PROTOCOLE : ÉCLIPSE DE CHAIR
Par Atelier Fusianima — Dark Romance
L’odeur de l’ozone brûlé s’incrustait dans la gorge, épaisse, mêlée à la puanteur de la moisissure qui rongeait le béton. Naël ne respirait plus que par saccades. Ses doigts étaient soudés aux interfaces du noyau Helios, une sphère de chrome dont la lueur bleutée frappait les murs avec une régularité de spasme. Chaque ligne de code fracturée arrachait un lambeau de silence à la planque. Puis, le s...
Le Goût du Court-Circuit
L’odeur de l’ozone brûlé s’incrustait dans la gorge, épaisse, mêlée à la puanteur de la moisissure qui rongeait le béton. Naël ne respirait plus que par saccades. Ses doigts étaient soudés aux interfaces du noyau Helios, une sphère de chrome dont la lueur bleutée frappait les murs avec une régularité de spasme. Chaque ligne de code fracturée arrachait un lambeau de silence à la planque. Puis, le sifflement des processeurs devint un hurlement strident. Ses implants rétiniens chauffèrent, une douleur sourde derrière les globes oculaires, mais elle ne lâcha pas. Elle ne pouvait pas lâcher.
Le noyau finit par céder dans un craquement sec. Un silence lourd retomba brusquement sur la pièce. Naël laissa ses mains retomber, les doigts tremblants, les articulations ankylosées par la tension. Elle resta là, immobile, comptant ses propres battements de cœur au milieu du chaos de câbles. La pluie tambourinait contre la tôle ondulée du toit. Une goutte, puis deux. Elle savoura ce calme acide, cette seconde de vide où elle n'était plus une cible, juste une ombre dans un trou à rats. Elle ferma les yeux, inspirant l'air chargé d'électricité statique.
L'ombre d'Ilya avala la faible lueur du néon avant même qu'il ne franchisse le seuil.
Ilya n'était pas un homme qui entrait dans une pièce ; il était une masse de noirceur qui en changeait la gravité. Il se tenait là, découpé par la lumière crue du couloir, immobile. Le froid qui émanait de lui était physique, une absence de chaleur qui faisait se dresser les poils sur les bras de Naël. C'était le froid du métal, le froid des protocoles d'exécution. Lorsqu’il fit un pas, le plancher ne gémit pas. Il ne faisait aucun bruit. Il n’avait pas besoin de bruit pour signaler sa dominance. Naël ne chercha pas son arme. Elle connaissait la vitesse de l'automate. Elle connaissait la poigne de l'exécuteur.
Le choc fut brutal. Ilya l'agrippa par la gorge et la projeta contre la paroi métallique avec une force qui lui vida les poumons. Le contact du cuir de son gant contre sa peau fut un court-circuit. Pas d'images cosmiques, juste la pression directe, la douleur de l'impact, et l'odeur de la pluie acide qui collait à son uniforme. Ils se retrouvaient dans une violence familière, une reconnaissance de chair à chair qui se moquait des années de silence. Ilya l'écrasait de son poids, son visage si proche qu'elle voyait battre la veine sur sa tempe.
Ses doigts se resserrèrent. Juste assez pour marquer. Juste assez pour posséder. Ses yeux, noirs comme du pétrole, plongeaient dans les siens. Il n'y avait pas de pitié là-dedans, seulement une possessivité animale. C’était la poigne d’un propriétaire retrouvant un bien volé. C’était la poigne d’un homme prêt à briser ce qu’il ne pouvait pas emmener.
Naël ne trembla pas. Elle ne supplia pas. La peur était un luxe qu'elle avait consommé depuis longtemps. Au lieu de reculer, elle s'ancra en lui. Elle enfonça ses ongles dans le tissu technique de ses bras massifs, cherchant la chair sous la fibre. Dans un mouvement viscéral, elle plongea son visage vers l'épaule de l'homme et mordit. Elle mordit pour sentir le sang. Elle mordit pour s'assurer qu'il était encore fait de viande et de nerfs.
Ilya ne broncha pas. Pas un cillement. Il sembla se nourrir de cette agression, sa main remontant avec une lenteur calculée pour s'enfouir dans la nuque de Naël. Le goût de cuivre envahit la bouche de la hackeuse, une amertume chimique, le sang des agents d’Helios. C’était une communion de damnés sous le clignotement hystérique du néon. Elle sentait la charpente de l'homme, cette structure de titan conçue pour rompre des os, se presser contre ses côtes jusqu'à ce que chaque inspiration devienne une lutte. Sous sa mâchoire, elle sentit enfin un muscle tressaillir. Un signe. Une faille.
Le froid de la cloison lui transperçait les omoplates. La chaleur d'Ilya l'étouffait. Elle aurait dû chercher son surineur, tenter de lui ouvrir la carotide, mais ses mains restaient agrippées à son uniforme. Son esprit, d’ordinaire si prompt à calculer, ne voyait plus que le vide dans les pupilles de son bourreau. C'était une étreinte de condamnés. Chaque seconde de contact effaçait une année de programmation. Chaque seconde de contact les rapprochait de la fin.
Ilya inclina la tête, son souffle brûlant contre la tempe de Naël. Il resserra sa prise sur sa gorge, non pour briser le larynx, mais pour lui arracher un regard. Ses yeux n'étaient plus ceux d'un exécuteur. Ils étaient les miroirs d'un homme qui se noie.
— Tue-moi, finit-elle par cracher dans un murmure. Tue-moi ou finis-en, Ilya.
Le nom claqua comme un code de rupture. La main d'Ilya se mit à trembler. Une micro-convulsion. La volonté qui se battait contre les circuits. Il ne répondit pas. Il n'avait plus de mots. Il s'empara de sa bouche avec une brutalité désespérée, un baiser qui fut un choc frontal, un pillage mutuel. Ce n'était pas de la romance. C'était une guerre pour récupérer une part d'âme dans le souffle de l'autre, tandis qu'autour d'eux, le monde continuait de pourrir.
La Laisse et le Scalpel
Le sifflement ne vint pas de l'air ambiant. Il naquit sous la boîte crânienne, une fréquence ultra-pure qui lacéra le silence de la planque. *« Obedire. »* Le Signal ne fut pas prononcé ; il fut injecté dans le cortex par l'implant Helios. Ilya se figea. Ses vertèbres craquèrent. Le protocole de capture écrasait sa volonté avec la brutalité d'un rouleau compresseur sur de la chair vive. Ce n’était pas une suggestion. C’était une invasion de la moelle par des vrilles de métal liquide, transformant ses nerfs en fils de marionnette. Ses pupilles se rétractèrent : deux têtes d'épingles noires au centre d'iris délavés. Ses muscles gonflèrent à s'en rompre les fibres. Ils bougeaient sans lui. Ils bougeaient contre lui.
