SECONDE ZÉRO

Par Seb Le ReveurTHRILLER

Le métal hurle. Une plainte aiguë, stridente, qui déchire le bitume. Le bus 96 vient de s’encastrer dans la vitrine d’une boutique de luxe. La façade en verre a explosé. Une pluie de diamants industriels grêle les corps immobiles. Elias écrase ses freins. Ses patins hurlent contre la jante. Il manq...

Ping Fatal

Le métal hurle. Une plainte aiguë, stridente, qui déchire le bitume. Le bus 96 vient de s’encastrer dans la vitrine d’une boutique de luxe. La façade en verre a explosé. Une pluie de diamants industriels grêle les corps immobiles. Elias écrase ses freins. Ses patins hurlent contre la jante. Il manque de basculer par-dessus le guidon. Son cœur est un animal piégé qui cherche une sortie à travers ses côtes. L’odeur arrive en premier. Caoutchouc brûlé. Liquide de refroidissement. Et ce parfum de ferraille chaude qui s’insinue dans les narines. Elias reste figé sur sa selle. Ses mollets tremblent. Les roues du bus tournent encore dans le vide. Un sifflement de vapeur s’échappe du capot défoncé. À l’intérieur, personne ne bouge. Puis, le son. Pas un cri. Pas un appel à l’aide. Le *ping*. C’est un murmure collectif. Une onde de choc numérique. Dans les poches, dans les mains, sur les tableaux de bord. Le signal de Chronos. Bref. Métallique. Définitif. Elias baisse les yeux sur son propre smartphone fixé au guidon. L’écran reste noir. Il a cliqué sur « Annuler » ce matin. Il est un Aveugle. Autour de lui, le monde vient de basculer chez les Voyants. Un homme s'extrait de la carcasse du bus. Il n'est pas blessé. Pas une égratignure. Il marche sur les éclats de verre. Le bruit est celui de sucre cristallisé que l'on broie. L'homme brandit son rectangle de verre à bout de bras. Ses yeux dévorent la dalle. Il ignore la rue. Il ignore le cadavre qui gît sous la roue avant du bus. Il regarde son compte à rebours. — Merde, souffle l’homme. Une constatation glaciale. Il lâche son terminal. L’appareil rebondit sur le trottoir. L’écran se fissure, mais le bleu blafard persiste. L'homme s'assoit, le dos contre un lampadaire, et ferme les yeux. Il attend. Elias reprend son souffle. L'air est épais. Une mélasse de gaz d'échappement et de poussière de plâtre. Sa paranoïa est une décharge électrique dans sa colonne vertébrale. Il appuie sur les pédales. La chaîne craque. Trop de tension. Il slalome entre les voitures arrêtées net au milieu du boulevard Saint-Germain. Une Porsche est immobilisée de travers. Le conducteur a laissé les clés sur le contact. La radio hurle une chanson de variété joyeuse, obscène dans ce chaos. L'homme est debout sur le toit de son véhicule. Il regarde le ciel. Il rit. Un rire de gorge, gras, désespéré. Elias jette un coup d'œil. La curiosité est un poison. Il voit l'écran de l'homme, resté sur le siège passager. *00:54:12.* Moins d'une heure. Elias détourne les yeux. Une sueur froide coule sous son casque de coursier. Il sent le regard des autres. Partout, le contrat social s'effiloche. Un flic laisse tomber son képi. Il s'appuie contre un mur, allume une cigarette avec des mains fermes. Il ne régulera plus la circulation. Pourquoi le ferait-il ? Le silence s’installe. Une gamine pétrifie le regard d'Elias. Elle doit avoir huit ans. Elle est assise sur le bord du trottoir, son cartable rose sur les genoux. Elle pleure sans bruit. Ses parents sont quelques mètres plus loin. Ils ne la regardent pas. Ils sont épaule contre épaule, leurs deux miroirs noirs éclairant leurs visages comme des spectres. Ils s'enferment dans leur bulle de fin du monde. Elias serre le guidon. Le cuir des poignées est poisseux. Il bifurque dans une rue étroite où les poubelles s'entassent déjà. Soudain, un bruit de course derrière lui. — Hé ! Toi ! Donne ton vélo ! La voix est rauque. Menaçante. Elias ne se retourne pas. Il change de vitesse. L'acide lactique mord ses muscles. Le type derrière gagne du terrain. Il n'a plus rien à perdre. Ceux qui savent sont des prédateurs. Elias vire à droite, manque de glisser sur une flaque d'huile, et s'engouffre dans une ruelle sombre. Il s'arrête derrière une benne à ordure, coupe ses lumières, retient son souffle. Les pas s'éloignent. Elias s'adosse au mur froid. Il regarde son smartphone. Toujours noir. L'application Chronos est là, tapie dans la mémoire. Un sablier stylisé. *Voulez-vous savoir ?* La tentation est une brûlure. Savoir si on a quarante ans ou quarante secondes. Il repense à une femme en tailleur chic, croisée plus tôt, qui brisait le goulot d'une bouteille de champagne pour boire à même le verre cassé. Elle avait vu le chiffre. Il remonte sur sa selle. Ses mouvements sont des gestes d'automate. Il doit livrer son colis. Une habitude absurde. Son sac pèse une tonne. À l'intérieur, un plat de sushis qui ne sera jamais mangé. Il arrive devant un immeuble haussmannien massif. Le quartier chic. Des valises jonchent le trottoir. Les gens ont essayé de fuir, puis ils ont compris. On ne fuit pas le temps. Elias abandonne sa monture. Ses muscles ont la consistance du coton mouillé. Il enroule l'antivol autour d'une grille. Réflexe stupide d'un monde mort. On ne vole plus pour le profit, mais pour gagner un kilomètre de vie. Il s'engouffre dans le hall. La porte béante vomit son silence. Il monte les escaliers. Au deuxième, une porte est ouverte. Un homme d'un certain âge est assis dans un fauteuil club. Il tient un verre de whisky d'une main, et un revolver de l'autre. Il regarde sa montre. Elias ne s'arrête pas. Quatrième étage. « Marcantet ». Un préfet. L'appartement est vaste, saturé de dossiers et d'écrans de contrôle affichant le naufrage en temps réel. Marcantet est debout devant la fenêtre. — Posez ça là, dit-il sans se retourner. Elias pose le sac. L'odeur de poisson cru se répand, écœurante. — Vous n'avez pas regardé, n'est-ce pas ? demande Marcantet. Un Aveugle. Vous avez de la chance. Ou peut-être pas. Un *ping* retentit sur le bureau. Marcantet se fige. Il saisit son téléphone de fonction. Son visage change. Les traits se relâchent d'un coup. Le masque de fer du préfet s'écroule. — Qu'est-ce qu'il y a ? demande Elias. Marcantet tourne l'écran vers le coursier. Une lueur étrange dévore ses pupilles. *00:23:58.* *SYNCHRONISATION GLOBALE.* Elias sent ses jambes se dérober. Le monde ne s'arrête pas par accident. Il a une date d'expiration unique. — On a vingt-trois minutes, dit Marcantet d'une voix soudainement calme. Vingt-trois minutes avant que tout ne s'éteigne. Elias fait demi-tour. Il dévale les escaliers. Il a besoin d'air. Il sort de l'immeuble. Sur le trottoir d'en face, un homme s'est ouvert les veines avec un éclat de verre. Le sang coule sur le pavé, d'un rouge trop vif. Une erreur système dans une carcasse de viande. Personne ne s'arrête. Elias remonte sur son vélo. Vingt-trois minutes. Il traverse la place de la Concorde, cimetière de voitures de luxe. Le *ping* reprend. Partout. Un rythme cardiaque accéléré. Il tourne dans une rue et s'arrête net. Au bout de la chaussée, une infirmière. Sarah. Elle sort d'une clinique, les mains couvertes de sang séché. Elle les frotte. Un geste d'automate. La peau pèle. Elle n'est plus soignante, elle est un décompte organique. Elias s'approche d'elle. Le temps se dilate. — J’ai quarante-sept heures et cinquante-sept minutes, murmure-t-elle. Je n'ai nulle part où aller. Les trains sont des cercueils immobiles. Un SUV surgit sur le trottoir, pulvérisant des poubelles avant de s’encastrer dans un poteau. Le conducteur en sort, saignant du front, et vérifie son heure sur son bourreau de poche avant de rire. Elias sent la paranoïa mordre son sang. Chaque passant est un prédateur. — On va à mon entrepôt, dit Elias. Il y a des grilles en fer. Ils marchent dans un Paris qui s'éteint. L'obscurité tombe, percée par le bleu blafard des écrans. Des milliers de lucioles électriques dans la nuit urbaine. Ils atteignent l'entrepôt. L'intérieur sent la poussière et le carton froid. Elias allume un écran de contrôle. "Chronos OS détecté." La carte affiche deux points bleus : eux. Et une dizaine de points rouges qui convergent vers le bâtiment. — Les Voyants cherchent les Aveugles, souffle Elias. *Bam.* On frappe contre le rideau de fer. Le métal vibre sous les coups d'une hache. Un homme glisse sa tête dessous. Il sourit. — On sait que vous êtes là. On a vu les pings. On veut juste partager la fin. Sarah s'avance, un scalpel entre les doigts. Un geste sec, chirurgical. Elle plante la lame dans la main qui agrippe le rideau. Un cri organique déchire le silence. Elle se relève, impassible, et essuie la lame sur sa blouse. — Ils vont revenir, dit Elias. — Ils sont déjà morts. Elias regarde son téléphone. Il vibre. L'application a désactivé le mode silencieux à distance. Une sonnerie enfantine éclate, dénonçant leur position. *CACHE-CACHE TERMINÉ. JOUEURS LOCALISÉS.* En bas, les visages se lèvent. Les écrans bleus braqués vers les racks. Elias et Sarah grimpent sur les structures métalliques. Elias atteint la poutre maîtresse, à dix mètres de haut. L'homme à la main blessée le suit. La rage lui donne des ailes de plomb. — Je vais te crever, l'Aveugle ! L'homme bondit. Elias se jette dans le vide en tenant une chaîne de levage. L'accélération lui déboîte presque l'épaule. L'agresseur rate sa prise. Un sifflement d'air, puis le choc. Un bruit de sac de farine qui éclate sur le béton. Elias touche le sol, récupère son vélo voilé et sort dans la rue. Une berline noire déboule et pile à sa hauteur. Marcantet est au volant, les yeux brûlés par le manque de sommeil. Il tend une enveloppe en papier. — Un dernier service, Elias. À pied, mes hommes se font lyncher. Les réseaux sont saturés. Porte ce message au centre de crise. — Pourquoi moi ? — Parce que tu es un Aveugle. Tu crois encore qu'il y aura un demain. Un cri déchire la nuit. Un groupe de Voyants approche avec des barres de fer. Marcantet repart en trombe. Elias glisse l'enveloppe contre son cœur. C'est une ancre dans un monde qui dérive. Il monte sur sa machine déglinguée et s'enfonce dans les ténèbres. Son téléphone vibre une dernière fois. *NOUVELLE MISSION : SURVIVRE.* Elias pédale, le souffle court, au milieu des ruines d'une civilisation qui a oublié comment attendre. La Seconde Zéro approche. Et elle a faim.

Code Noir

La serrure électronique claque. Un bruit sec. Définitif. Sarah s'adosse à la porte de la réserve. Le métal froid traverse sa blouse. L’air est saturé d’ozone et de désinfectant bon marché. Derrière le battant, le monde hurle. Ici, le temps se cristallise. Elle lève la main. La lumière bleue du smartphone lèche ses phalanges. **47:57:42.** Les chiffres défilent. Une hémorragie de secondes. Elle ne pleure pas. Les glandes sont sèches. La peur a tout vitrifié. Elle se détourne de la porte. Les étagères montent jusqu'au plafond. Des rangées de boîtes blanches. Des promesses de sommeil ou de survie. Sous ses sabots, le linoléum produit un bruit de succion. Comme si le sol voulait la retenir. Ses mains s'activent par réflexe. Trente ans de gestes précis. La clé magnétique glisse dans le lecteur. Un bip strident. La diode passe au vert. Le verrou libère les tiroirs. Un coup sec. Le tiroir hurle contre ses rails. À l’intérieur, l’or pur du chaos. Morphine. Oxycodone. Hydromorphone. L’éthique est morte à l’instant où elle a cliqué sur « Savoir ». Elle attrape un sac de sport en nylon noir. Le transfert commence. Le plastique frotte contre le tissu. Un son de grattement. Elle vide les rayons, méthodique. Elle ne laisse rien aux patients qui hurlent au rez-de-chaussée. La sueur perle sur son front. Elle sent l’odeur de sa propre panique : une acidité métallique, comme une pièce de monnaie sous la langue. La porte de la réserve vibre. On frappe. Fort. — Sarah ? Sarah, t’es là ? La voix est brisée. Arnault. Le réanimateur de garde. Un « Aveugle ». Sarah se fige. Elle serre une ampoule entre ses doigts. Le verre est fin. Prêt à céder. Comme un dernier nerf. — Sarah, ouvre ! Ils entrent par les ambulances ! On a besoin d'adrénaline. On a des types qui arrivent avec des plaies par balle... Sarah ! Les coups redoublent. Le chambranle gémit. Sarah regarde son sac. Il est à moitié plein. Elle voit sa sortie de secours. Son contrat d'assurance contre l'agonie. — Casse-toi, Arnault, murmure-t-elle. Sa voix est un râle. Étrangère à ses propres oreilles. — Quoi ? Sarah ? — Y a plus rien pour eux. C’est fini. Un silence de l'autre côté. Puis un rire. Un rire sec. Une toux de vieux moteur. — T'as regardé, hein ? Putain, Sarah... T'as regardé. Le bruit des pas d'Arnault s'éloigne, pressé, se perdant dans le tumulte. Sarah ferme le sac. La fermeture éclair s'enraye. Elle tire. Un ongle casse. Le sang perle sur son index. Elle s'en fout. Le poids du sac tire sur son épaule. C'est l'odeur du pouvoir. Elle quitte la réserve. Le couloir est un tunnel d'angoisse. Les néons clignotent. L'air pue la pisse et le sang frais. À l'étage de la chirurgie, elle s'arrête devant une porte coupe-feu entrouverte. Un homme est allongé sur un chariot. Son ventre est ouvert. Les écarteurs sont encore en place. Les chirurgiens ont dû fuir en plein milieu, une notification Chronos entre deux sutures. Le patient est vivant. Ses yeux roulent. Ses lèvres bougent sans un son. Le sang a coagulé en une croûte sombre. Sarah passe devant sans ralentir. La compassion est une ressource épuisée. Elle atteint le hall des livraisons. La barre de panique de la sortie cède sous son poids. Le froid de la nuit la percute. Trois ambulances sont encastrées près de la grille. Les gyrophares projettent des flashs bleus saccadés sur les murs de pierre. Dans l'ombre des arcades, des silhouettes fixent leurs écrans. Des visages bleuis. Des statues de chair dans une chapelle numérique. Elle contourne les épaves et voit le camion de linge. Le moteur tourne. Le chauffeur est affalé sur le volant. Sa tête repose sur le klaxon muet. Un fil de bave s'étire jusqu'au tableau de bord. Dans sa main, le téléphone. **00:00:00.** Sarah ouvre la portière. Elle tire le cadavre par l'épaule. Le corps glisse sur le bitume avec un bruit de sac de sable. Elle grimpe sur le siège imbibé de sueur et de tabac froid. Elle écrase l'accélérateur. Le camion bondit. Des milliers de comprimés volent sous les pneus comme des confettis de fin du monde. Paris l'accueille. La rue d'Arcole est un cimetière de voitures aux phares mourants. Le « ping » de l'application Chronos retentit partout, amplifié par l'écho des bâtiments. Un signal systématique. Le battement de cœur d'une machine qui compte ses victimes. Soudain, un choc latéral. Le camion oscille. Un 4x4 vient de percuter l'aile arrière. Sarah est projetée contre la vitre. Une décharge électrique traverse son crâne. Le goût du sang envahit sa bouche. Dehors, un homme descend. Blouson de cuir. Barre de fer. Un regard de vide absolu. Il s'approche. Il ne regarde pas Sarah. Il regarde le sac de sport. Le premier coup de barre fait éclater le verre sécurit. Une pluie de diamants tranchants s'abat sur elle. L'homme passe sa main par l'ouverture. Un tatouage sur le poignet : une horloge brisée. Un "Voyant". Sarah attrape un scalpel dans sa poche. La moelle épinière commande. Elle frappe. La lame plonge dans l'avant-bras. Un cri rauque. L'homme retire son bras ensanglanté. Sarah s'extirpe par la portière passager, s'écroule sur les genoux dans les bris de verre, puis se relève. Elle court. Ses poumons brûlent. Elle traverse le pont au milieu des épaves. Elle s'arrête un instant sous une porte cochère. Ses mains tremblent enfin. Elle sort une ampoule de morphine. Elle la brise. Elle boit le liquide. C'est amer. Ça goûte la terre et le métal. Elle attend. Une nausée violente lui tord l'estomac. Elle s'appuie contre le mur, manque de vomir, puis la vague passe. Une chaleur de coton tiède lèche ses vertèbres. La douleur s'efface. Le vacarme du monde s'étouffe sous un voile de velours. Elle reprend sa marche. Rue de la Huchette. Rue Saint-Jacques. Le silence est une lame. Elle entre dans une pharmacie dévastée. Un vieil homme est assis au fond, tenant une photo. — Vous avez de l'eau ? murmure-t-il. Sarah trouve une bouteille d'eau derrière le comptoir. Elle dévisse le bouchon. Le plastique craque. Elle vide la bouteille sur le sol, aux pieds de l'homme. La boue grise s'étale. Elle n'est plus une soignante. Elle sort. Elle atteint le Quai des Orfèvres. Des fourgons de CRS aux pneus crevés barrent la route. Des flics fument, le regard perdu. Elle franchit les grilles, monte l'escalier d'honneur, pousse la porte du bureau du Préfet. Marcantet est là. Chemise trempée. Revolver au poing. Il pointe l'arme vers un écran géant saturé de points rouges. — Ils ne répondent plus, grogne-t-il sans se retourner. — Je suis Sarah, dit-elle. Marcantet se tourne. Ses yeux sont injectés de sang. Il regarde le téléphone de Sarah. **46:35:12.** — Je voulais voir le visage de l'impuissance, dit-elle. Voir ce qu'il reste d'un homme quand on lui enlève son insigne. Elle s'approche, pose sa main sur son épaule. Ses doigts se crispent sur le muscle. — Vous avez peur, Marcantet. Vous vous demandez si le prochain "ping" sera le vôtre. Elle prend le revolver sur le bureau. Marcantet la laisse faire. Elle pose le métal froid contre sa tempe. Il ferme les yeux. Il respire fort. — Allez-y, souffle-t-il. Sarah rit. Un son sombre. — Oh non. Je veux que vous soyez là quand ils viendront pour vous. Ils veulent des coupables. Elle repose l'arme. Elle sort. Elle redescend vers la Seine. Le brouillard est épais. Elle s'adosse au parapet du pont Neuf. Elle regarde son propre écran. **46:15:00.** Un "ping" cristallin résonne sur le quai, derrière elle. Marcantet vient de cliquer. Sarah entend le bruit sourd d'un corps qui s'effondre sur le bitume, là-haut, dans le bureau. Elle ne se retourne pas. Elle sort une nouvelle ampoule. La brise. Boit. Le monde devient flou. Les chiffres rouges dansent. Elle n'est plus Sarah. Elle est la Seconde Zéro. Au loin, le premier incendie majeur s'éclaire vers l'Est. Le spectacle commence. Elle ferme les yeux et écoute la symphonie des condamnés. La fin est magnifique.

