Le Dernier Sommet

Par Seb Le ReveurTHRILLER

Inspirer. Compter jusqu’à deux. Expirer. Le cycle est une agonie. À huit mille mètres, l’oxygène n’est plus un droit, c’est un luxe qu’on arrache aux griffes d’un dieu mort. Ma cage thoracique craque, un soufflet de cuir usé qui pompe du vide. Sous mes doigts, la glace bleue ne ressemble pas à de l'...

Glace bleue

Inspirer. Compter jusqu’à deux. Expirer. Le cycle est une agonie. À huit mille mètres, l’oxygène n’est plus un droit, c’est un luxe qu’on arrache aux griffes d’un dieu mort. Ma cage thoracique craque, un soufflet de cuir usé qui pompe du vide. Sous mes doigts, la glace bleue ne ressemble pas à de l'eau solidifiée. C’est un joyau durci par des millénaires de pression, une améthyste glaciale emprisonnant l’histoire. Et là, au fond de cette lucarne de givre, la faucille et le marteau me fixent. Un œil de fer rouge dans un crâne de cristal. Mes gantelets en Gore-Tex sont effilochés. Le crissement du nylon contre la paroi est le seul bruit qui dépasse mon sifflement pulmonaire. La boîte affleure. L’acier soviétique de 1959 a fusionné avec le froid. Le piolet frappe le permafrost. Un choc sec. La vibration remonte dans mes avant-bras, fait vibrer mes dents, réveille la migraine qui bat derrière mes orbites. *Boum. Boum.* Le sang cogne contre mes tympans. Mon seul métronome. Si le rythme s’arrête, je deviens une statue de plus dans ce cimetière vertical. — Elena… Le souffle de Sterling grésille dans l’intercom. Sa voix est un râle gras, celui d’un fumeur de cigares dont les poumons se liquéfient. — Elena, dites-moi que vous l’avez. Je ne réponds pas. Répondre, c’est gaspiller un litre d’air. Je plante le pic de mon piolet dans une fissure latérale. Le levier est une épreuve de force pure. Mes muscles brûlent. Une brûlure d’azote. Une déchirure chimique. La sueur gèle instantanément sur mes tempes, formant une croûte de sel sous ma cagoule. La vision se rétrécit. Le tunnel s'installe. Les bords de mon champ de vision deviennent noirs, mangés par l’hypoxie. Il ne reste que la boîte. Scellée au plomb. Lourde de morts. *Craaac.* Le son déchire le hurlement du vent. Une faille court sur la plaque bleue. La boîte bouge. Un centimètre. Je glisse mes doigts engourdis sous la base. Le froid traverse l’isolation. Il ne pique plus ; il s'approprie les os. Je tire. Un cri muet reste coincé dans ma gorge. Le métal s'arrache à sa prison de glace avec un bruit de succion dégoûtant. Je bascule en arrière, le dos contre la paroi de glace vive. L'air manque. Je vide mes poumons, mais rien ne rentre. Réflexe reptilien. Je déchire mon masque, les doigts tremblants. Le régulateur est givré. Je gratte la valve avec l'ongle. Une gestuelle de droguée. Enfin, le *psitt* salvateur. L'oxygène pur brûle mes sinus. Le ciel du K2 n'est pas bleu. Il est noir. Un noir d'abysse où les étoiles ne scintillent pas, elles jugent. — Elena ! Sterling est à dix mètres au-dessus de moi, accroché à la corde fixe comme une tique boursouflée. Ses yeux sont exorbités derrière ses lunettes. Il ne regarde pas si je vais bien. Il fixe l'objet. L’acier soviétique porte un numéro de série : *04-1959-K2*. Une odeur me parvient malgré le masque. Rouille ancienne, kérosène et quelque chose de plus organique. Plus doux. L’odeur de l’expédition disparue. Le glacier les recrache soixante ans plus tard. Une botte ici, un morceau de toile là. Et maintenant, leur fardeau. — Je l’ai, je crache dans mon micro. Sterling descend. Ses crampons labourent la glace. Un prédateur. Chaque impact résonne dans mes côtes. *Schlack. Schlack.* Il est ivre d'hypoxie. L'immortalité est à portée de main. Pour un homme qui sent l'ombre de la faux sur sa nuque, une chute de deux mille mètres n'est qu'un détail technique. — Donnez-la-moi, halète-t-il. Il tend une main tremblante. Son souffle forme un nuage qui gèle sur sa visière. Il est aveugle et avide. Je regarde la boîte. Une minuscule fêlure sur le coin gauche. Une substance sombre suinte de la brèche. Ce n'est pas de la rouille. C'est visqueux. Ça bouge par capillarité contre le vent. Mon sang se glace. La boîte n'est pas seulement scellée. Elle est vivante. Soudain, le K2 gronde depuis ses entrailles. La plaque de glace bleue se fissure. Un réseau de veines blanches court sous nos pieds à une vitesse effrayante. — Sterling, barrez-vous ! Il ne m'écoute pas. Il plonge sur moi. Ses doigts griffent le métal. On se bat à huit mille mètres pour un cercueil d’acier. Il me plaque contre la paroi. Son masque cogne contre le mien. Je sens l'odeur de sa peur, un relent d'acide gastrique. Le sol se dérobe. La plaque se détache. Le vide. Le choc. L'épaule de Sterling contre la mienne. La corde fixe claque. Une secousse brutale dans mon harnais. Je suis suspendue au-dessus de l'abîme. Sterling, lui, n'a pas eu ma chance. Je le vois, retenu par une seule main à une saillie, ses jambes battant le vide au-dessus d'une crevasse. Son masque a été arraché. Son visage devient violet. — Elena… aidez-moi… Sa voix n'est plus qu'un souffle. Je regarde mon gantelet. La substance noire a taché le tissu. Le polymère commence à fumer. Une fumée noire, âcre, qui sent la chair brûlée. Le pathogène n'attend pas d'être ouvert. Il dévore son contenant. Il me dévore déjà. La vis de glace gémit. Une plainte aiguë qui domine le vent. Elle lâche. La chute est un chaos de bruits blancs. L'impact n'est pas un son, c'est une onde de choc qui déplace mes organes. Je ne suis pas morte. La neige, au fond de cette gueule de glace, a amorti le choc au prix d'une symphonie de craquements thoraciques. Je crache un jet sombre. Visqueux. Trop épais. Ma main droite est une pince de homard, soudée à la poignée de la boîte. La substance noire creuse mes pores. C’est une morsure de lave. Mes nerfs envoient des décharges électriques qui font tressauter mon avant-bras. Le virus — ou cette horreur biologique — cartographie mon système nerveux. Je lève la tête. Le trou de lumière n’est plus qu’une pièce d’argent lointaine. Sterling est là-haut. Il n'est plus qu'une gargouille de faim. Mais je ne suis pas seule dans ce cul-de-sac de l’histoire. À dix centimètres de mon visage, un regard. Un œil de verre préservé depuis 1959. Un soldat soviétique, la peau tannée, les lèvres rétractées. Il garde la boîte depuis soixante ans. Je trouve enfin le manche de mon piolet. Je dois sortir d'ici. Je plante la lame dans la paroi. Le choc résonne dans mon épaule brisée. Un cri s'étrangle. Je me hisse. La boîte pèse une tonne. Elle tire sur mon bras infecté. La nécrose gagne mon coude. Des veines noires rampent sous ma peau comme des insectes. Un bruit de frottement. Sterling descend. Il ne m'aide pas. Il vient achever le travail. — Donnez-la-moi… murmure-t-il, la salive gelant sur son menton. — C’est… la mort… Julian. Il se jette sur moi. Le poids de son corps nous écrase contre la paroi instable. Ses doigts s'enfoncent dans ma trachée. Je vois des éclats de lumière. L'asphyxie. C'est là que je la vois, sur la paroi : une plaque de métal avec le trèfle radioactif croisé avec un crâne. *Объект 12*. Objet 12. Ce n'était pas seulement une boîte biologique. C'était une expérience hybride. De mes doigts restants, je force le loquet. *Clac.* Un gaz verdâtre s'échappe. Une brume de particules douée d'une volonté propre. Elle s'engouffre dans les narines de Sterling. Ses yeux s'écarquillent. Sa prise se relâche. Il commence à se gratter frénétiquement, arrachant des lambeaux de sa peau. Il se liquéfie. Ses tissus perdent leur cohésion sous l'effet du bouillon de culture accéléré. Je vois un passage derrière le cadavre du soldat. Une fissure étroite. Je m'y glisse, m'arrachant des lambeaux de chair sur les arêtes tranchantes. Ma lampe frontale balaie l'obscurité. Ce n'est pas une grotte. Ce sont des marches. Taillées dans le granit. Recouvertes de givre bleu. 1952. 1954. 1958. Des dates gravées dans la pierre. L'expédition de 59 était la dernière. Celle qui devait ramener le résultat. Mon cœur bat contre mes côtes comme un oiseau en cage. *Boum-boum.* Le bruit devient mécanique. Je pose la main sur la pierre. Elle est chaude. Une chaleur impossible. La montagne respire. Le virus dans mes veines réagit. Les veines noires cessent de pulser ; elles vibrent. Je ne suis plus Elena. Je suis le vecteur. Je descends. L'air s'épaissit. Il a le goût de la poussière d'étoiles et de la rouille. Je pénètre dans une nef de pierre. Des plaques d'acier boulonnées au sol. *SECTEUR 4 – CONFINEMENT ALPHA*. Au centre, un pupitre de bakélite noire. Une fente de la taille exacte de la boîte. — Bienvenue, sujet Elena. La voix synthétique gratte les parois de mon crâne. Je ne suis plus la passagère de ma propre volonté. Mes muscles bougent avec une précision qui n'est plus la mienne. L'agent "Zéro" n'est pas un virus, c'est un architecte. Il reconstruit mon métabolisme pendant qu'il me dévore. Sterling arrive au palier. Ce n'est plus un homme. Des filaments noirs sortent de ses pores. Il n'a plus de visage, juste une fente verticale. — Phase d'intégration : 98 %. Je soulève la boîte. Mes poumons brûlent comme si j'avalais des braises, mais le virus compense. Il injecte de l'adrénaline pure dans mes fibres nécrosées. Je pousse la boîte dans la fente. Un déclic. Un sifflement. Le complexe soviétique gémit. L'horloge murale s'active. 04:13. Le premier battement de la fin du monde. Le système de refroidissement se réactive, crachant un gaz qui gèle instantanément l'air de la pièce. Sterling est balayé par une vague de liquide de stase. Il fusionne avec les parois, une masse de chair et de givre. Je ne redescends pas. Je me redresse. Mon bras droit est une branche noire, solide comme du titane. Je ne sens plus la douleur. Je ne sens plus le froid. Je sens seulement la nécessité de monter. Je sors de la base, débouche dans la tempête. Le vent du K2 me percute, mais je ne tremble plus. Mon corps n'est plus qu'un hôte, une machine biologique pilotée par l'agent Zéro. Le chronomètre de l'autodestruction hurle dans les profondeurs. Je plante mon piolet dans la paroi finale. Mes doigts noirs se referment sur le manche avec une force inhumaine. Je ne grimpe pas pour survivre. Je grimpe parce que l'architecte veut atteindre le point le plus haut avant que la montagne ne s'effondre. Je suis une passagère dans mon propre cadavre. *Inspirer. Compter jusqu’à zéro. Ne plus jamais expirer.* Le K2 explose en silence sous mes pieds. Je continue de monter.

Le Mur Blanc

Une tonne de béton blanc concassé sur mes poumons. Inspirer. Une lame de rasoir descend dans la trachée. Expirer. Le givre craque contre les lèvres gercées. Le cœur cogne contre les côtes comme un animal enragé dans une cage trop étroite. *Boum-boum. Chut-chut.* Le monde a disparu sous le linceul. Le K2 a poussé un soupir et nous a effacés. Une main griffe la paroi de glace compacte. Les ongles s’arrachent. Une chaleur poisseuse envahit les gants. Pas de douleur ; le zéro absolu anesthésie tout. Sortir ou devenir une inclusion biologique pour les millénaires à venir. Un grognement animal déchire la gorge. La neige cède. Une lumière crue poignarde les rétines. Le camp de base avancé n’est plus qu’un souvenir de toile déchiquetée. Le vent hurle un hymne de métal haché. À 8000 mètres, chaque molécule d’oxygène se mérite par une agonie. La vision se réduit à un cercle de chaos gris et blanc. Une botte orange crève la surface. Puis une main surgit de la poudreuse. Une main gantée de cuir luxueux. Julian Sterling. Les genoux frappent la glace bleue qui affleure sous la coulée. Le choc résonne jusque dans les dents. Le poignet est saisi, tiré. Le magnat surgit, le visage couvert d’une croûte de sang et de gel. Ses yeux sont des billes de verre brisé. — Ma... mallette... siffle-t-il dans un râle de pneumonie. Le silence qui suit l'avalanche possède la neutralité d'une boîte de Pétri après stérilisation. Cinq spectres debout dans les ruines du purgatoire. Sterling essuie son visage avec un mouchoir en soie déjà gelé. Kovacs, l’alpiniste de tête, a le bras gauche pendant à un angle impossible. Deux sherpas dont les noms ont été balayés par la peur. Aucun mot. Parler, c'est mourir un peu plus vite. Un éclat métallique poignarde l’œil. Sous la neige, une lueur mate, lourde. De l’acier soviétique trempé dans la paranoïa de la Guerre froide. La crevasse, ouverte par le poids de l'avalanche, a vomi un vestige de 1959. Une caisse scellée par des rivets de plomb. Elle gît là, innocente comme une mine antipersonnel. L’odeur de rouille ancienne et de renfermé s’insinue sous le masque. L'odeur du laboratoire. La mort en flacon. À côté de la caisse, une botte de cuir usée dépasse de la paroi. Le cadavre de 1959 est encore là, gardien éternel de son poison. Ses doigts décharnés pointent le couvercle. — Ne... touchez... pas... Sterling se redresse, vacillant. Il avance. Sa peur de mourir a muté en une avidité suicidaire. Il voit l'immortalité là-dedans. Une chimère pour laquelle il nous enterrera tous. — C’est... à moi, siffle-t-il. Mon... investissement. Un grondement profond remonte des entrailles de la montagne. Le glacier bouge sous des tonnes de neige fraîche. La vision se brouille. Des taches noires dansent. L'hypoxie commence son travail de sape. La paranoïa s'installe. Un craquement sec. Le loquet de la boîte. La main de Sterling est dessus. — Reculez, Julian. Il sourit. Ses gencives saignent. Il tire sur le métal qui hurle une plainte aiguë. Une fine fumerolle s'en échappe, un gaz grisâtre qui rampe contre le vent. Plus dense que de la vapeur. Plus sombre. Le sherpa le plus proche recule, trébuche et disparaît dans une crevasse sans un cri. Un de moins. Le décompte a commencé. Sterling soulève complètement le couvercle. L'intérieur est tapissé de velours rouge moisi. Au centre, trois cylindres de verre protégés par des ressorts. L'un d'eux est brisé. Le liquide ne gèle pas. Il ondule, noir de jais, absorbant la lumière. — Magnifique... murmure Sterling. — Ne touchez pas ! Le saut est brutal. Les bottes glissent sur la glace vive. Le thorax frappe le sol. L'air est expulsé dans un sifflement pitoyable. Sterling saisit l'un des cylindres intacts. La montagne se cabre. Une deuxième avalanche se détache de l'Épaule du K2. Le rugissement d'un monde qui s'effondre. Sterling serre le cylindre contre sa poitrine comme un nouveau-né. — Elena ! Courez ! Nulle part où aller. Juste un balcon suspendu au-dessus de l'abîme. Une petite étiquette en cyrillique se décolle et flotte dans le courant d'air : *Projet Koschei*. L'onde de choc percute les tympans. Le corps est soulevé de terre. L'apesanteur est terrifiante. L'obscurité revient, froide d'une manière impossible. Le poids. Une chape de plomb blanc écrase la cage thoracique. Chaque côte proteste. Pousser. Un coup de coude. Un autre. Le bloc de neige cède. Une gifle de métal hurlant percute le visage. L'extraction est celle d'une bête. Sensation de brûlure sur la main gauche. Pas le froid. Une brûlure chimique. Sous la neige, la main est couverte d'une fine pellicule noire. Le liquide du cylindre brisé. Il ne gèle pas. Il se répand sur la peau, cherche les pores, cherche une entrée. La panique vide les entrailles. Épidémiologiste. Patient zéro. L'avalanche a tout nettoyé. Sterling est à dix mètres. Il n’a plus sa parka, juste une veste thermique déchirée. Son visage est une plaie grise. Mais ses yeux sont lucides. De l’acier liquide. Il tient la boîte. Un verrou magnétique claque. — Ne l’ouvrez pas ! — Vous sentez ça, Elena ? L’odeur du futur. Sterling regarde la main contaminée. Un éclair d'obscénité scientifique. — Ça a déjà commencé. Le baiser du démon. La main pulse. Un rythme étranger, plus rapide, plus sombre que le cœur. La pellicule noire dévore la neige au contact, créant des rigoles de vide. Kovacs rampe plus loin, l’os brisé de sa jambe perçant le Gore-Tex. Un point blanc maculé de sang noirci. Les jumeaux russes sont des ombres. L'un d'eux tient son ventre. Ses doigts sont trop rouges. — On doit bouger, jappe Kovacs. Le mur... la grotte. Le mur. Soixante mètres à la verticale. Sans cordes. Sterling avance avec une agilité suspecte. La boîte pressée contre lui. L'ascension commence. Les doigts s'accrochent à des prises invisibles. La main gauche ne ressent plus le froid. Elle est brûlante. Là où elle touche la paroi, la glace fond instantanément, offrant une prise surnaturelle. La peau est devenue un marbre parcouru de filaments sombres. Des vers sous la surface. Le Russe blessé lâche un cri. Un bruit de glissade. Personne ne se retourne. Si on se retourne, on tombe. Sterling tire violemment Elena vers le haut. Il scrute l'évolution du pathogène sur son visage. — Fascinante... Votre corps se bat. Mais il est déjà en train de perdre. Ou de gagner. — Je vais... vous dénoncer. Il rit. — On n'est plus sur Terre. On est dans le laboratoire de Dieu. Et ici, c'est moi qui finance. Un éclat métallique brille près de l'endroit où le Russe a chuté. Un cylindre identique à celui de Sterling. Une fiole protégée par du titane. Le liquide est d'un rouge profond. Étiquette : *АНТИДОТ*. L'espoir est une maladie. La fiole est glissée contre la poitrine. La main contaminée tremble violemment au contact du verre. Le ciel s'éteint. Le Mur Blanc percute la paroi. Visibilité zéro. Froid à -50°C. Décharge statique. La foudre de haute altitude dresse les cheveux sous les bonnets. — Bougez ! Une lumière violette projette les corps contre la glace. Les tympans éclatent. Dans le sifflement des oreilles, une voix de métal et de rouille murmure à l'intérieur des os : *Vivre. Vivre. Vivre.* Les crampons se plantent avec une force qui brise la roche. La faim n'est plus dans l'estomac, elle est cellulaire. Une soif de propagation. La grotte. Une ouverture sombre. On s'y engouffre. Silence de tombe. Sterling est debout. — Donne-moi la fiole, Elena. — Recule, Julian. — Tu sens la force ? Les Soviétiques cherchaient la clé. Le froid... l'altitude... catalyseurs. Elena crache un liquide noir chargé de filaments. Kovacs gémit à ses pieds. Sa peau devient transparente, ses muscles vibrent d'un violet sombre. — L'évolution... Elena. Sacrifices nécessaires. Regarde... regarde ce qu'on devient. Sterling sort un pistolet de détresse. — Le Mur Blanc... tu l'as déclenché, murmure Elena. Pour nous isoler. Kovacs pousse un hurlement inhumain et se jette sur les jambes de Sterling. Il plante ses dents dans la botte rigide, broie le plastique. Le coup de feu part. Flash rouge sang. L'ombre de Sterling est projetée sur les murs, immense, monstrueuse. La corniche cède dans un fracas de tonnerre. Sterling bascule dans le vide, une main agrippée à une sangle. La boîte est restée sur le bord. — Elena... aide-moi... — Tu n'est pas un dieu, Julian. Juste un hôte. La fiole d'antidote est sortie. Le bleu pâlit. Ce n'est pas un remède. C'est un stabilisateur. Celui qui verrouille la mutation. L'immortalité de l'horreur. Elena lâche la fiole. Elle éclate sur la saillie, à côté de la main de Sterling. Le gaz l'enveloppe. Le cri de Sterling devient celui d'une turbine métallique. Ses doigts s'allongent en griffes de kératine noire. Il n'est plus Julian Sterling. Il est le spécimen parfait. Il commence à remonter la paroi. La boîte est saisie. Elena s'élance hors de la grotte. Elle court sur la glace vive. Chaque muscle est un ressort d'acier. Le froid a disparu. La faim est là. *PROPAGATION : 0,0001 %.* Le chiffre rougeoie dans le cortex. Le monde d'en bas n'est pas prêt. Inspirer. Expirer. Contaminer.

