VOTEZ, TUEZ, RÉGNEZ

Par Alex R.Politique

Le claquement des verrous magnétiques résonna dans l’Hémicycle comme un coup de fusil dans une cathédrale. Cinq cent soixante-dix-sept députés, le gratin de la République, les héritiers de 1789, levèrent les yeux vers les tribunes. Les portes de bronze du Palais Bourbon venaient de se souder. À l’ex...

Quorum de Sang

Le claquement des verrous magnétiques résonna dans l’Hémicycle comme un coup de fusil dans une cathédrale. Cinq cent soixante-dix-sept députés, le gratin de la République, les héritiers de 1789, levèrent les yeux vers les tribunes. Les portes de bronze du Palais Bourbon venaient de se souder. À l’extérieur, Paris pouvait bien brûler ; à l’intérieur, l’air venait de se raréfier d’un coup. Hubert de Saint-Priest ne lâcha pas son verre. Il fit osciller le liquide ambré, observant les reflets de la coupole dans son Lagavulin. À soixante-cinq ans, il avait survécu à trois cohabitations, quatre scandales financiers et deux divorces sanglants. Il connaissait l’odeur de la panique. Elle sentait la sueur acide et le parfum de luxe bon marché. — Ils ferment les sorties, Hubert, murmura Clara Valmont à son côté. Elle avait les mains crispées sur son dossier en cuir. Trente-deux ans, l’ambition d’une louve et la naïveté d’une stagiaire de première année. Pas pour longtemps. — C’est une procédure de confinement, Clara. Optimisation du temps législatif. On ne sort pas tant que le budget n’est pas voté. C’est du théâtre, rien de plus. Il se trompait. Le théâtre venait de changer de metteur en scène. Sur les écrans géants qui surplombaient le perchoir, le logo de l’Assemblée Nationale se désintégra. À sa place, une interface noire, austère, chirurgicale. Un mot en lettres de feu : . Une voix synthétique, calibrée pour ne transmettre aucune émotion, satura les enceintes. Une voix de liquidation judiciaire. « Mesdames et Messieurs les Députés. Le pays est en état de mort clinique. Votre incapacité à décider est le cancer. Le protocole "Démocratie Radicale" est désormais actif. Vous êtes en session close pour quarante-huit heures. » Un murmure monta des bancs de la gauche. Le président de séance, un homme livide dont la cravate était de travers, tenta de marteler son pupitre. Son micro resta muet. « Les règles sont simples », poursuivit la voix. « Chaque projet de loi, chaque amendement, sera soumis au vote. La majorité l’emporte. La minorité est éliminée. Physiquement. Le quorum sera ajusté en temps réel après chaque exécution. Le dernier survivant sera nommé Premier Ministre avec les pleins pouvoirs. La session commence maintenant. » Le silence qui suivit fut plus lourd que le plomb. Clara Valmont sentit un froid polaire envahir ses veines. Elle regarda les accoudoirs de son siège. Deux capteurs biométriques. Une petite diode rouge clignotait sous le velours. — C’est une blague, lâcha un député du centre en se levant. C’est un canular des services secrets ou... Il n’eut pas le temps de finir. Une sentinelle — un drone de la taille d’une assiette, noir mat, équipé d’un canon à impulsion — se détacha de la corniche et se stabilisa à deux mètres de lui. Un flash rouge. L’homme s’effondra, le crâne vaporisé. Pas de sang, juste une odeur d’ozone et de viande brûlée. — Règle numéro deux, reprit l’Arbitre. Restez assis. Le vote est obligatoire. Hubert de Saint-Priest vida son verre d’un trait. Ses doigts tremblaient imperceptiblement. — Le levier, murmura-t-il pour lui-même. Ils ont trouvé le levier ultime. — Hubert, on va mourir, souffla Clara. — Non, Clara. On va légiférer. C’est la même chose, mais avec un meilleur rendement. L’écran afficha le premier texte. — C’est un test, analysa Clara, son cerveau de technocrate reprenant le dessus par pur réflexe de survie. Ils veulent voir si on est capables de sacrifier les pauvres pour sauver nos peaux. C’est un calcul de coût d’opportunité. — C’est plus simple que ça, répondit Hubert en observant les rangs de l’opposition. La gauche ne votera jamais ça. Ils sont 120. S’ils votent contre, ils meurent. S’ils votent pour, ils renient leur électorat et perdent leur raison d’être. — Ils vont voter pour, Hubert. Personne ne meurt pour un principe budgétaire. Le décompte commença. Soixante secondes. Sur les pupitres, les boutons "Pour", "Contre" et "Abstention" s’allumèrent. L’abstention était affichée en gris, mais une mention en bas de l’écran précisait : *L’abstention est comptabilisée comme un vote contre la majorité.* Le chaos s’installa. Des cris, des prières, des insultes. Le chef de file des insoumis hurlait à la trahison, tandis que le Premier Ministre, assis au premier rang, fixait le vide, les mains sur les genoux. — On vote quoi ? demanda Clara, le doigt au-dessus du bouton vert. — On vote avec le plus gros bloc, dit Hubert. Toujours. La morale est une variable d’ajustement. La survie est le seul actif tangible. Dix secondes. Les députés s’observaient, cherchant dans les yeux de leurs voisins une intention, une alliance de dernière minute. C’était une partie de poker où le tapis était leur propre vie. Zéro. L’écran afficha les résultats. POUR : 457 CONTRE : 120 Un soupir de soulagement collectif balaya l’Hémicycle. Mais il fut de courte durée. — La minorité a échoué à convaincre, déclara l’Arbitre. Application de la sanction. Un bruit de décharge électrique, sourd et vibrant, monta du sol. Clara vit les 120 députés de l’aile gauche se raidir simultanément. Leurs corps furent parcourus de spasmes violents. Les capteurs biométriques des sièges venaient de libérer 50 000 volts directement dans leurs colonnes vertébrales. Puis, le silence. 120 cadavres fumaient sur les bancs de velours rouge. L’odeur était insoutenable. Clara Valmont ne vomit pas. Elle regardait l’écran. Elle regardait la structure du message d’erreur qui s’était affiché brièvement lors de la transition des données. `SYS_DR_EXEC_01 : TARGET_ACQUIRED. QUORUM_UPDATE_IN_PROGRESS.` Elle connaissait cette syntaxe. Elle connaissait cette manière d’encapsuler les variables de sortie. — Oh mon Dieu, murmura-t-elle. — Quoi ? grogna Hubert, qui cherchait une bouteille de secours sous son siège. — Le code source, Hubert. La structure de l’algorithme de décision. Elle se souvint de cet audit de sécurité, deux ans plus tôt. On lui avait demandé de rédiger un protocole théorique sur la "Continuité de l’État en cas de paralysie institutionnelle totale". Elle l’avait fait pour s’amuser, pour prouver qu’elle était la meilleure analyste du cabinet. Elle avait appelé ça "Démocratie Radicale" par pure provocation intellectuelle. — C’est mon code, Hubert. C’est moi qui ai écrit la logique de ce massacre. Hubert de Saint-Priest se tourna vers elle, un sourire carnassier aux lèvres. — Alors tu connais les failles, Clara. Tu connais les backdoors. — Il n’y en a pas, dit-elle, la voix blanche. J’ai été payée pour créer un système infaillible. Un système qui ne s’arrête que lorsqu’il ne reste qu’une seule signature valide. L’Arbitre reprit la parole. « Quorum mis à jour : 457 députés restants. Majorité absolue : 229. Amendement 2 : Nationalisation sans indemnité des actifs bancaires privés. Début du vote dans 300 secondes. » Le Vieux Lion se redressa, ajustant son écharpe tricolore. — Nationaliser les banques ? La droite ne votera jamais ça. On vient de perdre la gauche, maintenant ils veulent nous forcer à nous entre-tuer entre alliés. C’est une purge par le centre. Clara regarda les drones qui patrouillaient au-dessus de leurs têtes. Elle voyait les caméras scanner leurs visages, analyser leur rythme cardiaque, leur dilatation pupillaire. Le système ne se contentait pas de compter les voix. Il collectait des données pour affiner les prochains textes. Il créait des dilemmes sur mesure pour maximiser le taux d’élimination. — Hubert, si c’est vraiment mon code, le prochain vote ne sera pas une question de politique. — Ah non ? Et de quoi alors ? — De logistique. Le système va chercher à éliminer les éléments les plus coûteux ou les moins productifs. Il va diviser le groupe restant en deux blocs presque égaux pour garantir un maximum de morts au prochain tour. Elle tapa frénétiquement sur sa tablette, essayant d’accéder au réseau local. Verrouillé. Mais elle n’avait pas besoin de réseau. Elle connaissait l’architecture. — On doit former un bloc de 230 personnes, Hubert. Pas une de plus. — Pourquoi ? — Parce que si on est trop nombreux, le système augmentera la difficulté des textes pour nous briser. Si on est juste à la limite de la majorité, on devient le pivot. On devient les maîtres du quorum. Hubert la regarda avec une lueur d’admiration. — Tu as appris vite, petite. Le pouvoir, c’est pas d’avoir la majorité. C’est d’être celui qui la crée. Il se leva, ignorant les drones, et commença à faire signe à ses collègues du bloc de droite. — Messieurs ! Mes chers collègues ! Écoutez-moi si vous voulez voir le soleil demain ! Le grand marchandage commençait. Sous les dorures du Palais Bourbon, au milieu des cadavres encore chauds de la gauche, la loi de la jungle venait d’être ratifiée. Le prix du vote venait d’atteindre son cours historique : une vie humaine par amendement. Clara Valmont regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus. Elle venait de comprendre la leçon fondamentale de son propre système : dans une démocratie radicale, le seul crime est de faire partie de la minorité.