Naël recula. Son dos heurta la froideur poisseuse du béton. Ses doigts lâchèrent le décodeur. Elle vit le changement : l'homme s'effaçait, remplacé par une machine aux rouages grippés. Sous le néon grésillant, la mâchoire d'Ilya se serra si fort que l'émail de ses dents craqua. Il avançait. Une démarche mécanique. Saccadée. Chaque pas était une lutte entre son instinct et le programme qui ordonnait de la briser.
À l'intérieur de sa tête, Ilya hurlait. Ses mains se refermèrent sur le vide, capables de broyer l'acier. Ses doigts cherchaient l'épaule de Naël pour verrouiller les articulations. Prise de soumission. Standard de laboratoire. Il sentait la chaleur de la peau de la femme sous ses paumes. Un contraste insupportable avec le froid du code binaire qui réécrivait sa réalité. S'il cédait à la vague, il lui briserait le bras. Une neutralisation propre. Efficace.
— Ilya... ne me touche pas comme ça, souffla-t-elle.
Sa voix tremblait. Elle voyait les veines de son cou pulser. Des gouttes de sueur froide perlaient sur son front avant de s'écraser au sol. Ce n'était plus lui qui commandait. C'était une architecture de lignes de commande implantée bien avant eux. Il était un animal pris au piège de son anatomie modifiée. Une bête de somme sous le fouet interne.
Il la saisit. Ses doigts s'enfoncèrent dans les chairs. Ses avant-bras tremblaient d'un spasme continu. Son regard était une vitre sans tain. Pour ne pas la broyer, il retourna sa force contre lui-même. Il contracta ses biceps à déchirer les tendons. Il cherchait une dérivation à l'énergie cinétique. Le sang coula de son nez. Une ligne rouge sombre sur ses lèvres livides. Le prix de la désobéissance.
Naël ne fuit pas. La fuite déclencherait les réflexes de chasse. Elle sortit un scalpel de sa poche. Elle ne le pointa pas vers lui. Elle l'enfonça dans sa paume. Un geste sec. Une douleur nette. L'odeur métallique du sang frais satura l'air. Elle pressa sa main ouverte contre la joue brûlante d'Ilya. Elle força le contact. Elle mélangea sa vie à sa sueur.
Le choc thermique frappa le système nerveux d'Ilya comme un court-circuit. Une intrusion organique dans le cauchemar numérique. Sa vision se brouilla. Les lignes de code vacillèrent sous l'impact de cette chaleur humaine. Ses doigts se desserrèrent d'un millimètre. Juste assez. Le silence revint dans son esprit. Un silence lourd. Ses yeux retrouvèrent une étincelle de terreur. Il réalisa qu'il avait failli la détruire.
Le sang de Naël sur sa peau était une ancre. Ilya sentait chaque battement de son cœur comme un coup de marteau sur une enclume. Sa main tremblait maintenant d'une ferveur maladive. L'odeur de l'hémorragie agissait comme un sel de pâmoison sur ses nerfs. Il n'était plus un automate. Il redevenait le chien de garde brisé. Celui qui ne sait aimer qu'en serrant les dents.
Naël ne retira pas sa main. Elle ignora la douleur qui pulsait dans sa paume. Elle percevait le bourdonnement de l'implant sous la peau du nettoyeur. Ce parasite de silicium se nourrissait de lui. Ses doigts tachés caressèrent la mâchoire d'Ilya avec une tendresse démente. Sous l'armure de muscles, Ilya Kaas n'était qu'un garçon terrifié à qui l'on avait arraché le libre arbitre.
— Regarde-moi, Ilya, ordonna-t-elle.
Il obéit. Ce n'était pas l'obéissance d'un esclave. C'était la soumission d'un naufragé à la lumière. Ses yeux injectés de sang cherchaient les siens. Le Signal refluait comme une marée noire. L'implant, frustré, envoyait des décharges résiduelles dans son épine dorsale. Ilya se cambra sous la souffrance, mais il ne la toucha pas pour la blesser. Il se laissa glisser à genoux. Le front appuyé contre son ventre. Ses mains agrippées à ses hanches. Elle était le dernier rempart contre le vide.
Le silence s'installa. Long. Pesant. On n'entendait plus que le ronronnement des ventilateurs et le cliquetis de la pluie toxique contre les vitres. Ilya respirait par saccades. Chaque inspiration était une lutte. Il sentait la vulnérabilité de Naël. Il savait que si Helios renvoyait l'ordre, il recommencerait. Il l'étoufferait en croyant la protéger. Ils étaient deux erreurs de code dans un système parfait.
Naël posa son autre main sur sa nuque, là où la peau rencontrait le métal froid de l'interface. Elle sentit la vibration de la machine. Elle n'avait pas peur. Elle ressentait une faim dévorante pour cette toxicité. Ils étaient les amants d'un siècle mort.
— Ils ne nous laisseront jamais, murmura-t-il, la voix brisée. Je suis leur arme, Naël. Je finirai par te tuer.
Elle sourit. Un sourire amer. Elle pressa sa main ensanglantée contre son cou, marquant sa peau d'un stigmate rouge.
— Alors tue-moi, Ilya. Mais ne me laisse pas redevenir une page blanche. Si je dois mourir, je veux que ce soit par tes mains. Pas sous leur scalpel.
L'Instinct de Possession
Le terminal crachait une lumière blanche, une morsure électrique qui découpait la carcasse d’Ilya contre le béton suintant. Sur l’écran, le nom de la **Société Hélios** clignotait. Un ordre. Un transfert. Une cargaison. Mais pour la première fois, le nettoyeur ne bougeait pas. Dans l’odeur de soufre et de pisse de la planque, il ne sentait plus ses circuits, il sentait le vide sous ses côtes, un trou noir là où l’obéissance avait été arrachée. Ses doigts, épais et couturés de cicatrices, ne caressaient plus les touches ; ils se crispaient en deux masses de tendons prêtes à broyer du métal.
Naël était là, dans l’ombre, une petite bête aux aguets entre les câbles dénudés qui pendaient du plafond comme des boyaux. Elle respirait mal. Un bruit de soufflet percé, saccadé, qui cognait contre les murs. Pour le monde, elle était un disque dur de chair. Pour Ilya, elle était autre chose. Elle n’attendait pas qu’il lui ouvre la porte ; elle attendait qu’il s’approche assez pour lui planter un éclat de verre dans la gorge. Elle voulait une mort qui lui appartienne. Une mort à elle. Pas une mise à jour d'Hélios.
