AMEN & ABDOS : Confessions d'un Gourou malgré lui
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
Hugo fixait l’anneau de lumière de sa ring-light à 14,99 euros avec l’intensité d’un naufragé observant un phare lointain, ou d'un lapin face à un 38 tonnes chargé de tofu. Le cercle de LED clignotait par intermittence, jetant sur son studio de 22 mètres carrés un éclat clinique qui ne pardonnait ri...
Le Ring-Light du Désespoir
Hugo fixait l’anneau de lumière de sa ring-light à 14,99 euros avec l’intensité d’un naufragé observant un phare lointain, ou d'un lapin face à un 38 tonnes chargé de tofu. Le cercle de LED clignotait par intermittence, jetant sur son studio de 22 mètres carrés un éclat clinique qui ne pardonnait rien. Ni le papier peint jauni par un mélange de tabac froid et de désespoir social, ni la trace de sauce samouraï fossilisée sur son unique tapis de yoga. Assis en tailleur, Hugo luttait contre ce tapis rebelle dont le coin rebiquait systématiquement contre son mollet. Sous les LED, il avait la dignité d'un poulet rôti sous lampe chauffante dans une cafétéria d'autoroute.
— OK Hugo, on se détend. On est là pour le personal branding. On est là pour dire à Sandra que Gautier est un sac à merde, mais de manière subtile.
Sa voix résonnait contre les murs nus, rythmée par le ronronnement asthmatique d'un frigo sur le point de rendre l’âme. Hugo ajusta son legging de compression, un modèle noir si serré qu’il obligeait ses organes internes à jouer à Tetris pour trouver de la place. Il oscillait visuellement entre le prof de sport dépressif et le père de famille ayant mangé ses émotions lors du dernier confinement.
Il posa son iPhone 11, dont l’écran était plus fissuré qu’un traité de paix au Moyen-Orient, en équilibre sur une pile de cartons de pizza. L’angle en contre-plongée lui offrait un triple menton majestueux, une cascade de chair suggérant une sagesse bouddhique acquise à force de Kebab-Frites.
— Salut la commu ! Bienvenue dans ce flux de *Body-Karma*. Aujourd'hui, on va bosser sur le lâcher-prise en mode cardio. Parce que le muscle est l'armure de l'esprit, mais le gras, c'est le surplus émotionnel qu'on doit disrupter.
Il inspira profondément l'odeur de sa pièce : un mélange de Soupline premier prix, de poussière de 2018 et de protéines goût « Cookies-Cream ».
— On commence par le *Burpee-Mandala*. On s’ancre, on rejette le négatif, on scalabilise son énergie.
Hugo se lança. La première descente fut presque digne, si l'on oubliait le gémissement du parquet. Il posa ses mains. Le plastique bon marché, chauffé par la lumière, produisit un bruit de succion semblable à une ventouse sur un carrelage mouillé. C’est là que le manque de magnésium intervint. En jetant ses jambes en arrière, son pied s'accrocha dans le coin corné du tapis. Le PVC se replia comme une crêpe mal cuite. Hugo perdit l'équilibre. Son visage s'écrasa au sol avec la grâce d'un sac de ciment tombant d'un échafaudage.
Le choc compressa son estomac, lequel luttait depuis trois heures contre un shaker de caséine à l'eau tiède. Un rot — une explosion gutturale, un rugissement de quatre secondes et demie contenant à la fois de la douleur, du regret et peut-être le nom de son ex murmuré par ses bronches — déchira le silence.
— *UUUURRRRRRRRP-GUEUUUU*...
Hugo resta prostré, le nez dans la poussière. Mort à l'intérieur. Dans un spasme de panique, il tâtonna son écran fissuré pour couper le massacre. Ses doigts moites firent n'importe quoi. Son pouce tapa « Oui » au lieu de « Supprimer ». Le réseau 4G de banlieue, d'ordinaire plus lent qu'un escargot sous Xanax, fut d'une efficacité foudroyante.
*« Votre vidéo est en ligne sur Instagram, TikTok et LinkedIn. »*
Hugo s'effondra sur son clic-clac. LinkedIn ? Il venait de poster son naufrage gastrique devant tous ses anciens collègues de la Fédération Française de Fitness. Dix minutes passèrent. Puis, son téléphone devint une mitraillette de notifications. Le lynchage commençait.
Il déverrouilla l'écran. Le premier commentaire, posté par @ZenMaster_99, disait : « Incroyable. Enfin une déconstruction du mythe de la perfection. Ce rot est une libération du Chakra de la gorge. Merci pour cette vulnérabilité brute. #SpiritualBurp ».
@Clara_VisionVC enchaîna : « Hugo, on doit parler. Tu as disrupté le concept même de l'échec. C'est du "Fail-Forward" pur. Je te booke un call demain 8h. »
Le lendemain, Clara débarquait dans son studio. Elle portait un ensemble en fibre de bambou recyclée d'une valeur équivalente au PIB d'un petit pays d'Afrique de l'Ouest. Elle était accompagnée de Marco, un voisin geek aux yeux injectés de sang qui maniait des câbles XLR comme s'il s'agissait des Tables de la Loi.
— Hugo, mon actif immatériel préféré ! cria-t-elle. On lance la "Méthode de la Chute Libre". Oublie tes cours pour seniors. On va transformer ton 22m² de loser en un empire du bien-être cynique.
— Clara, c’était un accident, bafouilla-t-il. Je me suis littéralement pété le nez.
— Non, Hugo. Tu as "embrassé la gravité". Je ne suis pas un monstre, je suis une accoucheuse d'opportunités. Cette marque de sueur entre tes omoplates ? C'est ton logo. C'est le Saint-Suaire de la Fitness.
Elle le poussa devant la ring-light pour une nouvelle séquence. Marco lui tendit un shot de « Prana-Boost ».
— C’est quoi ? demanda Hugo.
— Herbe de blé, spiruline bio-dynamique et résidus de gomme à mâcher d'un moine tibétain, récita Marco. Buvez, Maître.
Hugo avala la mare stagnante. Ses papilles hurlèrent. En tentant une « Pompe de l'Acceptation », son corps le trahit à nouveau. Une crampe fulgurante saisit son mollet. Il bascula en arrière. Le crâne d'Hugo produisit un petit « ting » métallique en rencontrant la fonte du radiateur, comme une cloche sonnant la fin de sa dignité.
— Ne bougez pas ! s'extasia Marco, smartphone au poing. L'ego qui se fracasse contre la réalité du Tout ! C’est shakespearien, mais avec de la fonte !
— Marco, j’ai la peau du front qui fusionne avec la peinture écaillée, râla Hugo, la tête coincée.
Clara ne l’écoutait pas. Elle observait les courbes de sa tablette.
— On a déjà 400 pré-commandes pour le programme « 40 jours de Jeûne et de Gainage ». Les gens nous supplient de leur envoyer de la craie éthique. Hugo, tu n’es plus un chômeur, tu es une Interface de Réconciliation.
Elle s’approcha pour lui montrer un message de Sophie, son ex. « Hugo ? Je vois que tu te lances dans le coaching métaphysique. On se voit pour un café ? »
Hugo sentit un frisson parcourir sa colonne. L'imposture fonctionnait. Mieux encore : elle était sexy. Il se redressa, ajusta son legging d'un geste machinal, puis vérifia son angle de profil dans le miroir déformant de son armoire. Il eut une seconde de honte, vite balayée par le compteur de vues qui grimpait comme une fièvre que personne ne voulait soigner.
— Clara ? Le pack de minéraux « Poussière d'Hugo »... il y a quoi dedans ?
— De la craie pilée, Hugo. Mais de la craie éthique.
Il hocha la tête. Si le monde voulait un Messie en lycra turquoise qui vendait du plâtre et des ecchymoses spirituelles, il allait lui en donner pour son argent. La ring-light s'éteignit dans un dernier sifflement électrique, laissant Hugo dans l'obscurité dorée de son nouveau destin.
Il était temps d'embrasser la chute. Amen. Et surtout, abdos.
L'Évangile selon Marco
L'odeur était inchangée : un bouquet de moisissure structurelle et de chaussettes de sport qui semblaient avoir développé leur propre conscience politique. Le silence du studio n’était pas celui d’un monastère zen, mais celui d’une fin de mois difficile, pesant le poids d’une facture d’électricité impayée et d’un sac de riz premier prix entamé. C’est dans ce sanctuaire du renoncement que Marco fit son irruption, telle une notification « Urgent » dans une vie qui essayait désespérément de passer en mode « Ne pas déranger ».
Marco ne frappa pas. Il tambourina une suite de codes morse sur la porte en contreplaqué, laquelle vibra avec la fragilité d'une feuille de papier à rouler. Quand Hugo ouvrit, il se retrouva nez à nez avec ce qui ressemblait à un rat de bibliothèque passé six mois dans une centrifugeuse. Marco avait le teint grisâtre des gens qui ne voient le soleil qu’à travers les reflets de leur écran Retina, des cernes violets descendant jusqu’aux pommettes, et un sweat à capuche couvert de miettes de chips au kale.
— Il est là, murmura Marco, les yeux exorbités. Le Point Alpha. Le Pivot de la Convergence. Je vais uploader ton karma sur la blockchain via une API de méditation transcendantale.
Hugo, qui tenait encore une brosse à dents usée, recula d’un pas.
— Marco ? Il est six heures du matin. Et c’est quoi ce look de rescapé d’une LAN-party ?
Marco entra sans y être invité, bousculant Hugo avec la vigueur d’un homme possédé par une vérité algorithmique. Il balaya du regard le studio de 22m². Pour Hugo, c’était un taudis. Pour Marco, c’était Bethléem avec une mauvaise connexion Wi-Fi. Il ouvrit un MacBook Pro couvert de stickers « Privacy is a Myth » et afficha une forme d’onde sonore ressemblant à une chaîne de montagnes après un séisme de magnitude 9.
— Ça, c’est le moment où tes fesses rencontrent le linoléum, expliqua Marco d’une voix tremblante d’excitation. On s’attend à un bruit sourd, un « splat » de loser. Erreur. Le son produit à la milliseconde 0.42 est une fréquence pure de 432 Hz. La fréquence de l’Univers ! La résonance de Schumann ! Tu n’as pas chuté, Hugo. Tu as accordé ton corps avec la vibration primordiale du cosmos.
Hugo s’assit sur son lit, qui poussa un gémissement métallique de douleur. Le ressort numéro 42, celui qui lui piquait la fesse gauche depuis 2018, fit entendre son cri de métal agonisant. *Sproing.*
— Ce son ! s’extasia Marco, les yeux révulsés. C’est le Do majeur de la désillusion. Je le note : « Le ressort qui blesse est celui qui nous réveille. » C’est d’une profondeur insupportable.
— Marco, j’ai juste le coccyx en compote, soupira Hugo. Je ne suis pas un diapason. Je suis un prof de fitness au chômage. Je ne veux pas de néons violets, je veux juste une éponge qui gratte vraiment et le temps de lire un catalogue de bricolage en paix.
La porte s’ouvrit alors sur Clara. Elle ne marchait pas, elle défilait sur un podium invisible de réussite sociale, vêtue d’un ensemble de yoga en fibre d’eucalyptus recyclée. Elle posa son iPhone sur la table en formica comme s’il s’agissait du Saint-Graal.
— Hugo. On a un problème de scalabilité. Ton studio est un enfer logistique. On a trois cents personnes en bas qui font des burpees sur le trottoir en attendant que tu sortes. Les flics sont là. Ils voulaient disperser la foule, mais je leur ai vendu un abonnement « Sérénité et Maintien de l’Ordre ». Ils font actuellement la planche en tenant leurs matraques. C’est excellent pour l’image de marque.
— Clara, c’est un quiproquo ! s’écria Hugo. Je cherchais ma télécommande !
— « La Parabole de la Télécommande Perdue », nota immédiatement Marco. Celui qui cherche le contrôle ne trouvera que des piles vides, mais celui qui accepte de perdre la chaîne trouvera l’Émission Universelle. 12 000 précommandes pour le bracelet « Hugo-Vibe ». On est sur une marge ecclésiastique.
Clara s’approcha d’Hugo, dégageant une odeur de thé matcha et de succès prédateur.
— On bouge. Tes affaires sont déjà dans des cartons. Marco a brûlé tes slips en coton bas de gamme, ils retenaient les mauvaises énergies du chômage. On t’a acheté une collection capsule en fibre d’eucalyptus compressée. C’est antibactérien et ça donne un galbe incroyable. La géométrie du fessier est la base de toute architecture sacrée.
Hugo fut entraîné vers la sortie. Sur le palier, une douzaine de personnes étaient agenouillées entre une vieille poussette et un sac poubelle crevé.
— Maître, souffla une femme. J’ai regardé votre vidéo. J’ai démissionné de mon poste de directrice marketing. Je suis prête pour le premier set de burpees rédempteurs.
— Madame, ne faites pas ça ! paniqua Hugo. C’était un accident !
— Regardez cette humilité ! s’exclama Marco en filmant la scène. Le Maître refuse la gloire ! C'est le Messie de la Banalité ! Un Messie qui n'a pas mangé d'oignons !
Ils descendirent les escaliers miteux jusqu'à une berline noire aux vitres teintées. À l'intérieur, l'air sentait le cuir neuf et l'ambition froide.
— On va où ? demanda Hugo, écrasé par son nouveau destin.
— À l'entrepôt Alpha-Zen, trancha Clara. 2000 mètres carrés de béton ciré et des barres de traction en titane brossé. Tu vas vivre là-bas. On va t’installer un trône ergonomique. On ne voudrait pas que le Messie attrape une scoliose.
— Est-ce qu’il y aura à manger ? J’ai vraiment faim.
— Il y aura des « Bols de Lumière », Hugo. Du quinoa fermenté avec de la poudre de perle. C’est conçu pour nourrir ton corps sans alourdir ton aura.
La voiture s’arrêta devant un immense bâtiment industriel orné d’une bannière violette : « AMEN & ABDOS : DÉBRIDE ton POTENTIEL ». Une foule immense, vêtue de tenues fluo, attendait en silence. Dès qu’Hugo sortit du véhicule, le rugissement fut immédiat. Les flashs des téléphones l'aveuglèrent. Il leva la main pour se protéger les yeux, un geste que la foule interpréta comme une bénédiction solennelle.
— Amen ! cria une voix.
— Et Abdos ! répondit le chœur des fidèles, si fort que les vitres de l'entrepôt vibrèrent.
Hugo inspira profondément. L’Évangile selon Marco était en marche, et rien — pas même la réalité — ne pourrait l’arrêter. Il comprit que sa chute n'était que le début de la dégringolade vers le succès.
— Et Abdos !
La Requin du Karma
Le néon de ma ring-light bon marché grésillait avec l’insistance d’un moustique en fin de vie. Sur mon papier peint jauni, il projetait une lueur d’interrogatoire de police est-allemande. En face de moi, Clara ne cillait pas. Elle trônait sur mon unique chaise pliante, celle dont un pied est plus court que les autres, l’obligeant à une micro-gymnastique de l’ischio-jambier pour rester stable. Mais Clara ne faisait pas d’effort. Elle faisait de l’optimisation posturale.
Elle tenait son iPad Pro comme on porte les Tables de la Loi. Son regard, d’un gris acier brossé, scannait mon studio de vingt-deux mètres carrés avec le mépris clinique d’une promoteuse visitant une décharge.
