Compte Jusqu'à Ta Mort

Par RavenThriller Psychologique

Le froid n’était pas une température, c’était une morsure chirurgicale. Sous la peau de la carotide, là où le sang bat d’ordinaire avec une régularité rassurante, une présence étrangère s’était nichée. Un baiser de métal glacé, soudé à la chair, dont les griffes s’enfonçaient dans le derme à chaque ...

99 BPM

Le froid n’était pas une température, c’était une morsure chirurgicale. Sous la peau de la carotide, là où le sang bat d’ordinaire avec une régularité rassurante, une présence étrangère s’était nichée. Un baiser de métal glacé, soudé à la chair, dont les griffes s’enfonçaient dans le derme à chaque déglutition. Elias ouvrit les paupières. Ses cils étaient collés par une pellicule de givre ou de sueur séchée. La première chose qu’il vit fut son propre reflet, déformé par le sol en cristal de l’Atrium, et, juste en dessous de son visage blafard, un chiffre rouge qui flottait dans les profondeurs du verre : *72*. Le chiffre clignota. *73*. Une odeur d’ozone et de désinfectant bon marché agressait ses narines, une effluve qui rappelait les couloirs de morgue ou les salles d’attente après un crash. Elias tenta de se redresser. Un gémissement métallique résonna dans la structure hexagonale. À sa droite, une femme au teint de porcelaine, Clara, agrippait son chapelet avec une telle force que ses jointures blanchissaient jusqu’à l’os. Sous ses pieds à elle, le chiffre indiquait *84*. Il pulsait, plus rapide, plus nerveux. — Ne bougez pas, articula Elias. Sa propre voix lui parut étrangère, comme si elle passait par un tube de plomb. Le silence qui suivit fut pire que le bruit. C’était un silence épais, huileux, interrompu seulement par le bourdonnement électrique des parois de cristal. Ils étaient huit. Huit corps disposés en étoile dans cette cage suspendue au-dessus d’un noir absolu, un vide si profond qu’il semblait aspirer la lumière. À côté d’Elias, un colosse aux phalanges tatouées, Marcus, fixait le vide. Il ne tremblait pas. Son chiffre affichait un *58* imperturbable, une cadence de prédateur au repos. Mais ses yeux, deux billes de verre délavé, trahissaient une tension prête à rompre. Une goutte de sueur roula sur la tempe de Marcus, et Elias ne put s’empêcher de suivre sa trajectoire lente, hypnotique, jusqu’à ce qu’elle s’écrase sur le sol LED. *62*. Le rythme de Marcus montait. Soudain, un grincement de haut-parleur déchira l’air. Le son était saturé, strident, comme une craie frottée sur une plaie ouverte. Puis, une voix s’éleva. Une voix de petite fille, flûtée, dénuée de toute inflexion humaine, une mélodie enfantine qui faisait se dresser les poils sur les bras. « Bonjour, les petits cœurs. » Clara laissa échapper un sanglot étouffé. Son chiffre bondit instantanément : *89... 91... 93*. « Chut... » reprit la voix, surnommée l'Innocence. « Le bruit fait peur aux oiseaux. Et la peur fait courir le sang. Regardez vos pieds. C’est votre horloge. C’est votre vie qui s’enfuit en petits chiffres rouges. Si vous atteignez cent, le petit oiseau sortira pour vous embrasser. Un baiser de dix mille volts. Juste sur la gorge. Pour vous faire taire. Pour toujours. » Un homme à l'autre bout de l'hexagone, un type svelte en costume froissé, commença à hyperventiler. Le bruit de son souffle court, erratique, remplissait l'espace clos. *92... 94... 96...* — Calmez-vous ! hurla Elias, mais le cri fit grimper son propre compteur à *85*. Le type en costume ne l'entendait pas. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, cherchant une issue dans les parois de verre qui ne reflétaient que le néant. Il porta ses mains à son cou, griffant la peau autour de l'électrode. Le métal grésilla. Une minuscule étincelle bleue lécha son menton. *97*. Le silence revint, plus lourd. On entendait le tic-tac imaginaire d'une horloge de boucher. Une mouche, sortie de nulle part, se posa sur le front de l'homme en panique. Elle frotta ses pattes antérieures. L'homme loucha sur l'insecte, une veine battant violemment sur sa tempe. *98*. — Respire... murmura Clara, les yeux fermés, son chapelet s'enroulant autour de ses doigts comme un serpent. Respire par le nez... *99*. Le chiffre se mit à clignoter, non plus en rouge, mais dans un blanc aveuglant, électrique. L'homme ouvrit la bouche pour hurler, mais seul un râle de terreur pure sortit de sa gorge. Pendant une seconde qui s'étira comme du caoutchouc brûlé, le temps s'arrêta. Puis, le craquement. Ce ne fut pas une explosion, mais un bruit sec, celui d'une branche que l'on casse en hiver. Un arc électrique jaillit de l'électrode, traversant la carotide pour ressortir par la mâchoire. L'homme fut soulevé du sol, son corps arqué dans une parodie de spasme orgasmique. Ses cheveux se dressèrent, une fumée grise et fétide s'échappa de ses narines. L'odeur de chair grillée, une odeur sucrée et écœurante, envahit l'Atrium en un instant. Son corps retomba lourdement. Le cristal ne rendit aucun son. Sous ses pieds, le cadavre affichait désormais un zéro plat, un cercle parfait et vide. *00*. Elias sentit la bile monter dans sa gorge. Il serra les dents si fort qu'il crut qu'elles allaient éclater. Son compteur affichait *92*. Il fixa la tache de brûlure sur le sol, là où la tête de l'homme reposait. La mouche était revenue. Elle se posait maintenant sur l'œil vitreux du mort. « Un de moins », susurra la voix de l'Innocence. « Le silence est une vertu, n'est-ce pas ? Pour rester en vie, il faut être vide. Vide de souvenirs. Vide de regrets. Vide de chaleur. » Elias regarda les autres. Sept survivants. Clara tremblait si fort que le frottement de ses vêtements contre sa peau produisait un bruit de papier de verre. Marcus, lui, n'avait pas cillé. Il fixait Elias. Un regard de prédateur qui calcule combien de temps il faudra avant que le prochain ne craque. — On doit... on doit ralentir nos cœurs, murmura Elias, sa voix n'étant plus qu'un souffle haché. Ne regardez pas le corps. Ne regardez pas le vide. Regardez... regardez un point fixe. Il fixa une petite rayure sur la paroi de verre, une minuscule cicatrice dans le cristal. Il essaya de transformer son sang en glace, de visualiser ses veines se remplissant d'eau gelée. *88... 85... 82...* Le soulagement fut de courte durée. Sur le mur principal de l'Atrium, une lumière crue s'alluma. Un projecteur. L'image qui apparut était granuleuse, prise d'un angle élevé, comme une caméra de surveillance. On y voyait un cockpit d'avion. Un homme, les mains sur les commandes, fixait l'horizon avec une expression de calme absolu, presque divin. Elias sentit son cœur cogner contre ses côtes comme un animal en cage. — Non, souffla-t-il. *89... 93... 95...* L'image montrait l'homme — Elias, plus jeune, plus sûr de lui — désactiver manuellement le système d'alerte de proximité du sol. Sur l'écran, on voyait ses lèvres bouger. Il ne priait pas. Il souriait. « Le premier secret est toujours le plus lourd », gazouilla l'Innocence. « Cent vingt personnes ont crié ton nom, Elias. Est-ce que tu entends encore leurs cœurs s'arrêter ? » Elias ferma les yeux, mais l'image restait gravée sous ses paupières. L'odeur de kérosène. Le hurlement des turbines. Et ce chiffre, sous ses pieds, qui recommençait à grimper, inéluctable, vers la sentence de lumière blanche. *96*. À sa gauche, Marcus laissa échapper un rire sourd, un grondement de gorge qui fit vibrer le sol. — Tu es déjà mort, pilote, dit le colosse. Tu n'as juste pas encore fini de brûler. *97*. Elias agrippa ses propres cuisses, ses ongles s'enfonçant dans le tissu de son pantalon. Il sentait la chaleur de l'électrode contre son cou, une promesse de fin, une caresse électrique qui n'attendait qu'un battement de trop. Le silence de l'Atrium devint une chape de plomb, seulement troublé par le bourdonnement de la mouche qui, délaissant le cadavre, venait de se poser sur le dos de la main d'Elias. Il ne bougea pas. Il ne respira plus. Il fixa le zéro rouge du mort, le néant absolu, cherchant à y trouver refuge. *98*.

L'Effet de Seuil

Le chiffre 98 pulsait contre la rétine d'Elias, une cicatrice lumineuse dans la pénombre de l'Atrium, rythmée par le martèlement sourd qui cognait contre ses tempes. Chaque battement était une détonation. La sueur, lourde et huileuse, glissait le long de sa colonne vertébrale, imprégnant sa chemise d'une moiteur de linceul. Il ne fallait pas respirer trop fort. L’air lui-même semblait solide, chargé de poussières de verre et de l’odeur de l’ozone qui commençait à saturer la pièce. À sa gauche, la mouche frotta ses pattes antérieures sur sa peau, un mouvement mécanique, obscène, que le pilote fixait avec une intensité de dément. Il voyait chaque poil sur les pattes de l’insecte, chaque facette de ses yeux noirs reflétant sa propre agonie. — Regarde-le, murmura Marcus d'une voix qui semblait sortir d'un tombeau. Il est déjà en train de se liquéfier. Elias ne répondit pas. Ses mâchoires étaient si serrées qu’il craignait de voir ses dents éclater. Juste à côté de lui, Thomas, un garçon d'à peine vingt ans dont le visage n'était plus qu'une flaque de terreur pâle, laissa échapper un gémissement. C’était un son grêle, le petit cri d'un rongeur pris au piège. Thomas fixait son propre compteur, un écran de cristal liquide incrusté dans le mur de verre en face de lui. *94.* Le gamin avait les doigts crispés sur le rebord de son socle, les phalanges blanches comme de l'ivoire poli. Un tic nerveux agitait sa paupière gauche, un battement irrégulier, frénétique, qui semblait pomper l'énergie de tout son corps. Ses yeux, injectés de sang, passaient du cadavre déjà froid au centre de la pièce à l'électrode soudée à son propre cou. L'appareil, un petit boîtier de chrome poli, luisait d'une lueur bleue, une veilleuse maléfique qui attendait son heure. — Je ne peux pas, hoqueta Thomas. Je ne peux pas rester comme ça. Ça brûle. Je sens que ça brûle déjà. — Ne bouge pas, gamin, ordonna Elias, sa voix n'étant plus qu'un souffle éraillé. Ralentis. Pense à de la glace. Pense au vide. Mais le vide était précisément ce qui les entourait. Derrière les parois de cristal, l'abysse s'étendait à l'infini, un noir absolu qui semblait aspirer la lumière et l'espoir. Thomas commença à trembler. Ce n'était plus un frisson, c'était une convulsion. Ses talons frappaient le sol en un rythme saccadé, un tambourinement de condamné. *95.* *96.* L'odeur de la peur de Thomas était acide, une effluve de bile et de métal qui agressait les narines d'Elias. Le garçon porta ses mains à son cou. Ses ongles, rongés jusqu'au sang, s'enfoncèrent dans la chair tendre, juste à côté de la soudure de l'électrode. — Arrête, lâcha Clara d'une voix cristalline, trop calme, presque mélodieuse dans cette atmosphère de mort. Tu vas le déclencher. Regarde ton cœur, Thomas. Il court. Il court vers la fin. *97.* Le garçon poussa un cri étranglé. Ses doigts griffaient maintenant le métal froid du capteur. Il voulait l'arracher, extirper cette tumeur technologique qui lui dictait son droit de vivre. Un filet de sang commença à couler le long de sa carotide, une ligne rouge sombre qui se perdait sous le col de son t-shirt trempé. — Sortez-moi de là ! hurla-t-il soudain, sa voix se brisant dans les aigus. Le son ricocha contre les parois hexagonales de l'Atrium, un écho distordu qui sembla revenir le frapper en plein visage. La panique est un incendie ; elle se nourrit de l'oxygène qu'on essaie de lui voler. *98.* Thomas se leva brusquement. Ses mouvements étaient désordonnés, saccadés, comme ceux d'une marionnette dont on aurait coupé les fils. Il se jeta contre la paroi de cristal, frappant le verre de ses poings fermés. Le bruit était mat, sourd, dérisoire face à l'immensité du vide extérieur. — L'INNOCENCE ! hurla-t-il vers le plafond invisible. PITIÉ ! JE N'AI RIEN FAIT ! C'ÉTAIT UN ACCIDENT ! — On ne ment pas ici, Thomas, résonna la voix de l'enfant, diffusée par des haut-parleurs cachés. La voix était douce, presque compatissante, ce qui la rendait mille fois plus atroce. Ton cœur sait la vérité. Écoute-le. Il s'emballe. Il est impatient de te libérer de ton fardeau. *99.* Le temps se dilata. Elias vit la goutte de sueur suspendue au bout du nez de Thomas. Il vit le reflet de la lumière bleue sur les larmes qui inondaient les joues du garçon. Il vit surtout le chiffre fatidique s'afficher sur l'écran mural, un 100 écarlate, immobile, définitif. Pendant une fraction de seconde, le silence fut absolu. Même la mouche cessa de vrombir. Puis, le monde explosa en une lumière blanche, une incandescence si violente qu'elle sembla calciner les rétines d'Elias. Un claquement sec, comme un coup de fouet géant, déchira l'air. Thomas ne cria pas. On n'a pas le temps de crier quand dix mille volts transforment votre sang en plomb fondu. Le corps du garçon fut projeté vers l'arrière, une arche de chair convulsée. Ses muscles se contractèrent avec une telle force que l'on entendit le craquement net de ses vertèbres. Une colonne de fumée grise, grasse, s'éleva instantanément de son cou, là où l'électrode avait littéralement fondu dans la colonne vertébrale. L'odeur frappa Elias à l'estomac : l'arôme écœurant de la viande brûlée, des cheveux roussis et de l'ozone. C'était une odeur lourde, qui collait à la gorge, qui s'insinuait dans les pores. Thomas retomba au centre de l'Atrium, à quelques centimètres du premier cadavre. Ses membres s'agitèrent encore quelques secondes, des spasmes post-mortem qui faisaient tressauter son corps comme celui d'un insecte écrasé. Ses yeux étaient restés ouverts, mais les pupilles avaient disparu, remplacées par deux globes d'un blanc laiteux, cuits de l'intérieur. Ses lèvres, noircies, laissaient échapper un dernier filet de vapeur. Sur le mur, le compteur de Thomas afficha une dernière valeur avant de s'éteindre. *00.* Le silence revint, plus lourd, plus étouffant qu'avant. Elias sentit son propre cœur ralentir, une réaction de choc, un froid glacial qui envahissait ses membres. Il fixa le cadavre fumant. La mouche, opportuniste, quitta le premier mort pour venir se poser sur la joue calcinée de Thomas. Elle commença à explorer la chair boursouflée, ses petites pattes frémissant d'excitation. — Un de moins, dit Marcus, sa voix n'étant qu'un grognement dans la pénombre. Elias baissa les yeux vers ses propres mains. Elles ne tremblaient plus. Elles étaient de pierre. Il sentait la chaleur de l'électrode contre son cou, une présence familière, presque intime maintenant. Il regarda Clara. Elle n'avait pas cillé. Elle caressait son chapelet, ses yeux clairs fixés sur le corps du garçon avec une curiosité presque enfantine. — Il n'était pas assez froid, murmura-t-elle. Pour survivre ici, il faut cesser de battre avant que le cœur ne s'en charge. Le pilote reporta son attention sur son compteur. *82.* Le calme de la tombe. Le calme de celui qui a compris que la seule issue était de devenir aussi inerte que le cristal qui les emprisonnait. Mais dans l'ombre de l'Atrium, les écrans géants s'allumèrent à nouveau, projetant une nouvelle image, un nouveau péché, une nouvelle raison de sentir le pouls s'accélérer. L'image montrait une voiture, une nuit de pluie, et un berceau sur la banquette arrière. Elias sentit la première pointe de chaleur dans son cou. *85.*