L'Héritage de Plomb

L’air n’est plus de l’air. C’est du verre pilé qu’on me force à avaler à chaque inspiration. Ma gorge est une plaie ouverte. Mes poumons, des sacs de cuir desséchés qui craquent. À 8000 mètres, le corps ne vit plus ; il se dévore lui-même. Je sens mon sang battre contre mes tempes, un tambour de guerre sourd, irrégulier. *Boum-tcha. Boum-tcha.* Mon cœur rate des marches, comme un vieil ascenseur en fin de course. Mes doigts, sous les gants en soie souillés, ne m’appartiennent plus vraiment. Ils sont des appendices de bois mort, gourds, tremblants. Au centre de la tente, la boîte. Elle repose sur le tapis de sol déchiré, une verrue de métal sombre dans la blancheur stérile de notre abri de fortune. Le néon de survie, dont la batterie agonise, jette des éclairs bleutés sur les parois de nylon qui claquent comme des coups de fouet. Le vent du K2 hurle dehors, une bête enragée qui cherche une faille, une couture lâche pour nous arracher à la montagne et nous éparpiller dans le vide noir. Julian Sterling est penché sur l’objet. Son souffle est un sifflement de vapeur haché par l’effort. — Ne le… touchez pas… Julian. Ma voix est un croassement. Je crache un filet de bile amère sur la glace. Le goût de fer remonte, mêlé à une odeur de tissus nécrotiques cryogénisés qui s’échappe déjà des jointures de la boîte. Une effluve d’ozone et d’aldéhyde. Sterling ne m’écoute pas. Ses yeux sont fixés sur le sceau soviétique. Et cette huile. Cette traînée noire qui suinte. Ça ne devrait pas couler à moins quarante degrés. Mais ce liquide-là rampe. Il dégage une odeur de graisse mécanique rance et de vieux charnier. — C’est… nécessaire, Elena, halète Sterling. Il ne fait pas de discours, chaque mot lui arrache un sifflement de poitrine. Les Russes… savaient. La vie… ne s'arrête pas ici. Elle s'y… cache. — C’est une arme, je riposte. Mes dents s'entrechoquent. C’est un pathogène… stabilisé au kérosène. Si ce sceau… rompt… À côté de moi, Miller gémit. Il a perdu ses lunettes dans l'avalanche. Ses yeux sont des globes de sang. Il regarde la boîte avec une terreur animale. Sterling avance un doigt. Il effleure la traînée noire. Le liquide semble réagir, une tension superficielle qui s'étire vers la chaleur infime de sa main. La paranoïa, ce poison des hauteurs, s’insinue dans mon crâne. Est-ce pour ce vestige de 1959 qu'il a payé nos vies ? — L'ancrage… lâche ! hurle Sarah. Elle plaque ses mains contre la paroi de nylon. Je vois sa bague en argent à l'annulaire, un détail chirurgical qui m'obsède : si elle gèle, il faudra couper le doigt. — Elena, aide-moi ! Je ne bouge pas. Sterling a sorti un scalpel. La lame impeccable reflète le bleu mourant du néon. — Julian… reculez. Protocole… niveau 4… — Pas de… protocole ici, Elena, crache-t-il entre deux inspirations forcées. Juste la… volonté. Regardez cette huile… elle défie… la thermodynamique. Il insère la pointe du scalpel dans le plomb mou. Un sifflement s'échappe. Ce n'est pas un gaz. C'est un soupir. Un long glissement d'air fétide qui sature la tente d'une odeur de métal rance. Miller hurle et se rue vers la sortie, bousculant Sarah. La fermeture éclair craque. Un jet de neige poudreuse s'engouffre. Le néon s'éteint. Noir total. Un glitch mental. Mon cerveau saute des étapes. Je ne suis plus assise. Je suis debout. Sarah a disparu. Miller est une masse sombre au sol. La réalité frappe comme une plaque de glace : Sterling a déjà ouvert la boîte. L'huile noire brille d'une luminescence vert-de-gris électrique. Elle se répand sur la glace, ignorant la pente, se dirigeant vers la main nue de Sterling. — Magnifique, souffle-t-il. Mes doigts rencontrent une surface métallique : le réchaud MSR. *Kérosène. Inflammable.* — Julian, écartez-vous ! Il a enlevé son gant. Sa main descend vers le liquide luisant. Au contact, il n'y a pas de cri. Juste un bruit de succion. Sterling se fige. Son corps se cambre. Sa colonne vertébrale craque avec un bruit de bois sec. — Julian ? Sarah crie. Je l'attrape par le bras. Ma poigne est celle d'une morte. — Ne… touche… pas ! Sous la lueur verte, la peau de Sterling change. Les veines deviennent des racines d'encre noire. Il tourne la tête. Ses yeux ne sont plus là. À la place, deux orbites remplies d'huile luisante. — Ça… ne fait pas… mal, dit-il. Sa voix est dédoublée, une fréquence parasite. La corniche sous nos pieds gémit. Un craquement de fin du monde. La boîte glisse vers la déchirure. Miller, l'instinct grillé par l'hypoxie, tend la main pour la rattraper. — Miller, non ! Trop tard. Ses doigts rencontrent le métal collant. Il retire sa main, mais une tache noire palpite déjà sur son index. Elle bouge. La boîte bascule dans le vide, disparaissant dans les ténèbres. Sterling fait un pas vers moi. Sa main noire s'étend. — Elena… voici la vie. Celle qui… ne meurt jamais. Je serre mes doigts autour du réchaud. La goupille est là. Froide. Je tire. Elle résiste. Je force, mes phalanges craquent. *ERREUR.* Mes doigts engourdis ont ripé sur le mécanisme. Le réchaud m'échappe. Sterling se jette sur moi. Sa force n'est plus humaine. L'odeur de charnier et d'ozone me submerge. Je tâtonne, trouve le briquet de survie, frappe la molette contre la roche qui affleure. Une étincelle. L'air sature de gaz. Le monde devient orange. L'explosion me projette contre la paroi de glace. La chaleur est un miracle bref avant que le froid du K2 ne revienne, plus tranchant. La tente a disparu. Sterling et Miller ne sont plus que des masses sombres qui se consument avec une lenteur écœurante. L'huile noire agit comme un retardateur de flamme. Je rampe dans le blizzard. Mes poumons se bloquent. On passe de soixante degrés à moins quarante en une seconde. Je regarde ma main gauche. Un petit point noir, pas plus gros qu'une tête d'épingle, palpite au milieu d'une brûlure. Il s'étend en fines radicelles d'encre sous ma peau. — Elena… La voix vient du vent. Ou de l'intérieur de mon crâne. Je regarde vers l'abîme. Au fond de la crevasse, une impulsion violette persiste. Le cylindre n'a pas cassé. Le secret attend. Je saisis le détonateur des charges de Sterling dans les débris. Mes doigts ne répondent presque plus. Je tape le code d'armement. *7… 4… 9…* Mes yeux brûlent. La sueur gèle sur mes paupières. J'appuie sur la touche finale. *CODE ERREUR.* Le panique me foudroie. Mes doigts de bois mort ont frappé la touche adjacente. Sterling — ou la chose — rampe vers moi sur la corniche, sa chair calcinée crissant sur la glace. Je recommence, chaque geste pesant un siècle. *7… 4… 8… 2…* *ARMÉ.* Le voyant passe au rouge. Je m'assois sur le bord du vide. Mes jambes pendent dans le néant. Le vent agite mes cheveux couverts de givre. Le K2 n'est plus une montagne, c'est un autel. *Dix secondes.* Je ferme les yeux. Le rythme de mon sang change. Il se déforme, s'accélère, puis se fige dans une texture métallique. *Cinq.* La corniche vibre. *Quatre.* Je sens l'huile noire atteindre mon cœur. *Trois.* *Boum-tch… krshhh…* *Deux.* *Boum… krshhh…* *Un.* *Krshhh…*

Hypoxie

L'air est une absence. Chaque inspiration est un râpe à bois dans la trachée, laissant un goût de limaille de fer sur la langue. À huit mille mètres, dans les entrailles du K2, mes poumons sont des sacs de cuir sec qui refusent de se détendre. Inspirer. Encore. Mon cœur cogne contre mes côtes comme un animal en cage. Une pompe à vide qui s'emballe pour brasser un sang noir, épais comme de la mélasse. Je sens chaque battement dans mes globes oculaires, derrière mes tympans. Le bruit du sang est un ressac sourd qui étouffe le sifflement du spindrift contre les parois de la grotte de glace. La lampe frontale de Julian Sterling balaie l'obscurité. À soixante-dix ans, le milliardaire ressemble à un cadavre à qui on aurait injecté du plomb. Sa peau est un parchemin grisâtre, tendu sur des pommettes saillantes. Mydriase bilatérale : ses pupilles sont d'immenses gouffres noirs qui dévorent l'iris. Le signe que son cerveau, en pleine anoxie, commence à sacrifier les fonctions secondaires. Il me fixe, mais il ne voit pas la paroi. Il ne voit que la boîte. Elle est là, posée sur le sol de glace vive. Une caisse métallique soviétique de 1959, frappée de la faucille et du marteau. Elle exhale une odeur d'ozone et de métal froid qui transperce mon odorat atrophié. Pour Sterling, c'est le Saint Graal de la régénération cellulaire. Pour moi, c'est une arme biologique perdue dans les glaces éternelles. Mes doigts sont des ergots de plastique froid. Seul le tendon qui tire dans l'avant-bras m'indique que je tiens encore le manche de mon couteau. Je surveille le tremblement de ma main droite. Ataxie. L'hypoxie grignote mon cortex moteur. Près de nous, Miller est prostré. Il émet un sifflement humide à chaque expiration. Œdème pulmonaire. Ses alvéoles se remplissent de liquide ; il se noie de l'intérieur en plein désert gelé. Un détail me frappe : la dragonne de son piolet est sectionnée. La coupe est nette. Trop nette pour le granit. Un geste humain. Prémédité. Un frisson qui n'a rien à voir avec les moins quarante degrés me parcourt l'échine. — Elena… Sa voix est un froissement de papier de verre. Julian avance sa main vers la boîte. Ses gestes sont saccadés, dépourvus de coordination fine. Chen, le technicien, est recroquevillé dans un coin, murmurant des chiffres. Psychose de l'altitude. Un craquement sourd résonne sous nos pieds. Le gémissement des plaques tectoniques sous le poids des séracs. La montagne bouge. Elle veut recracher ce qu'elle a avalé en 59. — Ne la touche pas, Julian. Chaque mot est une pierre que je crache. Ma salive est épaisse, métallique. Sterling ricane et crache un filet de sang sombre sur l'acier. Ses doigts agrippent le loquet. Le métal est si froid qu'il doit lui arracher la peau, mais ses récepteurs sensoriels sont débranchés. — On est déjà morts, Elena. Regarde Miller. Regarde tes mains. On est déjà des fantômes. Il soulève le couvercle. Un déclic. Sec. Définitif. Une bouffée de gaz jaunâtre s'échappe, lourde, visqueuse. Elle rampe sur le sol comme un animal affamé. Ce n'est pas qu'une odeur. C'est une présence. Elle s'insinue dans mes narines, brûle mes sinus. Un frottement métallique vient de l'intérieur de la caisse. Lent. Rythmique. *Scritch. Scritch.* Chen relève la tête. Ses yeux sont injectés de sang, les capillaires ont lâché sous la pression. Il pointe un doigt vers le piolet de Miller. — C’est pas la glace, dit-il d'une voix trop lucide. C’est lui. Sur le manche du piolet, je vois un reflet gras. Une trace de manipulation récente. Quelqu'un a utilisé cet outil pour gratter le sceau de la caisse avant mon réveil. La paranoïa n'est plus une brume, c'est un mur de béton. Nous sommes cinq dans ce trou de glace. L'oxygène est épuisé. Et l'un d'entre nous n'est pas qui il prétend être. Julian hurle. Ses pupilles se rétractent, puis se dilatent à nouveau. La terreur pure. Le gaz entre dans mes poumons. Ce n'est plus un vide. C'est un feu qui promet la vie éternelle ou la fin de l'humanité. Ma frontale s'éteint. Le noir n’est pas un vide. C’est une masse qui s’engouffre dans ma bouche. Je sens le harnais qui me scie les hanches alors que je tente de me redresser. Le virus ne se contente pas de m’infecter ; il me redémarre. Julian me plaque contre la paroi. Je sens son haleine d'acétone et de putréfaction. Sa lame cherche ma gorge. Je bloque son poignet avec le mien. Nous sommes deux spectres luttant pour un millimètre d’espace vital. Le poids de l’atmosphère semble vouloir nous écraser. — On ne protège pas le feu, Elena. On brûle avec lui. Je percute le percuteur de ma fusée de détresse contre la glace. CLAC. Une explosion de lumière rouge sang lacère l’obscurité. L'éclat révèle le cauchemar. Nous ne sommes pas dans une simple crevasse. Nous sommes au milieu d'un cimetière soviétique. Des squelettes en tenues de coton épais sont encastrés dans les parois comme dans de l'ambre. Et partout, des boîtes. Des dizaines de boîtes identiques. Ce n'était pas une expédition. C'était un stockage. Julian recule, trébuche sur un canister acéré. L'acier rouillé lui transperce le mollet. Le sang qui s’écoule bouillonne, fumant au contact de l’air. Le parasite synthétique décompose ses tissus pour les restructurer. Sterling commence à convulser, ses articulations se retournent avec des bruits de bois sec. J’attrape mon piolet. Le métal semble faire partie de mon bras. Je ne sens plus la fatigue. Je sens la faim. Je franchis le rebord de la crevasse. En bas, au camp de base, des projecteurs déchirent le voile de neige. Des camions militaires. Des marquages que je reconnais. Ils ne sont pas venus nous sauver. Ils attendent la récolte. Je plonge dans la pente à soixante degrés. Mes muscles se tendent avec une force hydraulique. Je ne descends pas la montagne. Je la chasse. Julian émerge de la crevasse derrière moi, silhouette arachnéenne dont la chaleur irradie dans ma nouvelle vision thermique. — Nous ne sommes pas seuls, Elena. Je m'arrête à cinquante mètres du périmètre de sécurité. Les hommes en combinaisons NBC sortent les brancards de confinement. Le chef de l'escouade s'approche, son masque reflétant ma silhouette déformée. — Donnez-nous la boîte, Elena. Ne prolongez pas cette agonie. La boîte cliquette contre ma cuisse. Je sens le virus en moi s'agiter, reconnaissant ses maîtres. Ma peau palpite. Une veine éclate dans mon œil gauche, inondant mon champ de vision d'un voile de rubis. — Le K2 n'a rien pris, je murmure. Il a tout rendu. Je tire la goupille de ma dernière fusée. L'explosion de magnésium fait fondre le plomb de la boîte. L'oxygène de ma bouteille de secours sature l'air. — Pour rien du tout, enfoiré. La boule de feu orange dévore l'air rare. L'onde de choc me projette dans l'abîme alors que la corniche s'effondre. Je tombe, ensevelie sous des tonnes de poudreuse et de glace pilée. Silence. Le vrai. Je suis emmurée vivante. Mais dans l'obscurité totale de mon tombeau blanc, je l'entends. Un battement de cœur. Pas le mien. Un battement lourd qui vient de la glace profonde. Le parasite n'avait pas besoin d'oxygène ; il avait besoin d'un pont pour quitter sa prison. Je ne suis plus Elena. Je suis l'épicentre. Ma main, à la surface, se crispe. Mes ongles griffent la glace. Je commence à creuser. Pas pour sortir. Pour laisser entrer le monde dans mon nouveau royaume. L'apocalypse a un goût métallique. Et elle est délicieuse.

Premier Sang

L’air n’est plus de l’air. C’est une morsure acide qu’on force dans mes bronches à chaque inspiration. Dans le noir poisseux de la tente North Face, le silence n’est pas un vide, c’est une masse solide qui pèse sur mes tympans. Un poids de plusieurs tonnes de glace, juste de l’autre côté de la toile de nylon qui claque comme un fouet sous les rafales de cent-vingt kilomètres-heure. *Inspire.* Mes bronches sont tapissées de lames de rasoir. *Expire.* La buée gèle instantanément sur le rebord de mon sac de couchage, formant une croûte de givre grisâtre. Mon cœur cogne contre mes côtes, un métronome détraqué. À huit mille mètres, le sang devient de la boue. Le cerveau s’asphyxie, neurone après neurone. Chaque pensée est une manœuvre de sauvetage. Je dois rester éveillée. Si je sombre, le K2 me digérera avant l’aube. À côté de moi, dans la pénombre striée par les éclairs de magnésium de la tempête, une forme bouge. Ce n’est pas le mouvement d’un corps qui cherche le confort. C’est un glissement calculé. Précis. Trop fluide pour un homme censé être à bout de forces. Le bruit me parvient avant la vision : le cri minuscule d’une fermeture éclair de polymère qu’on ouvre millimètre par millimètre. *Zzzit.* Mes mains m’échappent. Elles dansent un spasme incontrôlable sur le nylon orange. Je ne tourne pas la tête. Mon cou est un bloc de bois mort. Mais mes doigts, à l’intérieur des moufles trempées de sueur froide, se crispent. C’est Miller. Je reconnais l’odeur de son désespoir : un mélange d'urine ancienne et de cette sueur rance, métallique, propre aux hommes qui savent qu’ils vont mourir. Il rampe vers le centre de la tente. Vers le caisson. La boîte soviétique. Elle est là, calée entre nos sacs, une verrue d’acier brossé, marquée de caractères cyrilliques effacés. Elle dégage un froid de laboratoire, de morgue. À l’intérieur, la promesse de Julian Sterling. La vie éternelle pour lui, ou l’apocalypse pour nous. Miller pose une main sur le métal. Le son de sa paume gantée qui frotte la surface givrée résonne dans mon crâne comme un coup de tonnerre. Je rejette mon sac de couchage. Le froid me frappe comme une barre de fer en plein plexus. Mes poumons cherchent un gaz qui n'existe plus. — Miller… Ma voix n’est qu’un râle de papier de verre. Il se fige. Sa silhouette se découpe contre la paroi de la tente, une ombre difforme déshumanisée par les couches de Gore-Tex. Il ne répond pas. Il n'y a plus de morale à cette altitude. Il n'y a que le métabolisme qui hurle. Il empoigne la poignée de la boîte. Je me jette en avant. Mes muscles sont des câbles d'acier rouillés. Je percute son épaule. Le nylon gémit. Les sardines arrachées du permafrost hurlent sous la tension. Miller grogne. Un son animal. Il lâche la boîte pour saisir ma gorge. Ses doigts sont des étaux. Je sens le froid de ses gants contre ma peau brûlante de fièvre. Il serre. Ma vision s’éteint. Des étincelles blanches explosent derrière mes paupières. L’hypoxie s’accélère. Je cherche ses yeux dans l’obscurité. Je ne vois que le reflet de la neige à travers les fentes de sa cagoule. Il veut la boîte. Il veut l'argent de Sterling. Je tâtonne dans le chaos des duvets, mes doigts cherchent une arme. Ils saisissent le manche en aluminium de mon piolet de marche. Le métal colle à ma peau, arrachant des lambeaux de derme à travers la soie de mes sous-gants. Je ne sens pas la douleur. Je ne sens que l'urgence. Je frappe avec le marteau. Le coup atteint son arcade. Un craquement sec. Comme une branche qui casse par grand gel. Miller lâche prise. Dans la faible lueur de la tempête, je vois un liquide noir — son sang — gicler et geler instantanément en perles sombres sur le sol. — Espèce de… sale… Ses mots s’étranglent. Il tente de se relever, mais l’altitude est son véritable ennemi. Chaque mouvement lui coûte une heure de vie. Il s'effondre sur le côté. Je suis au-dessus de lui, à quatre pattes, haletante. Je déteste ce que je ressens : une poussée d’adrénaline qui masque momentanément l’épuisement. C’est la chimie de la survie. La même qui m’a fait verrouiller la porte du laboratoire quand Aris a commencé à tousser du sang bleu. Miller fouille dans sa poche. Un éclat métallique. Un couteau. Il se rue sur moi. On se bat dans un espace de deux mètres carrés. C'est une lutte de vieillards dans un aquarium sans air. Sa lame déchire ma veste. Le duvet d'oie s'échappe en une tempête miniature à l'intérieur de la tente, tourbillonnant comme des flocons de chair. Je saisis son poignet. Il est plus fort, mais son cœur lâche. Je l'entends. Son souffle est un sifflement liquide. Œdème pulmonaire. Il se noie dans son propre sang. Je pousse de toutes mes forces vers l’entrée. Je déverrouille la fermeture centrale. Le blizzard s’engouffre. Une gifle de glace nous fige sur place. La température chute de vingt degrés en une seconde. Dans un dernier effort, je donne un coup de botte dans le plexus de Miller. Il n'a plus d'ancrage. Il bascule en arrière, dans le blanc absolu. Il ne crie pas. Le vent avale tout. Je referme la fermeture d'une main tremblante. Je m'effondre contre la boîte. Le silence revient, mais il est plus lourd. Je regarde mes mains. Elles tremblent de spasmes incontrôlables. Le sang de Miller a taché le tissu orange. Dans une heure, ce sera de la pierre noire. Je me tourne vers le coin opposé. Julian Sterling est assis là, enveloppé dans son sac de couchage. Il n'a pas bougé. Ses yeux brillent dans l'ombre. Il a tout vu. — Miller était un investissement, murmure-t-il. Sa voix est étrangement stable. Trop d'oxygène dans ses bouteilles privées. L'investissement est perdu. Donnez-moi la clé. — Il a essayé… de prendre… la boîte. — Non. Il a essayé de vivre. C’est différent. Je ne réponds pas. Ma gorge est un brasier. Mes doigts effleurent la surface de la boîte soviétique. Un détail m'arrête. Une petite rayure sur le verrou thermique, une encoche que je n'avais pas vue avant. Miller avait déjà essayé de l'ouvrir. Je plaque mon masque sur mon visage et ouvre la valve à fond. Le sifflement de l'oxygène pur est la seule musique que je tolère. Quand l’aube finit par filtrer à travers la toile, elle révèle le carnage intérieur. Le sang gelé forme des motifs de fougères sombres. Je me redresse. Mes articulations craquent comme du bois sec. Je force mes mains à obéir. Je dégage l'entrée. La neige a formé un mur. Je pousse. Le monde est blanc. Et il est là. À trois mètres. Miller. Il n'est pas tombé dans la crevasse. Il s'est arrêté là, recroquevillé. Le blizzard l'a sculpté. Ses mains sont tendues vers la tente, figées dans une supplication éternelle. Ses yeux sont ouverts. La cornée est entièrement gelée, transformée en deux billes d'opale laiteuse. Sous la glace de sa peau, je vois des veines bleues. Trop visibles. Une angiogenèse accélérée. Le virus réécrit son réseau vasculaire en temps réel pour pomper le peu d'oxygène restant. Des ramifications courent sous son épiderme comme un réseau de racines sombres. Je baisse les yeux vers mes propres mains. La rayure sur la boîte. Le duvet qui volait. Le compte à rebours est dans nos veines. Je sens un goût métallique envahir ma bouche. Je tousse. Une petite tache sombre macule la neige immaculée. — Elena. Sterling est derrière moi. Il est sorti sans ses gants. Ses mains sont nues, rouges de gel, mais il ne semble pas le sentir. Ses yeux sont fixés sur les veines de Miller. Pas de dégoût. Juste une faim dévorante. — Regardez ça, murmure-t-il. La nécrose est inversée. Les tissus ne meurent pas. Ils s'adaptent. Ils s'optimisent. — Il est mort, Julian. — Il est mort parce qu'il était faible. La sélection naturelle à huit mille mètres ne pardonne pas les mains qui tremblent. Donnez-moi la clé. Avant que le Russe ne devienne incontrôlable. Kozlov émerge de la tente à son tour, à quatre pattes. Son regard a changé. Le flou de l'hypoxie a disparu, remplacé par une lucidité prédatrice. Il regarde le cou de Sterling. La carotide qui bat. — Julian... attention... je siffle. Kozlov bondit. Ce n'est pas une attaque d'homme, c'est une projection de masse brute. Ils s'effondrent tous les deux dans la poudreuse. Un enchevêtrement de membres et de cris. Kozlov n'essaie pas de frapper. Il essaie de mordre. Un jet de sang chaud vaporise instantanément la neige. Je devrais bouger, mais je suis clouée au sol par une crampe atroce. Mes muscles se contractent de manière autonome. Je tombe à genoux. Mes mains s'enfoncent dans la neige. La douleur dans ma paume droite devient incandescente. Les veines sont là. Les mêmes racines bleues que chez Miller. Elles rampent vers mon poignet avec la lenteur d'un glacier. Le sol tremble. Un craquement titanesque déchire l'air. Le glacier bouge. — Le pont de neige ! hurle Sarah derrière nous. La lèvre de glace s'effondre. Je sens le vide m'aspirer. Mon estomac remonte dans ma gorge. Je griffe désespérément la paroi qui se dérobe. Mes doigts rencontrent le métal froid de la boîte. Je l'agrippe par réflexe. L'obscurité m'avale. Je frappe une paroi. L'épaule gauche craque. Un éclair de douleur blanche. Je m'écrase sur un replat, vingt mètres plus bas. Le silence revient. Pesant. Je tâte la neige. La boîte est là. Contre moi. À la lueur de ma lampe frontale qui vacille, je vois ce que la crevasse a révélé. Ce sont des corps. Des dizaines de corps de l'expédition de 1959. Ils sont figés dans les parois. Leurs yeux sont ouverts. Derrière la glace, je vois une lueur ambrée. Une pulsation. La boîte dans mes mains émet un cliquetis sec. Le mécanisme de décompression s'est activé pendant la chute. Les scellés ont sauté. Un filet de vapeur rousse s'échappe du couvercle, rampant sur mes gants. C'est doux. Une odeur de printemps dans un champ de fleurs mortes. Ma douleur disparaît. Mon épaule se remet en place avec un bruit de succion. Mes sens s'aiguisent à un niveau insupportable. J'entends le battement de cœur de Sterling, là-haut. Un tambour affolé. — On ne descend pas, Julian, je murmure. Et ma voix est démultipliée. Je me lève. Mes membres sont légers. La fièvre noire a muté en une force froide. La boîte est vide. Le contenu est en moi. Je regarde mes mains. Sous le tissu, ma peau a pris une teinte de cuivre ancien. — Elena ? appelle Sterling d'en haut. Tu as la boîte ? Je lève les yeux. Mes lunettes tombent. Je n'en ai plus besoin. L'obscurité est devenue limpide. Je vois chaque globule rouge qui circule dans ses veines. — Elle est ouverte, Julian. Viens chercher ton immortalité. Je commence à grimper la paroi de glace. Sans piolet. Mes doigts s'enfoncent dans le cristal bleu comme dans du beurre mou. Chaque mouvement est une perfection mécanique. Le K2 vient de libérer son secret. Et je suis le premier patient de l'évolution. Je sors de la crevasse. Sterling recule. Son visage se décompose. — Elena... qu'est-ce que... Je lui souris. Mes dents sont plus dures que le diamant. — Je suis la rédemption, Julian. Le compte à rebours est terminé. Maintenant, nous chassons.