— Hugo, dit-elle enfin. Ta voix glisse comme une Tesla sur du velours. Ton appartement pue la défaite, le Decathlon en promo et la Whey goût "Chimie de l’Espace". C’est... absolument disruptif. J’adore. On va déshumaniser ton échec pour lui donner une portée universelle. C’est de l’empathie algorithmique, Hugo. Ne sois pas si médiéval.
— C’est surtout que j’ai une fuite sous l’évier, tentai-je de placer.
Je réajustais nerveusement mon t-shirt arborant un lion fatigué et la mention *No Pain No Gain* – vestige de mon époque « Coach de l’Espoir », juste avant que l’espoir ne dépose le bilan.
— Non, Hugo. Tais-toi. Ta parole a de la valeur, ne la gaspille pas en plomberie, intervint Marco depuis le coin de la pièce.
Marco, mon premier « disciple », était accroupi près de mon bac à linge sale. Il prenait des notes frénétiques sur un carnet Moleskine. Il portait un bandeau de sudation alors qu’il n’avait pas bougé depuis trois heures. Il leva soudain sa main tremblante de ferveur, filmant ma chaussette trouée sans un mot, le regard brillant d'une extase mystique.
— Clara, regarde-le ! s’enthousiasma Marco. Il vient de dire "fuite sous l’évier". C’est une métaphore sur l’écoulement des énergies primordiales vers le sol, vers l’ancrage tellurique ! Maître, vous êtes un génie du non-dit.
Je regardai Marco. J’avais juste une fuite. De l’eau. Sur du lino qui gondolait.
Clara fit un geste sec pour balayer l’enthousiasme de Marco. Elle n’était pas là pour la poésie de la tuyauterie. Elle était là pour le business de l’âme.
— Marco a raison sur un point, Hugo : tu es une mine d’or de médiocrité exploitable. J’ai analysé les datas de ta vidéo virale. Celle où tu essaies de faire un squat, où ton pantalon craque et où tu tombes en arrière dans tes poubelles jaunes. On s’en fout de ton ex, Sarah. Sarah est un passif, un coût irrécupérable. Ce qui compte, c’est le taux de conversion. En quarante-huit heures, tu es devenu l’icône mondiale du "Malaise Authentique". Tu es le Messie de la Banalité. On va verticaliser la honte.
— Verticaliser... quoi ?
— On va pivoter. Ton manque total de charisme est ton plus grand KPI. C’est ton avantage concurrentiel.
Elle me tendit l’iPad. Le document s’appelait : *PROTOCOLE D’INCUBATION SPIRITUELLE – PROJET : AMEN & ABDOS*.
— Regarde la clause 4.2, ajouta-t-elle avec un sourire sans dents, purement budgétaire. "Interdiction formelle de montrer des signes de compétence physique". Si tu commences à réussir tes tractions, tu violes le contrat. Si tu te fais blanchir les dents, je te poursuis pour dénaturation d’actif. Tiens, poste une photo de ton ongle incarné. On va appeler ça "La Corne de l’Angoisse". C'est déjà en TT chez les podologues dépressifs.
— Mais je suis prof de sport, Clara. Enfin, j’étais. Là, j’attends une réponse pour un poste de surveillant de nuit dans un entrepôt de surgelés.
Clara laissa échapper un rire sec, semblable au bruit d'un pistolet de scarification.
— Surveillant de nuit ? Hugo, tu vas surveiller des bâtonnets de colin alors que tu pourrais monitorer des consciences ? On va transformer des entrepôts de CrossFit en Temples du Pardon Corporel. Des lumières LED violettes, du béton ciré, et au milieu... toi. Assis sur un banc, expliquant que c’est OK de ne pas finir ses séries.
— C’est la voie du moindre effort, murmura Marco, les yeux révulsés. Le Non-Agir par le Muscle. C’est du Lao-Tseu sous stéroïdes !
Mon stylo effleura la dalle de verre. À cet instant précis, le néon de la ring-light explosa dans un petit bruit sec, nous plongeant dans une semi-obscurité parfumée à l’ozone.
— Le signe ! hurla Marco dans le noir. La lumière s’éteint pour que la Lumière Intérieure s’éveille !
— Non, c’est juste une ampoule à deux euros, dis-je dans un soupir.
— Parfait, trancha Clara. C’est exactement ce que dirait un Maître de l’Humilité. Bienvenue dans l'industrie, Hugo. On va faire de ton malaise un empire.
Le lendemain matin, le "Gris Banlieue" de mon appartement fut brutalement agressé par une équipe de tournage. Ils étaient six. Un photographe nommé Klaus, portant des lunettes sans verres, et une assistante qui capturait « le silence de ma solitude ».
— Hugo, rate cette pomme, ordonna Clara. On perd du temps, et le temps, c’est du karma converti en numéraire.
Je pris la pomme. Le symbole de la tentation. Je la lâchai. Elle rebondit sur mon genou, roula sous le frigo et finit dans la poussière millénaire.
— Magnifique ! s’enthousiasma Klaus. On dirait que la gravité elle-même te rejette.
— C’est l’effet "Messie de la Banalité", commenta Clara. Regardez ses yeux. On y voit le vide intersidéral de la classe moyenne en fin de mois. On lance la campagne "L’Échec est une Option Sacrée" ce soir. Marco, prépare le script. Hugo va déclarer qu’il a eu une vision après avoir mangé un yaourt périmé. On appellera ça "La Révélation de la Date Limite".
— Oh, c’est fort, souffla Marco. "Dépasser sa propre péremption pour atteindre l’éternel".
On m'emmena ensuite à « L’Ashram du Squat », un ancien entrepôt de pneus à Bobigny. L'air y était filtré, ionisé et parfumé à l'arrogance. Je fus jeté dans un caisson de flottaison à isolation sensorielle pour « effacer toute trace de personnalité ».
— Ne pensez à rien, Maître, me dit Marco en fermant le couvercle. Si une idée survient, swippez-la vers la gauche comme une notification indésirable.
Quand je ressortis, la peau glissante et les yeux vitreux, Clara m'attendait pour une interview avec *Wellness & Wealth*. La journaliste, Diane de Villedieu, me fixait comme un spécimen rare de parasite financier.
— Alors, Hugo... votre approche consiste à dire que l’échec est la réussite. N’est-ce pas une arnaque ?
Je pris une grande inspiration. L'odeur d'argile volcanique sur mon visage m'écœurait. Je fixai le vide derrière son épaule. Un, deux, trois...
— Le squat... commençai-je d'une voix traînante. Le squat n'est pas une descente. C’est une acceptation de la gravité. On a l'air idiot avec les fesses dans le vide. Mais c’est là qu’on est le plus proche de la terre. Devenez... le muscle qui tremble.
Diane de Villedieu posa son stylo, les yeux embués. Clara afficha un sourire de squale.
L'étape suivante fut le tapis de course. Quarante-cinq minutes de galop forcé pour récolter ma « Sueur de l’Âme ». Marco tenait l’entonnoir sous mon menton avec une dévotion flippante.
— On a 250 millilitres de "Transpiration Originelle", Clara ! Mais le Maître produit une sueur un peu trop salée. Il traite ses traumatismes d’enfance, ça fausse l’amertume du produit.
— Augmente l’inclinaison, ordonna Clara. On a besoin de profondeur. Hugo, on a levé deux millions auprès d'un fonds de pension. Ils adorent le concept du "Nihilisme Bienveillant". Tu es un actif immatériel désormais.
Je m'arrêtai net. Le tapis me projeta contre le mur. Je restai au sol, étalé comme une crêpe trop cuite.
— Je fais grève de l'âme, dis-je dans un souffle.
Clara s'accroupit au-dessus de moi, son visage parfaitement symétrique reflété dans mes yeux morts.
— Tu ne peux pas démissionner d'un destin déjà financé, Hugo. On va vendre des flacons de ta sueur douze euros l'unité. Détail technique, Hugo. Détail technique. Marco, nettoie le Maître.
Alors qu’on me traînait vers une nouvelle série de flashs, je vis mon reflet dans un miroir chromé. J'avais le visage enduit de boue, une tenue de pyjama futuriste, et l'air d'un homme qui a vendu son intégrité pour éviter un job aux surgelés.
Je regardai mon téléphone une dernière fois avant que Marco ne me le confisque pour le remplacer par un « caillou de pleine conscience ». Une notification venait de tomber sur le groupe "AMEN & ABDOS – DOMINATION MONDIALE".
*Clara : @Hugo, la photo de ton ongle incarné fait un carton. On lance la précommande pour les sandales "Corne de l'Angoisse". Ne te lave pas les pieds, le ROI en dépend.*
Je pressai mon caillou. Il était froid. La voiture démarra, m'emportant vers ma nouvelle vie de Dieu du Malaise, tandis que Marco notait ma dernière plainte comme si c'était le Sermon sur la Montagne.
Amen. Et surtout, contractez les abdos. La transcendance n'aime pas les ventres mous.
La Liturgie du Protéine-Shaker
L’entrepôt numéro 4 du complexe « L’Usine à Rêves » sentait exactement ce que j’imaginais être l’intérieur d’un poumon de bodybuildeur : un mélange âcre de néoprène neuf, de déodorant vaporisé dans l’urgence et cette note de fond, persistante, de vanille chimique qui caractérise les poudres protéinées à bas prix. C’était le temple du Néon-Wellness, et j'en étais, malgré moi, l’idole de plâtre, ou plutôt l’idole en vieux coton de jogging décathlonien.
Clara m'avait poussé derrière un rideau de velours violet qui pesait le poids d'un âne mort. Elle était rayonnante dans son tailleur-pantalon couleur « Eucalyptus Durable », sa tablette tenue comme une table de la loi version iPad Pro.
— Hugo, écoute-moi bien, me chuchota-t-elle, ses yeux brillant d’une ferveur purement comptable. On a un taux d'engagement physique de 94 %. Le KPI de l'illumination est au plafond. Ne dis rien de technique. Sois juste... vide.
— Mais Clara, je *suis* vide, balbutiai-je. Je n'ai pas mangé depuis ce matin parce que Marco a décrété que mon bol de Chocapic était une « pollution vibrationnelle ». Je tremble.
Soudain, mon estomac émit un gargouillis si caverneux qu’il fit vibrer la membrane du micro-cravate déjà fixé à mon col. Le son se répercuta dans toute la salle comme le grognement d'une bête préhistorique.
— Parfait ! s'enthousiasma-t-elle. On appellera ça « Le Chant du Vide Intérieur ». Alleï, en scène !
Elle me propulsa sur l'estrade, un empilement de caisses de saut disposées sous une ring-light de la taille d'une roue de tracteur qui menaçait de me transformer en poulet rôti. Face à moi, trois cents personnes me fixaient avec une intensité de prédateurs en quête de sens : des cadres de la tech en burn-out, des influenceuses entre deux placements de produits pour blanchiment dentaire, et des pères de famille cherchant dans le squat la réponse qu'ils n'ont pas trouvée dans leur divorce.
Marco était au premier rang. Plutôt que de hurler, il resta pétrifié, le visage baigné de larmes silencieuses, prenant une photo de mes baskets trouées comme s’il capturait le suaire de Turin.
— Heu... Salut, dis-je, la voix étranglée. Je... je ne devrais pas être là. Spirituellement, je suis plutôt dans mon canapé à attendre que ma lessive se termine.
Un frisson parcourut l’assemblée. Clara surgit de l'ombre, micro en main.
— Vous entendez ça ? lança-t-elle. « Je ne devrais pas être là ». Quelle puissance ! Hugo nous invite à déconstruire notre géolocalisation égotique. Le véritable « Moi » est une data non structurée qui flotte dans le cloud de l'Univers !
— Non, mais... j'insistai, essayant de reprendre le contrôle de mon propre naufrage. C'est juste que j'essayais de montrer à mon ex, Sarah, que je savais faire des pompes sans m'étouffer avec ma propre glaire.
— La Glaire du Monde ! s'extasia un homme au crâne luisant. Il accepte nos impuretés !
Marco s'effondra à genoux, notant frénétiquement : *« Le mixeur de l'âme, nous sommes les fruits, il est la lame. »*
— Et maintenant, annonça Clara, la Liturgie du Protéine-Shaker.
Elle me tendit un shaker chargé d'un liquide rose fluo dégageant une odeur de fraise de l'espace. C'était du « Holy-Whey ».
— Bois, Hugo. On est en live sur Twitch. Souris, merde.
Je portai le gobelet à mes lèvres. Le goût fut une insulte à la gastronomie : imaginez un bonbon Arlequin ayant eu une liaison coupable avec une craie de tableau noir. Je manquai de m'étouffer, ce qui provoqua une nouvelle salve de toux grasse.
— Regardez ! s'extasia Clara. Les larmes de l'Unité ! Il s'étouffe pour que nous puissions respirer !
C'est à cet instant que la porte de l'entrepôt s'ouvrit sur Kevin, le livreur, un sac isotherme sur le dos.
— Livraison pour « Le Grand Hugo » ? Quatre quatre-fromages ?
Le silence fut total. Clara se figea, puis ses yeux s'illuminèrent d'un génie marketing terrifiant.
— L’Épreuve Ultime ! Le démon de la tentation ! Marco, apporte le broyeur !
Sous les yeux horrifiés de Kevin et les miens, Marco saisit les boîtes de pizza. Dans un geste de pure cruauté bureaucratique, Clara m'ordonna de les jeter dans un extracteur de jus industriel. Le vacarme du carton et du pepperoni broyés fut suivi par l'écoulement d'un liquide marronnasse et huileux dans un vase en cristal.
— Voilà le résidu du Monde d’Avant ! cria Clara. Marco, distribue la « Motivation Liquide » !
Pendant que la foule se précipitait pour toucher le vase, Clara me poussa vers le petit salon VIP. À l'intérieur m'attendait Sophie, mon autre ex, celle qui m'avait quitté pour un moniteur de kitesurf. Elle était impeccable, sculptée, l'air d'une reine de la Silicon Valley.
— Hugo... murmura-t-elle en s'approchant. Je savais que tu avais une profondeur cachée. Ton enseignement sur la « fente existentielle » m'a bouleversée. Inicie-moi.
Elle posa sa main sur mon torse. Je baissai les yeux. J'avais une énorme tache de sauce tomate grasse sur mon jogging troué au genou, une trace de poudre de protéine rose sur la joue et l'haleine d'un homme qui vient de boire du décapant pour sol goût fraise.
— Sophie, dis-je en sentant mon estomac produire un nouveau son de baleine en détresse, la vie est comme une planche de gainage... plus c’est long, plus ça fait mal, et à la fin, on finit tous par s’écrouler sur le tapis.
Elle eut un hoquet d'émotion et se jeta dans mes bras, pleurant sur mon épaule couverte de poussière de craie.
— C’est... c’est divin, souffla-t-elle.
Derrière elle, Marco apparut, son smartphone braqué sur nous, filmant mon air de chien battu et la tache de pizza.
— On est en tendance numéro 1 sur Twitter, Maître ! murmura-t-il avec un respect sacré. « Le Messie et la Madeleine au Pepperoni ». C’est disruptif.
Je fermai les yeux. J'étais Hugo, 34 ans, prof de sport raté, et je venais de vendre mon âme pour une dose de smoothie détox. Clara, dans l'ombre, vérifiait déjà le cours de l'action de notre église. L'enfer était pavé de dalles de CrossFit antidérapantes, et j'en étais le concierge éternel.
L'Inauguration Néon-Wellness
L’air à l’intérieur de l’Aura-Gym avait le goût du futur : un mélange d’ozone, de lavande synthétique et d’angoisse métabolique. On était loin, très loin de mon studio de 22 mètres carrés où le seul « alignement des chakras » consistait à caler un bout de carton sous le pied de mon canapé IKEA. Ici, le béton ciré était si propre qu’on pouvait y voir son propre désespoir se refléter en 4K.
