Infuse la Mort au Jardin
Par Raven — Gothique
Les gonds de la grille ne grincèrent pas ; ils poussèrent un soupir d'acier long et huileux, une expiration de métal fatigué qui laissa sur la langue de Gabriel un arrière-goût de rouille et de vieux cuivre. Devant lui, le Val de l’Aube Éternelle s'étalait comme une plaie dorée. Le soleil, figé à un...
L'Arrivée au Val de l'Aube
Les gonds de la grille ne grincèrent pas ; ils poussèrent un soupir d'acier long et huileux, une expiration de métal fatigué qui laissa sur la langue de Gabriel un arrière-goût de rouille et de vieux cuivre. Devant lui, le Val de l’Aube Éternelle s'étalait comme une plaie dorée. Le soleil, figé à un angle oblique et cruel, ne semblait pas éclairer le paysage, mais le calciner sous une lumière de soufre qui interdisait toute ombre portée. C’était une clarté agressive, une cataracte de jaune de cadmium qui forçait les paupières à tressauter. Gabriel fit un pas sur le gravier. Le crissement sous ses semelles était trop net, trop sec, comme si le sol était composé de dents broyées plutôt que de pierre.
Rien ne bougeait. Pas un souffle de vent ne venait agiter les lourdes corolles des roses qui bordaient l'allée. Ces fleurs étaient d'un rouge si sombre qu'elles paraissaient noires, leurs pétales charnus, presque obscènes, bordés d'un liseré blanc qui rappelait la moisissure sur une viande oubliée. Une odeur de sucre rance, de nectar trop mûr et de terre retournée pesait sur ses poumons, une chape invisible qui rendait chaque inspiration laborieuse. Au loin, le bourdonnement des ruches s’élevait en un accord de basse continu, une vibration qui ne frappait pas les oreilles mais résonnait directement dans la boîte crânienne, un millier d'ailes frottant contre le silence.
C’est alors qu’il la vit.
Elle ne sortit pas de la demeure ; elle parut s’extraire de la lumière elle-même. Elspeth de Val-Hiver se tenait au milieu d’un massif de digitales, ses longs doigts effilés caressant la tige d’une plante avec une délicatesse qui faisait frémir. Sa robe de dentelle, d'un blanc chirurgical, semblait tissée par des araignées sous influence, un réseau de fils si ténus qu'ils paraissaient vibrer au rythme de sa respiration imperceptible. Son teint n'était pas celui d'une femme vivante, mais celui d'une hostie ou d'une cire de bougie refroidie. Sous ses ongles, une ligne noire de terre grasse dessinait un deuil permanent, et des traces de pollen jaune soufre tachaient les jointures de ses phalanges, comme une maladie hépatique fleurissant à la surface de la peau.
— Vous êtes en retard, Gabriel, murmura-t-elle.
Sa voix n’avait aucune résonance. C’était un froissement de papier de soie, un son qui semblait glisser sur le sol sans jamais s’élever. Elle ne cilla pas. Ses yeux, d'un gris d'eau croupie, restaient fixés sur lui avec une fixité de prédateur végétal. Gabriel voulut répondre, mais sa gorge était un désert de sel. Le deuil qu’il traînait depuis des mois, cette masse informe de remords et de silence, semblait soudain peser physiquement sur ses épaules, l’enfonçant un peu plus dans le gravier.
— Entrez, dit-elle en désignant un pavillon de fer forgé envahi par des lianes de jasmin dont les fleurs ressemblaient à des étoiles de chair. Le jardin a soif de votre fatigue.
Elle se mit en marche. Elle ne marchait pas vraiment ; elle glissait, son corps parfaitement vertical, tandis que le bas de sa robe balayait les pétales tombés avec un bruit de succion. Gabriel la suivit, incapable de détacher son regard d’un détail qui le dérangeait : le tuteur de fer qui soutenait un rosier grimpant, à sa droite, présentait des articulations étranges, une courbure qui imitait trop fidèlement celle d’un fémur humain pétrifié dans le métal. Il détourna les yeux, mais le soleil, ce projecteur immobile, l’empêchait de trouver refuge dans le flou. Tout était trop net. Chaque veine sur chaque feuille, chaque pore sur la peau d’Elspeth, chaque grain de poussière dansant dans l'air immobile.
Ils s’assirent dans le pavillon. La table en verre était si propre qu’elle en devenait invisible, donnant l'illusion que le service à thé flottait dans le vide. Elspeth commença le rituel. Ses mains s’agitaient avec une précision de métronome. Elle versa l’eau bouillante sur les herbes sèches. Gabriel fixa la théière. Un filet de vapeur s'en échappa, mais l'odeur n'était pas celle de la camomille promise. C'était un parfum d'humus profond, une exhalaison de crypte fraîchement ouverte, mêlée à une note métallique de sang séché.
— Buvez, dit-elle. Cela calmera le bruit dans votre tête.
Elle lui tendit une tasse en porcelaine de Chine, si fine qu’il pouvait voir l’ombre de ses propres doigts à travers les parois. À la surface du liquide ambré, une mouche s’était posée. Elle ne se débattait pas. Elle restait là, les pattes engluées dans la tension superficielle de l’infusion, ses ailes irisées vibrant une dernière fois avant de s'immobiliser totalement. Gabriel fixa l'insecte. Il vit la trompe de la mouche s'enfoncer dans le thé, puis son corps se figer, se minéraliser sous ses yeux.
— Qu’est-ce que c’est ? parvint-il à articuler, sa voix n’étant plus qu’un croassement.
— Le repos, répondit Elspeth. La fin de l’érosion. Regardez vos mains, Gabriel.
Il baissa les yeux. Ses doigts tremblaient d’un tic nerveux qu’il ne pouvait contrôler. Sous la lumière implacable, sa peau paraissait translucide, presque poreuse. Il avait l’impression que l’air lui-même, saturé de pollen et de spores, tentait de s’infiltrer dans ses pores pour y déposer des graines.
Il porta la tasse à ses lèvres. La porcelaine était froide, d'un froid surnaturel qui lui brûla la peau. Le thé entra dans sa bouche. Ce n'était pas un liquide, c'était une caresse huileuse, une sève épaisse qui tapissa immédiatement son palais et sa langue. Le goût était atroce et fascinant : une amertume de racine broyée, une douceur de décomposition, et ce fer, toujours ce fer, qui lui rappela le goût de ses propres larmes.
Il avala.
L’effet fut instantané. Une lourdeur de plomb se propagea de son œsophage à son estomac, puis irradia vers ses membres. Ce n'était pas une somnolence, c'était une sédimentation. Il sentit ses os devenir plus denses, ses muscles perdre leur élasticité pour adopter la consistance de la fibre de bois. Le bourdonnement des abeilles, dehors, sembla entrer dans ses veines, circulant avec son sang qui ralentissait, devenant une mélasse sombre et sucrée.
— Vous sentez comme le monde s'arrête de crier ? murmura Elspeth.
Elle s'était penchée vers lui. Il pouvait voir les minuscules capillaires verts qui striaient le blanc de ses yeux. Elle ne respirait pas. Elle attendait. Une goutte de thé perla au coin des lèvres de Gabriel et roula sur son menton. Elle ne tomba pas au sol. Elle se figea en une perle ambrée, dure comme de la résine, collée à sa peau.
Gabriel voulut poser la tasse, mais ses doigts ne lui obéissaient plus. Ils étaient soudés à la porcelaine. Il essaya de se lever, mais ses jambes n'étaient plus que des colonnes de pierre ancrées dans le sol du pavillon. Une panique sourde, étouffée par la drogue, tenta de remonter à la surface de sa conscience, mais elle fut immédiatement écrasée par une sensation de paix terrifiante. La douleur de son deuil ne s'effaçait pas ; elle se pétrifiait, devenant une partie intégrante de sa structure, un nœud dans son bois intérieur.
À travers la vitre du pavillon, le jardin semblait avoir changé. Les rosiers paraissaient plus proches, leurs épines tournées vers lui comme des crochets affamés. Sous les fleurs, il distingua enfin ce qui servait de tuteurs. Ce n'était pas du fer. C'étaient des bras, des avant-bras, des colonnes vertébrales recouvertes d'une fine couche de vernis vert, dont les doigts crispés offraient un support parfait aux tiges grimpantes.
Elspeth tendit une main vers son visage. Ses longs ongles noirs effleurèrent sa joue, laissant derrière eux une traînée de pollen jaune qui s'incrusta immédiatement dans ses pores.
— Ne luttez pas, Gabriel. La terre est une mère patiente. Elle n’aime pas le mouvement. Elle aime la durée. Vous allez devenir magnifique. Un monument à votre propre tristesse.
Il voulut hurler, mais ses cordes vocales étaient déjà tapissées de mousse. Le soleil de l’aube éternelle continua de frapper le monde de sa lumière fixe, indifférent au jeune homme qui, la tasse encore soudée aux lèvres, sentait ses pieds s'allonger, s'enfoncer sous le gravier, à la recherche de l'humidité profonde et du fer contenu dans le sol nourri de ses prédécesseurs. Dans le silence du Val, on n'entendait plus que le bruit d'une croissance lente, un craquement de fibre et d'écorce sous la peau de porcelaine.
Le Murmure des Ruches
Le bourdonnement n'était pas un son, c'était une pression. Une vibration sourde qui ne frappait pas les tympans, mais rampait directement le long de la colonne vertébrale pour s'installer à la base du crâne. Gabriel sentit ses dents vibrer dans leurs alvéoles, un cliquetis microscopique, tandis que l'air lui-même semblait s'épaissir, saturé d'une odeur de sucre brûlé et de viande rassie. À quelques mètres de lui, les ruches ne ressemblaient en rien à l'artisanat bucolique qu'il avait imaginé. Elles étaient des excroissances de cartilage grisâtre, des dômes palpitants suspendus aux branches basses des saules pleureurs, dont les feuilles tombaient comme des cheveux morts sur la surface d'un étang stagnant.
Le Peuple des Ruches ne volait pas. Il dérivait. Des milliers de corps d'un noir d'onyx, trop lourds pour leurs ailes membraneuses qui battaient dans un flou huileux. Gabriel observa l'un de ces insectes se poser sur le dos de sa propre main. La créature était longue comme un pouce, son abdomen segmenté d'un jaune bilieux, parcouru de veines battantes. Elle ne cherchait pas de nectar. Ses mandibules, fines comme des scalpels de chirurgien, s'ouvrirent pour goûter la sueur sur sa peau. Il voulut secouer la main, mais son bras pesait une tonne de plomb. Ses muscles n'obéissaient plus qu'avec une lenteur de marée descendante. Il regarda, fasciné par l'horreur, la bestiole enfoncer une trompe rigide dans un pore de son épiderme. Il n'y eut pas de douleur, seulement une succion glaciale, un pompage rythmique qui semblait extraire non pas son sang, mais sa volonté même.