Ilya se tourna. Lent. Pesant. Ses mouvements avaient la lourdeur d’un moteur qui s'encrasse. Il ne voyait plus une cible. Il voyait une part de ses propres entrailles qu’on voulait lui reprendre. La haine dans les yeux de la gamine agissait comme une drogue de combat, un shoot d’adrénaline qui faisait trembler ses mains. Il traversa la pièce. Ses bottes écrasèrent les débris de verre, et son ombre engloutit la faible lueur des néons qui agonisaient au plafond.
— Ils ne t'auront pas, grogna-t-il, la voix comme un broyeur à métaux.
Sa main plongea. Il saisit la mâchoire de Naël, les doigts s’enfonçant dans la chair jusqu'à faire craquer l'os. Il la força à lever la tête. La peau d’Ilya brûlait, une chaleur de radiateur en surchauffe qui semblait vouloir dévorer Naël. Elle ne recula pas. Ses ongles griffèrent le poignet de l’homme, cherchant la veine, cherchant le sang sous la combinaison de combat. L’odeur de la pluie acide sur son manteau se mêla au parfum métallique du sang qui commençait à perler sous les doigts de la fille.
— Je ne suis pas à toi, cracha-t-elle, les dents serrées. Tue-moi. Tue-moi maintenant, ou je t’arrache les yeux.
Ilya rit. Un son sec, sans joie, qui fit vibrer la cage thoracique de Naël contre la sienne. Il ne voulait pas qu’elle soit d’accord. Il voulait qu’elle soit là. Il passa son autre main dans ses cheveux poisseux, tira brutalement vers l’arrière. Le dos de Naël s’arqua, sa gorge s'exposa, blanche et fragile sous la lumière sale. Il marquait son territoire avec la pression de ses doigts, transformant l’air en plomb.
Puis, il y eut la bascule. Ce besoin de bouffer sa révolte. Ilya s’abattit sur ses lèvres. Ce n’était pas un baiser, c’était une collision. Un choc de dents contre dents. Le goût de fer envahit leurs bouches quand Naël mordit, sauvage, déchirant la lèvre de l’homme avec la rage d’un rat acculé.
Le sang coula. Chaud. Épais. Il scella leur jonction. Dans ce carnage sensoriel, Naël sentit son propre corps la trahir. Une chaleur sombre, toxique, se répandit dans son ventre malgré la haine, malgré la peur. C’était une reconnaissance entre deux monstres, une soudure faite dans la douleur. Elle détestait la force d'Ilya, et pourtant, elle s'y agrippait.
Ilya ne recula pas sous la morsure. Il s'y enfonça. Il pressa sa plaie contre la sienne, forçant leurs sangs à se mélanger, s'abreuvant à cette source de fiel. Ses doigts s'ancrèrent dans son cuir chevelu. Dans ce sous-sol qui puait l’ozone et le décapant, la douleur était le seul langage qui ne pouvait pas être piraté.
Le silence retomba, plus lourd que le grésillement des machines. Ils restèrent front contre front, le souffle court, une vapeur épaisse s’échappant de leurs bouches. Le sang d’Ilya traçait un trait rouge sur le menton de Naël. Elle sentait le cœur de l’homme cogner contre ses seins, un rythme irrégulier, cassé, comme une machine défectueuse. Ce n’était plus le tueur d'Hélios. C’était un naufragé.
— Tu sens ça, Naël ? murmura-t-il, sa voix vibrant contre sa peau. Ce n'est pas un code. C’est ce qu’ils n'ont pas pu tuer.
Il la lâcha d'un coup. Pour la regarder. Ses yeux étaient noirs, injectés de cette possession qui ne laissait aucune place au doute. Il l’étudiait comme une terre conquise par le feu, notant le tremblement de ses épaules. Naël se sentait nue, ouverte. Elle détestait la façon dont ses muscles se souvenaient du contact de ce colosse.
Dehors, la pluie acide martelait la tôle. Ici, le temps était mort. Ilya leva la main, effleura du bout du doigt la marque rouge qu’il avait laissée sur sa mâchoire. Un geste d’une douceur de bourreau. Naël ne détourna pas les yeux. Sa haine ressemblait maintenant à une prière. Ils étaient deux erreurs dans le système, deux anomalies prêtes à se déchirer pour se sentir vivantes une seconde de plus.
— Tu es mon seul souvenir, dit-il, sa main redescendant vers sa gorge pour en écraser la pulsation. Le seul qu'ils ne pourront jamais effacer.
Il se rapprocha encore, son ombre dévorant la sienne sur le mur lépreux. Naël comprit que la révolte était finie. Il n'y avait plus que cette symbiose de sang et de fer. Le baiser qui suivit n'avait plus le goût du déni. Il avait le goût de la reddition sauvage. Deux noirceurs qui préféraient brûler ensemble plutôt que de s'éteindre dans le gris de la Société.
Archives de Chair
L’air sature de métal et de soufre. Une mixture âcre tapisse ma gorge alors que les câbles s'enfoncent sous les ports neuraux, là où la chair percute le silicone dans un mariage forcé. Le bourdonnement des serveurs clandestins vibre sous mes vertèbres — un râle d’agonie électrique étouffant le battement erratique de mon cœur. Ma cage thoracique semble trop étroite pour cet animal affolé qui s'y cogne. La sueur perle sur mes tempes. Chaque goutte glisse avec une lenteur obscène le long de ma mâchoire. Mon esprit plonge sous le maillage crypté de la Société Helios. Un labyrinthe de verre. Un charnier de mensonges où ils ont enterré mon humanité.
Ilya.
Ombre massive en périphérie de mon regard. Il aspire la lumière résiduelle de cette piaule poisseuse. Silence. Sa respiration n'est qu'un souffle mécanique régulier, mais son électricité statique irradie contre ma peau. Il est ma boussole unique parmi les simulacres. Mon chien de garde. Mon bourreau personnel. Le monstre dressé pour briser mes os au moindre écart. Pourtant, mon corps mutilé cherche sa chaleur toxique. Instinctivement. Sa main gantée de cuir effleure mon épaule nue. Hallucination ou morsure ? Mon échine tressaille : décharge de désir et de dégoût fusionnés.
