Marseille en feu

Par Seb Le ReveurPOLAR

Le Mistral s’engouffrait dans la rue de l’Évêché avec la violence d’un huissier procédant à une saisie. Il ne rafraîchissait rien. Il se contentait de disperser les cendres grisâtres et l’odeur de PVC calciné sur les dalles poisseuses du Vieux-Port. Brice marchait droit, les épaules verrouillées, ig...

Les Cendres de l'Évêché

Le Mistral s’engouffrait dans la rue de l’Évêché avec la violence d’un huissier procédant à une saisie. Il ne rafraîchissait rien. Il se contentait de disperser les cendres grisâtres et l’odeur de PVC calciné sur les dalles poisseuses du Vieux-Port. Brice marchait droit, les épaules verrouillées, ignorant la morsure du sel et de la suie sur ses joues. Ses poumons le brûlaient, une sensation de peau qui tire, comme s'il avait été cuit de l'intérieur. Chaque inspiration lui rappelait le crépitement du dépôt des scellés et cette fumée noire, lourde, qui s’était refermée sur le sergent-chef Lemoine. Un mort. Un gamin du bataillon des Marins-Pompiers. Brice ne l’avait pas prévu. Dans cette géométrie de la survie qu’il avait tracée pour effacer la trace du Deepfake, il n’y avait de place que pour la destruction matérielle. Pas pour un linceul de nomex et un masque à oxygène fondu. — Brice ! La voix était rocailleuse, chargée de nicotine. Didier. Le délégué syndical l’attendait au pied de la rampe d’accès. Autour de lui, les techniciens de la PTS en combinaisons blanches intégrales s'activaient déjà, passant le site au peigne fin sous vide d'air. Didier avait une veste de cuir élimée et un carnet de notes à la main. Ses yeux, injectés de sang, fouillèrent le visage de Brice. — T’as une sale gueule, gamin. On dirait que t’es sorti d’une bétonnière. Brice ne ralentit pas. Il extirpa une cigarette dont le filtre était noirci par la suie. — Le dépôt a ramassé, Didier. Le dossier Kalliste est parti en fumée. — Le dossier ? Didier cracha par terre. C’est pas ça le problème. Le problème, c’est le gamin de Louvain. Vingt-quatre ans. Il est resté dans la zone C. L’IGPN arrive de Lyon, Brice. Les bœufs-carottes vont chercher un coupable, pas un court-circuit. Brice s’arrêta. Il sentit le battement de son cœur dans ses tempes. Il devait jouer l’OPJ modèle. — Constatations ? demanda Brice d'une voix monocorde. — Trop chaud. C’est un four là-dedans. Les types de la police technique attendent que la structure refroidisse. — Je monte au troisième. La cellule de crise doit être en place. — Fais gaffe, Brice, lâcha Didier en se rapprochant. L'odeur de brûlé, ça reste sur la peau. Même quand on se lave au décapant. Brice franchit les portes battantes sans répondre. L’intérieur de l’Évêché était une vision d’enfer administratif. Des câbles pendaient du plafond comme des lianes carbonisées. L’air était saturé d’une humidité poisseuse, un mélange de vapeur des lances et de transpiration collective. Dans sa tête, les images tournaient en boucle : le serveur informatique, la fiole d’accélérateur, et ce message reçu sur son téléphone crypté. Une vidéo. Son fils, Enzo, souriant dans une rue de Shibuya, avec un point rouge laser dansant sur son front. C’était pour ça. Pour cette seconde de vidéo, fake ou réelle, Brice avait transformé le sanctuaire de la police marseillaise en crématorium. Au troisième, la salle de briefing était pleine à craquer. Le Procureur, un homme sec au teint de parchemin, fixait des plans maculés de traces charbonneuses. — Commandant Brice, on vous attendait pour le point de situation, dit le Commissaire sans lever les yeux. — Le foyer principal est maîtrisé, Monsieur le Commissaire, répondit Brice d'un ton clinique. Les dégâts sont concentrés sur la zone des scellés sensibles. — Et la victime ? coupa le Procureur. — Sergent-chef Lemoine. Écrasé par une armoire blindée. La mort a été instantanée. Le jargon procédural était sa seule protection. Transformer la tragédie en paragraphes numérotés. — C’est pratique, murmura Vargos, de la Brigade de Répression du Banditisme. Que tout le dossier Kalliste ait cramé juste avant l’audience. Les narcos doivent déboucher le champagne. — Si tu suggères une complicité, Vargos, t’as intérêt à avoir plus que des intuitions. On a un collègue à la morgue. Tes théories de comptoir, tu les gardes pour la machine à café. Le Procureur frappa la table de sa main osseuse. — Assez. Brice, vous supervisez la sécurisation des restes. Je veux un inventaire précis. S’il reste un bout de papier jauni, je veux qu’il soit mis sous scellé immédiatement. Le groupe se dispersa. Brice se dirigea vers les toilettes. Il ouvrit le robinet, l’eau était tiède, jaunâtre. Il s’en aspergea le visage avec une violence qui confinait à l’autoflagellation. Son téléphone vibra. Un numéro masqué. Il s'enferma dans une cabine. — Oui, lâcha-t-il. — Le travail est propre, Brice, dit la voix métallique, déformée. Le pompier, c’était une touche dramatique non nécessaire, mais ça donne du poids. — Vous avez ce que vous vouliez. Le dossier n'existe plus. Laissez mon fils. — Enzo va très bien. Il vient d'acheter des sushis. Nos amis le regardent dormir. — Si vous le touchez... — Si nous le touchons, ce sera parce que tu auras échoué à ta deuxième mission. L'incendie a créé un vide. Le Procureur va nommer une Task Force. On veut que tu en sois le chef. Tu vas devenir nos yeux et nos oreilles au cœur de l'Évêché. — Je ne peux pas garantir ma nomination. — Tu as le profil idéal. Le héros fatigué qui veut racheter la mort du gamin. Joue ton rôle, Brice. Ou la prochaine vidéo ne sera pas un fake. Ce sera un direct depuis Tokyo. La ligne coupa. Brice resta immobile. L'odeur du plastique brûlé semblait s'intensifier, s'infiltrant sous ses pores. Il sortit de la cabine et retourna dans le couloir. Didier l'attendait, adossé à un radiateur. — Dis-moi, Brice... Quand on est descendus pour sortir Lemoine... J'ai trouvé un truc près de la porte de secours. Une porte qui aurait dû être verrouillée de l'intérieur. Didier sortit une goupille métallique de sa poche. — C'est bizarre, non ? Pourquoi quelqu'un voudrait qu'une porte de secours reste ouverte pendant un incendie ? Ça crée un appel d'air. Ça transforme un feu de local en brasier d'enfer. — On verra ce que dit la PTS, répondit Brice d'une voix blanche. Pose ça dans un sachet de scellés, Didier. Ne contamine pas les preuves. — Les preuves... Il n'en reste plus beaucoup, Brice. On va devoir se fier à l'humain. Et l'humain, à Marseille, ça se vend moins cher qu'une barrette de shit. Didier s'éloigna. 04h12. À Tokyo, il était déjà onze heures du matin. Brice redescendit vers le parking. Il s'assit au volant de sa Peugeot banalisée. Il n'était plus un chef de brigade. Il était une ombre dans une partie d'échecs dont il ignorait les règles. Son téléphone vibra à nouveau. Un SMS. "Rendez-vous à 06h00. Anse de la Fausse Monnaie. Ne sois pas en retard, Commandant." Le convoi s'ébranla deux heures plus tard. Marchand, l'observateur de l'IGPN, s'était installé à l'arrière, silencieux, le regard fixé sur la nuque de Brice. Dans le tunnel du Vieux-Port, Brice donna le coup de volant. Il ne prit pas la sortie Littorale. Il s'engagea dans la voie de service menant aux hangars. — Brice ! Qu'est-ce que tu fais ? C'est un cul-de-sac ! hurla Marchand. Brice ne répondit pas. Il écrasa l'accélérateur. Devant eux, les portes du Hangar 14 s'ouvrirent. Des ombres surgirent du fond, armées de fusils d'assaut. — Tout le monde descend ! cria Brice en sortant de la voiture. La 5.56 a pulvérisé le pare-brise. Un bruit de verre pilé, sec comme un coup de fouet. Marchand n’a pas eu le temps de comprendre. Sa tête a basculé en arrière, clouée au siège par l'impact. Une tache sombre dévorait déjà son col blanc. Brice resta immobile sous les projecteurs, son arme pointée vers le sol. Le transfert des 450 kilos de cocaïne commença dans un silence de mort. Dix minutes plus tard, il était seul dans le hangar fumant. Il sortit son propre téléphone et composa le numéro d'Enzo. — Allô, papa ? — Enzo, écoute-moi. Tu ne finis pas ton café. Tu sors. Tu trouves un taxi. Immédiatement. — Mais qu'est-ce qui se passe ? — Ambassade de France. Ne raccroche pas tant que tu n'es pas devant le vigile. Fais-le maintenant ! Brice coupa la communication. Il remonta dans la voiture tachée de sang. Il n'y avait plus de police, plus de badge, plus de loi. Juste le Mistral qui hurlait sur la Corniche. Il enclencha la première. La guerre ne laissait jamais de survivants intacts, et à Marseille, le sang était le seul décapant capable d'effacer l'odeur du feu. Direction l'Estaque. Le grand final l'attendait.

La Cellule de Crise

La salle de réunion du troisième étage de l’Évêché, la « salle de crise » improvisée, empestait le renfermé et le désinfectant bon marché. Les murs, d’un blanc cassé virant au gris pisseux, étaient couverts de cartes de la ville et de photos prises au milieu de la nuit, encore humides du tirage laser. Dehors, le Mistral s'acharnait contre les vitres mal jointées, un sifflement strident qui semblait vouloir s'immiscer dans les crânes. Brice était assis au bout de la table en formica écaillé. Devant lui, un dossier de procédure bleu, vierge, pesait une tonne. Il sentait une raideur glacée lui envahir la nuque. Sa gorge brûlait, irritée par la suie inhalée quelques heures plus tôt et ce café trop fort, jus de chaussette qui servait de carburant à la machine policière marseillaise. À sa gauche, Didier restait immobile, les bras croisés sur son thorax massif. Le délégué syndical ne prenait pas de notes. Ses yeux, deux billes sombres injectées de sang, ne quittaient pas Brice. Didier sentait la sueur froide et le tabac de contrebande. Il était le baromètre de la brigade : quand il se taisait, l’air devenait irrespirable. Le Commissaire Divisionnaire Vasseur entra, une pile de documents sous le bras. Il ne s’assit pas. Il posa ses mains à plat sur la table, faisant vibrer les tasses de café. — On fait le point, lança Vasseur. Voix rauque, ton sec. Le commissariat de la BAC Nord est un tas de cendres. Un pompier est au funérarium. Le préfet nous souffle dans le cou. Brice, tu prends la direction de l’enquête. T’es le plus gradé encore opérationnel, tu connais les lieux. Brice hocha la tête, un mouvement saccadé. Il tenta de saisir son stylo quatre couleurs. Sa mâchoire se contracta, un tic nerveux agitant sa paupière gauche. Il sentait le regard de Didier peser sur lui comme un constat d'échec. — T’as froid, Brice ? demanda Didier d'une voix sourde, presque inaudible. Brice ne répondit pas. Il fixa Vasseur. — Quelles sont les premières constatations de l’IJ ? Le Divisionnaire projeta une série de clichés. Métal tordu, serveurs fondus, murs léchés par des flammes noires. — L’origine est criminelle. On a retrouvé de l’accélérateur de combustion. Du thermique haut de gamme. C’est chirurgical. Le feu a pris dans la salle des scellés et s’est propagé au central informatique. Plus de serveurs, plus de backups, plus de fichiers en cours. On repart à zéro sur toutes les enquêtes de stups du secteur. — Pratique, intervint Didier. Le mot « barbecue » flottait dans l’air, rappelant à Brice les carcasses calcinées qu’il ramassait d’habitude dans les collines du Rove. On allait faire tomber les réseaux de la Castellane la semaine prochaine. Les mecs en face sont bien informés. — Le pompier ? demanda Brice. Gabriel Lopez. 28 ans. — Mort par inhalation et traumatisme crânien, répondit Vasseur. Une dalle s’est effondrée. Il était dans la zone des bureaux de la brigade. Brice, tu y étais encore une heure avant le début du sinistre. Le silence retomba, lourd comme un couvercle de plomb. — J’ai fermé les bureaux à 22h15, dit Brice. J'ai vérifié les verrous. — T’as l’air crevé, Brice, reprit Didier. T’as même pas eu le temps de te doucher ? T’as encore l’odeur de la suie sur la peau. Brice ouvrit son dossier bleu. La procédure. Son seul rempart. Il lança les axes de travail : vidéosurveillance périphérique, interrogatoire des indics, inventaire des scellés. — Tout a brûlé, coupa Vasseur. On a tout perdu. La drogue, les armes, les portables cryptés du Narco. C’est un blackout. Didier se redressa, faisant grincer sa chaise. Il joua avec un briquet, un clic-clac métallique qui résonnait comme un percuteur. — Et le fils ? lâcha Didier. Enzo. Il va bien ? Au Japon, c’est ça ? C’est loin. C’est bien que ce soit loin. Le chantage. Brice l’entendit dans la voix de Didier. Une intuition de flic. Didier sentait que Brice n’était plus « clair ». — On n’est pas là pour parler de ma famille, trancha Brice. Vasseur frappa la table et mit fin à la réunion. Brice se dirigea vers la sortie, mais Didier l'attendait contre le chambranle. — Brice. On a bouffé de la poussière ensemble pendant quinze ans. T’as pas l’air d’un mec qui mène une enquête. T’as l’air d’un mec qui attend le peloton d’exécution. — Où est-ce que tu veux en venir ? Didier s’approcha, envahissant son espace. — Ce matin, j’ai trouvé un morceau de plastique fondu près de la bouche d’aération des scellés. C’est du boîtier de brouillage de signal. Très spécifique. Et le badge de ton adjoint en congé a été utilisé pour entrer dans le garage à 23h00. Ce badge, il traînait dans ton casier, Brice. Brice tourna la tête. Ses yeux étaient secs, brûlants. — Tu m’accuses de quoi ? — Je t’accuse de rien. Je te dis juste de faire gaffe. Depuis que ta femme est partie, t’es une coquille vide. Et une coquille vide, ça se remplit avec n’importe quoi. Didier s’éloigna dans le couloir. Brice s’enferma dans les toilettes. L’odeur d’ammoniaque lui piqua les narines. Il ouvrit le message sur son téléphone. Une vidéo. Enzo, marchant dans Shibuya. Sur son sac à dos, un point rouge laser oscillait. Un viseur. Une voix synthétique accompagna l'image : *« L'enquête doit conclure à une défaillance électrique, Brice. Si un seul nom de notre réseau apparaît, le point rouge ne tremblera plus. »* Brice projeta de l’eau froide sur son visage. Le miroir piqué de rouille déformait son reflet. Il n’était plus un flic. Il était un agent double opérant dans les entrailles d’une bête blessée. Il descendit au sous-sol, vers le service des Scellés. L’air y était saturé d’ozone et de produits chimiques. Derrière le comptoir, Véro tapotait sur un clavier jauni. — Véro. Je cherche le bordereau d’envoi pour Lyon. Dossier 2023-442. — Déjà ? Le substitut vient de signer. Les sacs sont dans le coffre de transit. — Je dois vérifier un truc sur la puce du téléphone calciné. Une suspicion de doublon. Véro soupira mais ouvrit la porte blindée. Dans le local, Brice repéra le sac thermo-soudé n°00456721. Le téléphone fondu. Son crime. Sa condamnation. Il glissa un scalpel dans sa manche. — Brice ? Didier était là, planté dans l'embrasure. — Qu’est-ce que tu fabriques ici ? On t’attend pour le briefing avec le Préfet. — Problème de bordereau, répéta Brice en dissimulant l'outil. — C’est l’IJ qui gère les bordereaux. Pas le chef de groupe. Toi, ta mission, c’est de trouver qui a mis le feu. Pas de faire le secrétariat. Didier s'approcha de la table, fixa le sac. — Ce truc-là… Lyon va sortir tout ce qu’il y a dedans. Même si c’est brûlé. Les labos font des miracles. S’il y a un nom, on le saura. Et la famille du petit pompier n'attendra pas le verdict de la cour d'assises. Brice sortit sans un mot. Il lui restait peu de temps. Le convoi partait à 16h00. Escorte sécurisée vers Marignane. Il monta dans sa 308 de service. L'habitacle sentait la poussière. Il engagea la première. Il connaissait le protocole. Le Master blanc de l'IJ sortit par la rue de l'Évêché, suivi d'une Scénic banalisée. Brice les suivit à distance. Le tunnel de la Major. C’était l’endroit idéal. Des travaux, l’obscurité, le vacarme des moteurs. Brice se déporta, dépassa la Scénic et se plaça derrière le fourgon. Il saisit sa radio. — Ici Brice, BAC Nord. Alerte de sécurité immédiate. Rangez-vous au point kilométrique 2. Menace d'interception. On fait un barrage filtrant. Le Master freina. Les feux de détresse projetèrent des éclats orange sur le béton gris. Brice sauta de sa voiture. — Sortez ! Inspection du compartiment arrière ! Les techniciens obtempérèrent. Brice ouvrit les portes, repéra la mallette. Un geste précis de scalpel. Une incision nette sur le sac. Il arracha la puce, l'empocha, et glissa un leurre calciné à la place. — C’est bon ! Une fausse alerte. On reprend la route. Il remonta dans sa voiture, le souffle court. Mais une ombre apparut dans son rétroviseur intérieur. Didier. Assis sur la banquette arrière. — J’ai tout filmé, Brice. Du moment où tu es entré jusqu'à ce que tu te mettes la puce dans la poche. Prends à droite. On va aux Bœufs. C'est fini. Brice ne freina pas. Il fixa la route. — Didier, ils ont Enzo. Ils m’ont envoyé une vidéo. Un deepfake, mais la menace est réelle. Si je ne leur rends pas cette puce, mon fils meurt demain. — On prévient la hiérarchie, Brice. On ne traite pas avec ces gens-là. — Tu n'y comprends rien ! Ils ont infiltré nos serveurs. Je suis le maillon faible idéal. Didier regarda la vidéo sur le téléphone de Brice. Le silence fut total. Le Mistral secouait la voiture. — On va faire une copie miroir, dit finalement Didier. Je connais un mec au cyber. Il injecte un virus dormant dans la puce. On leur donne la copie, on garde l'originale. Brice enclencha la première. Mais une moto noire sans plaque s’engagea dans le tunnel derrière eux. Un message vibra sur son écran : *« Le passager est de trop. Éliminez la variable. »* — Didier, regarde derrière. Le motard lâcha le guidon d'une main. Un Glock. La première détonation brisa la lunette arrière. Des éclats de verre volèrent comme des diamants de mort. — Riposte ! hurla Brice. Didier se contorsionna et ouvrit le feu. Le bruit des tirs fut un martèlement de forge. La 308 expulsa le tunnel. Choc des suspensions. Le goudron mima un coup de poing. Le motard ne lâchait rien. Brice écrasa le frein. Un "brake test" sauvage. Le pilote coucha sa machine. Le métal hurla contre le bitume. La moto glissa sur cinquante mètres, projetant son pilote contre un conteneur. Brice sortit, son Sig Sauer SP 2022 au poing. Le motard était un gosse de dix-neuf ans. Un petit soldat. — Qui t'envoie ? rugit Brice. Le gamin cracha du sang. — Tu es mort, flic. Ils ont ton fils. Les sirènes de la BAC déchiraient l'air. Deux heures plus tard, à l'Évêché. Brice était en salle 4. Pas de fenêtre. Le Commandant Mercier posa un dossier sur la table. — Le gamin du tunnel est au bloc. Brice, tu es suspendu. Tu restes consultant, mais tu ne touches plus à une arme. L'IGPN débarque demain à 8h. Brice se rendit aux toilettes. Il se frotta le visage violemment. Nouveau message. *« Demain, tu désignes le Lieutenant Vallet comme suspect. On place les preuves dans son casier. Fais ça, et ton fils rentre. Refuse, et je t'envoie ses doigts. »* Brice remonta vers son bureau. Il devait préparer la chute de Vallet. Un gosse de 24 ans qui l'admirait. Il ouvrit un tiroir, sortit une clé USB volée. Il allait "charger" la mule. Il s'assit devant l'ordinateur. Le Mistral hurlait. Il commença à taper son rapport. Les mots étaient précis, cliniques. Un mensonge parfait. Brice ne pensait plus à la justice. Il ne pensait qu'aux mains de son fils. Il envoya le document à l'imprimante. Le bruit mécanique ponctua le début de sa fin. Il ramassa les feuilles. Ses mains étaient de glace. Il se dirigea vers la salle de conférence. Didier était déjà là, un carnet à la main, prêt à noter chaque trahison. — Messieurs, commença Brice en s'asseyant. Nous avons les résultats de la puce. Il y a un loup dans la bergerie.