Le Spectre du Mentor

L’air n’est plus de l’air. C’est de la limaille de fer qu’on me force à avaler à chaque spasme du diaphragme. Huit mille mètres. La « zone de la mort ». Un nom de merde pour une réalité plus dégueulasse encore. Ici, mes alvéoles se referment comme les écoutilles d’un sous-marin qui sombre sous la pression. *Inspirer. Compter. Un. Deux. Expirer.* Le sifflement dans mes oreilles devient un acouphène hurlant, masquant le fracas du blizzard. Ma vision se réduit à une lucarne de douleur, un tunnel bordé de givre. Devant moi, la paroi du K2 n'est plus une montagne, c'est un mur de fer bleu, strié de veines de glace noire. Ma main, engoncée dans un gant de gore-tex râpé, se referme sur le piolet. Le choc remonte dans mon bras, une décharge sèche qui fait vibrer l’os jusqu’à l’épaule. Ma rotule grince, un bruit de métal rouillé contre de la pierre qui s'effrite. Et là, l’odeur. Ce n’est pas l’ozone pur des cimes. C’est une odeur de rouille ancienne, de métal mouillé. Elle s’échappe de la crevasse béante sur ma gauche, là où les restes de l’expédition soviétique de 59 ressortent des entrailles du glacier comme des os fracturés perçant la peau. Des lambeaux de toile goudronnée claquent dans le vent, un métronome macabre. Le temps se distord. L’hypoxie est une drogue sale qui délave les couleurs. Soudain, la glace bleue sous mes crampons s’efface. Le hurlement du vent devient le sifflement pneumatique des hottes aspirantes du laboratoire de Novossibirsk. L’odeur de rouille se transforme en celle, écœurante et stérile, du formaldéhyde. — Elena… La voix n’est qu’un murmure dans l’interphone de ma mémoire, mais elle me déchire les tympans. Je m’arrête. Mauvaise idée. Ne jamais s’arrêter. Le froid profite de la moindre seconde d’immobilité pour figer la lymphe. Mais il est là. Arisov. Je le vois à travers le plexiglas de ma visière. Il porte sa blouse blanche, celle qui était toujours trop grande pour ses épaules voûtées. Je revois la fiole glisser. Le ralenti est insupportable. Le liquide incolore qui s’étale, une flaque d’apparence anodine qui contient la fin de tout. Arisov n’a pas crié. Il a posé sa main contre la paroi de verre. Et sous mes yeux, la chair a commencé à trahir son architecture. Sa peau s’est mise à bouillonner, se détachant du derme en lambeaux translucides. — Ne… laisse… pas… ouvrir… Sa voix de spectre se mélange au râle de Julian Sterling derrière moi. Je secoue la tête, le mouvement fait cogner mon cerveau contre les parois de mon crâne. Je plaque ma main libre contre la boîte scellée, attachée contre mon torse. Le métal est si froid qu’il semble cautériser ma poitrine à travers les couches de vêtements. À l’intérieur, le secret que Julian convoite. La souche « Moros ». La promesse d’une régénération cellulaire infinie, ou l’apocalypse en flacon. — Elena… La boîte… Donne… La voix de Sterling est un crachat de gravier. Il est juste derrière moi, accroché à la corde fixe comme une tique à un chien crevé. Je l’entends suffoquer. Sa respiration est un sifflement de soufflet percé. L’œdème pulmonaire le guette. Il meurt. Il le sait. — Lâche-moi… Julian… Chaque syllabe me coûte une minute de survie. Je tourne la tête. Ma vision tunnel réduit Sterling à une silhouette massive, une ombre de duvet et de sang séché. Ses yeux sont injectés de sang, comme ceux d’Arisov dans ses derniers instants. La paranoïa monte, une marée acide dans mon œsophage. — Trop tard… Elena… Sterling essaie de passer devant moi sur la vire étroite. Son geste est maladroit, désespéré. Sa botte heurte ma jambe. L’équilibre est une notion abstraite à 8000 mètres. On ne tient que par la volonté et une fine couche de friction. Je vois sa main se tendre vers ma parka. Il veut l’immortalité, même si elle doit avoir le goût de la pourriture. Ma vision se trouble. Des taches noires — des scotomes — dansent devant mes yeux. Mais au milieu de ce chaos, je vois la silhouette d’Arisov une dernière fois. Il ne pointe plus la boîte. Il me regarde. Sa mâchoire pendante semble articuler un dernier mot. *Sacrifice.* Je saisis le manche de mon piolet à deux mains. Ma sueur a gelé à l’intérieur de mes gants, créant une couche de glace entre ma peau et le tissu. Je ne sens plus mes doigts, mais je sens la rage. Une rage pure, distillée par la culpabilité. — Tu… n’auras… rien. Je plante mon crampon gauche. La pointe d’acier mord la glace avec un bruit sourd. Je sens la tension dans mon mollet, le muscle qui proteste, au bord de la déchirure. La montagne décide. Sous les pieds de Sterling, une fissure fine comme un cheveu court soudain. La glace bleue n’est qu’une corniche suspendue au-dessus du vide. Un gémissement grave, sourd, le craquement d’un continent qui se brise. — Elena ! Attrape… main ! Sterling est suspendu à la corde fixe, ses pieds battant le vide au-dessus de la crevasse béante. Je le regarde, mon masque à oxygène sifflant comme un serpent agonisant. L'odeur de la rouille revient, plus forte. Elle vient de mes propres poumons. Je crache un filet de sang chaud dans mon masque. Il gèle instantanément en une croûte sombre. Je ne réponds pas. Je n'ai plus d'air pour les promesses des mourants. Je sors mon couteau de sécurité. Sterling me regarde, ses yeux s'écarquillant alors qu'il comprend. — Ne… pas… La corde fixe est tendue à l'extrême, vibrant sous notre poids combiné. C'est un lien entre l'apocalypse et le silence. Je tranche. Le son est un *snap* sec. La tension disparaît. Sterling bascule en arrière. Son cri est court, étouffé par une bourrasque. Je le vois disparaître dans le bleu profond, une ombre orange qui s'efface. Puis, le silence. Juste la pulsation sourde dans ma tempe. Je suis seule. J'ai la boîte. Je m'effondre contre la paroi, le visage dans la neige. Le froid commence à m'engourdir, une caresse douce. La mort douce. Mais la boîte me brûle. Elle exige que je continue. Soudain, un bruit. Au-dessus de moi. Une silhouette massive, vêtue d’une parka orange déchirée. Elle ne rampe pas. Elle marche avec une agilité surnaturelle. Miller. Le guide. Sa jambe gauche traîne, l’os de son tibia perce le tissu, mais il semble ne pas le sentir. — La boîte… Elena… Miller s'approche. Ses yeux sont deux globes de rubis sombre. L’hypoxie n’est plus son problème. Il est passé de l’autre côté. Je rampe vers une masse sombre : le fuselage du transporteur soviétique de 59. Je m’y glisse. L’espace est étroit. Dans le coin, il y a une main gantée de laine, fossilisée. Elle tient encore un carnet soudé par la glace. À côté, une bouteille marquée *ОГНЕОПАСНО*. Inflammable. Miller approche. Il lève son piolet. La lame d’acier brille d’un éclat maléfique. Je n’ai plus de couteau. Je n’ai que mes mains engourdies et cette boîte maudite. *Pulsation. Pulsation. Pulsation.* Je frappe la valve de la bouteille. Le gaz s’échappe avec un rugissement. Miller se jette sur moi, ses mains se refermant sur ma gorge. Son poids m'écrase. Le monde devient noir. Dans un dernier sursaut, je claque mon briquet de tempête. L’explosion est une onde de choc sourde. Une boule de feu orange dévore l’oxygène. La chaleur est une gifle brutale. Le souffle projette Miller hors de la carcasse. Il disparaît dans le rideau de neige, en flammes. Le silence revient. Mes oreilles sifflent. Je regarde mes mains. La boîte est noircie, mais le sceau en plomb a sauté. Une fêlure fine comme un cheveu brille d'un éclat gras. Un filet de gaz imperceptible s'en échappe. La brûlure n'est pas seulement externe. Je sens une chaleur étrange dans mes poumons. Ce n'est pas le réchauffement du survivant. C'est une irritation, comme si je respirais du sable brûlant. Le virus Moros. Ma main droite est soudée à la boîte par le sang gelé et la brûlure cryogénique. Je ne sens plus mes doigts, mais je sens la force. Une agonie froide. Mes os se densifient, se restructurent dans un grincement insupportable. Le virus ne tue pas. Il réécrit. Il transforme mon calcium en acier organique. Je me redresse. Mon fémur était brisé, mais je tiens debout. La douleur est traitée comme une donnée informatique inutile par mon cerveau. Le virus a instauré une dictature de la survie. Je vois des ombres en haut de la crevasse. Sterling. Il n'est pas mort. Il a survécu à la chute, accroché à un replat plus haut. Il me regarde. — Elena ? Tu… vivante… Je ne grimpe pas. Je dévore la montagne. Mes doigts s'enfoncent dans le miroir bleu avec une efficacité brutale et douloureuse. Je bascule sur la lèvre de glace. Sterling recule, horrifié. Il voit mon visage qui se reconstruit, mes yeux qui ne sont plus que deux fentes de lumière ambrée. — Ce n’est pas un miracle, Julian. C’est une condamnation. Je le saisis par le col. Je le soulève comme une plume. Ma force est une insulte à la physique. Je sens l’odeur de sa peur. Le virus dans mes veines réclame de la biomasse. — Tu voulais l’immortalité ? Voici la version soviétique. Elle ne fait que consommer. Je plante mes ongles dans son épaule. La sensation du métal perçant la chair est une décharge de pur plaisir neurologique. Sterling hurle. Je le traîne vers la pente. On ne descend pas. On se jette dans une face que personne ne tenterait. Je l'utilise comme un lest, une ancre de chair pour stabiliser ma chute contrôlée à travers les séracs. Le froid stabilise la réaction. À cette altitude, le Moros a trouvé son habitat. Je marche dans la tempête, traînant le milliardaire brisé. Il ne hurle plus. Il commence déjà à changer. Sa peau vire au gris. Le K2 a gardé son secret pendant soixante ans. Aujourd'hui, il nous laisse partir. C'est sa plus grande cruauté. *Inspirer.* L'air est parfait. *Expirer.* Le virus sourit. La zone de la mort ne fait que commencer.

L'Offre de Sterling

L’air n’est plus de l’air. C’est un mélange de verre pilé et de vide qui racle ma trachée à chaque inspiration. Dans la pénombre de la tente North Face, la frontale de Julian Sterling vacille, un œil cyclopéen qui me transperce. L'onde de choc dans mes carotides dicte un rythme irrégulier, haché par l’hypoxie. 8000 mètres. La Zone de la Mort. Ici, le corps se dévore lui-même pour grappiller quelques secondes de survie. Je sens la sueur geler instantanément sur mes tempes. Sterling est assis en face de moi, une silhouette d’ombre drapée dans un duvet Gore-Tex trop grand. Il a retiré son masque à oxygène. Un geste de fou. Ses lèvres sont d’un bleu cadavérique, gercées jusqu'au sang, mais ses yeux brillent d’une ferveur de prédateur acculé. — Elena… écoutez… Sa voix n’est qu’un râle, étouffé par le hurlement du vent qui plaque la toile contre nos dos. La structure en aluminium gémit. Un rivet, juste au-dessus de ma tête, vibre avec un sifflement aigu. S'il lâche, la toile se déchirera et nous serons écorchés vifs par le gel. Je fixe ce détail. Ma condamnation. — Regardez-moi. Je ramène mon regard sur lui. Entre nous, posée sur le tapis de sol jonché de givre, se trouve la boîte. Un cube de plomb et d'acier brossé, marqué du sceau de l'URSS. La cire rouge s’effrite, tombant en minuscules flocons sur le nylon. Elle dégage une odeur de froid ancien et de graisse de machine qui perce la puanteur de nos corps sales. — Vous savez ce qu'il y a dedans, poursuit Sterling. Ses mains, gantées de soie, tremblent. Ce ne sont pas des virus ordinaires. Ce sont des vecteurs de reprogrammation. Ce que les Soviétiques ont trouvé dans le permafrost… c’est la clé. La régénération absolue. Une douceur écœurante me tapisse l'arrière-gorge. Une effluve de serre tropicale qui n'a rien à faire ici. Je réprime une quinte de toux. Chaque effort est une dépense d'oxygène fatale. Ma vision tunnel se rétrécit, grignotée par des taches sombres. — C’est une arme, Sterling. Ma voix est un croassement de corbeau. Une souche capable de liquéfier un système immunitaire. Mon mentor est mort pour ça. Vous voulez libérer la peste pour vivre éternellement ? Sterling penche la tête. Il déboutonne son col. Sous la couche thermique, sa gorge est déformée par une masse dure, violacée, qui pulse. Le cancer. Une bête noire qui le dévore plus sûrement que le froid du K2. — Cinquante millions, Elena. Net. Offshore. Avant que vos pieds ne touchent le Camp de Base. Plus la direction de mon nouvel institut. Vous pourrez effacer le nom de votre mentor de la liste des dommages collatéraux. La culpabilité est une lame rouillée qu'il remue dans ma poitrine. Je revois le laboratoire 4. L’alarme. Le visage de Marcus derrière la vitre alors que je verrouillais la porte pour sauver la ville. — L'argent ne sert à rien si on meurt ici, je siffle, mes doigts se crispant sur le manche de mon piolet. — On ne mourra pas. Pas si j'ai cette boîte. Les souches réagissent à l'altitude, à la pression basse. C'est ici que la mutation est la plus stable. Donnez-la-moi. Juste une dose. Pour tenir. Pour descendre. Il délire. Je remarque enfin un détail : la fermeture éclair de l'entrée est recouverte d'une fine pellicule de givre *à l'intérieur*. Notre chaleur corporelle a capitulé. Sterling avance une main. Ses doigts effleurent le métal. — Imaginez… plus de maladie. On ne vole pas ce virus, on le libère pour qu'il nous serve. Vous n'êtes pas une meurtrière. Vous êtes une pionnière. — Vous êtes un monstre, Julian. — Nous sommes tous des monstres quand nous avons peur de mourir. Et vous avez peur. Je sens votre odeur. La panique. Vous sentez cette pression dans votre crâne ? Votre cerveau gonfle. Dans deux heures, vous sauterez dans le vide en pensant voler. Il a raison. Ma main gauche est déjà du bois mort. Le froid gagne du terrain, remontant vers mon tronc. Sterling sort un scalpel de sa poche. Une lame de titane étincelante. Il ne veut pas me tuer. Il veut ouvrir le conteneur. — Si vous touchez à ce sceau, je vous plante mon piolet dans la gorge. Mes muscles sont de la gelée, mes réflexes ralentis par le sirop épais de l'hypoxie. Mais la rage est intacte. Sterling sourit, ses dents tachées de sang. — Vous ne le ferez pas. Vous avez besoin de mes codes radio. Sans moi, vous êtes un fantôme dans la tempête. Il rapproche la lame du joint de cire. Le sifflement du rivet s'intensifie. Je vois la fissure sur la boîte. Elle s'est élargie d'un millimètre. À 8000 mètres, la pression interne du gaz de préservation exerce une poussée terrible. S'il entame le sceau, la différence de pression nous pulvérisera. — Julian, arrêtez… la boîte est instable. Regardez la charnière. Il n'écoute plus. Sa main avance. Un craquement sinistre retentit. Le mât central de la tente se plie sous une rafale. Le plafond s'affaisse brusquement, nous entoilant dans un linceul jaune. Le réchaud se renverse, répandant le pétrole. L'odeur d'hydrocarbure sature l'espace réduit. — La boîte ! hurle Sterling. Je rampe, mes mains cherchant une prise. Je sens l'acier. Je serre le conteneur contre ma poitrine. Sterling me saisit par l'épaule, ses doigts s'enfonçant dans ma combinaison. — Donnez-la-moi ! C’est ma vie que vous tenez ! Sa frontale m'aveugle. La température chute de vingt degrés alors que la toile se déchire. Je lève mon piolet et vise la source de lumière. Le choc est sourd. Un bruit de plastique brisé. Noir absolu. Seul le vent rugit. — Elena… souffle-t-il. Vous allez mourir ici. Je ne réponds pas. Le rivet saute avec le bruit d'une balle de fusil. Le froid n'est plus extérieur. Il est en moi. Je sens un liquide chaud sur ma main droite. Mon sang. Il ne coagule plus. On se vide en silence dans le bleu de la glace. Soudain, la tente explose. La structure est balayée. Je bascule en arrière, mon dos percutant la glace vive. Sterling est là, à moins d’un mètre, rampant comme un insecte. — Lâchez… cette boîte ! Il attrape ma cheville, une pince hydraulique qui me broie le tendon. Je hurle, mais le son est dévoré par le blizzard. Il lève sa lame de secours. Je pivote, une décharge de douleur m'arrachant l'épaule. Le titane déchire ma combinaison. Les plumes volent, une traînée blanche aussitôt avalée par le noir. Je frappe avec la boîte. Le bord percute son poignet. Craquement d'os. Nous roulons sur la glace, jusqu'au bord du néant. La boîte heurte un rocher de granit et le couvercle gémit. Un filet de gaz s'échappe. L'effluve de fleurs tropicales explose. C'est le signal. Sterling s'arrête. Il plaque son visage contre la fissure, aspirant la mort. Ses plaques de gelure vibrent. La peau morte tombe, révélant une chair rose qui croît avec une rapidité obscène. — Regardez… je renais… La plaque de glace sous lui se détache dans un grondement de fin du monde. — Sterling, la plaque ! Il ne me regarde pas. Il caresse le métal alors que ses doigts brisés se régénèrent en une masse boursouflée. La gravité gagne. La glace rompt. Sterling et la boîte disparaissent dans l'obscurité verticale de la face nord. Le silence retombe. Je suis seule, pendue au-dessus de l'abîme par une corde qui scie mes phalanges. Je tire. Mes muscles ne hurlent pas. Une lave volcanique irrigue mes fibres. Je remonte, je bascule sur la crête. Je regarde ma main. La plaie est close. La peau est tendue, d'un blanc nacré. Sous la surface, des filaments sombres palpitent. J'étais une passagère dans ma propre viande ; je ne suis plus qu'un vecteur. Mon manomètre d'oxygène est dans le rouge. L'aiguille meurt. Mais je n'étouffe pas. Mon cœur ralentit jusqu'à l'arrêt, remplacé par un sifflement électrique. Je me relève. Je ne tremble plus. — Elena ? Une silhouette titube dans la tempête. Zhao, le sherpa. Sa lampe balaie mon visage et il recule, son piolet tremblant. — Vos yeux… ils sont noirs… Qu'est-ce que vous avez fait ? — Je n'ai rien fait, Zhao. J'ai accepté. Je marche vers lui avec la précision d'un prédateur. Il lève son arme, mais l'hypoxie l'a déjà condamné. Je suis plus rapide. J'attrape son poignet, je sens son radius craquer. Je plaque ma main contre son visage, arrachant son masque. Le contact déclenche une transmission. Des filaments noirs s'agitent sous ma paume, cherchant son sang. Zhao se fige. Ses yeux se révulsent, puis le noir envahit son iris. Il lâche son piolet. — Comment vous vous sentez ? demandé-je. Ma voix a une résonance métallique, multiple. Zhao tourne la tête vers moi, un sourire lent étirant ses lèvres gercées. — Je n'ai plus froid, Elena. Je n'ai plus jamais froid. Nous sommes deux ombres sur le toit du monde. Le temps des hommes est passé. L'apocalypse n'avait pas le goût du soufre. Elle avait celui du sucre et de la pourriture. Elle avait l'odeur des lys. — En route, Zhao. Nous amorçons la descente vers les villes. Le K2 gronde une dernière fois, mais nous n'écoutons plus que le chant des fleurs qui s'élève de nos poitrines.

