Le Masque et le Miroir : L'Honneur de Molière

Par Anonyme (Ghostwritten)Témoignage

**CHAPITRE II** **L'OMBRE DU TAPISSIER** L’air de la boutique familiale, rue Saint-Honoré, est saturé d’une poussière d’or et de renoncement. C’est une odeur que je porterai sous ma peau jusqu’à mon dernier souffle : un mélange de laine sèche, de cire d’abeille, de vieux velours et de cette moisiss...

L'Ombre du Tapissier

**CHAPITRE II** **L'OMBRE DU TAPISSIER** L’air de la boutique familiale, rue Saint-Honoré, est saturé d’une poussière d’or et de renoncement. C’est une odeur que je porterai sous ma peau jusqu’à mon dernier souffle : un mélange de laine sèche, de cire d’abeille, de vieux velours et de cette moisissure discrète qui ronge les rêves trop bien rangés. Ici, on ne vit pas, on tapisse. On n’invente pas, on recouvre. Mon père, Jean Poquelin, est un homme de mesure. Il mesure le satin, il mesure le temps, il mesure la respectabilité comme si le salut de l’âme dépendait de la rectitude d’un ourlet. — Jean-Baptiste, regarde ce brocart, me disait-il souvent, les doigts caressant une étoffe cramoisie avec une sensualité que seule la possession marchande lui autorisait. C’est la peau du monde. Apprends à la flatter, et le monde te nourrira. Le monde ? Quel monde ? Celui des alcôves feutrées où l’on étouffe les cris sous des tentures de prix ? Celui des lits royaux où l’on fornique entre quatre rideaux de damas, pendant que j’attends, dans l’antichambre, le privilège de refaire le carreau de Sa Majesté ? J’avais vingt ans, et ce titre de « survivance » de la charge de tapissier ordinaire de la Chambre du Roi me pesait plus lourd qu’une armure de fer. J’étais promis au confort, ce linceul des vivants. J’étais destiné à devenir un meuble parmi les meubles, un accessoire de luxe dans le décor d’une cour qui ne voit en nous que des ombres utiles. Mais sous mon pourpoint de bon fils, une autre bête s’éveillait. Une bête qui ne voulait pas coudre la réalité, mais la déchirer pour voir ce qu’il y avait derrière. Mon père ne comprenait pas. Pour lui, un miroir est un objet qu’on encadre de bois doré. Pour moi, le miroir était déjà ce gouffre où l’on se perd pour mieux se trouver. — Tu rêves encore, Jean-Baptiste, grondait-il sans lever les yeux de ses registres. Le théâtre est une maladie honteuse. C’est le vice des gueux et l’amusement des oisifs. Veux-tu finir excommunié, jeté à la voirie comme un chien galeux ? Je le regardais, ce bon bourgeois au front soucieux, et je ressentais une pitié féroce. Il croyait aux murs. Il croyait à la solidité de sa maison, à la pérennité de son nom. Il ne voyait pas que les murs ne sont que du carton-pâte et que nous jouons tous une farce grotesque dont la mort seule s’amuse. La rupture ne fut pas un coup de tonnerre, mais une lente érosion. Ce furent les escapades au Pont-Neuf pour voir les Tabarin et les Mondor haranguer la foule. Ce furent les lectures clandestines de Plaute et de Térence, cachées entre deux rouleaux de soie. Et puis, il y eut la rencontre. Madeleine. Madeleine Béjart n’était pas seulement une femme ; elle était l’incarnation de cette liberté insolente que je cherchais. Elle avait l’odeur des chandelles de suif et la voix de ceux qui ne s’excusent jamais d’exister. À ses côtés, l’échoppe de mon père me parut soudain plus étroite qu’un cercueil. On ne répare pas une âme comme on recoud un galon de passementerie. Le jour où j’ai signé l’acte de renonciation à la charge paternelle, ma main ne tremblait pas. Mon père, lui, semblait s’être ratatiné. Sa boutique, son temple, venait de perdre son unique prêtre. — Tu nous déshonores, Jean-Baptiste. Tu jettes notre nom dans la boue des tréteaux. — Non, mon père. Je lui donne des ailes. Votre nom n’est qu’une étiquette de marchand. Le mien sera un cri. C’est à cet instant, je crois, que Molière a commencé à dévorer Poquelin. Pour que l’acteur naisse, il fallait que le fils meure. J’ai troqué les étoffes royales pour des loques de rechange, le confort pour l’incertitude, et la bénédiction paternelle pour la fureur sacrée de la scène. Nous avons fondé l’Illustre Théâtre. Quel nom pompeux pour une bande de jeunes fous n’ayant pour tout capital que leur enthousiasme et quelques chandelles coulantes ! Nous avons loué le jeu de paume des Métayers. Le premier soir, l’odeur n’était plus celle du velours, mais celle de la sueur, de la peur et de la poussière froide des planches. Quand le rideau s’est levé — un rideau de serge vulgaire, bien loin des soieries de la rue Saint-Honoré — j’ai senti un vertige m’envahir. Dans la salle, le public de Paris, ce monstre aux mille têtes, ricanait, toussait, attendait qu’on l’amuse ou qu’on le divertisse. Mon père était peut-être là, caché dans l’ombre, pleurant son héritier perdu. Ou peut-être n’était-il nulle part, sinon dans ma propre tête, ce spectateur sévère que je passerais ma vie à vouloir convaincre. J’ai fait mon premier pas. Le bois a craqué sous mes talons. C’était le bruit d’une chaîne qui se brise. La satire, voyez-vous, est née là, dans ce refus de la tapisserie. Si je ne pouvais pas recouvrir le monde de belles étoffes, j’allais en arracher les masques. J’allais montrer la laideur sous le fard, la bêtise sous la perruque, et la fragilité humaine sous les armoiries. J’allais transformer ma honte en honneur, et mon exil en royaume. Je me souviens de ce premier rire qui a jailli du public. Un rire gras, sincère, une déflagration. À cet instant, j’ai compris que le théâtre était la seule vérité possible dans un monde de faux-semblants. Les rois passent, les tapisseries se fanent et les mites dévorent les brocards les plus fiers, mais le rire, lui, est impérissable. On m’appelait désormais Molière. Un nom choisi presque au hasard, un nom de terre, un nom qui ne devait rien à personne. J’étais devenu un paria magnifique. Un tapissier de l’âme qui, au lieu de clouer des tissus sur du bois mort, allait clouer des vérités sur le cœur des vivants. L’ombre du tapissier me poursuivrait longtemps encore, c’est vrai. Parfois, en pleine scène, je crois encore sentir la poussière de la boutique me piquer la gorge. Mais quand je salue, la tête haute, face à cette foule qui m’aime et me déteste tout ensemble, je sais que j’ai choisi la seule étoffe qui ne s’use jamais : celle dont on fait les songes, les farces et les révolutions. Mon père a gardé ses richesses. J’ai gardé ma liberté. Le marché était honnête. Le rideau pouvait tomber, la pièce ne faisait que commencer.

Le Berceau des Illusions

**CHAPITRE : Le Berceau des Illusions** L’encre était encore fraîche sur l’acte d’association que, déjà, je me voyais en haut de l’affiche, déclamant des vers de Corneille devant une cour pâmée. Nous étions le 30 juin 1643. Nous étions jeunes, nous étions beaux, et nous étions d’une arrogance à faire pâlir les astres. Nous avions baptisé notre rêve « L’Illustre Théâtre ». Quel titre ! Quelle outrecuidance ! Il faut toute l’inconscience de la jeunesse pour accoler un tel adjectif à une troupe de saltimbanques qui n’avait pour tout bagage que ses espoirs et quelques costumes mités chipés au destin. Madeleine était là, bien sûr. Ma Madeleine, avec sa chevelure de feu et son regard qui lisait dans mon âme comme dans un grimoire ouvert. Elle était le pivot, l’ancre et la voile. Autour d’elle, les Béjart formaient une tribu serrée, une meute joyeuse prête à mordre la vie. Et moi, Jean-Baptiste Poquelin, devenu Molière par la grâce d’un acte notarié, je croyais avoir laissé derrière moi la poussière des tapis de mon père pour la poussière d’étoile des planches. Nous avions loué le jeu de paume des Mestayers, près de la porte de Nesle. Un endroit sinistre, à dire vrai, qui sentait la sueur des joueurs de balle et l’humidité des vieux murs. Mais pour nous, c’était le Louvre. Nous y avons englouti mes dernières ressources, les économies de Madeleine, et surtout, ce qui allait devenir ma croix : le crédit. Ah, le crédit ! C’est la muse invisible du théâtre, celle qui ne monte jamais sur scène mais qui hante les coulisses avec un sourire de créancier. « Jean-Baptiste, il faut des chandelles. Le public ne peut pas nous admirer dans l’ombre. » « Jean-Baptiste, le velours de ce manteau est râpé, on dirait une peau de lapin galeux. » « Jean-Baptiste, le menuisier réclame son dû pour l’estrade. » Et Jean-Baptiste signait. Des billets, des promesses, des bouts de papier qui n’étaient que du vent, mais du vent qui commençait à souffler en tempête. Le rideau se leva enfin. Nous jouions la tragédie. Nous voulions faire pleurer, nous voulions être sublimes, nous voulions être les rivaux de l’Hôtel de Bourgogne. Quelle erreur ! Je me souviens de ma première entrée. J’avais gonflé le torse, pris une voix de stentor, et j’agitais les bras comme un moulin à vent en plein ouragan. Je croyais être Auguste, je n’étais qu’un tapissier déguisé en empereur. Le public, lui, ne s’y trompait pas. Le public parisien est un animal cruel : il ne vous hait pas, il vous ignore. Et le silence d’une salle vide est un bruit bien plus assourdissant que les sifflets. Les bougies se consumaient pour personne. Nous jouions devant des bancs de bois qui semblaient se moquer de nos tirades. Les recettes ? Une misère. Quelques sous qui ne suffisaient même pas à payer la cire des chandelles que nous brûlions par orgueil. La réalité nous rattrapa avec la brutalité d’un coup de matraque un soir de pluie. Les huissiers ne sont pas sensibles à la beauté des alexandrins. Ils préfèrent la prose des livres de comptes. Un matin, le jeu de paume resta clos. Les scellés furent posés sur nos rêves. L’Illustre Théâtre n’était plus qu’une carcasse vide, et nous, les illustres, nous n’étions plus que des parias couverts de dettes. Puis vint le jour où le ciel me tomba sur la tête. Un créancier plus acharné que les autres, un certain Dubourg, marchand de chandelles — ô ironie ! — décida que ma liberté valait moins que sa cire. L’arrestation fut une scène de farce, mais sans le rire. Deux archers m’attendirent au coin de la rue. Pas de tirade héroïque, pas de duel à l’épée. Juste une main poisseuse sur mon collet et un papier griffonné. « Monsieur Molière ? Suivez-nous. » On me jeta au Châtelet. Le Châtelet n’est pas un théâtre, c’est l’antichambre de l’enfer. C’est un lieu où l’on n'étudie plus les rôles, mais où l’on apprend la texture du désespoir. L’odeur… mon Dieu, l’odeur. Un mélange de salpêtre, d’excréments, de peur et de soupe aigre. Les murs suintaient une humidité qui semblait vouloir me coller à la peau, comme si la pierre elle-même voulait m’absorber. J’étais là, assis sur un grabat immonde, le fils du tapissier du Roi, l’homme qui voulait révolutionner l’art dramatique. Le contraste était si violent que j’en eus un fou rire nerveux. Ma liberté, achetée si cher à mon père, s’arrêtait entre quatre murs gris. L’ombre de la boutique familiale me parut soudain presque douce, presque protectrice. Là-bas, au moins, l’air ne sentait pas la charogne. La nuit, les cris des autres prisonniers composaient une symphonie macabre. Je pensais à Madeleine. Je l’imaginais courant les rues, frappant aux portes, vendant ses derniers bijoux pour racheter ma carcasse. J’avais honte. Une honte brûlante, acide, qui me rongeait plus sûrement que la faim. J’avais échoué. J’avais entraîné ceux que j’aimais dans ma chute. C’est dans cette cellule, pourtant, que le masque commença à se fendre. Dans le noir, dépouillé de mes oripeaux de tragédien de pacotille, je compris une vérité essentielle : la vie n’est pas une tragédie noble, c’est une farce grinçante. Les hommes ne sont pas des héros cornéliens, ce sont des pantins mus par la cupidité, la vanité et la peur. Le marchand de chandelles qui m’avait fait enfermer n’était pas un monstre, c’était un personnage de comédie. L’huissier qui m’avait arrêté avec sa petite perruque de travers était un type de farce. Même ma propre détresse avait quelque chose de ridicule. Ce prisonnier qui se lamentait en alexandrins dans sa tête alors qu’il avait des puces dans ses chausses, n’était-ce pas le comble du comique ? Je restai là quelques jours, ou quelques siècles — le temps n’a pas de prise au Châtelet. Mon père, ce vieux lion blessé mais toujours fier, finit par intervenir indirectement, ou peut-être fut-ce l’argent de Madeleine, ou la générosité d’un ami resté dans l’ombre. La porte s’ouvrit. Quand je sortis, la lumière du jour me brûla les yeux. Je respirai l’air de Paris avec une avidité de noyé. J’étais libre, mais j’étais ruiné. L’Illustre Théâtre était mort, enterré sous une montagne de factures impayées. Madeleine m’attendait au bout du pont. Elle n’avait pas besoin de parler. Son regard disait tout : la fatigue, l’inquiétude, mais aussi cette flamme inaltérable. — Qu’allons-nous faire, Jean-Baptiste ? demanda-t-elle doucement. Je regardai la Seine couler, indifférente à nos naufrages. Paris nous avait rejetés. Paris ne voulait pas de nos illusions. Soit. Si la capitale nous fermait ses portes, le royaume était vaste. — Nous allons partir, Madeleine. Nous allons charger nos tréteaux sur une charrette et nous allons parcourir les routes. Nous allons apprendre ce métier là où il bat vraiment : dans la poussière des provinces, dans les foires, devant les paysans et les petits bourgeois. Nous avons essayé d’être illustres, nous allons maintenant essayer d’être vrais. Je savais que le chemin serait long. Je savais que l’ombre du Châtelet resterait gravée en moi comme une cicatrice. Mais je savais aussi que j’avais trouvé ma voix. Ce ne seraient plus les dieux et les rois que je ferais parler, mais les hommes, avec leurs petites misères et leurs grandes ridicules. Le berceau de nos illusions s’était brisé au Châtelet. De ses débris, j’allais forger une arme de guerre. — En route, dis-je en lui prenant la main. Le spectacle doit continuer. Et tandis que nous nous éloignions, je sentais déjà germer en moi la sève d’une autre comédie. Celle de la vie, que l’on ne joue bien que lorsqu’on a failli tout perdre. Le rideau sur Paris tombait, mais ailleurs, sur une terre de France plus rude et plus sincère, la pièce, la vraie, commençait enfin.