Le Script du Maître

L’air dans le bureau 412 de l’Évêché était une insulte aux poumons. Un mélange de nicotine rance et de poussière de béton soulevée par les travaux. L’odeur de plastique brûlé, vestige de l’incendie, s’était incrustée dans les cloisons. Brice, assis sur une chaise dont le vérin rendait l'âme, fixait les particules qui dansaient dans un rai de lumière crue. Le Mistral cognait contre les vitres renforcées. Un tambour sourd. Une migraine pulsait derrière ses orbites. Sur le bureau, au milieu des dossiers marqués « PROCÉDURE EN COURS », un Alcatel bas de gamme se mit à vibrer. Le son était sec, métallique contre le bois aggloméré. Brice ne bougea pas tout de suite. Il regarda ses mains. Elles étaient stables, mais ses cuticules étaient rongées jusqu’au sang. Il ouvrit le lien crypté. L’image apparut. Une netteté obscène. — « Brice. Regarde bien. » La voix, déformée par un modulateur, avait une texture granulaire. À l’écran, les flammes dévorant les archives du commissariat. Puis un zoom chirurgical sur un corps sous une couverture de survie. Le pompier. Celui qui n’aurait pas dû mourir. Brice ressentit une crampe violente à l'estomac. Un goût de cuivre, acide, lui envahit la bouche. L'image bascula. Vue satellite de Shibuya, Tokyo. La caméra plongea dans la foule. Un carré rouge s’activa. Il encadra un sweat à capuche bleu marine. C’était Enzo. Son fils marchait, le nez sur son téléphone, l'air serein. À des années-lumière du cloaque marseillais. Brice revit une fraction de seconde Enzo à sept ans, courant sur la plage du Prophète. Le contraste lui cisailla les côtes. — « Il est 15h22 à Tokyo, Brice. On pourrait le toucher d'ici. Une simple commande sur le Darknet, et le petit Enzo ne finit pas sa journée. Sa sécurité dépend de ta capacité à être un bon flic... pour nous. » L'écran devint noir. Un PDF s'afficha : le "Script". Des pas résonnèrent dans le couloir. Le craquement des semelles de Didier. Brice verrouilla l'écran et glissa le téléphone sous une pile de rapports. Didier entra sans frapper. Il puait le café lyophilisé. Ses yeux étaient injectés de sang. — « Alors, le patron ? L'IGPN tourne comme des requins, Brice. Ils disent que le système de sécurité a été shunté de l'intérieur. » Brice se tourna vers lui. Son visage était une plaque de marbre. — « Ils font leur boulot, Didier. L'incendie est criminel. Le reste, c'est de la littérature de couloir. » Didier plissa les yeux. Il cherchait une faille. — « Le gamin de 22 ans qui est resté sur le carreau... les gars de la BAC Nord sont nerveux. Si c'est un coup des réseaux pour effacer les dossiers, on va retourner chaque cave de la Castellane. » — « On ne bouge pas sans ordre, » trancha Brice. « Je m'occupe de l'inventaire avec la PTS. » Didier hocha la tête, peu convaincu. Une fois seul, Brice ressortit le jetable. Le script exigeait le sabotage immédiat du LRP, le logiciel de rédaction des procédures. Il devait modifier les logs, ces journaux de connexion que la direction numérique surveillait comme le lait sur le feu. Il entra ses identifiants. Chaque touche frappée était une trahison consignée. Il ouvrit le rapport d'expertise incendie. Le capitaine de la PTS avait noté un accélérant chimique. Brice effaça. Il remplaça par une observation ambiguë : court-circuit sur tableau vétuste. Ses doigts couraient sur le clavier. Une efficacité de dactylo. Pas d'émotion. Juste le froid du Glock 17 de génération 5 contre sa hanche. Sa radio grésilla : « Delta 4, signalement pour un 10-15 sur le Vieux-Port. Individu armé. Brice, t'es sur zone ? » — « Ici Brice. Je suis sur la synthèse de l'incendie. Envoyez le secteur. » — « Reçu. Mais le Divisionnaire te veut en salle de crise dans dix minutes. » Brice éteignit la radio. Un message arriva sur l'Alcatel : "Le Divisionnaire est une cible facile. Son fils a des dettes de jeu. Ne sois pas trop dur avec lui." Le Narco n'était pas un fantôme high-tech. C'était un prédateur qui connaissait chaque vice de la hiérarchie. L'Évêché n'était plus un bastion. C'était une termitière sous contrôle. Brice se rendit aux sanitaires. Il s'aspergea le visage d'eau ferreuse. Dans le miroir piqué, il ne vit plus le chef de la BAC Nord. Il vit un agent double dont la moralité avait été dépecée. En salle de crise, l'ambiance était électrique. Le Divisionnaire, visage bouffi par l'hypertension, pointait une carte avec son laser. — « Brice, l'analyse des débris ? » Brice s'avança. Le téléphone jetable pesait contre sa poitrine. — « Défaillance électrique structurelle, Monsieur le Commissaire. Le bâtiment était hors normes. L'accélérant ? Combustion des stocks de stups saisis. On a entreposé trop de merde dans cette salle. » Un murmure parcourut la salle. Le Divisionnaire sembla presque soulagé. La thèse de l'accident administratif sauvait les statistiques. — « Et le pompier ? » demanda une voix. — « Erreur tactique de son équipe, » répondit Brice, la voix blanche. « Ils sont entrés sans attendre le feu vert. » Il venait de souiller un mort. En sortant, une vibration. "Bien joué. Étape suivante : nous avons besoin du code d'accès au SIASP. Tu as 24 heures." Brice sortit sur le balcon. En bas, le Vieux-Port scintillait. Le Mistral s'était calmé, laissant place à une moiteur étouffante. Il alluma une cigarette. Il aspira la fumée comme un dernier souffle. À l'autre bout du monde, Enzo entrait dans un café de Shibuya. Il ignorait que son père venait de vendre son âme pour lui payer un latte. Brice écrasa son mégot sur le béton. Le combat ne faisait que commencer. Mais il savait qu'il n'y aurait aucun survivant. Juste des dossiers classés et des corps oubliés sous la poussière de l'Évêché. Il retourna à son poste. Le fichier des indics l'attendait. Des noms. Des vies. Une simple monnaie d'échange. Brice posa ses doigts sur le clavier. — « Pardon, gamin, » murmura-t-il. Le silence du bureau ne lui répondit que par le ronronnement fatigué du ventilateur.

Fausse Donne

L’air au bâtiment B de la Castellane n’était plus de l’oxygène, c’était un condensé de particules fines : béton effrité, pisse séchée et résidus de combustion. Brice monta les marches quatre à quatre, évitant les seringues usagées et les emballages de fast-food qui jonchaient le sol en ciment brut. Il n’avait pas de mandat, pas d’ordre de mission. Juste son arme de service, un SIG Sauer SP 2022, dont le poids contre sa hanche semblait avoir triplé depuis l’incendie du commissariat. Il s’arrêta au quatrième étage. La porte de l’appartement 42, défoncée lors d’une précédente descente, ne tenait plus que par un gond tordu. Brice se glissa à l’intérieur. L’obscurité était poisseuse, seulement troublée par les rais de lumière crue perçant à travers le contreplaqué cloué aux fenêtres. Il enfila ses gants en latex. Le craquement du plastique contre sa peau résonna comme une détonation dans le silence du squat. Il sortit de sa poche une douille de 9mm — un "cadeau" provenant d'une vieille saisie non répertoriée. Un tir de HK MP5, le genre d’outil que les réseaux des quartiers Nord affectionnaient. D’un geste sec, il la laissa tomber près d’une pile de matelas éventrés. Le métal tinta contre le carrelage déchaussé. Il s’accroupit, le souffle court, et dévissa une fiole de solvant industriel. L’odeur acide du mélange toluène-benzène lui sauta à la gorge. C’était l’accélérant exact identifié par les experts après l’incendie criminel de l’Évêché. Une signature chimique qu'il venait de dupliquer. — Pardon, gamin, murmura-t-il, l’image d’Enzo souriant sur l’écran de son téléphone lui brûlant la rétine. *** L’Évêché, 10h15. L’ambiance dans la salle de crise était électrique, saturée par l’odeur du café brûlé. Brice signa le PV de synthèse n°2024/782. L’encre était encore chaude, aussi noire que le marché qu’il venait de conclure. Didier était assis au bout de la table, les yeux injectés de sang. — T’as une mine de déterré, Brice, grogna Didier en triturant son badge syndical. — J’ai eu un tuyau, Didier. Un indic de confiance. Le clan de la Castellane se vante d’avoir "éteint la lumière" à l'Évêché pour cramer les scellés du dernier gros coup de stups. Ils ont une remise au bâtiment B, appartement 42. Didier redressa son buste massif. — C’est cohérent. Brutal, mais cohérent. Appelle la colonne. On y va en mode lourd. *** La perquisition fut une formalité procédurale. Le bélier percuta la porte, la BAC et la PJ investirent les pièces dans un fracas de bottes tactiques. Brice fit semblant de balayer la zone avec sa lampe. — Ici ! cria-t-il en désignant la douille de 9mm qui brillait faiblement sur le sol crasseux. Didier s'approcha, reniflant l'air. — Putain. Ça sent le garage ici. C’est de l’accélérant. C’est la même odeur que sur le corps de Keller. Vasseur, appelle la PTS. On a un flagrant délit. Brice se détourna vers la fenêtre obstruée. Au loin, la Méditerranée scintillait, indifférente à la mise en scène. Il sentit son téléphone vibrer. Un message crypté. Pas besoin de l'ouvrir pour savoir que le Narco regardait. *** Salle d'interrogatoire 3. L'ampoule grésillait au-dessus de Karim "Le Petit", un lieutenant de second rang ramassé lors du bouclage. Il avait la lèvre fendue et les mains menottées au scellement de la table. Brice s'assit en face de lui, ouvrant le rapport de chromatographie. — On a retrouvé ta signature dans les poumons du pompier, Karim. Un cocktail maison de toluène qui transforme le plastique en gaz de combat. Tu veux que je te lise le rapport d'autopsie ou tu signes tout de suite ? — C’est pas nous ! Jure la vie de ma mère, c'est pas nous ! On touche pas aux flics, c'est mauvais pour le business ! C'est un coup monté ! Brice se pencha, son visage à quelques centimètres du gamin. — Un coup monté par qui ? Par la police ? Par la République ? On a une ville qui crame et un gosse de vingt ans qui meurt à la Timone. On n'a pas le temps pour tes théories. Si tu ne donnes pas un nom, c'est la perpétuité réelle. Donne-moi "L'Opticien". Didier observait derrière la vitre sans tain. Il entra brusquement, une liasse de feuilles à la main, le visage sombre. — Le labo vient de confirmer, Brice. La signature chimique est un "match" à 98%. Mais y a un problème avec la douille. Le technicien dit que la trace de percuteur est étrange. Elle ressemble à une marque de SIG Sauer de dotation. Une micro-fissure sur le flanc de l'amorce. Le cœur de Brice rata un battement. Sa propre arme. Une erreur de débutant. L'adrénaline l'avait rendu négligent lors du test dans son garage. — C'est une arme de flic volée, Didier. Ça arrive sur tous les règlements de comptes, improvisa Brice. Didier marqua une pause, ses yeux scrutant le visage de son collègue. — Le labo fait une recherche dans la base de données des armes de service. Ils veulent savoir si elle a été déclarée volée ou si elle est encore en circulation. Tu as l'air tendu, Brice. Plus que d'habitude. — Mon gamin est à l'autre bout du monde et je vis dans une fosse commune. Ça te suffit pas comme raison ? Le téléphone de Brice vibra. Une vidéo de trois secondes : Enzo marchait dans Shibuya, un point laser rouge dansant sur son sac à dos. — Je retourne le cuisiner, dit Brice en écrasant sa cigarette. Seul. On est du même quartier, il va finir par lâcher le morceau. Une fois la porte refermée et la caméra coupée, Brice poussa la confession devant Karim. — Signe là, gamin. Et je te promets le quartier de haute sécurité. Si tu restes ici, tu es mort. Karim, brisé, griffonna son nom au bas du mensonge. Brice récupéra le papier, le glissa dans sa veste et sortit. Il croisa le technicien de la PTS dans le couloir, qui tenait le sachet de la douille. — Chef, je vais passer ça au Cyanoacrylate pour les empreintes... — Laisse tomber, petit, trancha Brice en lui arrachant le sachet des mains. Le Proc vient de valider les aveux. C'est de la mise sous scellés définitive maintenant. Je m'en occupe. Brice s'enferma dans les toilettes du personnel. Il sortit la douille du sachet, la contempla une seconde sous le néon blafard, puis la lâcha dans la cuvette. Le bruit du siphonage fut le son de sa damnation finale. Il ressortit sur le toit-terrasse de l'Évêché. Le Mistral hurlait entre les piliers de béton, mais il ne nettoyait rien. Il ne faisait que disperser la cendre. Brice sortit son téléphone et envoya un mot au numéro masqué : "Fait". La réponse fut une coordonnée GPS : Morgiou, 23h00. Brice inspira l'air chargé de sel et de gasoil. Il avait sauvé Enzo. Il avait trahi sa plaque, son serment et ce gamin qui pleurait encore trois étages plus bas. Il descendit vers le parking, monta dans son break banalisé et mit le contact. La radio crépitait, annonçant de nouveaux brasiers dans le Nord. Il coupa le son. Le jeu ne faisait que commencer.