— Hugo, reste focus. Tes trapèzes doivent raconter une histoire de résilience. Ne les laisse pas s’affaisser, ou tu vas bousiller mon taux de conversion d'âmes dès le premier quart d’heure.
Clara se tenait devant moi, son iPad greffé à la main, ajustant les plis de ma « tenue de lumière ». C’était une toge en néoprène compressé de 5 millimètres. C’était rigide, ça grinçait à chaque micro-mouvement, et j’avais l’impression d’être un Babybel géant attendant qu’une main invisible vienne m'éplucher.
— Clara, je ne peux pas respirer. Et ça sent le pneu neuf. Pourquoi je porte du pneu ?
— Ce n’est pas du pneu, c’est du « Tech-Spirit-Wear ». Le néoprène symbolise la protection contre les énergies toxiques. On vend de la transcendance physique, Hugo. Si le Messie a l’air d’un sac de patates, les investisseurs vont se barrer chez Peloton. Allez, souris. Un sourire qui dit : « Je connais le secret du bonheur et j'ai des abdos en titane ».
Elle me poussa vers le rideau de velours qui séparait les coulisses de la « Nef de l'Effort ». Marco surgit alors, plus nerveux qu’un expresso double.
— Hugo ! Maître ! J’ai tout noté. Tes trois derniers soupirs ? Je les ai traduits en morse spirituel. Ça donne : « L'effort est le repos de la fibre ». C’est génial ! Je l’ai déjà tweeté avec le hashtag #TheBigSqueeze.
— Marco, j’avais juste envie de roter parce que le smoothie au charbon actif de Clara me remonte.
— Incroyable ! s’extasia Marco en griffonnant frénétiquement. « Le rejet des scories intérieures pour la purification du temple de chair ». Ta sagesse est tellement… organique.
Clara fit un signe au régisseur. Les lumières LED violettes passèrent au blanc chirurgical.
— Go, Hugo. Vends-leur la Lumière. Et n’oublie pas : le pack « Éveil Premium » est à -20 % avant minuit.
Je franchis le rideau. L’éblouissement fut immédiat. Devant moi, l’Aura-Gym s’étalait comme un temple de la Silicon Valley bâti sur les cendres d’un Decathlon. Je fis un pas, et le néoprène produisit un bruit de succion atroce.
*Frouit-frouit.*
Un silence religieux tomba sur la salle. Un type au premier rang, vêtu d’un short cycliste à 1000 euros, ferma les yeux, les larmes aux paupières.
— Entendez-vous ? chuchota-t-il. C’est le son de l’âme qui se détache de la matière…
Je me raclai la gorge dans les micros ultra-sensibles.
— Bonjour. Nous sommes ici pour… pour le sport. Et la paix. Mais surtout le sport.
— « Le sport est la paix », répéta une femme en posture de l'arbre. Quelle synthèse… C’est du néo-stoïcisme cinétique.
Je sentis Clara me fustiger du regard. Elle fit un geste circulaire : « Enchaîne ! ». Je m’approchai de l’autel-extracteur de jus chromé, le Kromos-9000.
— Car que sommes-nous, sinon des fruits dans le grand pressoir de l’existence ? improvisai-je. On nous écrase par les notifications et les impôts… Et qu’est-ce qui en sort ? Le jus de notre essence.
— LE JUS DE L’ESSENCE ! hurla Marco au pied de l’estrade.
Je m’emparai d’une botte de céleri. Le problème, c’est que le néoprène ne permet aucune amplitude. En tendant le bras, je sentis une couture craquer sous mon aisselle. La panique me fit sursauter. Ma main heurta le bouton « Turbo-Boost », une option conçue pour broyer des briques de chantier.
L’appareil se mit à vrombir comme un moteur de Boeing.
— Transition organique ! lâchai-je en tentant de stabiliser la machine qui vibrait violemment.
Le couvercle, mal enclenché à cause de mes doigts boudinés par le caoutchouc, sauta comme un bouchon de champagne. Ce fut un carnage chromatique. Un jet de jus de betterave et de curcuma jaillit avec la force d’une lance à incendie, aspergeant directement un investisseur au premier rang. Le liquide pourpre lui recouvrit le visage, dégoulinant sur sa chemise en lin blanc.
Le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu le découper à la scie. L’investisseur, ruisselant, ouvrit lentement les yeux. Il lécha une goutte de curcuma sur sa lèvre.
Marco bondit sur l'estrade.
— LE BAPTÊME ! hurla-t-il, les yeux exorbités. LE BAPTÊME DE LA VITAMINE C ! Maître Hugo a choisi cet homme pour être le premier oint du Nectar Sacré ! C’est l’antioxydant de l’âme !
La foule explosa en une communion hystérique. Les gens se précipitèrent pour tendre leurs gourdes en aluminium vers les éclaboussures de jus sur le sol.
Clara s’approcha du micro de la régie :
— Le Baptême de la Vitamine C est une option réservée aux membres « Platine-Transcendance ». Veuillez regagner vos tapis et passer à la caisse pour le supplément « Éveil Liquide ».
Elle revint vers moi, tapant furieusement sur son iPad.
— Hugo, c’était du génie. On vient de facturer 400 balles de nettoyage énergétique à dix-huit personnes. Maintenant, va parler aux investisseurs. Parle-leur du vide intérieur. Ils adorent ça, ils sont nés dedans.
Je m’avançai vers un groupe de financiers en baskets de luxe. Mon néoprène grinça une dernière fois, comme un cri de détresse.
— Messieurs, dames, commençai-je, la voix tremblante. Parlons du gainage... du gainage de l'âme. Si votre périnée lâche, vos principes suivent.
L’investisseur au crâne encore taché de rouge nota frénétiquement : *Périnée = Boussole Morale*. Il me fixa avec une émotion démente.
— Le gainage de l’âme… murmura-t-il. C’est disruptif. On lance la série A dès demain.
Clara se glissa à mes côtés, son visage de requine s’illuminant d’un sourire carnassier.
— On va scaler l’illumination, Hugo. On va faire du spirituel une licorne.
Je regardai mes mains rouges de betterave. J’étais le Prophète du Malentendu, et je commençais à comprendre que dans ce monde de néons, plus je ratais ma vie, plus les gens pensaient que j’avais réussi la leur.
Marco s'approcha, extatique, me tendant un flacon vide pour recueillir ma sueur de néoprène.
— Maître ! Un flash de dopamine ?
Le Schisme du Cardio
L’air à l’intérieur du « Temple de l’Hyper-Croissance » — anciennement un entrepôt de stockage de pneus recyclés, désormais épicentre mondial de la spiritualité fessière — était si chargé en ions négatifs et en vapeur de sueur qu’on aurait pu y faire pousser des champignons hallucinogènes directement sur les murs en béton ciré. L’odeur était un mélange complexe : un fond de vieux vestiaire de lycée, surmonté d’une note de tête « thé matcha-collagène » et d’un soupçon de désespoir existentiel fraîchement vaporisé au Febreze.
Hugo, drapé dans un peignoir en microfibre gris souris qui criait « fin de série chez Décathlon », observait la scène depuis l’estrade en plexiglas. Il se sentait environ aussi prophétique qu’un brocoli dans un magasin de bonbons. À ses pieds, deux cents personnes, vêtues de leggings de compression si serrés que leurs organes internes devaient probablement demander l’asile politique, se regardaient en chiens de faïence.
Le schisme couvait depuis la séance de 6h00. À sa gauche, les Squat-Méditants prônaient l’illumination par l’isométrie fessière. À sa droite, les Pompeurs Transcendantaux, menés par un ex-trader nommé Jean-Eudes dont la veine temporale ressemblait au tracé d'une étape de montagne du Tour de France, hurlaient que le salut s’obtenait par le martèlement rythmique du sol.
Clara, postée dans l’ombre, pianotait frénétiquement sur son iPad Pro. Ses yeux brillaient de la lueur froide de ceux qui voient le monde en colonnes Excel.
— Hugo, regarde-moi cette tension, murmura-t-elle, sa voix vibrant d’une excitation purement comptable. On est sur un taux d'engagement émotionnel de 94 %. On va disrupter le marché de la douleur avec un funnel de conversion agressif. Si on monétise cette discorde, on lance la gamme de compléments alimentaires « Dualité & Réconciliation » avant midi.
— Clara, ils vont s’entretuer, bafouilla Hugo en essuyant une goutte de condensation tombée du plafond. On ne peut pas juste leur dire de... je ne sais pas, faire un foot ?
— Un foot ? Hugo, sois sérieux. On ne comble pas un vide existentiel avec un ballon, mais avec un abonnement Premium. Marco !
Marco surgit de derrière un panneau de LED violettes, les yeux écarquillés par un mélange de caféine et de fanatisme.
— Le Maître a-t-il émis une vibration ? J’ai cru déceler un micro-mouvement de sa glotte !
— Le Maître aimerait un jambon-beurre, intervint Hugo. Un vrai truc avec du gluten et de la méchanceté dedans.
Marco tomba à genoux, sortant fébrilement son stylo.
— « Le Pain est l’Enclume de la Volonté »... Magnifique. Je le tweete. Les partisans de la Pompe vont adorer la métaphore de l’enclume.
Soudain, un cri déchira l’atmosphère. Une Squat-Méditante venait de perdre l’équilibre, s’effondrant sur le tapis de Jean-Eudes.
— Sacrilège ! hurla le Pompeur. Tu as brisé mon cycle de conversion cinétique ! Mon karma redescend, j’ai l’impression de redevenir un comptable !
La foule commença à gronder. C’était le bruit d’une tempête de velcro et de shakers qu’on secoue avec rage. Hugo sentit la panique lui remonter l’œsophage. Son instinct naturel, affiné par des années de professorat de sport où les élèves l’appelaient « Monsieur Paillasson », était la fuite. Une fuite propre, silencieuse, lâche.
L’issue de secours était bloquée par une pyramide de « Holy Whey », la protéine bénie à 80 euros le kilo. Il ne restait qu’une option. Hugo leva les yeux : une grille de ventilation en acier galvanisé, vestige de l’époque où cet endroit sentait encore l’honnêteté. Il commença son « Moonwalk du lâche », reculant vers l’étagère des trophées en faux or pendant que les deux camps s’insultaient à coups d’asymétrie karmique.
Il se hissa, ses mains moites glissant sur le plastique doré. Un instant, il se retrouva face à face avec une photo géante de lui-même, retouchée pour lui donner des abdos là où il n’avait normalement que de la confusion.
— Pardon, Hugo de papier, murmura-t-il. Mais l’Hugo de chair veut manger une pizza devant des documentaires sur les loutres.
Il agrippa la grille. Elle céda avec un bruit de métal torturé qui fut couvert par un cri collectif de « BURPEES POUR LA PAIX ! ». Hugo se faufila dans le conduit. C’était étroit, ça sentait la souris morte, mais c’était le paradis comparé à la bénédiction de shakers.
*Clang. Clang. Clang.*
Chaque mouvement de ses genoux sur la tôle résonnait comme un coup de cloche. En bas, le silence tomba soudainement. Marco, au milieu de la salle, pointa le doigt vers le plafond, les yeux révulsés.
— Écoutez ! Le Maître ne parle plus par la bouche ! Il parle par la structure ! Entendez-vous le rythme ? C’est le battement de cœur de l’Univers qui résonne dans les conduits de la Connaissance !
Hugo se figea. « Ferme-la, Marco », pensa-t-il. Mais le conduit commença à gémir, un son de plainte métallique rappelant le Titanic, le budget en moins. La structure, surchargée de projecteurs LED, n’était pas prévue pour supporter un prophète en surpoids moral.
— Il descend ! hurla Jean-Eudes. Le Maître déchire le voile de la réalité ! C’est l’Incarnation ! Squattez pour accueillir sa chute !
— Ne squattez pas, fuyez, espèce d'abrutis ! essaya de crier Hugo, mais il avala un nuage de poussière de verre.
Le bruit fut apocalyptique. Une déchirure de six mètres s’ouvrit. Les rails métalliques se tordirent. Hugo fut suspendu une seconde, entouré de débris de polystyrène, tel un ange déchu dans un peignoir en éponge. Il traversa une table de conférence en imitation cristal qui explosa en mille morceaux, projetant de l’eau et des débris sur les investisseurs du premier rang.
Il resta allongé sur le dos, étourdi, couvert de poussière blanche. Un morceau de rail reposait sur sa poitrine comme un sceptre improvisé. Hugo ouvrit un œil. Marco était au-dessus de lui, en larmes.
— Maître... Vous avez traversé le Ciel.
Hugo essaya de demander une ambulance, mais sa gorge ne laissa sortir qu’un sifflement rauque :
— …plus… jamais… de… cardio…
Clara bondit vers lui, son téléphone à bout de bras, filmant sous un angle qui masquait son double menton.
— VOUS AVEZ ENTENDU ? « PLUS JAMAIS DE CARDIO » ! Le Maître a tranché ! L’Illumination par la Chute Libre ! Le « Free-Fall Wellness » est né ! Marco, crée le hashtag : #GravityGuru !
Les fidèles se jetèrent au sol, front contre le béton. Hugo sentit Clara se pencher à son oreille, son parfum masquant l’odeur de plâtre.
— Hugo, chéri, c’était brillant. On a pris 50 000 abonnés en trois minutes. Par contre, pour la prochaine fois, essaie de tomber un peu plus sur la gauche, on a un contrat de sponsoring avec une marque de tatamis orthopédiques. Allez, lève-toi. On a une interview sur BFM Business. Ils veulent savoir si ta chute est une métaphore de la baisse des taux d'intérêt.
On l'extirpa des gravats. On ne le portait pas, on le lévitait. Escorté vers une Tesla violette, Hugo traversa une haie d'honneur d'adeptes faisant la planche sur le trottoir en signe de respect.
— Relevez-vous, dit-il faiblement en montant dans la voiture. Vous allez attraper froid.
— « Le froid est une illusion de l'âme non entraînée ! » répondit un fan. Merci, Maître !
Clara claqua la portière. Elle sourit, ce sourire qui ne montrait que les dents du haut.
— On va être tellement riches, Hugo. Allez, souris. Tu as l'air d'avoir mangé un citron, ça casse le branding de la sérénité.
Hugo s'enfonça dans le cuir blanc, regardant par la vitre teintée les gens se battre pour ramasser des morceaux de son « auréole » en polystyrène. Il était Hugo, expert en loutres et en échec, et il venait de devenir le premier produit financier capable de faire des fentes latérales.
— Amen, murmura-t-il, vaincu.
— ... et Abdos, répondit la voix pré-enregistrée du GPS de la voiture.
KPI : Karma Performance Indicators
La lumière de la ring-light bon marché grésillait avec l’insistance d’un moustique en fin de vie, projetant sur le papier peint jauni du studio d’Hugo une lueur blafarde qui aurait donné à Apollon l’air d’un figurant dans une brochure sur le saturnisme. Hugo, lui, n’était pas Apollon. Il était un prof de sport au chômage dont les pectoraux semblaient avoir pris une pré-retraite anticipée. Dans ses vingt-deux mètres carrés, l’air était saturé d’effluves de lessive premier prix et d’un cocktail chimique capable de faire pousser des abdos à un canapé en cuir.
— Hugo, chéri, tu ne m’écoutes pas. Tu es dans la phase de « scaling ». On ne peut plus se permettre d’avoir une âme de manière artisanale. Il nous faut du rendement.