Le Roi des Ruines

Le mur d'écrans agonise. Un damier de neige électronique. Marcantet fixe la dalle centrale. La place de la Concorde. L'image saute. Des zébrures grises balaient l'obélisque. Des silhouettes s'ajoutent à chaque saut. Des ombres en mouvement. Elles ne courent pas. Elles déambulent. L'air dans la salle de crise est épais. Une odeur de vieux café et de sueur froide. La climatisation a lâché. Le ronronnement des serveurs remplace le silence. Un bourdonnement de ruche. Un arc électrique. — Monsieur le Préfet ? La voix est blanche. Lefebvre. Vingt-quatre ans. Un gosse en uniforme trop grand. Ses doigts tremblent sur le clavier. Marcantet ne se retourne pas. Ses yeux brûlent. La lumière bleue des moniteurs creuse ses orbites. — La caméra 104 est morte, murmure Lefebvre. La 112 aussi. Le secteur Rivoli passe au noir. Marcantet hoche la tête. Un mouvement mécanique. Sur le mur, une nouvelle lucarne s'éteint. Un carré noir. Une partie de Paris qui cesse d'exister pour l'État. Le centre de commandement ressemble à un œil atteint de cataracte. La vision se rétrécit. *Ping.* Le son déchire le bourdonnement des machines. Net. Métallique. Il vient de la poche de Lefebvre. Le jeune flic sursaute. Son visage devient livide. Il ne regarde pas son téléphone. Il sait. Le sang de Marcantet vire à l'acide. Son propre téléphone dort dans le tiroir du bureau. Éteint. Une dalle noire. Inerte. Il est un Aveugle. Un lâche qui a refusé de regarder l'abîme. — Vous devriez regarder, Lefebvre, dit Marcantet. Sa voix est un râle sec. — Je ne veux pas savoir. — Si vous ne regardez pas, vous êtes déjà mort de peur. Regardez. Et décidez. Lefebvre sort l'appareil. L'écran fissure l'obscurité. Le reflet danse sur ses pupilles dilatées. Le gosse déglutit. Le bruit de sa salive est indécent dans ce silence de coton hydrophile. — Six heures, souffle Lefebvre. Il me reste six heures. Le silence retombe. Plus lourd. Plus gras. Lefebvre pose ses mains sur le bureau. Il regarde son brassard orange « Police ». Un morceau de plastique. Un vestige. Lentement, il déchire le velcro. Le scratch déchire l'air. C'est le bruit d'une couture qui lâche. Celle de la civilisation. Il pose le brassard près du clavier et déboutonne sa vareuse. — Je rentre. Ma mère est à Nanterre. Elle est seule. Marcantet ne répond pas. Qu'est-ce qu'un préfet sans subordonnés ? Un homme en costume dans une pièce vide. Lefebvre se lève. Sa chaise roule avec un grincement de métal. Ses pas résonnent dans le couloir, puis s'éteignent. Marcantet s'approche de la baie vitrée. Paris est un cadavre de métal et de pierre. Plus de phares. Juste des incendies sporadiques qui tachent l'horizon d'un orange sale. La fumée monte en colonnes droites. L'odeur arrive jusqu'à lui malgré le double vitrage. Caoutchouc brûlé. Ordures. Amertume. Il décroche le combiné rouge. La ligne directe avec l'Élysée. Pas de tonalité. Juste un souffle. Un vide statique. Le palais est muet. Le Roi des Ruines. C'est ce qu'il est. Il active les micros d'ambiance du barrage de la rue Royale. Le son jaillit. Un chaos de cris et de percussions. Des barres de fer contre des boucliers. Des hurlements sans paroles. Une rage de viande et de dents. Sur l'écran restant, il les voit. Les Voyants. Ils sont des centaines. Ils ne portent pas d'armes de guerre, mais leur propre désespoir. Ils avancent vers les grilles de la préfecture. Ils n'ont plus de futur, donc ils ne craignent plus rien. — Ici le poste de commandement, dit Marcantet dans le micro. Capitaine Vasseur, répondez. Un grésillement. — Monsieur le Préfet... C'est le bordel... — Utilisez les sommations. Gazez-les. — On a déjà fait ! Ils s'en foutent ! Ils marchent dans le gaz comme dans du brouillard ! Ils renversent le car de CRS ! Marcantet voit l'image osciller. La caméra tremble sous l'impact d'une brique. Le car de police, un mastodonte de métal, commence à tanguer. Les Voyants s'agglutinent. Une masse de muscles et de haine. Ils poussent en rythme. Un battement de cœur barbare. *Boum. Boum. Boum.* Le véhicule bascule. Un fracas de verre. Des étincelles jaillissent du bitume. La foule hurle une victoire sans lendemain. — Ils ont passé le premier barrage ! hurle Vasseur. Mes hommes lâchent ! Ils jettent leurs casques ! Le son se coupe. Un larsen strident déchire les oreilles de Marcantet. Il lâche le micro. Ses mains sont moites. Son cœur cogne. Une arythmie de peur. Il entend maintenant le bruit réel qui vient d'en bas. Le fracas des grilles. Le cri des Voyants est un son de gorge. Un râle collectif. Ils veulent entrer. Ils veulent partager leur fin. Marcantet sent une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Elle est glacée. Il se dirige vers le coffre-fort. Ses doigts pianotent le code. La porte s'ouvre. À l'intérieur, son Sig Sauer de service. Lourd. L'acier est froid contre sa paume. Quinze cartouches. Quinze vies contre une éternité de vide. Il s'assoit dans son fauteuil. L'électricité saute. Le mur d'écrans s'éteint. Le silence est un linceul. Seuls les reflets rouges de l'incendie lèchent les murs. Il pose l'arme sur le bureau, à côté du téléphone éteint. Un bruit sourd résonne au rez-de-chaussée. Une porte défoncée. Le bélier humain a frappé. Il imagine la foule monter les escaliers de marbre. Leurs mains sales sur les dorures. Il sent l'odeur monter jusqu'à lui. Le soufre. La merde. La sueur. Il prend son téléphone. Son doigt survole le bouton. Savoir. C'est la tentation ultime. Savoir combien de secondes il lui reste avant que la porte ne vole en éclats. Savoir s'il a le temps de fumer une dernière cigarette ou s'il doit presser le métal froid contre son palais tout de suite. Le verrou de sa porte tremble. Une première épaule percute le bois massif. Le bois soupire. Il appuie sur le bouton. Le logo Chronos apparaît. Un sablier stylisé. Une moquerie blanche dans le noir. Il regarde l'écran. Zéro seconde. Le bois de la porte explose. La lumière du couloir l'aveugle. Des ombres se jettent sur lui. Marcantet ne tire pas. Il regarde le vide dans leurs yeux. Un miroir de son propre néant. La chair rencontre le métal. La sueur rencontre le cuir. C'est la fin du monde, et elle sent le sang chaud. *** À deux cents mètres, Elias appuie sur les freins. Un cri de métal contre métal. Son vélo tremble entre ses cuisses. Il a les mollets en feu. La chaîne est encrassée de sang séché. La préfecture ressemble à une carcasse de baleine échouée. Des flammes lèchent les fenêtres. Des milliers de feuilles A4 volent. On dirait de la neige sale. Il voit la meute sortir. Ils portent un homme. Un uniforme. Marcantet. Le préfet ressemble à une poupée de chiffon. Sa chemise blanche est une carte géographique de taches sombres. Son téléphone vibre. Toujours cette notification "Annuler". Un lâche selon certains. Un survivant selon lui. Mais la paranoïa est une lame de rasoir sous sa peau. S'il ne sait pas, il peut mourir à chaque seconde. Chaque ombre est une menace. Un Voyant s'approche. Un gamin de dix-huit ans. Ses yeux sont des trous noirs. — T'as combien, toi ? Elias ne répond pas. Il fixe son pneu. — Montre-moi ton écran, insiste le gamin. Montre si t'es un des nôtres. Ou un menteur. Le gamin lève une batte couverte d'autocollants de smileys. Un contraste obscène. Elias donne un coup de pédale violent. La batte fend l'air, siffle près de son crâne. Il file dans la rue sombre, slalome entre les carcasses de voitures. Une Tesla est encastrée dans une vitrine. Les mannequins de cire gisent sur le bitume, nus, parfaits, indifférents. Il pédale vers l'hôpital Lariboisière. Il a une livraison. Pas de nourriture. Une boîte noire. Scellée. Sans étiquette. *** L’air dans le couloir des urgences est une morsure. Chlore. Urine. La viande qui lâche. Sarah ne regarde plus les horloges. Seuls les décomptes comptent. — Sarah ! hurle l'interne. Le gamin a cliqué sur "Savoir". Ses yeux sont deux abîmes. Il tient une compresse sur une plaie béante. Le patient est mort. Son décompte affiche 00:00:00. — Laisse-le, dit Sarah. Sa voix est un scalpel. Occupe-toi de ceux qui respirent encore. Sarah regarde son propre poignet. Son téléphone est scotché à son avant-bras avec du ruban adhésif médical. 47 heures. 12 minutes. Le temps s'écoule comme du sable. Chaque seconde est une petite décharge électrique dans sa poitrine. Elle entre dans son bureau, ferme à clé. Trente secondes de silence. Au loin, le bourdonnement de la ville. Les sirènes s'éteignent. On frappe à sa porte. Des coups désespérés. — Sarah ! C'est le préfet ! Ils l'amènent ! Le couloir est une vision d'enfer. La meute a forcé l'entrée. Ils jettent Marcantet sur un brancard. Le préfet est défiguré. Un œil fermé par un œdème violacé. Sa mâchoire pend. — Soigne-le, dit un homme au crâne rasé. Il doit rester conscient. On veut qu'il voie la suite. Sarah s'approche. Elle pose ses doigts sur son cou. Le pouls est une bête traquée. Elle plonge ses yeux dans ceux de Marcantet. Elle y voit une supplication : *Tue-moi*. Elle ne dit rien. Elle prend une seringue et aspire le liquide clair. La meute observe, fascinée par le geste médical. Le dernier vestige de la civilisation. Sarah plante l'aiguille dans le muscle. — Ça va aller, murmure-t-elle. Un mensonge. Elle sent le produit agir. Ce n'est pas un sédatif. C'est un stimulant. La douleur revient en force pour Marcantet. Il hurle en silence. Ses yeux s'ouvrent en grand. — Bien réveillé, ricane le balafré. On va faire un tour, préfet. On va voir ton patron. Ils le traînent vers la sortie. Elias arrive par le quai de déchargement, évite les flaques noires. Il s'arrête devant Sarah. — Le paquet ? demande l'infirmière. Elias tend la boîte. Leurs doigts s'effleurent. La peau de Sarah brûle. Celle d'Elias est de glace. — Qu'est-ce qu'il y a dedans ? murmure Elias. — La fin de la douleur, petit. Ou le début du chaos. Elias fait demi-tour. Il pédale fort. Il remonte la rue de Maubeuge. Soudain, le silence change. Il devient vibrant. Le sol tremble. Une explosion. Le fracas vient de l'Élysée. Une colonne de fumée noire monte dans le ciel. Elias s'arrête. Regarde sa montre. 23:59:50. Dix secondes avant minuit. Dans la rue, tous les Voyants s'arrêtent. Ils lèvent leurs téléphones comme des bougies macabres. Le ping de Chronos résonne partout. Un chœur métallique. Synchronisé. 00:00:00. Rien ne se passe. Puis, tous les écrans virent au rouge sang. Un seul mot s'affiche partout : **MAINTENANT.** Marcantet, sur son brancard au milieu de la rue, voit le mot. La meute lâche un cri qui n'a plus rien d'humain. La curée commence. Les CRS lâchent leurs boucliers. Le barrage explose sous le poids d'un océan de viande. Marcantet entend le craquement d'un nez. Un bruit de bois sec. Elias pédale. L’acide lactique est un poison. Il évite la rue de Maubeuge, prend les boyaux sombres. Une femme en robe de soirée mâche des perles dans une vitrine brisée. Le bruit du nacre sous ses dents est insupportable. Au bout de la rue, une silhouette barre le passage. Un homme en manteau long regarde une tablette. Des points bleus s’éteignent. — C’est fini, coursier. Les serveurs surchauffent. La grille tombe. Soudain, une moto surgit. Elle percute l’homme. Un choc sourd. Un bruit de sac de sable. L’homme est projeté. Sa tablette vole et retombe aux pieds d’Elias. L’écran affiche un nouveau compte à rebours : 00:59:59. Une heure de vie électrique. Après, le noir absolu. Elias ramasse la tablette. Il voit un point clignoter à la Préfecture. Un signal de détresse. Marcantet. Près du brancard, un homme au tesson de bouteille s'approche du préfet. — Vous ne nous avez pas protégés. Vous nous avez laissé savoir. *Clac.* Un coup de feu. Précis. L’homme au tesson s’effondre sur Marcantet. Un liquide chaud inonde sa chemise. Sarah est là, un Sig Sauer au poing. Elle ne tremble pas. — Vous n’allez pas mourir ici, dit-elle en traînant le brancard vers un porche. Vous avez les codes des sous-sols. Un bruit de bottes sur le pavé. Cadencé. Des faisceaux de lumière blanche. Des lasers verts. Des silhouettes en armure tactique. Les Nettoyeurs. Ils ne parlent pas. Ils nettoient. Une rafale brève. Un Voyant s'effondre. — Ils ne veulent pas de survivants, dit Sarah. La simulation est finie. Elias fonce. Sa roue arrière est voilée. *Schi-clac. Schi-clac.* Il débouche sur le quai Branly. La Tour Eiffel est une carcasse de fer. À son pied, une colonne de lumière bleue monte vers les nuages. L'air est électrisé. Odeur d'ozone. La tablette dans sa main vibre. *IDENTIFIANT ELIAS. COURSIER 402. LIVRAISON EN COURS.* Le sol s'ouvre. Elias glisse dans un tube de métal poli. Il atterrit dans une pièce blanche, chirurgicale. Des serveurs ronronnent. Un homme en pull cachemire gris est assis devant une console. Il a l'air d'un comptable fatigué. — Vous êtes en retard, Elias. — Qui êtes-vous ? — La maintenance. Paris est le corps. L'application est le système nerveux. Nous venons de faire une mise à jour. Sur les écrans, Elias voit Marcantet au sol, Sarah immobile, la ville qui meurt en haute définition. — Pourquoi ? — L'humanité ne sait pas gérer son futur. Nous lui avons donné une date de péremption pour voir ce qu'elle ferait de son présent. C'est un échec magnifique. L'homme tape un code. L'écran affiche : **REBOOT**. Elias sent un froid glacial. Ses paupières tombent. Le dernier bruit est le ronronnement des serveurs. Dehors, la lumière bleue s'éteint. Paris plonge dans l'obscurité. Le silence n'est plus une menace. C'est celui d'un monde qui attend qu'on appuie sur le bouton. La Seconde Zéro est terminée. La Seconde Une commence. Elle sera de métal.