L'Hémicycle de l'Effroi

Hubert de Saint-Priest n’attendit pas que le sang sèche sur le marbre du Perchoir. Il gravit les marches avec une agilité de prédateur que ses soixante-cinq ans ne laissaient pas soupçonner, enjambant le cadavre du Président de l’Assemblée dont la gorge venait d’être sectionnée par l'éclat d'un drone de sécurité. Il s’empara du maillet en bois précieux. Ce n'était plus un outil de procédure, c'était un sceptre. — La séance continue ! hurla-t-il, sa voix de baryton couvrant les gémissements des blessés et le bourdonnement électrique des sentinelles automatisées qui stagnaient au-dessus des travées. En bas, dans le puits de l'Hémicycle, Clara Valmont observait la scène. Elle analysait la courbe de valeur de Saint-Priest. En prenant le perchoir, il venait de s'approprier l'actif le plus précieux du bâtiment : le contrôle de l'ordre du jour. Dans ce système, celui qui pose la question décide qui meurt. — À droite ! Tous ceux qui veulent vivre, ralliez le bloc central ! ordonna Hubert en pointant son maillet vers les bancs encore occupés. Il ne demandait pas une adhésion idéologique. Il proposait un contrat de fusion-acquisition. Le "Bloc de l’Ordre" venait de naître. C’était une structure de holding défensive. Si vous étiez dedans, vous votiez selon les consignes de Saint-Priest. Si vous étiez dehors, vous étiez une cible pour le quorum. — Clara ! Viens ici ! lança Hubert. Elle monta les marches, sentant l'odeur d'ozone et de ferraille brûlée. Elle se pencha vers lui, ignorant les caméras qui retransmettaient ce carnage en direct sur les réseaux cryptés du protocole. — On a un problème de quorum, murmura-t-elle. Si on liquide trop d'opposants maintenant, le système va recalibrer la difficulté des textes. On va se retrouver à devoir voter l'euthanasie obligatoire pour les plus de cinquante ans juste pour valider une ligne de budget. — Je sais, rétorqua Hubert, les yeux fixés sur un groupe de députés centristes qui tentaient de se barricader derrière des pupitres renversés. Mais pour l'instant, je dois purger les éléments instables. Un vote non coordonné, c'est une balle dans ma propre tête. Pendant ce temps, dans les couloirs périphériques, Yanis Kadri ne s'encombrait pas de rhétorique. Il était à genoux à côté d'un garde républicain dont la tête avait été vaporisée par une décharge biométrique. Yanis ne voyait pas un homme mort ; il voyait un inventaire. Il récupéra le Sig Sauer P2022, trois chargeurs pleins et une radio. — Le pouvoir sort du canon d'un fusil, murmura-t-il pour lui-même. Mao avait raison, il avait juste pas prévu les drones. Il se redressa et fit signe à une dizaine de députés de la gauche radicale et de quelques égarés du centre qui le suivaient comme des naufragés accrochés à une bouée. Parmi eux, une ancienne ministre de la Transition Écologique tremblait de tous ses membres. — On va où, Yanis ? On doit sortir ! — Personne ne sort, répondit-il d'un ton sec, vérifiant la culasse de son arme. Les portes sont verrouillées par des boulons explosifs. La seule sortie, c'est le 54-1. Le dernier survivant gagne tout. On bouge vers les cuisines. — Les cuisines ? Pourquoi ? — Logistique de base, dit Yanis en commençant à marcher d'un pas rapide. Accès à l'eau, au gaz, et surtout, c'est un goulot d'étranglement. Si les drones de Saint-Priest veulent nous débusquer, ils devront passer par le monte-charge. Un par un. On va transformer ce palais en zone de guérilla urbaine. Dans l'Hémicycle, le premier test de force de Saint-Priest commença. Le panneau d'affichage électronique s'alluma, projetant une lumière blafarde sur les visages livides. *PROJET DE LOI N°001 : SÉCURISATION DES FLUX DE SURVIE. ARTICLE 1 : RÉDUCTION IMMÉDIATE DU CORPS LÉGISLATIF À 300 MEMBRES POUR OPTIMISATION DU QUORUM.* C’était une offre publique d'achat sur la vie humaine. Hubert voulait éliminer 277 personnes en un seul vote. — C’est un suicide collectif ! cria un député du fond de la salle. — Non, c’est une restructuration, répondit Hubert sans ciller. Regardez vos écrans. Le Bloc de l’Ordre a déjà 160 signatures. Il nous en manque 141. Si vous votez "Contre", vous faites partie des 277 qui seront "optimisés" par les sièges éjecteurs et les drones. Si vous votez "Pour", vous restez dans la course. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que les explosions précédentes. C'était le bruit d'un marché qui s'ajustait. Clara Valmont regardait les députés hésiter. Elle voyait les alliances se briser en temps réel. Des amis de vingt ans se fusillaient du regard. — Le temps presse, ajouta Clara au micro, sa voix froide comme un couperet. Le système déclenchera l'exécution automatique dans soixante secondes si la majorité n'est pas atteinte. C’est une question de gestion d'actifs, Messieurs-Dames. Soit vous êtes l'actionnaire, soit vous êtes la dette qu'on efface. Aux cuisines, Yanis Kadri avait déjà pris le contrôle. Il avait fait basculer les immenses tables en inox pour bloquer les accès. Ses hommes — car ce n'étaient plus des députés, c'étaient des miliciens — armés de couteaux de boucher et de deux pistolets récupérés, surveillaient les écrans de contrôle. — Saint-Priest va faire passer sa loi de réduction, dit Yanis en observant le flux vidéo de l'Hémicycle. Il va liquider la moitié de la salle d'un coup de maillet. — On doit intervenir ! s'écria un jeune député. — Non, dit Yanis avec un sourire carnassier. On laisse faire. Moins il y a de monde dans ce bâtiment, plus notre valeur relative augmente. On attend qu'ils s'entretuent. On est le "dark pool" de cette bourse. On n'apparaît pas sur les radars avant que le prix soit au plus haut. Soudain, une alarme stridente déchira l'air de l'Hémicycle. *DÉCOMPTE : 10... 9... 8...* — Votez ! hurla Saint-Priest. Votez, bande de lâches ! Les doigts se précipitèrent sur les boîtiers électroniques. Sur l'écran géant, les points verts s'allumèrent en cascade, dévorant les points rouges. La peur de la mort était le meilleur levier de persuasion jamais inventé. *RÉSULTAT : ADOPTÉ. POUR : 312. CONTRE : 265.* Clara Valmont ferma les yeux une seconde. Elle connaissait la suite. Elle l'avait écrite. Le mécanisme biométrique des 265 sièges de la minorité s'activa simultanément. Un bruit sec, métallique, suivi d'un sifflement. Des aiguilles pneumatiques injectèrent un cocktail neurotoxique directement dans les cuisses des députés assis. Ceux qui avaient tenté de se lever furent cueillis par les drones sentinelles qui patrouillaient au plafond, leurs mitrailleuses légères crachant des rafales de 5.56 mm avec une précision chirurgicale. Le massacre dura exactement quarante-deux secondes. L'Hémicycle n'était plus qu'un charnier fumant. Les survivants, les 312 membres du nouveau "Bloc de l'Ordre", restaient pétrifiés, leurs mains encore crispées sur leurs boîtiers de vote. Ils venaient d'acheter leur survie au prix d'un génocide parlementaire. Hubert de Saint-Priest reposa son maillet. Il se tourna vers Clara. Ses yeux brillaient d'une excitation sénile. — Le quorum est ajusté, dit-il d'une voix calme. On a purgé le passif. Maintenant, on peut commencer à gouverner. — On n'a pas encore fini, Hubert, répondit Clara en désignant les écrans de surveillance. Kadri a pris les cuisines. Il contrôle les réserves. On a la légitimité, mais il a les calories et les munitions. — Kadri est un syndicaliste de rue, cracha Hubert. Il ne comprend rien à la haute finance du pouvoir. — Il comprend la survie, Hubert. Et dans ce bâtiment, c'est la seule monnaie qui a encore cours. Clara regarda les drones retourner à leurs stations de recharge, leurs capteurs rouges luisant dans la pénombre des dorures. Elle sentit une étrange satisfaction. Le système fonctionnait parfaitement. La démocratie radicale avait éliminé le bruit pour ne laisser que le signal : le pouvoir pur, sans le vernis de la morale. Elle se tourna vers l'hémicycle jonché de cadavres. — Prochain texte, Hubert ? — La nationalisation des ressources de sécurité, répondit le Vieux Lion en réajustant son écharpe tricolore. On va avoir besoin de plus de drones si on veut déloger ces rats des cuisines. Le grand marchandage continuait. Le prix de l'amendement venait de grimper. Désormais, pour chaque ligne de texte, il ne s'agissait plus de convaincre, mais d'exécuter. Le Palais Bourbon n'était plus le temple de la loi, mais une usine de traitement de déchets humains.

La Salle des Pas Perdus

L'odeur de l'ozone et du sang séché collait aux parois de marbre comme une seconde peau. Dans la Salle des Pas Perdus, le silence n'était pas un signe de paix, mais une baisse de tension dans le circuit. Les projecteurs de sécurité balayaient les colonnes, accrochant les reflets des écharpes tricolores souillées. — Dix minutes, Clara. Pas une de plus. C’est le temps qu’il faut pour que les condensateurs des drones se réinitialisent. Passé ce délai, tout ce qui bouge redevient une cible. Hubert de Saint-Priest ajusta sa manchette avec une précision chirurgicale. Il n'avait pas une goutte de sang sur lui, une prouesse statistique dans ce hachoir législatif. Pour lui, la trêve n'était qu'un ajustement de trésorerie, une pause technique pour évaluer la dépréciation des actifs humains. — On ne ramasse pas les morts, Hubert. On nettoie le quorum, répliqua Clara. Elle observa les silhouettes qui s'extrayaient des ombres de l'Hémicycle. Des députés, ou ce qu'il en restait. Certains tenaient des morceaux de drapeaux en guise de bandages, d'autres serraient des dossiers législatifs comme des boucliers dérisoires. Au centre de la salle, Yanis attendait. Il n'avait plus rien du jeune loup de la gauche radicale. Ses mains étaient noires de suie, ses yeux injectés de sang. Autour de lui, une douzaine de survivants formaient un carré compact, armés de barres de fer arrachées aux grilles du palais et d'extincteurs transformés en masses d'armes. — Valmont ! Saint-Priest ! cria Yanis. Approchez. On ne va pas continuer à s'entretuer pour des amendements que personne ne lira jamais. Hubert eut un petit rire sec, un bruit de parchemin qu'on déchire. — L'idéalisme est une pathologie tenace. Il croit encore que le texte a de l'importance. Clara, allez-y. Écoutez ses doléances. C’est toujours instructif de connaître le prix de sortie d’un condamné. Clara s'avança, ses talons claquant sur le sol jonché de douilles et de débris de verre. Chaque pas était une analyse de risque. Yanis représentait une force de frappe brute, mais sans levier politique. Hubert possédait les codes, l'influence et le cynisme nécessaire pour piloter le système de "Démocratie Radicale". Entre les deux, elle cherchait la ligne de profit maximal. — Yanis, tu perds ton temps, commença-t-elle en s'arrêtant à trois mètres de lui. Le système est verrouillé. Si on n'atteint pas la majorité sur le prochain texte, les capteurs biométriques vont purger les rangs. La trêve n'est qu'une illusion d'optique. — Le système peut être court-circuité, cracha Yanis. On a identifié les serveurs de contrôle dans les sous-sols, près des cuisines. Si on s'allie, on peut forcer les portes blindées et sortir d'ici. On n'a pas besoin de voter leur putain de loi de sécurité. — Sortir pour quoi ? Pour retrouver la guerre civile dehors ? Ici, au moins, les règles sont claires. Tu tues, tu votes, tu règnes. Dehors, c'est l'anarchie sans dividende. Clara sentit le regard d'Hubert dans son dos. Le Vieux Lion ne bougeait pas, mais elle savait qu'il calculait le coût d'une trahison. Yanis fit un pas vers elle, sa barre de fer raclant le marbre. — Tu es devenue comme eux, Clara. Une machine de calcul. Regarde autour de toi ! Ce sont tes collègues. Des gens avec qui tu as déjeuné. On évacue les corps pour ne pas glisser dessus, et toi tu parles de dividendes ? — Je parle de survie, Yanis. La morale est un luxe de temps de paix. Ici, la seule valeur refuge, c'est le siège. Et le mien est encore chaud. Soudain, un bruit sourd résonna sous la coupole. Un sifflement pneumatique. Les portes de l'Hémicycle commençaient à se refermer. La trêve touchait à sa fin, plus tôt que prévu. Hubert avait menti sur le timing. — Le quorum ! hurla un député à l'autre bout de la salle. Ils vont relancer le vote ! L'atmosphère changea instantanément. La méfiance mutua en rage pure. Yanis comprit qu'il n'y aurait pas d'alliance. Il leva sa barre de fer, le visage déformé par le désespoir. — Alors vous mourrez avec le système ! Le premier choc fut brutal. Un partisan de Yanis percuta un des gardes rapprochés d'Hubert avec un extincteur. Le nuage de poudre blanche envahit la pièce, transformant la Salle des Pas Perdus en un enfer spectral. Clara plongea derrière une statue de Mirabeau alors qu'une barre de fer volait à quelques centimètres de son crâne. C'était une boucherie artisanale. Sans les drones pour faire le tri, les hommes redevenaient des bêtes. On s'égorgeait avec des tessons de bouteilles de champagne pillées au bar de la présidence. On se fracassait les crânes contre les socles en marbre. Clara vit Yanis se ruer vers Hubert. Le Vieux Lion ne recula pas. Il sortit un stylo-plume en or de sa poche de poitrine — une pièce de collection, lourde, pointue. Au moment où Yanis levait son arme, Hubert esquiva avec une agilité de prédateur et planta la plume dans la carotide du jeune député. Le sang gicla sur l'écharpe tricolore d'Hubert. Yanis s'effondra, les mains sur la gorge, essayant de stopper l'hémorragie de son influence. Hubert se tourna vers Clara, son visage impassible malgré la tache rouge qui s'étendait sur son torse. — Un amendement de rejet, Clara. Radical. — Vous avez saboté la trêve, Hubert. Pourquoi ? — Parce que la résistance est un coût fixe inutile. En les forçant à l'affrontement maintenant, on réduit le nombre de votants pour la prochaine session. Moins de bouches à nourrir, moins de voix à acheter. C’est de la gestion de base. Clara regarda Yanis se vider de son sang. Elle aurait pu l'aider, ou au moins abréger ses souffrances. Elle choisit de ramasser la barre de fer qu'il avait lâchée. Un levier physique, à défaut d'être politique. — Le prochain texte concerne la nationalisation des ressources, rappela-t-elle. Si Yanis meurt, son groupe est décapité. On peut absorber leurs voix par la terreur. — Exactement. Vous apprenez vite. La Salle des Pas Perdus porte enfin bien son nom. Tous ces pas qui ne mèneront nulle part... Un drone sentinelle, attiré par le vacarme, survola la salle. Son laser rouge balaya les cadavres et s'arrêta sur Clara. Elle ne cilla pas. Elle savait qu'elle était du bon côté de l'algorithme. Pour l'instant. — On retourne dans l'Hémicycle, Hubert. Il reste du travail. Elle passa devant le corps de Yanis sans un regard. Dans son esprit, il n'était déjà plus qu'une ligne barrée dans un tableur. Elle analysait déjà la suite : comment utiliser la mort de Yanis pour faire pression sur les derniers indécis du centre-droit. La peur était un multiplicateur de force, et elle comptait bien l'exploiter jusqu'au dernier centime. Alors qu'ils franchissaient les portes blindées, Hubert lui glissa à l'oreille : — Vous savez, Clara, le pouvoir n'est pas dans la loi. Il est dans celui qui survit à la loi. Elle entra dans l'arène, la barre de fer à la main, prête à voter le prochain massacre. Le quorum était presque atteint. La démocratie n'avait jamais été aussi efficace. Elle était devenue une science exacte, écrite avec le sang de ceux qui n'avaient pas compris que dans ce bâtiment, on ne négociait pas l'avenir, on le liquidait.