Clara ne marchait pas, elle optimisait ses déplacements spatiaux à travers la pièce. Elle détonnait. Dans ce décor « Gris Banlieue » où même les cafards semblaient dépressifs, elle resplendissait de son aura « Néon-Wellness ». Elle tenait son iPad Pro comme s’il s’agissait des Tables de la Loi, version 2.0.
— Clara, je ne sais pas ce que c’est, le « scaling », soupira Hugo en frottant ses yeux rougis. Hier, je voulais juste montrer à mon ex que je savais faire des burpees sans m’étouffer. Aujourd’hui, j’ai des gens qui m’envoient des photos de leurs chakras en me demandant si c’est normal qu’ils soient « inflammés ». Je suis prof de gym, pas gastro-entérologue de l’astral.
— Justement ! Marco, apporte-lui le dashboard.
Marco, tapi dans l’ombre du coin cuisine, surgit avec une nervosité de furet sous caféine. Pendant une seconde, ses épaules s'affaissèrent et il frotta ses tempes avec une lassitude désarmante, laissant entrevoir l'ombre de l'étudiant en sociologie épuisé qu'il était avant le culte. Puis, comme si une pile s'était rechargée, il se redressa, les yeux à nouveau injectés de dévotion.
— Maître, les chiffres sont… bibliques. On a dépassé le taux d'engagement du Pape sur TikTok. On a vos Karma Performance Indicators. Regardez votre « Soul Conversion Rate ». On est à 45 %. Quarante-cinq personnes sur cent qui vous voient manger vos céréales en slip décident de s’inscrire à notre programme « Transcendance & Triceps ».
— Mais je ne disais rien de profond ! s’insurgea Hugo. Je disais juste que mon bol était vide !
Clara ne répondit pas. Elle se contenta de faire pivoter l’iPad vers lui. Une courbe rouge sang grimpait de façon indécente. Le silence qu’elle laissa planer amplifia l’absurdité de la scène jusqu’à la rendre vertigineuse.
— C’est l’allégorie de l’ego dépouillé de ses artifices lactés ! intervint Marco, l’écume aux lèvres. Les adeptes ont adoré.
Soudain, une notification stridente retentit sur l'appareil de Clara. Elle consulta l'écran avec une satisfaction chirurgicale.
— Parfait. Ton métabolisme est synchronisé avec l'actualité. La pizza que tu as commandée vient d'entrer dans le périmètre GPS. On va intégrer sa dégustation au conducteur du JT de 20h demain. L'acte de manger devient une performance politique.
La porte s’ouvrit sur un livreur hébété. Marco s’empara des boîtes comme s’il réceptionnait des reliques sacrées. L'odeur de fromage industriel et de gras de cuisson envahit l'espace.
— Regardez cette géométrie ! s'extasia Marco. C'est une transsubstantiation lipidique, Maître. Le gluten devient Verbe.
Hugo attrapa une part, la pâte s’affaissant sous le poids d’un fromage dont l'origine biologique restait à prouver.
— Je suis une fraude, Clara. Je suis une coquille vide. Je vous hais, toi, tes smoothies au kale et ton vocabulaire de start-up de l’au-delà !
Clara nota quelque chose sur son écran sans même sourciller.
— Excellent. L’Authenticité de la Misère. Marco, note : « Campagne de Q3 : La Vacuité du Prophète ». On va vendre le dénuement sélectif. En nous méprisant, Hugo, tu augmentes ton aura de Maître Insaisissable. Ton taux de rétention vient de prendre 12 points. Tu es un génie du marketing organique sans même le savoir.
Hugo réalisa avec une horreur glacée qu’il était piégé dans une cellule dont les barreaux étaient faits de « likes ». Chaque tentative de rébellion était digérée, monétisée, puis recrachée sous forme de vérité spirituelle. Il se laissa tomber sur son canapé-lit. Son dos le faisait souffrir, une scoliose certifiée « intensité 8 ».
— On va scaler ton illumination, murmura Clara en se dirigeant vers la porte, laissant derrière elle une traînée d’ambition et de parfum de luxe. Demain, on transforme le mouvement « Amen & Abdos » en licorne. Une start-up valorisée à plus d’un milliard. Sauf qu’au lieu de vendre des logiciels, on vend le Salut. Et c’est défiscalisé si on appelle ça une religion.
Elle sortit, suivie par un Marco qui embrassa le cadre de la porte. Hugo resta seul dans la lumière mourante de sa ring-light. Son téléphone vibra. Une notification de fan : « Votre colère de tout à l'heure m'a guéri de mon eczéma. Merci Maître. »
Il eut envie de pleurer, mais il savait que s’il le faisait, Marco reviendrait pour filmer ses larmes et Clara les vendrait comme de « l’Eau Bénite de Résilience » à 15 € les 50 ml. Il se tourna vers la petite table basse où trônait une bouteille déposée par Clara.
— Marco ! cria-t-il d'une voix brisée. On n'a plus de Coca ?
La voix de Marco résonna depuis le couloir, lointaine et extatique :
— Clara l'a remplacé par de l'eau de source activée au quartz, Maître ! Le sucre est une vibration trop basse pour votre nouveau palier de conscience !
Hugo fixa la bouteille d'eau transparente. Il referma les yeux, prisonnier volontaire d'un monde où même sa soif était devenue un levier de croissance. C'était le coup de grâce. Il était le Maître de l'Humilité, et c'était putain de fatigant.
Le Miracle de la Tendinite
L'air du quartier général de « l’Axe du Muscle » — un ancien entrepôt de stockage de pneus reconverti en temple de la transcendance par le fer — vibrait d'une fréquence basse, le genre de bourdonnement qui vous donne l’impression que vos propres molécules essaient de s'enfuir par vos pores. Clara avait fait installer des purificateurs d’air qui recachaient une fragrance baptisée « Respire le Succès », un mélange suspect de pin sylvestre, d’ozone et de sueur de milliardaire.
Moi, j’étais assis sur un tabouret en résine époxy immaculée, le cul serré, dans un débardeur en fibres de bambou compressées qui me coûtait probablement le prix de trois mois de loyer dans mon studio de l'angoisse. Mon studio, mon sanctuaire de papier peint jauni et d'odeur de soupe en brique, me manquait. Là-bas, au moins, la seule chose que je devais « manifester », c’était le courage d’ouvrir ma boîte aux lettres pour y trouver des factures d’électricité impayées.
— Hugo, détends tes trapèzes. Tu as l’air d’un cintre à qui on aurait injecté de la cortisone, murmura Clara à mon oreille.
Elle ne me regardait pas. Elle fixait son iPad Pro avec la ferveur d’un croisé examinant le Saint-Suaire, mais en version 5G.
— Clara, je ne peux pas faire ça, chuchotai-je. J’ai les mains moites. Si je touche ce type, je vais lui laisser une trace de transpiration en forme de continent africain sur son t-shirt à huit cents balles. C'est pas mystique, c’est juste dégoûtant.
— C’est de l’huile sainte exogène, Hugo. Réveille-toi. On est à deux doigts du *Series A* spirituel. Kevin-Vlog est là. Il a quatre millions d'abonnés, une montre connectée qui analyse son taux de cortisol en temps réel et, surtout, une tendinite au coude gauche qui résiste à tout depuis six mois. S’il tweete que tu as « débloqué son flux énergétique », on dépasse la capitalisation boursière du Vatican avant la fin de la semaine.
Marco, mon premier disciple, celui qui passait son temps à sniffer l’air derrière moi pour essayer de capter des « phéromones de sagesse », surgit de derrière un extracteur de jus chromé. Il tenait un verre rempli d'un liquide trouble.
— Buvez, Maître. C'est un élixir de baies de Goji fermentées dans le regret des incroyants, annonça-t-il d'une voix de fausset. J’ai disposé les cristaux de sel rose de l'Himalaya autour du rack à haltères. L’ionisation est optimale. Hugo, votre aura est... elle est... mauve électrique aujourd'hui. C'est le signe du Grand Alignement.
— C’est juste le reflet des lumières ultraviolettes sur mon débardeur, Marco, soupirai-je. Et arrête de me coller, tu sens la levure de bière.
Kevin-Vlog entra dans la pièce. Il ne marchait pas, il glissait, porté par une paire de baskets futuristes dont la semelle semblait faite de nuages de guimauve et de technologie de la NASA. Kevin était l’archétype de l’homme moderne : une barbe taillée au laser, une peau si lisse qu’on aurait pu faire un billard dessus, et un regard vide, le regard de quelqu’un qui a passé trop de temps à se regarder dans l’objectif frontal de son iPhone.
— Namasté, les gars, lança Kevin d'une voix monocorde, tout en faisant un salut vulcain avec un sourire de façade. Clara, ton prophète de la gonflette, il est en ligne avec mes valeurs de durabilité émotionnelle ?
Clara sourit. C’était son sourire de « requine qui vient de repérer un phoque blessé ».
— Mieux que ça, Kevin. Hugo ne parle pas aux valeurs. Il parle aux tissus conjonctifs. Hugo, montre-lui.
Je me levai, les jambes en coton. La lumière crue des néons violets, si intense qu'elle semblait faire ressortir les pellicules de l'âme, me donnait l'impression d'être une viande sous vide dans un supermarché de l'au-delà. Je devais « bénir » le coude de Kevin.
— Écoute, Kevin... commençai-je, en m’approchant de lui. Je suis juste... enfin, la vidéo, c’était un malentendu...
— Incroyable, coupa Kevin, les yeux écarquillés. L'humilité radicale. Le dépouillement de l'ego. Tu entends ça, Marco ? Il déconstruit le mythe du sauveur pour mieux nous reconstruire en Lego de la conscience.
Clara me poussa discrètement dans le dos. Je trébuchai. Mon pied heurta un bidon de 5 kilos de protéines « Saveur Licorne Étoilée » qui traînait là. Pour ne pas m’étaler lamentablement sur la surface époxy qui rejetait toute friction de la réalité, je tendis les bras. Ma main droite, moite et tremblante, vint s’écraser avec la précision d'un fer à repasser sur le coude gauche de Kevin. Il y eut un bruit sourd, un « splat » humide de peau contre peau.
— Oh merde ! m'exclamai-je. Pardon, je... je glisse, ce sol est une patinoire à huile de coco.
Kevin resta immobile. Ses yeux se révulsèrent légèrement. Un silence de mort tomba sur l'entrepôt, seulement rompu par le ronronnement de l'extracteur de jus broyant impitoyablement du céleri bio.
Marco tomba à genoux.
— La Transmutation Isométrique du Trauma ! hurla-t-il. Regardez ! Le Maître a absorbé la souffrance fibreuse !
Kevin commença à respirer très fort. Il bougea son bras. Lentement. Puis plus vite.
— C’est... c’est pas possible, murmura-t-il. Je ne sens plus rien. C'est comme si une vague de chaleur mentholée était descendue de ta main pour reprogrammer mes cellules. Mec ! Tu as hacké ma tendinite !
— IL L'A FAIT ! hurla Kevin en lançant un Live Instagram. « YO LES GAINS-FRIENDS ! ON EST EN DIRECT AVEC LE MESSIE DES ABDOS ! IL VIENT DE POSER SA MAIN SUR MON COUDE ET JE PEUX À NOUVEAU FAIRE DES BURPEES SANS PLEURER ! C’EST LE MIRACLE DU 93 ! »
Clara s’approcha de moi, le visage rayonnant d’une lumière sombre.
— Bravo, Hugo. Tu viens de faire passer notre coût d'acquisition client de douze euros à zéro.
Je reculai, cherchant une sortie, mais je fus stoppé net par l'arrivée d'un homme imposant. Le Dr Larivière ne marchait pas, il découpait l'espace. Il portait un costume si tranchant qu’il aurait pu découper son propre budget de santé. Il s’approcha de Kevin et commença à examiner son coude avec l'intensité d'un archéologue trouvant un iPhone dans une pyramide.
— C'est fascinant, dit-il d'une voix clinique après quelques tests. L'inflammation semble s'être résorbée de manière endogène. La micro-circulation est boostée. Hugo, quelle fréquence avez-vous utilisée ?
— La fréquence du ridicule ? suggérai-je. Écoutez, docteur, je suis un prof de sport au chômage...
— Voyez ! s'extasia Kevin en cadrant mon visage déconfit. « L’humilité ! Il dit qu’il ne fait rien ! C’est ça la vraie puissance : l’absence d’intention ! »
Larivière, l'homme de science, commença à froncer les sourcils, mais pas de doute : il vacillait. Dans l'agitation, il bouscula son propre matériel et glissa de manière spectaculaire, s'étalant de tout son long.
— Mon dos... gémit le grand chirurgien. Une hernie discale foudroyante... L4-L5...
Clara me poussa vers lui.
— Hugo. Pose tes mains. Maintenant. Si le monde veut un miracle, on lui donne une usine à miracles.
Je m'agenouillai devant Larivière. Mes mains touchèrent ses lombaires. Un « crac » sonore retentit — mon propre coude qui lâchait sous le stress. Larivière sursauta, se redressa d'un bloc et toucha ses orteils avec une souplesse de chat.
— La douleur... elle a disparu, murmura-t-il, les yeux soudainement brillants d'une lueur fanatique. C’est la Théorie de la Compensation du Messie ! Notez ça !
La porte de l’entrepôt s’ouvrit avec fracas. Sophie Langlois, la journaliste vedette de « Vérité & Santé », entra, suivie d’une armée de clones en élasthanne prêts à se rompre les ligaments croisés pour une bénédiction en Bluetooth. Elle ne cherchait pas la fraude ; elle cherchait déjà l'exclusivité.
— Maître Hugo ! lança-t-elle, déjà conquise par l'aura de profit qui émanait de Clara. On dit que vous réparez les âmes en même temps que les ménisques. Quelle est votre première parole pour la France qui souffre ?
Je regardai la caméra, puis mon gobelet vide.
— Buvez de l'eau, dis-je d'une voix morne. Et n'oubliez pas de contracter les abdos. La vérité est dans le gainage profond.
Marco s'effondra en larmes. Clara signait déjà des contrats dans le vide. Je me rassis sur mon banc de musculation, épuisé.
— Marco ? murmurai-je.
— Oui, Maître ?
— Apporte-moi un rhum. Un vrai. Je crois que je viens de transformer mon chômage en religion mondiale, et j'ai besoin d'un anesthésiant qui ne soit pas chargé en ions négatifs.
L'Ex-Facteur
L'odeur de la « Transcendance Azur » — un mélange breveté d’huile essentielle de lavande bio et de sueur de triathlète en plein sevrage de caféine — flottait dans l’air de l’Entrepôt Alpha. On n’appelait plus ça un « gymnase », encore moins un « hangar ». C’était le « Sanctuaire du Core », un espace où le béton ciré brillait plus que l’avenir de n’importe quel diplômé en philosophie. Les LED violettes, dissimulées derrière des panneaux de polycarbonate givré, donnaient à Hugo l’impression d’être enfermé à l’intérieur d’un flacon de gel douche pour homme « Force Arctique ».
Hugo était assis sur un cube de plyométrie en chêne massif, les épaules voûtées sous son sweat-shirt en coton bio qui grattait. Il se sentait environ aussi prophétique qu’un vieux poireau oublié dans le bac à légumes. À côté de lui, Marco, son « Premier Éveillé », était en train de polir amoureusement les haltères en néoprène avec un chiffon en microfibres, comme s’il s’agissait de reliques saintes contenant les cendres de l’Olympisme.