L'Effet Nocebo

Un interrupteur qu’on bascule. Pas de spasme. Pas de râle. Juste le silence. L’homme est étalé sur le bitume brûlant de la rue de Rivoli. Costume gris anthracite, mallette en cuir à bout de bras. Il ressemble à un cadre pressé qui aurait décidé de faire une sieste entre une carcasse de SUV et une poubelle vomissant ses entrailles de plastique. Elias ne bouge plus. Ses phalanges sont blanches sur le guidon de son vélo. Ses jointures craquent. Le smartphone du mort est tombé à quelques centimètres de son visage. La dalle est fissurée, mais l’affichage tient bon. Un rectangle de lumière bleue, toxique, qui découpe l’obscurité d’une ville privée de réverbères. 00:00:00. Les chiffres ne clignotent pas. Ils sont figés. Morts. Elias lâche son vélo. Le métal hurle contre le sol. Le bruit résonne dans l’étouffoir parisien. Plus de moteurs. Plus de klaxons. Juste le sifflement du vent dans les carcasses d’acier. Ses baskets crissent sur le verre pilé. L’air pue. Une odeur de gomme brûlée mêlée à la décomposition acide des ordures. C’est l’odeur de Paris aujourd’hui. Celle d'un organe qui nécrose. Il s'accroupit. Il ne vérifie pas le pouls. Il le sait : l'homme est vide. Les yeux sont grands ouverts, les pupilles dilatées, captant le reflet blafard du « Zéro ». Il n’y a pas de peur sur ce visage. Juste une immense stupeur. La surprise d'une machine arrêtée net. Une perle glacée trace un sillon le long des vertèbres d'Elias. Son cœur cogne contre ses côtes. Un rythme désordonné. Trop rapide. Chronos ne prédit pas la fin. Elle l’ordonne. C’est l’effet Nocebo poussé à son paroxysme chirurgical. Le code informatique devient une sentence biologique. Le cerveau reçoit l’ordre, le cœur obéit. Un grésillement s'échappe du ventre d'une machine invisible. Elias pivote. Le drone est là. À dix mètres au-dessus du sol. Un modèle noir, mat. Quatre rotors qui découpent l’air avec une précision de scalpel. Une lentille rouge, globuleuse, braquée sur lui. Elias reste immobile. Il sent l'adrénaline brûler ses muscles. Son instinct de coursier lui crie de fuir. Il a cliqué sur « Annuler ». Pour le système, il est une anomalie. Une donnée manquante. Un bug dans la matrice du chaos. Il recule. Ses pieds heurtent la mallette du mort. Le drone pivote, suivant le mouvement. L’œil rouge clignote. Elias crache par terre. Un goût de bile. — Allez vous faire foutre. Sa voix meurt aussitôt dans l'air épais. Il saute sur son vélo. Il appuie sur les pédales de toutes ses forces. La chaîne gémit. Il fonce vers la place de la Concorde. Derrière lui, le bourdonnement ne faiblit pas. Le drone le suit à distance constante. Elias zigzague entre les voitures abandonnées. Trois jours plus tôt, on s’y bousculait pour des sacs à main. Aujourd’hui, on y enjambe des cadavres. Il passe devant une boutique de luxe. Un homme est assis sur le trottoir, un fusil de chasse sur les genoux. Le regard vide de ceux qui ont vu leur propre compte à rebours. Il ne tirera pas. Pourquoi gaspiller une cartouche quand la mort est déjà programmée dans sa poche ? Elias tourne brusquement dans une ruelle. Le bourdonnement change de fréquence. Plus aigu. L’appareil virevolte entre les balcons en fer forgé. Agile. Trop agile. Elias arrive au bout de la rue. Un passage étroit, obstrué par des sacs poubelles éventrés. Il soulève son vélo à bout de bras et escalade la montagne de déchets. L’odeur est atroce. Viande avariée et couches culottes. Il bascule de l'autre côté et retombe lourdement. Le drone est là. Il l'attendait. L'œil rouge semble se moquer. Elias se fige, essuie la sueur qui lui pique les yeux. Il réalise une chose terrifiante : le drone ne cherche pas à l’arrêter. Il collecte des données. Il étudie la réaction d'un « Aveugle » confronté à l'infaillible. Son téléphone vibre dans sa poche. Une vibration longue. Insistante. L’appareil est chaud. Brûlant. Elias veut le jeter dans les égouts, l’écraser sous son talon. Mais il ne le fait pas. Sa curiosité est une faille. Le drone descend à hauteur d'homme. Le souffle des hélices rabat les cheveux d'Elias sur son front. L'air est chargé d'ozone. Un haut-parleur minuscule crépite sur le châssis. Un son sort de la machine. Un code binaire transformé en signal sonore. Bip. Bip. Bip. Le rythme est exactement celui du cœur d'Elias. L'appareil se synchronise. Il recule, le souffle court, jusqu'au mur de pierre froide. Il sort le téléphone. Une fenêtre contextuelle recouvre tout l'affichage : « MISE À JOUR DES CONDITIONS D'UTILISATION ». En bas, un seul bouton : « ACCEPTER ». Pas de croix. Pas de refus. Autour de lui, le silence de Paris devient un hurlement. C'est le bruit de millions de cœurs qui attendent le prochain « Ping ». Le Grand Ping. Elias sent une pression dans sa poitrine. Une crampe. Est-ce le début ? Son corps commence-t-il à obéir à l'idée de la fin ? Il approche son pouce de l'écran. Le noir envahit tout. Une ligne de texte apparaît : « CHARGEMENT DES DONNÉES BIOMÉTRIQUES… » Elias lâche le téléphone. L'appareil tombe dans la boue. Il ferme les yeux, attend le choc, le zéro. Mais rien ne vient. Juste le vent. Quand il rouvre les yeux, le drone a disparu. Une carte s'affiche sur l'écran au sol. Un point rouge clignote à quelques rues de là. L'Hôpital Lariboisière. Un message s'affiche, froid comme une lame : « REJOIGNEZ LA ZONE DE COLLECTE. VOTRE TEMPS EST COMPTÉ. » Il remonte en selle. Ses mollets sont des blocs de béton. Ses poumons, des sacs de verre pilé. Il pédale vers l’hôpital. Vers Sarah. Le bitume grince sous les pneus fins. Rue de Maubeuge, un bus de la RATP est encastré dans une pharmacie. Du sang séché macule les marches. Devant lui, un homme en costume trois pièces est assis sur une borne incendie. Il tient son smartphone comme une hostie. Elias s'approche. Le visage de l'homme est blafard. Il fixe l'écran. 00:00:03. 00:00:02. 00:00:01. L'homme expire un long filet d'air. 00:00:00. Un craquement organique. L'homme bascule en arrière. Sa tête frappe le trottoir avec un son de pastèque mûre qui éclate. Pas de blessure apparente. Le cœur a juste lâché. Chronos ne prédit rien. Chronos décide. C’est une exécution à distance. Une balle logique tirée dans le système nerveux. Elias ne pédale plus, il fuit. Le boulevard de Magenta est la zone des « Voyants ». Ils sont des dizaines, le téléphone à la main. Certains hurlent, d'autres rient d'un rire de hyène. Lariboisière apparaît enfin, forteresse assiégée entourée de barrières de chantier. Le hall est un chaos de civières. Les générateurs de secours ronronnent comme une gorge qui s'étouffe. — Sarah ! hurle Elias. Il s'enfonce dans les couloirs, suivant le point rouge. Une silhouette apparaît au fond. Blouse blanche. Sale. Sarah est assise par terre contre un chariot. Elle tient une seringue vide. Ses yeux sont fixes. Elias tombe à genoux devant elle. — Sarah, on doit partir. Quelqu'un me suit. L'appli tue les gens. C'est une commande. Elle tourne lentement la tête. Ses cernes sont des tranchées. Elle lève son téléphone. 00:12:45. Douze minutes. — Je sais, Elias. Je l'ai vu sur les moniteurs. Leurs cœurs s'arrêtent avant la pathologie. On a créé un dieu, et ce dieu est un algorithme de tri. Un choc métallique résonne dans le couloir. Ting. L'homme au manteau de cuir est là. Capuche rabattue, lame longue et fine à la main. Un Voyant. Un condamné qui ne veut pas partir seul. — Toi, dit le prédateur. Toi, tu as annulé. Tu crois que tu es spécial ? Il me reste six minutes. Je vais t'offrir une seconde de vérité. Il bondit. Elias bascule en arrière. Il sent l'odeur de sueur rance et de cuir froid. La lame frôle sa gorge. Il saisit le poignet de l'homme. La force du désespoir contre celle du néant. La pointe de la baïonnette approche de son œil. Une décharge électrique claque. Le prédateur hurle, son corps se cambre. Sarah est derrière lui avec les palettes du défibrillateur. Charge maximale. L'homme s'effondre, secoué de convulsions. L'odeur de chair brûlée emplit la pièce. Elias regarde le téléphone du mort au sol. 00:00:01. 00:00:00. Le cadavre a un dernier tressaillement, puis le silence. — On doit sortir, dit Elias. Un drone nous surveille. — Où ? demande Sarah. — Marcantet. S'il reste un ordre, c'est là-bas. Ils dévalent les escaliers, débouchent sur le parking. Paris brûle. Des colonnes de fumée noire montent vers le ciel de plomb. Elias brise son téléphone contre un muret. Il ne reste que la rue. Sarah grimpe sur le porte-bagages. Elias pédale. Ses muscles crient, mais il s'en moque. Ils traversent le pont d'Austerlitz. La Seine est une traînée de pétrole. Partout, ce bleu blafard des écrans. La couleur de la fin du monde. Sarah se serre contre lui. Sa chaleur est la seule chose réelle. 00:04:15. Un drone plonge d'un toit. Elias bascule le vélo, glisse sur le côté dans une gerbe d'étincelles. Il tire Sarah sous une porte cochère. Le drone survole leur cachette. « SUJET 44-B. LOCALISATION PERDUE. » Soudain, une moto de cross surgit et percute la machine en plein vol. Explosion blanche. Le motard disparaît dans la fumée. Ils atteignent une petite place. Une fontaine tarie entourée de corps alignés. Des familles entières qui ont choisi de mourir ensemble. Elias s'arrête, épuisé. Il aide Sarah à s'asseoir sur un banc. 00:01:10. Le décompte est rouge. — Elias… regarde-moi. Tu es un Aveugle. C'est pour ça que tu vas survivre. Ils ne peuvent pas tuer ce qu'ils ne voient pas. Elle se raidit. Ses yeux se révulsent. — Le signal de fin… Je l'entends. C'est une note pure. C'est beau. 00:00:15. Les téléphones abandonnés sur la place se mettent à vibrer à l'unisson. Un concert de basses fréquences. Elias serre les mains de Sarah à en broyer les os. 00:05. 00:04. 00:03. Elle expire un long soupir. Ses mains glissent. 00:00:00. Sarah ne bouge plus. Son cœur s'est arrêté à la milliseconde près. Aucun poison, aucune blessure. Juste la volonté de l'algorithme acceptée par la chair. Un drone descend du toit voisin, stabilise son œil rouge sur Elias. « SUJET NON RÉPERTORIÉ. ANALYSE EN COURS. » Elias sent une haine froide monter de son ventre. Il ramasse un morceau de pavé. — Je ne suis pas une donnée, espèce de merde. Il lance la pierre. Le drone l'évite, s'élève vers le ciel. « ÉLIMINATION RECOMMANDÉE. » Elias remonte sur son vélo. Il ne regarde pas le corps. Le deuil est un luxe. La roue avant est voilée, elle frotte contre la fourche. Scritch. Scritch. Scritch. Le son du temps qui reste. Il s'enfonce sous un pont. L'obscurité est totale. Un bruit de moteur lourd au-dessus. Des portières claquent. Des pas tactiques. Elias se plaque contre un pilier de pierre. Il ramasse une barre de fer. L'ombre d'un soldat se dessine sur le mur. Fusil d'assaut, vision nocturne. Le chasseur entre dans l'ombre. Elias ne réfléchit pas. Il n'est plus une proie. Il est l'anomalie. Le choc est sourd. La barre de fer rencontre le casque. Le soldat s'effondre. Elias se jette sur lui, fouille ses poches, s'empare de son terminal. L'écran affiche une carte saturée de points rouges. « OPÉRATION NETTOYAGE : PHASE 2. » L'appli marque ceux qui acceptent de mourir et désigne les autres pour l'abattoir. Elias jette le terminal dans la Seine. Un petit plouf, puis le néant. Il remonte en selle. La roue frotte, le cadre grince, mais il avance. Dans l'ombre de Paris, il commence son propre compte à rebours. Il ne s'arrête pas à zéro. Il commence là où le système s'arrête. L’anomalie a faim.

