Mères Sous Tension
Par Seb Le Reveur — COMEDIE
Le cuir du SUV Volvo XC90 sentait encore le succès. C’était une odeur tenace, un mélange de privilège héréditaire et de cire d’abeille haut de gamme. Sophie agrippait le volant comme si elle pilotait un avion de chasse en pleine décompression explosive. À travers le pare-brise, le parking du « Disco...
Le prix de l'excellence
Le cuir du SUV Volvo XC90 sentait encore le succès. C’était une odeur tenace, un mélange de privilège héréditaire et de cire d’abeille haut de gamme. Sophie agrippait le volant comme si elle pilotait un avion de chasse en pleine décompression explosive. À travers le pare-brise, le parking du « Discount Max » ressemblait à un dépotoir social sous une lumière crue qui ne pardonnait aucune ride, aucune rayure sur la carrosserie.
Elle venait de quitter le bureau de Madame de Saint-Pons, la directrice de l’Excellence Académique. Le chèque pour le trimestre de Jules et Mathilde avait été rendu avec la délicatesse d’un gant de boxe en soie. « Un incident technique, sans doute, Sophie ? » avait susurré la directrice, ses yeux rivés sur le sac Kelly de Sophie, dont le fermoir en or semblait soudain crier à l’imposture. Sophie avait souri. Un sourire de façade, aussi solide qu’une promesse électorale.
Elle coupa le contact. Le silence qui suivit fut pire que le bruit de la ville. C’était le silence d’un compte en banque à découvert de 14 000 euros.
Une portière claqua. Leila s’installa sur le siège passager. Elle portait son tailleur de combat, celui de ses années de juriste d’affaires, mais un fil blanc dépassait de son ourlet. Une trahison textile.
— On est au complet ? demanda Leila. Sa voix était un scalpel.
— Claire arrive. Elle cache sa voiture derrière les bennes. Elle a peur qu’on l’identifie ici.
Leila sortit un miroir. Elle inspecta son visage avec une rigueur médico-légale.
— Le comité de quartier débat de la hauteur des haies de cyprès. Personne ne regarde en bas, Sophie. C’est pour ça qu’on va gagner.
La portière arrière s’ouvrit. Claire se glissa à l’intérieur, serrant un sac de courses orange fluo dont la couleur semblait irradier une honte radioactive. Elle en sortit un paquet de couches premier prix.
— Le chèque de la cantine a sauté, annonça Claire sans préambule. Le banquier a utilisé mon deuxième prénom. Quand ils font ça, c’est qu’ils s’apprêtent à saisir les meubles.
— Moi, c’était Saint-Exupéry, dit Sophie. Madame de Saint-Pons a suggéré que Jules pourrait s’épanouir dans le public. Comme si elle parlait d’une rééducation pour un membre gangréné.
Un silence s’installa. Sur le parking, un caddie abandonné roula lentement sous l’effet du vent, venant percuter l’aile du SUV avec un bruit sourd de tôle froissée. Sophie ne cilla même pas. La franchise de l'assurance était désormais un concept aussi abstrait que le bonheur conjugal.
— On est des statistiques, déclara Leila. Des femmes qui vivent dans des châteaux de cartes avec des jardins entretenus par des types qu’on ne paie plus. Mon ex-mari a bloqué les comptes ce matin. Il veut que je rampe.
Elle rangea son miroir d'un coup sec.
— Je ne rampe pas. Je n’ai pas les genoux pour ça.
Claire examinait une couche comme une preuve à conviction.
— Marc a tout perdu au casino d’Enghien. Encore. On n’a plus d'électricité, mais il a acheté de nouveaux fers de golf. Un « investissement pour son réseau ».
Sophie frappa le volant.
— On a l’image. On a les codes. On sait qui cache quoi, et quel mari s’ennuie tellement qu’il paierait pour un frisson sans conséquences.
— Tu parles d’extorsion ? demanda Claire.
— Je parle de rééquilibrage budgétaire, rectifia Leila. Ces hommes sont des prédateurs qui s’imaginent être des chasseurs. On va leur fournir la proie, et facturer les frais de dossier. Des Weston. Pointure 42. Sur Vinted, ça paie la cantine.
— On a besoin d’une cible, dit Sophie. Quelqu’un de gros.
— Victor de Valmont, lâcha Leila.
Le nom flotta dans l’habitacle comme un parfum trop lourd. Valmont. Le roi de l’immobilier. Il séjournait au Grand Hôtel tous les mardis pour ses « rendez-vous de fin de journée ».
— C’est un suicide, murmura Claire.
— C'est une opportunité, rétorqua Leila. On ne va pas lui demander de l'argent. On va lui demander de financer notre silence sur une situation particulièrement embarrassante qu'on va créer. On appellera ça Honey Trap Inc. Ça sonne comme une start-up.
Sophie regarda son reflet dans le rétroviseur. Elle avait une garde-robe Chanel de la saison dernière et une rage que même un divorce à l'amiable ne pourrait pas éteindre. Elle engagea la marche arrière, écrasant au passage le paquet de couches que Claire avait laissé tomber sur le bitume.
***
Le mardi suivant, la pluie battait les vitres du Grand Hôtel. Sophie se tenait dans le hall, vêtue d'une robe noire qui coûtait plus cher que sa première voiture. Dans son oreille, la voix de Claire grésilla à travers un talkie-walkie pour enfants dissimulé sous ses boucles.
— *Cible en vue. Cravate bordeaux. Il a l'air d'une pub pour un fonds de placement.*
Sophie entra dans l'ascenseur juste avant que les portes ne se referment sur Valmont. Il la dévisagea. Un sourire de loup trouvant une brebis de luxe.
— Vous descendez au quatrième ? demanda-t-il, sa voix grave vibrant dans la cabine.
— C'est là que se trouvent les meilleures suites, non ?
Arrivés devant la 402, Valmont ouvrit la porte. L'intérieur était une insulte à la pauvreté : lys blancs et champagne au frais.
— Installez-vous, dit Valmont en enlevant sa veste. Je vais nous servir.
Il se dirigea vers le minibar. Sophie porta la main à son oreille.
— Maintenant, chuchota-t-elle.
Rien. Un grésillement statique.
Soudain, un bruit sourd. Valmont s'effondra près du canapé, renversant deux verres de cristal. Sophie s'approcha, le cœur battant. Le milliardaire ne bougeait plus. Ses yeux fixaient le plafond, vides.
— Victor ?
Dans l'oreillette, la voix de Claire explosa.
— *Sophie ! On a un problème ! Leila a assommé le groom qui sortait de la chambre d'à côté par erreur ! Sophie, réponds !*
— Claire, murmura Sophie en regardant le corps du roi de l'immobilier. Victor vient de faire une rupture d'anévrisme. Ou une crise cardiaque. En tout cas, il ne signe plus de chèques.
***
Deux heures plus tard, le garage de Sophie baignait dans une lumière de néon blafarde. Le hayon du SUV était ouvert. Victor de Valmont reposait sur le tapis de coffre protecteur — une option à sept cents euros conçue pour résister aux griffes des chiens.
— Il a une tache sur le revers, nota Claire d'une voix blanche. On ne peut pas le laisser comme ça. C’est du Burberry.
— Claire, il n’a plus de pouls, répliqua Leila en enfilant des gants de ménage jaune canari. La priorité n’est pas le pressing.
Claire sortit six boîtes de thon à l'huile de son sac.
— J'ai lu ça dans un magazine de déco. Valérie Damidot dit toujours qu'il faut désencombrer l'espace visuel, et une astuce de grand-mère dit que le thon couvre les odeurs fortes. On va en verser sur la moquette du coffre.
— On est dans une banlieue où les chiens sont des Labradoodles végétariens, Claire. Personne ne va le renifler.
Dans la cuisine attenante, Sophie fouettait un glaçage avec une vigueur hystérique. Le batteur électrique hurlait.
— Si on rate le glaçage des cupcakes pour la kermesse, la directrice verra tout de suite qu'on a changé de fournisseur. Elle sent la pauvreté à dix mètres.
On frappa à la porte du garage. Les trois femmes se figèrent.
— Sophie ? C’est Martine ! J’ai apporté mes cannelés !
Leila referma le coffre d'un coup sec. La chaussure de Valmont manqua d'être sectionnée par le hayon pneumatique. Martine Lefebvre entra, son brushing plus rigide qu'une décision de justice.
— Ça sent... la marée, non ? demanda Martine en sniffant l'air.
— C’est un nouveau parfum d’ambiance, trancha Sophie. « Brise de l'Atlantique après la tempête ». Très tendance à Neuilly. On s'immerge pour la vente de charité.
Martine s'approcha du SUV.
— Votre voiture semble basse, Sophie. Comme si vous transportiez du plomb.
— Ce sont les encyclopédies pour la kermesse, Martine. La culture pèse lourd. C’est un fardeau que peu de gens acceptent de porter.
Une fois Martine partie, Sophie retourna à son îlot central. Elle saisit une poche à douille et commença à décorer les cupcakes avec une précision millimétrée. Un rose "Vieux Paris", lisse et brillant.
— On va faire quoi de lui ? demanda Claire en ouvrant une boîte de thon par pur réflexe nerveux.
— On ne va pas le jeter, dit Leila, le regard soudain lointain. Son téléphone est dans sa poche. Son empreinte digitale fonctionne encore. Victor va devenir notre investisseur silencieux. Le plus silencieux de l'histoire de la finance.
Sophie regarda les gâteaux alignés sur le marbre. Ils étaient parfaits. Ils masquaient la médiocrité du biscuit bas de gamme caché dessous. Elle étala une dernière couche de crème avec sa spatule.
— C’est exactement ce qu’on fait, murmura-t-elle. On glace la réalité.
Elle rangea la boîte de bicarbonate de soude à côté du carnet d'adresses de Valmont. Dans ce quartier, le plus grand crime n'était pas de transporter un cadavre dans une voiture de luxe, c'était de rater son apparence. Sophie savait désormais qu'il n'y avait aucune différence entre un homicide involontaire et une réception réussie : tout était une question de glaçage.
Mères de famille et maîtresse d'hôtel
Le néon de la cuisine grésillait. Une lueur de fin de monde sur trois rejets bancaires étalés sur la table en Formica. L'air sentait la pomme de terre déshydratée et le désespoir propre aux milieux de mois qui commencent le 12. Sophie, les cheveux tirés en un chignon si serré qu’il lui lissait les rides du front, fixait un cupcake à la vanille comme s’il s'agissait d’une grenade dégoupillée.
— Si on foire, le petit Lucas ira au CP avec un sac à dos Spider-Man d’occasion, murmura-t-elle. Un sac en toile. Sans compartiment pour la gourde en inox. Vous imaginez la honte sociale ?
Leila, assise en face d’elle, faisait glisser la lame d’un couteau à beurre sur le bord de la table. Elle portait son tailleur de 2018, vestige d’une carrière d'avocate d’affaires brisée par un congé maternité trop long et une restructuration trop courte.
— On ne va pas foirer. Jean-Pascal est un prédateur de bas étage. Il a l’instinct de survie d’un golden retriever devant une assiette de jambon. Il ne verra rien venir.
Claire, elle, comptait nerveusement des perles de sucre. Son mari avait vidé le PEL pour miser sur un match de cricket de troisième division indienne. Elle tremblait si fort que les perles roulaient sous le réfrigérateur qui vrombissait comme un moteur d'avion en fin de vie.
— J’ai les perruques, dit Claire d’une voix blanche. « Blonde Polaire Fatale » pour Sophie. « Rousse Mystérieuse » pour moi. On dirait des nuances de peinture pour salle de bain.
Leila se leva, son regard noir tranchant avec la douceur factice de la nappe à carreaux.
— Écoutez-moi bien. À partir de maintenant, nous ne sommes plus des mères qui découpent les croûtes du pain de mie. Nous sommes des professionnelles de la coercition. Claire, tu gères l’écoute-bébé Philips pour surveiller le couloir. Sophie, tu entres dans la suite 402. Tu poses le faux sac Chanel en évidence. Et tu attends qu’il commence à déboutonner sa chemise.
***
Le Grand Hôtel sentait le cuir de Cordoue et la discrétion payée au prix fort. Un monde où les pas s'étouffaient dans des moquettes si épaisses qu’on aurait pu y enterrer un petit animal sans que personne ne s’en aperçoive.
Sophie s’arrêta devant le miroir doré du hall. La perruque « Blonde Polaire » lui donnait l’air d’une présentatrice météo ukrainienne en cavale. Elle cachait, sous son trench-coat, une robe en satin synthétique qui produisait de l'électricité statique à chaque mouvement.
— Tu ressembles à une espionne de la Guerre Froide qui aurait une réunion parents-profs à 16h, chuchota Leila dans l’oreillette.
— Le micro gratte, répondit Sophie dans son col. Et j’ai oublié de débrancher le gaufrier.
— Concentre-toi. Jean-Pascal vient de garer sa Porsche de fonction. Il porte sa cravate à motifs de canards. C’est sa cravate de péché.
Claire, postée dans une alcôve, serrait l’unité parents du baby-phone contre son cœur. Elle frottait vigoureusement une poignée de porte déjà étincelante avec un chiffon à poussière.
— Cible en vue, murmura Claire. Il se remet un coup de spray buccal. Ça sent le menthol jusque dans l'ascenseur.
Sophie entra dans la suite 402. La chambre était immense, le lit king-size semblait pouvoir accueillir une famille de six personnes et leur bétail. Elle s'assit sur le bord du matelas, raide comme un piquet. Soudain, la carte magnétique crissa dans la serrure.
Jean-Pascal entra. Il était l’image même du notable de banlieue : un ventre proéminent sous une chemise à deux cents euros et ce sourire de carnassier qui pense avoir trouvé une proie facile. Il ne vit pas la mère de famille terrifiée, il vit une transaction.
— Bonsoir, ma petite beauté, lança-t-il en jetant ses clés. Vous êtes encore mieux que sur les photos. Plus... mature. La maturité, c’est comme le bon vin, ça ne demande qu'à être débouché.
— Vous... vous voulez prendre un verre, Jean-Pascal ? demanda Sophie, sa voix muant dans les aigus.
— Appelons-nous « J-P », c’est plus intime. Pas de verre. J’ai une réunion de copropriété à 19h. On va passer aux choses sérieuses.
Il commença à défaire sa ceinture. Le bruit du cuir glissant dans les passants résonna comme un coup de fouet. Sophie chercha fébrilement le spray au poivre caché dans un flacon de gel hydroalcoolique. C’est à ce moment-là que l’écoute-bébé sur la table de nuit grésilla bruyamment.
« Sophie, c'est Claire ! Le petit de la 404 est sorti dans le couloir pour chercher de la glace ! Fais gaffe ! Et n'oublie pas de demander si le prix de la kermesse inclut les boissons ! »
Jean-Pascal s'immobilisa, une main sur sa boucle, l'autre en l'air.
— C'est quoi ce truc ? demanda-t-il, la voix soudain moins assurée.
Sophie se leva d'un bond, la perruque glissant légèrement sur l'oreille gauche.
— C'est... un purificateur d'air ionique. Très haut de gamme. Pour les allergies.
— Ça ressemble furieusement au truc que ma femme utilise pour surveiller les jumeaux, grogna Jean-Pascal en s'approchant.
— Jean-Pascal Moreau, intervint alors une voix glaciale venant du placard à vêtements.
La porte du dressing coulissa. Leila en sortit, un iPhone à la main. Elle affichait ce sourire de juriste qui s'apprête à démembrer une clause contractuelle.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? hurla Jean-Pascal en tentant de remonter son pantalon, ce qui lui donna une démarche de pingouin en panique.
