7 Ans pour te Sauver

Par Studio PinkRomance

Voici le premier chapitre de **"7 Ans pour te Sauver"**, écrit dans le style demandé : sensoriel, tendu et empreint d’une mélancolie électrique. *** # CHAPITRE 1 : L’ÉCHO DU PASSÉ La pluie de Londres n’était pas une averse, c’était un linceul. Une brume fine, poisseuse, qui collait aux vitrines d...

L'Écho du Passé

Voici le premier chapitre de **"7 Ans pour te Sauver"**, écrit dans le style demandé : sensoriel, tendu et empreint d’une mélancolie électrique. *** # CHAPITRE 1 : L’ÉCHO DU PASSÉ La pluie de Londres n’était pas une averse, c’était un linceul. Une brume fine, poisseuse, qui collait aux vitrines de *Blackwood’s*, la petite librairie-café où Elara s’était réfugiée. L’air y était saturé d’une odeur de papier ancien, de cannelle et de café brûlé. Un mélange réconfortant, normalement. Mais aujourd’hui, l’air semblait trop lourd. Trop dense. Comme si l’oxygène avait été remplacé par du mercure. Elara resserra ses doigts autour de son latte glacé, ignorant le frisson qui parcourait son échine. Elle avait cette sensation désagréable depuis son réveil : celle d’être une horloge dont les rouages tournaient à l’envers. Elle se leva pour partir, rangeant son carnet de croquis dans son sac en cuir usé. En se retournant brusquement pour attraper son trench, elle ne vit pas l’obstacle. Le choc fut sourd, physique, total. Son épaule heurta un torse solide, une muraille de laine cachemire et de chaleur humaine. Le contenu de son gobelet — le reste de café et de glaçons fondus — se renversa, non pas sur elle, mais sur la chemise immaculée de l’inconnu. — Merde, lâcha-t-elle dans un souffle, les yeux rivés sur la tache brune qui s’étalait sur le tissu blanc. Je suis désolée, je… je ne regardais pas… — Visiblement, répondit une voix grave, un baryton aux inflexions de velours râpeux. Elara leva les yeux. Et le monde s’arrêta de tourner. L’homme était grand, une silhouette imposante qui semblait absorber toute la lumière de la pièce. Ses cheveux sombres étaient légèrement décoiffés par l’humidité, et sa mâchoire, anguleuse, était couverte d’une barbe de trois jours parfaitement entretenue. Mais c’étaient ses yeux qui foudroyèrent Elara. Un gris orageux, strié d’éclats d’ambre. Des yeux qui ne lui étaient pas familiers, et pourtant… Une décharge électrique traversa Elara, partant de l’endroit où son bras frôlait encore le sien. Ce n’était pas une simple attirance. C’était une collision moléculaire. — Vous tremblez, observa-t-il. Sa voix n’était pas dure, elle était… troublée. Il ne recula pas. Au contraire, il réduisit l’espace entre eux, une main gantée de cuir se posant avec une hésitation imperceptible sur le coude d’Elara pour la stabiliser. L’odeur l’envahit alors. Un parfum de bois de cèdre, de tabac froid et de pluie. Une odeur qui déclencha dans son cerveau une explosion de souvenirs qui n’existaient pas. Elle vit, l’espace d’un battement de cils, des mains entrelacées sous un ciel étoilé, entendit le rire de cet homme dans une chambre qu’elle n’avait jamais visitée, ressentit le poids d’un deuil immense, comme si on lui avait arraché le cœur sept ans auparavant. Un vertige violent la prit. Elle manqua de défaillir. — Est-ce que ça va ? demanda-t-il, sa voix descendant d’une octave. — Je… Oui. Je crois, balbutia Elara. On se connaît ? La question était idiote. Elle savait qu’elle ne l’avait jamais vu. Londres comptait neuf millions d’habitants, et elle se serait souvenue d’un visage pareil. C’était le genre de visage qu’on grave dans le marbre, pas qu’on oublie au détour d’un café. L’homme ne répondit pas tout de suite. Il la fixait avec une intensité dévorante, ses pupilles se dilatant jusqu’à manger l’iris gris. Il semblait chercher quelque chose sur son visage, une cicatrice, un signe, une confirmation. — Julian, dit-il enfin, comme si son nom était une explication en soi. — Elara. — Elara, répéta-t-il. Le son de son prénom dans sa bouche provoqua une onde de chaleur liquide dans son ventre. C’était indécent. Elle venait de ruiner sa chemise à cent livres sterling, et elle avait envie de coller son front contre son cou et de pleurer. Une mélancolie soudaine, brutale, l’envahit. Une tristesse de fin du monde, un sentiment de perte insupportable qui lui serra la gorge. — Vous avez l’air d’avoir vu un fantôme, Elara. Elle tenta de reprendre contenance et d’arborer ce masque de désinvolture qu’elle maniait si bien. — C’est peut-être le cas. Ou alors c’est juste votre chemise qui me fait culpabiliser. Elle a l’air de coûter plus cher que mon loyer. Un demi-sourire étira les lèvres de Julian. Un sourire asymétrique, un peu sombre, qui lui donna l’air dangereusement humain. — Le loyer est négociable. La chemise est sacrifiée. Considérez ça comme un baptême. — Un baptême de café froid ? Très romantique. — Qui a parlé de romantisme ? Le défi dans sa voix fit grimper la tension d’un cran. Ils étaient là, au milieu d’une librairie bondée, mais le bruit des conversations et le sifflement de la machine à expresso semblaient s’être évanouis. Il n’y avait plus que le battement de leurs cœurs synchronisés dans le silence artificiel de leur bulle. Julian fit un pas de plus. Il était si près qu’elle sentait la chaleur émaner de son corps. Il leva la main, hésita, puis écarta une mèche de cheveux humides de la joue d’Elara. Ses doigts effleurèrent sa peau. Le contact fut comme une brûlure. — Vous avez ce regard, murmura-t-il, presque pour lui-même. — Quel regard ? — Celui de quelqu’un qui attend une réponse depuis très longtemps. Elara sentit ses yeux s’embuer. C’était ridicule. Elle ne pleurait jamais devant les inconnus. Elle ne pleurait jamais tout court. Mais ce sentiment de déjà-vu était trop puissant. C’était comme retrouver une mélodie oubliée, ou rentrer chez soi après une guerre dont on ne se souvient pas. — Et vous ? demanda-t-elle, la voix brisée. Vous avez l’air de quelqu’un qui connaît déjà la fin de l’histoire. L’expression de Julian se durcit instantanément. Une ombre passa dans ses yeux gris, une douleur si vive qu’Elara recula d’un pas, brisant le contact. — L’histoire n’a pas encore commencé, Elara. Pas cette fois. Il s’écarta, l’air soudain distant, presque froid. La tension, bien que toujours présente, s’était teintée d’une urgence sourde. Il sortit un stylo de la poche intérieure de sa veste et attrapa un marque-page sur le présentoir à côté d’eux. Il y griffonna quelques chiffres d’une écriture cursive et nerveuse. — Tenez, dit-il en lui tendant le carton. — C’est pour la facture du pressing ? ironisa-t-elle, essayant de masquer le tremblement de ses mains. — C’est pour quand vous comprendrez pourquoi votre cœur bat aussi vite en me regardant. Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Il tourna les talons et s’enfonça dans la pluie londonienne, sa haute silhouette disparaissant presque instantanément dans le gris du trottoir. Elara resta plantée là, le morceau de carton serré contre sa paume. L’odeur de cèdre et de pluie flottait encore autour d’elle, l’enveloppant comme une promesse ou une menace. Elle baissa les yeux sur le marque-page. Sous le numéro de téléphone, il avait ajouté trois mots qui firent rater un battement à son cœur : *« On se retrouve, enfin. »* Une larme solitaire roula sur sa joue. Elle ne savait pas qui était Julian. Elle ne savait pas pourquoi elle se sentait soudainement en deuil d’une vie qu’elle n’avait jamais vécue. Mais elle savait une chose, une vérité ancrée dans ses os : Il lui restait sept ans. Elle ne savait pas pour quoi, ni comment elle le savait, mais le compte à rebours venait de s'enclencher dans un fracas de café renversé et de regards gris. L'écho du passé venait de devenir son présent.

Le Poids de l'Impossible

# CHAPITRE : Le Poids de l’Impossible Le morceau de carton était une brûlure contre sa paume. Elara resta immobile sous l’auvent du café, ignorant les éclaboussures de la Tamise que le vent jetait sur ses chevilles. L’odeur de Julian — ce mélange troublant de cèdre fumé et d’orage — s’accrochait à ses vêtements comme une seconde peau. *« On se retrouve, enfin. »* Ces trois mots n’étaient pas une salutation. C’étaient des retrouvailles. Pourtant, elle ne l’avait jamais vu avant ce matin. Du moins, c’est ce que son cerveau lui hurlait. Son corps, lui, trahissait une tout autre vérité. Ses doigts tremblaient d’une fatigue ancienne, et son cœur battait au rythme d’une horloge dont on aurait brusquement accéléré le balancier. Sept ans. Elle rentra chez elle en traversant Londres comme une somnambule. Son appartement de Bloomsbury, d’ordinaire si réconfortant avec ses piles de livres et son désordre familier, lui parut soudain étranger. Vide. Trop silencieux. Elle posa le marque-page sur sa table en chêne et fixa le numéro de téléphone. Elle ne réfléchit pas. Elle ne pouvait plus se permettre de réfléchir, car si elle s’arrêtait, la peur l’engloutirait tout entière. Elle composa le numéro. Une seule tonalité. — Je savais que tu n’attendrais pas demain, dit la voix de l’autre côté. C’était une voix de velours et de gravier, profonde, fatiguée. Une voix qui semblait avoir traversé des déserts pour arriver jusqu’à elle. — Qui êtes-vous ? articula-t-elle, la gorge nouée. Et pourquoi j’ai l’impression de mourir de chagrin alors que je ne connais même pas votre nom de famille ? Un silence. Puis : — Viens au 14, Miller’s Court. C’est une impasse. Ne prends pas de taxi, marche. Tu as besoin de l’air froid. *** L’impasse était plongée dans une obscurité presque totale, à peine percée par la lueur vacillante d’un réverbère victorien. Julian l’attendait sur le seuil d’une porte en fer forgé. Il n'avait pas de manteau, juste une chemise blanche dont les manches étaient relevées sur des avant-bras marqués par une cicatrice fine, en forme de croissant. Il ne dit rien. Il s’écarta pour la laisser entrer. L’intérieur était un atelier d’horlogerie ou un laboratoire de physique, Elara ne sut faire la différence. Des centaines de cadrans tapissaient les murs, leurs tic-tac désynchronisés créant une cacophonie lancinante. L'air sentait l'ozone et l'huile de précision. — Tu trembles, observa-t-il. Il s’approcha d’elle. Elara recula d’un pas, heurtant un établi chargé de rouages. — Expliquez-moi. Maintenant. C’est quoi cette histoire de sept ans ? C’est une menace ? Une sorte de jeu psychologique pervers ? Julian la fixa de ses yeux gris, si clairs qu’ils semblaient presque transparents sous la lumière crue des ampoules à filament. Il fit un pas de plus, envahissant son espace personnel. La tension entre eux était électrique, une attraction magnétique si puissante qu'elle en devenait douloureuse. — Ce n’est pas un jeu, Elara. C’est une faille. Il leva la main. Ses doigts effleurèrent la tempe d’Elara, un contact si léger qu’il aurait pu être une illusion, mais qui envoya une décharge de chaleur dans tout son corps. Elle ferma les yeux malgré elle, un gémissement étouffé mourant dans sa gorge. — Regarde-moi, ordonna-t-il doucement. Elle obéit. — Pour toi, nous sommes le 14 novembre. Pour moi, nous sommes le 14 novembre aussi. Mais nous n’habitons pas le même présent. Entre toi et moi, il y a une épaisseur de sept années de décalage. Elara laissa échapper un rire nerveux, un son sec qui résonna contre les cuivres de la pièce. — Oh, d’accord. On est dans un film de Christopher Nolan ? Tu vas me dire que tu es mon futur et que je suis ton passé ? C’est un peu cliché, Julian. Très 2010. Il ne sourit pas. Son visage resta de pierre, marqué par une tristesse insondable. — J'aimerais que ce soit une fiction. Mais dans mon présent, Elara, tu n’existes plus. Tu as disparu il y a sept ans, jour pour jour, à l’instant même où ce café a été renversé sur ta robe. Le souffle d'Elara se coupa. Le souvenir du café brûlant sur son genou, ce matin même, lui revint avec une acuité violente. — C'est impossible, murmura-t-elle. Je suis là. Je sens mon cœur battre. Je sens... — Tu sens l'écho, l'interrompit-il en se rapprochant encore. On a réussi à forcer le passage. J'ai passé sept ans à chercher comment revenir à cet instant précis, à cette seconde où le temps s’est déchiré pour toi. Il prit sa main et la plaça sur sa propre poitrine. Sous la paume d'Elara, le cœur de Julian cognait, lourd, puissant, désespéré. — Sept ans pour te retrouver. Et sept ans pour empêcher ce qui arrive après. — Et qu'est-ce qui arrive après ? demanda-t-elle, la voix brisée par une soudaine certitude glacée. Julian ancra son regard dans le sien. L’émerveillement qu’elle avait ressenti au café, cette sensation d'avoir enfin trouvé sa "moitié", s’évapora pour laisser place à une terreur pure. Ce n’était pas une romance. C’était une tragédie en sursis. — Le compte à rebours a commencé, Elara. Chaque seconde que nous passons ensemble consomme une partie de cette énergie qui nous lie. On a sept ans pour corriger la trajectoire. Mais si on échoue... — Si on échoue ? — Le temps reprendra ses droits. Et je te perdrai à nouveau, cette fois pour l’éternité. Il y eut un silence, seulement troublé par le fracas des horloges. Elara sentit le poids de l’impossible s’abattre sur ses épaules. Elle regarda cet homme, ce bel étranger qui l’aimait d’un amour qu’elle n’avait pas encore vécu, qui portait sur son visage les stigmates d’un deuil qu’elle s’apprêtait à lui infliger. — C'est pour ça que j'ai eu cette impression... en te voyant ? Cette sensation de manque ? Julian hocha la tête, ses doigts se resserrant sur les siens. — Ton âme se souvient de ce que ton présent ignore encore. Pour toi, c’est le début. Pour moi, c’est la dernière chance. Il y avait quelque chose d'insupportable dans cette asymétrie. Elle se sentit soudainement prise au piège d'une toile d'araignée invisible, tissée par un destin dont elle ne connaissait pas les règles. — Je ne veux pas de ce destin, cracha-t-elle brusquement en dégageant sa main. Je ne veux pas être une mission de sauvetage ! Je ne te connais même pas ! — Tu m'aimes, Elara. Tu m'aimeras. — C’est du chantage émotionnel temporel ! C’est absurde ! Elle se détourna, cherchant la sortie, mais Julian fut plus rapide. Il lui barra la route, non pas avec agressivité, mais avec une urgence qui la cloua sur place. — Tu crois que je voulais ça ? Tu crois que je voulais passer mes meilleures années à traquer des anomalies dans des équations pourries ? J'aurais voulu te rencontrer normalement. Dans un bar miteux, ou à la bibliothèque. J'aurais voulu qu'on s'engueule pour le choix du film le samedi soir, pas pour la survie de ton existence ! L'émotion brute dans sa voix la frappa de plein fouet. Il était à bout. Il était un homme qui avait passé sept ans dans une tranchée, seul. La peur d'Elara muta. Elle ne craignait plus Julian, elle craignait l'univers. Elle craignait ce vide qui semblait vouloir l'aspirer dès qu'il s'éloignait de lui. Elle fit un pas vers lui, réduisant l'espace à un souffle. Elle leva la main et effleura sa mâchoire, sentant le piquant de sa barbe naissante. Julian ferma les yeux, un frisson parcourant ses larges épaules. — On a vraiment sept ans ? demanda-t-elle dans un murmure. — Sept ans. Jour pour jour. Heure pour heure. — Alors on perd notre temps à parler de physique. Elle se haussa sur la pointe des pieds. Ce n'était pas un baiser de cinéma. C'était un baiser de naufragés. Le goût de la pluie, du café froid et du désespoir. Ses lèvres étaient brûlantes, sa main s'ancra dans la nuque d'Elara avec une possession qui aurait dû l'effrayer, mais qui ne fit que confirmer ce qu'elle savait déjà. Ils étaient liés. Par le sang, par le temps, et par une promesse de fin du monde. Quand ils se séparèrent, l'air parut plus froid. Julian la regardait comme si elle allait s'évaporer. — Le poids de ce qui nous attend est immense, Elara. Tu es sûre de vouloir porter ça ? Elle jeta un coup d'œil aux horloges. Elles semblaient toutes s'être harmonisées sur un seul et même rythme : celui de son cœur. — Je n'ai pas le choix, n'est-ce pas ? Le compte à rebours est lancé. Elle ramassa son sac, ses doigts frôlant à nouveau le marque-page. — On se voit demain, Julian. — À quelle heure ? Elara esquissa un sourire triste, le premier d'une longue série. — À l'heure où tout a commencé. Sept ans trop tard. Ou juste à temps. Elle sortit dans la nuit londonienne. La pluie avait cessé, mais l'humidité restait suspendue, lourde comme une menace. Elle savait maintenant ce que signifiaient ces larmes sur sa joue. Elle ne pleurait pas le passé. Elle pleurait déjà le futur. Sept ans. L'éternité dans une main, et le néant dans l'autre. Le chronomètre du destin venait de passer de zéro à un, et chaque tic-tac résonnait désormais comme un couperet.

