte. Il était simplement apparu dans le reflet de la vitre, une ombre plus dense que la nuit, debout près de la fissure. Ses gants de cuir noir brillaient, reflétant la pâleur du cadavre.
— La culpabilité est une substance visqueuse, Camille, dit Vane. Sa voix était un murmure de velours qui semblait couler dans les conduits de ventilation jusqu'à la gorge de Lylith. Elle s'accroche aux poumons. Elle empêche de crier quand le couteau approche.
Camille se figea, le dos voûté, n'osant pas se retourner. Vane s'approcha, ses pas ne produisant aucun son sur le sol de verre. Il posa une main gantée sur l'épaule de la jeune femme. Le contraste entre le cuir noir et la chair blanche de Camille était obscène.
— Vous sentez cette odeur ? demanda-t-il en penchant la tête, ses yeux gris scrutant le vide. C'est l'odeur de la viande qui renonce. Alistair ne vous écoute pas. Il vous juge. Chaque battement de votre cœur trop rapide est une insulte à son silence.
Il fit glisser son doigt le long de la colonne vertébrale de Camille, qui tressaillit violemment.
— Dites-moi, ma chère... quelle partie de vous allez-vous sacrifier pour acheter mon silence ? Votre dignité ? Ou celle de vos "sœurs" ?
Lylith, dans son conduit, sentit une goutte de sueur glisser le long de sa tempe et s'écraser sur le métal. Le son lui parut être une explosion. En bas, Vane leva les yeux vers la grille. Son regard sembla traverser l'obscurité, percer l'acier, pour venir se planter directement dans les pupilles dilatées de Lylith. Un sourire imperceptible étira ses lèvres fines.
Soudain, un craquement sinistre résonna. La fissure sur la vitre sud venait de se ramifier brusquement, une ligne brisée filant vers le plafond. Le froid s'engouffra, porteur de flocons de neige cristallins qui tourbillonnèrent dans la chambre comme des insectes de glace.
Camille s'enfuit en poussant un cri étranglé, laissant Vane seul avec le mort.
L'inspecteur ne bougea pas. Il retira lentement son gant droit. Sa main était d'une pâleur cadavérique, les veines bleutées saillantes sous une peau presque transparente. Il posa ses doigts nus sur les paupières d'Alistair. Il appuya. Un bruit de succion humide, écœurant, emplit la pièce alors qu'il forçait les globes oculaires à se rétracter dans leurs orbites.
— Ils arrivent, Alistair, murmura Vane pour lui seul. Les loups sont dans la bergerie de verre. Et je vais regarder laquelle dévorera les autres pour survivre à l'aube.
Il se tourna vers la vitre brisée, tendant sa main nue vers le blizzard. La neige fondait instantanément au contact de sa peau, comme s'il dégageait une chaleur fiévreuse, surnaturelle.
Dans les conduits, Lylith commença à reculer, ses membres engourdis par la terreur. Mais alors qu'elle rampait en arrière, elle sentit quelque chose de mou et de froid contre son talon. Elle tourna la tête, le cou craquant dans le silence oppressant.
Derrière elle, dans l'étroitesse du conduit, Marthe la domestique était là. Ou ce qu'il en restait. Ses yeux étaient révulsés, sa bouche grande ouverte dans un cri muet, et ses mains, dont les ongles avaient été arrachés, grattaient frénétiquement le métal dans un rythme métronomique.
*Gratt. Gratt. Gratt.*
Le Palais d'Éclats n'était plus une maison. C'était un appareil digestif en pleine activité, et elles étaient toutes déjà à moitié dissoutes. Lylith voulut hurler, mais seul un filet de poussière grise s'échappa de ses lèvres. En bas, le cadavre d'Alistair Thorne sembla sourire sous la pression des doigts de Vane, alors que la vitre sud explosait enfin dans un fracas de cristal, laissant l'hiver noir revendiquer son dû.
Cicatrices de Soie
Le vent s'engouffra par la brèche de la vitre sud, un sifflement de banshee qui charriait avec lui des cristaux de glace aussi coupants que des scalpels. L'air du grand salon, autrefois saturé par l'odeur de lys et de cire d'abeille, vira brusquement à l'ozone et au fer froid. Au centre de cette arène de verre, Éléonore Thorne restait pétrifiée, une statue de marbre noir dont les yeux seuls trahissaient l'effondrement intérieur. Julian Vane fit un pas vers elle, le cuir de ses bottes grinçant sur les débris de cristal avec une lenteur calculée.
— Le décor s'effrite, n'est-ce pas, Éléonore ? murmura-t-il.
Sa voix n'était qu'un souffle, mais elle sembla ricocher contre les parois transparentes, s'insinuant dans les conduits d'aération où, quelque part au-dessus de leurs têtes, le grattement métronomique des ongles de Marthe contre le métal continuait son office. *Gratt. Gratt. Gratt.* Un rythme de pendule pour une exécution imminente.
Vane s'arrêta à quelques centimètres d'elle. Il tendit une main gantée, l'index effleurant la mâchoire de la veuve. La peau d'Éléonore, d'une perfection surnaturelle, ne tressaillit pas, mais une veine fine comme un cheveu se mit à battre furieusement au creux de sa tempe. Sous la lumière crue des projecteurs de secours, son maquillage semblait une armure, une couche de sédiments précieux destinée à colmater les fissures de l'âme.
— Alistair aimait la perfection, reprit Vane en tournant lentement autour d'elle, comme un prédateur évaluant la tendreté d'une proie. Il aimait les surfaces lisses. Les reflets sans aspérités. Mais le verre, une fois brisé, révèle ce qu'il y a derrière le tain.
Il désigna d'un geste sec la coiffeuse d'ébène qui trônait dans le coin de la pièce, épargnée par le chaos de la tempête. Sur le plateau de verre reposaient des flacons d'huiles rares, des onguents aux reflets nacrés et des brosses en poil de martre.
— Asseyez-vous, ordonna-t-il.
Le ton n'admettait aucune réplique. Les autres muses, tapies dans les ombres portées par le blizzard, ne bougeaient pas. Leurs respirations n'étaient que des buées ténues dans le froid qui s'installait. Éléonore obéit, ses articulations semblant se briser à chaque mouvement. Elle s'installa face au miroir, son propre reflet lui renvoyant l'image d'une reine déchue.
Vane s'empara d'un flacon de cristal contenant un liquide incolore, à l'odeur âcre et chimique qui rappela soudainement à l'assistance celle d'une morgue ou d'une salle de chirurgie. Il imbiba un tampon de coton, le geste précis, presque chirurgical. Le froissement du coton entre ses doigts de cuir était le seul son audible, par-delà le hurlement du vent.
— Montrez-leur ce qu'il a acheté avec son sang et son acier, Éléonore. Montrez-leur ce que coûte l'éternité.
Il posa le coton sur le front de la veuve. La pression était brutale. D'un geste sec, il frotta. La première couche de fond de teint, d'un ivoire immaculé, se détacha, révélant une peau d'une pâleur maladive, presque translucide. Mais ce n'était que le début. Vane descendit vers les joues, puis vers le menton. À chaque passage, l'illusion s'étiolait.