La Poussière des Chemins

**CHAPITRE : La Poussière des Chemins** Douze ans. Douze ans à moudre le bitume des provinces, à avaler la poussière des sentiers du Languedoc, de la Provence et de la Guyenne, comme d’autres avalent l’hostie : avec une ferveur née du désespoir. Paris nous avait vomis. Le Châtelet m’avait recraché, l’âme rance et le gousset vide, avec pour seul viatique cette certitude brûlante : on ne devient pas homme dans les salons dorés, on le devient dans la fange d’une cour d’auberge, sous l’œil goguenard d’un palefrenier et le regard soupçonneux d’un bailli de village. Au début, nous étions pathétiques. Nous traînions nos oripeaux de soie mitée et nos tirades alexandrines comme des reliques d’un culte oublié. Je voulais encore jouer les héros grecs, je voulais faire tonner la tragédie sous des cieux qui ne réclamaient que du rire. Mais le public des foires ne triche pas. Un paysan qui a trimé douze heures au champ n’en a cure des dilemmes d’un empereur romain ; il veut voir son voisin cocu, son curé gourmand ou son apothicaire voleur. C’est là, sur ces tréteaux de fortune qui menaçaient de s’effondrer à chaque lazzis, que j’ai tué Poquelin pour laisser naître Molière. La poussière, c’était notre décor permanent. Elle s’insinuait partout : dans les plis de nos costumes, dans nos gorges sèches, dans les pages griffonnées de mes carnets. Elle était le sel de notre existence errante. Voyager avec la troupe des Béjart, c’était embrasser une forme de sainteté laïque et tapageuse. Madeleine, ma boussole, ma lionne, tenait la barre quand l’orage grondait. Elle savait transformer une grange humide en palais de carton-pâte par la seule grâce d’un regard. Nous étions des parias, des excommuniés en sursis, mais sur nos planches, nous étions les seuls rois de France à ne rendre de comptes qu’à la vérité des masques. J’ai appris à lire le cœur humain en observant les foules depuis les coulisses de toile bise. J’ai vu le regard cupide du marchand de Lyon, la vanité boursouflée du petit noble de province qui se croit à Versailles dès qu’il arbore un ruban propre, et l’hypocrisie mielleuse des dévots de village qui nous maudissaient le jour pour mieux venir ricaner sous le manteau la nuit tombée. « Regarde-les, Jean-Baptiste, me soufflait Madeleine alors que nous rangions les accessoires sous une pluie battante. Ne les juge pas. Vole-les. Vole leur démarche, leur tic, leur façon de mordre leur lèvre quand ils mentent. C’est là que se trouve ta comédie. » Et j’ai volé. J’ai pillé la vie avec une avidité de spadassin. La farce fut ma première arme de guerre. Adieu les dieux de marbre, bonjour Sganarelle. J’ai compris que pour dire l’indicible, pour dénoncer la noirceur des âmes, il fallait passer par le rire. Le rire est un crochet de boucher qui attrape les consciences sans qu’elles y prennent garde. On ouvre la bouche pour s’esclaffer, et c’est alors que l’acteur y glisse le poison de la lucidité. Je me souviens d’un soir à Pézenas. Nous jouions dans une cour d’hôtel, sous un ciel si étoilé qu’il semblait nous narguer. J’interprétais un valet rusé, une sorte de Scaramouche à la française. En face de moi, un notable local, un homme gras et bouffi de son importance, se reconnaissait trait pour trait dans le personnage de l’avare que je tournais en dérision. La foule hurlait de joie. Lui, il restait pétrifié, le visage rouge, oscillant entre la fureur et la honte. C’est à cet instant précis que j’ai ressenti ce frisson sacré : le théâtre n’est pas un divertissement, c’est un miroir. Un miroir qui ne flatte jamais, mais qui rend à l’homme sa véritable stature. Douze ans à trimballer nos chars à travers la France, à dormir dans le foin, à manger des croûtes de fromage partagées en dix, à recoudre sans cesse les lambeaux de nos rêves. Nous avons connu les acclamations des États de Languedoc et les pierres lancées par les dévots en Bretagne. J’ai appris la patience du potier. J’ai poli mon style contre la rudesse du monde. Mes compagnons étaient ma seule famille. Gros-René, avec sa trogne de carême-prenant et son cœur d’or ; la Du Parc, superbe et hautaine, qui portait la misère comme si c’était une hermine ; et bien sûr, la petite Armande qui grandissait dans l’ombre de sa sœur, me regardant avec des yeux où commençaient à danser des promesses dangereuses. Nous étions une République en marche, un microcosme d’humanité vibrante, loin de l’étiquette étouffante de la Cour. En province, j’ai découvert que la tragédie ne se nichait pas dans la mort des rois, mais dans le silence d’une femme mal mariée, dans la détresse d’un père qui préfère son or à sa progéniture, dans la morgue des ignorants qui s’érigent en savants. Je me revois, assis au bord d’un chemin, mes bottes percées, notant sur un coin de papier une réplique entendue le matin même au marché. Le soleil se couchait, incendiant les champs de blé. J’étais épuisé, j’avais mal aux os, et mon nom n’était encore qu’une rumeur dans les gazettes de Paris. Mais je n’avais jamais été aussi libre. « On repart, Jean-Baptiste ? » demandait Madeleine, déjà debout sur le chariot. « On repart, » répondais-je. Car il fallait encore apprendre. Apprendre le rythme, le silence, le poids d’un geste. Apprendre que pour faire rire, il faut avoir beaucoup pleuré, et que pour être vrai, il faut avoir porté tous les masques. La province fut mon creuset. C’est là que le fer s’est changé en acier. J’y ai perdu mes illusions de jeunesse, mais j’y ai gagné quelque chose de bien plus précieux : l’honneur de mon métier. Nous n’étions plus des saltimbanques en quête de quelques liards ; nous étions devenus des chirurgiens de l’âme, armés de nos bons mots et de nos grimaces. Douze ans ont passé. La poussière a fini par tanner ma peau et mon esprit. Je sens que le vent tourne. Les nouvelles nous parviennent de Paris : le jeune Roi aime la danse, il aime le spectacle, il cherche des voix nouvelles. Nous sommes prêts. Je regarde mes mains, calleuses comme celles d’un artisan. Je regarde mes compagnons, marqués par la route, mais dont les yeux brillent de cette flamme que seule l’errance peut entretenir. Nous avons appris à lire le cœur des hommes dans la boue des chemins de France. Maintenant, il est temps de retourner dans l’arène. Le rideau s’est levé jadis dans la douleur au Châtelet. Il s’apprête à se lever de nouveau, mais cette fois, je ne crains plus l’ombre. Car derrière chaque personnage que j’ai forgé, derrière chaque Arnolphe, chaque Alceste, chaque Tartuffe qui commence à s’agiter dans mon crâne, il y a la poussière de ces douze années. Nous quittons la province avec nos chariots grinçants et nos souvenirs en lambeaux. Mais nous emportons avec nous la vérité des marchés et la sincérité des foires. Paris croit nous recevoir, mais c’est nous qui allons l’envahir. En route. Le trajet fut long, mais la pièce peut enfin commencer. Et cette fois, messieurs les courtisans, messieurs les tartuffes, messieurs les pédants, je vous promets que vous ne rirez pas seulement de nous. Vous rirez de vous-mêmes. La poussière des chemins m’a appris une chose : on ne voit bien la lumière que lorsqu’on a longtemps marché dans l’obscurité. Et la lumière qui vient sera aveuglante.

