L'Hiver du chaos

Par Seb Le ReveurDRAME

L’épave du Renault GBC 180 tressaute sur le squelette d’une Clio calcinée. Le choc remonte dans les vertèbres d’Elias. Sec. Sans filtre. Dans la caisse arrière, l’air sature d’un gasoil mal raffiné et de la sueur acide de douze hommes compressés sous la bâche. Personne ne parle. Le silence n’est plu...

Béton fumant

L’épave du Renault GBC 180 tressaute sur le squelette d’une Clio calcinée. Le choc remonte dans les vertèbres d’Elias. Sec. Sans filtre. Dans la caisse arrière, l’air sature d’un gasoil mal raffiné et de la sueur acide de douze hommes compressés sous la bâche. Personne ne parle. Le silence n’est plus un luxe, c’est une apnée. Elias serre son FAMAS. Le métal est froid. Chirurgical. Il a vingt-deux ans, mais dans le reflet du plexiglas de son voisin, son visage ressemble à une topographie de la fatigue. Des cernes comme des coups de poing. La peau grise. Le convoi ralentit. Un crissement de freins, long, strident. Un cri de bête. — On débarque ! gueule le sergent Meyer. Meyer a quarante ans. Sa peau est un cuir tanné par des guerres dont on a oublié le nom. Il n’a plus de regard, juste deux fentes sombres scannant le chaos. Elias saute du plateau. Ses bottes frappent le bitume. Le choc fait vibrer ses dents. Bienvenue aux Hirondelles. L’air agresse. Une soupe épaisse de particules fines, de fumée de caoutchouc et d'une humidité poisseuse. La brume n'est pas météo, elle est chimique. Elle stagne entre les tours de dix-huit étages, ces monolithes de ciment dont les vitres brisées ressemblent à des orbites vides. Plus de réseaux. Plus de néons. Les rideaux de fer des supérettes sont tordus, arrachés comme des mâchoires déboîtées. — En ligne ! Serrez ! rugit Meyer. Elias se place. Son épaule frôle celle de Morel. Morel tremble. Un tremblement de moteur qui s'étouffe. Ils forment un barrage dérisoire, une ligne de bleu sombre dans un océan de gris. En face, la cité respire. Des ombres bougent derrière les barricades. Des braseros improvisés déchirent le brouillard. Ça sent le soufre. Elias fixe un point mort. Il refuse les regards. *Ne regarde pas l’œil, Elias.* C’est ce que son père disait dans la Creuse, au moment d’abattre une bête. *L’œil, c’est l’âme, et l’âme n’aide pas à remplir le congélateur.* Ici, le congélateur est vide depuis longtemps. Les gens ont une faim animale. Une faim qui a bouffé la civilité jusqu'à l'os. Un mouvement. Un gamin sort de derrière un bus calciné. Quatorze ans, peut-être. Sweat trop grand. Baskets dépareillées. Il avance seul sur le goudron craquelé. Elias écoute son pouls. Un tambour. Le gamin fouille sa poche. Une lame ? Un flingue ? Rien. Un morceau de la ville. Un pavé. Un bloc de granit artificiel, anguleux, lourd. — Recule, gamin… murmure Elias. Putain, recule. Le gamin arme son bras. Un mouvement lent. Presque gracieux. Elias voit la crasse sous ses ongles. Il voit Luc, son petit frère, dans l'inclinaison de cette tête. Le gamin lance. Le pavé fend la brume. Un sifflement sourd. Il s'écrase contre le bouclier de Morel. Fracas osseux. Le polycarbonate se fend. — Contact ! hurle Meyer. Le monde bascule. Les fenêtres des tours vomissent des débris. Parpaings, bouteilles, ferraille. Morel tire. Un coup sec. Une grenade lacrymogène part dans un sifflement de gaz sous pression. Elle explose près du gosse. Nuage blanc. Toxique. L’odeur d’ozone s’invite dans les poumons d’Elias. Ça brûle derrière les globes oculaires. Une morsure chimique. — Avancez ! Le pas est lourd. Mécanique. Elias est emporté. Il est un élément du mur. Soudain, un éclair orange. Un cocktail Molotov éclate à ses pieds. Le liquide s’épand. Un rideau de flammes dévore l'air. — Elias ! Bouge ! Meyer le grippe, le projette en arrière. Elias tombe. Son FAMAS tape le sol, le canon s'encrasse de poussière. À travers les flammes, il voit le gamin. Statique. Le visage tordu par une grimace démente. Il tient une autre pierre. Elias se redresse. Ses genoux flagellent. Il épaule. La crosse contre la joue. Il sent la vibration du monde à travers le métal. *Choisis, Elias. L’ordre ou l’humanité.