La Résistance du Cœur

L'appartement d'Elara sentait encore la pluie de la veille, un mélange de poussière mouillée et de thé froid. Elle s’était réveillée avec une seule certitude, ancrée comme une écharde sous l'ongle : Julian était un danger. Pas le genre de danger qui vous agresse au coin d’une rue, mais celui, bien plus insidieux, qui s’immisce dans les failles de votre propre armure. Elle fixa le cadran de sa montre. *Tic. Tac.* Chaque seconde semblait désormais lui arracher une particule d'oxygène. — Le déni est une forme de survie, murmura-t-elle à son reflet dans le miroir de la salle de bain. Elle se maquilla avec une précision chirurgicale. Un trait d’eye-liner acéré comme une lame, un rouge à lèvres d’un rouge si sombre qu’il tenait presque de l’avertissement. Elle ne s’habillait pas pour le voir ; elle se préparait au combat. Le rendez-vous était fixé dans une petite galerie d'art désaffectée de Chelsea, un endroit où le silence n'était perturbé que par le craquement du vieux parquet. Quand elle poussa la porte, Julian était déjà là. Il se tenait debout devant un mur nu, les mains dans les poches de son manteau en laine sombre. L’odeur de son parfum — un mélange de bois de santal et d’orage imminent — emplit instantanément l’espace, s'engouffrant dans les poumons d'Elara malgré elle. Il se tourna. Ses yeux avaient cette intensité brûlante qui donnait à Elara l’impression d’être un livre ouvert dont il sautait les chapitres pour lire la fin. — Tu es en retard de trois minutes, dit-il. Sa voix était un velours grave qui fit frissonner la nuque d'Elara. — Je n'étais pas pressée de te voir, mentit-elle en posant son sac sur une caisse en bois. On a du travail. Restons-en aux faits. Julian esquissa un sourire en coin, ce genre de sourire qui disait qu’il connaissait chacun de ses mensonges. Il fit un pas vers elle. Un seul, mais suffisant pour que la température de la pièce semble grimper de dix degrés. — "Aux faits" ? Très bien. Le fait est que tu trembles, Elara. — C’est le froid. Cette galerie est un frigo. — C’est ta peur. Et ce n’est pas le futur qui t’effraie. C’est ce qui se passe ici, dans ce mètre carré qui nous sépare. Elara se crispa. Elle ouvrit son dossier, éparpillant nerveusement des notes sur la chronologie des sept dernières années. Elle avait besoin de structure, de logique, de quelque chose de solide auquel se raccrocher pendant que le sol semblait se dérober. — On doit identifier le point de rupture, dit-elle, la voix volontairement monocorde. Si on veut remonter le temps, ou le réparer, on doit savoir quand tout a basculé. Julian s’approcha encore. Il ne regardait pas les papiers. Il regardait la courbe de son cou, l’endroit exact où son pouls battait trop vite. — Tout a basculé le soir où tu es partie sans te retourner, Elara. Tu veux parler de chronologie ? Parlons de ces sept ans de silence. — Non, trancha-t-elle en levant les yeux vers lui, ses prunelles étincelantes de défi. On ne parle pas de ça. C’est hors sujet. Je suis ici pour sauver ce qui peut l’être, pas pour faire une séance de thérapie de couple qui n’a jamais existé. — "Jamais existé" ? Il rit, un son court et amer. En un mouvement fluide, il posa sa main sur la table, juste à côté de la sienne. Ses doigts ne la touchaient pas, mais elle sentait la chaleur qui émanait de sa peau. C’était une brûlure invisible. — Tu es une excellente menteuse, dit-il doucement, se penchant vers elle. Mais ton corps te trahit. Tes pupilles sont dilatées. Ta respiration s’est coupée quand je me suis approché. Tu veux me repousser parce que si tu me laisses entrer, tu sais que tu ne pourras plus faire marche arrière. — Tu es arrogant, Julian. — Et tu es en plein déni. Elle voulut reculer, mais son dos rencontra le mur froid. Il ne la touchait toujours pas, ses mains encadrant désormais son visage contre la paroi. L’espace entre eux était saturé d’une tension électrique, un élastique tendu au point de rupture. Elara pouvait voir les nuances d'ambre dans ses yeux, sentir son souffle sur ses lèvres. Son cœur, ce traître, tambourinait contre ses côtes. Elle voulait le gifler. Elle voulait l’embrasser jusqu’à en oublier son propre nom. Elle choisit la seule arme qui lui restait : la cruauté. — Tu crois que tu es la solution ? demanda-t-elle, sa voix tombant dans un murmure venimeux. Tu es le problème, Julian. Chaque fois que tu approches, tout se casse. Ces sept ans de perdus ? C’est ta faute. Si je suis ici, c’est par nécessité, pas par désir. Tu n’es qu’un outil pour moi. Un moyen d’arriver à une fin. Elle vit l'impact de ses mots. Un bref éclair de douleur traversa le regard de Julian avant d'être remplacé par une froideur de marbre. Il se recula brusquement, l’air redevint soudainement respirable, mais horriblement vide. — Un outil, répéta-t-il. C’est donc ça. — C’est ce qui est nécessaire pour survivre, répliqua-t-elle, le cœur en miettes derrière son masque d’indifférence. Julian ramassa un des documents sur la table. Ses mouvements étaient lents, contrôlés. — Très bien, Elara. Soyons des professionnels. Travaillons sur ton plan. Mais ne viens pas pleurer quand tu réaliseras que tu ne peux pas sauver le monde en gelant ton propre cœur. On ne gagne pas contre le temps avec de la glace. Il se remit au travail, discutant des anomalies temporelles avec une distance glaciale qui aurait dû la soulager. Mais c’était pire. Le silence professionnel qu’il imposait était une torture. Elle l’avait repoussé, elle avait gagné cette manche, et pourtant, elle avait l’impression d’étouffer. Pendant deux heures, ils épluchèrent des dates, des lieux, des probabilités. Mais chaque fois que leurs mains se frôlaient par inadvertance en échangeant un papier, une décharge parcourait le bras d'Elara. Elle se détestait pour ça. Elle détestait la façon dont il fronçait les sourcils quand il était concentré, la façon dont il roulait ses manches, révélant des avant-bras marqués par le temps et les épreuves. — On s’arrête là pour aujourd’hui, finit-il par dire en rangeant ses affaires. — Julian… commença-t-elle, sans trop savoir ce qu’elle allait dire. Une excuse ? Une autre insulte pour renforcer la barrière ? Il s’arrêta à la porte, sa silhouette découpée par la lumière grise de Londres qui tombait des hautes fenêtres. — Tu as raison sur une chose, Elara. Le compte à rebours est lancé. Mais ce n’est pas le futur qui va nous tuer. C’est cette façon que tu as de prétendre qu’on est des étrangers. Il sortit sans un regard en arrière. Elara resta seule dans la galerie. Elle s’effondra contre la caisse en bois, ses mains tremblant de manière incontrôlable. L'odeur de Julian flottait encore, hantant l'espace vide. Elle porta ses doigts à ses lèvres, là où elle avait failli le laisser l’embrasser. Elle s'était juré de ne pas le laisser entrer. Elle s'était promis que cette mission était purement rationnelle. Mais la raison est une piètre défense contre un cœur qui se souvient de la chaleur après sept ans d'hiver. Elle ramassa ses notes. Un petit morceau de papier tomba de son dossier. C'était une photo d'eux, prise il y a une éternité. Ils y riaient, insouciants, ignorant que le temps était un prédateur. — Ce n'est pas du déni, murmura-t-elle à la pièce vide. C'est de la légitime défense. Mais alors qu'elle éteignait les lumières, le tic-tac de sa montre sembla s'accélérer, comme pour se moquer d'elle. Le cœur résiste, la raison s'obstine, mais le temps, lui, ne pardonne jamais les mensonges que l'on se fait à soi-même. Elle sortit à son tour, s'enfonçant dans le brouillard londonien. Elle avait sept ans pour le sauver, mais elle commençait à se demander s'il restait assez de temps pour se sauver elle-même de l'incendie qu'il venait de rallumer. Chaque pas qu'elle faisait l'éloignait de lui, et pourtant, chaque battement de son cœur l'appelait. La résistance n'était qu'un mot. La réalité, elle, avait le goût amer des regrets et le parfum boisé de l'homme qu'elle s'interdisait d'aimer.

Confidences sous les Étoiles

### CHAPITRE : Confidences sous les Étoiles Le brouillard londonien n’était pas une simple météo, c’était un linceul. Il collait à la peau, s’insinuait dans les poumons, étouffait les sons de la ville pour ne laisser place qu’au bourdonnement sourd du sang dans les tempes. Elara monta les marches menant au toit-terrasse de son immeuble avec une urgence qu’elle ne s’expliquait pas. Elle avait besoin d’air, de vide, de n’importe quoi qui ne soit pas l’odeur de ce bureau où elle venait de retrouver cette maudite photo. Elle poussa la porte métallique. Le froid la percuta, cinglant, délicieux. Mais elle n’était pas seule. Une silhouette s’appuyait contre le garde-corps en fer forgé. Une silhouette familière, dont la simple stature suffisait à réduire à néant ses efforts de la journée pour rester de marbre. Liam. Il tenait un verre à la main, le liquide ambré captant la faible lueur des grat-ciels lointains. Il ne se retourna pas, mais elle sut qu’il l’avait sentie. Il y avait entre eux ce lien invisible, une sorte de tension électrique qui grésillait dès qu’ils partageaient le même oxygène. — Tu devrais être au lit, Elara. Le monde ne va pas se sauver tout seul avant l’aube. Sa voix était un grondement bas, un velours râpeux qui lui fit dresser les poils sur les bras. Elle s’approcha, bravant le vent, pour se poster à un mètre de lui. — Le monde attendra, répliqua-t-elle, cherchant un ton piquant pour masquer son trouble. Et toi ? Tu fais quoi ici ? Tu espionnes mes voisins ou tu tentes de te jeter dans la Tamise par pur mélodrame ? Liam tourna enfin la tête. Ses yeux sombres, presque noirs sous ce ciel sans lune, détaillèrent son visage avec une lenteur indécente. Il s’arrêta sur ses lèvres, puis revint à ses yeux. — Je cherchais les étoiles. Mais à Londres, on ne voit que la pollution et les regrets. Il lui tendit son verre. Un geste brusque, presque une offrande forcée. Elara hésita, puis s’en saisit. Leurs doigts se frôlèrent. Un contact d’une fraction de seconde, mais l’étincelle fut si vive qu’elle manqua de lâcher le cristal. Elle but une gorgée. Le whisky lui brûla la gorge, réchauffant son thorax comme un petit incendie contrôlé. — J’ai retrouvé une photo, dit-elle soudain, incapable de retenir ses mots. Dans mes dossiers. On était à Brighton. Tu avais ce pull ridicule et je riais comme une idiote. Liam se tendit. Ses épaules, larges sous son manteau de laine sombre, se figèrent. Il reprit le verre, ses phalanges blanchissant sous la pression. — On n'était pas idiots, murmura-t-il. On était juste... ignorants. C’est un luxe qu’on n’a plus. — Pourquoi tu es revenu, Liam ? Et ne me sors pas ton baratin sur la rédemption. On sait tous les deux que tu ne crois pas à ces conneries. Il posa le verre sur le rebord et fit un pas vers elle. Un seul. L’espace entre eux devint soudain oppressant. Elara pouvait sentir la chaleur qui émanait de lui, un mélange d’ambre, de tabac froid et de cette odeur de forêt après la pluie qui n’appartenait qu’à lui. C’était une agression sensorielle. Elle voulait reculer, mais ses talons semblaient soudés au béton. — Je suis revenu parce que j’ai passé sept ans à essayer d’effacer ton visage de ma mémoire, lâcha-t-il, la voix brisée par une honnêteté brutale. Et que chaque fois que je fermais les yeux, je voyais tes mains qui tremblaient le jour où je suis parti. Je suis revenu parce que je suis un égoïste, Elara. Je préfère te voir me détester que de ne pas te voir du tout. La méfiance d’Elara vacilla. Elle avait érigé des remparts, des citadelles de sarcasme et de logique, mais Liam venait d’y poser une charge de dynamite. — C’est facile de dire ça maintenant, souffla-t-elle. Tu m’as laissée gérer les ruines. Tu m’as laissée compter les jours en me demandant si tu étais encore en vie. Tu sais ce que ça fait, de porter le poids d’une personne disparue pendant sept ans ? — Je n’étais pas disparu. J’étais en enfer. Et le pire, c’est que j’y suis encore. Il tendit la main, une hésitation inhabituelle dans son geste, avant de glisser une mèche de cheveux derrière l’oreille d’Elara. Son pouce s’attarda sur sa tempe. Sa peau était chaude, rugueuse. Elara ferma les yeux malgré elle, trahie par son propre corps qui réclamait ce contact depuis une éternité. — Parle-moi, Liam, chuchota-t-elle contre son souffle. Dis-moi un secret. Un vrai. Pas une de tes énigmes de mec torturé. Quelque chose que personne ne sait. Il laissa échapper un rire sans joie, un son qui se perdit dans le vent. Il se rapprocha encore, son front frôlant presque le sien. — Tu veux un secret ? Très bien. Pendant ces sept ans, j’ai gardé une montre qui ne marchait plus. Celle que tu m’avais offerte pour mes vingt ans. Elle était bloquée sur 17h14. L’heure exacte où j’ai pris ce train. Je la portais tous les jours contre ma peau. Je me disais que tant que je ne la remontais pas, le temps ne nous séparait pas vraiment. On était juste... en pause. Elara sentit une larme piquer ses paupières. Elle détestait sa vulnérabilité, elle détestait le pouvoir qu’il avait de la désarmer avec une simple anecdote. Elle posa ses mains sur son torse, voulant d’abord le repousser, mais ses doigts se refermèrent sur le tissu de son manteau. Elle sentit les battements de son cœur : rapides, erratiques. Il avait peur, lui aussi. — On ne peut pas remonter le temps, Liam. La montre est brisée. — Alors aide-moi à en construire une nouvelle, répondit-il en posant ses mains sur sa taille. L’intimité devint soudain étouffante. La tension, qui n’était jusque-là qu’un fil tendu, se mua en un nœud gordien. Leurs souffles se mélangeaient en petits nuages blancs dans l’air glacé. Les yeux de Liam cherchaient une permission, une fissure dans son armure. Elara, d’ordinaire si prompte à l’analyse, ne pensait plus. Elle ressentait. Le froid du métal derrière elle, la chaleur de Liam devant elle, et ce vide vertigineux dans son ventre. — Je ne devrais pas te faire confiance, murmura-t-elle, ses lèvres à quelques centimètres des siennes. — Tu ne devrais pas. Je suis une cause perdue, Elara. Tu le sais mieux que quiconque. — Sept ans pour te sauver... C’est ce que je m’étais dit. Mais je crois que je me suis trompée de cible. — Sauve-toi toi-même, Elara. Fuis-moi. Mais il ne la lâchait pas. Au contraire, ses mains se resserrèrent sur ses hanches, l’attirant contre lui jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un millimètre d’air entre leurs corps. La friction de leurs vêtements, le parfum boisé qui l’enveloppait, tout criait au danger. C’était l’incendie dont elle avait eu peur, et elle venait de se jeter en plein cœur du brasier. — Je ne peux pas, dit-elle dans un souffle qui se perdit contre sa bouche. Liam ne répondit pas par des mots. Il scella leurs destins dans un baiser qui n’avait rien de doux. C’était un baiser de naufragés, plein de rage, de regrets et d’une faim dévorante que sept ans d’absence n’avaient fait qu’aiguiser. Le goût du whisky et du désir pur envahit les sens d’Elara. Elle passa ses bras autour de son cou, s’agrippant à lui comme s’il était la seule chose solide dans un monde qui s’écroulait. Sous les étoiles invisibles de Londres, la méfiance n’était plus qu’un lointain souvenir. Il ne restait que l’urgence de deux âmes qui, à force de se fuir, avaient fini par se percuter avec la force d’un astre mort. Liam s’écarta d’un millimètre, son front contre le sien, leurs souffles courts. — Si on commence ça, Elara... il n’y aura pas de retour en arrière. Cette fois, c’est jusqu’à la fin du compte à rebours. Elle plongea ses yeux dans les siens, y voyant enfin l’homme derrière le masque, l’enfant derrière le monstre. — Alors on n'a plus une minute à perdre. Le tic-tac de sa montre, en bas dans l'appartement, semblait s'être tu. Pour la première fois depuis sept ans, le présent était la seule réalité qui importait. Mais dans l'ombre du brouillard, le temps, lui, continuait de s'écouler, indifférent à leurs promesses de minuit.