Le Pari du Petit-Bourbon

**CHAPITRE : LE PARI DU PETIT-BOURBON** Paris. Ce mot avait un goût de fer et de velours. Douze ans que j’avais fui cette ville, le ventre creux et la honte au front, fuyant les créanciers et l’ombre du Châtelet. Douze ans à polir mon métier sur les tréteaux de fortune, à recevoir des trognons de choux en province pour apprendre, enfin, à rendre les coups par le rire. Et voilà que nous y étions. Le 24 octobre 1658. La salle des Gardes du Vieux Louvre — ce qu’on appelait le Petit-Bourbon — empestait la cire fraîche, le parfum des courtisans et cette odeur rance d’impatience que dégagent les puissants quand ils s'apprêtent à juger un parvenu. Derrière le rideau, je sentais le souffle court de ma troupe. Madeleine, ma fidèle Madeleine, lissait sa robe d’un geste nerveux, ses yeux brillant d’une lueur d’acier. Les autres — Du Parc, De Brie, mon frère d’armes d’Herly — étaient des statues de craie sous leur maquillage. — Jean-Baptiste, murmura Madeleine, ils sont tous là. « Tous ». C’est-à-dire le Roi, un gamin de vingt ans à l’œil sombre et à la jambe superbe, entouré de sa mère Anne d’Autriche et de l’éminence de Mazarin. Mais surtout, tapis dans l’ombre comme des corbeaux sur un champ de bataille, les « Grands Comédiens » de l’Hôtel de Bourgogne. Ils étaient venus voir l’ours de province danser une dernière fois avant de le dévorer. Ils étaient le Théâtre, le Vrai, le Noble. Ils déclamaient avec des chants de sirènes agonisantes, le bras levé, le menton pointé vers les cieux, dans une emphase qui me donnait la nausée. Moi, j’avais apporté ma vérité. Mais ce soir-là, j’eus peur. Une peur viscérale qui vous tord les entrailles et vous assèche la bouche. Nous avons commencé par *Nicomède*. Corneille. Le grand Corneille. Quelle erreur ! Nous voulions prouver que nous savions, nous aussi, porter la toge et chausser le cothurne. Mais la tragédie est une courtisane exigeante : si vous ne la flattez pas avec les codes de la Cour, elle vous trahit. À chaque vers, je sentais le froid s’installer dans la salle. Le Roi ne bougeait pas. Les courtisans s’éventaient avec une lenteur insultante. Et les messieurs de l’Hôtel de Bourgogne ricanaient dans leurs barbes de dentelle. Nous étions trop simples, trop directs. Nous n'étions pas des dieux, nous étions des hommes qui parlaient à d’autres hommes. Dans ce sanctuaire du faux, notre sincérité passait pour de la maladresse. Le rideau tomba dans un silence de cathédrale. Un désastre. Je sentis la sueur glacée couler le long de mon échine. Si nous en restions là, les chariots repartiraient dès l'aube vers les routes boueuses du Languedoc. Nous serions la risée de Paris pour un siècle encore. C’est alors que le démon du théâtre, ce vieux complice qui ne m’a jamais quitté, me poussa dans le dos. Je m’avançai sur le devant de la scène. Seul. Sans masque. Le visage nu sous les chandelles. Le protocole exigeait que je me retire, mais je m’adressai directement au Roi. Un murmure de scandale parcourut l’assemblée. Un histrion qui ose briser le quatrième mur pour haranguer Sa Majesté ? — Sire, commençai-je d'une voix que je voulais ferme, je supplie Votre Majesté de pardonner à ma troupe la faiblesse de ses tragédiens. Nous n'avons voulu que rendre hommage aux maîtres de cette ville. Mais, si vous nous en accordez la grâce, permettez-nous de vous présenter un petit divertissement qui nous est plus familier, et qui a fait, par les chemins, passer quelques bons moments aux honnêtes gens de vos provinces. Je vis un léger sourire étirer les lèvres de Louis. Un défi. Il aimait le risque, ce jeune monarque. Il fit un signe de la main. Le pari était lancé. Nous avons joué *Le Docteur amoureux*. Une petite farce, une bagatelle de rien du tout. Quelques planches, deux valets, une ruse de vieille femme. Et là, la magie opéra. Dès les premières répliques, je sentis le changement d’air. Ce n’était plus de la déclamation, c’était de la vie. Je me transformai, je me désarticulai, je devins ce docteur ridicule, gonflé d’une importance de grenouille, dont chaque pédanterie était un soufflet à l’intelligence. Je mis dans ce rôle toute la haine que j’avais pour les doctes, les faux savants, les tartuffes de la pensée qui nous avaient méprisés. Le premier rire éclata. Un rire cristallin, juvénile. Le Roi. C’était le signal. La salle explosa. Les courtisans, voyant leur maître s’amuser, lâchèrent la bride à leur propre joie. Les éventails s’agitèrent, non plus pour chasser l’ennui, mais pour masquer les bouches tordues par l’hilarité. Les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, eux, étaient devenus blêmes. Ils comprenaient, un peu tard, que le sol sous leurs pieds venait de trembler. Sur scène, nous ne jouions plus : nous vivions. Chaque lazzi, chaque chute était une revanche sur les années de misère. Je voyais Madeleine rayonner. Elle était superbe de malice. Nous étions chez nous, enfin. Le Petit-Bourbon n’était plus une salle du Louvre, c’était notre foire, notre univers. Quand le rideau tomba cette fois-ci, ce ne fut pas le silence qui nous accueillit, mais un tonnerre. Un fracas de mains qui se frappent, de talons qui martèlent le parquet. Louis XIV se leva. Il ne riait plus, il observait. Ses yeux rencontrèrent les miens. À cet instant précis, je compris que le miroir que je venais de lui tendre l’avait fasciné. Il n'avait pas seulement vu une farce ; il avait vu la puissance de l'illusion souveraine. Il venait de comprendre que pour régner sur ce peuple de masques, il lui faudrait un allié capable de les débusquer tous. — Monsieur, me dit-il plus tard, avec cette économie de mots qui faisait sa force, votre troupe me divertit. Restez à Paris. Le Petit-Bourbon est à vous. Ce soir-là, dans le clair-obscur des coulisses, alors que nous nous démaquillions en silence, épuisés et ivres de victoire, je regardai mon reflet dans le miroir ébréché de ma loge. L’honneur était sauf. Mais je savais que la guerre ne faisait que commencer. En faisant rire le Roi, je m’étais attiré la haine des puissants et la jalousie des médiocres. Ils ne me pardonneraient pas de les avoir montrés tels qu’ils étaient : des pantins ridicules dans une danse macabre. Peu importe. La poussière des routes était loin derrière nous. Paris nous appartenait, ou plutôt, nous appartenions désormais à son histoire. J’essuyai le blanc d’Espagne sur ma joue. L’homme disparaissait, le masque restait. Mais derrière ce masque, il y avait désormais un homme qui ne baisserait plus jamais les yeux. La comédie humaine pouvait enfin commencer. Et croyez-moi, messieurs, j'allais m'assurer que personne ne dorme pendant le spectacle.

Le Miroir des Vanités

**CHAPITRE : LE MIROIR DES VANITÉS** Paris n’est pas une ville, c’est un théâtre permanent où chacun déclame sa vie sans jamais avoir lu le texte. Après notre installation au Petit-Bourbon, j’aurais pu me contenter de cette faveur royale, jouer les farces italiennes qui faisaient s'esclaffer le peuple et ronfler les Grands. Mais l’odeur de la poussière des routes collait encore à mes chausses, et avec elle, cette soif de vérité que dix ans d’errance en province avaient aiguisée. J’observais. Je me glissais dans les salons, ces alcôves feutrées où l’on triturait la langue française comme on brode une dentelle inutile. J’y voyais des femmes, et des hommes plus fardés qu’elles, s'abîmer dans une quête de distinction si éthérée qu’elle en devenait grotesque. On ne demandait plus un siège, on réclamait « les commodités de la conversation ». On n’appelait plus un miroir par son nom, mais « le conseiller des grâces ». Ce jargon n’était pas seulement ridicule ; il était une muraille. Une façon pour une caste de se dire : « Nous ne sommes pas vous. » C’est là, dans le silence de ma plume nocturne, que j'ai compris. La tragédie pleure sur les rois, mais la comédie, la vraie, doit faire saigner les sots. J'ai saisi mon scalpel. Je l'ai trempé dans l'encre de la dérision. J'allais leur tendre un miroir si poli, si brillant, qu'ils ne pourraient y échapper. Le titre vint d’un trait : *Les Précieuses ridicules*. Madeleine, toujours ma boussole, m’observait écrire. Elle lisait par-dessus mon épaule, un sourire en coin, celui qui précède les tempêtes. — Jean-Baptiste, tu ne vas pas seulement les faire rire, tu vas les insulter, me dit-elle en posant sa main sur mon épaule. — Non, Madeleine. Je vais les révéler. C’est le plus grand des outrages. Les répétitions furent fiévreuses. Je voulais que Mascarille, mon double de scène, soit une explosion d’absurdité. Je le voulais couvert de rubans jusqu’à l’asphyxie, avec des plumes si hautes qu’elles semblaient vouloir balayer les lustres. Si la noblesse voulait du panache, je lui en donnerais jusqu’à la nausée. Chaque réplique devait être une flèche. Quand Mascarille s’exclame que « les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris », je savais que je lançais un défi à la cour entière. Le 18 novembre 1659, le Petit-Bourbon était plein à craquer. L'air était lourd du parfum des courtisans, un mélange de musc et d'arrogance. Dans les loges, la soie froufroutait. On était venu voir le « petit Molière » s’amuser. Ils ne savaient pas qu’ils entraient dans un abattoir de vanités. Derrière le rideau, mon cœur battait la chamade, un rythme sourd et violent que je ne parvenais jamais à dompter. Je regardais mes camarades : La Grange, brillant et fier ; Du Parc, superbe ; et Madeleine, l'âme de notre troupe. Nous étions des saltimbanques, des excommuniés en sursis, mais ce soir-là, nous étions les maîtres du monde. Le rideau se leva. Au début, il y eut un silence. Un silence de stupeur. Le public voyait Cathos et Magdelon rejeter leurs prétendants parce qu'ils n'avaient pas la « mine galante » ou le verbe assez contourné. Ils voyaient ces deux provinciales se croire au sommet de la pyramide sociale simplement parce qu'elles singaient les manières de l'Hôtel de Rambouillet. Puis, Mascarille entra. Ma première réplique tomba comme un couperet. — Holà ! porteurs, holà ! Le rire ne vint pas d'un coup. Il commença par les bancs du parterre, là où le peuple, les laquais, les petits bourgeois respiraient encore l'air de la rue. C’était un rire franc, gras, salvateur. Puis, comme une traînée de poudre, il monta vers les loges. J’observais, à travers le grillage de mon masque de fard, les visages des puissants. C’était un spectacle fascinant : ils riaient d’abord de leurs voisins, pointant du doigt la ridicule Magdelon, avant que le doute ne s'insinue. Le rire se figeait parfois sur leurs lèvres lorsqu'ils reconnaissaient une de leurs propres expressions, un de leurs tics de langage, une de leurs postures de salon. C’était cela, mon arme absolue. Le rire comme un scalpel. Il ne se contente pas de couper la peau, il va chercher l’abcès sous la soie. À un moment, un vieillard s'écria depuis le milieu du parterre : — Courage, Molière ! Voilà la bonne comédie ! Ces mots me traversèrent comme une décharge électrique. C'était l'onction. Pas celle du Roi, pas celle de l'Église, mais celle du public qui reconnaît la vérité. La pièce se termina dans un vacarme de bravos et de sifflets étouffés. Nous avions triomphé, mais je sentais, dans les regards noirs de quelques marquis à l'habit trop serré, que la blessure était profonde. En ridiculisant la préciosité, j’attaquais le rempart de l’hypocrisie sociale. J’attaquais ce besoin viscéral qu’ont les hommes de paraître ce qu’ils ne sont pas pour dominer ceux qu’ils méprisent. Ce soir-là, après le spectacle, la loge était vide. Les autres étaient partis fêter la victoire dans une taverne de la rue Saint-Honoré. Je restai seul face à mon miroir. Je n’étais plus Mascarille. Les plumes étaient jetées sur un coffre, les rubans gisaient au sol comme des cadavres de serpent. Je regardai mon visage. La fatigue creusait mes traits, mais mes yeux brillaient d’une lucidité féroce. J’avais trouvé ma voie. Je ne serais jamais l’égal des Corneille ou des Racine dans la pompe tragique. Mon royaume à moi serait celui du rictus, de la grimace qui dit vrai, de la farce qui déshabille. On me l'avait dit : « Tu te feras des ennemis. » Je le savais. Les dévots ne tarderaient pas à grincer des dents. Les salons allaient fermer leurs portes. Les poètes ratés allaient aiguiser leurs plumes pour me traiter de bouffon. Mais qu'importait ? J'avais vu, pendant une heure, une salle entière se regarder en face et rire de sa propre laideur. C’était cela, le miracle. Le miroir des vanités était brisé, mais ses éclats brillaient d'une lumière que personne ne pourrait plus éteindre. Je me levai, j’éteignis la dernière bougie. Dans l'obscurité, je murmurai pour moi-même ces mots qui allaient devenir mon sacerdoce : — Castigat ridendo mores. (Elle châtie les mœurs en riant). Paris pouvait bien gronder au dehors, je n'avais plus peur. J'avais appris à transformer la haine en répliques et le mépris en applaudissements. La guerre était déclarée, certes. Mais quelle joie de savoir que, désormais, c’est moi qui tenais le miroir. Et je n'avais aucune intention de leur épargner le moindre reflet. Le spectacle ne faisait que commencer, et j’allais m’assurer que la comédie humaine soit jouée jusqu’au dernier acte, sans fard et sans pitié. Car au théâtre comme à la ville, le plus grand des ridicules est encore celui qui croit pouvoir s'en moquer sans être lui-même sur la scène.