* Mais l'ordre n'a plus de sens quand on mange du carton. Le gamin lâche le pavé. Il lève ses mains vides. Une reddition ? Une provocation ? Un *clac* sec déchire l'air. Pas un pétard. Du plomb. Un tir venu des étages. La balle siffle à l'oreille d'Elias, percute le métal du camion derrière lui. — Embouscade ! gueule Meyer. Elias plonge. Le bitume lui râpe le visage. Quelqu’un hurle. Morel. Il se tient la cuisse. Le sang gicle, trop vif, indécent dans ce gris. Elias rampe. Ses mains se couvrent de poisse. C’est chaud. C’est la seule chose réelle. — Elias ! Ramasse-le ! Hall du B4 ! Elias lâche son arme. Elle pend à sa sangle. Il attrape Morel sous les aisselles. Le tissu est glissant. Morel pèse le poids d'un homme qui abandonne. Ils courent. Le béton se dresse comme une falaise rongée par l'acide. Ils s'engouffrent dans le hall. L'odeur change. Pisse froide, graillon rance, suie. — Pose-le, ordonne Meyer. Ils balancent Morel sur le carrelage décollé. Un néon agonisant crépite. Elias sort son garrot. Le plastique est gelé. Il tourne la tige. Encore. Il sent l'os sous le muscle. Il veut que le sang reste à l'intérieur. Ses gants sont rouges. Il n'y a plus de bleu, plus de blanc. Juste ce rouge ferreux et le gris. — Ils nous détestent, murmure Elias. — Ils ont faim, répond Meyer. On monte. Le hall est un piège à rats. Six étages. Les marches sont jonchées de seringues et de tracts jaunis. Au troisième, une porte s'entrouvre. Un œil de femme. Puis le clic d'un verrou. Ils atteignent le 602. Un appartement pillé. Murs nus. Fils électriques pendants comme des entrailles. Elias se colle à la fenêtre brisée. En bas, le parking est un cimetière de Renault fumantes. — Je sais que vous êtes là, lance une voix de femme dans le couloir. Meyer lève son arme. La porte pivote. C’est Malika. Manteau taché d’huile, bonnet informe. Elle ne craint pas les fusils. Derrière elle, un gosse de dix ans avec un sac de randonnée. — Votre pote va crever, dit-elle. L'artère est touchée. Elle s'agenouille dans le sang. Ses mains sont gercées. Elle ouvre le sac. Antibiotiques, morphine, compresses. Une pharmacie de guerre. — Qu'est-ce que vous voulez ? demande Meyer. — Des munitions. Deux chargeurs. Meyer tressaille. L'ordre s'effondre. Il n'est plus un sergent, il devient un trafiquant. Il détache les chargeurs. Les pose au sol. Le gamin les ramasse avec une rapidité de rongeur. Malika enfonce l'aiguille de morphine dans le bras de Morel. Une explosion ébranle le bâtiment. La tour vibre. Une poussière de plâtre tombe du plafond, recouvrant tout d'un linceul gris. — Ils sont entrés, dit le gamin. Elias serre son FAMAS. Le sang de Morel s'est mélangé au plâtre sur ses mains. Une pâte rose. Visqueuse. C’est ça, la France. Une pâte de sang et de ciment qui tente de ne pas s'effondrer. — On éteint les lampes, ordonne Meyer. Le noir les envahit. Des pas résonnent dans l'escalier. Un, deux étages plus bas. Des rires nerveux. Elias ferme les yeux. Il cherche l'odeur du foin dans la Creuse. Il ne trouve que le bitume. — Prépare-toi, Elias, souffle Meyer. Un homme apparaît dans l'embrasure. Silhouette massive. Sweat à capuche. Barre de fer. Meyer tire. La détonation déchire les tympans. L'homme est projeté dans le couloir. Silence de mort. — On dégage par la gaine technique, dit Malika. Derrière le placard. Ça mène aux caves. Ils descendent dans les boyaux de la bête. Câbles sectionnés. Obscurité totale. Au niveau des caves, d'autres ombres attendent. L'armée du ventre vide. Des fusils de chasse. Des couteaux de cuisine scotchés à des manches. — On veut juste sortir, dit Meyer. — Jetez les sacs, répond un homme dans l'ombre. Elias retire son sac. Meyer imite. Le troc final. Les antibiotiques contre leurs vies. Ils reculent dans le parking souterrain. La fumée des pneus les escorte. Ils remontent une rampe vers la surface. Le petit matin est une lueur grise, sale. Elias s'arrête. Il regarde ses mains. La croûte sombre sous ses ongles. — On fait quoi maintenant ? — On retrouve l'unité. On continue, répond Meyer. L'ordre nous sépare d'eux. — On n'est plus en train de rétablir l'ordre, Meyer. On meurt juste plus lentement. Meyer ne répond pas. Il marche. Elias suit. Un claquement sec retentit. Une fenêtre ? Un tir ? Elias plonge derrière une camionnette. Le cycle reprend. Peur. Fatigue. Haine. Il regarde le sol. Entre deux bris de verre, une pousse d'herbe tente de percer. Elle est grise. Couverte de cendre. Elias serre la poignée de son arme. Il ne tremble plus. Il est devenu un rouage. Une pièce de métal froid. — Contact ! hurle Meyer. Elias épaule. Le gel a tout figé. L'hiver du chaos s'installe, souverain, sur les ruines d'un pays qui ne sait plus s'aimer. La meute est affamée. Elias ferme les yeux, bercé par le grondement d'un monde qui s'éteint.