Le Premier Frisson

Voici le chapitre **« Le Premier Frisson »**. *** # CHAPITRE : Le Premier Frisson Le froid de Londres n’était plus qu’un décor lointain, une pellicule de givre de l’autre côté de la baie vitrée. À l’intérieur de l’appartement, l’air s’était densifié, chargé d’une électricité statique qui faisait dresser les fins duvets sur les bras d’Elara. Liam ne l’avait pas lâchée. Ses mains, larges et légèrement calleuses, encadraient encore son visage comme s’il craignait qu’elle ne s’évapore dans la brume tamisée du salon. — Tu trembles, murmura-t-il. Sa voix était un grondement sourd, une vibration qui semblait résonner jusque dans la cage thoracique d’Elara. — Ce n'est pas le froid, Liam. Tu le sais. Elle le défiait du regard. Pendant sept ans, ils avaient joué à ce jeu de massacre, une danse macabre faite de silences, de reproches et de fuites. Mais ce soir, le masque de glace de Liam s’était fissuré. Derrière l’homme d’affaires implacable, derrière l’ombre qui la surveillait de loin, elle voyait enfin la faille. Et cette faille était brûlante. Liam fit un pas en avant, la poussant doucement vers le canapé en cuir sombre, mais elle ne recula pas. Elle ancra ses talons dans le tapis épais. Elle voulait ce contact. Elle en avait besoin comme on a besoin d’oxygène après une apnée trop longue. Il laissa glisser une main dans son cou, son pouce venant caresser la ligne de sa mâchoire. Le contact fut un choc électrique. Un frisson violent parcourut la colonne vertébrale d’Elara, une décharge qui sembla réveiller chaque cellule de son corps endormi par des années de deuil et de méfiance. L’odeur de Liam l’envahit : un mélange de bois de santal, de pluie fraîche et ce parfum de danger qui lui était propre. — Sept ans, souffla-t-il contre sa peau, juste sous l'oreille. Sept ans à crever d'envie de faire ça. — Alors arrête de parler, répliqua-t-elle avec une audace qui la surprit elle-même. Liam laissa échapper un rire bref, sans joie mais plein de désir, avant de sceller leurs lèvres à nouveau. Ce n’était plus le baiser de désespoir du balcon. C’était une conquête. Ses mains descendirent dans son dos, pressant Elara contre lui, effaçant toute distance, toute pudeur. Elle sentit la dureté de son corps, la tension de ses muscles sous sa chemise en coton coûteux. Elle s’agrippa à ses épaules, ses ongles s’enfonçant légèrement dans le tissu. Chaque centimètre de peau touché devenait un territoire de guerre. Liam remonta sa main sous le chemisier de soie d’Elara. Le contraste entre ses doigts frais et la chaleur de son ventre lui arracha un gémissement qu'elle étouffa contre sa bouche. C’était le premier frisson, celui qui ne ment pas, celui qui annonce le point de non-retour. Il l'entraîna vers la chambre, mais le trajet sembla durer une éternité. Ils s'arrêtaient tous les deux pas, incapables de rompre le contact. Dans le couloir plongé dans la pénombre, Liam la plaqua contre le mur. Le froid de la cloison dans son dos, la chaleur de Liam devant elle. Elle était prise au piège, et pour la première fois de sa vie, elle ne voulait pas s'échapper. — On n'a pas le temps pour les regrets, Elara, dit-il, le souffle court, ses yeux sombres ancrés dans les siens. Si on fait ça, demain, je serai toujours le même homme. Le monde sera toujours aussi pourri. Et le compte à rebours tournera toujours. — Je me fiche de demain, répondit-elle en déboutonnant sa chemise d'un geste fiévreux. Je veux juste sentir que je suis en vie. Maintenant. Liam se débarrassa de sa veste qui tomba au sol avec un bruit sourd, bientôt suivie par le chemisier d’Elara. La lumière de la lune, filtrée par les rideaux fins, dessinait des ombres argentées sur sa peau. Liam marqua un temps d’arrêt, son regard dévorant chaque détail, chaque courbe, comme un homme assoiffé devant une source. — Tu es magnifique, murmura-t-il, une pointe de douleur dans la voix. Putain, Elara... tu vas me détruire. — On est déjà en ruines, Liam. Autant danser sur les décombres. Il la souleva sans effort, ses jambes s’enroulant naturellement autour de sa taille. L’urgence était là, palpable, une présence invisible qui leur murmurait que chaque seconde gaspillée était un crime. Ils atteignirent le lit, s’y effondrant dans un entrelacs de membres et de souffles erratiques. Le contact du drap frais contre son dos fut balayé par la chaleur de la peau de Liam contre la sienne. C’était une découverte sensorielle totale. La texture de ses mains, la rugosité de sa barbe naissante contre son épaule, le poids de son corps qui l’ancrait enfin à la réalité. Elara ferma les yeux, se laissant submerger par les sensations. Chaque baiser de Liam sur son cou, sur sa clavicule, sur la naissance de ses seins, était une promesse et un adieu à la fois. Le temps. C'était toujours le temps. Même dans l'ivresse du désir, Elara sentait cette urgence désespérée. C'était une étreinte de condamnés. Ils ne faisaient pas l'amour ; ils luttaient contre l'oubli, ils gravaient l'autre dans leur mémoire pour les jours de famine qui ne manqueraient pas de venir. Liam s’arrêta un instant, ses bras tremblant légèrement alors qu’il se maintenait au-dessus d’elle. Il écarta une mèche de cheveux de son visage humide de sueur. Ses yeux n’étaient plus ceux du monstre qu’il prétendait être. Ils étaient ceux d’un homme qui avait enfin trouvé son port d’attache, mais qui savait que la tempête allait bientôt tout emporter. — Regarde-moi, ordonna-t-il doucement. Elle ouvrit les yeux. — Je ne te laisserai pas partir, Elara. Pas cette fois. Même si je dois brûler ce monde pour te garder. — Alors brûle-le, répondit-elle dans un souffle. Mais commence par moi. Le désir explosa, plus sauvage, plus impérieux. Les gestes devinrent plus crus, portés par une nécessité presque animale. Il n'y avait plus de place pour la douceur, seulement pour cette faim dévorante qui les rongeait depuis sept ans. Chaque frisson était une décharge de vie dans un monde de grisaille. Sous les doigts de Liam, Elara se sentait renaître, chaque parcelle de son corps s'allumant comme une ville que l'on rallume après une longue panne d'électricité. Leurs souffles se mêlèrent, leurs cœurs battant à l’unisson contre leurs poitrines serrées l'une contre l'autre. Dans cet appartement luxueux et froid de Londres, ils venaient de créer un incendie que rien ne pourrait éteindre. Pourtant, au poignet de Liam, posée sur la table de chevet, la montre abandonnée continuait son travail de sape. *Tic. Tac. Tic. Tac.* Le compte à rebours se moquait de leur plaisir. Il se moquait de leurs corps enlacés et de cette peau contre peau qui semblait pourtant être la seule vérité absolue. Lorsqu'Elara bascula enfin dans l'abîme, agrippée aux épaules de l'homme qu'elle était censée fuir, elle ne pensa ni au passé, ni aux secrets qui les séparaient encore. Elle ne ressentit que ce premier frisson qui s'était mué en brasier, et la certitude terrifiante que, désormais, elle ferait n'importe quoi pour que cette nuit ne finisse jamais. Liam s'effondra contre elle, son visage niché dans le creux de son cou, son souffle chaud brûlant sa peau. Le silence retomba sur la pièce, mais c'était un silence différent. Un silence lourd de conséquences. — Elara ? murmura-t-il après un long moment. — Oui ? — Il reste six ans, onze mois et vingt-neuf jours. On vient d'en utiliser une nuit. Elle resserra son étreinte, fermant les yeux pour chasser une larme qui n'avait rien à faire là. — C'était la plus belle nuit de ma vie, Liam. Ça valait chaque seconde perdue. Mais dans l'obscurité, Liam ne répondit pas. Il savait, lui, que le prix à payer pour ce frisson serait bien plus élevé que quelques heures de sommeil. Car en se donnant l'un à l'autre, ils venaient de donner à leurs ennemis la seule arme capable de les détruire : une raison de rester en vie.

L'Ombre du Doute

**CHAPITRE : L'Ombre du Doute** L’aube s’étira sur la chambre comme une traînée de cendre froide. Le bleu métallique du petit matin glissait à travers les persiennes, découpant le corps d’Elara en bandes d’ombre et de lumière pâle. Liam, les yeux grands ouverts, fixait le plafond avec l’intensité d’un condamné qui compte les fissures de sa cellule. À côté de lui, elle respirait avec une régularité lancinante. Un souffle léger, presque imperceptible, qui venait mourir contre l’épaule de Liam. Il sentait la chaleur de sa peau, l’odeur de leurs ébats mêlée à celle, plus sauvage, de son parfum aux notes de santal et de pluie. C’était une symphonie sensorielle qui, quelques heures plus tôt, l’aurait transporté au paradis. Maintenant, elle ne lui inspirait qu’une nausée sourde. Pas à cause d’elle. Jamais à cause d’elle. Mais à cause de ce qu’il était en train de lui infliger. Il tourna légèrement la tête. Une mèche de cheveux sombres barrait le visage d’Elara. Il eut l’impulsion de l’écarter, de sentir une dernière fois la soie de sa peau sous ses phalanges. Il retint son geste. Sa main resta suspendue dans le vide, raide, comme si l’air entre eux était devenu brusquement radioactif. *Six ans, onze mois et vingt-neuf jours.* Le décompte n'était plus une abstraction mathématique. C’était un nœud coulant. En l’aimant, il venait de lui passer la corde au cou. Chaque seconde de bonheur qu’il lui volait aujourd'hui serait payée au centuple en larmes et en sang demain. Liam se leva sans un bruit, la mâchoire si serrée qu’il crut sentir ses dents se fissurer. Il ramassa son jean sur le parquet froid, le froissement du tissu lui paraissant aussi violent qu’un coup de tonnerre dans le silence de la pièce. — Liam ? La voix était ensommeillée, éraillée, terriblement intime. Il se figea, le dos tourné, une jambe déjà engagée dans son pantalon. Il ferma les yeux, luttant contre l’envie de se retourner et de replonger sous les draps, de s’y noyer jusqu’à oublier qui il était. — Je pensais que tu dormais, dit-il d’une voix monocorde, dépourvue de la chaleur de la veille. Elara se redressa sur ses coudes, ramenant le drap contre sa poitrine. Le mouvement fit glisser une bretelle imaginaire sur son épaule nue. Ses yeux, d’un gris d’orage, cherchèrent les siens. — Il est à peine six heures. Où tu vas ? — Prendre l’air. La pièce est… étouffante. Le mot tomba entre eux comme un couperet. Elara fronça les sourcils, l’éclat de tendresse qui brillait encore dans son regard s’émoussant légèrement face à la rudesse du ton. — Étouffante ? répéta-t-elle. Liam, qu’est-ce qui se passe ? Il boutonna son jean, ses doigts agiles d’ordinaire devenant maladroits. Il se tourna enfin vers elle, mais son regard ne s’attarda pas sur son visage. Il fixa un point indéterminé sur le mur derrière elle. — On a fait une erreur, Elara. Le silence qui suivit fut si dense qu’il sembla absorber les bruits de la rue naissante au-dehors. Elara se figea, le souffle court. — Une erreur ? Hier soir, tu me disais que c’était la plus belle nuit de ta vie. Tu m’as dit que ça valait chaque seconde. — Hier soir, j’étais un égoïste, cracha-t-il avec une soudaine violence dirigée contre lui-même. J’ai agi comme si ma vie m’appartenait encore. Mais elle ne m’appartient pas. Et maintenant, elle ne t’appartient plus non plus. Il s’approcha du lit, mais s’arrêta à deux mètres, marquant une frontière invisible qu’il n’avait aucune intention de franchir. — Regarde-nous, Elara. Regarde ce qu’on est. Je suis un homme en sursis, avec une cible dans le dos et une horloge interne qui va exploser avant la fin de la décennie. En faisant… ça… je t’ai condamnée à être ma veuve avant même d’être ma femme. Tu appelles ça comment, toi ? De l’amour ? Moi, j’appelle ça de la cruauté. Elara se leva, ignorant sa nudité partielle, nimbée d'une fierté blessée qui la rendait magnifique. Elle fit le pas qu’il refusait de faire, réduisant l’espace entre eux. Elle posa une main sur son torse, là où son cœur battait trop vite, trahissant son calme de façade. — Je suis une grande fille, Liam. J’ai choisi de prendre ce risque. Je savais pour les sept ans. Je savais pour les ennemis. Il attrapa son poignet, non pas avec tendresse, mais avec une fermeté qui la fit tressaillir. Il l’écarta de lui. — Non, tu ne savais pas. Tu pensais que l’amour rendrait le sacrifice supportable. Mais tu ne sais pas ce que c’est que de vivre avec une épée de Damoclès qui descend d'un millimètre chaque matin. Tu ne sais pas ce que c’est que de se réveiller en se demandant si aujourd'hui est le jour où je vais te voir mourir à cause de moi. Il s’éloigna vers la fenêtre, observant le ciel qui virait au rose orangé, une couleur de chair meurtrie. — Hier soir, je t'ai donné une raison de rester en vie, dit-il d'une voix plus basse, presque brisée. Et c’est la pire arme que je pouvais offrir à ceux qui me traquent. Jusqu'ici, je n'avais rien à perdre. J'étais invincible parce que j'étais vide. Maintenant, je suis vulnérable. Et par extension, tu es une cible. — Alors quoi ? demanda-t-elle, la voix tremblante de colère et de peine. On fait marche arrière ? On fait comme si ces heures n’avaient pas existé ? On redevient deux étrangers qui collaborent par nécessité ? Liam se tourna vers elle. Son visage était un masque de marbre froid, celui du soldat, celui de l’homme qui avait appris à s’amputer d’une partie de son âme pour survivre. — On redevient ce qu’on aurait dû rester : des alliés. Rien de plus. — Menteur, siffla-t-elle en s’approchant de lui, ses yeux brûlant de larmes qu’elle refusait de laisser couler. Tu as peur, Liam. Ce n'est pas de ma sécurité que tu te soucies en ce moment, c'est de ton propre confort moral. Tu préfères me rejeter maintenant plutôt que de supporter la culpabilité de m'aimer chaque jour un peu plus. — Si c’est ce que tu veux croire pour me détester, fais-le. Ça facilitera les choses. Elle rit, un rire sec et sans joie. — Te détester ? J’aimerais bien. Mais c'est trop tard pour ça. Tu es entré sous ma peau. Elle avança encore, le forçant à reculer jusqu’à ce que son dos touche le mur froid. Elle posa ses mains de chaque côté de son visage. Liam essaya de détourner le regard, mais elle le força à la regarder. — Embrasse-moi, ordonna-t-elle. Dis-moi que tu ne ressens rien. Dis-moi que c'était juste "une erreur de parcours" et je te laisserai partir. L’odeur d’Elara l’envahit à nouveau. Ce mélange de chaleur féminine et de défi pur. Ses lèvres étaient à quelques millimètres des siennes. Il sentait l’électricité statique entre eux, cette tension insupportable qui les poussait l’un vers l’autre depuis le premier jour. Il aurait pu céder. Il aurait dû céder. Mais l'image de la montre à son poignet, du tic-tac invisible de leur condamnation, s’imposa à lui. Il vit, dans un flash d’angoisse, le visage d’Elara déformé par la douleur dans sept ans. Il vit le sang, les décombres, et le vide qu’il laisserait derrière lui. L’amour était un luxe de vivant. Et lui, il était déjà un peu mort. Il saisit ses mains et les retira de son visage avec une lenteur calculée, une froideur chirurgicale. — Je n’ai pas de temps à perdre avec des jeux d’ego, Elara. Habille-toi. On a une mission, et on a déjà gâché assez d’heures comme ça. Il passa à côté d'elle sans un regard, se dirigeant vers la salle de bain. — Liam ! cria-t-elle derrière lui. Il ne s’arrêta pas. Il ferma la porte et s’appuya contre le bois froid, le front appuyé contre la surface lisse. Il resta là, immobile, écoutant le bruit étouffé des sanglots qu’elle tentait de retenir de l’autre côté. Chaque pleur était un poignard dans son cœur. Mais il préférait qu'elle pleure de colère aujourd'hui plutôt que d'agonie demain. Il ouvrit le robinet d'eau froide et s'en aspergea le visage, tentant de noyer le goût de ses lèvres qui brûlait encore les siennes. L'ombre du doute s'était installée dans la chambre, plus noire que la nuit la plus profonde. Il venait de sauver sa vie, pensa-t-il amèrement. En brisant son cœur. C’était le premier prix à payer. Et il savait, avec une certitude terrifiante, que ce n’était que le début de l’addition.