— Le vide, Hugo. C’est ça que je vois dans tes yeux aujourd’hui, murmura Marco avec une ferveur qui frisait l’arythmie cardiaque. C’est le Vide Fertile. Tu n’es même plus là. Tu es déjà dans la stratosphère de la pleine conscience. Ou alors c’est la cure de jus de céleri d’hier ? Ton transit est une parabole, Maître.
Hugo soupira, un son qui ressemblait au dégonflement d'un vieux matelas pneumatique.
— Marco, j’ai juste faim. Et j’ai une crampe au mollet gauche qui me fait voir la Vierge Marie en legging de sport.
— Magnifique ! s’extasia Marco en griffonnant frénétiquement sur sa tablette. « La Douleur est une Vision ». Je le poste direct sur le canal Telegram des Adeptes de Niveau 3.
C’est à ce moment précis que les doubles portes vitrées de l’entrepôt s’ouvrirent avec le fracas métallique d'un coffre-fort de la Silicon Valley. Clara entra, talons aiguilles claquant sur le béton, suivie d’une silhouette qui fit remonter l’intégralité du petit-déjeuner protéiné d’Hugo dans son œsophage. Clara rayonnait. Elle tenait un iPad comme s’il s’agissait des Tables de la Loi, version 5G.
— Hugo, ton interface me semble mal optimisée ce matin, lança Mélanie en guise de salut.
Hugo se figea. Mélanie. Son ex. Celle qui l’avait largué parce qu’il « manquait d’ambition verticale ». Elle n’avait pas changé, créature de pure efficacité aux cheveux si lisses qu’ils auraient pu servir de niveau à bulle.
— Salut, Hugo, dit-elle d’une voix parfaitement calibrée pour les podcasts de productivité. Je ne suis pas là pour le sport. Je suis là pour le scale. On va lancer un deep-dive synchronique sur ton image. Clara m’a montré tes metrics : ton taux de conversion sur la vidéo où tu pleures en mangeant un shaker de whey est phénoménal. On va packager ton low-potential en un asset de disruptivité passive.
— Mélanie ? bafouilla Hugo. Tu détestais le sport. Tu disais que les gens qui transpirent sont des « erreurs de conception hydraulique ».
— Je ne regarde plus les corps, Hugo, je regarde la data-spirituelle, trancha-t-elle en sortant un carnet de notes minimaliste. On abandonne le côté « prof de sport sympa » pour aller vers le « Messie de la Vulnérabilité Musclée ».
Hugo tenta de se lever pour protester, mais son legging en fibre d’eucalyptus — censé transformer la tristesse en chaleur corporelle — s’était entortillé d’une manière si complexe qu’il resta bloqué dans une posture de yoga involontaire et grotesque, le genou coincé derrière l'épaule.
— Regardez ! s’enthousiasma Marco. Le Maître s’auto-entrave pour illustrer les chaînes du consumérisme ! C’est une performance de slapstick métaphysique !
Soudain, un court-circuit fit grésiller les LED violettes. Le Sanctuaire fut plongé dans une lumière stroboscopique erratique, transformant la panique d'Hugo en une scène de boîte de nuit cauchemardesque.
— Mélanie, je ne suis pas un produit, gémit Hugo depuis sa position contorsionnée. Je suis juste un mec qui a mis des poids en polystyrène sur sa barre pour t'impressionner ! C'était un mensonge !
Clara fronça les sourcils, mais Mélanie ne cilla pas. Elle nota furieusement :
— « L’Honnêteté du Polystyrène : Construire son Ego sur des Bases Légères ». C’est brillant, Hugo. On va en faire un slogan pour nos tapis de yoga en plastique recyclé. On appellera ça « Dust & Dew ».
— Je veux rentrer chez moi, supplia Hugo. Je veux retrouver mon papier peint jauni et mes pâtes au beurre.
— Trop tard, intervint Clara en lui posant une main glaciale sur l’épaule. Tu es sous contrat. Et Mélanie a déjà booké un shooting « Renaissance » dans un entrepôt désaffecté de Berlin. Tu vas devoir avoir l’air triste, mais d’une tristesse qui donne envie d’acheter des compléments alimentaires à 80 euros le pot. Quelque chose de Wellness Goth.
Hugo ferma les yeux. Il se voyait déjà, devenir l’icône d’un mouvement dirigé par une ex qui le traitait comme un actif toxique.
— Allez, debout le Messie, lança Mélanie en lui tapotant la joue avec son stylo. Le monde attend sa dose quotidienne de néant. Et n'oublie pas : souris avec ton âme, pas avec tes dents. Les dents, ça fait trop vendeur de voitures. On veut du mystique, pas du commercial.
Hugo se releva péniblement, ses articulations craquant dans le silence recueilli du temple. Il prit le shot d'herbe de blé des mains de Marco et l'avala d'un trait. C'était amer, herbeux, et ça avait le goût de la trahison.
— C'est parti, murmura-t-il pour lui-même. Amen et Abdos.
Il s’avança vers l’objectif de la ring-light, traînant la jambe avec une lourdeur dramatique. Marco tomba à genoux, submergé par l'émotion.
— Il marche ! Regardez ! C'est la Marche de l'Inévitable !
— Non Marco, soupira Hugo sans se retourner. C'est juste la marche d'un homme dont le transit réclame son indépendance.
Mais personne ne l'écoutait. La machine était lancée. Le marketing de l'âme avait trouvé son champion, et ce champion n'avait même plus la force de dire non. Hugo était piégé dans sa propre imposture, et le pire, c'est que le packaging était magnifique. Le chapitre de sa vie normale était définitivement clos. Il était maintenant une icône, une fréquence, un asset. Et tandis que les flashs commençaient à crépiter, il sentit la fibre de son legging chauffer contre sa peau. Sa tristesse était enfin rentable.
Kebab-Gate : La Tentation
La ruelle sentait ce qu’on appelle pudiquement le « réalisme urbain » : un mélange complexe d’urine séchée, de carton détrempé et de l’odeur de friture qui s’échappait de la hotte fatiguée du « Bosphore Royal ». C’était mon sanctuaire. Mon jardin des oliviers, version huile de palme et broche de dinde suspecte.
J’étais là, accroupi derrière une benne à ordures, tenant entre mes mains moites le Graal de la déchéance : un kebab complet, supplément frites à l’intérieur, sauce algérienne dégoulinante. C’était beau. C’était gras. C’était tout ce que Clara m’avait interdit au nom de la « Pureté Métabolique » et de la « Scalabilité de l’Âme ». Depuis trois semaines, mon corps n’était plus qu’une cathédrale de vide où chaque gargouillis résonnait comme un appel au secours.
La première bouchée fut une épiphanie. La viande, dont la traçabilité était probablement un secret d’État, fondit sur ma langue dans un déluge de glutamate. J’en avais sur le menton. J’en avais sur mon hoodie à cent cinquante balles brodé d’un « A&A » en fil d’or. J’étais un dieu en train de s’enfiler un sandwich à sept euros, et c’était le meilleur moment de ma semaine de Messie.
— Maître ?
La voix était un souffle de terreur et d’adoration. Je m’immobilisai, un morceau d’oignon cru suspendu à ma lèvre. Lentement, avec la grâce d’un coupable pris en flagrant délit de vie normale, je tournai la tête. C’était Kevin. Enfin, « K-Vin ». Un de mes plus fervents adeptes, le genre de type qui s’infligeait des séries de cent burpees en récitant mes tweets. Il tenait son iPhone comme une relique. Le flash me brûla la rétine.
— Vous… vous mangez du gras ? balbutia-t-il, les yeux écarquillés par une émotion oscillant entre l’extase mystique et le traumatisme profond.
— C’est une expérience, Kevin, tentai-je, la bouche pleine de pain pita. Une descente aux enfers nutritionnelle pour mieux comprendre la souffrance du peuple.
Mais Kevin ne m’écoutait plus. Ses doigts volaient sur son écran.
— « Le Maître absorbe le Mal », murmura-t-il. « Hugo se sacrifie dans la fange pour nous montrer le chemin de la rédemption par le lipide. » #KebabSacré #LeMessieDesFrites.
Le « tchi-tching » de l’envoi retentit comme un glas. Trente minutes plus tard, le siège social d’Amen & Abdos — un entrepôt de pneus transformé en loft minimaliste — ressemblait à un centre de crise après une attaque nucléaire. Clara faisait les cent pas sur le béton ciré, ses talons aiguilles claquant comme des coups de fouet. Elle serrait son extracteur de jus comme si elle voulait l’étrangler.
— Hugo, explique-moi le concept, dit-elle sans me regarder. Est-ce que tu essaies de faire chuter le cours de l’action ou es-tu juste un crétin fini qui ne sait pas gérer une pulsion de glucides ?
— J’avais une faim humaine, Clara. Pas une faim de « guerrier de la lumière ». Juste une faim de type qui n’a pas mangé de sel depuis l’élection de Macron.
Elle se tourna vers moi, ses yeux de requin fixés sur ma tache de sauce algérienne.
— Tu n’as pas le droit d’avoir faim. Tu es un produit de luxe. Est-ce que tu as déjà vu une Ferrari s’arrêter pour faire le plein avec de l’huile de friture usagée ? Le marché veut du muscle sec et de la sagesse éthérée. Et là, le top 1 des tendances sur Twitter, c’est #GrasGourou.
Marco, accroupi dans un coin devant ses écrans, bondit soudain. Sa sueur de geek sentait le café froid et l'angoisse existentielle.
— Non, Clara ! Regarde les datas ! Le segment « Wellness Radical » hurle à l’apostasie, mais les « Papas-Dépression » basculent. Ils ne voient pas un homme qui craque. Ils voient un miracle.
Il projeta les commentaires sur le mur de briques.
*« Il prend le gras sur lui. C’est l’Agneau de la sauce samouraï »*, écrivait @YogaMom77. *« Le Maître descend dans l’arène du quotidien pour transmuter la douleur du monde »*, ajoutait @CrossfitJesus.
Clara s’approcha du mur, son visage se transformant instantanément en calcul froid.
— L’honnêteté est une niche marketing qu’on n’a pas encore exploitée, murmura-t-elle. On va appeler ça… « La Communion de la Graisse ». Marco, prépare un live. On installe Hugo sur un tapis en cachemire avec un bol d’huile d’olive sacrée. Il va en boire une cuillère pour symboliser l'absorption du chaos graisseux.
— Je vais vomir, annonçai-je avec sincérité.
— Tu ne vas pas vomir, tu vas *expurger*, rectifia Clara. Et on vendra les sacs de vomi sous forme de kits de détox « Renaissance ». Quarante-neuf euros le pack de trois.
Elle pianotait déjà sur son iPad.
— Marco, contacte le « Bosphore Royal ». On va racheter sa licence. On lance une franchise de kebabs « Amen & Abdos ». Le « Holy-Bab ». Viande de soja grillée à la flamme spirituelle et sauce blanche au kéfir bio.
Le live commença dix minutes plus tard. Marco m’avait glissé une cuillère en argent massif entre les doigts, un héritage de sa grand-mère qui, selon lui, servait déjà à canaliser les vibrations de la soupe à l’oignon. Sous les projecteurs de 5000 lumens, mon visage nimbé d’un halo violet évoquait un mélange entre un prophète byzantin et un coach de fitness sous ecstasy.
— Mes frères, mes sœurs… commençai-je, la voix tremblante d’une émotion que j’espérais passer pour mystique alors qu’il s’agissait d’une remontée acide féroce. J’ai mangé ce kebab pour que vous n’ayez pas à le faire. Chaque calorie était une prière pour vos artères bouchées par le capitalisme !
Soudain, mon estomac émit un gargouillement sonore, un cri de tuyauterie en fin de vie qui résonna dans le micro haute définition. Le chat s’emballa instantanément.
« LE GURGULE SACRÉ ! », « LE CHANT DES ENTRAILLES ! », hurlaient les abonnés.
— Il a parlé ! s’extasia Marco en se jetant au sol. La vibration sacrée de la digestion !
Clara jubilait dans l’ombre. À la fin du direct, elle me montra son écran : les précommandes pour les « Diamants du Ventre » — de simples pilules de charbon actif à quatre-vingts euros — explosaient. Mais le clou du spectacle nous attendait en bas. Une cinquantaine d’adeptes en leggings de compression faisaient le pied de grue, brandissant des sandwiches dans du papier aluminium comme des cierges.
Une femme s’avança, tenant son kebab avec la piété d'une nonne portant le Saint-Suaire.
— Maître Hugo, je n’ai pas ressenti de joie depuis dix ans. Bénissez mon sandwich.
Je posai ma main sur l’aluminium tiède.
— Madame, ce kebab est une interface. Mangez, et que chaque calorie se transforme en une notification de bonheur.
Elle mordit dedans avec une férocité animale. Autour d’elle, la foule l’imita dans un silence seulement rompu par le froissement du métal. L’imposture était désormais une industrie lourde. Clara s’approcha de mon oreille alors que nous remontions.
— On a un problème de concurrence, Hugo. Jean-Pascal vient de lancer « La Voie du Gluten Sacré ». Il fait des pompes sur des pizzas Regina et il a déjà deux millions de followers. Demain, tu vas devoir guérir un cadre de chez Google en lui faisant la « Communion du Gras ».
— Clara, je ne sais même pas soigner un rhume.
— On s'en fiche. Marco va envoyer des basses fréquences apaisantes, le « Deep Fry Meditation ». Tu lui touches le front avec une frite froide et tu lui dis que son foie est un temple. Sois authentique dans ton imposture, Hugo. C’est la seule sincérité que le marché tolère encore.
Je me rassis sur mon canapé, fixant la tache de graisse sur mon front dans le reflet d'une fenêtre. Je ne voyais pas un prophète. Je voyais un mec de trente-quatre ans dont le seul miracle imminent serait de ne pas maculer son tapis de yoga en cachemire. Mais dehors, la ville réclamait son dû. Le monde avait soif de vérité, mais il avait encore plus soif de frites.
Je redressai mes épaules, contractai mes abdos et affichai mon plus beau regard de vide sidéral. Le spectacle devait continuer.
Amen. Et surtout, Abdos.
L'Inquisition de la Silicon Valley
Le hall d’entrée du siège de *Blue-Karma Capital* ne ressemblait pas à un bureau, mais à l’intérieur d’un iPhone qui aurait copulé avec une forêt tropicale. De l’eau coulait sur des parois en ardoise, des plantes rares mouraient en silence dans des pots en titane, et l’air saturé de santal de synthèse vibrait d’un bourdonnement de serveurs refroidis à l’azote.
Hugo se sentait comme une tache de gras sur une robe de mariée. Vêtu de son jogging fétiche — celui qui arborait un genou élimé et une rémanence olfactive de graillon — il serrait contre lui son sac de sport en nylon qui couinait à chaque pas. À ses côtés, Clara avançait avec la grâce prédatrice d’un grand blanc. Son tailleur-short d’un blanc chirurgical et ses talons claquant sur le béton ciré scandaient une sentence de mort budgétaire.
— Hugo, détends-toi, murmura-t-elle sans bouger les lèvres. Tu es l’Alpha et l’Omega du bien-être disruptif. Si tu transpires, fais en sorte que ce soit de la sueur de cristal. On vise une valorisation à huit chiffres.
Un bip strident retentit dans la poche d'Hugo. Il sortit son téléphone et lut, livide, le message qui s'affichait : *« Hugo, t’es qu’une merde, rends-moi mon mixeur. Vanessa. »*
— Clara, j’ai juste envie de pisser et mon ex veut son mixeur, souffla Hugo. Je devrais être en train de regarder des rediffusions de *Chasse et Pêche* dans mon 22m².