Cercle de Glace

La pluie sur l'écran ne faisait aucun bruit, mais Elias pouvait l'entendre ramper contre les parois de son propre crâne. C’était un gris sale, une texture de goudron liquide qui noyait les essuie-glaces de la berline noire. À l’intérieur de l’Atrium, l’air s’était figé, chargé d’une odeur de poussière ionisée et de la sueur acide de sept survivants. Le cadavre du précédent — le garçon au thorax maintenant concave et noirci — n’était plus qu’une ombre affaissée sur le sol de cristal, un rappel silencieux que le cœur était une bombe à retardement. — Regardez-moi. Ne regardez pas l’image. Regardez-moi. La voix d’Elias Thorne craqua comme une branche sèche. Il fixa Clara, dont le teint de porcelaine virait au gris cendreux. Ses doigts serraient le chapelet avec une telle force que les jointures semblaient prêtes à percer la peau. Elle ne l’écoutait pas. Ses yeux étaient soudés à la projection murale, à ce berceau à demi dissimulé sous une couverture de laine bleue, à l'arrière de la voiture. — Clara ! Inspirez par le nez. Retenez. Expirez par la bouche. Lentement. Comme si vous souffliez sur une bougie sans vouloir l’éteindre. Elias força sa propre cage thoracique à s'abaisser. Il sentait la petite plaque de métal contre sa carotide, une tique technologique qui s’abreuvait de son flux sanguin. Le chiffre 87 clignotait dans sa vision périphérique, un petit spectre rouge projeté par l'interface. — On va tous y passer, croassa Marcus Volkov. Le colosse ne bougeait pas. Il était assis en tailleur, les mains posées à plat sur ses genoux massifs. Ses yeux, d'un bleu délavé, ne quittaient pas Lena Sterling. Lena, elle, ne regardait ni l’écran, ni Elias. Elle observait la dilatation des pupilles de Clara. Elle notait le tressaillement de la veine jugulaire de Marcus. Elle semblait disséquer l'air même, cherchant la fréquence exacte où l'espoir se transformait en nécrose. — Monsieur Thorne tente de simuler un contrôle qu'il n'a pas, murmura Lena. Sa voix était un scalpel, dépourvue de toute harmonique humaine. Observez ses mains, Marcus. Le tremblement est passé des doigts aux avant-bras. C’est une réponse sympathique classique. Le corps sait qu’il va mourir, même si l’esprit porte encore sa petite cravate de leader. — Taisez-vous, ordonna Elias, ses dents claquant légèrement. Clara, avec moi. Un. Deux. Trois. Expirez. Sur l’écran, une main fine — celle de Clara, reconnaissable à la petite cicatrice en forme de croissant sur le pouce — s'approchait du berceau. Le silence dans l'Atrium devint si dense qu'on pouvait entendre le sifflement électrique des électrodes. Un bourdonnement de ruche en colère. *90.* Le compteur d'Elias bondit. Il sentit une bouffée de chaleur monter de son col, une démangeaison insupportable à l'endroit où le capteur mordait la chair. La projection montrait maintenant l'intérieur de la voiture. L'eau ruisselait sur les vitres, déformant le monde extérieur en un cauchemar liquide. On n'entendait pas les cris du nourrisson, mais on voyait sa petite bouche s'ouvrir en un O silencieux, ses poings minuscules s'agiter contre le vide. — Il ne pleure pas, murmura Clara. Sa voix était un souffle de givre. Il a déjà compris. — Clara, ne rentrez pas dedans ! hurla Elias. C’est une boucle ! C’est une manipulation ! Maintenez le rythme ! Inspirez ! Il se leva, les jambes cotonneuses, et fit un pas vers elle. Immédiatement, un arc électrique minuscule crépita au plafond de l'Atrium, un avertissement bleuâtre qui fit se dresser les poils sur ses bras. — Ne bougez pas, Thorne, dit Lena sans lever les yeux de ses propres ongles, parfaitement manucurés. Votre agitation augmente le CO2 dans la pièce. Vous tuez tout le monde plus vite sous prétexte de vouloir nous sauver. C’est pathétique. C’est presque... héroïque. Elle tourna son regard vers Clara. Un sourire imperceptible, une simple tension des muscles zygomatiques, étira ses lèvres. — Dites-nous, Clara. Qu'est-ce que vous avez utilisé ? Le coussin de dentelle ? Ou simplement vos mains ? Elles ont l'air si douces. — Fermez-la ! rugit Elias. *94.* La douleur irradia dans sa mâchoire. Le capteur commençait à chauffer. Ce n'était plus une simple présence, c'était une morsure de prédateur. Il voyait des taches sombres danser devant ses yeux. L'odeur de Lena Sterling — un parfum de vanille chimique et de désinfectant — lui soulevait le cœur. Elle était la seule dont le compteur restait stable, une ligne droite à 62 BPM. Une machine de chair. Sur l'écran, la main sur le berceau ne bougeait plus. Elle pesait. On voyait la dépression dans le matelas. On voyait le manque d'air transformer le visage du nouveau-né en une prune violacée. Clara commença à se balancer d'avant en arrière. Le bruit du chapelet contre ses cuisses — *clic, clic, clic* — battait la mesure d'une marche funèbre. — Je voulais juste... dormir... murmura-t-elle. Une nuit. Juste une nuit de silence. — Le silence est une chose précieuse, n’est-ce pas ? intervint la voix de "L’Innocence", diffusée par des haut-parleurs invisibles. Elle avait le timbre cristallin d'une enfant, mais avec une résonance métallique, comme si les mots passaient à travers un ventilateur en marche. Clara a trouvé le silence. Et vous, Elias ? Le silence de vos cent-vingt passagers, est-ce qu'il pèse plus lourd que celui de ce petit être ? Elias sentit un coup de poignard dans sa poitrine. L'image sur le mur changea brutalement. La voiture disparut pour laisser place à un cockpit baigné de rouge. Des alarmes stridentes, étouffées mais reconnaissables. Sa propre main sur le manche de commande. Sa propre main poussant le nez de l'appareil vers le sol noir de l'océan. *97.* Le monde bascula. Elias tomba à genoux sur le cristal froid. Il ne sentait plus ses mains. Elles étaient devenues des blocs de glace, tandis que son cou était un brasier. Chaque battement de son cœur envoyait une onde de choc qui lui brouillait la vue. Le "bip" du compteur devenait un cri continu. — Elias, votre technique de respiration semble échouer, observa Lena. Elle s'approcha de lui, s'accroupissant avec une grâce prédatrice. Elle posa une main sur son épaule. Ses doigts étaient d'une froideur absolue, une insulte à la chaleur qui le consumait. Regardez-moi, Elias. Regardez la vérité. Vous ne les avez pas tués pour l'argent. Vous les avez tués pour voir si vous pouviez ressentir quelque chose au moment de l'impact. Et vous n'avez rien ressenti, n'est-ce pas ? Juste une grande... lassitude. Elias essaya de parler, mais sa gorge était obstruée par une masse de bile et de terreur. Il vit le compteur de Clara s'affoler sur le mur opposé. 98. 99. La jeune femme se leva d'un bond, le visage déformé par une grimace qui n'avait plus rien d'humain. Elle ne regardait plus l'écran. Elle regardait Lena. — Vous... vous êtes un monstre, cracha Clara dans un spasme de sanglot. — Non, ma chère. Je suis le miroir, répondit Lena. Le cri de Clara fut interrompu par un claquement sec, comme un coup de fouet dans une pièce vide. Une décharge de lumière bleutée illumina l'Atrium, projetant des ombres gigantesques et tordues sur les parois de cristal. Clara fut projetée en arrière, son corps s'arquant dans une contorsion impossible. Une odeur de viande brûlée et de cheveux calcinés envahit instantanément l'espace, lourde, huileuse, s'accrochant aux parois de la gorge. Le silence qui suivit fut pire que le bruit de la décharge. Clara gisait au sol, ses yeux clairs fixant le plafond, fumants. Son chapelet avait fondu dans la paume de sa main. Elias regarda le corps, puis son propre compteur. *82.* Le choc avait agi comme un seau d'eau glacée. Son cœur, pétrifié par l'horreur pure, s'était figé. — Voilà, dit Lena en se relevant, époussetant sa jupe avec un soin maniaque. Le calme est revenu. Vous voyez, Elias ? La mort est le meilleur des sédatifs. Elle se tourna vers Marcus, qui n'avait pas cillé, une goutte de sueur unique roulant le long de sa cicatrice. — À qui le tour ? demanda Lena. Dans l'ombre, les écrans grésillèrent. Une nouvelle image apparut. Une cave sombre. Des crocs de boucher. Et Marcus, plus jeune, tenant un couteau avec une révérence religieuse. Elias Thorne ferma les yeux, mais l'image restait gravée sous ses paupières. Il prit une inspiration tremblante, sentant le goût de Clara dans l'air qu'il respirait. Il ne chercha plus à organiser le groupe. Il ne chercha plus à respirer. Il se laissa simplement devenir une pierre dans cet aquarium de verre, attendant que le prochain court-circuit ne vienne effacer le souvenir de la pluie sur le pare-brise.

Le Mur des Souvenirs : Premier Acte

Le bourdonnement des projecteurs dissimulés dans les arêtes de l'hexagone commença par une fréquence si haute qu'elle fit vibrer les molaires d'Elias. Une odeur d'ozone et de poussière brûlée satura l'air, s'insinuant dans ses narines comme une main invisible cherchant à lui broyer la trachée. Sur la paroi Nord, le cristal perdit sa transparence pour devenir un linceul grisâtre, strié de parasites numériques, avant de se stabiliser sur une image d'une clarté obscène. C’était une vue de cockpit. Elias sentit le métal de l’électrode contre sa carotide devenir brusquement glacial, une morsure arctique qui semblait pomper la chaleur de son sang. Sur l’écran, la pluie fouettait le pare-brise en traits horizontaux, des larmes de géant s’écrasant contre la vitre. Le cockpit était baigné dans une lueur ambrée, celle des cadrans et des écrans de navigation qui dansaient dans le noir. Il reconnut la texture du cuir du siège, la petite éraflure sur le levier des gaz, et surtout, le tremblement rythmique de la carlingue qui résonnait jusque dans la structure de l’Atrium. *88.* Le chiffre rouge sur son propre poignet pulsa. Une petite lumière écarlate, comme l'œil d'un rat tapi dans l'ombre. Dans le silence de la pièce, le seul bruit était le souffle court de Clara, un sifflement humide qui trahissait une terreur qu'elle tentait d'étouffer derrière ses mains jointes. Ses doigts serraient son chapelet si fort que ses jointures semblaient prêtes à percer la peau diaphane de ses mains. Marcus, lui, restait une masse d’ombre immobile, mais le muscle de sa mâchoire tressaillait, un tic métronomique qui trahissait une attention de prédateur. — Regardez les mains, murmura la voix de l’Innocence, distillée par les haut-parleurs cachés. Regardez comme elles sont calmes. On dirait qu’elles caressent un amant. Sur l’écran, les mains d’Elias — une version plus jeune, plus lisse de ses mains actuelles — se posèrent sur les commandes. Elles ne tremblaient pas. Elles étaient d’une précision chirurgicale. Le pouce glissa sur un commutateur, le basculant d'un geste sec. Un déclic métallique retentit dans l'Atrium, amplifié, monstrueux. *91.* Elias sentit une goutte de sueur couler lentement le long de sa colonne vertébrale. Elle avançait millimètre par millimètre, une limace froide marquant son territoire sur sa peau. Ses poumons lui semblaient remplis de sable. Chaque inspiration était un combat contre l'air qui s'épaississait, devenant une mélasse toxique. Le nez de l’appareil sur l’image commença à piquer. L’horizon artificiel bascula, s’enfonçant dans le noir. Puis, le son arriva. Ce n’était pas encore le cri des passagers, mais le hurlement des moteurs qu’on force, le gémissement du métal qui proteste sous une pression inhumaine. — Elias ? souffla Clara. Sa voix était un fil de soie prêt à rompre. Elias, dis-moi que c’est un accident. Dis-le. Elias ne répondit pas. Il ne pouvait pas. Sa langue était un morceau de bois mort dans sa bouche. Ses yeux étaient rivés sur l’écran, sur le voyant d’alarme qui s’était mis à clignoter en cabine : *TERRAIN. PULL UP. TERRAIN. PULL UP.* Le signal sonore était identique au bip de son propre capteur cardiaque, créant une symphonie macabre de mort imminente. *94.* La paroi Nord vibrait maintenant sous l'impact visuel de la chute. On voyait les nuages se déchirer, révélant par intermittence les lumières lointaines et indifférentes d'une ville qui ne se doutait de rien. Dans le cockpit filmé, l’Elias du passé ne fit pas un geste pour redresser. Il regardait l’altimètre descendre avec une fascination de dévot devant un autel. Il y avait une sorte de paix obscure sur son visage, une absence totale d’humanité qui rendait la scène plus insoutenable que n’importe quel carnage. Soudain, le son changea. Le vent hurlant fut submergé par une vague de bruits de fond venant de derrière la porte du cockpit. Des martèlements. Des cris étouffés, des centaines de voix fusionnées en une seule plainte animale. Le son de cent vingt vies réalisant que le sol n'était plus une destination, mais une sentence. — Cent vingt, récita la voix de l'Innocence, douce comme une caresse sur une plaie ouverte. Cent vingt cœurs qui se sont arrêtés en même temps. Sentez-vous l'odeur du kérosène, Elias ? Sentez-vous le parfum de l'assurance vie qui s'apprête à être versée ? L'odeur de brûlé dans l'Atrium devint plus forte, plus réelle. C'était l'odeur de la chair roussie, du plastique fondu, du métal porté à blanc. Elias crut voir une mouche se poser sur l'écran, juste sur son propre œil filmé, une tache noire et dégoûtante qui frottait ses pattes avec une satisfaction obscène. *97.* Le chiffre clignotait maintenant avec une frénésie de stroboscope. La décharge de 10 000 volts n’était plus qu’à un souffle, une pensée, un battement de cil. Elias sentait l'électricité statique dresser les poils de ses bras. L'air autour de lui crépitait. Il voyait des points blancs danser devant ses yeux, des fantômes de pixels nés de sa propre agonie. — Espèce de monstre, cracha Marcus. La voix du colosse était basse, vibrante de dégoût. Le regard de Marcus pesait sur Elias comme un bloc de plomb. Clara s'était reculée contre la paroi opposée, ses yeux écarquillés fixés sur Elias comme s'il était déjà un cadavre, ou pire, une créature d'outre-tombe. Elle ne voyait plus le leader, le pilote protecteur. Elle voyait l'homme qui avait éteint cent vingt lumières pour quelques chiffres sur un compte bancaire. Sur l’écran, l’impact était imminent. La forêt montait à une vitesse vertigineuse, une gueule verte et noire prête à tout broyer. L’Elias de l’image ferma les yeux et lâcha enfin les commandes, croisant les bras sur sa poitrine dans un geste de reddition presque érotique. *98.* Elias Thorne ouvrit la bouche pour hurler, mais seul un râle sec en sortit. Sa carotide battait contre l'électrode avec la violence d'un oiseau pris au piège dans une cage de fer. Il sentait la pulsation jusque dans ses tempes, un marteau-piqueur interne qui menaçait de faire éclater ses vaisseaux. L’image sur le mur explosa en un blanc aveuglant au moment de l’impact. Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quel crash. Un silence de mort, lourd, gras, qui s'installa dans l'Atrium comme une poussière radioactive. *99.* Le chiffre resta figé. Un instant suspendu au bord du précipice. Elias ne respirait plus. Ses yeux étaient injectés de sang, les capillaires ayant rompu sous la pression. Il était une statue de sel, un bloc de glace émotionnel dont les fondations commençaient à se fissurer. Dans le reflet du cristal, il vit son propre visage, déformé par la terreur et la haine de soi. Et juste derrière lui, dans l'ombre, il crut voir la silhouette d'une petite fille tenant une poupée décapitée, souriant avec des dents trop blanches, trop nombreuses. Le chiffre 99 vacilla, hésita, puis, avec une lenteur de torture, retomba à 98. — Ce n'était que l'apéritif, Elias, murmura l'Innocence. Le plat principal arrive. Et Clara a très faim de vérité. Une nouvelle odeur commença à saturer la pièce. Une odeur de talc, de lait caillé et de décomposition lente. Clara laissa échapper un petit gémissement, ses doigts lâchant enfin le chapelet qui tomba sur le sol de cristal avec un tintement de verre brisé.