L'insecte repartit, alourdi d'une gouttelette rouge sombre, rejoignant le nuage qui tourbillonnait autour d'un des tuteurs en fer forgé. Là, Gabriel vit ce qu'il avait pris pour une statue. C'était un homme, ou ce qu'il en restait, la mâchoire fixée par un lierre si vigoureux qu'il avait fracturé l'os pour s'y insérer. Les abeilles se posaient par dizaines sur les orbites vides du malheureux, y déposant un liquide poisseux, une résine noire qui colmatait les trous, transformant le crâne en un réservoir à miel fétide.
La soif commença alors à le brûler. Une soif sèche, abrasive, qui lui donnait l'impression d'avoir avalé une poignée de sable chaud. La lumière de l'Aube Éternelle, ce jaune d'or immuable et cruel, ne laissait aucune ombre pour se cacher. Chaque pore de sa peau semblait réclamer de l'humidité. Ses pieds, ancrés dans le gravier, ne se soulevaient plus ; ils glissaient, traînant derrière eux des sillons profonds comme si ses talons étaient devenus des socs de charrue.
Il atteignit la Fontaine de Cuivre au centre du parterre. Elle était couverte d'une croûte épaisse de vert-de-gris, une moisissure métallique qui s'effritait sous ses doigts engourdis. L'eau s'écoulait de la bouche d'un chérubin dont le visage avait été partiellement rongé par l'oxydation, lui donnant l'air de hurler silencieusement à travers une plaie béante. Gabriel plongea ses mains jointes dans le bassin. Le liquide était d'une froideur surnaturelle, presque huileux.
Il but.
Le premier contact avec sa langue fut une décharge de fer et de sel. Ce n'était pas de l'eau. C'était une substance dense, au goût métallique écrasant, rappelant le liquide séminal ou le sang qu'on lèche sur une coupure. Cela glissa dans sa gorge comme du mercure, tapissant son œsophage d'une pellicule visqueuse qui semblait durcir instantanément. Il essaya de recracher, mais sa langue était déjà collée à son palais, entravée par une salive filandreuse, épaisse comme du latex.
— C'est le cru de l'année précédente, murmura une voix juste derrière sa nuque.
Il ne sursauta pas. Il n'en avait plus l'énergie. Elspeth était là, si proche qu'il pouvait sentir l'odeur de terre mouillée qui émanait de ses vêtements de dentelle. Elle tendit une main diaphane et ramassa une abeille qui s'était égarée sur son épaule. D'un geste d'une douceur atroce, elle écrasa l'insecte entre son pouce et son index. Un jus noir et épais s'écoula sur ses doigts, qu'elle porta à ses lèvres avec une sensualité de prédatrice.
— Le cuivre donne ce goût de souvenir, n'est-ce pas ? poursuivit-elle, ses yeux clairs fixés sur les pupilles dilatées de Gabriel. La fontaine recycle ce que le jardin ne peut pas digérer tout de suite. C'est l'essence de ceux qui sont venus avant vous. Leurs regrets, leur fatigue... tout cela est filtré par les racines, purifié par le métal, et vous revient pour vous nourrir à votre tour.
Gabriel tenta de reculer, mais ses jambes étaient désormais des piliers de bois mort. Sous le tissu de son pantalon, il sentait sa peau se fendiller, non pas pour saigner, mais pour laisser passer des filaments blancs, des radicelles avides qui cherchaient l'obscurité entre les pierres du chemin. La léthargie n'était plus une fatigue, c'était une métamorphose. Ses pensées devenaient visqueuses, des images de feuilles vertes et de sève montante remplaçant ses souvenirs d'enfance.
Le bourdonnement des ruches changea de fréquence. Il devint plus aigu, un chant de scie circulaire qui semblait découper l'espace. Les insectes quittèrent les dômes de cartilage et commencèrent à converger vers lui. Ils ne l'attaquaient pas. Ils se posaient simplement, recouvrant ses bras, ses épaules, son cou, formant une armure vivante et vibrante. Chaque battement d'ailes contre sa peau était une caresse électrique qui engourdissait un peu plus ses nerfs.
— Regardez-les, Gabriel, souffla Elspeth en lui caressant la joue d'un doigt poisseux de nectar noir. Ils vous aiment déjà. Ils sentent la mélasse qui remplace votre sang. Vous êtes si riche, si fertile.
Il voulut fermer les yeux pour échapper à la lumière aveuglante du soleil qui ne descendait jamais, mais ses paupières étaient devenues rigides, bordées d'une fine croûte de pollen jaune. Il était condamné à regarder. À regarder le Peuple des Ruches s'agglutiner sur sa poitrine pour y construire, alvéole après alvéole, une nouvelle demeure.
Une abeille plus grosse que les autres, dont le thorax était orné d'un motif rappelant un visage humain miniature, se posa sur sa lèvre inférieure. Elle ne piqua pas. Elle régurgita une goutte de miel ambré, une substance si sucrée qu'elle lui brûla les papilles comme de l'acide. Gabriel sentit alors un mouvement sous ses côtes. Une pression ascendante. Quelque chose poussait à l'intérieur de lui, une tige robuste et épineuse qui cherchait la lumière, remontant le long de son sternum, écartant ses côtes avec un craquement sec de bois sec.
Il n'y avait plus de peur, seulement une immense, une infinie lassitude. Le bruit des ruches était devenu une berceuse. Il sentit la première feuille percer la peau de sa gorge, une petite pousse d'un vert tendre, nourrie par le liquide de la Fontaine de Cuivre qui coulait encore dans ses veines de bois.
Elspeth s'éloigna de quelques pas, admirant son œuvre. Elle sortit une petite cisaille d'argent de sa poche et sectionna une branche morte sur un rosier voisin avec un cliquetis net.
— Le silence vous va si bien, dit-elle en se retournant. Ne vous inquiétez pas pour la soif. La prochaine pluie de nectar viendra bientôt. En attendant, buvez la lumière. Elle est tout ce qu'il vous reste.
Gabriel Thorne, naturaliste, voyageur, homme de chair et de regrets, n'était plus qu'une sensation de poids. Un tuteur vivant. Une statue de chair pétrifiée dont les doigts, désormais pointés vers le ciel fixe, commençaient à bourgeonner. Le Peuple des Ruches travaillait vite. Déjà, le premier rayon de cire scellait ses narines, transformant son dernier souffle en un sifflement ténu, une note de flûte perdue dans l'immensité dorée du Val de l'Aube Éternelle. Sa conscience se rétracta, petite étincelle mourante au centre d'un tronc s'épaississant, tandis que le goût de fer de la fontaine devenait la seule vérité de son existence, une saveur de mort lente et sucrée qui ne finirait jamais.
L'Incident des Clochettes
La lumière ne tombait pas ; elle pesait, solide et huileuse, une chape d’or fondu qui s’insinuait sous les paupières de Gabriel jusqu’à faire battre ses tempes d’un rythme sourd. Dans le Val de l’Aube Éternelle, le temps n’avait plus de squelette. Privé d’ombres pour mesurer sa course, l’air stagnait, saturé d’un parfum de lys si dense qu’il laissait un film sucré sur la langue, une épaisseur de sirop qui rendait chaque inspiration laborieuse. Gabriel essuya une perle de sueur qui glissait le long de sa mâchoire, mais sa peau semblait avoir perdu sa fonction de barrière : l’humidité ambiante, chargée de spores et de poussières de pollen, le rendait poisseux, comme si l’atmosphère tentait de le digérer par les pores.
Le Pavillon de Dentelle se dressait au bout d’une allée de buis taillés avec une précision chirurgicale. C’était une structure d’une blancheur d’os, faite de fer forgé si finement entrelacé qu’on aurait dit de la nacre arachnéenne. En s’approchant, Gabriel perçut un frémissement. Ce n’était pas le vent — l’air était d’une immobilité de tombeau — mais un bourdonnement interne, une vibration basse qui montait du sol et se répercutait dans ses chevilles.
Il franchit le seuil. L’ombre, à l’intérieur, n’était qu’une version plus sombre du jaune extérieur, une pénombre de soufre. C’est alors qu’il les vit. Suspendues à la voûte de fer, des centaines de petites clochettes d’argent, hautes comme des phalanges, oscillaient sans raison apparente.
Gabriel tendit la main pour écarter une branche de jasmin qui obstruait le passage. Son épaule effleura l’un des carillons.
Le son ne fut pas une note, mais un cri de métal aigu, une lacération sonore qui lui vrilla les tympans. Le tintement se propagea en cascade, chaque clochette répondant à la précédente dans un chaos de fréquences stridentes. Gabriel porta les mains à ses oreilles, les dents serrées jusqu’à la douleur. Le bruit ne s’arrêtait pas ; il semblait se nourrir de l’air, s’amplifiant, devenant une présence physique qui lui pressait la poitrine. Dans ce tumulte, il crut entendre un souffle, un râle sec, comme le froissement d’une feuille morte que l'on écrase entre deux doigts.
Il recula, le cœur cognant contre sa cage thoracique comme un oiseau affolé. Ses bottes s’enfoncèrent dans un tapis de mousse anormalement spongieux. En baissant les yeux, il remarqua que la végétation, ici, ne poussait pas vers le haut, mais semblait s’enrouler autour d’un monticule central, un rosier « Gloire de Dijon » dont les fleurs étaient d’un jaune si pâle qu’elles paraissaient exsangues.
Le regard de Gabriel se figea sur la base du rosier.
Le tuteur qui maintenait l’arbuste n’était pas en bois. C’était une forme grise, pétrifiée, dont la texture rappelait celle du calcaire ou de la vieille peau tannée par le sel. Le naturaliste s’accroupit, ignorant la nausée qui lui soulevait l’estomac. Il tendit un doigt tremblant vers ce qu’il pensait être un nœud dans l’écorce.
Ce n’était pas un nœud. C’était un ongle.
Un ongle humain, jauni, fendu, mais encore distinctement ancré dans une extrémité de doigt qui se transformait, quelques centimètres plus haut, en une tige épineuse. Le rosier ne poussait pas *à côté* de la forme ; il émergeait d’elle. Les racines plongeaient directement dans ce qui ressemblait à un radius calcifié, s’enroulant autour de l’os avec une ferveur de strangulation.
Gabriel sentit un froid polaire envahir ses membres malgré la chaleur accablante. Il suivit du regard la ligne de la structure. Sous les feuilles d’un vert trop sombre, presque noir, il devina la courbe d’une cage thoracique, dont les côtes servaient de treillis aux boutons de fleurs. La tête, si c’en était une, était renversée en arrière, enfoncée dans la terre grasse, la bouche grande ouverte et comblée par un amas de racines fibreuses qui semblaient pomper la substance même de ce qui restait de chair.
Une odeur monta alors, perçant le parfum de la camomille et du jasmin : une effluve de fer ancien, de sang séché et de terreau de charnier.
— Ils sont plus dociles ainsi, n’est-ce pas ?
La voix d’Elspeth tomba sur lui comme une toile de soie. Elle était là, à l’entrée du pavillon, sa silhouette découpée par la lumière dorée qui rendait sa robe de dentelle presque translucide. Elle ne marchait pas, elle semblait glisser, ses pieds ne faisant aucun bruit sur la mousse gorgée de fluides. Ses doigts longs, tachés de ce jaune de soufre qu’il commençait à détester, jouaient avec les cisailles d’argent pendues à sa ceinture.