— C’est une opération de restructuration financière, Jean-Pascal, trancha Leila. Nous avons les photos, l'enregistrement de votre proposition indécente, et l'historique de vos détournements de fonds que mon ancien cabinet a couverts pendant trois ans.
— Vous... vous êtes les mères de l'école ? La trésorière de la fête des fleurs ?
— Et l'ancienne avocate que tu as fait radier, ajouta Leila en s'avançant. Le monde est petit, Jean-Pascal. Surtout quand on habite une banlieue où tout le monde utilise la même marque d'adoucissant.
L'homme s'effondra dans un fauteuil en velours.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Le montant exact des frais de scolarité de nos trois enfants pour l'année à venir, commença Sophie, qui reprenait soudain sa casquette de logisticienne. En liquide. Maintenant.
— Et une rallonge pour le stand de barbe à papa, ajouta Claire, qui venait d'entrer en brandissant un plumeau. On a promis des colorants naturels, et ça coûte une blinde.
***
L'enveloppe kraft pesait lourd dans le sac à main de Sophie alors qu'elles traversaient le couloir pour quitter l'étage. Mais en passant devant la suite 412, la porte entrebaillée laissa échapper une odeur de parfum coûteux et un silence trop lourd.
Sophie poussa la porte. Victor de Valmont, le milliardaire qui possédait la moitié des centres commerciaux de la région, était étendu sur le lit king-size. Il portait un peignoir en soie pourpre. Ses yeux fixaient le lustre en cristal avec une intensité déconcertante.
— Il dort ? chuchota Claire.
Sophie posa deux doigts sur son cou. Rien.
— Il est mort, dit Sophie d'un ton plat. Crise cardiaque, probablement.
— Mort ? s'étrangla Claire. Elle s'approcha du corps et souleva délicatement le poignet du défunt. C'est une Patek Philippe. On pourrait payer l'orthodontiste de toute la classe avec ça. Quel gâchis de laisser ça à la morgue.
— Touche pas à ça, Claire ! ordonna Leila. On n'est pas des pilleuses de tombes.
— Techniquement, il n'est pas encore enterré, c'est de l'optimisation de ressources, répliqua Claire en vérifiant le prix de l'étiquette du peignoir.
— Stop, trancha Sophie, son cerveau de mère organisée passant en mode gestion de crise. On ne peut pas le laisser là. Si on sort d'ici et qu'on le découvre dans dix minutes, les caméras nous montreront sur le palier. On sera les dernières à l'avoir vu en vie. On va passer de l'extorsion au meurtre en moins de temps qu'il ne faut pour cuire des pâtes al dente.
— On fait quoi ? demanda Leila.
Sophie regarda le chariot de linge sale dans le couloir, puis le corps, puis ses amies.
— Demain, c'est le vide-grenier de l'école. Nathalie a insisté pour qu’on ait un mannequin pour présenter les vêtements vintage de la tombola.
— Tu ne penses pas à... commença Leila, horrifiée.
— Il a toujours voulu être proche du peuple, dit Sophie en attrapant la perruque « Blonde Polaire » pour la visser sur le crâne du milliardaire. Il va l'être. Très proche. Claire, prends ses pieds. Leila, prends les bras. On a une installation artistique à livrer.
***
Le lendemain matin, le stand de Sophie était le plus fréquenté. Entre les piles de crêpes et les cartons de vieux livres, un mannequin étrangement réaliste, vêtu d’un trench-coat et de lunettes de soleil, trônait sur une chaise pliante.
— Il est flippant, ton mannequin, Sophie, lança Nathalie, la présidente des parents d'élèves, en s'approchant. On dirait qu'il nous regarde. Et il sent... la forêt tropicale ?
— C’est du Febreze, répondit Sophie avec un sourire radieux tout en retournant une crêpe. C'est pour masquer l'odeur de naphtaline des vieux vêtements. Tu ne trouves pas qu'il donne de la dignité au stand ?
Nathalie fronça les sourcils.
— On dirait presque Victor de Valmont. Tu as vu les infos ? Il a disparu de son hôtel hier soir.
— Les milliardaires sont si capricieux, soupira Sophie. Ils disparaissent dès qu'on leur demande un don pour la kermesse.
Claire s'approcha, un carnet de reçus à la main. Elle avait l'air d'avoir dormi trois heures, mais ses yeux brillaient d'une lueur nouvelle. Elle se pencha vers le mannequin et ajusta le prix piqué sur sa manche.
— J’ai mis 5 euros pour le trench-coat, murmura-t-elle à Sophie. Mais j'ai gardé les boutons de manchette. On a déjà vendu pour trois cents euros de gâteaux.
Leila, postée à l'entrée du préau, surveillait les deux policiers municipaux qui mangeaient des gaufres un peu plus loin. Elle fit un signe de tête imperceptible. Tout était sous contrôle.
Sophie gara son regard sur le planning aimanté qu'elle avait emporté pour noter les ventes. Elle visualisa mentalement celui qui l'attendait sur son propre réfrigérateur :
Lundi : Danse.
Mardi : Judo.
Mercredi : Blanchiment d’argent.
Le gros lot
Sophie caressa le revers de sa veste en crêpe de soie avec la dévotion d’une veuve devant un reliquaire. Le tissu était si fin qu’il semblait s’évaporer sous ses doigts, un contraste obscène avec la moquette élimée de la Renault Scénic de Leila, qui exhalait une odeur persistante de frites froides et de désinfectant pour mains. Dans le sac en papier glacé posé à ses pieds, reposaient quatre mille deux cents euros de dettes supplémentaires, transformés en une robe de cocktail qui, selon la vendeuse de l’avenue Montaigne, « gérait les crises diplomatiques toute seule ».
— On ne peut pas rendre la robe, Sophie, grinça Leila en jetant un coup d’œil nerveux dans son rétroviseur. Si tu transpires dedans, on est mortes. Si tu l’écorches, on finit en prison pour dettes au XVIIIe siècle.
— Je ne transpire pas, répliqua Sophie, le menton levé vers l’horizon pavillonnaire qui défilait. Les femmes de mon rang ne transpirent jamais. Elles s’embuent. C’est une évaporation de prestige.
Claire, à l’arrière, était compressée entre une boîte de lingettes pour bébé et le dossier de recherche sur leur future proie. Elle renifla bruyamment.
— Ça sent bizarre dans ce coffre, Leila. On dirait que quelque chose a tourné. C’est encore un reste de kebab de ton fils ?
— C’est l’odeur du désespoir, Claire. Tais-toi et vérifie les piles des caméras.
Leila vira brusquement à gauche, manquant de renverser une poubelle de recyclage. Elle tapa du doigt sur le dossier plastifié posé sur le tableau de bord de la Scénic. La photo de Victor de Valmont, prise à la dérobée lors d'un gala, montrait un homme dont le sourire possédait la blancheur agressive d’une rangée de pierres tombales neuves.
— Victor de Valmont, récita Leila. Fortune estimée à deux milliards d’euros. Il achète des entreprises pour les découper à la tronçonneuse sociale. Sophie, tu es son archétype. La déchéance chic incarnée.
— Merci du compliment, soupira Sophie en ajustant ses lunettes de soleil Chanel, achetées en trois fois sans frais.
Un silence de plomb s’installa dans l’habitacle, seulement troublé par le cliquetis du clignotant que Leila avait oublié d’éteindre. L’air était saturé de l’odeur de la soie neuve et de cette effluve rance qui émanait de l'arrière. C'était un parfum enivrant, celui des gens qui n'ont plus rien à perdre.
— Leila, murmura soudain Sophie. Regarde derrière.
À cinquante mètres, une berline noire, massive, aux vitres si sombres qu'elles semblaient aspirer la lumière, maintenait une distance constante. Elle n'avait rien d'une voiture de banlieue.
— Les huissiers roulent en Dacia, Sophie. Reste concentrée.
Leila accéléra. La Scénic protesta dans un râle de moteur fatigué. La berline noire accéléra aussi, avec la fluidité silencieuse d’un squale suivant un banc de sardines asthmatiques. Leila pila au milieu d'une impasse. La berline noire s'arrêta à quelques mètres.
La portière du conducteur s’ouvrit. Un homme en sortit, la carrure d'un frigo américain haute performance. Il s'avança vers la vitre de Leila. Celle-ci, dans un élan de courage purement suicidaire, l'abaissa de quelques centimètres.
— Mesdames, dit l'homme d'une voix de basse qui fit vibrer les plastiques du tableau de bord. Vous avez laissé tomber ça sur le parking du centre commercial.
Il tendit une main gantée. Entre ses doigts, un petit objet rose et baveux pendait mollement : la tétine de rechange du dernier de Claire. L'homme la déposa sur le rebord, fit un salut de tête impérial, et disparut avec sa berline.
— C’était un test, déclara Leila, les mains crispées sur le volant. Si des tueurs professionnels nous ramènent des tétines, c’est que notre couverture de mères ordinaires est parfaite. On est des fantômes en monospace. Direction le Grand Hôtel. On a un milliardaire à dépecer avant le cours de judo de dix-sept heures.
L’entrée du Grand Hôtel ressemblait à ce que Sophie imaginait être le paradis, si le paradis avait été décoré par un dictateur obsédé par les dorures. Elle descendit de la Scénic, que Leila avait garée deux rues plus loin par pure pudeur mécanique.
Sophie s'installa au bar. Valmont était là, de dos. Trois olives dans son Martini. Bonne humeur. Elle s'approcha, s'assit, et commanda un verre d'eau minérale avec un air de tragédienne grecque en exil.
— L'eau manque cruellement de péché, vous ne trouvez pas ? dit Valmont d'une voix de velours râpeux.
— Le péché est un luxe que je ne peux plus me permettre, Monsieur. Je préfère la transparence. C’est moins coûteux en regrets.
Valmont sourit. C’était gagné. Le prédateur humait l'appât. C’est à ce moment précis que le téléphone de Sophie, resté dans sa pochette, se mit à hurler l’air de « La Reine des Neiges » à plein volume.
*Libérée, délivrée !*
Le cri de ralliement des parcs à boules transperça le silence feutré du bar. Sophie sentit une goutte de sueur froide entamer une descente vertigineuse le long de sa colonne vertébrale, traçant un sillage d'humiliation sur la soie à quatre mille euros. Elle ne bougea pas d'un millimètre. Elle resta rigide, fixant son verre comme si elle y lisait l'avenir de son compte en banque.
— C’est une sonnerie... audacieuse, murmura Valmont.
— C’est un rappel, répondit Sophie d’une voix que la terreur rendait étrangement monocorde. Un rappel de la fragilité des empires de glace. Nous vivons tous dans des châteaux qui fondent au soleil, Monsieur de Valmont.
Elle sortit l’appareil. L’écran affichait « Kevin-Baby-sitter ». Elle refusa l’appel d’un coup de pouce sec.
— Votre empire de glace semble avoir des exigences immédiates, nota Valmont avec une curiosité malsaine.
— Mon agent, mentit-elle. Il oublie que le dimanche est sacré.
Un message s'afficha alors : *« URGENCE. Léo a mangé le poisson rouge. On fait quoi ? »* Sophie visualisa le salon de banlieue, l'odeur de friture et le bocal vide. Elle se leva, salua Valmont avec une dignité de reine déchue et se précipita vers la Scénic.
— Léo a mangé Maurice, haleta-t-elle en s'engouffrant sur le siège passager.
— On s’en fiche du poisson ! hurla Leila.
— Il a ri, Leila. Il est intrigué. La proie est ferrée.
Leila mit le contact. La Scénic toussa, cracha une fumée noire et s'élança. Mais au premier feu rouge, la Mercedes noire de tout à l'heure se rangea à leur hauteur. La vitre descendit. L'homme aux gants tendit une Crocs rose. Pointure 24.
— Vous avez fait tomber ça au Grand Hôtel. Monsieur de Valmont n’aime pas le désordre domestique.
La Mercedes démarra en trombe. Le silence dans la Scénic fut total, seulement rompu par le klaxon d'un bus derrière elles.
— Il nous a débusquées par une pompe en plastique à dix euros, souffla Leila. On change de plan. On va au vide-grenier de l'école. On va lui servir la seule chose qu’il n'a jamais pu acheter : la pitié armée.
Le parking de l’école Saint-Exupéry sentait la gaufre rance. Sophie, cachant sa robe sous un trench, tenait son stand de bibelots inutiles quand la berline noire fit son entrée. Valmont descendit, écrasant le gravier de ses souliers vernis. Il s'approcha du stand numéro 42.
— Madame, dit-il. Votre amie a laissé tomber une chaussure. C’était un avertissement. Le désordre m'insupporte.
Il posa un billet de cinq cents euros sur une pile de gaufres froides.
— Considérez cela comme une avance sur votre silence. Ne revenez plus au Grand Hôtel. Ou la prochaine fois, ce ne soit pas une chaussure que mon chauffeur ramassera. Ce sera un cartable.
Il tourna les talons. Leila saisit le billet et le froissa.
— Il a peur, dit-elle. Il nous a donné de quoi payer le pressing de ta robe, Sophie. Retourne là-bas. Joue la femme d'un homme qui a tout perdu au jeu. Il a besoin d'une confidente qui comprend la boue tout en portant de la soie.
Vingt minutes plus tard, Sophie était de nouveau au bar. Elle posa sur le comptoir une figurine de super-héros sans bras, récupérée sur son stand.
— Vous avez oublié votre reçu, Victor. Dans mon monde, on ne paie jamais pour rien. Parlons de votre investissement. Cinq cents euros, c’est insultant pour un meurtre.
Valmont blêmit.
— Quel meurtre ?
— Celui que vous allez commettre si vous ne m'aidez pas à enterrer le mien. Deux millions, Victor. Immédiatement.
Sophie ressortit avec le chèque. Elle rejoignit Leila et Claire dans la Scénic. Elles s'enfuirent vers la banlieue, l'Audi noire de Valmont les suivant toujours à distance, comme un juge attendant l'heure.
Elles arrivèrent devant chez Sophie. La porte de la berline s'ouvrit sur Mme de Saint-André, la présidente de l'APE, qui sortit avec une élégance glaciale.
— Madame Delacroix, j'ai dû vous suivre depuis Paris. Vous avez oublié les formulaires du vide-grenier. Et je refuse vos muffins industriels cette année.
Elle marqua une pause, humant l'air avec dégoût.
— Par ailleurs, une odeur de décomposition émane de votre garage. J'espère que c'est le compost. La municipalité est très stricte sur les déchets organiques.
L'Audi s'éloigna. Sophie, Leila et Claire restèrent devant le garage. Celle-ci regarda ses chaussures à huit cents euros, puis la porte métallique derrière laquelle reposait ce qu'elles avaient "emballé" plus tôt dans la journée.
— Merde, dit Leila.
— Non, répliqua Sophie en ajustant sa veste en soie. On a le chèque. Maintenant, on va juste avoir besoin de beaucoup, beaucoup de muffins pour couvrir l'odeur.
La suite 412
L’air empestait le gasoil et la frite froide. Dans l’obscurité confinée de la camionnette « Fleurs de Lys », Leila et Claire étaient assises sur des caisses de lait retournées, les genoux encastrés dans un fatras de câbles et de lingettes pour bébé. Le véhicule, garé en double file devant le perron majestueux du Grand Hôtel, tremblait à chaque passage de bus.
Leila ajustait ses écouteurs avec une précision chirurgicale. Claire, elle, fixait un écran de contrôle granuleux où des ombres dansaient sous les lustres en cristal du bar.
— Sophie vient de commander un Martini, murmura Leila. Elle a pris l’accent de Zurich. C’est risqué. Personne n’est suisse à ce point.