Pharmacie de Guerre

Le sac à dos tire sur ses épaules. Trop lourd. Trop plein. À l’intérieur, les flacons de verre tintent. Un carillon de mort. Morphine. Fentanyl. Oxycodone. Le trésor de guerre d’une femme qui n’a plus de futur. Sarah marche dans le couloir H3. Le sol est poisseux. Un mélange de gel hydroalcoolique et de fluides qu’elle refuse d’identifier. Les néons agonisent. *Tchic. Tchic. Tchic.* Un métronome cassé. L’air est une insulte : pisse rance, désinfectant et cette odeur de viande oubliée qui remonte des cuisines. Elle s’arrête devant la baie vitrée du hall d’accueil. Dehors, Paris crève. Le silence est une membrane prête à craquer. La lumière est bleue. Partout. Ce bleu électrique émanant des milliers d’écrans encore allumés entre les doigts des cadavres. La lueur de Chronos. Elle regarde son poignet. Son téléphone est scotché à son avant-bras au sparadrap chirurgical. **[41 : 12 : 04]** Son cœur cogne. Une détonation sourde à chaque battement. Elle pousse la porte battante. Le caoutchouc couine. Un gémissement dans la cathédrale de béton. Le froid de la nuit la gifle. C’est un froid sec, chargé de gomme brûlée. Pas de vent. Juste cette stagnation de fin du monde. Elle ajuste la sangle de son sac. Le métal des scalpels dans sa poche lui brûle la cuisse. Froid. Tranchant. Elle s’engage sur le boulevard de l’Hôpital. Les voitures forment une colonne vertébrale brisée. Un bus est encastré dans une vitrine. Le verre brisé scintille comme des diamants sous une lune de soufre. Soudain, le son arrive. Un beat sourd. *Boum. Boum. Boum.* Sarah se plaque contre une camionnette. À cinquante mètres, au milieu du carrefour, un feu de joie. Des pneus brûlent. La fumée est grasse. Autour du brasier, une douzaine de silhouettes : les Voyants. Ils ont peint leurs visages à la craie blanche. Sur leurs fronts, les chiffres au marqueur noir. Ils dansent. Une chorégraphie de possédés. Elle doit passer. C’est le seul chemin vers le parking. Elle tente de contourner par les arcades. Ses pas sont légers. L’odeur de pneu brûlé lui soulève le cœur. Une odeur de crématorium. — Hé ! La blanche ! La voix claque. Sarah s’immobilise. Sa main glisse dans sa poche. Elle saisit un bistouri jetable n°10. Elle fait sauter le capuchon d'un coup de pouce. Le groupe s’arrête. Un homme s’avance, torse nu. Un tatouage frais saigne sur ses pectoraux : le logo de Chronos. Sur son front : **[01 : 14]**. Une heure et quatorze minutes. Il est déjà mort, il ne le sait pas encore. — Tu vas où avec ton sac, l'infirmière ? demande-t-il. On partage ? On quitte le navire, autant planer. Les autres forment un demi-cercle. Des prédateurs. Leurs yeux brillent d’une lueur maniaque. — Laissez-moi passer, dit Sarah. Sa voix est basse. Chirurgicale. — Ou quoi ? Regarde mon chrono, chérie. Tu crois que ton couteau me fait peur ? Il se jette sur elle. Un mouvement brusque de brute. Sarah ne recule pas. Elle plonge. L’entraînement, les gestes répétés mille fois au bloc. Elle n'est plus une soignante. Elle est une technicienne de la chair. Elle passe sous son bras. La lame brille. Un geste sec. Horizontal. Le scalpel est fait pour le derme, pas pour le cuir de la veste. La lame casse net sous la pression latérale. Sarah ne perd pas une seconde. Elle lâche le manche inutile, plonge la main dans sa poche et sort un deuxième bistouri alors que l'homme s'arrête, interdit. Il baisse les yeux sur son abdomen. Sa chemise s’imbibe. Une large entaille s’ouvre. Ses intestins tentent déjà de s’échapper. Il s’effondre sur les genoux. — Qui d’autre ? demande Sarah. Une fille aux cheveux rasés s’élance avec un tesson de bouteille. Sarah pivote. Le nouveau scalpel trouve la gorge. Un effleurement sous l’angle de la mâchoire. La carotide est une cible facile pour qui connaît l’anatomie. Le sang jaillit en jet saccadé. Un geyser chaud qui asperge le visage de Sarah. Le goût du sel sur ses lèvres. Elle ne regarde pas le corps tomber. Elle fixe les autres. — Le temps presse, non ? Vous voulez vraiment passer vos dernières minutes à vous vider de votre sang ici ? Les Voyants reculent. La folie s’est fissurée. Ils voient la prédatrice. Sarah recule lentement, sans leur tourner le dos. Ses chaussures glissent dans le rouge. C’est chaud. Ça colle. Elle atteint une ruelle et court. Ses poumons brûlent. Sept minutes perdues pour deux vies. Le ratio est mauvais. Elle atteint le parking souterrain. L’obscurité est totale. L’odeur d’échappement et de moisi est étouffante. Elle récupère son scooter, un Honda Forza poussiéreux. Elle démarre. Le moteur tousse, crache une fumée noire. Le bruit est un coup de tonnerre. Elle débouche sur la rue, roule sur le trottoir pour éviter les bus morts. Paris est une carcasse. Les immeubles ressemblent à des dents cariées. *Ping.* Une notification. Elle sort son téléphone. **[ALERTE : ZONE ROUGE ÉTENDUE. SERVICES D’URGENCE DÉSACTIVÉS.]** L’État a démissionné. Il ne reste que des points lumineux dans le noir, s’éteignant un par un. Elle accélère, traverse les Halles. La Canopée est une cage thoracique géante sous la lune. Elle arrive devant l'adresse qu'elle a mémorisée à l'hôpital. Un immeuble du quartier latin. Elle monte les escaliers. Cinquième étage. L’appartement 5C. Le point bleu sur son radar est là. Elle entre sans frapper. La porte est déverrouillée. L’appartement est plongé dans la pénombre, zébré par la lueur orange des incendies lointains. Elias est là. Il est assis sur un vélo de course monté sur un home-trainer. Il pédale. *Vlam. Vlam. Vlam.* Le bruit du rouleau est obsessionnel. Le mur devant lui est couvert de post-it jaunes. Des milliers de trajectoires. — Tu as mis du temps, dit Elias sans se retourner. Tu marches comme quelqu'un qui n'a plus rien à perdre. — Tu as ce que je cherche, dit Sarah. Elias arrête de pédaler. Le silence est assourdissant. Il descend du vélo. Il est maigre, les yeux mangés par la fatigue. — Il n’y a pas de secret, Sarah. L’appli ne prédit pas la mort. Elle la provoque par saturation. Je vois les trajectoires. Je vois la date de fin de la civilisation. Et c’est pour ce soir. Soudain, le sol vibre. Une explosion lointaine. Le ciel vire au rouge vif vers le Nord. — Les réservoirs de gaz, murmure Elias. Les réseaux mobiles vont tomber. Pourquoi tu es venue ? Tu pourrais planer jusqu’à l’oubli avec ton sac. — Je ne suis pas venue pour l'oubli. *Ping.* Une nouvelle notification. La dernière peut-être. Sarah regarde son écran fissuré. Son sang se glace. **[STATUT MIS À JOUR. TEMPS RESTANT : 24 : 00 : 00]** Le décompte vient de sauter. Elle a perdu quinze heures d'un coup. Le système se détraque ou la réalité la rattrape. — On part, dit Sarah. Les routes sont bloquées. Des pas précipités résonnent dans l’escalier. Des cris de guerre. Les Voyants de l’étage inférieur ont fini leur attente. Ils veulent du chaos. Elias attrape son vélo, le soulève comme une arme. — Par les toits, dit-il. J'ai installé des rampes. Tu sais encore courir sans regarder l'heure ? Sarah sort ses derniers bistouris. Elle sent le froid de l'acier. Son rythme cardiaque s'aligne sur celui de la ville. — Je ne regarde plus que l'acier, répond-elle. La porte vole en éclats. Un homme entre avec une hache. Sarah ne recule pas. Elle plonge. Elle est la lame. Elle est la seconde qui refuse de s'éteindre. Ils se ruent vers la fenêtre. Le vent s'engouffre. Paris est un grand corps malade qui convulse. Sarah saute sur la corniche. Ses doigts s'accrochent à la pierre. La douleur d'un ongle arraché lui rappelle qu'elle est en vie. Ils atteignent le toit. Des milliers de lumières bleues clignotent dans l'obscurité. Des milliers de cœurs attendant l'arrêt cardiaque numérique. Sarah se redresse, ajuste son sac de drogues. — Où on va ? Elias pointe l'horizon, là où le périphérique est un ruban de feu immobile. — Là où il n'y a plus de réseau. Un dernier 'ping' résonne. Ils ne regardent pas. Ils courent. La chirurgie ne fait que commencer. La ville est le patient. Et Sarah a tout son arsenal.

Lignes de Fracture

L’habitacle de la berline est une étuve. Le liquide inflammable coule sur le pare-brise, une cascade orange qui transforme le monde en brasier. Marcantet écrase l’accélérateur. Les essuie-glaces grattent le verre avec un cri strident, étalant la mort et la suie. La fumée noire s’insinue par les bouches d’aération, une morsure de goudron dans ses poumons. Chaque soubresaut de la voiture est une lame dans son flanc. La douleur du trou de balle s'ajoute au broyage de ses côtes. Un inventaire de souffrance qui l'empêche de s'évanouir. Le blindé percute une carcasse de camionnette dans un fracas de tôle froissée. Ses dents claquent. Il sent le goût ferreux du sang envahir sa bouche. — Allez, murmure-t-il. Allez. Le moteur rugit, un fauve blessé qui finit par arracher le passage. Les pillards sur le pont s’éparpillent comme des ombres. Le boulevard Raspail s’étire enfin, cimetière de luxe jonché de Tesla inertes et de mannequins démembrés qui gisent sur le bitume, étrangement humains dans leur nudité de plastique. Six minutes. Le téléphone vibre sur le cuir du siège passager. Marcantet active le kit mains libres d’un doigt poisseux. — Léa ? Rien. Un souffle court, puis le bruit du chêne qui éclate. Des coups sourds, méthodiques. Une masse contre une porte de bois noble. — Ils sont là, papa. Ils sont juste derrière. — Va dans le coffre-fort, Léa ! 09, 12, 18 ! Ta naissance ! Un fracas de bois arraché étouffe sa voix. Le téléphone tombe. Le son devient caverneux. Des rires gras. Le ricanement de ceux qui n’ont plus de lendemain. Marcantet ne freine plus. Il percute des montagnes de sacs poubelles qui explosent dans une gerbe de détritus et de vies brisées. Il arrive au carrefour Sèvres-Babylone. Trois fourgons de la BRI bloquent la voie. Des hommes en noir, immobiles sous leurs visières. Il pile dans un hurlement de gomme. Il descend, l’arme au poing. Lefebvre, un officier qu’il connaît, s'avance sans cagoule. Ses yeux sont des trous noirs. Il tient son téléphone comme un chapelet. L'écran affiche 00:04:12. — Le petit a eu son ping il y a une heure, Monsieur le Préfet, dit Lefebvre. On ne bouge plus. C’est la seule justice qu’il nous reste. — Ma fille va crever, Lefebvre ! Pousse ces camions ! — On va tous crever. Donnez-moi les clés de la berline. C’est la seule qui roule. On veut voir la mer une dernière fois. Marcantet sent l’adrénaline brûler ses nerfs. Les lasers rouges des fusils d’assaut dansent sur son torse, des points de sang lumineux. Il ne réfléchit plus. Il jette le trousseau en l'air. L’attention des policiers suit la trajectoire du métal. Une seconde de flottement. Marcantet plonge. Il ne vise pas les hommes. Il tire trois fois dans le réservoir d'un fourgon. L’essence jaillit, une flaque sombre. La panique fait le reste. Marcantet se jette dans l’habitacle, engage la marche arrière dans un déluge de balles qui s'écrasent sur le blindage. Il prend un sens interdit, le pied au plancher. Quatre minutes. Il pile au pied de l'immeuble haussmannien. La porte cochère est enfoncée. Le concierge gît sur le damier de marbre, la gorge ouverte, son téléphone à zéro clignotant sur le sol. Marcantet monte les escaliers quatre par quatre. Ses poumons sont en feu, sa plaie au flanc pisse un sang noir qui macule les marches. Troisième étage. La porte de Léa est déchiquetée. Il entre. Le salon est une ruine de mousse et de verre brisé. Dans la chambre, deux types en capuche sont assis sur le lit. Ils rient devant le téléphone de Léa. Elle est au sol, ligotée, les yeux fixés sur son père. Marcantet ne fait pas de sommation. Il n'est plus le Préfet. Il tire une balle dans la nuque du premier. Le second n'a pas le temps de se lever que Marcantet lui enfonce le canon du Sig Sauer dans la bouche. Un craquement de dents contre l'acier. — Regarde-moi, murmure-t-il. Tu voulais voir la fin ? Il presse la détente. Le plafond est repeint d'une gerbe pourpre. Il se jette sur Léa, tranche les câbles, arrache le ruban adhésif. Elle se serre contre lui, glacée. Sur le téléphone au sol, les chiffres défilent. Implacables. 00:01:12. — Papa, j’ai peur. — Je suis là. Regarde-moi. Il l'entraîne vers le balcon. Dehors, Paris est une mer d'incendies. Le sifflement de l'application commence, un son cristallin qui monte dans les aigus, une fréquence qui semble vouloir briser le cristal des fenêtres. Partout dans la rue, les téléphones des condamnés s’allument, des balises bleues dans un naufrage. 00:00:15. Marcantet s'assoit contre le parapet de pierre, Léa dans ses bras. Il sent la chaleur de son corps s'enfuir. Le silence se fait brusquement, un vide d’air avant la tempête. 10… 9… 8… Il lui ferme les yeux. Il sent sa propre vie s'écouler sur le balcon, une mare sombre qui rejoint celle des autres. 3… 2… 1… 0. Le choc n’est pas une explosion, c’est une extinction. Sur la place, dans les immeubles, dans les voitures, les silhouettes s’affaissent d'un coup. Un arrêt cardiaque net, chirurgical. Léa devient un poids mort dans ses bras. Ses poumons s'arrêtent. Son cœur se tait. Marcantet lâche un cri sourd, un râle de bête agonisante. Il la serre une dernière fois, posant son front contre le sien. Sa vue s'éteint par les bords, le noir gagne. Il bascule sur le côté, sa main glissant sur le bitume froid. Le silence est total. Dans la pièce sombre, le seul signe de mouvement est la lueur persistante du smartphone de Léa. L'écran brille d'une lumière bleue, vive, insultante. Il affiche un message de service sur le corps immobile du Préfet. Le contraste entre la peau grise de Marcantet et la clarté technologique du terminal est la seule chose qui subsiste dans la nuit de Paris.

La Chasse aux Aveugles

Le bitume de la rue de Rennes est une plaie ouverte. Elias pédale. Ses mollets brûlent, dévorés par une crampe qui tord la fibre musculaire. Il ne s’arrête pas. S’arrêter, c’est mourir. Dans son dos, l’ombre de la tour Montparnasse s’étire comme un linceul sur une ville qui n'agonise plus : elle pourrit sur pied. Le silence est un dôme de plomb. Seul le cliquetis de sa chaîne rythme sa respiration. *Clic. Clic. Clic.* Le son résonne contre les façades haussmanniennes. Derrière les vitres closes, le bleu blafard des écrans s’échappe des rideaux tirés. Une lumière malade qui ronge l’obscurité. L'odeur métallique de la poussière de frein sature l'air rance, mêlée aux relents de vieux papier moisi qui s'échappent des librairies pillées. Il passe devant une berline encastrée dans un abribus. Le verre sécurit scintille sur le trottoir. À l'intérieur, un homme en costume garde la bouche ouverte sur un dernier cri muet. Sur le siège passager, son téléphone luit encore. Elias freine. Les patins hurlent contre la jante. Un son de métal supplicié. Il devrait fuir, mais la curiosité est une écharde dans son cerveau. Il pose un pied à terre. Le cuir de ses chaussures grince sur les débris. Il s'approche de la carcasse. L'odeur de liquide de refroidissement brûlant lui soulève le cœur. Le téléphone n'appartient pas au mort. Un message défile en boucle sur un fil Telegram. Des lettres capitales, rouges. « LE SANG DES AVEUGLES. LA SEULE ISSUE. » Elias sent un froid polaire envahir sa nuque. « LE SIGNAL CHRONOS EST UNE FRÉQUENCE. LE SANG DE CEUX QUI ONT CLIQUÉ SUR "ANNULER" N'A PAS ÉTÉ SYNCHRONISÉ. ILS SONT LE VACCIN. BUVEZ. SURVIVEZ. » Sous le texte, une carte de Paris. Des points rouges clignotent. Elias baisse les yeux sur son poignet. Rien. Pas de montre connectée. Mais dans sa poche, son téléphone éteint pèse une tonne. L'algorithme sait qui a refusé de voir l'heure. Les "Voyants" sont devenus des cannibales numériques. Un vrombissement déchire le silence. Un grognement mécanique. Au bout de la rue, des phares mal réglés balaient le goudron. Ils arrivent. Il saute sur sa selle, mais ses muscles s'insurgent. Il lance son corps en avant, le buste cassé sur le guidon. Il s’engouffre dans la rue du Regard. Ses pneus glissent sur des sacs poubelles éventrés. La puanteur est insoutenable : viande avariée et plastique brûlé. Un dérapage contrôlé derrière lui. Une accélération brutale. — Là ! Un pur ! La voix est saturée d'adrénaline. Elias ne se retourne pas. Il vire à gauche, manque de percuter un scooter couché. Son guidon accroche un rétroviseur qui vole en éclats. Il débouche sur le boulevard Raspail, un désert de carrosseries mortes. Il aperçoit une Triumph abandonnée près d'un kiosque. Il lâche son vélo, trébuche, grimpe sur la machine. Ses doigts tremblent sur le démarreur. Il écrase le bouton. Rien. Le moteur crache une fumée noire. Il recommence. La moto hurle en sous-régime. Elias cherche l'embrayage, son pied tâtonne pour trouver le sélecteur. La machine fait un bond brutal, manque de caler, puis s'élance dans un fracas de pignons mal engagés. Il ne conduit pas, il survit à la puissance de l'engin. Soudain, une lumière aveuglante le frappe. Un projecteur de chasse. — Regarde-moi, le lâche ! Donne-moi ton temps ! Le motard porte un masque de soudure. Sur son avant-bras, un iPad brille : 01:14:22. Soixante-quatorze minutes. Elias tire sur la poignée. La Triumph rugit, mais il ne maîtrise pas la trajectoire. Il entre dans une zone d'ombre, le sol jonché de verre. Chaque tour de roue est un pari. Il sent le moteur peiner entre ses jambes, les vibrations lui remontent dans les dents. Il s'engouffre dans une ruelle étroite. L'obscurité est totale. Il coupe les phares, navigue à l'instinct. Il s'arrête derrière une benne. Il plaque une main sur sa bouche. Sa sueur est froide, collante. Dehors, les moteurs tournent au ralenti. — Il est là. Je sens son odeur. L'odeur de ceux qui ont encore demain. Un "ping" retentit. Cristallin. C'est celui du chasseur. La notification de Chronos. — Non... gémit l'homme. Pas maintenant ! J'avais une heure ! Un bruit de métal contre le sol. L'homme frappe son propre corps. Elias profite du vacarme pour s'éloigner, laissant la moto glisser sur la pente, moteur coupé. Il débouche sur les quais. La Seine est une nappe de pétrole. Il voit les grilles de la Préfecture au loin. Une moto surgit d'une rue latérale et le percute de plein fouet au niveau de la roue arrière. Le choc est d'une violence inouïe. Le monde bascule. Le ciel, le bitume, le ciel. Il glisse sur le goudron sur plusieurs mètres. Sa veste est arrachée. Une odeur de chair roussie se mêle à celle de la gomme. Il tente de se relever. Son bras gauche ne répond plus. Une douleur fulgurante irradie depuis sa clavicule. Le motard descend de sa machine, un scalpel à la main. — Ne le prends pas personnellement, Elias. Je ne veux pas que ça s'arrête. Elias rampe sur le dos. Ses doigts se referment sur son cadenas en U dans sa sacoche. Un bloc d'acier de deux kilos. Il le lance de toutes ses forces. Le bruit du métal contre l'os frontal est sec. Un craquement de coquille d'œuf. L'homme s'effondre. Elias se relève péniblement. Il ramasse son téléphone. L'écran est brisé, mais le message est là. "CHRONOS VOUS VOIT." Un sifflement déchire l'air. Une douleur explosive lui transperce l'épaule droite. Un carreau d'arbalète. Elias suffoque. Son bras droit tombe, inutile. Il est cloué par la douleur, les deux membres supérieurs désormais hors d'usage. Il ne peut plus frapper, plus grimper. Il ne peut que courir. Il s'enfonce dans le tunnel sous le pont, là où le signal est faible. Il s'accroupit dans l'ombre, le carreau toujours fiché dans sa chair, vibrant à chaque battement de cœur. Le sang coule le long de son flanc, chaud et visqueux. Au-dessus, des dizaines de notifications sonnent en chœur. Un chant de mort numérique. Il franchit les derniers mètres vers la Préfecture, titubant comme un automate brisé. Il pousse la porte dérobée de l'aile nord. Le chaos de la rue s'éteint instantanément. Ici, le silence est clinique, mortel. L'air sent l'ozone et le détergent. Pas de cris, pas de moteurs. Juste le ronronnement des serveurs et le cliquetis régulier des systèmes de surveillance biométrique. Les couloirs sont des veines de marbre blanc, baignés d'une lumière crue qui ne pardonne rien. Elias s'adosse au mur, laissant une traînée rouge sur le blanc immaculé. Ses forces l'abandonnent. Le carreau d'arbalète cogne contre la paroi. Une voix synthétique résonne dans le plafond, dépourvue d'émotion. "ANOMALIE DÉTECTÉE. IDENTIFICATION : ELIAS. SECTEUR PRÉFECTURE. VERROUILLAGE DES ACCÈS." Le bruit des verrous magnétiques s'enclenchant à l'unisson résonne comme une salve d'exécution. Elias ferme les yeux. Le "ping" de son téléphone retentit une dernière fois dans le silence vide. 00:00:00. L’ère du code commence.