Le Grain de Sable

L'air du bureau 412 puait la nicotine et l'ozone. Didier avait tombé la veste. Sa chemise en Tergal collait à sa peau, translucide de sueur. Dehors, le Mistral cognait contre les vitres de l'Évêché. Il ne rafraîchissait rien. Il rabattait juste les gaz d'échappement du tunnel de la Joliette dans les conduits de ventilation. Sur le double écran, une onde sonore oscillait. Du vert haché sur fond noir. Didier fixait la ligne. C’était une extraction brute du réseau Acropol. Un reliquat que le serveur central n'avait pas encore purgé. Didier avait fouillé trois heures dans les logs de la tour-relais de la Batarelle pour déterrer ce bug de synchronisation. Il pressa la barre d'espace. Un grésillement sec remplit la pièce. Puis, une respiration. Longue. Saccadée. L'effort d'un homme qui s'apprête à sauter. Didier recula. Le plastique du siège grinça sur le lino. L’horodatage affichait 03:14:22. L’explosion du commissariat avait été enregistrée par les sismographes à 03:15:05. Quarante-trois secondes de décalage. La porte s’ouvrit. Brice entra. Blouson de cuir, yeux injectés, traits tirés au couteau. Il tenait deux gobelets de café. L’odeur chimique de la machine luttait contre la puanteur ambiante. — T’es encore là ? grogna Brice. La direction veut le point sur les effectifs. On est à poil. Didier ne bougea pas. Il fixait la ligne verte, immobile. — J’ai un grain de sable, Brice. Un truc qui ne colle pas dans le dossier technique du sinistre. Brice posa un café sur le bureau. Des gouttes brunes tachèrent un PV de synthèse. — Quel genre ? — L’expertise parle d’un court-circuit dans les scellés. C’est ce qu’on dira à la presse à 18 heures. Propre. Marseillais. Mais j’ai récupéré une bribe sur le canal 4. L’analogique de secours. Écoute ça. Il relança la séquence. Le souffle emplit le bureau. Il se termina par un clic métallique. Un sélecteur de canal. Brice resta immobile. Un muscle tressaillit le long de sa mâchoire. — On est à Marseille, Didier. Les ondes se croisent avec les cargos ou les radios pirates. Ça ne veut rien dire. — 03 heures 14 minutes et 22 secondes. Juste avant que le petit pompier ne se prenne une dalle de béton sur les poumons. Didier se leva. Il avait la densité d’un vieux chêne. — Ton alibi, Brice. T’as dit que t’étais chez toi. Réveillé par le 17 à 03:22. Mais ce souffle... c’est celui d’un mec qui vient de monter les escaliers quatre à quatre. En arrière-plan, si je pousse le gain, on entend le ferry pour la Corse qui quitte le quai d'Arenc. On l'entend très bien. Brice écrasa son gobelet vide. Le plastique craqua comme un os. — Arrête de chercher des fantômes, Didier. On a perdu les scellés de l’affaire Vautour. C’est ça, la merde. Le Narco doit se marrer. — Justement. Vautour, c’est ton secteur. C’est là que ça a chauffé le plus. Je vais demander le bornage des téléphones. Pour le bien de l'enquête. Pour la boutique. Brice fit un pas. Une masse d'ombre. — Didier. Écoute-moi. La ville est une poudrière. Tu veux une guerre civile à l’Évêché ? — Je veux savoir qui a tué le gamin. Le téléphone de Brice vibra. Numéro masqué. Il ne décrocha pas. — C’est ton fils ? Enzo ? Il va bien au Japon ? Le nom d’Enzo fit l’effet d’une décharge. Brice serra les dents. La vidéo du chantage tournait en boucle dans son crâne. — Ne mêle pas ma famille à ça. — On fait quoi, alors ? On l'efface, cette bande ? Ou on va voir le divisionnaire ? Didier gardait la main sur la souris. Le curseur oscillait sur « Supprimer ». Brice regarda le portrait de sa femme, glissé sous le sous-main. Il se revit, quelques heures plus tôt, versant l'accélérateur sur les dossiers pour sauver son fils. — À Marseille, la vérité ne rend pas libre, murmura Brice. Elle fait juste couler plus vite. Il sortit sans un mot. Didier resta seul. Il savait. Et savoir le plaçait dans la même cellule que son chef. Une alerte PTS s’afficha à l'écran : traces de magnésium et de perchlorate de potassium dans la cellule 4. Un accélérateur militaire. Pas un court-circuit. Didier éteignit son poste. Il attrapa sa veste et sortit. Dans la rue, une berline noire aux vitres teintées attendait, moteur coupé. Il pressa le pas, la clé USB contenant la copie du dictaphone Olympus serrée dans sa poche. Il bifurqua dans les ruelles du Panier. Ses semelles claquaient sur le pavé gras. L’air puait la friture et la mer. Il entra « Chez Momo », une boutique de téléphonie borgne. — Je ferme, Didier, grogna le vieux derrière son comptoir. — C’est pour une extraction. Isole le clic à 03:14:18. Momo manipula les ondes sur son Toughbook. *Click. Click. Click.* — C’est un sélecteur de canal de Motorola GP340, analysa Momo. Et écoute la fin. Derrière le souffle. Un tintement. Cristal contre métal. Brice et son trousseau de clés à mousqueton. — C'est une condamnation à mort, dit Didier. Il sortit par la porte dérobée. Direction le "Bar de la Marine". Il s'installa au fond. Deux types en survêtement entrèrent. Ils n'avaient pas de brassards. L'un glissa sa main sous sa ceinture. Didier bascula sa table. — Police ! Le premier coup de feu claqua. Silencieux. La bouteille de pastis vola en éclats. Didier rampa vers les cuisines. Il sortit son Beretta. Arma la culasse. Les tueurs se séparaient. Manœuvre d'encerclement. Didier envoya un SMS crypté : *Dossier 2023-BAC-089. Clé USB sous la Vierge de la Garde. Secteur Nord-Est. Cherchez la respiration.* Il se redressa. Feu. Deux fois. Le premier tueur s'écroula dans un fracas d'assiettes. Le second riposta. Une rafale cribla l'inox. Didier sentit une brûlure à l'épaule. Il tomba. Le tueur s'approcha. Changea de chargeur. Calme. Il pointa son arme sur le visage de Didier. La porte de secours explosa. — POLICE ! COUCHE-TOI ! Brice. Trois tirs groupés. Précis. Le tueur s'effondra contre une friteuse. Brice s'approcha, son Sig Sauer fumant. Son visage était un masque de pierre. — Tu es blessé ? — Pourquoi t’es venu ? Pour me sauver ou pour la clé ? — Le Narco a mon fils. Ils ont Enzo. — Ça n’excuse pas l’explosion, Brice. Les sirènes déchiraient la nuit. Brice ramassa les douilles de 9mm. Nettoya les poignées. — Tu cherchais des infos sur un trafic. J’ai entendu les coups de feu. C’est ton PV de synthèse. Si tu parles de l’enregistrement, on crève tous les deux. *** Hôpital Nord. 04h15. Le couloir du troisième étage puait le désinfectant et la sueur. Brice était posté devant la chambre 302. Didier était dans le coma, sous respirateur. Sur la table de chevet, le sac des effets personnels. Brice y récupéra la clé V-14. Son téléphone vibra. Appel vidéo. Kyoto. 11h15 heure locale. Enzo sortait d’un combiné. Un homme en costume le suivait. — Le dictaphone, Brice, grésilla la voix synthétique. Ou Enzo ne finit pas ses courses. Terminal minéralier de Fos. Dans une heure. Brice monta dans sa Peugeot banalisée. Il atteignit Fos à 05h00. Un paysage de torchères et de ferraille. Un gamin en scooter l'attendait. — Donne le truc. — Preuve de vie. Maintenant. Sur l’écran, l’homme à Kyoto bouscula Enzo. Le gamin tomba. Ses canettes roulèrent sur le trottoir. Brice lança le dictaphone Olympus aux pieds du guetteur. Le scooter démarra dans un nuage de poussière de minerai. Brice resta seul sur le quai. Il sortit un second appareil de sa poche. La copie intégrale. Il n'avait donné qu'une version tronquée. Il regarda l’horizon rouge sang. Il n’était plus un flic. Il était la pièce à conviction. Il engagea la première. Le Mistral hurlait sur Marseille, effaçant les traces d'un crime que même le sang ne pourrait plus laver.

Décalage Horaire

02h14. L’Évêché ne dort jamais. Il s’asphyxie. Dans le bureau 412, l’air est une masse solide. Le néon au plafond grésille avec une régularité de torture électrique. Sous les semelles de Brice, le vieux linoléum poisseux semble vouloir retenir ses pas, comme une boue administrative. Sa gorge est un désert de craie. Le café-goudron n’hydrate plus ; il ronge. Le Mistral cogne contre les vitres renforcées. Un métronome de métal et de vent. Brice regarde ses mains. Les jointures sont rougies, la peau craquelée par le savon industriel. Sous ses ongles, une poussière noire persiste. La suie du commissariat qu’il a lui-même soufflé. La suie qui a étouffé Valetti, un gamin de vingt-quatre ans dont le nom tourne en boucle sur la fréquence police. Mort en service. Il ferme les yeux. Décharge d'adrénaline. Un coup de fouet le long des vertèbres. Le smartphone vibre sur le bois griffé. Une lueur bleutée, cadavérique, illumine les dossiers de procédure. *Appel entrant : Enzo.* Brice vérifie le verrou de la porte. Il n'a pas confiance en Didier, le délégué syndical qui renifle les couloirs à la recherche du moindre signe de faiblesse depuis l'incendie. Brice décroche. La latence crée un gouffre numérique entre Marseille et Tokyo. À l'écran, Enzo. Dix-huit ans. La mâchoire encore enfantine mais le regard plus dur. Derrière lui, l'explosion chromatique de Shibuya. — Papa ? Tu m'entends ? C’est de la folie ici. La voix est claire. Trop claire. Elle résonne comme une insulte dans ce bureau qui sent la défaite. — Je t’entends, Enzo. Tu fais attention ? Tu restes sur les grands axes ? Enzo lève les yeux au ciel. Une moue de lassitude. — Papa, t’arrêtes tes délires de parano ? C’est le Japon. Je peux laisser mon portefeuille sur une table et le retrouver deux heures après. Détends-toi. Brice ne se détend pas. Son regard scanne l'arrière-plan. Un réflexe pavlovien. Il analyse les reflets dans les vitrines, les silhouettes. — Fais-moi voir autour, Enzo. Montre-moi la rue. — Sérieux ? Tu me fliques même à dix mille bornes ? Tiens, regarde, c’est le carrefour de Shibuya. La caméra pivote. La marée humaine s'élance. Brice plisse les yeux. La lumière bleue lui pique les pupilles. À dix mètres derrière son fils, près d'une enseigne Lawson. Une silhouette. Un homme en costume sombre. Coupe cintrée. Un pro. Il ne regarde pas l'écran de sélection du distributeur de boissons. Il fixe Enzo. — Enzo, décale-toi sur ta droite. Maintenant. — Quoi ? Pourquoi tu cries ? — Fais-le ! Enzo obtempère, le visage soudain fermé par la suspicion. Il se décale vers une vitrine de magasin d'électronique. L'homme au costume fait de même. Un pas de côté. Imperceptible pour un civil. Flagrant pour un flic de la BAC. — Papa, c’est quoi ton problème ? Tu me fais flipper. Brice fixe la broche argentée sur le revers de la veste de l'inconnu. Un cercle barré de trois lignes. *Shin-Gaiwa*. La firme de sécurité privée. Le Narco n'avait pas menti. La menace n'était plus un pixel. C'était un prédateur à portée de main. — Rien, Enzo. J’ai cru voir une vieille connaissance. Rappelle-moi quand tu rentres. Promets-le-moi. — Ouais, c'est ça. À plus, Papa. L'écran s'éteint. Le silence retombe, plus lourd. On frappe à la porte. Didier entre sans attendre. Sa chemise est trempée de sueur sous les aisselles. Il pose deux gobelets sur le bureau. — T’as une sale mine, Brice. Tu penses encore au petit Valetti ? Brice tape son rapport de patrouille. Des mensonges méticuleux. — On pense tous à lui, Didier. — L’IGPN va fouiller les logs de la nuit, reprend Didier en s'asseyant sur le rebord du bureau. Ils cherchent un bouc émissaire pour l'accélérateur chimique. Ils disent que quelqu'un a ouvert l'accès sud avant le départ de feu. Le bois du bureau craque sous le poids de Didier. Brice ne lève pas les yeux. — C'est leur boulot de chercher. Le nôtre, c'est de tenir la rue. — On est des frères, Brice. Si t’as merdé, dis-le-moi. "La maison" protège les siens. — "La maison" est en cendres, Didier. Didier finit son café, écrase le gobelet. Le plastique craque comme un os. Il sort. Brice sait ce qu'il lui reste à faire. Le message du Narco est tombé : *Didier est un obstacle. Neutralise-le.* Trois heures plus tard. La perquisition. L’appartement de Didier sent la cire et le linge propre. Une vie de flic honnête rangée dans soixante mètres carrés. Brice avance dans le petit bureau encombré de classeurs syndicaux. Les collègues de l'IGPN fouillent le salon. Brice sort l’enveloppe de cash et la clé USB de sa doublure. Il s’approche de l’étagère. Son regard s'arrête sur un cadre en bois. Une photo de 2008. Brice et Didier, plus jeunes, hilares, bras dessus bras dessous après leur première grosse saisie aux puces de la Madrague. Didier avait ce sourire franc que Brice a perdu il y a dix ans. Il glisse l’enveloppe derrière la photo. Le cadre bascule, se redresse. Brice fixe le visage de son ami sur le papier glacé. Il sent une acidité lui brûler l'œsophage. Il pose la clé USB sur le clavier de l'ordinateur de Didier. — J'ai quelque chose ! crie Brice d'une voix qui ne lui appartient plus. Les agents accourent. La machinerie judiciaire s'ébranle. Les flashs des appareils photo crépitent, immortalisant la chute de l'homme qui l'avait appelé "frère" quelques heures plus tôt. Dehors, le Mistral redouble de violence. Brice descend vers le parking, seul. Dans sa poche, son téléphone vibre. Une photo de Tokyo. L'homme en costume s'éloigne d'Enzo. Le contrat est rempli. Brice monte dans sa voiture de service. Il regarde ses mains. Elles sont propres, maintenant. Mais l'odeur du plastique brûlé est collée à sa peau. Indélébile. Il démarre. Le soleil de Marseille se lève, blafard, sur une ville où la justice n'est plus qu'un cadavre qu'on finit d'enterrer sous les rapports.