La loi de la cave

L’obscurité de la cave n’était pas un vide, c’était une matière. Une mélasse de noirceur chargée d’humidité froide, de terre battue et d’une puanteur ammoniacale de Javel mal rincée. Malika respirait par le nez, lentement. Un sifflement léger accompagnait chaque inspiration, vestige d’une bronchite mal soignée qui traînait depuis que le chauffage urbain avait rendu l’âme. Elle était assise derrière une table de camping en plastique bleu, une jambe repliée pour préserver sa température corporelle. Devant elle, une lampe à manivelle projetait un cercle de lumière caravageque sur le béton nu. La lumière révélait ce qui, dans ce monde de gravats, constituait le seul trésor valable : trois boîtes de lait maternisé premier âge. De l’or blanc. En face d’elle, Sarah ne bougeait plus. On ne voyait que ses mains, rouges et gercées par le savon de Marseille. Le silence était leur seule armure contre les oreilles qui traînaient dans les cages d’escalier, là-haut, où le vent s’engouffrait par les vitres brisées des Hirondelles. Malika passa son pouce sur l’opercule de sécurité d’une boîte. Elle cherchait le moindre accroc, une micro-perforation, une trace de sabotage. Sa main, habituée jadis à manipuler des piluliers et des excipients, effectuait un contrôle qualité clinique. — C’est du bon, murmura Sarah, la voix éraillée. Trois mecs sont restés sur le carreau pour ces boîtes à Gonesse. Malika ne répondit pas. Le sacrifice des autres n’augmentait pas la valeur marchande du produit. Elle ouvrit une glacière de camping branchée sur une batterie de voiture poussive. À l’intérieur, calés entre des blocs de glace synthétique suintants, reposaient les flacons de Lantus. Elle sortit deux fioles. Le verre était froid, propre. — Deux, dit Malika. Son ton était un couperet. — On avait dit trois, Malika. Mon fils… s’il retombe en acidocétose, il est mort. — Le lait est rare, Sarah. Mais l’insuline est un miracle. Les labos ne livrent plus. C’est ma dernière offre. Le troc fut conclu dans un gémissement étouffé. Sarah ramassa les flacons comme des reliques et disparut dans le couloir sombre. Malika rangea les boîtes de lait derrière une pile de pneus. Elle nota la transaction dans un carnet à spirales, à la lueur de la lampe qu'elle devait actionner régulièrement. *Crac-crac.* Le bruit du mécanisme était le seul battement de cœur de la pièce. Soudain, la porte métallique fut secouée par un coup violent. — Malika ! Ouvre ! C’est Moussa ! Elle tira le verrou. Moussa entra en trombe, l'air hagard, l'odeur de sueur froide et de poudre collée à son blouson de cuir. Derrière lui, deux types portaient un corps. Un gamin de dix-sept ans, Ti-Kou. Sa jambe droite n'était plus qu'une masse de chair déchiquetée, une bouillie de tissus rouges et de débris. L’odeur de fer blanc du sang frais envahit instantanément l'espace. Malika s’approcha, les mains dans les poches de sa parka de chantier. Elle n'était plus la femme qui conseillait des crèmes solaires ; elle était devenue une charognarde du chaos. Elle regarda la blessure avec une froideur de médecin légiste. L’artère n’était pas touchée, mais le choc septique guettait. — Sortez, ordonna-t-elle. — Malika, fais quelque chose, bafouilla Moussa. T’as les antibios. — J’ai ce qu’il faut pour ceux qui peuvent payer, Moussa. Qu’est-ce qu’il a, Ti-Kou ? Rien. Je ne gaspille pas de médicaments pour les soldats perdus. L’insuline et les pansements, c’est pour les mères. Pour ceux qui vont reconstruire. Moussa glissa sa main vers la crosse de son Glock. Malika ne recula pas. Elle savait qu'il avait besoin de son expertise technique. Sans elle, une simple infection devenait une condamnation à mort. — Qu’est-ce que tu veux ? demanda enfin le jeune homme. — Vingt litres d’essence. Du pur. Et deux batteries en bon état. Tu as une heure. Après, la gangrène s’occupera de lui. Moussa jura et sortit, laissant le blessé au sol. Malika referma les trois verrous. Elle s'accroupit près de Ti-Kou. Elle sortit une boîte de sardines de sa poche, l'ouvrit avec une clé métallique. Le bruit du métal déchiré résonna comme un coup de feu. Elle mangea lentement, savourant chaque morceau de poisson huileux à côté du gamin qui agonisait. Les calories étaient des munitions. Elle ne ressentait aucune culpabilité ; la morale était une invention de l'abondance. Elle finit par nettoyer sommairement la plaie avec un reste d'alcool à brûler. Ce n'était pas de la charité, c'était une évaluation de stock. Elle attendit le retour de Moussa. Lorsqu'il frappa de nouveau, il portait deux jerrycans rouges. — Vingt litres, cracha-t-il. Maintenant, répare-le. Malika vérifia l'odeur de l'essence, rangea les bidons, puis ordonna aux hommes de sortir. Seule avec le blessé, elle cala sa lampe entre ses dents. Elle sortit une aiguille et du fil de suture périmé. Elle ne gaspilla pas de morphine. Elle recousit Ti-Kou comme on répare une bâche de camion, serrant les nœuds sur la chair vive. Le gamin hurla dans son bâillon de fortune. Elle s'en moquait. Une heure plus tard, elle quitta la cave pour monter au quatrième étage, là où les mères s'étaient regroupées. Elle traversa le hall, évitant les flaques de pisse gelée. L'odeur des Hirondelles était désormais celle du plastique brûlé et de la mort lente. Elle atteignit l’appartement 402, un bunker improvisé derrière des rideaux occultants. — Tu as les boîtes ? demanda Nadia, dont le bébé geignait dans un coin. Malika posa le sac sur la table. Trois boîtes de lait. Les femmes s'approchèrent, leurs visages creusés par la faim. Elles ne remercièrent pas. Malika ne l'attendait pas. Elle s'approcha de la fenêtre et écarta légèrement le rideau. En bas, sur la dalle, elle vit un mouvement. Une meute. Des hommes avec des cagoules et des barres de fer. Ils ne couraient pas ; ils marchaient avec une lenteur de prédateurs affamés. — Slimane a perdu le contrôle, dit Malika d'une voix cristalline. Ils savent qu'il y a du stock ici. Éteignez les bougies. Mettez les gamins dans la salle de bain. Le premier coup sur la porte retentit. Sec. Brutal. Un choc de bélier improvisé qui fit vibrer toute la structure de la tour. Malika ne retourna pas à ses médicaments. Elle plongea la main dans son sac et en sortit un pistolet de scellement modifié, un outil de chantier lourd, capable de projeter des chevilles d'acier à travers les os. — Ne les laissez pas entrer, articula-t-elle derrière son foulard de protection. Si un seul passe, on est toutes mortes. Elle se posta sur le côté de l'entrée, le corps tendu, l'outil levé à hauteur de gorge. La peur avait disparu, remplacée par une rage froide, une nécessité biologique. Elle n'était plus la femme qui soignait, elle était la pointe de la lance. Le deuxième coup fit éclater le chambranle. Un morceau de bois vola à travers la pièce. Au troisième assaut, la porte céda dans un craquement sec. Une silhouette massive s'engouffra dans l'obscurité du couloir. Malika ne réfléchit pas. Elle pressa la détente de l'outil de scellement. Le bruit fut assourdissant. La cheville d'acier fendit l'air et se logea dans l'épaule de l'intrus. Un cri de bête déchira l'appartement. L'homme bascula en arrière, entraînant ses complices dans l'escalier sombre. — Reculez ! hurla Malika, sa voix vibrant d'une sauvagerie nouvelle. Reculez ou le prochain finit dans l'œil ! Elle resta immobile dans l'entrebâillement, son arme pointée vers le vide, baignée par l'odeur de la poudre et du bois brisé. Le drame avait atteint son épure. La femme de soin était morte. La femme de guerre venait de naître, debout sur les ruines d'un monde qui ne savait plus son nom. Elle attendait le prochain assaut. Elle était prête.