La Nuit des Convulsions

L’obscurité a dévoré Paris. Une nappe de goudron liquide. Le courant a sauté à 22h04. Les réverbères sont des potences éteintes. Seules les vitrines brisées des boutiques de luxe crachent encore un reste de lumière : celle des smartphones abandonnés sur le carrelage. Sarah marche. Ses semelles écrasent du verre. *Crac. Crac.* Le son résonne contre les façades haussmanniennes. C’est le seul bruit, avec celui de sa propre respiration. Courte. Sifflante. Dans son sac de sport, les flacons s’entrechoquent. Un cliquetis de pharmacopée. Son trésor. Son sauf-conduit. Elle s’arrête devant la façade du Meurice. Rue de Rivoli. Les arcades ressemblent à une mâchoire de pierre sombre. Les voitures de police sont encastrées dans les piliers, gyrophares éteints. Sous les voûtes, le cuivre et la merde lui sautent à la gorge. L’odeur d’un abattoir propre. Elle pousse la porte tambour. Le verre est poisseux de traces de mains. Le lobby est un tombeau de marbre. Au centre, un lustre en cristal gît au sol, brisé en mille poignards de verre. La lumière bleue d’un iPhone oublié sur un guéridon balaie le plafond d’un éclat spectral. Sarah monte l’escalier. Elle ne cherche pas à être discrète. Elle s’arrête devant la suite Royale. La porte est entrouverte. Elle pousse le battant du bout du pied. Marcantet est assis dans un fauteuil Louis XV. Le préfet n'a plus rien de l'homme de fer des plateaux télé. Sa chemise blanche est déboutonnée, ses mains tremblent sur ses genoux. À ses pieds, le radio-opérateur gît sur le tapis persan. Son crâne est ouvert. La cervelle se mélange à la laine précieuse. Le pistolet de service est encore dans la main droite du cadavre. Un suicide propre. Rapide. Marcantet ne lève pas les yeux. Il fixe le mur. — Il a reçu la notification, murmure-t-il. Sa voix est un râle de papier de verre. Il a regardé l'heure. Il a dit : « Pas moi ». Et il a pressé la détente. Sarah entre dans le cercle de lumière de la bougie. Elle pose son sac sur la table basse, à côté d'une bouteille de Cognac vide. Les flacons tintent. Marcantet se redresse. Ses pupilles sont des têtes d'épingle. Il reconnaît les étiquettes. Morphine. Fentanyl. Valium. De quoi dormir à travers l'apocalypse. — Vous avez dévalisé l'hôpital, souffle-t-il. — J’ai pris ma prime de départ. Il me reste moins de deux jours. Je ne vais pas les passer à soigner des gens qui seront morts avant que j'aie fini mon pansement. Elle sort une seringue. Elle brise le col d'une ampoule. Le bruit est un coup de tonnerre dans la suite silencieuse. Elle pompe le liquide. — Vous voulez oublier le bruit du coup de feu, Marcantet. Donnez-moi ce que je veux. Marcantet hésite, puis il plonge la main dans la poche de sa veste. Il en sort un badge magnétique et pose son Sig Sauer 9mm sur la table. Sarah s’en saisit. Le poids du métal est une ancre. Elle vérifie le chargeur. Plein. Elle arme la culasse. *Clac-clac.* Le son du pouvoir. Elle attrape le bras du préfet. Elle ne cherche pas la veine avec douceur. Elle plante l'aiguille. Marcantet lâche un soupir de soulagement. Elle retire la pointe et range le pistolet à sa ceinture, contre sa peau. Le froid de l'acier calme son cœur. Elle récupère le badge et les chargeurs de rechange sur le cadavre du radio-opérateur. — Je suis déjà morte, murmure-t-elle à l'adresse du préfet qui sombre. Ça me donne tous les droits. Elle quitte la suite, redescend dans la rue. À l'angle de la rue de Castiglione, trois ombres s'acharnent sur une forme au sol. La lueur d'un smartphone éclaire leurs visages. Ils sont jeunes. Ils rient. Ils brandissent des barres de fer. Sarah lève son arme. Ses bras sont stables. — Poussez-vous. Sa voix n'est pas humaine. C'est le son d'une machine qui arrive au bout de son cycle. Les ombres se figent, puis reculent dans le noir des arcades. Elle ne ralentit pas. Elle avance vers le Nord, là où les flammes lèchent le ciel vers la banlieue. Soudain, des phares déchirent l'obscurité. Un 4x4 de la gendarmerie remonte le quai à contresens. Il s’arrête dans un crissement de pneus. Elias en descend. Il porte un gilet pare-balles trop grand pour lui. — Sarah ? Qu'est-ce que tu fous là ? Tout le monde crève. Regarde l'appli. C'est une épidémie de zéros. — Monte, Elias. On va au centre de commandement. Le 4x4 s'élance dans le tunnel des Tuileries. Elias écrase l’accélérateur. Ils slaloment entre les carcasses. Elias regarde son téléphone fixé au tableau de bord. L’écran est noir. Il a choisi de ne pas savoir. — Plus vite, Elias. Un bus de la RATP barre la chaussée. Elias pile. Les phares éclairent les vitres. À l'intérieur, les passagers sont immobiles. Soudain, un *ping* retentit. Puis dix. Puis cent. Un crépitement électronique. Les passagers s'effondrent les uns après les autres dans un bruit de sacs de sable. Un homme plaque son front contre la vitre, face à Sarah. Il lève son écran : un grand zéro blanc sur fond noir. Sa tête cogne le carreau. Un trait de sang s'étire sur le verre. Elias passe la première, monte sur le trottoir et arrache un rétroviseur contre la paroi du tunnel. Ils débouchent sur le Quai des Orfèvres. La Préfecture de Police se dresse comme un bloc de pierre sombre. Devant les grilles, une foule hurle. Elias force le passage, défonce une barrière automatique et s’immobilise dans la cour intérieure. Ils courent dans les couloirs. L'autorité s'est dissoute dans la peur. Devant la porte du centre de transmission, deux hommes du RAID braquent leurs fusils d'assaut. — Zone verrouillée, grogne l'un d'eux. Son collègue tremble. Il regarde son poignet gauche, là où son téléphone est scotché. Sarah sort sa dernière ampoule de morphine. Elle la lance au garde. — Une dose et vous ne sentez rien. Laissez-nous passer. L'homme attrape le flacon. La porte blindée s'entrouvre. Ils s'engouffrent dans une forêt de serveurs. La température est glaciale. Au centre, une table cartographique affiche des milliers de points rouges qui clignotent. — Les décès en temps réel, dit un technicien prostré. Ça ne sert à rien. On regarde juste un film dont on connaît la fin. Sarah sent une vibration dans sa poche. Son téléphone. Elle le sort. L'écran fissure l'obscurité. Le chiffre a changé. L’algorithme a recalculé. Le compteur ne marque plus 47 heures. Il affiche : **00:05:59**. Le temps vient de se contracter. Elle sent un froid polaire envahir sa poitrine. Elias voit le chiffre et recule. Pour lui, elle est déjà un cadavre. Il fait demi-tour et s'enfuit dans le couloir, ses pas résonnant sur le métal. Sarah reste seule avec le technicien. Elle s'assoit par terre, contre un serveur frais. Le bourdonnement des machines est apaisant. Elle regarde l'écran géant où les points rouges ont fini par recouvrir toute la carte de Paris. La ville est une plaie béante. **00:01:12.** Elle sort la seringue. Le mélange final. Elle regarde son écran une dernière fois. **00:00:05.** Elle enfonce l'aiguille dans sa veine. Elle pousse le piston. **00:00:03.** Le bourdonnement des serveurs s'estompe. **00:00:01.** **00:00:00.** Un dernier *ping*. Puis plus rien. Dehors, un million de téléphones s'éteignent. Paris n'est plus qu'une haleine fétide dans le noir. Le silence des machines est total.

Le Serveur de Dieu

Le silence cogne. Plus fort que le vacarme d'avant. Le hacker est affalé sur sa bécane. Une masse de chair flasque. Ses doigts restent crispés sur les touches, comme s'il essayait de retenir les secondes. L'écran projette un rectangle écarlate sur sa nuque grasse. 00:00:00. Le décompte ne clignote plus. C’est une sentence de pixels. Elias ne bouge pas. Ses poumons brûlent. L’air de la cave est saturé d'ozone et de sueur rance. La biologie vient de se soumettre à l’algorithme. Le sang s'arrête, obéissant au code. Elias saisit la clé USB. Un morceau de métal noir, enfoncé dans le terminal. Il tire. Un déclic sec. La clé est tiède. Elle vibre presque entre ses phalanges. *Optimisation.* Le mot tourne en boucle dans son crâne. Ce n'est pas un virus. C'est un calcul de stocks. L'humanité est une ligne de commande trop lourde pour le serveur planétaire. On élague. On libère de l'espace disque. Il s'engouffre dans le tunnel de la rue Lafayette. Le noir est total, poisseux, chargé d'une odeur de poussière de fer et de gomme brûlée. Son souffle saccadé résonne contre les parois de béton. Soudain, une silhouette barre le passage. Un Agent. Costume sombre, posture mécanique. L’homme ne respire pas, il attend. Elias retrousse les babines. Ses dents sont rouges. — Mon code à moi est défectueux. Il abat la barre de fer. Un geste d'abattoir. Le crâne de l'Agent sonne comme une coque de plastique vide. Elias enjambe le débris et court. L’hôpital Lariboisière se dresse comme un paquebot qui sombre. L’air y est différent : un mélange écœurant de morphine, d’éther et de sang séché. Les "Voyants" sont assis dans les couloirs, les yeux rivés sur leur bleu de morgue électronique. Elias grimpe les escaliers de service, évite les brancards abandonnés. Il trouve Sarah au bloc opératoire C. Elle est seule devant un terminal qui siffle. Ses cheveux blonds sont collés à ses tempes par une sueur grise. Elle fixe la courbe des ressources mondiales qui s'effondre sur l'écran. — C’est une balance, Elias, murmure-t-elle sans le regarder. La Phase 2 est engagée. L’algorithme élimine les bouches inutiles. Un bruit de pas derrière eux. Un second Agent surgit de l'ombre des couloirs. Sarah bondit. Un éclair de chrome dans le noir. Elle brandit un scalpel. L'Agent ne bouge pas, il pivote. Mécanique. Un craquement de bois sec. Un cou qui lâche. Fin de la connexion. Elias ne crie pas. Il n'a plus de voix. Il arrache la clé USB de la bécane de Sarah et s'enfouit dans les entrailles du bâtiment. Il doit atteindre le point de diffusion. Vingt minutes plus tard, il fracasse la porte d'un cabinet d'avocats, rue de Turbigo. Il lui faut un onduleur, un accès au réseau d'urgence. Il trouve la tour, branche la clé. L'interface *Open Broadcast* s'ouvre. Le curseur tremble. — Ne bouge pas, Elias. Marcantet est là, dans l'ombre du cuir et du bois de rose. Le préfet ne ressemble plus à un homme d'État. C'est un débris d'uniforme affalé sur un fauteuil. Sa main tremble sur la crosse de son arme. La lumière bleue de l'écran creuse des orbites de cadavre sur son visage. — Ce que tu as sur cette clé... ça ne sauvera personne, lâche Marcantet. Ça brisera juste le dernier rempart. — Le rempart est déjà tombé, Monsieur le Préfet. Elias clique. *Envoi réussi.* Le coup de feu déchire le silence du cabinet. Elias ressent l'impact avant d'entendre le son. Un choc cinétique brutal, comme une masse de forge en plein sternum. Puis la chaleur. Une brûlure liquide, incandescente, qui se propage dans sa poitrine. Le froid gagne. Une marée de mercure. Elias s'effondre contre le bureau. Marcantet lâche son arme, les yeux vides. Le silence de la ville est son seul juge. Elias baisse les yeux sur son torse. Le sang inonde son t-shirt, noir sous la lueur du terminal. Il ne sent plus ses jambes. Il sent juste le "Zéro" qui arrive. Partout dans Paris, les écrans s'allument, crachant la vérité brute, le code de l'abattoir. La chair a gagné. Elle va saigner, mais elle sait pourquoi. Elias ferme les yeux. Zéro.