L'Autel des Simulacres

**CHAPITRE : L'AUTEL DES SIMULACRES** Versailles n’était encore qu’un chantier de boue et de rêves démesurés, une forêt de charpentes s’élevant vers le ciel pour défier la vieille austérité du Louvre. C’était en mai 1664. L’air était lourd du parfum des orangers et de l’odeur plus âcre de l’ambition. Le Roi-Soleil voulait éblouir l’Europe avec ses « Plaisirs de l’Île enchantée », et moi, son tapissier ordinaire, son bouffon titré, j’avais décidé de glisser un rasoir entre deux couches de velours. Le miroir que je brandissais n'était plus ce petit miroir de poche destiné à corriger une mouche ou à ajuster une perruque. C’était un miroir ardent, tourné vers le soleil de la piété feinte. J'avais écrit *Tartuffe*. Le titre seul me brûlait les lèvres. Pendant des mois, j'avais observé ces ombres portées qui hantaient les couloirs du palais et les salons du Marais : les directeurs de conscience. Ces hommes en noir, au regard baissé et aux mains jointes, qui s’immisçaient dans les alcôves, géraient les testaments et régnaient sur les consciences par la terreur du péché. Ils formaient une armée invisible, la Compagnie du Saint-Sacrement, que nous appelions entre nous, à voix basse, la « Cabale des Dévots ». Je les voyais à la cour, ces corbeaux engraissés de soumissions, s'offusquer d'un décolleté tout en lorgnant le déshéritage d'une veuve. Ils avaient fait de la religion un autel de simulacres où Dieu n'était plus qu'un prétexte à leur propre pouvoir. — Jean-Baptiste, tu joues ta tête, m’avait murmuré Madeleine dans les coulisses, alors que j’ajustais ma chemise de scène. Ses yeux brillaient d’une fierté mêlée d’effroi. Elle savait que je ne cherchais pas seulement à faire rire. Je cherchais à démasquer. — Ma tête ? Peut-être, lui répondis-je. Mais je préfère la perdre pour une vérité que de la garder pour un mensonge. Le soir de la première, l'obscurité descendit sur le théâtre de verdure. Le Roi était là, au premier rang, entouré de sa cour. Mais derrière lui, dans les rangs d'ombre, je sentais la présence des dévots. Ils ne riaient pas. Ils attendaient. Quand je fis mon entrée, non pas sous les traits de Tartuffe — que je n'osais montrer qu'à l'acte III, pour laisser le venin de son nom infuser la salle — mais en Orgon, ce bourgeois aveuglé par une dévotion imbécile, je sentis le froid monter de la terre. Le silence était de plomb. Puis, les premières répliques tombèrent. Le public, d’abord hésitant, commença à frémir. Quand Dorine, avec sa verdeur de servante, se mit à étriller la sainte hypocrisie de l’intrus, un rire nerveux éclata. Ce n’était pas le rire gras des farces du Pont-Neuf. C’était un rire de soulagement, le rire de ceux qui reconnaissent enfin l’ennemi qu’ils n’osaient nommer. Puis, vint l’entrée de Tartuffe. Je l’avais conçu gras, le teint fleuri, l’air doucereux et la main prompte à palper les étoffes précieuses. Lorsqu’il sortit son mouchoir pour demander à Dorine de couvrir ce sein qu’il ne saurait voir, j’entendis un craquement dans l’obscurité. C’était le bruit d’une mâchoire qui se serre. Dans la loge royale, le visage d'Anne d'Autriche, la Reine-mère, s'était figé dans un masque de marbre. Elle voyait en Tartuffe non pas une fiction, mais une insulte à son monde, à son église, à ses alliés. Le spectacle s’acheva dans un tonnerre d’applaudissements qui sonnait comme une charge de cavalerie. Le Roi souriait — un sourire mince, impénétrable, celui d’un homme qui apprécie l’audace mais qui calcule déjà le prix politique de sa protection. Le lendemain, l'orage éclata. Ce ne fut pas une critique théâtrale, ce fut une excommunication civile. Les prêches dominicaux se transformèrent en réquisitoires contre « le démon Molière ». On m’appela libertin, impie, suppôt de Satan. Le curé de Saint-Barthélemy demanda que je sois brûlé vif sur un bûcher de mes propres œuvres. La Cabale s'était levée, unie par une haine pure, cristalline. Ils ne me reprochaient pas d'attaquer la foi — car ils savaient au fond d'eux que ma pièce protégeait la vraie piété en dénonçant sa contrefaçon. Non, ils me reprochaient de les avoir rendus ridicules. Et pour ces gens-là, le ridicule est une blessure que le sang ne suffit pas toujours à laver. Le Roi, pressé de toutes parts, dut plier. *Tartuffe* fut interdit de représentation publique. Je me souviens de ce soir-là, dans ma loge, entouré des costumes muets de ma troupe. Le silence était plus lourd que le vacarme des huées. J'avais perdu. Mon grand œuvre, mon assaut final, était enterré sous les décrets d'interdiction. — Ils ont gagné, Jean-Baptiste, dit La Grange, le visage blême. Je me tournai vers lui. Mes mains tremblaient, non de peur, mais d'une rage froide qui m'habitait désormais comme une seconde âme. — Non, mon ami. Ils n'ont pas gagné. Ils ont simplement avoué. En m'interdisant, ils ont signé leur portrait. Ils ont prouvé que la vérité les brûle. C’était le début d’une guerre de cinq ans. Cinq années de ruses, de pétitions au Roi, de lectures clandestines dans les salons de la noblesse frondeuse. Je devins un diplomate de l'ombre, un conspirateur de la scène. Je remaniai la pièce, changeant le titre en *L'Imposteur*, transformant le froc en habit de cour, adoucissant les traits pour mieux aiguiser la lame. Mais à chaque fois que je reculais d’un pas, j’apprenais à mieux connaître l’ennemi. Je découvrais l’étendue de leur réseau, l’hypocrisie de leurs alliances. Ils s'attaquaient à ma vie privée, exhumaient des scandales, insultaient Armande, ma jeune épouse, suggérant des horreurs que la plume refuse de tracer. Ils voulaient me briser l'âme pour me faire taire la langue. Chaque soir, sur scène, je jouais d'autres rôles — *Don Juan*, *Le Misanthrope* — mais dans mon esprit, la silhouette de Tartuffe continuait de rôder. Il était devenu mon double, mon ombre portée, l'autel sur lequel je sacrifiais ma tranquillité. Je me revois, tard dans la nuit, à la lueur d'une chandelle qui s'achevait, écrivant des placets au Roi. « Sire, je n’ai rien de commun avec les ennemis de la religion, mais je suis l'ennemi de ceux qui s'en servent comme d'un manteau. » Je n'étais plus seulement un auteur de comédies. J'étais devenu le greffier d'une époque malade de ses faux-semblants. Cette guerre secrète me consumait. Ma poitrine commençait à me brûler, cette toux sèche qui ne me quitterait plus et qui rythmerait désormais mes fins d'actes. Mais plus je faiblissais physiquement, plus ma lucidité devenait mordante. Je voyais le monde comme un immense théâtre où les plus dévots étaient souvent les meilleurs acteurs. Le « simulacre » était partout. Dans les prières murmurées à l'église pour être vu du voisin, dans les charités ostentatoires, dans les censures qui prétendaient sauver les âmes pour mieux asservir les corps. Un soir, alors que je rentrais chez moi sous une pluie fine, je croisai une procession de la Compagnie du Saint-Sacrement. Ils portaient des flambeaux, leurs visages étaient cachés sous des capuches. Ils ressemblaient à des spectres. L'un d'eux s'arrêta à ma hauteur et murmura, assez bas pour que moi seul l'entende : — Vous mourrez sans sacrements, comédien. La terre consacrée vous sera refusée. Je le regardai droit dans les yeux, cherchant l'homme derrière le fanatique. Je n'y vis qu'un vide immense, une absence totale de joie. — Monsieur, répondis-je avec un sourire triste, si votre paradis ressemble à votre visage, je préfère encore brûler avec mes amis que de m'ennuyer avec vous. Il s'écarta comme si je l'avais frappé. La guerre pour *Tartuffe* n’était pas qu’une affaire de théâtre. C’était la lutte entre deux mondes. Un monde de dogmes et d’ombres contre un monde de rire et de lumière. J'avais ouvert une brèche dans l'autel des simulacres, et même si les dévots tentaient de la colmater avec leurs décrets et leurs menaces, l'air frais s'y était déjà engouffré. Je savais que le chemin serait encore long, que le Roi attendrait son heure pour me rendre ma liberté. Mais en attendant, je fourbissais mes armes. Si le ciel m'interdisait de montrer un faux dévot, je leur montrerais un libertin magnifique ou un misanthrope sincère. Ils voulaient le silence ? Je leur donnerais l'écho de leur propre ridicule jusqu'à ce que les murs de leur forteresse de certitudes s'effondrent. Car au bout du compte, le seul péché que ces hommes ne pouvaient pardonner, c’était qu’un simple farceur ait eu l’audace de leur dire qu’ils n’étaient que des hommes. Et des hommes bien piètres, une fois le masque ôté. La pièce était interdite, certes. Mais le spectacle, lui, continuait dans la rue, à la cour, dans chaque regard fuyant. Et moi, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, j'étais le spectateur le plus attentif de cette comédie humaine que j’allais bientôt transformer en triomphe. Car on ne tue pas un rire qui a trouvé sa cible. On ne fait que le rendre plus sonore.