L'Amendement de Survie

Le quorum est une équation, pas une valeur morale. Dans le silence pressurisé de l’Hémicycle, Clara Valmont fixait le tableau numérique qui surplombait le perchoir. 412 députés encore en vie. Pour faire passer l’Amendement de Survie — l’ouverture forcée des issues de secours — il fallait 207 voix. Elle n’en avait que 150. Le calcul était simple, brutal : il y avait 57 têtes de trop. — On ne négocie pas avec des cadavres en sursis, Clara. La voix de Yanis était rauque, parasitée par la peur. Il était accroupi derrière le marbre de la tribune, serrant une tablette dont l’écran reflétait le plan de masse du Palais Bourbon. — Si on ne baisse pas le dénominateur, on crève ici, reprit-il. Les drones de sécurité feront une nouvelle passe dans dix minutes. Si aucune loi n'est votée d'ici là, le protocole de "Stagnation" s'active. Ils tirent dans le tas pour 'stimuler le débat'. Clara ajusta ses lunettes. Une branche était cassée, maintenue par un morceau de ruban adhésif récupéré sur un dossier législatif. Elle ne voyait plus des collègues, des alliés ou des adversaires. Elle voyait des variables. — Le groupe de la Droite Populaire est retranché dans la buvette, dit-elle. Ils bloquent tout. Ils espèrent que l'armée va forcer les portes de l'extérieur. Ils ne voteront jamais pour l'ouverture manuelle, ils ont trop peur que la foule entre. — Alors on réduit leur poids électoral, trancha Yanis. Le plan était d'une logique comptable absolue. En "Démocratie Radicale", le quorum se recalcule en temps réel selon les signaux biométriques émis par les sièges. Un député mort est une abstention qui disparaît de l'équation. Un député mort facilite la majorité. — Qui ? demanda Clara. — Morel. Il tient le groupe. C’est le verrou. S’il tombe, les autres paniquent et s’alignent. Ou ils meurent dans la foulée. Clara sentit une décharge d'adrénaline froide. Jean-Pierre Morel avait été son mentor. C’est lui qui lui avait appris à lire entre les lignes des budgets de l'État. Aujourd'hui, il était une ligne de dépense inutile dans son bilan de survie. — On a besoin d'un levier, dit-elle. — J'ai mieux. J'ai un accès aux capteurs de pression des sièges de la zone B. Yanis lui tendit un objet lourd, froid. Un pistolet d'abattage récupéré dans les cuisines du Palais. Un outil industriel, conçu pour la précision, pas pour la gloire. — Si tu neutralises Morel, je sature le système de la zone B. Leurs sièges enverront un signal d'absence prolongée. Le quorum chutera à 180. Nos 150 voix deviendront une force de frappe suffisante. Clara regarda l'arme. Elle analysa le risque. Option A : Ne rien faire. Probabilité de mort par drone : 85%. Option B : Tuer Morel. Probabilité de survie : 40%. Le choix n'était pas éthique. Il était statistique. — Fais-le, dit-elle. Elle se glissa hors de la zone de sécurité, longeant les boiseries sombres. L’odeur de la moquette brûlée et du sang séché saturait l’atmosphère. Le Palais Bourbon n'était plus le temple de la délibération, c'était un abattoir hi-tech où chaque amendement se payait en litres de plasma. Elle trouva Morel dans le couloir des Quatre Colonnes. Il n'était pas seul. Deux de ses lieutenants montaient la garde, armés de barres de fer arrachées aux rambardes des tribunes de presse. Morel, lui, restait digne. Il consultait sa montre, comme s'il attendait le début d'une commission parlementaire. — Clara, dit-il sans se retourner. Je savais que vous viendriez. Vous avez toujours eu le sens de l'opportunité. — Le temps est une ressource épuisable, Jean-Pierre. Et vous en consommez trop. — Vous voulez ouvrir les portes ? Vous êtes folle. La rue nous déchiquettera. Ici, au moins, il y a des règles. — Les règles nous tuent, Jean-Pierre. Votre immobilisme est une condamnation à mort pour les 400 personnes qui restent. Clara avança. Les deux gardes firent un pas vers elle. Elle ne cilla pas. Elle savait que Yanis observait via les caméras de surveillance. — Vous ne le ferez pas, Clara. Vous êtes une femme de dossiers, pas de sang. Vous croyez encore à la procédure. — La procédure a changé, Jean-Pierre. L'article 49.3 de ce soir, c'est ça. Elle leva le pistolet d'abattage. Les gardes hésitèrent. Dans ce bâtiment, l'autorité ne venait plus de l'écharpe, mais de la capacité à infliger une perte immédiate. — Si je tire, le quorum baisse, dit-elle d'une voix monocorde. Si je ne tire pas, nous mourons tous. Votre vie est devenue un coût d'opportunité trop élevé pour la nation. Morel sourit, un rictus amer. — Vous parlez comme une machine, Clara. Ils ont réussi. Vous avez enfin compris ce qu'est le pouvoir. C'est l'élimination du bruit. — Vous êtes le bruit, Jean-Pierre. Elle pressa la détente. Le bruit fut sec, presque décevant. Morel s'effondra, la structure de son crâne cédant sous la pression pneumatique. Pas de discours final. Pas de musique. Juste une donnée qui s'effaçait. Clara ne ressentit rien. Ni remords, ni dégoût. Juste la satisfaction d'un calcul bien exécuté. Elle ramassa la montre de Morel. 19h42. Sur sa tablette, la notification tomba instantanément : *MISE À JOUR DU QUORUM. NOUVEAU SEUIL DE MAJORITÉ : 178.* Elle se tourna vers les deux gardes, pétrifiés. — Morel est mort. Son influence est à zéro. Si vous voulez vivre, vous retournez dans l'Hémicycle et vous votez "Pour" l'Amendement de Survie. Sinon, vous êtes les prochaines variables à supprimer. Ils n'hésitèrent pas une seconde. La loyauté est une valeur volatile ; la peur est une valeur refuge. Clara retourna vers Yanis. Il l'attendait, le visage pâle, les doigts tremblants sur son clavier. — C’est fait ? murmura-t-il. — Le quorum est atteint, répondit-elle. Lance le vote. Yanis activa la procédure. Sur les écrans géants de l'Hémicycle, le texte de la loi s'afficha en lettres rouges : *OUVERTURE DES PORTES – PROCÉDURE D’URGENCE.* Les députés survivants, éparpillés dans les travées, fixaient leurs terminaux de vote. La peur de la foule extérieure luttait contre la certitude de la mort intérieure. — Votez ! hurla Clara dans le micro de la présidence. Votez ou les drones feront le décompte à ma place ! Les barres de progression s'affichèrent. 150. 165. 175. Le chiffre se figea à 177. Il manquait une voix. Une seule. Clara regarda Yanis. Il fixait son propre terminal. Il ne votait pas. — Yanis ? Qu'est-ce que tu fais ? — Si les portes s'ouvrent, Clara... Si elles s'ouvrent, tu n'auras plus besoin de moi. Tu connais les codes d'accès. Tu as le pistolet. Je suis le prochain bruit à éliminer, n'est-ce pas ? Clara comprit l'impasse. Yanis analysait la situation exactement comme elle : une fois l'objectif atteint, l'allié devient un concurrent. Et dans ce jeu, il n'y a qu'un seul siège au sommet. — Yanis, vote. On n'a pas le temps pour la paranoïa. — C'est de la stratégie, pas de la paranoïa. Je veux une garantie. Je veux être nommé co-signataire de l'ordonnance de sortie. Je veux la moitié du pouvoir une fois dehors. — Tu n'es pas en position de négocier, Yanis. — Je suis la 178ème voix, Clara. Je suis la définition même de la position de force. Clara regarda le chronomètre. Trente secondes avant le passage des drones. Elle soupira. Yanis avait raison. Il était un levier. Mais un levier qu'on ne peut pas contrôler est un levier qu'on brise. Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule. — Tu as raison. On partage. Vote. Yanis relâcha la pression. Il sourit, un instant de faiblesse humaine dans un monde de chiffres. Il appuya sur le bouton "OUI". *AMENDEMENT ADOPTÉ. MAJORITÉ ATTEINTE.* Un grondement sourd fit vibrer les murs du Palais. Les verrous électromagnétiques des portes blindées se relâchèrent. L'air frais de l'extérieur s'engouffra dans l'Hémicycle, chassant l'odeur de mort. — On a réussi, souffla Yanis. Clara le regarda. Elle voyait déjà la suite. Le chaos dehors, la nécessité d'un chef fort, d'une figure de proue qui n'avait pas peur de se salir les mains. Yanis était un technicien. Il était utile pour ouvrir des portes, pas pour régner sur des ruines. — Oui, on a réussi, dit-elle. Elle ne le tua pas tout de suite. Ce n'était pas encore rentable. Mais elle nota mentalement que Yanis était une dette à court terme. Et Clara Valmont détestait avoir des dettes. Elle ramassa son dossier, lissa son tailleur maculé de sang et marcha vers la lumière de la place de la Concorde. Derrière elle, les survivants se ruaient vers la sortie comme des rats quittant un navire en feu. Elle savait qu'elle était du bon côté de l'algorithme. Pour l'instant. — On retourne dans l'Hémicycle, Hubert. Il reste du travail. Elle passa devant le corps de Yanis sans un regard. Dans son esprit, il n'était déjà plus qu'une ligne barrée dans un tableur. Elle analysait déjà la suite : comment utiliser la mort de Yanis pour faire pression sur les derniers indécis du centre-droit. La peur était un multiplicateur de force, et elle comptait bien l'exploiter jusqu'au dernier centime. Alors qu'ils franchissaient les portes blindées, Hubert lui glissa à l'oreille : — Vous savez, Clara, le pouvoir n'est pas dans la loi. Il est dans celui qui survit à la loi. Elle entra dans l'arène, la barre de fer à la main, prête à voter le prochain massacre. Le quorum était presque atteint. La démocratie n'avait jamais été aussi efficace. Elle était devenue une science exacte, écrite avec le sang de ceux qui n'avaient pas compris que dans ce bâtiment, on ne négociait pas l'avenir, on le liquidait.