L'odeur de la sueur froide d'Éléonore commença à percer à travers son parfum de luxe, une exhalaison de bête traquée. Une goutte de sueur roula le long de son cou, traçant un sillon sombre dans la poudre qui restait.
— Plus près, mesdames, siffla Vane sans quitter la veuve des yeux. Ne perdez rien de la métamorphose.
Les quatre autres femmes s'approchèrent, aimantées par l'horreur. Sous la lumière impitoyable, alors que le dissolvant attaquait les dernières couches d'artifice, la vérité commença à ramper à la surface.
Derrière l'oreille droite, une ligne fine, d'un blanc nacré, courait jusqu'à la racine des cheveux. Une cicatrice. Puis une autre, dissimulée sous la ligne de la mâchoire. Ce n'étaient pas des marques d'accidents, mais les traces d'un scalpel obsessionnel. La peau d'Éléonore n'était pas un visage, c'était une tapisserie de chairs recousues, de lambeaux tirés jusqu'à la déchirure pour satisfaire l'esthétique maniaque d'Alistair Thorne.
Vane saisit le menton d'Éléonore et força son visage vers la lumière. Le dissolvant avait irrité les tissus, et des plaques rouges commençaient à fleurir sur ses pommettes. Sans le fard, ses yeux semblaient s'enfoncer dans leurs orbites, entourés de cernes violacés qui racontaient des nuits de terreur et d'insomnie.
— Regardez les coutures, murmura Vane. Voyez-vous comment la peau est tendue sur l'os ? Il ne l'aimait pas. Il la sculptait. Il a passé vingt ans à raboter son humanité pour en faire cet objet inerte.
Éléonore ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit, si ce n'est un claquement sec de ses dents qui s'entrechoquaient. Sa lèvre supérieure, libérée du rouge sang qui la dessinait, révéla une légère asymétrie, un tic nerveux qui faisait tressaillir le coin de sa bouche de manière incontrôlable.
— Arrêtez... parvint-elle à articuler, sa voix n'étant plus qu'un raclement de gorge.
— Pourquoi ? Pour préserver ce mensonge de porcelaine ? demanda Vane en saisissant une brosse métallique sur la table.
Il ne l'utilisa pas sur elle, mais la fit glisser sur le bord du miroir, produisant un crissement strident qui fit sursauter les autres muses. Dans les conduits, le *Gratt. Gratt. Gratt.* s'intensifia, comme si Marthe, là-haut, répondait à l'appel du métal.
Vane se pencha à l'oreille d'Éléonore, ses gants de cuir frôlant sa peau dénudée et irritée.
— Vous sentez cette odeur, Éléonore ? C'est l'odeur de la viande qui vieillit. C'est l'odeur de la vérité que vous essayiez de noyer sous les fleurs. Thorne est mort, et votre visage tombe en morceaux avec lui.
D'un geste brusque, il arracha les épingles d'argent qui maintenaient son chignon parfait. La chevelure, lourde et sombre, s'effondra sur ses épaules, révélant d'autres cicatrices, des boursouflures là où le cuir chevelu avait été incisé pour lifter les traits de la Veuve de Glace. Elle n'était plus une aristocrate ; elle ressemblait à une poupée de chiffon dont on aurait recousu les membres à la hâte.
Une des muses, la plus jeune, laissa échapper un sanglot étouffé, se couvrant la bouche de ses mains. L'aura de supériorité d'Éléonore s'était évaporée, remplacée par une vulnérabilité obscène. Elle semblait s'être ratatinée sur sa chaise, ses épaules voûtées, ses mains tremblantes agrippant le rebord de la table jusqu'à ce que ses phalanges blanchissent.
— Vous avez toutes peur, n'est-ce pas ? lança Vane en se redressant, dominant le groupe de sa silhouette filiforme. Vous avez peur parce que vous savez que chacune d'entre vous porte les marques de ses mains sur votre corps. Il vous a possédées au scalpel et au chèque.
Il posa sa main sur le sommet de la tête d'Éléonore, une main lourde, possessive.
— Regardez-la bien. C'est votre avenir. Une ruine de verre dans un palais d'éclats.
Soudain, un craquement sourd retentit au-dessus d'eux. Un morceau de plâtre tomba du plafond, s'écrasant sur le tapis de soie. Le bruit du grattage dans les conduits s'arrêta net. Un silence de plomb retomba sur la pièce, seulement troublé par le sifflement du blizzard.
Éléonore leva les yeux vers son reflet. Sans ses artifices, ses yeux d'un bleu délavé semblaient immenses, hantés. Elle vit les marques rouges, les cicatrices blanches, la peau flasque qui commençait déjà à trahir son âge sous l'effet du froid. Elle vit la créature qu'Alistair avait créée, une chimère de chair et de vanité.
Un rire sec, hystérique, s'échappa de sa gorge. C'était un son brisé, comme du verre pilé que l'on remue dans un seau. Elle porta ses mains à son visage, ses ongles s'enfonçant dans les cicatrices fraîchement révélées.
— Il ne m'a jamais laissée saigner, hoqueta-t-elle, les yeux fixés sur Vane avec une lueur de démence. Il recousait tout. Tout de suite.
Elle gratta une des cicatrices derrière son oreille. Un mince filet de sang sombre apparut, perlant sur sa peau livide avant de rouler sur son cou, tachant le col de sa robe de soie noire.
— Enfin, murmura Vane, un sourire imperceptible étirant ses lèvres fines. Enfin, vous êtes réelle.
Le sang coulait maintenant plus franchement, une trace de vie rouge et chaude dans cet univers de glace morte. Éléonore continua de rire, ses doigts s'acharnant sur sa propre peau, arrachant les sutures invisibles de son passé, alors que dans l'ombre du couloir, une silhouette déguenillée, aux mains dépourvues d'ongles, commençait à descendre lentement les marches de l'escalier d'honneur.
L'Enfant du Malheur
Le marbre noir du vestibule n'était pas seulement froid ; il aspirait la chaleur résiduelle des corps comme un parasite minéral. Sasha sentit ses genoux heurter la pierre avec un bruit sourd, un craquement sec qui résonna jusque dans ses molaires. L'air, saturé d'une odeur de lys fanés et de cire froide, devint soudain trop épais pour ses poumons. Une tache de condensation, minuscule et pathétique, se forma sur la dalle alors que son visage s'en approchait. Elle regarda une petite fissure dans le poli du sol, une veine de quartz gris qui ressemblait à un doigt pointé vers l'abîme. Puis, le noir l'engloutit, un noir strié de filaments rouges, comme des vaisseaux éclatés derrière ses paupières.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, le monde était incliné. Elle n'était plus dans le vestibule. Elle était allongée sur un divan de velours élimé, dans le petit fumoir où Alistair aimait brûler ses secrets en même temps que ses cigares. L'odeur de tabac froid et de cuir moisi lui monta au nez, lui provoquant une nausée immédiate.
À côté d'elle, une silhouette. Julian Vane.
