Le Protocole de l'Hiver : Les Cendres du Rideau de Fer
Par Studio Pink — Romance
**CHAPITRE 1 : L’OBJECTIF ZÉRO**
Berlin-Est n'était pas morte, elle était en train de se décomposer. L’air avait ce goût particulier de béton humide, de tabac bon marché et de suie ancienne, un parfum de fin du monde qui s’accrochait aux vêtements comme une seconde peau. Pour Elena, c’était l’odeur...
L'Objectif Zéro
**CHAPITRE 1 : L’OBJECTIF ZÉRO**
Berlin-Est n'était pas morte, elle était en train de se décomposer. L’air avait ce goût particulier de béton humide, de tabac bon marché et de suie ancienne, un parfum de fin du monde qui s’accrochait aux vêtements comme une seconde peau. Pour Elena, c’était l’odeur du travail bien fait.
Elle était accroupie sur le rebord d’une fenêtre sans vitre, au quatrième étage d’un *Plattenbau* dévisagé par les tirs de mortier. En bas, la rue n’était qu’une balafre d'asphalte entre deux rangées de cadavres de pierre. Elle ne respirait que par le nez, un flux lent et contrôlé. Dans son dos, le cuir de sa combinaison crissait à peine.
Elle le voyait.
Viktor. L’Objectif Zéro.
Il se déplaçait avec une économie de mouvement qui trahissait l'ancien des Spetsnaz. Il ne courait pas, il glissait dans l'ombre des décombres, une silhouette grise se fondant dans le gris de la ville. Il portait un long manteau de laine sombre, les mains enfoncées dans les poches, la tête basse. À cette distance, Elena aurait pu loger une balle de .308 entre ses omoplates et terminer l'affaire avant même que le son ne rebondisse sur les murs du quartier de Lichtenberg.
Mais le Protocole de l'Hiver exigeait plus qu'un cadavre. Il exigeait une confirmation. Une intimité.
Elle sauta. Un mouvement fluide, presque liquide. Ses bottes de combat rencontrèrent le sol avec le silence d'un chat. Elle n'était plus une femme, elle était un vecteur de trajectoire, une prédatrice calibrée pour l'interception.
Elle le suivit dans les entrailles d’une ancienne usine de textile. L’intérieur sentait l’ozone et la graisse de machine figée depuis 1989. La lumière filtrait à travers les verrières brisées en longs poignards d’argent sale.
Soudain, le silence changea de texture. Le craquement d’un verre pilé sous une semelle. Trop lourd pour être le sien.
Elena s'immobilisa contre une colonne de fer rouillé. Son cœur battait à soixante pulsations par minute. Elle sentit la fraîcheur de l'acier contre sa tempe. Elle ferma les yeux une seconde, laissant ses autres sens cartographier l'espace. Elle entendit le froissement d'un tissu à trois mètres, derrière la pile de caisses de munitions vides.
— Tu es en retard, Elena.
La voix était basse, rocailleuse, avec ce léger accent moscovite qui grattait agréablement l’oreille. Ce n’était pas une voix de victime.
Elle ne répondit pas. Elle dégaina son couteau de combat, une lame noire mate qui ne reflétait rien, pas même sa propre détermination. Elle se projeta sur le côté au moment précis où une silhouette se détachait de l’obscurité.
Le choc fut brutal.
Viktor ne l'attendait pas avec une arme à feu. Il l'accueillit avec une violence physique pure, une collision d'os et de muscles. Il attrapa son poignet, détournant la lame de quelques millimètres seulement. Elena sentit la chaleur de son souffle contre sa joue, une bouffée d’air chaud qui sentait le café noir et la survie.
Il la projeta contre le mur. Le choc lui coupa le souffle, mais l’adrénaline vint immédiatement combler le vide. Elle pivota, utilisa son élan pour lui décocher un coup de genou au foie qu’il bloqua de l’avant-bras.
Ils se retrouvèrent au sol, roulant dans la poussière industrielle, une étreinte qui ressemblait à une danse macabre. Elena était au-dessus de lui, ses mains cherchant sa gorge, ses doigts gantés de cuir rencontrant la peau brûlante de son cou. Viktor saisit ses poignets, les clouant au sol avec une force qui la fit grimacer.
Pendant un instant, le temps s’arrêta.
Le visage de Viktor était à quelques centimètres du sien. Il était plus jeune qu'elle ne l'avait imaginé d'après les dossiers granuleux de la Stasi. Ses yeux étaient d'un bleu délavé, presque transparents, comme de la glace sur la Baltique. Il y avait une cicatrice fine qui barrait son arcade sourcilière, une imperfection qui rendait son visage d'une beauté troublante, presque indécente dans ce décor de ruines.
Elena sentit une décharge électrique ramper le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas de la peur. C’était une fascination glaciale, une reconnaissance. Elle voyait dans son regard le même vide qui l'habitait, la même absence de remords.
— Jolie technique, murmura-t-il. Mais ton centre de gravité est trop haut. On ne t’a pas appris ça au Centre ?
Elena sourit, un mouvement de lèvres dépourvu de toute chaleur.
— On m’a appris à ne jamais laisser ma cible parler. Tu es bavard pour un homme mort, Viktor.
— C'est parce que je ne suis pas encore convaincu que tu veuilles me tuer.
Il resserra sa prise sur ses poignets. La pression était à la limite de la fracture. Elena sentait le battement de son propre pouls contre le sien. Une syncope de violence contenue.
— Ton dossier dit que tu es la meilleure, reprit-il, sa voix descendant d'un octave, devenant presque une caresse. "L'Hiver personnifié". Mais tes yeux disent autre chose. Ils disent que tu as faim.
D’un coup de reins brusque, Elena se libéra. Elle fit une roulade arrière, se rétablissant sur ses pieds en un clin d’œil, le couteau de nouveau en main. Son sang bouillait. Chaque nerf de son corps était en alerte, vibrant d'une intensité qu'elle n'avait pas ressentie depuis des années.
— Tu es l'Objectif Zéro, dit-elle, la voix sifflante. Tu n'es qu'une ligne sur un contrat.
Viktor se redressa lentement, époussetant son manteau avec une élégance insolente. Il ne chercha pas à reprendre l'avantage. Il se contenta de la regarder, les bras ballants, une cible offerte.
— Alors, qu'est-ce que tu attends ? Le rideau de fer est tombé, Elena. Le monde est en train de brûler et nous sommes les cendres. Tu veux vraiment gâcher cette soirée avec une exécution bureaucratique ?
Elle s'avança d'un pas, la pointe du couteau dirigée vers sa carotide. Elle sentait l'odeur de la pluie qui commençait à tomber à l'extérieur, s'engouffrant par les brèches du toit. L'humidité exaltait les sens. Elle voyait le tressaillement d'un muscle dans la mâchoire de Viktor. Elle voyait la légère dilatation de ses pupilles.
Il avait peur. Non, c'était mieux que ça. Il était excité. Comme elle.
— On t'a envoyé pour récupérer le Protocole, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
— On m'a envoyé pour t'éliminer et nettoyer la zone.
Il laissa échapper un rire court, sans joie.
— Ils ne t'ont pas tout dit. Ils ne te disent jamais tout. Ils t'utilisent comme un scalpel pour couper une tumeur qu'ils ont eux-mêmes créée. Si tu me tues ici, tu resteras dans le froid pour toujours.
Elena s'arrêta à quelques centimètres de lui. Elle pouvait sentir la chaleur émaner de son corps. La tension entre eux était presque palpable, une corde d'arc tendue à rompre dans le silence de l'usine désaffectée. Elle aurait dû enfoncer la lame. C'était son job. C'était sa nature.
Au lieu de cela, elle laissa la pointe de son couteau descendre lentement, traçant une ligne invisible le long du revers de son manteau, jusqu'à son cœur.
— Tu parles trop, Viktor.
— Et toi, tu écoutes trop ton instinct. C’est pour ça que tu es encore en vie.
Il leva une main, très lentement, comme s'il s'approchait d'un animal sauvage. Il effleura la joue d'Elena du bout des doigts. Le contact était électrique, une brûlure de froid qui la fit frissonner malgré elle. Ses gants en cuir étaient rêches, mais son geste était d'une douceur déconcertante.
— Le Protocole de l'Hiver n'est pas un document, Elena, chuchota-t-il à son oreille, se penchant vers elle. C'est nous.
Elle aurait dû le frapper. Elle aurait dû reculer. Mais elle resta là, pétrifiée par une fascination morbide. La proie venait de mordre le prédateur, non pas avec les dents, mais avec une vérité qu'elle refusait encore de voir.
Au loin, le hurlement d'une sirène déchira la nuit berlinoise. Les renforts ? Ou les agents de nettoyage qui venaient vérifier si elle avait fait le travail ?
Elena plongea ses yeux dans ceux de Viktor. La glace y était toujours, mais il y avait aussi une invitation. Une promesse de chaos.
Elle rangea son couteau dans son étui de cuisse d'un geste sec.
— Tu as cinq minutes d'avance sur moi, dit-elle, sa voix redevenant un bloc de marbre. Si je te rattrape à la sortie du secteur, je ne discuterai pas.
Viktor esquissa un sourire en coin, un éclair de charme sombre dans la grisaille de Berlin.
— J’ai toujours aimé la poursuite. À tout de suite, Elena.
Il disparut dans les ombres avant qu'elle ne puisse répondre. Elena resta seule un instant dans l'usine vide, sa main gantée touchant l'endroit sur sa joue où il l'avait frôlée. L'odeur de son parfum — cuir, tabac et danger — flottait encore dans l'air froid.
L'Objectif Zéro n'était plus une cible. C'était devenu une obsession.
Elle s'élança à sa suite, le cœur battant au rythme d'une guerre qui refusait de s'éteindre. Le Protocole avait commencé. Et dans les cendres du Rideau de Fer, le feu était bien plus chaud que prévu.
L'Inversion du Protocole
# CHAPITRE : L'Inversion du Protocole
Le vent de Berlin n’était pas une simple condition météorologique ; c’était une lame de rasoir qui cherchait les failles dans les coutures de son manteau en cuir. Elena courait, ses bottes martelant le béton gelé avec une précision métronomique. Dans son oreille, l’oreillette grésilla, un son strident qui fit grimacer ses tempes.
— *Ici la Ruche. Changement de priorité, Elena. Le protocole d’élimination est suspendu. L’Objectif Zéro doit être extrait vivant. Répétez : vivant.*
Elena s’arrêta net au coin d’une ruelle borgne. La vapeur de son souffle s’échappait en volutes nerveuses. Ses doigts, crispés sur la crosse de son Sig Sauer, blanchirent.
— Répétez, ordonna-t-elle d'une voix blanche. Vous me demandez de protéger la cible ?
— *C’est un ordre direct. Le Bureau a besoin de ce qu’il a dans la tête. S’il meurt, tu ne reviens pas. Inversion du protocole engagée.*
Elle coupa la communication d'un geste sec. Une insulte resta bloquée dans sa gorge, un goût de cuivre et de bile. Elle venait de passer six mois à traquer cet homme, à mémoriser le rythme de ses battements de cœur à travers des lunettes de visée, à imaginer la trajectoire de la balle qui mettrait fin à son arrogance. Et maintenant, elle devait devenir son ombre, son bouclier.
Elle s’élança de nouveau. Elle le vit à cinquante mètres, silhouette dégingandée et élégante qui se fondait dans l’obscurité d’un passage souterrain. Viktor.
— Viktor ! hurla-t-elle.
Il se retourna, un sourire déjà prêt, mais il s'effaça lorsqu'il vit l'expression sur le visage d'Elena. Ce n'était plus la prédatrice qui jouait avec sa proie. C'était une femme en train de recalculer tout son univers.
### La Fugue de l'Acier
Elle le rattrapa près d'une grille d'aération qui crachait une vapeur chaude et fétide. Sans un mot, elle le saisit par le revers de sa veste — un tissu coûteux, trop fin pour l'hiver allemand — et le projeta contre le mur de briques.
— Tu ne bouges plus, souffla-t-elle, si près que son nez frôla le sien.
Viktor ne lutta pas. Son regard erra sur le visage d'Elena, s'attardant sur la cicatrice infime qui barrait son sourcil gauche. Il sentait l'odeur de la poudre et du savon neutre qui émanait d'elle. Malgré la terreur qui lui nouait l'estomac — il savait qu'un escadron de la Stasi-bis était à ses trousses — une curiosité perverse le picotait.
— Changement de programme, Elena ? Ton patron a décidé que j'étais trop beau pour mourir ?
— Tais-toi, Viktor. Si ça ne tenait qu'à moi, tu serais déjà en train de refroidir sur ce trottoir. Mais les ordres ont changé. Je suis ton ange gardien pour les prochaines vingt-quatre heures.
Elle le lâcha, mais resta dans son espace vital, une main sur son arme, l'autre scrutant l'obscurité derrière eux. Viktor rajusta sa veste, ses doigts tremblant imperceptiblement.
— Un ange gardien avec un flingue et un regard qui pourrait geler l'enfer. Charmant. On va où ?
— Dans un endroit où le monde t'oubliera. Marche. Devant moi. Si tu tentes de t'enfuir, je te tire dans la rotule. Techniquement, tu seras toujours "vivant".
Ils s'enfoncèrent dans les entrailles de Berlin-Est, là où les néons des vieux sex-shops clignotaient comme des cœurs mourants. L’air sentait le charbon, la bière éventée et cette odeur métallique de neige qui s’apprête à tomber.
### Le Poids du Silence
Ils finirent par s'engouffrer dans une planque de la section : un appartement de deux pièces au-dessus d'une laverie automatique. L'odeur du détergent chimique luttait avec l'humidité des murs.
Elena ferma les trois verrous, puis elle se tourna vers lui. La tension dans la pièce était presque solide, un fil de fer barbelé tendu entre leurs deux corps. Elle retira sa veste de cuir, révélant le holster d'épaule qui soulignait la ligne stricte de ses épaules.
Viktor s'assit sur une chaise en bois qui grinça sous son poids. Il l'observait avec une intensité dérangeante. Il n'avait jamais été aussi proche de la mort, et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de noter la grâce fluide de ses mouvements, la façon dont elle vérifiait chaque recoin de la pièce comme une panthère dans une cage neuve.
— Pourquoi cette méfiance, Elena ? Tu as peur que je te morde ? ou que je te plaise ?
Elle se figea au milieu de la pièce. Elle s'approcha de lui, si lentement que cela en devenait menaçant. Elle posa ses mains sur les bras de sa chaise, l'emprisonnant.
— Ce que tu ressens, c'est le syndrome de Stockholm qui frappe à la porte, Viktor. Ce que je ressens, c'est l'instinct de survie. Tu es une anomalie. Une erreur dans mon protocole.
Elle approcha son visage du sien. Viktor pouvait voir les paillettes d'or dans ses iris sombres. Il sentit la chaleur de son corps, un contraste violent avec le froid de la rue. La terreur qu'il ressentait se mua en quelque chose d'autre, une décharge d'adrénaline qui lui fit battre le sang dans les oreilles.
— Tu as les mains qui tremblent, remarqua-t-il d'une voix basse, presque un murmure.
— C’est l’envie de presser la détente. Rien d'autre.
— Menteuse. C’est le doute. Tu ne sais plus si je suis l'ennemi ou l'unique raison de ta survie ce soir.
D’un geste brusque, il attrapa le poignet d’Elena. Elle aurait pu le briser en un instant, le projeter au sol, lui broyer le larynx. Mais elle ne fit rien. Elle laissa ses doigts se refermer sur sa peau fine, là où son pouls battait, rapide, traître.
Le contact fut électrique. La peau de Viktor était chaude, un peu moite. L'odeur de son parfum — cuir et tabac — l'envahit, déclenchant une série de souvenirs qu'elle n'avait jamais vécus, une nostalgie pour un chaos qu'ils n'avaient pas encore créé ensemble.
— Lâche-moi, dit-elle, mais sa voix manquait de conviction.
— Pas avant que tu m'expliques pourquoi tu ne m'as pas tué dans l'usine, quand tu en avais l'occasion. Avant l'inversion du protocole.
Elena se dégagea brusquement, le souffle court. Elle se détourna pour regarder par la fenêtre, à travers les lames des stores poussiéreux. La neige commençait à tomber, de gros flocons lourds qui étouffaient les bruits de la ville.