L'Extraction Forcée

Le thermomètre de la Peugeot 308 banalisée affichait trente-quatre degrés. À l’arrêt devant les grilles de l’Évêché, le coton de sa chemise, gorgé de sel et de peur, collait aux omoplates de Brice comme une seconde peau dont il ne pourrait plus se défaire. Le Mistral s'était levé, un vent sec et colérique qui soulevait la poussière du chantier de la tour CMA-CGM et la projetait contre le pare-brise. Dans sa main droite, il serrait le vieux Nokia à touches dont l'écran affichait l'unique message reçu dix minutes plus tôt : *« Sortie de piste pour la mule. Bloc C. Cellule 14. Avant 14h00. Sinon, Enzo change de visage. »* Brice coupa le contact. Le silence qui suivit fut pire que le ronronnement du moteur. Il y avait cette odeur de plastique brûlé qui ne le quittait plus, incrustée dans ses narines depuis l’incendie du commissariat. Il passa une main sur son visage, sentant la barbe de trois jours piquer sa paume. Il devait y aller. Le hall de l'Hôtel de Police était une fournaise. Le portique de sécurité bipait de façon erratique, irritant les nerfs des fonctionnaires. Brice passa son badge, évita le regard du collègue de l’accueil et s’engouffra dans l’escalier. Au troisième étage, l’air changea. On entrait dans le territoire de la PJ, un boyau étroit saturé de tabac froid et de café chauffé à blanc sur les plaques. — Brice ! La voix était rocailleuse, chargée de nicotine. Didier. Le délégué syndical était posté devant la machine à café, son éternel gilet multipoches sur le dos. Ses yeux étaient rouges de fatigue. — Tu fais quoi ici ? Le Grand pose des questions sur l'incendie. Brice s’arrêta, les muscles de sa mâchoire contractés. — Je cours après un tuyau sur les accélérateurs de flammes. Un type ramassé par la sûreté urbaine hier soir. Je veux vérifier son profil au registre d’écrou avant que les Stups ne me le grillent. Didier plissa les yeux. L’odeur de sa sueur et de son déodorant bon marché enveloppa Brice. — Tu joues l'équilibriste sur un fil de fer barbelé, Brice. Un jour, c'est pas la chute qui te tuera, c'est l'entrejambe qui va s'ouvrir. T’as une sale gueule. — Pousse-toi, Didier. J’ai pas la journée. Brice atteignit le bureau de l'écrou, une pièce aveugle éclairée par des néons qui grésillaient d'une lumière clinique. Derrière la vitre blindée jaunie, Martine tapait sur son clavier avec une lenteur calculée. 13h12. Quarante-huit minutes. — Salut Martine. Urgent. Registre d’écrou, secteur Stups. Elle soupira mais fit pivoter l’écran. Brice fit défiler les noms. Son cœur battait contre ses côtes comme un animal en cage. *Nom : BENSALAH. Prénom : Kader. Né le 12/04/2002 à Marseille. Motif : Détention de stupéfiants (Mule). Cellule 14.* C’était lui. La monnaie d’échange pour la vie de son fils. Brice profita que Martine cherche un dossier dans l'armoire pour s'emparer de la souris. Ses mains ne tremblaient pas ; c'était une précision chirurgicale. Il entra dans le module "Mouvements" du LRP et modifia le statut de la GAV : *Levée de Garde à Vue sur instruction du Parquet. Motif : Vice de forme – Article 63-1. Officier signataire : Capitaine MOREL.* Il sortit du bureau le dos trempé. Il redescendit au niveau -1, là où les murs suintaient une humidité visqueuse. Au guichet du Dépôt, Marco, un type massif aux bras tatoués, consultait son écran. — BENSALAH Kader, cellule 14, annonça Brice. Levée de GAV. Morel a foiré la notification des droits. Le Proc est furieux, on doit le dégager proprement avant que l'IGPN ne pointe son nez. Marco haussa les épaules. Les erreurs de procédure étaient le pain quotidien de la boutique. Il appuya sur le bouton d’ouverture. Brice s’engagea dans le couloir, le bruit de ses rangers résonnant sur la résine. Il ouvrit la cellule 14. Un gamin de vingt ans, Kader, était assis sur le banc de béton. — Bensalah. Debout. Tu sors. Une fois sur le parvis, sous le soleil stroboscopique du port, le vent frappa Kader de plein fouet. Le gamin tituba. Une berline noire aux vitres opaques attendait en double file. — Marche droit devant toi, Kader. Ne te retourne pas. Le gamin s’engouffra dans la voiture qui démarra en trombe. Brice resta immobile. Son téléphone vibra : *« Bien reçu. Hangar 12. Ne sois pas en retard. »* Il reprit le tunnel de la Joliette, les néons orange défilant sur la carrosserie comme des impacts de balles lumineuses. Le Hangar 12 apparut, une carcasse de béton et de ferraille. Brice coupa les phares et s'enfonça dans l'ombre du bâtiment. Un homme en costume de lin gris l'attendait, assis sur une caisse. Il n'avait pas de masque. Son visage était d'une neutralité sordide. — Pose l’arme, Brice. L’homme activa une tablette. L’écran affichait Enzo, à Tokyo, riant dans un restaurant. Dans le coin de l'image, la main d'un homme tenait un téléphone à quelques mètres de lui. Brice sentit une décharge électrique lui lacérer les veines. — Bensalah est arrivé, dit l'homme. Mais il reste une scorie. Didier. Le syndicaliste. Il a compris pour l'extraction. Occupe-toi de lui avant l'aube, ou la prochaine vidéo sera une autopsie. *** 23h14. Retour à l’Évêché. Brice s'enferma dans son bocal. L'odeur de tabac froid et de vieux dossiers moisis l'étouffait. On frappa à la porte. Didier entra sans invitation. — On joue cartes sur table, Brice. J’ai vu le registre. Bensalah n'a jamais été libéré par le parquet. Qu'est-ce que tu as fait ? Brice ouvrit le tiroir de son bureau. Sa main effleura la crosse de son Glock. — Ils ont Enzo, Didier. À Tokyo. Ils ont tout filmé. Didier accusa le coup, ses épaules s'affaissant sous son blouson de cuir râpé. — Si tu cèdes une fois, ils te possèdent pour toujours. Je vais devoir faire mon rapport, Brice. Je te donne une heure. Après ça, je parle. Didier se tourna vers la porte. Son dos était une cible large. Brice regarda le vieux flic s'éloigner dans le couloir, puis il se leva. Ses mouvements étaient désormais purement fonctionnels. Il vérifia son chargeur : quinze cartouches. Il arma la culasse. Il emprunta l'escalier de service pour atteindre le parking souterrain. C’était un enfer de béton gris où la lumière des tubes fluorescents grésillait de façon stroboscopique. Il vit Didier s'approcher de sa vieille 406. Soudain, une ombre se détacha d'un pilier. Un homme encapuchonné, un surin à lame céramique à la main. Le Narco n'avait pas confiance. Il avait envoyé un plan B pour finir le travail. Didier ne vit rien venir. Brice épaula son arme. La visée était instinctive. Il pressa la détente. Deux fois. Un "double tap" sec, assourdissant sous les voûtes de béton. L'homme à la capuche fut projeté en arrière, son sang s'étalant déjà sur le sol visqueux du parking. Didier s'était jeté au sol. Il se releva, son Smith & Wesson au poing, haletant. Il regarda le cadavre, puis Brice qui s'approchait, l'arme basse. — Tu viens de me sauver la vie, Brice, souffla Didier. Ça ne change rien à ce que je dois faire. Brice s’arrêta à quelques centimètres de lui. Son regard était vide, phosphorescent sous les néons. — Maintenant, ils savent que j'ai échoué à te tuer. Ils vont envoyer une équipe lourde. Tu n'as plus une heure, Didier. Tu as cinq minutes. Didier regarda le corps de l'exécuteur, puis le visage ravagé de Brice. L'instinct de survie remplaça la déontologie. — Qu'est-ce qu'on fait ? Brice ramassa le surin de l'agresseur avec un mouchoir, un dernier réflexe de procédure. — On simule ma mort. Et on part chercher mon fils. Brice regarda sa montre. 23h42. Il monta dans la 406 de Didier. En sortant par la rampe Nord, Brice vit une Audi noire en attente sur le viaduc. La chasse était totale. Il serra son arme contre sa cuisse, la mâchoire bloquée. Marseille continuait de brûler derrière eux, mais pour la première fois, Brice n'était plus la proie. Il engagea la troisième et s'enfonça dans la nuit.

L'Ombre du Vieux-Port

04h12. Le Mistral s’est levé, violent, écorchant la surface du Vieux-Port. Il ne rafraîchit rien ; il ne fait que déplacer la poussière et l'odeur de gasoil brûlé des ferries en partance pour la Corse. Brice est garé sur le Quai de la Tourette, le moteur de sa 308 banalisée encore chaud. Dans l’habitacle, l’air est saturé par le relent d’un vieux sandwich au thon et la fumée froide de ses dernières cigarettes. Le vent n'y fait rien. La sueur est une morsure froide qui lui descend les vertèbres. Il descend. La portière claque avec un bruit sec, immédiatement balayé par une rafale. Ses chaussures crissent sur le bitume parsemé de débris de verre et de sel séché. À cinquante mètres, derrière les hangars à filets, une ombre s’agite. C’est là que le rendez-vous devait avoir lieu. Yanis, dit « La Mouche », un indic de second rang qui survit grâce aux miettes que Brice lui jette de temps en temps. Il dépasse un conteneur rouillé. L’odeur change. Ce n’est plus seulement la mer et la pollution. C’est le fer. Le sang frais. Yanis est là, assis contre une bitte d'amarrage en fonte. Ses yeux sont écarquillés, fixés sur l’horizon noir. Il est en état de choc hypovolémique. Brice s’approche, scanne les alentours : personne. Les caméras de la ville ont été aveuglées par un spray occultant. Un travail de pro. — Yanis ? murmure Brice, la voix cassée. Le gamin ne répond pas. Il regarde ses mains. Ou ce qu’il en reste. Elles sont posées sur ses genoux, les paumes vers le haut. Les quatre doigts de la main droite et le pouce de la gauche ont été sectionnés à la base, proprement, avec une précision chirurgicale. Les plaies ne saignent presque plus, la peau est violacée. Sur le goudron poisseux, juste devant les pieds de l’indic, les doigts ont été alignés. Un éventail de chair et d’os. Et juste en dessous, gravé avec une pointe métallique, un message en lettres capitales : **LE DEEPFAKE N'ÉTAIT QUE LE DÉBUT.** La nausée remonte, acide. Ce n'est plus une manipulation numérique. On est passé à l'os. L'image de son fils Enzo à Tokyo lui brûle la rétine. Il sort son radio-portatif, appelle les secours, puis, dans un mouvement de panique, frotte frénétiquement le goudron avec la semelle de ses pompes. Il balance une poignée de sable et de sel de déneigement sur l’inscription. Quand la première voiture de patrouille dérape sur le quai, le message est noyé sous une couche de détritus. — Chef ? Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Morel, un jeune adjoint. — Agression. Règlement de comptes. Sécurisez la zone. Une ombre familière se détache des projecteurs. Didier. Le délégué syndical avance d’un pas lent, son manteau de cuir usé claquant au vent. Ses yeux, deux billes sombres, se posent sur Brice, puis sur le tas de sable suspect. Il donne un petit coup de pied dans les gravats. — C’est quoi ça ? On dirait qu’on a voulu graver quelque chose. — Le gamin a dû gratter le sol pendant qu’ils le charcutaient, ment Brice. La douleur, Didier. Didier allume une Gauloise, abrité par son corps massif. Il recrache la fumée vers le ciel noir. — L’Évêché est en ébullition, Brice. L’incendie du commissariat, le pompier sur le carreau… les bœufs-carottes commencent à renifler partout. Ils ont trouvé des traces d’accélérant. Du pétrole de chauffage. Brice soutient le regard. — C'est ton boulot de protéger les collègues contre les rumeurs, non ? — Mon boulot, c'est de protéger la maison. Et la maison pue le brûlé. Son téléphone vibre. Une photo s'affiche : Yanis, quelques minutes avant l'agression, avec la voiture de Brice visible en arrière-plan. Le texte est un couperet : *« Le dossier 44-B du coffre des scellés doit disparaître avant l’aube. Si la PJ met la main dessus, Enzo reçoit un doigt par heure. »* Brice quitte le quai sans un mot pour Didier. Le trajet vers l’Évêché est un brouillard sensoriel. Il gare sa voiture dans la cour intérieure, là où l'odeur de brûlé persiste, imprégnée dans le béton. Il monte au troisième étage. La salle des scellés. Le clic de la serrure électronique résonne comme un coup de feu. Il entre. L'air est chargé d'ozone. Coffre 4. Code *1-2-0-9*. La date de naissance de sa femme décédée. Il trouve la chemise cartonnée 44-B. Des photos, des relevés, une clé USB. Il glisse le dossier sous sa veste. Soudain, un pas lourd dans le couloir. Didier est là, sur le seuil. Il n'a pas l'air surpris. Il a l'air triste. — Qu’est-ce que tu fous là, Brice ? Le dossier sur le blanchiment était censé être transféré au juge à 8h. Rends-le. Tu ne peux pas gagner contre eux en devenant l'un d'eux. — Ils ont Enzo, Didier. Ils ont utilisé le Deepfake pour me faire incendier le commissariat. Ils ont créé la preuve avant le crime. Et maintenant, le pompier est mort. Je n'ai plus d'issue. Brice sort son Sig Sauer. Il ne le pointe pas sur son ami, mais le garde le long de sa cuisse. — Pousse-toi. Didier ne bouge pas. Il reste une masse d'intégrité décrépite. — Si tu sors d’ici, tu franchis la ligne. Il n’y aura pas de retour. — Je m’en fous du demain, Didier. Je veux juste qu’il vive aujourd’hui. L'arme est armée. Le clic métallique est assourdissant. Didier s'écarte lentement, son épaule frottant contre le cadre de la porte. — Va-t’en. Mais sache une chose : à partir de cet instant, je ne suis plus ton délégué. Je suis ton chasseur. Brice court vers l'ascenseur. À 14h00, il est de retour à l'Évêché, dans la Salle 4. Le thermomètre affiche 34 degrés. La sueur lui colle la chemise aux omoplates. Mourad, l'indic qu'il soupçonne d'être le "facteur" du Narco, est assis face à lui. Le gamin a un sourire de hyène. — Vous avez un fils, non ? Enzo, commence Mourad. Il a reçu une vidéo ce matin. À Tokyo, il suffit d'une pression pour que son visage soit collé sur celui d'un violeur ou d'un tueur. Les Japs ne plaisantent pas avec l'honneur. Brice plaque Mourad contre le mur de béton. — Qui t'envoie ? — Tic-tac, Chef. Dans trente minutes, la vidéo est sur les serveurs de la police nippone. À moins que vous n'alliez au sous-sol avec la clé que j'ai cachée dans ma chaussure pour finir de nettoyer les serveurs de la PJ. Brice s'exécute, le cœur en lambeaux. Il descend au niveau -2, accède aux serveurs et insère la clé USB. *NETTOYAGE TERMINÉ.* En remontant, il apprend que Mourad vient de convulser en Salle 4. Une capsule de cyanure. Brice regarde le corps inanimé de l'indic. Son téléphone vibre. Une vidéo de lui-même, en train de pirater les serveurs au sous-sol, s'affiche. L'invisible a désormais la preuve ultime de sa trahison. À 18h00, un nouveau signalement tombe. Une benne à ordures sur la Joliette. L’adjoint au maire chargé de la sécurité y est retrouvé, les dix doigts sectionnés et alignés sur sa poitrine. À côté, un smartphone diffuse en boucle l'image d'Enzo marchant dans les rues de Kyoto, suivi par une ombre. Un dernier message s'affiche sur l'écran du mort : *« Hangar 14. 22h00. Ne sois pas en retard pour ton nouveau poste. »* Brice remonte dans sa voiture. Il vérifie son chargeur. Le Mistral hurle de plus belle, comme pour couvrir les cris silencieux des victimes. La journée s'achève à Marseille, mais pour Brice, l'autopsie de son âme est terminée. Il ne reste qu'un cadavre en marche, prêt à s'enfoncer dans les ténèbres pour racheter une vie qui n'est déjà plus la sienne.