Gabriel essaya de se relever, mais ses jambes étaient lourdes, comme si le plomb s’était substitué à sa moelle. Ses articulations grinçaient. Il jeta un regard d’horreur à la silhouette pétrifiée, puis à Elspeth.
— Qu’est-ce que... qu’est-ce que c’est que ça ? parvint-il à articuler. Sa gorge était sèche, tapissée d’une fine poussière de pollen qui rendait chaque mot abrasif.
Elspeth s’approcha, inclinant la tête avec une curiosité presque enfantine. Elle tendit une main vers le rosier et caressa une pétale d’une douceur obscène.
— Un tuteur, Gabriel. Le jardin demande de la structure. Sans un soutien solide, la beauté s’effondre, elle rampe, elle se vautre dans la boue. J’offre à ces âmes égarées la chance de devenir quelque chose d’éternel. De vertical.
Elle tourna ses yeux vers lui. Ses pupilles étaient si dilatées qu’elles semblaient avoir dévoré l’iris, ne laissant que deux trous noirs, profonds comme des puits de mine.
— Vous tremblez, murmura-t-elle. C’est le thé. La camomille prépare le terrain. Elle détend les fibres, elle invite la sève à prendre la place du sang. C’est un processus très... organique.
Gabriel voulut crier, mais le son resta bloqué dans sa trachée. Il sentit une démangeaison insupportable sous la peau de ses poignets. En baissant les yeux, il vit, avec une terreur muette, de minuscules protubérances vertes percer l'épiderme de ses avant-bras. Ce n'étaient pas des boutons. C'étaient des bourgeons.
Le tintement des clochettes reprit, plus bas, plus rythmé, s’accordant étrangement aux battements de son propre cœur. Elspeth fit un pas de plus, l’odeur de nectar noir émanant de ses vêtements l’enveloppant comme un linceul humide.
— Ne luttez pas, Gabriel. La terre est si affamée. Et vous... vous avez tellement de fer dans les veines. Ce serait un tel gâchis de le laisser rouiller inutilement sous une pierre tombale froide.
Elle leva ses cisailles. Le cliquetis du métal fut le dernier son que Gabriel entendit avant que le bourdonnement des ruches ne devienne assourdissant, envahissant son crâne, remplaçant ses pensées par une seule et unique injonction : rester immobile. Se figer. Fleurir.
Il voulut bouger ses doigts, mais ils ne lui obéissaient plus. Ils étaient devenus rigides, ligneux, s'allongeant vers le sol pour y chercher l'humidité. Ses pieds, à l'intérieur de ses bottes, commençaient à éclater, non pas de douleur, mais d'une expansion irrésistible, des radicelles blanches et avides s'enfonçant déjà dans le tapis de mousse pour rejoindre les restes de celui qui l'avait précédé.
Le regard d'Elspeth était la dernière chose qu'il perçut : un miroir noir où se reflétait son propre visage, déjà en train de perdre ses traits, déjà en train de se transformer en une écorce grise et silencieuse sous le soleil immobile du Val de l'Aube Éternelle. Sa bouche s'ouvrit pour une ultime protestation, mais seule une traînée de nectar doré et épais s'en échappa, coulant sur son menton comme une bave de nouveau-né.
Le silence revint dans le Pavillon de Dentelle, seulement troublé par le froissement d'une rose qui s'épanouissait, nourrie par une source nouvelle.
Le Rituel de la Camomille
La porcelaine de la tasse était si fine que Gabriel pouvait voir l’ombre de ses propres doigts à travers la paroi, des phalanges allongées, étrangement sombres, qui semblaient flotter dans le liquide ambré. La camomille ne fumait plus. Elle exhalait une odeur de foin mouillé et de vieille sueur, une effluve qui lui collait au palais avant même la première gorgée. En face de lui, Elspeth ne cillait pas. Ses yeux, deux billes de verre fumé, suivaient le trajet de la mouche charbonneuse qui s’était posée sur le bord du sucrier. L’insecte frottait ses pattes avec une frénésie écœurante, les ailes vibrant dans un bourdonnement sourd qui résonnait dans la boîte crânienne de Gabriel comme un coup de marteau sur du velours.
Il but. Le liquide était épais, presque huileux. Il glissa dans sa gorge avec la lourdeur d’un linceul de plomb. Aussitôt, une chaleur poisseuse se propagea dans sa poitrine, non pas le réconfort d'une boisson chaude, mais une sensation de remplissage, comme si on coulait du plâtre dans ses bronches. Il voulut poser la tasse, mais ses muscles mirent une éternité à répondre. Le temps s’étirait, devenait une gomme élastique et sale. Le tic-tac de la pendule de parquet dans le salon de thé s’était transformé en un râle caverneux, chaque seconde séparée de la suivante par un abîme de silence minéral.
— Le jardin a soif, Gabriel, murmura Elspeth. Sa voix n'était qu'un froissement de soie contre une pierre tombale. Sa peau, d'une pâleur de cire, semblait luire sous la lumière dorée et éternelle qui frappait les vitres sans jamais faiblir. Le soleil ne bougeait pas. Il restait là, cet œil d'or malade, cloué au zénith, dévorant les ombres jusqu’à ce qu’il ne reste que la crudité insupportable des couleurs.
Elle lui tendit un arrosoir en cuivre oxydé, dont le bec était obstrué par une croûte de résidus noirâtres. Gabriel se leva. Ses genoux émirent un craquement sec, le bruit d'une branche morte qui cède sous le givre. Il ne ressentit aucune douleur. C’était là le plus terrifiant : la douleur s’était absentée, remplacée par une sorte d’indifférence minérale. Il se sentait lourd, lesté par une terre invisible qui s'accumulait dans ses poches, dans ses chaussures, sous ses ongles.
Il franchit le seuil du pavillon. L’air extérieur était saturé du parfum des lys, une odeur de décomposition sucrée qui lui souleva le cœur. Elspeth le guidait vers la section sud, celle qu'elle appelait « la Pépinière des Souvenirs ». Là, les rosiers ne ressemblaient à rien de connu. Leurs tiges étaient d'un gris d'os, dépourvues d'épines, mais couvertes de petits tubercules qui battaient d'un pouls lent, presque imperceptible.
— Utilise l'amendement du seau bleu, ordonna-t-elle en désignant un récipient en fer blanc posé près d'un buisson de belladone. Ne gaspille rien. C'est une substance précieuse.
Gabriel se pencha. L’effort lui parut herculéen. Sa colonne vertébrale protesta avec un sifflement de vieux cuir. Il plongea la louche dans le seau. Ce qu’il remonta n’était pas de l’engrais ordinaire. C’était une mélasse grisâtre, grumeleuse, où flottaient des fragments blancs et polis. Il en isola un du bout des doigts. C’était une molaire humaine, encore sertie d’un lambeau de gencive noirci par le temps. À côté, une phalange, minuscule, effilée, semblable à celles d'un pianiste ou d'une brodeuse.
L'odeur frappa ses narines, une puanteur de charnier dissimulée sous un voile de musc. Ses entrailles se nouèrent, mais la camomille agissait déjà. Le haut-le-cœur fut étouffé par une vague de léthargie cotonneuse. Son esprit enregistrait l'horreur, mais son corps l'acceptait comme une fatalité biologique. Il versa la bouillie au pied d'un rosier. La terre sembla soupirer. Le sol, meuble et sombre, s'agita. Des filaments blancs, fins comme des cheveux d'ange, surgirent de la poussière pour enlacer les fragments d'os, les entraînant vers le bas avec une faim silencieuse.
— Tu vois comme ils sont avides ? chuchota Elspeth derrière son épaule. Elle était si proche qu'il pouvait sentir l'odeur de son haleine : le menthol et la terre fraîche. Ils reconnaissent la parenté. Le fer appelle le fer. Le calcium appelle le calcium.
Gabriel regarda ses propres mains. La peau de ses articulations commençait à se fendiller, révélant non pas de la chair rouge, mais une fibre brune, ligneuse. Il essaya de lâcher la louche, mais ses doigts s'étaient refermés sur le manche avec la rigidité d'une greffe réussie. Il se rendit compte alors que le bourdonnement n'était pas extérieur. Il venait de ses propres veines. Le thé. La camomille. Ce n'était pas une infusion, c'était une sève de substitution. Elle circulait maintenant dans son système, remplaçant son sang trop fluide, trop périssable, par cette substance visqueuse qui le figeait dans une éternité végétale.
Il voulut crier, mais sa gorge ne produisit qu'un craquement sec, le bruit d'une écorce qui se déchire.
— Ne lutte pas, Gabriel. La conscience est une maladie qui s'évapore au soleil. Regarde tes pieds.
Il baissa les yeux. Ses bottes de cuir avaient éclaté. De ses orteils, qu’il ne sentait plus, jaillissaient de longues radicelles blanches, avides, qui s'enfonçaient déjà dans le tapis de mousse. La terre était chaude, accueillante. Elle l'appelait avec une vibration sourde qui remontait le long de ses tibias. Il n'était plus un intrus dans ce jardin. Il en devenait le tuteur.
La lumière d'or l'écrasait, l'embaumait vivant. Il vit une mouche se poser sur son bras. Elle ne s'envola pas quand il essaya de bouger. Elle commença à pondre ses œufs dans l'une des crevasses de sa peau, là où le derme devenait écorce. Il regarda l'insecte avec une curiosité détachée. La panique était un souvenir lointain, une rumeur de vent dans des feuilles mortes.
Elspeth passa une main fraîche sur son front. Ses doigts étaient si longs qu'ils semblaient pouvoir faire le tour de son crâne. Elle sourit, et pour la première fois, il remarqua que ses dents n'étaient que de petits éclats de quartz plantés dans une gencive de mousse verte.
— Le thé fait son œuvre, dit-elle d'une voix qui s'éloignait, comme si elle parlait depuis le fond d'un puits. Tu es enfin prêt à écouter le sol. Il a tant à te dire sur ceux qui sont passés avant toi.
Gabriel sentit ses paupières s'alourdir. Elles ne voulaient plus se fermer, elles voulaient se pétrifier. Il resta là, l'arrosoir à la main, un monument de chair en train de se minéraliser sous le ciel immobile. Il sentit le nectar doré couler de ses yeux, une larme épaisse et sucrée qui attira immédiatement une nuée d'abeilles aux reflets métalliques. Elles se posèrent sur son visage, leurs pattes griffues chatouillant ses joues, mais il ne tressaillit pas.
Il n'était plus Gabriel Thorne. Il était une promesse de floraison.
Autour de lui, les rosiers s'étiraient, leurs tiges grises s'enroulant autour de ses jambes avec une tendresse de strangulation. Il sentit une racine particulièrement vigoureuse perforer la plante de son pied gauche, cherchant le fer dans sa moelle épinière. C'était une caresse froide, une invasion nécessaire. Le jardin ne le dévorait pas ; il l'intégrait. Il le purgeait de son humanité bruyante et désordonnée pour lui offrir la paix géométrique des racines.