### Les Cendres du Désir
— Tu es une cible prioritaire, Viktor. On ne tue pas ce qu'on peut utiliser.
— Et comment vas-tu m'utiliser ? demanda-t-il, s'approchant d'elle par-derrière.
Il ne la toucha pas, mais elle sentit son souffle sur sa nuque. Un frisson la parcourut, un réflexe qu’elle détestait. Elle se retourna, le dos contre la fenêtre froide, faisant face à cet homme qui représentait tout ce qu'elle devait détruire.
— Le protocole dit que je dois te protéger jusqu’à l’aube. Après, tu appartiens au Bureau. Ils te briseront, pièce par pièce, pour savoir ce que tu caches derrière ce sourire de façade.
— Et d’ici l’aube ? On fait quoi ? On attend que les tueurs nous trouvent ? Ou on joue à autre chose ?
Viktor fit un pas de plus. Il était maintenant si proche qu'elle pouvait sentir la texture de sa chemise contre la sienne. La menace était partout : à l'extérieur, dans les rues sombres de Berlin, et à l'intérieur, dans ce désir absurde et violent qui menaçait de consumer sa discipline.
— Je n'aime pas les jeux, Viktor.
— Si, tu les adores. C'est pour ça que tu n'as pas tiré. Tu veux voir jusqu'où la mèche peut brûler avant que tout n'explose.
Il leva une main, hésitant, puis effleura la joue d'Elena du bout des doigts. C'était un geste d'une douceur insupportable dans ce monde de béton et d'acier. Elena ferma les yeux une seconde, une seule, savourant la sensation interdite.
Puis, le fracas d'une vitre brisée dans la pièce voisine les ramena à la réalité.
L’adrénaline remplaça instantanément la tension érotique. Elena sortit son arme, le visage redevenant un masque de marbre. Elle attrapa Viktor par la ceinture et le tira derrière elle, son corps servant de bouclier humain.
— Le temps des caresses est terminé, chuchota-t-elle, un sourire féroce aux lèvres. Bienvenue dans l'inversion.
Dehors, les phares d'une voiture balayèrent la façade de l'immeuble. Les loups étaient là. Mais alors qu'elle vérifiait son chargeur, Elena se rendit compte d'une chose terrifiante : elle n'avait plus peur pour sa mission.
Elle avait peur pour lui.
Le Protocole de l'Hiver venait de se briser, et dans ses débris, une nouvelle guerre, bien plus intime, commençait.
— Reste près de moi, ordonna-t-elle alors que la porte d'entrée volait en éclats sous un coup de bélier. Si tu meurs, je te tue.
Viktor la regarda, un éclat de rire sauvage dans les yeux malgré la panique.
— Je commence à adorer cet arrangement, Elena.
Les premières balles sifflèrent dans l'appartement, déchirant le silence de la nuit berlinoise. Le feu était rallumé, et cette fois, il allait tout dévorer.
Sous le Givre
Le silence du bunker ne ressemblait en rien à celui de la nuit berlinoise. Dehors, c’était le silence de la traque, celui où chaque craquement de givre pouvait signifier une balle dans la nuque. Ici, à six mètres sous la terre battue et le béton armé d’un ancien entrepôt de la Stasi, le silence était épais, pressurisé, presque organique. Il bourdonnait dans les oreilles comme un acouphène de métal.
Elena poussa le lourd battant d’acier. Le loquet s'enclencha avec un claquement sec, définitif. Un bruit de couperet.
— Bienvenue à l’hôtel « Paranoïa », murmura-t-elle, le souffle court.
Elle ne prit pas la peine d’allumer les néons. Seule une lampe de bureau à l’abat-jour écaillé diffusait une lumière ambrée et sale, découpant l’espace en ombres acérées. L’air sentait l’ozone, la poussière séculaire et une pointe d’huile de moteur.
Viktor s’adossa contre le mur brut, laissant glisser son corps jusqu’au sol. Son manteau en laine, autrefois impeccable, était déchiré à l’épaule. Il haletait, un rire nerveux encore coincé dans la gorge.
— Cinq étoiles pour l’ambiance, Elena. J’adore ce que tu as fait du concept de « chambre avec vue ».
Elena ne répondit pas. Elle était en mode machine. Elle retira sa veste de cuir, révélant ses bras fins mais sculptés par des années de combat, et commença à déballer une trousse de secours sur une table en Formica. Ses doigts tremblaient imperceptiblement. Pas de peur. C’était la décharge de cortisol qui quittait son système, la laissant à vif, chaque pore de sa peau absorbant la moiteur froide du bunker.
— Enlève ta chemise, ordonna-t-elle.
Viktor haussa un sourcil, un sourire provocateur étirant ses lèvres pâles.
— On saute déjà les préliminaires ? Je pensais que tu étais une femme de protocole.
— Le protocole prévoit que si tu fais une hémorragie interne sur mon plancher, je dois brûler ton corps pour ne pas laisser de traces. Alors, Viktor, si tu veux rester entier, obéis.
Il s’exécuta, mais avec une lenteur calculée, presque insolente. Le tissu de soie craqua sous ses doigts. Tandis que la chemise tombait, Elena sentit un nœud se serrer dans sa poitrine. Le torse de Viktor était une cartographie de violence et de privilège : des muscles longs, une peau claire, et cette estafilade sanglante sur l’épaule, causée par un éclat de verre.
Elle s’approcha de lui. L’odeur de Viktor — un mélange de tabac froid, de pluie et de cette eau de Cologne aux notes de cuir qu’il portait — heurta ses sens. C’était une odeur de danger, de celle qui vous attire dans les ruelles sombres.
Elle s’agenouilla entre ses jambes pour nettoyer la plaie. Le contact était électrique. Ses doigts gantés de latex effleurèrent sa peau brûlante. Elle sentit Viktor se raidir, son souffle se caler sur le sien.
— Tu es douée pour ça, dit-il, sa voix tombant d'une octave. La douceur et la violence. C’est une spécialisation au KGB ?
— On appelle ça de l’efficacité, répondit-elle sans lever les yeux, bien qu’elle sente son regard peser sur sa nuque.
— Mensonge.
Elle s’arrêta net, le tampon de gaze imbibé d’antiseptique à quelques millimètres de sa blessure. Elle leva les yeux vers lui. Leurs visages n’étaient qu’à quelques centimètres. Elle pouvait voir les éclats d’or dans ses pupilles dilatées par l’adrénaline.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Tu mens, Elena. À moi, à tes supérieurs, et surtout à toi-même. Tu n’as pas peur pour la mission. Tu as peur de ce que tu ressens quand les balles s’arrêtent de siffler et qu’il n’y a plus que nous deux dans le noir.
La tension dans la pièce devint presque physique, une chape de plomb. Elena sentit une pulsation sourde dans son ventre. Elle aurait dû le frapper. Elle aurait dû lui rappeler qu’il n’était qu’un pion, un actif à extraire. Mais sa main, traîtresse, remonta le long de son bras pour s’ancrer sur son épaule saine.
— Tu ne sais rien de ce que je ressens, Viktor. Pour moi, tu es un problème de mathématiques. Une équation que je dois résoudre avant que Moscou ne décide de l'effacer.
— Alors résous-moi, murmura-t-il.
Il avança le visage, son front frôlant le sien. La chaleur qui émanait de lui était un affront au givre qui semblait s'installer dans les os d'Elena depuis des mois. Elle se sentit vaciller. Le Protocole de l’Hiver exigeait l’absence de chaleur. Il exigeait la glace. Mais ici, sous la terre, la glace fondait.
Ses lèvres n'étaient qu'à un souffle des siennes quand elle se recula brusquement, se relevant avec une raideur de automate.
— Ta plaie est propre. Dors un peu. On part à l’aube.
Elle se dirigea vers le panneau de contrôle pour vérifier les caméras, mais Viktor se leva d'un bond, l'attrapant par le poignet. Sa poigne était ferme, pas agressive, mais inévitable.
— Pourquoi tu m’as protégée tout à l’heure ? demanda-t-il, le ton soudain sérieux, dépouillé de tout sarcasme. Tu aurais pu me laisser prendre la balle. Ça aurait été plus simple pour tes rapports. « Cible éliminée par l’ennemi ». Dossier clos.
Elena fixa sa main sur son poignet. Elle pourrait le briser en trois mouvements. Elle ne le fit pas.
— Tu es ma mission, Viktor.
— C’est une réponse de automate. Regarde-moi.
Elle tourna la tête. L'ombre de la lampe dessinait des vallées sombres sur son visage.
— Tu travailles pour qui, Elena ? Vraiment ? Parce que les types qui nous tiraient dessus tout à l’heure… ils avaient le même accent que tes collègues de la Lieutenance.
Le doute, instillé comme un poison lent, commença à brûler dans l'esprit d'Elena. Elle le savait. Elle avait reconnu le groupement tactique. C’étaient des « nettoyeurs » de son propre camp. Le Protocole de l'Hiver n'était pas une mission d'extraction. C'était une exécution mise en scène. Et elle était censée faire partie des victimes collatérales.
— Je fais mon travail, répéta-t-elle, mais sa voix flancha.
— Ton travail, c’est de mourir avec moi dans un caniveau berlinois ? Viktor fit un pas de plus, envahissant son espace vital. Ils nous ont trahis tous les deux. Le Rideau de Fer est en train de s'effondrer, et ils veulent s'assurer qu'aucun de nous ne sera là pour voir les débris.
Il posa sa main sur la joue d'Elena. Son pouce caressa la pommette saillante, un geste d'une tendresse révoltante dans ce décor de fin du monde. Elena ferma les yeux, luttant contre l'envie de s'abandonner à ce contact.
— On n'a plus d'allégeance, Elena. On n'a que ce bunker. On n'a que cette nuit.
Elle attrapa sa main, non pas pour l'écarter, mais pour la serrer contre son visage. La peau contre la peau. L'intimité forcée de ceux qui n'ont plus de futur.
— Si je te fais confiance, Viktor, et que tu me trahis… je m’assurerai que tes derniers instants soient une agonie que même la Stasi n’oserait pas imaginer.
Il la tira vers lui, son corps pressé contre le sien, dur et exigeant.
— C’est la chose la plus romantique que tu m’aies jamais dite.
Il l'embrassa alors, un baiser qui avait le goût du sang, de la poussière et du désespoir. C’était une collision, pas une caresse. Elena répondit avec une ferveur sauvage, ses mains s'égarant dans les cheveux de Viktor, cherchant un ancrage dans le chaos de ses émotions. La tension accumulée pendant des semaines d’espionnage et de faux-semblants explosa entre eux.
Ils se laissèrent tomber sur le lit de camp étroit, le métal grinçant sous leur poids combiné. Les vêtements furent écartés avec une urgence fébrile, chaque frôlement de peau étant une petite victoire sur la mort qui les attendait dehors.
Sous le givre des apparences, le feu faisait rage.
Plus tard, allongée dans l'ombre, Elena écoutait le souffle régulier de Viktor contre son épaule. Elle regardait le plafond de béton, hantée par une seule pensée. Elle avait brisé toutes les règles. Elle n'était plus un agent du Rideau de Fer. Elle n'était plus rien d'autre qu'une femme dans un trou, accrochée à l'homme qu'elle était censée livrer ou abattre.
Elle tourna la tête vers lui. Viktor dormait, mais ses doigts étaient crispés sur le drap, comme s'il craignait qu'elle ne s'évapore au premier rayon de soleil.
Elle glissa sa main sous l'oreiller et sentit le métal froid de son Beretta.
La guerre était devenue intime. Et dans cette guerre-là, il n'y aurait aucun survivant. Elle ferma les yeux, laissant le silence du bunker l'engloutir, tandis qu'au-dessus d'eux, l'hiver berlinois continuait de recouvrir le monde d'un linceul blanc et indifférent.
Le Reflet de l'Acier
L’aube n’était qu’une rumeur grise s’infiltrant par les bouches d’aération du bunker, une lumière sale qui ne parvenait pas à dissiper l’odeur de poussière, de renfermé et de sueur séchée. Elena ouvrit les yeux, le corps lourd, hantée par le souvenir de la nuit. Elle sentit le poids de la présence de Viktor avant même de le voir. Il était assis au bord du lit de camp, le dos voûté, observant ses propres mains dans la pénombre.
Elle voulut se redresser, mais un éclair de douleur traversa son flanc gauche, lui arrachant un grognement sourd. Elle s'était fait cette entaille deux jours plus tôt, en franchissant une clôture de barbelés électrifiés près de la Sprée. Elle l’avait ignorée, masquée par l’adrénaline et le devoir. Mais le froid de l'hiver berlinois et le manque de soins commençaient à transformer la plaie en un foyer de feu liquide.
— Tu ne devrais pas bouger, dit Viktor sans se retourner. Sa voix était plus rauque qu'hier, une texture de gravier et de velours.
— Je ne suis pas en sucre, Viktor.
Elle tenta de se lever malgré tout, mais une main ferme se posa sur son épaule, la repoussant doucement contre le matelas rèche. Ce n'était pas un geste d'agression. C'était le contact d'un homme qui prenait possession de l'espace, un renversement subtil mais brutal de la hiérarchie. La tueuse du KGB était clouée au sol par sa propre faiblesse.
— Ton pansement de fortune est imbibé de sang noir. Si l’infection remonte, tu ne passeras pas la journée.
Il se leva et attrapa une trousse de secours métallique marquée de l’étoile rouge, récupérée dans les stocks d’urgence du complexe. Le bruit du loquet qui saute — *clac* — résonna comme l'armement d'un fusil. Elena fixa le couvercle en acier poli. Elle y vit son propre reflet, déformé : des yeux trop grands, des cernes comme des balafres, et cette mèche de cheveux blonds qui barrait son visage. Elle ne se reconnaissait pas.
— Enlève ton pull, ordonna-t-il.
Le ton était calme, presque clinique, mais il y avait une tension électrique dans l’air, une vibration qui n’avait rien à voir avec la guerre au-dessus de leurs têtes. Elena hésita. Elle avait passé sa vie à se blinder, à cacher ses failles sous des couches de polyester et de cynisme. Se mettre à nu devant lui, c’était lui offrir le code de détonation de son existence.
Elle s'exécuta pourtant, les gestes lents, les dents serrées. Le tissu frotta contre la plaie vive, lui arrachant une inspiration sifflante. Lorsqu'elle fut en bustier, la peau pâle et marbrée par le froid, elle se sentit minuscule dans ce tombeau de béton.
Viktor s’approcha. Il s'agenouilla entre ses jambes, une position d'une intimité insoutenable. Il ne la regardait pas dans les yeux, il fixait la blessure. Une déchirure hideuse, aux bords violacés.
— C’est moche, murmura-t-il.
— J’ai connu pire.
— Je n'en doute pas.
Il sortit une bouteille d’alcool à 90 degrés. L’odeur âcre envahit instantanément l'espace, chassant les relents de leur étreinte nocturne. Viktor versa le liquide sur un coton.
— Ça va piquer.
— Fais-le, c’est tout.
Il posa sa main gauche sur sa hanche pour la stabiliser. La chaleur de sa paume contre sa peau glacée fut un choc plus grand que la douleur. Puis, il pressa le coton sur la plaie.
Le monde d’Elena bascula. Elle mordit sa lèvre inférieure jusqu’au sang pour ne pas hurler, ses doigts se plantant dans les cuisses de Viktor, griffant le tissu de son pantalon de laine. Elle sentit son corps se cambrer, chaque nerf hurlant sous l'agression chimique.
— Respire, Elena. Regarde-moi.
Elle leva les yeux. Il était là, à quelques centimètres. Son regard n'était plus celui de la cible terrifiée ou du fugitif traqué. C'était le regard d'un homme qui soigne ce qu'il a de plus précieux. Une empathie protectrice, presque dérangeante, émanait de lui. Il la voyait. Pas comme une fonctionnaire de la mort, pas comme un agent de l'Est, mais comme une chair souffrante.
Le reflet de l’acier de la pince qu'il maniait brillait dans l'obscurité. Il retirait de minuscules éclats de rouille et de fibres textiles avec une précision de chirurgien. Elena observait ses mains. Elles étaient larges, marquées par le travail, mais d'une agilité surprenante. À chaque geste, il murmurait des mots inintelligibles, une berceuse de l'ombre pour calmer la bête blessée qu'elle était devenue.