Sang Froid

La Peugeot 3008 banalisée de la BAC Nord était garée en double file, moteur tournant, à l'angle du boulevard Capitaine Gèze. À l'intérieur, l'air était saturé par une humidité poisseuse qui collait les chemises aux dossiers en skaï. Brice fixait le pare-brise, les yeux rougis par une insomnie qui durait depuis l’incendie du commissariat. À sa droite, Didier mâchonnait un cure-dent en bois, le regard perdu sur les façades décrépies de la cité de la Busserine. Un reste de café brûlé dans un gobelet en carton tremblait sous l'effet des vibrations du diesel. — On attend le feu vert du central, grogna Didier d'une voix usée par trente ans de service et de gueulantes syndicales. La BRI est déjà en place sur le toit du bâtiment B. Si le Narco a vraiment logé Kader là-dedans, ça va piquer. Brice ne répondit pas. Sa main droite, posée sur le levier de vitesse, était parcourue d'un tressaillement qu'il masquait en serrant le pommeau. Kader. Le "Fourmi". Un petit soldat spécialisé dans la logistique, mais surtout l’intermédiaire qui avait orchestré la vidéo d'Enzo. Kader savait que Brice n'était pas le ripou qu'on croyait, mais la marionnette d'un chantage qui le dépassait. S'il parlait, si Didier l'entendait ne serait-ce qu'une seconde, la maille allait filer et tout l'ouvrage se défaire. La radio crépita. Une voix blanche coupa le silence. — *Ici Central. Top assaut. Code 4. Je répète, top assaut.* Brice enclencha la première. La voiture s’engouffra dans l’enceinte de la cité, suivie de deux fourgons. Le Mistral soulevait des tourbillons de poussière contre les piliers en béton armé. L'objectif était au quatrième étage. Un appartement "nourrice" identifié par les écoutes. — On y va, lâcha Brice en sortant son SIG Sauer. L’ascenseur était hors service, une carcasse taguée pissant l’urine. Ils grimpèrent les marches quatre à quatre. L'équipement de Brice pesait une tonne sur ses épaules. Chaque pas résonnait dans la cage d’escalier comme un coup de glas. Didier soufflait derrière lui, une main sur son holster. — Porte à gauche, désigna Brice. Le bélier percuta le bois. La serrure explosa. Ils s’engouffrèrent dans le hall. L’odeur était caractéristique : un mélange de friture rance, de haschisch et de détergent bon marché. — Police ! Tout le monde au sol ! hurla Didier. Dans le salon, deux types sautèrent du canapé. Brice ne s'arrêta pas. Il savait que Kader dormait dans la chambre du fond. Il bouscula une table basse chargée de balances de précision. — Kader ! Police ! Une porte claqua. Brice s'élança, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. Il entendit le bruit d’une fenêtre qu’on force, le grincement de l’échelle de secours. Il sortit sur le balcon. Kader était déjà un étage plus bas. Brice enjamba la rambarde. Le vide se creusa sous ses pieds. Le Mistral lui fouetta le visage, emportant l’odeur de la mer et celle de la décharge voisine. Il descendit les barreaux froids, les mains glissantes de sueur. Brice toucha le goudron et sprinta. Il s'enfonça dans la rampe d'accès du parking. L'obscurité l'avala. L'air y était plus dense, chargé d'essence et de gomme. — Kader ! Arrête-toi ! Une silhouette se découpa entre deux colonnes. Kader s'était arrêté, à bout de souffle. La lueur d'un néon vacillant éclaira son visage marqué par la variole. — Commandant… haleta-t-il en levant les mains. C’est bon, tirez pas. On est ensemble, non ? Le patron m’a dit que vous étiez dans la poche. La vidéo du gamin… Enzo, c’est ça ? Il est beau sur les images avec la dope… Le nom de son fils fut le déclic. La vision de Brice se rétrécit. Le monde n'était plus qu'un tunnel de béton avec Kader au bout. Les pas de Didier résonnaient déjà en haut de la rampe. — Il a sorti une arme ! hurla Brice, sa propre voix lui paraissant étrangère. Il pressa la détente. Deux fois. Le premier projectile faucha Kader en pleine poitrine, le second l'atteignit à la gorge. Le corps s'affaissa dans un bruit mou de viande qui percute le sol. Brice resta immobile, la fumée s'échappant du canon. L'odeur de la poudre se mélangea à celle de la mort immédiate. Didier surgit dans la lumière crue, son arme au poing. — Brice ! Qu'est-ce qui se passe ? — Il était armé, lâcha Brice d'une voix monocorde. Légitime défense. Didier s'approcha, évitant la mare sombre qui s'élargissait vers la grille d'égout. — Je vois pas de fer, Brice. Ses mains sont vides. Brice se pencha, cachant la vue à Didier avec son propre corps massif. Dans un mouvement fluide, il sortit de sa poche un vieux revolver 6.35, une arme de plantation non répertoriée. Il le fit glisser sous la main inerte de Kader. Le métal tinta sur le béton. — Là, sous sa main droite, dit Brice. Il l'a lâchée en tombant. Didier plissa les yeux. Le silence entre les deux hommes devint aussi lourd que le béton. — Un 6.35 ? murmura Didier. Ces petits cons ne portent plus ça. — Celui-là, si. J'ai agi selon la procédure. *** Trois heures plus tard, l’Évêché les accueillit avec sa froideur habituelle. Brice était assis dans une salle d’interrogatoire exiguë. Le commandant Meunier, de l'IGPN, le fixait avec une intensité de prédateur. Le cliquetis des touches de l'ordinateur était insupportable. — Kader n’était pas armé lors de sa dernière interpellation, nota Meunier sans lever les yeux. Pourquoi un 6.35 aujourd'hui ? C’est un calibre d'esthète, presque une relique. — Les gens changent sous la pression, répliqua Brice. — On verra ce que dit la balistique. Tu es suspendu à titre conservatoire. Ne quitte pas Marseille. Brice sortit du bureau. Dans le couloir, il croisa Didier. Le syndicaliste avait l’air d’avoir vieilli de dix ans. — Je t’ai couvert parce qu’on est une famille, Brice, murmura-t-il. Mais s’ils remontent à une saisie non déclarée pour ce flingue, on plonge tous les deux. — Il fallait colmater la fuite, Didier. On fait juste le ménage. — On est des flics, pas des nettoyeurs. *** Le sursis fut de courte durée. Dès le lendemain, une nouvelle info tomba : Malik, le technicien qui gérait les serveurs du Narco, avait été localisé aux Iris. Brice savait que Malik détenait les originaux de la vidéo. Cette fois, pas de poursuite, pas de sommation inutile. L’appartement était plongé dans une pénombre bleutée. Des câbles couraient partout. Au centre de la pièce, Malik fixait les policiers avec une terreur lucide. — Ne touchez à rien ! cria Didier en fouillant la cuisine. Brice s'approcha de Malik. L'air était saturé d'ozone. — T'es le flic du deepfake, lâcha Malik dans un souffle. Le Narco veut te voir couler. J’ai l’ordre de balancer les fichiers sur le cloud de l’IGPN si ça tourne mal. Malik esquissa un mouvement vers son clavier. Brice vit l’écran s’animer. C’était une exécution numérique. Brice saisit un couteau de cuisine posé sur le bureau et le lança au sol. Au moment précis où les moniteurs explosaient sous l'effet d'une surtension ou d'un choc, masquant le bruit du métal sur le linoleum, il fit feu. Deux détonations sèches. Malik fut projeté en arrière. Son sang éclaboussa le mur blanc, dessinant une carte macabre. Didier surgit, l’arme haute. — Brice ! — Il a sauté sur le couteau, balbutia Brice, simulant un essoufflement de panique. Didier s'approcha du corps, puis de l'écran où un voyant rouge clignotait : *Upload en cours : 13%...* Brice simula un vertige et renversa une bouteille d’eau sur l’unité centrale. Un grésillement sec retentit. L’écran s’éteignit. — T’as glissé, hein ? répéta Didier, les yeux pleins d'une certitude glaciale. Je ne coulerai pas pour toi, Brice. *** Vingt-deux heures. L'Évêché. La climatisation crachotait une odeur de poussière brûlée. Brice était de nouveau face au miroir sans tain. Le Commandant Vasseur entra, posant un gobelet de café noir sur la table. — Malik était à genoux quand tu as tiré, Brice. La trajectoire des balles ne ment pas. Et la PTS a trouvé ça. Vasseur posa un morceau de plastique noir sur la table. Une cache de caméra miniature. — Si la scène est filmée, Brice… si Malik n'avait pas d'arme… la maison ne pourra rien pour toi. Brice récupéra ses affaires au greffe une heure plus tard. Le médecin de la police avait signé un bon de sortie pour "choc post-traumatique". En sortant, le Mistral le frappa de plein fouet. Un vent sec qui semblait vouloir lui arracher la peau. Il monta dans sa voiture. Son téléphone vibra. Un numéro masqué. Pas de texte. Juste une vidéo en 4K. Brice appuya sur lecture. C’était la scène des Iris, filmée depuis un détecteur de fumée. On y voyait Brice entrer. On entendait Malik dire : « Attends, Brice, j'ai les noms des flics qui… » Puis les deux détonations. On voyait Brice s'approcher calmement pour glisser un 38. Spécial dans la main du mort. La vidéo se coupa sur un message traduit du japonais : *« Beau travail, Papa. Enzo est fier de toi. Prochaine étape : les scellés du hangar 14. Demain. 06h00. »* Brice rangea son téléphone. Sa main était morte. Il démarra le moteur. Le bruit de la carlingue couvrit le hurlement du vent. Il n'était plus un flic, plus un père, seulement l'arme de son propre ennemi. Il engagea la première et s'élança dans les rues sombres de Marseille, là où les lumières ne sont que des reflets sur des flaques de sang et d'essence. Le chapitre était clos, mais la condamnation venait d'être signée en haute définition. Marseille brûlait, et lui, il apportait le jerrican.

Le Face-à-Face

Le parking P2 de l’Évêché, au troisième sous-sol, n’était pas un lieu de repos, mais une caisse de résonance pour les non-dits de la boutique. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse qui collait les chemises aux omoplates. Sous les néons tremblotants, les Renault banalisées, marquées par la poussière de la ville, luisaient comme des bêtes assoupies. Brice s’appuyait contre une colonne dont le crépi s’effritait sous ses doigts. Ses phalanges étaient encore noircies par la suie du sinistre. En face de lui, Didier. Le délégué syndical ne bougeait pas. Il était massif, une masse de certitudes et de fatigue, les mains enfoncées dans les poches d’un blouson en cuir élimé qui exhalait le tabac froid et la sueur rance. Entre eux, le silence était un interrogatoire. Didier sortit une enveloppe de papier kraft froissée. Il ne la tendit pas tout de suite. — On a les relevés de la borne 4G de la rue de l’Évêché, Brice. Ton perso a accroché le signal entre 02h14 et 02h38. J’ai aussi les images de la supérette à l’angle. La qualité est dégueulasse, mais c’est ta démarche. Tu marchais comme un mec qui va au charbon. Pas comme un flic qui va prendre son service. Brice ne cilla pas. L’acidité du café lui brûlait l’estomac. Dans sa tête, le bruit des flammes dévorant les scellés résonnait encore. Il revoyait le visage du pompier, ce gamin de vingt ans, étouffé par les fumées toxiques du plastique brûlé. — Qu’est-ce que tu veux, Didier ? Sa voix était un fil de fer barbelé. Didier sortit deux tirages papier. Des captures d’écran granuleuses. Sur la première, une ombre s’engouffrait dans la porte dont le digicode était défectueux. Sur la seconde, le même homme ressortait, la tête basse, quelques minutes avant l'explosion. — Je veux comprendre pourquoi le chef de la BAC Nord décide de cramer sa propre maison, lâcha Didier. T’as effacé des preuves, Brice. Pour qui tu roules ? Brice sentit ses doigts pianoter contre sa cuisse, cherchant machinalement le contact rassurant du métal de son arme. L’odeur de gomme brûlée du parking devenait insupportable. — Je roule pour personne, murmura Brice. Il sortit son smartphone à l’écran fêlé et lança la vidéo. Didier prit l’appareil du bout des doigts. Sur l’écran, Enzo marchait à Tokyo, dans le quartier de Shibuya. Les néons multicolores créaient une atmosphère irréelle. Le zoom était serré sur son cou, sur la veine jugulaire qui battait sous la peau. Puis, une voix artificielle, froide : *« 02h15. L’Évêché doit brûler. Ou Enzo s’arrête de respirer. »* Didier regarda la vidéo deux fois. Sa main se mit à trembler imperceptiblement. — C’est un Deepfake, dit Didier, cherchant une échappatoire. — Ils sont là-bas, Didier. Ils ont des yeux partout. Ils ne veulent pas de l’héroïne ou du cash. Ils veulent nous tenir. Didier rendit le téléphone. La colère avait laissé place à une fatalité glacée. — Le gamin qui est mort... Thomas. Il n’avait que vingt-deux ans. — Je sais, dit Brice. J'ai déjà signé ma fin. Mais Enzo a encore une chance. Le trajet vers l’Estaque se fit dans un calme de plomb. Brice et Kader, son lieutenant, arrivèrent devant un ancien hangar à sel rongé par la rouille. L’exhalaison de la marée basse se mêlait à une senteur de mort plus immédiate. Au centre du hangar, sous un puits de lumière, gisait le sergent-chef Morel. L’homme était en uniforme. Ses mains, sectionnées avec une précision chirurgicale, avaient été déposées sur sa poitrine. Un téléphone portable était enfoncé dans sa bouche béante, la mâchoire fracturée par la violence de l'insertion. Brice s’approcha, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. Il enfila des gants en latex. — Je vérifie l’appareil, dit-il à Kader. — Attends la PTS, Brice ! — On n’a pas le temps. Il extraisit le téléphone de la cavité buccale de Morel dans un bruit de succion écœurant. Il y avait un seul fichier ouvert. Une note de texte : *« La vérité est comme ce pompier : elle finit toujours par s’étouffer. »* En dessous, une photo prise il y a deux minutes : Brice, de dos, entrant dans le hangar. Brice releva la tête, balayant l’obscurité des mezzanines. Un éclat métallique. Un sniper. Le point rouge d’un laser vint se poser sur le gilet de Kader, juste au niveau du cœur. — Baisse ta main, Kader, murmura Brice, la voix blanche. Ne bouge plus. Ils nous regardent. Kader se figea, le visage décomposé. Brice, masquant son geste par son corps, fit glisser le téléphone de Morel dans une fissure profonde du socle en béton avant de le recouvrir d’un débris de tôle. Un geste de pro, définitif. Le laser se retira. L’ombre sur la mezzanine disparut. De retour à l’Évêché, l’atmosphère était saturée d’une rémanence chimique de suie mouillée. Brice monta au troisième étage, dans la cellule de crise. Le Divisionnaire Vasseur mâchait nerveusement un cure-dent devant un écran géant. — Brice, regarde ça, ordonna Vasseur. Sur l’écran, une silhouette floue franchissait la porte coupe-feu à l’heure de l’incendie. — Boitement léger de la jambe gauche, analysa une lieutenante de la Cyber. Épaule droite basse. C’est une démarche caractéristique. J’ai lancé une analyse biométrique sur le personnel. Brice fixa son propre reflet pixelisé. Il sentit l'acidité remonter dans sa gorge. Il visualisa le scalpel sur le cou d'Enzo. — Le boitement, dit Brice d'une voix neutre, c’est une compensation de poids. Le mec porte une charge lourde. Regardez la morphologie. Ça pourrait être n’importe qui de la sécurité extérieure. Il venait de jeter un os à la meute. Il devait maintenant sortir. Dans le couloir, Didier l'attendait avec deux gobelets de café. — Le serveur a grillé, Brice. Une surtension. Vasseur n’a plus rien. Brice s’arrêta, le gobelet brûlant entre ses doigts. Il regarda Didier. Le vieux syndicaliste ne le quittait pas des yeux. — Je n'ai plus d'images, reprit Didier d'un ton monocorde. On ne saura jamais qui était sur cette vidéo. Maintenant, dégage. Sauve ton gosse. Mais si je te revois après demain matin, c’est moi qui te menotte. Brice ne répondit pas. Il s'enferma dans son bureau, un cagibi saturé d'effluves de vieux papier et de tabac. Son téléphone vibra. Un numéro masqué. *« Didier est raisonnable. On aime la raison. Demain, 04h15, bretelle du Littoral. Le conteneur 402 doit nous revenir. On te regarde, Brice. »* Il s'approcha de la fenêtre. À travers les stores, Marseille s’étalait comme une plaie ouverte sous un ciel d’acier. Le Mistral hurlait entre les tours de la Joliette, soulevant des tourbillons de poussière. Brice mit ses lunettes de soleil, masquant ses yeux rougis. Le chapitre de sa vie de flic honnête s’était refermé dans les flammes. Ce qui restait n’était qu’une descente. Il vérifia son arme. Quatorze balles. Quatorze chances de sauver Enzo. Il éteignit la lumière et s’enfonça dans le couloir sombre, vers le garage où l’attendait le convoi. Marseille brûlait, et Brice était l’étincelle. FIN DU CHAPITRE 10.