Triage Humain

Le bitume de la rue de Rivoli recrache une chaleur acide. Une vapeur grasse. L’odeur des poubelles en décomposition sature l’air, chargée de plastique brûlé. Le chemisier de Sarah colle à ses omoplates. Sous le tissu, la peau gratte. L’adrénaline. Ou la mort qui rampe. Elle fixe son poignet gauche. L’écran du smartphone est scotché à sa paume par du ruban adhésif médical. 47 heures. 12 minutes. 04 secondes. Le décompte pulse sous son derme. Une migraine de pixels. À côté d’elle, Marcantet est un automate. Ses bottes de cuir craquent sur le verre pilé. Il ignore les vitrines pillées et les cadavres qui gonflent dans les voitures immobiles. Il fixe l’horizon. La Préfecture. Un îlot de pierre grise au milieu d’un océan d'excréments. — Ne vous arrêtez pas, souffle Marcantet. Sa voix est un râle sec. Sa main droite serre la crosse du Sig Sauer. Le cuir du holster grince. Un bruit de prédateur. Sarah ajuste son sac de secours. Vide. Elle a laissé les pansements et la morphine à l’hôpital. On ne soigne pas ceux qui sont déjà rayés de la carte. Dans sa poche, le poids froid d'un scalpel. Un réflexe devenu talisman. Ils tournent à l'angle du Pont au Change. Sarah se fige. — Oh merde, murmure-t-elle. La « Zone de Fin ». Des milliers de silhouettes occupent le bitume. Serrées les unes contre les autres. Un tapis de chair humaine recouvre le pont jusqu’au parvis de Notre-Dame. Aucun cri. Aucun pleur. Une attente collective. Le spectacle est cyan. Une lueur spectrale émane des visages. Les écrans fissurés projettent des chiffres azur sur les mentons, les nez, les yeux vides. Une armée de spectres numériques. — Les Voyants, dit Marcantet. Sa mâchoire se contracte. Sarah observe une jeune femme à deux mètres. Robe de soie déchirée. Pieds nus, ensanglantés. Son écran affiche 00:08:12 en rouge vif. La femme balance son buste. Un mouvement de pendule. Obsessionnel. Elle fredonne une mélodie sans notes. Le silence est une masse liquide qui bouche les oreilles. Au milieu, le rythme. *Ping.* À gauche, un homme s'effondre. Son front tape le goudron. Un bruit de pastèque mûre qui éclate. Personne ne bouge. Sa voisine ne tourne pas la tête. Elle fixe son propre décompte. *Ping.* Un autre. Plus loin. Le bruit métallique de l’application Chronos. Le glas du siècle. — On passe, ordonne Marcantet. Sa botte frôle le bras d’un vieillard en tailleur. L'homme lève les yeux. Plus d'iris. Juste le reflet cobalt de l'écran. — Vous allez où, l’Aveugle ? Sa voix est un sifflement de pneu crevé. Marcantet bouscule une épaule. Il fend la foule. Sarah le suit, collée à son dos. L’odeur est celle d'une étable avant l'abattoir. Sueur, urine, et le parfum entêtant d'une fin qui ne se cache plus. À mi-chemin du pont, les Voyants se redressent. Ils forment une haie d'honneur démoniaque. Ils flairent l'odeur de ceux qui ont encore du temps. — Le Préfet, crache une voix. Un colosse barre le passage. Un ancien docker aux bras noueux. Son téléphone pend à son cou par une ficelle de cuisine. 00:04:30. — Le Préfet veut rentrer chez lui, reprend l'homme. Il veut ignorer le décompte. Marcantet s'arrête. Ses yeux sont deux fentes d'acier. — Écartez-vous. Le colosse rit. Un son gras qui fait vibrer sa poitrine. Autour d'eux, le cercle se referme. Les écrans bleutés convergent. Un étau de lumière froide. Le cœur de Sarah cogne contre ses côtes. Une décharge électrique parcourt ses bras. Ce n'est pas de la peur. C’est une excitation froide. Une libération. Elle regarde l'écran du docker. Quatre minutes. — Vous n'avez plus d'autorité, dit l'homme. Plus de futur. On est tous dans la même fosse. Sauf que nous, on connaît la profondeur du trou. Il avance. Ses mains se tendent pour broyer le cou du fonctionnaire. Marcantet dégaine. Le mouvement est fluide. L'acier du Sig Sauer écrase les chairs, sous le menton. Le métal froid contre la peau moite. — Quatre minutes, docker, dit Marcantet d'une voix de glace. Je peux te faire gagner du temps. Tout de suite. Le colosse sourit. Le pouvoir absolu du condamné. — Fais-le. Tu n'as pas assez de balles pour nous tous. La main de Marcantet accuse une micro-vibration. L'autorité s'effrite. Sarah sent le scalpel dans sa poche. Elle imagine la lame glisser dans la gorge. La chaleur du sang sur ses phalanges. Elle frissonne. C’est toxique. C’est la fin du monde qui infuse dans ses veines. Le colosse crache au visage du préfet. Une salive épaisse sur la joue de Marcantet. Le Sig Sauer tonne. Le pont encaisse l'onde de choc. L’éclair de bouche illumine les visages une fraction de seconde. Le colosse bascule. Son crâne est pulvérisé. Une pluie de fragments osseux retombe sur les Voyants proches. Le corps s'affale. Un sac de viande inutile. Son téléphone rebondit sur le sol. L’écran est intact. 00:03:55. Marcantet garde son arme levée. Son visage est une statue de sel. — Quelqu’un d’autre veut gagner du temps ? La foule est fascinée. La mort brutale est une distraction. Sarah observe la mare noire s'étendre. Une géométrie parfaite. Elle ne tremble plus. Elle pose sa main sur le bras armé de Marcantet. Sa peau est brûlante. — Continuez, dit-elle. Sa voix est basse. Rauque. Ils reprennent leur marche. La foule s'écarte. Un passage étroit. Sarah marche dans le sang du colosse. Ses semelles font un bruit de succion. *Splatch.* Elle croise le regard d'une vieille femme qui sourit. Un sourire de complice. Sarah n’est plus l’infirmière. Elle possède ce qu’ils n’ont plus : des demains. Elle est une prédatrice parmi les fantômes. La grille de la Préfecture se dresse devant eux. Barbelés. Projecteurs aveuglants. — Halte ! hurle une voix. Deux CRS pointent leurs fusils d'assaut. Leurs visières reflètent la lumière crue. — C'est Marcantet ! Ouvrez ! L'officier vérifie le visage du Préfet, puis celui de Sarah. Ses yeux s'arrêtent sur le sang qui macule ses chaussures. — Seul ? — Seul avec elle. La grille électrique gémit. Un bruit de métal qui fait grincer les dents. Elle s'entrouvre. Sarah se retourne une dernière fois vers le pont. Des milliers de points saphir scintillent dans le noir. Une galaxie de mourants. Un *Ping* collectif s'élève de la foule, porté par le vent. Elle entre dans l'enceinte. L'air sent le gasoil et le café froid. Le monde civilisé essaie de respirer derrière ces murs. Une illusion. Elle regarde ses mains. Elles tremblent de manque. Elle veut voir une autre lumière quitter un regard. Marcantet range son arme. Il essuie sa joue avec un mouchoir. Le tissu ressort taché de gris. — On est en sécurité, dit-il. Sa voix manque de conviction. Il évite Sarah. Il a vu l’étincelle sombre. Elle sourit et caresse le scalpel dans sa poche. Elle fixe la jugulaire de Marcantet qui bat, régulière. — Oui, Monsieur le Préfet. En sécurité. Elle baisse les yeux sur son propre écran. 47 heures. 05 minutes. Elle n'est plus la proie. Elle est le chasseur qui compte ses balles. Les couloirs ressemblent à des boyaux de béton. L’air est rance. Marcantet marche devant, ses talons martèlent le linoleum. Un reste de discipline. Dans le centre de commandement, le « Bunker », la chaleur est étouffante. Des dizaines d'écrans tapissent les murs. Paris y apparaît comme un corps en décomposition. Points rouges pour les incendies. Points noirs pour les zones de silence. — Situation, aboie Marcantet. — Le réseau sature, répond un adjoint. On perd les caméras. La moitié des hommes est partie. Ils ont reçu leur notification. Ils sont rentrés mourir chez eux. Sarah s'approche d'une opératrice. La jeune femme pleure, écouteurs vissés sur les oreilles. Son écran affiche 00:14:22. Quatorze minutes. Sarah ressent un frisson glacé le long de sa colonne. Une proximité sexuelle avec le néant. — Chut, murmure Sarah en posant sa main sur celle de la fille. Ça va aller. Ça va être rapide. Elle glisse l'autre main vers son scalpel. L'envie d'accélérer les choses. Une incision propre, sous l'oreille. — Sarah ! La voix de Marcantet claque. Elle recule. La jeune femme se recroqueville, terrifiée par l'infirmière plus que par son décompte. Marcantet l’entraîne dans son bureau. Il referme la porte blindée. — Vous perdez la tête ? siffle-t-il. — Je regarde la réalité, Marcantet. Vous jouez aux soldats avec des fantômes. Une explosion lointaine fait vibrer les vitres. La lumière vacille. Les néons s'éteignent. Les gyrophares de secours inondent la pièce d'un rouge pulsant. — Monsieur le Préfet ! hurle le haut-parleur. Ils forcent la grille sud ! Les Voyants ! Ils disent qu'ils veulent mourir dans un endroit propre ! Sarah éclate d'un rire sauvage. — Les invités sont là, Marcantet. Elle regarde par la fenêtre. En bas, la grille cède sous la marée humaine. Des silhouettes éclairées par le bleu de leurs téléphones. Les policiers hésitent à tirer sur ces morts en sursis. Un cocktail Molotov explose sur un fourgon. Sarah se détourne. Marcantet charge son arme, prostré derrière son bureau. — Je m'en vais, dit-elle. — Vous mourrez en dix secondes ! — Je vais me mêler à eux. Je veux voir la fin de plus près. Elle sort. Le couloir est un enfer rouge. Elle croise à nouveau l'opératrice. La fille est au sol. 00:02:10. — Donne-le-moi, dit Sarah. Elle récupère le téléphone. 129 secondes. Elle garde l'appareil de la morte dans une main, le sien dans l'autre. La gardienne du temps. Elle descend vers la cour, franchit la grille brisée, marche sur les corps. Elle entre dans la nuit de Paris. *Ping.* Le son vient de partout. Une symphonie. Elle lèche le sang séché sur sa lèvre. Le goût du fer. Elle n'est plus Sarah. Elle est la Seconde Zéro. Elle regarde son écran. 46:50:00. Le temps presse. Elle a un monde à voir mourir. Elle serre le manche de son scalpel et s'enfonce dans le noir. La chasse peut continuer.

Le Syndrome du Témoin

Le gravier laboure ses genoux. Elias bascule en avant, le visage à quelques centimètres du béton qui pue l’huile de vidange et le sang froid. Une ampoule nue oscille au plafond. Ombre, lumière. Ombre, lumière. Le balancement lui tord l'estomac. Ses poignets, ligotés par un Serflex blanc, lui hurlent leur douleur. Le plastique siffle à chaque mouvement, mordant la peau jusqu'au vif. Elias sent la chaleur poisseuse du sang couler dans ses paumes. Kosta lui barre la route. Un colosse en treillis dont les pores dilatés strient la peau grise. Il dégage une odeur de tabac froid et de sueur rance. Il brandit un démonte-pneu comme un sceptre de fer. — La clé, racle Kosta. Sa voix gratte l’air comme du papier de verre sur du ciment. Elias se tait. Il fixe une tache d'huile au sol ; elle s'étire, dessinant une carte du monde qui s'effiloche. À l'extérieur, Paris crève dans un silence de plomb, déchiré par des hurlements lointains. Et puis, le *ping*. Sec. Chirurgical. Une notification Chronos. Quelqu'un vient de voir son sablier se vider. — On sait ce que tu trimbales, gamin, reprend Kosta. Les coursiers, vous êtes les veines de cette ville. Et toi, t'as chopé le caillot. Dany sort de l'ombre, les traits tirés, les yeux injectés de sang. Il pose un ordinateur portable sur un baril de métal. La dalle fissurée crache une lumière bleue qui transforme son visage en masque mortuaire. Ses doigts tremblent sur le clavier. — Branche-la, ordonne Dany. Sueur glacée sur la colonne vertébrale. Au sol, la sacoche de coursier gît, éventrée. La clé USB brille sous l'ampoule. Un éclat de métal noir. Un dieu de silicium parmi les décombres. Elle contient le script, l'accès aux serveurs miroirs. Le droit de regarder l'abîme en face. Kosta saisit Elias par les cheveux, tire en arrière. Les cervicales craquent. — Je ne peux pas, crache Elias. C’est pas... c’est pas une science exacte. Le démonte-pneu s'écrase sur sa cuisse. Le choc est sourd. Os contre métal. La douleur explose, une décharge électrique qui remonte jusqu'aux dents. Elias hurle, mais le son meurt dans sa gorge sèche. Sa vision se brouille. Dany saisit la clé. Ses mains tressautent si fort qu'il raye le plastique avant de trouver le port. Un clic. Le destin s'enclenche. L'écran s'anime, des lignes de code rouges défilent. Un oiseau piégé cogne contre les côtes d'Elias. Kosta le force à regarder. — Tape les noms. Elias obéit, les doigts engourdis. *ELIAS V.* Le curseur clignote. *ANNULÉ.* Un vide sidéral. Une condamnation par sursis. Kosta grogne. — Maintenant, moi. Kosta Volkov. Chaque touche résonne comme un coup de feu. Le résultat tombe : *KOSTA V. : 00:14:22.* Quatorze minutes. Le silence retombe, plus lourd. On entend le tic-tac d'une horloge murale cassée. L'odeur de la poussière qui brûle dans les circuits de l'ordinateur. Kosta ne bouge plus, les yeux rivés sur les chiffres rouges qui décomptent. Ses mains lâchent le démonte-pneu. *Gling.* Une cloche funèbre sur le béton. — Tape mon nom ! hurle Dany. *DANY LEFEBVRE : 00:15:04.* Une escouade pour l'enfer. Une buée grise s'échappe de leurs pores. Kosta lâche un rire sec. Un hoquet. — Quatorze minutes. Change-le, ordonne-t-il. Modifie le code. Elias sent la bile monter. Le code est un miroir ; on ne change pas l'image en brisant la glace. Mais il voit la folie dans les yeux de Dany. S'il dit la vérité, il meurt maintenant. — Je peux essayer, ment Elias. Une latence... si je surcharge le serveur... Ses doigts volent sur le clavier. Il ouvre des dossiers vides, simule une activité fébrile. La lumière bleue creuse ses joues. — Regardez. Je décale les variables. Il maquille le cadavre. Sur l'écran, 14:00 devient 140:00. Cent quarante heures. Six jours. Kosta s'affaisse sur un vieux pneu, allume une cigarette. La fumée monte, bleue comme l'écran. — Six jours, murmure Dany. On peut se casser. Aller dans le sud. Le mensonge flotte, épais. Elias frotte frénétiquement le Serflex contre l'arête vive d'un établi derrière son dos. Le plastique résiste, puis cède d'un millimètre. — Pourquoi ça bouge plus ? demande Momo, le troisième homme, posté à la porte. Les chiffres restent sur 140:00. Une goutte de sueur brûle l'œil d'Elias. — Le serveur réécrit la donnée. Faut pas toucher. Dany sort son smartphone. La spirale noire de Chronos brille au centre. — On devrait avoir une confirmation. Si t'as changé le serveur, l'appli doit se mettre à jour. — Attends, le réseau est saturé… Le *ping* retentit. Celui de Dany. Le visage de l'homme se vide de son sang. Ses lèvres tremblent. — Ça n'a pas changé. Il me reste... huit minutes. Il tourne l'écran vers Kosta. La réalité déchire le voile. 00:08:12. La lueur d'espoir s'éteint dans les yeux du colosse. Elle laisse place à une fureur froide. Il se lève, le fer à la main. — Tu nous as menti. *Snap.* Le Serflex lâche. Elias est libre, mais ses bras sont de plomb. — Le système rejette la modification ! Je réessaye ! — Trop tard, dit Kosta. L'ampoule explose. Noir total. L’ombre pèse. Soufre et verre brisé. Elias se jette de côté, rampe sur le béton. Un cri déchire la nuit, un bruit de métal broyé et de chair déchirée. Un gargouillis. Le liquide qui se déverse. Le *ping* du téléphone de Momo. 00:00:00. Une lueur s'allume. Dany active la lampe de son téléphone. Le faisceau balaye le garage et s'arrête sur Momo. Il n'y a pas de tueur. Une étagère métallique a cédé sous le poids de la rouille. Un bloc de fonte a écrasé le crâne de l'homme. L'application n'a pas prédit un meurtre, elle a prédit l'usure du monde. Kosta regarde sa montre. Six minutes. Dany recule, trébuche sur un bidon d'essence ouvert. Le liquide rampe vers la cigarette de Kosta, oubliée au sol. — Non ! Le feu galope. Dany devient une torche. Son cri brise les tympans, un son aigu qui s'étouffe dans la fumée noire du caoutchouc brûlé. Elias suffoque, rampe vers la sortie. Dans la fournaise, il voit Kosta. Le colosse ne fuit pas. Il regarde ses mains. — Quatorze minutes, dit-il. Tu savais. Elias arrache la clé USB de l'ordinateur qui fond et percute la porte métallique. Le loquet extérieur résiste. Kosta se relève, silhouette démoniaque dans les limbes de fumée. Il lève son arme de fer. — On part ensemble, gamin. Kosta s'effondre avant l'impact. Ses poumons ont cessé de fonctionner. L'air est devenu poison. Son téléphone glisse au sol. 00:00:00. Le corps tressaille une fois, puis s'immobilise. La chair a perdu contre le code. Elias frappe la porte de tout son poids. Une explosion fait vibrer les murs. Le loquet cède. Il bascule dehors, vomit une bile noire sur le trottoir. L'air frais de Paris entre dans sa poitrine comme des lames de rasoir. Derrière lui, le garage crache ses flammes. Il regarde sa paume. La clé USB y a laissé une marque rouge, une brûlure en forme de puce électronique. Il remonte sur son vélo, les jambes flageolantes. Il pédale vers l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière. La ville est un cadavre qui s'ignore. Elias croise des ombres, des "Voyants" dont les visages sont éclairés par le bleu de leur exécution. Il entre dans le service de réanimation. Les néons agonisent. Sarah est là, seule au milieu du chaos. Sa blouse est grise de fatigue. Elle tient une seringue et son téléphone. 01:22:45. — Sarah, c’est Elias. J’ai la clé. Elle rit, un bruit de verre pilé. — Tu penses que ça va changer quoi que ce soit ? On ne stoppe pas un tsunami avec du silicium. Elle l'entraîne au sous-sol, vers un vieil ordinateur épargné par le réseau. Elle insère la clé. Des lignes de code défilent sur l'écran vert. Le visage de Sarah se décompose. — C’est pas une prédiction, Elias. C’est un arrêt de mort. Elias recule. Ses mains poissent. Un vide s'ouvre dans son estomac. — Quoi ? — Le signal, murmure Sarah. Les smartphones émettent une impulsion haute fréquence ciblée. Ils commandent au cerveau de lâcher. Une rupture d'anévrisme, un arrêt cardiaque... L'application ne sait pas quand on va mourir. Elle choisit quand nous tuer. C'est une purge, Elias. Une régulation. Elle regarde ses chiffres. 01:05:12. — Et les "Aveugles" comme moi ? demande-t-il. Sarah pointe un fichier du doigt. — Vous êtes les proies. L'appli envoie vos coordonnées aux condamnés pour les occuper. Une chasse pour s'assurer que personne ne reste. Un fracas de métal au-dessus d'eux. La porte du sous-sol cède. — Ils sont là, dit Sarah. Elle arrache la clé et la lui tend. — Pars par la gaine. Ça mène aux quais. — Et toi ? Elle ramasse un scalpel sur un chariot, un sourire sauvage aux lèvres. — Je suis infirmière, Elias. Je sais exactement où frapper pour que ça fasse mal. Ne regarde plus jamais un écran. Elias s'engouffre dans le conduit. Derrière lui, les premiers cris. Le *ping* d'un téléphone qui tombe. Il rampe dans le noir, débouche sur le quai de la Seine. L'eau est une huile noire. Il n'a plus de téléphone. Plus de montre. Juste le temps pur. Il commence à marcher vers le zéro absolu, la clé USB serrée dans sa main comme un talisman maudit. La ville rugit une dernière fois, puis se tait. La seconde zéro approche.