— Est-ce qu’elle a pensé à débrancher Pronote ? s’inquiéta Claire en triturant la sangle de son sac. Si le prof de maths envoie une notification pour la sortie au musée de la mine, Valmont va se douter qu’une comtesse autrichienne ne reçoit pas d’alertes sur le coefficient des fractions.
Sur l’écran, Sophie glissa vers Victor de Valmont. Il était assis dans un fauteuil en cuir fauve qui semblait avoir été tanné avec la peau de pécheurs repentis.
— Regarde-le, souffla Claire. Il porte une montre qui pourrait racheter mon allée, bordures de buis comprises.
— C’est l’heure de la traite, Claire. Canal 4.
Sophie s’arrêta devant lui. Son sourire était un chef-d’œuvre de tristesse aristocratique.
— Excusez-moi, Monsieur, dit-elle d’une voix qui coulait comme du miel sur un rasoir. Auriez-vous un instant pour la nostalgie ?
— La nostalgie est un luxe de pauvre, Madame, répondit Valmont. Mais pour vous, je pourrais faire une exception fiscale.
Dans la camionnette, Claire se pétrifiant.
— « Exception fiscale » ? C’est un code ?
— Non, c’est juste un homme riche qui essaie d’être érotique, trancha Leila.
À l’écran, Valmont entraîna Sophie vers les ascenseurs. Le point rouge du GPS entama son ascension. 1er étage. 2ème. 3ème. 4ème. Le signal se figea.
— On n'a pas de micros là-haut ! paniqua Claire. Dans quinze minutes, j'ai la réunion Zoom pour le stand de crêpes. Sophie a le dossier sur les allergènes ! Si elle meurt, personne ne saura pour l'arachide !
— Mets ton gilet jaune, ordonna Leila. On va livrer des fleurs.
Elles traversèrent le hall avec l’assurance de celles qui n’ont plus de dignité à perdre. Un réceptionniste à la moustache tracée au compas leur barra la route.
— Les livraisons, c'est par l'arrière.
— Urgence florale pour la 412, lança Leila. Monsieur de Valmont a une allergie foudroyante au pollen de lys. Vous voulez porter la responsabilité d’un choc anaphylactique milliardaire sur votre conscience de fonctionnaire ?
L'homme s'écarta. Arrivées au quatrième, elles glissèrent une carte piratée dans la fente de la suite 412. La porte s'ouvrit sur une pénombre dorée. Sophie était debout, un tisonnier à la main. À ses pieds, Victor de Valmont était étendu sur le tapis persan. Ses yeux fixaient le plafond avec l’étonnement d'un homme qui découvre que la mort n'accepte pas l'American Express.
— Sophie ! Qu’est-ce que tu as fait ?
— Je ne l’ai pas touché, répondit Sophie en ajustant une bretelle. On parlait d'investissements, j’ai mentionné mes coupons de réduction Leader Price pour le beurre demi-sel. Il a fait une embolie cérébrale due à la pauvreté. Son système immunitaire a pris l'info pour un agent pathogène.
Leila prit le pouls. Rien. Sophie, imperturbable, s’approcha du chariot de room service et commença à décortiquer une pince de homard bleu.
— On ne peut pas le laisser là, dit Leila. On va avoir besoin d'une grosse remorque.
— On va le mettre dans le stand « Vintage et Prestige » de la kermesse, décida Sophie entre deux bouchées de crustacé. L’invisibilité par l’excès de visibilité. Qui regarderait un corps dans une caisse marquée « Déguisements – 5 euros » ?
Elles emballèrent le milliardaire dans une housse de transport pour robes de soirée en satin noir. Le téléphone de la suite retentit. Claire décrocha, la voix montant de deux octaves.
— Allô ? Monsieur de Valmont est en pleine séance de méditation. La « Mort Apparente du Capitaliste ». Ne montez pas, ça brise les chakras financiers.
Le trajet vers le collège fut une épreuve nerveuse. Une fois au gymnase, qui sentait la vieille sueur et la magnésie, elles installèrent Valmont dans un vieux fauteuil club en cuir destiné à la vente. Sophie lui posa un catalogue de meubles de jardin entre les mains et lui enfila des lunettes de soleil.
— Il a l'air de quoi ? demanda Claire en vérifiant fébrilement si le règlement intérieur interdisait le stockage de dépouilles dans la zone de saut en hauteur.
— Il a l'air d'un père d'élève qui a réalisé que le spectacle de fin d'année allait durer trois heures, dit Leila. Pose le panneau « Vendu » sur son torse. Personne n'y touchera.
Chantal, la présidente de l'association des parents d'élèves, surgit de l'ombre avec son pistolet à étiquettes.
— Encore là, les filles ? C’est quoi ce mannequin ? On dirait presque mon ex-mari le jour où j'ai obtenu la garde de la maison d'Hossegor.
— Pièce de collection des Galeries Lafayette, improvisa Sophie. Ne le touchez pas, il est traité au vernis photosensible. Déjà vendu six cents euros pour le fonds de la bibliothèque.
Chantal nota le chiffre avec une satisfaction gourmande et s'éloigna.
— On a tué un homme pour une bibliothèque de banlieue, murmura Claire.
— On a surtout libéré du capital, corrigea Leila.
Le lendemain matin, Sophie se présenta à la caisse du Leader Price avec un bon de réduction de quarante centimes récupéré dans la veste de Valmont. Cindy, la caissière, scanna le papier. Un bip désagréable retentit.
— Ça passe pas, dit Cindy. C'est pour les yaourts Goyave-Passion. Les vôtres sont à l'abricot.
— Je suis sûre que vous pouvez faire une exception, tenta Sophie avec son plus beau sourire de gala.
— Pas d'exception. C’est quarante centimes, madame. Vous allez pas en mourir.
Sophie resta immobile. Elle pensa à Victor, raide dans son fauteuil club entre un gaufrier cassé et des puzzles incomplets. Elle sortit sa carte bleue.
« TRANSACTION REFUSÉE ».
Cindy soupira avec tout le mépris du monde ouvrier pour la déchéance bourgeoise.
— Je remets les yaourts en rayon ?
Sophie rangea son portefeuille vide, redressa les épaules et ajusta ses lunettes.
— Gardez-les, Cindy. Mon fils est en pleine phase de jeûne intermittent. C’est très tendance à Londres en ce moment.
Elle rejoignit Leila dans la camionnette.
— Alors ? demanda Leila. Ces yaourts ?
— Cindy n'est pas sensible à l'exception fiscale. Mais c'est pas grave. On retourne au gymnase. On va louer des jumelles pour voir « Le Silence du Capital ». Vingt euros les cinq minutes. C’est le principe de l’Honey Trap, Leila. L'apparence, c'est cinquante pour cent de la réussite, et les cinquante restants, c'est l'aplomb de celle qui n'a plus rien à perdre.
Un silence de mort
La porte de la suite 412 céda avec un clic feutré, un bruit de velours qui contrastait violemment avec le craquement sec de la carte « Famille Nombreuse » que Claire venait de forcer dans la fente. Elle rangea le plastique corné dans son sac, entre un paquet de lingettes et un tube de colle pour le projet de géographie de son fils.
L’air sentait le bois de santal et l’agonie financière.
— Sophie ? chuchota Leila.
Sa voix n’était plus qu’un sifflement de bouilloire. Elle entra la première, ses talons s’enfonçant dans une moquette si épaisse qu’on aurait pu y enterrer un animal de compagnie sans que cela se voie. Claire suivait, les doigts crispés sur la lanière de son sac, les yeux rivés sur les plinthes dorées. Elle pensait aux 4,50 euros de son compte joint.
Elles la trouvèrent dans le salon panoramique. Sophie était debout, parfaitement droite. Elle portait son trench Burberry et actionnait un vaporisateur de parfum dans le vide. *Pschitt. Pschitt.* Une brume ambrée flottait autour d’elle, tentant de masquer la réalité.
— Il est là, dit Sophie d’une voix monocorde.
Au centre du tapis persan, Victor de Valmont était étalé comme une nappe de pique-nique mal pliée. Son visage avait la pâleur d'une porcelaine froide. Une main était encore crispée sur le revers de sa veste en cachemire à trois mille euros.
Leila s’accroupit, posant deux doigts sur la carotide du milliardaire. Le silence fut plus lourd qu’un dictionnaire de droit civil.
— Terminus, dit-elle enfin. Le cœur a lâché.
— C’est une catastrophe, gémit Claire. Sophie, tu avais dit que ce serait simple. Un verre, une photo compromettante, et il signait pour le voyage scolaire en Grèce. On n’avait pas prévu l’option morgue.
Sophie se tourna vers elles, le regard vide.
— Il a dit qu’il avait chaud. J’ai cru qu’il entrait dans le jeu. J’allais détacher le premier bouton de mon chemisier Zara. Et puis… il a émis un petit bruit. Comme un ballon qui se dégonfle. Très aristocratique. Et il s'est effondré.
Claire contourna le corps, évitant les chaussures en crocodile.
— On ne peut pas rester là. Sophie, range ce vaporisateur. Tu satures l'espace.
Leila se releva brusquement. Ses yeux s’étaient fixés sur le smartphone de Valmont, posé sur un socle de charge.
— Le téléphone, murmura-t-elle. Regardez la diode bleue. Il enregistrait. La caméra frontale est activée. C’est probablement relié à un cloud privé. Si on part, il y a une vidéo de nous trois en haute définition, penchées sur son cadavre comme des vautours de banlieue.
— On doit l’effacer, dit Claire. Leila, tu es juriste, fais quelque chose.
— Je sais rédiger des contrats, Claire, pas hacker la CIA. Le téléphone est verrouillé par reconnaissance faciale.
Les trois femmes tournèrent les yeux vers Victor de Valmont. Le milliardaire semblait désormais les juger. Sa mâchoire affaissée lui donnait un air d’étonnement post-mortem, comme s’il réalisait qu’avec huit milliards en banque, on finit par servir de clé USB humaine.
— Sophie, dit Leila. Prends ses pieds. Claire, les épaules. C'est une commode IKEA sans notice, on doit le redresser.
— Je ne peux pas toucher un mort ! s’exclama Claire. J’ai déjà du mal à vider un poulet !
— C’est ça ou Fleury-Mérogis. Sophie, maintenant !
Sophie posa son vaporisateur. Elle saisit les chevilles. Le cuir des mocassins était d'une douceur insultante. À trois, elles soulevèrent la masse inerte. Claire grimaçait, sentant le froid de la nuque contre ses paumes. Dans la manœuvre, Sophie manqua de trébucher sur la boîte de quiches surgelées qu'elle avait posée au sol.
— Redressez-le face au téléphone ! ordonna Leila.
— Il ne veut pas ouvrir les yeux ! s’essouffla Sophie.
— Force-les !
C'était une image d'une horreur grotesque : trois femmes en tenue de ville tentant de forcer un cadavre à déverrouiller un iPhone 15 Pro. Leila approcha l’appareil. L’écran s’alluma.
*Échec de Face ID.*
— Ça ne marche pas, souffla Leila. Il détecte l’absence de mouvement.
— Bouge-lui la tête ! Fais-le paraître vivant !
Claire commença un mouvement de balancier avec les épaules, tandis que Sophie modelait un sourire sur les lèvres froides avec ses index.
— Coucou Victor, murmura Claire d'une voix hystérique. C'est nous, les mamans de la kermesse.
Soudain, une sonnerie stridente déchira l’atmosphère. Les trois femmes lâchèrent le corps qui retomba lourdement sur le tapis. C’était le téléphone de Claire : le générique des *Teletubbies*.
— C’est qui ? demanda Leila.
Claire blêmit.
— La présidente de l’association des parents d’élèves. Madame Blanchot. Si je ne réponds pas, elle appelle mon mari pour les nappes en papier.
Claire décrocha d’un geste saccadé, fixant le cadavre.
— Allô ? Oui, Bénédicte… Les nappes ? Dans le coffre. Je suis dans un très gros embouteillage. Les gens sont comme morts au volant. Oui, les serviettes à pois, c’est parfait. Je te laisse, un policier toque à ma vitre. Bisous.
Elle raccrocha et s'effondra sur le sofa.
— Elle veut que je vérifie le stand de pêche à la ligne.
— Le stand attendra, dit Leila. Si Face ID échoue, il nous faut ses empreintes.
Elle saisit la main droite du milliardaire, pressant ses doigts sur l’écran l’un après l’autre. L’appareil vibra.
*« Tentatives épuisées. Entrez le code de secours. »*
— On a dix minutes avant le service de chambre, dit Leila. Fouillez ses poches.
Sophie en sortit un étui à cigares en or et un mouchoir brodé. Claire ouvrit le portefeuille en cuir de lézard. Elle y trouva une photo de yacht baptisé *L’Insubmersible*. Au dos, une suite de chiffres : *060606*.
Leila entra le code. L'écran s'ouvrit. Elle trouva rapidement l'application « SafeWatch ». Son sang ne fit qu'un tour.
— C'est déjà parti, dit-elle. Les images sont sur un serveur distant.
À cet instant, un bruit de pas résonna dans le couloir, accompagné du cliquetis d'un trousseau de clés.
— Cachez-vous ! ordonna Leila. Sophie, sous le lit ! Claire, derrière le bar !
Leila s'assit dans le fauteuil en face du cadavre, croisa les jambes et prit un macaron à la truffe. La porte s'ouvrit sur un groom poussant un chariot de glace. Il s'arrêta net.
— Monsieur de Valmont est en pleine séance de méditation transcendantale, dit Leila sans le regarder. Il a horreur d'être interrompu pendant sa décorporation. Posez la glace et sortez. Le champagne est tiède, ne le facturez pas.
Le groom cligna des yeux, regarda la bouche ouverte de Valmont, puis recula sans un mot. Une fois la porte refermée, les deux autres sortirent de leurs cachettes.
— On doit effacer ces vidéos sur le serveur, dit Leila. Sophie, prends son ordinateur. Claire, le téléphone. On emmène tout.
Sophie attrapa la sacoche. Claire saisit le téléphone comme une grenade. Elles se dirigèrent vers la porte, marchant sur la pointe des pieds. Le téléphone de Claire vibra à nouveau.
— Encore Bénédicte ?
— Non, murmura Claire, livide. Un SMS de la banque. *Alerte : paiement de 12 500 euros à l'Hôtel Grand Palace. Solde insuffisant. Transaction refusée.*
Leila se tourna vers Sophie.
— Qui a commandé le service de chambre ?
— J’avais faim, dit Sophie. Et il y avait du caviar Beluga. Je me suis dit qu'il n'en aurait plus besoin.
— Sophie, si on s'en sort, je te tue. Mais d'abord, on doit aller chercher ces quiches.
Elles s’engouffrèrent dans le monospace garé devant l’hôtel. L'odeur de vanille chimique du désodorisant remplaça le santal.
— Les quiches sont surgelées, avoua Sophie dans un souffle. J’ai oublié de les cuire. Si on les donne comme ça, les Muller prendront notre place pour le voyage de fin d'année.
Leila ferma les yeux.
— On retourne dans la suite. Il y a un four. On cuit les quiches, on utilise le visage de Valmont pour accéder au serveur, et on repart.
Elles remontèrent par l'entrée de service, Sophie dissimulant les boîtes de quiches sous son trench, ce qui lui donnait une silhouette de femme enceinte rectangulaire. Dans la suite, Sophie se précipita vers la kitchenette. Faute de papier sulfurisé, elle disposa les quiches sur une pile de rapports annuels de sociétés pétrolières.
— Ça prendra quinze minutes, dit Sophie en réglant le four à pyrolyse.