— Ton inconfort est une « friction nécessaire vers la transcendance », intervint Marco, surgissant derrière eux.
Le premier disciple était en phase terminale d’illumination technologique. Il portait un legging de compression si serré qu’on pouvait deviner son groupe sanguin et ses intentions de vote.
— Fréquence vibratoire à 528 Hertz, Maître. Tu répares l’ADN des réceptionnistes rien qu’en respirant. C’est du génie.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le « Sanctum des Data ». Autour d’une table en bois flotté d’une valeur équivalente au PIB du Laos, l'Inquisition de la Silicon Valley attendait. Oubliez les cols roulés gris ; l'esthétique avait muté. Au centre, Tristan-X trônait dans une robe de chambre en fibre de graphène, le teint orangé par des cures de curcuma. À sa gauche, Vax, responsable de l’Éthique Algorithmique, portait une tenue de cryothérapie intégrale à 8 000 euros qui émettait une légère brume de vapeur froide.
— Clara, fit Tristan-X d’une voix monocorde de processeur en surchauffe. Tu nous amènes la « Source ».
Clara fit un geste théâtral vers Hugo, qui tentait discrètement de gratter une tache de sauce samouraï séchée sur son sweat-shirt. La croûte orange fluo, parsemée de grumeaux suspects, résistait avec une ténacité industrielle.
— Voici Hugo. L’homme qui a transformé le burn-out en rebranding spirituel.
Tristan-X se leva, s’approcha d’Hugo et le renifla.
— Il sent… la friture et la détresse, nota-t-il. C’est d’un « bas-prolétariat chic » absolument disruptif. J’aime.
— C’est l’authenticité non filtrée, rebondit Clara. Un taux de rétention garanti chez les millénials qui mangent des céréales au dîner.
Vax se leva, sa combinaison de cryo grincant légèrement.
— Hugo, nous allons procéder au test de « Pureté Scalable ». Entre dans la cabine. L’algorithme va scanner tes micro-expressions. Si tu es le vrai Messie, la machine affichera un vert émeraude. Si tu es une fraude, elle affichera un rouge « Faillite Personnelle ».
Hugo fut poussé dans un tube en verre dépoli. Les portes se fermèrent avec un sifflement pneumatique. À l’extérieur, une perle de sueur perça le fond de teint haute définition de Clara. Elle savait qu’Hugo était une imposture totale. C’était tout son business plan : vendre du vide avec un emballage premium.
— Initialisation du scan, annonça une voix synthétique.
Sur un écran géant, des images défilèrent : un enfant en pleurs, un coucher de soleil sur l'Himalaya, un graphique boursier s’effondrant, une boîte de protéines goût « Cookie-Dough ».
— Réagissez, Hugo ! cria Tristan-X. Donnez-nous votre vérité !
Hugo paniqua. En essayant de prendre une pose inspirée, son jean trop étroit craqua dans un bruit de déchirure sinistre qui résonna dans les enceintes haute fidélité.
— Oh non, pas mon pantalon… gémit-il en se recroquevillant.
Sur les moniteurs, les courbes s’affolèrent.
— Son rythme cardiaque explose ! s’enthousiasma Marco. Il entre en transe ! Il se connecte à la souffrance universelle du textile bas de gamme !
— Regardez ses pupilles, analysa Vax, fascinée. Le graphique de la Bourse ne provoque chez lui qu’un mépris physiologique total.
En réalité, Hugo luttait contre les flatulences provoquées par le jus de chou kale que Clara l'avait forcé à ingurgiter au petit-déjeuner.
— Phase 2 : L’Algorithme Moral, lança Tristan-X. « Si vous avez cent pains et dix mille fidèles, comment optimisez-vous le ROI ? »
Hugo regarda la question, les yeux larmoyants de stress.
— Heu… je mangerais le pain. Parce que si j’ai faim, je ne peux pas aider les autres. Et puis, dix mille personnes dans une boulangerie, c’est dangereux niveau sécurité incendie.
Un silence de mort tomba sur la salle. Clara ferma les yeux, visualisant sa future carrière dans la vente d'assurances pour hamsters. Puis, Tristan-X commença à applaudir lentement.
— Génial. « Le Messie doit d'abord se nourrir pour nourrir le monde ». C’est la métaphore ultime de la survie de l’actif principal. Et la sécurité incendie ? Une critique féroce des régulations étatiques qui freinent la croissance des cultes !
Soudain, les écrans virèrent au violet néon.
— L’algorithme ne comprend pas ! s'écria Vax. Ses réponses sont statistiquement impossibles. Il a hacké le système par sa propre médiocrité. C’est le « Randomized Prophet Factor ».
Hugo, à bout de nerfs, commença à tapoter frénétiquement sur la vitre avec sa bague en plastique gagnée dans un paquet de céréales.
— OUVREZ CETTE PORTE, JE VAIS VOMIR MON JUS DE CHOU !
— Écoutez ! dit Marco en tombant à genoux. Il dit : « Ouvrez la porte de votre perception, car le jus de l’âme est en nous ». C’est le slogan de la décennie !
Les investisseurs se levèrent d'un bond, brandissant des contrats numériques.
— On signe ! On veut des « Holy-Studios » de New York à Tokyo !
La porte s'ouvrit. Hugo s’écroula sur le béton ciré, haletant. Clara se pencha et lui murmura à l’oreille, un sourire carnassier aux lèvres :
— Félicitations, Hugo. Tu es une franchise. On va racheter ton immeuble, ta rue, et ton ex-petite amie rien que pour le plaisir de lui montrer ton nouveau compte en banque.
— Mais… je voulais juste mon chauffe-eau… murmura Hugo dans un dernier souffle.
— On t’en achètera un en or, dit Marco en lui baisant la main. Un chauffe-eau qui purifie l’eau en larmes d’anges.
— On a un problème, Tristan-X, intervint Vax en lisant une petite ligne sur son écran. L’algorithme vient de générer une clause de « continuité opérationnelle après incident biologique ».
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Hugo, relevant un œil terrifié.
— Ça veut dire que si tu meurs, on possède tes droits de résurrection numérique, expliqua Clara en rangeant le contrat. On a déjà prévu un hologramme pour la conférence de presse de demain.
Hugo tenta une dernière négociation :
— Et si je meurs maintenant, je touche quand même le bonus ?
— Seulement si tu restes mort pendant tout le premier trimestre fiscal, Hugo. Détends-toi. Marco, prépare le shake de protéines à la sauce samouraï premium. On a une conférence au sommet de la tour Salesforce dans vingt minutes.
Hugo fut soulevé par deux gardes du corps en costume de yoga et entraîné vers son destin. Dans le hall, l'eau continuait de couler sur l'ardoise, tandis que l'odeur du succès — un mélange de sueur, de chou kale et de désespoir — saturait l'air de la métropole. Le chapitre de l'Inquisition était clos. Celui de la Domination Mondiale venait de s'ouvrir sur un craquement de jean trop serré.
Le Burn-out du Messie
Le papier peint de mon studio, d’un beige que même un salon funéraire en faillite refuserait, semblait se décoller par pure empathie pour mon état mental. Ça sentait la chaussette de sport oubliée dans un sac plastique et le désespoir à l'huile de friture. À l'extérieur, de l'autre côté de ma porte blindée — ma seule frontière entre la vie normale de raté et l'apothéose absurde — le bourdonnement était constant. Un mélange de mantras en sanskrit et de bruits de shakers que l’on secoue avec une ferveur religieuse.
Je regardais mon sac poubelle. Un sac de 30 litres, premier prix, couleur gris anthracite, contenant trois boîtes de pizzas surgelées, des pots de yaourt vides et un ticket de grattage perdant. Pour moi, c’était de l'ordure. Pour les trois mille personnes qui campaient sur le palier et dans la rue, c’était le Saint-Graal emballé dans du polyéthylène basse densité.
Marco, mon « Premier Disciple » — le type qui me suivrait jusque dans les toilettes pour noter la fréquence de mes jets urinaires — était accroupi devant la porte, l’oreille collée au bois.
— Maître, murmura-t-il, les vibrations changent. La foule attend un signe. Ils disent que ton silence est une méditation sur le Vide Absolu.
— Marco, j’ai juste envie de jeter mes poubelles sans finir sur YouTube, soufflai-je en reculant d’un pas.
— Précisément ! s’extasia-t-il en se relevant d’un bond, ses lunettes glissant sur son nez luisant de sueur. « Le Rejet du Superflu ». C’est le titre de ton prochain podcast ! En jetant ces déchets, tu jettes nos péchés lipidiques. C’est... c’est méta-physique, Hugo. C’est du génie.
Soudain, la porte s'ouvrit à la volée. Clara entra, ou plutôt, elle « performa une entrée ». Elle portait un tailleur-pantalon en néoprène violet électrique et tenait son iPad comme si c’était les Tables de la Loi. Elle avait une voix aussi dépourvue d'empathie qu'un répondeur automatique de l'administration fiscale un lundi matin.
— Hugo, on a un problème de scalabilité sur les déchets, lança-t-elle sans même un bonjour. On doit pivoter sur le Sac Poubelle Premium. On appelle ça le « Vortex de la Transmutation ». On a mis en place un système d'enchères en temps réel sur l’appli « Amen & Abdos ». Le contenu de ce sac est actuellement valorisé à 4 500 euros.
Je fixai le sac. 4 500 euros pour des croûtes de pizza et un emballage de jambon périmé.
— Clara, ce n’est pas sain, tentai-je une dernière fois. Je suis un prof de sport au chômage qui a posté une vidéo de pompes en pleurant parce que sa meuf l'a largué. Je ne suis pas un saint.
— Les meilleures religions sont des erreurs algorithmiques qui ont réussi leur levée de fonds, répliqua-t-elle avec un sourire qui aurait pu couper du diamant. Maintenant, mets ton sweat « Gris Banlieue ». Il faut que tu aies l'air authentiquement accablé par la sagesse. L’épuisement, c’est le « Burn-out Chic ».
Elle me poussa vers le balcon. Marco alluma la ring-light. La lumière crue me frappa le visage. Je sortis sur le balcon. Le hurlement qui monta de la rue fut sismique. Je tenais mon sac poubelle à bout de bras. Dans le silence soudain qui suivit, je sentis le poids de l'imposture me briser les lombaires.
— Ceci... commençai-je, la voix tremblante. Ceci n'est que de la merde.
Un murmure d'admiration parcourut l'assemblée.
— Oh mon Dieu, souffla une femme, il parle de la matérialité de l'ego.
— Non ! C’est vraiment de la merde ! Y’a des restes de kebab et un abonnement à Canal+ que j'arrive pas à résilier !
La foule explosa en applaudissements. « L'HUMILITÉ ! LE DÉPOUILLEMENT ! » D’un geste désespéré, je balançai le sac par-dessus la rambarde. Il atterrit sur le toit d'une camionnette de livraison. Immédiatement, une mêlée générale éclata. Des cadres dynamiques en costume-basket et des influenceuses en quête de sens se jetèrent sur le véhicule dans un fracas de tôles froissées.
— On a un reach de 2 millions en trois secondes ! hurla Clara. Hugo, tu es une licorne mystique ! On est en train de disrupter le salut éternel !
Le lendemain matin, mon studio ressemblait à l'intérieur d'un flacon de parfum pour homme bas de gamme. Clara avait fait installer des projecteurs LED pour « uniformiser l'aura du quartier ».
— Hugo ! La presse est là ! cria-t-elle depuis le couloir. *Le Monde* veut savoir si ton choix de ne pas porter de chaussettes ce matin est un message politique contre l'industrie textile ! On va lancer un protocole de bio-hacking du désespoir par le vide gastrique conscient. Marco, apporte le calice !
Marco arriva tenant un gobelet de jus d'herbe de blé activé au charbon végétal. Le liquide était d'un vert si sombre qu'on aurait dit du pétrole récupéré dans un marécage. Je bus. C’était atroce.
— « L'Amertume de la Vérité », s'extasia Marco. Regardez ses traits qui se crispent ! C’est le combat intérieur contre les toxines du capitalisme !
Nous descendîmes. Arrivés dans la rue, la claque fut brutale. Une marée humaine de gens en leggings coordonnés commença à scander mon nom. Clara me fit monter sur une estrade.
— Aujourd'hui..., commençai-je, emporté par une soudaine vague de sincérité suicidaire. Je ne suis pas un messie ! Je suis un prof de gym au chômage qui a besoin d'une thérapie et d'un vrai burger ! Rentrez chez vous ! Soyez juste... normaux !
Il y eut un long moment de flottement. Puis, une voix s'éleva.
— Il se sacrifie pour nous montrer notre propre absurdité ! QUELLE HUMILITÉ !
Je me réfugiai dans mon studio, épuisé. Marco entra peu après, tenant un shaker en acier brossé. À l'intérieur, six glaçons parfaitement cubiques s’entrechoquaient. Je saisis un glaçon et le portai à ma bouche. Le contact glacé contre ma langue me fit l’effet d’un reboot système. Mais au moment où je voulus protester, le froid engourdit instantanément mes mâchoires. Ma langue resta collée au métal du shaker. Je ne pus émettre qu'un gémissement guttural, une sorte de « Grrr-gnn-nhaa ».
— Oh mon Dieu ! s’écria Marco, les yeux révulsés de ferveur. Il canalise le Néant Pré-Verbal ! Il renonce au langage, cette prison de l'intellect !
— Écoutez ce son ! renchérit Clara, déjà en train de régler son micro directionnel. C’est de la bio-résonance de la souffrance. On appelle ça le « Sonic Bio-hacking ». On va sortir un vinyle de ses râles pour la méditation transcendantale du sommeil profond.
Je tentai de m'arracher au shaker, les yeux larmoyants de douleur, mais ils ne voyaient que des « Larmes de Compassion Cristallisée ».
— Hugo, reste dans cette posture, ordonna Clara. Ton visage congestionné est parfait pour la couverture de *Time*. C’est le "Grincement de l'Âme". Marco, assure-toi que la ring-light capte bien le reflet de sa salive sur le métal, ça donne un côté "Sain et Organique".
Le soir tomba, mais pas le silence. Je restai seul sur mon lino à moitié arraché, forcé de faire des séries de crunchs pour évacuer une rage que Clara avait déjà marketée sous le nom de « Dynamique de la Colère Constructive ». Chaque contraction de mes muscles abdominaux envoyait une notification de joie sur les téléphones de milliers de personnes.
Je m'effondrai enfin, le corps tremblant, incapable de savoir si je transpirais de l'eau ou du capital de marque. Je relevai la tête vers Marco, qui n'avait pas lâché son stabilisateur de la journée.
— Marco... soufflai-je dans un dernier râle d'épuisement.
— Oui, Maître ? Tu as une vision ?
— Non... Est-ce que... est-ce que tu as bien cadré ma souffrance ? Le plan était assez serré sur mon désespoir ?
Marco sourit avec une dévotion terrifiante, vérifiant le retour vidéo.
— C'était parfait, Hugo. On voyait chaque pore de ton agonie. Tu n'as jamais été aussi rentable.
Je reposai ma tête sur le sol froid. Le plafond dessinait une fissure en forme de courbe de croissance. J'étais le Messie de la Banalité, et je venais enfin de comprendre que mon calvaire n'était plus une tragédie, mais une performance optimisée pour le prochain trimestre fiscal.