— Pourquoi tu fais ça ? demanda-t-elle dans un souffle, la douleur commençant à refluer pour laisser place à une lassitude immense.
— Faire quoi ?
— Me soigner. Tu pourrais juste attendre que je crève. Tu serais libre. Tu pourrais sortir d'ici, essayer de passer à l'Ouest sans avoir une ombre dans ton dos.
Viktor s'arrêta, la pince suspendue dans les airs. Il leva enfin les yeux vers elle. La tension dans la pièce changea de nature. Ce n'était plus de la douleur, c'était une attraction gravitationnelle, lourde et inévitable.
— On n'est jamais libre, Elena. On change juste de geôlier. Et pour l'instant... je préfère celui qui a ton visage.
Il reprit son travail, appliquant une pommade antibiotique avant de commencer à enrouler une bande de gaze autour de sa taille. Pour ce faire, il dut passer ses bras autour d'elle, l'encerclant dans une parodie d'étreinte. Le nez d'Elena se logea dans le creux de son cou. Elle respira son odeur : un mélange de tabac froid, de savon bon marché et d'une virilité brute qui la terrifiait plus que n'importe quelle menace de sa hiérarchie.
À chaque tour de bandage, le contact de leurs corps se faisait plus pressant. Le frottement de la gaze, le murmure du tissu, le rythme saccadé de leurs souffles. La vulnérabilité d’Elena avait agi comme un catalyseur. Elle qui avait toujours été le prédateur, l’acier froid qui frappe dans la nuit, elle se laissait manipuler, retourner, panser.
Viktor resserra le nœud final. Ses doigts s'attardèrent sur la hanche d'Elena, traçant le contour de l'os.
— Voilà. Tu es recousue.
Elle ne recula pas. Elle posa sa main sur le poignet de Viktor, sentant le pouls rapide, la vie qui battait sous la peau.
— Tu sais que ça ne change rien, murmura-t-elle, même si sa voix trahissait son incertitude. Le protocole est toujours actif. Si on nous trouve...
— Le protocole ne prévoit pas ce qui se passe quand les pions commencent à se regarder vraiment, coupa-t-il.
Il se rapprocha encore. Le reflet de l'acier sur la table de chevet projetait une lueur argentée sur leurs visages. Elena vit son propre doute dans les yeux de Viktor. Elle vit l'homme qui avait décidé que sa vie valait plus que sa propre sécurité. C'était une trahison mutuelle envers le monde extérieur, un pacte de sang scellé dans le silence du bunker.
Elle tendit la main et effleura la cicatrice qu’il portait à la tempe, une trace de son passé qu’elle n’avait jamais osé interroger. Viktor ferma les yeux sous le contact, un soupir d'abandon lui échappant. Dans ce moment de faiblesse partagée, la hiérarchie s'était définitivement effondrée. La tueuse avait besoin du protecteur, et le protecteur ne trouvait son but qu'en sauvant sa propre némésis.
— On est foutus, Viktor.
— Probablement. Mais au moins, on est ensemble dans le trou.
Il l'embrassa. Ce n'était pas le baiser désespéré de la veille, c'était un baiser lent, profond, qui goûtait le métal et l'espoir stérile. Elena s'abandonna, sentant la force de Viktor l'envelopper, une armure de chair contre l'hiver qui hurlait au-dehors.
Elle jeta un dernier regard vers le Beretta caché sous l'oreiller. L'acier était toujours là, froid et indifférent. Mais pour la première fois de sa vie, elle se demanda si elle serait encore capable de s'en servir. La vulnérabilité n'était pas seulement une blessure au flanc ; c'était une fissure dans son âme, et Viktor venait d'y verser un baume dont elle ne pourrait plus se passer.
Le silence reprit ses droits dans le bunker, seulement troublé par le crépitement lointain du gel contre les parois de béton. La guerre était peut-être intime, mais dans ce reflet de l'acier, ils venaient de trouver une trêve que ni Moscou ni Washington ne pourraient jamais leur accorder.
Les Ombres du Rideau
Le silence qui suivit leur baiser n’était pas paisible. C’était un silence de décompression, celui qui précède l’implosion d’un sous-marin sous trop de pression. L’air dans le bunker sentait la poussière millénaire, le kérosène froid et cette odeur ferreuse, presque électrique, qui émanait de la peau de Viktor.
Elena se recula d’un millimètre, juste assez pour que le froid s’insinue entre leurs poitrines. Ses doigts, encore engourdis par la morsure de l’hiver, effleurèrent la mâchoire de Viktor. Il ne bougea pas. Il était une ancre, un bloc de granit dans un monde de glace pilée.
— Tu devrais avoir peur, murmura-t-elle. Sa voix était un fil de soie rasoir.
Viktor esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux, des yeux couleur d’orage sur la Baltique.
— Peur de quoi, Elena ? Du KGB ? De la CIA ? Ou du fait que tu n'as pas encore essayé de m’égorger avec ta brosse à dents ?
Elle ne sourit pas. L’ombre était là. Elle glissait le long des murs de béton, s’insinuait dans les fissures de son armure. Le passé n’était pas une bibliothèque qu’on fermait ; c’était un incendie de forêt qui finissait toujours par vous rattraper, peu importe la vitesse à laquelle on courait vers l’Ouest.
Elena se détourna et s’assit sur le bord de la couchette étroite. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, un réflexe de survie, une posture de fœtus ou de tireur embusqué.
— Tu as entendu parler de l’Opération *Veilleuse* ? demanda-t-elle.
Viktor s’adossa au mur, croisant les bras sur sa veste en cuir râpé. Il l’observait avec cette intensité dérangeante, comme s’il essayait de lire le code source de son âme.
— Les archives de la Stasi en parlent comme d'un mythe. Une unité de nettoyage. Des fantômes envoyés pour effacer d'autres fantômes.
— Je n'étais pas le fantôme, dit Elena en fixant un point invisible sur le sol. J'étais l’effaceur. J'ai tué des gens qui n'existaient officiellement pas, pour des raisons que l'Histoire a déjà oubliées. Et le dernier... le dernier n'était pas un espion. C'était un gamin de dix-neuf ans qui avait juste vu le mauvais visage au mauvais moment.
Elle sentit le poids du souvenir. L’odeur de la pluie sur le bitume de Berlin-Est. Le bruit sourd du silencieux. Le regard du garçon, plus surpris que terrifié. Elle n’avait jamais ressenti de remords — le remords était un luxe pour les civils — mais elle ressentait la *souillure*. Une tache indélébile qui rendait ce moment de tendresse avec Viktor presque obscène.
— Si tu restes avec moi, Viktor, tu n'es pas juste en train de fuir un protocole. Tu es en train de devenir le complice d'un monstre. Et les monstres finissent toujours par dévorer ceux qui les nourrissent.
Le silence s’étira, lourd comme un linceul de plomb. Elena attendait le bruit de ses pas, le grincement de la porte lourde, le soulagement de la solitude retrouvée. C’était sa zone de confort : le vide.
Au lieu de cela, elle sentit le matelas s'affaisser sous un poids supplémentaire. Viktor s’assit à côté d’elle. Pas trop près pour l'étouffer, mais assez pour qu'elle ressente la chaleur de sa cuisse contre la sienne.
— Tu sais ce que je faisais avant d’être « l'atout » de Washington ? demanda-t-il d'un ton conversationnel, presque léger.
Elle tourna la tête, surprise par la déviation.
— Je vendais des secrets industriels à des gens qui fabriquaient des mines antipersonnel, continua-t-il en regardant ses propres mains. J'ai enrichi des hommes qui ont transformé des aires de jeux en champs de tir. On ne joue pas dans la même cour de récréation, Elena. Toi, tu as du sang sur les mains. Moi, j'ai du sang sur mon compte en banque. Je ne sais pas lequel de nous deux est le plus toxique.
Il se tourna vers elle, son regard plongeant dans le sien avec une honnêteté brutale.
— Mais ici, dans ce trou à rats, avec l’hiver qui essaie de nous transformer en glaçons, l’éthique est un concept de luxe. Je ne cherche pas une sainte. Je cherche quelqu’un qui ne me poignardera pas pendant que je dors parce qu’elle a peur d’être aimée.
— Je n'ai pas peur d'être aimée, cracha-t-elle, une étincelle de défi dans les yeux.
— Si. C’est la seule chose qui te fait vraiment trembler. Le Beretta sous l'oreiller ? C'est ton doudou. Mais moi ? Je suis l'inconnu.
Elena sentit une bouffée de colère, chaude et bienvenue, chasser le froid de ses membres. Elle se redressa, faisant face à cet homme qui osait la mettre à nu avec des mots.
— Tu es un idiot, Viktor. Un mercenaire sentimental. C’est la pire espèce.
— Et toi, tu es une tueuse avec une fissure dans l’âme de la taille du Grand Canyon, répliqua-t-il avec un sourire en coin, ce sourire agaçant et magnétique. On fait une belle paire de parias.
Il tendit la main, hésita un instant, puis posa ses doigts sur la nuque d’Elena. Le contact fut électrique. Ce n'était pas une caresse de prédateur, mais une offre de trêve. Une alliance de débris.
Elena ferma les yeux, luttant contre l’envie de s’effondrer contre lui. Sa peau sentait le tabac froid et cette note de pin sauvage, une odeur de liberté inaccessible. Elle repensa au Rideau de Fer, cette cicatrice qui balafrait l'Europe, et réalisa que le plus grand Rideau était celui qu’elle avait érigé autour de son propre cœur.
— Pourquoi tu ne pars pas ? murmura-t-elle, presque une supplique. Tu pourrais encore passer la frontière. Tu as les contacts. Tu n'as pas besoin de porter mon passé.
Viktor resserra sa prise sur sa nuque, la forçant doucement à le regarder.
— Parce que dehors, il n'y a que le froid et les mensonges, Elena. Ici, au moins, c'est vrai. Ta douleur est vraie. Ton baiser était vrai. Et je préfère crever avec une vérité dans les bras que de vivre une éternité dans le mensonge de la fuite.
Il y eut un craquement à l’extérieur, peut-être une branche cédant sous le poids du givre, ou peut-être un pas sur la neige durcie. Leurs instincts de survie se réveillèrent simultanément. Elena attrapa le Beretta, Viktor glissa un couteau de sa manche avec une fluidité de prestidigitateur.
Ils restèrent ainsi, épaule contre épaule, le souffle court, écoutant les ombres. Le danger n'était jamais loin. Il était le troisième passager de ce bunker.
Mais quand le bruit ne se répéta pas, ils ne reprirent pas leurs distances. La tension physique se mua en une tension d'un autre genre, plus intime, plus dangereuse encore.
Elena posa l'arme sur ses genoux. Elle prit la main libre de Viktor. Ses doigts étaient calleux, marqués par une vie de violence, mais ils s’entrelacèrent avec les siens avec une douceur désarmante.
— On va mourir pour ça, tu le sais ? dit-elle, les yeux fixés sur leurs mains jointes.
— On meurt tous de quelque chose, répondit-il en approchant son visage du sien. Autant que ce soit pour avoir refusé d'obéir aux ombres.
Cette fois, ce fut elle qui combla l’espace. Elle ne chercha pas ses lèvres, mais posa son front contre le sien. C’était un geste de reddition, non pas à l’ennemi, mais à l’autre. Un pacte scellé dans le béton et le froid.
— Le Protocole de l'Hiver ne prévoit pas ça, souffla-t-elle.
— Alors on va devoir écrire nos propres règles.
Le Rideau de Fer était peut-être fait d'acier et de barbelés, mais dans l'obscurité de ce bunker, ils venaient de découvrir qu'aucune frontière n'était assez haute pour empêcher deux âmes brisées de se reconnaître. L'alliance était fragile, une fissure dans le givre, mais elle était là.
Elena ne regardait plus le Beretta. Elle regardait l’homme qui avait décidé que son passé n’était pas un gouffre, mais simplement une part du paysage. Pour la première fois depuis Berlin, elle n'était plus un fantôme. Elle était une femme. Et dans ce monde de cendres, c'était l'acte de rébellion le plus radical qui soit.
Dehors, le vent hurla de plus belle, mais les ombres du Rideau semblaient reculer devant la petite flamme qu'ils venaient d'allumer entre eux. Une trêve de sang et de soie, sous le regard indifférent des étoiles d'acier.
L'Étincelle de Minuit
L’obscurité n’était plus un manteau, c’était un linceul.
Le moteur de la Volga crachait ses derniers poumons dans un râle métallique tandis qu’ils s’enfonçaient dans les entrailles d’un entrepôt désaffecté, quelque part en périphérie de Leipzig. Derrière eux, les gyrophares de la Stasi n’étaient plus que des lueurs mourantes dans le rétroviseur, mais l’écho des sirènes hantait encore les parois du crâne d’Elena.
Elle coupa le contact. Le silence qui suivit fut plus violent qu’une explosion.
Pendant de longues secondes, le seul son fut celui du métal qui craquait en refroidissant et le rythme saccadé de leurs respirations. L’air dans l’habitacle était saturé d’une odeur âcre : un mélange de gomme brûlée, d’ozone et de la sueur froide de ceux qui ont vu la faucheuse rater son coup de quelques millimètres.
Elena agrippait encore le volant, ses jointures blanchies par l’effort. Elle sentait le sang battre contre ses tempes, un tambour de guerre qui refusait de s’arrêter. À côté d’elle, Kaelen était une masse d’ombre immobile. Elle pouvait percevoir la chaleur qui émanait de lui, une fournaise contenue sous son manteau de laine épaisse.
— On est vivants, lâcha-t-il. Sa voix était basse, rocailleuse, comme si elle avait été passée au papier de verre.
Elena tourna lentement la tête. Une mèche de cheveux blonds, poisseuse de neige fondue, barrait son visage. Elle ne répondit pas. Son cerveau tournait en boucle sur l’image du barrage qu’ils venaient de forcer, sur l’étincelle des balles ricochant contre le bitume.
— Elena. Regarde-moi.
Elle obéit. Dans la pénombre, ses yeux à lui ressemblaient à deux éclats de silex. Il y avait une urgence dans son regard, quelque chose qui dépassait la simple vérification de routine. Il ne cherchait pas des blessures par balle. Il cherchait la faille.
— Le Protocole de l’Hiver ne prévoit pas de sortie de route, ironisa-t-elle, sa propre voix trahissant un léger tremblement qu’elle détestait. On est hors-jeu, Kaelen. On est des cibles mouvantes maintenant.
— Le Protocole est une fiction écrite par des hommes qui dorment dans des draps en soie, répliqua-t-il en se penchant vers elle. Ici, il n’y a que nous. Et ce mur qui va finir par nous tomber dessus.
L’espace entre eux se réduisit. Le froid extérieur tentait de s’insinuer par les vitres brisées, mais à l’intérieur, la tension faisait grimper le mercure. C’était une électricité statique, un champ de mines invisible. Elena sentait l’odeur de Kaelen — tabac froid, cuir et cette note métallique, presque électrique, qui semblait propre aux hommes qui vivent sur le fil du rasoir.
Elle aurait dû reculer. Elle aurait dû vérifier son Beretta, compter ses munitions, planifier l’étape suivante. C’était ce qu’une "Ombre" faisait. Mais le fantôme de Berlin était mort dans la course-poursuite. Ce qui restait là, sur ce siège en skaï déchiré, c’était une femme dont le cœur refusait de se calmer, une femme qui avait faim d’une certitude, n’importe laquelle, dans ce monde de trahisons.
— Tu parles trop, murmura-t-elle.
Son regard descendit sur les lèvres de Kaelen, puis remonta à ses yeux. Le défi était lancé. C’était une provocation, un acte de sabotage contre leur propre sécurité.
Kaelen ne se fit pas prier. Il tendit une main gantée, saisit la nuque d’Elena et la tira vers lui.
Le choc fut brutal. Ce n’était pas un baiser de cinéma, doux et chorégraphié. C’était une collision. Un pacte de survie scellé dans l’urgence. Leurs dents s’entrechoquèrent, un goût de sel et de fer envahit la bouche d’Elena, mais elle s’en moquait. Elle s’accrocha au revers de son manteau, ses doigts se griffant sur le tissu rugueux, cherchant à s'ancrer dans la réalité de son corps.