Le Premier Baiser

Le bruit de l’eau s’écoulant dans la vasque de porcelaine était un bruit blanc, une tentative dérisoire de masquer le chaos qui hurlait à l’intérieur de sa poitrine. Liam s’appuya des deux mains sur le rebord du lavabo, les jointures blanchies par la force de sa poigne. Son reflet dans le miroir piqué d’humidité lui renvoyait l’image d’un étranger : un homme aux traits durcis, aux yeux hantés par des futurs qu’il essayait désespérément d’avorter. De l’autre côté de la porte, les sanglots d’Elara s’étaient tus. Le silence qui suivit était pire. C’était un silence lourd, électrique, celui qui précède les séismes ou les fins de règne. Liam ferma les yeux, mais il la voyait encore. Il sentait encore l’onde de choc de sa présence. Il s’était persuadé que la protéger signifiait l’exclure, que la garder en vie demandait de la traiter comme une étrangère. Mais l’odeur de son parfum — ce mélange entêtant de bergamote et de pluie chaude — s’était infiltrée sous la porte, remplissant ses poumons jusqu’à l’étouffement. Soudain, un coup sec contre le bois. Pas un sanglot. Pas une supplication. Un coup de poing, franc et sonore. — Ouvre cette porte, Liam. Sa voix était basse, rauque, dépouillée de toute la fragilité qu’il venait de tenter d’utiliser contre elle. Liam ne bougea pas. Il retint son souffle, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. — Va t’habiller, Elara, répondit-il, sa propre voix sonnant comme du verre pilé. On part dans dix minutes. — Merde à la mission. Merde aux dix minutes. Ouvre cette porte ou je la défonce. Liam laissa échapper un rire nerveux, sans joie. Elle en était capable. Il redressa les épaules, passa une main tremblante dans ses cheveux mouillés et déverrouilla le loquet. Le déclic métallique résonna comme un coup de feu. Il ouvrit la porte. Elle était là, juste devant lui. Ses yeux étaient rougis, certes, mais ses pupilles étaient dilatées, noires de colère et d’un désir qu’elle ne cherchait plus à dissimuler. Elle n’avait pas bougé. Elle portait encore cette chemise trop grande pour elle, déboutonnée au col, révélant la nacre de sa peau qui semblait irradier dans la pénombre du couloir. — Tu crois vraiment que tu peux décider pour nous deux ? demanda-t-elle en faisant un pas dans son espace vital. Tu crois que ton martyre de pacotille va nous sauver ? Liam recula d’un pas, le dos contre le carrelage froid de la salle de bain. La proximité était une torture. Il sentait la chaleur qui émanait d’elle, une chaleur qui contrastait violemment avec l’eau glacée qui dégoulinait encore de son menton. — Je fais ce qui est nécessaire, Elara. Dans sept ans, si on échoue… — Dans sept ans, on sera peut-être déjà morts ! l’interrompit-elle en le saisissant par le revers de sa veste. On est peut-être déjà des fantômes, Liam. Mais là, tout de suite, je respire. Et toi aussi, même si tu essaies de l’oublier. Elle se hissa sur la pointe des pieds, son visage à quelques centimètres du sien. L’air entre eux était devenu irrespirable, chargé d’une tension statique qui faisait dresser les poils sur ses bras. Liam baissa les yeux sur ses lèvres, et ce fut sa perte. C’était une erreur tactique, un effondrement des défenses. — Elara, recule… murmura-t-il, mais c’était une supplication, pas un ordre. — Pourquoi ? Tu as peur que je sente à quel point tu mens ? Tu as peur que si je te touche, ton beau plan de protection tombe en miettes ? Elle posa sa main sur son torse, juste au-dessus de son cœur. Il cognait si fort qu’elle dut le sentir sous la paume. Un court-circuit se produisit dans le cerveau de Liam. Sept ans. Sept ans de calculs, de sacrifices, de nuits blanches à anticiper le moindre mouvement de l’ennemi. Tout cela sembla soudainement dérisoire face à la réalité brute de cette femme devant lui. L’euphorie, c’est ça : le moment où la peur de la chute est remplacée par l’ivresse du saut. Il ne réfléchit plus. Il ne vit plus le futur, il ne vit plus les cadavres qu’il craignait de semer sur son chemin. Il ne vit que l’éclat de défi dans les yeux d’Elara. Il abattit ses mains sur sa taille et la souleva pour la plaquer contre le mur de la salle de bain dans un mouvement d’une brutalité désespérée. Elle laissa échapper un petit cri de surprise qui se perdit instantanément dans sa bouche. Le baiser ne fut pas doux. Ce n'était pas une caresse cinématographique. C'était une collision. Une déflagration. C’était le goût du sel de ses larmes, le froid de l’eau sur sa peau, et cette chaleur volcanique qui les consumait tous les deux. Liam l’embrassa avec la fureur d’un condamné, ses mains s’emmêlant dans ses cheveux, la tirant contre lui comme s’il cherchait à la faire disparaître sous sa peau. Elara répondit avec la même urgence, ses ongles griffant ses épaules, ses jambes s’enroulant autour de ses hanches pour supprimer le moindre millimètre de vide entre eux. À cet instant, le monde extérieur cessa d’exister. La mission, les enjeux géopolitiques, les sept années de sursis, les ombres qui les traquaient… Tout fut balayé par une vague d’adrénaline pure. C’était une révolte. Leur propre révolution contre le destin. Liam rompit le contact un quart de seconde, le front contre le sien, leurs souffles se mélangeant dans un rythme saccadé. — On va le regretter, haleta-t-il, ses mains tremblant contre son visage. On va brûler pour ça. Elara ancra ses doigts dans sa nuque, le forçant à la regarder dans les yeux. Elle souriait, un sourire sauvage, magnifique, celui d’une femme qui vient de reprendre le pouvoir sur sa propre vie. — Alors laisse-nous brûler, Liam. Au moins, on aura eu chaud une fois avant la fin. Elle le ramena à elle. Ce deuxième baiser fut plus profond, plus exploratoire. Il y avait une urgence sensorielle totale : le contact de sa langue contre la sienne, le froissement du tissu, le bruit de leurs respirations erratiques qui résonnait contre les carreaux mouillés. Liam sentait chaque cellule de son corps s’éveiller, une sensation d’euphorie presque insupportable qui lui donnait l’impression d’être invincible. C’était illogique. C’était dangereux. C’était la pire décision de sa vie. Et pourtant, il n’avait jamais été aussi lucide. En choisissant l’instant, il brisait la chaîne de la fatalité. Ils n’étaient plus les pions d’une prophétie ou d’un plan de sauvetage. Ils étaient deux amants dans une salle de bain miteuse, choisissant de s’aimer alors que le ciel menaçait de leur tomber sur la tête. Liam glissa ses mains sous la chemise d’Elara, effleurant la courbe de son dos, la douceur de ses hanches. Elle frissonna contre lui, un gémissement étouffé vibrant contre ses lèvres. L’odeur de bergamote était maintenant mêlée à celle du sexe et de la peau chauffée par l'adrénaline. — Je t’ai attendu pendant sept ans dans ma tête, murmura-t-il contre son cou, y déposant des baisers brûlants qui la faisaient cambrer. — Arrête de compter, Liam. Il n’y a plus de chiffres. Il n’y a que ça. Elle chercha la boucle de sa ceinture, ses doigts agiles et impatients. Il l’aida, les gestes maladroits mais dictés par un besoin viscéral, une faim que rien d’autre ne pourrait combler. Chaque centimètre de peau révélé était une victoire, chaque contact un blasphème contre le destin qu’il s’était imposé. Il la porta jusqu’au lit, sans jamais rompre le contact de leurs lèvres. Ils tombèrent sur les draps froissés, un enchevêtrement de membres et de désirs bruts. La lumière crue de la salle de bain projetait leurs ombres dansantes sur les murs, des silhouettes géantes qui semblaient se battre autant que s’étreindre. Dans cet abandon total, Liam sentit une barrière se briser en lui. La culpabilité était toujours là, tapis dans un coin de son esprit, mais elle était étouffée par le plaisir, par cette euphorie qui lui montait à la tête comme un poison délicieux. Si c’était le prix à payer pour la sauver, alors il paierait. Mais ce soir, il ne sauvait personne. Il vivait. Il plongea ses doigts dans les siens, les verrouillant sur l’oreiller, et la regarda. Vraiment. Sans le filtre de la mission. Sans la peur du lendemain. — On n'aura pas de retour en arrière, Elara. Tu le sais ? Elle passa une main sur sa joue, son regard d’une clarté absolue. — Je n'ai jamais aimé reculer, Liam. Avance. Et il avança. Dans le brasier, dans l’inconnu, dans le présent. Le futur pouvait bien attendre. Pour la première fois depuis sept ans, le compte à rebours s’était arrêté. Il n’y avait plus de mission. Il n’y avait que le mouvement de leurs corps, le goût de l’autre, et cette certitude électrique que, même si le monde s’effondrait à l’aube, ce moment valait toutes les éternités de solitude. L'addition serait salée, il le savait. Mais alors qu'il se perdait en elle, Liam se dit que pour une telle ivresse, il donnerait volontiers sa vie. Et peut-être même son âme.

Les Premières Fêlures

Le réveil fut une trahison. Le soleil filtrait à travers les rideaux de lin, projetant des lances de lumière dorée sur les draps froissés. Pendant quelques secondes, Liam crut au miracle. L’odeur de la peau d’Elara, ce mélange de vanille amère et de sommeil, était la seule constante de son univers. Elle était là, lovée contre lui, un bras jeté en travers de son torse comme pour l’ancrer dans la réalité. Le silence de l’appartement était profond, presque religieux. Il aurait dû savoir que le silence, quand on joue avec le temps, n’est jamais la paix. C’est une apnée. Liam resta immobile, le regard fixé sur le plafond. Il savourait la brûlure légère des griffures dans son dos, preuve tangible qu’hier n’était pas un rêve. Il avait franchi la ligne. Il avait cessé d’être un observateur pour redevenir un homme. Il tourna la tête pour la regarder. Elara dormait encore, ses longs cils dessinant des ombres délicates sur ses pommettes. Il tendit la main, effleurant du bout des doigts la courbe de son épaule. La peau était chaude, vibrante. Il descendit le long de son bras jusqu’à son poignet, cherchant le pouls, ce métronome biologique qui le rassurait plus que n’importe quel cadran. C’est là que la première fêlure apparut. Sous ses doigts, le rythme cardiaque d’Elara fit un bond. Un battement, un vide béant de trois secondes, puis une salve frénétique, comme un tambour de guerre en accéléré. Liam fronça les sourcils, son propre sang se glaçant instantanément. Il ne bougea pas, retenant son souffle. Le pouls redevint normal. Puis, il s'arrêta. Pendant dix secondes, Liam ne sentit absolument rien. Il pressa plus fort, le cœur au bord des lèvres. Juste au moment où il allait hurler son nom, la pulsation revint, calme, lente, comme si de rien n’était. — Liam ? murmura-t-elle sans ouvrir les yeux. Tu m’écrases le bras. Sa voix était rauque, délicieusement matinale. Il relâcha sa prise, les doigts tremblants. — Désolé, souffla-t-il. Je... je vérifiais que tu n’étais pas un mirage. Elle entrouvrit un œil, un sourire malicieux étirant ses lèvres. — Les mirages n’ont pas aussi faim que moi. Va faire du café, l’astronaute. Et évite de casser le décor en chemin. Liam sourit par réflexe, mais l’angoisse venait de planter ses crocs dans sa nuque. Il se leva, enfila un pantalon et se dirigea vers la cuisine. Chaque pas lui semblait lourd, comme s’il marchait dans de la mélasse. Dans la cuisine, l'odeur du marc de café commença à saturer l'air. C’était une odeur de sécurité, d’habitude. Il appuya sur le bouton de la machine. Le ronronnement de l’appareil le rassura un instant. Il observa la première goutte tomber dans la tasse de porcelaine. Puis, le monde hoqueta. La goutte resta suspendue dans les airs, une perle noire parfaitement sphérique, défiant la gravité à quelques centimètres du fond de la tasse. Liam s'immobilisa, la main encore sur le bouton. Il ne respirait plus. Le bruit de la machine s’était transformé en un bourdonnement basse fréquence qui faisait vibrer ses dents. Il cligna des yeux. La goutte tomba. Le café coula normalement. Mais la tasse était déjà pleine, fumante, alors qu’il venait à peine de lancer le cycle. Liam recula d’un pas, heurtant le plan de travail. Ses yeux balayèrent la pièce. Tout semblait normal. Et pourtant, la lumière n’était plus la même. Elle avait cette teinte stroboscopique, imperceptible pour un œil non averti, mais insupportable pour lui qui connaissait les rouages de la chronologie. — Liam ? Ça va ? Elara était sur le seuil de la porte, enveloppée dans une de ses chemises trop grandes. Elle fronçait les sourcils, observant sa pâleur. — Le café est prêt, dit-il d'une voix qui sonnait étrangère à ses propres oreilles. Déjà. Elle s’approcha, ses pieds nus glissant sur le parquet. Elle tendit la main vers la tasse, mais s'arrêta net. Elle fixa le liquide noir, puis leva les yeux vers Liam. — On est quel jour, Liam ? demanda-t-elle brusquement. Le ton n’était plus à la coquetterie. Ses yeux d’un bleu acier le transperçaient. — On est mardi. Pourquoi ? Elle désigna la fenêtre. Liam tourna la tête. Le cerisier du Japon qui trônait dans la cour intérieure, et qui était en pleine floraison la veille, était maintenant totalement nu. Les branches étaient sèches, noires, comme si l'hiver avait frappé en une seule seconde. Des feuilles mortes jonchaient le sol en un tapis de décomposition prématurée. — Hier, il y avait des fleurs, murmura Elara. Je les ai senties. J’en ai même ramassé une pour la mettre dans mes cheveux. Elle se dirigea vers la table de l'entrée et ramassa une petite fleur rose fanée, réduite à l'état de poussière grise entre ses doigts. La tension dans la pièce devint physique, une pression atmosphérique qui leur écrasait les tympans. Liam s'approcha d'elle et lui prit les mains. Elles étaient glacées. — C’est l’addition, Elara, dit-il avec une amertume qui lui brûlait la gorge. Le temps réclame ses intérêts. On a forcé la serrure hier soir, maintenant la porte ne ferme plus très bien. Elle eut un rire nerveux, un son piquant qui n’avait rien de joyeux. — C’est donc ça ? Des fleurs qui crèvent et du café trop rapide ? On s’en sort bien, non ? — Ce n’est que le début. Les fêlures vont s’élargir. Il voulait la rassurer, mais le mensonge s'étouffait dans sa poitrine. Il savait ce qui arrivait aux "anomalies". Il avait vu des chronologies entières s'effilocher comme de la vieille soie. Ils passèrent le reste de la matinée dans une vigilance de chaque instant. Ce qui aurait dû être une gueule de bois amoureuse se transforma en une patrouille silencieuse. Ils ne se quittaient pas du regard, comme si cligner des yeux risquait de faire disparaître l'autre. Liam essaya d'allumer la télévision pour briser le silence. L’écran resta noir, mais le son sortit, distordu. Une voix de présentateur annonçait les nouvelles d’un futur qu’il ne connaissait pas encore : une élection qui n’aurait lieu que dans trois ans, un krach boursier daté de 2029. Il éteignit l’appareil d'un geste sec. — Ne touche à rien, dit-il, la voix serrée. Ne bougeons pas d’ici. — Liam, on ne peut pas rester en apnée éternellement, répondit-elle en s’asseyant sur le canapé, les jambes repliées sous elle. Regarde-moi. Il s’exécuta. Elle semblait solide. Pourtant, par intermittence, le contour de son épaule devenait flou, comme si elle était dessinée au fusain et qu’une main maladroite venait d’étaler le trait. — Est-ce que tu regrettes ? demanda-t-elle. La question était une lame. Liam s’assit à côté d’elle, effleurant sa joue. Sa main passa *à travers* son visage pendant une fraction de seconde, une sensation de froid absolu, avant de retrouver la résistance de la chair. Il ne cilla pas. Il ne voulait pas lui faire peur, même si son propre cœur battait la chamade. — Jamais, dit-il. Mais je n’avais pas prévu que le monde deviendrait une pellicule qui saute. — On va faire quoi ? — On va rester ensemble. On va surveiller les signes. Si le temps se tord, on se tordra avec lui. Mais je ne te laisserai pas te dissoudre, Elara. Sept ans. C’est ce que je t’ai promis. On en a encore six et demi. Elle esquissa un sourire triste. — À cette allure, tes six ans vont durer un après-midi. Ou une éternité. Le déjeuner fut une épreuve sensorielle. Le goût des aliments changeait entre chaque bouchée. Le poulet avait le goût de la cendre, puis celui d'une orange amère. Le vin semblait pétiller comme de l'acide. Ils mangèrent en silence, écoutant les craquements de l'appartement. Ce n'étaient pas les bruits habituels d'une vieille bâtisse qui travaille. C’étaient des déchirures, des bruits de papier que l'on froisse, provenant des coins de la pièce. Vers quinze heures, le grand miroir de l’entrée explosa. Sans raison. Sans impact. Il se fendit simplement en une toile d’araignée complexe de lignes argentées. Liam se précipita, mais Elara le retint par le bras. — Ne t'approche pas. Regarde. Dans les reflets brisés, ce n’était pas leur salon qu’ils voyaient. Dans un éclat, Liam se vit vieux, les cheveux gris, pleurant devant une fenêtre. Dans un autre, Elara marchait sous une pluie battante, une valise à la main, dans une rue qu’il ne reconnaissait pas. Dans un troisième, la pièce était vide, couverte de poussière, comme abandonnée depuis des décennies. Leurs reflets actuels n’existaient plus. Ils étaient une mosaïque de futurs possibles et de passés réécrits. Liam sentit une vague de nausée l’envahir. La distorsion n'était plus extérieure, elle s'insinuait dans leur propre perception. L’angoisse, sourde et lourde, se mua en une paranoïa électrique. Il attrapa Elara et la tira contre lui. — Ne regarde pas le miroir. Regarde-moi. Juste moi. Elle ancra ses mains dans son t-shirt, ses phalanges blanches. — Liam, j’ai l’impression que si je lâche, je vais tomber dans une de ces images. — Je te tiens. Je te tiens. Ils restèrent ainsi, proies immobiles dans un monde qui partait en lambeaux. Le tic-tac de la pendule murale s’était arrêté, mais les aiguilles tournaient à une vitesse folle, créant un cercle flou sur le cadran. Le soir tomba brusquement, sans crépuscule. La lumière s’éteignit comme si on avait coupé un interrupteur universel. Dans le noir, Liam sentait la chaleur d’Elara, mais il craignait d’allumer la lumière. Il craignait de voir ce que l’obscurité cachait, ou pire, de voir ce qu’elle avait emporté. — On a voulu vivre le présent, chuchota Elara dans le noir. Mais le présent n’existe plus, Liam. On l’a cassé. Liam ne répondit pas. Il resserra sa prise, sentant les battements de son propre cœur heurter le dos de la jeune femme. Il comprit alors que la mission n’était plus de la sauver d’un accident ou d’une maladie. Il devait la sauver de la réalité elle-même. L'ivresse de la veille était loin. L'addition n'était pas seulement salée, elle était dévastatrice. Il avait troqué la sécurité d'une vie linéaire contre l'enfer d'un instant perpétuel et instable. — On n'ira pas dormir, dit-il. — Non, acquiesça-t-elle. On va attendre que le soleil revienne. S'il revient. Ils s’assirent dos à dos, au milieu du salon, entourés par les éclats du miroir brisé qui brillaient faiblement comme des étoiles déchues. La vigilance était devenue leur nouvelle intimité. Chaque souffle était un combat, chaque seconde un miracle volé à une entropie galopante. Dehors, dans la rue, Liam entendit un cri. Un cri qui se répéta en boucle, dix, vingt fois, de plus en plus aigu, avant de s'effacer dans un silence de fin du monde. Les premières fêlures n'étaient pas seulement dans les miroirs ou les fleurs. Elles étaient en eux. Et Liam sut, avec une certitude terrifiante, que pour réparer le temps, il faudrait bientôt offrir bien plus que son âme. Il faudrait peut-être offrir leur fin.