Pendant que l’odeur de lardons commençait à saturer la pièce, Leila fouillait l'ordinateur de Valmont. Elle s'arrêta sur un dossier nommé « Projet Garden City ».
— Regardez ça. Ce n'était pas un hasard. Ce type voulait racheter tout notre quartier pour construire un complexe de luxe. Il attendait nos saisies immobilières pour racheter nos maisons une bouchée de pain.
Le silence changea de nature. La peur devint une fureur domestique.
— Sophie ? demanda Claire. Qu’est-ce qu’on fait ?
Sophie regarda le plateau de caviar délaissé. Elle prit une cuillère en nacre et goûta.
— On ne dit rien. On ne va pas laisser ce type gagner.
Un « ding » joyeux annonça que les quiches étaient prêtes. Sophie les sortit avec un gant de cuisine fleuri trouvé dans un tiroir. Au même moment, la porte s'ouvrit sur le Directeur de la Restauration. Il fixa le corps, puis Sophie et son gant fleuri.
— Qui êtes-vous ?
— La contrôleuse de l'hygiène, trancha Sophie. Votre taux de nitrates est une insulte à la République. Monsieur de Valmont est en choc enzymatique après avoir goûté votre caviar. Sortez avant que je ne fasse fermer cet établissement.
Le directeur, terrifié par le scandale sanitaire, s'enferma dans un mutisme obéissant et évacua les lieux.
— Allez, on dégage, dit Leila.
Elles saisirent le corps par les extrémités. Valmont fut hissé dans un chariot de linge sale, recouvert de serviettes monogrammées. Sophie poussa le convoi vers le parking souterrain. Elles passèrent devant un client en peignoir.
— Vous voulez que nous prenions vos mocassins ? proposa Sophie avec un sourire glacial.
L'homme se réfugia dans sa chambre. Arrivées au monospace, elles basculèrent le milliardaire dans le coffre, entre une poussette canne et le château de la Reine des Neiges. La tête de Valmont vint reposer contre un sac de ballons dégonflés.
— On va où ? demanda Claire.
— Au gymnase de l'école, dit Leila. C’est le vide-grenier. Les parents déposent leurs vieux trucs toute la nuit. C'est l'endroit le plus anonyme de la planète.
Elles arrivèrent devant l'école Saint-Exupéry. Claire enfila son gilet jaune de l'association. Elles portèrent Valmont, enveloppé dans ses draps, comme un tapis roulé. Monsieur Legrand, le prof d'EPS, les croisa.
— Vous apportez quoi, les filles ?
— Un don anonyme, répondit Sophie. Une pièce de mobilier d'époque. Très fragile.
Elles posèrent Valmont entre une pile de pneus neige et un mannequin de vitrine sans bras. Leila sortit un marqueur et une étiquette orange fluo. Elle écrivit un prix et le colla sur le drap, au niveau du buste.
Sophie contempla le résultat.
— 2 euros ? demanda-t-elle. Tu as estimé Victor de Valmont à 2 euros ?
Leila rangea son marqueur. L'étiquette brillait sous les néons du gymnase.
2 euros.
Logistique et linge sale
La suite de soie du Grand Hôtel sentait le santal, le cigare froid et, désormais, le fer rubigineux. Victor de Valmont, étalé sur le tapis persan, avait l’allure d’un investissement ayant brutalement perdu toute sa liquidité.
Sophie ajusta ses gants en latex jaune — l’équipement réglementaire de ses purges hebdomadaires contre le calcaire — et fixa le corps avec une moue de réprobation. Elle avait connu Victor lors d’un gala pour les enfants albinos d'Amazonie. À l'époque, il tenait mieux l'alcool et, surtout, il restait vertical.
— Il va falloir le plier, déclara Leila d'une voix dépourvue de toute émotion.
Leila consultait sa montre. Dans deux heures, elle devait impérativement contester la suppression du cours de flûte à bec à la réunion des parents d'élèves. On ne brisait pas le futur artistique de la nation sous prétexte que le solfège était devenu optionnel.
— Le plier ? s’étrangla Claire. Leila, c’est un actionnaire majoritaire. On ne plie pas un actionnaire majoritaire comme une nappe de chez Ikea.
— Si on veut qu’il rentre dans le chariot à linge, Claire, on va devoir faire des concessions sur son intégrité structurelle.
L’iPhone de Claire, posé sur la commode Louis XV, battait la mesure d'une crise de nerfs imminente. L’écran affichait « Marc ». Elle décrocha par pur réflexe pavlovien.
— Oui, Marc ?… Non, je ne sais pas où est ta pile bouton CR2032… Pour ta télécommande de garage… As-tu regardé dans le bac à glaçons ?… Écoute, je trie des trucs encombrants pour le vide-grenier. Rappelle-moi si tu ne la trouves pas.
Elle raccrocha, les doigts tremblants.
— Il ne trouve pas sa pile bouton, dit-elle, comme si c’était le sommet de la tragédie.
— Claire, attrape ses pieds, ordonna Sophie. Victor pèse le poids de trois plans de licenciement massifs. C’est le gras du capitalisme, c’est très dense.
Elles enfournèrent le milliardaire dans le chariot à linge. Sa tête s'encastra entre une serviette tachée de mascara et un peignoir de luxe dans une position de fœtus fortuné. Sophie recouvrit le cadavre d'un drap avec une méticulosité de gouvernante, lissant chaque pli.
— On prend l’ascenseur principal, décida Leila. Les gens riches ne regardent jamais ce qui se trouve en dessous de leur niveau de menton.
Les portes dorées s’ouvrirent sur un couple en tenue de gala. Lui en smoking, elle en fourreau de soie. Ils empestaient l'assurance et l'ambre. Les trois mères entrèrent avec leur chargement mortuaire. Le couple se recula, une moue de dédain poli figée sur les visages.
— L'adoucissant à la lavande est une insulte à l'absorption des éponges, commença Sophie d'une voix un peu trop aiguë. C’est un drame ménager.
— La varicelle laisse des cicatrices budgétaires, enchaîna Claire en fixant le bord du drap. Ça gratte la mémoire.
L’homme au smoking se tamponna le nez avec un mouchoir en soie.
— C’est curieux, cette odeur de viande faisandée.
— C’est un décapant industriel pour cuivre venu de Stuttgart, intervint Leila avec un aplomb glacial. Très efficace, mais l'arôme est... germanique.
L'homme hocha la tête, satisfait de cette explication qui flattait sa supériorité de client.
Au rez-de-chaussée, le groom leur ouvrit la porte avec un automatisme professionnel, ignorant le monticule de draps qui possédait encore une Rolex Daytona au poignet gauche. Dans la rue, les feux de détresse du monospace gris battaient la cadence d'une panique collective.
— Le coffre, vite !
Elles tassèrent Valmont entre un sac de sport malodorant et une caisse de pommes de terre de la ferme. Sa tête vint butter contre une brique de jus d’orange oubliée. Le coffre se referma avec un bruit mat, définitif. Victor voyageait désormais en classe économique.
Le trajet vers l'Allée des Glycines fut rythmé par le ronronnement du moteur et le silence de mort de Valmont. En arrivant devant le pavillon, les phares balayèrent la haie de troènes, taillée avec une précision qui confinait à la pathologie mentale. Marc attendait sur le seuil, sa polaire grise traînant par terre.
— Claire ? J'ai trouvé la pile, mais maintenant je cherche la clé de dix. C'est quoi ce mannequin dans le coffre ?
— C’est un mannequin de jardin à 1500 euros, Marc, trancha Sophie en sortant du véhicule. Une pièce de collection. N'y touche pas, la cire est sensible aux ondes électromagnétiques.
— 1500 euros pour un vieux en jogging ? Vous êtes cinglées.
Il rentra dans la maison, bredouillant des insultes contre le prix de la décoration extérieure.
Le lendemain, au parking du gymnase, l'air sentait la vanille et le téflon chaud. Leila surveillait son gaufrier branché sur l'allume-cigare. Le sifflement de la vapeur d'eau et l'odeur sucrée qui saturait l'habitacle créaient une bulle d'irréalité. Sophie et Claire fixaient le sac de sport rouge, celui que l'homme en berline noire avait jeté à leurs pieds avant de s'enfuir avec le "mannequin".
Le silence s'étira. Une minute de description sensorielle pure : le craquement de la gaufre qui refroidit, le cri lointain d'un enfant au stand de chamboule-tout, l'arôme de beurre noisette qui masquait enfin l'odeur de Valmont.
— Qui veut une gaufre ? demanda finalement Leila.
Claire ne répondit pas tout de suite. Elle avait sorti une boîte de lingettes désinfectantes de son sac à main. Avec une concentration maniaque, elle commença à nettoyer les miettes de sucre glace tombées sur le cuir du sac rouge contenant deux millions d'euros.
— Le bicarbonate ne fera rien sur cette matière, murmura-t-elle en frottant une tache imaginaire. Mais la lingette, c'est la base de toute civilisation.
Elle jeta la lingette usagée dans le sac, juste au-dessus d'une liasse de billets de cinquante euros. La Rolex de Valmont, oubliée au fond de la poche de Claire, marqua midi. L'heure où les mères de famille commencent enfin leur deuxième journée.
Le congélateur de la discorde
Marc se redressa, une lueur de satisfaction esthétique dans le regard. Les Ray-Ban, dont la branche gauche était solidement maintenue par un morceau de ruban adhésif de chantier, donnaient à Victor de Valmont l’allure d’un producteur de cinéma ayant trop abusé des soirées cannoises. Coincé entre deux dindes de tombola, le milliardaire semblait désormais moins mort que profondément blasé par la gestion des stocks de la kermesse.
— Impeccable, murmura Marc en tapotant le couvercle du Bahia 400 litres. Il a un petit côté Warren Buffett après une mauvaise nuit. Ça va faire un tabac à côté de la pêche aux canards.
Sophie sentit un spasme dans son œil gauche. Elle jeta un regard à Leila. L'ex-juriste observait la scène, les bras croisés, le visage aussi impénétrable qu'une clause d'exclusion de garantie.
— Marc, dit Leila d'une voix de velours, c'est du génie. Par contre, pour le réalisme, il faudrait peut-être qu'on referme le couvercle. La chaîne du froid de l'angoisse, tu comprends ?
— Évidemment, répondit-il en claquant des doigts. Et n'oubliez pas, Sophie : le dîner. Madame la directrice sera là demain pour inspecter les stocks. Une famille normale, un repas normal.
Il sortit en sifflotant l'air de *La chenille*, laissant derrière lui une odeur de naphtaline et d'enthousiasme terrifiant. Le silence qui suivit fut seulement rompu par le ronronnement asthmatique du congélateur.
— On est en train de décorer un cadavre de milliardaire avec de la volaille de chez Leader Price, souffla Sophie en s’appuyant contre l’établi couvert de pots de peinture écaillés.
— Au moins, il n'a pas vérifié le pouls, rétorqua Leila en commençant à scotcher la bâche sur les bords pour éviter que les fluides ne gèlent sur les parois. Claire arrive. Elle a les quarante litres de crème glacée pour la kermesse.
La porte du garage s'ouvrit brusquement sur Claire, livide, portant deux sacs isothermes qui semblaient peser le poids d'un péché mortel. Elle avait une tache de chocolat sur sa chemise en soie et ses mains tremblaient au point que les couvercles de plastique cliquetaient.
— La police, bégaya-t-elle. Il y a une patrouille au bout de l'allée.
— Respire, ordonna Leila sans lever les yeux de sa tâche. Pose la glace. On doit loger les bacs de vanille entre les côtes et le coude de Monsieur de Valmont.
— Entre quoi ? On va mettre de la nourriture d'enfants sur un mort ?
— C'est le seul moyen de justifier pourquoi ce congélateur est branché et verrouillé, trancha Leila. Sophie, aide-la.
Elles s’exécutèrent dans un ballet macabre. Sophie soulevait le bras rigide du milliardaire tandis que Claire glissait les boîtes de glace à la fraise sous l'aisselle de l'homme d'affaires. L'aviateur de luxe, coincé entre une dinde et un bac de sorbet citron, semblait juger leur manque de standing avec un mépris glacial.
— Voilà, murmura Sophie en refermant le couvercle avec un bruit sourd. Quarante litres de glace, une dinde, et le principal actionnaire du groupe Valmont. Le compte est bon.
À l'étage, la cuisine était baignée dans la lumière crue d'un plafonnier qui révélait chaque rayure sur le plan de travail. Marc était assis à la table, lisant méticuleusement le règlement intérieur de la kermesse. Sophie versa le vin rouge dans la cocotte. La vapeur de viande et d'oignons lui monta au visage, se mélangeant à l'odeur résiduelle de cuir et de parfum cher.
— Tu penses qu'on devrait autoriser les paiements par QR code pour la tombola ? demanda Marc sans lever les yeux.
— Bien sûr, Marc. Le QR code. Très important.
— Tu as l'air distraite, chérie. C'est le découvert ? Ne t'inquiète pas, la kermesse va tout arranger.
Le silence s’installa, entrecoupé par le ronronnement régulier du réfrigérateur de la cuisine qui semblait répondre au grondement plus sourd du garage. Sophie imaginait les molécules d’air froid pétrifiant le dernier regard de Valmont.
— Au fait, lança Marc en s’essuyant les lèvres, j’ai besoin de la clé du garage.
Sophie se figea, une gaufrette à mi-chemin de la bouche.
— La clé ? Pour quoi faire ?
— Le pneu arrière du monospace est dégonflé. Je voulais prendre le compresseur avant qu’il ne fasse nuit noire.
— Non. On ne déplace pas la glace, Marc. La chaîne du froid est une science exacte. Tu veux être responsable d’une émeute de CP ? Tu ne touches pas à ce garage.
Marc la regarda longuement. Sous les spots, ses yeux semblaient usés par des années de calculs mentaux pour savoir si le chèque de la cantine allait être rejeté.
— Tu es bizarre, Sophie. Depuis ce matin. Tu as cette lueur dans les yeux… celle que tu avais quand ton père a perdu le domaine de Chasse-Spleen au poker.
— C’est de la détermination, Marc.
Le téléphone de Sophie vibra. Un message de Leila : *« Claire a fait une crise de panique. Elle a essayé de revendre la montre de Valmont. On arrive. »*
— C’était qui ? demanda Marc.
— La présidente de l'association. Un problème avec les gaufrettes.
Quand la porte d'entrée claqua plus tard sur Leila et Claire, le silence de la cuisine devint tranchant. Sophie se dirigea vers le garage. Elle ouvrit le couvercle du Bahia une dernière fois. Leila utilisait une pelle à neige pour repousser un membre récalcitrant à l'intérieur avec un craquement sinistre de cristaux brisés.
— Le bras a poussé le couvercle avec l'expansion de la glace, dit Leila d'un ton monocorde. Par contre, on a un problème plus grave que le cadavre. Claire a vérifié les dates. La vanille est périmée depuis trois jours. Si on la sert, on empoisonnerait toute l'école primaire.
Sophie éclata d'un rire nerveux, un son aigu qui résonna contre les murs de béton.
— Donc, si je résume : on a un cadavre de quatre milliards dans le garage, mais ce qui va nous envoyer en prison, c'est une intoxication alimentaire à la vanille ?
Leila hocha la tête. Elles sortirent du garage, fermant la porte à double tour sur leur secret givré. Dans le garage, sous les Ray-Ban de fortune, Victor de Valmont restait fixé sur l'intérieur du couvercle, serrant toujours son cornet à la pistache.
Marc revint dans la cuisine, le visage soudain soucieux. Il regarda ses listes, compta sur ses doigts, puis se tourna vers Sophie.