Il ne la regardait pas. Il fixait une mouche morte, piégée entre deux vitres du mur de verre. Le blizzard, dehors, griffait la paroi avec une régularité de métronome, un crissement de griffes sur une ardoise. Vane portait ses gants de cuir noir. Le bruit du cuir qui frottait contre lui-même quand il bougeait les doigts — un petit grincement organique, presque comme un cri étouffé — était la seule chose qui brisait le silence.
— Votre pouls est une insulte à la discrétion, Sasha, murmura-t-il sans détourner les yeux de l'insecte. Je l'entends d'ici. Un petit animal affolé dans une cage de côtes trop étroites.
Sasha essaya de se redresser. Ses mains tremblaient si violemment qu'elle dut les glisser sous ses cuisses. Sa gorge était un désert de sel. Elle voulut parler, mais seul un sifflement humide sortit de ses lèvres gercées.
— Ne vous donnez pas cette peine, continua Vane. L'épuisement est une forme de vérité. Votre corps abandonne le mensonge avant votre esprit. C’est fascinant.
Il se tourna enfin vers elle. Ses yeux gris semblaient avoir absorbé toute la lumière de la pièce, ne laissant que des ombres sales dans les coins. Il s'approcha, la chaise grinçant sur le parquet de chêne. Il s'arrêta si près qu'elle pouvait sentir l'odeur de sa propre peur rebondir sur le cuir de son manteau : une odeur de sueur aigre et de métal.
— Parlons du petit, dit-il d'une voix soudainement plus basse, plus onctueuse. Parlons de ce souffle si fragile qu’une simple vitre le sépare du néant.
Sasha se figea. Le battement de son cœur devint un tambour sourd dans ses oreilles, oblitérant le bruit de la tempête.
— Où est-il ? parvint-elle à articuler, sa voix n'étant qu'un lambeau de son.
Vane inclina la tête, un mouvement lent, presque reptilien. Il sortit de sa poche un petit objet : un sabot en bois sculpté, un jouet qu’elle avait elle-même glissé sous l’oreiller de son fils ce matin-là. Il le fit tourner entre ses doigts gantés. Le bois frottait contre le cuir avec un bruit de ponçage insupportable.
— Il dort, dit Vane. Mais le sommeil, dans ce palais, est une substance instable. Les courants d'air sont perfides, Sasha. Une fenêtre mal fermée, un verrou qui glisse... et le froid s'engouffre. Le froid n'a pas de pitié pour les poumons de trois ans. Il les transforme en cristal. Et le cristal, ça se brise.
Une goutte de sueur coula de la tempe de Sasha, traçant un sillon brûlant sur sa joue livide. Elle fixa le jouet. Elle voyait une petite encoche dans le bois, là où l'enfant l'avait mordu en jouant.
— Vous ne lui feriez pas de mal, hoqueta-t-elle. Vous êtes un officier de la loi.
Vane laissa échapper un rire qui n'était qu'un souffle sec, une expiration de poussière.
— La loi s'arrête là où le blizzard commence. Ici, je suis l'architecte des conséquences. Et la conséquence de votre silence, c’est une chambre qui refroidit. Lentement. J'ai coupé le chauffage dans l'aile est, Sasha. Pour économiser l'énergie. Pour... prioriser les survivants utiles.
Il se pencha davantage. Elle pouvait voir les pores de sa peau, les ridules au coin de ses yeux qui ne souriaient jamais. Une petite tache de sang séché maculait le revers de son col blanc, un détail minuscule qui hurlait à la face de Sasha.
— Imaginez-le, reprit Vane, sa voix n'étant plus qu'un frôlement contre son oreille. Imaginez sa petite main qui cherche la vôtre sous la couverture. Mais la couverture est gelée. Ses lèvres deviennent bleues, d'un bleu magnifique, comme les glaciers de l'Arctique. Il vous appelle, mais le vent hurle plus fort que lui.
— Arrêtez... s'il vous plaît...
— Dites-moi comment vous l'avez fait, ordonna-t-il, et le ton n'était plus à la suggestion. C'était un ordre de prédateur. Comment avez-vous arrêté le cœur d'Alistair ? Était-ce l'oreiller ? Un poids léger, presque une caresse, jusqu'à ce que ses vieux poumons renoncent ? Ou était-ce quelque chose de plus... intime ? Un baiser qui aspire le dernier souffle ?
Sasha ferma les yeux, mais l'image de son fils seul dans le noir, entouré par le verre transparent et la neige hurlante, s'imprima sur ses rétines. Elle voyait la buée de l'enfant diminuer, devenir un fil ténu, puis disparaître.
— Je voulais qu'il s'arrête, murmura-t-elle.
— Quoi ? Je n'entends pas les aveux qui n'ont pas le goût du sang.
— Je voulais qu'il s'arrête de me toucher ! cria-t-elle soudain, un cri déchirant qui sembla faire vibrer les parois de verre.
Vane resta immobile, savourant l'écho. Il porta le petit sabot de bois à ses narines, comme s'il en humait l'essence.
— Continuez. La suite est la plus sucrée.
— Il... il est venu dans la chambre. Il sentait le brandy et la mort. Il a posé sa main sur mon cou. Sa main était si lourde. J'ai vu le flacon sur la table de nuit. La digitaline. Il m'avait dit un jour que trois gouttes suffisaient pour voir les anges, et que quatre ouvraient les portes de l'enfer.
Elle se mit à trembler de tout son long, un spasme rythmique qui faisait s'entrechoquer ses dents. Vane ne fit pas un geste pour la stabiliser. Il observait la décomposition de son âme avec une curiosité clinique.
— J'en ai mis six, souffla-t-elle. Dans son verre d'eau. Il a bu. Il a souri. Il m'a regardée comme si j'étais la chose la plus précieuse qu'il ait jamais possédée. Et puis son regard s'est... figé. Ses yeux sont devenus deux billes de verre. Il n'arrivait plus à fermer la bouche. Il a essayé de dire mon nom, mais seul un petit filet de bave est sorti.
Elle se griffa le dos de la main, ses ongles creusant des sillons rouges dans sa peau blanche.
— Je l'ai regardé mourir pendant deux heures. Je n'ai pas bougé. J'écoutais son cœur rater des marches. Un... deux... silence... trois... Et quand c'est devenu le grand silence, je me suis sentie si légère, Julian. Si légère.
Vane se redressa lentement. Le cuir de ses gants grinca une dernière fois alors qu'il rangeait le sabot de bois dans sa poche. Il affichait une expression de satisfaction presque érotique.
— La légèreté est une illusion, Sasha. C'est juste le poids qui change d'épaules.
Il se dirigea vers la porte, ses pas ne faisant aucun bruit sur le tapis épais. Il s'arrêta sur le seuil, la main sur la poignée de cuivre froid.
— Et pour l'enfant ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés par la terreur. Vous avez dit que vous le protégeriez !
Vane tourna la tête de profil. Un demi-sourire cruel étira ses traits.
— Oh, Sasha. L'enfant va très bien. Il est dans la cuisine avec Éléonore. Le chauffage n'a jamais été coupé.