L'or inutile

L’obscurité dans la grange n’était pas noire. Elle était d’un gris de suie, une mélasse épaisse qui collait aux poumons. Franck était assis sur une caisse de munitions en bois vert. Ses fesses étaient engourdies par le froid qui montait de la dalle de béton fissurée. Devant lui, posés sur un sac de jute taché d’huile, les lingots. Trois briques d’un kilo chacune. Dans la pénombre, l’or n’avait rien de solaire. C’était un métal terne, lourd, d’un jaune sale. À Paris, ces objets représentaient la sécurité absolue. Ici, dans le vide sidéral de la Creuse, ils ressemblaient à des presse-papiers grotesques. Il en prit un en main. Le froid du métal lui brûla la paume. Franck avait cinquante-cinq ans, mais ses mains en paraissaient soixante-dix. Ses articulations étaient gonflées par l’humidité constante. Son ancienne vie — les déjeuners au Bristol, les rapports de fusion-acquisition — s’était évaporée. Il ne restait que le réel : l’odeur du foin rance et ce silence de plomb qui tombait sur les plateaux dès que le soleil déclinait. Sur l’établi, la radio à piles émit un dernier hoquet de plastique chaud avant de s’éteindre. — Merde, lâcha-t-il. Sa propre voix lui parut étrangère. Rauque. Une voix de vieillard. Il se leva. Ses genoux craquèrent. Il rangea deux lingots dans une sacoche et garda le troisième dans la poche de sa parka Gore-Tex. Le poids du métal tirait sur le tissu, déformant sa silhouette. Il sortit. Dehors, le monde était une estampe à l’encre de Chine. La brume rampait sur les champs. Il n’y avait plus d’essence pour le groupe électrogène. Sans électricité, la grange redeviendrait un tombeau. Il commença à marcher sur le chemin de terre battue. Ses bottes de chasse s’enfonçaient dans la boue gelée. L'air lui sciait les bronches. La ferme de Morin se trouvait à deux kilomètres. Morin était un homme taillé dans le granit. Il possédait encore un tracteur fonctionnel et une cuve de rouge qu’il gardait comme un trésor de guerre. Franck arriva devant le portail rouillé. Morin sortit de l’étable, une fourche à la main. Son bleu de travail était maculé de taches sombres. — Qu’est-ce que tu veux, le Parisien ? — Bonjour, Morin. Mon générateur est à sec. Il me faut vingt litres de gasoil. — Le gasoil ne se fabrique plus. Ce que j’ai est pour mon labour. Pour survivre. — Je paie. Franck sortit le lingot. Le métal jaune capta une fraction de la lumière mourante. — Un kilo d’or pur. À l’époque, ça valait cinquante mille euros. Aujourd’hui, ça vaut ta ferme. Je te le donne pour un jerrican. Morin s’approcha. Il saisit le lingot, le soupaisa, le fit rouler entre ses doigts noirs de graisse. Franck sourit intérieurement. Le poids finissait toujours par convaincre les hommes. — C’est lourd, dit Morin. Puis il rendit le métal en le laissant presque tomber. Tu veux que j’en fasse quoi ? Ton or, je ne peux pas le boire. Je ne peux pas le mettre dans mon réservoir. Si je le prends, on viendra m’égorger pour un truc qui ne sert à rien. C’est de la mort en barre. Garde tes cailloux, Franck. Jette-les sur les loups. Morin tourna le dos. Franck resta planté là, le bras ballant. L’arrogance s’était évaporée. Il n’était plus un investisseur. Il était une proie. Le retour fut un calvaire. Le vent s’était levé, transportant une odeur de plastique brûlé venue des incendies lointains de Guéret. Lorsqu’il atteignit la grange, il s’effondra sur son foin. Il n’avait plus rien mangé depuis deux jours. Il sortit sa dernière boîte de sardines. Il utilisa un clou rouillé pour percer l’acier. Il mangea avec les doigts, léchant l’huile jusqu’à ce que sa peau soit luisante. Un coup violent ébranla la porte. Franck se figea, le tournevis à la main. Le bois de chêne gémit. — Franck ? Ouvre. C’est Morin. Franck retira la poutre. Morin entra, un fusil cassé sur l’épaule. Il ne demanda pas la permission. Il balaya la pièce du regard, s’arrêtant sur les lingots posés sur le sac de jute. Un sourire amer étira ses lèvres gercées. — On a tué le vieux Morel cet après-midi, dit l’agriculteur. Des types de la ville. Ils cherchaient des patates. Ils remontent la route, Franck. Ils ont vu ta bagnole sous l’auvent. Pour eux, t’es une banque sur pattes. Franck s’effondra sur sa caisse. La peur était une brûlure froide dans son estomac. — Aide-moi, murmura-t-il. Prends les lingots. Prends ma montre. C’est une Patek. Morin éclata d’un rire sec, un bruit de gravier qu’on écrase. — Ta montre ? Pour savoir à quelle heure exacte je vais crever ? Franck, réveille-toi. Le temps n’existe plus. Il n’y a que le gel et la faim. Le paysan se pencha. Son odeur était étouffante. — J’ai besoin de tes bouteilles de gaz. Et de tes couvertures en laine de verre. — Si je te les donne, je gèle. — Si tu ne me les donnes pas, je te laisse avec les types qui arrivent. Le froid est un cadeau à côté de ce qu’ils vont te faire. Franck ne lutta plus. Il désigna le fond de la grange. Morin fit signe à ses fils qui attendaient dehors. Les bouteilles