— Dis-moi, Sophie, pour le stand de demain... tu as vérifié le prix des gobelets en plastique chez Casto ? Parce que si on part sur le modèle avec bordure dorée, on n'amortira jamais le coût des serviettes en papier.
Le secret du carnet noir
La lumière du néon de la buanderie grésillait avec la régularité d'un code Morse agonisant. Une odeur de lavande synthétique luttait contre l'effluve métallique qui émanait du tapis de yoga enroulé au centre de la pièce. À l'intérieur, Victor de Valmont ne dérangeait plus personne, si ce n'est par son encombrement volumétrique.
Leila tourna une page du carnet noir. Ses yeux balayaient les colonnes de chiffres avec la précision d'un scanner de supermarché un samedi après-midi.
— Sophie, pose ce pistolet à colle.
Sophie sursauta, manquant de s'étaler sur un carton de vieux numéros de *Vogue*. Elle tenait une étiquette « 2 € » qu'elle s'apprêtait à fixer sur un ours en peluche borgne. Elle avait ce regard vitreux de celle qui a passé la nuit à chercher le doudou perdu sous un canapé en cuir, mais avec une option homicide en plus.
— C’est pour le vide-grenier de l’école, murmura-t-elle. Si les étiquettes ne sont pas uniformes, la présidente de l'APE va encore dire que je manque de rigueur. On ne peut pas être une meurtrière et bâcler la vente de charité, Leila. C’est une question d’équilibre.
— On n’est pas des meurtrières, intervint Claire, qui nettoyait une tache imaginaire sur sa veste avec une lingette pour bébé. On est des victimes collatérales. Victor est mort de cause naturelle. Enfin, naturelle pour quelqu’un qui reçoit un buste en bronze de Napoléon sur la tempe. Si on finit en cellule, je vous préviens : je ne partage pas mon adoucissant.
Leila pointa une ligne du carnet. Un silence tomba. Un silence épais, poisseux, comme une sauce béchamel ratée.
— Marc, ton mari, Sophie. Et Jean-Pierre, le tien, Claire. Ils ne sont pas ruinés. Marc a transféré 450 000 euros sur un compte aux îles Caïmans au nom d’une société appelée « Blue Hydrangea ».
— Les hortensias bleus... balbutia Claire. C’est le nom de notre haie. Il a nommé sa fraude d'après notre jardin ?
— C’est une touche romantique, ironisa Leila. Ils ont tous mangé au râteau. Ils ont aspiré l'épargne du quartier pour alimenter une pyramide de Ponzi. Ils ne voulaient pas piocher dans le compte aux Caïmans pour la scolarité des gosses. C’est de l’argent pour leur future vie. Celle où vous n’êtes pas invitées.
Sophie reposa le pistolet à colle. Elle lissa sa jupe en lin avec une lenteur terrifiante.
— Je vois.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Claire. On appelle la police ? On n'a pas le droit de porter du orange, ça jure avec mon teint.
— La police ? Pour finir dans un deux-pièces à Sarcelles à manger des pâtes premier prix ? Non. Valmont est mort, mais son empire est là, dans ce carnet. On va l'installer dans sa suite au Grand Hôtel. Mais avant, on va passer un coup de fil à vos maris. De la part de Victor.
— Victor est mort, Leila.
— Il n'est pas mort tant qu'il envoie des SMS.
***
Le Grand Hôtel de la Plage somnolait dans une torpeur dorée. Sophie poussait un chariot de bagages en laiton. Dessus, une malle Louis Vuitton vintage, assez grande pour contenir une garde-robe de croisière ou un milliardaire de taille moyenne plié en deux. Claire fermait la marche, serrant contre elle un sac isotherme contenant des pains au chocolat.
— Personne ne soupçonne quelqu'un qui apporte des viennoiseries, chuchota Claire. Les gens voient le gras et le sucre, ils ne voient pas le crime.
L'ascenseur atteignit le cinquième étage avec un carillon cristallin. Elles entrèrent dans la suite 504.
— Sur le fauteuil, ordonna Leila. Face à la fenêtre.
Elles installèrent le corps dans le fauteuil club en cuir fauve. Elles drapèrent un plaid en cachemire sur ses jambes et posèrent un verre de cognac sur le guéridon. De loin, on aurait dit un homme d'affaires épuisé, s'offrant un moment de mélancolie face à l'océan.
— Maintenant, on envoie les messages, dit Leila en sortant le smartphone de Valmont. « Je sais pour Blue Hydrangea. Le prix du silence a augmenté. Virement avant l'aube ou les dossiers partent au fisc. »
Le téléphone émit un sifflement discret. Une notification.
— C'est Marc, dit Leila. Il vient de répondre. « Je ne comprends pas, Victor. On avait un accord. »
— Réponds-lui, dit Claire, une lueur féroce dans les yeux. Dis-lui que les hortensias ont besoin de beaucoup d'eau.
***
À cinq heures trente, le parking de l'école « Les Glycines » baignait dans la lumière crue des projecteurs de chantier. Sophie gara le monospace avec une arrogance inhabituelle. Elle descendit, rajusta son trench-coat et fixa Marc, qui luttait avec une table pliante.
— La conjoncture est complexe, Marc ? demanda Sophie. C'est comme ça que tu appelles le "Project Chimera" ?
Marc devint livide. Une nuance de gris qui s'accordait parfaitement au goudron.
— Valmont ne viendra pas ce matin, Marc. Il a un empêchement définitif. Tu as jusqu'à midi pour transférer la part de « l'investissement prioritaire ». Ou je raconte à tout le monde que c'est toi qui as rayé la Tesla du directeur.
À la buvette, Leila servait des gobelets en carton avec une autorité de juge suprême. Chaque client recevait son café accompagné d'un numéro de page du carnet noir. Claire, elle, vendait une poupée sans bras à dix euros. « C’est une métaphore de l’impuissance face au destin », expliquait-elle.
Mme de Saint-Ange, la présidente de l'APE, s'approcha pour contester l'emplacement de leur stand. Sophie ôta ses lunettes de soleil.
— Françoise, votre mari est page 54. Juste en dessous du dentiste. Si vous ne retournez pas à vos confitures, j'annonce au micro que votre voyage aux Maldives a été payé par l'épargne-retraite de la maîtresse de CM2.
Françoise de Saint-Ange tourna les talons sans un mot.
À onze heures, les maris défilaient, déposant des enveloppes de billets entre un vieux Monopoly et une peluche de Pikachu délavée.
— On doit déplacer Victor, dit soudain Sophie. J'ai promis de prêter le break pour un canapé d'angle à midi.
Elles se dirigèrent vers le fond du parking, là où les containers de tri sélectif trônaient comme des monolithes. Victor de Valmont était désormais dissimulé sous des cartons de livres invendus sur un diable de transport. « L'Encyclopédie de l'Économie Moderne en 24 volumes ».
— Vous les emmenez où ? demanda un bénévole.
— Au recyclage, répondit Leila. Il faut savoir tourner la page.
Elles atteignirent le container bleu. Le bras articulé d'un camion de ramassage, en avance sur son horaire, souleva le bac dans les airs. Un bruit de froissement métallique et de papier mâché s'éleva, couvrant les rires des enfants sur le château gonflable.
Le camion repartit dans un nuage de fumée noire. Sur le sol, il ne restait qu'un seul objet : le Tome 21 de l'encyclopédie. Sophie le ramassa.
— C’est un exemplaire défectueux, dit-elle à un passant curieux. Il manque la fin.
— Tu as vu que sur le container, il y avait écrit "Plastiques uniquement" ? demanda Claire en ouvrant son sac de pains au chocolat.
Leila rangea le carnet noir dans son sac.
— Et alors ?
— Les boutons de sa chemise étaient en nacre, mais son pacemaker était en titane et polymère. On est en règle avec l'écologie.
Sophie lissa son tablier. Elle regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Dans le vide-grenier, tout devait disparaître, mais rien ne se perdait jamais vraiment. Près du stand, la peluche de Pikachu souriait toujours de son air éternellement stupide, seul témoin du fait que le chèque de la cantine allait enfin passer.
Le vide-grenier de l'angoisse
À quatorze heures, l'odeur de gaufre brûlée avait définitivement remporté la bataille contre l'oxygène. Dans le gymnase Saint-Exupéry, l’air stagnait, saturé d’humidité et de la fragrance rance de vieux jouets en plastique ayant survécu à trois générations de reflux gastriques. Sous les néons qui grésillaient en mi bémol, Sophie tentait de maintenir une dignité de façade derrière une table de camping qui menaçait de s'effondrer sous le poids d'un lot de VHS « Les plus beaux buts de l'OM ».
Son cœur battait avec le rythme erratique d’un vieux batteur électrique Moulinex en fin de course. Elle jeta un regard vers le parking où le monospace gris de Claire oscillait sur ses suspensions, alourdi par le poids d’un empire financier en transit.
— Sophie, concentre-toi, siffla Leila en tamponnant un code-barres imaginaire sur un lot de cintres. Madame Leroux arrive. Elle a le regard de celle qui a trouvé un vice de forme dans le règlement de la buvette.
La présidente de l’association des parents d’élèves s’avança, son gilet en polaire mauve vibrant d’une autorité territoriale. Elle pointa un doigt accusateur vers une petite boîte en métal.
— Et ça ? C’est quoi ? Une seringue ? Sophie, nous avons une charte éthique. Pas de matériel médical usagé, même pour les toxicomanes vintage.
— C’est un stylo-plume de collection, improvisa Sophie, les doigts crispés sur l’objet. Un prototype argenté. Très rare. Je ne suis même pas sûre de vouloir m'en séparer pour moins de trois euros, même si, techniquement, il pourrait sauver une vie ou signer un traité de paix.
— C’est un Épipen, Sophie, murmura Leila entre ses dents. Victor est en train de gonfler comme un ballon de baudruche dans le coffre et toi, tu négocies la marge sur son adrénaline.
— Un stylo-plume avec une aiguille ? s'étonna Madame Leroux. C’est très… prussien.
Un fracas de quiches lorraines s’écrasant sur le lino détourna l'attention de la présidente. Claire venait de simuler une perte d'équilibre magistrale à l'autre bout du gymnase, créant la diversion nécessaire pour que les deux hommes en Loden, qui rôdaient près du stand de pêche à la ligne, perdent leur trace.
— On bouge, ordonna Leila.
Elles s’esquivèrent par la sortie de secours, là où la pluie s’abattait désormais avec la fureur d’un créancier impayé. Dans le monospace, l'ambiance était au minimalisme existentiel. Victor de Valmont, la tête émergeant péniblement d'une bâche de piscine, fixait le plafond avec un détachement aristocratique.
— Vous savez, murmura-t-il, les oies cendrées ont une vie sociale bien plus structurée que ce vide-grenier. Et elles ne portent pas de polaire mauve. Est-ce qu’on pourrait accélérer ? J’ai une partie de Tetris mental à terminer et l’odeur de vos vieux dictionnaires commence à altérer mon jugement sur le capitalisme.
— Taisez-vous, Victor, ou je vous échange contre un lot de tuperwares dépareillés, lança Claire en démarrant en trombe.
— Sophie, le château, dit Leila.
Sophie extirpa de son sac le Château de Grayskull, cette carcasse de plastique vert achetée deux euros sur le stand 42. Elle le retourna. Sous le pont-levis, une suite de chiffres gravée dans le moule semblait briller sous la lueur blafarde du plafonnier.
— C’est là, dit Victor sans même baisser les yeux vers l’objet. L’adresse à Genève. Mon grand-père était un paranoïaque, mais il avait le sens du jouet culte. Le code de cryptage de la banque est là, caché sous la trappe du squelette.
La voiture freina brusquement. Les deux hommes en Loden venaient de surgir de l'ombre, barrant la route, leurs silhouettes découpées par les phares comme des spectres du fisc. L’un d’eux s’approcha de la vitre, sa main se posant sur le rebord avec une lenteur de prédateur.
— Le château, Madame. Donnez-le-nous, et nous oublierons que vous transportez un milliardaire dans un véhicule qui pue le biscuit premier prix.
Sophie serra le plastique vert contre son cachemire. Elle regarda l'homme, puis le château, puis Leila. Un silence immense s'installa, seulement troublé par le cliquetis du joint de culasse agonisant.
— C’est six euros maintenant, dit Sophie.
L’homme fronça les sourcils.
— Pardon ?
— L’inflation, Monsieur. Et puis, il y a la valeur sentimentale. Six euros, ou je l'écrase sous mon talon, et votre code de cryptage finira en confettis de plastique recyclé.
Un blanc narratif s’étira, pesant, absurde, définitif. L'homme en Loden plongea la main dans sa poche, en sortit une pièce de deux euros et deux pièces de deux, qu'il jeta par la fenêtre ouverte avec un mépris souverain. Sophie ramassa la monnaie, lâcha le château dans la boue et fit signe à Claire de foncer.
Le monospace s'élança dans la nuit, laissant les gorilles ramasser leur trésor de plastique sous la pluie battante.
— On est ruinées, n'est-ce pas ? demanda Claire après quelques kilomètres.
— On a six euros, dit Sophie en comptant les pièces. Et un milliardaire vivant.
— Et une adresse à Genève, ajouta Leila en fixant la route.
Dans le coffre, Victor de Valmont eut un petit rire étouffé.
— Vous savez ce qu'il y a à cette adresse ?
— Un coffre-fort ? Une armée privée ? demanda Sophie.
— Mieux que ça, répondit Victor. Un gaufrier Seb modèle 1984. Le seul au monde qui ne fait pas sauter les plombs.
La voiture disparut dans le brouillard, emportant ses secrets, ses dettes et son ridicule, vers la frontière suisse.
L'art de la dissimulation
Le ruban adhésif produisit un déchirement strident dans le silence poisseux du préau. Sophie, à genoux sur le béton marqué par les traces de craie et les chewing-gums fossilisés, lissa le plastique marron d'un geste maniaque. Elle portait son pull en cachemire beige, celui qui disait : « Je suis une mère responsable, mon compte en banque est sain, et mes enfants mangent bio. » Sous le cachemire, ses muscles hurlaient. Victor de Valmont était bien plus lourd que ce que suggérait sa silhouette élancée dans les pages de *Point de Vue*.
— Claire, arrête de trembler. On ne se fait jamais arrêter pour un meurtre, ma chérie. On se fait arrêter pour un pli mal fait.
Claire hoqueta, ses mains gantées de latex agrippées à un rouleau de sacs poubelles « ultra-résistants ». Elle regarda la boîte devant elle. Une boîte de *Pampers Baby-Dry, Taille 4, Pack Géant*.
— Sophie… sa chaussure. Elle dépasse. C’est du Berluti. Personne ne met du Berluti dans un carton de couches pour le vide-grenier. J’ai passé la nuit à coller des étiquettes « 2€ » sur les invendus, si son sang bave sur les prix, on ne rentrera jamais dans nos frais. C’est une incohérence stylistique et comptable majeure.
Leila, accroupie près de la pile de vieux jeux de société incomplets, ne leva même pas les yeux de son inventaire fictif.
— On s’en fout de la mode, Claire. Replie-moi ce pied, ou je le sectionne avec le coupe-papier du secrétariat.
Leila saisit la jambe de Valmont — froide, rigide, d’une noblesse insultante même dans le trépas — et l’arc-bouta pour la faire entrer entre deux polaires d'occasion et un lot de biberons dépareillés. Le gymnase de l’école primaire « Les Glycines » exhalait une odeur de poussière et de désespoir social. Le vide-grenier venait de s'achever. Les autres mères étaient parties dans leurs SUV, ignorant que dans l’ombre des invendus, trois des leurs s’apprêtaient à transporter le cadavre de l’homme le plus riche du département dans un Renault Espace parsemé de miettes de biscuits.