La Ferme à Trolls

Zone industrielle de Mourepiane. Tôles rouillées. Conteneurs en vrac. Un non-lieu sous une lumière de plomb. Brice gara la 308 banalisée derrière une carcasse de semi-remorque désossé. L’habitacle puait la sueur acide. Il coupa le contact. Silence. Juste le cliquetis du métal qui refroidit et le sifflement du Mistral s’engouffrant dans les hangars. 22h14. Le relevé d’écrasement des cellules GSM pointait ici : l’ancien entrepôt des Pêcheries du Sud. Une verrue de béton bouffée par le sel. Brice vérifia son Glock 17. Le poids du polymère ne le rassurait plus. Depuis l’incendie du commissariat, chaque geste pesait la mort d’un homme. Il glissa un chargeur de réserve dans sa veste, ajusta son brassard « POLICE » sans l'attacher et sortit. L’air saturé de marée basse et de gasoil. Il longea les murs, évitant les cônes de lumière. Ses semelles crissaient sur le verre pilé. Sur l'angle mort du bâtiment, une caméra dôme haute définition, dissimulée sous une poussière factice. Trop moderne pour la ruine. Il contourna par le quai de déchargement. Une fenêtre haute, grillage découpé. Brice grimpa sur des palettes instables. Ses articulations craquèrent. 45 ans. Trop vieux pour ces conneries. Il se glissa à l’intérieur. L’obscurité totale, mais l’odeur changea. Ozone. Plastique chauffé à blanc. Climatisation industrielle tournant à plein régime. Un bourdonnement de basse fréquence faisait vibrer le béton. Il alluma sa lampe par brèves impulsions. Des baies de brassage. Des serveurs « lames » flambant neufs. Des câbles de catégorie 7 serpentaient au sol comme des veines électriques. — Bouge pas. Police. La voix de Brice était rauque. Au fond de la nef, une silhouette devant un mur d'écrans. Un gamin. Vingt ans. Visage blafard mangé par l’acné, baigné dans la lumière bleutée. — Les mains sur la tête. Maintenant. Yanis obtempéra. Ses doigts tremblaient sur un clavier mécanique. Brice s’approcha, le canon pointé sur le plexus. Il ne cherchait pas la procédure. Il cherchait l’impact. — La maintenance de quoi, Yanis ? De la merde que vous injectez à l’Évêché ? — Je sais pas... Je vérifie juste les flux, les ventilos. C’est du cloud, c’est tout. Brice le saisit par la nuque. Il l’écrasa contre le bureau encombré de canettes. L'odeur du gamin — déodorant bon marché et peur — lui souleva le cœur. Il tourna un moniteur. Sur l'interface, une vidéo en boucle. Le procureur de la République, dans une chambre d'hôtel miteuse, manipulant des sacs de poudre blanche. Les ombres suivaient chaque geste avec une précision chirurgicale. — C’est du Real-Time Neural Rendering, bafouilla Yanis. L’IA apprend du sujet. On peut lui faire dire n'importe quoi. C'est indétectable. Brice sentit une goutte de sueur couler le long de sa colonne. Le Narco utilisait la vérité comme une pâte à modeler. Il cliqua sur une liste déroulante : "BRICE - BAC NORD". Une arborescence s'ouvrit. Des photos d'Enzo au Japon. Et une vidéo. Brice se vit lui-même, la nuit de l'incendie, versant de l'essence avec un sourire de psychopathe. Ses traits. Sa démarche. Mais l'âme d'un monstre. — C’est déjà en cours de seeding, murmura Yanis. Si on n'arrête pas, c’est sur tous les réseaux demain matin. — Comment on coupe ? — Pas d'ici. C'est un Dead Man's Switch. Si la connexion lâche ou si on détecte une intrusion, ça balance tout. Une assurance. Brice se redressa. Le deuil, la fatigue, la peur pour Enzo. Tout remontait. Le système était parfait. La police, en agissant, déclencherait sa propre perte. — Copie-moi tout. Logs, sources, IP. Tout. — Ils vont me fumer, m'sieur... — Et moi, je te fume ici si tu ne le fais pas. Choisis ton camp. Le bruit des touches résonna comme des coups de feu. Soudain, un moteur de grosse cylindrée dehors. Des pneus sur le gravier. Brice coupa sa lampe. — Ils sont là, hoqueta Yanis. C'est pas mardi. Ils sont là. Brice le projeta au sol derrière le bureau. Il se posta près de la porte de communication. 15 cartouches de 9mm. Sa seule monnaie d'échange. La porte du hangar s'ouvrit. Deux faisceaux de lampes balayèrent l'obscurité. Bottes tactiques sur le béton. — Yanis ? cria une voix. Pourquoi la clim' siffle ? On t'a dit de surveiller la température. Deux hommes. Tenues sombres, gilets pare-balles, HK MP5 en bandoulière. Une équipe de frappe. Brice attendit qu'ils dépassent la première rangée de serveurs. Il surgit de l'ombre. Un coup de crosse violent sur la nuque du premier. Il s'effondra. Le second se retourna. Brice tira deux fois. Les détonations furent assourdissantes sous la voûte. Une balle dans le gilet. La seconde dans la cuisse. L'homme tomba en hurlant. Brice lui écrasa la main sous son talon. Il pointa son Glock sur le visage du type. — Qui t'envoie ? — Va te faire enculer, flic. Brice leva les yeux. Dans l'angle du plafond, une petite caméra clignotait. Ils étaient partout. Une fenêtre de dialogue s'ouvrit sur l'écran de Yanis : "BONSOIR BRICE. TON FILS ENZO VIENT D'ARRIVER À SA PENSION À KYOTO. TU VEUX VOIR ?" Un flux vidéo en direct. Une ruelle sombre au Japon. Enzo marchait, sac au dos. Derrière lui, une ombre. La main de Brice trembla. Le Glock devint une plume. — Yanis, efface tout. Détruis les disques. Si ça sort, il meurt. Brûle tout. Il saisit un bidon de solvant. En arrosa les baies, les câbles, le gamin hurla. L'odeur chimique remplaça celle de l'ozone. Brice lâcha son briquet. Une flamme bleue courut le long des lignes. En quelques secondes, le cœur de la ferme à trolls devint un brasier. Brice sortit de l'entrepôt au moment où les vitres explosaient. Il marchait vers la mer. Mais dans sa poche, son téléphone vibra. Une photo : Enzo, endormi, prise depuis l'intérieur de sa chambre. Le Narco n'était pas dans les serveurs. Il était dans le sang. *** L’Évêché, 04h45. Le siège de la police marseillaise ressemblait à une forteresse fatiguée. Le bourdonnement des néons ciselait la migraine de Brice. La poussière dansait dans la lumière blafarde des stores. Pas d'odeur de café. Juste le froid des murs et le silence des trahisons. Au troisième étage, dans la cellule de crise, Didier l'attendait. Sa stature de vieux boxeur imposait une menace sourde. — T’as de la suie sur la joue, Brice. Un entrepôt de serveurs vient de cramer à l’Estaque. — Je cherche le Narco, Didier. Pas des fantômes. — Si tu joues perso, tu vas crever seul. Le Procureur arrive à 08h00. Il y a des vidéos de toi devant le commissariat avant l'explosion. Tu n'as plus d'amis ici. Brice descendit au dépôt. Cellule 4. Momo le Glacé. Le gamin de vingt ans tremblait. Brice posa son Sig Sauer sur la table de métal. — On m'a dit... hoqueta Momo. "Fais-toi serrer, balance au flic que c'est lui qui a craqué l'allumette pour sauver son fils". J'ai le texte sur l'appli... Le piège se refermait. Le Narco utilisait la procédure judiciaire comme une guillotine. Brice sortit sans un mot. Il devait agir. *** 09h42. Quartier de la gare Saint-Charles. Le bar "Le Terminus". Brice surveilla le reflet de la vitre. Des touristes, des dealers, et deux hommes en blouson, trop statiques près de l'entrée. Il s'assit à la table 14. Sous la banquette en skaï déchiré, une sacoche. Un ordinateur. Il sortit le Token RSA qu'il avait subtilisé dans la sacoche de Didier quelques minutes plus tôt, profitant d'une pause cigarette du syndicaliste. Ses doigts étaient moites. Il inséra la clé. "AUTHENTIFICATION RÉUSSIE." Des lignes de code. Le Narco aspirait les tripes de la police : dossiers de stups, listes d'indics, protocoles. Brice sentit la sueur couler le long de ses tempes. L'homme à la cicatrice s'approcha. — On va prendre le relais, Brice. Le patron a un changement de programme. On veut que tu te débarrasses de Didier. Avec ce Token dans ta poche, tu es le coupable idéal. Brice renversa la table en formica. Le premier tir brisa un miroir. Le second logea une balle dans l'épaule du complice. Chaos. Cris. Verre brisé. Brice arracha l'ordinateur et s'élança vers la sortie de secours. Dehors, le Mistral hurlait. Il n'était plus un flic. Il était une cible. *** Route de la Nerthe. Brice s'arrêta derrière des hangars désossés. Le Toughbook grésillait. Il ouvrit le dossier "PROJET MIROIR". Des vidéos réécrites. Des enregistrements sonores falsifiés. La voix de Didier négociant une saisie. Le Narco pouvait transformer n'importe quel flic en paria. Le téléphone vibra. Numéro masqué. — Didier est à l'Évêché, dit la voix synthétique. Une balle dans la nuque. Pas de mise en scène. En échange, ton fils se réveille demain. Tu as une heure. *** Brice entra dans le bureau de Didier par l'escalier de service. Le vieux lion parlait au téléphone, hurlant que Brice était en roue libre. Brice entra sans frapper. Didier raccrocha. Ses yeux étaient lourds de déception. — T'as pas une gueule de mec qui vient se rendre, Brice. — Le Narco veut que je te tue, Didier. Si je ne le fais pas, Enzo meurt. Ils ont déjà falsifié ta voix, tes dossiers. On est finis. Brice sortit son arme. Il l'aligna sur la poitrine de son ami. Contrôle de la respiration. Doigt sur la détente. — Tire, alors, dit Didier. Mais si tu le fais, t'es à eux pour l'éternité. Brice abaissa légèrement le canon. — Dans cette ville, y a toujours une troisième option, murmura Didier. Celle qu'on n'écrit jamais dans les rapports. On va simuler mon exécution. On a des gars au SRT pour monter la scène. Je disparais. Officiellement mort. Et toi, tu deviens le flic le plus recherché de France. Ça te donnera la liberté de remonter jusqu'à leur serveur physique. Brice regarda Didier. Une improvisation de désespérés. — On fait comment pour la vidéo ? — On va leur donner du grand cinéma. Prépare-toi. À partir de maintenant, t'as plus de nom. T'es juste un fantôme avec un flingue. Dehors, le Mistral redoubla de violence. Brice sentit une rage froide l’envahir. La guerre ne se gagnait pas avec des preuves, mais avec des cadavres. Il laissa Didier orchestrer sa propre fin. Il descendit les marches, évitant les optiques des caméras. Le Token brûlait dans sa poche. Marseille n'était plus une ville. C'était un champ de bataille numérique, et il était prêt à tout brûler pour en sortir vivant. Sa silhouette se perdit dans l'ombre du couloir, ne laissant derrière lui que l'odeur du plastique brûlé et le silence des hommes condamnés.