Arythmie Sociale

L’odeur de lait caillé s'accrochait aux parois de cristal comme une pellicule de gras, s’insinuant dans les narines, tapissant l’arrière-gorge d’une acidité de vomissure. Clara, recroquevillée, ne voyait plus le sol de l’Atrium. Elle fixait une fissure microscopique entre deux dalles de verre, ses doigts s’enfonçant dans sa propre chair, là où le capteur soudé à sa carotide vibrait d’un bourdonnement électrique presque imperceptible. Le chapelet brisé gisait à ses pieds, des perles de bois éparpillées comme les dents d'un nouveau-né arrachées une à une. À trois mètres d’elle, Marcus Volkov ne bougeait pas. Il était une anomalie tectonique au milieu de leur panique liquide. Assis en tailleur, le dos parfaitement droit, ses mains massives reposaient sur ses genoux, paumes vers le ciel. Les tatouages sur ses phalanges — des lettres cyrilliques estompées par le temps et les cicatrices — semblaient palpiter au rythme d’une musique que lui seul entendait. Sur l’écran mural, son chiffre s'affichait en vert glacial : 52. C’était une insulte. Une obscénité physiologique. Elias Thorne, le visage marbré de plaques rouges, la chemise trempée d’une sueur âcre qui collait à son torse, fixa le moniteur de Marcus. 52. Le sien oscillait violemment entre 88 et 94, chaque battement frappant ses tempes comme un marteau de forgeron. Elias sentait le goût métallique du sang dans sa bouche ; il s'était mordu la langue pour ne pas hurler lorsque le chiffre 99 avait clignoté sur son propre écran. — Comment tu fais ? cracha Elias, sa voix n'étant plus qu'un sifflement de vapeur s'échappant d'une chaudière sous pression. Marcus ne cilla pas. Ses yeux, d'un gris de béton mouillé, restaient fixés sur le vide abyssal qui entourait l'Atrium. Une mouche, sortie d'on ne sait où, vint se poser sur son canal lacrymal droit. Elle frotta ses pattes velues sur le globe oculaire de Volkov. Il ne cligna pas des paupières. La mouche explora la surface humide de l'œil, laissant derrière elle une traînée de dégoût invisible. — Regarde-moi, espèce de boucher ! rugit Elias, faisant un pas en avant. Le capteur d'Elias émit un bip sec. *96.* Il s'arrêta net, le pied suspendu au-dessus du cristal, le souffle court. La décharge de 10 000 volts n'attendait qu'une seule accélération, un seul spasme de colère pour transformer ses veines en filaments de carbone calciné. — Il ne te répondra pas, Elias, murmura Clara. Sa voix était un râle, étouffé par les sanglots qu'elle tentait de ravaler. Il n'a pas de cœur. C’est pour ça que la machine ne le trouve pas. Il est déjà mort. Marcus tourna lentement la tête. Le mouvement fut si fluide, si mécanique, qu'on aurait dit le pivotement d'une tourelle de char. Il posa son regard sur Clara. La mouche s'envola, décrivant un cercle bourdonnant autour de la carotide de la jeune femme, là où le métal du capteur rencontrait la peau diaphane. — Je ne suis pas mort, dit Marcus. Sa voix était basse, une vibration de basse fréquence qui fit trembler les parois de cristal. Je suis juste habitué au silence. — Le silence ? s'esclaffa Elias, un rire nerveux qui manqua de le faire basculer dans la zone rouge. Tu appelles ça du silence ? On est dans une putain de boîte de verre suspendue au-dessus du néant avec des électrodes dans le cou, et tu parles de silence ? — Le silence des chambres froides, reprit Marcus sans hausser le ton. Le silence de la viande qu’on découpe. La viande ne crie pas. Elle attend. Vous criez tous à l'intérieur de vous-mêmes. Ça fait un bruit de moteur cassé. C'est pour ça que vos chiffres montent. Vous résistez. Il désigna l'écran mural d'un geste lent, presque gracieux. — Moi, je ne résiste pas. Je suis la viande. Et je suis le boucher. Une goutte de sueur perla sur le front d'Elias, glissa le long de son nez et vint s'écraser sur le sol. Le bruit de l'impact parut assourdissant dans l'Atrium. *97.* Elias ferma les yeux, tentant de visualiser un crash d'avion, la seule chose qui, paradoxalement, l'apaisait. Il se revit dans le cockpit, les alarmes hurlant, le sol se rapprochant avec une vitesse obscène, la sensation de puissance absolue de tenir 120 vies entre ses doigts avant de tout lâcher. Mais l'odeur de lait caillé de Clara brisait sa concentration. C'était l'odeur de la culpabilité, une émanation physique qui remplissait l'espace, saturant l'air d'un poids insupportable. — Pourquoi il ne monte pas ? demanda une autre voix dans l'ombre, celle de l'un des quatre autres survivants dont les visages n'étaient plus que des masques de terreur grise. Pourquoi Volkov reste à 52 alors qu'on vient de voir ce qu'il a fait à Grozny ? Ces corps... ces enfants... L'image projetée sur le mur sud de l'Atrium se ranima, comme excitée par la mention du crime. On y voyait Marcus, plus jeune, dans une cave sombre. Il tenait une scie à métaux. Le son du métal mordant l'os, un grincement rythmique, *crrrr-tchick, crrrr-tchick*, emplit la pièce. Le rythme cardiaque de Marcus passa à 51. — Il jouit de ça, hoqueta Clara en se bouchant les oreilles. Il se nourrit de ce qu'il a fait. L'Innocence... l'Innocence l'aime. — L'Innocence n'aime personne, Clara, résonna la voix enfantine à travers les haut-parleurs invisibles. L'Innocence observe seulement la pureté de la réaction. Marcus est pur. Il est un prédateur qui ne s'excuse pas d'avoir faim. Et toi, Clara ? Ton petit Thomas... avait-il faim lui aussi quand tu as pressé l'oreiller sur son visage ? Clara poussa un cri étranglé. Son chiffre bondit. *82... 88... 93.* — Non ! Arrêtez ! Je voulais juste... je voulais juste dormir... une nuit... une seule nuit de sommeil... — Le sommeil est éternel maintenant, Clara, susurra la voix. Marcus se leva. Le mouvement fut si soudain que les autres reculèrent, leurs capteurs crépitant nerveusement. Il dominait la pièce, une masse de muscles et de cicatrices, une montagne de chair insensible. Il s'approcha de Clara. Elle se recroquevilla davantage, son corps secoué de spasmes. — Tu as peur, dit Marcus en se penchant vers elle. Il tendit une main. Elias crut qu'il allait l'étrangler, libérant ainsi la décharge mortelle pour abréger son agonie. Mais Marcus posa simplement deux doigts sur la tempe de la jeune femme. Son toucher était d'une froideur de cadavre. — Ta peur fait trop de bruit, murmura-t-il. Elle m'empêche de réfléchir. — Dégage de là, Volkov ! hurla Elias, dont le moniteur affichait désormais un *98* clignotant. Tu vas nous faire tous griller ! Si elle claque, le choc va nous faire sursauter et on va suivre ! Marcus ignora Elias. Il plongea ses yeux gris dans ceux, dilatés par la terreur, de Clara. — Écoute mon cœur, Clara. Pas le tien. Le mien. Il prit la main tremblante de la femme et la plaça contre sa cage thoracique. Clara sentit, sous la peau épaisse et le coton rêche de la combinaison, un battement lent, lourd, implacable. C'était le rythme d'une horloge de cathédrale dans une ville abandonnée. Un battement toutes les secondes et demie. *Boum.* *Silence.* *Boum.* Le rythme de Clara commença à se caler, par mimétisme biologique, sur celui du colosse. *90... 85... 79.* Elias regardait la scène, fasciné et dégoûté. Il comprit alors la véritable horreur de Marcus Volkov. Ce n'était pas sa violence passée. C'était son pouvoir présent. Dans cette chambre de torture, Marcus était le seul à être chez lui. Il n'était pas un prisonnier ; il était l'environnement. — Voilà, dit Marcus, ses yeux ne quittant pas ceux de Clara. Deviens de la pierre. La pierre ne sent rien. La pierre n'a pas de fils. La pierre n'a pas d'oreiller. Clara ferma les yeux, son souffle se stabilisant. L'odeur de lait sembla s'estomper, remplacée par le froid métallique qui émanait de Marcus. Mais alors que le calme revenait, un nouveau bruit s'éleva. Un grattement. Sous le sol de cristal. Elias baissa les yeux. À travers la transparence du verre, il vit des milliers de petites formes sombres remuer dans le vide. Des scarabées. Des milliers de scarabées nécrophages qui commençaient à escalader les piliers de suspension, leurs carapaces frottant contre le cristal avec un son de papier de verre sur une plaie ouverte. — L'Innocence s'ennuie, Elias, dit la voix de la petite fille. Le calme est une triche. Si vous ne battez pas plus vite, je vais devoir vous aider. Une trappe s'ouvrit au centre de l'hexagone. Une vapeur rousse, lourde et suffocante, commença à remplir la pièce. Une odeur de chair brûlée et d'ozone. Marcus ne lâcha pas la main de Clara, mais ses yeux se fixèrent sur Elias. Un sourire, le premier, étira ses lèvres gercées, révélant des dents jaunies. — Le boucher a faim, Elias, dit-il doucement. Et tu es le morceau le plus tendre. Le chiffre d'Elias Thorne passa à 99. Le bip devint un sifflement continu. Une goutte de sueur tomba dans son œil, le brûlant, mais il n'osa pas bouger. Il vit la main de Marcus se refermer lentement sur le poignet de Clara, non plus pour la rassurer, mais pour la maintenir en place, comme un bouclier de viande entre lui et la vapeur qui montait. Le prédateur venait de choisir sa place. Et dans le silence de l'Atrium, on n'entendait plus que le grattement des scarabées contre le verre, un compte à rebours de chitine et de faim.

L'Expérience Sterling

L’air n’était plus une substance gazeuse ; c’était une bouillie tiède, un mélange de soufre et de peau calcinée qui s’accrochait aux parois de la gorge comme une moisissure vivante. Dans l'Atrium, la vapeur rousse stagnait à hauteur de genoux, épaisse, presque solide, dissimulant les pieds des captifs sous une mer de rouille immatérielle. Le Dr Lena Sterling sentit la première goutte de sueur glisser entre ses omoplates, un sillage glacé qui contrastait avec la chaleur moite de la pièce. Elle ne regardait ni Marcus, dont les phalanges blanchissaient sur le poignet de Clara, ni Elias, dont le sifflement de l'électrode devenait un cri de métal torturé. Son regard était rivé sur le mur nord, là où la structure cristalline commençait à se brouiller, se liquéfiant en une surface d'argent sale. Puis, l'image jaillit. Ce n'était pas une projection, c'était une déchirure dans la réalité. Le grain de la vidéo était détestable, saturé de gris et de blancs cliniques. On y voyait une main — la main de Lena, reconnaissable à la cicatrice en forme de croissant sur le dos du pouce — tenant une tige d'acier effilée. Un pic à glace chirurgical. En dessous, une forme humaine était sanglée sur une table d'opération, le visage recouvert d'un champ opératoire qui ne laissait apparaître qu'un œil droit, écarquillé, dilaté par une terreur si pure qu'elle semblait irradier hors du mur. Le son arriva un instant plus tard. Un grattement rythmique. *Scritch. Scritch. Scritch.* C'était le bruit de la pointe d'acier rencontrant l'os de l'orbite. Lena sentit une irritation familière poindre au creux de son estomac. Sur l'écran, sa version plus jeune maniait le maillet avec une imprécision qui la faisait tressaillir aujourd'hui. Elle aurait dû incliner le poignet de trois degrés vers la gauche pour éviter la rupture prématurée des capillaires. Quel gâchis de technique. « Regardez bien, mes petits agneaux », murmura la voix de L'Innocence, distordue par les haut-parleurs invisibles, teintée d'une joie cruelle et enfantine. « Le Docteur Sterling cherche l'âme. Elle creuse, elle fouille, elle nettoie. Mais l'âme est une petite bête timide, n'est-ce pas, Lena ? » À l'écran, le pic à glace s'enfonça brusquement. Il y eut un bruit de succion, un *slurp* humide qui résonna dans l'Atrium avec une clarté obscène. L'œil sur le mur se révulsa, ne laissant voir que le blanc, injecté de sang, tandis que le corps sous les sangles était secoué d'un spasme si violent que le métal de la table grinça. Mais aucun cri ne sortit. Lena avait déjà sectionné les cordes vocales lors d'une procédure préliminaire. C'était sa signature : le silence absolu pour une concentration maximale. Dans l'Atrium, le bip-bip de l'électrode de Lena s'accéléra. *82. 85. 88.* Elle n'avait pas peur. Elle était agacée. L'incompétence de son moi passé à l'écran, cette hésitation dans le geste au moment de remuer la tige pour broyer les lobes frontaux, la rendait nerveuse. C'était un travail de boucher, pas d'orfèvre. Elle sentit le regard de Marcus peser sur elle, une masse de dégoût brut. — Espèce de monstre, cracha le colosse, sa voix vibrant dans la vapeur rousse. Lena tourna lentement la tête vers lui. Sa peau était livide, ses lèvres pincées. Elle remarqua une petite mouche morte collée sur le revers de la veste de Marcus, une tache noire insignifiante qui l'obsédait plus que l'insulte. — C'était de la recherche, Marcus, répondit-elle d'une voix monocorde, presque désincarnée. Le progrès exige des matériaux. Les vôtres sont des cadavres. Les miens étaient des pages blanches. L'image sur le mur changea. Ce n'était plus un seul patient, mais une galerie de portraits. Des dizaines de visages, les yeux vides, la bave aux lèvres, certains souriant d'un air béat à des murs invisibles, d'autres fixant le vide avec une absence de conscience qui ressemblait à la mort. C'était l'Expérience Sterling. Une armée de coquilles vides, de poupées de chair dont elle avait éteint la lumière intérieure d'un simple coup de poignet. Le bruit revint, amplifié. Ce n'était plus un grattement, mais une symphonie de souffles courts, de râles étouffés, le son de poumons essayant de hurler sans larynx. L'Atrium semblait se rétrécir. Les parois hexagonales vibraient au rythme de ces agonies muettes. L'odeur de la vapeur rousse changea, devenant plus métallique, plus acide. Elle rappelait à Lena l'odeur du liquide céphalorachidien exposé à l'air libre, ce parfum de sel et de fer qui restait incrusté sous ses ongles pendant des jours. — Ton cœur, Lena, murmura Elias, sa propre voix étranglée par son compteur qui oscillait à 98. Regarde ton chiffre. Le cadran sur le mur, juste au-dessus de la projection de ses victimes, affichait désormais *94*. Lena sentit la pulsation dans sa carotide. C'était une intrusion. Un rythme étranger qui tentait de dicter sa survie. Elle ferma les yeux, essayant d'imaginer un bloc de glace, une salle d'opération vide et stérile, le silence blanc de la neige. Mais le son de la vidéo la poursuivait. Le *clac-clac* des instruments sur le plateau en inox. Le froissement des gants en latex. Soudain, une main glacée saisit la sienne. Elle sursauta, ses yeux s'ouvrant violemment. C'était Clara. L'Agneau. La jeune femme la fixait avec une expression de compassion si grotesque, si déplacée, que Lena sentit une montée de bile dans sa gorge. — Je vous pardonne, Docteur, chuchota Clara, ses grands yeux clairs brillant d'une lueur fanatique. Ils ne sentent plus rien maintenant, n'est-ce pas ? Ils sont en paix. Le contact de la peau moite de Clara était insupportable. Lena voyait les pores de la peau de la jeune femme, les petites cicatrices d'acné mal camouflées, l'odeur de lait caillé et de peur qui émanait d'elle. Cette empathie forcée était une agression. Une insulte à sa logique. Le compteur de Lena grimpa : *97*. — Lâche-moi, sale petite infanticide, siffla Lena entre ses dents. Le visage de Clara se décomposa, mais elle ne lâcha pas prise. Au contraire, elle serra plus fort, ses ongles s'enfonçant dans le poignet de la baronne de la lobotomie. Sur le mur, la vidéo atteignit son apogée. On y voyait Lena, de face cette fois, essuyant une éclaboussure de sang sur sa joue avec le revers de son gant. Elle ne souriait pas. Elle avait l'air... ennuyée. Comme si elle venait de rater un point de couture sur un vieux manteau. « Regarde-toi, Lena », ricana L'Innocence. « Même là, tu ne ressentais rien. Pas de haine, pas de plaisir. Juste le vide. C'est pour ça que ton cœur bat, n'est-ce pas ? Parce que tu réalises que tu es aussi vide que tes patients. » Le bip de l'électrode devint un hurlement strident. *98*. *99*. La vapeur rousse s'enroula autour des jambes de Lena comme des tentacules. Elle sentit une décharge statique crépiter dans l'air, faisant se dresser les poils de ses bras. L'ozone lui brûlait les narines. Elle fixa le chiffre *99* qui clignotait en rouge sang sur le cristal. Sa vision se rétrécit à ce seul point, une pulsation de lumière qui marquait la frontière entre la vie et l'annihilation électrique. Elias Thorne, à quelques mètres, s'effondra à genoux, non pas parce que son cœur avait lâché, mais parce que la tension psychologique était devenue un poids physique. Marcus, lui, restait debout, un sourire de prédateur aux lèvres, observant la chute imminente de la femme de science. Lena Sterling inspira, une longue inspiration sifflante, cherchant à reprendre le contrôle de sa machine biologique. Elle fixa la mouche morte sur la veste de Marcus. Elle compta les pattes. Une, deux, trois... Elle se concentra sur la texture de l'aile brisée, sur la nacre irisée qui subsistait dans la décomposition. Le silence retomba brusquement dans l'Atrium. La vidéo s'éteignit. La vapeur commença à se dissiper, laissant derrière elle une pellicule collante sur chaque surface. Le cadran de Lena redescendit lentement. *98... 95... 92.* Elle retira violemment sa main de celle de Clara et s'essuya sur sa blouse avec un dégoût manifeste. Son visage était redevenu un masque de marbre, mais ses doigts ne pouvaient s'empêcher de tapoter un rythme erratique sur sa cuisse. — L'expérience continue, dit-elle d'une voix qui ne tremblait que très légèrement. Mais dans l'ombre de l'Atrium, le bruit du pic à glace contre l'os continuait de résonner, un écho fantôme que seule Lena pouvait entendre, niché au plus profond de son propre lobe frontal.