À trois, elles hissèrent la dépouille. Le carton s'affaissa. Une odeur ambrée, un parfum de haute parfumerie qui coûtait probablement le loyer annuel de Claire, s’échappa des jointures, se mélangeant à l’odeur de lait caillé qui imprégnait les tapis de sol. Le hayon se rabattit. *Clac.*
C’est à ce moment que le gyrophare bleu déchira la grisaille. La voiture de la police municipale s’arrêta à leur hauteur. Le brigadier Morel descendit, ajustant son ceinturon sur un ventre qui semblait avoir capitulé devant les viennoiseries du matin.
— Mesdames. Toujours sur le pont pour les enfants ? C’est chargé, dites-moi. C’est quoi, ces cartons de couches ?
Le silence qui suivit fut d'une densité quasi solide. On aurait pu y tailler des pierres tombales.
— Un don de la fondation Valmont, intervint Leila d’une voix d’une fluidité absolue. Des surplus. Mais l’élastique se dégrade, brigadier. On ne peut pas risquer une fuite sur un orphelin. Ce serait un manque de dignité pour l’institution.
Morel se pencha. Il renifla l'air. Sous le pare-choc, une goutte sombre commençait à marquer le bitume. Un coulis de prestige, visqueux et ferreux.
— Ça sent le désodorisant de taxi ici. Et c'est quoi cette tache ? C’est épais pour de l’huile moteur.
— C'est du jus de cerise, lâcha Sophie sans ciller. La Noire du Piémont. On en avait fait des bocaux pour la loterie des adultes. Un bocal a dû se briser. C’est une vieille variété, très riche en fer. C’est ce qui donne ce côté... sombre.
Morel fixa la tache sur sa chaussure cirée. Sophie lui tendit une boîte en métal.
— Goûtez un brownie, brigadier. Recette de ma grand-mère. On ne peut pas laisser une Noire du Piémont gâcher une si belle soirée de service public.
Le policier croqua dans le gâteau industriel dégelé. Il mâcha lentement, le regard perdu dans les ombres.
— Ils sont bons. Allez-y. Mais doucement sur les dos-d’âne. La surcharge, ça ne pardonne pas.
Elles attendirent qu’il disparaisse avant de s'effondrer contre la carrosserie. Le Renault Espace s'ébranla enfin vers la déchetterie. Sous les fesses de Leila, un craquement sinistre se fit entendre. Le carton n'avait pas supporté le bassin de Victor. Un liquide sombre imbibait désormais le coin inférieur de la boîte *Pampers*.
— Sophie ? Je crois que l'encyclopédie vient de perdre une page.
— C’est du jus de raisin, trancha Sophie. On s’en occupera après.
À l'arrière, une étiquette promotionnelle sur le carton proclamait fièrement : *« Jusqu’à 12 heures de protection contre les fuites. »*
Elles arrivèrent devant les grands portails de fer. « FERMETURE EXCEPTIONNELLE ». Kevin, le gardien, les fixait depuis sa guérite, l'air aussi enthousiaste qu'un condamné à mort. Sophie sortit de la voiture, réajusta son pull en cachemire et vérifia son rouge à lèvres.
— Kevin, mon chou. On ne peut pas laisser ces cartons de l'œuvre des orphelins dans le coffre. Ça attire les mites génétiquement modifiées.
— Les mites mangent pas le plastique, madame Valandrey.
— Celles-ci, si. Kevin, est-ce qu'on a l'air de trafiquantes de pneus ? Tenez, les brownies sont encore tièdes.
Vingt euros et une boîte de gâteaux plus tard, le cadavre de l'homme d'affaires basculait dans la benne « Tout-venant », entre un canapé défoncé et des restes de papier peint. Leila lança le dernier carton, celui de la tête, qui décrivit une courbe parfaite avant de disparaître dans les ténèbres.
— Voilà, dit Sophie. Le milliardaire est officiellement un déchet ultime.
Elles remontèrent en voiture, mais Sophie fit un demi-tour brutal.
— On retourne à l'école.
— Pourquoi ? hurla Claire.
— On a oublié les tables de la mairie. Si on ne les rend pas avant huit heures, on perd la caution de cinq cents euros. C’est le prix d'un trimestre de solfège pour Jules. On ne fait pas demi-tour pour de l'or, Claire. On fait demi-tour pour du cash.
Le retour fut un flou de fatigue et de paranoïa. Elles chargèrent les tables en chêne massif sous le préau, dans une obscurité totale. Sophie ne remarqua même pas le petit canard à bascule qui la jugeait du regard.
Le lendemain matin, le soleil se leva sur la banlieue avec une insolence printanière. Devant l'école, Sophie servait le café, impeccable. Elle aperçut la veuve Valmont, en tailleur Chanel.
— Victor ? Oh, vous savez comment il est, dit la veuve en ajustant ses lunettes de soleil. Il a dû partir pour Zurich sans me prévenir. Il déteste les au revoir.
— C’est sans doute le changement de saison, répondit Sophie avec un sourire radieux. Ça laisse toujours un grand vide dans les placards.
Un cri retentit près du bac à sable. Un enfant brandissait un objet brillant.
— Regardez ! Un trésor !
Claire s'approcha, livide. Ce n'était pas sa gourmette en or égarée. C'était une dent en or, avec un fragment de gencive encore attaché. Sophie s'approcha et posa une main ferme sur l'épaule de Claire.
— Oh, s'exclama-t-elle pour l'assistance. Le stand d'archéologie pour les petits est d'un réalisme saisissant cette année. Allez, les enfants, les gaufres sont à deux euros !
Elle récupéra la dent et la glissa dans sa poche.
— Sophie ? murmura Claire. C’est…
— Je sais ce que c’est, Claire. C’est notre acompte pour le trimestre prochain.
Leila s'approcha, un carnet à la main.
— Sophie, j'ai trouvé la Patek Philippe de Victor. Elle était dans ton sac à main. Tu l'as ramassée par réflexe.
Sophie versa une dose de lait dans le gobelet d'un parent d'élève, la main parfaitement stable.
— L'instinct de survie, Leila. C'est la seule chose que la banlieue ne pourra jamais nous enlever. Vous voulez du sucre avec ça, Monsieur le Brigadier ?
Morel, qui venait d'arriver, sourit en ajustant sa casquette.
— Volontiers. Dites-moi, ma femme a gagné une poupée à votre tombola, mais elle dit qu'elle a une drôle d'odeur.
Sophie sourit, un éclair d'acier dans le regard.
— C'est le parfum du succès, brigadier. Ça surprend toujours au début.
Interrogatoire entre deux cafés
L'inspecteur Marchand n'avait pas retiré son imperméable, malgré la chaleur étouffante qui régnait dans la cuisine. Une chaleur artificielle, générée par un four tournant à plein régime pour cuire trois douzaines de cupcakes au quinoa. L’air saturé sentait le sucre brûlé et la Javel pure. Dans ce pavillon à la façade d’un « Gris Orage » impeccable, ce mélange tenait lieu de parfum d’ambiance.
Sophie servait le café dans des tasses en porcelaine fine, des rescapées d'un service de mariage que les huissiers n'avaient pas jugé bon d'embarquer. Sous la table en quartz, à quelques centimètres de la bottine en cuir fatigué de l'inspecteur, Sophie avait posé le panier en osier du chat pour masquer une tache persistante. Le chat était mort depuis trois ans, mais le sang de Victor de Valmont avait une ténacité aristocratique.
— Vous étiez proche de Monsieur de Valmont, Madame Faille ? demanda Marchand en scrutant la surface de son café.
— Proche est un mot bien vaste, Inspecteur. Dans ce quartier, on partage le même fournisseur de chlore pour piscine. Victor était... un mécène.
— Et les belles femmes, ajouta Marchand. Surtout celles qui ont des problèmes de fins de mois. Votre mari n’a pas payé la taxe foncière depuis deux ans, Madame. Il paraît qu'il investit massivement dans des courses de lévriers virtuels.
Sophie lissa sa jupe crayon. Elle se sentait noble, malgré le vide abyssal de son compte en banque.
— L’argent est un détail. Victor est mort, c’est une tragédie. Mais avez-vous interrogé Leila ? Elle disait souvent qu’il était « mûr pour la récolte ». Elle a même essayé de me convaincre de monter un club de chantage.
— Un club de chantage ? Entre deux séances de Pilates ?
— Ne sous-estimez pas le désespoir des mères de famille, Inspecteur. On peut aller très loin pour une paire de chaussures orthopédiques.
Marchand prit une note, puis se leva, s'approchant du panier du chat. Sophie retint sa respiration.
— Ce panier... Il n'y a pas de chat ici. J’ai vérifié.
Sophie esquissa son sourire le plus méprisant.
— C’est du vintage, Inspecteur. Je le garde pour la vente de charité. Leila m'a demandé de le stocker. Elle sort beaucoup la nuit, ces derniers temps. Avec des gants de ménage et des sacs poubelles de grande contenance. Quel refuge pour animaux accepte des bénévoles à trois heures du matin ?
Marchand remit son chapeau, apparemment lassé.
— Merci pour le café, Madame Faille. Vos cupcakes sentent le soufre.
— C'est le quinoa, Inspecteur. C'est une graine très honnête, mais elle a une odeur particulière quand elle est poussée à bout.
Dès que la voiture de l'inspecteur s'éloigna, Leila émergea de l'ombre du cellier.
— Tu viens de me balancer, Sophie.
— C'est de l'entrepreneuriat féminin, Leila. On gère les priorités. On a un milliardaire au frais, une clé USB qui peut faire chanter tout le département, et un vide-grenier demain matin. Bouge-toi.
...
Le gymnase de l'école sentait la cire de parquet et la défaite physique. Derrière les tapis de lutte, le vieux congélateur blanc bourdonnait comme un insecte pris au piège. Leila ouvrit le couvercle. Un nuage de vapeur froide s'échappa. Victor de Valmont était là, recroquevillé, le costume italien orné de givre.
— Il colle au fond, grimaça Leila.
Sophie sortit une spatule à gâteau en Inox du carton des fournitures de l'école. Elle commença à décoller l'épaule de Valmont avec une précision chirurgicale.
— Fais attention au sac, pesta Sophie. Si tu rayes le cuir, on ne pourra jamais le revendre.
— Sophie, il y a un cadavre dedans !
— C'est le problème avec les riches, ils pèsent lourd même quand ils ne servent plus à rien. Ne bousille pas la doublure, c’est tout ce que je demande.
Sophie s'acharna ensuite sur la fermeture Éclair. Un bouton de manchette en platine s'était coincé dans les dents du zip, menaçant de déchirer le nylon. Elle l'écrasa d'un coup sec, refermant enfin le sac de sport noir sur l'illustre dépouille.
...
Vingt minutes plus tard, le sac était déposé dans le garage de Claire, au milieu des nains de jardin de Jean-Pierre. Ce dernier apparut, une coupe de champagne à la main, le visage rubicond.
— Six numéros, Sophie ! Six ! On brûle le monospace. On invite le banquier. On regarde les flammes !
Il s'approcha du sac noir, intrigué par la cravate Hermès qui dépassait du zip comme une langue d'or.
— C'est quoi ça ? Mon cadeau ?
— Ne l'ouvre pas, Jean-Pierre, trancha Sophie. C’est de l’art contemporain. Une installation sur l’étranglement social. Si tu touches au curseur, la valeur spéculative s'effondre.
Jean-Pierre recula, impressionné, alors que le détective Bastien entrait dans le garage. Le policier inspecta le sac du bout de sa chaussure.
— De l'art, vraiment ? On dirait du CrossFit pour cadres en burn-out. Madame Faille, votre voisin se plaint d'un ballon dans ses bégonias, mais je me demande surtout pourquoi cette cravate ressemble à celle que portait Valmont hier soir.
— On travaille la résistance à l'opulence, improvisa Leila. La cravate sert de sangle de suspension.
Bastien soupira, rangeant son carnet.
— Félicitations pour le loto, Jean-Pierre. Mais vérifiez vos chiffres. Le tirage a été annulé. Les boules étaient truquées. Un scandale national.
Jean-Pierre blêmit. Le silence tomba sur le garage, seulement troublé par le clignotement du néon.
...
Le lendemain matin, le parking de l'école était transformé en foire d'empoigne. Le sac noir trônait sur une table de camping, étiqueté : « Lot surprise - 10€. Idéal pour amateur de sensations fortes. »
Une femme en tailleur Chanel s'arrêta, glissa un billet de dix euros et emporta le sac avec une hâte suspecte. Sophie et Leila échangèrent un regard de soulagement. Mais soudain, le haut-parleur de la kermesse grésilla.
— Mesdames, Messieurs ! Un donateur anonyme vient de nous offrir le premier prix de la tombola ! Nous allons ouvrir ce magnifique sac de sport noir en direct sur le podium !
Sophie regarda la foule se presser autour du sac. Elle vit l'animatrice saisir le zip.
Claire s'approcha, tremblante, tenant un saladier de pâte à crêpes.
— Sophie ? On n'a plus de sucre. On fait quoi ?
— Mets du sel, Claire. De toute façon, tout le monde va avoir un goût amer dans la bouche d'ici deux minutes.
Le silence qui suivit fut interrompu par le premier cri de joie de la gagnante.
La rançon de l'infidélité
Le néon au-dessus de l’îlot central de la cuisine de Sophie grésillait avec une régularité de métronome, un cliquetis électrique scandant l'effondrement de sa vie sociale. Il était six heures douze. Une flaque de café lyophilisé s’étalait sur le plan de travail en quartz composite — un vestige de l'époque où son découvert n'était qu'une égratignure.
Sophie fixait son téléphone. L’écran affichait une vidéo de six secondes. Trois silhouettes féminines s’escrimant à faire entrer une forme inerte dans le coffre d’un Scenic. Le cadre était somptueux : les colonnes du Grand Hôtel, le tapis rouge détrempé, et ce luxe écrasant qui rendait leur maladresse obscène.
Sous la vidéo, un texte : *« Le carnet de Valmont. Ce soir. 21h. Derrière les bennes à verre du Lidl. Pas de police, ou l'album photo de vos vacances au Grand Hôtel part à la liste de l’APE. »*
L’Association des Parents d’Élèves. La menace était plus brutale qu’une condamnation à mort. C’était l’excommunication sociale.
La sonnerie de l’entrée retentit. Trois coups brefs, un long. Elle ouvrit à Leila et Claire. Leila portait encore son tailleur froissé. Claire tenait un plateau de cupcakes au matcha, les yeux écarquillés par une terreur pure.
— On est mortes, lâcha Claire. Je n’ai même pas eu le temps de passer l’aspirateur. Si les flics perquisitionnent, ils vont voir l'état de mes plinthes.
— Tais-toi, Claire, ordonna Leila. Pose ces gâteaux.
Elles se regroupèrent sous le néon. Sophie relança la vidéo.
— L’angle est trop bon, murmura Leila. Quelqu’un nous attendait.
— Quelqu’un qui veut le carnet de Victor, ajouta Sophie. Ce carnet, c’est une bombe. Évasions fiscales, maîtresses, pots-de-vin pour le complexe aquatique… et le nom de nos maris.
Un silence s’installa, lourd comme un sac de ciment humide. Dans la pièce d’à côté, le lave-vaisselle entama son essorage, un bruit de ferraille annonçant le jugement dernier.