C’était désespéré. C’était furieux.
C’était leur réponse au Rideau de Fer, aux barbelés, aux dossiers classés secrets et aux vies volées. Chaque pression de leurs lèvres était une insulte à l’État, un crachat à la figure du destin qui les voulait morts ou isolés.
Elena sentit la main de Kaelen glisser dans ses cheveux, sa paume large et chaude contre son crâne, la forçant à basculer la tête en arrière. Elle laissa échapper un gémissement sourd, étouffé par sa bouche. C’était une libération. L’adrénaline qui pulsait encore dans ses veines trouva enfin un exutoire, transformant la peur en un désir sauvage, presque douloureux.
Dans cet habitacle exigu, le monde extérieur cessa d’exister. Il n’y avait plus de Stasi, plus de CIA, plus de Protocoles. Il n’y avait que le contact de leurs langues, le souffle court de Kaelen contre sa joue, et cette chaleur qui commençait à brûler les dernières poches de givre dans son âme.
Kaelen s’écarta d’un millimètre, juste assez pour poser son front contre le sien. Leurs respirations se mélangeaient en petits nuages de buée blanche.
— On est foutus, pas vrai ? souffla-t-il, un demi-sourire haché aux lèvres.
Elena passa ses doigts sur la lèvre inférieure de l’homme, là où elle l’avait mordu. Une goutte de sang perla. Elle la recueillit du bout du pouce, comme on ramasse un trésor dans des décombres.
— Probablement, répondit-elle, ses yeux brillant d’un éclat nouveau. Mais au moins, on ne sera pas morts de froid.
Elle le ramena à elle, plus doucement cette fois, mais avec une intensité qui lui fit fermer les yeux. Ses lèvres étaient plus souples, cherchant à explorer ce territoire inconnu qu’ils venaient de conquérir. Elle caressa sa mâchoire mal rasée, le picotement de sa peau contre la sienne déclenchant une onde de choc qui lui remonta le long de la colonne vertébrale.
C’était une introspection charnelle. Elena redécouvrait ses propres sens : le poids de ses poumons, la texture de l’air, la force de ses propres désirs qu’elle avait enterrés sous des années de discipline d’espionne. Elle n’était plus un instrument de l’Est ou de l’Ouest. Elle était une femme de chair et de sang, vibrant sous les doigts d’un homme qui, pour la première fois, la voyait vraiment.
Kaelen descendit ses baisers le long de sa gorge, là où son pouls battait encore comme un oiseau piégé. Elena renversa la tête, fermant les yeux, savourant la brûlure du contraste entre le froid de l’entrepôt et la fournaise de son contact.
— Elena…
Il prononça son nom comme une prière interdite.
Elle ouvrit les yeux. La lumière de la lune filtrait à travers les verrières brisées du plafond, jetant des zébrures d’argent sur le tableau de bord poussiéreux. Ils étaient entourés de ruines, de machines rouillées et de fantômes industriels. Mais dans cette voiture, dans cette bulle de métal et de cuir, une étincelle venait de prendre.
Une étincelle de minuit.
Elle se redressa légèrement, ses mains toujours posées sur ses épaules. Elle sentait la solidité de ses muscles, la réalité brute de sa présence. Ils n’avaient nulle part où aller. Les routes étaient bloquées, leurs alliés étaient des traîtres potentiels, et le soleil finirait par se lever sur une chasse à l’homme sans merci.
Pourtant, elle ne s’était jamais sentie aussi puissante.
— Ils vont venir nous chercher, Kaelen, dit-elle, sa voix retrouvant sa fluidité habituelle, mais teintée d’une assurance nouvelle.
— Qu’ils viennent, répondit-il en plongeant ses mains dans les siennes, entrelaçant leurs doigts. On n’est plus les mêmes pions qu’hier.
Elena hocha la tête. L’adrénaline était retombée, laissant place à une lucidité glaciale, mais dorée à la flamme de leur rébellion. Ce baiser n’avait pas été une faiblesse. C’était leur armure.
Elle récupéra son Beretta sur le tableau de bord, vérifia le chargeur d’un geste sec et professionnel, puis le glissa dans son holster. Le mouvement était fluide, presque gracieux. Elle n’était plus la proie.
— On bouge, dit-elle.
Kaelen la regarda, un éclair d’admiration dans les yeux. Il ouvrit la portière, et le froid de l’Allemagne de l’Est s’engouffra dans la voiture. Mais cette fois, Elena ne frissonna pas.
Ils sortirent de la carcasse de la Volga, deux silhouettes sombres se détachant sur le béton gris. Dehors, le vent de l'hiver hurlait toujours, porteur de promesses de mort et de cendres. Mais dans l'obscurité de l'entrepôt, l'étincelle qu'ils avaient allumée refusait de s'éteindre.
Le Rideau de Fer pouvait bien être fait d'acier, ils venaient de découvrir que leur propre feu était capable de le faire fondre.
Elena ajusta son col, jeta un dernier regard à Kaelen — un regard qui en disait plus que tous les rapports de mission — et s’enfonça dans l’ombre. La guerre continuait, mais pour la première fois, elle savait exactement pourquoi elle se battait.
Ce n'était plus pour une idéologie. C'était pour le droit de brûler à minuit.
Le Mirage du Calme
**CHAPITRE : LE MIRAGE DU CALME**
La bâtisse s’appelait *Frieden* — La Paix. Une ironie cruelle gravée sur une plaque de cuivre ternie, dissimulée sous une couche de lierre givré. C’était une ferme isolée au creux d’une vallée de la Thuringe, un point aveugle sur les cartes de la Stasi, là où le temps semblait avoir gelé bien avant que le Rideau de Fer ne vienne balafrer l’Europe.
Lorsqu’ils franchirent le seuil, l’odeur les frappa en premier. Ce n’était pas l’odeur métallique du sang, ni celle, acide, de la poudre à canon. C’était un mélange de bois sec, de lavande surannée et de poussière endormie. Une odeur de vie. Une odeur de "chez soi".
Kaelen verrouilla la porte derrière eux. Le déclic du pêne résonna dans le silence oppressant de l'entrée.
— Vingt-quatre heures, Elena, dit-il d'une voix basse, encore éraillée par le froid. On récupère, on change les plaques de la voiture, et on disparaît avant que les patrouilles ne quadrillent le secteur.
Elena ne répondit pas. Elle fixait un petit napperon de dentelle posé sur une commode en chêne. Ses doigts, encore tachés par la suie de l'entrepôt, tremblaient légèrement. Elle se sentait comme une intruse, une anomalie biologique injectée dans un décor trop pur.
— Elena ?
Elle sursauta et retira ses mains, les cachant dans les poches de son manteau.
— Je vais faire du feu, lâcha-t-elle brusquement.
***
Une heure plus tard, la cuisine était baignée d’une lueur ambrée. Kaelen avait déniché une bouteille de schnaps et deux verres dépareillés. Il s’était débarrassé de sa veste de cuir, révélant ses bras musclés sous une chemise de laine grise. Il s’affairait devant le vieux poêle en fonte avec une aisance qui agaçait Elena.
Elle, elle était restée assise près de la fenêtre, observant l'obscurité qui dévorait les sapins au-dehors. Elle avait trouvé une robe de chambre en coton épais dans une armoire à l'étage. Elle était trop grande pour elle, l'enveloppant dans une douceur qu'elle jugeait indécente.
— Arrête de fixer les ombres, dit Kaelen sans se retourner. Elles ne nous rattraperont pas ce soir.
— Tu en es sûr ? Les ombres ont de la mémoire, Kaelen. Contrairement à nous.
Il se redressa, une assiette de pain noir et de jambon fumé à la main. Il la posa sur la table de bois brut et s’approcha d’elle. L’espace entre eux se réduisit, et avec lui, l’oxygène sembla se raréfier. Elena sentit la chaleur émaner de lui, une chaleur humaine, vivante, qui contrastait avec le vide glacial qu'elle entretenait dans sa poitrine.
Il posa deux doigts sous son menton, l’obligeant à le regarder. Ses yeux étaient d’un bleu acier, mais avec une nuance plus tendre, presque liquide.
— Mange, ordonna-t-il doucement. C’est une prescription médicale.
Elle esquissa un sourire amer, un éclair de nacre dans la pénombre.
— Depuis quand es-tu devenu mon infirmier ? Je préférais quand tu étais mon complice de meurtre. C’était plus... honnête.
— L’honnêteté, c’est un luxe qu’on s’offre quand on a le ventre plein. À table.
Ils mangèrent en silence. Le craquement de la croûte de pain sous les dents, le frottement des tissus, le sifflement du vent dans la cheminée... Chaque son était amplifié, chaque mouvement devenait une chorégraphie. Le schnaps brûlait la gorge d'Elena, mais c’était une douleur bienvenue. Elle avait besoin de sentir quelque chose de réel.
Mais plus la pièce se réchauffait, plus Elena se sentait sombrer. Le calme était un piège. Dans le fracas de l'action, elle n'avait pas le temps de voir les visages de ceux qu'elle avait laissés derrière elle. Ici, dans cette cuisine qui sentait la cannelle et le foyer, les fantômes s'invitaient au banquet.
Elle posa brusquement son verre.
— On ne devrait pas être là.
Kaelen s’arrêta, un morceau de jambon à mi-chemin de la bouche.
— Où voudrais-tu être ? Dans un fossé ?
— N’importe où, du moment que ce n’est pas ici. Ce calme... c’est un mensonge. On fait semblant d’être quoi, Kaelen ? Un couple en vacances ? Des citoyens ordinaires ? Regarde nos mains.
Elle les étala sur la table, les paumes vers le haut.
— On a le sang de la moitié de l'Europe sous les ongles. Et on s'assoit ici, à boire du schnaps dans la maison d'un mort.
— Le propriétaire n’est pas mort, il est en mission à l’Ouest, rectifia Kaelen d’un ton sec. Et on n’est pas "ordinaires". On est vivants. C’est la seule chose qui compte.
Il se leva et contourna la table. Il se posta derrière elle, et cette fois, il ne demanda pas la permission. Ses mains se posèrent sur ses épaules. Elena se raidit, chaque fibre de son corps hurlant à la fuite. Mais la chaleur de ses paumes traversait le coton de la robe de chambre, une morsure douce qui la clouait sur place.
— Tu culpabilises, Elena. C’est nouveau, ça. C’est l’adrénaline qui retombe ou c’est parce que tu as réalisé que tu aimais ça ?
Elle pivota sur sa chaise pour lui faire face, ses yeux lançant des éclairs de colère froide.
— Aimer quoi ? Tuer ? Ou mourir un peu plus chaque jour ?
— Aimer le fait d'être ici. Avec moi. Sans ordres. Sans protocole.
Le visage de Kaelen était à quelques centimètres du sien. Elle pouvait voir le grain de sa peau, la petite cicatrice qui barrait son arcade sourcilière, sentir l'odeur du schnaps et celle, plus sauvage, de son propre désir qu'elle tentait de museler. La tension entre eux était un câble d'acier tendu au-dessus d'un gouffre.
— Tu joues avec le feu, murmura-t-elle, sa voix n’étant plus qu’un souffle.
— Le feu est la seule chose qui nous empêche de geler, Elena.
Il approcha sa main de son visage, ses doigts effleurant la ligne de sa mâchoire. Le contact était électrique, une décharge qui fit frissonner Elena jusqu’à la moelle. Elle ferma les yeux un instant, se laissant porter par cette sensation interdite. Mais l’image de l’entrepôt en flammes, du visage convulsé de leur dernière cible, jaillit derrière ses paupières.
Elle le repoussa, pas violemment, mais avec une fermeté désespérée. Elle se leva et s’éloigna vers l’âtre, tournant le dos à l'homme et à la tentation.
— Je n'ai pas le droit à ça, dit-elle, la voix brisée par une mélancolie soudaine. Chaque seconde de paix que je m’autorise est une insulte à ceux que j’ai brisés.
Kaelen resta un moment immobile, les bras ballants, avant de soupirer. Il s'approcha lentement, s'arrêtant juste avant de la toucher à nouveau.
— On ne répare pas le passé en s’interdisant le présent. Tu crois que si tu souffres assez, les balances vont s’équilibrer ? La guerre se fiche de ta pénitence.
Elena fixa les flammes qui dévoraient les bûches. Des étincelles montaient dans le conduit, comme des âmes s'échappant d'un purgatoire.
— Ce n’est pas de la pénitence, Kaelen. C’est de la lucidité. Ce calme, cette maison... ce n’est qu’un mirage. Demain, on reprendra nos armes. Demain, on redeviendra des loups. Si je m'habitue à la chaleur du foyer, je ne survivrai pas à la prochaine tempête.
Elle se tourna vers lui. Son visage était une statue de marbre sous la lueur du feu, magnifique et tragique.
— Ne me demande pas de prétendre que nous sommes normaux. C’est le plus sûr moyen de nous faire tuer.
Kaelen la regarda longuement. Il y avait une tristesse infinie dans son regard, une reconnaissance de leur nature commune. Ils étaient des créatures de l’ombre, condamnés à ne se croiser que dans les ruines.
— D'accord, dit-il enfin, sa voix redevenant professionnelle, froide. Pas de mirage. Pas de faux-semblants.
Il fit un pas en arrière, rétablissant la distance de sécurité qu'elle réclamait, mais son regard restait ancré dans le sien, brûlant d'une promesse qu'aucun mur, aucune idéologie ne pourrait jamais abattre.
— Dors un peu, Elena. Je prends le premier tour de garde.
Elle hocha la tête, un mouvement sec. Elle monta l’escalier grinçant sans un regard en arrière. En entrant dans la chambre froide à l'étage, elle s'allongea sur le lit sans se déshabiller, s’enroulant dans la robe de chambre comme dans un linceul.
En bas, elle entendit le bruit d’une chaise qu’on traîne, puis le silence de la forêt qui reprenait ses droits. Le feu continuerait de brûler encore quelques heures, mais pour Elena, la chaleur était déjà partie. Elle resta là, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, écoutant le vent hurler contre les volets, attendant que le mirage se dissipe enfin pour laisser place à la réalité sanglante de l'hiver.
Elle savait qu'au lever du jour, ils ne seraient plus que des cendres portées par le vent du Rideau de Fer. Mais pour une nuit, une seule, elle avait eu le droit de se souvenir qu'elle avait eu un cœur. Et c’était peut-être cela, le crime le plus lourd à porter.
La Fêlure de Verre
L’obscurité de la pièce à vivre n’était pas noire, elle était d’un gris de plomb, striée par les dernières lueurs d’un foyer qui agonisait. Viktor était assis sur la chaise de bois brut, le dos raide, ses doigts jouant machinalement avec le cran de sûreté de son Makarov. Le silence de la forêt n’était pas une absence de bruit, c’était une présence physique, une pression contre les vitres givrées.
Il n’avait pas l’intention de fouiller. Pas ce soir. Le souvenir de la peau d'Elena, de cette vulnérabilité feinte ou réelle sous la robe de chambre, agissait comme un narcotique. Mais le métier de spectre ne s’oublie pas. On ne décroche jamais du doute ; il est le sang qui irrigue les paranoïaques.
Il se leva pour remettre une bûche. En passant près du buffet, son pied heurta le sac d’Elena, resté près de la porte. Le sac bascula, déversant un nécessaire de survie sommaire. Viktor s’accroupit pour ramasser les objets. Une boîte de conserve, une boussole de l’armée est-allemande, une écharpe de laine rêche. Et puis, glissé dans la doublure déchirée du sac, un rectangle de cuir noir, plat, presque invisible.
Viktor le prit. Son pouls s’accéléra, un martèlement sourd dans ses tempes. À l’intérieur, pas de photos, pas de souvenirs. Juste une fiche de papier thermique, de celle qu’on utilise dans les transmissions cryptées à haute fréquence. L’encre était pâle, mais les caractères cyrilliques sautaient aux yeux comme des éclats de verre.
**PROTOCOLE VOLKODAV. CIBLE : VIKTOR VOLKOV. OBJECTIF : EXTRACTION DES CODES « NEPTUNE ». NEUTRALISATION DÉFINITIVE APRÈS VALIDATION.**
Le froid envahit ses poumons, plus tranchant que le vent sibérien au dehors. Ce n'était pas un ordre de mission de protection. C’était un arrêt de mort. Et la date en bas du document remontait à trois jours avant leur rencontre « fortuite » à Budapest.