Sueurs Froides

La pellicule visqueuse qui recouvrait les parois de l'Atrium semblait s'épaissir, transformant l'air en une mélasse tiède qui collait aux poumons. Elias sentait le poids de ses propres paupières comme deux dalles de plomb. Chaque battement de ses cils produisait un bruit de succion minuscule, un frottement de parchemin humide contre un globe oculaire irrité par le manque de sommeil. À sa droite, Marcus ne bougeait plus, sa stature de colosse réduite à une ombre pétrifiée dont le seul signe de vie résidait dans le tressaillement rythmique d'une veine sur sa tempe. L’odeur était devenue insupportable. Ce n'était plus seulement l'ozone des décharges précédentes, mais une exhalaison de corps rance, de sueur froide et de peur chimique qui stagnait dans les angles hexagonaux de la pièce. Julian, un homme dont le costume autrefois impeccable pendait désormais sur ses épaules comme une peau morte, s'était recroquevillé contre l'un des piliers de cristal. Ses doigts grattaient compulsivement la couture de son pantalon, un mouvement de va-et-vient qui produisait un *crrrr-crrrr* sec, irritant, s'insinuant dans le crâne des survivants comme une aiguille à tricoter. Ses yeux étaient rouges, bordés d'une croûte jaunâtre. — Ne fermez pas les yeux, murmura Clara, sa voix n'étant plus qu'un sifflement déshydraté. Si vous dormez... les images reviennent. Elle serrait son chapelet si fort que les perles de bois s'enfonçaient dans la chair blanche de sa paume, y laissant des cratères rouges. Elle fixait une tache de graisse sur le sol, une forme qui ressemblait vaguement à un visage hurlant, et elle ne cillait pas. Le silence de l'Atrium fut soudain corrompu par un bourdonnement basse fréquence. Ce n'était pas la voix de l'Innocence, mais un son mécanique, viscéral, qui faisait vibrer les électrodes soudées à leurs carotides. Elias sentit la pulsation contre son artère. *72. 74.* Le simple fait d'écouter le bruit faisait grimper le chiffre sur son cadran digital. Il força sa respiration à se caler sur un rythme de métronome brisé. À quelques mètres, Julian ne grattait plus son pantalon. Sa main était retombée, inerte. Sa tête avait basculé en arrière contre le cristal froid. Un filet de salive filait du coin de sa bouche, brillant sous les néons blafards. Il avait sombré. Le sommeil n'était pas un refuge ; c'était un champ de mines. Dans le silence de plomb, le moniteur de Julian commença à chanter. Un bip discret d'abord, presque poli. *78.* Elias voulut crier, vouloir secouer cet imbécile pour le ramener dans l'enfer de la veille, mais ses propres membres pesaient des tonnes. La léthargie était un poison délicieux. Il regarda Julian. Les globes oculaires du dormeur s'agitaient frénétiquement sous ses paupières closes — le sommeil paradoxal, la phase où les démons sortent de leurs cachettes. *84.* Le rythme s'accéléra. Julian commença à gémir, un son étouffé, un râle de gorge qui semblait venir de très loin. Son corps eut un soubresaut. Ses talons frappèrent le sol en cadence. *Tac. Tac. Tac.* — Réveille-le, Marcus... fit Lena d'une voix atone, sans même tourner la tête. Le boucher ne bougea pas. Il fixait le vide, les pupilles dilatées par la fatigue, les mains croisées sur ses genoux. Il savait que chaque mouvement brusque, chaque montée d'adrénaline partagée, pouvait être la dernière. Dans l'Atrium, l'altruisme était une condamnation à mort. *90.* Le bip devint strident, une scie circulaire s'attaquant au silence. Julian transpirait à grosses gouttes. La sueur ruisselait sur son cou, imbibant le support de l'électrode. On pouvait voir les muscles de sa mâchoire se contracter avec une telle force que ses dents crissaient, un bruit de broyage d'os qui fit frissonner Clara. Il rêvait. Il était sans doute de retour dans cette ruelle, ou dans ce bureau, ou partout où son péché l'avait conduit. Son visage se déforma en une grimace de terreur pure, une expression que seul le sommeil peut sculpter car la volonté n'est plus là pour la lisser. Ses narines se dilataient, humant l'odeur du sang ou de la honte de son passé. *95.* Le chiffre rouge sur son cou clignotait violemment, projetant une lueur de sang sur le visage de Lena qui l'observait avec une curiosité clinique, presque absente. Elle notait mentalement la vitesse de la décompensation. *97.* Julian lâcha un cri, un mot unique, étranglé : — Non. Ce ne fut pas un cri de douleur, mais un cri de reconnaissance. Il avait vu ce qui l'attendait de l'autre côté du miroir. Ses yeux s'ouvrirent brusquement, mais ils étaient révulsés, ne montrant que le blanc injecté de sang. Ses membres se tendirent dans une arche tétanique. *99.* Le temps sembla s'étirer, chaque milliseconde se dilatant comme une bulle de savon prête à éclater. La mouche morte sur la veste de Marcus fut soufflée par le déplacement d'air d'un spasme final. *100.* L'arc électrique fut d'une pureté aveuglante. Un claquement sec, comme un coup de fouet sur de l'eau, déchira l'atmosphère. Dix mille volts traversèrent le tronc cérébral de Julian, transformant ses neurones en charbon en une fraction de seconde. L'odeur de viande brûlée et de cheveux calcinés envahit instantanément l'Atrium, une puanteur lourde, grasse, qui semblait vouloir s'accrocher aux vêtements des survivants. Le corps de Julian retomba comme un sac de viande déshonorée. Ses chaussures glissèrent sur le sol de cristal, produisant un dernier grincement pathétique avant le silence total. Une volute de fumée bleue s'échappait encore de la plaie béante à son cou, là où l'appareil avait fondu la peau. — Six, murmura la voix de l'Innocence dans les haut-parleurs cachés, sa voix enfantine résonnant avec une douceur obscène. Six petits cœurs qui font boum-boum. Voulez-vous une berceuse ? Elias ferma les poings pour cacher le tremblement de ses doigts. Il fixa le cadavre de Julian, dont les yeux étaient restés ouverts, fixant désormais le plafond avec une indifférence minérale. Une tache d'urine s'étendait lentement sur le pantalon gris de l'homme mort. Clara se mit à fredonner, un air sans mélodie, les yeux perdus dans le vide. Elle ne regardait pas le corps. Elle ne regardait plus rien. Elle se concentrait sur le battement dans ses oreilles, ce tambour de guerre qui refusait de s'arrêter. Le silence revint, plus dense qu'avant, chargé du poids d'un nouveau fantôme. La fatigue, loin d'être dissipée par le choc, s'installa avec une cruauté renouvelée. Les survivants s'écartèrent instinctivement du cadavre, formant un nouveau cercle, plus étroit, plus fragile. Lena ramassa un éclat de verre qui traînait près d'elle. Elle ne s'en servit pas comme d'une arme. Elle pressa simplement la pointe contre le bout de son index, cherchant dans la douleur aiguë un ancrage pour ne pas glisser à son tour dans les bras du bourreau invisible. Une perle de sang sombre apparut. Elle la regarda avec une fascination vide, tandis qu'à l'autre bout de la pièce, le cadran de Julian affichait désormais un zéro imperturbable, stable, définitif.

L'Agneau et le Boucher

L’odeur de la chair roussie par les dix mille volts stagnait dans l’Atrium, une nappe invisible et écœurante qui s’accrochait aux parois de cristal comme une sueur grasse. Le cadavre de Julian n'était plus qu'une insulte de carbone et de tissus fusionnés, un rappel silencieux que le moindre tressaillement de l’âme se payait ici en foudre. Clara sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa colonne vertébrale, un insecte de glace rampant vers son sacrum. Son propre capteur, soudé à la carotide, émettait un cliquetis presque imperceptible, un métronome de mort qui synchronisait son existence sur le rythme de sa terreur. 74 BPM. Elle devait descendre. Elle devait s'ancrer. Ses doigts, dont les ongles étaient rongés jusqu'au sang, cherchèrent frénétiquement le chapelet en bois de jujubier enroulé autour de son poignet gauche. Les grains étaient polis par une angoisse millénaire, imprégnés de l’huile de sa peau et de la poussière de ses mensonges. Elle fit glisser une perle. *Ave Maria*. Une autre. *Gratia plena*. Le bois grinça contre sa peau. Ce bruit, si ténu, lui parut aussi assourdissant qu'un coup de hache dans une cathédrale vide. À quelques mètres de là, Marcus Volkov trônait sur le sol hexagonal, une masse de muscles et de cicatrices qui semblait absorber la lumière résiduelle de la pièce. Il ne bougeait pas. Ses mains, larges comme des battoirs et couvertes de tatouages cyrilliques dont les encres s'étaient estompées sous la peau tannée, reposaient à plat sur ses cuisses. Il était une statue de granit dans un jardin de verre. Son regard n'était fixé sur rien, ou peut-être sur tout à la fois, une vacuité si profonde qu'elle en devenait aspirante. Clara se déplaça. Ce n'était pas une marche, mais une reptation de proie. Ses genoux effleuraient le sol froid, produisant un frottement sec, semblable à celui d'un parchemin que l'on déchire. Elle s'approcha de l'ombre de Marcus. Elle avait besoin de ce rempart. Elle avait besoin que cette brute, ce boucher qui semblait avoir oublié jusqu'au concept même d'émotion, devienne son bouclier contre la projection murale qui menaçait de s'éveiller à nouveau. « Marcus... » murmura-t-elle. Sa voix se brisa, un éclat de verre pilé dans une gorge sèche. Le colosse ne cilla pas. Clara s'installa à ses côtés, si près qu'elle pouvait sentir l'odeur qui émanait de lui : un mélange de tabac froid, de métal rouillé et de cette senteur rance de cuir vieux. C’était une odeur de survie, une odeur qui ne connaissait pas la panique. Elle pressa son épaule frêle contre le bras massif de l'homme. La différence était obscène. Elle était une brindille de porcelaine contre un tronc de chêne calciné. 82 BPM. Le chiffre clignota sur le cadran de Clara, une petite luciole rouge qui dansait sur le mur de cristal. Elle ferma les yeux, serrant son chapelet à en blanchir ses phalanges. Elle visualisa le visage de son enfant, non pas celui qu'elle avait aimé, mais celui qu'elle avait fait taire. Le souvenir n'était pas une image, c'était une sensation : le poids d'un oreiller, la résistance de la vie qui s'étiole, et ce silence final, si parfait, si libérateur. Elle utilisa ce crime comme un anesthésique. Pour survivre ici, elle devait redevenir cette créature de glace. « Ils vont encore montrer... ils vont encore montrer des choses », souffla-t-elle, son visage s'enfouissant presque dans la manche de Marcus. « Aide-moi. Ne me laisse pas regarder. » Marcus tourna lentement la tête. Le mouvement était mécanique, dépourvu de toute fluidité humaine. Ses yeux étaient deux puits de pétrole, sombres, épais, sans aucun reflet. Il n'y avait aucune pitié là-dedans, aucune solidarité de condamné. Il regarda le chapelet de Clara, puis remonta vers ses yeux rougis. Une veine battait sur la tempe du colosse, un battement lent, régulier, d'une stabilité insultante. 52 BPM. Le cœur de Marcus était une horloge de caveau. Il ne répondit pas. Il ne parlait jamais. Mais son silence était une agression. Il semblait lire à travers les couches de piété de Clara, à travers son voile de victime professionnelle, pour atteindre la moelle noire de son secret. La pression de son regard était physique, une main invisible qui se resserrait sur la gorge de la jeune femme. Soudain, un grincement de métal se fit entendre au-dessus d'eux. Un projecteur caché dans les chevrons de l'Atrium s'activa avec un bourdonnement électrique. Une lumière crue, clinique, balaya la pièce, révélant chaque pore de leur peau, chaque tremblement de leurs lèvres. Sur le mur principal, des ombres commencèrent à danser. Les contours d'une chambre d'enfant. Des murs bleu pâle. Un berceau. Le cœur de Clara fit un bond. Un coup de boutoir dans sa poitrine. 91 BPM. « Non... pas ça... pas maintenant », gémit-elle. Ses doigts s'agitaient sur les perles du chapelet avec une frénésie de tique. Elle chercha la main de Marcus, essayant de s'y agripper comme à une bouée de sauvetage dans une mer d'acide. Elle rencontra sa peau. Elle était froide. Plus froide que le cristal de l'Atrium. Marcus ne retira pas sa main, mais il ne la ferma pas non plus sur celle de Clara. Il la laissa là, inerte, un morceau de viande morte. Ses yeux restaient fixés sur l'écran mural où l'image devenait plus nette. On y voyait une main, fine, élégante, s'approcher lentement du visage d'un nourrisson qui dormait. La main portait un chapelet identique à celui que Clara tenait en cet instant. 95 BPM. L'air dans l'Atrium devint irrespirable, chargé d'une électricité statique qui faisait se dresser les poils sur les bras de Clara. Le capteur à sa carotide commença à émettre un sifflement aigu, un avertissement pré-mortem. Elle sentit la décharge gronder dans le dispositif, une promesse d'anéantissement. « Regarde-moi, Marcus ! Regarde-moi ! » hurla-t-elle intérieurement, car ses cordes vocales étaient paralysées par la terreur. Le colosse tourna enfin son corps vers elle. Il l'attrapa par le menton, ses doigts de boucher s'enfonçant dans sa chair de porcelaine avec une force brutale. Il ne la protégeait pas. Il l'étudiait. Il observait la panique se propager dans ses pupilles comme une goutte d'encre dans du lait. Un léger rictus étira ses lèvres, révélant des dents jaunies, un sourire qui n'avait rien d'humain. C'était le sourire d'un prédateur qui regarde une proie s'étouffer avec son propre piège. 98 BPM. Le sifflement du capteur devint un cri continu. Clara voyait les étincelles danser devant ses yeux. L'image sur le mur montrait maintenant l'oreiller s'abaissant. Le silence dans la vidéo était le même que celui de l'Atrium. Un silence qui dévorait tout. Marcus s'approcha de son oreille. Son souffle sentait la charogne et le vieux sang. « L'Agneau n'a pas de place ici », murmura-t-il d'une voix qui ressemblait au broyage de pierres tombales. « Seuls les monstres respirent dans le vide. » Il resserra sa prise sur son menton, la forçant à maintenir son regard sur le sien. Dans ce miroir noir, Clara ne vit pas de salut. Elle vit la vérité. Marcus n'était pas un bouclier. Il était le spectateur de sa chute, le catalyseur de sa propre foudre. Il savourait chaque pulsation, chaque montée de tension, comme un gourmet devant un plat d'agonie. Le cadran de Clara afficha 99. Le monde ralentit. Elle entendit le bois du chapelet craquer sous la pression de ses propres doigts. Elle sentit l'ozone brûler ses narines. Elle vit une mouche, une seule, se poser sur l'œil vitreux du cadavre de Julian, ses pattes explorant la cornée desséchée. Elle expira, un souffle long, tremblant, qui semblait ne jamais vouloir finir. Elle se vida de sa propre substance, cherchant le néant que Marcus affichait avec tant de superbe. Elle fixa un point imaginaire derrière la rétine du géant, s'enfonçant dans l'obscurité pour échapper à la lumière du projecteur. 97... 95... 92... Le sifflement s'estompa. La décharge reflua, laissant derrière elle une douleur sourde dans sa carotide. Marcus la lâcha brusquement. Sa tête rebondit contre le sol de cristal avec un bruit mat. Il se détourna, reprenant sa pose de divinité de pierre, indifférent à la femme qui s'effondrait à ses pieds, brisée, les grains de son chapelet éparpillés sur le sol comme des dents arrachées. Sur le mur, la projection s'éteignit dans un clac sec. Le silence revint, plus lourd, plus toxique. Clara resta là, une flaque de soie et de peur, tandis que dans l'ombre, le boucher recommençait à compter les battements de son propre cœur, imperturbable, souverain dans cet abattoir de verre. Ses tatouages semblèrent s'animer un instant sous la lumière mourante, des ombres de loups affamés attendant le prochain spasme de l'agneau.