Suintements

Inspirer. Un rasoir dans la trachée. Expirer. Un nuage de givre qui retombe sur mes cils, alourdis par la glace. À 8000 mètres, chaque mouvement est un suicide programmé. Mon cœur frappe contre mes côtes comme un animal enragé dans une cage trop étroite. *Boum-boum. Boum-boum.* Le bruit de mon propre sang est la seule radio qui fonctionne encore ici, dans ce purgatoire de glace bleue. Mes yeux se fixent sur l'acier. Le conteneur soviétique, exhumé de la crevasse comme une dent pourrie arrachée à la mâchoire du K2. Il repose entre mes bottes, maculé de terre gelée et de cette graisse de stockage qui pue le vieux garage et la paranoïa d'État. C’est là que je la vois. Une fissure. Infime. Un cheveu de métal qui vient de craquer sous la pression de l'altitude. Une ligne sombre, presque invisible dans la pénombre de la tente de survie. De cette balafre, quelque chose s’échappe. Une vapeur rousse. Pas le blanc vaporeux de nos haleines mourantes. Une volute dense, lourde, d'un ocre malade. Elle rampe sur la paroi d'acier, refusant de s'élever, comme une créature qui cherche à s'agripper au sol. Elle ondule, grasse et invasive, se glissant entre les replis du nylon. Ma gorge se serre. Un goût de cuivre envahit mes gencives, se logeant sous la langue. Ce n’est pas le saignement de nez classique des alpinistes dont les capillaires explosent sous la pression. C’est le goût de la foudre. Le goût du laboratoire de Novossibirsk. Le goût de la mort de mon mentor. Mon diaphragme se contracte violemment. Une nausée acide me monte aux lèvres. Vomir ici, c’est mourir de déshydratation en dix minutes. — Elena ? La voix de Julian Sterling est un grincement de cuir vieux et cher. Il est assis en face de moi, enveloppé dans sa combinaison de duvet technique à dix mille dollars, mais il ressemble à un cadavre dont on aurait oublié de fermer les yeux. Ses pupilles sont des têtes d'épingle. L'hypoxie bouffe son cortex préfrontal, mais l'avidité, elle, est intacte. — Qu’est-ce que tu regardes ? demande-t-il. Sa respiration est un sifflement de soufflet percé. Je ne réponds pas. Ma vision se rétrécit. Tunnel. Les bords de mon champ visuel s'assombrissent, mangés par un noir granuleux. Je ne vois plus que la fissure. La vapeur rousse frôle la botte de Julian. S'il savait que ce qu'il cherche — son élixir, son immortalité de milliardaire terrifié par la tombe — est en train de nous digérer les poumons en silence. Une brûlure me consume la poitrine. On dirait qu'on me verse du plomb fondu dans les alvéoles. Je porte la main à mon masque à oxygène, vide depuis trois heures. Le plastique est froid, inutile. Je l'arrache. L'air de la tente, chargé de l'odeur de sueur rance, de kérosène et de cette vapeur ocre, me frappe le visage. — Le conteneur... je murmure. Ma voix n'est qu'un souffle éraillé. — Il est intact ? grogne Sterling en se penchant en avant. Le mouvement brusque déplace l'air. La vapeur rousse tourbillonne, aspirée par l'appel d'air créé par le milliardaire. Elle s'enroule autour de son poignet. Il ne sent rien. Ses gants sont trop épais. Son corps est trop vieux. Je sens la sueur couler dans mon dos, malgré les moins quarante degrés. Une sueur froide, poisseuse, qui me colle à la peau comme une seconde membrane. Mon cœur fait un bond, un raté, puis repart en mode mitrailleuse. 180 battements par minute. Mon corps reconnaît l'intrus. Mon système immunitaire lance des alertes rouges. Infiltration. Altération cellulaire. Lyse. — Elena ! répond Sterling, plus sec. Est-ce qu'il est scellé ? Je vois les veines bleues sur ses tempes creusées. S’il apprend que la boîte fuit, il va disjoncter. — Oui, je mens. Ma langue est de bois. Il est scellé. Je me penche doucement, feignant d'ajuster une sangle. La vapeur rousse me caresse le visage. C'est une sensation de froid brûlant, comme si des milliers de micro-aiguilles perçaient ma peau. Je retiens ma respiration jusqu'à ce que mes tempes bourdonnent. *Pense, Elena. Pense.* Le ruban adhésif renforcé. Dans la poche latérale de mon sac. Un résidu de mon mentor. Je saisis le rouleau. Le contact du plastique froid est une ancre de réalité. Ma main droite est prise de fasciculations incontrôlables. Je sens mes doigts s'engourdir. Le poison attaque déjà les jonctions neuromusculaires. Je déchire un morceau de ruban. Le bruit est une détonation dans le silence oppressant. — Qu’est-ce que tu fais ? — Je sécurise le transport, je réponds, ma voix n'étant plus qu'un murmure spectral. Les vibrations de l'avalanche ont desserré les fixations. Je plaque le ruban sur la fissure. Le sifflement s'arrête. La vapeur rousse est emprisonnée, mais pour combien de temps ? La colle du ruban n'est pas faite pour résister à des agents pathogènes corrosifs à -40 degrés. Sous mes doigts, à travers le gant, je sens la boîte vibrer. Elle bat d'un rythme lent, ancestral. Les débris de 1959 ne sont pas des restes de ferraille. Ce sont les spores d'une apocalypse. Sterling me regarde, suspicieux. Il voit la tache sombre sous mon nez. — Tu saignes, Elena. — C'est l'altitude, Julian. Rien que l'altitude. Je sens mon sang couler sur ma lèvre supérieure, il est étrangement visqueux. Trop chaud. Trop acide. À l'extérieur, le vent redouble de violence, frappant la toile de la tente avec un bruit de tôles froissées. On est coincés à 8000 mètres. Sans radio. Avec un cercueil qui fuit. La vapeur rousse que j'ai inhalée commence son travail de séquençage. Dans ma vision tunnel, les traits de Sterling commencent à se déformer. Son visage s'étire, devient un masque de cire fondant. Les parois de la tente semblent respirer avec moi. *Boum-boum. Boum-boum.* Le compte à rebours n'est plus sur ma montre. Il est dans mes veines. Une bulle ocre se forme sur le bord de l'adhésif. Elle éclate en silence. Le goût de la foudre envahit mon cerveau. Sterling avance. Ses mouvements sont lents, mais ses yeux sont des puits de pétrole en feu. — Recule, Julian, je croasse. — Tu ne comprends pas, Elena… halète Sterling. La science de ces types… ils avaient trouvé. Le froid stabilise la division cellulaire. C’est la clé. Donne-la-moi. Il se jette sur moi. Le poids de son corps est oppressant. Il sent la décomposition instantanée. Ses mains s’agrippent au conteneur. Nous luttons dans la pénombre, deux spectres s’arrachant un morceau d’enfer. Ses doigts frôlent la zone de la fuite. Je vois la vapeur rousse s'engouffrer sous la manchette de son vêtement. Il ne sent rien. Ses récepteurs sensoriels sont grillés. Moi, je vois sa peau devenir grise, puis virer au pourpre sombre. — Lâche ça ! Je le repousse du plat de la main, et ma paume rencontre son visage. Sa peau se déchire sous la pression. Elle n'a plus aucune élasticité. Elle se détache comme du parchemin mouillé. Je saisis la bouteille de combustible. Mes doigts sont engourdis, mais la douleur de l'infection les garde étrangement alertes. Je dévisse le bouchon. L'odeur de l'alcool est une gifle de pureté. Je jette le contenu sur Sterling, sur le conteneur, sur le tapis de sol imprégné de brume rousse. — Pardon, Julian, je murmure. Je cherche mon briquet. Mes doigts tâtonnent. Le froid a figé le gaz. Je frotte la molette. Ma peau se déchire sur le métal. Une goutte de mon sang tombe sur le mécanisme. Une étincelle. Une flamme bleue. Le monde devient orange. Une explosion de chaleur me projette contre la paroi. Le cri de Sterling est court, étouffé par le vrombissement du brasier. Le nylon de la tente fond, dégageant une fumée noire qui s'hybride à la vapeur rousse. Le feu est partout, dévorant l'oxygène, mais il purifie. La tente se déchire. Le vent de 140 km/h s'engouffre dans la fournaise, transformant l'abri en une torche hurlante. Je suis expulsée vers l'extérieur, roulant dans la neige poudreuse. Je m'arrête à quelques centimètres d'une crevasse. Je reste allongée là, le visage dans la neige. Mon cœur ralentit. Un battement. Un silence. Je lève la main devant mes yeux. Sous la lueur des flammes, je vois mes veines. Elles ne sont pas bleues. Elles ne sont pas rouges. Elles sont noires. Et elles bougent. Une architecture de lignes sombres qui dessinent une carte de l'apocalypse sous mon épiderme. Le feu n'a pas suffi. L'horloge continue de tourner, mais ce n'est plus la mienne. Je tente de me lever. Mes muscles sont des câbles d’acier trop tendus. Chaque mouvement déclenche une décharge électrique qui remonte jusqu’à ma base crânienne. Je ne ressens pas de peur. Juste une clarté glaciale. Je dois descendre. Pas pour être sauvée. Je dois descendre parce que le froid conserve, mais la chaleur propage. En bas, il y a des villes. Des millions de battements de cœur. Je commence la descente. Chaque pas est une agonie mécanique. Ma vision thermique s'active, découpant le relief en dégradés de cobalt et de soufre. Je ne respire plus, je fermente. Le vent essaie de m'arracher à la paroi. Je plante mes doigts directement dans la glace. Mes nouveaux ongles, ces griffes de kératine noire imprégnée du pathogène, s'enfoncent dans le miroir bleu. Je n'ai plus besoin de piolets. Je suis devenue l'outil. À trois cents mètres en contrebas, trois taches de chaleur palpitent. Un rouge vif, indécent. C’est le sang des autres survivants. Je sens la pulsation de leurs carotides à travers la glace. C’est un code Morse que mon nouveau corps déchiffre : *Peur. Survie. Épuisement.* Je lèche mes lèvres. Ma langue est une lanière de cuir râpeuse. Je marche vers eux. Ma démarche est trop stable. Trop silencieuse. Je suis un spectre de métal et de chair morte. Je soulève le rabat de leur abri. Miller, le guide, et Sarah, l'assistante, ont les yeux écarquillés. Ils ne voient plus Elena. Ils voient une chose recouverte d'une pellicule de givre noir. — Elena ? murmure Miller. Ton masque... Où est ton masque ? Je ne réponds pas. La vapeur rousse s'échappe de mes pores, sature l'air restreint. Miller commence à tousser. Un bruit sec, métallique. Je vois, à travers sa peau, les premiers filaments noirs qui remontent vers son cerveau. L'hypoxie a déjà affaibli ses barrières cellulaires. — Je vous offre ce que vous êtes venus chercher, dis-je. Ma voix est une superposition de fréquences métalliques. L’immortalité n’est pas une vie prolongée, Miller. C’est une mise à jour. Je me tourne vers la paroi de glace qui bloque la sortie. Je cherche les points de tension. Mon cerveau traite des gigaoctets de données géologiques. Je frappe. Un seul coup. La plaque de glace explose en une poussière de diamants. Le K2 n'est plus une montagne. C'est une antenne de diffusion. Je sors de l'abri. Derrière moi, trois silhouettes se redressent. Elles ne chancellent plus. Elles se tiennent droites dans le vent hurlant, leurs corps émettant une fluorescence de rouille. — Où allons-nous ? demande une voix qui fut celle de Sterling. Je regarde vers le bas. Vers les vallées du Pakistan. Vers les milliards de réservoirs qui attendent leur séquence. — Nous descendons. Je fais le premier pas. La neige crisse. *Tic. Tic. Tic.* C’est le bruit de l’avenir qui arrive. Et il a les mains froides.

Le Saboteur

Le sifflement. Ce n’est pas le hurlement du K2 qui s’engouffre dans les déchirures de la toile de tente. C’est plus fin. Plus aigu. Un dard de son qui me transperce le tympan droit. Un serpent de gaz qui s’échappe. *Pschhhht.* Ma main gantée, engourdie, tâtonne dans l’obscurité de la tente. Mes doigts heurtent le métal. La bouteille numéro 4. Je plaque ma paume sur la valve. Rien. Je descends le long de la paroi d'acier. Là. Un trou. Net. Précis. L’oxygène se barre, se dilue dans l’air vicié, se mélange au gaz carbonique que nous recrachons dans un râle collectif. Mon cœur cogne contre mes côtes, un métronome affolé. La vision tunnel s'installe, grignotée par un noir huileux. L'hypoxie me bouffe les neurones. — Julian… Ma voix est un craquement de gravier. Ma gorge, un désert de sel. J'ai un goût de cuivre dans la bouche, de vieux centime qu’on aurait sucé trop longtemps. À côté de moi, dans la pénombre, une forme remue. Julian Sterling. Le milliardaire dégage une odeur de sueur acide. La peur de crever. — Quoi… Elena ? grogne-t-il. Sa voix est trop ferme. Je tends la main vers les autres bouteilles. Mes doigts tremblent. Je sens le givre sur mes cils, des petites lames de rasoir qui me griffent à chaque clignement. *Pschhhht.* Encore. *Pschhhht.* Ailleurs. Je palpe les six bouteilles. Toutes pareilles. Percées. Sabotées. L'autonomie du groupe vient de passer de quarante heures à… quoi ? Trois ? Le cerveau sacrifiant tout pour une molécule d'O2, je braque ma frontale. Le faisceau révèle des entailles chirurgicales dans l'acier mince. C’est un outil qui a fait ça. Un poinçon. — Quelqu'un… a ouvert… les réserves ? demande Sarah depuis le fond. Sa voix monte dans l'aigu. Je balaie les visages. Julian, impassible. Sarah, le visage couvert de plaques rouges. Miller, le guide, dont le regard fuyant cherche une issue. Et Kowalski, dont on n'entend plus que le *glou-glou* d'un œdème pulmonaire. — Regardez, je souffle. Mes gants sont tachés d'une graisse noire. De la graisse de joint. Mon regard dévie vers le centre de la tente. Elle est là. La boîte. Un cube de métal gris, scellé par la paranoïa de la Guerre Froide. Elle exhale un parfum de tombeau. — C’est toi, Elena ? murmure Julian. Il sort son Smith & Wesson 357 de son duvet. À 8000 mètres, le métal devrait être grippé, mais il l'a gardé contre sa peau. La graisse n'a pas encore figé. Le canon noir est un tunnel vers le vide. — Pourquoi… je ferais ça ? Ma voix se brise. — Rédemption, crache-t-il. Tu veux… empêcher… la boîte. Miller ! Fouille-la. Le guide s'approche. Ses mouvements sont saccadés. Il me saisit le bras. Sa poigne est une mâchoire de fer. Il sort un objet de ma poche cargo. Un poinçon à glace. L'objet brille, la pointe est légèrement tordue. — Je ne sais pas comment… quelqu'un l'a mis là… — On ne dort pas… à 8000 mètres, dit Julian. On dérive. Je regarde l’objet dans la main de Miller. Un détail me frappe. La poignée est enveloppée de ruban adhésif bleu. Ma trousse de secours. Mais le nœud… le nœud qui maintient la dragonne est un nœud de chaise. Un nœud de marin, exécuté avec une précision que je n'ai jamais possédée. Je ne sais pas faire de nœud de chaise. Miller, lui, a passé dix ans dans la marine avant de devenir guide. Je regarde Miller. Il sait que j'ai vu. Il sait que je sais. *Pschhhht.* Le dernier filet d'air s'évanouit. L'obscurité se referme. Ma lampe meurt. Dans le noir, le chaos éclate. Un cri, le choc du métal contre la chair. Je plonge sur le côté, mes poumons brûlant comme si j'avais avalé de l'acide. Une main saisit ma cheville. Une main glaciale. Kowalski. Le mort-vivant. Ses doigts s'enfoncent dans ma malléole. — Ouvre-la… me souffle-t-il, son haleine sentant le sang pourri. Ouvre-la… ou on meurt tous. Je rue. Mon talon percute quelque chose de mou. La toile de la tente est soudain déchirée par un coup de piolet. Le froid du K2 s’engouffre, une lame de rasoir qui tranche l’agonie. La lueur blafarde de la lune baigne la scène. Julian lève son piolet. Il ne vise pas Kowalski. Il vise la boîte. La pointe percute le couvercle de plomb. La boîte bascule, glisse vers l'ouverture de la tente. Je me jette en avant, mais mes muscles sont du plomb fondu. La boîte bascule dans le vide, emportant Kowalski qui ne lâche rien. Je rampe vers le rebord de la crevasse, le piolet de Julian à la main. Je vois la boîte éclater sur une corniche, dix mètres plus bas. Un liquide vert, iridescent, s'écoule sur la glace millénaire. Il fume. Il ronge la neige avec une faim de prédateur. Ce n’est pas inflammable au sens classique ; c’est une réaction exothermique brute, un catalyseur biologique qui dégage une chaleur monstrueuse pour alimenter une mutation. — Le secret… de 1959, murmure Julian, tombé à genoux. Je ne l'écoute plus. Je sens l'odeur. Ce n'est plus la rouille. C'est l'odeur de la chair qui renaît. Une odeur de terre grasse en plein enfer polaire. Je regarde mes mains. Elles sont noires de gelure, mais là où la vapeur verte m'effleure, la peau palpite. Julian tente de descendre vers la corniche. Ses mouvements sont pathétiques. Je le pousse. Sans effort. Il glisse, hurle, et disparaît dans le bleu profond. Je descends à mon tour. Je n'ai plus besoin de piolet. Mes doigts, mus par une volonté qui n'est plus tout à fait la mienne, s'enfoncent dans la glace comme s'il s'agissait de terre meuble. J'atteins la corniche. Le liquide vert m'attend. Je plonge ma main droite dans la substance. Ce n’est pas une douleur. C’est un reboot. Mes synapses tirent à une fréquence inconnue. L’azote liquide ne gèle plus mon sang, il le catalyse. Je sens mes os se briser pour se ressouder, plus denses, plus froids. Ma fibula, qui perçait mon pantalon de Gore-Tex, se rétracte dans un crissement de gravier. La peau se scelle sous une couche de givre dur comme du diamant. L'hypoxie disparaît. Mon nouveau métabolisme n'a plus besoin de cet air raréfié. Il se nourrit du froid. Je me redresse. Je ne suis plus Elena l'épidémiologiste. Je suis le Projet Juggernaut. Miller est là-haut, sur le rebord de la tente déchirée. Il me regarde. Il allume un briquet, ses mains tremblant de terreur. Il veut brûler les preuves. Il laisse tomber la flamme vers la corniche. La boule de feu verte embrase la crevasse. Je ne brûle pas. La combustion est une absorption d'énergie. Je me redresse au milieu des flammes émeraude, plus grande, plus forte. Mes yeux voient désormais les signatures thermiques à travers la tempête. Je vois Miller. Je vois son cœur qui ralentit. Je commence l'ascension. Sans corde. Sans peur. Le K2 n'est plus un antagoniste. C'est mon terrain de chasse. Le silence se referme comme un couvercle de plomb sur le vieux monde. L'air est parfait. Je n'ai jamais été aussi vivante.