Le soleil de l'Aube Éternelle ne déclina pas. Il resta là, témoin muet de la transformation, cuisant la peau-écorce de Gabriel jusqu'à ce qu'elle prenne la teinte exacte de la terre du Val. Dans son esprit, la dernière image fut celle du service à thé, abandonné sur la table de fer forgé, où une dernière goutte de camomille séchait, laissant une tache sombre qui ressemblait, à s'y méprendre, à une empreinte digitale dont les sillons auraient été remplacés par des nervures de feuille morte.
Le Secret des Veines de Sève
La lumière de l’Aube Éternelle n’était pas un éclat, mais un poids, une nappe de beurre rance étalée uniformément sur chaque pétale, chaque pierre, chaque pore de la peau. Gabriel avançait dans les allées du Val de l’Hiver, les jambes lourdes, lestées par cette impression de marcher dans du sirop de plomb. Dans sa bouche, l’arrière-goût de la camomille de la veille persistait, une amertume métallique qui lui collait au palais, comme si une fine pellicule de cire tapissait désormais son œsophage.
Il la trouva près du bosquet des Rosiers Soupirants. Elspeth était de dos, sa silhouette d’araignée drapée dans une dentelle si diaphane qu’elle semblait n’être qu’une condensation de brume sur la verdure. Elle ne l’entendit pas venir, ou peut-être feignit-elle de l’ignorer, trop occupée par la délicatesse d’un geste chirurgical. Elle maniait de grands ciseaux d’argent, des lames fines qui s’entrechoquaient avec un petit cliquetis sec, presque musical, au milieu du bourdonnement gras des mouches à viande qui gravitaient autour des fleurs.
Un craquement de branche sous la botte de Gabriel rompit la torpeur. Elspeth tressaillit. Un mouvement brusque, une maladresse inhabituelle. La lame glissa. Un cri n’aurait pas été à sa place ici ; seul un léger sifflement d'air s'échappa de ses lèvres pâles.
Gabriel s'approcha, le souffle court. L'air sentait le lys en décomposition et le soufre. Elspeth tenait sa main gauche levée devant son visage, une main aux doigts démesurés, dont les articulations semblaient prêtes à percer la peau translucide. Sur le tranchant de son index, une entaille profonde venait de s'ouvrir.
Mais il n’y eut pas d’éclaboussure rouge. Pas de rubis liquide coulant sur la dentelle immaculée.
Ce qui s’extirpa de la plaie était une substance épaisse, d’un noir d’obsidienne, une sève huileuse qui semblait douée d’une volonté propre. Elle ne coulait pas, elle rampait. Elle s’écoulait avec la lenteur d’un goudron chauffé, s’étirant en fils visqueux qui captaient la lumière dorée du soleil fixe pour la transformer en reflets violacés. Une odeur se dégagea instantanément de la blessure : un parfum de terre retournée, de racines broyées et de sucre fermenté, si puissant que Gabriel sentit ses propres gencives le picoter.
« Ne restez pas là, Gabriel, » murmura-t-elle sans se retourner, sa voix n’étant qu’un bruissement de feuilles sèches. « Le spectacle de la vie intérieure est rarement plaisant pour ceux qui s'obstinent à respirer encore. »
Elle pressa la plaie de son autre pouce. La sève noire déborda, maculant ses ongles jaunis. Gabriel était pétrifié. Il regardait la goutte lourde tomber sur le sol. Là où elle toucha la terre, l’herbe ne flétrit pas ; elle se redressa, frénétique, les brins s’enroulant avec avidité autour de la perle sombre pour s’en nourrir.
« Vous… vous ne saignez pas, » articula-t-il, sa propre voix lui paraissant étrangère, étouffée par le coton invisible qui semblait remplir ses poumons.
Elspeth se tourna enfin. Ses yeux étaient deux puits de vide, entourés de cernes d’un violet malingre. Elle sourit, et Gabriel remarqua pour la première fois que ses dents avaient la teinte de l’ivoire ancien, légèrement poreuses.
« Pourquoi saigner ? » demanda-t-elle doucement en s'approchant de lui. Ses pieds ne faisaient aucun bruit sur le gravier. « Le sang est une erreur. C’est un gaspillage. Il s’enfuit, il s’évapore, il invite la putréfaction par son agitation désordonnée. Le sang veut sortir, Gabriel. Il veut quitter le corps pour rejoindre la poussière. »
Elle leva sa main blessée à quelques centimètres du visage du naturaliste. Une goutte de ce liquide bitumineux pendait au bout de son doigt, oscillant comme un pendule hypnotique. Gabriel sentit ses pupilles se rétracter. Il pouvait voir les minuscules bulles d’air emprisonnées dans la mélasse noire.
« Regardez ce jardin, » continua-t-elle, son souffle froid effleurant la joue de Gabriel comme une aile de papillon de nuit. « S’il est si beau, c’est parce qu’il est tenu. Chaque pétale est une promesse de fixité. Les hommes craignent l’étouffement, mais l’étouffement est la forme la plus pure de l’amour. On n’embrasse bien que ce que l’on serre jusqu’à l’arrêt du mouvement. »
Elle fit un pas de plus. Gabriel voulut reculer, mais ses talons semblaient s’être enfoncés dans le sol meuble de l’allée. Ses muscles refusaient d’obéir. Il sentait un fourmillement étrange dans ses mollets, une multitude de petites morsures invisibles.
« Ma sève est ma mémoire, » dit Elspeth, sa voix devenant plus profonde, plus vibrante, comme si elle résonnait directement dans les os de Gabriel. « Elle ne circule pas pour me faire vivre, elle circule pour m’embaumer de l’intérieur. Chaque jour, je me fige un peu plus. Chaque jour, je deviens une statue de bois et de chair, éternelle sous ce soleil qui refuse de mourir. C’est cela, la véritable préservation. Arrêter le cri avant qu’il ne sorte. Figer la larme avant qu’elle ne tombe. »
Elle tendit sa main blessée et, avant qu’il ne puisse esquisser un geste, elle écrasa son doigt entaillé contre la tempe de Gabriel.
Le contact fut glacial, d'une froideur minérale qui lui transperça le crâne. Il sentit la sève noire s'étaler sur sa peau, collante, s'infiltrant immédiatement dans ses pores. L'odeur de terre mouillée devint assourdissante. Un bourdonnement monta dans ses oreilles, le même que celui des ruches à nectar noir, un son de milliers de mandibules travaillant en rythme.
« Vous sentez, Gabriel ? » chuchota-t-elle à son oreille, ses lèvres effleurant presque son lobe. « Le thé que vous buvez chaque soir… ce n'est pas de la camomille. Ce sont mes larmes distillées, mélangées à la poussière de ceux qui vous ont précédé. Vous n'êtes plus un invité. Vous êtes une bouture. »
Gabriel tenta d'ouvrir la bouche pour hurler, mais sa mâchoire était lourde, comme si ses articulations avaient été remplacées par des charnières de fer rouillé. Il baissa les yeux. Sous la peau de ses poignets, les veines bleues commençaient à virer au gris anthracite. Elles ne battaient plus. Elles se ramifiaient, s’étirant vers ses doigts en des motifs complexes, semblables aux nervures d’une feuille de belladone.
Il regarda autour de lui, la panique montant comme une marée de vase. Les rosiers ne semblaient plus simplement plantés ; ils semblaient monter la garde. Les tuteurs en fer forgé, qu'il avait pris pour de simples ornements, avaient des formes étranges, des courbes qui rappelaient des colonnes vertébrales courbées, des côtes saillantes drapées de lierre. Une mouche se posa sur sa joue, attirée par l'odeur de la sève sur sa tempe. Il ne sentit pas ses pattes, seulement le poids de l'insecte, une pression minuscule mais insupportable.
« Le jardin a faim de votre silence, » dit Elspeth en s'éloignant lentement, sa blessure s'étant déjà refermée en une cicatrice noire et dure comme de l'écorce. « Ne luttez pas. La lutte ne fait qu’abîmer les fibres. Laissez les racines trouver le fer dans votre sang. Laissez le Val vous traduire. »
Elle reprit ses ciseaux d'argent. Le cliquetis recommença. *Clic. Clic. Clic.*
Gabriel voulut lever la main pour essuyer la tache noire sur son front, mais son bras ne répondit qu'avec une lenteur atroce. Ses doigts étaient engourdis, privés de sensation, à l'exception d'une soif immense qui semblait monter de ses pieds. Une soif d'eau fraîche, de minéraux, de profondeur obscure. Ses chaussures lui parurent soudain trop étroites, insupportables, comme si ses orteils cherchaient à percer le cuir pour s'enfoncer dans le terreau fertile qui l'appelait.
Le soleil de l'Aube Éternelle frappa son visage, mais il ne ressentit aucune chaleur. Juste une lumière implacable qui révélait chaque détail de sa propre transformation : la fine pellicule de mousse qui commençait à border ses ongles, la rigidité nouvelle de sa nuque, et ce goût, ce goût de terre et de miel noir qui envahissait tout, remplaçant l'air, remplaçant la peur, remplaçant la vie.
Il n'était plus un homme qui observait un jardin.
Il était une plante qui commençait à observer le ciel.
Le Potager des Noms
Le cuir de ses bottes n'était plus une protection, mais une gangue, une écorce étrangère qui comprimait une chair devenue trop dense, trop avide de s'épancher. Gabriel avançait par saccades, chaque pas déclenchant un craquement sec au fond de ses chevilles, un bruit de bois mort qui se fend sous le gel. L’air du Val de l’Aube Éternelle, saturé d’un parfum de lys en décomposition et de sucre brûlé, lui collait aux poumons comme une nappe d’huile. Il n’y avait plus de brise. Juste cette clarté jaune, fixe, qui pesait sur ses épaules avec la force d’une dalle de marbre. Une mouche à viande, lourde et irisée, vint se poser sur le bord de sa paupière inférieure ; il ne cligna pas. Il ne le pouvait plus. Le muscle était devenu une fibre rigide, une corde de chanvre tressée par l'immobilité.
Ses doigts, qu'il tentait de refermer sur la poignée de sa canne, ne rencontrèrent que le vide gluant de sa propre paume. Une substance ambrée, translucide et collante, perclait à la commissure de ses ongles. C’était la sève. Elle coulait avec une lenteur obscène, traçant des sillons poisseux sur son poignet.
Il dépassa la haie d'ifs taillés en formes de corps suppliciés pour s’enfoncer dans une section qu’il n’avait jamais remarquée. Ici, la lumière semblait plus épaisse encore, presque solide. L’odeur changea brusquement. Ce n’était plus le parfum floral de la terrasse, mais un effluve plus lourd, plus intime : l'odeur d'une armoire à pharmacie oubliée dans une cave humide, mêlée à la pointe métallique du sang frais.
C’était le Potager des Noms.