Nettoyage par le Vide

L’odeur d’ozone et de chair rance flottait dans l’Atrium, une nappe invisible qui s’accrochait aux parois de verre comme une sueur froide. Au centre de l’hexagone, Marcus Volkov ne bougeait pas. Il était une statue de granit brut, les mains jointes, les jointures blanchies par la pression. Sur sa carotide, le capteur pulsait d'une lueur rouge, un œil de cyclope électronique qui surveillait le moindre tressaillement de son aorte. *Bip. Bip. Bip.* Le métronome de la mort s'accéléra soudain. Un grésillement électrique déchira le silence, et le mur sud s'anima. L'image était granuleuse, parasitée par des lignes de distorsion argentées, mais la clarté de la violence était absolue. On y voyait une cave, quelque part dans la banlieue de Novossibirsk. L'humidité brillait sur les murs de béton. Au centre, un homme était attaché à une chaise de fer, les pieds baignant dans une flaque d'un noir huileux. L’Innocence rit. Un rire de clochette brisée qui résonna dans les haut-parleurs invisibles de l’Atrium. « Regardez comme il travaille bien, notre boucher. Il ne gâche rien. » À l'écran, une silhouette massive entra dans le champ. Marcus. Plus jeune, mais avec ce même regard de vide sidéral. Il tenait un scalpel avec la délicatesse d'un horloger. Sans un mot, sans une once d'hésitation, il commença à inciser la peau de l'homme attaché, juste au-dessus de la clavicule. Le son du métal glissant dans le derme, un *shhhk* humide et spongieux, emplit la pièce de cristal avec une fidélité obscène. Elias Thorne détourna les yeux, mais ses paupières tremblaient. Il sentit le goût acide de la bile remonter dans sa gorge. Son propre moniteur afficha 88 BPM. Le chiffre clignotait, une menace écarlate. Il tenta de visualiser un océan de glace, une étendue blanche et stérile, mais le bruit de la vidéo l'en empêchait. Le craquement d'un os. Le sifflement d'un poumon perforé qui cherche l'air. « Respire, Elias, » murmura Clara dans un souffle saccadé. Elle rampait sur le sol, ramassant les grains de son chapelet comme si chaque perle était un morceau de son âme éparpillée. Ses doigts saignaient, griffant le cristal. « Ne regarde pas. Ne regarde pas. » Mais le regard est une trahison. Les yeux des captifs étaient aimantés par l'horreur. À l'écran, Marcus ne tuait pas simplement. Il déshumanisait. Il transformait un être pensant en une carcasse de viande froide, morceau par morceau, avec une précision chirurgicale qui trahissait une absence totale d'empathie. Il n'y avait pas de haine dans ses gestes, seulement une fonction. Une tâche à accomplir. Dans l'Atrium, le vrai Marcus ferma les yeux. Une goutte de sueur roula le long de sa tempe, suivant le tracé sinueux d'une cicatrice ancienne. Son BPM : 82. Stable. Monstrueusement stable. Le film changea. Un hangar. Des enfants. Des cages. Le silence qui suivit fut plus violent que les cris de la vidéo précédente. C'était un silence de vide absolu, un vide qui aspirait l'oxygène des poumons. Les images défilaient, rapides, stroboscopiques : des visages pâles derrière des barreaux, le reflet de l'acier, et toujours, cette main tatouée d'un loup qui refermait les verrous. « Tu les as vendus, Marcus, » susurra la voix de l'Innocence, mielleuse et toxique. « Tu as pesé leur innocence et tu as trouvé que l'or était plus lourd. » Un haut-le-cœur collectif secoua le groupe. L'air devint épais, chargé d'une électricité statique qui faisait dresser les poils sur les bras. Le capteur de Clara passa à 94. Elle commença à hyperventiler, un bruit de soufflet percé qui irritait les nerfs de tout le monde. « Arrêtez ça... » gémit-elle, les mains sur les oreilles. « S'il vous plaît, arrêtez ça ! » « Pourquoi, Clara ? » demanda l'Innocence. « Est-ce le sang des autres qui te dérange, ou le rappel du tien ? » L’image sur le mur se figea sur le regard d’un petit garçon, les yeux dilatés par une terreur si pure qu’elle semblait irradier du verre. Marcus ouvrit les yeux. Pour la première fois, une lueur traversa ses pupilles de pierre. Un spasme minuscule agita sa mâchoire. 85 BPM. 87 BPM. Le loup s'éveillait. Elias sentit la panique des autres comme une chaleur physique. L'Atrium n'était plus une pièce, c'était un estomac en train de les digérer. Les parois semblaient se rapprocher, poussées par le poids des péchés projetés. L'odeur de la cave russe semblait s'être infiltrée dans la ventilation ; une odeur de terre mouillée, de fer et d'excréments. « Nous allons nettoyer cet espace, » déclara l'Innocence. « Le vide doit être pur. Seul le silence survit au bruit des crimes. » Soudain, le sol de cristal vibra. Un bourdonnement sourd, à la limite de l'audible, commença à faire résonner les boîtes crâniennes. C'était une fréquence conçue pour induire l'angoisse, une vibration qui s'attaquait directement au système nerveux. Marcus se leva. Sa carrure masquait une partie de la projection, transformant son corps en une ombre gigantesque dévorant les images de son propre passé. Il se tourna vers Elias. Ses yeux n'étaient plus vides. Ils étaient pleins d'une fureur froide, une rage contenue qui cherchait une issue. 91 BPM pour Marcus. 95 BPM pour Elias. « Calme-toi, » articula Elias, sa voix n'étant qu'un croassement sec. « Si tu montes... si on monte tous... on grille. Elle veut ça. Elle veut qu'on explose. » Marcus fit un pas vers lui. Le bruit de ses bottes sur le verre sonna comme des coups de feu. À chaque pas, le capteur à sa gorge pulsait plus vite, un battement de cœur visuel qui synchronisait l'angoisse de la pièce. À l'écran, le massacre continuait en accéléré. Des corps empilés. Du feu. Le boucher au milieu des cendres, fumant une cigarette avec une indifférence de dieu antique. Le bourdonnement monta d'un octave. Clara se mit à hurler, un cri strident qui déclencha l'alarme de son propre capteur. 98 BPM. Le voyant passa du rouge au violet clignotant. « Clara, respire ! » hurla Elias, oubliant sa propre consigne. Il vit la peau de la jeune femme se crisper. Les muscles de son cou se tendirent comme des cordes de piano prêtes à rompre. Elle fixait Marcus, voyant en lui non pas un homme, mais l'incarnation de tout ce qu'elle avait fui, de tout ce qu'elle avait étouffé dans le berceau de ses propres secrets. Marcus s'arrêta à quelques centimètres d'Elias. Il ne le regardait pas. Il regardait sa propre image sur le mur, ce monstre de pixels qui continuait de découper le monde. Il leva une main, ses doigts s'approchant de l'électrode soudée à sa carotide. Ses phalanges tatouées tremblaient d'une vibration microscopique. 94... 96... 97... Le chiffre sur le cou de Marcus grimpait avec une régularité terrifiante. Le silence revint d'un coup, brisant la tension comme une lame de rasoir. La projection s'éteignit. L'Atrium fut plongé dans une pénombre bleutée, seulement troublée par les lueurs erratiques des moniteurs cardiaques. « Le nettoyage a commencé, » chuchota l'Innocence dans un souffle qui semblait provenir de l'épaule même d'Elias. Clara s'effondra, son front frappant le sol avec un bruit de porcelaine cassée. Elle ne criait plus. Elle haletait, un bruit de succion désespéré. Son BPM redescendit lentement, 92, 89, laissant derrière lui une traînée de terreur pure. Marcus resta immobile, sa main toujours levée, suspendue dans l'air vicié. Il tourna lentement la tête vers la caméra dissimulée dans le plafond. Ses lèvres s'entrouvrirent, laissant échapper un seul mot, un murmure qui sembla geler l'air de la pièce : « Encore. » L'Innocence ne répondit pas par des mots, mais par un sifflement de gaz qui commença à s'échapper des joints de l'hexagone. Une brume fine, incolore, qui sentait les fleurs fanées et la morgue. Le rythme cardiaque d'Elias bondit. Il sentit le premier picotement électrique dans son cou, une caresse brûlante qui lui rappela que son cœur n'était plus à lui. Il regarda Marcus, le boucher qui demandait à voir ses propres péchés, et comprit que dans cette chambre de verre, la seule façon de survivre était d'aimer sa propre destruction. Le BPM global flottait maintenant autour de 90. Une zone de mort. Une zone de vérité. Dans l'ombre, les loups sur les mains de Marcus semblaient s'étirer, prêts à bondir sur les derniers restes d'humanité qui palpitaient encore sous la lumière mourante de l'Atrium.

Court-Circuit

L'air était devenu une mélasse de formol et de lys flétris. Elias sentait chaque battement de son cœur comme un coup de poing dans sa cage thoracique, un tambour sourd qui résonnait jusque dans ses dents. Sur le mur de verre, les chiffres rouges dansaient, oscillant avec une régularité de métronome : 92. Puis 94. La sueur lui piquait les yeux, une goutte salée traçant un sillon lent le long de sa tempe pour venir mourir contre l'électrode froide soudée à sa carotide. Le métal lui semblait désormais faire partie de son squelette, une extension parasite qui buvait sa vie à chaque pulsation, un bijou de mort parfaitement ajusté. Lena, à quelques centimètres de lui, haletait avec la discrétion d'une bête traquée. Ses pupilles n'étaient plus que deux fentes noires perdues dans un océan de blanc injecté de sang. Elle fixa le cadavre de l'homme qu'ils appelaient le Comptable, affalé contre l'un des angles de l'hexagone. La décharge précédente avait laissé sur son cou une corolle de chair carbonisée, noire et craquelée comme une terre en pleine sécheresse. Une odeur de porc grillé et d'ozone flottait autour de lui, s'accrochant aux parois de verre. « On ne peut pas rester là à attendre que le gaz nous sature », murmura Lena. Sa voix n'était qu'un grattement de papier de verre. Elias ne répondit pas tout de suite. Il regardait la petite lucarne de maintenance, un carré de métal brossé dissimulé derrière le socle central. Si le système était électrique, il avait une faille. Une boucle. La sueur coulait désormais dans son cou, rendant le contact entre la peau et le capteur glissant, presque érotique dans sa morbidité. Il imaginait les fils de cuivre s'enfonçant comme des racines dans ses veines, cherchant le rythme pour mieux le briser. « Le liquide », souffla-t-il enfin. Ses mains tremblaient, un tic nerveux agitait sa paupière gauche. « Le sang est conducteur. Si on inonde le boîtier de dérivation sous le socle avec... avec lui. » Il désigna le cadavre du Comptable. Le corps était déjà entré dans une phase de relâchement grotesque. Une tache sombre s'élargissait sur son pantalon, dégageant une odeur acide d'urine et de détresse finale. Lena hocha la tête, un mouvement saccadé, mécanique. Ils rampèrent vers la dépouille. Le bruit de leurs genoux sur le cristal — un frottement sec, strident — semblait hurler dans le silence de l'Atrium. Marcus, à l'autre bout de la pièce, les observait, ses phalanges tatouées blanchies par la pression de ses poings fermés. Il ne bougeait pas. Il attendait, son BPM stable à 82, un bloc de glace dans une étuve. Elias saisit le bras du mort. La peau était déjà poisseuse, d'une fraîcheur qui lui donna la nausée. Il sortit de sa poche un éclat de verre qu'il avait ramassé après la première exécution. La pointe était irrégulière, dentelée. « Aide-moi à le traîner », ordonna-t-il. Ils tirèrent le corps. Le bruit du cuir contre le verre produisait un grincement de craie insupportable. À chaque effort, le cœur d'Elias accélérait. 95. 96. Le capteur commença à vibrer, une pré-décharge minuscule, un avertissement qui lui envoya des fourmis dans la mâchoire. Il s'arrêta, fermant les yeux, forçant ses poumons à ne prendre que des demi-inspirations de cet air vicié. « Doucement... doucement... » Arrivés au socle, Elias planta l'éclat de verre dans la carotide intacte du cadavre. Il n'y eut pas de jet de sang, seulement un écoulement paresseux, épais, d'un rouge presque noir qui semblait aspirer la lumière. Le liquide s'étala sur le sol de cristal, rampant comme une amibe vers la fente du boîtier de maintenance. Lena, agenouillée dans la flaque, utilisait ses mains nues pour guider le flux. Ses doigts se chargeaient de cette viscosité tiède. Elle ne semblait plus s'en soucier. Elle ne voyait que la plaque de métal, le salut dans le court-circuit. « Encore », chuchota-t-elle, une obsession dévorante dans le regard. « Il en faut plus. » Elias pressa le thorax du mort pour faire sortir le reste. Le bruit de la cage thoracique qui s'affaissait, un craquement de bois mort, le fit frissonner. Le sang s'engouffra dans la fente. Un sifflement se fit entendre. Une étincelle bleue jaillit, illuminant brièvement le visage de Lena d'une lueur spectrale. L'écran mural grésilla. La vidéo de leurs péchés s'interrompit dans une explosion de pixels. Un espoir sauvage, brûlant, monta dans la gorge d'Elias. « Ça marche », s'extasia Lena, un rire nerveux convulsant sa poitrine. « Ça mar— » Son BPM affiché au mur explosa. 98. 99. Soudain, la voix de L'Innocence résonna, non pas par les haut-parleurs, mais semblant sortir directement de leurs propres crânes. Un rire d'enfant, cristallin, dépourvu de toute malice humaine, ce qui le rendait d'autant plus obscène. « Vous trichez, les grands. Le sang des morts appartient à la terre, pas à la machine. » Un claquement sec retentit, semblable à un coup de fouet. Le boîtier de maintenance ne grilla pas. Au contraire, il sembla absorber le liquide, le transformant en un conducteur parfait pour une surtension ciblée. Le flux électrique ne se propagea pas dans le système, il remonta le long du filet de sang, trouvant sa source. Lena n'eut pas le temps de crier. La décharge la frappa de plein fouet alors qu'elle touchait encore le cadavre. Ses muscles se contractèrent avec une telle violence que le craquement de ses vertèbres fut audible dans tout l'Atrium. Ses yeux semblèrent s'allumer de l'intérieur, une lueur blanche insoutenable derrière ses paupières translucides. L'odeur de ses cheveux qui brûlaient emplit l'espace, une senteur de corne calcinée qui se mélangea à celle des fleurs fanées. Elias fut projeté en arrière, son propre capteur lui envoyant des décharges d'avertissement qui lui paralysèrent le bras gauche. Il regarda, impuissant, le corps de Lena se cambrer en un arc impossible, ses talons touchant presque sa nuque, avant de retomber lourdement sur le cristal. Elle fumait. Une petite spirale de vapeur grise s'échappait de sa bouche ouverte, là où sa langue s'était collée à son palais. Le silence retomba, plus lourd qu'avant, seulement troublé par le bourdonnement constant du gaz. Sur le mur, le compteur de survivants passa de six à cinq avec un bip désinvolte. Elias resta prostré, le visage à quelques centimètres de la main de Lena. Ses doigts étaient crispés, les ongles arrachés à force d'avoir gratté le verre dans son agonie. Il vit une petite mouche, sortie d'on ne sait où, se poser sur la pupille cuite de la jeune femme. L'insecte frotta ses pattes avant avec une méticulosité dérangeante. Le cœur d'Elias ralentit enfin, par pur épuisement. 88. 85. Il leva les yeux vers Marcus. Le colosse n'avait pas bougé d'un millimètre. Il fixait le corps de Lena avec une curiosité presque clinique, comme on observe un insecte écrasé sous une semelle. « On ne sort pas d'ici par la ruse, Thorne », dit Marcus d'une voix d'outre-tombe. « On sort d'ici en étant le dernier à avoir une raison de battre. » Elias regarda ses propres mains, tachées du sang de deux morts. Sous ses ongles, la croûte sombre commençait déjà à sécher, s'effritant comme de la vieille peinture. Il sentit un mouvement dans son cou. L'électrode vibrait doucement, un ronronnement satisfait, comme si elle venait de se nourrir. Le gaz continuait de s'échapper des joints, plus épais, plus dense. La brume rampait désormais à hauteur de leurs genoux, masquant les cadavres, ne laissant émerger que les visages des cinq restants, flottant dans un vide lacté, attendant que le prochain secret ne vienne embraser leurs cœurs.