Il ouvrit la porte, laissant entrer un courant d'air glacial qui fit vaciller la seule bougie de la pièce.
— Mais votre confession, elle, est bien réelle. Et elle appartient désormais à ma collection. Reposez-vous, meurtrière. La nuit ne fait que commencer.
Il sortit, refermant la porte sur elle. Dans le silence qui suivit, Sasha n'entendit plus que le sifflement du vent contre le verre, un son qui ressemblait à s'y méprendre au rire d'un vieillard agonisant.
Jeux d'Ombres et de Glace
La moquette épaisse du couloir étouffait ses pas, mais le silence du Palais d’Éclats était d’une autre nature, une absence de vibration si absolue qu’elle en devenait bourdonnante, pressant contre les tympans comme l’eau des grandes profondeurs. Julian Vane avançait, une main gantée effleurant la paroi de verre. Sous ses doigts, le givre dessinait des arborescences nerveuses, des capillaires de glace qui semblaient pulser au rythme de la tempête hurlant au-dehors. Il s’arrêta devant la porte dérobée menant aux entrailles techniques du dôme. Une odeur l’accueillit avant même qu’il n’entre : l’effluve âcre de l’ozone mêlé à la graisse de moteur, une senteur industrielle qui jurait avec les parfums de tubéreuse et de vieille poussière qui imprégnaient les étages supérieurs.
À l’intérieur, la pénombre était hachée par le clignotement erratique d’un voyant de secours. Rouge. Un battement de cœur agonisant.
Lylith était là, accroupie près du tableau de distribution. Elle ne portait plus sa robe de soie noire, mais une chemise d’homme trop large, dont les manches retroussées révélaient des avant-bras tachés de cambouis. Ses doigts, fins et nerveux, manipulaient une pince avec une précision chirurgicale. Elle ne sursauta pas quand l’ombre de Vane s’étira sur le métal brossé du générateur. Elle se contenta de figer son mouvement, l’épaule gauche tressaillant imperceptiblement, un tic rythmé qui trahissait la rupture de son masque de porcelaine.
— Le cuivre a un goût de sang quand il brûle, murmura Vane, sa voix n’étant qu’un souffle rasant la nuque de la jeune femme. Vous avez coupé les circuits de redondance, n’est-ce pas ? La chaleur s’évapore. Le palais devient un glaçon.
Lylith tourna lentement la tête. Une mèche de cheveux poisseuse collait à sa tempe. Ses yeux, d’ordinaire si vides, brillaient d’une fièvre lucide. Elle laissa tomber la pince. Le choc du métal contre le sol résonna comme un coup de feu dans la petite pièce pressurisée.
— Il fallait que le bruit s'arrête, dit-elle. Les caméras derrière les miroirs... elles émettent un sifflement que personne d'autre n'entend. Alistair adorait la fréquence de la souffrance.
Vane s’accroupit à ses côtés, si près qu’il pouvait sentir l’odeur de sa sueur, une pointe d’acidité métallique. Il tendit sa main gantée et, du bout de l’index, suivit la ligne de cambouis qui barrait la joue de Lylith. La texture était granuleuse, sale. Il appuya un peu trop fort, écrasant la peau contre l’os de la mâchoire.
— Vous n'avez pas seulement saboté la surveillance, Lylith. Vous avez ouvert les vannes de la panique. Sasha est en train de se consumer dans sa propre culpabilité, Éléonore se pétrifie dans son salon, et vous... vous êtes ici, à tripoter les entrailles de ce monstre de verre.
Il retira sa main. Une tache sombre souillait désormais le cuir noir de son gant. Il la porta à ses narines, inspirant profondément.
— Pourquoi ne pas vous dénoncer ? continua-t-il avec une douceur venimeuse. Je pourrais vous traîner par les cheveux jusqu’au grand hall. Je pourrais montrer à toutes ce que la petite muse silencieuse cache sous ses ongles.
Lylith laissa échapper un rire sec, un bruit de verre pilé.
— Vous ne le ferez pas. Vous aimez trop le spectacle. Vous êtes comme lui, Julian. Vous ne cherchez pas le coupable, vous cherchez la symétrie. Et ce chaos est parfaitement équilibré.
Vane sourit. Ses dents parurent trop blanches, trop pointues dans la lumière rouge du voyant. Il se redressa d’un mouvement fluide, presque inhumain.
— Vous avez raison. La punition est une notion si... vulgaire. Je préfère la complicité. Imaginez, Lylith. Les autres s’entredéchirent pour des miettes d’héritage et des souvenirs frelatés, tandis que nous, nous regardons le givre gagner leurs cœurs. Soyez mes yeux dans l’obscurité que vous avez créée. Dites-moi ce que vous avez vu cette nuit-là. Pas la version que vous servez à la police. La vérité. Celle qui suinte.
La jeune femme se leva, ses articulations craquant dans le silence oppressant. Elle s’approcha de lui, franchissant la limite de son espace vital, jusqu’à ce que leurs poitrines se frôlent. Elle leva les yeux vers lui, et Vane vit une lueur de triomphe sauvage dans ses pupilles dilatées.
— Vous pensez qu’Alistair est mort d’une crise cardiaque, n’est-ce pas ? Ou d’un poison lent glissé dans son cognac ? C’est ce que vous voulez prouver.
Elle s’approcha de son oreille, ses lèvres effleurant presque le lobe de l’inspecteur. Sa respiration était courte, saccadée.
— Alistair était déjà mort quand il est entré dans cette chambre, Julian. Pas biologiquement. Mais son corps... il était maintenu par des fils. Littéralement. Quand je l'ai trouvé, juste avant que le premier cri ne retentisse, il était assis dans son fauteuil. J'ai touché son cou. C'était froid. Mais ses yeux bougeaient encore. Quelqu'un avait installé des électrodes sous ses paupières. Il n'est pas mort de causes naturelles ou criminelles. Il est mort pour que nous puissions voir son cadavre bouger une dernière fois.
Vane sentit un frisson électrique courir le long de sa colonne vertébrale. L’idée de ce pantin de chair, animé par une mécanique macabre pour terroriser ses muses une ultime fois, flattait ses instincts les plus sombres.
— Qui ? demanda-t-il, sa voix étranglée par une fascination morbide.
Lylith recula d’un pas, un sourire cruel étirant ses lèvres. Elle pointa du doigt le sol, vers les fondations du palais.
— Ce n'est pas une question de "qui", Julian. C'est une question de "pourquoi". Alistair n'a pas laissé un testament. Il a laissé un scénario. Et la scène finale exige que l'une d'entre nous soit la première à saigner. Vraiment saigner.
Elle tendit sa main couverte de graisse vers lui, une invitation silencieuse à sceller leur pacte impie. Vane regarda la paume sale, l’odeur de moteur et de mort qui s'en dégageait. Il retira son gant droit, révélant une main d’une pâleur maladive, les veines bleutées saillantes sous une peau presque transparente.
Il saisit la main de Lylith. Le contact était visqueux, froid, répugnant. Il serra fort, sentant les os de la jeune femme protester sous la pression.