Les rangées étaient d’une régularité maniaque. Pas une herbe folle, pas une pierre qui ne soit à sa place. Des parterres de terre noire, d’un noir si profond qu'il semblait absorber la lumière du soleil éternel, étaient délimités par des bordures d'ossements polis, blanchis jusqu'à la craie. Gabriel sentit un spasme secouer son diaphragme, mais le son qui sortit de sa gorge ne fut qu’un sifflement d’air à travers une flûte bouchée.
Au centre de chaque monticule de terre, une fleur unique s’épanouissait. Des spécimens qu'il n'avait vus dans aucun traité de botanique. Une digitale dont les clochettes avaient la texture de la peau humaine, veinées de bleu et de violet. Un rosier sans feuilles, dont les tiges étaient couvertes de piquants recourbés comme des griffes de chat, et dont les fleurs, d'un rouge sombre, presque noir, exhalaient un râle sourd à chaque mouvement de l'air.
Au pied de chaque plante, une petite étiquette en émail blanc était plantée dans le terreau.
Gabriel s'approcha de la première. Ses genoux protestèrent, émettant un gémissement de charnière rouillée. Il se pencha.
*Julian.*
La fleur au-dessus du nom était une sorte d'orchidée aux pétales charnus, dont le cœur palpitait d'un rythme lent, régulier. Un battement de cœur. Gabriel tendit une main tremblante, ses doigts engourdis effleurant la corolle. Elle était chaude. Une chaleur de fièvre. En y regardant de plus près, il vit que les racines ne s'enfonçaient pas simplement dans le sol ; elles s'enroulaient autour de quelque chose de blanc et de tubulaire qui affleurait à la surface. Un radius.
Il recula, son talon s'enfonçant dans la terre meuble avec un bruit de succion.
*Clara.*
*Thomas.*
*Elias.*
Chaque nom était un écho de ses propres recherches sur les disparus de la région. Ils étaient là. Ils n’étaient pas partis, ils n’avaient pas fui. Ils avaient simplement été traduits dans une autre langue, une langue de chlorophylle et de lignine. La digitale de *Clara* frissonna, ses clochettes se tournant vers lui comme des yeux aveugles. Il crut entendre, sous le bourdonnement incessant des ruches invisibles, un murmure étouffé, le son de mille poumons essayant de respirer sous des tonnes de terreau fertilisé au sang.
Le goût de la camomille revint dans sa bouche, plus fort que jamais. Une amertume qui lui brûlait la langue, un goût de cuivre et de terre. Il sentit ses entrailles se nouer, se tordre, non pas de douleur, mais de transformation. Ses intestins s'allongeaient, cherchaient à se ramifier, à trouver un ancrage. L'embaumement interne progressait. Le liquide qu'Elspeth lui servait chaque soir n'était pas un sédatif. C'était un fixateur. Elle le préparait pour la mise en terre. Elle le cristallisait de l'intérieur pour que sa forme ne flétrisse jamais une fois plantée.
Ses yeux, fixes, se posèrent sur le bout de l'allée.
Là, entre un buisson de belladone aux baies luisantes comme des pupilles et un lys d'un blanc spectral, se trouvait un rectangle de terre fraîchement retournée. L'obscurité de ce trou était un appel. La terre y paraissait douce, meuble, accueillante comme un drap de velours. La vapeur s'en échappait en fines volutes, témoignant de la richesse organique du substrat.
Gabriel sentit ses pieds s'enfoncer. Ce n'était plus lui qui marchait. C'était le sol qui l'aspirait, qui réclamait son dû de calcium et de fer. Ses chaussures craquèrent. Le cuir se fendit enfin, libérant non pas des orteils, mais des filaments blancs, avides, qui plongèrent instantanément dans l'humus. La sensation fut d'une horreur extatique : une soif millénaire enfin étanchée. Il ne ressentait plus le froid de la terre, mais sa force, sa densité, sa patience infinie.
Il atteignit le bord de la fosse.
Une petite étiquette en émail l'attendait déjà, plantée avec une précision chirurgicale au sommet du monticule de rejet.
*Gabriel.*
Il n'y avait pas de date. Le temps n'existait pas dans le Val. Il n'y avait que la croissance et la décomposition, deux faces d'une même pièce de monnaie poisseuse.
Un bruit de froissement de soie se fit entendre derrière lui. Il ne put se retourner. Son cou était devenu un tronc rigide. Mais il sentit l'odeur. L'odeur d'Elspeth. Un mélange de naphtaline, de rose fanée et de quelque chose d'organique, de sucré, comme une plaie qui guérit mal.
"Tu es arrivé au moment de la floraison, Gabriel," murmura une voix qui semblait sortir de la terre elle-même plutôt que de lèvres humaines. "Ne lutte pas contre la pesanteur. C'est le poids de ton propre corps qui te rend enfin utile."
Il sentit des doigts longs, froids et effilés se poser sur ses tempes. Ils n'étaient pas doux. Ils étaient comme des racines cherchant une faille dans l'écorce. Elspeth se pencha à son oreille, son souffle n'apportant aucune chaleur, juste une buée de pollen jaune qui vint se coller sur sa joue.
"Le thé a fait son œuvre," reprit-elle dans un souffle. "Ton sang est devenu une sève parfaite. Tu ne mourras pas, mon cher naturaliste. Tu vas simplement... persister. Tu seras le plus beau de mes tuteurs. Tes os soutiendront les roses les plus voraces de ce jardin."
Une pression s'exerça sur ses épaules. Gabriel ne résista pas. Il n'en avait plus la volonté, ni la structure moléculaire. Il bascula en arrière, tombant dans le rectangle d'ombre avec la lourdeur d'une souche abattue. L'impact ne fut pas douloureux. Ce fut un emboîtement. La terre était chaude, presque brûlante, et elle commença immédiatement à couler sur lui, remplissant ses oreilles, ses narines, sa bouche ouverte dans un cri muet.
Il sentit les grains de sable s'insinuer sous ses paupières, grattant la cornée avant de s'y fixer. L'obscurité ne vint pas tout de suite. Le soleil de l'Aube Éternelle brillait encore au-dessus de lui, une pièce d'or lointaine vue du fond d'un puits.
Puis, il sentit le premier coup de pelle.
La terre lourde s'abattit sur son torse, expulsant le dernier reste d'air de ses poumons. *Clic. Clic. Clic.* Le bruit des sécateurs d'Elspeth, là-haut, qui taillait déjà les futures branches de son corps.
Sa main gauche, restée à la surface, commença à se rétracter. Les doigts s'allongèrent, s'affinèrent, la peau verdissant et se durcissant. Un bourgeon perça la paume, une douleur sourde et pulsatile qui fut bientôt remplacée par une sensation de déploiement. Il n'était plus Gabriel Thorne. Il était une structure. Une promesse de couleur dans ce potager des morts.
Sous la terre, ses yeux grands ouverts ne voyaient plus que le noir, mais ses racines, elles, commençaient enfin à voir la vérité. Elles s'enfonçaient, s'entrelaçaient avec celles de Julian, de Clara, de Thomas, formant un réseau de douleur et de nutriments, une tapisserie souterraine de noms oubliés.
La dernière chose qu'il perçut fut le poids final de la terre sur son visage, et le murmure satisfait de la jardinière qui tassait le sol du plat de sa main, lissant sa tombe comme on borde un enfant.
Le silence revint sur le Val, seulement troublé par le bourdonnement des abeilles qui venaient déjà buter contre la nouvelle pousse, impatientes de goûter à ce nectar chargé de souvenirs et de terreur. Sa sève était amère, mais pour le jardin, elle était un festin.
L'Enracinement
La sueur qui perlait sur le front de Gabriel n'avait plus la transparence de l'eau ; elle était épaisse, poisseuse, une huile jaunâtre qui lui brûlait les yeux chaque fois qu'il tentait de ciller. Le soleil du Val de l’Aube Éternelle ne bougeait pas. Il restait là, cloué au zénith, une pièce d’or incandescente qui transformait l’air en une gélatine chaude et irrespirable. Une mouche à viande, au thorax d’un vert métallique écoeurant, s’était posée sur le bord de sa narine. Il sentait les vibrations de ses ailes, un bourdonnement qui résonnait jusque dans ses sinus, mais il ne leva pas la main. Ses doigts, crispés sur le manche en bois d’une fourche dont il ne se souvenait plus s’être saisi, refusaient de se desserrer.
Il devait partir. Maintenant. L’idée pulsait dans son crâne comme un abcès prêt à crever.
Il projeta son torse vers l’avant, une impulsion désespérée vers le portail en fer forgé qui n’était pourtant qu’à une dizaine de mètres, au bout de l’allée des lys. Mais ses jambes ne suivirent pas. Le choc remonta le long de sa colonne vertébrale, un craquement sourd, semblable à celui d’une branche de bois vert que l’on tente de briser. Gabriel baissa les yeux.
Ses pantalons de lin, autrefois d’un blanc impeccable, étaient tendus à rompre. Sous l’étoffe, quelque chose bougeait. Ce n’était pas le tressaillement d’un muscle, mais une ondulation lente, une reptation de fibres. La couleur qui transparaissait à travers le tissu fin était d’un violet profond, presque noir, la teinte d’une ecchymose ancienne ou d’un fruit trop mûr sur le point d’éclater.
Un gémissement s'étrangla dans sa gorge. Il ne parvint qu'à libérer un sifflement sec, une expiration chargée d'une odeur de terreau humide et de camomille rance.
Il essaya de soulever son pied gauche. Le cuir de sa botte craqua. Ce n’était pas une déchirure nette, mais une explosion lente. Les coutures cédèrent une à une, libérant une masse de chair violacée et boursouflée qui ne ressemblait plus à un pied humain. Les orteils s’étaient allongés, s’effilant en pointes dures qui s'enfonçaient déjà dans le gravier de l’allée. La douleur était absente, remplacée par une pression insupportable, une soif verticale qui l'aspirait vers le bas.
— Ne forcez pas, Gabriel. Vous allez vous déchirer la fibre.
La voix d’Elspeth était un murmure de soie froissée. Elle était là, à quelques pas, debout sous l’ombre portée d’un rosier grimpant dont les fleurs, d’un rouge si sombre qu’elles paraissaient noires, semblaient boire la lumière. Elle tenait un sécateur aux lames tachées d’une substance ambrée. Ses longs doigts, d’une blancheur de craie, caressaient une tige épineuse avec une tendresse de prédatrice. Une tache de pollen jaune soufre maculait le revers de sa manche en dentelle, comme une brûlure acide.
Gabriel voulut hurler qu'il n'était pas une plante, qu'il était un homme, qu'il avait un nom, une vie, un deuil à porter. Mais sa langue était lourde, tapissée d'un duvet rugueux qui rappelait le revers d'une feuille de sauge. Chaque fois qu'il ouvrait la bouche, le goût du fer et du calcium envahissait son palais, une saveur de sang et d’os broyés.