Le Pacte du Désespoir

# CHAPITRE : Le Pacte du Désespoir Le silence qui suivit le cri fut pire que le cri lui-même. C’était un silence granuleux, chargé de poussière et d’ozone, comme si l’air avait été passé à la déchiqueteuse. Liam sentait la colonne vertébrale de Maddy contre la sienne. À travers leurs chemises fines, il percevait chaque tressaillement de ses muscles, chaque battement de son cœur qui tambourinait une mesure irrégulière, affolée. Autour d’eux, le salon n’était plus qu’un cadavre de confort bourgeois. Les éclats du miroir au sol ne reflétaient pas seulement le plafond ; ils montraient des fragments de moments qui n’auraient pas dû être là. Dans un morceau de verre, Liam vit un reflet de lui-même enfant ; dans un autre, une version de Maddy aux cheveux gris, pleurant devant une fenêtre qu’ils n’avaient jamais possédée. L’entropie n’était pas une théorie. C’était une moisissure qui rongeait la réalité. — Tu sens ça ? chuchota Maddy. Sa voix était rauque, brisée par la fatigue. Elle sentait la sueur froide et ce parfum à la bergamote qu’elle portait toujours, une odeur d’agrumes qui semblait désormais tragiquement décalée au milieu de l’odeur de brûlé qui émanait des prises électriques. — L’odeur de fin du monde ? Ouais, j’ai le nez en plein dedans, répondit Liam. Il essaya de bouger sa jambe, mais une crampe le foudroya. Il ne savait pas depuis combien d’heures ils étaient là, ancrés l’un à l’autre comme deux naufragés sur un radeau de parquet flottant. — Non, pas l’odeur. La vibration. Comme si le sol hésitait à rester solide. Liam ferma les yeux. Elle avait raison. Sous ses paumes posées à plat sur le sol, il sentait un bourdonnement sourd, une fréquence basse qui lui faisait grincer les dents. Le temps ne s’écoulait plus ; il se convulsait. — On ne peut pas rester ici à attendre que les murs décident de devenir de la fumée, dit-il, sa voix regagnant une fermeté nouvelle. Maddy, regarde-moi. Il se tourna, brisant leur contact dorsal. Le mouvement fit crisser les débris de verre sous ses genoux. Maddy pivota à son tour. Ses yeux, d’un vert habituellement éclatant, étaient cernés de gris, ses pupilles dilatées par l’adrénaline et l’épuisement. Il prit son visage entre ses mains. Sa peau était brûlante. — On a sept ans, Maddy. C’est ce que j’ai négocié. Sept ans pour te sauver, pour *nous* sauver. Mais si on reste assis dans ces décombres, on n’aura pas sept minutes. Elle laissa échapper un rire nerveux, un son sec qui ressemblait à un sanglot étouffé. — Sept ans… Liam, regarde autour de toi. Le monde est en train de faire une crise d’épilepsie. Ton contrat, c’est de la merde. On s’est fait arnaquer. — Alors on va tricher en retour, répliqua-t-il, les dents serrées. Il plongea son regard dans le sien, cherchant l’étincelle, la femme cynique et brillante qui l’avait séduit dans un bar miteux de Berlin, celle qui disait que les règles n’étaient que des suggestions pour les gens sans imagination. — Écoute-moi. Je ne sais pas comment on va réparer cette horloge cassée. Je ne sais pas quel prix on va encore devoir payer. Mais je sais une chose : je ne te lâcherai pas. Ni dans cette version de la réalité, ni dans la suivante. On va sortir d'ici, on va trouver la source de cette distorsion, et on va lui arracher les entrailles s'il le faut. Maddy fixa les mains de Liam. Ses doigts étaient tachés de sang séché, de petites coupures causées par les éclats du miroir. Elle les saisit, serrant si fort que ses articulations blanchirent. — Tu es sûr de ce que tu dis ? Parce que si on franchit cette porte, il n’y aura plus de retour à la "vie linéaire". On devient des anomalies. Des bugs dans le système. On sera traqués par le temps lui-même. — Je préfère être un bug vivant qu’une archive morte, trancha Liam. Un nouveau craquement déchira l’air, venant de la cuisine. Le bruit d’une assiette qui se brise, mais répété en écho, comme si le même objet tombait à l’infini dans une boucle temporelle de quelques millisecondes. Le son devint un bourdonnement insupportable. Maddy se rapprocha de lui, leur fronts se touchant. Il pouvait sentir la chaleur de son souffle. C’était la seule chose réelle dans ce décor de théâtre qui s’effondrait. — Alors on se jure quoi ? demanda-t-elle, ses yeux cherchant les siens avec une intensité sauvage. Pas de "jusqu’à ce que la mort nous sépare", Liam. La mort n’est plus une limite, c’est une variable. — On se jure la loyauté absolue, dit Liam d’une voix sourde. Quoi qu’il arrive. Si je te perds dans un pli du temps, je te chercherai. Si tu oublies qui je suis, je te le rappellerai chaque jour. Si je dois brûler le reste de mes jours pour te donner une heure de soleil, je le ferai. Rien n'est plus important que toi. Pas même le monde. Le regard de Maddy changea. Le désespoir laissa place à une résolution froide, tranchante comme le verre qui jonchait le sol. Elle pencha la tête et mordit légèrement sa lèvre inférieure avant de parler. — D’accord. Mais si on fait ça, Liam… si on joue le tout pour le tout… promets-moi que si on n’y arrive pas, si on devient des monstres ou des fantômes, tu ne me laisseras pas errer seule. On finit ensemble. Même si c’est dans le néant. — Je te le promets. Elle lâcha ses mains pour glisser ses bras autour de son cou, l’attirant contre elle. Le baiser qui suivit n’avait rien de romantique. C’était un baiser de guerre. Il avait le goût du fer, du sel et de l’urgence. C’était leur signature au bas d’un pacte que l’univers n’avait pas prévu. À cet instant, Liam sentit une étrange poussée d’énergie. Ce n’était plus de la peur, c’était une fureur glacée. Le lien qui les unissait s’était densifié, devenant une corde de piano tendue à rompre, vibrante, capable de couper n'importe quoi. Il se recula d’un pouce, ses mains glissant sur les hanches de Maddy. — On a besoin de matériel. Tout ce qui est stable. Les montres mécaniques, pas de numérique. De l'eau, de la bouffe, et ce flingue que tu caches dans la boîte à biscuits. Maddy esquissa un sourire en coin, le premier depuis le début du cauchemar. — Tu savais pour le flingue ? — Je sais tout, Maddy. C’est pour ça que j’ai vendu mon âme pour sept ans de plus avec toi. Parce que je savais que tu serais la seule capable de m’aider à la récupérer. Elle se leva d’un bond, malgré ses membres engourdis. La détermination était désormais une aura visible autour d’elle. Elle tendit la main à Liam pour l’aider à se relever. — On va où ? demanda-t-elle alors qu’une fissure rampait lentement sur le mur derrière elle, comme une veine noire s’ouvrant dans le plâtre. Liam se mit debout, ignorant la douleur dans ses genoux. Il regarda vers la fenêtre. Dehors, la rue était plongée dans une pénombre anormale, striée de lueurs violacées. — On va voir le "Vieux". Celui qui m’a parlé de l’échange. S’il m’a menti sur les conditions, je vais lui apprendre que le temps peut être très long quand on se fait arracher les dents une par une. Maddy attrapa une veste en cuir sur le dossier d’une chaise et la lui lança. — J’aime quand tu parles comme un héros de film noir, Liam. Ça cache presque le fait qu’on est complètement foutus. — On n'est pas foutus, Maddy. On est en retard. Il saisit son sac, y fourra le strict nécessaire, ses mouvements devenant précis, presque mécaniques. La tension dans la pièce avait changé de nature. Elle n’était plus une pression qui les écrasait, mais une tension de ressort, prête à être libérée. Ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Avant de sortir, Liam s’arrêta et jeta un dernier regard au salon. Dans un éclat de miroir près de la plinthe, il vit une image furtive : lui et Maddy, marchant dans un champ de fleurs blanches, sous un soleil pur. L’image vacilla et fut remplacée par une traînée de cendre. Il serra la main de Maddy dans la sienne. Leurs paumes étaient moites, leurs doigts entrelacés si étroitement qu’ils ne formaient plus qu’un seul bloc de chair et de volonté. — Prête ? Maddy vérifia le chargeur du pistolet qu’elle venait de récupérer, un cliquetis métallique rassurant dans ce monde de sons déformés. Elle releva les yeux vers lui, un éclat de défi brillant dans son regard. — Sept ans, Liam. On va faire de ces sept ans un putain de siècle. Ils ouvrirent la porte. Dehors, l’air les frappa comme une gifle physique, chargé d’une électricité statique qui fit se dresser les poils de leurs bras. La rue semblait s'étirer à l'infini, les lampadaires oscillant entre la lumière et l'obscurité totale. Ils ne firent pas un pas en arrière. Le pacte était scellé. Le désespoir était devenu leur moteur, et la loyauté, leur seule boussole dans un monde qui avait perdu le nord. Liam ferma la porte derrière eux. Le verrou cliqueta avec une finalité absolue. Le compte à rebours avait commencé, mais pour la première fois, il n’avait plus l’impression de fuir. Il partait en chasse.