— Alors, faisons en sorte que ce soit un chef-d'œuvre, murmura-t-il.
Soudain, un craquement sourd retentit au-dessus de leurs têtes. Ce n'était pas le vent. C'était le bruit du verre qui se fend sous la pression thermique. Une fissure venait de naître quelque part dans la structure du Palais d'Éclats. Un gémissement de métal tourmenté suivit, vibrant jusque dans la plante de leurs pieds.
Lylith ne broncha pas. Elle fixa Vane avec une intensité dévorante.
— Vous sentez ça ? L'haleine du blizzard qui entre ? Il reste un secret, Julian. Un secret qu'Alistair gardait dans son coffre privé, celui que personne n'a encore trouvé.
— Et vous savez où il se trouve, n'est-ce pas ?
— Il ne se trouve pas dans une pièce, répondit-elle dans un souffle. Il est *dans* lui. Dans son corps. J'ai vu la cicatrice, Julian. Une suture fraîche le long de son sternum. Il n'a pas été autopsié. Il a été rempli.
Vane sentit une goutte de sueur glacée couler dans son dos. L’image du patriarche, transformé en coffre-fort de chair, l’obsédait déjà. L’odeur de la pièce sembla changer, virant vers quelque chose de plus doux, de plus écœurant : la putréfaction masquée par le froid.
— Allons ouvrir ce cadavre, Lylith.
Il lâcha sa main, mais la sensation de la graisse et du froid resta collée à sa paume, comme une marque indélébile. Dans le rouge mourant du voyant, leurs ombres se mêlèrent sur les murs, deux prédateurs s’apprêtant à dépecer les restes d’un passé encore chaud. Au-dessus d’eux, le Palais d'Éclats continua de gémir, une immense bête de cristal agonisant dans la nuit blanche.
Le Scalpel de la Vérité
Le vent frappait contre les parois de cristal avec la régularité d’un dément tambourinant contre les murs de sa cellule, un hurlement de loup écorché qui faisait vibrer les fondations mêmes du Palais d’Éclats. Dans la chambre de verre, l’air était saturé d’une odeur de lys fanés et de quelque chose d’autre, une effluve métallique et grasse qui s’accrochait au fond de la gorge. Alistair Thorne trônait au centre de la pièce, allongé sur un lit de marbre blanc, sa peau ayant pris la teinte grisâtre d’une cire de mauvaise qualité.
Julian Vane ajusta ses gants de cuir noir. Le craquement du matériau contre ses jointures fut le seul son capable de rivaliser avec le blizzard. Autour du lit, les cinq muses se tenaient immobiles, des statues de soie et de terreur. Éléonore, la veuve, pétrissait nerveusement l’ourlet de sa robe de deuil, ses ongles s'enfonçant si profondément dans le tissu que ses jointures blanchissaient jusqu'à l'os. Une goutte de sueur perla sur la tempe de Lylith, traçant un sillon brillant à travers son fond de teint trop épais.
— Approchez, mesdames, murmura Vane. Sa voix était un glissement de soie sur une plaie ouverte. Ne laissez pas ce pauvre Alistair s'ennuyer dans son dernier salon.
Il sortit de sa trousse un scalpel dont la lame capta le reflet blafard des éclairs extérieurs. Le métal semblait avoir une faim propre. Vane ne regardait pas les visages ; il fixait la suture fraîche, ce boudin de chair boursouflée qui barrait le sternum du patriarche comme une fermeture éclair mal fermée.
— Vous sentez cette odeur ? demanda-t-il en se penchant au-dessus du cadavre. Ce n'est pas seulement la mort. C'est l'odeur du secret qui fermente. Le vieux lion n'est pas parti les mains vides. Il a emporté vos péchés dans son ventre.
D'un geste sec, presque chirurgical, il inséra la pointe de la lame au sommet de l'incision. Un bruit de succion écœurant, comme un pied se dégageant d'une boue épaisse, emplit la pièce. Éléonore détourna les yeux, sa gorge s'agitant dans un spasme de nausée qu'elle ne parvint pas à étouffer. Une buée fétide s'échappa de la cavité thoracique, un souffle chaud qui vint lécher le visage de Vane.
— Regardez-le, insista-t-il, ses yeux gris dardant des éclairs de cruauté. Regardez ce qu'il a fait de vous. Une collection de poupées brisées autour d'une boîte à musique vide.
Il plongea ses doigts gantés dans l'ouverture. On entendit le craquement sec d'une côte mal ressoudée, le froissement de tissus organiques que l'on brusque. Les muses reculèrent d'un pas, un mouvement de marée humaine synchronisé par l'effroi. Vane fouilla, ses mouvements devenant plus saccadés, plus fébriles. Ses épaules tressaillaient d'un tic nerveux rythmé par les battements du blizzard.
Soudain, il s'immobilisa. Ses doigts se refermèrent sur quelque chose de dur, d'étranger à l'anatomie humaine. Il tira lentement. Un rouleau de parchemin huileux, enveloppé dans une membrane de latex noirci, émergea des entrailles d'Alistair. L'objet était maculé de fluides sombres, une relique visqueuse extraite d'un reliquaire de viande.
— Le testament de sang, souffla Vane.
Il déballa l'objet avec une lenteur sadique. Le papier, imprégné de graisses corporelles, était devenu translucide. Il le déplia devant les yeux exorbités des femmes. Les noms y étaient inscrits non pas à l'encre, mais par des scarifications profondes, des entailles qui semblaient encore saigner dans l'imaginaire de celles qui les lisaient.
— Ce n'était pas un meurtre, Éléonore, dit Vane en se tournant vers la veuve. Sa voix se fit plus basse, plus rampante. C'était un banquet. Et vous avez toutes tenu les couverts.
Il pointa la lame du scalpel vers la première ligne.
— "À ma chère Éléonore, qui a tenu l'oreiller."
La veuve laissa échapper un glapissement étouffé, ses mains remontant à sa bouche comme pour empêcher son âme de s'enfuir. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, cherchant une issue dans les murs de verre qui ne renvoyaient que son propre reflet déformé.
— "À Lylith, qui a versé le laudanum dans le vin de messe."
Lylith s'effondra à genoux, le bruit de ses rotules percutant le marbre résonnant comme un coup de feu. Elle se mit à griffer le sol, ses ongles laissant des traces de vernis écaillé sur la pierre froide. L'odeur de la peur, âcre et acide, submergea celle des fleurs.
— Vous ne l'avez pas tué par haine, continua Vane en tournant autour du lit comme un requin dans une eau peu profonde. Vous l'avez tué par dévotion. Il vous a demandé ce sacrifice, n'est-ce pas ? Une dernière œuvre d'art. Le chef-d'œuvre de la douleur partagée. Un pacte de sang pour sceller votre servitude éternelle à son héritage.
Il s'arrêta devant Lylith et lui saisit le menton de sa main souillée de fluides cadavériques. Il força son visage vers le cadavre béant.
— Regardez votre dieu, Lylith. Il est vide. Tout comme vos promesses.