Mise à Pied

L’interrogatoire se déroulait dans le bureau 302, une boîte de béton gris saturée par l’odeur du tabac froid. Brice Marais fixait ses mains posées à plat sur la table en Formica. Elles ne tremblaient pas. Face à lui, le commandant Vasseur et le capitaine Morel, de l’IGPN, maniaient le silence comme une arme de service. — On a une anomalie, Brice, commença Vasseur d’une voix monocorde. Il glissa une photographie aérienne sur la table. Le relevé GPS de la vacation de mardi. Entre 22h14 et 22h22, le signal du véhicule de Marais stationnait à trois cents mètres de l’incendie du hangar 14. — Reconnaissance visuelle, répondit Brice. Sa voix était sèche, un râpeux de fin de garde. On suspectait des guetteurs. J’ai appliqué la procédure de discrétion. Morel intervint, plus incisif. Il sortit un cliché de l’autopsie du caporal-chef Lemoine. — Le légiste est formel. Aucune suie sur les bottes lors de l’extraction. Il a été déplacé *avant* que le feu n'atteigne sa position. On a une vidéo, Brice. Un travail d'orfèvre récupéré sur un cloud étranger. L’inspecteur tourna l'écran d'un ordinateur. Une silhouette de dos déversait un accélérant sur des racks de serveurs. L'image zooma sur le poignet : une Omega Seamaster avec une rayure spécifique entre le 4 et le 5. La montre de Brice. Il savait que c’était un Deepfake. Une manipulation clinique des Narcos. Mais il savait aussi qu’Enzo, son fils, était ligoté dans une chambre d'hôtel à Osaka. La vidéo reçue sur son portable personnel le matin même ne laissait aucune place au doute : s'il ne brûlait pas ces preuves informatiques, le gamin ne rentrerait jamais. — Je n'ai rien à déclarer sans mon avocat, lâcha Brice. Vasseur ferma le dossier. Le bruit sec résonna comme un coup de feu. — En vertu de l’article L. 422-1 du CSI, vous êtes suspendu à titre conservatoire. Ton arme. Ton insigne. Ta carte. Brice défit son holster. Le Sig Sauer P226 pesait une tonne lorsqu’il le posa sur le Formica. Il détacha son insigne de bronze, le matricule 4492, et le glissa à côté de l'arme. C’était fini. Il franchit la porte de l’Évêché, traversa le hall où les collègues détournaient le regard, et fut frappé par le Mistral qui hurlait sur le quai de la Joliette. Sur le trottoir d'en face, une Audi noire aux vitres teintées l'attendait. Un message vibra dans sa poche : *« On sait que tu es seul. Viens aux Goudes à 21h ou le gamin meurt. »* Brice ne rentra pas chez lui. Il roula vers la zone portuaire de Mourepiane, là où l’asphalte vibre sous l'effet du gasoil et du sel. Kader l'attendait derrière une pile de conteneurs rouillés. — T’as l’air d’un macchabée, Brice. — Le matos, Kader. L’ancien de la BAC sortit un sac en toile. Un Glock 17, numéro meulé à la fraiseuse. Trois chargeurs de 9mm Parabellum. — Mille balles, dit Kader. Et tu me dois une fière chandelle. Le gamin du centre de données, Stan, il crèche rue de la République. C’est lui qui gère les flux pour le réseau. Vingt minutes plus tard, Brice enfonçait la porte d'un sous-sol saturé de chaleur et d'ozone. Stan n'eut pas le temps de crier. Brice plaqua le canon froid du Glock sous son menton moite. — Les logs, Stan. Je veux les adresses IP sources du Deepfake. Maintenant. — C’est... c’est un relais satellite, bégaya le gamin. Un nœud vers l'Estaque. Un hangar désaffecté près de la voie ferrée. Brice arracha un disque dur de sauvegarde au moment où les alarmes du serveur se déclenchaient. Un court-circuit provoqué à distance. Il jeta Stan dehors et fila vers les collines. La carcasse de béton du hangar dominait la rade. Un van noir stationnait au milieu du terrain vague, une antenne parabolique orientée vers l'azur noir. Brice se déplaça avec une rigueur de prédateur. Il coupa l'ombre de l'entrepôt, arma son Glock et s'engouffra dans le van. À l'intérieur, un technicien aux yeux hagards gérait une console de communication. Brice lui asséna un coup de crosse derrière la nuque. Sur un moniteur, une image satellite en temps réel affichait le vol AF275. — L'effacement est en cours, grésilla une voix de synthèse dans les haut-parleurs. — Écoutez-moi bien, dit Brice dans le micro de bord. J'ai votre technicien. J'ai vos logs. Si vous touchez à l'avion, je brûle tout ce qui reste de votre infrastructure à Marseille. — Vous n'avez plus de matricule, Brice, répondit la voix. Regardez la ville. Au loin, une lueur orange s'éleva au-dessus de la Joliette. Une explosion au centre de données. Le réseau effaçait ses propres traces. Brice comprit le piège : il n'était plus un flic, il était le fusible. Il quitta le hangar et redescendit vers la Plaine. À quatre heures du matin, Marseille sentait le brûlé et la mer morte. Il gara sa voiture derrière une carcasse de fourgonnette. Une silhouette l'attendait sous un lampadaire grésillant. Didier. — Descends, Brice. Le délégué syndical tenait un carnet à spirales. Son visage était dévasté par la fatigue. — Une connexion avec tes identifiants sur le serveur central à 03h42. Le dossier 88-B vient d'être supprimé. Pourquoi, Brice ? — Ils ont le gamin, Didier. Le reste, c’est de la littérature. Didier fixa son vieil ami. Il vit l'homme qui avait franchi la ligne rouge, celui qui n'avait plus rien à perdre. Il sortit l'insigne de sa poche, celui que Brice avait rendu quelques heures plus tôt. — On a fait vingt ans ensemble, Brice. Les collègues de l'IGPN remontent la rue. Brice ne bougea pas. Il regarda Didier, puis la nuit qui dévorait les immeubles haussmanniens. — Barre-toi, souffla Didier en serrant l'insigne dans son poing. Si je te croise à nouveau, je ne discuterai pas. Je te placerai mes impacts dans le buffet. Brice remonta dans sa voiture. Il ne regarda pas Didier dans le rétroviseur. Il engagea la première et s'enfonça dans le dédale des quartiers Nord. Son téléphone vibra. Un message masqué : *« Livraison confirmée. Bienvenue de l'autre côté. »* Il jeta l'appareil par la fenêtre. Il n'y avait plus de procédure. Plus de justice. Juste une vendetta clinique qui commençait dans le sang et le Mistral. Brice Marais accéléra, les yeux fixés sur l'horizon où l'orange des incendies se mêlait aux premières lueurs de l'aube. La chasse était ouverte, et il n'avait plus besoin de badge pour tuer.

L'Heure du Japon

La climatisation de l’Évêché avait rendu l’âme vers onze heures. Dans le bureau 412, un bocal de béton gris de quatre mètres sur trois, l’air n’était plus qu’une masse solide de nicotine stagnante et d’ozone s’échappant des vieilles unités centrales. Brice sentait sa chemise coller à ses omoplates comme une seconde peau de polyester rance. Sur son bureau, un gobelet en plastique contenait un fond de café au goût de pile électrique, servi dans un récipient dont le plastique avait mémorisé l’ADN de mille gardes à vue. Le téléphone vibra sur le bois balafré de coups de cutter. Pas d’expéditeur, juste une suite de caractères hexadécimaux sur *Signal*. Brice regarda la trotteuse de la pendule murale — un modèle administratif en plastique jauni — qui sautait chaque seconde avec un bruit sec, comme un os qui craque. 14h02 à Marseille. 23h02 à Tokyo. Il déverrouilla l’écran. On y voyait Enzo, son fils, marchant dans une ruelle étroite de Shinjuku avec son sac Eastpak rouge. Derrière lui, dans le flou, la silhouette d'une berline noire aux vitres teintées. En bas de l’image, un texte court : *« 23h15. Fin de la transmission. »* Treize minutes. L’odeur du plastique brûlé du commissariat incendié la veille semblait encore imprégnée dans ses sinus. Brice s’était vendu pour cette image. Pour ce gamin qui ignorait que son père était devenu un criminel à six mille kilomètres de là. — Brice ? La voix était lourde. Didier, le délégué syndical, se tenait dans l’encadrement. — Les mecs de l’IGPN attendent le rapport technique sur le départ de feu. Tu l’as signé, ce putain de PV ? — C’est en cours. — Tu m’as l’air ailleurs, petit. T’as un tic à l’œil gauche. Signe-moi ça. On ne veut pas que les bœufs-carottes viennent fouiller dans les archives de la BAC parce qu’une multiprise a soi-disant fondu. Brice signa mécaniquement. Le tampon de la BAC Nord claqua sur le papier avec une violence sourde. Une fois seul, il verrouilla la porte et se dirigea vers le poste informatique relié au réseau sécurisé CHEOPS. Il lui fallait l’échelon supérieur : une alerte de sûreté d’urgence via Interpol. Ses doigts frappèrent le clavier avec une précision de dactylo. *URGENCE : ABSOLUE / CODE ROUGE* *SUJET : MENACE TERRORISTE IMMINENTE – RÉSEAU TRANSNATIONAL* Il rédigea le mensonge en anglais administratif, froid et tranchant, citant une cellule opérationnelle ciblant Kabukicho et désignant Enzo comme « déclencheur d'incident diplomatique ». Il cliqua sur "TRANSMETTRE". À 90%, la porte de son bureau vola en éclats. Le commandant Vasseur entra, suivi de deux agents de la sécurité intérieure. — Pose ce téléphone, Brice. Immédiatement. Brice gardait l’appareil contre son oreille. Il entendait déjà le chaos à Tokyo, le sifflement des radios japonaises. — J’ai sauvé mon fils, dit Brice d’une voix monocorde. — Tu es en état d’arrestation. Pour trahison et falsification de documents d'État. Le transfert dans les couloirs de l’Évêché fut un calvaire de regards détournés. Brice fut jeté dans la cellule numéro 4 des sous-sols, là où le béton suinte une eau saumâtre. Dix minutes plus tard, Garcia, un brigadier, laissa entrer Momo, son meilleur indic, contre tout règlement. — Le Narco a déjà des yeux partout, Brice, murmura Momo, livide. Il veut pas le territoire, il veut la structure. Il veut que la police devienne sa logistique. Ses tueurs sont des ex-militaires de l'Est. Il appelle ça "La Plateforme". Momo glissa une clé USB minuscule dans la main de Brice. — C’est un sniffer. Je l’ai piqué à un petit. Si tu branches ça sur un ordi de la PJ, tu pourras remonter le flux. Mais fais gaffe, le type est dans les murs. La porte s'ouvrit de nouveau. Didier et deux agents de l'IGPN firent sortir Brice pour l'emmener au Palais de Justice. Le trajet dans la Peugeot 5008 fut silencieux. À l'arrivée, l'ascenseur de service les monta directement au quatrième étage, le bureau des magistrats. Vasseur l'y attendait, seul, une cigarette brûlant dans le cendrier. — Le Quai d'Orsay est en feu, Brice. Tokyo demande des comptes pour ton alerte terroriste. Vous avez utilisé une faille du système pour envoyer des unités d'élite protéger votre gosse. — J'ai protégé le témoin, Monsieur le Procureur. Maintenant, regardez le dossier 2023-BAC-412. Le Narco savait exactement où on allait se placer pour l'embuscade de l'Estaque. La fuite vient de la 3ème chambre criminelle. L'adjoint administratif, Lemoine. — Lemoine ? Il est là depuis douze ans. — Allez voir les tables de poker du milieu. Son fils joue avec l'argent qu'il n'a pas. Six cent mille de dettes. Le Narco n'achète pas les hommes, il achète leurs trous dans la caisse. Lemoine est une boîte aux lettres. C’est lui qui a donné les coordonnées d’Enzo. Vasseur se figea. Il écrasa sa cigarette, le visage marqué par une soudaine lassitude. Brice s'approcha du bureau. — L'incendie du commissariat n'était pas un acte de désespoir. Le Narco voulait les codes d'accès à la plateforme PNIJ. J'ai brûlé le sanctuaire parce qu'il était déjà souillé. J'ai fait table rase pour qu'il n'y ait plus rien à négocier. Le procureur ouvrit le tiroir de son bureau. Il en sortit un Smith & Wesson 9mm et le posa lourdement sur les dossiers. Il ne regarda pas Brice. — Lemoine habite dans une résidence à la Pointe Rouge. Il y est en ce moment même. Je vais chercher un dossier aux archives. Je reviens dans dix minutes. Si ce bureau est vide à mon retour, je nierai même avoir eu un adjoint nommé Lemoine. Brice frictionna ses poignets marqués par les Serflex que Vasseur venait de sectionner. Il ramassa l'arme et vérifia le chargeur. Treize cartouches. — S'il résiste, je ferai ce qui est nécessaire. — Partez, Brice. Avant que je ne change d'avis. Brice s'engouffra dans l'escalier de service, évitant les caméras. Au sous-sol, il trouva la Peugeot 308 grise banalisée. Les clés étaient sur le pneu arrière gauche, comme convenu. Il démarra. Le grondement du diesel résonna contre les parois de béton. Sur son téléphone, une photo cryptée s'afficha : la résidence de la Pointe Rouge. "Le greffier est à table. Le dessert arrive." Alors qu'il franchissait la rampe de sortie, le Mistral le frappa de plein fouet. Brice accéléra, montant à 110 km/h sur les quais déserts. À sa droite, la mer était noire. À sa gauche, les lumières de Marseille scintillaient comme des braises. Le chapitre de la négociation était clos. Celui de la chasse venait de s'ouvrir. Il brancha sa radio sur la fréquence de la BAC. — Ici unité 22. Calme plat sur la Pointe Rouge. RAS. Brice sourit sans joie. Il savait que dans moins d'une heure, le nom de Lemoine ne serait plus qu'une entrée de plus dans la rubrique des faits divers. Il écrasa l'accélérateur, s'enfonçant dans la nuit marseillaise. Une nuit longue, sèche et sans pitié. Une nuit de flic.