furent emportées en silence. Morin resta un instant de plus. Il regarda les pieds de Franck. — Tes pompes de chasse. C’est du 44 ? — Oui. — Mon gamin a les pieds dans la flotte. Tes pompes contre un litre de soupe et un morceau de lard. C’est mon dernier prix. Franck s’assit dans la boue. Ses doigts luttèrent avec les lacets humides. Il retira la chaussure droite, puis la gauche. La chair vint avec la chaussette. Un lambeau de peau resta collé à la laine. Il ne cria pas. Il tendit les chaussures. Morin les prit par les lacets. Il posa au sol un jerrican cabossé et un seau en fer blanc d’où montait une odeur de poireaux et de gras. Il jeta un paquet enveloppé dans du papier journal graisseux. — Demain, à l’aube, tu viens à la ferme, dit Morin d’un ton plat. Il va neiger. J’ai besoin d’un homme pour déneiger l’accès aux bêtes. Si tu bosses, tu bouffes. Si tu restes là à regarder tes cailloux jaunes, tu crèves. Morin sortit et referma la porte sans remettre la poutre. Franck resta seul dans le noir. Il ne sentait plus ses pieds. Il plongea ses mains dans la soupe encore tiède et but à même le seau, des bruits de succion s'échappant de sa gorge. Puis il ouvrit le papier journal. Le lard était un bloc de couenne rance. Il mordit dedans. La graisse fondit, une explosion de calories sales. Il regarda le lingot d’or qui traînait dans la poussière. Avec un geste lent, dénué de colère, il le poussa du revers de la main. Le métal glissa et alla se perdre sous un tas de fientes séchées. Il n’avait plus de chaussures. Il n’avait plus de montre. Il n'avait plus d'avenir. Il n'était plus qu'un corps qui tentait de ne pas refroidir. Le silence de la Creuse n’était plus une menace. C’était son nouveau maître. Franck ferma les yeux, les pieds enveloppés dans des lambeaux de toile sale. Demain, il ramasserait la pelle. Demain, il commencerait à gagner sa vie. Le chapitre de l'or était clos. Celui de la sueur venait de s'ouvrir.

Balle perdue

Le sergent Morel n’a pas crié. Un homme dont la gorge s’ouvre sous l’impact d’un éclat de verre ne crie pas. Il siffle. Un sifflement d’air et de liquide, une fuite de radiateur dans le noir poisseux des Hirondelles. Le morceau de vitrage, tombé du douzième étage comme un couperet de guillotine, s'est fiché entre la jugulaire et la base de la mâchoire. Morel a porté les mains à son cou. Un geste réflexe. Ses doigts gantés de Kevlar ont immédiatement glissé sur le flot sombre. Il s'est effondré sur les genoux, le front cognant le bitume gelé dans un bruit de noix cassée. Elias est à deux mètres. Il reçoit une pluie fine et chaude sur le visage. Ça ne ressemble pas au sang des bêtes qu'on égorge à la ferme, là-bas, dans la Creuse. Celui-ci sent l'adrénaline acide, le café froid et la peur. Dans le halo bleu saccadé d'un gyrophare à l'agonie, le liquide paraît noir. Une tache d’encre qui dévore le givre. Le bitume est gelé. Le sang est ferreux. — Sergent ! hurle Lemoine à l'autre bout de la ligne. Lemoine ne bouge pas. Personne ne bouge. Ils sont six, alignés devant le hall 4, coincés entre une carcasse de Peugeot 208 qui achève de se consumer et un muret de béton tagué. L'air est une soupe épaisse de gaz lacrymogène périmé et d'humidité de décembre. Au-dessus d’eux, la tour s'élève, invisible dans le ciel de suie, mais vivante. Elle grogne. Un martèlement rythmique résonne sur les balcons. *Clang. Clang. Clang.* Le tambour de guerre de la cité. Elias sent son cœur cogner contre ses côtes. Il a vingt-deux ans. Il y a six mois, il taillait des haies. Aujourd'hui, il porte douze kilos de matériel et un fusil d'assaut chargé à balles réelles. — Elias ! Tire ! Ouvre le champ ! gueule Lemoine. La voix du caporal a déraillé. Morel est au milieu du passage, un sac de viande qui se vide de son oxygène. Elias ne sent rien quand ses doigts effleurèrent le sang encore chaud du sergent en tentant de le saisir. C’est juste un liquide visqueux, un problème d'adhérence pour ses gants. La pitié demanderait une énergie qu'il n'a plus. Une bouteille de bière explose près de sa tête. Un rire descend des étages. Un rire de gamin, aigu, inhumain. — Ils vont nous fumer ! Elias, appuie ! L'ordre de Lemoine est un cri de détresse. Elias lève son HK416. Il épaule. Dans le viseur point rouge, il ne voit que de la brume et des ombres fugaces. Des fenêtres sans carreaux. Des draps qui pendent comme des pendus. Une brique percute son épaule. La douleur est sourde. Le choc le ramène à une réalité physique : il est dans le 93, un mardi soir, dans une France qui n'existe plus que sur les cartes routières périmées. Ici, l'État s'arrête au dernier lampadaire intact. Morel ne bouge plus. Il est couché sur le côté, la joue dans la pisse gelée. Ses yeux clairs sont vides. Le sergent n'est plus un homme, c'est un obstacle tactique de quatre-vingts kilos. — Je couvre ! hurle Elias. Il presse la détente. Le recul est sec. Le coup de feu déchire le vacarme. Il tire trois fois vers le troisième étage. Il ne vise