Les Veines du Palais

La voix de l’Arbitre tomba du plafond comme un couperet de guillotine sur du velours. Froide. Métallique. Dénuée de toute inflexion humaine. — Quorum non atteint. Temps de délibération expiré. Activation des mesures d’incitation législative. Le bourdonnement commença à l’étage supérieur. Un son de frelons mécaniques, haute fréquence, qui faisait vibrer les tympans jusqu’à la nausée. Dans les couloirs du Palais Bourbon, les dorures ne protégeaient plus de rien. Les drones sentinelles venaient d’être libérés. Des modèles "S-7", profilés, noirs comme du pétrole, équipés de capteurs thermiques et de munitions de 5,7 mm. Le genre de technologie qu'on vend aux dictatures du Golfe pour pacifier les foules, recyclée pour "fluidifier" le débat parlementaire. — On bouge, maintenant ! hurla Clara. Elle ne regarda pas en arrière. Derrière elle, les restes du groupe de Yanis — quatre députés de la Commission des Finances, un attaché parlementaire en état de choc et un garde du corps dont le gilet pare-balles ne servait plus qu'à retenir ses tripes — s'engouffrèrent dans la trappe de service derrière la buvette. L'air dans les souterrains sentait la poussière séculaire et l'ozone. C'était les veines du Palais. Des kilomètres de câbles, de tuyaux de cuivre et de fibre optique qui alimentaient la bête. Pour Clara, ce n'était pas un labyrinthe, c'était un bilan comptable. Chaque embranchement était un risque, chaque porte une opportunité de rachat. — Pourquoi on descend ? haleta Lefebvre, le député du Calvados. On devrait rester groupés dans l'Hémicycle ! La loi nous protège... Clara s'arrêta net. Elle se tourna vers lui, son visage à quelques centimètres du sien. Ses lunettes brisées reflétaient la lumière crue des néons de secours. — La loi est morte au moment où les portes blindées se sont verrouillées, Lefebvre. On est dans une phase de liquidation judiciaire. Soit on prend le contrôle de l'actif — le serveur de l'Arbitre — soit on finit au passif. Et le passif, ici, ça se mesure en litres de sang. Vous voulez être une statistique ou un actionnaire ? Lefebvre ferma la bouche. Le silence revint, seulement troublé par le sifflement lointain des drones qui patrouillaient dans les galeries supérieures. — Le signal vient d'en bas, reprit Clara en consultant sa tablette tactique, récupérée sur un cadavre de la sécurité. Sous la crypte. Un serveur fantôme, hors réseau public. C'est là que l'Arbitre calcule les votes. C'est là qu'il décide qui meurt. — Et si on le débranche ? demanda l'attaché parlementaire. — On ne débranche pas une machine de guerre, petit. On la pirate. Ou on la détruit. Ils s'enfoncèrent plus profondément. Les murs de pierre de taille laissèrent place à du béton brut. L'humidité augmentait. Clara analysait la situation comme une fusion-acquisition hostile. Yanis était mort, c'était une perte sèche, mais son groupe était un levier qu'elle pouvait encore actionner. Ils avaient besoin d'une direction, elle avait besoin de chair à canon. Un échange équitable. Soudain, un voyant rouge clignota sur sa tablette. — Contact, murmura-t-elle. Au bout du tunnel, une porte blindée, marquée d'un sceau que Clara ne reconnut pas immédiatement. Un logo discret : une balance stylisée, dont l'un des plateaux était remplacé par une épée. L'infrastructure de la "Démocratie Radicale". — C'est là, dit-elle. Ils avancèrent avec la prudence de ceux qui savent que leur valeur marchande est proche de zéro. La porte était entrouverte. Un mauvais signe. Dans ce bâtiment, une porte ouverte était soit une invitation, soit un piège. Et Hubert de Saint-Priest n'invitait jamais personne sans une facture salée à la clé. La salle du serveur était une cathédrale de métal et de verre. Des racks de processeurs s'alignaient dans un froid polaire, le ronronnement des ventilateurs créant un bruit de fond hypnotique. Au centre, un terminal unique. — Regardez ça, souffla Lefebvre. C'est... c'est magnifique. — C'est une abjection, corrigea Clara. C'est l'algorithme qui a remplacé la volonté populaire. Elle s'approcha du terminal. Ses doigts survolèrent le clavier. Elle cherchait la faille, le point de rupture, le levier de commande qui lui permettrait de couper les drones et de déverrouiller les portes. Mais l'écran restait désespérément noir. — Problème de connexion ? demanda le garde du corps. — Non, répondit une voix familière, amplifiée par les haut-parleurs de la salle. Problème de propriété. Clara se figea. Elle connaissait ce ton. Ce mélange de morgue aristocratique et de mépris bureaucratique. Hubert. — Vous êtes en retard, Clara, reprit la voix d'Hubert de Saint-Priest. Une erreur de débutante. En politique, si vous n'êtes pas à la table, c'est que vous êtes au menu. — Où es-tu, Hubert ? cria-t-elle vers les caméras de surveillance qui pivotaient lentement pour la suivre. — Dans un endroit où le champagne est encore frais. J'ai pris la liberté de modifier les paramètres d'accès. Vous voyez, ce serveur ne répond pas seulement à l'Arbitre. Il répond à celui qui possède les clés de chiffrement. Et j'ai racheté les parts majoritaires il y a déjà une heure. Sur l'écran du terminal, un message apparut en lettres rouges : . Un déclic métallique résonna derrière eux. La porte par laquelle ils étaient entrés se verrouilla avec un bruit de coffre-fort. — Qu'est-ce que tu fais ? demanda Clara, sa voix restant calme malgré l'adrénaline qui lui brûlait les veines. — Je rationalise, ma chère. Votre groupe est un coût fixe trop élevé. Trop de bouches à nourrir, trop d'opinions divergentes. Pour que la loi passe, il faut réduire la voilure. Le quorum est une variable ajustable. Si vous disparaissez, le nombre de voix nécessaires pour la majorité absolue baisse mécaniquement. C'est de la simple arithmétique parlementaire. — Tu vas nous tuer pour un amendement ? s'indigna Lefebvre. — Je vais vous liquider pour la stabilité du pays, rectifia Hubert. Ne soyez pas si dramatique. C'est une restructuration. Un sifflement strident déchira l'air. Dans les conduits de ventilation, au-dessus de leurs têtes, les lentilles rouges des drones sentinelles s'allumèrent. Hubert ne les avait pas seulement piégés ; il les avait livrés en pâture au système. — Clara, dit Hubert, sa voix devenant presque paternelle. Vous aviez rédigé une partie de ce protocole, vous vous souvenez ? "L'élimination des redondances pour optimiser le processus décisionnel". C'est votre propre logique qui va vous exécuter. C'est presque poétique, non ? — La poésie, c'est pour les perdants, Hubert, cracha Clara. Elle attrapa le garde du corps par le bras et le tira derrière un rack de serveurs juste au moment où la première salve de 5,7 mm pulvérisait le crâne de Lefebvre. Le député s'effondra sans un cri, son écharpe tricolore virant instantanément au pourpre sombre. — Dispersion ! hurla Clara. Utilisez les serveurs comme boucliers ! Ils ne tireront pas sur le matériel critique ! Elle avait tort. Les drones plongeaient avec une précision chirurgicale, ajustant leurs angles de tir pour éviter les composants vitaux tout en fauchant les membres des survivants. L'attaché parlementaire fut le suivant. Une balle dans la gorge. Il s'écroula en gargouillant, ses mains griffant le sol en béton. Clara, accroupie dans l'ombre d'une unité de refroidissement, analysait la trajectoire des sentinelles. Trois drones. Un angle mort derrière le pilier central. Elle avait son pistolet, un Glock 17 volé, mais elle n'avait que huit balles. Un rendement insuffisant. — Hubert ! cria-t-elle entre deux rafales. Tu crois que tu vas t'en sortir comme ça ? L'Arbitre ne s'arrêtera pas à nous. Une fois qu'on sera morts, tu seras le prochain sur la liste des actifs à liquider ! — J'ai déjà négocié mon parachute doré, Clara. Le poste de Premier Ministre m'attend. Je suis le seul à avoir les codes de sortie. — Les codes changent à chaque exécution ! Tu le sais ! Le système exige un équilibre ! Si tu tues tout le monde, tu deviens la seule cible restante ! Il y eut un silence sur la ligne. Un doute. Infime, mais réel. Clara le sentit. C'était sa seule marge de manœuvre. — Tu as piégé les accès, Hubert, mais tu n'as pas verrouillé le noyau, continua-t-elle en rampant vers le terminal, utilisant le corps de Lefebvre comme rempart. Si je détruis ce serveur, le système passe en mode "Erreur Critique". Les portes s'ouvrent automatiquement par sécurité incendie. Tu perds ton contrôle. Tu perds ton pouvoir. On sort tous, ou on crève tous ici. — Vous n'oseriez pas, dit Hubert. Détruire le serveur, c'est détruire la République. Clara laissa échapper un rire sec, dénué de toute joie. Elle arma son pistolet. — La République est une marque, Hubert. Et je viens de lancer une procédure de dépôt de bilan. Elle se redressa, exposée, et visa non pas les drones, mais le réservoir d'azote liquide qui refroidissait le processeur central. — On parie sur la valeur de l'action ? Elle pressa la détente. Trois fois. Le métal hurla. Le gaz blanc envahit la pièce dans un fracas de fin du monde. Les drones, désorientés par la chute brutale de température et la perte de visibilité thermique, commencèrent à tirer au hasard. Clara plongea au sol, sentant le souffle d'une balle frôler sa tempe. Dans les haut-parleurs, la voix de l'Arbitre grésilla, saturée. — Erreur système. Intégrité du quorum compromise. Procédure d'urgence... Les lumières rouges virèrent au blanc aveuglant. Un signal sonore strident retentit, et dans un gémissement hydraulique, les portes de la crypte s'entrouvrirent. Clara se releva, tremblante, couverte de givre et de sang. Elle était la seule debout. Autour d'elle, le groupe de Yanis n'était plus qu'un amas de viande inutile. Elle ramassa sa tablette. L'écran affichait une seule ligne de texte, générée par l'IA de l'Arbitre avant son redémarrage : Elle se dirigea vers la sortie, marchant sur les débris de verre et de démocratie. Elle ne cherchait plus à sauver le pays. Elle cherchait Hubert. Et cette fois, la négociation se ferait à bout portant.