L'Hôte de Verre

Mes poumons sont des sacs de verre pilé. Chaque inspiration arrache un lambeau de trachée. L’air à 8000 mètres n’est pas de l’oxygène, c’est une insulte acide, un vide qui aspire la vie. Dans la pénombre de la tente, les parois de nylon claquent comme des coups de fouet. Le vent du K2 hurle, un cri de turbine grippée cherchant la moindre faille pour nous transformer en statues de givre. Ma main tremble. Pas seulement à cause de l’hypothermie. C’est la peur, une vieille amie nichée dans ma nuque. L’erreur n’est plus à Genève, dans le secret d'un laboratoire confiné. Elle est ici, entre les mains de Julian Sterling. Il est accroupi sur le tapis de sol gelé, une silhouette d’araignée décharnée. Ses yeux sont deux trous noirs, dilatés par l’hypoxie. Devant lui, la boîte soviétique. Acier brossé, gravé de la faucille, piqué par une rouille qui a dévoré le temps. — Julian, recule. Ma voix est une râpe sourde. Mes cordes vocales sont pétrifiées. Il ne m’écoute pas. Son souffle forme des nuages de vapeur qui givrent instantanément sur sa barbe. Il manipule le levier de compression. Le métal gémit. Un bruit de succion. Un sifflement pneumatique. *Pshhhht.* L’odeur me percute. Pas de pourriture. Pas de formol. De l’ozone, de l’électricité statique et de la terre mouillée. Mon sang cogne contre mes tempes. *Boum. Boum.* La vision tunnel se resserre. Je ne vois plus que ses doigts gantés glissant sur le rebord du couvercle. — C’est la fin de la décrépitude, Elena, murmure Sterling. Le froid est un conservateur. Ils l’avaient compris en 59. Le couvercle cède. Une lueur électrique, un ultraviolet profond, s’échappe de l’interstice. Ce n’est pas du gaz. Ce sont des filaments, des fibres de verre microscopiques qui captent la lumière de ma frontale. Ils flottent, portés par les courants d’air. Mais ici, rien ne pousse. Ici, tout meurt. — Ferme ça ! Je lance mon épaule en avant. Rien. Mes jambes sont mortes, deux colonnes de plomb coulé dans du nylon. Mon cerveau envoie des ordres que mes nerfs ne transportent plus. Je m'effondre au ralenti. Miller, notre guide, est prostré dans un coin. Il ne voit pas les filaments dériver vers lui. Sterling tire encore. La boîte s’ouvre. À l’intérieur, niché dans une mousse désagrégée, un cylindre de verre. Une masse translucide et nerveuse y palpite. Propagation radiale. Zéro temps d'incubation. Ce n'est pas une réplication virale, c'est une mutation structurelle immédiate. Un symbiote de synthèse conçu pour remplacer la fragilité de la chair par la résilience du cristal. — Regarde-les, dit Sterling. Ils cherchent un hôte pour survivre à l’enfer. Comme nous. Un filament se pose sur la joue de Miller. Le guide sursaute, porte la main à son visage. Il écrase la fibre contre sa peau. Le silence qui suit n’est pas celui de la neige. C’est celui d’une détonation qu’on n'a pas encore entendue. À l’endroit du contact, une minuscule étoile de givre se forme sous l'épiderme. Une arborescence de veines cobalt qui courent vers l’œil. — Miller ! Ne bouge pas ! Ma main cherche la trousse de secours. La panique a un goût métallique dans ma bouche, le goût d’une pile qu’on lèche. Mes réflexes d'épidémiologiste isolent les variables : affinité apparente pour les tissus riches en lipides, vitesse de cristallisation sub-millimétrique. Miller lève les yeux. Sa pupille droite a disparu, envahie par un réseau de fils d'argent. — Elena… j’ai… j’ai chaud. À -40 degrés, Miller a chaud. Le signal d’alarme ultime. La défaillance thermique. Sterling rigole, une toux de poitrinaire. — Le métabolisme s’accélère. Il n’a plus besoin d’oxygène. Les filaments optimisent chaque cellule. Je rampe vers Miller. Je saisis son poignet. Sa peau est une fournaise. Son pouls n’est plus un battement humain, c’est une vibration haute fréquence, un bourdonnement mécanique qui remonte le long de mes propres nerfs. Miller commence à convulser. Ses articulations craquent avec un bruit de bois sec qu’on brise. Ses yeux, désormais totalement vitrifiés, fixent le plafond. — L’hôte de verre, chuchote Sterling. Le projet *Isba-9*. La vie éternelle extraite du permafrost. Une goutte de sueur gèle sur ma mâchoire. Mon cœur s’emballe, 140 battements. Mes poumons réclament de l'air, mais la tente est saturée de ces fibres. Combien en ai-je avalé ? Combien colonisent mes alvéoles, tissant leur toile dans mes bronches ? Koster, le grimpeur autrichien, lève son piolet. La lame brille. La paranoïa transforme son visage en un masque de haine. — Il est contagieux ? crache-t-il. — Ne l’approche pas ! Le sang de Miller coule par le nez. Ce n’est pas du rouge. C’est un liquide indigo, visqueux, constellé de paillettes scintillantes. Il tombe sur le sol et se rétracte en perles parfaites, comme du mercure. Sterling tend la main pour s’emparer du cylindre. Je ne peux pas le laisser faire. Pas encore une fois. La tente tremble sous une rafale. Un piquet lâche. Dans le chaos du nylon, Miller me saisit le bras. Sa force est colossale. Je sens mes os protester, sur le point de céder. Ses yeux sont des miroirs où se reflète ma terreur. — Elena, dit-il. Ce n’est plus sa voix. C’est une superposition de fréquences qui résonnent directement dans mon crâne. Le symbiote a faim. Koster frappe. Le piolet siffle, mais Miller dévie le coup d'un mouvement fluide, inhumain. L'os du poignet de Koster éclate avec un bruit net de branche morte. Je sors la fusée de détresse de ma poche. Mon doigt sur la goupille. Je tire. Le phosphore s'embrase. Une lumière rouge, violente, sature la tente. La chaleur est une agression bénie. Les filaments brûlent comme des fils de magnésium. Je vois le visage de Sterling se décomposer sous l'effet de l'incandescence, et Miller rester immobile, les flammes léchant sa peau de cristal sans l'entamer. Le sol se dérobe. La détonation thermique fissure la glace sous nos pieds. Je bascule dans le noir. La chute est une friction brutale contre des parois de givre. Je frappe une saillie. Mon humérus gauche explose. Je ne sens rien. Je suis au fond de la crevasse. Trente mètres de profondeur. Une fente d’argent au-dessus de moi. *Crac.* Le bruit vient de l’intérieur de mon épaule. Sous ma parka déchirée, quelque chose rampe. Le symbiote. Il ne répare pas mon bras, il le reconstruit. Je sens les fragments d'os se réaligner, soudés par une colle de verre organique qui crépite. La douleur est si pure qu'elle devient une forme de conscience. Je crache un mélange de bile et de cristaux saphir. Mon sang ne gèle pas. Il palpite. — Elena... Sterling tombe du ciel, suspendu à son rappel. Son visage n’est plus humain. Des aiguilles de givre jaillissent de ses joues. Son œil gauche est une bille de verre dépoli. Il ne cligne plus. — C’est fascinant, n’est-ce pas ? La vie sans la décomposition. Je saisis mon piolet de la main gauche — celle qui était brisée. Les doigts se referment avec une force de levier hydraulique. Je ne respire plus. Je n'en ai plus besoin. Le symbiote recycle le dioxyde de carbone directement dans mes tissus. — Vous ne comprenez pas, Julian. C'est une colonisation. Il épaule un pistolet à air comprimé. Il veut son "patient zéro". Je vois le projectile fendre l'air au ralenti. Je pivote, une torsion impossible pour une colonne vertébrale humaine. Je frappe son câble de rappel. Le piolet chante contre l'acier avant de le sectionner. La vibration remonte dans mon bras, une décharge qui me déboîte presque l'épaule. Sterling lâche un cri de pur effroi et disparaît dans l'obscurité du gouffre. Je regarde mes mains. Elles brillent d'un éclat ultraviolet. Le symbiote est dans mes nerfs, dans ma moelle. Je commence à percevoir les vibrations de la montagne. Le K2 n'est pas un sommet. C'est un émetteur biologique. Je sors mon Zippo. Le métal colle à la peau de mon pouce. À côté de moi, le réservoir d'oxygène de Sterling fuit. *Pshhhhhh.* Le méthane libéré par la crevasse sature l'air. Mon bras droit tremble, secoué par des spasmes. Le symbiote sent l'intention. Ma propre main se retourne contre mon visage pour m'arracher le briquet. C'est une guerre civile cellulaire. — Je suis... l'épidémiologiste... je grogne. Et je... contrôle... l'épidémie. Je force mon pouce à agir. *Cric.* Une étincelle minuscule. L'explosion n'est pas un bruit, c'est une pression monumentale. Une gifle de feu qui m'écrase contre la paroi. Mes tympans volent en éclats. La chaleur est instantanée, sauvage. Je vois le corps de Sterling s'illuminer de l'intérieur avant de se volatiliser en shrapnels de verre. L'onde de choc me projette. Le plafond de la crevasse s'effondre. Des tonnes de névé m'ensevelissent. Le froid revient. Il est plus fort, privé de la résistance du symbiote calciné. Mon sang coule de nouveau. Rouge. Chaud. Liquide. Je regarde mes mains. Elles tremblent de froid, plus de spasmes. Le secret de 1959 est scellé sous un linceul de glace. Le compte à rebours arrive à zéro. Le froid n'est plus un ennemi. C'est une couverture. Zéro.

Cécité Blanche

Le vide. C’est la première sensation. Pas le froid, pas le hurlement du vent qui me siffle aux oreilles à travers un Gore-Tex devenu poreux, mais ce relâchement soudain dans la corde. Une absence de tension, obscène. Comme si la gravité venait de démissionner. Un à-coup sec, puis plus rien. Derrière moi, le brin de sept millimètres, une cordelette de secours dérisoire pour notre poids, ondule désormais mollement sur la glace bleue. Elle ressemble à un nerf arraché. Je m’arrête. Mes tempes cognent. Un martèlement sourd qui synchronise ma panique. L’air manque, et avec lui, la raison. Le blanc du décor se fragmente ; des taches d'encre grignotent les bords de ma vue, ne laissant qu'un étroit couloir de réalité. L’hypoxie ne joue plus avec mes nerfs, elle les dévore. — Halte ! Ma voix n’est qu’un craquement, aussitôt pulvérisé par la tempête. Le Whiteout est une prison de nacre. Il n’y a plus d’horizon, plus de pente, seulement ce tourbillon opaque qui réduit mon univers à un cercle de deux mètres. Je tire sur la corde. Elle remonte sans effort. Un mètre. Trois mètres. Le bout apparaît dans le faisceau erratique de ma frontale. Les fibres de nylon sont mâchées, effilochées. Une rupture de tension brutale. Là où Miller aurait dû se trouver, il n’y a que le blizzard. Pas un cri. La montagne vient de le gober en silence. Je sens un spasme dans mon diaphragme, une constriction de la gorge qui m'empêche d'avaler. Ce n'est pas seulement l'altitude. C'est l'odeur. À huit mille mètres, l'air devrait être stérile, gelé, neutre. Pourtant, une effluve de terre grasse et de fleurs pourries s'insinue sous mon masque. Une moiteur biologique qui n'a rien à faire ici. L'ombre de Sterling déchire le blanc. Le groin de son masque à gaz pointe vers moi, inhumain. Il ne regarde pas ma main tendue, ni la corde morte. Il fixe la boîte scellée contre mes omoplates. Je sens le métal froid de l'artefact aspirer ma chaleur résiduelle à travers les couches d'isolation. — Miller est tombé, je crache. Le goût de cuivre — le sang de mes alvéoles qui lâchent — envahit ma bouche. Sterling s’approche. Ses narines battent contre le plastique de son masque. Il ne cille pas. — Miller est une statistique, dit-il. Sa voix est clinique, d'une stabilité qui me glace plus que le givre. Toi, tu es la porteuse. Avance. — Il y a peut-être un rebord, une chance de... — Il n'y a que le néant, Elena. Ne perds pas ton oxygène en sentiments. Il pose sa main sur mon épaule. Ce n'est pas un soutien, c'est une pression directionnelle. Sterling n'a plus l'air d'un homme ; il ressemble à un algorithme de profit poussé par un fanatisme froid. Je sens le vent s'engouffrer dans ma combinaison. Le virus polymère commence à transformer mon équipement en dentelle inutile. Je plante mon piolet. *Schlack.* La glace est dure comme de l'acier trempé. Nous reprenons la descente, un pas après l'autre, une agonie rythmée par le sifflement de nos valves. Chaque inspiration est une brûlure chimique. Soudain, le sol vibre. Une rupture de plaque. Je m'arrête net. À ma gauche, une forme émerge de la neige. Ce n'est pas un rocher. La géométrie est trop parfaite. Un cylindre métallique, rongé par une rouille impossible à cette température, gît dans une crevasse qui vient de s'entrouvrir. Le Purgatoire de Lénine. À côté du réservoir, une main. Une main gantée de cuir vieilli, figée dans un geste d'imploration. Ce n'est pas Miller. C'est un fantôme de 1959. Et dans cette main, une lanière reliée à une seconde boîte, identique à la mienne. Sterling s’avance, les narines battantes. — Ils en avaient deux, murmure-t-il. Les rapports mentaient. Ces imbéciles ont doublé la mise. — On ne touche à rien, Sterling. C’est une zone de danger biologique. L'odeur de putréfaction s'intensifie. Je sens des fourmillements électriques dans mes doigts, là où la gaine de myéline commence peut-être déjà à se désagréger sous l'assaut de l'agent pathogène. Sterling fait un pas de trop. La glace gémit. — Réfléchis, Elena. Une boîte pour le conseil. Une boîte pour moi. Je ne vais pas soigner, je vais réorganiser. — Tu ne régneras sur rien si on ne sort pas de ce nuage. La montagne tranche le débat. Un craquement sourd, profond, et la plaque se dérobe. Je me jette en arrière, ancrant mon piolet dans une section stable. La corde entre Sterling et moi se tend violemment, me labourant les hanches. Sterling bascule. Il pend au-dessus d'un bleu d'encre, ses jambes battant le vide. — Elena ! Tire ! Le magnat n'est plus qu'un vieillard effrayé. Mais je ne regarde pas son visage. Je regarde la corde de 7mm. Elle frotte contre une arête de glace tranchante. *Fritch. Fritch.* Le nylon cède fibre après fibre. En bas, dans l'obscurité de la crevasse, une lueur apparaît. Une incandescence chimique, un vert pâle, maladif, émane des débris soviétiques. La seconde boîte s'est brisée dans la chute. Une volute de vapeur fluorescente s'élève, portée par les courants ascendants. Elle enveloppe les bottes de Sterling, remonte le long de ses jambes comme une caresse organique. — Ne respire pas ! je hurle. Trop tard. La vapeur s'infiltre dans ses conduits. Je vois ses mains, désormais nues — il a perdu ses gants dans la secousse. La peau n'est pas blanche de gelure. Elle est marbrée de veines noires, saillantes, qui palpitent avec une régularité atroce. Une vascularisation forcée. — Tire... Elena... on peut être... éternels... Sa voix est une bouillie de fluides. Il ne veut plus que je le sauve. Il veut remonter pour me contaminer. Ses doigts griffet la paroi avec une force inhumaine. Ma main gauche tâtonne vers mon couteau de sécurité. Le métal froid est une promesse de libération. Je ne regarde pas ses yeux, qui ne sont déjà plus que des orbites d'ombre. Je regarde la dernière fibre de nylon. Je tranche. Le son est un simple *frip*. Sterling bascule en arrière, aspiré par la brume émeraude. Il ne crie pas. Il sombre dans son nouveau royaume. Je reste seule, suspendue à mon piolet, mes poumons hurlant pour une once d'air pur que la montagne me refuse. Le Whiteout se referme. Mais je ne suis pas sauvée. Une chaleur douce, envahissante, rampe sur mon mollet, là où Sterling m'a griffée avant de tomber. Une silhouette émerge du blizzard à cinquante mètres. Un marcheur de 1959, voûté, portant un piolet de bois. Il ne marche pas, il glisse, ignorant la physique de la pente. Mon sang tape contre mes tempes. *Boum. Boum.* Non, ce n'est plus mon cœur. C'est la boîte, dans mon dos, qui s'est mise à vibrer. Elle reconnaît la proximité de ses frères. Elle réclame l'ouverture. Je plante mes talons dans la glace. Le froid ne mord plus. Il invite. Ma vision se teinte définitivement de vert. La cécité blanche devient une clarté de poison. Je fais le premier pas vers la descente, mais je sais que je ne rejoindrai pas le camp de base. Le K2 ne rend jamais ce qu'il prend. Il le transforme. Et je sens déjà mes cellules réécrire mon histoire, une mutation à la fois, dans le silence éternel des cimes.