Le Berceau Brisé

La brume laiteuse léchait désormais les hanches d'Elias, une substance poisseuse qui sentait l'ozone et la charogne froide. Dans le silence de l'Atrium, le seul bruit audible était le bourdonnement électrique des capteurs, une petite abeille de métal nichée contre chaque carotide, prête à darder son venin de dix mille volts. Elias sentait la sueur couler dans le creux de ses reins, chaque goutte comme une brûlure lente. Son propre rythme s'affichait en néon rouge sur le mur de cristal : 82. Stable, pour l'instant. Mais l'air manquait. Il avait cette consistance de coton mouillé qui tapissait le fond de la gorge. À sa droite, Clara Vance ne bougeait pas. Elle ressemblait à une sainte de vitrail égarée dans un abattoir. Ses doigts fins égrenaient les perles de son chapelet avec une régularité de métronome. Le bois des perles cliquetait doucement, un son sec, presque obscène dans cette tension. Soudain, le mur nord de l'Atrium tressaillit. Les pixels s'organisèrent dans un spasme de lumière bleutée. Le grésillement d'une vieille bande magnétique déchira l'air, suivi par le rire cristallin, déformé par un filtre métallique, de l'Innocence. « Le blanc est la couleur du deuil dans certaines cultures, mes petits agneaux », murmura la voix de l'enfant, jaillissant des enceintes invisibles. « Mais pour Clara, c'était la couleur de la paix. La paix du silence. » L'image se stabilisa. Une chambre d'enfant. Le papier peint montrait des moutons sautant par-dessus des barrières de nuages. La lumière était tamisée, filtrée par des rideaux de dentelle qui oscillaient sous l'effet d'un climatiseur invisible. Au centre de la pièce, un berceau de chêne blanc. Et le son. Un petit bruit de succion, un gémissement rythmé, le souffle court et humide d'un nouveau-né qui lutte contre le sommeil. Elias sentit son cœur cogner contre ses côtes. 89. 91. Il détourna les yeux vers Clara. Elle fixait l'écran, son visage de porcelaine baigné par la lueur de la projection. Ses pupilles étaient deux puits d'encre dilatés. Elle ne cillait pas. Sur l'écran, une silhouette entra dans le champ. Clara. Plus jeune de quelques mois, les cheveux défaits, vêtue d'une robe de chambre en soie qui glissait sur ses épaules comme une seconde peau morte. Elle s'approcha du berceau. Le bébé commença à s'agiter, ses petites mains potelées griffant l'air, cherchant une présence, une chaleur. La Clara de l'écran ne sourit pas. Elle n'avait pas cette expression de tendresse fatiguée que les mères arborent dans les magazines. Son visage était un masque de marbre vide. Elle regardait l'enfant comme on observe une fuite d'eau ou une tache sur un tapis. Une nuisance. Un obstacle. Dans l'Atrium, le silence devint si lourd qu'Elias crut entendre le sang circuler dans ses propres oreilles. Marcus Volkov, le colosse, s'était tourné vers la jeune femme. Son regard de boucher, d'ordinaire si neutre, s'était rétréci. Il surveillait le compteur de Clara. 64. Le chiffre vert flottait au-dessus de sa tête, imperturbable. 64 battements par minute. Un calme de cadavre. Sur le mur, la main de Clara se posa sur le rebord du berceau. Ses doigts longs, aux ongles soigneusement limés, caressèrent le drap. Puis, d'un geste d'une fluidité chirurgicale, elle saisit le petit oreiller brodé de dentelle. Le bruit du tissu froissé résonna dans l'Atrium avec une netteté terrifiante. Le bébé poussa un petit cri de surprise, une note aiguë qui se brisa net lorsque l'oreiller s'abattit sur son visage. Elias sentit la bile monter dans sa gorge. Il voulut hurler, mais ses cordes vocales semblaient nouées par des fils de fer barbelés. Sur l'écran, le drame se jouait dans une lenteur atroce. On voyait les petites jambes s'agiter sous la couverture, des mouvements saccadés, désespérés, qui faisaient trembler le berceau de chêne. La Clara de l'écran appuyait de tout son poids. On voyait ses phalanges blanchir sous l'effort. On entendait le grincement du bois sur le parquet. Et puis, le détail qui figea le sang d'Elias : Clara se pencha. Elle approcha ses lèvres de l'oreille du nourrisson qui se mourait sous le coton. « Chuuut », murmura-t-elle sur l'enregistrement. « Maman a besoin de dormir. Maman a besoin de vivre. » Les mouvements cessèrent. Une dernière convulsion, un petit pied qui se détendit, puis le silence. Un silence de plomb, de crypte. La Clara de l'écran retira l'oreiller, le replaça soigneusement, lissa les draps et quitta la pièce sans un regard en arrière, éteignant la lumière d'un geste machinal. L'écran redevint noir. Dans l'Atrium, l'air semblait chargé d'électricité statique. L'odeur de la sueur froide d'Elias se mélangeait à l'effluve douceâtre et écœurante du gaz qui continuait de monter. Il regarda Clara. Elle n'avait pas bougé d'un millimètre. Une mèche de cheveux blonds tombait sur son front. Elle tourna lentement la tête vers Elias, et pour la première fois, il vit l'abîme. Il n'y avait pas de remords, pas de honte, pas même de peur de la mort imminente. « Il pleurait tout le temps », dit-elle d'une voix cristalline, presque enfantine. « C'était comme un bruit blanc qui ne s'arrêtait jamais. Vous comprenez, n'est-ce pas ? On ne peut pas construire une cathédrale si le sol tremble sans cesse. » Elias jeta un œil convulsif à l'indicateur cardiaque de la jeune femme. 62. Son cœur ralentissait. Elle était plus calme maintenant que le secret était dehors. Elle n'était pas une victime de ce jeu ; elle en était l'élément le plus pur. « Tu es un monstre », cracha Marcus. Sa voix était un grondement de gravier broyé. Son propre rythme montait. 92. 94. La colère faisait vibrer son électrode. « J'ai tué des hommes pour de l'argent, pour la guerre, pour la survie. Mais ça... » Clara laissa échapper un petit rire sec, un bruit de brindille qui casse. « La survie, Marcus ? C’est précisément ce que j’ai fait. J’ai survécu à ma propre vie. Et regardez-vous. » Elle pointa un doigt vers le mur. « Vous tremblez tous. Vos cœurs s’emballent comme des moteurs défectueux. Vous allez tous griller parce que vous avez encore cette chose inutile qu’on appelle la conscience. » Elle fit un pas vers Elias. Il recula, manquant de trébucher dans la brume qui lui arrivait maintenant au ventre. Le contact de la vapeur était glacé, une morsure invisible. « Regarde-moi, Elias », chuchota-t-elle. « Je suis la seule qui sortira d'ici. Parce que pour moi, tuer n'est pas un battement de cœur. C'est juste un souffle. » Le bip du moniteur de Marcus devint frénétique. 97. 98. Le colosse ferma les yeux, tentant de visualiser un désert, un vide, n'importe quoi pour calmer la tempête de dégoût qui ravageait ses veines. L'odeur de l'ozone devint insupportable, une pression métallique derrière les globes oculaires. L'Innocence reprit la parole, sa voix semblant glisser sur les parois de cristal comme de la soie sur du verre brisé. « Bravo, Clara. Un score parfait. Zéro émotion. Zéro friction. Tu es le vide que j'ai toujours cherché à remplir. Mais attention... le vide finit toujours par imploser. » Clara sourit. C'était un sourire de prédateur, sans dents, juste une fente sombre dans un visage de poupée. Elle porta la main à son cou, effleurant l'électrode avec une étrange sensualité. « Le prochain secret sera le tien, Elias », dit-elle, ses yeux clairs se fixant dans les siens avec une intensité de laser. « Et je parie que ton cœur n'est pas aussi solide que tu le penses. Je sens ton pouls d'ici. Il cogne. Il panique. Il a hâte de s'arrêter. » Elias regarda son chiffre. 95. La panique n'était plus une idée, c'était une substance physique qui l'étouffait. La brume montait encore. Elle effleura son menton, apportant avec elle une odeur de talc et de chair décomposée. Le monde se rétrécissait à ce point vert, 62, qui brillait au-dessus de la tête de l'infanticide, une étoile fixe dans un univers de chaos sanglant.