Un craquement sur l’escalier.
Viktor ne bougea pas. Il resta accroupi, le papier serré dans sa main droite, son arme dans la gauche. L’odeur de la cire de bougie et du bois brûlé lui parut soudain écœurante, saturée d’une trahison qui sentait le fer et le jasmin.
— Tu n’as pas dormi, Viktor.
La voix d’Elena était un murmure, douce comme une caresse sur une plaie ouverte. Elle était là, au pied des marches, drapée dans l’ombre. Ses cheveux blonds, en désordre, accrochaient la faible lueur des braises. Elle avait l’air d’une apparition, d’un ange égaré dans le chaos de la Guerre Froide.
Viktor se redressa lentement. Il posa le papier sur la table, bien en vue, sous la lumière mourante.
— Le « Protocole Volkodav », Elena ? C’est un nom charmant. Très poétique. Le Chasseur de Loups.
Le silence qui suivit fut plus violent qu’une détonation. Il vit le regard d’Elena glisser vers la table. Elle ne cilla pas. Elle ne sursauta pas. Ses pupilles se dilatèrent, dévorant l’iris clair, transformant ses yeux en deux puits de pétrole. Elle ne chercha pas d'excuse. C’était cela qui faisait le plus mal : l'absence de mensonge immédiat.
— On a tous une fonction, Viktor. Tu le sais mieux que quiconque.
Elle fit un pas dans la pièce. Viktor leva son arme. Le mouvement fut fluide, instinctif. Le canon du Makarov pointait droit vers le sternum de la femme qu’il avait failli embrasser quelques heures plus tôt.
— Ne fais pas un pas de plus, dit-il, la voix étrangement calme. La fonction du loup, c’est de ne pas se laisser abattre par la chienne de garde. Dis-moi que c’est une vieille fiche. Dis-moi que tu as changé d’avis.
Elena esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Un sourire de prédateur, las et triste.
— On ne change pas d'avis quand on a le canon de la Stasi dans la nuque et sa famille dans un goulag à Perm. On exécute. On survit. On attend que l'hiver passe.
— Et ce soir ? La robe de chambre, les confidences au coin du feu... C’était quoi ? Une technique de manipulation apprise au KGB ? Le chapitre sur « Comment attendrir la cible avant l'abattage » ?
Elle s'approcha malgré l'arme. Elle marchait avec une lenteur calculée, la pointe de ses pieds nus effleurant le plancher poussiéreux. Le froissement du tissu contre sa peau était le seul son dans la pièce. Elle s'arrêta à quelques centimètres du canon, la poitrine pressée contre le métal froid.
— C’était le seul moment de vérité que je pouvais m’offrir, murmura-t-elle. Une parenthèse de merde dans une vie de merde.
— Tu es douée, cracha Viktor. Pendant un instant, j’ai presque senti mon cœur battre. J’avais oublié à quel point c’était une sensation désagréable.
— Mon ordre de mission n'a pas changé, Viktor. Mais je ne l'ai pas exécuté. J'aurais pu te loger une balle dans la tempe pendant que tu regardais la neige tomber. J'aurais pu t'empoisonner avec ce thé que tu as bu sans méfiance. Pourquoi je ne l'ai pas fait ?
— Parce que tu as besoin des codes. Tu ne peux pas me tuer tant que tu n'as pas ce qu'ils veulent.
Elle rit, un son sec et sans joie.
— Les codes ? Tu penses vraiment que je me soucie encore de Neptune ou de la survie de l’Union ? Le monde brûle, Viktor. Les cendres sont déjà en train de tomber. Je voulais juste... voir si je pouvais encore ressentir quelque chose. Si l’illusion d’être deux êtres humains ordinaires pouvait tenir jusqu’à l’aube.
— L’illusion est brisée, Elena. Il n'y a que du verre pilé au sol maintenant.
Il sentait la chaleur de son corps émaner d'elle, cette odeur de peau propre et de peur dissimulée. La tension était telle qu’il avait l’impression que s’il pressait la détente, la maison entière exploserait sous la pression de leurs secrets. Son doigt tremblait imperceptiblement sur la gâchette. C’était la première fois de sa carrière qu’il hésitait.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda-t-elle. Me livrer ? Me tuer ici, entre la table et la cheminée ?
— Je devrais. C’est le protocole.
— Merde au protocole, Viktor. Regarde-moi.
Il plongea ses yeux dans les siens. Il y vit la fêlure. Ce n’était pas seulement un document trouvé dans un sac ; c’était l’épitaphe de tout ce qu’ils auraient pu être dans un autre monde, un monde sans Rideau de Fer, sans paranoïa d’État. La romance n'était qu'un mirage chimique, une réaction de deux condamnés à mort cherchant un peu de chaleur avant l'échafaud.
Viktor abaissa lentement son arme, mais il ne la rengaina pas.
— Ramasse tes affaires, dit-il d'une voix sourde.
— Viktor...
— Ramasse-les. Maintenant.
Elle s'exécuta en silence, ses mouvements rapides et efficaces. Elle remit le carnet de cuir dans la doublure. Elle ne le regardait plus. Elle remit ses bottes, noua son manteau. L’air dans la cabane était devenu irrespirable, chargé d’un dégoût mutuel qui n’était que le revers d’une attirance trop violente.
Lorsqu’elle fut prête, elle s’arrêta sur le seuil. Le vent s’engouffra dans la pièce, faisant voler les cendres du foyer.
— Si je pars, ils enverront d’autres gens. Des types qui n’hésiteront pas à t’écouter parler de ton enfance avant de t’égorger.
— Je sais, répondit Viktor en fixant le vide.
— On est déjà morts, tu le sais ça ? On est juste des fantômes qui se battent pour des ruines.
Elle sortit dans la nuit hurlante. Viktor resta immobile, le papier thermique toujours sur la table. La fêlure était là, nette, définitive. L’illusion de l’hiver doux s’était évaporée pour laisser place à la réalité sanglante. Il s'approcha du foyer et jeta l'ordre de mission dans les braises.
Le papier s'enflamma instantanément, une flamme bleue et brève, avant de devenir une cendre grise, identique à toutes les autres.
Dehors, le bruit d'un moteur de Jeep s'éloignait dans la neige. Viktor s'assit de nouveau, son Makarov sur les genoux. Il n'avait plus froid. Il ne ressentait plus rien du tout. Le Protocole de l'Hiver avait repris ses droits : le silence, la solitude, et l'attente du prochain coup.
La nuit serait longue. Et pour la première fois, il craignait le lever du soleil. Car la lumière ne ferait que révéler l'étendue des dégâts sur le verre brisé de son âme.
Le Prix du Silence
# CHAPITRE : LE PRIX DU SILENCE
Le silence n'était pas une absence de bruit, c’était une présence physique. Il pesait sur les épaules de Viktor comme un manteau de plomb. Dans l’âtre, la cendre du papier thermique ne bougeait plus. Et puis, la symphonie de la fin du monde commença.
Ce ne fut pas un cri, ni une explosion. Juste le craquement sec du bois gelé sous une botte, à l'extérieur. Un bruit que seul un homme qui a passé sa vie à écouter la mort approcher pouvait distinguer du vent.
Viktor se leva. Sa Makarov ne pesait rien dans sa main, une extension naturelle de ses propres doutes. Il n'eut pas besoin d'atteindre la porte. Elle vola en éclats sous la poussée d'une silhouette de givre et de fureur.
Elena.
Elle revint comme une tempête, les cheveux givrés, les joues brûlées par le froid, une traînée de sang sombre tachant le col de sa pelisse. Elle ne s'arrêta pas pour s'excuser d'être partie. Elle claqua ce qui restait de la porte et verrouilla le loquet d'un geste sec.
— Ils sont là, dit-elle. Sa voix était un râle de nacre et de gravier. Trois SUV. Ils ont coupé les phares à deux kilomètres. Ils arrivent à pied, par le versant est.
Viktor ne bougea pas. Il sentait l’odeur d’Elena : un mélange d'ozone, de poudre à canon et de ce parfum de violette fanée qu’elle s'obstinait à porter, même en enfer. Une odeur qui lui rappelait tout ce qu'il détestait chez elle. Tout ce qu'il aimait, aussi.
— On a cinq minutes, reprit-elle, ses yeux cherchant frénétiquement une issue dans la pièce. Peut-être moins. On décroche par la cave. Le tunnel débouche sur le ravin.
— Pourquoi tu es revenue ?
La question tomba entre eux, lourde, absurde. Dehors, un premier tir de précision fit éclater le haut de la fenêtre, projetant des diamants de verre sur la table. Viktor ne cilla même pas.
Elena s'arrêta net. Elle se tourna vers lui, sa poitrine se soulevant au rythme de sa respiration saccadée. Elle s'approcha, envahissant son espace vital, jusqu'à ce que Viktor puisse sentir la chaleur qui émanait de son corps malgré le froid polaire.
— Tu te fous de moi ? On va se faire descendre, Viktor. C’est le moment que tu choisis pour faire ton introspection de poète maudit ?
— Pourquoi tu es revenue ? répéta-t-il, sa voix plus basse, plus dangereuse. Tu avais la Jeep. Tu avais la route libre. Tu m’as dit qu’on était des fantômes. Un fantôme, ça ne revient pas en arrière pour sauver un autre mort.
Elle se colla contre lui, non pas par affection, mais par défi. Elle agrippa le revers de sa veste, ses doigts gelés s’ancrant dans le tissu.
— Peut-être que j'ai besoin de toi pour ouvrir les serrures du bunker à la frontière, cracha-t-elle. Peut-être que tu es le seul à connaître le code de la mallette. C’est ce que tu veux entendre ? Que tu es un outil ?
— C’est ce qu’on est l’un pour l’autre depuis le début, non ? Un Protocole. Une procédure d’urgence.
Elle rit, un son court et amer, alors qu'une rafale d'arme automatique labourait la façade de bois de la datcha. Les copeaux volaient, la poussière de plâtre se mélangeait à la neige qui s'engouffrait par la fenêtre brisée. Le danger était là, imminent, une bête qui grattait à la porte, mais l'incendie entre eux était plus dévastateur.
— Ne joue pas à ça, Viktor. Pas ce soir.
— À quoi, Elena ? À la vérité ? On s'utilise jusqu'à la corde. Chaque baiser, chaque info échangée sur un oreiller crasseux à Berlin ou à Prague… C'était quoi ? De la logistique ?
Elle le gifla. Le claquement fut plus net que le bruit des balles dehors.
Le visage de Viktor tourna légèrement. Il ne répliqua pas. Il ramena ses yeux vers les siens. Dans le regard d'Elena, il vit une détresse qu'aucune torture du KGB n'aurait pu provoquer. Une vulnérabilité brute, obscène.
— Tu es un lâche, murmura-t-elle. C’est plus facile de croire que je t’utilise, n’est-ce pas ? Ça te permet de ne rien ressentir quand tu me regardes. Ça justifie ce vide que tu cultives comme un jardin.
Elle enfonça son index dans son plexus, là où son cœur battait avec une régularité de métronome.
— On est en train de mourir, Viktor. Là, maintenant. Et la seule chose qui te terrifie, ce ne sont pas les tueurs dehors, c’est l’idée que je puisse réellement tenir à toi. Parce que si c’est le cas, alors tout ce que tu as fait, toutes les trahisons, tous les silences… tout ça a un prix. Et tu n’as pas de quoi payer.
Une grenade assourdissante explosa sur le porche. Le monde devint blanc. Un sifflement strident remplaça le vent. Viktor fut projeté contre le mur, entraînant Elena avec lui. Ses oreilles bourdonnaient, sa vision était hachée par des flashs noirs.
Dans le chaos, il sentit ses mains. Elle l’aidait à se redresser. Ses doigts glissaient sur son cou, cherchant son pouls, une caresse désespérée au milieu des décombres. Il l’attrapa par les poignets, la plaquant contre lui alors que les premières silhouettes en treillis blanc apparaissaient dans l'encadrement de la fenêtre.
Il sortit son Makarov et lâcha deux tirs. Précis. Mortels. Les corps tombèrent dans la neige.
— Dans la cave ! hurla-t-il.
Ils dévalèrent l'escalier étroit, l'odeur de terre battue et de pommes de terre pourries montant à leur rencontre. Au pied de l'échelle, dans l'obscurité seulement percée par la lueur rouge des viseurs laser qui balayaient le haut de la pièce, Viktor la retint.
L'adrénaline pulsait dans ses tempes, une drogue acide. Il la fixa, ses yeux s'habituant à la pénombre. Elle était là, haletante, une mèche de cheveux collée sur son front par le sang d'une éraflure.
— Si on sort de là, commença Viktor, la voix étranglée.
— Ne fais pas de promesses, Viktor. Les promesses, c’est pour les vivants.
— Si on sort de là, je ne veux plus de protocole. Je ne veux plus de rideau. Je veux savoir qui tu es quand tu ne mens pas.
Elena eut un sourire triste, une fêlure de lumière dans le noir de la cave. Elle posa sa main sur sa joue, un geste d'une tendresse insoutenable alors que le plafond au-dessus d'eux vibrait sous les pas des commandos.
— Tu ne vas pas aimer, Viktor. Sous les mensonges, il n'y a que des cendres.
— Alors on marchera dans les cendres.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa. C'était un baiser qui avait le goût du fer, du froid et de la fin. Ce n'était pas un baiser de film ; c'était un choc de dents, un besoin viscéral de s'assurer que l'autre était encore fait de chair et non de fumée. Un échange de chaleur désespéré avant le grand gel.
Elle s'écarta, le regard de nouveau d'acier.
— Utilise-moi pour sortir d'ici, Viktor. Et si on survit… on verra si on s'aime.
Il hocha la tête, la tension dans ses muscles atteignant son paroxysme. Il donna un coup d'épaule dans la trappe dissimulée qui menait au tunnel. L'air glacé du ravin s'engouffra, porteur de promesses de liberté ou de sépulture.
Le silence revint un court instant, le prix de leur aveu. Un silence qui ne pesait plus. Il les enveloppait comme un linceul commun.
Viktor s'élança le premier dans le noir. Il ne craignait plus le soleil. Il craignait seulement que le jour ne se lève sur un monde où elle ne serait plus là pour lui mentir.
Derrière eux, la datcha explosa dans une gerbe de feu orangé, illuminant la forêt pétrifiée. Le Protocole de l'Hiver brûlait enfin. Mais dans la neige, deux paires de traces s'éloignaient, serrées l'une contre l'autre, vers un horizon qui n'appartenait plus à personne.
L'Embuscade du Cœur
Le froid n’était plus une température. C’était une morsure de prédateur, un croc d’acier planté dans les poumons à chaque inspiration. Derrière eux, le brasier de la datcha n’était plus qu’une plaie orangée dans le linceul blanc de la forêt. L’odeur de la résine brûlée et de la poudre se mêlait au parfum d’Elena — un mélange entêtant de jasmin glacé et de cuir vieux.
Viktor avançait dans la poudreuse, ouvrant la voie. Ses bottes s’enfonçaient jusqu'aux genoux. Il entendait le souffle court d’Elena juste derrière lui. Ce n’était plus le rythme métronomique de l’agent d’élite ; c’était le halètement d’une femme qui avait trop donné.
— Viktor, s’arrêta-t-elle brusquement.
Il se retourna, le doigt sur la détente de son Stechkin. La lune, blafarde, sculptait les angles de son visage. Elle était magnifique dans ce chaos, une icône de verre brisé.
— Ne t’arrête pas, ordonna-t-il. On a encore deux kilomètres avant la gorge.
— Ils sont déjà là, murmura-t-elle en fixant l'obscurité entre les fûts des pins.
Le silence de la forêt fut alors déchiré par le hurlement lointain mais distinct d’un moteur de motoneige. Puis un autre. Les projecteurs balayèrent les troncs comme les doigts d’un spectre cherchant sa proie. Le KGB n’abandonnait jamais ses archives vivantes.
— On bouge, grogna Viktor en saisissant son bras.