Il tenta un nouveau mouvement, plus violent. Il se jeta de tout son poids vers la gauche, espérant que l'inertie arracherait ses membres à l'emprise du sol. Un bruit de succion dégoûtant s'éleva du gravier. Sa peau, tendue jusqu'à la transparence, se fendit au niveau du mollet. Il n'y eut pas de sang. Pas de ce rouge vif et chaud qu'il connaissait. À la place, une sève épaisse, translucide et visqueuse, s'écoula lentement le long de sa jambe, perlant sur la pierre. À travers la plaie béante, il vit les tendons. Ils étaient devenus ligneux, striés de filaments bruns qui s'entrelaçaient avec une précision chirurgicale. Ils ne servaient plus à marcher ; ils servaient à ancrer.
— Regardez vos jambes, Gabriel, reprit Elspeth en s'approchant d'un pas glissant, sans que ses pieds ne semblent toucher la terre. Elles savent ce dont elles ont besoin. Le Val ne rejette rien. Il transmute. Vous fuyiez la mort, n'est-ce pas ? Ici, elle n'existe pas. Il n'y a que la croissance. Permanente. Inexorable.
Elle s'arrêta devant lui. Elle était si proche qu'il pouvait sentir l'odeur qui émanait de sa peau : un mélange de lys en décomposition et de cire froide. Ses yeux, d'un gris d'orage, ne cillaient jamais. Elle tendit une main et, du bout de son index, toucha la plaie sur son mollet.
Gabriel tressaillit. Le contact n'était pas douloureux. C'était pire. C'était une décharge de plaisir froid, une invitation à cesser de lutter, à laisser le réseau souterrain prendre possession de sa moelle. Il sentit les racines, ces prolongements de lui-même qu'il ne contrôlait plus, s'enfoncer de plusieurs centimètres dans la terre meuble sous le gravier. Elles cherchaient l'humidité, elles cherchaient les minéraux, elles cherchaient les restes de ceux qui étaient venus avant lui.
— Julian est juste en dessous de vous, murmura-t-elle en inclinant la tête. Il était si impatient, lui aussi. Et Clara... Clara nourrit les rosiers que vous admirez tant. Vous sentez ce battement sous votre plante de pied ? C’est le cœur du jardin. Il bat pour vous.
Le rythme était là. Un tambourinement sourd, tellurique, qui s'accordait lentement sur celui de son propre cœur. À chaque pulsation, Gabriel sentait ses os se densifier, se transformer en bois de fer. Ses genoux se bloquèrent, soudés par une écorce naissante qui remontait le long de ses cuisses. Le tissu de son pantalon s'intégrait à sa chair, les fibres de lin se mêlant aux fibres de sa peau dans une symbiose monstrueuse.
La panique revint par vagues, mais elle était de plus en plus lointaine, comme le cri d'un oiseau s'éloignant dans le brouillard. Ses bras pendaient le long de son corps, devenus inutiles, les doigts s'écartant pour offrir plus de surface à la lumière écrasante du soleil. Une petite pousse verte, d’une tendresse obscène, perça soudainement le derme entre son pouce et son index. Elle grandissait à vue d’œil, se déployant avec un craquement de parchemin.
Il regarda le portail une dernière fois. Il lui parut être un vestige d'un monde absurde, un monde de mouvement et de bruit, alors que le silence du Val était si plein, si riche de nutriments.
Elspeth s'agenouilla devant lui, ses jupes s'étalant comme une corolle blanche sur le sol noir. Elle sortit une petite pelle de jardin de son tablier.
— Le sol est un peu sec ici, dit-elle d'un ton désolé. Mais ne vous inquiétez pas. Le thé à la camomille que je vous ai servi... il va commencer à agir de l'intérieur. Il va liquéfier ce qui reste de superflu. Vos poumons, votre foie... tout cela fera un excellent substrat pour votre floraison.
Elle commença à tasser la terre autour de ses chevilles, qui n'étaient plus que des moignons d'écorce pourpre. Le contact de la pelle en métal contre sa "peau" produisit un son mat, ligneux. Gabriel sentit une soif immense, une soif qui ne venait pas de sa gorge, mais de chaque pore de son corps. Il voulait que la terre monte plus haut. Il voulait que l'obscurité du sol engloutisse cette lumière d'or qui le brûlait.
Ses yeux ne pouvaient plus bouger dans leurs orbites. Une fine membrane transparente commençait à les recouvrir, filtrant la réalité. Il voyait Elspeth comme une forme floue, une déesse de limon et de sève. Elle se releva et déposa un baiser glacé sur sa joue. Là où ses lèvres se posèrent, une tache de moisissure grise apparut instantanément, dessinant les contours d'une feuille de lierre.
— Dormez maintenant, mon bel engrais, chuchota-t-elle.
Le jardin commença à bourdonner plus fort. Ce n'étaient plus seulement les abeilles. C'était le cri des racines qui se frayaient un chemin à travers la roche, le soupir des fleurs qui s'ouvraient pour gober les mouches, le murmure des cadavres tuteurs qui accueillaient le nouveau venu. Gabriel sentit le dernier vestige de sa volonté se dissoudre dans la sève amère qui remplaçait son sang. Ses jambes étaient désormais le sol. Son tronc était désormais le bois.
Le poids de la terre sur ses pieds disparut, remplacé par une sensation d'appartenance absolue. Il n'était plus Gabriel Thorne. Il n'était plus la douleur. Il était une structure. Une promesse de couleur dans ce potager des morts.
Sous la terre, ses yeux grands ouverts ne voyaient plus que le noir, mais ses racines, elles, commençaient enfin à voir la vérité. Elles s'enfonçaient, s'entrelaçaient avec celles de Julian, de Clara, de Thomas, formant un réseau de douleur et de nutriments, une tapisserie souterraine de noms oubliés.
La dernière chose qu'il perçut fut le poids final de la terre sur son visage, et le murmure satisfait de la jardinière qui tassait le sol du plat de sa main, lissant sa tombe comme on borde un enfant.
Le silence revint sur le Val, seulement troublé par le bourdonnement des abeilles qui venaient déjà buter contre la nouvelle pousse, impatientes de goûter à ce nectar chargé de souvenirs et de terreur. Sa sève était amère, mais pour le jardin, elle était un festin.
La Moisson des Souvenirs
L’air n’était plus de l’oxygène, mais une mélasse dorée, saturée de pollens si denses qu’ils grattaient l’intérieur des poumons de Gabriel à chaque inspiration forcée. Il était planté là, les pieds scellés dans cette terre grasse qui semblait palpiter sous ses talons, une terre qui ne se contentait pas de le porter, mais qui commençait à le réclamer. Ses chevilles avaient disparu sous un monticule de terreau noir, frais, exhalant une odeur de décomposition sucrée et de fer rouillé. Il voulait hurler, mais sa gorge était tapissée d’une fine couche de poussière de lys, une amertume qui lui nouait la luette.
Le bourdonnement commença comme une migraine, une fréquence basse qui faisait vibrer ses incisives. Ce n’était pas le bruit d’une colonie saine, mais un vrombissement gras, huileux, le son d’un moteur de chair tournant à vide. Les ruches d’Elspeth, dissimulées derrière les haies d’ifs taillés en formes de corps suppliciés, s’animèrent d’une vie convulsive. Elles ne ressemblaient pas à du bois ou à de la paille, mais à des tumeurs grises, veinées de pourpre, suspendues aux branches basses des saules pleureurs.
Puis, le premier éclaireur surgit.
Ce n’était pas une abeille, pas vraiment. C’était une créature d’un noir d’ébène, aux ailes translucides comme des membranes de nouveau-né, le corps lourd et velu d’un duvet qui semblait absorber la lumière. Elle se posa sur la tempe de Gabriel. Il sentit les minuscules crochets de ses pattes s’ancrer dans son derme avec une précision chirurgicale. Une goutte de sueur coula le long de sa joue, et l’insecte la but, immobile, ses ailes frémissant d’un plaisir obscène.
Soudain, le ciel s’obscurcit, non par les nuages, mais par une nappe rampante de ces ouvrières de l’oubli. Elles se déversèrent sur lui comme une huile chaude. Gabriel sentit le poids de milliers de corps minuscules sur ses épaules, ses bras, son visage. Le fourmillement était insupportable, une caresse de millions de pattes cherchant les orifices, les pores, les failles de sa peau.
Elles ne piquaient pas. Elles cherchaient.
Une abeille s’insinua dans son conduit auditif, le bruit de papier froissé contre son tympan le rendant fou. Une autre força le passage entre ses lèvres scellées, lui apportant un goût de miel rance et de larmes anciennes. Gabriel ferma les yeux, mais il sentit les mandibules s’attaquer à ses paupières, les soulevant avec une douceur de thanatopracteur pour accéder à la nappe humide de ses globes oculaires.
« Ne lutte pas, Gabriel, » murmura une voix qui semblait naître du sol même.
Elspeth s’approcha, ses pieds nus glissant sur l’herbe rase sans en courber un brin. Elle tenait entre ses longs doigts effilés un cadre de bois noirci, dégoulinant d’une substance qui n’était pas du miel, mais une résine sombre, presque violette. Ses yeux, d’un vert vitreux de bouteille brisée, fixaient le visage de Gabriel, ou ce qu’il en restait sous le masque grouillant des insectes.
Le Peuple des Ruches commença l’extraction.
Gabriel sentit un premier souvenir s’effilocher. C’était le parfum du cou de Sarah, un matin de juin. Il sentit la pression des proboscis s’enfoncer dans ses tempes, pompant non pas son sang, mais l’image même du visage de sa femme. La sensation était celle d’une aiguille à tricoter chauffée à blanc que l’on remuerait dans de la gélatine. Le rire de Sarah, ce son cristallin qui était son seul rempart contre la folie, commença à se distordre, à ralentir, à devenir un râle de gorge.
Les abeilles pompaient. Elles extrayaient la couleur de ses yeux bleus, la courbe de son sourire, le grain de beauté au creux de son épaule. Gabriel essaya de se raccrocher à la douleur, à n'importe quoi, mais chaque tentative de pensée était immédiatement interceptée par le bourdonnement, une succion mentale qui lui vidait le crâne. Il sentait ses souvenirs devenir liquides, couler dans les corps des insectes, se transformer en ce nectar noir qui irait nourrir la reine de ce jardin de cauchemar.
Une abeille plus grosse que les autres, le thorax marqué d’une tache blanche ressemblant à un crâne humain, se posa directement sur sa pupille gauche. Gabriel ne pouvait même plus cligner des yeux. Il regarda, impuissant, le souvenir de leur dernier baiser être aspiré, transformé en une substance visqueuse que l’insecte régurgiterait bientôt dans l’alvéole de cire morte.
Le vide. Un froid sidéral s’installa derrière son front. Qui était cette femme dont il essayait de retenir le nom ? Sarah ? Le nom lui-même n’était plus qu’une suite de sons dépourvus de sens, une coquille vide de sens. Il ne restait qu’une sensation de perte, une amputation de l’âme, mais l’objet de cette perte s’était évaporé.
Elspeth tendit la main et écrasa une abeille gorgée de souvenirs entre son pouce et son index. Un liquide épais, d’une odeur de lilas fané et de vieux papier, tacha sa peau pâle. Elle porta ses doigts à sa bouche, léchant la substance avec une lenteur calculée. Ses yeux se révulsèrent un instant, et un frisson parcourut son corps frêle.