L'IPO de l'Âme
L’air du « Sanctuaire-Box » était si chargé en ions négatifs et en marketing agressif que j’avais l’impression de respirer du Red Bull en poudre. On était loin, très loin de mon studio de 22 mètres carrés où l’humidité dessinait des visages de saints dépressifs sur le papier peint jauni. Ici, le béton ciré brillait comme le crâne d’un coach de développement personnel et les extracteurs de jus chromés vrombissaient avec une ferveur religieuse, transformant des kilos de céleri branche en nectar sacré à douze euros le shot.
Clara marchait devant moi, ses talons aiguilles claquant sur le sol avec la précision d’un métronome réglé sur « Profit Maximum ». Elle portait un tailleur-short en néoprène blanc immaculé, une sorte de mélange entre une tenue de tennis de la Silicon Valley et une robe de grande prêtresse de la tech.
— Hugo, regarde-moi, lança-t-elle sans se retourner, ses yeux rivés sur une tablette transparente où des courbes de croissance grimpaient plus vite qu'un battement de cil de trader sous caféine. Aujourd’hui, on ne vend plus des squats. On ne vend plus de la sueur. On vend de la liquidité existentielle. On lance l’IPO de l’Âme.
— L’IPO de quoi ? bégayais-je en essayant de ne pas trébucher sur mon propre tapis de yoga « bio-dégradable à mémoire de karma ». Clara, je suis prof de fitness. Pas courtier en réincarnation. La dernière fois que j’ai essayé d’investir, j’ai acheté un kebab avec des pièces de dix centimes et le patron m’a rendu la monnaie en tickets de grattage perdants.
Elle s’arrêta net et pivota, me plantant son regard bleu-acier, celui qui vous fait douter de votre propre date de naissance, directement dans les pupilles.
— Hugo. Mon chéri. Mon Messie de la Banalité. Ne sois pas si… analogique. Le monde ne veut plus de conseils pour perdre du gras. Le monde veut un actif financier qui garantit l’accès au Nirvana. C’est pour ça qu’on lance le Token de Transmutation. Un jeton, une burpee, une unité de salut. On a déjà pré-vendu 40 % de la supply à des fonds de pension scandinaves qui cherchent à diversifier leur portefeuille éthique.
— Mais… c’est une crypto-monnaie ? demandai-je, terrifié. Je ne sais même pas comment changer le mot de passe de ma box internet, Clara.
— C’est mieux qu’une crypto, susurra-t-elle en se rapprochant. C’est une Croyance-Monnaie. La valeur du Token est indexée sur ton taux de cortisol. Plus tu es serein, plus les gens achètent. Et pour la cérémonie de clôture ce soir, quand la cloche de la Bourse retentira, tu vas léviter.
Je sentis une goutte de sueur froide glisser le long de ma colonne vertébrale pour aller mourir dans l’élastique de mon legging de compression.
— Léviter. Bien sûr. Pourquoi pas transformer l’eau en smoothie détox tant qu’on y est ? Clara, je pèse 85 kilos de muscles mous et de doutes métaphysiques. La seule chose que je fais léviter, c’est ma facture d’EDF avant qu’elle n’atterrisse dans la corbeille.
— Marco ! cria-t-elle.
Marco surgit de derrière un rack d’haltères en or massif. Il avait l’air d’avoir passé les dernières quarante-huit heures à sniffer des lignes de spiruline. Ses yeux étaient exorbités, ses mains tremblaient sur son clavier rétro-éclairé.
— Le Maître a parlé ! s’exclama-t-il, les doigts s’agitant frénétiquement. « La facture lévite avant de périr. » Quelle métaphore incroyable sur la libération des dettes karmiques !
Au lieu de noter dans son carnet, Marco tomba brusquement à genoux, les yeux embués de larmes de gratitude, avant de dégainer son téléphone pour envoyer un SMS immédiat à un pool d'influenceurs wellness. « Le Token vient de prendre 4 % sur le cours en trente secondes, Hugo ! Les adeptes jettent leurs cartes de crédit dans le broyeur en scandant ton nom ! »
— Marco, non, je parlais juste de mes problèmes de thunes…
— Ta modestie est une arme de destruction massive, Hugo, coupa Clara en me poussant vers la « Suite de Préparation Transcendantale ». Pour la lévitation, ne t’inquiète pas. On a loué l’équipe d’effets spéciaux qui a bossé sur les derniers films de super-héros. Un harnais invisible, du fil de pêche renforcé au kevlar, et un ventilateur géant sous l’estrade. Tu auras l’air d’un ange qui vient de finir un Iron Man.
Elle me laissa seul avec Marco, qui se mit à genoux pour défaire les lacets de mes baskets avec une dévotion qui me mettait profondément mal à l’aise.
— Maître, murmura-t-il, j’ai analysé votre dernier rot après la séance de gainage de midi. Le spectre sonore indique une fréquence de 432 Hertz. C’est la note de l’Univers. On a créé un NFT à partir de l’enregistrement. Il s’est vendu à un prince saoudien pour trois cents éthers.
— Marco, c’était juste le chili con carne de la cantine. Je te jure, je suis une fraude. Une immense, une magnifique, une pathétique fraude.
Marco leva les yeux vers moi, une lueur de fanatisme pur dans le regard.
— Bien sûr que vous dites ça. Le vrai Maître nie sa maîtrise. C’est le paradoxe de la Transmutation. Plus vous dites que vous êtes un raté, plus vous prouvez que vous avez transcendé l’ego. C’est brillant. Clara dit que votre « Personal Branding de la Honte » est le segment de marché le plus porteur de la décennie.
Je m’assis sur un banc en cuir synthétique, la tête dans les mains. L’odeur sucrée-artificielle des protéines en poudre parfum « Vanille Mystique » me donnait la nausée. Dehors, dans l’immense atrium du Néon-Wellness, j’entendais la foule s’amasser.
C’était le moment. Le moment de tout faire péter. L’entrée en bourse allait être le sommet de la montagne, et je comptais bien en descendre en luge, sur les fesses, en criant toute la vérité.
— Marco, dis-je d’une voix que j’espérais solennelle, prépare les micros. Prépare les flux mondiaux. Ce soir, je vais faire une révélation. Une vraie. Pas un truc sur les chakras ou le métabolisme de base. Une confession.
Marco se figea, une expression d’extase pure sur le visage.
— Le Grand Dévoilement… balbutia-t-il. L’Apocalypse de l’Abdo… Je vais prévenir Bloomberg. Ils vont adorer l’exclusivité.
Il s’élança hors de la pièce, me laissant seul face à mon reflet. J’avais l’air d’un type qui avait essayé de récurer le fond d’une poêle brûlée avec son propre espoir. Je sortis de ma poche un petit papier froissé. C’était mon discours. Pas de KPIs, pas de taux de conversion d’âmes. Juste la vérité crue : j’étais un prof de gym au chômage qui avait posté une vidéo de yoga ivre pour essayer de récupérer son ex, Vanessa, qui m’avait quitté pour un type qui faisait du « forest bathing » professionnel.
Le bruit de la foule monta d’un cran. Une musique électro-zen, avec des battements de cœur amplifiés, commença à vibrer dans les murs. Clara repassa la tête par la porte.
— C’est l’heure, Hugo. Le marché attend. La capitalisation boursière de ton âme est estimée à deux milliards de dollars à l’ouverture. Ne foire pas la lévitation. Si tu tombes, on perd 300 points sur le Nasdaq avant même le cocktail.
— Ne t’inquiète pas, Clara, répondis-je avec un sourire crispé qui devait ressembler à un début d'AVC. Ce soir, tout le monde va s'élever.
Je sortis du vestiaire. J'arrivai derrière le rideau de scène. Clara était là, un micro-casque ajusté, donnant des ordres à une armée de techniciens.
— On lance le Token de Transmutation dans T-minus 60 secondes. Hugo, monte sur l’estrade. Marco, vérifie les capteurs de piété.
Je montai sur le podium. En face de moi, une mer de têtes, de téléphones levés, de néons violets. Des écrans géants affichaient mon visage en 4K.
— Mes frères, mes sœurs, mes actionnaires, commença Clara d’une voix qui aurait pu vendre du sable à un bédouin. Nous sommes ici pour assister à la fusion ultime du Capital et du Sacré. Le Profit n’est plus une fin, c’est une prière. Et voici celui qui a ouvert la voie. Le Maître de l’Humilité : HUGO !
Le tonnerre d’applaudissements fut si violent que je crus que le plafond allait s’effondrer. On me fit signe d’avancer au centre de l’estrade. C’était le moment. Le système de câbles invisibles entra en action. Je sentis mes talons décoller de quelques centimètres. La foule poussa un cri d’horreur et d’extase mêlés.
— Regardez ! Il s’élève ! Il s’affranchit de la gravité de ses péchés ! hurla Marco depuis la régie.
Je flottais à un mètre du sol, ballotté par le courant d’air tiède du ventilateur géant. Je pris le micro. Mes mains tremblaient.
— Mes amis… commençai-je, ma voix résonnant avec une profondeur divine. Je dois vous dire quelque chose. Quelque chose d'important.
Le silence qui suivit fut plus lourd qu’une barre de squat chargée à 200 kilos. On aurait pu entendre une protéine se dissoudre dans un shaker à l’autre bout de la salle. Le seul bruit était le léger grincement métallique de la poulie au-dessus de ma tête, un petit "couic-couic" pathétique qui soulignait l'imposture.
— Je ne suis pas un Maître, continuai-je, en ignorant les fils qui me sciaient les aisselles. Je ne suis pas un guide. Tout ce que vous voyez ici… ce Token, ces lumières, cette lévitation… tout ça, c’est de la merde.
Un murmure parcourut l’assemblée. Clara se figea.
— Je vous ai menti ! criai-je, porté par une soudaine poussée d’adrénaline. Je ne sais pas comment atteindre le Nirvana ! Je ne sais même pas comment faire une pompe correcte sans avoir mal aux lombaires ! Je suis Hugo, un type qui vit dans un studio qui sent le moisi et qui commande des sandwichs triangle thon-mayo de station-service parce qu’il a trop la flemme de faire la vaisselle ! Je ne lévite pas, je suis attaché à des câbles de pêche par une psychopathe du marketing qui veut transformer vos économies en tokens inutiles !
Je m’attendais à des huées. Je m’attendais à la fin. Mais le silence persista, mystique, seulement troublé par le crissement rythmique de mon harnais. Puis, un banquier au premier rang se leva. Il avait les larmes aux yeux.
— C’est… c’est magnifique, balbutia-t-il. L’Aveu de la Vanité. La Transparence Totale. Il déconstruit le concept même de Guru pour mieux se reconstruire en tant qu'Idole de la Vérité Nue. C’est du génie marketing ! ACHETEZ ! ACHETEZ TOUT !
— Non ! hurlai-je en pédalant dans le vide. Vous ne comprenez pas ! Je vous insulte ! Regardez le câble ! Là, juste là !
— Oh mon Dieu ! s’extasia une adepte au deuxième rang. Il nous montre ses liens ! Il symbolise les chaînes de notre attachement au monde matériel ! Le Token de Transmutation vient de prendre 12 % !
Clara, voyant la catastrophe se transformer en triomphe financier, s’empressa de reprendre le micro.
— Vous l’avez entendu ! Hugo vient de sacrifier son propre honneur sur l’autel de la Sincérité Disruptive ! Hugo nous prouve que même chargé de nos mensonges, on peut s’élever !
— CLARA, ARRÊTE ! hurlai-je, alors que le technicien des effets spéciaux me faisait monter à trois mètres de haut.
Je tournoyais sur moi-même, tel un poulet rôti métaphysique, devant une foule en délire qui scandait mon nom.
— HU-GO ! HU-GO ! HU-GO !
Je regardai vers le bas. Marco ne notait plus rien ; il pleurait à chaudes larmes, prostré devant son écran, tout en lançant une vente flash de « Fragments du Câble Sacré » en pré-commande.
J’étais piégé. Ma tentative de sabotage venait de devenir la pierre angulaire de ma propre divinisation. La vérité n’était qu’un argument de vente de plus.
— Je démissionne ! criai-je une dernière fois avant que le ventilateur n’aspire un pan de ma tunique, me faisant basculer la tête en bas.
— Regardez ! cria Clara. La Position du Pendu Renversé ! Le sacrifice final ! C’est le signal ! Le Token de Transmutation est officiellement listé à 50 dollars !
Alors que je pendais lamentablement par les pieds à quatre mètres du sol, le sang me montant au cerveau dans un silence religieux haché par les couinements de la tuyauterie, je compris une chose fondamentale : dans ce monde saturé de notifications, la vérité est le mensonge le plus rentable de tous.
Et le pire, c'est que j'avais encore envie d'une pizza. Une vraie. Pas un actif financier, juste du gras et de la pâte épaisse.
Le Grand Démenti Foiré
L’air de l’ancien entrepôt de CrossFit, rebaptisé pour l’occasion « Le Temple de la Latéralité Consciente », vibrait d’une tension si épaisse qu’on aurait pu la découper avec une spatule à protéines. Sous l’éclat bleuté des écrans Retina et les projecteurs LED d’un mauve électrique — la couleur de la « Transformation Ultime » selon le département marketing de Clara — Hugo dégoulinait. Ce n’était pas la sueur sainte d’un athlète en pleine épiphanie, mais la moiteur poisseuse d’un homme qui réalise qu’il est en train de se noyer dans un verre d’eau aromatisé au kombucha.
Il se tenait au centre de l’estrade, un micro-casque serré contre sa joue, face à deux mille personnes vêtues de collants en Spandex compressif dont le prix unitaire aurait pu rembourser la dette publique d'un micro-État insulaire.
— Je suis un menteur ! hurla Hugo, la voix brisée par une sincérité désespérée. Je ne suis pas votre guide ! Je ne suis pas un maître ! Je suis un prof de sport raté qui vit dans vingt mètres carrés qui sentent la soupe en brique, les chaussettes humides et le désespoir !
Un silence de cathédrale retomba sur l'assemblée. Puis, au premier rang, une influenceuse spécialisée dans le « yoga-détox-quantique » laissa échapper un sanglot étouffé, les mains jointes sur son plexus solaire.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, ses yeux noyés de larmes. Regardez cette vulnérabilité. Il assassine son ego en direct. C’est... c’est disruptif.
Hugo écarquilla les yeux. Il fit un pas en avant, manquant de trébucher sur un câble XLR.
— Non ! Vous ne comprenez pas ! Je n’assassine rien du tout ! Je vous déteste ! Enfin, pas vous personnellement, mais ce que vous faites ! Le sport, c’est une torture ! Les burpees sont une invention de l'Inquisition ! Je passe mes dimanches à manger des kebabs en slip devant des rediffusions de jeux télévisés ! Je suis une fraude ! Une imposture totale !
Dans la pénombre des coulisses, Clara, silhouette affûtée dans un tailleur-pantalon en néoprène chirurgical, ne quittait pas des yeux l’écran de sa tablette. Ses doigts survolaient les graphiques comme ceux d'un pianiste virtuose jouant une sonate de pur profit.
— Regarde-moi ça, Marco, chuchota-t-elle sans détourner le regard de la courbe ascendante. Le pic d’engagement est phénoménal. On vient de dépasser le taux de rétention de la keynote d'Apple de 2017. Le concept du « Messie de la Banalité » est en train de se valider en temps réel. C’est du génie. On ne vend plus de la perfection, on vend de la honte premium.
Marco, à côté d’elle, tremblait comme une feuille de papier à rouler dans un courant d’air. Il griffonnait furieusement sur un carnet à spirales, ses lunettes glissant sur son nez luisant.
— « Le kebab est la métaphore de l’âme multi-couche », nota-t-il, la voix chevrotante d'extase. « Le slip est le dépouillement ultime face à la vérité du cosmos ». Clara, il est en train de réécrire les bases de l’ontologie moderne. C'est une Synchronicité Podale Quantique. Il se met à nu. Littéralement, si on ne fait pas attention.