Le Défi au Commandeur

**CHAPITRE : LE DÉFI AU COMMANDEUR** Le silence est un linceul que l’on essaie de me coudre sur la bouche. Depuis que le Roi, d’un geste presque désolé, a jeté le voile sur mon *Tartuffe*, Paris ressemble à une église vide après les vêpres. On m’observe, on me guette. Les « dévots », ces corbeaux à rabat blanc, croient m’avoir cloué au pilori de l’oubli. Ils se trompent. Ils ont étouffé un rire, ils ont enfanté un monstre. J’erre dans les coulisses désertes du Palais-Royal comme un spectre dans son propre château. L’interdiction de ma pièce n’est pas seulement une blessure d’orgueil, c’est une amputation. On m'a interdit de montrer l'hypocrisie sous son vrai visage ? Soit. Je ne leur montrerai plus le masque du faux saint, je leur jetterai au visage le miroir de leur propre néant. C’est dans cet étouffement qu’est né le projet. Un soir de pluie, alors que ma toux me déchirait la poitrine et que l’encre de mon bureau semblait plus noire qu’à l’ordinaire, j’ai revu cette vieille légende espagnole qui traînait dans les théâtres de la foire : le festin de pierre. L’histoire de ce cavalier qui défie le Ciel, qui bafoue les femmes et qui finit par inviter une statue de marbre à sa table. Don Juan. Ce nom a résonné en moi comme un coup de canon. Il ne s'agissait plus de débusquer un rat d'église caché dans une famille bourgeoise. Il s'agissait de s'attaquer à la source, au socle même de leur monde : l'Ordre, la Foi, et cette satanée peur de l'enfer qui leur sert de laisse. J'ai repris ma plume, non pas comme un poète, mais comme un bretteur qui fourbit une lame clandestine. Ma chambre est devenue un champ de bataille. Je savais que j’avais peu de temps. La troupe attendait, les dettes s'accumulaient, et mon impatience brûlait plus fort que mes chandelles. Il me fallait une pièce de machine, un spectacle à grand fracas qui masquerait, sous les dorures des décors et les changements de vue, la charge la plus violente jamais portée contre les piliers de ce siècle. Don Juan, c’est moi. Non pas le séducteur — Dieu sait que mon cœur, fatigué par les caprices d’Armande, n’a plus la superbe d’un coureur de jupons — mais l’homme qui refuse de plier le genou. Il est ce « grand seigneur méchant homme » qui possède tout, mais ne croit à rien, sinon que deux et deux font quatre et que quatre et quatre font huit. Quelle splendeur dans cette sécheresse ! Quelle insulte magnifique à ceux qui nous vendent du mystère pour mieux nous tenir en cage ! Pendant des semaines, j’ai vécu dans une transe lucide. Je me voyais sur scène, sous les traits de Sganarelle, ce valet grotesque, seul rempart de la morale face à un maître qui l’écrase de son intelligence et de son mépris. Sganarelle, c’est le peuple qui tremble, qui croit au loup-garou et au moine bourru, mais qui sent, au fond de ses entrailles, que le monde vacille. Et Don Juan, c’est l’esprit pur, l’esprit libre, l’esprit criminel car il refuse le mensonge social. Je me souviens d’avoir écrit la scène du Pauvre. Mon cœur battait à tout rompre. Faire offrir un louis d’or à un mendiant, non par charité chrétienne, mais « pour l’amour de l’humanité », à condition qu’il jure... Quelle gifle j’allais leur infliger ! Je les voyais déjà, les zélés de la Compagnie du Saint-Sacrement, s’étouffer dans leurs dentelles en entendant cela. Ils voulaient du sacré ? Je leur donnerais de la pierre. Et puis, il y avait le Commandeur. Cette statue. Ce mort qui marche. Dans mon esprit, le Commandeur n'était pas seulement le spectre d'un homme tué en duel. C’était l'incarnation de la Loi, de l'État, de la Religion pétrifiée. C’était ce regard froid, immobile, qui me jugeait depuis le fond de la salle. Écrire le défi au Commandeur, c’était inviter mon propre châtiment à souper. C’était dire : « Venez, messieurs les censeurs, venez, messieurs les bigots, asseyez-vous à ma table. Je n’ai pas peur de votre froideur de marbre. Je suis vivant, et mon rire est un feu que votre pierre ne peut éteindre. » L’urgence m’étalait. Il fallait faire vite. La pièce s’écrivait en prose, une prose nerveuse, cassante, loin des vers léchés que la Cour affectionne. Pas de fioritures, pas de rimes pour adoucir le poison. Le spectacle devait être un choc, un éblouissement de machines et de trappes, un voyage du bord de mer aux forêts sombres, pour finir dans les flammes de l’abîme. Car c’était là le génie de la ruse : je leur donnerais la damnation qu’ils réclamaient, mais je rendrais le damné si sublime qu’ils en viendraient à haïr son juge. Mes comédiens tremblaient en lisant leurs rôles. La Grange me regardait avec cette inquiétude affectueuse qui me serre le cœur. — Jean-Baptiste, murmurait-il, c’est un suicide. Après *Tartuffe*, ils ne vous rateront pas. — Qu’ils viennent, répondais-je en griffonnant une correction. On ne tue pas un homme deux fois. Ils m’ont déjà condamné au silence, je vais leur prouver que mon silence fait plus de bruit que leurs prêches. Le soir de la répétition générale, l’air était électrique. Les bougies vacillaient comme si un souffle invisible parcourait le théâtre. Je me tenais là, dans mon costume de valet, observant l’immense statue de pierre qui dominait le plateau. Elle était imposante, terrifiante de certitude. En face d'elle, le personnage de Don Juan, interprété avec une insolence glacée, semblait narguer l'éternité même. J'ai ressenti alors une émotion que je n'avais jamais connue, ni dans les bras d'une femme, ni sous les applaudissements du Roi. Une lucidité mordante. J'ai compris que je ne faisais pas seulement du théâtre. Je dressais un procès. Le procès d'un monde qui exige que l'on joue la comédie de la vertu alors que tout n'est que débauche et trahison. « L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. » Cette réplique, je l’ai écrite avec mon sang. C’était ma réponse à l’interdiction de *Tartuffe*. C’était mon cri de guerre. Si l’on m’empêchait d’attaquer les faux dévots par la satire, je les dénoncerais par la bouche d’un scélérat qui utilise leurs propres armes pour mieux les railler. Le rideau allait se lever. Paris ne savait pas encore qu'elle allait assister à l'acte le plus audacieux de ma carrière. Je savais que les foudres du Ciel — ou plutôt celles de la Terre, bien plus redoutables — n'allaient pas tarder à tomber. Mais qu'importe. Pour une heure, pour un soir, la vérité allait éclater sous les traits d'un libertin magnifique. Le théâtre est un miroir, et si le miroir est brisé, il coupe. J'étais prêt à saigner, pourvu que l'on voie leurs visages se décomposer devant l'image qu'ils n'osaient pas regarder. J'ai entendu les trois coups retentir au loin, comme les battements d'un cœur immense. Mon cœur. Celui d'un farceur qui a décidé de ne plus rire tout à fait, ou de rire si fort que les fondations du temple en trembleraient. — En place ! ai-je crié à la troupe d’une voix que je voulais ferme malgré la fièvre. Le défi était lancé. Le Commandeur attendait. Et moi, Jean-Baptiste Poquelin, j’entrais dans l’arène, armé de ma seule vérité, prêt à dévorer le gouffre avant qu’il ne me dévore. Car au bout du compte, le seul péché que je ne commettrai jamais, c’est celui de me taire devant l’imposture. Le rideau se leva. L’ombre s’effaça. Le duel commençait.

Le Solitaire du Misanthrope

**CHAPITRE : LE SOLITAIRE DU MISANTHROPE** La perruque pesait sur mon front comme une couronne d’épines tressée de crins et de rubans. Dans le miroir des loges, ce n'était plus Jean-Baptiste qui me regardait, ce n'était plus ce farceur fatigué, ce Tapissier du Roi qui court après les faveurs et les écus. C’était lui. C’était Alceste. Ou peut-être était-ce enfin moi, débarrassé des politesses de commande, des courbettes nécessaires et de ce rire que je sers chaque soir à une meute qui rêve de me dévorer. Le rouge à joues masquait ma pâleur, mais rien ne pouvait étouffer cette toux qui me déchirait la poitrine, ce rappel brutal que la chair est fragile alors que l’esprit, lui, bouillonne de fiel. On m’avait reproché l’impiété de mon *Dom Juan*. On avait hurlé au blasphème pour mon *Tartuffe*. Eh bien, qu’ils se préparent. Car ce soir, je ne m’attaque plus seulement aux dévots de façade ou aux libertins de salon. Je m'attaque à la substance même de leur monde : le mensonge. Ce vernis craquelé qu’ils appellent « civilité ». Je sortis de ma loge. Dans les coulisses, l’air était lourd d’une odeur de cire, de poussière et de sueur froide. Armande passait près de moi, éblouissante dans ses soies claires, le regard fuyant. Elle était Célimène. Elle l’était avec une aisance qui me glaçait le sang. Ce n'était pas un rôle pour elle, c'était une seconde nature. Elle riait de ce rire perlé qui enchante la cour et qui me laboure le cœur. — Vous semblez sombre, Monsieur de Molière, me lança-t-elle avec une pointe d’ironie dans la voix. — Je suis au diapason de la vérité, Madame. Une note que vous semblez avoir oubliée. Elle haussa les épaules avec cette grâce insolente qui me rendait fou de rage et de douleur. Le génie et la misère de ma vie étaient là, résumés dans ce dialogue de coulisses : j’aimais une femme qui incarnait tout ce que je détestais dans ce siècle. Je l’aimais pour son esprit, alors que son esprit n'était qu'un instrument de torture destiné à flatter les sots. Les trois coups retentirent. Le rideau se leva sur ce salon de pacotille, miroir déformant de la cour de Versailles. Quand j’avançai sur scène, je ne marchais pas, je piétinais leurs complaisances. « Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville / Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile. » Les vers ne sortaient pas de ma bouche comme de la poésie, mais comme des crachats. Je voyais, au premier rang, les marquis à plumes, les abbés poudrés, les magistrats ventripotents. Ils souriaient d’abord, s’attendant à une de ces farces où l’on reçoit des coups de bâton. Mais les coups, cette fois, étaient pour leur âme. Je sentais le silence se figer. Ce n’était plus le rire gras des tréteaux de province, c’était un silence de glace, celui qui précède les exécutions. À travers Alceste, je hurlais ma propre lassitude. J’en avais assez de louer des médiocres parce qu’ils portent un titre. Assez de serrer des mains qui cachent des poignards. Assez de voir la trahison érigée en art de vivre. Chaque réplique était une lame que je retournais dans ma propre plaie. « Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, / On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. » Quelle folie ! Dans ce monde-là, le cœur est une marchandise, et la sincérité une indécence. Sur scène, Philinte — ce bon La Grange, si solide, si calme — essayait de me tempérer. Il jouait la raison, la mesure, cette maudite modération qui n’est que le nom poli de la lâcheté. Je lui répondais avec une fureur qui n’avait plus rien de théâtral. Mes mains tremblaient vraiment sous mes manchettes de dentelle. Je n’étais plus dans la comédie, j’étais dans mon propre procès. Puis vint la scène du sonnet. Oronte, ce fat, ce rimeur de ruelle, demandait mon avis. Je voyais dans l’assistance tous les Oronte de Paris se redresser. Ils se reconnaissaient dans cette vanité boursouflée. Et quand je lançais : « Franchement, il est bon à mettre au cabinet », un frisson parcourut la salle. Ce n’était plus Alceste qui parlait à Oronte, c’était Poquelin qui disait à ses protecteurs, à ses censeurs, à ses rivaux : « Vos œuvres sont creuses, vos vies sont des impostures, et votre approbation me dégoûte. » Mais le plus dur, le plus brûlant, restait à venir. Le face-à-face avec Célimène. Regarder Armande dans les yeux devant le public, l’accuser de ses trahisons, de ses coquetteries, de son besoin insatiable d’être admirée par tous les vents, c’était ouvrir ma poitrine au scalpel. Les spectateurs croyaient voir un amant jaloux ; je vivais mon agonie d’époux bafoué. Chaque « Madame » que je prononçais était un sanglot déguisé en reproche. « Je confesse mon faible, il est pour elle immense. » Oui, c’était là mon crime. Haïr le genre humain, mais ne pouvoir se passer d’une femme qui en est le plus pur et le plus cruel exemple. J’étais le solitaire qui ne sait pas rester seul. J’étais le moraliste piégé par ses propres sens. Le public commençait à murmurer. Ce n’était plus une pièce, c’était une confession publique, une mise à nu qui les mettait mal à l'aise. On n’aime pas voir le bouffon saigner pour de vrai. On veut qu'il simule la douleur pour pouvoir s’en moquer. Mais là, ma bile était trop noire, mon dégoût trop palpable. Je ne cherchais plus leur rire, je cherchais leur malaise. Je voulais qu’ils emportent chez eux ce petit goût de cendre, cette certitude qu’au fond de leur miroir, ils sont tous des traitres à eux-mêmes. Le dernier acte approcha. Le moment du renoncement. « Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, / Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices… » En prononçant ces mots, je sentis un froid immense m'envahir. Le désert d’Alceste. Ce n’était pas une métaphore. C’était l’espace qui se creusait entre moi et le reste du monde. Plus je devenais un grand auteur, plus je devenais un étranger. Le Roi m’applaudissait, mais le Roi n’était qu’un spectateur de plus dans cette grande mascarade. Qui, parmi ces gens, m’aimait vraiment ? Qui voyait l’homme derrière le masque de cuir ? Le rideau tomba. Les applaudissements furent nourris, mais il y avait une nuance de stupeur, de cette gêne que l’on ressent après avoir surpris un secret de famille. Je restai là, immobile, tandis que les autres saluaient. Armande me frôla, victorieuse, rayonnante d’avoir été si bien détestée sur scène. Je retournai dans ma loge, seul. Le silence après le tumulte était insupportable. Je pris un linge et commençai à essuyer le fard. Le visage qui apparut dans la glace était celui d’un vieillard prématuré, aux traits tirés par la maladie et l’amertume. On frappa à la porte. Un valet, sans doute, ou quelque courtisan venu me faire un compliment empoisonné. — Allez au diable ! criai-je. Je ne voulais voir personne. Je voulais rester dans ce désert que j’avais moi-même invoqué. Alceste n’était pas une invention, c’était mon refuge. Un endroit où l’on ne ment plus, parce qu’il n’y a plus personne à qui mentir. Je toussai encore, un goût de cuivre dans la bouche. Je regardai le costume jeté sur une chaise, cette carcasse de rubans vides. Demain, il faudrait recommencer. Remettre le masque, feindre d’être un autre pour pouvoir dire qui je suis. Mais ce soir, dans la pénombre de la loge, j’étais enfin en accord avec mon propre dégoût. L’honneur de Molière, ce n'était pas de plaire. C’était d’être le seul homme lucide dans un bal masqué, celui qui, au risque de tout perdre, refuse d’appeler le vice une vertu. Le solitaire n’est pas celui qui vit sans personne. C’est celui qui vit avec la vérité, et c’est là, je le compris ce soir-là, la plus exigeante et la plus amère des compagnies.