Hallucinations Collectives

L’oxygène n’est plus qu’un souvenir. Ma cage thoracique est un piège à loups qui se referme, les côtes broyant des poumons secs comme du parchemin. J’inspire. Rien. Juste une morsure de verre pilé dans la trachée. Mon cœur ne bat plus : il cogne contre mon sternum comme un prisonnier enragé dans une cellule de tôle. *Boum. Boum. Boum.* Le fracas du sang dans mes oreilles est un martèlement de marteaux-piqueurs qui noie le hurlement du blizzard contre la toile. Ma vision tunnel se rétracte. Les bords de mon champ visuel sont rongés par un noir huileux, mais au centre, les détails surgissent avec une netteté obscène. Je vois les bagues en or de Sterling et les étiquettes en cyrillique de la boîte soviétique comme si elles étaient à un millimètre de mes yeux. « Elena… » Mes cordes vocales claquent, sèches. Un sifflement de valve mal fermée. Je tourne la tête. Chaque millimètre de rotation m’arrache un hurlement muet. Mes vertèbres grincent comme du gravier. Sterling est assis sur un bidon de fuel, à deux mètres. Sa veste en Gore-Tex orange semble se liquéfier, se transformant sous mon regard en une vareuse de laine grise, saturée d’une odeur de graisse de fusil. La nécrose a dévoré les joues de Sterling, laissant des plaques de cuir noir qui s'effritent à chaque spasme. Ses mains — de longs doigts de cire jaune dont les ongles ont été arrachés — grattent le couvercle de la boîte de 1959. — Julian ? Il ne répond pas. Il manipule la relique. Le métal exhale un froid de tombe. L’odeur arrive, percutante : formol, ferraille oxydée et viande oubliée. Je tente de me redresser sur la croûte de permafrost qui tapisse le sol. Mes muscles sont de la bouillie, mes nerfs des fils électriques dénudés. — Ne… ne l’ouvrez pas. Ma main tâtonne. Mes doigts rencontrent un objet dur sur la dalle de schiste vitrifiée. Une boîte de conserve de 1959. Le matricule 1024 apparaît au centre de mon tunnel de vision, gravé à l'envers dans l'acier. Pourquoi est-elle là ? Le sol bascule. La tente s'arrache. Je ne suis plus à l'abri. Je suis sur la vire, à 8100 mètres. Le ciel est un miroir d'azote noir qui dévore les étoiles. Devant moi, une colonne d’hommes avance. Sacs en toile de jute, cordes de chanvre rigides comme des barres de fer. Leurs pas ne laissent aucune trace dans la poudreuse. L’un d’eux s’arrête. Il n’a plus de nez, juste un trou sombre où le givre s’est accumulé. Il tend une main de cuir pelé. Dans sa paume, une fiole scellée à la cire rouge. — La rédemption, murmure-t-il. Je reviens à la réalité d’un coup de fouet. Sterling est penché sur moi. Ses doigts serrent mon épaule. La douleur est une pointe électrique qui remonte jusqu’à ma mâchoire. — Le virus, Elena. Regardez-le. Il respire. Le couvercle est entrouvert. Une lueur violacée s’en échappe. C’est l’hypoxie. L’œdème cérébral transforme mes neurones en éponges gorgées de liquide. Pourtant, je l’entends. Un battement. Rythmique. *Thump… Thump… Thump…* — Vous voyez leur visage ? demande Sterling. Son regard est une ligne de feu dans le gris de la tente. Ils attendent que nous les ramenions. La fermeture Éclair est entrouverte. Un œil bleu délavé, sans paupière, me fixe par l’interstice. Le mort de 1959 est là, son front pétrifié appuyé contre le nylon. Ma main se referme sur le scalpel dans ma poche. Je sens les crans antidérapants qui mordent la pulpe de mon pouce. — Sterling, reculez. À sa gauche, un officier soviétique lui chuchote à l’oreille. Le spectre tient une seringue en métal. — Il a peur, Elena, dit l’officier. Sa voix est un sifflement d'oxygène qui fuit d'une bouteille percée. Mais toi… tu sais. C’est le secret de la persistance. Ma main tremble. Le scalpel tape contre mon genou. *Ting. Ting.* Un bruit de cloche funèbre. Des taches de sang noir souillent le sol. Ce pétrole humain s’échappe de mes sinus pressurisés. — Ce n’est pas un remède, Sterling. C’est une extinction. — L’extinction est une porte. Il tend la main. Derrière lui, le mort de 1959 glisse une main bleue, translucide, sur l'épaule de Sterling. Je pousse sur mes jambes. La douleur est une explosion de TNT dans mes genoux. Je m'effondre. Mon visage frappe le sol gelé. L’odeur change : ozone et mort ancienne. Une fiole de verre roule sur le sol. Des filaments noirs s'y agitent comme des vers. — Non ! Sterling s'agenouille. Son visage est une caricature de démence. On entend des doigts gratter la toile. *Scratch. Scratch.* Comme des rats géants. Mon mentor est là, dans un coin. La peau pelée par les produits chimiques. — Tu les as laissés sortir, Elena. Je rampe. Chaque centimètre est une ascension de l'Everest. Je saisis sa cheville. C’est dur comme de la pierre. Sterling me donne un coup de pied. Je roule contre les bouteilles d'oxygène vides. Le son est celui d'un gong monstrueux dans ma moelle épinière. Le temps se dilate. Je vois les molécules d’air, des cristaux de givre portant des fragments de code génétique soviétique. Ils entrent en moi. Mon système nerveux se synchronise avec la vibration infrasonore de la roche. Une chaleur anormale propage une onde de choc dans ma poitrine. Mes mitochondries sont démantelées et reconstruites selon un schéma de résistance au gel. — Elena, regarde-moi. Sterling tient la fiole. Il sourit. Ses dents sont jaunes, déchaussées. — Nous allons vivre pour toujours. Dans le sommet. Il porte la fiole à ses lèvres pour briser le sceau. Le tunnel se referme. Il ne reste qu’un point de lumière : Sterling et le verre. Je serre le manche du scalpel. Plus d'oxygène pour avoir peur. Juste l'instinct. Je rassemble une étincelle de volonté pure. Le scalpel au sol n'est plus qu'un jouet de métal inutile. Mes nouveaux ongles, sombres comme de l'obsidienne, promettent des coupes plus nettes. Le vent arrache un pan de nylon. Le froid du K2 s'engouffre, assassin. Dans la lumière vacillante, je vois le colonel Volkov poser sa main sur celle de Sterling pour l'aider. *Tic.* La cire rouge craque. *Tac.* Je bondis. La sensation de l’acier qui s’enfonce dans le cuir bouilli est la dernière chose réelle. Le goût métallique du sang envahit ma bouche. Trop chaud pour cet enfer. Le bruit dans mes oreilles change. Ce n'est plus mon cœur. C'est le battement de la montagne. *Thump. Thump.* Nous ne sommes plus cinq survivants. Nous sommes une armée d'ombres. La boîte est ouverte. L'apocalypse a le goût de la neige et de la rouille. L’acier a mordu dans la résistance élastique d'une vieille peau tannée par soixante ans de givre. Un cri se fragmente dans ma gorge. Je pèse sur Sterling. Ses doigts, des serres noueuses, sont verrouillés sur mon poignet. — Elena… murmure-t-il. Ce n’est pas sa voix. C’est un râle de fosse commune. Volkov se tient debout derrière lui. La plaque de peau nécrosée sur sa joue s’effrite comme du charbon. Il rit. Un rire sec, une toux de tuberculeux qui expulse des morceaux de poumons. — Trop tard. On transmute. Un coup de coude percute mon sternum. L’air quitte mon corps. Je vois l’officier de 1959 sceller chaque fiole avec ses propres larmes de rage. Je reviens à moi, visage contre la glace. Sterling est au-dessus de moi. Il se déplace avec la fluidité d’une ombre projetée. Il tient la fiole entre ses dents. La cire rouge tache son menton. — Regarde-les. Ils attendent. À côté du réchaud, deux alpinistes en coton déchiré, visages de givre bleu, attendent. Ma main rencontre le mousqueton d’un harnais de 59. 1-0-2-4. Le code. Trop tard. Je me redresse. Le sang noir trace deux sillons de vie sur ma peau. — Ne fais pas ça. C’est le froid qui dévore le temps. Il retire la fiole. Sa gencive se rétracte, révélant l’os de la mâchoire. — Cette boîte… c'est le commencement. Il tire sur le bouchon. Craquement d'os. Le silence se fige. Une vapeur violacée rampe, huileuse, refusant de se mélanger à l’air. Elle s’écoule vers le sol. Volkov tend une main décharnée. Je me jette en avant. Ma main se referme sur le goulot. Le verre est brûlant d'une réaction chimique déchaînée. Le liquide touche ma peau. Explosion. Chaque terminaison nerveuse s’illumine comme un filament de tungstène. Mes veines virent au noir, une encre de seiche qui remonte vers mon cœur. Sterling lâche prise, les yeux écarquillés d’adoration. — L'hôte parfaite. Je tombe à genoux. Je flotte dans un océan de souvenirs soviétiques. Laboratoires enterrés. Cuves d'acier. Le virus est une archive biologique qui se réécrit dans ma chair. Je regarde ma main. Les engelures ont disparu. La peau est un blanc de porcelaine parcouru de filaments sombres. Je ne sens plus le froid. L’air me semble épais et nourrissant. — Elena ? Miller est là, son piolet à la main. Il tremble. L'acier vibre. Je souris avec des muscles qui obéissent à une nouvelle logique. — Elena est restée dans la crevasse. Je me tourne. Mes pupilles occupent tout l'espace de mes iris. Miller recule. Je vois la trajectoire de son coup avant qu'il ne bouge. Sa lenteur est une insulte. — Qu'est-ce que tu as fait à Sterling ? Le corps du milliardaire attend la transition. La cire rouge palpite sur son menton. — Je lui ai donné ce qu'il a acheté. Je bondis. Ce n'est plus une attaque, c'est une étreinte. Le goût métallique du sang est le carburant de la nouvelle ère. Le K2 frissonne. Le dernier sommet est un point de bascule. L'apocalypse a mes yeux. Le piolet de Miller fend l'air, une traînée d'argent sale. Je pivote. L’air glacé entre dans mes poumons comme des lames de rasoir. Mon épaule percute son plexus. Craquement sec d'une branche de pin. Miller s'effondre, mais mes doigts s'enfoncent dans sa parka. Le tissu hurle. Une ombre bouge. Le fantôme de 1959 tient sa propre fiole. Ils sont là. Miller me frappe au visage. Je ne sens pas la lésion, je sens l'opportunité. Je saisis son poignet. — Le froid n'est plus l'ennemi. C'est le conservateur. Je le plaque au sol. La neige gémit. La crevasse est juste là, une gueule d'ombre. Sterling s'agite, sa peau se liquéfiant pour laisser place au nouveau. Miller essaie de dire quelque chose. Un langage de singe mourant. Le vent arrache les derniers piquets. La tente s'effondre. Ma vision thermique s'active. Miller est une masse orange qui s'étiole. Les Soviétiques sont des trous noirs. Miller plante un couteau dans mon triceps. Je retire la lame. Mon sang noir s'agglutine autour de l'acier pour le digérer. — Ton outil est périmé. Le sol se dérobe. Une corniche cède. Je vois chaque flocon de neige s'immobiliser dans l'air, des bijoux de mort. Je rattrape Miller par son baudrier. Nous pendons au-dessus du vide. Mon reflet dans ses lunettes est monstrueux. Fentes verticales. Gencives noircies. — Pourquoi me sauves-tu ? — Tu es le conteneur. Sterling est l'expérience. Je suis la gardienne. Je le remonte comme un seau d'eau légère. Le virus me parle en séquences protéinées. *Adaptation. Transmission.* Je marche vers la boîte. Le métal vibre d'un bourdonnement basse fréquence. Les fractales de givre dessinent des motifs impossibles. Je pose ma main sur le levier. La cire rouge bouillonne. — Elena, non ! Je tourne le levier. Déclic. Guillotine. Le gaz pourpre s'échappe, s'enroulant autour de nous. Miller s'effondre en se tenant la gorge. Il dit merci dans une fréquence que je comprends enfin. Ma peau tombe par lambeaux, révélant une structure de bleu cristallin. Je suis le sommet. Les morts de 1959 commencent à marcher. Ils descendent vers les vallées. Le froid descend avec eux. Je ferme les yeux. Le tic-tac s'arrête. Le chronomètre marque zéro. Miller se relève à mes côtés. Il attend. Sterling est une silhouette massive. Les cinq de 1959 ferment la marche. Huit cavaliers d'un nouveau genre. — On descend. Ma voix déclenche l'avalanche finale. Chaque grain de neige est un porteur. Le monde va devenir pur. Le monde va devenir froid. La nouvelle ère commence dans le silence de la zone de la mort. Je fais le premier pas. La glace m'obéit. Je sens les cœurs affolés des villes, loin en bas. Nous arrivons. La neige est rouge. Une pluie de cire qui scelle le destin. Le K2 s'efface. Le secret marche sur deux jambes. L'humanité était une fièvre. Nous sommes le remède. Et le remède est glacial.

La Morsure

Inspirer. Expirer. Rien. Le vide. Un trou noir dans la poitrine. L’air à 8000 mètres est une insulte acide qui brûle les alvéoles. Mes poumons sont des sacs de papier froissé. Sterling broie mon collet en Gore-Tex Pro. Ses doigts ont la rigidité de l’acier cryogénique. Odeur de menthe artificielle et de bile contre ma visière. Ses pupilles sont des points d’épingle noirs, dévorées par l’adrénaline de synthèse. Il ne tremble pas. Le vent hurle, métal qu’on déchire. L’altitude liquéfie le cerveau. Il s’en moque. Il est dans une fureur chimique. — Donne-le-moi. Sa voix est un râle sec. Ma tempe cogne. *Boum-boum.* Un marteau-pilon. Ma main droite griffe la neige durcie. Glace vive. Piège bleu. Mes doigts engourdis butent sur le manche texturé du piolet. Le caoutchouc offre une ancre. Sous ma combinaison, contre mes côtes, le carnet soviétique pèse une tonne. Un bloc de gel qui me brûle la peau. Relique de 1959. Elle ne redescendra pas. Sterling écrase son genou sur mon plexus. L’air siffle hors de moi. Vision tunnel. Les bords se consument. Un détail absurde saute aux yeux : une couture défaite sur son gant. Un fil de nylon danse dans la tempête. Une faille. — Tu... vas... crever ici, Julian. Chaque mot coûte une minute de vie. Ma main verrouille le piolet. Je sens la pointe mordre la croûte. Instinct de rat acculé. Je bascule le bassin. Sec. Il flanche. L’ouverture. Je lève le bras. Plomb pur. Mon épaule irradie une douleur électrique jusqu’à la nuque. Je frappe. Le métal percute la chair. Un *crunch* mou. Le tissu technique se déchire. La pointe a mordu le deltoïde, juste au-dessus de l'articulation. Le cri de Sterling se perd dans le hurlement du K2. Le sifflement d'une turbine qui lâche. Il recule, les crampons crissant sur la glace bleue. Le sang — noir sous ce crépuscule éternel — perle et gèle instantanément. Des rubis sur la neige. Je me redresse. Vision oscillante. Le sol est une plaque de glace ivre. L'odeur de rouille remonte des crevasses. Près de ma botte, un débris émerge : un morceau de réchaud soviétique rongé par soixante ans d'oxydation. Un présage. Sterling plaque sa main sur la plaie. Yeux injectés. Il fixe mon ventre, là où le carnet brûle. — Tu ne comprends pas... Elena... C'est la fin de la flétrissure. La fin de la peur. Il fait un pas. Mouvements saccadés. Mécaniques. L'adrénaline masque la douleur, mais les tissus sont en lambeaux. Il sort un couteau de survie de sa poche de cuisse. Lame grise. Dent de requin dans ce désert vertical. L'hypoxie délire. Mon mentor, visage mangé par les engelures, murmure : *Ne lâche jamais le virus, Elena. Le vivant est une prison dont on ne doit pas donner la clé.* Une rafale frappe. Cristaux de glace contre la visière. Je baisse la tête. Bruit de moteur d'avion à bout de souffle. Sterling a réduit la distance. Deux mètres. Ses crampons mordent avec une régularité de prédateur. Je recule. Mon talon bute contre une dent de granit. Je tombe. Dos contre le roc. Explosion blanche derrière les paupières. Sterling lève son couteau contre le ciel d'encre. Silhouette de divinité déchue. — Le carnet. Maintenant. Je serre le manche du piolet. Sueur gelée dans le cou. Morsure de glace. Goût de fer et de sang dans la bouche. Langue mordue dans la chute. — Viens le chercher, sale débris. Il bondit. Je pivote. La lame déchire ma capuche. Le froid mord ma joue à vif. Peau craquée. J'utilise son élan. Je plante la pointe de mon crampon droit dans son genou valide. L'os cède. Détonation dans le silence. Sterling s'effondre. Il glisse vers le vide, griffant la paroi. Son couteau disparaît dans l'abîme. Il s'arrête à quelques centimètres du néant. Miracle de friction. — C'est... fini. Il tourne la tête. Haine lucide. — Rien n'est fini. On ne descend pas... vivant. On retarde... l'échéance. Il a raison. Le ciel se referme. Couvercle de cercueil. La température chute. Le K2 veut ses statues. Je me lève, jambes de coton. Sous Sterling, la glace est translucide. Un visage humain apparaît sous la couche de gel. Yeux grands ouverts. Expédition de 1959. — Tu vois ? On est... en famille. Je recule. Je dois trouver la grotte de glace. Cinquante mètres au nord-ouest. Je marche. Chaque pas est une victoire contre la pesanteur. Derrière, Sterling rampe. Ongles sur un tableau noir. Soudain, mon pied heurte un métal enfoui. Boîte de munitions soviétique. Cylindres de verre brisés. Odeur d'ozone et de mort ancienne. Le passé attendait que la température soit assez basse pour mordre au sang. L'aiguille de l'oxymètre oscille dans le rouge. Quinze minutes. Sterling se redresse. L'adrénaline artificielle le transforme en aberration. Il bondit encore. Poids mort multiplié par l'inertie. On bascule. Il écrase ma cage thoracique. Une côte fléchit. Craquement interne. Douleur électrique. Sterling frappe mon visage. Le plastique du masque craque. Le joint d'étanchéité lâche. *Sifflement.* L'air à -40°C s'engouffre. Spasme de noyée. Ma main verrouille le caoutchouc du piolet. Je frappe vers le haut. Force de la terreur. La pointe entre sous sa clavicule. *Thwack.* Le sang jaillit. Noir. Tache d'encre fumante. — On... descend... ensemble. Il bascule vers le vide. Il m'entraîne. Je griffe la glace. Ongles arrachés. Je lâche le piolet. Sterling vacille, entraîné par l'outil fiché dans son épaule. Coup de crampon dans son plexus. Duvet qui vole. Il lâche prise. Il glisse lentement vers l'ombre. Je rampe vers la grotte. Un cadavre est assis à l'entrée. Uniforme à l'étoile rouge. Il garde une boîte scellée à la cire rouge. *Cinq minutes.* Ma vision se ferme. Sterling réapparaît à l'entrée. Poigne de fer sur ma cheville. Visage réduit à une plaie. Le gaz jaune s'échappe de la boîte du soldat. La cire bout. Ozone. Fin des temps. Sterling veut l'immortalité. Je ne frappe pas l'homme. Je frappe la valve de la boîte. *BANG.* Onde de choc. Givre instantané. Sterling se fige, recouvert de cristaux ambrés. Je ne sens plus le froid. Mes mains sont marbrées de veines dorées. Ça pulse. Je regarde le carnet. Débris inutile. Je le lâche. Il tourbillonne dans le vide, colombe de papier noir. Je n'ai plus besoin de notes. Je suis la connaissance. Le soldat soviétique me tend la main. — *Poyekhali.* Je me lève. Je n'ai plus besoin d'oxygène. J'inspire le vide. Je ne m'étouffe pas. Je commence la descente vers les autres. Je leur apporte quelque chose de permanent. La morsure est terminée. Le monde va payer les intérêts.

Le Vide Intérieur

L’oxygène n’est plus qu’un souvenir. Ici, à 8 000 mètres, l’air est une meule de pierre qui broie mes alvéoles. Chaque inspiration est un coup de poignard givré. Dans la pénombre de la carlingue éventrée de l’avion soviétique — ce cercueil de duralumin riveté qui nous sert d’abri contre le hurlement du K2 — ma lampe frontale vacille. Le froid dévore l’énergie, les piles comme les muscles. Le Kevlar craque. Un froid de rasoir entre dans ma cuisse. Je regarde : la jambière de l’avion est plantée dans ma viande. Je devrais hurler. La douleur devrait être un brasier. Mais il n’y a rien. Juste une pression sourde, une viscosité nouvelle dans l’articulation. Mes doigts, engourdis dans des sous-gants de soie poisseux, tremblent violemment. Je saisis le couteau de survie. Le crissement de la lame sur le textile technique sonne comme un cri. Je découpe. La couche thermique cède avec un bruit de parchemin sec. Je m’attends au rouge. Au jaillissement chaud. Je m’attends à l’hémorragie qui signerait mon arrêt de mort. Mais le rouge ne vient pas. Ma vision se fragmente. Des mouches volantes noires saturent mon vitré. La fente béante dans ma chair, juste au-dessus du genou, ressemble à une faille géologique. Les bords sont blancs, exsangues. Au milieu, nichée dans la profondeur du muscle sectionné, une gelée violacée palpite. Une substance de bitume liquide, une confiture rance qui remplace les cellules. Un goût de pétrole remonte dans ma gorge. Le sang ne coule plus parce qu'il n'y a plus de sang. Le pathogène soviétique colonise mon système pour en faire un circuit fermé. — Elena… La voix de Sterling est un râle de vieux cuir. Il est là, adossé à une caisse de munitions à l’étoile rouge. Un étirement de lèvres sur des gencives noircies tente de mimer un sourire. Un réflexe moteur, pas de la joie. — Ne touche pas à ça, murmure-t-il. C’est la vie qui n’a pas besoin d’air. Le manomètre fixé à la conduite hydraulique vibre contre la paroi. Son aiguille est bloquée sur "pression critique" depuis 1959. Sous la tension atmosphérique, le verre se fissure dans un tintement cristallin. C’est le signal. Je remarque alors les empreintes de bottes en feutre et cuir sur le sol givré. Des traces fraîches. Le modèle standard des troupes de montagne soviétiques. Il y a quelqu'un d'autre ici. Ou quelque chose qui marche encore après soixante ans. Ma cage thoracique est immobile. Je n'ai pas pris d'inspiration depuis une minute. L’angoisse persiste, mais le besoin chimique d'oxygène a disparu. Une faim de transmission me tord les entrailles. Ce n'est plus une réflexion, c'est un impératif biologique. Je suis le vecteur. Une silhouette massive émerge de l’ombre du fuselage. Un anorak en toile épaisse, gris comme le granit. Pas de visage, juste une peau tannée tendue sur des os saillants. Dans les orbites, cette même gelée sombre brille d'une lueur phosphorescente. La sentinelle lève une pioche de bois et d'acier. Le mouvement est fluide, affranchi de la gravité. — Le projet... murmure la chose. Le son est celui de deux plaques de glace se frottant l'une contre l'autre. Sterling s’effondre. Ses poumons de vieillard sifflent comme des soufflets percés. Il tend des mains crochues vers ma plaie. — Donne-m'en, Elena. C'est en toi. Partage ce don. L'odeur de sa peur — une sueur aigre, humaine — m'agresse. Il est une machine à consommer du dioxygène, une erreur de l'évolution. La sentinelle pointe son doigt vers moi : — Elle... est l'Archive. Toi... tu es le déchet. L'avion bascule. Le glacier glisse. Le sol se dérobe. Sterling hurle, glisse vers la déchirure du fuselage et disparaît dans l'obscurité du puits bleu. Je reste debout. Mes pieds semblent soudés au duralumin. L'impact n'est pas un son, c'est une onde de choc qui traverse ma colonne vertébrale. *Trauma thoracique : majeur. Section fémorale : complète. Réparation : immédiate.* Je rampe hors de l’épave coincée dans la crevasse. Mes articulations grincent avec un rythme industriel. Larsen, l'ange en Gore-Tex orange, descend en rappel. Sa lampe frontale balaie mon visage de marbre gris. — Elena ? On va vous sortir de là. Il tend une main. Je sens l’impulsion électrique. Une faim de transmission. Larsen recule, voit la mélasse noire qui scelle mes blessures. — Central, ici Larsen. L'état de la survivante est anormal. Ses blessures... on dirait de la résine. — Ramenez la boîte ! hurle la radio. Sterling veut la boîte ! Je me lève. Mes vertèbres craquent comme des branches sèches. Ma bouche s'entrouvre, libérant une brume grise, lourde, chargée de spores. Larsen porte la main à son cou. Il suffoque. Sa visière se trouble. Je saisis le câble de rappel à mains nues. Le métal me brûle la paume, mais le rapport d'autopsie interne est clair : *Nécrose cutanée : nulle. Densité fibreuse : optimale.* Je grimpe. Au sommet, le plateau est un enfer blanc. Sterling m’attend sous son dôme de plastique. Il est vieux, fragile. Ses yeux sont avides. — Posez la boîte ! ordonne un garde. Le premier coup de feu me frappe au sternum. L'impact est une information abstraite. Je ne saigne pas. La gelée noire colmate. Je continue d'avancer. Un deuxième chargeur se vide. Des éclats de ma propre chair de polymère tachetent la neige, infectant le sol. — Regardez-moi, Sterling. Regardez la vie éternelle. La brume grise s'échappe de mes plaies ouvertes par les balles. Elle enveloppe les hélicoptères. Le métal des rotors se désagrège, rongé par l'acide biologique. Sterling tombe à genoux, ses doigts devenant des griffes de kératine sombre. Sa montre de luxe se fige. Le temps s'arrête. Tout est parfait. Tout est froid. Je sens le pathogène atteindre mon cerveau pour l'utiliser comme unité de calcul. Dans six heures, les vallées. Dans quarante-huit heures, le monde. Plus de friction. Plus d'entropie. Juste le silence organique. Je suis Elena. Je suis l'Archive. Et l'hiver ne s'arrêtera jamais.