personne. Il vise la peur. Les douilles brûlantes tintent sur le goudron. Lemoine et Legoff s'élancent. Ils attrapent Morel par les bretelles de son gilet tactique. Le corps est lourd. Le bruit du gilet qui frotte sur le bitume est atroce. Elias voit une silhouette au cinquième. Un gamin ? Un homme ? L'individu tient un parpaing à bout de bras. Elias ne réfléchit pas. Sa main agit seule. Il aligne le point rouge sur la poitrine sombre. Le doigt presse. L'acier percute. La silhouette bascule en arrière. Pas de cri. Juste une disparition. Le parpaing tombe dans le vide et s'écrase sur le toit d'une camionnette avec un fracas de tonnerre. — On l'a ! Elias, décroche ! Ils se réfugient derrière le muret d'un ancien centre commercial. Lemoine pose Morel au sol. Il essaie de mettre un pansement compressif, mais le sergent a déjà la couleur des murs : un gris délavé. — Il est mort, dit Lemoine. Elias se laisse glisser contre le béton. Il revoit la silhouette du cinquième étage. Une suppression. On ne dit plus "tuer". Autour d'eux, l'émeute marque une pause. Le silence de la bête qui reprend son souffle. Petit, un appelé de dix-neuf ans, pleure sans bruit. Lemoine fixe sa radio. Elle ne crache que du souffle. Un grésillement blanc. Pas d'ordres. Plus rien. Elias sent une rupture de contrat. Il a respecté sa part : il a tiré, il a protégé. En échange, il n'a que le goût du fer dans la bouche. — On ne peut pas rester là, dit Elias. Sa voix est sèche. Une voix de pierre. — Pour aller où ? demande Petit. — Ailleurs. Loin du béton. Elias se relève. L'humanité n'est plus qu'un effritement lent, comme le crépi des tours. Il regarde le corps de Morel. Une mouche vient se poser sur l'œil vitreux du sergent. — Prenez ses munitions, dit Elias. Et ses rations. Lemoine écarquille les yeux. — On ne peut pas piller le sergent... — Le sergent n'a plus faim, Lemoine. Nous, si. Elias s'approche. Il évite le visage. Il détache les chargeurs. Le velcro fait un bruit de déchirure qui résonne dans toute la cité. C’est le seul sacrement que Morel recevra : le dépouillement tactique par ses propres hommes. Ils s'enfoncent dans la fumée. Elias marche en tête, ses rangers écrasant des débris de verre. Ils atteignent la place du marché, un charnier de plastique et d'étals tordus. Au centre, un groupe d'hommes entoure un brasero improvisé dans un caddie. Des parkas sombres, des capuches. Des loups. L'homme qui commande le groupe se lève. Il tient un vieux HK volé. — Halte-là. C'est notre zone. La République des Hommes Debout. Vous, vous êtes les chiens d'un cadavre. — On ne fait que passer, dit Elias. On a des munitions. On a des rations. On peut troquer le passage. L'homme esquisse un sourire qui ressemble à une cicatrice. — Morel est mort. On a entendu. Donne le sac du sergent, ou on vous dépouille. Lemoine se tend. — Donne-lui le sac, Elias. On s'en fout. — Le sac contient son carnet, dit Elias sans se retourner. Ses lettres. L'homme au HK rigole. — Les lettres ? Tu crois que ça se mange ? Donne le sac, le bleu. Regarde autour de toi. Des ombres se détachent des façades noires. Ils sont encerclés par des gueules cassées qui n'ont plus rien à perdre. Elias regarde l'homme au HK. Il voit la même fatigue que la sienne. Deux bêtes dans la même cage de béton. Elias retire le sac de son épaule et le lance aux pieds de l'homme. — Prends-le. Mais si l'un de vous bouge, je vide mon chargeur dans ton brasero. On crèvera tous, mais vous aurez froid en enfer. L'homme ouvre le sac, en sort une ration et croque dans un biscuit de guerre. — Passez. Et ne revenez pas. Ils traversent la place sous les regards haineux. Elias attend la balle dans la nuque. Elle ne vient pas. Une fois dans un tunnel de livraison, ils courent jusqu'à ce que leurs poumons brûlent. Ils s'arrêtent dans une impasse. — T'as donné ses lettres, Elias, souffle Lemoine. Tout ce qui restait de lui. Elias regarde ses mains. Le sang a séché. Ça tire sur la peau. — Non. J'ai acheté nos vies. Il n'y a plus de souvenirs, Lemoine. Il n'y a que de la viande qui respire encore. Il lève les yeux. Le ciel blanchit. Un gris sale, de la cendre. Elias ajuste la sangle de son fusil. Il ne pense plus à la Creuse, ni à son père. Il pense à la prochaine étape. — On ne retourne pas à la base, dit Elias. C'est un piège. On va vers l'ouest. Vers la province. — On déserte ? demande Petit. — On ne déserte pas un pays qui n'existe plus. On cherche juste un endroit où on ne se fera pas égorger pour une boîte de thon. Elias se redresse. Sa silhouette se découpe dans la lumière blafarde. Il n'est plus Elias, l'appelé. Il est un débris de l'effondrement. Il fait un pas, puis deux. Ses bottes marquent le bitume. Derrière lui, Lemoine et Petit suivent comme des chiens battus. Ils s'enfoncent dans le gris, laissant derrière eux le corps de Morel et l'illusion d'un monde qui faisait sens. Le chaos change juste de quartier. Le bitume est gelé. Le sang est ferreux. Et le cœur d'Elias est en cendres.