La Danse des Courtisans

Le lendemain, la lumière crue de Versailles avait remplacé l’ombre protectrice de ma loge. Mais le goût de cuivre, lui, n’était pas parti. Il s’était logé sous ma langue, compagnon métallique de mes silences, tandis que j’ajustais la perruque monumentale qui devait, une fois de plus, faire de Jean-Baptiste Poquelin le serviteur de l’illusion. On ne marche pas à Versailles, on glisse. C’est une chorégraphie millimétrée où chaque mouvement de sourcil, chaque inclinaison d’échine est une note dans une partition invisible. Le Roi aime la danse. Il l’aime parce qu’elle ordonne le chaos, parce qu’elle contraint les corps les plus rebelles à suivre une cadence imposée. Et moi, le tapissier du Roi, le bouffon de génie, le dramaturge épuisé, je devais apprendre à mêler mes vers à ses entrechats. C’était l’époque des grandes fêtes, de ces divertissements où la comédie ne suffisait plus. Il fallait du faste, des jets d’eau, des trompettes et, surtout, les violons de Lully. Ce grand Florentin, aussi agile avec un archet qu’avec un poignard de cour, avait compris avant moi que pour faire avaler la vérité à ces poudrés, il fallait la noyer dans le sucre de la mélodie. « Monsieur de Molière, me dit-il ce matin-là en frappant le sol de sa canne, faites-les rire vite, car mon ballet commence dans dix minutes. La patience de Sa Majesté est une fleur qui se fane au crépuscule. » Je le regardai, ce courtisan de génie. Il était la musique, j’étais le verbe. Ensemble, nous étions les architectes d’un mirage. Le théâtre était dressé dans les jardins, une structure éphémère de toile peinte et de charpente, plus solide pourtant que bien des réputations. La cour s'installa. Un océan de soie, de dentelles et de diamants qui scintillait sous les torches. Ils étaient là, mes modèles. Mes cibles. Ils s’asseyaient avec cette morgue insupportable, ignorant que j'allais, dans quelques instants, leur tendre un miroir dont ils ne pourraient se détourner. C'est là tout l'art de survivre à Versailles : instruire sans punir, ou plutôt, punir en faisant croire qu'on récompense. Le Roi voulait être diverti ? Je lui offrirais son divertissement. Mais j’y glisserais mon fiel, mon observation clinique de cette faune qui l’entourait. La musique commença. Une ouverture pompeuse, rythmée, qui semblait dire au monde que rien ne pouvait ébranler l'ordre des choses. Je montai sur scène. Le costume de Sganarelle me serrait la poitrine, chaque inspiration était un combat contre mon propre poumon qui siffle. Mais dès que le premier projecteur de cire m’aveugla, la douleur s'effaça. Seule restait l'urgence. Je les voyais, au premier rang. Les marquis à talons rouges, les comtesses dont le décolleté abritait plus de secrets que les archives d’État. Ils riaient de mes grimaces. Ils riaient de mes valets fourbes et de mes vieillards ridicules. Ils ne comprenaient pas que chaque réplique était une flèche trempée dans leur propre ridicule. Regardez ce courtisan qui s’esclaffe : il rit de l’avare, alors qu’il vendrait sa propre mère pour une charge de chambellan. Regardez cette précieuse qui s’évente : elle méprise la coquette de ma pièce, alors qu’elle passe trois heures chaque matin à peindre sur son visage une jeunesse qui l’a quittée sous la Fronde. Le secret de la "Danse des Courtisans", ce n’est pas le mouvement des jambes, c’est le mouvement des masques. Entre deux scènes, alors que les danseurs de Lully envahissaient le plateau dans un froufrou de costumes mythologiques, je me tenais dans la coulisse, agrippé à un montant de bois. Je crachai dans un mouchoir. Du rouge sur du blanc. Une couleur royale, après tout. « Vous allez bien, Jean-Baptiste ? » murmura Armande en passant près de moi, parée en nymphe, la peau luisante de sueur et de fard. Je ne lui répondis pas. L’amour était une autre de ces farces amères que je jouais mieux sur scène que dans la vie. Je me contentai de lui adresser un salut de la tête, le salut d'un condamné à son bourreau préféré. Le Roi, au centre, ne quittait pas la scène des yeux. Louis. Le soleil autour duquel nous tournions tous jusqu'à la brûlure. Son rire était le seul signal qui comptait. S'il riait, les cabales se taisaient. S'il souriait, les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement rentraient leurs griffes. Mon honneur, ma survie, tenaient à la courbure de ses lèvres. C’était cela, le pacte faustien. Pour avoir le droit de dire que les hommes sont des loups, je devais accepter d’être le chien savant du plus puissant d’entre eux. Mêler la comédie au ballet, c’était l’astuce suprême : faire passer la satire pour une fête. On ne vous en veut pas d'être lucide si vous le faites en cadence. Je revins pour le final. La musique de Lully montait en puissance, une apothéose de cuivres et de cordes qui semblait vouloir arracher le ciel de Versailles. Nous étions tous en ligne, comédiens, chanteurs, danseurs. Une humanité de pacotille sous les étoiles. Je fis une révérence profonde. Mon front toucha presque le plancher. À ce moment-là, je sentis le poids de mon propre masque. Qui était l’homme sous la perruque ? Le Poquelin qui souffrait, qui doutait, qui haïssait l’hypocrisie ? Ou ce personnage public, ce Molière devenu une institution, une fonction, un rouage de la machine versaillaise ? La foule applaudit. Un tonnerre de mains gantées. Le Roi se leva, signifiant la fin du spectacle. Le bal pouvait commencer. Les courtisans allaient maintenant danser pour de bon, reprenant dans les salons les intrigues que je venais de dénoncer sur les planches. Ils n’avaient rien appris. Ils ne voulaient rien apprendre. Ils voulaient simplement être vus dans la lumière du maître. Je retournai vers ma loge, évitant les félicitations empoisonnées de ceux qui, demain, tenteraient de faire interdire mon *Tartuffe*. Je marchais lentement, sentant la fièvre monter. La danse des courtisans est un cercle vicieux. On croit les dominer en les peignant, mais on finit par faire partie du décor. On croit les instruire, mais on ne fait que décorer leur ennui. Pourtant, alors que je retirais mon fard devant mon miroir piqué, j'eus un petit sourire. Un sourire de côté, mordant, celui d'Alceste égaré chez les valets. Car si je dansais avec eux, si je flattais le Roi et si je pliais sous la musique de Lully, j'avais réussi une chose qu'ils ne me pardonneraient jamais. Je les avais rendus immortels dans leur bêtise. Leurs noms s’effaceraient des registres, leurs titres s’éteindraient avec leurs lignées, mais mon Harpagon, mon Tartuffe, mon Alceste, resteraient là pour pointer du doigt leurs descendants jusqu'à la fin des temps. Je toussai encore, mais cette fois, je ne regardai pas le mouchoir. Je regardai mon reflet. Le masque était tombé, mais le regard, lui, était plus vif que jamais. Versailles pouvait bien danser ; moi, j'avais noté les pas de la chute. Et c'était là, dans cette amère victoire, que résidait mon seul et véritable honneur.

L'Or et les Chaînes

**CHAPITRE : L'OR ET LES CHAÎNES** La toux me déchira de nouveau la poitrine, une quinte sèche qui fit trembler la flamme de la bougie sur ma table de toilette. Un goût de fer et de fatigue envahit ma bouche. Je fixai le mouchoir froissé : une tache d’un rouge vif, presque insolent, y fleurissait comme un ruban de courtisan. Je souris amèrement. Rouge sur blanc. Le sang du poète sur la toile de sa propre mise en scène. On dit que l’or est le sang de la terre. Si c’est vrai, alors le monde est une boucherie. Je repensai à Harpagon. À cette silhouette voûtée, à ces doigts crochus qui ne caressent pas, mais qui agrippent, qui griffent, qui violent la matière pour s'en assurer la possession. On a ri, à la ville comme à la cour, de ce vieillard criant au voleur après s’être volé lui-même de sa propre humanité. Ils ont ri de son cri : « Ma cassette ! On m'a pris ma cassette ! » Mais derrière le masque de la farce, je savais ce que je dessinais. Je ne peignais pas un vice ; je décrivais une incarcération. L’avarice n’est pas un défaut de l’âme, c’est un emmuré vivant. Je l’ai vu, ce soir encore, dans les couloirs de Versailles. L’or n’était pas seulement dans les coffres, il était partout. Il ruisselait sur les boiseries, s'étalait sur les plafonds de Le Brun, s’incrustait dans les brocarts des vestes. Et pourtant, sous cette avalanche de lumière dorée, je ne voyais que des forçats. Car la possession n’est qu’une chaîne dont les maillons sont polis pour ne pas écorcher la peau trop vite. On croit posséder les choses, mais ce sont les choses qui nous dévorent. Harpagon ne mange plus, ne dort plus, n’aime plus. Il n'est plus un homme, il est le gardien d'un trésor qui ne sert à rien. Il est le geôlier de son propre néant. Et Versailles ? Versailles est une cassette géante où le Roi Soleil a enfermé sa noblesse. Il leur a donné des titres de soie et des rentes de papier, et en échange, ils lui ont donné leur liberté. Ils sont là, à guetter un regard, à mendier un salut, esclaves d'une étiquette qui les serre plus sûrement que des fers au pied. « Je me meurs, je suis mort, je suis enterré ! » hurle mon Harpagon. Quelle lucidité dans cette folie ! C’est le cri de quiconque place son être dans son avoir. Si l'on me prend ce que j'ai, que reste-t-il de ce que je suis ? Rien. Un miroir vide. Un costume sans acteur. Je me levai, les jambes un peu flageolantes, et m'approchai de la fenêtre. Dehors, les jardins de Le Nôtre s'étendaient sous la lune, ordonnés, géométriques, implacables. Même la nature ici était mise aux arrêts. On avait contraint l’eau à monter en jets, les arbres à se plier en haies droites, les fleurs à s'aligner comme des soldats. C’était beau, d’une beauté qui glace le sang. Une beauté de prison de luxe. Je pensai à mes propres chaînes. La faveur du Roi. Le besoin de plaire. Cette nécessité absolue de faire rire pour avoir le droit de dire. Mon or à moi, c’était les applaudissements, cette monnaie volatile qui s’évapore à peine le rideau tombé. J’avais moi aussi ma cassette : ma troupe, mes pièces, mon théâtre. Et combien de fois m’étais-je surpris, tel le vieil avare, à compter mes succès, à trembler de perdre mon rang, à surveiller les trahisons de ceux que j’aimais ? L’obsession est une chambre sans porte. Que l’on convoite l’or, le pouvoir, ou même la vertu, dès lors que le désir devient une soif que rien n’apaise, on cesse d’être le maître de sa vie. On devient l’instrument de sa passion. Harpagon est tragique parce qu’il a peur. Une peur panique, viscérale, qui lui fait soupçonner jusqu’à ses propres enfants. « Je veux que tu sois mon gendre, mais sans dot ! » Cette phrase, que le public prend pour une boutade, est le sommet de l’horreur. C'est le refus du futur, le refus de la vie qui circule. L’or de l’avare est une eau stagnante qui finit par empoisonner celui qui la boit. Je toussai encore. Une goutte de sang perla sur mes lèvres. Mon temps s'épuisait, et pourtant, je me sentais plus libre que tous ces courtisans endormis dans leurs privilèges. Pourquoi ? Parce que j'avais compris le secret du miroir. L'Honneur, le vrai, n'est pas de posséder la cassette, mais d'être celui qui en montre l'inanité. Mon Harpagon restera. Il hantera leurs nuits. Quand un marquis comptera ses terres avec une avidité fiévreuse, il entendra ma voix. Quand un ministre vendra son âme pour une charge de plus, il sentira l'ombre de ma perruque sur son épaule. J’ai transformé leurs chaînes en un spectacle éternel. Ils pensent que le théâtre est un divertissement, une parenthèse entre deux soupers. Les sots. Le théâtre est le seul endroit où la vérité n’a pas besoin de porter de masque, car elle est le masque elle-même. En riant d'Harpagon, ils rient de leur propre reflet, sans se douter que le rire est la lime qui pourrait trancher leurs fers. Mais ils ne l'utiliseront pas. Ils préfèrent le confort de leur servitude dorée. Je me rassis devant mon miroir. Mon visage était pâle, creusé par la maladie, mais mes yeux... mes yeux brillaient d'une ironie féroce. J'avais fustigé les dévots, les précieux, les médecins, et maintenant les avares. Je les avais tous épinglés comme des insectes sur le velours de mes vers. L'or s'obscurcit, les titres se perdent, les corps pourrissent. Mais l'idée, elle, ne connaît pas de chaînes. Je repris ma plume. Ma main tremblait, mais mon esprit était d'une clarté de cristal. Il me restait peu de sable dans le sablier. Mais chaque grain serait une insulte à la bêtise humaine. Qu’ils gardent leur or. Qu’ils s’enchaînent à leurs coffres et à leurs préjugés. Moi, je n’ai que mon souffle court et quelques planches de bois. Mais sur ces planches, je suis plus puissant que Louis. Car je suis celui qui voit. Je suis celui qui nomme. Je trempai ma plume dans l'encre, ce noir plus précieux que tous les trésors d'Harpagon. Et je commençai à écrire, d'une écriture serrée, nerveuse, une nouvelle scène où l'homme, une fois de plus, se perdrait dans le labyrinthe de ses propres désirs. Le rideau ne tombera jamais tout à fait sur leurs chaînes, tant qu'il restera un poète pour en faire sonner le métal. Dans le silence de la nuit versaillaise, seul le grattement de ma plume répondait au tic-tac de l'horloge. J'étais l'avare de mes derniers instants, thésaurisant chaque mot, chaque souffle, non pour les garder, mais pour les jeter à la face du monde. C'était là mon seul trésor. Et celui-là, personne ne pourrait jamais me le voler. Je souris à mon reflet. Le masque était prêt. La comédie pouvait continuer. Et si je devais mourir en scène, ce serait avec le rire pour dernier soupir, le rire d'un homme qui a vu l'or se changer en poussière, et les chaînes en rubans de papier.