Le Cimetière des Pics

Inhale. Exhale. L’air n'est plus de l'oxygène. C’est du verre pilé qui lacère les bronches. À 8000 mètres, le froid est une morsure de prédateur nichée au fond des alvéoles. Chaque mouvement coûte un prix exorbitant en ATP, en sang, en volonté. Mes doigts sont des morceaux de bois mort sous trois couches de Gore-Tex. Je ne les sens plus. Je sens seulement la pulsation. Ce marteau-piqueur sourd dans mes tempes qui scande le décompte. *Boum-clac.* Le cœur. *Sifflement.* Le vent. Le piolet s’ancre dans la glace bleue. Cri cristallin. Verre brisé. Mes crampons grincent sur ce miroir vertical poli par des millénaires de blizzard. Vision tunnel. Je ne vois que les dix centimètres de glace devant mon masque embué. La sueur gèle sur mes sourcils. Des aiguilles piquent mes paupières. Ne pas cligner des yeux. S’arrêter, c’est inviter l’anesthésie du gel à sceller les articulations. Derrière moi, le râle de Julian Sterling. Un soufflet percé. Le milliardaire s’accroche avec une ténacité de parasite. Il ne cherche pas le sommet. Il cherche ce qui gît dans la cicatrice de la montagne. Le relief change. La pente s'adoucit. Le vent redouble de violence, hurle à travers les arêtes comme un orchestre de métal. La visibilité tombe à deux mètres. Puis, une forme géométrique, absurde dans ce chaos. Une aile. L'aluminium est déchiqueté, tordu par des mains de géant. La carcasse du Lisunov Li-2 soviétique de 1959 émerge du givre. Un squelette de métal gris recraché par le glacier. La rouille forme des traînées violacées. Du sang chimique. L'odeur me frappe : ozone, kérosène gelé, camphre organique. La mort ancienne a un parfum de cave humide. Mes bottes frappent un objet dur. Un crâne. Enchâssé dans un bonnet de cuir, les orbites tournées vers le ciel noir de l'espace. L'os a l'éclat de l'ivoire. Je progresse. Mon cœur cogne contre mes côtes pour briser la cage. Ils sont là. Le Cimetière des Pics. Sept membres d'équipage. Figés dans le zéro absolu. Regroupés en cercle, à genoux dans la neige durcie, face à une carcasse ouverte. Leurs uniformes sont en lambeaux. Des peaux tannées, tendues sur des os fragiles. Posture de prière fanatique ? Non. Strangulation mutuelle. Ils se sont entre-tués pour ne pas sortir d'ici. Je gratte la couche de givre sur le fuselage. Le bruit est strident. La peinture s'écaille, révélant des lettres cyrilliques. Des griffures frénétiques dans le duralumin. *Projet Moros. Nous ne sauvons pas des vies. Nous conservons l'horreur. Ne pas ouvrir. Dieu a quitté cet endroit le premier.* — Qu’est-ce qui est écrit ? aboie Sterling. Sa voix est un craquement de parchemin. Il me bouscule. Ses yeux sont injectés de sang. Un animal acculé. Il fixe la boîte en acier brossé au centre du cercle. — Un avertissement, Julian. Regardez leurs mains. Les phalanges sont fusionnées. Une croissance osseuse exubérante, comme du corail, lie leurs doigts. Le pathogène a transmuté ces hommes avant de les figer. Un frisson parcourt mon échine. Le goût métallique du sang envahit ma bouche. Je saigne du nez. L’air est trop rare. Ma vision se rétrécit. 90 secondes avant le noir. Je rampe vers le poste de pilotage. Des documents jonchent le sol. Dates. 1958. 1959. Des chiffres de fièvre impossibles : 44°C. À ce stade, le cerveau bout. Les protéines coagulent. Pourtant, la note en marge dit : *Régénération*. Ils ne mouraient pas. Ils changeaient. — La boîte… Elena. Pas une cure… une porte. Mon sang… des milliards. Sterling parle par saccades. L'effort de prononcer chaque mot fracture son souffle. Il lève son arme. Un objet noir, mat, lourd comme la montagne. Son index se crispe. À cette altitude, une balle dans le poumon est une condamnation sans appel. — Vous ne comprenez pas, Julian… ma voix est un sifflement. Ce n'est pas une cure. C'est une prison. Ils se sont mis à genoux pour demander pardon. Pas pour adorer. Regardez le métal. La rouille violette pulse. Elle ne ronge pas l'avion, elle le remplace. Le virus est une faim. Il consomme l'organique, puis l'inerte. Un craquement sourd. Le glacier calibre. La carcasse oscille. Le K2 ne veut pas de nous. La glace sous l'autel se fissure. Un réseau de veines bleues s'étend avec une vitesse terrifiante. — NON ! hurle Sterling. Il se jette en avant. Il ignore la fragilité de la plaque de glace suspendue au-dessus de trois mille mètres de vide. Mon cerveau hurle : *Fuis. Descends.* Mais le souvenir de mon mentor se liquéfiant dans l'autoclave me cloue sur place. Je ne le laisserai pas libérer ce qui dort ici. Ma main se resserre sur le piolet. Le métal brûle ma paume à travers le gant. Le vent s'engouffre dans la cabine déchirée. Sifflement de flûte démoniaque. Les cadavres vibrent. Leurs os s'entrechoquent. Bruit de castagnettes macabres. Sterling lève son arme. Son pied glisse sur une plaque de givre. Il tombe. Ma chance. Mes muscles crient grâce. Poumons en feu. Le temps s'étire. Chaque milliseconde est décomposée par la peur. Je vois la poussière de glace flotter. Immobile. Je vois la sueur de Sterling s'envoler de son front. Je me jette vers l'autel. Je pousse le bloc de glace. Je le précipite dans l'abîme. Le coup de feu part. Un claquement sec. Je ne sens rien. La douleur est une passagère lente ici-haut. Seule la chaleur du sang qui imbibe mon duvet m'indique que la balle a touché. Je titube. Le piolet frappe l'autel. *Craaac.* La fissure s'élargit. Le bloc contenant la boîte se détache. Il bascule. Le visage de Sterling s'effondre. Sa quête d'immortalité disparaît dans le blanc absolu. Je m'écroule. La neige est rouge. Mes yeux se fixent sur les lettres gravées. *Dieu a quitté cet endroit le premier.* Je ferme les yeux. Le bruit de mon sang est un océan. Calme. Glacé. Le compte à rebours s'est arrêté. Mais la montagne, elle, continue de respirer. Son souffle de métal vient de se refermer sur moi. Ma jambe est une colonne de plomb liquide. La brûlure de la balle devient une morsure thermique. Je rampe. Mes gants s'accrochent à la neige vitrifiée. Chaque traction arrache un gémissement à mes poumons. Sterling est à dix mètres. Il boite. Un dieu déchu dans une armure high-tech. Il regarde la pente où la boîte a disparu. Mon crâne va exploser. Une pulsation violette derrière les orbites. Je regarde ma blessure. La peau est déchiquetée. Au milieu du sang rouge, des lignes violettes. Des veines qui ne sont pas les miennes. Elles remontent vers mon genou. Le parasite ne veut pas me tuer. Il veut m'emmener en bas. Cheval de Troie. Une ombre bouge dans la neige. Une veste rouge vif. Un mercenaire de Sterling. Il lève son fusil à lunette. Le point rouge du laser danse sur ma poitrine. Juste sur le flacon que j'ai récupéré dans les débris. Le coup de feu claque. Je ne sens pas la balle. Je vois le projectile fendre l'air au ralenti. Mon corps bouge avant mon cerveau. Torsion brutale. Inhumaine. La balle siffle à un millimètre de mon oreille. Je me relève. Ma jambe cassée ne me fait plus mal. Elle est rigide comme un pilier d'acier. Mes poumons n'ont plus besoin d'air. Je fonce vers le tireur. Mes pas ne s'enfoncent pas dans la neige. Je cours sur la glace vive. La chasse commence. Et ce n'est pas moi la proie.

Dernier Souffle

Inspiration. Vide. Expiration. Rien. Le papier de verre de ma gorge s’embrase à chaque mouvement d’air. Le masque en silicone me bouffe le visage, une ventouse glacée qui n'aspire plus que mon propre gaz carbonique. L’aiguille du manomètre est bloquée sur le zéro, une flèche rouge pointée vers ma tombe. L’oxygène est mort. Je m'appelle Elena. Et je sens mes cellules se cristalliser sous l'effet du gel. Dans le halo tremblant de ma frontale, les cristaux de givre flottent, suspendus dans un air trop mince pour les porter. À ma gauche, Julian Sterling ressemble à une carcasse de scarabée articulée dans son Gore-Tex noir. Il ne bouge plus, mais son regard filtre à travers les reflets de ses lunettes : un jaune fiévreux, celui d'un prédateur en fin de race. À soixante-dix ans, la peur de crever lui donne une motricité de pantin électrique. — Elena… ouvre… Sa voix n’est qu’un sifflement de gorge tranchée. Il économise les batteries de sa radio. Ou alors il ne veut pas que le troisième entende. Klaus. Le guide est prostré dans le coin de la tente, là où la paroi s’est déchirée sous l’assaut du vent. La neige s’engouffre par la fente, fine comme du sel, recouvrant ses bottes. Klaus ne sent plus ses pieds. Sous ses gants, ses doigts ont la teinte de la cire de bougie, ce gris-bleu qui annonce la nécrose. Le néocortex abdique devant le tronc cérébral. Mon propre sang cogne contre mes tempes, un marteau de forge dont chaque coup irradie jusqu’à mes gencives. Le goût métallique du sang inonde ma bouche. Œdème pulmonaire. Mes alvéoles éclatent une à une. Je rampe vers la boîte. Elle est là, posée entre nous, vestige d’acier piqué de corrosion brune. Les scellés en plomb soviétique sont intacts. Une étoile rouge semble me narguer sous la croûte de glace. À l’intérieur, le secret de Sterling. Mon purgatoire. Ma main gantée tremble. Je fixe la vis foirée sur le coin supérieur droit. Un détail insignifiant. Une encoche comblée par une graisse noirâtre, vieille de soixante ans. Ou peut-être le premier signe que le contenant n'est plus hermétique. — Touche pas… hoquète Sterling. Il lève son piolet. Le pic en acier chrome-molybdène luit d'un éclat bleuâtre. À cette altitude, une éraflure suffit. On ne guérit pas à 8000 mètres. On devient une statue de viande. — On va mourir, Julian, je crache. — Pas moi. Le sérum… Il délire. Le "Projet Chronos". Le "Vostok-7". Les données s'injectent dans mon cerveau par flashs traumatisants. Ce n'est pas un vaccin. Klaus émet un gémissement guttural et bascule en avant. Sa tête percute le sol gelé avec un bruit sourd de pastèque posée sur du béton. Ses bras restent le long du corps, pétrifiés. — Klaus ! Je tente de me propulser. Mes quadriceps hurlent, du plomb fondu coule dans mes fibres. Je m'effondre. Mon menton percute le bord de la boîte soviétique. La douleur est une explosion blanche. Et puis, l'odeur. Ozone. Cave humide. Puanteur sucrée qui se fraie un chemin malgré les filtres de mon masque. La vis foirée a sauté. Une bulle de gaz minuscule s'en échappe, une distorsion infime dans l'air saturé de givre. Sterling plonge son visage au-dessus de l'orifice. Il aspire la mort comme s'il s'agissait de l'air des Alpes. Son dos se cambre en un arc inhumain. Ses bottes martèlent frénétiquement la glace. — Julian ! Je me jette sur lui. Son corps est une fournaise biologique qui défie les -40°C. Il me repousse avec une force décuplée. Une main se referme sur mon cou. Le monde devient gris. Dans ma vision tunnel, je vois Klaus relever la tête. Ses yeux sont injectés de sang, les vaisseaux ayant explosé simultanément. L'air devient épais, huileux. Sterling arrache son masque. — Regarde… Elena… Sous la lumière de ma frontale, le visage de Sterling se fissure. Sous la gencive qui s'arrache, l'ivoire jaillit, surnuméraire, bousculant les dents d'origine dans un cliquetis de porcelaine brisée. Sa peau se liquéfie et se reforme en un rose de viande crue, une nécrose vivante. Il ne rajeunit pas. Il mute. Je recule en titubant. Mes mains rencontrent une bouteille d'essence pour le réchaud, renversée. Le liquide incolore rampe vers la boîte. L'odeur du pétrole s'hybride à celle du virus, le "Zarya". L'Aurore. Ce n'est pas une arme, c'est un résculpteur cellulaire. — J’ai… faim, articule Sterling. Ce n'est plus la voix d'un milliardaire, mais le grognement d'une bête née après soixante ans d'hibernation. La logique s'éteint. Court-circuit. Plus de glucose, plus de dioxygène. Il ne reste qu'une pulsion de reptile, poisseuse et primitive : durer. Je saisis la bouteille d'essence. Sterling est à un mètre. L'odeur de sa peau neuve est celle du laboratoire où mon mentor est mort. — Arrière ! Je lance la bouteille sur le réchaud. L'étincelle transforme le tombeau en brasier bleu. Le nylon de la tente fond en larmes de napalm. Klaus, transformé en torche humaine, reste immobile. Il se laisse purifier. Sterling rugit, protégeant son visage avec des doigts devenus des griffes d'obsidienne. La paroi de la tente explose sous une rafale à 160 km/h. Le feu est soufflé. Noir absolu. Froid sidéral. Je suis projetée contre la glace, la boîte serrée contre moi. Ma combinaison est déchirée, mais mon sang infecté bout pour maintenir ma température. Je vois Sterling debout. La tente a disparu. Il ne reste que le plancher de glace et, dans le rideau de neige, une ombre immense qui attend. — Ils attendent, murmure Sterling. Les gardiens de 1959. Ils ne sont jamais repartis. L'ombre fait un pas. Un mouvement trop fluide pour être humain. — Donne-moi la boîte, Elena. Je peux devenir éternel. — Tu n'iras nulle part. Je me lève. Mes jambes sont des piliers de fer. Je ne veux pas sauver l'humanité ; je veux dévorer la concurrence. Je percute Sterling aux reins. Nous basculons. Chute de trois mille mètres dans le couloir de neige. Chocs sourds. Glace qui lacère. L'os de mon bras gauche se rompt : une simple information technique. Nous stoppons sur une vire étroite. Sterling est empalé sur une saillie rocheuse, son sang noir fumant sur le gel. La boîte gît dans une crevasse, ouverte. Un fragment de chair rouge y palpite, conservé dans un liquide cryogénique qui s'évapore. Je rampe. Près de la boîte, un objet attire mon regard. Un piolet de 1959, rouillé, figé dans le temps. Sur le manche, une inscription gravée : *Elena V.* Le choc n'est pas psychologique, il est génétique. Le vertige me prend. Le virus n'est pas une arme, c'est un catalyseur temporel. Il compresse des millions d'années d'évolution en quelques heures. Les gardiens dans l'ombre, c'est nous. Des survivants transformés attendant du matériel frais. Le cycle est bouclé. Une main froide se pose sur mon épaule. L'ombre se penche. — Tu as enfin fini le travail, murmure la voix de mon mentor. Mes doigts s'allongent, les ongles deviennent des lames de diamant. Ma peau se change en carapace d'obsidienne. Je saisis le fragment de chair. Il se fond dans ma paume. Une chaleur divine m'envahit. Sterling pousse un dernier râle ; il n'était pas compatible. Le virus a besoin de la culpabilité pour se nourrir, d'une âme cherchant la rédemption pour la transformer en prédateur parfait. Je me lève et fais face à l'ombre. Elle me ressemble. Elle est ce que je serai dans une heure ou un siècle. — On descend ? je demande. L'ombre hoche la tête. Je commence la descente. Pas de cordes. Pas d'oxygène. Je suis le poison et le remède. Le piolet de 1959 mord la glace avec un bruit de cristal. Mon bras, renforcé par des filaments de carbone biologique, ne faiblit pas. Je passe devant le camp de base, vers ces tentes orange qui abritent Miller, le technicien de Sterling Global. Je sens son pouls à travers la toile. Miller boit son café, vérifie son baromètre marqué du logo du complot. Il ne sait pas que le temps est mort. Je déchire le nylon. Miller recule, ses yeux se fixant sur mes pupilles qui ne sont plus que des nappes de rubis sombre. — Elena ? balbutie-t-il. Sterling ? — Le monde est déjà à moi, Julian, murmurais-je à l'absent, avant de me tourner vers Miller. Je ne l'attaque pas. J'expire simplement dans son visage. Un nuage de vapeur bleutée s'engouffre dans ses pores. Il tombe à genoux, son visage virant au gris anthracite, ses veines pulsant d'un noir d'encre. — Bienvenue dans le futur, Miller. Je me redresse sur l'éperon rocheux. Je regarde les lumières de Skardu, tout en bas. Des milliers de cœurs qui battent. Des milliers de poumons qui aspirent l'air avec une insouciance condamnée. Je jette la boîte dans l'abîme. Elle ne contiendra plus jamais de secret. Le compte à rebours de l'humanité est tombé à zéro. Je suis le dernier sommet et la plaine m'attend. La récolte commence.

L'Aveu de Glace

L’air n’est plus de l’air. C’est une râpe à bois qui me ponce les bronches à chaque inspiration. Dans ma poitrine, mes poumons ressemblent à deux sacs de plastique froissés, incapables de se déplier. À 8000 mètres, l’oxygène est un luxe de milliardaire, et ici, dans cette crevasse qui nous sert de tombeau provisoire, même Sterling semble à court de crédit. Mon pouls cogne contre mes tympans, un bruit de piston hydraulique qui sature l'espace. *Boum-boum.* Chaque pulsation pousse une onde de pression derrière mes globes oculaires. La vision tunnel se restreint, dévorée par une nécrose de l'espace. La neige n’est pas blanche. Elle est d’un bleu électrique, solide comme du béton, injectée de la rouille des débris soviétiques qui affleurent tout autour de nous. Une botte en cuir bouilli dépasse de la paroi de glace à ma gauche — un reste de 1959. Un tibia sans chair brille à l'intérieur. Je crache un caillot sombre. Le goût est métallique. Cuivre et fer. C’est ma propre gorge qui lâche. — Regarde-moi, Elena. La voix de Julian Sterling est un sifflement de serpent agonisant. Il est assis contre un bloc de glace vive, son visage n'étant plus qu'une carte de dévastation. La peau est parcheminée, brûlée par les UV, tendue sur des pommettes qui percent le derme. Ses yeux, par contre, brillent d'une lucidité obscène. Entre ses jambes, le cylindre de métal marqué du marteau et de la faucille dégage une exhalaison d'ozone et de graisse de moteur figée. Le secret de l’immortalité, ou la fin du monde. — Tu... penses sortir... d'ici ? j'articule, chaque syllabe étant une ascension. Un ricanement s'échappe de Sterling, ou peut-être est-ce juste le bruit de ses poumons qui se déchirent. Un râle sec, sans humidité. — Personne ne sort, Elena. L'avalanche... pas un accident. Des charges sismiques. Purifier l’expédition. Pas de témoins pour le feu de Prométhée. La révélation me percute avec la force d'un blizzard. Miller, Sarah... tout ça n'était qu'un nettoyage de scène. Le marteau dans ma tête s'accélère. La douleur n'est plus une sensation, c'est un flux de données brutes que mon cerveau, saturé d'œdème, ne parvient plus à traduire. Le virus Chernobog a commencé son override mitochondrial. Il anesthésie les récepteurs synaptiques tout en forçant une synthèse d'ATP anaérobie. Sterling sort un boîtier noir. Son doigt tremble sur l'interrupteur. — Ce pathogène... ce n'est pas une maladie, Elena. C'est une réinitialisation cellulaire. Une persistance. — La persistance... sans contrôle neural, je siffle, sentant mes muscles se raidir comme des câbles d'acier. Les dossiers de 1959... les sujets ne vivaient pas. Viande consciente. Prisonniers. Il ricane et appuie sur le loquet de la boîte. Un sifflement de vapeur d'azote sature l'espace. L'odeur de rouille devient insupportable. À ce moment-là, la glace sous nous gémit. Un craquement sec, comme un coup de fusil. La crevasse se tasse. Ma main se referme sur le manche d'un vieux piolet soviétique dont le bois est sec, prêt à éclater. — On finit... ensemble, Elena. Je lance mon corps en avant. L'impact vibre jusque dans mes dents. Le métal du piolet rencontre le couvercle de la boîte alors que Sterling tente de la refermer. Une gerbe d'étincelles bleues. Mon épaule sort de son logement dans un craquement sec, mais le virus court-circuite le choc traumatique. Je ne sens qu'une poussée de chaleur noire. Sterling hurle alors que le piolet lui broie les phalanges gelées. Le boîtier de commande glisse dans une faille. Il se jette sur moi, ses mains devenues des serres de glace se refermant sur ma gorge. Ses pupilles sont des fentes verticales, dévorant l'iris. Je ne vise pas son visage. Je saisis un morceau de carénage en duralumin et je tranche net la glissière de sa veste de haute montagne. Le curseur saute. Le tissu technique cède. Moins soixante degrés s'engouffrent. Le choc thermique est foudroyant. Sterling lâche ma gorge, tentant de refermer sa protection, mais ses doigts ne sont plus que des blocs de bois inutiles. — La boîte... me sauvera... gémit-il, s'écroulant sur le liquide visqueux qui s'échappe des fioles brisées. Je ne regarde pas en arrière. Je rampe vers une déchirure dans la carlingue d'un Iliouchine éventré, déglutie par le glacier. L’acier me déchire l’épaule, mais je tracte mon corps centimètre par centimètre. Ma rotule brisée cogne contre un rivet, mais la douleur est désormais une fréquence lointaine, une information que je traite sans émotion. *Boum-boum. Boum-boum.* Le tunnel de métal m'aspire. L'obscurité est totale pour un œil humain, mais ma rétine, saturée par la polymérase noire du virus, commence à cartographier les courants thermiques. Je vois le monde en violets électriques. Derrière moi, Sterling rampe encore. Ce n’est plus un homme. C’est un frottement de plaques tectoniques. — Elena... monte... on monte... Je débouche dans une salle encastrée dans la roche. Une base secrète, une aiguille d'acier plantée dans le cœur du K2. Au centre, un panneau de contrôle en bakélite et un décompte rouge qui clignote : *01:15*. Le protocole de nettoyage thermique. Je me redresse. Mes vertèbres s'emboîtent avec un bruit de munitions qu'on charge. Je ne respire plus depuis quatre minutes. Mes alvéoles se sont tapissées d'un mucus sombre filtrant le néant. Le signal dans ma tête est une exigence : *Synchronise.* Sterling émerge de l'ombre, sa peau craquelée révélant une structure fibreuse grise en dessous. Il essaie de me saisir, mais je suis désormais plus fluide, plus dense. Je saisis une barre de fer et je frappe le panneau de contrôle pour briser l'émetteur. Si la base explose, le signal doit mourir ici. *00:15.* La montagne s'ébroue. Un rugissement souterrain. Je frappe encore, pulvérisant les cadrans. Le flash thermique de l'explosion imminente commence à saturer l'air. Je me jette vers la sortie, projetée par une déflagration de vapeur d'oxygène liquide. Je vole. Je chute. Je m'écrase sur une crête de glace vive, trois cents mètres plus bas. Un os, deux os, dix os éclatent. Mais le virus les répare en plein vol, tissant des fibres de carbone pur entre les fragments. Je m'arrête enfin, plantée dans la neige comme une lance noire. Le silence est total. Le sommet du K2 s'illumine d'un bleu pur, un flash silencieux qui évapore la base et les derniers restes humains de Sterling. Je lève une main vers le ciel. Mes doigts ne sont plus des doigts. Ce sont des piolets de kératine sombre, luisants sous la lune. Une lumière descend des étoiles, trop pure, trop froide. Ils reviennent chercher la récolte. Le décompte est fini. Mais le temps, lui, vient de s'arrêter. Je sens la vibration de la planète tout entière sous mes griffes. Le virus n'était pas une maladie, c'était un retour à la source. Je ferme mes paupières de cristal. Le cauchemar des hommes est terminé. La réalité de la Glace Noire commence. Et je suis celle qui tient le marteau.