Sa peau était brûlante à travers le tissu de sa combinaison. C’était la « fièvre du protocole », cette poussée d’adrénaline qui précède soit le miracle, soit le naufrage. Ils s’élancèrent sur une crête rocheuse, le vent hurlant dans leurs oreilles. Viktor sentit une décharge électrique lui traverser la colonne vertébrale : un laser rouge venait de balayer la neige à quelques centimètres de ses bottes.
— À couvert !
Il la projeta derrière un affleurement de granit. Les balles percutèrent la pierre dans un sifflement sec, projetant des éclats de quartz. La neige volait en éclats autour d'eux. Viktor riposta, trois tirs cadencés vers les ombres qui glissaient entre les arbres.
— Ils nous ont coincés sur ce promontoire, dit Elena. Sa voix était d’un calme terrifiant, celui des condamnés qui reprennent possession de leur destin. Viktor, regarde-moi.
Il tourna la tête. Elle n’était qu’à quelques centimètres. Il pouvait voir les paillettes de givre sur ses cils et cette petite cicatrice au coin de sa lèvre, souvenir d’une mission à Prague qu’ils n’auraient jamais dû mener.
— Quoi ? Pas maintenant, Elena. On va s’en sortir.
— Arrête de mentir. On sait tous les deux comment finit le Protocole de l’Hiver. Il n’y a de place que pour une seule paire de traces dans le ravin. Le pont de glace ne tiendra pas sous le poids de deux personnes en pleine course.
Viktor sentit un étau se resserrer dans sa poitrine, plus douloureux que n’importe quelle blessure par balle. Ce n’était plus la méfiance de l’espion, ni la camaraderie de l’allié. C’était une déferlante, une vérité brute qui brûlait son cynisme jusqu’à l’os.
— On passe ensemble, ou on reste ensemble, dit-il, sa voix tremblant de rage contenue.
— Ne sois pas sentimental, Viktor. Ça ne te va pas au teint.
Elle esquissa un sourire, un de ces sourires piquants qui l’avaient rendu fou pendant des mois de clandestinité. Elle glissa sa main gantée derrière sa nuque et le tira vers elle. Le baiser fut un choc frontal. Un goût de sang, de froid et de désespoir. C’était l’aveu qu’ils s’étaient refusés sous les néons des planques et dans l’ombre des ambassades. Ils ne s’aimaient pas comme des gens normaux ; ils s’aimaient comme deux incendies cherchant à s’étouffer mutuellement.
Lorsqu’elle se détacha, ses yeux étaient d’un bleu électrique, presque irréel dans la pénombre.
— Tu as les microfilms. Tu as le code pour désamorcer les silos de la Baltique. Si tu meurs, l’hiver ne finira jamais.
— Je m’en fiche du monde, Elena. Je veux juste toi.
L’aveu tomba entre eux, lourd, définitif. Viktor réalisa avec une horreur lucide qu’il venait de trahir vingt ans de service pour une seule femme. Il n’était plus une arme de l’État. Il était un homme terrifié par le silence qui suivrait sa disparition.
— Justement, dit-elle doucement en lui volant son chargeur de rechange dans sa poche. Si tu m’aimes, tu sors d’ici. Parce que je refuse de mourir pour un homme qui n’en vaut pas la peine. Et toi… tu en vaux la peine.
Avant qu’il ne puisse réagir, elle se redressa et lâcha une rafale de couverture.
— Cours, Viktor ! C'est un ordre !
Elle bondit hors de l’abri, s’élançant vers la gauche pour attirer les tirs. Les projecteurs des motoneiges pivotèrent instantanément vers elle, l’enveloppant d’une lumière crue, presque divine.
— ELENA ! hurla-t-il.
Le son de son propre cri lui parut étranger. Il essaya de s’élancer après elle, mais une grenade flash explosa à mi-distance, le projetant en arrière. Ses oreilles sifflaient, sa vision n’était plus qu’un kaléidoscope de blanc et de gris.
À travers le chaos, il la vit. Elle courait avec une grâce désespérée, une silhouette noire sur l’infini blanc. Elle ne tirait plus pour tuer, mais pour provoquer. Elle était le leurre parfait, le sacrifice ultime sur l’autel de leur amour clandestin.
Il vit l’impact. Un choc brutal qui la fit pivoter sur elle-même. Puis un deuxième. Elle ne tomba pas tout de suite. Elle resta debout, une seconde éternelle, face à l’armée des ombres, avant de glisser vers le ravin.
Le monde bascula. Viktor sentit une force invisible le pousser à agir. Non pas la survie, mais le poids de son sacrifice. S’il restait pour mourir avec elle, son geste n'était qu'un gâchis. S’il partait, son geste devenait une légende.
Il se jeta vers le pont de glace, les larmes gelant sur ses joues. Chaque foulée était une agonie. Il entendait derrière lui le vacarme de l'embuscade se concentrer sur la position qu'elle avait occupée. Elle utilisait ses dernières forces, ses dernières munitions, pour lui acheter des secondes.
*Un, deux, trois…* il comptait ses pas sur la glace craquante. *Quatre, cinq…*
Il atteignit l’autre versant au moment même où une explosion sourde secouait la montagne. Elena avait déclenché les charges de démolition qu’ils transportaient pour le tunnel. Le pont de glace s’effondra dans un fracas de tonnerre, emportant avec lui les poursuivants, la neige, et la femme qui avait forcé son cœur à battre à nouveau.
Le silence qui suivit fut pire que la détonation.
Viktor s’effondra dans la neige, de l’autre côté du gouffre. Il fixa le vide, les mains enfoncées dans la poudreuse. Sa poitrine le brûlait comme si on lui avait arraché les poumons à vif. Il n’y avait plus de Protocole de l’Hiver. Plus de Rideau de Fer. Il n’y avait qu’un homme seul dans une forêt russe, détenteur d’un futur dont il ne voulait plus.
Il porta la main à sa gorge et sentit, accroché à une chaîne fine, le médaillon qu’elle lui avait glissé lors de leur dernier contact à la datcha. Il l’ouvrit d’un doigt tremblant. À l’intérieur, pas de microfilms. Juste une petite inscription gravée à la hâte :
*« Ne me cherche pas dans les cendres. Cherche-moi dans le vent. »*
Viktor se releva. Le vent du nord se leva, cinglant, emportant avec lui le goût de son parfum. Il ne regarda plus en arrière. Il marcha vers l'horizon, chaque pas étant une promesse de vengeance, chaque souffle un hommage à l'embuscade qu'elle avait tendue à son cœur, pour l'éternité.
Le jour se levait enfin, mais pour Viktor, le soleil n'était qu'une autre forme de froid. Il s'enfonça dans les pins, emportant avec lui les cendres d'un monde et le poids d'un amour qui n'avait besoin d'aucun protocole pour brûler.
Le Désert de Glace
**CHAPITRE : LE DÉSERT DE GLACE**
La neige ne tombait pas ; elle attaquait. C’était une poussière de verre, fine et coupante, qui s’engouffrait sous le col du manteau de Viktor, cherchant la moindre faille dans son armure de laine et de cuir. Mais le froid extérieur n’était qu’un écho. Le véritable blizzard, celui qui figeait ses poumons et ralentissait ses battements de cœur, se trouvait à l’intérieur.
Il marchait depuis des heures dans cette immensité blanche, quelque part entre la frontière finlandaise et l’oubli. La taiga était un sanctuaire de silence, une cathédrale de pins noirs chargés de givre. Chaque pas était une lutte contre l’engourdissement. Pourtant, Viktor ne sentait plus ses pieds. Il ne sentait que le poids du médaillon contre son sternum, une brûlure constante, un rappel que le monde s'était effondré.
*« Ne me cherche pas dans les cendres. Cherche-moi dans le vent. »*
La voix de Katia résonna dans son esprit, plus claire que le craquement de la glace sous ses bottes. Il pouvait presque sentir l’odeur de sa peau — un mélange de tabac blond, de savon de Marseille et de cette note métallique de poudre à canon qui ne la quittait jamais. Une odeur de danger et de foyer.
Il s'arrêta, le souffle court, une buée épaisse masquant sa vision. Il ferma les yeux et, l’espace d’une seconde, il n’était plus dans le désert de glace. Il était de retour à la datcha, deux semaines plus tôt.
***
*Le clair-obscur de la chambre. L’odeur du bois qui brûle dans l’âtre. Katia était assise sur le rebord de la fenêtre, observant la forêt avec cette intensité qui le terrifiait autant qu’elle le fascinait.*
*— Tu penses à quoi ? avait-il demandé, sa main glissant sur la courbe de son dos, là où la peau est la plus fine.*
*Elle s’était retournée, un sourire en coin, ce sourire qui disait qu’elle avait déjà trois coups d’avance sur la mort.*
*— Je pense que tu es un très mauvais espion, Viktor. Tu as le cœur trop près de la surface. On finira par voir les battements à travers ta chemise.*
*— Et toi ? Tu n’as pas de cœur ?*
*Elle avait pris sa main, guidant ses doigts vers sa gorge, juste au-dessus de la clavicule, là où la pulsation battait, sauvage et irrégulière.*
*— J’en ai un. Mais je l’ai mis en mode survie. C’est le Protocole, tu te souviens ? Pas d’attaches. Pas de traces. On est des fantômes, mon amour. Et les fantômes ne se tiennent pas la main quand le toit s’écroule.*
***
Viktor rouvrit les yeux. La morsure du gel le ramena brutalement au présent. Il était seul. Le vide à ses côtés était si vaste qu’il en devenait une présence physique, une silhouette de manque qui marchait à son rythme.
À sept cents kilomètres de là, dans une planque stérile de Berlin-Est où le chauffage cliquetait sans jamais vraiment réchauffer l'air, Katia fixait le mur gris.
Elle était assise sur un lit de camp, les doigts crispés sur un verre de vodka bon marché qu’elle n’avait pas l’intention de boire. Elle avait réussi. Le Protocole avait été respecté. Elle s’était évaporée, laissant derrière elle une piste de miettes de pain empoisonnées pour le KGB et un vide sidéral pour l’homme qu’elle aimait.
Elle porta le verre à ses lèvres, le reposa aussitôt. Le goût n’était pas le bon. Tout manquait de saveur. L’air était trop sec, la lumière trop crue. Sa peau lui semblait étrangère, comme un vêtement trop grand qu’elle ne savait plus porter.
— Merde, Viktor, murmura-t-elle dans le silence de la pièce.
Elle se rappela la sensation de ses mains — des mains de soldat, calleuses, mais d’une précision chirurgicale lorsqu’elles parcouraient son corps. Elle se rappela le timbre de sa voix, cette basse profonde qui la faisait vibrer jusque dans la moelle, même quand ils ne parlaient que de trajectoires de balles ou de codes de transmission.
Elle se leva et s’approcha de la fenêtre embuée. Elle y traça un cercle du bout du doigt, révélant la rue morne en contrebas. Elle s'était toujours crue entière, une arme autonome, forgée dans les sous-sols de la Loubianka. Elle s'était trompée. Elle n'était qu'une moitié. Une pièce de puzzle dont les bords avaient été arrachés, la laissant incapable de s'emboîter dans le reste de la réalité.
Le manque n’était pas une douleur sourde. C’était une hémorragie interne. Sans lui, le monde n'était qu'un décor de théâtre mal peint. La tension qu'elle avait toujours cultivée, ce besoin d'adrénaline, s'était transformée en une apathie glaciale. Elle ne voulait plus survivre. Elle voulait vivre, et la nuance résidait exclusivement dans son regard à lui.
— Tu es faible, Katia, se dit-elle à elle-même, son reflet dans la vitre lui renvoyant une image de détermination brisée.
Puis, une pensée la frappa. Une certitude qui fit refluer le sang dans ses veines. Viktor ne resterait pas dans la forêt. Il ne se laisserait pas mourir. Il était un chasseur. Et elle était sa seule proie.
***
Dans la taïga, la nuit tombait, d’un bleu électrique et mortel. Viktor s'était abrité sous un affleurement rocheux. Il avait réussi à allumer un petit feu, une misérable flamme qui vacillait sous les assauts du vent.
Il sortit une flasque, but une gorgée qui lui brûla la gorge, mais ne fit rien pour le froid qui logeait dans sa poitrine. Il réalisa alors une vérité qu’il avait passée des années à fuir : le Rideau de Fer n'était pas une frontière géographique. Ce n'était pas des barbelés et des miradors. C’était le mur qu’ils avaient érigé entre leurs désirs et leurs devoirs. Et ce mur venait de s'effondrer, l'écrasant sous ses décombres.
Le "Protocole de l'Hiver" prévoyait que l'on se sacrifie pour la cause. Mais Viktor s'en moquait. La cause était une vieille femme stérile et cynique. Katia était la seule religion qui méritait encore des martyrs.
Il se remémora leur dernier échange, à voix basse, dans le fracas du monde qui basculait.
*— Si on se perd, avait-il murmuré dans son cou.*
*— On ne se perd pas, avait-elle répondu en mordant sa lèvre inférieure. On se déplace, c’est tout. Comme les vents.*
*— Je te retrouverai. Même si je dois brûler chaque archive de Moscou pour voir clair dans la nuit.*
*Elle avait ri, un rire sec, nerveux. — Ne brûle pas les archives, Viktor. Utilise-les. Et surtout, n'oublie pas : je ne suis pas une demoiselle en détresse. Si tu viens me chercher, assure-toi d'avoir assez de munitions. Parce qu'on ne partira pas par la grande porte.*
Viktor sourit dans l'obscurité. Un sourire sauvage, dépourvu de toute trace d'humanité diplomatique. Le manque l'avait transformé. Ce n'était plus une faiblesse, c'était un moteur. Une combustion froide.
Il comprit soudain qu'elle n'était pas partie pour le sauver, lui. Elle était partie pour voir s'il irait la chercher. C’était l'ultime test. L’ultime protocole.
Il ramassa son sac, étouffa le feu d'un coup de botte. La solitude n'était plus un fardeau, c'était une boussole. Le désert de glace n'était plus un obstacle, c'était le chemin.
— J’arrive, Katia, murmura-t-il, sa voix se perdant dans le hurlement des cimes.
À Berlin, Katia s'éloigna de la fenêtre. Elle ramassa son arme sur la table, vérifia le chargeur d'un geste sec et professionnel. Le clic du métal contre le métal résonna comme une promesse. Elle sentit une chaleur familière envahir son ventre. La tension était de retour. L'électricité.
Elle ne pouvait pas survivre sans lui, et il ne pouvait plus respirer sans elle. Ils étaient deux pôles magnétiques condamnés à se percuter ou à se détruire, et le reste du monde n'était que le champ de bataille de leur collision.
Elle éteignit la lampe. L’obscurité de la pièce rejoignit celle de la forêt russe. Deux solitudes, séparées par des barbelés et des idéologies mourantes, mais reliées par un fil invisible, plus solide que l'acier de la Guerre Froide.
Le Désert de Glace commençait à fondre. Car au centre de ce vide, il y avait un incendie que rien ne pourrait éteindre. Pas même l'Hiver.
L'Ultime Trahison
# Chapitre : L'Ultime Trahison
Le silence de l’appartement berlinois n’était pas un vide, c’était une présence. Une masse lourde, chargée d’ozone et de souvenirs de tabac froid, qui pressait contre les tempes d’Elena. Elle resta un instant immobile dans l’obscurité, l’arme encore tiède contre sa cuisse. Elle ne s’appelait plus Katia, plus maintenant. Katia était une illusion de chaleur, une parenthèse de tendresse dans une vie de givre. Ce soir, elle redevenait l’instrument, le scalpel, la main froide du Protocole.
Elle jeta un dernier regard vers la fenêtre. Quelque part, au-delà des plaines polonaises et des forêts russes, Viktor marchait vers elle. Il marchait vers un fantôme.
Elle quitta l’appartement sans un bruit. L’ascenseur sentait l’encaustique et la paranoïa. Dans le miroir piqué de l’habitacle, Elena ne reconnut pas la femme qui la fixait. Ses yeux, d’un bleu électrique, semblaient avoir dévoré toute la lumière de la pièce. Elle ajusta son manteau de cachemire noir, une armure de luxe, et sortit dans la morsure de la nuit berlinoise.
Le rendez-vous était fixé au *Teufelsberg*, la « colline du Diable ». Un vestige de la surveillance alliée, une carcasse de béton et de dômes déchirés qui surplombait la ville comme un crâne chauve. C’était là que l’ombre reprenait ses droits.