L'hystérie éclata. Ce ne fut pas un cri, mais une explosion de gestes désordonnés. Éléonore se jeta sur Vane, ses doigts se transformant en griffes, cherchant à lacérer le visage de l'inspecteur. Il l'écarta d'un revers de main nonchalant, la projetant contre une paroi de verre qui gémit sous le choc. Une fissure fine comme un cheveu apparut sur le cristal.
— La vérité est un scalpel, mesdames, dit Vane en observant la fissure s'étendre. Elle ne coupe que ce qui est déjà pourri.
Il ramassa le parchemin et le porta à ses lèvres, humant l'odeur de la trahison. Les muses n'étaient plus que des animaux acculés, leurs respirations sifflantes formant un chœur de râles dans la pièce close. Lylith rampait vers le corps d'Alistair, ses mains cherchant à refermer la plaie béante, ses doigts s'enfonçant dans la chair molle du patriarche dans une tentative désespérée de recoudre le passé.
— Il vous regarde encore, murmura Vane en désignant les yeux vitreux du mort. Et il rit.
Le blizzard redoubla de violence, une rafale plus puissante que les autres fit trembler l'édifice entier. Le bruit du verre qui travaille, ce craquement aigu et cristallin, se propagea du point d'impact d'Éléonore vers le plafond. Un éclat de verre tomba, tranchant l'air avant de s'enfoncer dans l'épaule de Lylith. Elle ne cria pas. Elle regarda simplement le sang rouge vif couler sur sa robe blanche, se mélangeant au noir du cadavre.
Vane rangea le parchemin dans sa poche intérieure. Il retira ses gants, révélant des mains d'une pâleur maladive, les doigts longs et effilés. Il s'approcha de la vitre fissurée et y posa la paume.
— Le Palais se brise, dit-il avec une satisfaction presque érotique. Et vous êtes les éclats.
Dehors, le blanc du blizzard dévorait le monde. À l'intérieur, les cinq femmes se regroupèrent instinctivement autour du cadavre dépouillé, une meute de veuves liées par une culpabilité si lourde qu'elle semblait courber leurs échines. Vane ramassa le scalpel tombé au sol. Il en testa la pointe sur son propre pouce, observant la petite perle de rubis qui s'en échappa.
— Qui saignera la première pour obtenir le pardon qu'il ne vous a jamais donné ?
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que le tonnerre. C'était le silence de la compréhension. Elles ne cherchaient plus à nier. Elles cherchaient à survivre à la vérité. Éléonore se redressa, ses yeux brillant d'une lueur démente. Elle se saisit d'un lourd chandelier en argent sur la console voisine.
— Pas le pardon, Julian, cracha-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un sifflement de haine. Le silence.
Elle se jeta vers lui, mais Vane ne bougea pas. Il sourit, un étirement de lèvres sans joie qui ne découvrait que les dents. Le Palais d'Éclats vibra une dernière fois avant que la paroi de verre ne cède totalement, laissant le froid absolu et la neige s'engouffrer dans la pièce, transformant le sanctuaire en un tourbillon de cristal et de fureur. Dans le chaos blanc, les ombres des muses et du prédateur se mêlèrent une dernière fois, silhouettes de pantins désarticulés dansant sur le ventre ouvert d'un mort.
Le Chef-d'Œuvre de Vane
Le verre ne se contenta pas de se briser ; il se désintégra en une pluie de diamants cruels, chaque éclat porté par le blizzard comme une micro-lame cherchant la chair. L'air chaud, saturé de l'odeur de lys flétris et de la sueur rance des muses, fut aspiré dans un sanglot pneumatique, remplacé instantanément par une morsure de glace qui pétrifia les poumons. Éléonore, le chandelier d'argent levé comme une relique dérisoire, resta figée, le bras tremblant, une perle de givre se formant déjà sur le bord de sa paupière gauche.
Julian Vane ne recula pas. Il ajusta le cuir noir de son gant droit, le faisant grincer contre son poignet avec une lenteur obscène. Le bruit — un petit cri de peau morte — transperça le hurlement du vent. Ses yeux gris, vides de toute empathie humaine, se fixèrent sur le cou battant de la veuve, là où une veine bleue pulsait frénétiquement sous la peau diaphane.
— Le silence est une matière première, Éléonore, murmura Vane. Mais il est trop tard pour le silence. Alistair détestait les œuvres inachevées.
Il fit un pas de côté, évitant la trajectoire de la neige qui s'engouffrait, tourbillonnant autour de lui comme un linceul obéissant. Il ne sortit aucune arme, aucune plaque de police. De sa poche intérieure, il tira un petit objet en ivoire : un sifflet de dissection, ou peut-être un outil d'orfèvre. Il le fit rouler entre ses doigts gantés.
— L'inspection ? Une mise en scène nécessaire. Alistair voulait voir si ses créations pouvaient survivre à leur créateur. Il m'a légué cette tâche : polir les aspérités de vos âmes jusqu'à ce qu'elles soient transparentes. Ou jusqu'à ce qu'elles éclatent.
À quelques mètres, recroquevillée contre une colonne d'acier qui gémissait sous la pression du vent, Camille suffoquait. Ses lèvres viraient au violet, une teinte de prune écrasée sur de la porcelaine. Elle fixait le corps d'Alistair, allongé sur la table de marbre, dont le linceul de soie battait furieusement, révélant un pied nu, cireux, déjà couvert d'une pellicule de givre. L'odeur de la mort commençait à se mêler à l'ozone de la tempête, un mélange écœurant de sucre pourri et de métal froid.
— Il vous a aimées comme un taxidermiste aime ses oiseaux, continua Vane, sa voix rampant sur la peau des femmes malgré le chaos ambiant. Il vous a brisées, remontées, recousues. Mais il manquait la touche finale. Le moment où la créature se rend compte qu'elle n'est faite que de paille et de fils de fer.
Éléonore laissa tomber le chandelier. Le choc sur le sol de marbre produisit un son mat, étouffé par la couche de neige qui commençait déjà à tapisser la pièce. Elle s'effondra à genoux, ses doigts griffant le velours de sa robe, cherchant une prise dans un monde qui se dérobait. Sa respiration était un râle saccadé, chaque inspiration lui lacérant la gorge.
Vane s'approcha d'elle. Il s'accroupit, une posture de prédateur observant une proie dont les pattes s'agitent encore. Il tendit la main et posa son index ganté sur le front d'Éléonore, exactement là où une ride de culpabilité creusait un sillon profond.
— Vous avez versé le poison dans son thé, n'est-ce pas ? Oh, pas un poison chimique. Ce serait trop vulgaire pour une Thorne. Vous avez infusé son agonie de vos petits mépris quotidiens, de vos silences calculés, jusqu'à ce que son cœur décide que le vide était préférable à votre présence.
Un sanglot secoua Éléonore, un bruit de bois qui craque. Une larme roula sur sa joue, mais avant d'atteindre son menton, elle gela, se transformant en un cristal de sel et d'eau.