Le Grand Mensonge

L’air n’est plus qu’une poussière de diamant qui scie la trachée à chaque inspiration. Elena plaque sa main gantée contre la paroi de glace bleue de la crevasse. Le contact est une décharge, une morsure cryogénique qui remonte le long de son radius jusqu’à l’épaule. À sa gauche, la boîte soviétique. Un bloc d’acier brossé, marqué du marteau et de la faucille, exhalant une odeur de graisse de fusil, d’ozone et de soufre. Une relique de 1959. Un cercueil pour l'espèce. Une percussion sourde martèle ses tempes, un rythme métronomique qui ne lui appartient déjà plus. Elle regarde ses mains. Sur son gant droit, un long fil blanc s’est effiloché. Il pend, ridicule, dansant au gré des turbulences. Cette vision déclenche une nausée clinique. — Elena… regarde-moi. La voix de Julian Sterling est un sifflement étouffé par son masque. Il est accroupi à deux mètres, de l’autre côté de la caisse. Ses yeux, injectés de sang par la rupture des capillaires, brillent d'une ferveur de dément. Il ne tremble pas. Le froid ne semble plus avoir de prise sur lui, ou peut-être est-ce l'avidité qui lui sert de thermostat. — On peut sortir d'ici, continue Sterling. On peut tout oublier. Le laboratoire. Arisov. L’accident. Tu n'es qu'une survivante, Elena. Le nom d'Arisov claque dans son esprit avec la précision d'un coup de feu. Le mensonge de l'accident s’effondre. Elena sent une chaleur aberrante irradier de son propre thorax. Ce n'est pas le réconfort d'un feu de camp, c'est une horreur biologique, une fièvre noire qui calcine ses dernières réserves de glucose. Elle ne devrait pas avoir chaud par moins quarante. Son corps est en train de muter en incubateur. Elle fixe la boîte. Sur le couvercle, les chiffres gravés à l’acide : *88-Beta-09*. Un flash. Brutal. L’odeur du laboratoire de haute sécurité à Genève. Le bourdonnement des centrifugeuses. Elle revoit la main d’Arisov. Une main ridée, tachée de vieillesse, agrippant le rebord du plan de travail. Elle ne l'avait pas regardé mourir par asphyxie. Elle n'avait pas attendu que le CO2 fasse son œuvre. Elle l'avait saisi à la gorge. Elle sent encore sous ses doigts la résistance de la peau parcheminée, puis le craquement sec, définitif, du petit os du larynx. Le bruit d'une branche morte que l'on brise en plein hiver. Elle avait verrouillé la porte de l'extérieur, observant son mentor gratter le verre renforcé jusqu'à ce que ses ongles éclatent. Ce n'était pas un sauvetage raté. C'était une sélection. — Arisov ne voulait pas le vendre, murmure-t-elle. Sa voix est une râpe à bois contre du métal. Sterling ricane. — Il avait déjà signé le contrat. J'étais l'acheteur. Toi… tu n'étais que l'instrument de mesure. La pression dans les tempes devient insupportable. Elena veut saisir son piolet pour mettre fin au bruit de la voix de Sterling, mais au moment où elle lance sa main vers son baudrier, le fil blanc de son gant se prend dans le loquet de sécurité de son mousqueton. Le geste est entravé, saccadé. L'outil reste bloqué. Ce détail insignifiant, cette erreur de couture, scelle son basculeur sensoriel. Elle lâche son piolet inutile. Elle n'en a plus besoin. — Je n'ai pas tué Arisov pour l'empêcher de vendre, dit-elle, et cette fois sa voix est dépourvue de toute humanité, déshumanisée comme un rapport d'autopsie. Je l'ai tué parce qu'il voulait partager la souche. Il voulait que le monde sache. La fonction de l'organisme est d'éliminer l'hôte défaillant avant la réplication. Sterling s’immobilise. L'arrogance du milliardaire s'efface devant l'ombre qui vient de s'allumer dans les yeux d'Elena. — Qu’est-ce que tu racontes ? Ton serment d'épidémiologiste… — Mon serment est de protéger le processus, Julian. Et le processus exige un vecteur pur. Elle fait un pas vers lui. Le fil blanc, toujours coincé, se tend et finit par casser dans un bruit sec. Elle ne sent plus la douleur de l'hypoxie. Elle sent la puissance de la combustion interne. Chaque cellule de son corps vibre désormais à la fréquence de la boîte soviétique. — Les survivants, Sterling… Tu penses qu’ils attendent les secours au camp 4 ? Sterling recule d'un pas, ses bottes à crampons crissant sur la paroi instable. — On a envoyé le signal… — J’ai saboté la radio avant l’avalanche, murmure Elena. J’ai coupé les lignes de vie. L’avalanche n’était qu’un paramètre environnemental que j'ai intégré au protocole. Elle avance avec la fluidité d'un prédateur dont la carcasse ne craint plus le gel. Sterling cherche son couteau, mais ses mains sont engourdies, ralenties par la richesse de son sang trop épais. Il est vieux. Il est une scorie. — Tu es folle… souffle-t-il, l’écume aux lèvres. — Au contraire. La clarté est absolue. Je ne suis pas venue chercher la rédemption. Je suis venue livrer le produit. Sterling tente une charge désespérée pour la pousser dans la crevasse. Elena pivote. Ses muscles brûlent comme s'ils étaient remplis de phosphore, mais sa trajectoire est chirurgicale. Elle saisit le bras de Sterling. La texture de sa veste est un mélange de nylon et de givre. Elle sent l'os craquer sous sa poigne. Une satisfaction brute, dénuée d'émotion, lui remonte au cerveau. Le cri de Sterling est emporté par le vent, transformé en un gémissement pitoyable. — Tu voulais l'immortalité, Julian ? demande-t-elle en le forçant à s'agenouiller devant la boîte. Voilà ton autel. Elle plaque son visage contre le métal froid de la caisse. L'odeur de rouille et de décomposition est maintenant omniprésente. C'est l'odeur de son enfance, de sa vie entière vouée à la fin des choses. Elle n'est pas l'épidémiologiste qui combat le fléau. Elle est le fléau qui a trouvé sa voix. Elena enfonce son genou dans les reins de Sterling. Un bruit sec, définitif. L'homme s'effondre sur la boîte soviétique. Son sang chaud commence à faire fondre la pellicule de givre sur l'acier, créant une rigole pourpre qui s'insinue dans les chiffres gravés à l'acide. Elle retire son masque à oxygène. Le choc thermique est nul. Elle inhale l'air mort de la zone de la mort et sourit. Ses poumons ne brûlent plus ; ils s'adaptent. Elle pose sa main sur le premier disque de la serrure. Elle connaît la combinaison. Elle l'a lue dans les yeux d'Arisov juste avant que son larynx ne cède. — On redescendra, Julian, chuchote-t-elle à l'oreille de l'homme agonisant. Mais pas comme des humains. Nous ne sommes plus que des paramètres de transport. Elle tourne le premier disque. *Clic.* Le son est plus fort que l'avalanche. C'est le bruit d'une serrure qui s'ouvre sur un monde nouveau, déshumanisé, pur. Elle tourne le deuxième disque. *Clic.* Il n'y a plus de retour en arrière. La vérité est une plaie ouverte dans laquelle elle plonge ses mains noires de nécrose active. Le troisième disque résiste. Elena force, sentant le métal mordre sa peau à travers le cuir fin. La douleur est une ancre qui la lie à cette réalité viscérale. — Regarde, Julian, murmure-t-elle alors que le mécanisme cède enfin. Regarde ce que tu as tant voulu acheter. Le couvercle soupire, un rejet de gaz sous pression qui empeste le formol rance et la chair figée depuis soixante-quatre ans. Elena aspire une bouffée profonde. L'air à 8000 mètres est désormais son élément. Elle ne sent plus le froid. Elle ne sent plus la peur. Elle ne sent que la destination. Le dernier sommet. Celui d'où l'on ne redescend jamais tout à fait humain. Le gaz s’échappe de la boîte dans un sifflement de chambre à vide. L’histoire ne fait que commencer. Et Elena est déjà à la fin. Elle se redresse, laissant Sterling se vider de sa chaleur sur l'acier soviétique. Elle entame la descente vers les autres, vers les villes, vers la vallée. Son rythme cardiaque est désormais celui d'une horloge réglée sur l'apocalypse. *Tick. Tick. Tick.*

L'Apogée de la Mort

L’air est une rature. Un mélange d’azote gelé et d’acide qui lime les alvéoles à chaque inspiration. À 8611 mètres, l'oxygène est une rumeur. Le cœur d’Elena cogne. Une cage de titane contre ses côtes. Un oiseau de proie qui veut sortir. Boum. Boum. Le bruit du sang dans ses tempes est l'unique métronome d'un monde qui s'éteint. Elle est accroupie sur le Goulot de Bouteille. Une lame de glace bleue suspendue sur trois mille mètres de vide. Sous ses crampons Simond, le sol vibre. Un craquement sec. La glace vieille de dix mille ans ne pardonne pas. Elle brise l'acier. Elle attend le faux pas. En face, Julian Sterling. Le magnat ressemble à un macchabée paré de Gore-Tex orange. Sa combinaison est lacérée. Des plumes d'oie s'échappent, confettis macabres dans le blizzard. Ses pommettes sont noires. Nécrose de stade 3. Ses lèvres fendues révèlent des dents jaunes qui claquent. Dans ses mains gantées, il serre le cylindre d’acier brossé marqué du sceau de l’URSS. Le Sujet 59. L'apoptose cellulaire réécrite. L'immortalité pour lui. L'extinction pour les autres. — Donne-la-moi, Elena. Sa voix est un sifflement de pneumatique crevé. Il a jeté son masque. Délire hypoxique. Ses yeux sont des trous noirs dilatés par la morphine. — Tu meurs, Julian, articule-t-elle. Chaque mot est un effort barométrique. La vision tunnel grignote les bords de son champ de vision. L’œdème cérébral pousse contre son crâne. Ses doigts sont des griffes de bois mort. Elle fait un pas. La pointe avant de son crampon gauche ripe sur une plaque de schiste. Métal contre pierre. Étincelles. Son corps bascule. Elle plante son piolet Black Diamond dans la pente. Le choc remonte dans son épaule. Une décharge électrique. Sur la botte droite de Sterling, une sangle de nylon bat au vent. Desserrée. Le détail technique qui tue. Sterling ne voit rien. Il fixe la boîte. Son cerveau bout dans son propre liquide céphalo-rachidien. — J’ai payé… des décennies… Il avance. Instable. Une rafale à cent-vingt kilomètres-heure le percute. Il tangue vers le versant chinois. Il se rattrape à un morceau de carlingue rouillée qui émerge du permafrost. Un reste du crash de 1959. Le métal tranche son gant. Le sang jaillit, noir sous la lumière grise. Il gèle avant de toucher le sol. Un bip. Sec. Artificiel. Il vient de la poche de Sterling. Un transmetteur satellite actif. L’écran à cristaux liquides résiste au gel. Elena rampe, millimètre par millimètre. Ses muscles sont des câbles d'acier qui rompent. Elle voit le message vert. Obscène. **TRANSFERT DE DONNÉES : 100%** La boîte n'était qu'un leurre physique. Les séquences génétiques sont déjà ailleurs. Le signal a profité de la latence satellite pour passer. — Trop… tard… Elena… Sterling rit. Une buée sanglante gèle sur sa barbe. Elle lâche son piolet. Elle saisit le cylindre. Sterling rugit et lui plante ses ongles dans le visage. La griffe de plastique de son masque lacère sa joue. Chaleur liquide. Sang. Elle s'extrait de l'étreinte. Elle recule sur la crête. Trente centimètres de large. Elle regarde le loquet de sécurité. Un fil de fer torsadé en sens inverse. Anomalie de fabrication soviétique. Elle force vers la gauche. Clac. L’air siffle. Le cylindre se dépressurise. Une brume bleutée s'échappe. Poussière de saphir. Le blizzard la hache instantanément. À 8000 mètres, les UV extrêmes et le froid absolu brisent les chaînes virales. Le Sujet 59 se désintègre en une seconde. Sterling plonge pour attraper le vide. Ses crampons ne trouvent rien. Ses doigts glissent sur le nylon gelé d'Elena. Il ne crie pas. Il tombe en silence. Une tache orange qui rétrécit dans l'immensité blanche. Il emporte ses milliards dans l'abîme. Le bloc de glace sous Elena se fissure. Un craquement massif. La corniche cède. Elle ne lutte pas. La gravité est une fatalité. La chute est un rugissement de turbine. Elle percute une saillie rocheuse. Sa clavicule éclate. Bruit de branche sèche. Elle rebondit. La neige la gobe dix mètres plus bas. Une vire étroite. Elena est enfoncée jusqu’au cou. Elle respire du sang. À côté d'elle, contre la paroi, un sac à dos de 1959 émerge de la glace. Toile pourrie. Elle voit un visage de glace dessous. Un alpiniste soviétique, conservé dans l'ambre blanc. Ses yeux sont ouverts. Il la regarde. Dans la main du cadavre, un second cylindre. Le même. Sterling n'avait trouvé que la copie de secours. La souche mère est ici. Sous son dos. La chaleur de son corps, sa fusée de détresse brûlée plus tôt, le choc de sa chute : la glace se fragmente. Tic. Le verre de la seconde boîte se brise contre la roche. L'odeur de terre mouillée et de putréfaction ancienne envahit la crevasse. Le virus ne s'évapore pas ici. Il n'y a pas d'UV. Juste l'obscurité et le froid qui le conserve. Elena ferme les yeux. Le noir n'est pas vide. Il est solide. Il entre par ses oreilles, par ses pores. Le froid n'est plus une sensation, c'est ce qu'elle est devenue. Son cœur ralentit. Un battement. Un silence. Boum. Rien. Le noir s'installe. Clinique. Définitif. Le K2 a fini de digérer.

Air Pur

Un. Deux. Expire. L’air n’est plus de l’air. C’est du verre pilé qui descend dans ma trachée, raye mes bronches, s’installe en profondeur avec une arrogance de conquérant. Chaque inspiration est un braquage. Je vole quelques molécules d’oxygène à ce ciel d’acier, mais le compte n’y est pas. Mon sang est une boue visqueuse qui peine à franchir le col de mon système circulatoire. Dans mes oreilles, le rythme n’est plus celui de mon cœur, mais celui d’un tambour de guerre lointain. Sourd. Décalé. *Boum-tap. Boum-tap.* Mes crampons mordent la glace vive. Le son est atroce. Un crissement de craie sur un tableau noir qui remonte le long de mes tibias jusqu’à ma mâchoire. La glace est d’un bleu électrique, translucide comme la peau d’un cadavre. Sous mes pieds, à des dizaines de mètres de profondeur, je devine des formes sombres prisonnières du temps : des cordes de chanvre pourries, des lambeaux de tentes orange délavées par les décennies. 1959. L’expédition perdue. Ils sont là, sous la semelle de mes bottes, des témoins silencieux du péché que je porte. Je ne suis plus Elena. Je suis un hôte. Une enveloppe de Gore-Tex pleine de pus soviétique. À chaque expiration, un nuage de vapeur s’échappe de mes lèvres gercées. Ça colonise. Ça s'étend. Des brins de mort programmée, des chaînes de protéines soviétiques qui s’éveillent après un demi-siècle de cryostase. Je sens une chaleur anormale irradier de mon sternum. Ce n'est pas la fièvre. C’est la sensation physique d’une multiplication. Un million de copies. Dix millions. Ma main gauche, gantée, serre le piolet. Les phalanges hurlent. Chaque mouvement s’accompagne d’un bruit de déchirure interne. Je dois descendre. Passer sous la barre des 7000 mètres avant que mon cerveau ne commence à bouillir dans son propre liquide céphalo-rachidien. Le monde se résume à un cercle de deux mètres de diamètre. Le bleu du ciel est une insulte. Une pureté glaciale qui se moque de l'apocalypse que je trimballe. Le soleil est une lampe de salle d’autopsie. Je fixe la corde fixe. Elle est effilochée à un endroit, un fil blanc qui danse au vent, innocent, juste au-dessus d'un piton rouillé. Ce détail devient mon univers. Si ce fil lâche, le virus s'écrase dans la crevasse. Une rédemption par le vide. L'adrénaline gicle dans mes veines, un jet d'acide qui réveille mes muscles engourdis. Je plante le piolet. *Schlack.* La lame pénètre la glace dure. La secousse se répercute dans mon épaule, un choc sec qui manque de déboîter l'articulation. Je reste suspendue, le front contre la paroi gelée. L'odeur de mon propre souffle dans le masque est fétide. Vieux fer. Métal oxydé. C’est l’odeur du sang qui commence à perler dans mes poumons. — Elena… descend. Une hallucination. Mon mentor est mort dans ce laboratoire, le visage cyanosé. Je n'écoute que le vent. Le vent du K2 n'est pas un souffle, c'est un râle de métal. Il hurle dans les arêtes rocheuses, produit des sons de turbines d'avion, des cris de femmes, des grincements de portes. Je me redresse. Mes jambes sont des colonnes de plomb. Je vérifie mon descendeur. Le métal est rayé. Je bascule en arrière, le corps à 45 degrés au-dessus de l'abîme. La descente en rappel commence. La corde file dans mes mains. La friction crée une chaleur dérisoire. À ma gauche, une paroi de schiste noir émerge de la glace. Des débris sont coincés dans une anfractuosité. Une boîte de conserve rouillée, l’étiquette en cyrillique arrachée par le temps. Le "ragoût de bœuf" des sacrifiés de 59. Je ne m'arrête pas. Regarder, c'est mourir. Mon sang essaie de se réoxygéner, mais le virus prend tout. Il pirate mes mitochondries. Je sens des picotements au bout de mes doigts. Les micro-embolies. Le pathogène commence à boucher les capillaires. Il prépare le terrain. Il a besoin des autres. Julian. Son nom traverse mon esprit comme une décharge électrique. Lui, il attend. En bas. Il veut "l'immortalité biologique". Il ne comprend pas que la seule chose immortelle dans ce virus, c'est sa capacité à tout effacer. Une quinte de toux me plie en deux. Je crache dans mon gant. Un liquide sombre, presque noir. Ce n’est pas du sang frais. C’est de la nécrose. Mes genoux flanchent. Je m'effondre dans la neige poudreuse. Le silence qui suit est celui d'une tombe qui se referme. Je sens le froid ramper sous ma veste, chercher la chaleur de ma peau pour l'éteindre. Ma vision est parsemée de taches sombres, des mouches volantes qui dansent dans le bleu d'acier. Des points de suture sur le ciel. Je regarde mes mains. Mes doigts sont bleuis, les ongles noirs. Le prix à payer. Soudain, un bruit. Différent du vent. Un craquement sec. Un sérac. Un bloc de glace de la taille d'un immeuble attendait juste une vibration. Le temps s'accélère. Il n'y a plus de Julian, plus de 1959. Il n'y a que la physique brute. Je jette mon corps vers l'avant, ignorant la déchirure de mes poumons. Je me propulse vers l'abri précaire de l'éperon rocheux. Mes crampons dérapent. Je griffe la paroi. Le fracas est assourdissant. Une détonation de fin du monde. La neige explose derrière moi. Une onde de choc me projette contre le rocher. Je ne bouge plus. J'attends que le sang revienne dans mes membres. Le silence revient, plus lourd. Et dans ce silence, je l'entends à nouveau. La multiplication. Le murmure biologique dans mes propres veines. *Nous sommes là. Nous descendons.* Je me relève péniblement. Mon piolet a disparu. Il ne me reste que mes mains et ma volonté de fer rongée par la rouille. La tache jaune est là. Le camp. Elena est restée là-haut, dans la crevasse. Je ne suis plus qu'un hôte. Une enveloppe de Gore-Tex pleine de pus soviétique. L’air devient plus dense. Plus riche. Plus empoisonné par ma seule présence. Je vois enfin la première tente. À côté, une silhouette. Un homme. Il me tourne le dos. Le vent couvre mes pas. Une vague de nausée me submerge. Le goût de fer dans ma bouche devient insupportable. Je veux crier "Fuis !", mais mes cordes vocales sont tapissées de cette substance visqueuse. L'homme se tourne. Tashi. Il sourit — le pauvre type ne voit que l'amie retrouvée, pas la mort qui transpire par mes pores. — Elena ! Tu as réussi ! On croyait que… Il s'arrête. Il voit mes yeux. Il voit les veines noires qui strient mon cou, cette carte routière de la peste. Je m'effondre à ses pieds. C'est une ruse de mon propre corps. Je veux qu'il me touche. Le virus a besoin de ce contact. Il se précipite. Ses mains se posent sur mes épaules. — Oh mon Dieu, Elena, tu es brûlante… *Contact établi.* Le compte à rebours vient de passer à zéro. Soudain, la toile de la tente s'écarte. Julian Sterling sort. Il ne porte pas de masque. Il ne semble pas avoir peur. Il regarde le chaos avec une froideur chirurgicale. Il s'approche de moi et pose une main clinique sur mon front. — Température à 41. Parfait. Il ne fait pas de discours. Il observe la réussite de son investissement. — On y est, dit Sterling. On descend. Il me saisit par le bras. Ses doigts s’enfoncent dans ma chair. Je sens mes récepteurs s’enflammer. Je peux compter les molécules d’oxygène qu’il gaspille à chaque expiration. Il est si plein de vie. Un coffre-fort de cellules fraîches. Un. Deux. Expire. La mort est en marche, et elle porte mon nom. Le vent hurle une dernière fois, une note aiguë qui ressemble à un rire. La descente continue. Mais cette fois, je ne suis plus seule à marcher. Nous sommes des millions. Et nous avons faim d'air pur.
Fusianima
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Inspirer. Compter jusqu’à deux. Expirer. Le cycle est une agonie. À huit mille mètres, l’oxygène n’est plus un droit, c’est un luxe qu’on arrache aux griffes d’un dieu mort. Ma cage thoracique craque, un soufflet de cuir usé qui pompe du vide. Sous mes doigts, la glace bleue ne ressemble pas à de l'...

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