Le Nid du Narco

L'asphalte du quai de Mourepiane était bouffé par le sel et les résidus d'hydrocarbures. Une mélasse noire, visqueuse, qui collait aux semelles des rangers de Brice. Le Mistral s'était levé brusquement, une rafale à décorner les bœufs qui faisait siffler les haubans des grues portuaires et soulevait des nuages de poussière de minerai de fer. Ça piquait les yeux, ça s'insinuait dans les pores de la peau déjà saturés par l'humidité poisseuse d'une fin d'été qui refusait de crever. Brice coupa le contact de sa 308 banalisée gris anthracite à trois cents mètres de la zone de carénage. Le moteur fit un bruit de ferraille en refroidissant. Un cliquetis régulier, comme un compte à rebours. Il resta immobile, les mains sur le volant, fixant l'horizon découpé par les silhouettes squelettiques des portiques. L'odeur dans l'habitacle était un mélange de tabac froid, de café brûlé et de ce désodorisant chimique « senteur pin » qui ne masquait plus rien. Il vérifia son arme. Un Glock 17. Le sien, celui qu’il n'avait pas rendu. Il retira le chargeur. Dix-sept cartouches de 9mm Parabellum, tête creuse. Il l’enclencha d’un coup sec. Le bruit du métal contre le polymère fut net, définitif. Il engagea une cartouche dans la chambre. La sécurité était dans le doigt. Il sortit du véhicule. La chaleur le frappa comme un revers de main. C’était une zone morte, un de ces interstices marseillais où la loi s’arrête aux barbelés rouillés. Les conteneurs étaient empilés comme des Lego géants, formant des canyons d’acier où le vent s’engouffrait en hurlant. La cible était là, amarrée au Poste 14. *L'Hybris*. Un yacht de quarante mètres, coque gris anthracite, vitres fumées. Un monstre de carbone et de luxe obscène, décalé au milieu de cette décharge industrielle. Brice progressa en longeant les remorques de camions. Il se déplaçait avec la lourdeur des hommes qui n'ont plus rien à perdre, mais avec la précision de vingt ans de BAC. Il arriva au pied de la coupée. La passerelle hydraulique était abaissée. Brice savait que dans ce milieu, l'oubli n'existait pas. Il sortit son Glock, le maintint le long de sa cuisse. Le silence à bord était anormal. Juste le clapotis de l'eau noire contre l'acier. Il pénétra dans le salon principal par la baie vitrée coulissante, restée entrouverte. L'obscurité était totale. Brice n’alluma pas sa lampe. Il attendit que ses pupilles s'adaptent. Soudain, un bruit de clavier. Sec. Mécanique. Brice pivota, l'arme en avant. Il alluma son faisceau tactique. La lumière déchira la pénombre, frappant un homme assis derrière un bureau de verre. Il était jeune, le teint pâle des types qui ne voient jamais le jour. Devant lui, trois moniteurs affichaient des lignes de code et des fenêtres de rendu vidéo. Sur l'un d'eux, le visage d'Enzo, le fils de Brice, était décomposé en une grille de points jaunes. — Police. Pas un geste. Le jeune ne bougea pas. Il continua de fixer l'écran. — Vous êtes en retard, Commandant. Le rendu est terminé. Dans deux minutes, votre fils sera en train de confesser un meurtre en direct sur Telegram. Brice franchit la distance en trois foulées. Il saisit le gamin par les cheveux et lui écrasa le visage contre le bureau de verre. Un craquement sec. Le nez explosa. Le sang gicla sur le clavier, s’infiltrant entre les touches rétroéclairées en bleu. Brice lui tordit le bras gauche derrière le dos jusqu’à ce que l’épaule saute de son logement. Un cri étouffé mourut dans la gorge du technicien. Brice était en mode opératoire. Un constat de flagrance sans magistrat. — On va reprendre, dit Brice d'une voix dépourvue d'émotion. Où est le Narco ? Le gamin cracha une dent. Ses yeux roulaient de douleur. — Il n'est pas là… Il passe par le VPN… — Le codeur de quoi ? De cette merde ? Brice pointa son arme vers l'écran où le visage d'Enzo s'animait. Le deepfake était parfait. Les expressions, le grain de la peau, la sueur sur le front. C’était son fils. Et ce logiciel transformait sa chair en arme de destruction massive. — On fait du « social engineering », balbutia le technicien. Le Narco dit que la police est une vieille dame qu'il faut violer avec sa propre technologie. Le serveur est sous le pont… Cabine 4… Mais c’est déjà dans le cloud… Brice asséna un coup de crosse derrière la nuque du gamin. Il s'effondra sur le clavier. Brice descendit vers les ponts inférieurs. L'air devenait de plus en plus froid. Il arriva devant la cabine 4. La porte était blindée, électronique. Un lecteur de badge et une caméra thermique au-dessus du linteau. — Je sais que tu m'entends, lança Brice à l'adresse de la caméra. Un haut-parleur grésilla. Une voix synthétique, dépourvue d'humanité, emplit l'espace. — Commandant Brice. Vous avez brûlé un commissariat. Vous êtes déjà mort. Votre fils est au Japon, il est en sécurité. Pour l'instant. Mais l'image, elle, est éternelle. L'image de votre fils avouant avoir transporté de la marchandise pour le réseau Nord. Imaginez Didier, votre délégué syndical, quand il verra ça. Brice sentit une goutte de sueur couler le long de sa colonne vertébrale. — On ne négocie pas avec une vidéo, dit Brice. — On ne négocie pas avec la réalité non plus. Je veux que vous retourniez à l'Évêché. Il y a un scellé. Le dossier 2023-FR-88. Un disque dur. Je le veux. Brice pointa son Glock vers le lecteur de badge. Il tira trois fois. Les détonations furent assourdissantes. Le lecteur explosa en une gerbe d'étincelles. La porte émit un clic. Elle s'entrouvrit. Il entra dans une pièce saturée de baies de serveurs. Sur une table en acier, un téléphone satellite se mit à vibrer. Brice décrocha. — Vous avez jusqu'à l'aube, dit la voix. Si le disque n'est pas sur le quai à six heures, votre fils ne verra pas le soleil. L'appel coupa. Brice resta seul au milieu des machines qui digéraient sa vie. Il ramassa le téléphone, sortit du yacht et regagna sa voiture. Il était 02h14. L’Évêché à 02h22. Le bâtiment n’était pas une forteresse, c’était une verrue de béton gris qui s’effritait sous le sel. Brice coupa le contact. Le moteur cliqueta. Il franchit le premier sas. Le néon au-dessus de la loge du factionnaire grésillait. — Brice ? Qu’est-ce que tu fous là ? C’était Ludo, un vieux brigadier-chef. — J’arrive pas à dormir, Ludo. Je veux récupérer des dossiers perso dans mon casier avant que la PJ ne boucle tout. Ludo hésita, mais Brice était une légende. — Badge. Et fais vite. Brice plaqua son badge. Le bip résonna comme un coup de feu. Troisième étage. Police Judiciaire. Le silence était lourd, organique. Brice marchait près du mur pour éviter les grincements. Il s'arrêta devant le bureau 312 : *Cellule d'Analyse des Flux Criminels*. Le digicode brilla. Brice tapa le code communiqué par Didier : 7402B. Un clic métallique. La pièce était saturée de papier. Brice n’alluma pas la lumière. Il utilisa son téléphone, faisceau réduit. Sur le bureau, une chemise orange : le dossier de l'incendie du commissariat. Il l'ouvrit. Le rapport de la PTS était là : *« Présence confirmée d'accélérateur de type industriel… signature chimique compatible avec les stocks de la BRB. »* Ils savaient. Il se tourna vers le petit coffre-fort Fichet-Bauche sous l'étagère. Le disque dur était là. Il inséra un outil de crochetage électronique. Les cylindres cliquetèrent. *Clic.* La porte s'entrouvrit. Brice saisit le disque dur. Il pesait le poids de sa trahison. Il allait refermer quand son regard s'arrêta sur un téléphone scellé : *Propriété de "L'Invisible"*. Il déchira le plastique. La procédure était morte. Un bruit de pas. Régulier. Pesant. Brice se plaqua contre l'armoire, la main sur son Glock. La poignée tourna. — Qui est là ? C’était Didier. Brice ne répondit pas. Une odeur de tabac brun s'infiltra sous la porte. — Brice, je sais que c'est toi. Ludo m'a appelé. Sors de là. Brice s'approcha de la porte, sans l'ouvrir. — Didier, va-t'en. — La PJ a trouvé une vidéo de surveillance, Brice. Une 308 noire. La tienne. Ils vont remonter jusqu'à toi. Qu'est-ce que tu cherches ? — Ma vie, Didier. — Le petit Enzo... c'est ça ? Ils t'ont tenu par le gamin ? Putain, Brice. Ouvre cette porte. On va dire que tu infiltrais. On va bidonner un rapport. — C'est trop tard pour les rapports. Le pompier est mort. On ne bidonne pas un cadavre. Un silence s'installa. — Je reste devant la porte, dit Didier. Si quelqu'un arrive, je dirai que je faisais une inspection. Mais magne-toi. Dix minutes. Brice sortit. Didier était adossé au mur, consumant sa cigarette. Il regarda la bosse sous la veste de Brice. — Tu l'as ? — Je l'ai. — Si tu sors d'ici, tu ne reviens plus, Brice. — La ligne est derrière moi depuis longtemps. — Le vieux a reçu un appel anonyme, ajouta Didier. Une adresse à l'Estaque. Il a dit que c'est là que tu caches la marchandise. Ils y vont à l'aube, avec le RAID. Ne crève pas comme un con. Brice s'engouffra dans l'escalier de secours. Il sortit par une porte de service. Le Mistral l'accueillit avec une violence renouvelée. Marseille s'éveillait dans une lueur bleuâtre. Il rejoignit sa voiture, posa le disque sur le siège passager. Le téléphone du Narco s'alluma soudain : *« Pour la clé, viens à l'Estaque. Seul. Enzo regarde. »* Brice serra le volant. Ses jointures blanchirent. Il n'y avait plus de police. Plus de justice. Il n'y avait qu'un père et une ville qui finissait de brûler dans son dos. Il enclencha la première. La voiture bondit. Il ne regardait plus le rétroviseur. Il n'y avait plus personne derrière lui. Seulement le vide. Le port de l'Estaque se dessinait au loin, entre les grues et les collines arides. Un paysage de fin du monde. Brice accéléra. Le compteur indiquait 140 km/h. Il vérifia son chargeur une dernière fois. Quinze balles de 9mm. Quinze chances de racheter une vie de mensonges. Il n'en faudrait probablement qu'une seule. Le chapitre de la traque était fini. Celui de la chute commençait.

Terminus

L’odeur du plastique brûlé ne ressemblait pas à celle du hangar de la semaine passée. Plus âcre. Plus chimique. Le serveur, une carcasse de métal noirci, crépitait encore sous l’effet de la chaleur résiduelle dans le coin du Hangar 14. La fumée montait en filets minces, se perdant dans les structures métalliques de la charpente avant d’être balayée par les courants d’air qui s’engouffraient par les portes béantes ouvrant sur le bassin de la Joliette. Brice ramassa une douille de 9mm qui traînait près de son pied gauche. Elle était chaude. Il la fit rouler entre son pouce et son index, sentant les stries du laiton. À dix mètres de lui, le corps du premier homme de main gisait dans une mare de sang qui commençait déjà à s’oxyder, virant au brun sombre sur le béton poreux. L’impact avait été net : entrée sous l’arcade sourcilière, sortie par l’occipital. Un travail d’homme qui n’avait plus le luxe de l’hésitation. Il rangea son Sig Sauer dans son holster de ceinture. Le cuir grinça. Son bras gauche lui lançait des décharges électriques, souvenir d’une lutte brève mais violente contre le second type, celui qui portait encore un masque en Kevlar, désormais étendu près des caisses de transport. Brice s’avança vers le bord du quai. Après le carnage du tunnel, il avait profité du chaos et de la coupure de courant programmée pour s’évaporer dans les couloirs de service avant que les renforts ne bouclent les issues. Il était venu ici pour finir le travail. Pour tuer le cerveau de silicium après avoir abattu le bras armé. Le verre de son smartphone, étoilé par une chute ancienne, déformait les icônes sous son pouce. Il composa le numéro de Didier sans consulter son répertoire. — Didier, dit Brice. Sa voix était blanche, déshydratée. — Brice ? Où t’es, putain ? Toute la boutique te cherche. L’Évêché est en zone de guerre, les bœufs-carottes sont déjà dans ton casier. Qu’est-ce que t’as fait ? — Hangar 14. Bassin de la Joliette. Viens seul. Ou avec le fourgon cellulaire, ça n’a plus d’importance. C’est fini, Didier. Le serveur est en cendres. Les types sont au tapis. Dis-leur de ramener des sacs mortuaires. Trois. Il raccrocha. Le silence qui suivit fut plus lourd que le vacarme des détonations. Brice sentit la sueur sécher sur son front, laissant une pellicule de sel qui lui brûlait les pores. Il sortit un paquet de cigarettes froissé de sa veste. Il n'en restait qu'une, tordue. Il l'alluma. La fumée âcre se mélangea à l'odeur de la mer et de la mort. Cinq minutes passèrent. Puis, le premier hurlement déchira l'air. Une sirène de police, stridente, se rapprochait. Les gyrophares bleus balayèrent les murs de béton, projetant des ombres saccadées sur les conteneurs rouillés. Brice ne bougea pas. Il finit sa cigarette, écrasant le mégot avec soin sous la semelle de ses bottines de service. Le premier véhicule, une Skoda banalisée de la BAC, dérapa sur le gravier. Didier sortit du côté passager, le visage décomposé. Derrière lui, trois fourgons de la CRS 54 et deux voitures de la Crim' bloquèrent les issues. — Police ! Personne ne bouge ! Arme à terre ! Brice leva lentement les mains, les doigts écartés. Didier s'approcha, seul. Il s'arrêta à deux mètres, fixant le corps, puis la carcasse fumante du serveur. — T’as fait quoi, Brice ? murmura-t-il, la voix étranglée. — J’ai protégé mon fils, Didier. Le reste, c’est de la littérature de préfecture. — Tu as tué un gosse lors de l'incendie du commissariat. Tu as abattu le commissaire. Les mecs de la Crim' vont te désosser. — Je sais. Fais ton boulot. Didier sortit ses menottes. Le métal brilla sous la lumière crue. Brice sentit l'odeur de son ami : café froid et tabac gris. Le "clic" des crans de sûreté marqua la fin de sa carrière. — Brice, tu es placé en garde à vue pour homicides volontaires, destruction de preuves et association de malfaiteurs... Le trajet vers l’Évêché fut une lenteur agonisante. À l'arrivée, l'ambiance était électrique. Des officiers de tous les services étaient aux fenêtres, observant le "héros" déchu que l'on débarquait comme un voyou. L'air dans les couloirs était saturé de chaleur moite et de poussière. On le conduisit directement au troisième étage, salle 302. La pièce était exiguë. Un néon fatigué bourdonnait à 50 hertz, une scie sauteuse dans le crâne de Brice. Didier entra, suivi de la commandante Vassal de l’IGPN. Un regard de glace dans un tailleur strict. — Matricule 44852, commença Vassal en s'asseyant. On enregistre. 18h42. Début de l’audition. Pourquoi n’avez-vous pas soumis cette vidéo au service technique avant de tout cramer, Brice ? Brice fixa le néon. Sa gorge était un tunnel de papier de verre. — Parce qu'elle était parfaite, répondit-il. Le grain de peau, les métadonnées, le timbre de voix d'Enzo. Je n'avais pas le temps pour les doutes administratifs. — Un enquêteur de votre calibre ne sait donc plus faire la différence entre une preuve et un montage ? reprit-elle froidement. Un enfant de dix ans aurait vu l'anomalie. Elle ouvrit un dossier, étalant les photos de l'incendie du commissariat et le cliché du jeune pompier mort. Didier, dans le coin, détourna le regard. — Le serveur au Hangar 14, intervint Didier. Tu nous parles d'un algorithme, d'une voix synthétique au Japon. Tu nous sors un scénario de science-fiction pour justifier quatre cadavres ? — Ce n'est pas un scénario, Didier. C'est une mise à jour. L'algorithme se nourrit de ses erreurs. J'ai détruit la source physique, c'est tout ce qui importait pour libérer Enzo de ce chantage. Le silence retomba, pesant comme le béton de la cellule qui l'attendait. Vassal se leva, ramassa ses dossiers avec une lenteur méprisante. Elle s'arrêta près de la porte. — Vous avez agi comme un voyou de bas étage, Brice. Vous avez oublié le premier principe de ce métier : une preuve n'est rien sans le contexte. Elle sortit. Didier resta une minute de plus. Il posa ses mains sur la table, le regard hanté par une pitié qui faisait plus mal que les menottes. — Tu sais ce qui est le pire, Brice ? Nos techniciens du PJGN ont analysé la vidéo originale, celle qu'on a récupérée sur ton cloud personnel après ton arrestation. Ils ont mis dix minutes à trouver la faille. Un reflet dans une vitre, un décalage de micro-seconde dans la dilatation des pupilles d'Enzo. Didier marqua une pause, sa respiration sifflante dans le silence de la pièce. — C’était un fake, Brice. Un mauvais fake. Grossier, presque amateur. N'importe quel gamin en école de police aurait décelé la fraude. T’étais tellement aveuglé par ta propre paranoïa que t’as même pas cherché à douter. T’as tué pour une illusion que le système aurait balayée en une matinée. La porte blindée se referma avec un bruit métallique définitif. Brice resta seul sous le néon. Le bourdonnement semblait s'intensifier, remplissant tout l'espace de son crâne. Il regarda ses mains noires de suie. Il n’y avait plus de serveur, plus de Narco, plus de complot technologique invincible. Il n’y avait que le silence d’un homme qui avait tout sacrifié pour un mirage. À l'extérieur, le Mistral continuait de hurler sur Marseille, balayant les débris du carnage sur le port, indifférent à la chute du matricule 44852. Brice posa sa tête sur ses mains entravées et ferma les yeux. Le service était fini.
Fusianima
Marseille en feu
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Seb Le Reveur

Marseille en feu

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Le Mistral s’engouffrait dans la rue de l’Évêché avec la violence d’un huissier procédant à une saisie. Il ne rafraîchissait rien. Il se contentait de disperser les cendres grisâtres et l’odeur de PVC calciné sur les dalles poisseuses du Vieux-Port. Brice marchait droit, les épaules verrouillées, ig...

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