Le premier verrou saute. Craquement numérique. Mon crâne se fend, projetant des éclats de souvenirs fracturés sur mes rétines brûlantes. Ce n’est pas de la nostalgie ; c’est une autopsie. Je vois des schémas, des séquences de nucléotides entrelacées à du binaire. Une architecture de chair conçue pour la destruction totale. Nous ne sommes pas des erreurs, nous sommes des chefs-d’œuvre : le Projet Janus. Une arme, deux hôtes. Dépendance absolue. Létalité sans faille. Je suis le processeur, la cible, l’instinct. Il est le muscle, le bouclier, l’exécuteur. Forgés dans le même creuset de douleur pour ne jamais exister l'un sans l'autre.
Le silence de la pièce devient insupportable. La vérité coule des moniteurs, sang noir sur neige fraîche. Combien de fois ont-ils effacé cette scène ? Combien de fois ont-ils dû recoudre nos psychés après qu'on ait tenté de s'entre-tuer ou de s'aimer avec trop de violence ? La réalisation que chaque pulsion, chaque étincelle de haine pour Ilya est un script me donne envie de m'arracher les yeux. Ma haine pour Helios atteint son point de fusion. Rage cristalline. Elle calcine les dernières barrières de ma retenue.
Son ombre m'engloutit. Je sens son souffle chaud contre ma nuque exposée. Il a vu les fichiers. Il a reconnu les séquences de formatage qui ont vidé son âme pour n'y laisser que cette dévotion sauvage envers ma personne. Ses doigts se referment sur mon cou. Ce n'est pas pour serrer, c'est pour ancrer ma réalité. Étreinte de prédateur. Amants de l'apocalypse. Deux moitiés d’un fusil braqué sur le monde. Je ne fuis plus la noirceur qui nous lie. Je vais l'utiliser pour tout réduire en cendres.
Son pouce écrase ma trachée avec une lenteur méthodique. Mon sang vient mourir contre sa pulpe calleuse. Synchronisation. Sur le reflet de l’écran LCD maculé de gras, nos visages se superposent aux schémas génétiques. Servitude codée. Je vois les soudures invisibles, les cicatrices synaptiques qu’Helios a gravées dans notre substance blanche. Nos désirs ne sont que les décharges d’une pile à combustible. Viande optimisée. Bétail de luxe dont chaque gémissement fut calibré en éprouvette stérile.
La pluie acide crépite contre la vitre blindée. Odeur d’ozone et de tabac froid. Je bascule la tête en arrière. Mon crâne heurte son plastron de kevlar. Le contact du métal froid est plus humain que mes souvenirs factices.
— Ils nous ont volé jusqu'au droit de nous détester, Ilya.
Ma voix est un râle de nacre brisée. Il ne répond pas par des mots — il méprise cette béquille. Sa main libre remonte le long de ma cuisse. Ses doigts griffent le tissu technique de mon pantalon avec une férocité hors programme. La douleur est nette. Jubilatoire. Une preuve tangible que sous le code, des lambeaux de nerfs hurlent encore. Il est mon miroir de chair. L’enclume de ma volonté. Son cœur cogne contre mes omoplates avec une violence de moteur mal réglé.
Je fixe les colonnes de données. Nos dates de conception. Nos actes de naissance en tant que prototypes. Le dégoût est un acide sulfurique qui dissout ma loyauté envers ce monde de néons. Chaque seconde à respirer leur air recyclé est une insulte.
Le regard d'Ilya m'accroche dans le miroir noir d'un moniteur éteint. Yeux de goudron. Lueur prédatrice. Il ne me voit pas comme une femme, mais comme la seule partie de lui-même qu'il n'a pas encore appris à détruire. Son souffle se fait court. Mélodie de fin du monde.
— On va tout démanteler, dis-je.
Le mot est un diagnostic chirurgical. On va leur rendre chaque millimètre de douleur. Chaque segment de mémoire découpé. Sa main quitte mon cou pour s'emparer de mon menton, m'obligeant à faire face à la réalité brute de sa mâchoire contractée. L'électricité statique fait grésiller les cheveux à ma nuque. Il se penche. Ses lèvres effleurent mon oreille. Contact chargé de haine pure, presque érotique. Baiser de condamné sur l'échafaud de ses propres instincts.
Où finit le programme ? Où commence mon âme ? La distinction n'a plus d'importance. Je saisis son poignet. Fibres musculaires bandées sous la peau. Je guide sa main vers le clavier, vers la commande finale. Si nous devons être des armes, nous serons celles qui explosent entre les mains des architectes. Amants de l'atome. Particules de néant prêtes à déclencher la réaction en chaîne. Un outil qui réalise soudain qu'il possède une main pour frapper est l'objet le plus dangereux de la création. Ses doigts s'entrelacent aux miens au-dessus de la touche d'exécution. Pacte de chair scellé dans le secret des Archives.
La ville retient son souffle. Enter.
Le Consentement des Ruines
L’air de la planque était épais, saturé d’ozone et de cette sueur rance qui colle à la peau après une traque. Naël respirait lentement. Elle forçait l’air à entrer dans ses poumons, une inspiration après l'autre, pour ne pas céder au vertige. Au-dessus d'eux, un néon agonisait. Son clignotement était la seule horloge de ce sous-sol humide, un rythme mécanique qui s'accordait malgré elle aux battements de son cœur. Ici, dans le silence de la pierre froide, la Société Hélios semblait loin. Il n’y avait plus de puces, plus de réseaux, plus de simulations. Il n’y avait que l’urgence de la viande.
Ilya ne bougeait pas. Il se tenait là, une masse d’ombre massive qui dévorait tout l’espace. Ses yeux étaient deux fentes d’un gris métallique, fixes, impitoyables. Il l’observait avec la précision d’un scalpel. Il était le Nettoyeur. Celui qui efface. Celui qui supprime. Mais pour Naël, il était la seule chose réelle au milieu de ses souvenirs en lambeaux. Elle connaissait chaque cicatrice de ce torse. Elle les avait apprises par cœur autrefois, avant qu’ils ne lui arrachent tout, avant qu’ils ne vident sa tête à la pince à épiler.
— Tu trembles, Naël, dit-il.
Sa voix était un grondement sourd. Un avertissement.
— C’est la haine, mentit-elle.
Elle serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes. Elle fit un pas. Puis deux. Elle brisa cette distance de sécurité que les esclaves d’Hélios respectaient par instinct. Elle voulait l’impact. Elle avait besoin que la douleur serve d’ancrage, qu’elle vienne boucher le grand vide blanc que les techniciens avaient laissé derrière ses yeux. Elle posa sa main contre le plexus d’Ilya. Sous la peau brûlante, elle sentit les vibrations de ses implants de combat. Une fureur contenue. Un écho à sa propre rage.