Le Poumon de la Farce

**CHAPITRE : LE POUMON DE LA FARCE** Cette bête-là ne me quitte plus. Elle est nichée au creux de mes bronches, une créature griffue qui s’abreuve de mon souffle et me rappelle, à chaque quinte, que le temps n’est plus mon allié, mais mon créancier. Une quinte de toux, c’est un rideau qui tombe trop tôt. Et chaque fois que je crache ce rubis sombre sur mon mouchoir de dentelle, je vois la fin de la pièce s’écrire en lettres de sang. On dit que je suis l’homme le plus drôle de France. On dit que le Roi, dans sa splendeur solaire, se déride à mes saillies. Mais qui rira de ce dernier acte ? Ils sont venus ce matin. Les hommes noirs. Les corbeaux de la Faculté, drapés dans leur suffisance et leurs simarres empesées. Monsieur Purgon et ses acolytes, des êtres qui ne voient pas un homme, mais une collection d’humeurs en désordre, une machine déréglée qu’ils prétendent réparer à coups de clystères et de saignées. Je les regardais de mon lit, l’esprit embrumé par la fièvre, mais l’œil encore assez aiguisé pour percevoir le ridicule de leur manège. Ils parlent un latin de cuisine, une langue morte pour des vivants qu’ils s’apprêtent à enterrer. « *Opus est saignare* », disent-ils avec la gravité d'un oracle grec. « *Purgetur* ». Des mots qui tombent comme des couperets, des incantations destinées à masquer le vide abyssal de leur savoir. Ce ne sont pas des médecins, ce sont les nouveaux prêtres d’une religion dont l’autel est une chaise percée. — Monsieur Molière, me dit l’un d’eux, un certain Daquin dont le nez semble toujours chercher l’odeur de la mort, vos poumons sont le siège d’une inflammation mélancolique. Il faut évacuer cette bile noire qui corrompt votre génie. Je voulais lui répondre que ma seule bile noire était celle que je versais dans mes encriers pour les déshabiller devant le public, mais le souffle me manquait. J’ai simplement souri. Un sourire de loup qui sait que le chasseur est plus bête que sa proie. Ils se sont approchés de moi avec leurs instruments de cuivre, leurs seringues monstrueuses qui ressemblent à des sceptres de comédie grotesque. Ils m'ont piqué, m'ont ouvert la veine, m'ont vidé de ce qui me restait de force, persuadés qu'en m'affaiblissant, ils rendaient la santé à mon corps. Quelle ironie sublime ! Pour guérir l’homme, ils tuent la vie. Ils ne soignent pas, ils exorcisent. Ils pourchassent la maladie comme les inquisiteurs pourchassent le diable, avec la même ferveur aveugle et la même cruauté satisfaite. Et le pire, c’est qu’ils y croient. Ils se cachent derrière des syllogismes absurdes, derrière une étiquette plus rigide que celle de la Cour. Ils préféreraient me voir crever dans les règles de l'art plutôt que de me voir guérir par un remède qui ne figurerait pas dans les manuels d'Hippocrate. C’est là que le théâtre me rattrape. Dans cette chambre qui sent le vinaigre et la peur, je vois se dessiner les contours de ma prochaine farce. Le poumon ! Tout est là. Toinette le criera bientôt sur les planches : « C'est le poumon ! C'est le poumon vous dis-je ! ». Le poumon, ce soufflet de forge qui permet à l’acteur de projeter son âme par-delà la rampe. Le mien siffle comme une vieille outre percée, mais je vais en faire un instrument de guerre. Si ma poitrine doit brûler, que ce soit du feu de la satire. Je vais transformer mon agonie en une répétition générale. Je les déteste, ces régents de la Faculté. Je les déteste d’autant plus que le peuple les craint et les vénère. On leur confie ses enfants, ses parents, ses secrets les plus intimes, et ils répondent par des lavements. Ils sont les gardiens d’un mystère qui n’existe pas. Sous leurs robes, il n’y a que de la chair tremblante et une ignorance crasse qu’ils drapent dans des archaïsmes. « *Mihi a docto doctore...* » Les paroles de la cérémonie finale du *Malade Imaginaire* dansent dans ma tête. Je veux que la scène soit un miroir déformant où ils se verront tels qu'ils sont : des baladins tragiques, des bouffons qui s’ignorent. Je veux que le public rie de sa propre terreur de la mort, car c'est là le seul remède que je connaisse. Le rire est une saignée de l'âme, bien plus efficace que leurs lancettes d'acier. Pourtant, la douleur est réelle. Elle n’est pas de papier. Elle me broie les côtes, elle m’empêche de crier ma vérité. Je sens l’odeur de la cire des cierges qui approche. Ma femme, Armande, est entrée tout à l’heure. Elle avait ce regard de biche traquée qu'elle porte quand elle ne joue pas. Elle a chassé les médecins, enfin. Elle a ouvert la fenêtre sur la nuit parisienne. L’air frais a mordu mes bronches, mais il m’a rendu un instant de lucidité. — Jean-Baptiste, tu ne peux pas jouer demain, a-t-elle murmuré. — Ne pas jouer ? lui ai-je répondu dans un souffle qui ressemblait à un râle. Et que deviendraient mes pauvres comédiens ? Et que deviendrait le Roi ? Si je ne joue pas l’homme qui fait semblant d’être malade, qui jouera l’homme qui l’est vraiment ? C’est là mon destin. Le masque a fini par coller à la peau. Je suis Argan, et Argan c’est moi. La seule différence, c’est que lui a la chance de n’avoir rien au poumon, alors que le mien s’en va en lambeaux. Je me suis levé, malgré les protestations de mes membres. Je suis allé vers mon miroir. Mon visage était une carte de souffrances, des cernes profonds creusaient mes joues, et mes yeux brillaient d’un éclat malsain. J’ai pris un peu de fard. Du blanc, du rouge. J’ai redessiné la vie là où elle s’effaçait. C’est cela, l’honneur de Molière. Ne pas céder aux corbeaux. Ne pas leur laisser le dernier mot en latin. Si je dois m’effondrer, ce sera sous les applaudissements, pas sous les onguents. Je veux mourir debout, au milieu de la farce, au milieu de ce grand mensonge qui dit la vérité. Je veux que mon dernier soupir soit une ponctuation à une réplique bien envoyée. Le poumon... Ils diront que c’est le poumon qui m’a tué. Mais ils se tromperont. C’est la vie qui m’a dévoré, avec son appétit féroce, ses trahisons, ses amours impossibles et son besoin viscéral de voir derrière le rideau. Je reprends ma plume. La main tremble, mais l’esprit est un brasier. Je vais ajouter une scène. Une scène où le médecin est si ignorant qu'il finit par se soigner lui-même de sa propre bêtise par une mort imaginaire. Le silence de la nuit est revenu, interrompu seulement par mon souffle court. Je suis un condamné qui écrit ses propres attendus. Mais quel bonheur ! Quel luxe inouï que de pouvoir transformer sa propre fin en un éclat de rire universel ! Monsieur Purgon peut bien préparer ses seringues. Moi, je prépare mes flèches. Et je parie que mes mots traverseront les siècles, alors que ses ordonnances ne serviront qu’à allumer le feu des cuisines. Le rideau se lèvera demain. Et même si mon poumon me trahit, même si mon sang macule la scène, je serai là. Parce que la comédie est plus forte que la mort. Parce qu'un homme qui rit est un homme qu'on ne peut pas tout à fait enterrer. Je repose ma plume. Le papier est taché d'une petite goutte pourpre. Un point final, peut-être. Ou l'annonce d'une suite que je n'écrirai pas, mais que le monde jouera sans moi. Je souris à nouveau. Le masque est en place. La farce peut reprendre. Et elle sera magnifique.