— Regardez-les, Éléonore, ordonna Vane en désignant les quatre autres muses qui erraient comme des spectres dans le tourbillon blanc. Béatrice qui se ronge les ongles jusqu'au sang. Margot qui serre son chapelet de perles comme si elle voulait s'étrangler avec. Elles attendent toutes que le couperet tombe. Mais Alistair a été très précis dans ses instructions. "Une seule doit rester pour témoigner du chef-d'œuvre".
Il se redressa, sa silhouette longiligne découpée par les éclairs qui déchiraient le ciel noir au-dehors. Le Palais d'Éclats vibrait, un diapason géant accordé sur la fréquence de la terreur. Les parois de verre restantes craquelaient, des lignes de faille serpentant comme des veines de marbre noir sur la transparence de l'abîme.
Vane sortit de sa poche un magnétophone à bande, un modèle ancien, gainé de cuir. Il appuya sur "Play". Le son était saturé de friture, mais la voix d'Alistair Thorne, caverneuse, mourante, emplit l'espace, luttant contre le blizzard.
"... Julian... elles vont se dévorer... j'ai hâte de voir... laquelle saignera la première... celle qui portera mon nom comme une cicatrice..."
Le sifflement de la bande s'arrêta. Le silence qui suivit fut plus lourd que la neige. Vane tourna lentement la tête vers Camille, la plus jeune, la plus fragile. Elle tremblait si fort que ses dents s'entrechoquaient, un cliquetis de dés de jeu sur une table de casino.
— Camille, murmura Vane. Approche.
La jeune femme secoua la tête, ses yeux écarquillés ne montrant que le blanc de la sclérotique. Elle recula vers le bord du précipice là où la baie vitrée n'existait plus. Un pas de plus, et elle ne serait qu'une tache rouge sur les rochers, mille mètres plus bas.
— Tu es la plus pure des cinq, Camille. C'est pour cela que ta chute sera la plus belle. Alistair disait que ta peur avait le goût des fraises de serre. Il aimait l'écraser sous sa langue.
Vane avança vers elle, sans hâte. Il ne la toucha pas. Il se contenta d'exister dans son espace vital, une pression psychologique si dense qu'elle semblait palpable. Il y avait une odeur de soufre maintenant, ou peut-être était-ce simplement l'imagination de Camille qui brûlait. Elle sentit le froid lui mordre les talons. Le vent essayait de l'aspirer, de l'inviter dans la danse des flocons.
— Qui a tué Alistair, Camille ? Était-ce Éléonore avec son poison d'ennui ? Ou était-ce toi, avec ce secret que tu caches sous ton corset ? Ce petit être que tu portes et qui n'est pas de lui ?
Le visage de Camille se décomposa. Ses traits semblèrent fondre. Un petit cri, semblable à celui d'un oiseau qu'on étrangle, s'échappa de ses lèvres gercées. Elle porta ses mains à son ventre, un geste instinctif, désespéré.
Vane sourit. Ce n'était pas un sourire humain ; c'était l'étirement d'une membrane sur un crâne.
— Voilà. La première fissure. Le sang ne coule pas toujours en rouge, Camille. Parfois, il coule en aveux.
Il se tourna vers les autres muses, qui observaient la scène, pétrifiées.
— Alistair n'est pas mort d'une crise cardiaque. Il est mort d'avoir trop bien réussi sa sculpture. Vous êtes ses chefs-d'œuvre. Et un chef-d'œuvre n'est fini que lorsqu'il est exposé à la destruction.
Soudain, un craquement colossal retentit. La poutre maîtresse du Palais d'Éclats, sous le poids de la neige et la force du vent, céda. Le plafond se fendit, laissant tomber des blocs de glace et de métal. La panique, jusque-là contenue, explosa. Béatrice hurla en voyant une plaque de verre sectionner le bras de la statue d'Alistair dans le hall. Margot se mit à courir vers l'escalier, mais Vane fut plus rapide. Il la saisit par les cheveux, sa main gantée s'enroulant dans les boucles blondes avec une brutalité chirurgicale.
— Personne ne part avant la signature, Margot.
Il la força à regarder le corps d'Alistair. Sous l'effet du gel, la peau du vieillard s'était tendue, révélant les os de son visage, transformant son cadavre en un masque de rire éternel.
— Regardez-le ! Il vous regarde ! Il attend de voir qui sacrifiera l'autre pour sortir d'ici ! La porte est verrouillée de l'extérieur par la glace, et les clés... les clés sont dans son estomac.
Vane sortit un scalpel de sa poche. L'acier brillait d'un éclat bleuâtre sous la lumière des éclairs. Il le tendit, le manche vers les femmes.
— Qui veut les clés ? Qui veut survivre au maître ? Qui saignera la première pour ouvrir le ventre de son passé ?
Éléonore se releva. Ses yeux n'étaient plus ceux d'une aristocrate, mais ceux d'une bête acculée. Elle regarda Camille, puis Margot, puis le scalpel. Sa main se tendit, tremblante, vers la lame. Vane lâcha Margot et recula dans l'ombre, son visage disparaissant derrière un rideau de neige tourbillonnante. Seuls ses yeux gris restaient visibles, deux points de lumière froide observant le spectacle.
Éléonore saisit le scalpel. Le contact du métal gelé sembla lui donner une force démente. Elle se tourna vers le corps d'Alistair, puis vers les autres femmes. Le vent s'engouffra dans une nouvelle brèche, éteignant les dernières bougies, plongeant la pièce dans une pénombre bleutée rythmée par les flashs du ciel.
— Pardonne-moi, Alistair, murmura-t-elle.
Mais ce n'était pas vers le mort qu'elle se dirigeait. C'était vers Camille.
Vane, adossé à une paroi qui s'effondrait, croisa les bras. Il sentait l'odeur du sang avant même qu'il ne coule. C'était l'odeur de la réussite. Le Palais d'Éclats pouvait bien s'écrouler, l'œuvre était achevée. Dans le fracas du verre et le hurlement de la tempête, le premier cri de douleur pure déchira la nuit, une note haute, cristalline, qui se perdit dans l'immensité blanche.
La première goutte tomba sur la neige immaculée, noire sous la lune, un point final parfait sur une page de glace.
L'Hiver Absolu
Le silence n'était pas un vide, c'était une pression. Une masse solide, translucide, qui pesait sur les tympans jusqu'à ce qu'ils bourdonnent d'une fréquence aigre. La tempête s'était éteinte d'un coup, comme une bougie mouchée par les doigts d'un géant, laissant derrière elle une clarté lunaire, brutale, qui transformait le Palais d’Éclats en un squelette de diamant. Dans le grand salon, l’air était si froid qu’il semblait s’être cristallisé autour des corps, figeant les derniers effluves de sueur, de parfum de luxe et d’hémoglobine fraîche en une atmosphère rance, métallique.