Ilya ne l'embrassa pas. Il lui broya la mâchoire d'une main, la forçant à lever le visage vers lui. Ses doigts étaient calleux, brutaux. Il n'y avait aucune douceur dans son geste, seulement une revendication. Il chercha la trace de son propre matricule dans la nuque de Naël, là où elle s'était arraché son port neural. Il cherchait sa marque. Il cherchait ce que le formatage n'avait pas pu gommer.
— Ils ont effacé ton nom, cracha-t-il, le visage contre le sien. Mais ils n’ont pas effacé la façon dont ton corps se cambre quand je te touche.
Il déchira son chandail d’un coup sec. Le bruit résonna comme un coup de feu. Naël ne recula pas. Elle s’agrippa à ses épaules, ses ongles cherchant la faille sous les muscles. Elle voulait qu’il soit le marteau. Elle voulait qu’il détruise les dernières barrières de sa conscience formatée. C’était une nécessité. Une prière. Elle cherchait l’étincelle, le moment précis où la douleur deviendrait une extase que les serveurs d'Hélios ne pourraient jamais coder.
Il la plaqua brusquement contre une console de serveurs désossée. Le métal froid lui mordit le dos. Les angles vifs lui lacéraient la peau, mais Naël accueillit cette morsure. Elle lui rappelait qu’elle était faite de sang, pas de binaire. Ilya s’engouffra entre ses cuisses avec une brutalité de prédateur. Sa main se referma sur sa gorge. Il ne l'étouffait pas, il s'assurait qu'elle ne respirerait que l'air qu'il lui accordait.
Dans cette asphyxie, des flashs revinrent. Des draps froissés. L’odeur du sang. Ce lien toxique qui les soudait comme deux naufragés. Elle était la hackeuse, mais il était le seul code qu'elle n'avait jamais pu craquer.
— Détruis-moi, haleta-t-elle contre son oreille. Ne me laisse rien d'autre que toi.
C’était un aveu. Ilya s’enfonça en elle avec une fureur animale, un coup de boutoir destiné à briser tout ce qu'il restait de factice. Ses dents cherchèrent son cou, s’y plantant jusqu’à ce que le goût métallique du sang pollue l’air. Naël cria. Un cri rauque, arraché à ses poumons, un cri qu'aucun algorithme ne pouvait prévoir. Elle sentait le poids d’Ilya, cette masse de muscles et de traumatismes qui l’écrasait contre le métal.
La douleur n'était plus une ennemie. Elle était la preuve. Naël griffa le dos d'Ilya, s'accrochant aux bosses des implants sous sa peau. Elle luttait pour respirer sous la pression de sa main, concentrée uniquement sur la friction, sur la chaleur poisseuse, sur l'invasion. À chaque poussée, les visages sans noms et les souvenirs implantés s’effaçaient. Il reprenait le territoire. Il récupérait son bien.
Ilya grogna contre sa peau, un son sauvage. Il ne voyait pas une cible, il voyait son unique point de contact avec le monde. Ses doigts s'enfonçaient dans ses hanches, y laissant des marques violettes. Demain, les techniciens trouveraient ces stigmates. Ils trouveraient ce témoignage de leur insubordination que même un scalpel numérique ne pourrait pas retirer.
Le rythme s'accéléra. Tout devint erratique. Naël sentit son corps se tendre, une arche de nerfs prête à rompre. L'orgasme la frappa comme une explosion blanche, une dévastation qui ne devait rien aux néons de la ville. Elle se cambra, la bouche ouverte, alors qu'Ilya se vidait en elle avec une violence d'exécution.
Ils restèrent ainsi. Deux spectres de chair haletant dans le noir. Dehors, la pluie acide rongeait la ville, mais ici, dans le secret des ruines, ils étaient libres. Possédés par rien d’autre que l’horreur magnifique de leur propre survie.
Le Cri du Monstre
La pluie acide tambourinait. Elle tambourinait contre la tôle, un martèlement sourd qui s’accordait au pouls défaillant de Naël. Dans la planque, l’air puait l’ozone et la sueur froide. Ilya était là, une masse d’ombre brisant la lueur du néon.
Soudain, le silence s'est brisé.
Pas un cri, mais un sifflement. Un parasite numérique qui déchira les tympans de Naël. Helios frappait. Le code remplaçait le sang.
Ilya se figea. Sa colonne vertébrale se cambra, les vertèbres saillantes sous la peau tannée. Ses yeux virèrent au blanc laiteux, un désert de nacre où l’humanité venait de s'éteindre.
— *« Obéis. »*
La voix ne sortait pas de sa bouche. Elle vibrait dans la boîte crânienne, une onde de choc que Naël ressentait dans ses propres os. Le Mot de Commande. L’algorithme qui transforme un homme en automate.
— Ilya, regarde-moi !
Elle se jeta à ses genoux. Ses mains agrippèrent le cuir trempé de son manteau. Il ne répondit pas. Un grognement mécanique monta de sa gorge, le râle d’une turbine en surchauffe. Ses doigts, ces étaux de chair et de métal, cherchaient une cible. Il redevenait l’outil. Il redevenait l’objet. Il redevenait leur chose.
La terreur de Naël n’était pas celle de mourir. C’était la terreur de le perdre. Elle connaissait le protocole d'Helios : le signal saturait tout. Seule une rupture sensorielle totale, une agonie immédiate, pouvait court-circuiter le programme. Pour sauver son esprit, elle devait massacrer son corps.
— Pardonne-moi, murmura-t-elle.
Elle sortit le scalpel laser de sa botte. Elle ne tremblait plus. Elle plongea la lame incandescente dans le muscle épais de sa cuisse. Profond. Là où les nerfs hurlent. Là où la réalité revient par le fer.
Ilya ne cria pas comme un homme. Ce fut un déchirement de métal, une explosion de souffrance pure qui fit trembler les murs de tôle. L’odeur de la chair brûlée monta, âcre, collante, envahissant tout.
Naël ne retira pas la lame. Elle la tourna. Elle cherchait ses yeux. Elle y vit une lueur, une pupille qui se rétractait enfin. Une conscience qui revenait par la porte de la douleur. C’était une trahison. C’était un viol. Et pourtant, c’était la seule issue. Dans cette dynamique brutale, Naël savoura l'instant : pour qu'il reste à elle, elle devait devenir son tortionnaire.
— Reste avec moi, espèce de monstre, haleta-t-elle.
Son visage était à quelques centimètres du sien. Elle respirait son souffle brûlant.
— Je suis la seule douleur que tu as le droit de ressentir. La mienne. Pas la leur.
Ilya s’effondra. Son poids l’écrasa contre le béton froid. Le signal d’Helios s’éteignit dans un dernier grésillement mental, balayé par l’afflux massif d’endorphines de survie. Il était là. Brisé.