Trahison à la Bibliothèque

La moquette épaisse de la Bibliothèque de l’Assemblée étouffait le bruit de ses pas, mais pas celui de sa paranoïa. Clara Valmont avançait, le canon de son Sig Sauer pointé vers les ombres projetées par les rayonnages de chêne. L’odeur était un mélange écœurant de vieux cuir, de poussière séculaire et d’ozone laissé par les drones de l’Hémicycle. Au centre de la salle, sous la coupole de Delacroix, une masse sombre était affalée contre un bureau Louis-Philippe. Hubert de Saint-Priest. L’écharpe tricolore était dénouée, traînant dans une flaque de whisky renversé. Sa respiration était un râle saccadé, une mécanique en train de rendre l’âme. — Hubert ? Clara ne s’approcha pas. En politique, un homme à terre est soit une opportunité, soit un piège. Elle garda une distance de sécurité de cinq mètres. Le vieux lion semblait avoir vieilli de dix ans en une heure. Sa main droite pressait sa poitrine, agitée de spasmes. — Clara… finit-il par articuler dans un souffle rauque. Les pilules… dans la poche intérieure… Elle ne bougea pas. Elle analysa la scène. Le ratio risque-bénéfice. Si Hubert crevait ici, elle héritait de son réseau au Sénat. S’il survivait, il lui redevait la vie. Une dette de sang est le meilleur levier de négociation, mais une tombe est plus silencieuse. — Le protocole ne prévoit pas de pause médicale, Hubert. Tu as voté pour l’amendement de "Continuité Absolue", tu te souviens ? L’efficacité avant l’empathie. Hubert laissa échapper un rire qui se transforma en quinte de toux sanglante. Il se laissa glisser au sol, le dos contre le bois précieux. — Toujours… la calculette à la main, ma petite Clara. C’est pour ça que je t’ai choisie. Mais tu as fait une erreur de débutante. Tu as laissé une signature. Clara sentit un froid plus vif que celui de la crypte lui remonter l’échine. Elle ne baissa pas son arme. — De quoi tu parles ? — Le code source de "Démocratie Radicale". La structure algorithmique des drones. Les variables de quorum. C’est du propre. Du chirurgical. Du Valmont tout craché. Hubert se redressa légèrement, son visage reprenant soudain une rigidité cadavérique qui n’avait plus rien d’une agonie. Ses yeux, clairs et prédateurs, se fixèrent sur elle. La défaillance cardiaque venait de s'évaporer. Le théâtre était terminé. — Tu as rédigé le manuel de notre propre abattoir, Clara. L’audit de sécurité d’il y a deux ans ? C’était toi, sous le pseudo "Janus". Tu voulais un système pur. Une machine qui élimine l’inefficacité. Félicitations. La machine fonctionne. — C’était une simulation théorique, cracha-t-elle. Un exercice de gestion de crise. — En politique, la théorie est le brouillon de la tyrannie. J’ai trouvé les logs sur le serveur privé du ministère de l’Intérieur avant que les portes ne se verrouillent. Si les autres survivants apprennent que leur bourreau est parmi eux, ils ne t’exécuteront pas. Ils te dépèceront. Clara resserra sa prise sur la crosse. Le levier venait de changer de main. Hubert n’était plus une cible, il était un maître-chanteur avec un actif toxique en main. — Qu’est-ce que tu veux, Hubert ? Une fusion ? Une sortie de crise ? — Je veux le poste, Clara. Le décret de nomination est déjà prêt dans le coffre de l’Arbitre. Il ne manque qu’un nom. Le mien. Tu vas utiliser tes accès administrateur pour forcer le quorum. Tu vas me faire élire Premier Ministre de ce charnier, et en échange, je ne dirai pas aux derniers députés en vie que c’est toi qui as armé les drones qui ont vaporisé leurs assistants. Le silence de la bibliothèque fut brisé par un grésillement statique dans l’oreillette de Clara. La voix de Yanis, hachée, désespérée, monta dans les aigus. — Clara ! Tu m’entends ? J’ai… j’ai piraté la fréquence de commandement de la Garde Républicaine. Ils sont là. Juste derrière les grilles. Clara pressa son micro. — Yanis, calme-toi. On arrive. Ils lancent l’assaut pour nous sortir ? Un rire nerveux, presque hystérique, lui répondit. — Non. Ils ne bougent pas. J’écoute leurs ordres. "Attendre la désignation du Vainqueur. Sécuriser le périmètre. Éliminer tout témoin non-essentiel après la prestation de serment." Clara… ils ne viennent pas nous sauver. Ils attendent que le processus se termine pour valider le résultat. L’armée ne protège pas la République. Elle attend le nouveau propriétaire. Hubert sourit, un sourire de requin qui vient de sentir le sang dans l’eau. — Tu vois ? C’est une OPA hostile, Clara. L’État est en liquidation judiciaire, et les militaires sont les huissiers. Ils se fichent de savoir qui gagne, tant qu’il n’en reste qu’un pour signer les chèques et les ordres de mission. Clara regarda les rangées de livres. Des siècles de droit, de philosophie, de rhétorique. Tout cela n’était que du combustible pour le brasier actuel. Elle comprit enfin la nature réelle du protocole qu’elle avait aidé à créer. Ce n’était pas un outil de gouvernance. C’était un processus de sélection naturelle pour désigner le dictateur le plus apte. — Si je te tue maintenant, Hubert, je suis la seule en lice. — Si tu me tues, les logs de "Janus" sont envoyés automatiquement sur tous les écrans de l’Hémicycle et aux médias qui attendent dehors. Tu seras la reine d’un royaume de cendres, et ta tête finira au bout d’une pique avant l’aube. On ne règne pas sur un pays qui sait que vous avez programmé sa mort. Hubert se releva, époussetant son veston avec une morgue insupportable. Il tendit la main, non pas pour demander de l’aide, mais pour exiger l’allégeance. — On signe le contrat, ou on coule ensemble ? Clara baissa lentement son arme. Son cerveau tournait à plein régime, calculant les variables, cherchant une faille dans la structure de l’accord. Il n’y en avait pas. Pour l’instant. — On signe, dit-elle d’une voix blanche. Mais je veux une clause de sortie. — Les clauses se négocient après le pouvoir, ma chère. Pour l’instant, on a un quorum à truquer. Soudain, une explosion fit vibrer les vitraux de la bibliothèque. Des éclats de verre tombèrent comme une pluie de diamants sur les pupitres. Les drones sentinelles, en bas dans les couloirs, venaient de détecter une intrusion. Ou une nouvelle phase du protocole. — Yanis ! hurla Clara dans sa radio. Qu’est-ce qui se passe ? — C’est l’Arbitre ! La voix a changé ! Elle dit que… que le temps des débats est écoulé. "Phase Finale : Consolidation du Pouvoir". Les sièges… Clara, les sièges de l’Hémicycle sont en train de s’auto-détruire ! Hubert pâlit. Même lui n’avait pas prévu une accélération du calendrier. — Le protocole s’emballe, murmura Clara. Il ne cherche plus la majorité. Il cherche l’unité. L’unité par le vide. Elle saisit Hubert par le revers de son veston et le plaqua contre un rayonnage. — Ton secret ne vaut plus rien si on est morts dans dix minutes. Où est le terminal de l’Arbitre ? Le vrai. Pas celui de la tribune. Hubert pointa un doigt tremblant vers le fond de la pièce, derrière une statue de Montesquieu. — Sous la trappe. La salle des serveurs. Mais il faut deux clés biométriques. La mienne… et celle du Président de l’Assemblée. — Le Président est mort dans la première salve, Hubert. — Je sais, dit le vieux lion avec un regain de cynisme. J’ai sa main dans ma mallette. Clara lâcha un soupir qui ressemblait à un cri de guerre. En politique, on ne s’encombre pas de sentiments, mais on garde toujours les pièces détachées de ses adversaires. — Alors on y va. On va pirater ta propre apocalypse. Ils s’élancèrent vers le fond de la bibliothèque alors que les premières détonations de drones retentissaient dans la galerie des Fêtes. Dehors, l’armée attendait le vainqueur. À l’intérieur, les monstres apprenaient à collaborer pour ne pas devenir des victimes. Le pouvoir n’était plus une question de votes. C’était une question de survie. Et Clara Valmont venait de comprendre que pour régner, il ne suffisait pas de tuer ses ennemis. Il fallait devenir le système lui-même.