L'Ultime Révérence

**CHAPITRE : L'ULTIME RÉVÉRENCE** Le 17 février 1673. Le givre s’est accroché aux vitres de la rue de Richelieu comme une main de mort cherchant à entrer. Mais la mort est déjà là, je la sens. Elle n’est pas cette grande faucheuse solennelle que les poètes tragiques se plaisent à peindre ; elle est un chatouillement féroce au fond des bronches, une morsure acide qui me rappelle, à chaque seconde, que mon corps n'est plus qu'une vieille baraque de foire dont les planches pourrissent. Pourtant, je souris au miroir. Mon visage, fardé pour la quatrième représentation du *Malade imaginaire*, est une insulte vivante à la Faculté. J’ai le teint cireux des gisants, mais je vais jouer un homme qui se croit mourant alors qu'il se porte comme un charme. Quelle ironie délicieuse ! Le théâtre est ce miroir déformant où la vérité vient se venger du mensonge, ou peut-être l’inverse. — Monsieur, vous devriez renoncer, murmure Baron, ses yeux de biche mouillés d’une inquiétude qui m'agace autant qu'elle me touche. Vous brûlez de fièvre. La pièce peut attendre. Je me tourne vers lui, le geste lourd, mais l’œil vif. — Renoncer ? Et pour quoi faire, mon petit ? Pour mourir dans un lit, entouré de bouillons de poule et de visages défunts ? Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre. Si je ne joue pas, ils ne mangent pas. Et puis, Baron… un acteur ne meurt pas dans ses draps. C’est un contresens. Armande entre alors, et son regard est une lame. Elle ne dit rien, elle sait que je suis têtu comme un mulet de province. Elle ajuste mon bonnet de nuit, celui d’Argan, et sa main tremble un instant contre ma joue. Dans ce contact, il y a tout notre passé : les éclats de rire, les trahisons, les triomphes de Versailles et les huées de la province. — Allez, Jean-Baptiste, souffle-t-elle. Va faire rire les sots. C’est la seule chose qu’ils méritent. *** Le Palais-Royal est plein à craquer. L’odeur est celle que je préfère au monde : un mélange de suif brûlé, de poussière, de parfums musqués et de cette attente électrique qui précède le lever du rideau. C'est l'odeur de ma vie. Je monte sur scène. Le premier acte est une épreuve de force. Chaque réplique est un combat contre le sang qui veut sortir. Argan est assis dans son fauteuil, comptant ses apothicaires. « Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt… » Le public rit. Ils voient un avare de santé, un hypocondriaque ridicule. Ils ne voient pas que sous la robe de chambre rouge, mon cœur bat la chamade comme un tambour de guerre. À la fin du deuxième acte, la douleur devient une brûlure blanche. Une quinte de toux me surprend en coulisse. Je plaque un mouchoir sur ma bouche. Quand je le retire, il est d'un rouge éclatant, d'un rouge plus vrai que tous les fards de la troupe. — C’est de la soie, dis-je à Baron qui s'est précipité. Une simple déchirure de la soie du poumon. Je retourne dans la lumière. La lumière des bougies me semble plus intense, presque surnaturelle. Je joue. Je joue comme je n'ai jamais joué. Je ne suis plus Molière, ce vieux farceur usé par les cabales et les pamphlets. Je suis le rire lui-même. Je lance mes flèches contre Purgon, contre les Diafoirus, contre cette science ridicule qui prétend régenter la vie alors qu'elle ne sait qu'administrer la mort. Chaque éclat de rire du public est une gorgée d'air que je leur vole. Puis arrive la cérémonie finale. Le moment où Argan doit être reçu docteur. C’est le sommet de la farce, le triomphe de l’absurde. Je suis là, au centre, entouré de ces faux médecins en robes noires et bonnets carrés, psalmodiant un latin de cuisine : *« Dignus, dignus est intrare in nostro docto corpore... »* C’est là que le destin décide de se joindre à la fête. Une douleur atroce, un coup de poignard dans la poitrine, me coupe le souffle. Ma jambe se dérobe. Je sens le goût du fer dans ma gorge. Le public voit Argan s'agiter, se tordre, émettre un râle étouffé. — *Juro !* m'écrié-je. C’est un cri de bête. Une convulsion me secoue. Le public applaudit à tout rompre. « Quel acteur ! » entends-je au premier rang. Ils croient que c'est un jeu. Ils pensent que je pousse le naturalisme jusqu'à simuler l'agonie pour mieux me moquer d'eux. C'est le plus beau compliment qu'ils m'aient jamais fait : prendre ma mort pour une plaisanterie. Je termine la scène par une grimace qui me coûte un siècle d'existence. Le rideau tombe. Le tonnerre des applaudissements gronde comme un orage lointain. On me ramène à la maison dans une chaise à porteurs. La nuit est glaciale. Je grelotte sous mes fourrures, mais mon esprit est d'une lucidité coupante. J'ai réussi. J'ai mené la farce jusqu'au bout. J'ai transformé mon dernier souffle en une réplique de comédie. Quel pied-de-nez à la camarde ! Elle qui pensait me surprendre, elle a dû attendre que je finisse mon acte. Dans ma chambre de la rue de Richelieu, le silence est revenu, lourd et définitif. Deux religieuses, de celles que j'ai hébergées par charité — ironie encore, moi le "Tartuffe" — prient au pied du lit. J'aimerais leur dire que leur dévotion est touchante, mais que je préférerais un verre de vin de Champagne et une bonne plaisanterie de La Fontaine. — Un prêtre… murmure Armande, éperdue. Mais les prêtres de Saint-Eustache font les sourds. Ils se souviennent de *Don Juan*. Ils se souviennent de l'homme qui a osé rire des faux dévots. Pour eux, je suis un impie, une bête noire. Ils attendent que je demande pardon. Pardon de quoi ? D'avoir aimé la vérité ? D'avoir montré aux hommes leur propre laideur pour qu'ils essaient d'être plus beaux ? Non. Je n'ai rien à confesser, sinon que j'aurais aimé écrire une ou deux pièces de plus. Une nouvelle quinte de toux, plus violente, m'arrache au lit. Le sang inonde mes draps. C'est le dénouement. Une pièce bien construite se doit d'avoir une fin nette. Pas de longueur. Pas de faux suspense. Je regarde le miroir une dernière fois, posé sur la commode. Le masque d'Argan est tombé, mais le visage de Jean-Baptiste Poquelin est enfin nu. Il n'est pas triste. Il est serein. J'ai été le miroir de mon siècle, j'en ai souligné les rides, les tics, les grandeurs et les misères. J'ai servi mon Roi, j'ai aimé mes amis, j'ai exaspéré mes ennemis. Mon poumon s'éteint. Le froid gagne. Je sens l'ombre du rideau définitif qui descend sur moi. Mais je n'ai pas peur. Car je sais que demain, dans un an, dans trois siècles, quelque part, un acteur enfilera une robe de chambre rouge, s'assiéra dans un fauteuil, et fera rire une salle entière en parlant de sa mort imaginaire. Et là, à cet instant précis, je serai immortel. Je ferme les yeux. Le public attend. La pièce est finie. La farce était magnifique. **RÉVÉRENCE.**

Le Masque Sans Sépulture

**CHAPITRE : LE MASQUE SANS SÉPULTURE** Le rideau est tombé, mais la lumière ne revient pas. C’est un étrange entracte que celui de la mort. Je suis là, allongé sur ce lit qui sent la sueur, le sang ferreux et la cire fondue, et j’assiste, spectateur invisible, au tumulte que déclenche mon dernier soupir. On dit que les morts se taisent ; c’est faux. Ils écoutent. Et ce que j’entends, c’est le vacarme de l’hypocrisie qui s’ébroue, rhabillée de noir, prête à me jouer son ultime tour de cochon. Mon cadavre est un problème. Un encombrement. Pour Jean-Baptiste Poquelin, le fils du tapissier, on trouverait bien un coin de terre. Mais pour Molière ? Pour celui qui a déshabillé les dévots, moqué les médecins et fait rire le Roi aux dépens des puissants ? Pour lui, l’Église ferme ses portes à double tour. L'archevêque de Paris, ce cher Harlay de Champvallon — dont la vertu, entre nous, est aussi mince qu'un linceul d'été — a tranché : pas de terre sainte pour le saltimbanque. Pas de prières pour le blasphémateur qui a expiré sans avoir eu le temps de renier son art. On me refuse le repos au prétexte que je n'ai pas eu le loisir de cracher sur ma vie. Quelle ironie ! Mourir en jouant *Le Malade imaginaire* et se voir refuser le dernier sacrement parce qu’on a trop bien simulé l’agonie. Le destin a un sens de la farce bien plus cruel que le mien. Je vois Armande, ma pauvre et terrible Armande, se jeter aux pieds du Roi. Elle pleure, elle hurle, elle est magnifique de douleur et de rage. Elle sait que sans le sceau de Louis, je finirai à la fosse commune, jeté parmi les chiens et les suicidés, moi qui ai fait du rire une affaire d'État. « Sire, dit-elle, accordez-lui une sépulture, ne serait-ce que pour l’honneur de la langue française ! » Ah, le Roi… Je le vois hésiter. Il m’aimait, à sa manière impériale. J’étais son miroir, son bouffon de génie, celui qui lui permettait de voir la cour sans se salir les mains. Mais il craint Dieu — ou plutôt, il craint ceux qui prétendent parler en Son nom. Le compromis tombe, sec comme une sentence : je serai enterré de nuit, sans pompe, sans chant, escorté de deux prêtres seulement. Une sortie de scène par la porte de service, en rasant les murs, comme un voleur de poules. Le 21 février, sur le coup de neuf heures du soir, le convoi s'ébranle. Il fait un froid de gueux. Le gel mord les visages de ceux qui m'accompagnent. Ils sont quelques-uns, une centaine de braves, des gens du peuple, des comédiens, des amis fidèles qui portent des torches. La lueur des flammes danse sur les façades de Paris. C’est ma dernière mise en scène, et elle est sinistre. Pas de violons de Lully, pas de rires dans le parterre. Juste le bruit des sabots sur le pavé et le murmure étouffé des bigots qui regardent passer le diable dans une boîte de sapin. On me descend dans le cimetière Saint-Joseph. Le trou est sombre, profond, indifférent. On me jette dans cette terre que l’on dit « non consacrée » par le mépris des hommes de robe. Mais écoutez bien, messieurs les censeurs, messieurs les prélats à la conscience amidonnée : vous pouvez me refuser la croix, vous pouvez m’interdire le marbre, vous pouvez effacer mon nom de vos registres paroissiaux. Vous ne m’effacerez pas de la mémoire des hommes. À cet instant précis, alors que la terre recouvre mon cercueil, je sens quelque chose d’inouï se produire. L’homme, le pauvre Poquelin aux poumons crevés, s’efface. Il se dissout dans l’humus de Paris. Mais le Masque, lui, reste en surface. Il flotte au-dessus de la fosse. L'honneur qu'ils me refusent au cimetière, je le conquiers dans chaque foyer de France. Ils voulaient me faire taire ? Je vais devenir leur voix. Ils voulaient m’enterrer ? Je vais devenir leur souffle. Je regarde ces mots que j’ai assemblés toute ma vie, ces phrases qui ont cinglé comme des coups de fouet, ces répliques qui ont fait éclater les préjugés. Ils ne m’appartiennent plus. Ils s’échappent de ma bouche close pour aller s’installer dans celle des écoliers, des amants, des valets et des rois. Je ne suis plus un homme de chair, je suis devenu une grammaire de l’âme humaine. Chaque fois qu’un Français cherchera le mot juste pour dénoncer une injustice, pour moquer un pédant ou pour avouer un amour maladroit, c’est ma langue qu’il empruntera. Quelle revanche magnifique ! Le clergé me refuse une sépulture ? Soit. Je prends pour tombeau la langue entière d'un peuple. Je m’installe dans les virgules, je me niche dans les épithètes, je gronde dans les alexandrins. On ne dira plus « la langue de France », on dira « la langue de Molière ». Je ris, là-dessous. Je ris de les voir si sérieux avec leurs goupillons et leurs mines de carême. Ils pensent avoir gagné parce qu’ils m’ont mis au trou. Ils ignorent que les poètes sont comme les graines : plus on les enterre profondément, plus ils fleurissent haut. Le froid de la terre ne m’atteint plus. Je sens déjà la chaleur de la rampe qui se rallumera demain. Je sens le souffle de l’acteur qui, dans un siècle, dans deux siècles, reprendra mon flambeau. Il aura mon nez, peut-être, ou ma voix éraillée, ou simplement cette envie furieuse de dire la vérité en s'amusant. Mon honneur n’est pas dans ce lopin de terre disputé aux prêtres. Il est dans le battement de cœur du public quand le rideau se lève. Il est dans la dignité de celui qui reste debout, même mort, pour témoigner de la folie des hommes. Dormez tranquilles, messieurs les dévots. J'ai rendu mon dernier souffle, mais j'ai gardé le dernier mot. Et ce mot, c'est un éclat de rire qui traversera les âges, bien après que vos cathédrales seront devenues des musées de silence. Je n'ai pas de sépulture ? Tant mieux. On n'enferme pas le vent dans un tombeau. La nuit est noire sur Saint-Joseph, mais quelque part, dans la lumière éternelle du génie, le rideau se lève à nouveau. **FIN DU SPECTACLE. DÉBUT DE L'HISTOIRE.**
Fusianima
Le Masque et le Miroir : L'Honneur de Molière
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Seb Le Reveur

Le Masque et le Miroir : L'Honneur de Molière

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**CHAPITRE II** **L'OMBRE DU TAPISSIER** L’air de la boutique familiale, rue Saint-Honoré, est saturé d’une poussière d’or et de renoncement. C’est une odeur que je porterai sous ma peau jusqu’à mon dernier souffle : un mélange de laine sèche, de cire d’abeille, de vieux velours et de cette moisiss...

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