Le calme revint, plus lourd que le bruit. Naël ne bougea pas. Elle aimait ce poids. Elle aimait cette masse de muscles et de métal fondu qui la clouait au sol. Elle passa une main dans ses cheveux poisseux, observant ses paupières qui battaient. À l'intérieur de ce crâne, la guerre civile s'achevait. Elle était l'architecte de ce désastre, et elle en était l'unique bénéficiaire.
Il était malléable. Il était à elle. Ce n’était plus une question de survie, c’était une conquête territoriale. Son esprit était une forteresse qu’elle venait de raser pour y planter son propre drapeau.
— Regarde-moi, Ilya.
Ses yeux s’ouvrirent. Pas de clarté, juste un gouffre. Une pupille dilatée qui dévorait l’iris, reflétant l'image de Naël, le visage taché de sang et d'extase. Sa main immense remonta avec une lenteur de supplicié. Elle se posa sur la gorge de la jeune femme. Pas pour serrer. Juste pour vérifier qu'elle était réelle. Pour s'ancrer dans la seule vérité qui lui restait : sa bourrelle.
Naël offrit son cou. Elle ne recula pas. Elle guida les phalanges d'Ilya, les forçant à presser un peu plus, juste assez pour sentir son propre cœur battre contre sa paume. Ils étaient deux épaves liées par un câble de haute tension.
— Ils ne t'auront plus, Ilya, parce que je t'ai brisé avant eux.
Elle plongea ses doigts dans la plaie ouverte de sa cuisse. Un nouveau sursaut, un gémissement étouffé. Le "Monstre à la laisse" n'avait plus de maître. Il n'avait plus qu'elle. Elle vit une larme tracer un sillon sur sa joue sale. C'était sa victoire ultime. Elle n'avait pas seulement sauvé sa vie.
Elle avait annexé son agonie.
L'Hémorragie de la Mémoire
L’air au siège d’Helios n’est pas de l’oxygène. C’est un poison recyclé, un mélange vicié de gaz réfrigérant et de poussière de peau morte. Une haleine mécanique qui s’insinue sous mes pores. Le silence des couloirs de marbre blanc avale tout, jusqu'au battement désordonné de mon cœur. Chaque pas sur ce sol aseptisé envoie une décharge dans ma colonne vertébrale, un signal d’alarme que mes muscles reçoivent avec la certitude du condamné. Je suis une erreur de code dans leur système de perfection chirurgicale. Et derrière moi, l’ombre est plus réelle que les caméras thermiques. Ilya est là. Une présence de plomb et de soufre. Sa respiration lente se cale sur la mienne, une synchronisation qui ressemble à un étouffement.
Il ne m’aide pas à avancer. Il me pousse. Sa main gantée de cuir noir est une marque de fer rouge contre la cambrure de mon dos. Je sens la tension de ses muscles, cette violence contenue qui définit chaque fibre de son être. Il n'est pas ici pour me protéger des gardes d'Helios, mais pour s’assurer que je ne m’échappe pas de la prison qu'il a lui-même bâtie. Ses doigts se resserrent sur ma hanche, m'ancrant dans le présent au moment précis où un premier spasme visuel déchire ma rétine. Une cicatrice de lumière blanche.
Le flash me percute avec la brutalité d’un choc frontal. Sur les murs de néons, des images s'imposent, des images qui n'appartiennent pas à cette chronologie. Ce n'est plus ce couloir froid que je vois. C’est une chambre aux murs de soie rouge. Un décor d’une opulence obscène où l’odeur du sang se mélange à celle du jasmin. Dans cette vision, Ilya n'est pas ce nettoyeur de glace. Il est à genoux entre mes jambes. Ses mains s'enfoncent dans ma chair avec une dévotion de fanatique. Ses yeux clairs sont fixés sur les miens tandis qu'il murmure des promesses de ruine. Je sens encore ses dents contre ma carotide. Ce baiser était une morsure. Puis le décor bascule. Je vois l'acier. Je vois la lame qu'il me plonge dans le ventre.
Je titube. Mes ongles griffent le polymère froid de la paroi. Mon estomac se tord. « Respire, Naël », ordonne sa voix. C’est une fréquence basse qui résonne jusque dans mes os, dépourvue de pitié. Il ne me soutient pas, il me maintient debout comme on redresse un mannequin de crash-test. Ses yeux sondent le chaos de mes pupilles dilatées. Il sait. Il connaît chaque fragment de cette hémorragie mémorielle parce qu'il en est l'artisan. Il est le boucher qui a découpé mes vies précédentes pour en faire ce patchwork de terreur.
Cette trahison n'est pas une vieille cicatrice. C'est un venin actif. Il se réactive chaque fois que sa peau frôle la mienne. Je le hais avec une intensité qui confine à l’extase. Cette fureur est mon seul carburant. Helios a transformé nos souvenirs en marchandise, mais Ilya a fait de notre histoire un cycle de supplices. L’amour n’y est que le prélude nécessaire à l’exécution. Je me redresse, arrachant mon bras à sa poigne. Je plonge mes yeux dans son regard de prédateur. J'y cherche une faille. Un reste d'humanité qu'il aurait oublié de vider.
« Combien de fois, Ilya ? » Ma voix est un débris de verre, à peine audible sous le bourdonnement des serveurs. « Combien de fois m'as-tu regardée mourir après m'avoir possédée comme si j'étais ta seule raison de respirer ? »
Il ne répond pas. Son visage est un masque de pierre strié par les reflets bleutés des écrans. Seul un nerf tressaille le long de sa mâchoire. Il fait un pas vers moi. L'air entre nous devient une masse solide, chargée d'électricité statique. Je sens l'odeur de la pluie acide qui colle à son manteau. Il n'y a pas de remords dans ses yeux. Seulement cet instinct de possession absolu. Cette faim dévorante qui fait de moi son unique proie. Sa prisonnière. Sa reine de douleur. Ses doigts remontent lentement vers mon cou. Il ne m'étrangle pas. Il trace la ligne de ma gorge avec une lenteur provocante. Il me rappelle que ma vie ne tient qu'à son bon vouloir. Aujourd'hui comme dans toutes les éternités qu'il m'a volées.
Le silence de la clinique s’épaissit. Chaque diode qui clignote est un témoin de notre pathologie. Nous ne sommes pas ici pour détruire Helios. Nous sommes ici pour confronter les cadavres de ce que nous étions. Je sens la fureur monter, une vague noire qui balaie la peur. Si je dois sombrer à nouveau dans l'oubli, ce sera en emportant un morceau de son âme. Sa main s'arrête sur ma nuque. Il exerce une pression qui me force à incliner la tête. Il m'oblige à accepter son joug. Je me prépare à mordre la main qui me nourrit de cauchemars.