« Elle était délicieuse, Gabriel, » souffla-t-elle, ses lèvres désormais teintées d'un violet de deuil. « Un peu trop de sel dans ses promesses, peut-être. Mais la base est d'une douceur... exquise. »
Elle plongea une cuillère d’argent dans le cadre de miel que les abeilles venaient de remplir en un temps record. La substance s’étirait en fils poisseux, capturant la lumière crue du soleil éternel. Elle s’approcha de Gabriel, qui n’était plus qu’une statue de chair pétrifiée, les yeux fixes, le regard vide de tout ce qui faisait de lui un homme.
Elle porta la cuillère à ses propres lèvres et avala une large rasade du miel amnésique. Gabriel la regarda consommer sa vie. Il vit la pomme d’Adam de la jardinière monter et descendre. Elle déglutit son premier rendez-vous, leur mariage sous la pluie, les disputes inutiles, les réconciliations sur l’oreiller. Elle digérait l’essence même de sa douleur, transformant son deuil en une énergie vitale pour son jardin.
Le bourdonnement s’apaisa. Les abeilles, lourdes, ivres de ses souvenirs, retournèrent vers les ruches en un vol bas et erratique. Elles laissaient derrière elles un homme dont les traits s’étaient lissés, comme une pierre polie par l’érosion. La terre autour de ses chevilles avait maintenant monté jusqu’à ses genoux, et il ne sentait plus le froid. Il ne sentait plus rien.
Elspeth passa une main fraîche sur le front de Gabriel. Ses doigts laissaient des traînées de miel noir sur sa peau.
« Tu te sens mieux, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle avec une tendresse de prédatrice. « Plus de poids. Plus de fantôme. Juste le silence de la sève. »
Gabriel ouvrit la bouche pour répondre, mais ce ne fut pas une voix qui en sortit. Ce fut un souffle fétide, une odeur de terre remuée et de racines coupées. Il regarda ses mains : la peau entre ses doigts commençait à se palmer d'une membrane translucide, semblable aux ailes des créatures qui venaient de le piller.
Sous la surface du sol, il sentit ses racines s’étendre, s'enfoncer avec une faim nouvelle. Elles ne cherchaient plus Sarah. Elles cherchaient le fer, le calcium, le phosphore. Elles cherchaient à se nourrir de ceux qui viendraient après lui.
Elspeth s’éloigna, sa robe de dentelle s’accrochant aux épines des rosiers qui semblaient s’écarter sur son passage. Elle chantonnait une mélodie sans paroles, une berceuse pour les morts qui ne savent pas encore qu’ils le sont. Gabriel resta immobile, une nouvelle sentinelle dans le Val de l’Aube Éternelle, un tuteur de chair pour les fleurs qui allaient bientôt éclore de sa poitrine, des fleurs sombres, au parfum de souvenirs dont personne ne se souviendrait jamais plus.
L'Embaumement Final
Le soleil ne cligne jamais de l'œil dans le Val de l'Aube Éternelle. C’est un globe d’or malade, suspendu au zénith, qui dévore les ombres et plaque sur chaque feuille une sueur huileuse. Dans le Pavillon de Dentelle, l’air est si dense qu’il faut le mâcher pour respirer. Gabriel est assis, le dos raide contre l’osier blanc qui s’enroule autour de ses reins comme des doigts squelettiques. Devant lui, la tasse de porcelaine exhale une dernière volute de vapeur, une odeur de terre remuée et de vieux draps d’hôpital.
Il essaie de lever la main, mais le geste s’enlise. Ses articulations émettent un craquement sec, semblable à celui d’une branche morte que l’on force. Sous ses ongles, une substance noirâtre et visqueuse a remplacé la chair rose. Ce n'est plus de la saleté. C'est du terreau.
Elspeth est là. Elle ne marche pas ; elle glisse, sa robe de dentelle accrochant les aspérités du parquet avec un bruit de griffes de chat. Elle s'arrête juste devant lui. Son visage est une hostie de cire, lisse, sans pores, où seuls ses yeux, deux puits de goudron liquide, trahissent une forme de vie. Elle tend une main vers lui. Ses doigts sont si longs qu’ils semblent avoir une phalange de trop. Elle ne le touche pas, elle l’effleure, et là où sa peau rencontre la sienne, Gabriel ne ressent pas de chaleur, mais une aspiration glaciale.
— Tu as encore soif, Gabriel, murmure-t-elle.
Sa voix n’est qu’un bruissement de feuilles sèches dans un conduit d’aération. Gabriel veut répondre, mais sa langue est une racine bulbeuse, lourde et râpeuse, qui occupe tout l’espace de sa cavité buccale. Il sent le thé à la camomille — ce breuvage qu’il a bu soir après soir — se cristalliser dans ses veines. Ce n’est plus du sang qui circule, c’est une sève épaisse, chargée de minéraux amers, qui pétrifie ses organes les uns après les autres. Son foie est une pierre. Ses poumons sont des éponges de mousse rigide.
Un bourdonnement envahit la pièce. Ce n'est pas le vol d'un insecte, mais le son de sa propre chair qui se déchire. Sur son sternum, juste sous la chemise de lin tachée de pollen, une boursouflure violacée palpite. La douleur est sourde, une pression constante, comme si un poing fermé tentait de sortir de sa poitrine.
Elspeth penche la tête, un tic nerveux agite sa paupière gauche. Elle observe la boursouflure avec une dévotion obscène. Elle sort de sa poche une petite cisaille en argent, noircie par l’usage.
— Sarah n'est plus qu'un souvenir de phosphore, dit-elle en approchant la lame de la gorge de Gabriel. Tu l'as cherchée dans la terre, n'est-ce pas ? C'est là qu'elle se trouve. Dans chaque pétale de ces rosiers qui bordent l'allée. Elle est le rouge de leurs cœurs. Elle est l'épine qui déchire la main des curieux.
Gabriel ferme les yeux, mais la lumière du soleil éternel traverse ses paupières devenues translucides, lui montrant le réseau de ses propres capillaires transformés en filaments noirs. Il pense à Sarah. Il se souvient de l'accident, du craquement de la carrosserie, du silence qui avait suivi. Il était venu ici pour oublier, pour expier. Il réalise maintenant que son deuil n'était qu'un engrais. Son chagrin était la nourriture la plus riche qu'Elspeth ait jamais offerte à son jardin.
Une déchirure soudaine. *Schlitt.*
Le bouton de sa chemise saute et roule sur le sol avec un tintement métallique. De sa poitrine émerge une tige d’un noir d’ébène, couverte de poils urticants qui brillent sous la lumière crue. La tige grandit à vue d’œil, s’enroulant autour de son cou, cherchant le soutien de sa mâchoire. Les épines, longues et recourbées comme des hameçons, s'enfoncent dans son menton, l’obligeant à garder la tête haute, face au soleil qui brûle ses rétines.
Gabriel ne hurle pas. Il ne peut plus. Le cri reste coincé dans sa gorge, transformé en une toux sèche qui expulse des fragments de charbon de bois.
— Voilà, chuchote Elspeth. Le tuteur est prêt.
Elle pose ses mains froides sur les épaules de Gabriel. Il sent ses propres pieds s’élargir, ses orteils s’enfoncer à travers le cuir de ses bottes, percer le plancher, chercher la terre meuble sous les fondations du pavillon. Ses jambes fusionnent, l’écorce commence à grimper le long de ses mollets, une croûte grise et crevassée qui dévore son pantalon.
L'odeur change. Ce n'est plus le parfum sucré des fleurs, mais l'odeur métallique et fétide d'un abattoir que l'on aurait tenté de masquer avec de l'encens. C’est l’odeur de sa propre décomposition, orchestrée, ralentie, sublimée.
La tige sur sa poitrine s'épanouit. Un bouton floral, gros comme un poing d'enfant, se gonfle de son essence. Il sent chaque goutte de son fer, chaque gramme de son calcium être aspiré vers ce centre névralgique. Il devient une extension du mobilier, une pièce de structure organique.
Elspeth s'agenouille devant lui. Elle sort un petit flacon de verre de sa ceinture et recueille une larme qui perle à l'œil de Gabriel. La larme est verte, visqueuse. Elle la porte à ses lèvres et la boit avec une lenteur provocante, ses yeux ne quittant jamais les siens.
— Tu es si fertile, Gabriel. Ta culpabilité a un goût de cannelle et de rouille.
Le Pavillon de Dentelle semble rétrécir. Les plantes grimpantes qui ornent les murs commencent à s'étendre vers lui, leurs vrilles tâtant l'air à la recherche de cette nouvelle source de nutriments. Une glycine aux fleurs d'un bleu électrique s'enroule autour de son bras gauche, ses ventouses s'accrochant à sa peau avec un bruit de succion humide.
Gabriel sent son esprit s'effilocher. Ses souvenirs de la ville, de son travail de naturaliste, de l'odeur du café le matin, tout cela s'évapore, remplacé par une conscience végétale, lente et vorace. Il sent la nappe phréatique loin sous lui. Il sent les vers qui s'agitent dans l'humus. Il sent la faim des autres "tuteurs" disséminés dans le jardin, ces formes vaguement humaines pétrifiées dans des postures d'agonie éternelle, dissimulées sous des cascades de clématites.
La fleur sur sa poitrine s'ouvre enfin. C’est une rose noire, mais d’un noir qui semble absorber la lumière du soleil, un trou dans la réalité. Les pétales sont épais, charnus, bordés d'un liseré de pourpre qui rappelle la couleur d'une plaie infectée. Le parfum qui s'en dégage est un coup de poing : une acidité de citron mêlée à la douceur écœurante d'un cadavre oublié dans une serre.
Elspeth se relève, lissant sa robe de dentelle. Elle n'est déjà plus intéressée par lui. Il est terminé. Il est fonctionnel. Elle se tourne vers l'entrée du pavillon, là où le sentier de gravier blanc ondule vers la grille en fer forgé.
— Un autre naturaliste arrivera demain, dit-elle pour elle-même. Il aura les mains sèches et le cœur lourd. Exactement ce dont les bégonias ont besoin.
Gabriel veut fermer les yeux, mais ses paupières ont été remplacées par une membrane ligneuse. Il est condamné à regarder le soleil, à regarder Elspeth s'éloigner, à regarder la rose noire pomper ce qu'il reste de sa conscience pour nourrir ses pétales sombres.
Un grattement se fait entendre à l'intérieur de son crâne. Ce sont les racines qui atteignent son cerveau. Elles ne détruisent pas ses pensées ; elles les archivent dans la structure fibreuse de son nouveau corps. Chaque regret, chaque image de Sarah est maintenant une cellule de bois, une ride sur l'écorce.
Le vent se lève, un souffle chaud qui porte le bourdonnement des ruches. Les abeilles d'Elspeth arrivent. Elles sont grosses, velues, avec des mandibules de prédateurs. L'une d'elles se pose sur la rose noire de sa poitrine. Gabriel sent ses pattes crochues s'enfoncer dans sa chair pétrifiée. Il sent la trompe de l'insecte plonger dans le nectar de son cœur.