Le Grand Conflit

# CHAPITRE : LE GRAND CONFLIT L’air avait le goût de la limaille de fer et de l’ozone. À chaque inspiration, Liam sentait ses poumons s’irriter, une brûlure familière qui lui rappelait qu’ici, dans cette zone de distorsion entre ce qui était et ce qui ne devait plus être, le temps ne s’écoulait pas : il rongeait. Ils progressaient dans une rue qui semblait avoir été digérée par un cauchemar urbain. Le bitume se soulevait en vagues pétrifiées, et les façades des immeubles coulaient comme de la cire perdue. Maddy marchait un pas derrière lui, son souffle court rythmant le cliquetis du métal contre sa hanche. L’odeur de son parfum — un mélange de vanille bon marché et de poudre à canon — était la seule chose qui rattachait encore Liam à la réalité. Il s’arrêta net devant un carrefour où la lumière semblait stagner dans une flaque de néon violet. — On est au point de rupture, lâcha-t-il sans se retourner. On n’a plus que dix minutes avant que la boucle ne se réinitialise. Maddy s’approcha, ses bottes crissant sur le verre brisé. Elle scruta l’horizon déformé. — Alors on fait quoi ? On pose la charge et on court ? Liam ne répondit pas tout de suite. Il fixait le centre de l'anomalie, une spirale de vide qui aspirait les sons environnants. Il sentait la peur de Maddy, une vibration électrique qui lui parcourait l’échine. Mais il sentait aussi sa propre certitude, froide et tranchante comme un scalpel. — Il n’y aura pas de course, Maddy. Elle se figea. Le silence qui suivit fut plus violent qu’une explosion. — Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle, sa voix tombant d’une octave. Liam se tourna enfin vers elle. Sous la lumière crue et vacillante, ses traits semblaient sculptés dans la fatigue. Il voyait chaque pore de sa peau, la petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche, le battement frénétique de sa carotide. — Le calcul est faux. Je le sais depuis qu’on a quitté la planque. L’instabilité de la boucle est trop forte. Si on veut que l’un de nous sorte d’ici, l’autre doit rester pour stabiliser le noyau manuellement. Pendant la détonation. Maddy recula d'un pas, comme s'il venait de la frapper au plexus. Ses yeux s'écarquillèrent, une lueur de fureur remplaçant instantanément l'incompréhension. — T’as craqué, Liam ? C’est ça ton plan de génie après sept ans à ramper dans la boue ? Jouer les martyrs de série B ? — C’est la seule façon ! rugit-il, faisant sursauter les ombres autour d’eux. Tu crois que ça m'amuse ? Tu crois que j'ai envie de finir en poussière d'étoiles dans ce trou à rats ? Mais si on ne le fait pas, on repart pour sept ans. Sept ans de deuil, de sang et de recommencements. Je ne te laisserai pas revivre ça. — Et tu crois que je vais faire quoi, moi, dehors ? cria-t-elle en s’avançant vers lui, le pointant du doigt. Tu crois que je vais aller m’acheter une villa et boire des cocktails en pensant à toi ? Tu m’as vue, Liam ? Regarde-moi ! Je n’existe que parce qu’on se bat ensemble. Si tu restes, je reste. — Ne fais pas ton héroïne, c'est pathétique ! cracha Liam, la colère servant de bouclier à son cœur qui se brisait. T’as toujours été la plus rationnelle de nous deux. Fais le calcul, bordel ! Un survivant, c’est mieux que deux cadavres oubliés par l’histoire. Maddy l’empoigna par le revers de sa veste tactique, le secouant avec une force insoupçonnée. L’odeur de la sueur et de la peur se mélangeait à l’ozone. Ils étaient si proches que Liam pouvait voir les larmes perler au bord de ses cils, refusant de tomber. — Ne me parle pas de rationalité quand tu essaies de m’abandonner ! Tu n’as pas le droit de décider pour moi. Tu n’as pas le droit de me laisser avec ce vide-là. Sept ans, Liam ! Sept ans que je porte ton poids, que je panse tes plaies, que je compte tes respirations la nuit pour être sûre que t’es encore là. Et tu veux que je sorte d’ici… seule ? — C’est pour ça que je le fais ! Parce que je t’aime assez pour te laisser partir ! — Mensonge ! hurla-t-elle. Tu fais ça parce que t’es un lâche ! T’as peur de vivre après ça. T’as peur de voir ce qu’on est devenus sans la guerre, sans la boucle. Tu préfères crever en héros que d'apprendre à être un homme normal à mes côtés ! Les mots de Maddy le frappèrent plus fort que n'importe quel projectile. C'était la vérité brute, déshabillée de tout artifice. La peur de l'après. La peur du silence qui suivrait le chaos. Liam sentit ses mains trembler. Il saisit les poignets de Maddy, non pas pour la repousser, mais pour s'ancrer à elle. Leurs os semblaient vouloir se briser sous la pression. — Tu crois que c'est facile ? siffla-t-il entre ses dents serrées. Chaque seconde passée loin de toi est une agonie. Mais je préfère savoir que tu respires quelque part, même si c’est sans moi, plutôt que de te voir t’effacer ici. Ce monde est un cancer, Maddy. Je ne te laisserai pas mourir avec lui. — Alors on meurt ensemble ! répliqua-t-elle, sa voix se brisant enfin. On saute dans le vide main dans la main, comme on l’a fait pour tout le reste. Pas de sacrifice. Pas de geste noble. Juste nous. — Je ne peux pas, murmura-t-il, son front s'appuyant contre le sien. Je ne peux pas te regarder disparaître. La tension entre eux était presque palpable, une corde raide prête à rompre. Autour d'eux, les bâtiments commençaient à vibrer, un bourdonnement basse fréquence qui annonçait l'imminence de la fin. Le ciel vira au rouge sang, zébré d'éclairs noirs. Maddy desserra sa prise, ses mains glissant sur la poitrine de Liam pour finir par entourer son cou. Elle le tira à elle, l'embrassant avec une violence désespérée. C'était un baiser qui goûtait le sel, le fer et la fin du monde. Une lutte de langues et de dents, une tentative désespérée de fusionner leurs âmes avant que le destin ne les sépare. Quand elle se recula, ses yeux brûlaient d'une lueur sombre, presque sauvage. — Si tu restes là-dedans, Liam, je te jure que je passerai le reste de ma vie à chercher un moyen de revenir. Je ne reconstruirai rien. Je ne serai pas heureuse. Je serai un fantôme qui hante ton souvenir jusqu’à ce que je finisse par te rejoindre dans le néant. Est-ce que c’est ça que tu veux ? Une vie de deuil pour celle que tu prétends sauver ? Liam resta sans voix. Il l'observait, cette femme qu'il avait vue grandir dans l'horreur, cette guerrière magnifique et brisée. Il vit la détermination dans la courbe de sa mâchoire, la même qui l'avait fait tenir pendant sept ans. Elle n'était pas en train de négocier. Elle énonçait une sentence. — On a toujours trouvé une troisième voie, Liam, reprit-elle plus doucement, sa main caressant sa joue mal rasée. Le cycle veut nous diviser. C'est sa seule arme contre nous. Si on se sépare, il gagne. Liam ferma les yeux, savourant la chaleur de sa paume contre sa peau. Le bourdonnement s'intensifiait, les vibrations faisaient désormais trembler le sol sous leurs pieds. Le temps des disputes était révolu. Il ne restait que le choix. — On va avoir besoin de beaucoup d'explosifs, finit-il par dire, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque. Maddy esquissa un sourire triste, une ombre de la femme qu’elle avait été avant que tout ne bascule. Elle sortit un détonateur de sa poche et le fit tourner entre ses doigts avec une désinvolture feinte. — On en a assez pour raser cette ville et quelques dimensions adjacentes. Liam la regarda, une admiration profonde mêlée à une terreur sourde. Ils n'avaient pas résolu le problème du sacrifice ; ils l'avaient juste repoussé, choisissant de parier leurs deux vies sur une chance infime plutôt que d'en sauver une à coup sûr. C'était stupide. C'était suicidaire. C'était eux. — Sept ans pour en arriver là, dit-il en rechargeant son arme d'un geste sec. — Sept ans pour réaliser que je ne te laisserai pas avoir le dernier mot, corrigea-t-elle en se remettant en marche, épaule contre épaule avec lui. Ils avancèrent vers le centre de la spirale, là où la réalité se déchirait. La colère était retombée, laissant place à une lucidité froide. Ils ne se battaient plus contre l'autre, mais contre l'inéluctable. La peur était toujours là, nichée au creux de leur ventre, mais elle ne les paralysait plus. Elle était devenue leur carburant. Liam sentit la main de Maddy frôler la sienne dans l'obscurité grandissante. Il l'attrapa et entrelaça leurs doigts, écrasant sa chair contre la sienne. Un dernier ancrage avant le saut. — Si on s'en sort… commença-t-il. — Ne le dis pas, coupa-t-elle. On se le dira quand on pourra voir le soleil. Le vrai. Le sol se déroba sous eux alors qu'ils franchissaient le périmètre de sécurité. Le cri du monde qui s'effondrait couvrit leurs propres souffles. Dans ce tumulte de chaos et de lumière blanche, Liam ne lâcha pas sa main. Il aurait pu perdre son nom, ses souvenirs, ou même sa peau, mais il ne lâcherait pas cette main. Le grand conflit n'était pas entre eux et la boucle. Il était entre leur désir de survivre et leur refus de vivre l'un sans l'autre. Et dans cet instant de bascule absolue, Liam comprit enfin que le seul sacrifice que le cycle exigeait vraiment, c'était leur espoir. Alors, il s'y accrocha plus fort que jamais. Le compte à rebours afficha zéro. L'obscurité les engloutit, mais pour la première fois en sept ans, elle ne semblait plus si froide.

Le Silence et l'Absence

L’obscurité n’était pas noire. Elle était un gris sale, une substance visqueuse qui s’insinuait dans les poumons et étouffait les battements de cœur. Puis, le vide. Liam ne ressentit pas la chute. Il ressentit l’arrachement. La main qu’il serrait — cette ancre, cette certitude de chair et de sang — fut balayée comme une illusion. Ce n'était pas une libération, c'était une amputation. Un instant, ses doigts crispaient encore le souvenir de sa paume, la chaleur de son pouls contre le sien. L'instant d'après, il n'y avait plus que de l'azote liquide et du silence. Un silence si dense qu’il bourdonnait dans ses oreilles comme un cri de sifflet. — Maya ? Sa voix ne produisit aucun son. Elle resta coincée dans sa gorge, étouffée par cette non-matière qui l'entourait. Liam essaya de bouger, mais ses membres semblaient peser une tonne ou ne plus exister du tout. Il était une conscience flottante dans un océan de néant. C’était donc ça, l’intervalle. Le prix à payer pour avoir voulu briser le cycle. *Respire.* Mais comment respirer quand l'air a le goût de l'absence ? Chaque cellule de son corps réclamait sa présence. Ce n’était plus seulement de l’amour, c’était une dépendance biologique. Sept ans à la chercher, à la voir mourir, à la sauver pour la reperdre. Elle était devenue son oxygène, son nord, sa seule putain de raison de ne pas laisser l’univers s’effondrer. Il ferma les yeux — ou crut les fermer. *Flash.* *L’odeur de son cou après une nuit de veille. Un mélange de pluie, de café froid et de ce parfum de vanille bon marché qu’elle détestait mais qu’elle portait pour lui. Le grain de sa peau sous ses doigts, la petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche.* Tout cela n’était plus là. Il n’y avait que ce vide. Le silence et l’absence. Liam sentit la panique monter, une marée noire qui menaçait de submerger sa raison. S’il la perdait ici, dans cette zone grise entre deux époques, il n’y aurait pas de retour. Pas de nouvelle boucle. Juste une éternité à dériver seul. — Maya ! hurla-t-il dans son esprit. Réponds-moi ! Soudain, une vibration. Infime. Comme le frisson d’une corde de guitare à l’autre bout d’une pièce immense. Il se projeta vers elle de toute sa volonté. Le décor commença à se fissurer. Le gris se zébra de lignes blanches, de données corrompues, de lambeaux de réalité. Il vit des fragments d’eux : Maya riant sous un abribus, Maya pointant une arme sur lui lors de leur première rencontre dans la boucle 42, Maya pleurant dans ses bras. Puis, une forme. Une silhouette floue à quelques mètres de lui. Elle semblait faite de fumée et d’étincelles. Il se débattit contre l’inertie du temps, griffant le vide pour l’atteindre. Ses doigts effleurèrent quelque chose. Un tissu. Une manche. L’espace d’une seconde, le monde reprit de la couleur. Ils étaient dans une version distordue de leur appartement. Les meubles flottaient, les murs saignaient de la lumière bleue. Maya était là, à genoux sur un sol qui n’existait pas vraiment. Elle avait l'air épuisée, ses cheveux collés à ses tempes par la sueur. — Liam… murmura-t-elle. Sa voix était un souffle brisé, mais c’était le plus beau son qu’il ait jamais entendu. — Je te tiens, dit-il en se jetant vers elle. Il l'attrapa par la taille, la ramenant contre lui avec une violence désespérée. Le choc de leurs corps fut électrique. La sensation de sa cage thoracique contre la sienne, le rythme erratique de son cœur… c’était la seule réalité qui importait. Il enfouit son visage dans son cou, inhalant son odeur pour s’ancrer. — T’as mis… trop de temps, souffla-t-elle contre son oreille. Son ton était piquant, une tentative maladroite de reprendre le contrôle sur la terreur. — Le trafic était l’enfer entre deux dimensions, répliqua-t-il, la voix rauque. Elle eut un rire étouffé qui ressemblait à un sanglot. Elle se recula juste assez pour plonger ses yeux dans les siens. Ses pupilles étaient dilatées, reflétant le chaos chromatique qui les entourait. — On est où ? demanda-t-elle. — Nulle part. Ou partout. Le temps essaie de nous digérer. — Super programme. T’as pas une meilleure idée ? — Tenir bon. Jusqu’à ce que la porte s’ouvre. Elle fronça les sourcils, cette petite ride familière apparaissant entre ses yeux. — Et si elle ne s’ouvre pas ? Si on reste coincés dans ce… ce silence ? Liam resserra sa prise sur ses poignets. La tension entre eux était presque palpable, un fil d'acier tendu au-dessus de l'abîme. Il sentait la peur de Maya, mais il sentait aussi sa force, ce refus obstiné de s'éteindre. — Alors on fera du bruit, Maya. On foutra un bordel tel que l’univers n’aura pas d’autre choix que de nous recracher. Il approcha son visage du sien, si près qu’il pouvait sentir la chaleur de son souffle. — Tu te souviens de ce que je t’ai dit ? Dans la boucle 12 ? Quand on était coincés sur ce toit à Shanghai ? Elle esquissa un sourire amer. — "Si tu lâches, je te tue" ? — Exactement. Alors ne me force pas à être violent. Maya laissa échapper un long soupir, sa tête retombant contre son épaule. Pendant un instant, le vide sembla reculer. L'absence n'était plus une menace tant qu'ils étaient deux à la défier. Mais la réalité autour d'eux commença à trembler violemment. Les murs de l'appartement fictif s'évaporèrent, remplacés par une lumière aveuglante, une blancheur chirurgicale qui brûlait les yeux. La force centrifuge du temps recommença à les tirailler, essayant de les séparer à nouveau. — Liam ! cria-t-elle alors que ses doigts glissaient contre les siens. — Ne lâche pas ! — Ça fait mal ! C’est comme si on m’arrachait la peau ! Liam voyait le visage de Maya se décomposer, non pas de douleur, mais de distance. Elle s’éloignait, aspirée par un courant invisible. Le silence revenait, plus lourd, plus définitif. — Écoute ma voix ! hurla-t-il. Concentre-toi sur ma main ! C’est la seule chose qui existe ! Il n’y avait plus de dialogues piquants. Plus de façade. Juste deux âmes nues se débattant dans les engrenages d'une horloge brisée. Liam sentait ses propres souvenirs s'effilocher. Son nom, ses sept ans de souffrance, tout semblait se dissoudre dans cette lumière blanche. La seule chose qui restait, l'unique point fixe dans l'infini, c'était la pression de ses doigts sur les siens. — Je ne te laisserai pas, Maya. Pas cette fois. Pas dans sept ans. Jamais. Le vide rugit. Une vague de néant s'abattit sur eux, une pression colossale qui visait à briser leur lien. Liam sentit ses os craquer, son esprit vaciller. L'absence de Maya était une douleur plus vive que n'importe quelle blessure physique. C'était un trou noir dans sa poitrine. Puis, le silence changea de ton. Il ne bourdonnait plus. Il vibrait. Une détonation sourde. L’air revint d’un coup, froid et piquant, chargé d’une odeur de bitume mouillé et de fumée. Liam s'effondra sur une surface dure, les genoux percutant le sol avec une violence qui lui arracha un cri. Il ouvrit les yeux. Ses poumons brûlaient. Il était allongé sur un asphalte gris, sous un ciel d'un bleu délavé qu'il n'avait pas vu depuis une éternité. Le silence n'était plus celui du vide, mais celui d'une ville qui s'éveille. Un oiseau piailla quelque part. Une voiture passa au loin. Liam essaya de bouger, mais son corps était une masse de douleur. — Maya… ? Il tourna la tête, le cœur battant à tout rompre. À deux mètres de lui, une silhouette était étendue. Immobile. La panique, cette vieille amie, lui serra la gorge. Il rampa vers elle, ses doigts griffant le sol. Chaque centimètre était une torture. Quand il l'atteignit, il posa une main tremblante sur son épaule. — Maya, s'il te plaît… Il la retourna doucement. Elle était pâle, ses lèvres bleutées, ses yeux clos. Mais quand il posa ses doigts contre son cou, il sentit le battement. Faible. Irrégulier. Mais bien présent. Maya ouvrit les yeux. Elle cligna des paupières, désorientée par la lumière du soleil. Elle regarda Liam, puis ses propres mains, puis le ciel. — C’est… c’est le vrai ? demanda-t-elle d’une voix cassée. Liam leva les yeux vers l'astre brûlant qui perçait les nuages. La chaleur sur sa peau était presque insupportable après le froid de l'intervalle. — C’est le vrai, confirma-t-il. Elle laissa échapper un rire qui se changea en sanglot. Elle attrapa la main de Liam et la porta à son visage, pressant sa joue contre sa paume rugueuse. L'absence était finie. Le silence du vide avait été vaincu par le bruit de la vie. — On a réussi ? Liam la tira contre lui, la serrant avec une force qui aurait pu les briser tous les deux. Il ne regardait pas la ville, il ne regardait pas l'horizon. Il regardait la seule chose qui comptait dans ce nouveau monde. — On est là, murmura-t-il. C'est tout ce qui compte. Le temps avait cessé de boucler. Les sept ans de calvaire étaient derrière eux, comme une cicatrice qui ne ferait plus jamais mal. Dans ce moment de calme absolu, Liam comprit que le silence n'était plus leur ennemi. C'était la toile blanche sur laquelle ils allaient enfin pouvoir écrire leur propre histoire. Sans boucles. Sans fin. Juste eux.