Son pouce écrase ma carotide avec une précision chirurgicale. Ce n'est pas une étreinte, c'est un diagnostic. Il compte mes battements. Il jauge la vitesse à laquelle mon sang transporte la terreur vers mon cerveau. Il veut que je reste lucide. Il veut que je souffre du souvenir sans sombrer dans l'inconscience. La lumière crue découpe son visage en angles cruels. Je sens le froid du métal contre mon dos et la chaleur toxique de son corps contre le mien. Je lui arrache un gémissement de dégoût que je tente de transformer en crachat. Mon esprit est une cartographie de débris où son visage apparaît mille fois. Toujours penché sur moi. Toujours là quand la vie s'échappe.
— Tu n'es qu'une fonction d'exécution, Ilya, je siffle. Mes ongles cherchent la chair sous son manteau. Un boucher qui s'est pris d'affection pour sa viande.
Un éclair sombre traverse ses pupilles. L'homme tapi sous la programmation de la Société se montre enfin. Il ne desserre pas sa prise. Au contraire. Il me plaque avec une violence contrôlée contre le rack vibrant. Le rugissement des machines se mêle au fracas de mon sang dans mes oreilles. À cet instant, une autre image : une chambre aseptisée, le blanc qui m'aveugle, et le goût de l'amertume sur ma langue tandis qu'il m'enfonce une aiguille dans la tempe.
Cette trahison répétée agit comme un acide sur mes nerfs. Elle dévore la peur pour ne laisser qu’une soif de vengeance pure. Viscérale. Érotique. Je ne veux pas seulement qu'il meure. Je veux qu'il se noie dans la vacuité qu'il a sculptée en moi.
Le silence est une masse physique. Il penche la tête. Son nez frôle la courbe de mon oreille. Son souffle est régulier, d'une stabilité insultante. Il reste immobile. Une statue de prédateur savourant le chaos qu'il a semé. Cette immobilité est pire qu'une rafale de coups. Elle contient la promesse d'un effacement total. Je fixe une diode rouge sur le mur. Un point de repère dans cet océan de noirceur.
— Je t'ai aimée à chaque fois, Naël, murmure-t-il. Sa voix est un grattement de papier de verre sur mon système nerveux. Et à chaque fois, tu m'as supplié de te libérer du poids de ce que nous sommes.
Je ris. Un son sec qui rebondit contre les parois de verre. Je ramène mon genou vers lui avec une force désespérée. Il bloque le coup sans cesser de me fixer. Sa main libre m'écrase la cuisse pour me clouer au sol. L'étincelle de fureur dans ses yeux me dit que j'ai touché une corde sensible. Ce n'est plus une infiltration. C'est une exhumation. S'il doit être mon bourreau, je serai la corde qui finit par l'étrangler. Nous coulerons ensemble dans l'abîme d'une mémoire qui refuse enfin de cicatriser.
L'Exécution Différée
Le néon du bloc 4-C grésille, un métronome électrique qui découpe le silence de sa lumière bleutée. Sous le cuir fin de ses gants, Ilya sent la carotide de Naël battre comme une bête traquée. La peau de la jeune femme est une feuille de papier diaphane, presque irréelle dans ce sanctuaire de métal. Le Système ne communique plus par mots ; il envoie des impulsions pures, des décharges qui tordent ses fibres musculaires pour forcer le verrouillage de ses phalanges. *Éliminer. S’effacer.* L’acide du protocole ronge ses synapses, exigeant la rupture des cervicales avant le suicide rituel du nettoyeur dont la fonction arrive à terme.
Ilya immobilise sa proie. Il cherche une étincelle de haine dans ses pupilles dilatées, quelque chose qui justifierait la violence de ses circuits. Une perle de sueur trace un chemin d'humidité humaine sur son visage de machine. Le silence n'est troublé que par le sifflement de la ventilation. Il ne ressent pas de pitié — Hélios a arraché ce nerf depuis longtemps — mais une forme de possession si absolue qu'elle en devient blasphématoire. La Hiérarchie veut détruire ce qu'il a conquis par la force. Il refuse. Une ligne de sang s'échappe de sa narine gauche, prix de sa désobéissance neuronale.
— Tu n’es… qu’un esclave, Ilya, expire-t-elle dans un souffle rauque.
Le son de sa voix agit comme un virus bénéfique, une fréquence parasite qui brouille les ordres du Code. Ilya resserre l’étreinte, écrasant la trachée juste assez pour étouffer le cri, mais pas la vie. Il savoure ce pouvoir de sursis. La migraine lacère son champ de vision, des halos de pixels rouges masquant la réalité, tandis que les protocoles de sécurité tentent de forcer la contraction finale de ses deltoïdes. Son corps est un champ de bataille entre deux volontés : la ligne de commande et la soif de contrôle.
Il approche son visage du sien. Il suspend le temps. L'odeur de la peur se mêle à celle de l'ozone qui émane de ses implants en surchauffe. C'est sa fragrance préférée, son unique luxe dans l'enfer d'Hélios. L'Autorité exige le cadavre, mais Ilya décide que l'agonie de Naël n'appartient qu'à lui. Mordre la main du maître n'est pas un acte d'héroïsme, c'est le caprice d'un monstre qui refuse de partager son jouet.
Ses doigts vibrent sous la tension extrême nécessaire pour maintenir cette stase meurtrière. Il la regarde dépérir. L'hypoxie vire au gris dans ses yeux. À cet instant, derrière ses rétines, l'ordre d'auto-termination clignote en rouge sang, une injonction hurlante qui menace de faire exploser son cœur par simple surcharge. Mais il reste là, ancré dans le spectacle de sa propre chute, fasciné par la seule proie qui justifie encore son existence de machine à tuer.
Le bourdonnement dans son crâne n'est plus un son, c'est une pression physique contre ses parois internes. Ilya sent la sueur piquer ses yeux, flouter les traits de la femme derrière un voile de larmes et de pixels corrompus. La Voix réclame l'arrêt cardiaque, le court-circuit définitif. Pourtant, ses phalanges restent soudées à ce cou frêle. C'est son seul héritage, la seule chose qu'il n'a pas vendue en échange de son squelette renforcé. Dans ce sous-sol saturé, le tambour erratique du cœur de Naël répond aux décharges qui déchirent sa cage thoracique. Un pacte scellé dans l'asphyxie.