Lorsqu’elle coupa le moteur de sa berline au pied de la colline, l’odeur de la neige sale et de la terre gelée monta à ses narines. Elle grimpa le sentier, ses bottes de cuir craquant sur le givre. À chaque pas, elle sentait le poids du sacrifice qu’elle s’apprêtait à consentir. Sauver Viktor ne demandait pas de mourir pour lui. Mourir était facile, presque confortable. Sauver Viktor demandait de devenir ce qu’il détestait le plus.
Elle entra dans le bâtiment principal. L’air y était saturé d’une humidité métallique. Au centre de la salle circulaire, sous un dôme dont la toile claquait au vent comme une voile de navire fantôme, un homme l’attendait.
Gregor. Le visage taillé dans le silex, les mains toujours gantées, il était l’architecte des dettes que l’on ne rembourse jamais.
— Tu as mis du temps, Elena, dit-il d’une voix qui grattait comme du papier de verre. Le Berlin Est de ta jeunesse te manque à ce point ?
— Les souvenirs sont des cadavres, Gregor. Je préfère ne pas les déterrer.
Elle s’approcha, s’arrêtant à la limite de son espace vital. L’odeur de Gregor était celle du bureaucrate de l’ombre : papier de riz, thé noir et une pointe de naphtaline. Un parfum de mort lente.
— Viktor est en mouvement, reprit Gregor en allumant une cigarette. Il croit qu’il peut traverser le rideau de fer qui n’existe plus. Il croit que l’hiver va le protéger. Mais il a une cible peinte au milieu du front. Une dette de sang envers le Directoire, Elena. Tu le sais.
Le cœur d’Elena fit un soubresaut, une décharge électrique dans sa poitrine, mais son visage resta un masque de porcelaine froide.
— Je veux racheter sa dette.
Gregor laissa échapper une volute de fumée qui monta vers le dôme troué. Il eut un petit rire sec, dépourvu de joie.
— Avec quoi ? Tu n’as plus rien. Tu es une déserteuse qui joue à la ménagère à Berlin.
— J’ai ma vie, dit-elle, sa voix tombant d’une octave, plus tranchante. Et j’ai mes talents. Vous avez besoin d’un monstre pour nettoyer le gâchis que le Protocole a laissé derrière lui en Europe de l’Est. Vous avez besoin de la Tsarine.
Le silence qui suivit fut lourd de sous-entendus. Gregor la détailla, son regard glissant sur elle comme un insecte. Il savourait cet instant. La chute de l’ange.
— Si tu reviens, il n’y aura pas de retour en arrière. Pour lui, tu seras celle qui a trahi. Celle qui est retournée servir les bourreaux. Il te cherchera pour te tuer, pas pour t’embrasser.
— Je sais, murmura-t-elle.
Le mot brûla sa gorge comme de l’acide. Elle visualisa le visage de Viktor, ses yeux clairs, la cicatrice sur son arcade sourcilière qu’elle aimait effleurer du bout des doigts au petit matin. Elle allait briser ce lien. Elle allait devenir le monstre de son histoire pour qu’il puisse continuer à en écrire une.
— Le prix est simple, Elena, dit Gregor en s’approchant. Il y a un dossier. Des noms. Des gens qui croient que la chute du Mur les a rendus intouchables. Tu les élimines. Tous. Et en échange, Viktor « disparaît » des registres. Il devient une ombre que personne ne chasse. Mais tu devras lui envoyer la preuve.
— Quelle preuve ?
Gregor sortit une petite boîte de velours de sa poche. À l’intérieur, une bague. L’alliance qu’Elena portait au cou, attachée à une chaîne, le seul objet qu’elle partageait avec Viktor.
— Tu vas lui envoyer ceci, taché du sang de sa dernière chance de liberté. Tu vas lui faire croire que tu l’as vendu pour retrouver ton rang.
Elena sentit une nausée monter, un vertige noir. C’était l’ultime trahison. Non pas celle de la cause, mais celle de l’âme. Elle tendit une main tremblante, mais la raffermit aussitôt que ses doigts effleurèrent le métal froid de la bague.
— D’accord.
— Dis-le, exigea Gregor, sa voix se faisant caressante, presque érotique dans sa cruauté.
— Je consens. Je redeviens l’outil du Directoire. Effacez son nom.
Gregor sourit, un pli sinistre sur ses lèvres fines. Il sortit un stylo-plume d’argent et un document dont l’encre semblait encore fraîche.
— Signe. En bas. Là où le sang rencontre l’encre.
Elena prit le stylo. Le contact du métal était un frisson glacé le long de son bras. Elle signa d’un geste sec, une griffure sur le destin. À cet instant précis, elle sentit le fil invisible qui la liait à Viktor se tendre jusqu’à rompre. Le "Désert de Glace" qu’elle avait évoqué plus tôt ne fondait plus. Il se changeait en un abîme.
— C’est fait, dit Gregor en récupérant le papier. Tu commences ce soir. Ta première cible est à Charlottenburg. Un ancien officier de la Stasi qui en sait trop.
Elena ne répondit pas. Elle se détourna, son regard se perdant dans l’immensité sombre de la forêt en contrebas. Elle imaginait Viktor, luttant contre les cimes russes, son souffle court, son cœur battant pour elle. Il ne savait pas encore que la femme pour laquelle il bravait la mort n’existait plus.
Elle redescendit la colline, chaque mouvement étant désormais empreint d’une grâce prédatrice. La chaleur qu’elle avait ressentie dans son ventre à l’appartement s’était transformée en un bloc de glace carbonique.
Arrivée à sa voiture, elle ouvrit la boîte de velours. Elle prit un petit couteau de poche et s’entailla légèrement la paume. Elle laissa une goutte de sang tomber sur l’anneau d’or. Puis, elle plaça la bague dans une enveloppe pré-adressée à une boîte postale que Viktor consulterait dès son arrivée.
Elle joignit un mot de trois mots, écrits d’une écriture cursive, froide, méconnaissable :
*"Ne me cherche plus."*
Elle ferma l’enveloppe. Le clic du timbre qu’elle écrasa dessus résonna comme le verrou d’une cellule.
Elle démarra le moteur. La radio diffusait une mélodie mélancolique, un violon qui pleurait dans le vide. Elena l’éteignit d’un geste brusque. Le silence était désormais sa seule patrie.
Elle roula vers Charlottenburg, vers sa première cible, vers sa nouvelle vie de spectre. Elle était devenue le monstre pour sauver l’homme. C’était un acte d’amour pur, distillé dans le venin de la trahison.
À Berlin, la neige recommença à tomber, recouvrant ses traces, effaçant Katia, ne laissant que la Tsarine, seule dans la nuit, le cœur en cendres sous le Rideau de Fer.
L'hiver n'était pas fini. Il ne faisait que commencer, et cette fois, il serait éternel. Car au centre de ce vide, il n'y avait plus d'incendie. Juste le froid absolu de celle qui a tout donné, même la haine de celui qu'elle aime, pour lui offrir le droit de respirer encore.
Elena appuya sur l'accélérateur, ses yeux fixés sur les lumières froides de la ville, prête à déchirer la nuit. La tension n'était plus une électricité de désir, mais une vibration de mort.
L'ultime trahison était consommée.
Les Cendres du Passé
# CHAPITRE : LES CENDRES DU PASSÉ
Le vent de Berlin ne soufflait pas ; il tranchait. Sur ce toit-terrasse de Charlottenburg, surplombant les lumières froides de la Kurfürstendamm, l’air avait le goût du fer et de la neige sale. Elena ajusta la crosse de son fusil de précision contre son épaule. Le froid du métal traversait le cuir fin de sa combinaison, une morsure familière, presque rassurante.
Dans l’œilleton de la lunette, le monde se résumait à un cercle de lumière vacillante. Sa cible — un ancien colonel de la Stasi reconverti dans le trafic d’archives — trinquait à sa propre survie dans un appartement luxueux situé en face. Il ignorait que sa survie venait d'expirer.
Elena retint son souffle. Son doigt caressa la détente. À cet instant précis, elle n’était plus Katia, la femme qui avait aimé avec une ferveur suicidaire. Elle était la Tsarine. Une machine de guerre dont le cœur avait été cryogénisé.
— Si tu tires, tu ne reviendras jamais, Elena.
La voix était basse, écorchée par le tabac et le manque de sommeil. Elle n'avait pas besoin de se retourner pour savoir qu'il était là. L'odeur de Viktor — un mélange de cuir de Russie, de savon de Marseille et de cette sueur froide propre aux hommes qui ont trop vu la mort — l'avait précédé de quelques secondes.
Elle ne bougea pas d'un millimètre. Son œil restait rivé sur l'optique.
— T’as un timing de merde, Viktor. Comme toujours.
— Et toi, t’as un fusil entre les mains pour une femme qui prétendait vouloir la paix.
Elle lâcha un rire sans joie qui se perdit dans le hurlement du vent.
— La paix est un luxe de civil. Nous, on ne fait que gérer les décombres. Dégage. Tu vas être dans le champ de vision.
Elle sentit son approche. Pas le bruit de ses pas, car il se déplaçait comme un loup, mais le déplacement d’air. La chaleur de son corps qui venait heurter son dos glacé. Une déflagration thermique dans son univers de givre.
— Regarde-moi, exigea-t-il.
Il posa une main sur le canon du fusil pour l’abaisser. Le contact de ses doigts nus sur le métal gelé aurait dû le faire tressaillir, mais il ne broncha pas. Elena finit par se redresser, tournant vers lui un visage que le froid avait sculpté dans le marbre. Ses yeux, autrefois pleins de cette lueur ambrée qu’il chérissait, n'étaient plus que deux éclats de verre fumé.
— Qu’est-ce que tu veux ? grogna-t-elle. Je t’ai trahi. Je t’ai livré au Bureau. Je t’ai brisé. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ? Des excuses ?
— Je veux la vérité, Katia. Pas la version que tu as vendue à tes officiers traitants. La vraie.
Il fit un pas de plus, envahissant son espace vital. Il était si près qu’elle pouvait voir les cristaux de givre dans ses cils, l’épuisement qui creusait ses traits. La tension entre eux n'était plus cette électricité sexuelle qui les consumait autrefois ; c'était une corde de piano tendue jusqu'au point de rupture.
— La vérité, c’est que je suis un monstre, cracha-t-elle. Je suis née dans le sang du Rideau de Fer et je mourrai dedans. Je t’ai utilisé.
— Tu mens si mal quand tu as froid, murmura-t-il en attrapant brusquement son poignet.
Son contact fut comme une brûlure. Elle voulut se dégager, mais il la plaqua contre le parapet de béton. Le fusil glissa sur le sol avec un bruit métallique sourd.
— Tu m’as trahi pour que le Bureau me laisse en vie, n’est-ce pas ? continua Viktor, sa voix vibrant contre ses lèvres. Tu as accepté de devenir leur exécutrice, de porter le chapeau pour l’échec du Protocole de l’Hiver, juste pour qu’ils effacent mon nom de la liste des cibles.
Elena sentit son masque se fissurer. Elle lutta contre les larmes qui menaçaient de geler sur ses joues.
— Ne sois pas arrogant, Viktor. Je l’ai fait pour moi. Pour ma carrière. Pour le pouvoir.
— Menteuse.
Il approcha son visage du sien, ses yeux brûlant d'une intensité sauvage.
— Tes yeux crient le contraire. Ton corps tremble, et ce n’est pas le froid. C’est l’horreur de ce que tu t’apprêtes à faire. Tu penses que si tu deviens cette ombre, tu me protégeras ? Tu penses que je vais te laisser mourir de l’intérieur pendant que je respire un air que tu as payé de ton âme ?
— Je n’ai plus d’âme ! hurla-t-elle, sa voix se brisant enfin. Je l’ai laissée dans cette chambre d’hôtel à Prague quand je t’ai vendu ! Je l’ai laissée dans chaque mensonge, dans chaque cadavre que j'ai semé pour que tu puisses marcher libre dans la rue !
Elle commença à le frapper au torse, des coups désordonnés, désespérés.
— Laisse-moi faire ce que je sais faire ! Laisse-moi être la Tsarine ! C’est le seul moyen, Viktor ! Ils ne s’arrêteront jamais ! Si je ne termine pas ce contrat, ils nous tueront tous les deux !
Il ne recula pas. Il encaissa les coups, puis l’entoura de ses bras, la verrouillant contre lui. La force brute de son étreinte finit par briser sa résistance. Elena s’effondra contre son épaule, son souffle saccadé se transformant en sanglots étouffés.
— Ils ont déjà gagné s’ils te transforment en ça, murmura-t-il dans ses cheveux, respirant l’odeur de la poudre et de son parfum de jasmin fané.
Il écarta son visage pour la regarder à nouveau. Ses doigts gantés caressèrent ses lèvres, une douceur anachronique au milieu de ce champ de bataille urbain.
— Le passé est une cendre, Elena. On ne peut pas reconstruire une maison avec des cendres, mais on peut les laisser s’envoler.
— On n'a nulle part où aller, dit-elle, les yeux embués.
— On a le vide. C’est déjà un début.
Soudain, une lueur balaya le toit. Un phare de recherche. Le vrombissement d’un moteur de Mercedes noire en bas dans la rue. Ils n’étaient plus seuls. Le Bureau venait vérifier si la Tsarine honorait son contrat.
Elena se raidit, ses réflexes de prédatrice reprenant le dessus. Elle ramassa son arme, mais Viktor posa sa main sur la sienne.
— Ne tire pas sur le colonel. Tire sur les lumières.
Elle comprit instantanément. Un dernier acte de rébellion. Un suicide professionnel qui serait leur seule porte de sortie.
Elle regarda Viktor. L'homme pour qui elle avait tout sacrifié, même son honneur. La haine qu'elle avait simulée pour le sauver s'évaporait, ne laissant que cette vérité nue, terrifiante : elle l'aimait plus que sa propre survie.
— Si on fait ça, on est morts pour le monde entier, prévint-elle.
— On l'est déjà depuis longtemps, Katia. Autant le faire avec panache.
Elle sourit, un sourire de lame de rasoir, et ajusta sa lunette. Mais cette fois, elle ne visa pas le cœur du colonel. Elle visa le transformateur électrique en bas de la rue, le nœud de cuivre qui alimentait tout le bloc.
— Pour le futur, murmura-t-elle.
— Pour les cendres, répondit-il.
*Déclic.*
La détonation déchira le silence de Charlottenburg. Une gerbe d'étincelles bleues explosa en bas, plongeant le quartier dans une obscurité totale. Les alarmes de voitures se mirent à hurler.
Dans le noir absolu, Elena sentit la main de Viktor saisir la sienne. Leurs doigts s'entrelacèrent, une étreinte de condamnés, de rescapés, d'amants maudits.
Ils coururent vers le bord opposé du toit, sautant dans l'ombre, là où la neige effaçait déjà leurs pas. Derrière eux, le Rideau de Fer continuait de s'effondrer, mais dans ce chaos froid, pour la première fois, Elena ne sentait plus le vide. Elle sentait le poids d'une main. Le poids d'une vérité.
L'hiver ne faisait que commencer, mais ils n'étaient plus seuls pour l'affronter. Ils étaient deux spectres dans la nuit de Berlin, portés par le vent, laissant derrière eux les cendres d'un passé qui n'avait plus aucun pouvoir sur eux.
La Tsarine était morte. Katia venait de naître, au milieu des ruines.
Le Sang et la Réconciliation
L’obscurité de Berlin n’était pas un vide, c’était une matière. Une mélasse de suie, de neige fondue et d’ozone qui collait à la peau.
Ils avaient trouvé refuge dans les entrailles d’une ancienne imprimerie désaffectée de Wedding, à quelques kilomètres de l’éclat brisé de Charlottenburg. L’air y sentait le plomb froid et le papier moisi, une odeur de souvenirs qu’on aurait tenté d’étouffer sous la poussière. Dehors, le monde hurlait encore, mais ici, sous les voûtes de béton armé, le silence frappait plus fort que les sirènes.
Viktor s’effondra contre un pilier, sa silhouette découpée par la lumière erratique d’un lampadaire qui agonisait dans la rue. Son souffle était un râle saccadé, une vapeur blanche qui s’échappait de ses lèvres comme l’âme d’un moteur en surchauffe.