Le Siège du Perchoir

La voix de l’Arbitre tomba du plafond, métallique, dénuée de toute inflexion humaine, comme un couperet sur un billot. — Temps écoulé. Aucun projet de loi déposé. Procédure de purge aléatoire activée dans trente minutes. Fréquence des votes : bisannuelle. Un scrutin toutes les demi-heures ou une exécution par tirage au sort biométrique. Le quorum est votre seule assurance-vie. Dans le silence de plomb qui suivit, Clara Valmont compta ses battements de cœur. Soixante-douze par minute. Trop rapide. En politique, le stress est une fuite de capitaux. Elle jeta un coup d’œil à Hubert de Saint-Priest. Le vieux lion serrait sa mallette contre lui, celle qui contenait la main coupée du Président de l’Assemblée. Un actif biologique. Le seul laissez-passer pour les serveurs. — Trente minutes, Hubert. C’est le temps qu’il faut pour couler une boîte au CAC 40. Ici, c’est le temps qu’il nous reste avant que l’algorithme ne choisisse nos cadavres. Hubert grimaça, une lueur de mépris dans ses yeux injectés de sang. — L’Arbitre veut du mouvement, Clara. Il veut de la liquidation. Si on ne vote pas, on meurt. Et pour voter, il faut le Perchoir. À l’autre bout de l’Hémicycle, derrière les rangées de sièges en velours rouge transformées en tranchées, le mouvement s’intensifiait. Yanis, l’ancien syndicaliste devenu chef de meute, ne comptait plus ses amendements. Il comptait ses munitions. Il en avait peu. Mais il possédait encore la masse salariale : une cinquantaine de députés prêts à tout, armés de pieds de biche, de tessons de bouteilles et de quelques Glock ramassés sur les cadavres des gardes républicains. — Ils vont charger, murmura Clara. Yanis sait que s’il ne contrôle pas le pupitre central, il n’est qu’une ligne de plus sur le bilan des pertes. — Qu’il vienne, cracha Hubert en vérifiant le chargeur de son Sig Sauer. Le Perchoir est la seule position dominante. En économie comme en guerre, celui qui tient les sommets dicte les prix. Le signal vint d’un cri rauque. Yanis surgit de derrière le banc des ministres, sa chemise blanche transformée en drapeau de guerre maculé. Ses hommes le suivirent dans un fracas de bois brisé et de hurlements. Ce n’était plus un débat parlementaire, c’était une OPA hostile menée à la hache. Les premières détonations déchirèrent l’air confiné. Les hommes d’Hubert, retranchés derrière les pupitres de marbre du bureau de l’Assemblée, ouvrirent le feu. Le velours rouge, déjà sombre, s’imbiba d’une nouvelle couche de pourpre. Un député du centre fut fauché en plein vol, son corps basculant dans la fosse aux photographes. Personne ne regarda. Un mort, c’était une voix en moins. Un ajustement du quorum. — Clara, maintenant ! rugit Hubert. Ils se glissèrent dans l’ombre de la galerie des Quatre Colonnes, profitant du chaos. Clara sentait l’odeur de la poudre et de la peur. Pour elle, chaque détonation était un calcul. Un tir réussi : un opposant éliminé, une majorité plus facile à atteindre. Un tir raté : une perte de ressources sèches. Derrière eux, l’assaut de Yanis tournait à la boucherie. Les partisans du syndicaliste grimpaient sur les sièges, utilisant les dossiers comme boucliers. Un drone sentinelle, suspendu au-dessus du lustre central comme un vautour de titane, pivota sur son axe. Son laser rouge balaya la foule. — Cible identifiée, résonna la voix de l’Arbitre. Obstruction au processus législatif. Une rafale de 5.56 faucha trois hommes de Yanis qui tentaient d'escalader la tribune. Leurs corps s'effondrèrent sur les pupitres de vote, déclenchant des pressions erratiques sur les boutons électroniques. Sur les écrans géants, les compteurs s'affolèrent : *POUR : 12. CONTRE : 45. ABSTENTION : 8.* — Le système enregistre les spasmes des cadavres comme des intentions de vote, analysa Clara, le souffle court. C’est l’efficience absolue. Même morts, ils servent le processus. — C’est la définition même de la bureaucratie, Valmont. On ne s’arrête jamais, même quand le cœur lâche. Ils atteignirent la trappe dissimulée sous le buste de Marianne. Hubert posa sa mallette au sol et l’ouvrit. La main du Président, pâle, cireuse, semblait encore vouloir signer un décret. Hubert la saisit sans une once d’hésitation et l’appliqua sur le lecteur biométrique. Un déclic hydraulique retentit. — Accès autorisé. Bienvenue, Monsieur le Président, ronronna l'ordinateur. Ils s’engouffrèrent dans l’escalier en colimaçon menant aux serveurs, laissant derrière eux le vacarme de l’Hémicycle. En bas, l’air était froid, filtré, saturé d’ozone. C’était le cerveau de la bête. Des rangées de serveurs clignotaient, gérant les algorithmes de la "Démocratie Radicale". Clara s’approcha de la console principale. Ses doigts survolèrent le clavier avec une précision chirurgicale. Elle ne cherchait pas à arrêter le massacre. Elle cherchait l’effet de levier. — Qu’est-ce que tu fais ? demanda Hubert, son arme braquée sur la porte. — Je modifie les pondérations. Si on veut sortir d’ici, il ne suffit pas de survivre. Il faut que le système nous désigne comme les seuls actifs rentables. Je vais lier le déclenchement des drones à la reconnaissance faciale de la liste de Yanis. — Tu vas les liquider par algorithme ? Hubert eut un rire sec, presque admiratif. C’est propre. C’est libéral. — C’est nécessaire. En politique, Hubert, on ne tue pas par plaisir. On tue pour assainir le marché. Soudain, une explosion fit trembler les murs. Au-dessus d’eux, le plafond de la salle des serveurs se fissura. Un corps tomba dans un nuage de poussière de plâtre. C’était Yanis. Il était couvert de sang, une plaie béante à l’épaule, mais ses yeux brillaient d’une rage intacte. Il tenait une grenade dégoupillée dans sa main valide. — Le Perchoir est à moi, grogna-t-il en se relevant péniblement. Mais le système est ici. Je vous ai vus descendre. Hubert pointa son Sig Sauer. Clara ne quitta pas l’écran des yeux. — Yanis, pose ça, dit Hubert d’une voix calme, celle qu’il utilisait pour calmer les frondes parlementaires. Tu n’as aucune vision stratégique. Tu es dans l’émotion. La grenade, c’est une perte sèche pour tout le monde. Toi compris. — Je m’en fous de la rentabilité, Hubert ! On crève tous là-haut ! Vos lois, vos votes, vos drones… C’est fini. Si je lâche ça, le serveur saute. Plus de règles. Plus d’Arbitre. Clara se tourna enfin. Son regard était d’une neutralité terrifiante. — Si tu détruis le serveur, Yanis, les portes blindées ne s’ouvriront jamais. L’armée à l’extérieur a reçu l’ordre de raser le Palais si le signal s’interrompt. Tu ne libères personne. Tu fermes juste le cercueil. Yanis hésita. C’était la faille. En politique, l’hésitation est une invitation à l’exécution. — Par contre, continua Clara, je peux t’offrir un deal. Je t’intègre dans la nouvelle majorité. On valide le prochain vote ensemble. On se partage le quorum. Tu gardes la vie, et une place au futur directoire. C’est une fusion-acquisition. Tu apportes tes hommes, on apporte la structure. Le doigt de Yanis trembla sur la goupille. Le gain contre la perte. La survie contre l’idéologie. Le silence dans la salle des serveurs était plus lourd que les tirs à l’étage. — Trente secondes avant le prochain vote, annonça la voix de l’Arbitre depuis une enceinte murale. — Décide, Yanis, pressa Hubert. Sois un partenaire, ou sois un déchet. Yanis regarda la grenade, puis Clara. Il vit en elle quelque chose de bien plus dangereux que les drones : une absence totale de remords. Il comprit que le pouvoir n’avait pas changé de mains, il avait juste changé de forme. Il abaissa lentement le bras. — Qu’est-ce que je dois voter ? demanda-t-il, la voix brisée. Clara se tourna vers l’écran et frappa une dernière touche. — Ce que je te dirai de voter. Félicitations, Yanis. Tu viens d’entrer au conseil d’administration. Sur l’écran, la liste des députés s’actualisa. Les noms de la minorité passèrent en rouge. À l’étage, le bruit des drones sentinelles s’intensifia, suivi par les cris de ceux qui n’avaient pas été invités à la table des négociations. Le sang continuait de couler sur le velours, mais pour Clara Valmont, les comptes étaient enfin à l’équilibre.

L'Agonie du Vieux Lion

Hubert de Saint-Priest pressa son mouchoir en soie contre sa hanche. La tache pourpre s'élargissait, dévorant le blanc immaculé. Un mauvais investissement. Il avait misé sur la loyauté de sa garde rapprochée, mais le plomb ne connaît pas la gratitude. Il s'adossa à la lourde table de chêne de la questure, le souffle court, les yeux fixés sur Clara Valmont. Elle ne tremblait pas. Elle n'avait même pas l'air essoufflée. Pour elle, ce n'était pas un massacre, c'était une restructuration. — Tu as le doigt sur la gâchette, Clara, mais tu n'as pas encore le code, siffla Hubert. Tu es une excellente exécutante. Mais tu n'es pas une propriétaire. Il tendit une main tremblante vers le panneau de contrôle dissimulé sous le rebord de la table. Un boîtier en titane, vestige des protocoles de survie de la Guerre Froide, mis à jour pour la boucherie contemporaine. — Procédure « Éclipse », articula-t-il dans son micro-cravate. Code d'autorisation : Saint-Priest-Alpha-9. Le clic fut sec, définitif. Un bruit de succion pneumatique parcourut les murs de l'Hémicycle. Puis, le néant. Les projecteurs s'éteignirent d'un coup, plongeant les cinq cents mètres carrés de velours et de marbre dans une obscurité totale, opaque, presque solide. Les cris des derniers députés encore en vie s'étouffèrent dans le silence de mort qui suivit. Les drones sentinelles, privés de leurs repères optiques, se mirent à stagner dans les airs, leurs rotors émettant un bourdonnement de frelons mécaniques en attente d'ordres. — Dans le noir, Clara, tout le monde pèse le même poids, lança la voix d'Hubert, désincarnée, résonnant contre les boiseries. J'ai passé trente ans à naviguer dans les couloirs de ce palais sans lumière. Je connais chaque angle, chaque trappe, chaque faiblesse de cette structure. Toi, tu n'es qu'une touriste avec un algorithme. Clara ne répondit pas. Elle ne bougea pas. Elle analysait. Le noir n'était pas un obstacle, c'était une donnée. Hubert venait de brûler ses dernières cartouches pour gagner du temps. Un actif toxique. Il espérait que la panique ferait le travail à sa place, que les survivants s'entretueraient dans la confusion. Erreur de débutant. Hubert pensait encore en termes de psychologie humaine. Clara, elle, pensait en termes de flux. Elle glissa la main dans sa poche et sortit sa tablette de service, l'écran réglé au minimum de luminosité, filtré pour ne pas trahir sa position. L'interface de la « Démocratie Radicale » clignotait en mode dégradé. — Yanis, chuchota-t-elle dans son oreillette. Ne bouge pas. Si tu respires trop fort, les capteurs de pression acoustique vont te transformer en passoire. — Je ne vois rien, Clara… On va mourir ici, hoqueta la voix de Yanis. — Personne ne meurt si le quorum est maintenu. Écoute-moi. Hubert vient de verrouiller les accès physiques, mais il a oublié une règle d'or de l'audit de sécurité que j'ai pondu il y a deux ans : le système biométrique est prioritaire sur l'éclairage. Ses doigts volèrent sur l'écran. Elle n'avait pas besoin de voir Hubert pour savoir où il était. Elle voyait son signal. Chaque siège de l'Hémicycle était une unité de collecte de données. Rythme cardiaque, température corporelle, poids. Le système savait exactement qui était assis où, même dans le noir complet. Hubert et ses six derniers fidèles s'étaient regroupés sur les bancs de la Droite historique. Un carré de résistance. Un passif à liquider. — Tu parles de propriété, Hubert ? lança Clara, sa voix calme, presque douce, tranchant l'obscurité. Le problème de la propriété, c'est l'entretien. Et tu as négligé tes infrastructures. — Qu'est-ce que tu racontes ? — Le protocole de sécurité que tu viens d'activer a une faille de redondance. Si le système détecte une instabilité cardiaque majeure dans une zone précise, il considère que la zone est compromise. Il procède alors à un « nettoyage chirurgical » pour éviter la contagion du chaos. — Tu bluffes. L'Arbitre ne tire pas sans vote. — L'Arbitre suit le code, Hubert. Et le code dit que si la minorité devient un risque biologique ou sécuritaire, elle est éjectée du bilan. Clara entra une suite de commandes rapides. Elle ne piratait pas le système ; elle lui donnait ce qu'il voulait voir. Elle injecta un virus de données dans les capteurs des sièges occupés par les hommes d'Hubert. Elle simula une tachycardie collective, une montée en flèche de l'adrénaline, le signal typique d'une insurrection armée imminente. Sur son écran, les six points représentant les partisans d'Hubert passèrent du bleu au rouge vif. — Qu'est-ce que c'est que ce bruit ? demanda l'un des hommes d'Hubert, la voix étranglée par la peur. Le sifflement commença. Un bruit aigu, électrique. Les condensateurs des sièges se chargeaient. — C'est le son d'une liquidation judiciaire, Hubert, dit Clara. — Arrête ça ! hurla le Vieux Lion. Je peux te donner Matignon ! Je peux te donner les clés du budget ! — Je n'ai pas besoin que tu me donnes ce que je suis en train de prendre. Un éclair bleu déchira l'obscurité, suivi d'un claquement sec, comme un coup de fouet. Un cri de douleur pure fut instantanément étouffé par une odeur d'ozone et de chair brûlée. Le premier partisan d'Hubert venait de recevoir cinquante mille volts directement dans la colonne vertébrale. — Un, compta Clara. Un deuxième éclair. Un troisième. Le carré de résistance se transformait en champ de cadavres électrocutés. Les décharges illuminaient l'Hémicycle par intermittence, révélant des visions d'horreur stroboscopiques : des corps convulsant sur le velours rouge, des visages figés dans une agonie électrique, et Hubert, au centre, les yeux écarquillés, protégé par son propre siège qui, par un ironique privilège de rang, n'avait pas encore déclenché sa charge. — Tu es un monstre, Clara, cracha Hubert. Tu n'es pas une politicienne. Tu es une comptable de la mort. — La politique, c'est de la comptabilité avec des majuscules, Hubert. Tu as passé ta vie à équilibrer des budgets avec le sang des autres. Je ne fais que simplifier l'équation. Elle appuya sur la touche « Entrée ». Le siège d'Hubert de Saint-Priest émit un bip sonore, presque poli. Le mécanisme de verrouillage des accoudoirs se referma sur ses poignets avec un bruit métallique. Le Vieux Lion était piégé, cloué à son trône de cuir. — Le vote est clos, Hubert. La motion de censure a été adoptée par le système. — Clara… attends… on peut… — Le temps des négociations est terminé. Le marché est fermé. Clara resta immobile. Elle n'avait pas besoin de regarder. Elle entendit le bourdonnement final du condensateur. L'éclair fut plus long, plus intense que les autres. Hubert ne cria pas. Il y eut juste un long râle, le bruit d'un moteur qui rend l'âme, puis le silence lourd d'une salle de coffres-forts après un braquage. Les lumières de secours, d'un rouge maladif, se rallumèrent lentement. La fumée flottait au-dessus des rangées de sièges. Clara s'avança dans l'allée centrale, ses talons claquant sur le marbre avec une régularité de métronome. Elle s'arrêta devant le corps d'Hubert. Le Vieux Lion n'était plus qu'une carcasse fumante, les yeux ouverts sur un plafond qu'il ne verrait plus jamais. Son écharpe tricolore était roussie, les bords noirs et effilochés. Elle se pencha, ramassa le verre de whisky qui était miraculeusement resté debout sur la tablette du député, et le vida d'un trait. Le liquide lui brûla la gorge, une sensation de vie dans ce mausolée de haute technologie. Yanis sortit de l'ombre, livide, tremblant comme une feuille. Il regarda le carnage, puis Clara. — Ils sont tous morts ? murmura-t-il. — Non, corrigea Clara en consultant sa tablette. Il reste quarante-deux survivants dans les galeries et les bureaux annexes. Mais le quorum est désormais entre mes mains. Elle se tourna vers le perchoir, le siège du Président de l'Assemblée, qui surplombait le chaos. — Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demanda Yanis. Clara Valmont monta les marches une à une. Elle s'installa dans le fauteuil monumental, ajusta sa veste et fixa la caméra de surveillance qui transmettait le flux en direct aux serveurs de l'Arbitre. — Maintenant, on vote la loi de finances, dit-elle. Et cette fois, il n'y aura pas d'amendements. Elle posa ses mains sur le pupitre. Le pouvoir n'était pas une couronne. C'était un levier. Et elle venait de trouver le point d'appui. — Arbitre, déclara-t-elle d'une voix qui ne souffrait aucune contestation. Ouvrez la session. Nous avons un pays à racheter.