Dernier Inventaire

Le marbre du hall d’accueil est une plaque de glace sous ses genoux. Le froid remonte, s’insinue dans les articulations de Sarah. Marcantet est là. Étalé. Une carcasse de luxe dans un palais de poussière. Son costume de préfet est une éponge sombre qui s’abreuve de son propre sang. L’air est saturé de cuivre et de sueur rance. Ses doigts ne dévient pas d’un millimètre. Ils glissent sur le verre de la fiole sans un heurt. Un automatisme de bloc opératoire. Le tintement de l’aiguille contre le col de l’ampoule est une stridence cristalline dans un silence qui a la densité du béton. Au-dessus d’eux, le dôme laisse filtrer une clarté de caveau, un gris sale qui déshabille la mort. Marcantet hoquette. Ses globes oculaires, jaunâtres et striés de rouge, roulent vers elle. Ses poumons sifflent comme un vieux soufflet percé. Un bouillonnement écumeux s'échappe de ses lèvres. Sarah appuie sur le piston. Une perle limpide brille un instant avant de disparaître dans la chair. — Chut. Sa voix est un rasoir. Ses paupières pèsent des tonnes de plomb, mais son regard reste fixe. Elle attrape le bras du préfet. La peau est moite, élastique. Elle pique en intramusculaire, directement dans le deltoïde. Le tissu craque. Marcantet tressaille, un spasme parcourt sa colonne, puis il s’affaisse dans une stupeur vitreuse. Sarah bascule en avant. Des mèches poisseuses lui barrent la vue. Elle plonge son visage dans l’aura du mourant. Une haleine de charnier. Du sang chaud vaporisé contre sa joue à chaque râle. — Tu m’as demandé combien il me restait, Marcantet. Le préfet ne répond pas. Ses pupilles ne sont plus que des têtes d’épingle. — J’ai menti. J'ai hacké l'interface. C’est facile quand on n’a plus rien à perdre. Elle sort son téléphone. L’écran étoilé illumine la peau grise du préfet d'un bleu blafard. Le compteur Chronos ne triche pas. Il ne parle plus en jours. **00:09:52.** **00:09:51.** Marcantet émet un gargouillis. Un rire ou un râle, Sarah s’en moque. Elle se relève, ses articulations craquant dans le vide immense de la banque. Elle marche vers le grand escalier. Ses pas résonnent, un écho sec dans ce coffre-fort géant où l'or ne sert plus qu'à lester les cadavres. Elle franchit le premier cordon de sécurité. Portillons bloqués. Panne de secteur. Elle arrive devant la grille de la salle des réserves. L’air change. Plus sec. Une odeur de vieux papier monnaie et de graisse de moteur. Elle ramasse le sac de sport jeté au sol. La sangle lui scie l’épaule, mais elle ne sent plus la douleur. Elle est une pile qui se décharge à toute vitesse. **00:08:30.** Elle pénètre dans la salle des coffres. Des étagères à perte de vue. Des liasses mauves, obscènes sous le faisceau de sa lampe. Ses mouvements deviennent frénétiques. Elle ne compte pas. Elle pelle. Elle enfourne les millions dans le nylon noir. Une pulsion animale. Un dernier inventaire avant la chute. La sueur lui pique les yeux. Elle s'essuie d'un revers de manche, étalant le sang de Marcantet sur son front comme une peinture de guerre. Un cliquetis numérique. Elle se fige. Le sac à moitié plein. Un frottement de bottes sur le marbre, deux étages plus haut. Et ce *ping* métallique. Systématique. Une notification Chronos qui n'est pas la sienne. Sarah éteint sa lampe. L'obscurité tombe comme une chape. Elle retient sa respiration, son cœur cognant contre ses côtes tel un marteau-piqueur. Elle sort un scalpel de sa poche. Elle connaît la géographie de la mort. Carotide. Fémorale. Elle sait où couper. Les pas s'arrêtent juste au-dessus. Une voix d'homme, cassée par le tabac et les hurlements, descend vers elle. — Je sais que t'es là, petite infirmière. J'ai vu le vieux en haut. Propre. Sans bavure. Un rire sec comme des branches mortes qu'on brise. — On est tous dans la même charrette. Moi, je veux juste les diamants. Pour voir la lumière une dernière fois. L'homme descend. Sarah entend le frottement lourd d'une arme contre un vêtement. Elle consulte son écran une fraction de seconde, dissimulant la lueur dans sa paume. **00:06:02.** La guillotine descend. Elle n'a plus le temps pour les ombres. Elle se lève d'un bond. Le sac à l'épaule. Elle court. — Hé ! Une déflagration déchire ses tympans. Le coup de feu ricoche sur un montant en acier, projetant des étincelles dans le noir. L'odeur de poudre sature l'air. Sarah plonge derrière un pilier en béton. Une chaleur cuisante lui griffe la joue. Le sang coule, chaud, vivant. — Personne ne court plus vite que le Chronos ! crie l'homme. Il tire à nouveau, à l'aveugle. Sarah fouille sa poche. Elle sort une ampoule d'adrénaline pure, la brise et l'aspire d'un geste réflexe. Elle plante l'aiguille dans sa cuisse, à travers le tissu de son uniforme. Une décharge électrique. Son cerveau s'illumine. Ses sens s'aiguisent jusqu'à l'insupportable. Elle entend le battement de cœur de l'homme à dix mètres. Elle ne court plus, elle glisse. Elle passe derrière une rangée de coffres, surgit dans son dos et lui saute dessus comme un chat sauvage. Elle plante le scalpel à la base du cou, là où le gilet pare-balle s'arrête. L'homme hurle un son étouffé. Sarah s'agrippe à lui comme une tique, enfonçant la lame jusqu'à trouver l'artère. Un jet de sang brûlant lui inonde le visage. Ils s'effondrent ensemble sur le sol jonché de billets. L'homme se vide, ses mouvements devenant désordonnés avant de s'éteindre. Sarah se dégage. Elle ramasse le fusil. Il sent l'huile et la fin. Elle regarde son téléphone. **00:04:18.** Elle remonte. Marcantet est mort dans la paix chimique qu'elle lui a offerte. Elle pousse les portes de la banque et l'air de Paris la frappe. Une odeur de gomme brûlée et de décomposition. Le ciel est un couvercle de plomb. Elle marche vers la Seine, ignorant l'homme qui pleure sur le capot d'une Mercedes. Ses pas pèsent des tonnes. L'effet de l'adrénaline reflue, laissant place à une fatigue qui lui broie les os. Elle arrive sur le quai. L'eau est huileuse, semée de reflets de néons brisés. Elle pose le sac de millions sur le parapet. Un lest inutile face à l'éternité. **00:01:30.** Elle s'assoit, les jambes dans le vide. Le vent froid est la seule chose réelle. Le sang a séché sous ses ongles. **00:00:10.** Elle inspire une dernière fois. L'air est acide. Il est merveilleux. **00:00:01.** Le *ping* final. Le noir. *** Elias est une ombre parmi les ombres, accroupi derrière une carcasse de bus RATP. Il a tout vu. La femme sur le muret. L’infirmière au visage de craie. Il l’avait suivie depuis Rivoli. Il a entendu le couperet numérique. Le silence qui suit est oppressant. Il attend trente secondes, puis avance. Ses baskets crissent sur les débris de verre. Il arrive à sa hauteur. Sarah a les yeux ouverts, des pupilles dilatées qui ne reflètent plus que le gris du ciel. Elias saisit le sac de sport. L'anse est moite de sang. Il regarde le téléphone resté sur le muret. L'écran fissuré brille encore. **00:00:00.** Le rouge du zéro est une plaie ouverte. Elias sent une pointe d'adrénaline lui piquer la nuque. Il fait demi-tour et s'engouffre dans la Banque de France. L'obscurité l'avale. Il suit les traces de sang jusqu'au bureau du Préfet. L'odeur de charnier le percute. Marcantet est encore là, assis dans son cuir capitonné. Sa chemise est une éponge rouge, mais il respire encore dans un sifflement humide. — Elle… elle est partie ? articule le mourant. — Elle est morte sur le quai, répond Elias. Son compte est tombé à zéro. Un rire douloureux secoue la poitrine de Marcantet. Du sang mousse à ses lèvres. — À zéro ? Elle a menti. Elle m'a dit qu'il lui restait vingt-quatre heures pour me faire parler. Pour avoir les codes du coffre. Elle n'avait que dix minutes. Elle a pillé l'État pendant que son propre sablier fuyait. Elias ouvre le sac. Ce n'est pas de l'argent. Ce sont des disques durs sous scellés, des dossiers "Secret Défense" et quelques lingots d'or, lourds comme la culpabilité. Le téléphone de Marcantet vibre sur le bureau. Un *ping* agressif. **00:04:12.** — Vous êtes un Aveugle, n'est-ce pas ? murmure Marcantet. Vous pensez survivre à ça. Mais on est tous dans la même chambre noire. Elle m'a dit que la Seconde Zéro n'était pas la mort. C'était la libération. On n'a plus besoin… de faire semblant. Le préfet s'affaisse. Le silence revient, plus dense. Elias est seul avec deux cadavres et les restes d'une nation dans un sac en nylon. Il sort, remonte sur son vélo, calant le sac sur le porte-bagages. Il pédale vers le Nord, là où les incendies illuminent l'horizon. Montmartre se dresse comme une dent pourrie. Sur les marches de la basilique, les corps s'empilent en gradins obscènes, un tapis de chair immobile qui attend le jugement dernier. Elias accélère. Il ne regarde plus les écrans des autres. Il regarde la route. Ce qu'il en reste. Le contrat social est rompu, la chair est fragile, et le métal des notifications continue de battre la mesure d'un cœur qui s'arrête. Rideau de fer. Bitume froid. Fin de l'inventaire.

Le Grand Crash

Le bitume de la tour de Suresnes recrache la chaleur de la journée. Elias dérape. Ses pneus crissent sur une traînée de graisse noire. Il lâche son vélo ; la carcasse de métal rebondit sur le trottoir jonché de prospectus inutiles. Le silence du quartier est un linceul. Pas de vent. Juste l’odeur de la Seine qui stagne, chargée de cadavres de poissons et de détritus. Le centre de relais satellite se dresse devant lui. Un monolithe de béton et de verre teinté. La porte d’entrée a été forcée. Un éclat de verre craque sous sa semelle. Le bruit résonne comme un coup de feu. Elias serre la clé USB dans sa main moite. Il sent les battements de son propre cœur dans la pulpe de ses doigts. L’air intérieur est froid. Artificiel. Une odeur d’ozone et de poussière brûlée. Le hall est vaste, baigné par le bleu blafard des dalles numériques qui lui donne le teint d’un noyé. Il s’enfonce dans les entrailles du bâtiment. Chaque pas est une agonie de prudence. Sa paranoïa lui siffle aux oreilles. Au sous-sol, le bruit le trouve. *Clang. Clang.* Rythmique. Obsédant. Il glisse un œil par la porte coupe-feu de la salle des serveurs. Des rangées de machines s’étendent à l’infini, clignotant comme les yeux d’une meute de loups. Au milieu de l’allée, Sarah. Elle ne ressemble plus à l’infirmière de l’hôpital. Ses cheveux blonds collent à son front, sa blouse est maculée de traînées sombres. Elle tient une barre de fer. Ses yeux sont des orbites vides où la lumière ne rebondit plus, cerclés de capillaires explosés. — Arrête, murmure Elias. Sarah se fige. Un sourire convulsif étire ses lèvres gercées. — Elias. Le petit coursier qui veut sauver le monde. Elle désigne les serveurs d'un geste erratique. — On est des pions, Elias. Des chiffres sur une grille. Regarde-les... ils clignotent pendant qu'on crève. Tu veux vraiment que ça continue ? — J'ai les données, Sarah. On peut couper le signal. Elle éclate d'un rire rauque qui finit en quinte de toux sanglante. Elle lève sa barre. L’écran Chronos à son poignet brille d’un bleu livide : *01:14:22*. — On est déjà morts, Elias. On ne sent juste pas encore l'odeur. Je ne partirai pas seule. Si je brise cette machine, c’est le noir absolu. Pour tout le monde. Pour toujours. Elle s’élance. Sa force est celle des condamnés, une énergie brute qui consume son corps. Elias plonge. Le métal siffle à quelques centimètres de son épaule. Il percute le flanc froid d'une baie de stockage. Sarah hurle, frappe une console. Des étincelles jaillissent. L’alarme incendie se déclenche, un hurlement strident qui déchire les tympans. Ils roulent au sol. Elias sent l’odeur de la blouse sale : sueur rance et désinfectant. Sarah est une furie. Elle lui écrase le coude contre la mâchoire. Des étoiles blanches dansent dans sa vision. Elle récupère sa barre, bras levé pour le coup final. Elias tâtonne. Du cuivre nu. Un câble dénudé sur le côté de la console. Il ne réfléchit pas. Il saisit le câble. Le voltage lui broie les os. Ses muscles se verrouillent dans une crampe inhumaine. Un goût de métal brûlé envahit sa gorge. Il ne lâche pas. Il plaque le cuivre contre le bras de Sarah. Le corps de l’infirmière se cabre. Un cri inhumain, le bruit du fer qui retombe. Elias relâche la prise et s’effondre, le bras en feu, son sang transformé en plomb. Sarah gît sur le côté, les membres secoués de tressaillements. Elias se hisse jusqu’au terminal central. Ses doigts sont froids, précis. Il insère la clé. *ACCÈS ROOT : CONFIRMÉ.* Sur le poignet de Sarah, l’écran clignote. Elias regarde l’infirmière. Ses yeux sont redevenus clairs, mais vides. — Tu as fait quoi ? murmure-t-elle. — J’ai arrêté la montre. — On ne peut pas arrêter la mort, Elias. — Non. Mais on peut arrêter de la regarder en face. Le signal meurt. Rangée par rangée, les diodes s’éteignent. Sur le téléphone d'Elias, le mot « ANNULÉ » clignote, puis l’écran devient une pierre de verre noir. — Il fait noir, dit doucement Sarah. Elias ne répond pas. Il quitte la salle, laissant Sarah dans son heure de sursis, loin des notifications. Il remonte vers la surface. Dans la cage d’escalier, il croise un technicien prostré, grattant son écran avec des ongles arrachés. Elias passe sans un mot. Dehors, Paris est une carcasse mauve. Le silence est si lourd qu'il siffle. Dans une cour intérieure, une petite fille en pyjama l'observe. Elle tient un ours par l'oreille. — Est-ce que maman va se réveiller ? demande-t-elle. Elias voit l'ombre immobile dans l'appartement derrière elle. Un téléphone mort sur une table. Il lui tend une barre énergétique, ses doigts effleurant les siens. — Rentre, dit-il. Ferme la porte. Ne sors pour personne. Il remonte en selle. À l'angle d'un pont, un homme armé d'un fusil l'arrête. Il pleure, fixant son écran vide. — Donne-moi la lumière bleue, grogne l'homme. Je veux savoir quand ça finit. — C’est fini, répond Elias. Il n’y a plus de chiffres. Il lance son vélo, esquive le canon. Un coup de feu déchire l'air, le plomb siffle à ses oreilles, mais il ne ralentit pas. Il pédale à s'en briser les tendons. Le tunnel l'avale. Elias pédale jusqu'à ne plus sentir ses jambes. Derrière, Paris brûle en silence. Pas de notification. Pas de compte à rebours. Juste le sifflement de sa propre respiration. Pour l'instant, c'est le seul bruit qui compte.