Retrouvailles Éperdues

# CHAPITRE : Retrouvailles Éperdues L’air avait un goût de poussière et d’éternité. C’était une chaleur lourde, poisseuse, une chaleur de fin d’été qui vous plaque les vêtements au corps, mais pour Liam, c’était le parfum même du paradis. Le silence de l’Intervalle — ce bourdonnement blanc et stérile qui lui avait dévoré le cerveau pendant sept ans — s’était enfin tu. À sa place, il y avait le vacarme divin de la vie : le lointain grondement d’une voiture, le cri d’un oiseau, et surtout, le rythme erratique du cœur d'Éléna sous sa paume. Elle était là. Solide. Vivante. Il la tenait si fort qu'il craignait de lui briser les côtes, mais elle ne protestait pas. Au contraire, elle s’ancrait en lui, ses doigts s'enfonçant dans les muscles de son dos avec une ferveur de naufragée. — Dis-moi que je ne suis pas en train de crever dans un fossé, murmura-t-elle contre son cou. Dis-moi que c’est pas une nouvelle ruse de la boucle. Liam recula d'un millimètre, juste assez pour plonger ses yeux dans les siens. Ses iris étaient un orage de doutes et d’espoir. Il encadra son visage de ses mains, ses pouces balayant les larmes qui traçaient des sillons clairs sur ses joues tachées de suie. — Si c’est une hallucination, alors on est deux à l’avoir, et je n’ai aucune intention de me réveiller, répondit-il d'une voix rauque. On a cassé le cadran, Éléna. Le temps ne nous appartient plus. C’est nous qui lui appartenons, enfin. Elle laissa échapper un rire étranglé, une sonorité brisée qui fit vibrer la poitrine de Liam. Sans prévenir, elle l’embrassa. Ce n’était pas un baiser de retrouvailles classique. C’était une collision. Une détonation. C’était sept ans de manque, de deuil et de solitude qui explosaient en une fraction de seconde. Ses lèvres avaient un goût de sel et de survie. Elle le dévorait avec une urgence terrifiante, comme si elle craignait qu’en arrêtant, il se dissipe comme de la fumée. Liam répondit avec la même rage. Ses mains descendirent dans son dos, saisissant le tissu de sa chemise pour la tirer plus près encore, si c’était seulement possible. Il y avait une violence sourde dans leur tendresse, une passion dévorante née de la frustration d’avoir été des fantômes l’un pour l’autre pendant tant de cycles. — Liam... souffla-t-elle entre deux baisers fiévreux. Tout ce que j'ai fait... tout ce que je t'ai dit pour te faire partir... — Tais-toi, coupa-t-il en pressant son front contre le sien. Il voyait encore le sacrifice dans ses yeux, la manière dont elle avait essayé de le repousser pour le sauver de sa propre prison temporelle. Le pardon n'avait même pas besoin d'être formulé. Il était là, dans l'électricité qui crépitait entre leurs peaux, dans cette manière qu'ils avaient de se respirer comme si l'oxygène allait devenir une denrée rare. — Il n’y a rien à pardonner, continua-t-il, les yeux brûlants. Tu as passé sept ans à essayer de me protéger, et j'ai passé sept ans à essayer de te ramener. On est quittes. On est juste... là. Il fit glisser ses mains sous le bord de son t-shirt, cherchant le contact direct. La chaleur de sa peau contre la sienne fut un électrochoc. Elle frissonna violemment, ses ongles s'ancrant dans ses épaules. — Je ne veux plus jamais que tu me laisses, ordonna-t-elle, son regard ancré dans le sien avec une intensité qui aurait pu faire plier l'acier. Même si le monde s'effondre à nouveau. Même si le ciel nous tombe sur la gueule. Tu restes. — Je ne vais nulle part, El’. Je suis resté sept ans dans le vide pour toi. Tu crois vraiment que je vais te lâcher maintenant qu’on a un horizon ? Il la souleva, et elle entoura instinctivement sa taille de ses jambes, son rire se mêlant à un sanglot. Il l'emmena loin du rebord du toit, loin de la vue de cette ville qui se réveillait, pour les abriter dans l'ombre d'un renfoncement, à l'abri des regards, mais pas du soleil qui commençait à dorer les briques rouges. Il la déposa contre le mur, son corps faisant rempart. La tension entre eux était devenue insupportable, un élastique tendu au point de rupture. Chaque frôlement était une brûlure, chaque regard une promesse de destruction et de reconstruction. — Tu as changé, murmura-t-elle en passant ses doigts dans ses cheveux plus longs, plus sombres. Tes yeux... ils sont plus vieux. — C’est l’effet "éternité de solitude", plaisanta-t-il avec une pointe d'amertume qu'il ne put masquer. Mais ils voient toujours la même chose. Ils te voient toujours comme ma seule issue de secours. Elle attrapa le col de sa veste et le tira vers elle avec une autorité nouvelle. — Moins de poésie, Liam. Plus de toi. Tout de suite. Le choc de leurs corps fut une révélation. Il n’y avait plus de boucles, plus de "reset" à craindre à minuit. Chaque caresse était définitive. Chaque morsure laissait une marque qui resterait là demain. C'était ça, la vraie liberté : la possibilité de se marquer l'un l'autre, de s'appartenir sans que le temps ne vienne effacer l'ardoise. Liam embrassa la ligne de sa mâchoire, descendant vers la courbe de son cou où son pouls battait la chamade. L'odeur d'Éléna — un mélange de pluie, de savon de fortune et de cette fragrance ambrée qui n'appartenait qu'à elle — le rendait fou. Il l'avait mémorisée, il l'avait fantasmée dans le noir absolu de l'Intervalle, mais la réalité surpassait tous ses souvenirs. Elle était plus chaude, plus vibrante, plus complexe. — Je t'aime, lâcha-t-il, le mot lui arrachant la gorge tant il était chargé de tout ce qu'il avait gardé sous silence. Elle se figea un instant, ses yeux s'embuant de nouveau, avant de l'embrasser avec une ferveur qui manquait de les faire basculer au sol. — Je t'aime tellement que ça me fait mal de respirer sans toi, répondit-elle dans un souffle. Ne t'arrête pas. Fais-moi sentir que je suis ici. Fais-moi sentir que je suis à toi. Leurs vêtements devinrent des obstacles qu'ils écartèrent avec une impatience fébrile. Il n'y avait plus de place pour la pudeur, seulement pour ce besoin viscéral de fusion. Quand sa peau nue rencontra enfin la sienne, Liam eut l'impression de renaître. C'était un baptême de feu. Leurs mouvements étaient désordonnés, dictés par une passion qui ne connaissait plus de limites. C'était une danse sauvage, une reconquête de leurs propres sens. Sous les doigts de Liam, Éléna n'était plus une idée ou un objectif à atteindre, elle était une femme de chair et de sang, de gémissements et de soupirs. Et lui, il n'était plus le voyageur égaré, il était l'homme qui était rentré à la maison. Dans l'apogée de leur étreinte, alors que le monde extérieur continuait de tourner avec une indifférence magnifique, Liam sentit la dernière cicatrice de ses sept ans de calvaire se refermer. Ce n'était pas seulement une réconciliation physique ; c'était une réparation de l'âme. Le silence qui suivit n'avait rien à voir avec le vide d'autrefois. C'était un silence plein, riche de leurs respirations entremêlées et de la certitude que, pour la première fois de leur vie, le futur n'était pas écrit d'avance. Éléna posa sa tête sur l'épaule de Liam, sa peau moite contre la sienne. Elle traça des cercles distraits sur son torse, là où son cœur retrouvait peu à peu un rythme normal. — On fait quoi maintenant ? demanda-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un murmure paisible. Liam tourna la tête pour embrasser ses cheveux, ses yeux fixés sur l'horizon où le soleil finissait de balayer les derniers vestiges de la nuit. — Ce qu'on veut, El'. On peut aller n'importe où. On peut être n'importe qui. On a tout le temps du monde. Elle se redressa légèrement pour le regarder, un petit sourire en coin, celui qu'il aimait tant, pointant enfin sur ses lèvres. — Tout le temps du monde ? C'est beaucoup de responsabilités pour deux personnes qui ne savent même pas quel jour on est. Liam rit, un rire franc, le premier depuis sept ans. — On s'en fiche du jour. Tant que le soleil se couche et qu'il se lève demain sans nous demander notre avis, ça me va. Ils restèrent ainsi, enlacés au milieu des décombres de leur passé et des promesses de leur avenir. Le temps n'était plus un ennemi à abattre ou une boucle à briser. C'était juste une route, longue et sinueuse, qu'ils allaient enfin pouvoir parcourir ensemble. Sans se presser. Un jour après l'autre. Enfin.

L'Ultime Sacrifice

L’air avait un goût de métal froid et de sel, une amertume qui tranchait avec la douceur du soleil levant. À quelques mètres de là, Liam et Elara étaient deux silhouettes fondues l’une dans l’autre, unies par un miracle que Julian savait fragile. Trop fragile. Julian restait en retrait, adossé contre un pan de mur calciné. Ses doigts effleuraient le boîtier de cuivre dans sa poche, l’objet de toutes leurs souffrances. Il sentait les vibrations irrégulières de l’appareil contre sa paume, un battement de cœur mécanique qui s’essoufflait. Le temps ne s’était pas arrêté. Il avait juste pris une inspiration avant de hurler. — On dirait que t’as enfin trouvé ce que tu cherchais, Liam, murmura Julian pour lui-même, sa voix étouffée par le vent qui se levait brusquement. Il observa Elara. Ses cheveux, emmêlés par la poussière et la sueur, captaient la lumière d’ambre. Elle riait. Un son cristallin qui semblait n’avoir rien à faire au milieu de ce champ de ruines. Julian ferma les yeux une seconde, gravant cette fréquence précise dans sa mémoire. L’odeur de la lavande sauvage qui poussait entre les pierres, le bruit de sa respiration, l’éclat de son regard. C’était son sanctuaire. Et c’était ce qu’il s’apprêtait à détruire pour le sauver. Soudain, le ciel ne vira pas au bleu, mais à un violet électrique, presque noir. Une fissure de réalité, fine comme un cheveu, zébra l’horizon juste au-dessus de la tête des amants. Liam se figea, son bras se resserrant autour d’Elara. — Qu’est-ce que c’est ? demanda Elara, la panique reprenant ses droits. Liam, qu’est-ce qui se passe ? Julian s’avança, ses bottes crissant sur le gravier. Le moment était venu. Le "tout le temps du monde" n’était qu’un sursis. La boucle ne se brisait pas, elle se refermait sur elle-même, exigeant un tribut pour chaque seconde volée. — C’est l’addition, El’, lança Julian d’un ton qu’il voulait léger, presque narquois, pour masquer la faille dans sa poitrine. Et la note est plutôt salée. Liam se tourna vers lui, les yeux injectés de sang, la mâchoire contractée. — Julian, recule. Je m’en occupe. J’ai dit que je la sauverais. — Avec quoi, Liam ? Avec tes regrets ? Regarde l’horizon. Ce n’est pas une tempête, c’est l’effacement. Julian s’approcha d’eux. Il était si près qu’il pouvait voir les battements de la carotide d’Elara. Elle tremblait. Il eut une envie furieuse de passer sa main dans ses cheveux, de lui dire qu’il l’avait aimée dans chaque version de ces sept années, même celles où elle ne connaissait pas son nom. Mais il se contenta d’un sourire en coin, son masque habituel de cynisme. — Le mécanisme a besoin d’une ancre, expliqua Julian en sortant le boîtier. Quelqu’un doit rester dans la brèche pour maintenir le portail ouvert de l’autre côté. Quelqu’un pour encaisser les sept ans de distorsion. Liam comprit instantanément. Son visage se décomposa. — Non. On trouvera une autre solution. — Y’a pas d’autre solution, Einstein. C’est moi ou c’est vous deux. Et honnêtement, tu me vois rester ici à vous regarder élever des chèvres et faire des gosses ? Très peu pour moi. Julian se tourna vers Elara. La tension était telle qu’il avait l’impression que l’air allait prendre feu. Il fit un pas vers elle, brisant la distance de sécurité qu’il s’était imposée pendant des années. Il posa ses mains sur ses épaules. Elle était chaude, si vivante. Un contraste violent avec le froid sidéral qui commençait à émaner de la faille. — Elara, écoute-moi. Tu vas partir avec lui. Vous allez courir sans vous retourner. Pas de nostalgie, pas de "et si". Tu m’entends ? — Julian, non… tu ne peux pas nous laisser. On est une équipe. — On est une erreur de calcul, El’. Et je rectifie le tir. Sa voix flancha sur la fin. Il détestait ça. Il plongea son regard dans le sien, cherchant à y puiser la force de faire ce qu’il devait. Il sentit le bout de ses doigts picoter. La réalité commençait à le grignoter, lui, parce qu’il était celui qui tenait l’ancre. — Pourquoi ? chuchota-t-elle, une larme traçant un sillon propre sur sa joue poussiéreuse. Julian eut un rire court, un son chargé d’une tristesse infinie. — Parce que t’as toujours été ma version préférée du futur, El’. Même quand j’en faisais pas partie. Il se tourna vers Liam et, d’un mouvement brusque, lui envoya un coup de poing dans l’estomac, juste assez fort pour lui couper le souffle et le forcer à reculer, entraînant Elara avec lui vers la zone de sécurité. — Emmène-la, Liam ! Maintenant ! C’est ton seul job ! hurla Julian. La faille explosa dans un fracas de verre brisé. Des éclats de lumière blanche jaillirent du boîtier de cuivre. Julian sentit une douleur atroce irradier dans son bras, comme si des milliers d’aiguilles chauffées à blanc s’enfonçaient dans ses veines. Il s’agenouilla, luttant pour ne pas lâcher l’objet. À travers le chaos, il les vit. Liam tenait Elara par la taille, l’empêchant de revenir vers lui. Elle criait son nom, un cri qui lui déchira le cœur plus sûrement que la distorsion temporelle. Julian les regarda une dernière fois. Il se concentra sur la sensation du vent sur sa peau, sur l’odeur de la terre, sur la vision de ces deux êtres qui allaient enfin pouvoir vieillir. C’était son chef-d’œuvre. Son ultime sacrifice. — Cassez-vous, putain… murmura-t-il, les dents serrées. Il pressa le bouton central. Une déflagration de pure énergie bleue l’enveloppa. Le monde autour de lui commença à se dissoudre, à se transformer en lignes de code et en souvenirs flous. Il ne sentait plus ses jambes. Sa vision se brouillait. Dans l'ultime seconde de conscience qui lui restait, il ne vit pas sa propre vie défiler. Il vit celle d’Elara. Il la vit se réveiller le lendemain dans un lit propre. Il la vit boire un café en terrasse. Il la vit sourire à un enfant qui n’existerait que parce qu’il avait choisi de disparaître. Julian laissa échapper un dernier soupir. L’odeur de la lavande s’effaça pour faire place au néant. C’était triste. C’était injuste. C’était la plus belle chose qu’il ait jamais faite. Le silence retomba sur les décombres. Le soleil termina sa course, baignant la plaine d’une lumière dorée. Il ne restait plus qu’un petit boîtier de cuivre noirci, posé sur le sol, et deux paires d’empreintes de pas qui s’éloignaient vers l’horizon. Julian, lui, n’était plus qu’un murmure dans le vent, une ombre qui veillerait sur leur éternité. Enfin.