Le Dernier Débat

Le silence dans l’Hémicycle avait l’odeur du fer oxydé et de la poussière de marbre. Les projecteurs zénithaux, épargnés par les fusillades, crachaient une lumière crue sur le désastre. Clara Valmont, assise au perchoir, ne sentait plus ses doigts. Elle fixait l’écran de contrôle incrusté dans le bois précieux du pupitre. Dix noms. Il ne restait que dix noms en vert sur les cinq cent soixante-dix-sept du départ. Un taux de perte de 98,2 %. Un ratio d’épuration que même les pires dictatures du siècle passé n’auraient osé rêver. — Quorum atteint, grésilla la voix synthétique de l’Arbitre dans les enceintes Bose dissimulées sous les dorures. Phase d’investiture finale. Candidats éligibles au poste de Premier Ministre : Clara Valmont. Yanis Benali. Yanis, en bas, au centre du puits, ne bougeait pas. Il tenait son HK416 par la poignée, le canon pointé vers le sol jonché de douilles et de morceaux de textes de loi. Il leva les yeux vers Clara. Son visage, d’ordinaire si lisse, si effacé, était une page blanche. Un vide total. — Tu savais que ça finirait comme ça, dit Yanis. Sa voix ne tremblait pas. Elle était plate, technique. Clara ajusta ses lunettes dont le verre gauche était étoilé. Elle analysa la posture de Yanis. Centre de gravité bas. Respiration contrôlée. Il n’était plus le collaborateur parlementaire terrorisé qu’elle avait traîné derrière elle pendant douze heures de carnage. Il était un actif en phase de liquidation. — J’ai conçu le système pour qu’il y ait un gagnant, Yanis. Pas pour qu’il y ait une morale. L’État est une structure de survie. Le reste, c’est du marketing pour les électeurs. — Le système a une faille, Clara. Une variable que tu as oubliée de coder. Elle fronça les sourcils, ses doigts survolant les commandes biométriques du perchoir. — Laquelle ? — Le bouton "Supprimer". Yanis remonta son arme d’un geste fluide, verrouillant la lunette sur la poitrine de Clara. Elle ne cilla pas. Elle savait que les drones sentinelles, suspendus comme des chauves-souris d’acier aux moulures du plafond, abattraient quiconque tirerait avant l’ouverture officielle du scrutin. — Tu ne tireras pas, Yanis. Pas encore. L’Arbitre te grillerait le cerveau avant que ta balle ne quitte le canon. Tu es un pragmatique. Quel est ton prix ? Yanis laissa échapper un rire sec, un bruit de gravier broyé. — Mon prix ? Clara, je ne suis pas un député qu’on achète avec une subvention ou un poste au Conseil d’État. Je n’ai jamais été ton allié. Je suis le protocole de nettoyage. Clara sentit un froid polaire glisser le long de sa colonne vertébrale. Elle repensa à l’audit de sécurité d’il y a deux ans. Elle avait rédigé les algorithmes de la "Démocratie Radicale" sous le pseudonyme *Architecte*. Mais elle n’avait jamais eu accès aux couches inférieures du code, celles gérées par les Services Spéciaux. — Tu travailles pour la DGSE, comprit-elle. — Je travaille pour la continuité de l’État. L’État t’a laissée construire ce hachoir à viande parce qu’il fallait purger la classe politique. Trop de dettes, trop de compromis, trop de gras. On avait besoin d’une lame. Tu as été cette lame. Mais une fois que la chirurgie est terminée, on stérilise l’instrument. On ne le remet pas dans la boîte. — Je suis la seule capable de piloter ce qui vient après, rétorqua Clara, sa voix reprenant son timbre de commandement. Le pays est en feu. Les marchés attendent un signal. Si je meurs, le système s’effondre. — Si tu meurs, je deviens Premier Ministre par défaut. Je valide les décrets d’urgence, je rétablis l’ordre, et je démissionne pour "raisons de santé" dans trois mois. Le pays repart sur une base saine. Sans l’architecte du massacre pour rappeler aux survivants comment le sang a coulé. Tu es un passif, Clara. Et je suis là pour équilibrer le bilan. L’Arbitre fit retentir un gong sourd. — Début du débat final. Durée : 300 secondes. À l’issue, le vote sera ouvert aux huit survivants restants. En cas d’égalité, l’élimination physique des candidats sera engagée. Clara consulta sa tablette. Les huit autres. Des ombres tapies dans les tribunes de la presse ou derrière les rideaux de velours rouge. Des opportunistes, des lâches qui attendaient de voir de quel côté le vent allait tourner. Elle devait les acheter. Tout de suite. — Écoutez-moi ! cria-t-elle vers les galeries sombres. Yanis est un exécuteur ! Si vous votez pour lui, vous votez pour votre propre disparition ! Vous croyez qu’un agent des services vous laissera repartir avec vos secrets ? Je suis la seule qui garantit votre immunité ! J’ai les codes des coffres-forts numériques de l’Assemblée ! Je peux effacer vos dossiers, vos dettes, vos trahisons ! — Elle ment, coupa Yanis sans quitter Clara des yeux. Elle a déjà programmé l’épuration de la zone dès que le Premier Ministre sera nommé. Regardez vos terminaux. Un bip simultané résonna dans l’Hémicycle. Clara jeta un œil à son propre écran. Un malware. Yanis avait injecté un script dans le réseau local. Un faux ordre d’exécution, signé de son nom. — C’est une manipulation ! hurla-t-elle. — C’est de la politique, Clara. La perception est la seule réalité. Elle vit une silhouette bouger dans la galerie de droite. Un député de l’opposition, le visage en sang, brandissant son terminal. — Elle veut nous liquider ! cria l’homme. Le chaos reprit. Des coups de feu éclatèrent dans les hauteurs. Les survivants commençaient à s’entretuer, chacun pensant que l’autre était le bras armé de Clara. Yanis profita de la diversion pour avancer vers le pied du perchoir. Il se déplaçait avec une économie de mouvement terrifiante. Clara comprit que l’analyse logique ne suffirait plus. Elle plongea sous le pupitre alors qu’une rafale de Yanis pulvérisait le micro en argent. Les éclats de bois volèrent comme des shrapnels. Elle rampa vers le levier de sécurité manuel, une relique mécanique qu’elle avait fait installer lors des travaux de rénovation, loin des circuits de l’Arbitre. — Tu parles de l’État, Yanis ? grogna-t-elle, le dos contre le marbre froid. L’État n’est qu’une fiction juridique ! Ce qui est réel, c’est la force ! Elle actionna le levier. Un panneau de blindage coulissa devant le perchoir, transformant la tribune en bunker. Au même moment, elle activa les haut-parleurs à pleine puissance, déclenchant un larsen insupportable qui fit lâcher leurs armes aux survivants dans les galeries. Yanis plaqua ses mains sur ses oreilles, son fusil glissant au sol. Clara surgit de derrière son blindage, un pistolet de détresse à la main, récupéré sur le corps du garde républicain qu’elle avait achevé deux heures plus tôt. — On ne négocie pas avec un actif toxique, Yanis. On le déprécie. Elle tira. La fusée au magnésium frappa Yanis en pleine poitrine. Il ne cria pas. Il recula, transformé en torche humaine, ses vêtements synthétiques fondant sur sa peau. Il bascula par-dessus la rambarde et s'écrasa sur le tapis vert de l'Hémicycle, trois mètres plus bas. — 60 secondes avant le vote, annonça l’Arbitre. Clara reprit sa place, haletante. Elle s’essuya le visage avec sa manche. Elle voyait Yanis se tordre au sol, une flaque de feu l’entourant. Elle se tourna vers les caméras. — Vous avez vu ? dit-elle aux survivants cachés. L’exécuteur est mort. Le système est à moi. Votez. Maintenant. Ou je verrouille les sorties et je laisse l’Arbitre terminer le travail. Vous avez dix secondes pour devenir les ministres d’un nouveau monde ou les cadavres de l’ancien. Sur son écran, les noms passèrent du gris au bleu. Un. Deux. Cinq. Sept. — Vote clos, déclara l’Arbitre. Majorité absolue atteinte. Madame Clara Valmont est nommée Premier Ministre avec les pleins pouvoirs d'urgence. Les portes blindées de l’Hémicycle se déverrouillèrent avec un sifflement pneumatique. La lumière du jour, une aube grise et sale, s’engouffra dans la salle, délavant l’horreur de la scène. Clara se leva. Ses jambes étaient de coton, mais son regard était plus tranchant qu’un scalpel. Elle descendit les marches du perchoir, évitant le corps calciné de Yanis qui fumait encore. Elle s’arrêta devant lui. Il respirait encore, un râle atroce s’échappant de ses poumons brûlés. — Tu avais raison sur une chose, Yanis, murmura-t-elle pour lui seul. On ne remet pas l’instrument dans la boîte. Elle ramassa le HK416 de l’agent. Elle vérifia la chambre. Une cartouche. Elle pointa le canon sur la nuque de Yanis. — Mais c’est moi qui décide qui est l’instrument. Le coup de feu claqua, sec, définitif. Le dernier amendement venait d'être adopté. Clara Valmont redressa sa veste, rangea ses lunettes brisées dans sa poche et marcha vers la sortie, seule survivante d'une démocratie qui n'avait plus de radicale que le nom. Elle avait le pouvoir. Elle avait le pays. Il ne lui restait plus qu'à trouver un moyen de payer la facture.