Elena — non, *Katia* — ne s’approcha pas tout de suite. Elle resta debout, les bras ballants, les mains encore rouges du sang de l’homme qu’elle avait dû égorger pour sortir du périmètre. Le liquide commençait à sécher, tiraillant sa peau, créant une seconde armure, plus sombre, plus honnête.
— Tu pisses le sang, Viktor, dit-elle d’une voix monocorde.
Il laissa échapper un rire qui ressemblait à un étouffement.
— C’est mon côté généreux. J’en donne toujours un peu trop aux causes perdues.
Elle s’approcha enfin. Ses bottes crissaient sur les éclats de verre. Le "Pink Engine" de son adrénaline redescendait, laissant place à une lucidité acide. Elle s’accroupit devant lui. L’odeur de la poudre brûlée sur ses vêtements se mélangeait à celle, plus métallique et chaude, de sa blessure au flanc.
— Laisse-moi voir.
— On a déjà fait ça, murmura-t-il en grimaçant alors qu’elle écartait les pans de son manteau de laine sombre. À Prague. Sous la pluie.
— À Prague, j’essayais de te tuer.
— C’était notre manière de flirter, Katia. Très soviétique. Très efficace.
Elle ne répondit pas. Elle déchira sa propre chemise pour en faire des bandes de fortune. Ses doigts effleurèrent la peau de Viktor — une peau marquée de cratères, de sillons, de géographies de douleurs anciennes. Elle ne cherchait pas à être douce. La douceur était une insulte entre des gens comme eux. Elle cherchait la vérité des tissus déchirés.
Leurs regards se percutèrent. C’était une collision frontale. Pas de masques. Pas de "Tsarina", pas de "Fauve de la Stasi". Juste deux spectres dont les noms de code avaient fini par dévorer les visages.
— Tu ne vas pas t’excuser ? demanda-t-il, les dents serrées, alors qu’elle serrait le bandage.
Katia s’arrêta, ses doigts pressés contre son abdomen. Elle leva les yeux vers lui. Ses iris étaient deux morceaux de glace noire.
— Pour quoi ? Pour t’avoir tiré dessus en 84 ? Pour t’avoir laissé pour mort à Budapest ? Ou pour ne pas t’avoir dit que je t’aimais avant que le monde n’explose ?
— Pour aucune de ces conneries, cracha-t-il. Les excuses, c’est pour les civils. C’est pour les gens qui ont encore une âme à sauver.
Il attrapa son poignet. Sa main était glacée, mais sa poigne restait un étau. Il guida la main de Katia vers sa propre épaule, là où une vieille cicatrice bombée marquait sa chair. Un souvenir de Katia. Puis il la fit glisser sur sa propre joue, là où il portait la marque d’un éclat de verre qu’elle avait projeté un soir de novembre.
— Regarde-moi, Katia. On est des cartes géographiques de nos échecs respectifs.
Elle ne détourna pas les yeux. Elle sentit le pouls de Viktor sous ses doigts, un rythme irrégulier, une musique de fin du monde. L’air entre eux était chargé d’une tension électrique, celle qui précède l’orage ou l’exécution.
— On est des ruines, Viktor, murmura-t-elle. Berlin est une ruine. Le Rideau de Fer est une ruine. Pourquoi on s’obstine à respirer ?
— Parce que les ruines, c’est le seul endroit où on ne peut plus rien nous prendre.
Il tira doucement sur elle. Katia ne résista pas. Elle se laissa tomber contre lui, son front contre le sien. Le contact était électrique, presque douloureux. Elle sentait la chaleur de son corps traverser ses vêtements trempés. C’était une réconciliation par le sang, un pacte signé dans la boue des bas-fonds de l’histoire.
Elle ferma les yeux, et pour la première fois depuis des années, elle ne vit pas de cibles. Elle ne vit pas de dossiers confidentiels ou de trajectoires de balles. Elle vit juste le noir. Un noir paisible.
— Katia, dit-il, son souffle contre son oreille.
— Hum ?
— Ton vrai nom… il sonne comme une promesse de trahison. J’adore ça.
Elle laissa échapper un rire nerveux, un son qui semblait étranger à sa propre gorge. Elle passa sa main dans la nuque de Viktor, sentant les cheveux courts, drus, et la sueur froide.
— On fait quoi maintenant ? On attend que la neige nous recouvre ?
— Non. On attend que les cendres refroidissent. Et ensuite, on ira brûler le reste.
Il se redressa un peu, grimaçant de douleur, et posa sa main sur le visage de Katia. Ses pouces caressèrent ses pommettes avec une rudesse qui cachait une émotion brute, une soif de vivant. Il n’y avait pas de place pour le pardon. Le pardon était une notion chrétienne, une faiblesse de l’Ouest. Ici, dans les décombres de l’Est, il n’y avait que la reconnaissance.
*Je te vois. Je vois ce que j’ai fait de toi. Je vois ce que tu as fait de moi. Et je reste.*
— On n'est plus "Le Protocole de l'Hiver", Katia. On est le bug dans le système.
Elle sourit. Un sourire de prédateur, de survivante. Elle pencha la tête et déposa un baiser court, violent, sur ses lèvres. Ça goûtait le fer, le tabac froid et le désespoir. C’était le meilleur baiser de sa vie.
Lorsqu’ils se séparèrent, la tension n’avait pas disparu ; elle s’était transformée. Elle était devenue un moteur. Une raison de tenir jusqu’à l’aube.
— Tu as encore ton Luger ? demanda-t-elle en se relevant, lui tendant la main pour l’aider.
Viktor saisit sa main et se hissa, grognant sous l’effort. Il tapota sa ceinture avec un clin d’œil sombre.
— Toujours. Et toi, ta dague de la Tsarine ?
— La Tsarine est morte sous les décombres de Charlottenburg, Viktor. Katia, par contre… Katia a un rasoir dans sa botte.
Ils se tinrent là, au milieu des presses à imprimer immobiles, deux spectres dans une ville sans lumière. Le vent s’engouffrait par les vitres brisées, apportant avec lui l’odeur de la liberté — une odeur âcre, terrifiante, comme un incendie qu’on ne sait pas éteindre.
— Ils vont nous traquer, dit-elle. Les nôtres. Les leurs. Tout le monde.
— Laisse-les venir, répondit Viktor en vérifiant son chargeur. L’hiver est de notre côté. On connaît mieux le froid qu’eux.
Katia hocha la tête. Elle ramassa son sac, ajusta son manteau. Elle se sentait légère, malgré le poids des morts et des secrets. Le "Sang" avait été versé, la "Réconciliation" n'était pas un traité de paix, mais une alliance de guerre.
Ils sortirent de l'imprimerie, épaule contre épaule, marchant vers le nord. Derrière eux, le Rideau de Fer n'était plus qu'une cicatrice sur la terre. Devant eux, l'inconnu était un champ de mines.
Mais pour la première fois de sa vie, Katia ne regardait pas par-dessus son épaule. Elle regardait la trace que ses pas laissaient dans la neige fraîche, à côté de ceux de Viktor. Deux lignes parallèles qui refusaient de s'arrêter.
L'hiver ne faisait que commencer, mais pour les deux fantômes de Berlin, le gel n'était plus un ennemi. C'était leur royaume.
L'Hiver s'achève
L’air n’était plus seulement froid. Il était solide. Une masse de cristal invisible qui s'engouffrait dans les poumons de Katia, y déposant un goût de métal et d’ozone. Chaque inspiration était une petite aiguille de glace plantée dans sa trachée, mais c’était une douleur saine. Une douleur qui lui rappelait qu’elle respirait encore, loin des fumigènes et de la poussière de l’imprimerie.
À ses côtés, Viktor avançait avec cette régularité de métronome qui le caractérisait. Il ne marchait pas, il découpait la distance. Sous son manteau de laine épaisse, ses épaules roulaient avec une fluidité de prédateur. Il y avait chez lui cette odeur persistante : un mélange de tabac froid, de poudre à canon et de savon de Marseille bon marché. Une odeur de survie.
— Tu ralentis, Katia, lança-t-il sans détourner les yeux de l’horizon blanc.
Elle esquissa un sourire qui lui gerça la lèvre inférieure. Un filet de sang chaud coula sur son menton, immédiatement saisi par le gel.
— Je ne ralentis pas. Je savoure. C’est la première fois que je marche sans avoir une cible peinte entre les omoplates.
— Détrompe-toi. La cible est toujours là. Elle a juste changé de couleur.
Il s'arrêta brusquement, levant une main gantée. Le silence retomba sur la forêt, lourd, oppressant. Le craquement d'une branche sous le poids de la neige résonna comme un coup de feu. Katia sentit son cœur cogner contre ses côtes, une pulsation sauvage, électrique. Ses doigts se resserrèrent sur la crosse de son Makarov, dissimulé dans sa poche.
Le Protocole. C’était cette chose invisible qui leur collait à la peau. Une série de codes, de trahisons et de cadavres qu’ils traînaient comme des chaînes. Ils étaient les derniers dépositaires d’un monde qui refusait de mourir, un monde de fer et de secrets enfouis sous le permafrost.
— Qu’est-ce que tu vois ? chuchota-t-elle.
Viktor plissa les yeux. À trois cents mètres devant eux, une ligne de barbelés rouillés émergeait de la neige, zigzaguant entre les sapins comme une cicatrice mal refermée. C’était la « Zone Grise ». L’endroit où le Rideau de Fer n’était plus une muraille de béton, mais un no man’s land psychologique.
— Un poste de guet, à deux heures, dit Viktor. Vide. Mais il y a des capteurs thermiques sur les pylônes. Si on passe maintenant, on allume tous les écrans de la Stasi à cinquante kilomètres à la ronde.
Katia se rapprocha de lui. Elle sentit la chaleur qui émanait de son corps, un foyer de résistance contre l’hiver absolu. Elle posa sa main sur son bras, un frôlement qui n’avait rien de romantique, mais tout de l’instinct de meute.
— On ne va pas attendre la nuit, Viktor. À la nuit, ils auront déployé les chiens. On passe par le ravin.
Il tourna enfin son regard vers elle. Ses yeux étaient deux éclats de silex, impénétrables.
— C’est un suicide. Le ravin est miné depuis soixante-huit.
— Alors on fera attention où on pose les pieds. On connaît le froid, tu te rappelles ? Les mines détestent le gel. Le mécanisme de pression est ralenti par la glace. C’est notre seule chance.
Viktor la dévisagea un instant, cherchant une faille dans sa détermination. Il n’en trouva pas. Il laissa échapper un rire bref, un son sec qui s’évapora dans le vent.
— Tu es devenue complètement folle, Katia. C’est pour ça que je t’aime bien.
Ils s’engagèrent dans la pente. La descente vers le ravin fut une épreuve de chaque instant. La neige leur arrivait à la taille, dissimulant des pièges mortels. Chaque pas était une négociation avec la mort. Katia sentait la tension monter en elle, une décharge d'adrénaline qui lui brûlait les veines. Elle n’avait plus peur de mourir ; elle avait peur de ne pas arriver de l’autre côté.
Le silence fut brisé par le vrombissement lointain d’un moteur.
— Un drone ? demanda Katia, la voix serrée.
— Trop lourd. Un hélicoptère de patrouille. On doit se plaquer.
Ils se jetèrent contre un affleurement rocheux, se fondant dans les ombres bleutées de la crevasse. Viktor pressa son corps contre le sien pour minimiser leur signature thermique. Katia pouvait sentir le rythme de son cœur, rapide, régulier. Elle ferma les yeux, se concentrant sur le grain de la roche contre sa joue, sur l’odeur de la terre gelée.
— Si on s’en sort, dit-elle dans un souffle, je veux voir l’océan. Un endroit où l’eau n'est pas solide.
Viktor la regarda, un demi-sourire aux lèvres.
— L’océan, c’est juste beaucoup d’eau avec du sel. Tu t’ennuieras au bout de deux jours. Tu es une créature de l’ombre, Katia. Le soleil te ferait fondre.
— On verra bien.
L’hélicoptère passa au-dessus d’eux, le souffle de ses pales projetant des tourbillons de neige poudreuse. La lumière de son projecteur balaya le ravin, frôlant leur cachette, avant de s’éloigner vers l’est.
Ils attendirent que le bruit s’estompe totalement avant de reprendre leur marche.
Enfin, ils atteignirent le fond du ravin. Devant eux, une vieille barrière de fer, tordue, à moitié renversée par une chute de pierres passée. C’était là. La limite. Le point de non-retour du Protocole de l’Hiver.
Katia s’arrêta devant le métal rouillé. Elle tendit la main et toucha le fer froid. Ce n’était qu’un morceau de métal oxydé, mais pour elle, c’était la somme de toutes les oppressions, de toutes les filatures, de toutes les trahisons qu’elle avait subies depuis son enfance à Berlin-Est.
— Tu passes la première ? demanda Viktor, restant un pas en retrait.
Elle secoua la tête.
— Ensemble.
Ils franchirent la ligne d’un même mouvement. Il n’y eut pas de fanfare, pas d'explosion, pas de sentiment immédiat de triomphe. Juste un changement subtil dans la lumière. Le soleil, encore bas sur l’horizon, perça soudain la couche de nuages gris, illuminant la forêt d’une clarté de nacre.
Katia s'arrêta et regarda devant elle. Le terrain descendait doucement vers une vallée où l'on devinait les lumières d'un village, minuscules étincelles d'humanité dans l'immensité blanche.
— C’est fini, murmura-t-elle. Le Rideau est tombé.
Viktor se tint à côté d'elle, rangeant son arme dans son étui de ceinture avec un clic définitif. Il retira ses gants et frotta ses mains l'une contre l'autre.
— Le Rideau est peut-être tombé, mais les cendres sont encore chaudes, dit-il avec son pragmatisme habituel. Ils vont nous chercher. Ils ne laisseront pas deux de leurs meilleurs fantômes se balader dans la nature avec ce qu’on sait.
Katia se tourna vers lui. Pour la première fois, elle ne vit pas l’agent, le tueur ou le complice. Elle vit un homme fatigué, dont les rides au coin des yeux racontaient une histoire de décennies de solitude. Elle tendit la main et effleura sa joue, une caresse maladroite, presque oubliée.
— Laisse-les chercher, dit-elle. On est de la neige, Viktor. On a fondu. On est ailleurs.
Il attrapa sa main, ses doigts s'entrelaçant aux siens. Sa peau était rugueuse, mais sa prise était solide. Un ancrage.
— Vers le nord ? demanda-t-il.
— Vers le nord. Et après, vers l'océan.
Ils reprirent leur marche. Le froid ne les mordait plus. Il les enveloppait comme une vieille armure dont ils n'avaient plus besoin, mais qu’ils portaient avec une étrange nostalgie. Derrière eux, leurs traces de pas commençaient déjà à être recouvertes par une nouvelle chute de neige.
L’hiver s’achevait, non pas parce que le printemps arrivait, mais parce qu’ils avaient cessé d’être ses prisonniers. Ils n'étaient plus les pions d'un protocole, plus les ombres d'un rideau de fer. Ils étaient deux silhouettes anonymes, marchant vers l'incertain, avec pour seule boussole le battement de leurs cœurs synchronisés.
Le silence de la forêt devint leur plus bel allié. Katia ne regarda pas en arrière. Elle regardait devant, là où la lumière rasante transformait la neige en un champ de diamants bruts. C'était un nouveau monde. Dangereux, sans doute. Cruel, certainement. Mais pour la première fois, il leur appartenait.
Le givre sur ses cils ne l’empêchait plus de voir. Elle voyait l’avenir, fragile comme une plaque de glace sur un lac, mais vaste comme le ciel.
— Viktor ?
— Oui ?
— Je crois que j'ai faim.
Il eut un petit rire, le premier vrai rire qu’elle lui connaissait.
— On trouvera quelque chose au village. Quelque chose qui ne vient pas d’une ration de survie.
Ils disparurent entre les arbres, deux fantômes devenus hommes, laissant derrière eux les cendres d'un empire qui ne savait pas encore qu'il était déjà mort. L'hiver était leur royaume, mais ce matin-là, ils en avaient abdiqué la couronne pour la plus simple et la plus terrifiante des libertés.