Le réseau des ombres

L’air dans la cave sentait le salpêtre et la pisse de rat. Une humidité grasse collait aux poumons, figeant la buée à chaque expiration. Malika ne sentait plus ses doigts. Ses phalanges étaient des morceaux de bois mort, gercées par le froid et le frottement des cartons. Sur l’étagère de métal rouillé, les boîtes d'Augmentin et les flacons d'insuline étaient rangés avec une précision maniaque. C’était son trésor. Sa survie. Un grattement contre la porte en fer. Trois coups brefs, un long. Kader entra, une ombre nerveuse enveloppée dans une doudoune brûlée. Il puait le tabac froid et la peur. — Ils descendent, Malika. Pas les habituels. Les nouveaux. Ceux en Kevlar, visière fumée. Ils vident le bloc B. Ils sont là dans dix minutes. Malika ne posa pas de questions. Elle attrapa les deux sacs de sport sous la table. — Aide-moi. Sa voix était un râle sec. Kader hésita, les yeux rivés sur les médicaments. Il savait ce que ça valait. Un kilo de riz contre une plaquette de paracétamol. Un litre d'essence contre une Ventoline. — On prend les antibiotiques et les injectables, ordonna-t-elle. Laisse le reste. Ils jetèrent les boîtes dans les sacs. Le bruit du carton contre le nylon résonnait dans le silence de la cave. Malika sentait son cœur cogner, une bête enfermée. À quarante-deux ans, elle avait le corps usé, mais ses gestes restaient précis. Elle fourra les fioles de morphine dans une poche intérieure. Dehors, une grenade assourdissante fit vibrer le sol. De la poussière de béton tomba du plafond. — Bouge ! Elle chargea le sac sur son épaule. Les lanières lui sciaient la chair. Ils s'élancèrent dans le couloir sombre, là où l'obscurité était totale. L'odeur de plastique brûlé s'intensifiait. Le quartier était en lente combustion. Ils débouchèrent dans la cage d'escalier de la tour des Hirondelles. L'ascenseur n'était qu'une carcasse béante. Au deuxième étage, une porte défoncée laissait échapper une odeur de chou bouilli. Quelqu'un pleurait derrière un mur de placo. Malika ne tourna pas la tête. L'empathie était un luxe enterré. Au quatrième étage, un éclat bleu balaya les tags décolorés. Les gyrophares. Kader se figea. Malika percuta son dos. Une silhouette se découpa dans la pénombre, plus haut. Un casque. Une visière fumée. Un gilet pare-balles massif. Le canon d'un HK416 pointait vers eux. Kader lâcha son sac. Le nylon claqua sur le béton. Il fit volte-face et dévala les marches. — Kader ! cracha Malika dans un murmure. Il l'abandonnait. Elle resta seule avec les sacs, les genoux foutus, incapable de courir. Elle leva les yeux. Le soldat descendit d'une marche. Le bruit de ses bottes tactiques était lourd, mécanique. C’était Elias. Pour elle, c’était l’Ordre. L’ennemi qui venait brûler les médicaments pour l’exemple. Elias s'arrêta à deux mètres. Le faisceau de sa lampe balaya le visage de Malika. Elle plissa les yeux, aveuglée. — Posez les sacs, dit la voix. Elle était étouffée par le masque, mais Malika y décela une fêlure. Une hésitation. — Non, répondit-elle. Sa voix ne tremblait pas. C’était celle d’une femme qui n'avait plus rien à perdre. — Posez les sacs ou je vous plaque au sol. Il fit un pas. Malika sentit l'odeur de son uniforme : détergent industriel et ozone. Derrière la visière, elle devina ses yeux. Ils étaient effrayés. — C’est pour les gosses du bloc C, dit-elle, les dents serrées. Pour l'asthme. Si tu prends ça, ils crèvent. C’est la vie, petit. Elias regarda la femme. Elle avait la peau tannée, le regard d'une louve qui a faim. En bas, dans la rue, la radio grésilla : — *Unité 4, progression terminée. On remonte. Rapportez tout suspect.* Le temps se figea. Malika s'approcha de la visière. — Laisse-moi passer. Regarde-moi. Je pourrais être ta mère. Elias sentit une vague de nausée. En haut, ses camarades défonçaient des portes. Il entendait le bois céder. Ici, la guerre n'était plus une abstraction. C’était une femme avec des sacs trop lourds. — Allez-y, lâcha-t-il dans un souffle. Malika s'engouffra dans l'espace étroit. Son sac frôla le Kevlar. Elle ne le remercia pas. On ne remercie pas le bourreau qui hésite. Elle grimpa. Elias resta immobile, sa lampe braquée sur les marches vides. — *Elias ? T'es où ?* lança une voix dans son casque. Il pressa le commutateur. Sa main était moite. — Je suis au quatrième. RAS. Juste des rats et de la poussière. Je vous rejoins. Il se baissa et ramassa une petite boîte tombée du sac. *Ventoline*. Il la glissa dans sa poche cargo. Un poids minuscule qui pesait plus lourd que son fusil. En bas, sur le parking, le piège se referma. Des projecteurs de blindés déchirèrent la brume, transformant la neige grise en un plateau de théâtre macabre. Malika, qui avait tenté de rejoindre Samia par l'arrière, fut cernée. Un drone de surveillance vrombissait au-dessus d'elle, tel un insecte électrique. Vasseur descendit du blindé. Il avait le visage parcheminé par le froid et la lassitude professionnelle. Il ne regarda pas Malika, il regarda les sacs. — Malika Belkacem. C’est du recel de stocks d’État. — C’est pour les mômes, répondit Malika. Vasseur chercha une cigarette, se rappela qu’il n’en avait plus. — Ce n'est pas mon problème. Elias, menotte-la. Elias s’avança. Ses mains, engoncées dans des gants tactiques, pesaient des tonnes. Il sortit les serflex. *Zip*. Le bruit du plastique déchira l'air glacé. Malika tendit ses mains. Elias serra le lien. Trop fort. Il entendit le plastique mordre la chair. — La gamine, on en fait quoi ? demanda un soldat. Samia était là, une tache rouge dans le gris du parking, serrant sa Ventoline. — Elle