— On ne l’a pas tué, rectifia Leila. Il a fait un arrêt cardiaque pendant qu’on lui expliquait que ses photos en porte-jarretelles allaient devenir publiques. C’est presque médical.
— On l'a quand même enterré sous le bac à sable de la rue des Lilas, grinça Claire. Juste avant le cours de Pilates.
Sophie zooma sur l’image. Un reflet sur le bord : le capot d’une berline grise avec l’autocollant du club de bridge.
— C’est quelqu’un qui connaît nos horaires, murmura Leila.
Le silence fut interrompu par un bruit de pas venant de l'étage. Marc, le mari de Claire, apparut en peignoir à carreaux.
— Claire ? Tu as vu mes clefs ? J’ai dû les laisser dans la voiture hier soir…
Claire devint transparente.
— Ta voiture, Marc… tu l’avais hier soir ?
— Ben oui. Je suis sorti un moment. Besoin d’air.
Il s’approcha, lorgnant le téléphone de Sophie qui affichait le Grand Hôtel.
— C’est quoi ça ? Vous y étiez pour le vide-grenier ?
Sophie retourna l’appareil d’un geste sec.
— On discute de la logistique des tartes, Marc. Retourne te coucher.
Dès qu’il disparut, Leila saisit le bras de Claire.
— Marc fait du bridge, Claire. Et il a des dettes. Valmont était son créancier. S’il récupère ce carnet, il efface tout et nous fait chanter pour le restant de nos jours.
— Mon mari ne me ferait jamais chanter, sanglota Claire. Il oublie même nos anniversaires.
— C’est ce qu’on dit des génies du crime avant leur premier coup, trancha Leila. Sophie, le carnet ?
Sophie sortit du cellier un volume relié en cuir noir, enveloppé dans un sac Ziploc entre deux boîtes de lait maternisé.
— On va leur tendre un piège au gymnase, dit Sophie. Un "Honey Trap" version banlieue.
Le gymnase de l’école sentait la cire et l’ambition mal placée. Sophie, Leila et Claire s’installèrent derrière une table pliante face aux parents d’élèves. Au premier rang, les maris : Marc, Jean-Pierre et Bernard, le trésorier effacé de l’APE.
— Avant de passer aux stands, commença Sophie, nous avons trouvé ce carnet hier soir. Il contient des noms de membres de cette assemblée.
Le silence fut ponctué par le sifflet lointain de la directrice. Sophie projeta la vidéo de chantage sur le mur, au-dessus des espaliers. L’image était nette, presque trop pro.
Soudain, Bernard se leva. L’homme aux pulls sans manches s’avança dans l’allée centrale, parfaitement calme.
— Le cadrage était bon, n'est-ce pas ? J'ai utilisé le stabilisateur.
— Bernard ? s'étonna Leila. C’est toi le maître-chanteur ?
— Oh, je représente un collectif. Le collectif des maris qui en ont marre de passer pour des idiots. On a même un groupe WhatsApp, "Yoga et Fiscalité". On vous surveille depuis le début. Tuer Valmont... c'était une sacrée erreur.
Sophie sentit le sol se dérober. Le trésorier de l'APE prenait le contrôle.
— Je veux que le vide-grenier soit rentable, continua Bernard. On va refaire la toiture. On va installer une piscine olympique. Et vous allez assurer la sécurité.
— La piscine sera chauffée ? demanda Sophie après avoir vu une brioche tomber d'un stand dans un bruit mou.
— Bien sûr. Par contre, le cadavre sous le bac à sable... Les CP ont concours de châteaux cet après-midi. On doit changer le sable. Marc, appelle ton contact. On veut du quartz de Fontainebleau.
Le trio quitta le gymnase. Dehors, elles arrivèrent devant le bac à sable.
— On commence par où ? demanda Claire.
— On dégage la zone, répondit Leila en retirant ses escarpins.
Elles creusèrent. La silhouette de Valmont apparut. Sophie dégagea un mocassin verni.
— C’est sa chaussure, Sophie.
— Je sais. C’est du 42. Trop petit pour sa stature. Faire chanter le CAC 40 avec des cors aux pieds, vous imaginez ?
Un énorme camion de chantier s'engagea dans l'allée. Le chauffeur, un directeur financier en gilet orange, descendit.
— Le sable est là. Où est le colis ?
— Il est un peu… intégré à la structure, expliqua Leila.
L'homme regarda sa montre.
— Il est mal orienté. On va avoir une bosse. La directrice va tiquer. Utilisez les brioches de la kermesse pour combler les interstices. Le gras du beurre stabilisera le quartz.
Le déchargement commença. Les pères de famille formaient une chaîne humaine, agissant avec la précision d'un conseil d'administration gérant une faillite. Le sable de quartz s'écoula, blanc et pur, recouvrant tout : les brioches, les secrets et Valmont.
À 10 heures, la directrice s'approcha du bac. Elle inspecta le dôme.
— Ce quartz est magnifique. Mais cette bosse ?
— Un dôme de réflexion, improvisa Leila. Pour apprendre aux enfants que la terre n’est pas plate.
Satisfaite, la directrice s'éloigna. Mais sous le sable, la bosse tressaillit.
— Il parle, constata Claire. Le mort parle.
— C'est une catastrophe juridique, rectifia Leila. Bernard, va chercher la bâche.
Sophie saisit un mégaphone.
— MESDAMES ET MESSIEURS ! CONCOURS DE L’ENFOUISSEMENT CRÉATIF ! LE PÈRE QUI EMPILE LE PLUS DE SABLE GAGNE UNE BOUTEILLE DE CHARDONNAY !
Les pères se ruèrent sur les pelles. Sous le tumulte, un nouveau message WhatsApp arriva sur les téléphones : une photo d'une main sortant du sable tenant un cupcake.
— Regardez l'étage, souffla Sophie.
Dans la salle des profs, une silhouette en masque de lapin de Pâques tenait le carnet noir. Le lapin fit un signe de la main et disparut.
— C'est Jean-Luc, murmura Claire.
Elles coururent vers le bâtiment. Dans la chaufferie, elles interceptèrent Bernard qui tentait d'extraire Valmont pour le cacher ailleurs. Le milliardaire, couvert de poussière, n'était pas mort, seulement groggy par un cocktail de somnifères.
— Mettez-lui le costume de mascotte, ordonna Sophie. L’ours brun.
Valmont fut inséré dans le polyester rêche, une métamorphose de luxe en peluche de kermesse. Sophie entra dans le gymnase où le Lapin-Jean-Luc paradis devant les enfants.
— Jean-Luc, rends-nous ce carnet, menaça Leila.
— Non, c’est mon ticket de sortie ! Vous avez un cadavre, j’ai les preuves.
Soudain, l’Ours-Valmont, poussé sur un chariot par Bernard, se redressa. Le milliardaire émit un râle à travers la gueule de la bête. La foule se figea.
— Oh mon Dieu, s'écria une mère. C'est une performance sur la précarité ! Regardez ce réalisme !
Sophie saisit l’opportunité. Elle arracha le carnet des mains du Lapin sidéré.
— On le vend, dit-elle.
Elle monta sur l'estrade.
— MESDAMES ET MESSIEURS, AUX ENCHÈRES : "L'AGONIE DU CAPITAL", UNE ŒUVRE IMMERSIVE ! MISE À PRIX : LE MONTANT DES FRAIS DE SCOLARITÉ IMPAYÉS DE L'ANNÉE !
Les enchères s'envolèrent. L'Ours-Valmont, gesticulant pour appeler à l'aide, fut adjugé à un propriétaire de salles de sport. L'œuvre fut jetée à l'arrière d'une camionnette avec la même délicatesse qu'un canapé d'angle en fin de solde.
Sophie, Leila et Claire restèrent seules sur le parking.
— On est riches ? demanda Claire.
— On est en sursis, répondit Sophie en serrant le carnet.
Elle composa un numéro.
— Le Grand Hôtel ? Suite royale pour trois. Préparez le gin.
Leila regarda les façades impeccables de la rue.
— Tu penses qu'on va aller en enfer, Sophie ?
Sophie monta dans son monospace et ajusta son rétroviseur.
— On est déjà en banlieue, Leila. L'enfer, c'est juste le centre-ville avec moins de places de parking.
Le pacte des coupables
L’air de la cour de récréation était saturé d’une odeur de merguez premier prix et de crème solaire périmée. Sous les guirlandes de fanions en plastique qui claquaient mollement, Sophie ajustait sa veste en tweed — un modèle de 2014 dont elle avait recousu la doublure avec du fil de pêche. Elle observait la file d'attente pour le stand de maquillage avec une moue de mépris aristocratique. Un enfant déguisé en dinosaure pleurait parce que son tricératops ressemblait, selon ses propres mots, à « un avocat mûr avec des pustules ».
Sophie serra son verre en plastique. Le vin blanc tiède avait un goût de métal et de regrets. À ses côtés, Leila vérifiait son chronomètre sur sa montre d’avocate déchue. Elle portait une robe fourreau noire, totalement inappropriée pour une kermesse de banlieue, mais parfaite pour un coup d'État.
— Dans exactement sept minutes, le chaos sonore atteindra son paroxysme, dit Leila sans cesser de fixer la foule. C’est le moment où personne n’entendra Marc hurler quand il comprendra que son plan d’épargne a été remplacé par une dette souveraine.
— Quelqu’un a vu mon mari ? demanda Claire en arrivant avec un plateau de crêpes sèches. Thomas a promis de ne pas parier sur la course en sacs, mais je viens de le voir échanger sa montre contre trois tickets de tombola.
Claire tremblait légèrement. Ses yeux passaient frénétiquement de sa boîte aux lettres mentale — celle qui débordait d'avis d'expulsion — au grand sac à main que Sophie tenait contre elle. À l'intérieur reposait le carnet de cuir de Victor de Valmont, taché d'un résidu sombre que Sophie préférait imaginer être du Bordeaux millésimé plutôt que du sang de milliardaire.
Les trois femmes traversèrent la pelouse, fendant la foule des parents d'élèves qui s'extasiaient sur des dessins à la craie. Sophie marchait avec une dignité retrouvée, celle des gens qui n’ont plus rien à perdre parce qu'ils ont déjà tout mis au mont-de-piété.
Près de la machine à barbe à papa, les trois maris formaient un rempart de lin beige et de sourires crispés. Marc, Thomas et Pierre discutaient de start-ups de parkings souterrains avec l’ardeur de croisés en route pour Jérusalem. Marc arborait une tache de moutarde sur sa chemise.
— Sophie ! Tu tombes bien, lança Marc avec une assurance de propriétaire de barbecue à gaz qui s'évaporait déjà comme une mauvaise graisse sous le regard de sa femme. On se demandait si on ne devrait pas investir...
— Marc, mon chéri, coupa Sophie. Les parkings sont une excellente idée. Mais pour investir, il faut de l'argent. Et pour avoir de l'argent, il faut éviter que sa femme ne découvre un carnet contenant la liste de tes comptes aux Bahamas.
Le silence qui suivit fut plus lourd que le gâteau au chocolat de la fête de l'école.
— Sophie, de quoi tu parles ? On est à la kermesse. Regarde, le petit Léo a gagné un poisson rouge.
— Le poisson rouge est mort, Marc, intervint Leila d'une voix de procureur. Il flotte déjà sur le dos. C’est une métaphore assez précise de votre situation légale. Valmont est mort — ou du moins en état de relaxation définitive dans sa suite — et nous avons ses petits secrets.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, bafouilla Pierre. Valmont est un homme puissant.
— C’était un homme puissant, rectifia Sophie en ajustant sa perle d'oreille. Est-ce que j'ai l'air de quelqu'un qui se fatiguerait à étrangler un homme de quatre-vingt-dix kilos ? Ça ruinerait mon brushing. Non, il est mort tout seul. Nous avons juste optimisé sa succession.
Un premier sifflement déchira l'air. Une fusée monta vers le ciel noir de juin. Les visages des maris s'illuminèrent par intermittence, révélant des traits décomposés.
— À partir de demain, la gestion des comptes change, décréta Sophie. Claire ne tremblera plus devant la boîte aux lettres. Leila sera votre avocate, et je vous assure que ses honoraires seront prohibitifs. Et Marc ? Ta cravate pend toujours dans la moutarde. C'est négligé.
Les maris ressemblaient à des statues de sel oubliées dans un parc de jeux. Mais alors que Sophie savourait son triomphe, Marc tritura son alliance, les tempes luisantes d'une sueur grasse.
— Sophie... pour le financement de tout ça... j'ai pris une initiative.
Sophie s'immobilisa. Un pressentiment glacial remplaça l'adrénaline.
— Quelle initiative, Marc ?
— Le Scenic gris sur le parking... je l'ai vendu. Un collectionneur, un certain Monsieur Jean. Il a adoré l'intérieur velours « Nuage ». Trois mille, Sophie ! En liquide ! Les billets sont encore chauds. On peut payer le poney.
Leila fit un pas en avant, la voix tranchante.
— Marc, dis-moi que tu n'as pas vendu un véhicule contenant un cadavre de milliardaire enveloppé dans un tapis de yoga pour le prix d'un voyage à Center Parcs.
— Il a dit que c'était le charme de l'ancien ! Il n'a même pas voulu faire de tour d'essai. Il est juste parti avec le lot !
Sophie ferma les yeux. Elle imaginait le Scenic cahotant sur les ralentisseurs, avec le corps de Valmont rebondissant contre les moules à gaufres. Elle arracha la liasse des mains de son mari. Son visage se décomposa à la lueur d'un lampadaire.
— Ce sont des Francs, Marc. Des billets de collection. On a vendu un mort pour trois mille francs. On est officiellement les criminelles les moins rentables de l'histoire du crime organisé.
— Direction la sortie de la ville ! ordonna Sophie en se tournant vers ses amies. Un type qui achète un Scenic en francs ne prend pas l'autoroute, il a trop peur des péages automatiques.
Elles grimpèrent dans la berline de Leila, laissant les maris ranger les chaises de la kermesse comme des zombies condamnés à la servitude domestique. Elles roulèrent dix minutes entre les haies de thuyas avant d'apercevoir, près d'un rond-point, la silhouette massive du Scenic, feux de détresse clignotant avec une lenteur agonisante.
Le coffre était grand ouvert. Un vieil homme en chapeau de feutre était penché sur l'ouverture avec une lampe torche. Sophie sentit son cœur cogner contre ses côtes. Tout allait s'évaporer.
— Monsieur ? appela-t-elle. Un problème ?
L'homme se retourna, l'air perplexe.
— Ah, les propriétaires ! Elle a calé net. La pompe à injection. C’est le problème avec ces beautés, elles ont le cœur fragile.
— Et... le chargement ? balbutia Claire en lorgnant le coffre vide.
— Le chargement ? Ah, le monsieur qui était dedans ! Un type très énergique. On s'est arrêtés au stop, il a dû sortir par la lunette arrière. Il a marmonné un truc sur son cardio, m'a donné un billet de cent francs pour le dérangement et s'est barré dans les bois avec le tapis de yoga. Il criait qu'il était en retard pour son cours de Pilates.
Le silence reprit ses droits sur la départementale. Victor de Valmont n'était pas mort. Il avait fait une sieste cataleptique et venait de s'enfuir pour faire des étirements. Elles venaient de rançonner l'élite de la ville sur la base d'un cadavre qui avait encore une excellente condition physique.
— Au fait, dit le vieil homme en leur tendant un petit objet doré, il a oublié ça sur le siège.
C'était le bouton de manchette de Valmont. En forme de tête de lion. Sophie le fit briller entre ses doigts. Elle voyait déjà les notifications de virements s'afficher sur son téléphone. Les secrets du carnet, eux, étaient bien réels.