— Regarde-moi, râle-t-il.
Sa voix n'est plus qu'un frottement de métal broyé. Une seconde traînée de sang, plus épaisse, macule ses lèvres. Naël plonge son regard dans les éclairs bleus qui crépitent sous la peau des tempes du nettoyeur. Elle voit la guerre civile qui ravage ses nerfs. Elle comprend que chaque seconde de respiration qu'il lui accorde brûle un segment de son intégrité neuronale, effaçant ses souvenirs comme du vieux papier jeté dans une forge. Il n'est pas un sauveur. Il est un rempart toxique, un prédateur qui préfère s'autodétruire plutôt que de céder son droit de regard sur sa mort.
Une secousse de 200 micro-ampères arc-boute soudain sa colonne vertébrale. Ses muscles se tétanisent, ses os craquent sous la pression du centre moteur qui tente de forcer l'exécution. Pourtant, ses mains ne bougent pas d'un millimètre, verrouillées par un instinct de propriétaire que même le noyau source ne peut effacer. Dans la puanteur de l'ozone et du sang, il grave l'image de sa rébellion dans la rétine de sa proie.
Hélios a créé un monstre pour faire respecter l'ordre, mais ils ont oublié qu'un monstre ne sert qu'une faim : la sienne. Ilya sent ses circuits logiques s'effondrer, des pans entiers de son conditionnement sombrer dans l'abîme. Il ne reste qu'une seule directive prioritaire, une ligne qu'il a lui-même écrite : *Elle est à moi.* L'explosion blanche arrive derrière ses yeux. Une sérénité glacée l'enveloppe enfin, la certitude que même dans le néant, il ne desserrera jamais l'étreinte.
Épitaphe de Néon
L’air de la zone grise n’était pas de l’oxygène. C’était un poison gras, un brouillard de kérosène et de sueur industrielle qui collait aux poumons. Derrière eux, le système Helios s’était replié, laissant la mégalopole s’étouffer sous une pluie acide qui rongeait le métal. Naël s’écrasa contre le mur poisseux d’une ruelle. Son corps brûlait. Sa jambe droite pissait un mélange de sang noir et de lymphe. Mais la vraie douleur était ailleurs : dans ce vide électrique derrière ses yeux, là où Helios avait injecté du code binaire en arrachant ses souvenirs d’enfance. Elle chercha un visage de parent, une couleur, un nom. Elle ne trouva qu'une friture abrasive qui lui sciait le crâne.
Ilya s’arrêta devant elle. Une masse d’ombre. Au-dessus de lui, un néon publicitaire agonisait en grésillant « É-TER-NI-TÉ » avant de s'éteindre dans un claquement sec. Noir total. Seule la lueur maladive de ses implants sous-cutanés pulsait encore. Il ne ressemblait pas à un sauveur. Il ressemblait à un équarrisseur au bout de sa garde, les vêtements en lambeaux sur une peau tannée par les greffes. Il ne posa aucune question. Dans leur monde, la douleur était la seule preuve d'existence. Il s’accroupit. Naël sentit son odeur : cuir froid, graisse d'armement et cette violence sourde qui émanait de lui comme une onde de choc.
— Tu vibres encore, Naël.
Sa voix sonnait comme du verre pilé sous une botte. Il lui empoigna le menton. Ses doigts étaient des râpes. Il la força à plonger son regard dans ses pupilles dilatées par les stimulants chimiques. Elle aurait dû ramper pour fuir. Elle aurait dû hurler. Mais ses circuits la trahissaient ; son corps se cambrait sous le contact, cherchant la chaleur de son bourreau. Elle détestait cette vulnérabilité, ce désir moite qui se mêlait à sa haine. Pour Ilya, elle n'était pas une femme. Elle était un terminal biologique. Une propriété.
— Ils ne nous trouveront pas. On est dans l’angle mort des radars. Là où les données redeviennent de la poussière.
Il glissa sa main sous sa veste. Il ne cherchait pas à la rassurer. Ses doigts s'enfoncèrent directement dans la plaie de son flanc pour en extraire un éclat de shrapnel. Naël suffoqua. Ce n'était pas de la cruauté gratuite, c'était une prise de possession. Il voulait qu’elle n’ait d’autre choix que de se souvenir de lui. Que chaque cicatrice porte sa signature.
— Regarde-moi, Naël, ordonna-t-il. Sa main libre remonta sur sa cuisse avec une lenteur mécanique. Helios t’a volé ton passé. Moi, je te donne un futur de sang et de cris. Tu n'es plus une hackeuse. Tu es à moi.
Elle ouvrit les yeux. Elle ne vit pas l'abîme, elle vit son propre reflet dans le métal de ses yeux synthétiques. Elle n’avait plus rien : ni nom, ni mémoire, ni dignité. Il ne lui restait que ce lien toxique, cette soudure de chair et de haine. Elle attrapa le poignet d’Ilya. Ses ongles s’enfoncèrent dans sa peau artificielle. Elle l’attira vers elle. Leur baiser avait le goût du cuivre et de la fin des temps. C’était un acte de guerre. Un dernier bras d’honneur à un univers qui avait essayé de les briser, sans comprendre que les débris sont souvent plus tranchants que l'acier neuf.
La pluie recommença à tomber, tambourinant sur la tôle ondulée. Un métronome détraqué. Naël rompit le contact, les lèvres brûlées par le froid. Ilya ne bougea pas. Son front restait pressé contre le sien. Dans ce silence de décharge publique, elle réalisa qu’il ne la laisserait jamais disparaître. Non par pitié, mais parce qu’il avait besoin de son agonie pour se sentir vivant. Cette pensée lui apporta une paix obscure. Même si son nom s'effaçait des serveurs, il resterait gravé dans l'obsession de cet homme.
Il lui empoigna les cheveux, renversant sa tête pour exposer sa gorge à la lumière crue d'une enseigne voisine. Ses doigts tracèrent le contour de sa mâchoire avant de s'arrêter sur la cicatrice fraîche. C’était son baptême. Dans cette zone d'ombre, les lois de la Société n'avaient plus cours. Seule comptait la vérité des corps qui se déchirent pour mieux s'appartenir. Naël laissa ses mains glisser sur les bras de métal d'Ilya. Elle ne cherchait plus de sortie. Le passé était une rumeur, le futur une erreur de calcul. Ils étaient les amants du chaos, deux spectres s'accrochant l'un à l'autre pendant que le monde s'effondrait dans un bruit de ferraille. Elle ferma les yeux, emportée par la marée, consciente que leur histoire s'écrirait dans la douleur ou ne s'écrirait pas du tout.