L'Unique Survivant

Les semelles de Clara claquaient sur le marbre, un métronome sec dans le silence sépulcral de la Salle des Pas Perdus. Le bruit était net, sans fioriture. Un bruit de comptable. Elle ne courait pas. On ne court pas quand on a déjà gagné. Chaque pas marquait une prise de possession, une validation d’actifs. À gauche, le corps d’un député de l’opposition, la gorge ouverte par un éclat de drone. À droite, un allié de la veille, foudroyé par son propre siège pour avoir hésité sur l’amendement 42. Bilan comptable : 576 pertes. 1 actif restant. Le ratio était catastrophique pour la nation, mais parfait pour l’actionnaire principal. Et l’actionnaire, c’était elle. Clara s’arrêta devant une glace dorée, vestige d’un faste qui paraissait désormais préhistorique. Elle observa son reflet. Le tailleur bleu marine était ruiné, saturé de pourpre sombre. Une balafre barrait sa joue gauche, un souvenir du dernier corps-à-corps dans les couloirs des commissions. Elle retira ses lunettes brisées et les lâcha. Le tintement du verre sur le sol fut la seule oraison funèbre de la Ve République. Elle n’avait plus besoin de voir de près. Elle voyait désormais à l’échelle du pays. — Protocole de Démocratie Radicale : Phase de sélection terminée, grésilla une voix synthétique dans les haut-parleurs dissimulés sous les moulures. La voix était dépourvue d’émotion. Une pure interface de gestion. L’IA qui gérait le Palais Bourbon depuis le début du huis clos venait de valider l’algorithme. — Quorum : 1. Majorité absolue : atteinte. Identité du mandataire : Valmont, Clara. Statut : Premier Ministre de Transition. Pouvoirs : Exceptionnels. Durée du mandat : Indéterminée. Clara esquissa un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. C’était son œuvre. Elle se souvint des nuits passées, deux ans plus tôt, à coder les variables de ce "stress test" institutionnel sous le pseudonyme d'Arès. L’idée était simple : le système politique était grippé par l’empathie, les compromis mous et la corruption de bas étage. Pour sauver l’État, il fallait un purificateur. Un processus de sélection naturelle appliqué à la législation. Elle avait conçu le hachoir, et elle s’était jetée dedans, certaine d’être la seule lame assez dure pour ne pas se briser. Elle reprit sa marche vers les grandes portes de bronze de la sortie. — Analyse des risques, murmura-t-elle. — Risque civil : 88%, répondit l’IA. Risque militaire : 12%. Crédibilité internationale : 0,4%. Capital de peur : 100%. — Le capital de peur suffit, trancha Clara. C’est la seule monnaie qui ne subit pas d’inflation en temps de crise. Elle atteignit le sas de sécurité. Les verrous hydrauliques, massifs, gémirent. C’était le son d’un coffre-fort qui s’ouvre. Derrière ces portes, il n’y avait pas la liberté, mais un marché à restructurer. La France était une entreprise en faillite technique, et elle venait d’en prendre le contrôle par une OPA hostile et sanglante. Les battants s’écartèrent. La lumière du jour la frappa comme une gifle. L’air frais de Paris, chargé d’une odeur de pneu brûlé et de gaz lacrymogène, s’engouffra dans ses poumons. Elle plissa les yeux. Au bas des marches du Palais Bourbon, la scène était figée. Des colonnes de blindés de la Gendarmerie Mobile encerclaient la place de la Concorde. Des milliers de citoyens, maintenus à distance par des barbelés et des fusils d’assaut, hurlaient une rage que le vent étouffait. Des centaines de caméras, montées sur des grues ou portées par des drones, pivotèrent d’un seul mouvement vers elle. Le monde entier regardait la boucherie se terminer. Clara descendit les marches, une à une. Elle ne chercha pas à cacher le sang sur ses mains. Au contraire, elle l’exposait. C’était sa preuve de concept. Sa légitimité ne venait pas d’une urne, mais d’un abattoir. Elle était la preuve vivante que le système avait fonctionné : il avait produit le leader le plus impitoyable, celui capable de survivre à ses propres lois. Le Général de division en charge du périmètre s’avança vers elle. Son visage était livide. Il salua, un geste mécanique, dicté par la peur plus que par le respect. — Madame le Premier Ministre, dit-il, la voix tremblante. Les… les autres ? — Il n’y a plus d’autres, Général. Le quorum a été ajusté. La loi de finances, le décret sur l’ordre public et la réforme de l’exécutif ont été adoptés à l’unanimité. Elle passa devant lui sans s’arrêter, l’obligeant à lui emboîter le pas. Elle se dirigea droit vers le pupitre de presse installé à la hâte devant les grilles. Les flashs crépitèrent, une mitraille de lumière. Elle s’arrêta devant les micros. Elle ne consulta aucune note. Elle n’avait pas de discours préparé par des conseillers en communication. Les conseillers étaient morts dans l’Hémicycle, ou s’étaient enfuis dès les premiers tirs. Elle fixa l’objectif de la caméra centrale. Celle qui diffusait en direct sur toutes les chaînes du globe. — Le temps des débats est clos, commença-t-elle. Sa voix était basse, rauque, mais portée par une autorité que le chaos avait forgée. La démocratie est un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. Nous avons gaspillé des décennies en palabres pendant que le pays s’effondrait. Aujourd’hui, l’État a été purgé. Elle fit une pause, laissant le silence peser sur les millions de spectateurs. — Je ne suis pas ici pour vous plaire. Je ne suis pas ici pour être réélue. Je suis ici pour gérer les actifs restants de cette nation. Le protocole de Démocratie Radicale a rempli son office : il a éliminé la faiblesse. Ce qui reste, c’est la volonté pure. Elle posa ses mains sur le pupitre. Le sang séché s’effrita sur le bois verni. — À partir de cet instant, chaque citoyen est un rouage. Chaque décision sera prise selon un calcul de rentabilité nationale. Ceux qui produisent seront protégés. Ceux qui parasitent seront liquidés. Il n’y aura pas de seconde chance. Le coût de l’échec est désormais définitif. Un murmure d’effroi monta de la foule, vite réprimé par les mouvements brusques des forces de l’ordre. Clara ne cilla pas. Elle analysait la réaction de la foule comme une courbe boursière. La panique était attendue. Elle précéderait l’obéissance. — Vous vous demandez si c’est légal, continua-t-elle avec un cynisme tranchant. La question est obsolète. La loi, c’est ce qui survit au chaos. Je suis la seule survivante. Je suis donc la loi. Elle se tourna vers le Général. — Général, faites évacuer la place. Utilisez la force létale si nécessaire. Nous avons une restructuration à mener, et je n’aime pas être interrompue par le bruit. Le militaire hésita une fraction de seconde. Clara plongea son regard dans le sien. Elle n'y vit que du vide. Elle avait déjà gagné la bataille psychologique. Elle était le prédateur alpha dans une pièce remplie de proies. — Bien, Madame le Premier Ministre, répondit-il en se mettant au garde-à-vous. Clara Valmont fit demi-tour et remonta les marches du Palais. Elle ne regarda pas en arrière. Elle n’avait aucun regret. Les 576 cadavres derrière elle n’étaient que des coûts opérationnels, des pertes sèches nécessaires pour assainir le bilan. Elle entra de nouveau dans la pénombre du bâtiment. Le silence était revenu, plus lourd encore. Elle s’assit sur les marches du grand escalier, seule dans les ruines du pouvoir. Elle sortit son téléphone satellite, l'unique appareil encore connecté au réseau sécurisé de l'État. Elle composa un numéro. — C’est Valmont, dit-elle quand on décrocha à l’autre bout du monde. Le protocole est validé. Le pays est sous contrôle. Préparez les contrats de cession des infrastructures énergétiques et de transport. On commence la liquidation des actifs non stratégiques dès demain matin. Elle écouta la réponse, un sourire glacial étirant ses lèvres. — Non, ne vous inquiétez pas pour l'opinion publique, ajouta-t-elle en observant une goutte de sang tomber de sa manche sur le sol. L'opinion publique n'existe plus. Il n'y a plus que des survivants et des statistiques. Et je possède les deux. Elle raccrocha. Elle ferma les yeux un instant, savourant le poids du pouvoir total. C’était une sensation pure, métallique, dénuée de tout sentiment humain. Elle avait conçu le monstre, elle l'avait nourri de la chair de ses pairs, et maintenant, elle le chevauchait. Le règne de Clara Valmont commençait sur un cimetière, mais pour elle, ce n'était qu'un terrain prêt pour une nouvelle construction. Une construction où chaque pierre serait scellée par la peur et chaque fenêtre donnerait sur un abîme. Elle se leva, ajusta sa veste souillée et s'enfonça dans les ténèbres du Palais, prête à signer les premiers décrets de son ère nouvelle. La démocratie était morte. Vive la gestion.
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Le claquement des verrous magnétiques résonna dans l’Hémicycle comme un coup de fusil dans une cathédrale. Cinq cent soixante-dix-sept députés, le gratin de la République, les héritiers de 1789, levèrent les yeux vers les tribunes. Les portes de bronze du Palais Bourbon venaient de se souder. À l’ex...

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