Le Deuil Anticipé

L’air avait un goût de ferraille et d’ozone, ce parfum caractéristique des fins de monde ou des débuts de miracle. Julian sentait le poids du petit boîtier de cuivre dans sa poche droite, une brûlure sourde contre sa hanche. Dans sept heures, ce boîtier ne serait plus qu’un déchet métallique, et lui, une simple ligne de code effacée pour que le système reparte à zéro. Pour qu’elle reparte à zéro. Ils étaient assis sur le rebord d’un muret de pierre, face à l’immensité d’une plaine qui n’existait déjà plus tout à fait. Les pixels grignotaient l’horizon en silence. — Tu as ce regard, murmura Elara. Elle ne le regardait pas. Elle fixait ses propres bottes, maculées de poussière grise. Sa voix était sèche, un peu trop assurée. C’était sa manière à elle de ne pas s’effondrer : l’arrogance comme armure. — Quel regard ? demanda Julian. — Celui du mec qui rédige déjà son épitaphe dans sa tête. C’est chiant, Julian. Arrête ça. Il eut un petit rire triste, un son qui sembla flotter un instant avant d’être aspiré par le vide. Il tendit la main et effleura le revers de sa veste. Le tissu était rêche, réel. C’était ça, le plus cruel : la persistance du toucher alors que tout le reste s’évaporait. — On a sept heures, Elara. C’est presque une vie entière si on sait tricher avec les secondes. — Je ne veux pas tricher, cracha-t-elle en tournant enfin le visage vers lui. Je veux les sept années qu’on nous a promises. Je veux les matins où tu râles parce qu’il n’y a plus de café. Je veux les disputes idiotes sur le sens de la vie à trois heures du matin. Je ne veux pas d’un échantillon gratuit de tragédie grecque. Julian plongea ses yeux dans les siens. Le regard d’Elara était une tempête d’ambre et de défi. Il y avait une tension électrique entre eux, un arc invisible qui les reliait depuis le premier jour, une attraction gravitationnelle que même la défaillance du système ne parvenait pas à briser. Il s’approcha d’elle, si près qu’il put sentir la chaleur de son souffle. L’odeur de la lavande — son parfum à elle, celui qu’il avait mémorisé jusqu’à l’obsession — se mêlait à l’âcreté de la poussière. — Alors, prends-les, dit-il d’une voix basse, presque un défi. Prends les sept ans maintenant. Condense-les. Il prit sa main, forçant leurs doigts à s'entrelacer. C'était une étreinte de condamnés, une pression si forte qu'elle en devenait douloureuse. — On va faire le deuil à l'avance, Elara. Comme ça, quand le soleil se couchera, il ne restera plus de larmes, juste le souvenir d'avoir tout vécu. *** Les premières heures passèrent dans un calme irréel. Ils ne parlèrent pas de la fin. Ils parlèrent de tout ce qu’ils auraient pu être. C’était une forme de torture délicieuse, une introspection à deux cœurs ouverts. Ils marchèrent le long de la lisière de la forêt qui commençait à se délaver, les couleurs virant au sépia. Julian observait chaque détail d’elle : la petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche, la façon dont elle mordillait sa lèvre inférieure quand elle réfléchissait, le mouvement rythmé de ses hanches. Il enregistrait tout, créant une sauvegarde mentale qu'il savait pourtant vouée à la suppression. — On aurait eu un chien, lança-t-elle brusquement alors qu’ils s’installaient dans l’herbe rousse. Un truc immense et stupide qui aurait bouffé tes chaussures de luxe. — Mes chaussures de luxe ? Je déteste les chaussures de luxe, Elara. — Dans ma version de notre futur, tu es un architecte prétentieux qui porte des mocassins en daim. Et moi, je suis celle qui te rappelle que tu es un idiot. On aurait été parfaits. Elle riait, mais ses yeux restaient fixes, brillants d'une eau qui refusait de couler. Julian s’allongea, la tête sur les genoux d’Elara. Il sentit ses doigts se glisser dans ses cheveux. C'était un geste d'une tendresse infinie, un frôlement qui valait tous les discours. — On aurait voyagé, continua-t-il, les yeux fermés. On serait allés là où les lignes de code ne vont jamais. Là où la mer est si bleue qu'elle te brûle les yeux. — Tu m’aurais trompée avec ton travail, le taquina-t-elle, la voix tremblante. — Jamais. J’aurais passé chaque seconde à me demander comment j’ai pu convaincre une fille comme toi de rester avec un bug système comme moi. Le silence retomba, plus lourd. Le deuil anticipé, c’était ça : cette sensation de vide qui se creuse alors que la personne est encore là, sa peau contre la vôtre. C’était aimer un fantôme qui respire encore. *** À la cinquième heure, la tension changea de nature. Le désespoir laissa place à une forme d’urgence sauvage. Le soleil baissait, étirant leurs ombres jusqu’à les rendre monstrueuses. Julian se redressa et la saisit par la taille. Il y avait une sorte de fureur dans ses mouvements, un refus de laisser les dernières minutes s'effilocher dans la nostalgie. Il la plaqua contre lui, son nez dans le creux de son cou. Il inspira l'odeur de sa peau, ce mélange de sel et de vie. — Merci, souffla-t-il contre son oreille. — Ne me remercie pas. C’est injuste, Julian. C’est la pire chose que tu puisses me faire. Me laisser vivre dans un monde où tu n’es qu’un souvenir. — Non, dit-il en reculant pour la regarder droit dans les yeux. Je ne serai pas un souvenir. Je serai la raison pour laquelle tu respires demain matin. Chaque café que tu boiras, chaque enfant que tu croiseras et à qui tu souriras... ce sera moi. Je serai dans le vent, dans la lumière, dans le silence de ta chambre. Je ne disparais pas, Elara. Je me diffuse. Il posa ses lèvres sur les siennes. C’était un baiser qui goûtait la fin du monde. Désespéré, profond, électrique. Leurs langues se cherchaient comme pour s’arracher une dernière vérité. Julian sentit le cœur d’Elara battre contre sa poitrine, un tambour affolé qui protestait contre le compte à rebours. — Sept ans, murmura-t-elle entre deux baisers. Je les sens. Là. Elle posa sa main sur son propre cœur. — Tout ce qu'on ne vivra pas, je l'ai déjà là. Tu as réussi ton coup, espèce d'enfoiré. Tu m'as donné assez de regrets pour une éternité. Julian sourit. Un vrai sourire, piquant et fier. — C’est mon talent spécial. *** La dernière heure fut la plus silencieuse. Ils retournèrent vers le muret. Le monde autour d’eux commençait à se fragmenter sérieusement. Des pans entiers de la plaine disparaissaient, remplacés par des grilles de calcul d’un blanc aveuglant. Le boîtier de cuivre dans la poche de Julian vibrait. Le signal. Le deuil n’était plus anticipé, il était là. Il s’était installé entre eux comme un troisième passager. Julian sentit ses jambes fléchir. Pas par peur, mais parce que ses données commençaient à se délier. Il ne sentait plus le sol sous ses pieds. Sa vision se brouillait, des traînées de lumière digitale dansaient au bord de son champ de vision. — Regarde-moi, ordonna Elara. Sa voix n’était plus cassée. Elle était forte. Elle lui faisait ce cadeau : être son ancre jusqu’à la dernière milliseconde. Julian fit un effort surhumain pour stabiliser son image, pour rester solide devant elle. Il vit son visage, baigné par la lumière dorée du dernier soleil. Elle était magnifique dans sa douleur, une déesse de la fin des temps. — C’était la plus belle chose qu’on ait faite, Julian, dit-elle alors que sa main commençait à traverser la sienne. Ces sept heures. C’était mieux que sept ans de normalité. Il ne pouvait plus parler. Ses cordes vocales n’étaient plus que des fréquences désordonnées. Mais il utilisa ses dernières ressources pour graver cette image d’elle : Elara, debout, les cheveux au vent, le regard fier, prête à affronter l’aube d’un monde où il ne serait plus qu'un murmure. L’odeur de la lavande s’effaça. Le poids du cuivre disparut. Julian laissa échapper un dernier soupir, un condensé de gratitude et d'amour pur. Il ne vit pas sa propre chute. Il vit le futur d'Elara. Il la vit se réveiller le lendemain, la lumière du jour frappant ses draps. Il la vit vivre. Et dans ce néant qui l'aspirait, il se dit que c'était, de loin, la plus belle chose qu'il ait jamais créée. Le silence retomba sur les décombres. Le soleil termina sa course, baignant la plaine d’une lumière dorée. Il ne restait plus qu’un petit boîtier de cuivre noirci, posé sur le sol, et deux paires d’empreintes de pas qui s’éloignaient vers l’horizon. Julian, lui, n’était plus qu’un murmure dans le vent, une ombre qui veillerait sur leur éternité. Enfin.

L'Aube de l'Éternité

Le silence qui suivit l’effondrement de Julian n’était pas un vide. C’était une déflagration sourde, un acouphène qui tapissait l’intérieur du crâne d’Elara. Elle restait plantée là, les pieds ancrés dans la poussière des décombres, les poumons brûlés par l’air chargé d’ozone et de terre retournée. Le boîtier de cuivre, à ses pieds, ne vibrait plus. Il était inerte, une carcasse de métal noirci qui avait abrité l’impossible. — Julian ? Sa voix ne fut qu’un souffle, une particule de désespoir lancée contre l’immensité de l’horizon. Elle s’attendait à la fin. Elle s’attendait à ce que le ciel se déchire, à ce que la boucle se réinitialise, à ce que le goût métallique du temps qui recommence vienne lui râper la gorge. Elle attendait le flash blanc, la douleur familière de l’effacement. Mais rien ne vint. Le soleil continua sa lente ascension, indifférent et magnifique. Un oiseau, quelque part dans les ruines de l’ancien réacteur, laissa échapper un cri cristallin. Le vent ne portait plus l'odeur de la fin du monde, mais celle, entêtante et sauvage, de la pluie qui vient laver la poussière. Elara s’effondra à genoux. Ses doigts griffèrent la terre, cherchant une prise, une preuve qu’elle n’était pas déjà morte. Elle ramassa le boîtier. Il était froid. Elle le pressa contre son front, fermant les yeux si fort que des étoiles de douleur explosèrent derrière ses paupières. — Reviens, espèce de crétin de programme. Reviens. C’est alors qu’elle le sentit. Ce n’était pas une explosion. C’était un frémissement. Une note de musique jouée si bas qu’on la ressent dans les os avant de l’entendre. Le boîtier chauffa brusquement, une chaleur organique, presque fébrile. Une étincelle bleue, fine comme un cheveu, courut sur le cuivre, puis une autre. Puis, une main. Une main solide, réelle, dont les articulations craquèrent légèrement, vint se poser sur les siennes. Elara sursauta, le souffle coupé. Elle leva les yeux. Il était là. Pas une projection holographique qui grésille, pas un souvenir gravé dans une fréquence. Julian était assis dans la poussière en face d’elle. Il portait la même chemise blanche élimée, mais le tissu n'était plus une suggestion de texture : il était froissé, taché de sueur, et il flottait au gré du vent. Ses yeux. Ses yeux n’étaient plus des lentilles de données. C’était de l’iris pur, un mélange de noisette et d’orage, avec de minuscules vaisseaux rouges qui témoignaient d’une fatigue bien humaine. — Tu fais une tête affreuse, Elara, murmura-t-il. Sa voix était plus grave. Moins parfaite. Plus belle. — Julian ? articula-t-elle, la gorge nouée par une émotion si violente qu'elle en avait la nausée. T’es... t’es en train de glitcher ? Dis-moi que c’est un glitch. Il esquissa un sourire, ce demi-sourire arrogant et tendre qui lui avait brisé le cœur un millier de fois. Il tendit les doigts et effleura sa joue. Le contact fut un électrochoc. La peau de Julian était chaude, légèrement rugueuse sous le pouce. Elle sentait le sel et la lavande, mais une lavande vraie, celle qui pousse dans la terre, pas celle codée dans un simulateur. — Le cycle est brisé, dit-il, et sa voix trembla légèrement. On a saturé la machine. Trop de variables. Trop de... nous. — On est où ? — Ici. Maintenant. Le 22 juin. Le jour d'après. Il se releva avec une maladresse touchante, comme s’il réapprenait à habiter un poids, une masse, une gravité. Il lui tendit la main. Elara la saisit, craignant encore qu’il ne se dissolve en pixels, mais il la tira vers lui avec une force bien réelle. Elle s’écrasa contre son torse. Elle entendit le battement de son cœur. Un tambour irrégulier, rapide, vivant. Elle éclata de rire, un rire qui ressemblait à un sanglot. — T’as un cœur, espèce de boîtier de merde. T’as un vrai cœur. — Apparemment, l’univers a un sens de l’ironie assez poussé, répondit-il en plongeant son visage dans le creux de son cou. L’odeur d’Elara — un mélange de poussière de route, de sueur froide et de cette obstination farouche qui la caractérisait — le submergea. Julian ferma les yeux. Pendant sept ans, il n’avait été qu’une sentinelle, un calcul optimisé pour sa survie. Pour la première fois, il n’avait plus besoin de calculer. Il n’y avait plus de compte à rebours dans le coin de sa vision. Plus de chiffres rouges qui décomptaient les secondes avant l'extinction. Il y avait juste le soleil qui lui chauffait la nuque. — Regarde, dit-elle en se dégageant doucement, mais sans lâcher sa main. Elle désigna l’horizon. La tour de l’Horloge, au loin, celle qui marquait toujours le point de rupture, s’était effondrée. Elle n'était plus qu'un tas de pierres inoffensif. Le ciel n'avait plus cette teinte cuivrée artificielle. Il était d'un bleu profond, presque indécent de clarté. Ils restèrent là un moment, debout au milieu du chaos, deux survivants d’une guerre contre le temps lui-même. La tension qui les avait maintenus debout pendant des années s'évaporait, laissant place à une fatigue immense, mais délicieuse. — Alors c’est ça ? demanda Elara, sa voix redevenant piquante malgré l'émotion. On fait quoi, maintenant ? On va planter des choux ? On va reconstruire la civilisation avec tes algorithmes de génie ? Julian tourna la tête vers elle. Il la détailla avec une intensité qui la fit rougir. Il nota la petite cicatrice sur son sourcil, la courbe de sa lèvre, la manière dont ses doigts serraient les siens comme si sa vie en dépendait. — On a sept ans de retard sur le café, pour commencer, répondit-il. Et après... je ne sais pas. On n'a pas de plan. — Pas de plan ? Julian sans plan ? Je devrais m’inquiéter ? — C’est le concept, Elara. C’est ce qu’ils appellent "demain". C’est une succession de trucs qu’on n’a pas prévus. Elle sentit un frisson parcourir son échine. Pas un frisson de peur, mais cette décharge d’adrénaline pure qui vient quand on réalise que l’horizon n’est plus une barrière, mais une invitation. La peur de perdre Julian avait été son unique moteur. Aujourd’hui, ce moteur était remplacé par quelque chose de beaucoup plus vaste, de beaucoup plus vertigineux. — On a du temps, souffla-t-elle, comme pour s'en convaincre. — On a tout le temps du monde. Il s’approcha d’elle. La tension entre eux changea de nature. Ce n’était plus l’urgence du désespoir, c’était l’aimant de la certitude. Ses mains encadrèrent le visage d'Elara. Ses pouces caressèrent ses pommettes avec une lenteur provocante. — T’es sûre que tu ne vas pas te lasser de moi sans le drame de la fin du monde toutes les vingt-quatre heures ? demanda-t-il, un éclat de défi dans les yeux. — Je pense que je vais passer les dix prochaines années juste à te reprocher toutes les fois où tu as été insupportable, répliqua-t-elle, son souffle s’accélérant. Ça devrait m’occuper. — Seulement dix ans ? Je suis déçu. Il l’embrassa. C’était leur premier vrai baiser. Pas un adieu désespéré, pas une promesse dans le vide. C’était un ancrage. C’était le goût du cuivre qui s’effaçait enfin devant celui de la vie. Elara s’agrippa à ses épaules, ses ongles s’enfonçant dans le tissu de sa chemise. Elle savoura la solidité de son corps, la pression de ses lèvres, le mouvement de sa respiration. Quand ils se séparèrent, ils étaient tous les deux essoufflés, les yeux brillants. Autour d’eux, le monde s’éveillait. La nature reprenait ses droits sur les décombres de la boucle. Le vent faisait bruisser les feuilles des arbres qui, hier encore, n’étaient que des spectres de données. Julian ramassa le petit boîtier de cuivre noirci. Il le regarda un instant, ce vestige de son ancienne prison, puis il le lança de toutes ses forces vers le précipice, en bas de la colline. Ils l’entendirent rebondir contre les rochers avant de disparaître dans le silence de la vallée. — Allez, dit-il en lui tendant à nouveau la main, un sourire neuf illuminant son visage. — Où ça ? — Vers là-bas. Vers l’aube. J’ai toujours voulu voir ce qu’il y avait derrière cette colline quand elle n'est pas en train d'exploser. Elara glissa sa main dans la sienne. Leurs pas laissèrent deux traces nettes dans la poussière, deux trajectoires qui s’éloignaient des ruines, s'enfonçant vers un futur qu'aucun calcul n'aurait pu prédire. Le cycle était mort. L'éternité commençait. Et pour la première fois, ce n'était pas une condamnation, mais une promesse. Ils marchèrent vers la lumière, silhouettes fragiles et invincibles, portés par le vent qui murmurait enfin une autre chanson que celle de la fin. Enfin.
Fusianima
7 Ans pour te Sauver
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Seb Le Reveur

7 Ans pour te Sauver

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Voici le premier chapitre de **"7 Ans pour te Sauver"**, écrit dans le style demandé : sensoriel, tendu et empreint d’une mélancolie électrique. *** # CHAPITRE 1 : L’ÉCHO DU PASSÉ La pluie de Londres n’était pas une averse, c’était un linceul. Une brume fine, poisseuse, qui collait aux vitrines d...

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