Nécrose de la Confiance

Le chiffre 95 pulsait contre la rétine d’Elias, un halo de néon vert qui transformait chaque cil en une barre de fer incandescente. À chaque battement, le petit boîtier soudé à sa carotide émettait un cliquetis sec, un bruit de métal contre os, rappelant que la mort n'était plus une abstraction mais un compte à rebours mécanique. L'air dans l'Atrium s'était épaissi, chargé d'une humidité poisseuse qui collait les vêtements aux corps et transformait la respiration en un effort conscient, presque obscène. Elias recula, ses talons claquant sur le cristal avec une résonance de verre brisé. Il chercha l'ombre du coin nord-ouest, fuyant le regard de porcelaine de Clara. Elle restait là, au centre de la structure hexagonale, immobile comme une sainte de cathédrale, son chiffre — 62 — brillant d'une stabilité insultante. Elle ne transpirait pas. Elle ne tremblait pas. Elle semblait se nourrir de l'oxygène qu'il n'arrivait plus à capter. Marcus, le colosse, s’était déjà retiré dans son propre angle, s'asseyant en tailleur, les mains posées à plat sur ses genoux massifs. Ses phalanges tatouées étaient blanchies par la pression. Il fixait le vide abyssal sous le plancher transparent, ses yeux vides ne reflétant que les ténèbres du gouffre. Julian, le quatrième survivant, s'était recroquevillé dans le coin opposé, ses ongles griffant nerveusement la surface lisse du mur, produisant un crissement strident qui vrillait les nerfs d'Elias. « Arrête ça », cracha Elias, sa voix n'étant plus qu'un sifflement sec. « Julian, arrête ce bruit. » Julian ne répondit pas. Il continuait de gratter, une goutte de sang perlant sous son ongle de l'index, traçant une ligne rouge minuscule et parfaite sur le cristal immaculé. Soudain, le silence de l'Atrium fut rompu par un gargouillement rauque, un bruit de tuyauterie ancienne. Ce n'était pas la structure. C'était l'estomac de Marcus. Le son parut disproportionné dans cet espace confiné, un rappel brutal de leur biologie défaillante. La faim n'était pas encore une douleur, mais une présence, un rat qui commençait à grignoter les parois de leurs entrailles. Plus insupportable encore était la soif. La langue d'Elias était devenue une éponge sèche et râpeuse, collée à son palais. Chaque fois qu'il déglutissait, il sentait les muscles de sa gorge se contracter violemment, comme s'ils tentaient d'avaler du sable. — « Vous avez soif, n'est-ce pas ? » La voix de l'Innocence tomba du plafond, cristalline, dépourvue de toute harmonique humaine. Elle résonnait dans les parois crâniennes d'Elias plus que dans la pièce. — « Le corps humain est composé à soixante pour cent d'eau. C'est beaucoup de poids inutile pour des gens qui portent des secrets si lourds. L'eau s'évapore. La sueur est le premier aveu de la peur. Regardez-vous. Vous suintez vos péchés. » Un panneau coulissa dans le sol, au centre exact de l'hexagone. Un socle s'éleva, portant un unique verre d'eau. Il était si pur que la lumière des capteurs cardiaques se refractait à travers lui, projetant des arcs-en-ciel glacés sur les visages décomposés des captifs. La condensation perlait sur la paroi extérieure du verre, une goutte solitaire glissant lentement vers la base, une torture visuelle d'une précision chirurgicale. Elias sentit son pouls bondir. 96. Le chiffre clignota. Le boîtier contre son cou émit un bourdonnement basse fréquence, une menace vibratoire qui lui fit monter un goût de bile dans la bouche. Il devait se calmer. Il ferma les yeux, essayant d'imaginer le crash, la neige, le froid absolu de la carlingue brisée pour faire descendre sa température interne. Mais tout ce qu'il voyait, c'était le visage de l'hôtesse de l'air qu'il avait laissée mourir, ses yeux implorants alors que le kérosène commençait à lécher ses talons. — « Un seul verre », murmura Clara. Sa voix était un souffle de soie, presque tendre. « Pour quatre cœurs. Lequel d'entre vous est prêt à faire monter son rythme pour l'atteindre ? » Elle ne bougea pas. Elle savait qu'elle n'en avait pas besoin. Elle regardait Elias, observant la veine bleue qui battait frénétiquement sur sa tempe. Une mouche, sortie d'on ne sait où, vint se poser sur le bord du verre d'eau. Elle frotta ses pattes antérieures avec une frénésie dégoûtante, ses ailes irisées vibrant dans un bourdonnement qui semblait remplir tout l'atrium. Julian se leva brusquement. Ses yeux étaient injectés de sang, sa lèvre inférieure fendue par la déshydratation. — « Je n'en peux plus », gémit-il. « Elias, je n'en peux plus. » Il fit un pas. Son chiffre passa de 78 à 85 en une seconde. — « Reste là, Julian », ordonna Marcus sans lever les yeux. Sa voix était profonde, comme le grondement d'une faille sismique. « Si tu bouges, tu meurs. » — « J'ai besoin de boire ! » hurla Julian, sa voix se brisant dans une quinte de toux sèche qui fit grimper son compteur à 92. Elias regardait la mouche. Elle s'était posée sur la surface de l'eau, flottant avec une légèreté insolente. Elle buvait leur survie. L'obsession de ce détail devint insupportable. Chaque mouvement de l'insecte était une insulte. Il sentait la sueur couler dans son dos, une trace froide qui lui donnait envie de hurler. — « Regarde-le, Elias », chuchota Clara, s'approchant d'un pas imperceptible. Elle sentait le talc et quelque chose de plus acide, comme du lait tourné. « Julian va craquer. Son cœur est faible. Trop de remords. Trop de bruit. Si tu le laisses prendre le verre, il vivra dix minutes de plus. Et toi ? Ton chiffre est à 97 maintenant. Tu es à trois battements de l'éclair. » Elias baissa les yeux sur sa poitrine. 97. Le vert était devenu d'une acidité insoutenable. Son bras gauche commençait à fourmiller. Était-ce la tension ? Ou le capteur qui commençait à libérer des micro-charges pour tester sa résistance ? Julian s'élança. Ce ne fut pas une course, mais un trébuchement désespéré vers le socle. — « Non ! » rugit Marcus en se dépliant comme un ressort d'acier. L'impact fut sourd. Marcus saisit Julian par la gorge avant qu'il n'atteigne le verre. Le corps frêle de Julian fut soulevé du sol, ses pieds battant le vide au-dessus du gouffre. Le bruit de la lutte était atroce : le frottement des tissus, le souffle court de Marcus, et surtout, le bip-bip-bip de plus en plus rapide des deux boîtiers. 93... 95... 98 pour Julian. 82... 85... 88 pour Marcus. Elias regardait, paralysé. La mouche s'envola, effrayée par le mouvement, et vint se poser directement sur son front. Il sentit les pattes velues sur sa peau, une sensation de souillure absolue. Il ne pouvait pas bouger. S'il levait la main pour la chasser, son cœur exploserait. — « Tue-le, Marcus », dit Clara, sa voix dénuée de toute émotion. « Il fait trop de bruit. Il consomme ton air. » Marcus serra davantage. Le visage de Julian devint violacé, ses yeux roulant vers l'arrière, ne montrant plus que le blanc. Le chiffre au-dessus de sa tête s'affola, devenant un flou de lumière verte. 99. Le silence qui suivit fut plus lourd que n'importe quel cri. Un craquement sec, celui d'une branche de bois mort qu'on brise en deux, résonna dans l'Atrium. Les cervicales de Julian avaient cédé. Le boîtier de Julian s'éteignit instantanément. Son corps devint une masse inerte que Marcus lâcha sur le cristal. Le verre d'eau, bousculé par la chute du cadavre, vacilla sur son socle, bascula, et se brisa en mille éclats. L'eau se répandit sur le sol, s'infiltrant immédiatement dans les jointures du cristal, disparaissant dans le vide. Elias fixa la tache humide qui s'effaçait. La mouche revint se poser sur l'œil ouvert de Julian. Son propre compteur affichait 99. Il sentit une décharge de chaleur remonter le long de son cou, une caresse électrique qui lui fit dresser les poils des bras. Le boîtier commença à siffler, un son aigu, strident, qui s'accordait parfaitement au rythme de son pouls. — « Chut... » murmura Clara en posant sa main glacée sur le torse d'Elias, juste au-dessus de son cœur. « Écoute le silence, Elias. Il est si beau maintenant qu'il n'y a plus que nous trois. » Elias ferma les yeux, sentant le froid de la main de Clara pénétrer sa peau, cherchant à arrêter le tambour de guerre dans sa poitrine. Le sifflement du boîtier diminua, redescendant d'un ton. 98. 97. Dans l'ombre, Marcus s'essuyait les mains sur son pantalon, son chiffre stabilisé à 90. Il regardait le cadavre de Julian avec une indifférence de boucher. — « Le prochain secret », annonça la voix de l'Innocence, alors que les murs de l'Atrium commençaient à scintiller, s'apprêtant à projeter une nouvelle image, « appartient à celui qui a survécu à la soif. Marcus, montrons-leur ce que tu as fait dans cette cave à Volgograd. » Marcus se figea. Pour la première fois, Elias vit une ride de sueur perler sur le front du colosse. L'odeur de la peur changea dans la pièce ; elle n'était plus celle du talc, mais celle de la charogne fraîche. La nécrose de la confiance était achevée. Le bal des monstres pouvait reprendre.

L'Agonie du Pilote

La sueur qui perlait sur le front de Marcus n'était pas de l'eau, c'était de l'huile rance, une sécrétion de charogne qui semblait suinter directement de ses pores dilatés. Dans le silence pressurisé de l’Atrium, le tic-tac n’existait pas, remplacé par le bourdonnement électrique des boîtiers soudés aux carotides. Elias Thorne sentait le sien comme une sangsue de métal, un parasite dont les dents de cuivre s’enfonçaient un peu plus profondément à chaque battement de son cœur. Clara fit un pas vers lui. Elle ne marchait pas, elle glissait, ses pieds nus ne produisant aucun bruit sur le sol de cristal, à l’exception d’un léger sifflement de peau sèche. Son visage, d’une pâleur de craie, semblait se craqueler sous la lumière crue des projecteurs. Elle lissa sa robe avec une lenteur obscène, ses doigts longs et effilés s’attardant sur le tissu comme s’ils cherchaient une plaie à rouvrir. — « Tu entends ça, Elias ? » murmura-t-elle. Sa voix était un souffle de caveau, chargée d’une humidité malsaine. « Ton cœur. Il essaie de s’échapper de ta poitrine. Il sait ce qui arrive quand la lumière va changer. » Elias recula, son talon heurtant le bord d’une facette hexagonale. Ses mains, enfoncées dans ses poches, tremblaient si violemment qu’il craignait de déchirer la doublure. Il sentait la bile monter, un goût de cuivre et d’acide qui lui brûlait l’œsophage. Sur le mur de cristal, l’image de la cave de Marcus restait en suspens, une promesse de ténèbres, mais le regard de Clara était plus tranchant que n’importe quelle projection. — « Laisse Marcus tranquille, Clara », parvint-il à articuler. Sa gorge était un tunnel de papier de verre. « On doit rester calmes. Le calme, c’est la vie. Tu te souviens ? » Clara pencha la tête sur le côté. Un craquement sec retentit dans ses cervicales, un bruit de bois mort qui se brise. Elle sourit, et Elias vit une goutte de sang perler à la commissure de ses lèvres, là où elle s’était mordu la joue par pure excitation. — « Le calme ? » Elle laissa échapper un rire qui ressemblait à un râle d’agonie. « Comment peux-tu parler de calme, Elias ? Je sens l’odeur du kérosène d’ici. Elle émane de toi. Elle sature l’air. On dirait que tu es imbibé d’essence de mort. » Le boîtier à la gorge d’Elias émit un gazouillis électronique aigu. 91 BPM. Le chiffre s’afficha en rouge sur le mur opposé, une condamnation lumineuse. Elias ferma les yeux, mais l’obscurité était pire. Derrière ses paupières, il voyait les 120 visages. Pas des visages nets, non. Des masques de cire fondue, des orbites vides, des bouches ouvertes sur un cri que le vide de l’altitude avait aspiré. Il sentit le sol osciller, comme si l’Atrium entrait dans une zone de turbulences éternelle. — « Est-ce qu’ils ont crié longtemps, Elias ? » Clara s’était rapprochée. Elle était si près qu’il pouvait sentir l’odeur de lait caillé qui flottait autour d’elle, l’odeur de ce nourrisson qu’elle avait fait taire pour ne plus l’entendre. « Quand tu as poussé le manche. Quand tu as décidé que leurs vies valaient moins que ton confort. Est-ce que tu as entendu le bruit du métal qui se déchire ? » — « Tais-toi », hoqueta Elias. Ses genoux se dérobèrent. Il s’effondra au sol, ses doigts griffant le cristal froid. 94 BPM. Le sifflement du capteur devint plus strident, une note de flûte désaccordée qui lui vrillait le tympan droit. La douleur irradiait dans sa mâchoire, une pression sourde, comme si un étau se resserrait sur son crâne. Il voyait une mouche charbonneuse se poser sur le cadavre de Julian, un peu plus loin. L’insecte frottait ses pattes sur la peau déjà bleutée du mort, un mouvement frénétique, obsessionnel. Elias ne pouvait plus détacher ses yeux de cette mouche. Elle était la seule chose réelle dans ce cauchemar. — « Tu as eu peur de la pauvreté, n'est-ce pas ? » continua Clara, sa voix se faisant caressante, presque maternelle. Elle s’agenouilla devant lui, ses yeux clairs fouillant les siens avec une curiosité de vivisecteur. « Tu as préféré transformer cent vingt humains en confettis de chair plutôt que de perdre ton standing. Imagine-les, Elias. Imagine le moment où l’avion a piqué. Le plateau-repas qui s’envole. Le jus d’orange qui se répand sur le plafond. Et les enfants… oh, les enfants qui cherchent la main de leurs parents. » Elias laissa échapper un sanglot sec, une convulsion qui secoua tout son torse. Son cœur n’était plus un muscle, c’était un animal enragé piégé dans une cage de côtes trop étroite. Il frappait, il griffait, il voulait sortir. 97 BPM. L’Atrium commença à vibrer. Ou peut-être était-ce seulement sa vision qui se fragmentait. Les murs de cristal reflétaient l’image de Clara à l’infini, des milliers de petites femmes de porcelaine aux yeux de prédateur, l’entourant, l’étouffant. L’air devint visqueux, chargé d’ozone et de la sueur froide de Marcus qui regardait la scène sans bouger, tel une idole de pierre. — « Regarde-moi, Elias », ordonna Clara. Elle saisit son menton. Ses doigts étaient d'une froideur cadavérique. « Regarde la vérité. Tu n’es pas un pilote. Tu es un fossoyeur volant. » Sur le mur, la projection changea brusquement. Ce n’était plus la cave de Volgograd. C’était l’épave. Un enchevêtrement de métal calciné dans une forêt de pins. Et parmi les débris, une chaussure d’enfant, rouge, intacte, posée sur un tas de cendres qui avait été un siège. Le sifflement du boîtier d’Elias passa à l’ultrason. Une fumée légère, presque invisible, commença à s’échapper de l’électrode soudée à son cou. L’odeur de la chair brûlée, une odeur de porc grillé et de plastique fondu, envahit ses narines. 99 BPM. — « Pardonne-moi… » balbutia Elias. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, ne rencontrant que le vide ou le reflet de sa propre lâcheté. « Clara… pitié… aide-moi… » Il chercha la main de la jeune femme, espérant une chaleur, un ancrage. Clara saisit ses doigts tremblants, mais au lieu de les serrer, elle les tordit avec une lenteur méthodique, ses yeux brillant d’une lueur démente. — « Le pardon ? » souffla-t-elle à son oreille. « Le pardon est une invention des faibles, Elias. Ici, il n’y a que la température. Et la tienne monte. » Elias ouvrit la bouche pour hurler, mais seul un gargouillis de sang et d’écume en sortit. Sa poitrine se souleva dans un ultime spasme, ses poumons cherchant un oxygène qui semblait s’être évaporé de la pièce. Il vit la mouche s’envoler du cadavre de Julian et venir se poser sur son propre nez, ses pattes velues chatouillant sa peau dans une dernière insulte. 100 BPM. Le flash fut d’un blanc absolu, une déchirure de la réalité. L’Atrium fut illuminé d’une lueur de supernova pendant une fraction de seconde. Le corps d’Elias se cambra avec une violence telle que le craquement de sa colonne vertébrale résonna contre les parois de cristal comme un coup de feu. Dix mille volts labourèrent son système nerveux, transformant son sang en vapeur et ses neurones en cendres. Le silence qui suivit fut plus lourd que le tonnerre. Elias Thorne s’effondra, une masse inerte et fumante. Ses yeux étaient restés ouverts, mais les iris avaient fondu, ne laissant que deux globes d’un blanc laiteux, fixés sur le néant. Une fine colonne de fumée noire s’élevait de sa carotide, montant vers le plafond hexagonal de l’Atrium où elle se dissipait lentement. Clara se releva, époussetant sa robe avec une grâce glaciale. Elle ne regarda même pas le corps calciné. Elle tourna son visage vers Marcus, qui n’avait pas cillé. — « On dirait qu’il a finalement trouvé son atterrissage », dit-elle, sa voix retrouvant sa douceur de porcelaine. L’odeur de l’ozone se mêla à celle de la viande brûlée, saturant l’espace. Dans l’ombre, la voix de l’Innocence reprit, cristalline et joyeuse, ignorant les deux cadavres qui jonchaient désormais le sol. — « Le score baisse, le silence monte. Marcus, à nous deux. »