Sur scène, Hugo sentait la panique lui monter à la gorge comme un reflux gastrique après un trop-plein de shaker à la vanille chimique.
— L'autre jour, j’ai fait semblant d’avoir une crampe pour ne pas aider une vieille dame à porter ses courses ! cria-t-il, espérant provoquer au moins un sifflement. Je suis égoïste ! Je suis médiocre ! Je suis le degré zéro de l'humanité !
— OUI ! hurla un homme au milieu de la foule, un trader reconverti dans le maraîchage urbain. TUE LE MOI, HUGO ! TUE-LE POUR NOUS !
Le public explosa en une ovation assourdissante. L’odeur de la sueur humaine, mélangée au parfum coûteux des diffuseurs de bois de santal et à l'hystérie collective, créait une atmosphère de transe.
— Ils ne m’écoutent pas... murmura Hugo dans son micro. Ils sont complètement tarés.
Le son de sa voix, amplifié par les baffles de six mille watts, résonna comme une sentence divine.
— « Ils sont tarés »... répéta Marco dans les coulisses, les yeux révulsés. « L’aliénation mentale comme chemin vers la sagesse ». Il nous dit que notre quête de sens est une folie, et qu'en acceptant cette folie, nous devenons... sains. C’est un Ancrage Tarsien Non-Duel d’une puissance inouïe.
Clara tapota rapidement une commande. Sur les écrans géants, des images de Hugo au ralenti apparurent, saturées de filtres mélancoliques, avec une citation en police Helvetica ultra-légère : « L’IMPOSTURE EST LA SEULE VÉRITÉ ».
— Écoutez-moi bien ! hurla Hugo, tentant le tout pour le tout. Je n'ai même pas posté cette vidéo pour vous ! Je l'ai fait pour rendre jalouse mon ex, Vanessa ! Vous m'entendez ? Vanessa ! Je voulais juste qu'elle voie que j'avais des abdos, alors que c'était juste un éclairage de salle de bain de merde et que je rentrais le ventre à en crever ! Il n'y a pas de spiritualité là-dedans ! C'est juste de la vanité de bas étage !
Un silence de mort suivit. Hugo sentit un espoir fou. C’était trop pathétique, même pour eux. Puis, une voix s'éleva du fond de la salle.
— VANESSA EST UNE ALLÉGORIE !
La foule reprit le cri en chœur.
— VA-NES-SA ! VA-NES-SA ! VA-NES-SA !
Hugo s'effondra sur ses genoux. Il ne voyait pas que derrière lui, Clara venait de lancer la pré-commande des T-shirts « Je suis Vanessa » en coton bio à 85 euros l'unité.
— On est en train de saturer le serveur de paiement, jubila Clara, ses yeux reflétant la froideur aseptisée des surfaces en polymère. Le taux de conversion des âmes est à 92 %.
Quelques minutes plus tard, dans le sas de décompression VIP, Hugo était prostré. Clara entra, impériale.
— C’est fini, Clara, haleta-t-il. J'ai dit que j'étais une fraude !
— Hugo, chéri. En avouant que tu es une fraude, tu prouves que tu es le seul être assez honnête pour ne pas prétendre à la perfection. C’est la méta-honnêteté. Et pour parfaire ton enseignement, j'ai une idée.
— Ah non, pitié...
— Tu as dit sur scène que les gens suivraient n'importe quel abruti. On va tester. Pour atteindre la véritable humilité, l'adepte doit désormais symboliquement digérer son passé.
Hugo, dans un élan de pur sabotage suicidaire, s'empara de sa propre chaussure de sport.
— Vous voulez du symbolisme ? Regardez ! Si vous voulez être libres, mangez vos pompes ! C’est dégueulasse, ça a goût de caoutchouc industriel et de bitume ! C’est stupide !
Il porta la basket à sa bouche et mordit dedans. Le bruit du lacet qui craque entre ses dents et le grincement de la semelle contre ses incisives lui soulevèrent le cœur. Le goût de poussière et de polymère recyclé était une insulte à ses papilles. Il mâcha avec une grimace de dégoût absolu, les yeux révulsés.
Marco tomba à genoux.
— L’Eucharistie de la Semelle ! balbutia-t-il. Il assimile le chemin parcouru !
Clara, les yeux brillants d'une fureur comptable, pianota sur sa tablette.
— Marco, appelle la R&D. On pivote sur la « Sole-Food ». Des chaussures entièrement comestibles en cuir de fruit compressé et protéines de grillons. 450 dollars la paire. « Marchez sur la vérité, puis nourrissez-vous en ».
— Vous êtes des monstres, murmura Hugo en recrachant un morceau de lacet.
Soudain, la porte vola en éclats. Un milliardaire de l'immobilier, Jean-Hubert, se jeta aux pieds d'Hugo.
— Maître ! Ma fille ! Elle ne parlait plus depuis trois ans ! Elle a regardé votre live... au moment où vous avez mordu votre basket, elle a ri et a dit : « Regarde papa, le monsieur mange son pied ! ». Elle est guérie ! Je vous donne mon complexe à Courchevel !
Clara glissa un contrat entre les mains de l'homme éploré.
— Nous acceptons Courchevel, Jean-Hubert. Nous y installerons le « Sanctuaire de la Mastication Sacrée ».
Elle se tourna vers Hugo.
— Prépare-toi. On décolle pour Tokyo dans une heure. On va introduire le concept du « Coussin du Karma » : pourquoi ton gras du bide est en fait un amortisseur spirituel contre les énergies négatives.
Hugo regarda son propre reflet dans le miroir chromé. Il ressemblait à un naufragé du fitness.
— Tokyo ? Mais je ne parle pas japonais !
— Ton silence sera du Zen, Hugo. Et tes bégaiements seront des haïkus. On a déjà vendu les droits de ton silence pour trois millions de yens.
Une heure plus tard, dans le jet privé *Spirit-Air 1*, Hugo était affalé dans un siège en cuir. Le steward lui apporta un plateau d'argent avec une boîte de Pringles.
— Votre « Sel de la Terre », Maître, murmura le steward avec une dévotion quasi érotique.
Hugo croqua une chips. Le bruit résonna dans la cabine pressurisée.
— Écoutez ce craquement, nota Marco pour ses millions d'abonnés. C'est le son d'une certitude qui se brise.
— Clara ? demanda Hugo en regardant les nuages. Si je saute sans parachute, tu diras quoi ?
— Que tu as atteint l’Ascension Désincarnée. Et les droits des funérailles holographiques sont déjà pré-vendus. Tu es plus rentable mort que vif, Hugo. Alors mange tes chips et contracte les fessiers. Le salut est à ce prix.
Hugo ferma les yeux, mâcha son gras trans, et accepta son destin. L’ère du gras spirituel était née, et elle pesait son poids d'or.
L'Avatar Eternel
L’air était chargé d’une odeur de sel marin, de crème solaire périmée et de désespoir tranquille. Hugo, affalé sur un transat dont la toile craquait sous le poids de sa culpabilité, fixait l’horizon avec l’intensité d’un bulot en pleine introspection. L’île s’appelait officiellement « Koh-Lanta-Sur-Budget », un caillou perdu dans les Cyclades où l'on ne trouvait que des chèvres dépressives et des touristes allemands munis de sandales-chaussettes. Hugo tenta une posture d'autorité pour chasser une mouche, mais son dos produisit un bruit de meuble IKEA en fin de vie.
Il était redevenu personne. Un raté magnifique. Un prof d’EPS au chômage dont le seul exploit physique récent consistait à ne pas se noyer en sortant de la baignoire. Il gratta sa barbe de trois jours qui ressemblait désormais à une moisissure de cave mal aérée, loin de l’attribut de puissance virile du « Prophète de la Fibre ».
— Liberté, murmura-t-il à une chèvre qui passait par là. Tu sais ce que c’est, toi ? Le luxe de ne pas être un vecteur de croissance ?
La chèvre mâcha un morceau de plastique avec un mépris souverain. C’était ça, le vrai bonheur : être ignoré par un caprin. Mais le destin, ou plutôt Clara, avait l’horreur du vide et une passion malsaine pour le Wi-Fi satellite.
Soudain, sur la terrasse du « Zen & Gin », un écran géant s’alluma avec le bruit caractéristique d’une explosion nucléaire de marketing. Les enceintes crachèrent un beat de techno-méditative. Sur l’écran, une image en 8K apparut. C’était lui, mais dans une version optimisée par le cloud. Les épaules étaient deux fois plus larges, les dents brillaient d’un éclat blanc-startup, et son regard possédait une « Gravité Spirituelle » qu’Hugo n’atteignait d’ordinaire qu’après trois pintes de Guinness.
C’était « L’Avatar Éternel ».
— « Citoyens du bien-être, votre quête ne dort jamais », déclara le double numérique d'une voix de velours robotique. « Je suis l’algorithme de votre salut. »
Hugo restait pétrifié, une main plongée dans un sac de chips bon marché. Autour de lui, des touristes en leggings fluo se mirent à genoux.
— Regarde, chuchota l’une d’elles, les yeux humides. Le Grand Architecte de la Protéine nous parle. Il a l’air si… immatériel.
Hugo avait envie de hurler qu'il était là, à dix mètres, avec sa tache de ketchup sur son t-shirt Décathlon, mais face à l’image parfaite de son double, sa réalité physique n’était qu’un bug dans la matrice. Son téléphone vibra alors avec la violence d’un marteau-piqueur. Le visage de Clara apparut en FaceTime.
— Hugo ! Chéri ! Tu as vu le lancement ? Les KPIs explosent ! On a un taux de rétention spirituelle de 98% sur la version bêta du Messie Virtuel !
— Clara, je suis sur une île déserte. Pourquoi est-ce que tu as fait un Hugo en pixels ?
— Oh, sois pas vieux jeu. Le « toi » organique était trop instable. Tu as des besoins physiologiques embarrassants. Tu manges. Tu dors. Tu as des doutes existentiels le mardi soir. C’est mauvais pour le branding. Le Hugo IA, lui, ne réclame jamais de pause syndicale et il peut coacher douze millions de personnes simultanément sans transpirer. On l’a appelé le « Deep-Guru ». Tu es officiellement à la retraite, Hugo. On a déjà vendu les droits de tes futures épiphanies à une chaîne de streaming coréenne. Namasté, pauvre nase !
Elle raccrocha. Hugo resta planté là, seul avec sa médiocrité redevenue absolue. Il soupira, un peu soulagé. Il allait s’acheter une bière bien fraîche, un truc bien calorique, et oublier qu’il avait un jour été le centre de l’univers. Il se dirigea vers le petit bar de plage, un cabanon tenu par un local sculpté dans du cuir de chameau.
— Une bière. La plus grosse. La moins diététique possible.
Le barman posa la pinte.
— Dix euros, l'ami.
Hugo sortit sa carte bleue usée. Il l’inséra dans le lecteur.
*ENTRER CODE.*
Hugo bloqua. Pendant six mois, Clara avait tout payé via des comptes « Entreprise ». Son code PIN s’était dissous dans le cloud, aspiré par les algorithmes de rétention. Il tapa 1-2-3-4.
*CODE ERRONÉ.*
— Allez, réfléchis… sa date de naissance ? La date de son premier échec au concours de prof de sport ?
Il tapa 0-9-1-0.
*DEUXIÈME ESSAI ERRONÉ. ATTENTION : DERNIÈRE TENTATIVE.*
La sueur commença à perler sur son front. Une sueur froide, celle du type qui va finir par faire la plonge pour une pils tiède. Sur l’écran géant, l’Hugo Virtuel levait les bras au ciel :
— « Libérez-vous des besoins matériels ! L'abondance est en vous, pas dans votre compte en banque ! »
— Ta gueule, Hugo ! hurla le vrai Hugo à l'écran.
— Monsieur, l'homme sur l'écran est un dieu, intervint le barman. Vous, vous ressemblez au type qui vient ramasser les poubelles après la fête. Payez, ou sortez.
C’est là qu’il vit Marco. Le premier disciple était assis sur le sable, portant un casque de réalité virtuelle. Hugo l’attrapa par l’épaule.
— Marco ! J’ai besoin d’argent. Donne-moi dix balles pour une bière.
Marco le regarda avec une pitié profonde.
— Oh, Maître… Quel test incroyable. Vous simulez la pauvreté pour nous enseigner le détachement ! C'est du génie marketing de niveau 5 !
— Marco, c'est pas un test. Je n'ai plus de code PIN.
— Je ne peux pas, Maître. J'ai tout converti en « Ab-Coins ». Clara a dit que l'argent liquide était « basse fréquence ». Désormais, on paye tout avec nos calories brûlées. Si je veux t'acheter une bière, je dois faire deux cents pompes devant le terminal de paiement.
Hugo regarda le terminal. Effectivement, il y avait un capteur de mouvement à côté de la caisse. Le monde était devenu un immense studio de fitness géré par une intelligence artificielle, et Hugo en était devenu le premier forçat.
— Pousse-toi, Marco.
Hugo se mit en position de planche devant le barman. Et il commença. Un, deux, trois… À chaque mouvement, ses articulations craquaient, rappelant à l'univers qu'il n'était qu'un homme de trente-quatre ans en mauvaise forme. À chaque montée, il voyait son avatar sur l'écran faire la même chose avec une grâce infinie.
— Quatre-vingt-douze… grogna Hugo.
— Plus bas, Monsieur, dit le barman. Le capteur ne valide pas si la poitrine ne touche pas le sol. On veut de l'engagement, pas de la figuration.
Hugo toucha le sol du nez. Le capteur de la bière n'enregistra qu'une demi-pompe. L'Avatar, lui, venait de valider son premier million de pompes dans le Cloud.
Alors qu'il atteignait enfin la centième, le visage rouge comme une tomate trop mûre, une notification retentit sur tous les téléphones de la plage. L'Avatar sur l'écran s'arrêta de bouger.
— « Mes enfants, commença l'Hugo 2.0, je viens de recevoir une mise à jour. Le sacrifice physique est désormais obsolète. Pour accéder à la phase 2, le prix de l'âme vient d'augmenter de 15 %. »
Hugo s'effondra sur le sable, le nez dans la poussière, à deux pompes de sa bière. Le barman retira la pinte du comptoir.
— Désolé, le cours du Ab-Coin vient de s'effondrer. Maintenant, c'est trois cents pompes pour une bière. L'inflation, vous savez ce que c'est...
Hugo ne répondit pas. Il ferma les yeux. Un crabe s'approcha de lui, agrippa sa carte bleue avec une pince vigoureuse et entama une marche latérale décidée vers un trou dans le sable, utilisant le plastique doré comme un bouclier.
— Maître ? murmura Marco. L'Avatar vient d'annoncer que vous entriez dans un silence sacré de quarante jours. C'est ultra-disruptif ! On va vendre des retraites basées sur le mutisme total !
Hugo regarda le crabe disparaître avec son dernier lien vers le système bancaire. Il se laissa recouvrir par la marée montante, redevenant une simple donnée brute, inexploitable et délicieusement anonyme.
— Dis-leur que je fais mieux, Marco. Dis-leur que j'entre dans un silence éternel. Le genre de silence qu'on n'obtient que quand on n'a plus rien à vendre.
Il ferma les yeux, bercé par le ronronnement des serveurs lointains qui continuaient de construire son éternité, tandis que son corps organique savourait enfin le luxe suprême : ne plus avoir besoin de réussir sa vie.