Au centre de la pièce, une goutte de sang tomba. *Tlic.* Elle s’écrasa sur le sol de marbre blanc, là où la neige s’était engouffrée par la verrière brisée. Le liquide écarlate ne s’étalait pas ; il perlait, refusant de se mélanger à la pureté de la glace, formant une petite bille noire sous la lueur d’argent. Un tic nerveux soulevait la paupière gauche d’Éléonore. C’était un mouvement minuscule, rythmique, presque obscène dans cette immobilité de sépulcre. Ses doigts, crispés sur le manche en ivoire du scalpel, étaient d’une pâleur de craie, les jointures saillantes sous une peau tendue à rompre. Elle ne regardait pas Camille, dont la gorge ouverte dessinait un sourire béant et muet sur le tapis de soie. Elle regardait le vide, là où l’air semblait se tordre.
À quelques pas, Julian Vane était une ombre parmi les ombres. Il n’avait pas bougé d’un cil. Ses gants de cuir noir, d’un grain si fin qu’on aurait dit une seconde peau de reptile, luisaient doucement. Il savourait le spectacle. Ses narines palpitaient imperceptiblement, aspirant l’odeur de l’acier froid et de la chair sacrifiée. Il ne ressentait ni triomphe ni pitié, seulement une satisfaction esthétique, celle d’un horloger ayant enfin trouvé la pièce qui bloquait le mécanisme.
— C’est une œuvre achevée, murmura-t-il.
Sa voix n’était qu’un souffle, un frôlement de papier de verre contre du velours. Le son sembla ramper sur la nuque d’Éléonore, y déposant une traînée de givre. Elle tressaillit. Le scalpel glissa de ses doigts engourdis. Le choc du métal contre la pierre produisit un tintement cristallin qui résonna dans toute la structure, montant vers les coupoles, rebondissant contre les parois de verre, se multipliant à l’infini jusqu'à devenir un hurlement de verre brisé dans l’esprit de la veuve.
Elle tourna lentement la tête. Son cou craqua, un bruit sec, organique, semblable à une branche morte qui cède sous le poids du gel. Ses yeux, autrefois d’un bleu impérial, n’étaient plus que des trous d’ombre, des puits sans fond où l’humanité s’était noyée. Elle observa Vane. Elle chercha une lueur, un signe, une autorité. Elle ne trouva que le reflet de sa propre déchéance dans les iris gris d’orage de l’inspecteur.
Une mouche, miraculeusement rescapée du froid, vint se poser sur le bord de la plaie de Camille. Ses ailes vibrèrent un instant, un bourdonnement gras, incongru dans ce palais de glace. Éléonore regarda l’insecte explorer le rebord de la chair tranchée, ses pattes minuscules s’enfonçant dans la gelée pourpre. L’absurdité de la scène lui arracha un son de la gorge. Ce n’était pas un rire, ni un sanglot. C’était un râle sec, le bruit d’une machine dont les rouages s’entre-déchirent.
— Vous avez gagné, dit-elle enfin. Sa langue semblait trop épaisse pour sa bouche, chargée d’un goût de cuivre et de bile.
Vane s’avança d’un pas, lent, délibéré. La neige craqua sous ses bottes cirées avec une précision chirurgicale. Il s’arrêta juste devant elle, assez près pour qu’elle puisse sentir l’odeur de sa peau : un mélange de tabac froid, de savon à barbe onéreux et de quelque chose d’autre, de plus profond, une odeur de terre humide, de caveau ouvert. Il leva une main gantée et, d’un geste d’une infinie douceur, il effleura la joue d’Éléonore. Le cuir noir était d’une froideur inhumaine.
— Personne ne gagne ici, Éléonore, souffla-t-il à son oreille. On ne fait que devenir ce que l’on craignait d’être. Regardez-vous. Vous êtes magnifique. Vous êtes la seule survivante d’un naufrage que vous avez vous-même orchestré.
Il s’écarta, lui laissant le passage libre vers la porte monumentale dont les battants de verre gisaient au sol, pulvérisés. Au-delà, le monde n'était plus qu'une étendue blanche, un néant d'albâtre s'étendant à l'infini sous un ciel de jais. Le blizzard avait laissé place à une clarté si crue qu'elle en devenait douloureuse.
Éléonore fit un pas. Ses jambes étaient des colonnes de plomb. Elle passa devant le corps d'Alistair, dont le visage figé dans une surprise éternelle semblait se moquer d'elle. Elle ne s'arrêta pas. Elle ne regarda pas les autres muses, ces poupées de sang éparpillées dans le décor de théâtre qu'était devenu leur foyer. Elle marchait, les pieds nus dans la neige mêlée d'éclats de verre, mais elle ne sentait rien. La douleur physique était un luxe qu'elle ne pouvait plus s'offrir ; ses nerfs étaient grillés, son âme n'était plus qu'un champ de cendres.
Lorsqu'elle franchit le seuil, l'air extérieur la frappa comme une lame. Ses poumons brûlèrent. Chaque inspiration était une agression. Elle descendit les marches du perron, laissant derrière elle une traînée de pas irréguliers, des taches de rouge qui s'effaçaient déjà sous la morsure du givre. Elle ressemblait à un spectre de soie, sa robe déchirée flottant comme une aile brisée contre ses flancs. Elle ne se retourna pas une seule fois vers le Palais d'Éclats. Elle savait que si elle le faisait, elle se transformerait en statue de sel, une relique supplémentaire pour la collection de Vane.
L'inspecteur, resté sur le seuil, la regarda s'éloigner. Il ne ressentait pas le froid. Il observait la silhouette frêle qui s'enfonçait dans l'immensité blanche, devenant peu à peu un point minuscule, une impureté sur la page vierge de l'hiver. Il sortit un mouchoir de batiste blanche et essuya une minuscule tache de sang qui souillait le revers de sa manche. Le geste était méticuleux, presque maniaque.
Derrière lui, le palais craquait. Le dégel n'était pas pour tout de suite, mais la structure, privée de la chaleur humaine qui l'habitait, commençait à gémir sous son propre poids. Un panneau de verre se détacha du plafond et vint s'écraser à quelques centimètres de lui, se pulvérisant en mille diamants de mort. Vane ne tressaillit pas. Il ramassa un éclat, le fit tourner entre ses doigts gantés, observant la manière dont la lumière de la lune se décomposait à travers le prisme.
Il était seul. Il était le maître de ce sarcophage. Il se tourna vers l'intérieur, vers les cadavres qui commençaient déjà à se raidir dans l'étreinte de la glace. L'odeur de la mort changeait ; elle devenait plus subtile, plus sucrée, presque élégante. Il s'assit dans le fauteuil d'Alistair, celui qui faisait face à la vallée. Il croisa les jambes, ajusta ses gants, et attendit que la nuit finisse de consumer ce qu'il restait de leur dignité.
Dans la vallée, bien plus bas, le premier cri d'un loup déchira le silence. C'était un son pur, sauvage, dépourvu de la complexité cruelle des hommes. Vane ferma les yeux et esquissa un sourire. L'œuvre était parfaite. La première à saigner avait été la dernière à rester debout, et dans ce paradoxe résidait toute la beauté du désastre. Il n'y avait plus rien à dire, plus rien à prouver. Le Palais d'Éclats n'était plus qu'un souvenir de verre, une cicatrice sur le visage de la montagne, et lui, Julian Vane, en était le gardien éternel, le prédateur immobile au cœur d'un hiver absolu.