Systole Finale

La fumée qui s’échappait des orbites d’Elias Thorne avait l’odeur écœurante du suif et du plastique brûlé. Elle montait en un ruban paresseux, s’enroulant autour des structures hexagonales du plafond comme une caresse fétide. Au sol, le cadavre n’était plus qu’une scorie de viande carbonisée, mais un spasme résiduel faisait encore tressauter son index droit contre le cristal froid de l’Atrium. *Tchip. Tchip. Tchip.* Le bruit de l’ongle sur le verre était le seul métronome dans ce silence de crypte. Lena ne regardait pas le corps. Elle fixait la petite diode fixée à la carotide de Marcus Volkov. Un point vert, imperturbable. *62 battements par minute.* Un rythme de dormeur. Un rythme de mort. À côté d’elle, Clara Vance lissait les plis de sa robe avec une application maniaque. Ses doigts fins, terminés par des ongles rongés jusqu’au sang, tremblaient à peine. Elle semblait fascinée par une tache de graisse humaine projetée sur la paroi transparente, une petite étoile jaunâtre qui commençait à figer. — « Le score baisse, le silence monte », répéta la voix de l’Innocence. Le son ne sortait d’aucune enceinte visible ; il semblait vibrer directement dans la structure osseuse de leur crâne. C’était une voix de lait et de miel, une voix qui aurait dû parler de poupées et de jardins ensoleillés, pas de la tension superficielle de la terreur. Marcus tourna lentement la tête vers Lena. Le mouvement fut si fluide, si dénué de hâte, qu’il en devint inhumain. Ses yeux étaient deux puits de goudron, vides de tout reflet. Il ne respirait presque pas. Chaque inspiration était une micro-économie d'énergie, un calcul froid pour maintenir son sang à une température de givre. Lena sentit une goutte de sueur glisser entre ses omoplates. Elle la suivit mentalement, imaginant son trajet lent sur sa peau moite, jusqu'à la ceinture de son pantalon. Son propre capteur affichait *84 BPM*. Le chiffre oscillait, rougeoyant, une menace suspendue à son cou. Elle savait que si elle chargeait, si elle hurlait, le voltage la transformerait en torche avant même qu’elle ne l’ait touché. Elle devait être le scalpel. Pas la hache. Dans sa main droite, dissimulée par la manche de son pull gris, elle serrait une sonde métallique qu'elle avait arrachée à l'un des panneaux de maintenance lors de la projection des péchés de Marcus. C'était une tige fine, acérée, d'une dizaine de centimètres. Un ongle d'acier. Elle fit un pas. Le frottement de sa semelle sur le cristal résonna comme un coup de tonnerre. Marcus ne bougea pas, mais ses pupilles se rétractèrent. Il l’attendait. Il attendait qu’elle se consume d’elle-même. L’odeur de l’ozone devint plus piquante, une saveur métallique qui s’accrochait au palais. Lena sentit son cœur cogner contre ses côtes. *88 BPM*. Elle se força à visualiser un lac gelé. Une étendue blanche, immobile, où rien ne respire. Elle devait descendre. Elle devait mourir un peu pour rester en vie. — « Tu es si bruyante, Lena », murmura Clara derrière elle. Lena n'écouta pas. Elle se jeta en avant. Ce n'était pas une course, c'était une glissade désespérée. Elle ne visait pas le cœur, trop protégé par la masse musculaire du colosse. Elle visait le petit boîtier soudé à sa gorge. Elle voulait percer la peau, sectionner l'artère, mais surtout, elle voulait que la douleur brutale, l'intrusion de l'acier dans sa chair, fasse bondir le cœur de Marcus au-delà de la limite fatale. Elle voulait que la machine fasse le travail pour elle. Marcus réagit avec une lenteur calculée, presque paresseuse. Il ne recula pas. Il tendit son bras massif, interceptant le poignet de Lena avec la force d'un étau hydraulique. Le bruit des os qui craquèrent sous la pression fut net, comme du bois sec que l'on brise pour le feu. Lena ne cria pas. Elle savait que le cri ferait exploser son rythme cardiaque. Elle serra les dents si fort qu'un craquement d'émail résonna dans sa mâchoire. Elle utilisa son autre main pour enfoncer la sonde. La pointe d'acier déchira le tissu de la chemise de Marcus et s'enfonça dans le muscle trapèze, juste au-dessus de la clavicule. Un filet de sang sombre, presque noir sous la lumière crue de l'Atrium, jaillit et tacha le menton du boucher. Marcus ne cilla pas. Il n'y eut aucune accélération de sa respiration. Sur son cou, la diode resta d'un vert insolent. *65 BPM*. La douleur n'était pour lui qu'une information, un signal électrique sans importance. Il referma sa seconde main sur la gorge de Lena. Ses doigts étaient calleux, imprégnés d'une odeur de vieux tabac et de poussière. La pression fut immédiate. Lena sentit son larynx s'écraser. L'air ne passait plus, restant bloqué dans ses poumons comme une masse de plomb brûlant. Elle griffa le visage de Marcus, ses ongles creusant des sillons rouges sur ses joues, mais il était un mur. Un mur de viande et de haine froide. Le monde commença à se teinter de violet. Dans la vision périphérique de Lena, les chiffres de son capteur s'affolèrent. *92... 94... 96...* Elle voyait le visage de Marcus à quelques centimètres du sien. Il n'y avait aucune colère dans ses traits. Juste une curiosité clinique, comme celle d'un enfant observant une mouche dont il arrache les ailes une à une. Une mouche qui s'agite, qui vrombit, qui refuse de comprendre qu'elle est déjà morte. *98 BPM.* Le boîtier à son cou commença à émettre un sifflement aigu, une pré-décharge, un avertissement avant l'exécution. Les poils de ses bras se dressèrent sous l'effet de l'électricité statique qui saturait l'air autour d'elle. Elle sentit le picotement de la foudre imminente, ce goût de cuivre qui envahissait sa bouche. Marcus serra davantage. Ses pouces s'enfoncèrent derrière les angles de la mâchoire de Lena, coupant l'afflux de sang vers le cerveau. Le rythme cardiaque de Lena stagna soudain. Le chiffre rouge sur le mur s'arrêta à *99*. Puis, il commença à redescendre. *95... 80... 60...* La panique cédait la place à une léthargie grise. Les muscles de Lena se relâchèrent. La sonde métallique s'échappa de ses doigts engourdis et rebondit sur le sol de cristal avec un tintement cristallin qui sembla durer une éternité. Elle ne sentait plus la douleur dans son poignet brisé. Elle ne sentait plus l'acier dans son cou. Elle ne sentait plus que la pression immense des mains de Marcus, une présence solide et rassurante dans un océan de ténèbres. Elle vit Clara s'approcher, son visage de porcelaine penché sur elles, une mouche s'étant posée sur le coin de son œil gauche. Clara ne chassa pas l'insecte. Elle regardait Lena mourir avec une sorte de piété dérangée. Le cœur de Lena donna un dernier coup, faible, irrégulier. Un battement de queue de poisson sur le sable. *20 BPM.* Le capteur de Marcus affichait toujours *62*. Il ne l'avait pas lâchée. Il continua de serrer bien après que les yeux de Lena soient devenus vitreux, bien après que sa langue, gonflée et violacée, ait glissé hors de sa bouche. Il serra jusqu'à ce qu'il entende le craquement final des vertèbres cervicales, un son mou, semblable à celui d'un fruit trop mûr que l'on écrase sous son talon. Le silence retomba sur l'Atrium, seulement troublé par le bourdonnement des néons et le bruit de la mouche qui avait quitté l'œil de Clara pour aller explorer la plaie ouverte dans l'épaule de Marcus. Le colosse relâcha enfin sa prise. Le corps de Lena s'effondra comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, un amas de membres inutiles sur le verre immaculé. Marcus ramassa la sonde métallique. Il l'essuya soigneusement sur son pantalon, ignorant le sang qui continuait de couler de sa propre épaule, traçant de longues veines sombres sur son torse. — « Un de moins », murmura la voix de l’Innocence, et on aurait juré entendre le bruit d’un bonbon que l’on croque entre des dents de lait. « Marcus, tu es si calme. C’est presque ennuyeux. Clara, chérie, ne fais pas cette tête. C’est ton tour de nous montrer ce que tu caches sous ton chapelet. » Clara sourit. C'était un mouvement lent des lèvres qui ne montrait aucune dent, un étirement de peau sur un crâne de poupée. Elle regarda le cadavre de Lena, puis celui d'Elias, et enfin Marcus. L'odeur de la mort fraîche était maintenant si dense qu'elle semblait avoir une texture, un voile de graisse et de fer qui se déposait sur tout. Marcus ne répondit pas. Il se contenta de fixer la diode verte sur son cou, le petit battement régulier qui disait qu'il était encore là, seul dans le vide, comptant les secondes avant la fin du monde.

Le Couloir du Vide

Une goutte de sueur, lourde et chargée de sel, glissa lentement le long de la tempe de Marcus, traçant un sillon brillant dans la poussière de béton qui recouvrait son visage. Elle s'arrêta un instant dans le creux d'une cicatrice, avant de finir sa course sur le boîtier métallique soudé à sa carotide. La diode verte clignotait. *Bip. Bip. Bip.* Soixante-douze battements par minute. Un rythme de métronome. Un rythme de mort en sursis. À ses pieds, le corps d'Elias dégageait encore une chaleur écœurante, une vapeur de viande roussie qui se mélangeait à l'odeur métallique et acide du sang frais. Le silence dans l'Atrium de Cristal n'était pas un vide, c'était une présence. Une masse invisible qui pressait contre les tympans, rythmée seulement par le bourdonnement électrique des parois hexagonales. Clara déplaça son poids d'une jambe sur l'autre. Le cliquetis des grains de son chapelet contre son poignet fit l'effet d'un coup de feu. Elle ne tremblait pas. Ses yeux, d'un bleu délavé, presque transparent, fixaient le mur de verre où les reflets des cadavres s'étiraient en ombres monstrueuses. Elle passa une main sur sa robe, lissant le tissu avec une méticulosité de maniaque, ignorant la tache sombre qui s'élargissait sur son ourlet. — « Vous êtes si silencieux tous les deux », susurra la voix de l'Innocence. Le son sortait des haut-parleurs cachés dans les angles du plafond, une voix d'enfant passée par un filtre de distorsion qui en étirait les voyelles. On entendit le bruit d'un souffle court, comme si la petite fille se tenait juste derrière leur nuque, humant l'air. — « On dirait deux statues dans un cimetière. Marcus, tu ne veux pas dire au revoir à tes amis ? Oh, c'est vrai. Tu n'as jamais été doué pour les mots. Tu préfères les mains. Les mains qui serrent. Les mains qui brisent. » L'écran géant qui occupait la face nord de l'hexagone s'alluma dans un grésillement de parasites blancs. L'image était granuleuse, filmée d'un angle mort, en hauteur. Une cuisine banale. Un carrelage en damier usé. Une nappe à fleurs jaunie par le temps. Sur la table, un bol de céréales entamé et une poupée à laquelle il manquait un œil. Marcus se figea. Ses phalanges, tatouées de lettres cyrilliques décolorées, blanchirent alors qu'il serrait les poings. La diode sur son cou passa à l'orange. *Bip-bip. Bip-bip.* Quatre-vingt-deux battements. — « Regarde bien, Marcus », ordonna la voix, plus aiguë, plus pressante. « C’est ton chef-d’œuvre. » À l'écran, une femme entra dans le champ. Elle portait un tablier bleu. Elle fredonnait quelque chose que le micro ne parvenait pas à saisir, un son étouffé, domestique. Puis, la porte de la cuisine vola en éclats. Une ombre massive, une silhouette familière, se jeta sur elle. Il n'y eut pas de cri héroïque. Juste le bruit sourd d'un crâne percutant le coin de la table en formica. Un bruit de pastèque que l'on fend. La femme s'effondra, ses doigts griffant désespérément le carrelage, laissant des traînées rouges qui ressemblaient à des doigts de peinture d'enfant. L'homme à l'écran — un Marcus plus jeune, plus sauvage — ne s'arrêta pas. Il ne regardait pas son visage. Il cherchait quelque chose dans les tiroirs. De l'argent. Des bijoux. N'importe quoi pour payer la prochaine dose, le prochain oubli. Le Marcus de l'Atrium ferma les yeux, mais le son continuait de le violer. Le râle d'agonie de la femme, un sifflement d'air s'échappant d'une trachée broyée. Et puis, un autre bruit. Plus fin. Plus terrifiant. Le frottement d'une chaussure d'enfant sur le bois du couloir. — « Maman ? » La petite voix à l'écran était la même que celle qui résonnait dans les haut-parleurs de la prison de verre. Clara tourna la tête vers Marcus. Un petit sourire, presque imperceptible, étira le coin de ses lèvres pâles. Elle observait la diode sur le cou du colosse. Elle virait au rouge sombre. — « C’est elle, n’est-ce pas ? » murmura Clara. Sa voix était un souffle de glace. « La petite fille qui te regarde depuis tout ce temps. Celle que tu as laissée dans cette cuisine, au milieu du sang de sa mère. » Marcus ne répondit pas. Sa poitrine se soulevait par saccades, un mouvement de soufflet de forge qui s'emballe. On entendait le grincement de ses dents qu'il serrait à s'en briser l'émail. Une veine battait violemment sur sa tempe, une corde prête à rompre. Sur l'écran, le jeune Marcus s'était arrêté. Il avait tourné la tête vers la porte du couloir. On ne voyait pas son regard, seulement le profil de sa mâchoire contractée. Il n'avait pas tué l'enfant. Il avait fait pire. Il était parti en courant, enjambant le corps de la mère, laissant la petite fille seule avec le cadavre dont les yeux grands ouverts fixaient le plafond. — « Tu as couru si vite, Marcus », dit l'Innocence. « Mais on ne court jamais assez vite pour sortir de sa propre tête. Tu sens ton cœur ? Il cogne contre tes côtes comme un animal en cage. Il veut sortir. Il veut me rejoindre. » *Bip-bip-bip-bip.* Quatre-vingt-quinze. L'air dans l'atrium devint saturé d'ozone. Une décharge statique fit se dresser les poils sur les bras de Clara. Elle s'approcha de lui, si près qu'il pouvait sentir l'odeur de savon bon marché qui émanait de sa peau, une odeur de propre qui masquait la pourriture intérieure. Elle posa une main délicate sur son épaule massive. — « Laisse-toi aller, Marcus », chuchota-t-elle à son oreille. « C’est tellement fatiguant de se battre contre le rythme. Regarde-moi. Je n'ai plus de cœur. Le mien est mort dans un berceau, il y a longtemps. C’est pour ça que je vais gagner. Je suis déjà froide. » Marcus ouvrit les yeux. Ils étaient injectés de sang, les vaisseaux ayant éclaté sous la pression. Il ne regarda pas Clara. Il regarda l'écran, où l'image était maintenant fixe sur le visage de la femme morte. Il vit le reflet de sa propre monstruosité dans ce miroir de pixels. Il ne chercha pas à se calmer. Il ne chercha pas à respirer profondément pour faire descendre la pulsation. Au contraire, il visualisa chaque seconde de cette nuit-là. Il appela la haine de soi, il l'invita à dévorer ce qui restait de ses muscles et de sa volonté. Il voulait que ça s'arrête. Il voulait le voltage. Il voulait la lumière noire. — « Merci », dit la voix de l'enfant, presque tendre. La diode passa au rouge vif. Un sifflement strident, comme une bouilloire sous pression, emplit l'espace. Le corps de Marcus se cabra. Ses muscles se tendirent avec une force telle que ses tendons semblèrent sur le point de jaillir sous sa peau. Ses yeux roulèrent vers l'arrière, ne laissant apparaître que le blanc, tandis que dix mille volts labouraient son système nerveux. Une odeur de cheveux brûlés et de chair carbonisée envahit instantanément la pièce. Il n'y eut pas de cri. Juste le craquement sinistre des vertèbres qui se tassaient sous le choc électrique. Puis, le silence revint. Brutal. Absolu. Le colosse s'effondra comme une tour de pierre, percutant le sol avec un bruit sourd qui fit vibrer les parois de verre. Une fine fumée bleue s'échappait du boîtier scellé à son cou. Son visage était figé dans un rictus de soulagement atroce. Clara resta immobile, les mains jointes devant elle, comme en prière. Elle ne cilla pas. Elle ne détourna pas le regard des restes fumants de l'homme qui, quelques secondes plus tôt, était son dernier obstacle. — « Sept », compta l'Innocence. « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Bravo, Clara. Tu es la plus calme. La plus vide. La plus... parfaite. » Un bruit de verrou hydraulique résonna au fond de l'atrium. Une section de l'hexagone glissa lentement, révélant un couloir d'un blanc immaculé, si brillant qu'il semblait dévorer l'obscurité de la salle. Une lumière crue, clinique, sans chaleur. Clara commença à marcher. Ses pas étaient légers, presque aériens. Elle passa devant le corps de Marcus sans même baisser les yeux. Elle franchit le seuil, ses chaussures laissant de petites empreintes de sang en forme de croissants sur le sol blanc. — « Est-ce que je suis libre ? » demanda-t-elle, sa voix ne trahissant aucune émotion. — « Libre de quoi, Clara ? » répondit la voix, s'éloignant comme si elle s'enfonçait dans les profondeurs du complexe. « Tu emportes tout avec toi. Le berceau est toujours vide. Et le monde t'attend. » Clara s'enfonça dans la lumière. Elle porta son chapelet à ses lèvres, embrassant la croix avec une dévotion glaciale. Derrière elle, la porte coulissante se referma dans un déclic métallique définitif, laissant les sept cadavres refroidir dans le silence de l'atrium, sous le regard éternel des caméras.
Fusianima
Compte Jusqu'à Ta Mort
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Raven

Compte Jusqu'à Ta Mort

par Raven
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Le froid n’était pas une température, c’était une morsure chirurgicale. Sous la peau de la carotide, là où le sang bat d’ordinaire avec une régularité rassurante, une présence étrangère s’était nichée. Un baiser de métal glacé, soudé à la chair, dont les griffes s’enfonçaient dans le derme à chaque ...

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