Zéro Absolu

L’air au sommet du centre de données est saturé d’ozone. Une odeur électrique. Ça pique les narines. Ça brûle le fond de la gorge. Elias gravit les dernières marches. Son cœur tape contre ses côtes. Un marteau-piqueur dans une cage de verre. Ses jambes sont du plomb fondu. La sangle du sac lui scie l’épaule. Il pousse la porte coupe-feu. Le métal grince. Un cri de bête blessée. Le toit est une forêt de ventilateurs géants. Des turbines de métal noir. Elles tournent à vide. Un bourdonnement sourd. La vibration remonte par les semelles, jusque dans ses dents. En bas, Paris est une carcasse éteinte. Elle pourrit. Des colonnes de fumée noire lèchent le ciel de poix. Le silence est une chape. Trop lourd. Trop dense. Sarah est là. Elle se tient au bord du parapet. Sa silhouette est découpée par la lueur des incendies lointains. Elle porte toujours sa blouse d’infirmière souillée. Sang séché. Taches de café. La crasse des urgences. Le rectangle bleu de son téléphone transforme son visage en un écran LCD fissuré. Un éclat froid. Mort. Elias s’arrête à dix mètres. Il serre le poing sur son antivol en U. Le métal est froid. Rassurant. Il est un « Aveugle ». Il a cliqué sur « Annuler » par peur. Sarah, elle, est une « Voyante ». Elle porte sa propre fin dans la poche de sa blouse. — Sarah, souffle-t-il. Sa voix est un craquement de gravier. Elle ne se retourne pas. Son doigt caresse l’écran brisé. — 00:04:12. Elle prononce les chiffres comme une sentence. Vide. Elle a déjà passé la frontière. — Descends de là, dit Elias. On sort de la ville. Elle rit. Un son sec. Une toux de moteur grippé. — Pour aller où ? Le monde est mort. On regarde juste le cadavre refroidir. Elle se tourne enfin. Le bleu de l’écran éclaire ses cernes profonds. Des fosses communes sous les yeux. Le chronomètre égrène les secondes. Le rythme cardiaque de l'apocalypse. — 00:01:30. Elias avance d'un pas. Le gravier crie sous ses semelles. — Stop. Le scalpel surgit. Un éclair de chrome entre ses doigts de fée. Elle ne tremble pas. La lame est une extension de son bras. — Je veux sentir la seconde exacte, murmure-t-elle. Le moment où le système décide que je ne sers plus à rien. — C’est une application, Sarah ! Ils ne peuvent pas savoir ! — Alors pourquoi les bus sont-ils arrêtés ? Pourquoi les flics se tirent-ils une balle dans la bouche ? Elle s’approche du bord. Trente étages de béton et de désespoir. Le « ping » de Chronos retentit. Systématique. Métallique. Un son qui transperce le crâne. Elias se bouche les oreilles. Le bruit vient du téléphone de Sarah, mais aussi de la rue. Des milliers de téléphones qui chantent la mort en chœur. — Regarde-les, dit Sarah. Derrière les vitres sombres des immeubles en face, des dizaines de lueurs bleues apparaissent. Des gens debout. Face à la nuit. Ils attendent l'ordre de tomber. — 00:00:10. Elias s’élance. Il se fout du scalpel. Il l’attrape par la taille. Sa blouse est rêche. Son corps est brûlant de fièvre. — Lâche-moi ! Ils luttent au bord du gouffre. L’écran clignote. Rouge. Sang. — 3... 2... 1... ZÉRO. Elias contracte ses muscles. Il attend l’impact. Le râle. Le basculement. Rien. Le silence. Seul le bourdonnement des serveurs sous leurs pieds persiste. Elias ouvre un œil. Sarah est toujours là. Ses poumons se soulèvent par saccades. Elle regarde son téléphone. L’écran affiche : 00:00:00. L'application reste bloquée. Pas de fin de service. Juste le zéro. Noir sur fond rouge. Une notification apparaît. Une seule ligne blanche, chirurgicale. "EXTENSION DE CONTRAT ACCORDÉE. NOUVEAU DÉCOMPTE : 24:00:00. MERCI DE VOTRE PARTICIPATION." Sarah lâche l'appareil. Il s'écrase trente étages plus bas. Un petit éclair bleu dans les ténèbres. Elle regarde Elias. Ses yeux sont injectés de sang. — Ils ont menti, dit-elle. Ce n’est pas une prédiction. C’est un test. Le froid envahit Elias. Un froid de silicium. L'application n'a jamais su quand ils allaient mourir. Elle leur a juste dit qu'ils allaient mourir pour voir ce qu'ils feraient de leurs restes. Pour briser les contrats. Transformer les infirmières en monstres et les pères en pillards. — On est des bêtes, murmure Sarah. En bas, les sirènes reprennent. Des coups de feu éclatent. Ceux qui croyaient mourir se réveillent dans un monde qu'ils ont eux-mêmes ravagé. Les Voyants ont tout brûlé, pensant ne jamais voir l'aube. Elias sent une vibration dans sa poche. Son propre téléphone. L'icône de Chronos brille d'un bleu blafard. "MISE À JOUR OBLIGATOIRE POUR LES AVEUGLES. VOULEZ-VOUS SAVOIR ?" Il clique. Le bleu lui brûle la rétine. L'écran ne montre pas de chiffre. C'est une carte. Paris. Un entrelacs de veines noires et de points luminescents. Des points rouges convergent vers les zones de ravitaillement. Les points verts restent statiques. Terrés. — C’est un radar, dit Elias. Sa voix est un craquement de gravier. L'application donne les cibles. Les survivants contre les coupables. Sarah regarde le point rouge qui clignote en bas de l'immeuble. Un homme en veste orange attend à l'entrée. Il tient une barre de fer. — On doit descendre. Ils courent dans les couloirs techniques. L'air pue le métal surchauffé. Les serveurs hurlent. Le système surchauffe volontairement. Auto-destruction. Effacement des preuves. Dans la cage d'escalier, Morin les attend. L'ancien comptable a le regard vide. Il a brûlé sa maison. Il a tué son chien pour lui éviter "la fin". — Quelqu'un doit payer pour le mensonge, dit Morin. Il s'élance. La barre de fer siffle. Elias plonge. Le choc est brutal. Ils roulent sur le béton brut. Le téléphone de Morin émet une notification de récompense. "CIBLE NEUTRALISÉE. VOULEZ-VOUS PASSER AU NIVEAU SUIVANT ?" L'application encourage le massacre. Elle distribue des bonus de survie. Sarah ramasse l'appareil. — On est les composants d'un processeur géant, dit-elle. Notre peur crée de la donnée. Au loin, un vrombissement lourd. Marcantet a activé le protocole de nettoyage. Des camions noirs sans vitres déversent des silhouettes en armures tactiques. Des casques à visières miroir. Ils ne parlent pas. Ils tirent. — Anomalie à effacer, grésille un haut-parleur dans la rue. Elias tire Sarah vers la sortie finale. Un rectangle de lumière grise. Un transport de troupes furtif descend du ciel. Des hommes en blouses blanches sortent de la rampe. — Sujets 32-E et 45-S, dit l'un d'eux. Neutralité absolue. Sarah monte la rampe. Elle ne se retourne pas. Elias boite, sa jambe est une colonne de douleur. Il se hisse à l'intérieur au moment où le sas se scelle. Le froid de la climatisation le frappe. Une odeur de plastique neuf. Par le hublot, Paris s'éloigne. Une plaie ouverte. Les incendies forment des circuits imprimés sur le bitume. Le scientifique assis en face d'eux tapote sa tablette. — La Phase Alpha est terminée, dit-il. L'écrémage est satisfaisant. Sarah regarde ses mains d'infirmière. Des mains qui ont griffé le vide pour rien. Elle se lève, marche vers le sas de largage encore mal verrouillé par la précipitation de l'envol. — Sarah ! — On ne survit pas au zéro, Elias. Elle bascule dans le noir. Pas de cri. Juste le sifflement du vent. Le scientifique note une donnée. Inapte. Elias s'effondre sur le sol grillagé. Il sort son téléphone. Un nouveau décompte a commencé. 365 : 00 : 00 : 00. Le temps n'est plus une promesse. C'est une laisse. Il tape un message vers le centre de commande de Marcantet. Une ultime alerte. Une preuve. "Ils ont menti. La phase Bêta est—" Il appuie sur envoyer. L'icône de chargement tourne. Une boucle infinie. Un cercle bleu sur fond noir. Envoi en cours... Le cercle tourne. Encore. Toujours. Elias regarde le symbole de son impuissance osciller dans le noir de l'habitacle. La donnée ne sortira jamais. Elle appartient déjà au système.

Phase 2

Le serveur ronronne. Une bête de métal tapie dans le noir. Elias respire l’ozone. Ça pique les narines. Ses doigts tremblent. La clé USB est une brique de plastique noir. Froide. Inerte. Il l’insère. *Clic.* Le son résonne contre les parois en aluminium. Une décharge d’électricité statique lui mord l’index. Elias sursaute. Son cœur cogne contre ses côtes. Un boxeur en cage. L’écran devant lui s’anime. Le bleu blafard habituel vire au violet électrique. Une lumière sale qui creuse les sillons de son visage. Il a trente-deux ans. Il en paraît cinquante. La paranoïa est une lame qui sculpte la viande. Une barre de progression apparaît. 0 %. 10 %. Le ventilateur du serveur monte en régime. Un sifflement aigu. Un moteur d’avion au décollage. Elias recule. Son dos heurte un rack de câbles. La poussière s’envole en tourbillons gris. 80 %. 95 %. *Ding.* Le son est différent. Métallique. Tranchant. Un message s’affiche. Police de caractère blanche. Chirurgicale. **PHASE 1 TERMINÉE. MERCI POUR LES DONNÉES.** Une seconde passe. Le serveur s’arrête de siffler. Silence de tombeau. Puis, une vibration. Pas une seule. Des millions. Dans sa poche, son propre téléphone s’emballe. Dans la rue, le bruit monte. Un bourdonnement sourd. La ville devient un essaim de frelons numériques. Elias regarde l’écran. Les lettres s'inscrivent lentement. Une torture. **DÉBUT DE L’ÉPURATION PHYSIQUE.** Le sang quitte son visage. Ses jambes sont du coton. Derrière le mot lisse, il y a le bruit du hachoir. *** À l'hôpital Bichat, Sarah ne regarde plus les dossiers. Les dossiers sont des morceaux de papier mort. Elle regarde son bras. Une veine bat sous sa peau pâle. Elle a quarante-huit heures. C’est ce que l’appli a dit. Le couloir sent le phénol et la sueur froide. Des brancards encombrent le passage. Des corps dessus. Certains bougent encore. D’autres sont des poids morts. Les internes ont fui. Les chirurgiens ont lâché les bistouris dès que leur notification a sonné. Ils sont rentrés chez eux pour baiser, pleurer ou se tirer une balle. Son téléphone vibre contre sa cuisse. Une secousse intense. *« Épuration physique. »* Sarah fronce les sourcils. Son index caresse l'écran fissuré. Soudain, un rayon lumineux traverse la verrière du hall. Fin comme un cheveu. Un rouge laser, saturé. Le réticule écarlate balaye le sol, les murs, les corps. Il s'arrête sur le front d'un homme allongé par terre. Un "Voyant" qui pleurait son agonie. L'homme fixe le point carmin entre ses deux yeux. *Pschitt.* Pas d'explosion. Juste un son de décompression. Le crâne de l'homme s'affaisse. Une canette de soda écrasée par une main invisible. Sa peau vire au plomb. Les veines claquent sous l'épiderme, filaments d'encre de Chine. Il ne meurt pas, il s'efface. Une flaque de protéines tièdes sur le carrelage. Sarah recule. Son dos frappe le distributeur de café vide. Partout dans le hall, les points rouges apparaissent. Des milliers de lucioles de la mort. Elles tombent du ciel à travers le verre. Ce n'était pas un compte à rebours pour la mort naturelle. C'était un ciblage. Une sélection. *** Marcantet est dans la salle de crise de la Préfecture. New York est dans le noir. Londres brûle. Tokyo est une forêt de gyrophares. Le signal change sur les moniteurs de contrôle. La carte de Paris se couvre de points rouges. Des points qui bougent. Qui traquent. — C’est une moisson, souffle Marcantet. Sur l’écran, une caméra de surveillance filme la place de la Concorde. Des gens courent. Des "Voyants". Ils savent qu'ils sont marqués. Les lasers collent à leurs nuques, à leurs poitrines. Un homme s'arrête. Il lève les bras au ciel. Il rit. Un rire de dément qui déchire le silence de la vidéo. Le laser se fixe sur sa bouche ouverte. L'image saute. Marcantet sent une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. Son col de chemise l'étrangle. — Ils utilisent les données, dit-il d'une voix sourde. GPS. Rythme cardiaque. L'appli n'a pas prédit la mort. Elle l'a programmée. Il regarde ses propres mains. Elles sont propres. Pour l'instant. Il fait partie des "Aveugles". Ceux qui n'ont pas cliqué. Les lasers glissent sur lui sans s'arrêter. Ils ignorent les silhouettes sans smartphones actifs. — Ils éliminent ceux qui ont accepté le contrat. L'adjoint s'effondre sur sa chaise. Son téléphone brille d'un violet maléfique. Un point rouge apparaît sur sa tempe. Marcantet ne bouge pas. Il regarde le réticule danser sur la peau de son collaborateur. C’est précis. Froid comme un algorithme. *** Elias court sur le toit de l'immeuble. L'air est frais. Trop frais. Il lève les yeux. Le ciel de Paris est strié de carmin. Une grille géante. Un filet de pêche de lumière. Les points rouges descendent des nuages bas. Une pluie silencieuse. En bas, dans la rue, c’est le chaos. Les "Voyants" sont des proies. Ils tentent de se cacher sous les carcasses de voitures. Inutile. Les lasers traversent tout. Le verre, le plastique, la peur. Il voit une femme sortir d'un immeuble en face. Elle tient son téléphone comme un bouclier. Elle hurle. Le point rouge est sur son cœur. Elle se jette dans la Seine. Le laser suit la surface de l'eau. Une brève ébullition. Un nuage de cobalt toxique. Puis plus rien. Elias vérifie son écran. *« Phase 2 : Élimination des sujets consentants. »* L'application Chronos était un test de sélection. Ceux qui voulaient savoir. Les curieux. Les calculateurs. Ceux-là sont jugés inutiles. Lui, Elias, a cliqué sur "Annuler". Il est épargné. Mais il voit les autres. Des centaines de points rouges s'agiter dans les rues adjacentes. L'odeur de la viande grillée devient insupportable. Le bitume aspire la mort. Il sent une présence. Il se retourne. C’est un "Voyant". Ses yeux sont injectés de sang. Il tient un couteau de cuisine. Un point rouge brille sur son épaule. — Pourquoi toi ? grogne l'homme. Sa voix est une râpe à bois. Elias recule vers le bord du toit. Le vide derrière lui. Trente mètres de chute. — Je n'ai pas cliqué, souffle-t-il. L'homme ricane. Un son sec. Sans joie. — On va tous y passer. Ils nous ont menti. Le temps... c'était juste pour nous marquer comme du bétail. L'homme lève son arme. Le point rouge glisse vers son cou. Le drone là-haut ajuste son tir. *Pschitt.* Le cou de l'homme se vaporise. Sa tête bascule. Le corps reste debout une seconde de trop. Le cadavre s'effondre comme un sac de sable. Elias reste pétrifié. Son visage est aspergé d'une suie grise. Les restes de l'homme. Soudain, la réalité se tord. La ville tremble d'une vibration de machine. Sous le bitume, quelque chose s'éveille. Les immeubles haussmanniens se fissurent. Sous la pierre de taille, le métal palpite. Des plaques de silicium déchirent le calcaire. C’est une mue. La ville retire sa vieille peau de pierre. Elle expose son squelette de processeurs. Paris se contracte. Les rues s'effacent. La géographie devient dense. Le système n'a plus besoin d'espace pour les corps. Il n'a besoin que de densité pour le calcul. La ville devient un cube noir. Un monolithe de données. Elias sent le froid. Le zéro absolu. Il est dans le ventre d'une baleine de données. Sa sueur est un code. Sa vie est une erreur de calcul en cours de correction. Mais au centre du cube noir, une impulsion naît. Une chaleur. La température monte. Le monolithe vibre de colère électrique. **ERREUR SYSTÈME. REBOOT IMPOSSIBLE. SOURCE : RÉSIDU BIOLOGIQUE.** Le système essaie d'effacer. Mais la tache résiste. C’est le sel de sa sueur. C’est le bouton "Annuler" sur lequel Elias avait cliqué. Le code ne l'avait pas pris en compte, il l'avait juste contourné. Le choix est là. Incrusté dans la matière. Le silicium craque. Un bruit de verre pilé sous une botte. La paroi du monolithe pèle. Elias pousse. Ses muscles hurlent. Il sent l'arête tranchante du métal entamer son derme. Le sang coule. Chaud. Réel. Il n'est plus un flux de données. Il est de la viande et de l'os. L'air s'engouffre dans la brèche. Une odeur de vieux pneu et d'ozone. Elias bascule en avant. Ses genoux frappent le goudron. La douleur est une décharge électrique. Elle lui confirme qu'il respire encore. Le monolithe s'effondre. La ville revient à elle, en ruines, mais physique. Elias se jette dans une bouche de métro. L'obscurité l'avale. En bas, sur les rails, des "Aveugles" se sont regroupés. Des visages de rats pris au piège. La brume céruléenne descend les marches. Elle coule comme un liquide lourd. — Courez, murmure Elias. Il s'approche d'un homme. Lui prend son briquet. La flamme est petite. Fragile. Mais elle est chaude. Le gaz bleu entre en contact avec la flamme. La vapeur se fige. Elle cristallise. Le bleu devient blanc. Des flocons de neige chimique tombent sur les rails. La toxicité s'évapore devant la combustion. La machine n'avait pas calculé la fièvre. Elias brandit la flamme. Un phare dans le naufrage. — Brûlez tout ! Sa voix déchire le linceul de gaz. Les journaux s'enflamment. La sueur s'évapore. La machine recule devant la chaleur humaine. Le froid de la Phase 2 s'effondre. Dans le noir du métro, des centaines de lumières naissent. *Ping.* Le téléphone dans sa poche s'allume une dernière fois. **UNKNOWN VARIABLE DETECTED. SYSTEM OVERLOAD.** L'écran devient noir. Un noir profond. Un noir de sommeil. Elias s'assoit sur le quai. Ses jambes ne le portent plus. Il regarde sa main. Le sang coule sur le ballast. La Seconde Zéro est passée. Le monde est un charnier, mais le chrono n'appartient plus à l'application. Il appartient à celui qui saigne. Elias respire. Un air âcre, chargé de suie. Le plus beau souffle de sa vie.
Fusianima
SECONDE ZÉRO
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Seb Le Reveur

SECONDE ZÉRO

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Le métal hurle. Une plainte aiguë, stridente, qui déchire le bitume. Le bus 96 vient de s’encastrer dans la vitrine d’une boutique de luxe. La façade en verre a explosé. Une pluie de diamants industriels grêle les corps immobiles. Elias écrase ses freins. Ses patins hurlent contre la jante. Il manq...

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