— Monsieur Jean, dit-elle avec un sourire qui n'avait plus rien d'humain, gardez la voiture. On vous offre la dépanneuse.
Alors qu'elles remontaient en voiture, laissant le collectionneur et son épave dans l'obscurité, Claire murmura :
— On fait quoi si Valmont décide de porter plainte pour enlèvement dans un monospace ?
Sophie ne répondit pas tout de suite. Elle regarda les lumières de la banlieue, ce théâtre d'ombres où elles étaient désormais les metteurs en scène.
— On lui dira que c'était une option incluse dans la tombola de l'école. Et que personne ne gagne jamais au premier tirage.
Nettoyage de printemps
L’odeur de l’Eau de Javel industrielle luttait contre les effluves de soupline « Grand Air ». Dans la cuisine de Sophie, sous l’éclat chirurgical des néons qui faisaient ressortir chaque ride d’expression comme une crevasse sur une carte d’état-major, le silence n’était rompu que par le bourdonnement obsessionnel du lave-linge en cycle de prélavage.
Sophie, vêtue d’un tablier de cuisine en lin brodé à ses initiales, frottait vigoureusement une éponge abrasive contre le plan de travail en quartz. Ses mouvements étaient mécaniques, précis, presque religieux.
— Le sang de milliardaire a une fâcheuse tendance à l’oxydation, fit-elle remarquer sans lever les yeux. C’est le fer. Trop de viande rouge. On dirait de la rouille sur une coque de yacht.
Leila, assise à la table en formica, fixait l’écran de son ordinateur portable. Ses doigts volaient sur le clavier, expédiant les derniers fichiers compromettants vers les rédactions via un serveur proxy situé aux îles Fidji.
— C’est réglé pour Valmont, lâcha Leila. À l’heure qu’il est, son associé doit expliquer à la criminelle pourquoi le corps de son patron repose sur la banquette de sa Maserati, avec une clé USB enfoncée dans la gorge. Une voiture de sport pour transporter un cadavre... C’est d’un vulgaire.
Claire, accroupie près du lave-vaisselle, triait des boîtes hermétiques avec une frénésie qui confinait à la psychose. Ses mains tremblaient.
— S’ils viennent perquisitionner, ils vont emmener mes Tupperware sous scellés, murmura-t-elle. Ce sont des authentiques. Comment je ferai pour les restes du rôti ? Et on a oublié les cotis de la kermesse. Pour le stand des crêpes. On devait rendre les enveloppes hier.
Sophie s’arrêta net, l’éponge suspendue dans le vide.
— Pardon ?
— La présidente de l’APE va nous mettre sur la liste noire, Sophie. Nos enfants seront placés au stand « Pêche aux canards ». Celui qui est juste à côté des haut-parleurs qui crachent du Christophe Maé en boucle. C’est une torture médiévale. Elle sentira notre culpabilité à l’odeur de notre adoucissant.
Sophie reprit son frottage. Un mouvement circulaire, de gauche à droite.
— Elle ne sentira rien du tout. J’ai utilisé du bicarbonate de soude pour neutraliser les enzymes. Valmont n’est plus qu’un souvenir moléculaire sur ce carrelage.
Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre. Un monospace gris passa lentement dans la rue.
— C’est la patrouille de quartier de Monsieur Laroche, répondit Sophie. Il cherche des rôdeurs depuis qu’on lui a volé son nain de jardin en 2012. S’il savait qu’il y a plus de preuves criminelles dans mon vide-ordures que dans tout le 93, il ferait une attaque.
Leila ferma son ordinateur d’un coup sec. Elle annonça que les dettes étaient effacées, noyées dans les créances douteuses de Valmont. Techniquement, la banque leur devait désormais de l’argent. Claire sembla enfin respirer, même si la perte de son monospace au jeu par son mari restait une plaie ouverte.
— On va utiliser l’argent de sa Patek Philippe pour t’acheter un SUV allemand, décida Sophie. Noir. Quelque chose qui dise : « Je peux aussi bien transporter des packs de lait que des cadavres d’associés véreux ».
La transition vers Mondial Tissus s'imposa comme une nécessité logistique. Le trajet se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par le froissement des rouleaux de tissu que Sophie avait empilés à l'arrière pour remplacer les draperies souillées. Entre les rayonnages de chintz et de gabardine, la tension restait palpable, une électricité statique qui faisait dresser les cheveux sur la nuque de Claire chaque fois qu'une vendeuse approchait.
De retour dans la cuisine, l'odeur de la javel commençait à s'estomper sous celle des meringues qui durcissaient au four.
— Les filles, dit Sophie en examinant une meringue sous le néon. On a oublié un détail.
— Quoi ? s’alarma Claire. Un cheveu ? De l’ADN ?
— Le chauffeur, dans le garage. Ses vêtements. C’était du polyester. Un mélange de basse facture. Pour un chauffeur de maître, c’est une faute de goût. Disons que c'est un geste pour la planète.
Claire restait pétrifiée.
— Sophie ? Le bac jaune... c’est vraiment pour lui ?
Sophie marqua un temps d'arrêt. Elle regarda sa brosse à dents, puis le lave-vaisselle qui passait en mode séchage.
— Je l'ai mis dans le bac de tri sélectif. Il avait une hanche en titane. Il faut respecter les consignes. On n'est pas des criminelles, après tout. On est des citoyennes responsables.
Elle lissa son tablier et ouvrit la porte du garage pour vérifier ses meringues. Un craquement sec, presque musical, résonna sous la pression de son doigt. C’était la perfection. Une coque de calcaire sucré protégeant un cœur de néant. L’allégorie exacte de sa propre existence.
Elle s'approcha de la fenêtre et écarta légèrement les nouveaux rideaux gris. Dehors, la banlieue s'éveillait. Le camion-poubelle apparut au bout de la rue dans un fracas hydraulique. L'éboueur ramassa le bac jaune de Sophie. Il jeta un coup d'œil rapide à l'intérieur, nota la présence d'un objet sombre, et haussa les épaules.
Sophie se figea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Leila.
— Le chauffeur du camion, murmura Sophie.
— Il a trouvé quelque chose ?
— Non. Il porte les boutons de manchette en or de Valmont. Et honnêtement, avec son gilet orange fluo, c’est une faute de goût.
Une nouvelle façade
L’aube sur l’Allée des Glycines possédait la précision froide d’une lame de fond. À six heures quarante-deux, le silence était tel qu’on pouvait entendre le gel craquer sur les boîtes aux lettres en aluminium brossé. L’air ne sentait plus le café brûlé de fin de mois ou l’angoisse acide des fins de droits. Il sentait la lavande de synthèse haute performance et le cuir neuf.
Sophie lissa son tablier en lin lavé, une pièce à deux cents euros qui servait uniquement à protéger son chemisier en soie d’éventuelles projections de lait de soja. Sur le plan de travail en quartz, le chèque de banque trônait, immaculé, capable de garantir la scolarité de ses jumeaux à l’Institut Saint-Jude jusqu’à leur doctorat en physique quantique. Elle prit une éponge et frotta une tache invisible sur le bord de l’évier.
La porte de service grinça. Leila entra sans frapper, déposant ses clés de Porsche sur l'îlot central avec le bruit sourd d'un lingot d'or tombant dans un coffre-fort.
— Tu as l’air d’avoir dormi, Sophie, dit Leila en ajustant ses lunettes de soleil. C’est vulgaire.
— J’ai dormi quatre heures. J’ai rêvé que Valmont était un composteur. On mettait des billets dedans et il en ressortait de l’engrais pour les hortensias.
— Techniquement, c’est à peu près ce qui se passe. Sauf que les hortensias, c’est nous.
Claire apparut à son tour, serrant son sac à main contre sa poitrine. Elle avait toujours ce tic nerveux à la paupière gauche, désormais encadré par un lifting de luxe qui lui donnait l’air perpétuellement surprise par sa propre existence.
— J’ai croisé la voisine, murmura Claire. Elle m’a demandé comment on avait pu s’offrir la nouvelle clôture. J’ai dit que c’était un héritage d’un oncle dans la gestion de déchets de luxe.
— Ce n’est pas un mensonge, intervint Leila en se servant un expresso. Valmont était un déchet. Et nous l’avons géré. On ne va pas les expulser, Claire. Pourquoi faire ? C’est tellement plus amusant de leur faire payer un loyer pour utiliser leurs propres toilettes.
Sophie s’arrêta enfin de frotter. Elle fixa le chèque.
— Le directeur de l'école m’attend à huit heures. Il s'attend à des larmes, des supplications, peut-être une offre de paiement en bons d'achat.
— Offre-lui plutôt le bâtiment, suggéra Leila. On a assez de liquidités dans le compte offshore pour racheter les murs, le corps enseignant et la collection de papillons du concierge.
— On n'oublie pas le lait, dit brusquement Claire, les yeux fixés sur le vide, serrant nerveusement ses coupons de réduction pour yaourts au bifidus.
Sophie et Leila échangèrent un regard. Claire s'enfonçait dans ses tics comme on s'enfonce dans un canapé trop mou.
— On y va, trancha Sophie. Le vide-grenier ne va pas s’organiser tout seul. Et j’ai promis que nous financerions le nouveau toit de la paroisse. En ardoises véritables. C’est plus lourd. Ça empêche les secrets de s’envoler.
Elles sortirent sur le perron. La banlieue s’éveillait, chirurgicale. Un voisin passait sa tondeuse avec une ferveur religieuse. Sophie monta dans sa berline allemande. Le cuir sentait la peau de bête et l’impunité. Le trajet vers l’Institut Saint-Jude dura sept minutes de routes goudronnées à la perfection, bordées de haies taillées au millimètre derrière lesquelles des vies s’effondraient en silence.
Le parking était un champ de bataille social. Sophie se gara sur une place interdite avec la certitude tranquille de ceux qui possèdent le sol sous leurs pneus. Elle descendit, le claquement de ses talons sonnant comme un compte à rebours.
— Madame Faille ! l’interpela Madame Vasseur, la présidente de l’association des parents d’élèves, dont le visage semblait sculpté dans du savon durci. Pour le vide-grenier, nous limitons les stands aux familles dont les comptes sont à jour. Question de prestige.
Sophie s’arrêta. Elle fixa Madame Vasseur avec une intensité capable de faire fondre du permafrost.
— Vraiment, Martine ? Le prestige d’un vide-grenier où l’on vend des pyjamas tachés ? On dit que votre mari a quelques soucis avec le fisc depuis qu’il a tenté de déduire sa maîtresse en « frais de matériel de bureau ».
Leila posa une main gantée sur l’épaule de la harpie.
— Martine. Quelle jolie broche. C’est du toc, n’est-ce pas ? On dirait du plastique recyclé d’une usine de pneus. Ne vous excusez pas. Nous avons racheté la dette de votre époux ce matin. Vous ne devez plus rien à l’État. Vous nous devez tout à nous.
Sophie reprit sa marche, laissant Martine Vasseur pétrifiée, la bouche ouverte sur une insulte qui ne viendrait jamais.
L’air dans le couloir de la direction sentait la cire d’abeille et le désespoir bureaucratique. Monsieur Delalande l’attendait, une cravate trop serrée autour du cou.
— Madame Faille. Le conseil d’administration a été très clair...
Sophie s’assit sans permission. Elle posa l’enveloppe sur le bureau en acajou.
— Monsieur Delalande, avant votre tirade sur l’éthique, jetez un œil à ceci.
Il ouvrit l’enveloppe. Ses yeux s’agrandirent. Ses mains commencèrent à trembler.
— C’est le montant total de la scolarité pour les dix prochaines années ? Et un surplus considérable...
— Considérez cela comme un don pour la nouvelle aile « Victor de Valmont ». À titre posthume. C’était un grand ami de l’éducation.
— Je... je ne savais pas que vous étiez proche de lui. Les journaux disent qu’il a disparu dans des circonstances mystérieuses.
— Les journaux appellent « disparition » ce que nous appelons une « transition stratégique », intervint Leila depuis le cadre de la porte.
Sophie se leva et lissa sa jupe. La honte n’était plus qu’un lointain souvenir de quelqu’un d’autre.
— Pour le vide-grenier de samedi, Monsieur le Directeur. Je veux la place centrale. Près de la buvette.
— Bien sûr... Mais que comptez-vous vendre ?
Sophie sourit, et Monsieur Delalande eut soudain l'impression d'avoir oublié de souscrire à une assurance vie.
— Des secrets, Monsieur le Directeur. Et je crains qu’ils ne soient hors de prix pour vous.
De retour aux Glycines, Claire les attendait dans la cuisine de Leila, fixant le bouledogue asthmatique qui trônait sur le carrelage.
— Il a encore régurgité, dit Leila en désignant une masse gélatineuse près du buffet. La moitié du code d’accès au coffre de Genève. On va devoir attendre le prochain cycle intestinal pour l’assurance-vie.
— C’est un bon garçon, murmura Claire. Il recycle l’information.
— C’est un coffre-fort avec des pattes, rectifia Leila. On l’appellera "Intérêt". Parce qu'il est petit, qu'il ne sert à rien, mais qu'il finit toujours par coûter un bras.
Soudain, on frappa à la porte. C’était Madame Michard, la présidente des résidents. Elle tenait un plateau de petits fours secs, ses yeux de rapace balayant la pièce. Elle s’arrêta devant l’îlot où reposait le dossier de surendettement des voisins.
— Oh, vous refaites la décoration ? Quel charmant presse-papier.
— C’est un projet de restructuration, dit Sophie d’une voix monocorde. Nous pensons que le quartier manque de distinction. Nous penchons pour un blanc immaculé. Comme un linceul.
— Un linceul ? C’est... audacieux. J’ai vu une dépanneuse emmener la voiture de Valmont. Elle avait une drôle d’odeur de détergent industriel.
Leila se rapprocha de Madame Michard, posant une main maternelle sur son épaule.
— Ne soyez pas inquiète, Chantal. Nous avons décidé de prendre la gestion du syndic en main. Personnellement. On ne sait jamais ce qu’on peut trouver en creusant pour installer de nouveaux tuyaux d’évacuation. Votre hypothèque au Cap Ferret, par exemple. On vient de racheter votre prêt de vacances.
Madame Michard recula, son plateau vide à la main.
— Je vois. Vous êtes très prévenantes.
Une fois la présidente partie, Sophie se dirigea vers la fenêtre. Dehors, la banlieue brillait sous le soleil.
— On fait quoi pour le reste de l’argent ? demanda Claire.
— On va racheter le quartier, Claire. Maison par maison. On va devenir le syndic de leur existence.
— Et si quelqu’un découvre pour Valmont ? Si la police fouille ?
Sophie afficha une photo de ses enfants sur son téléphone.
— En banlieue, personne ne fouille jamais sous la pelouse. On préfère s'assurer que l'herbe est bien verte.
Sophie monta dans son SUV, ferma la portière et respira le silence pressurisé de l'habitacle. Elle regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Le moteur rugit doucement, une bête de luxe prête à dévorer les kilomètres de bitume parfait.
Elle passa devant la maison de Valmont, scellée par des rubans de police, et mit ses lunettes de soleil.
— Au fait, murmura-t-elle pour elle-même. On a oublié de rendre son livre de bibliothèque. Tant pis. Les intérêts de retard seront pour sa veuve.
Elle enclencha la climatisation. L'air purifié envahit l'habitacle. Elle regarda le rétroviseur ; son propre reflet lui renvoya l'image d'une femme parfaite. Une mère. Une présidente. Une meurtrière de l'ombre. Elle sourit. C'était le sourire du propriétaire qui vient de vérifier la solidité des verrous de sa propre cage dorée.