Il ne reste plus de Gabriel. Il n'y a qu'un tuteur, une sentinelle de chair et de bois dans le Val de l'Aube Éternelle. Sa seule fonction est de porter cette fleur maudite, de la maintenir vers la lumière qui ne s'éteint jamais, pendant que ses racines continuent de s'enfoncer, de s'étendre, de chercher le fer dans le sol, d'attendre le prochain visiteur, le prochain engrais, la prochaine âme à embaumer.
Sous le plancher, dans le noir total, ses racines rencontrent quelque chose de mou. Un reste de tissu. Un os friable. Sarah. Il la touche enfin, non pas avec des mains, mais avec des filaments avides qui s'enroulent autour de ce qu'il reste d'elle pour lui arracher ses derniers atomes de calcium.
C'est l'union qu'il cherchait. Une étreinte de terre et de fibres, silencieuse, éternelle, sous le regard fixe d'un soleil qui refuse de mourir.
Le Jardinier du Vide
L'astre d'or, immobile comme un œil de verre sans paupière, clouait le Val de l’Aube Éternelle dans une agonie lumineuse. Sous cette clarté fixe, le silence n'était pas une absence de bruit, mais une accumulation de tensions : le craquement microscopique d'une tige qui s'allonge, le sifflement d'un pore qui exsude sa sève, le bourdonnement gras des mouches à viande qui confondaient les pétales de lys avec des lambeaux de chair.
Gabriel ne clignait plus des yeux. Sa cornée, jadis humide et réactive, s'était muée en une pellicule de résine translucide, une lentille morte fixée sur l'horizon de géraniums écarlates. Une mouche bleue, au thorax d'un éclat métallique et obscène, s'installa sur son globe oculaire droit. Elle y fit trotter ses pattes crochues, cherchant une faille, une humeur, un reste d'humanité à pomper. Gabriel sentait chaque vibration de l'insecte, chaque frisson de ses ailes vrombissantes, mais la commande nerveuse de ses paupières s'était perdue dans les méandres de la cellulose. Il était une sentinelle de bois vif.
À ses pieds, la terre remuait imperceptiblement. Ce n'était pas le passage d'une taupe, mais l'appétit de ses propres racines. Elles s'enfonçaient, voraces, dans l'humus noirci par les décompositions anciennes. Plus bas, dans l'obscurité fraîche et fétide du sous-sol, ses filaments s'enroulaient autour de la cage thoracique effondrée de Sarah. Il ne la voyait pas, mais il la goûtait. Il aspirait le calcium de ses côtes, le fer de ses vieux souvenirs, transformant les restes de celle qu'il avait aimée en une nourriture amère qui remontait le long de ses membres pétrifiés pour alimenter la fleur monstrueuse qui trônait désormais au sommet de son crâne. C’était une orchidée d’un violet maladif, dont les pétales palpitaient au rythme de son cœur mourant.
Un froissement de soie se fit entendre. Le son était sec, comme des feuilles mortes que l'on broie dans une main gantée.
Elspeth de Val-Hiver apparut dans son champ de vision périphérique. Elle glissait entre les rangées de roses avec une grâce arachnéenne, sa robe de dentelle accrochant au passage des nuages de pollen jaune soufre qui stagnaient dans l'air lourd. Elle s'arrêta devant lui. Ses doigts, longs comme des pattes de mante religieuse et tachés d'un noir de terreau permanent, s'approchèrent de son visage. Elle ne le regardait pas dans les yeux ; elle inspectait la vigueur de la greffe.
Elle tendit la main et saisit la mouche bleue entre le pouce et l'index. Un petit craquement sec. Elle porta l'insecte écrasé à ses lèvres pâles, l'avalant avec une lenteur rituelle. Ses propres veines, visibles sous sa peau d'hostie, battaient d'un vert sombre, une sève épaisse qui semblait lutter contre la pression de sa chair de porcelaine.
— Tu tiens bien la lumière, Gabriel, murmura-t-elle. Sa voix n'était qu'un souffle d'air chargé d'une odeur de camomille rance et de terreau mouillé. Tu es un tuteur magnifique. Vois comme tes roses s'épanouissent sur tes bras. Elles ont soif de toi.
Elle sortit une petite serpette d'argent de sa poche de tablier. La lame brilla cruellement sous le soleil éternel. Sans cesser de sourire de ce sourire fixe qui ne plissait jamais ses yeux, elle incisa la base du cou de Gabriel. Il ne put hurler. Le cri resta bloqué dans son œsophage transformé en conduit fibreux. De la plaie ne coula pas de sang, mais une substance ambrée, visqueuse, qui sentait le cuivre et le sucre brûlé. Elspeth recueillit la goutte sur son doigt et l'étala sur la corolle de l'orchidée qui poussait en lui.
— Encore un peu de patience, mon cher naturaliste. Le jardin ne pardonne pas les impatiences. Il faut savoir s'effacer pour laisser place à la symétrie.
Elle se détourna de lui pour lisser les plis de sa jupe. Un tic nerveux faisait tressaillir le coin de son œil gauche, une petite convulsion rythmique qui ressemblait à l'agonie d'un vers de terre coupé en deux. Elle semblait écouter quelque chose que lui ne pouvait pas encore entendre. Son buste se figea, sa tête bascula légèrement sur le côté, comme un oiseau de proie captant un écho lointain.
Au loin, au-delà de la grille en fer forgé dont la rouille ressemblait à des croûtes de sang séché, un grincement de roues se fit entendre. Le son était lent, pénible, déchirant le silence ouaté du Val. Une voiture à cheval approchait. Le rythme des sabots sur le gravier était celui d'un métronome réglé sur une marche funèbre.
Elspeth soupira de contentement, un bruit de soufflet de forge fatigué. Elle passa ses mains sur ses hanches, s'assurant que sa silhouette était parfaite, que sa domesticité était irréprochable. Elle ramassa une cisaille rouillée qui traînait sur un banc de pierre moussue et commença à tailler une haie de troènes avec une précision maniaque. *Clac. Clac. Clac.* Chaque coup de lame résonnait dans la cage thoracique de Gabriel comme un impact de hache.
La silhouette d'un homme apparut à l'horizon. Il marchait avec cette hésitation propre aux vivants qui croient encore avoir le choix. Il portait un costume de voyage sombre, une valise à la main, et s'essuyait le front avec un mouchoir blanc qui, de loin, ressemblait à un drapeau de reddition.
Gabriel voulait hurler. Il voulait que ses racines se déterrent, qu'elles jaillissent du sol comme des fouets pour repousser l'intrus. Il voulait que ses branches craquent, qu'il s'effondre, qu'il ne soit plus cette statue de chair servant d'appât. Mais ses fibres étaient verrouillées. La sève de camomille et de belladone qui coulait en lui avait anesthésié sa volonté, ne lui laissant que la conscience atroce de sa propre pétrification.
L'étranger s'arrêta devant la grille. Le grincement du métal oxydé fut un déchirement. Elspeth se redressa, une mèche de cheveux blancs s'échappant de son chignon parfait. Elle affichait ce visage de bienvenue, cette hospitalité de prédateur qui attend que la proie entre d'elle-même dans la gueule.
— Bienvenue au Val de l’Aube Éternelle, étranger, lança-t-elle. Sa voix portait loin dans l'air immobile, claire et empoisonnée. Vous semblez épuisé par votre voyage. Le soleil est si cruel pour ceux qui ne sont pas habitués à sa constance. Entrez donc. Le thé est déjà sur le feu.
L'homme hésita, sa main gantée de cuir posée sur le montant de la porte. Il regarda le jardin, la luxuriance suspecte des fleurs, l'éclat trop vif des feuillages. Ses yeux se posèrent un instant sur Gabriel. Pour l'étranger, Gabriel n'était qu'une curiosité de jardinier, une sculpture d'art topiaire un peu trop réaliste, un tuteur ornemental recouvert de plantes grimpantes. Il ne vit pas l'œil de résine qui pleurait une larme de sève ambrée. Il ne vit pas le frémissement de l'orchidée qui se redressait à son approche, les stomates de ses pétales s'ouvrant pour humer l'odeur de ce nouveau sang, de ce nouveau fer, de ce nouveau calcium qui marchait vers elle.
— C'est... c'est magnifique ici, balbutia l'homme. On m'avait dit que le Val était un sanctuaire.
— C'est un lieu de préservation, répondit Elspeth en s'approchant de lui, ses doigts longs déjà tendus pour prendre sa valise, pour prendre sa main, pour prendre sa vie. Ici, rien ne meurt jamais tout à fait. On change seulement de forme. On devient utile à la beauté.
Elle l'escorta vers la demeure victorienne dont les fenêtres, pareilles à des yeux de mouche, reflétaient le soleil éternel. En passant devant Gabriel, l'étranger s'arrêta. Il fronça les sourcils, intrigué par la texture de l'écorce-peau, par l'odeur de putréfaction qui se battait contre le parfum des roses.
— On dirait presque qu'il respire, murmura l'homme en désignant Gabriel.
Elspeth laissa échapper un petit rire cristallin, un son qui rappela à Gabriel le bruit des os que l'on brise pour en extraire la moelle.
— C'est l'effet de la lumière, monsieur. Elle joue des tours aux sens. Dans ce jardin, la frontière entre ce qui pousse et ce qui pense est très mince. Mais ne vous attardez pas. La chaleur va vous donner la migraine. Un bon thé à la camomille vous remettra sur pied. Ma propre recette. Elle apaise les muscles. Elle fige les soucis.
Ils s'éloignèrent. Gabriel sentit le poids des pas de l'étranger vibrer dans le sol, transmis par ses racines. C'était un rythme frais, un cœur qui battait encore à cent battements par minute. Un gâchis de fer et de mouvement.
Sous lui, dans l'ombre, les restes de Sarah semblèrent s'agiter. Un frottement de vertèbres contre des radicelles. Elle aussi attendait. Elle aussi avait faim. Gabriel sentit une nouvelle pousse percer sa propre hanche, une épine noire et dure qui cherchait la lumière. Il ne restait plus de place pour la douleur, seulement pour l'expansion.
Le soleil ne bougea pas d'un millimètre. Dans le salon de la villa, le tintement d'une cuillère contre une tasse de porcelaine résonna. C'était le début de l'embaumement. Le cycle de la greffe reprenait, méthodique, inévitable. Bientôt, il y aurait une nouvelle statue dans l'allée des roses. Un nouveau tuteur pour porter le vide.
Gabriel fixa l'horizon, sa vision de résine captant les dernières lueurs de l'étranger qui disparaissait dans la gueule de la maison. Une autre mouche se posa sur sa lèvre inférieure, restée entrouverte. Elle commença à pondre ses œufs dans la commissure de sa bouche de bois. Il ne sentit rien d'autre que la satisfaction sourde des racines qui, au fond de la terre, commençaient déjà à s'allonger vers les fondations de la demeure, impatientes de goûter à ce nouvel engrais qui venait d'accepter l'invitation.