reste là, dit Vasseur. On n'a pas de structure. — Vous allez laisser une gamine seule par moins cinq ? hurla Malika. Vasseur monta dans le véhicule. Elias poussa Malika vers l'arrière du blindé. L'habitacle puait le gasoil et l'huile chaude. Malika s'assit sur le banc de fer. Elias s'installa en face, le HK416 entre les genoux. Le blindé s’ébranla, franchissant les décombres de la chaussée. — Si je crève en cellule, la petite crèvera sur le parking. Tu le sais, Elias, murmura Malika. Il ne répondit pas. Il fixa la paroi d’acier. Le blindé freina brusquement. Des cris, des explosions de bouteilles de gaz. Secteur 4. — Contact ! hurla Vasseur. La rampe s’abaissa. La lumière orange des incendies engouffra l’habitacle. L'air extérieur avait le goût du caoutchouc brûlé. Une barricade de carcasses de machines à laver barrait la rue. Des silhouettes se mouvaient dans les étages. — En position ! Elias plaqua Malika contre le flanc du blindé. Une bouteille incendiaire s'écrasa sur le toit du véhicule. Une nappe de feu dégoulina. La chaleur devint insupportable. — Repli ! hurla Vasseur. Dans la confusion du lacrymogène et de la fumée noire, Elias dut repousser un émeutier. Il se retourna vers Malika. Elle attendait, immobile dans le chaos. Il vit la gamine sur le parking dans ses pensées. Il vit son père dans la Creuse. — Va-t’en, dit Elias. Sa voix était blanche. Malika ne le remercia pas. Elle se fondit dans la fumée opaque, disparaissant derrière une carcasse de voiture en une seconde. — Elias ! Où est la prisonnière ? cria Vasseur en remontant dans la caisse. — Elle a filé dans le nuage, mentit Elias. Vasseur le fixa, les yeux injectés de sang. Il saisit le col d'Elias. — Tu pues le mensonge, gamin. On réglera ça au quartier. Le blindé rugit, écrasant les débris de verre. Elias se laissa tomber sur le banc. Il était une particule de ce chaos. Il sentit le flacon de Ventoline dans sa poche. Il ne le donnerait pas à Vasseur. Il le garderait pour quand le moment viendrait de choisir, une dernière fois, entre la règle et l'humanité. Le véhicule s'enfonça dans la fumée. Dehors, les Hirondelles brûlaient encore, dents d'une mâchoire brisée essayant de mordre le vide. L'hiver ne faisait que commencer. Chaque souffle était une petite mort. Elias serra son arme, prêt pour la fin. Tout le reste n'était que littérature, et la littérature était morte avec le réseau électrique.

Le siège des isolés

Le premier choc frappa le chêne de la porte cochère. Un bruit sourd, mat. Une pierre de silex, lourde, lancée avec la précision de la haine. Franck sursauta, son cœur cognant contre ses côtes en une percussion désordonnée qui lui brûlait la poitrine. Dans le silence pétrifié de la grange, l’impact résonna comme un coup de grâce. Un deuxième projectile suivit, plus haut. L’ardoise vola en éclats et les débris glissèrent le long de la pente du toit avant de s’écraser dans la boue, dehors. Puis, les voix. Des éclats d'hommes, graves, éraillés par le tabac gris et cette morsure de l'hiver qui ne lâchait plus le plateau de Millevaches. Franck se tenait au milieu de la pièce principale. Il fixa ses bottines de cuir fin, des richelieus dont la semelle n'avait jamais connu que le marbre des halls de la Défense, aujourd'hui maculées de suie froide. Autour de lui, les canapés en lin et les lampes design n’étaient plus que du mobilier mort, des vestiges d’une civilisation évaporée. Il resserra sa parka technique en Gore-Tex — huit cents euros de fibres synthétiques qui n'empêchaient plus ses membres de tressauter. Il jeta un coup d’œil au boîtier de la clôture électrique. Le voyant rouge, l’œil de son rempart invisible, était éteint. — Merde, souffla-t-il, sa voix s'évaporant en une petite buée blanche. Le ciel de la Creuse était un couvercle de plomb depuis dix jours. Pas un rayon de soleil pour nourrir les batteries solaires. Le périmètre de sécurité n'était plus qu'un fil de fer dérisoire que n'importe quelle botte de caoutchouc pouvait piétiner. Dehors, un cri monta : — Franck ! Sors de là, putain ! On sait que t’en as ! C’était Martineau. Le voisin qui lui avait vendu le terrain trois ans plus tôt avec un sourire obséquieux, ravi de pigeonner le Parisien. Martineau n'avait plus rien d'aimable. Sa voix était devenue une râpe à bois. Franck se déplaça vers la fenêtre latérale, évitant l’axe de la porte. Il écarta prudemment un volet. Ils étaient cinq, peut-être six. Des silhouettes massives, emmitouflées dans des vestes de chasse délavées. Ils ne ressemblaient plus à des voisins, mais à des prédateurs évaluant une proie. La faim creusait leurs visages, tendait leurs muscles sur des outils de fortune : une fourche, un démonte-pneu, et ce vieux juxtaposé que Martineau portait dans le pli du coude. Franck sentit une goutte de sueur glacée couler le long de sa colonne vertébrale. Il se revit, six mois plus tôt, expliquant à ses collègues que la Creuse était le « coffre-fort ultime ». Il avait stocké de l'or. Mais l'or ne se mangeait pas, et l'or n'arrêtait pas une charge de gros sel. — On veut les boîtes, Franck ! hurla une autre voix. On sait que le camion est passé avant que ça saute ! On veut le riz et le gras ! Franck recula. Il n'avait pas de réserves miraculeuses, juste de quoi tenir quelques semaines, mais pour eux, il incarnait le privilégié, l'homme qui avait pu anticiper la chute parce qu'il faisait partie de ceux qui l'avaient déclenchée. S’il restait prostré, ils finiraient par entrer. Un coup d'épaule, une poutre, et le bois des gonds finirait par céder. Il se dirigea vers le coffre-fort encastré sous l'escalier. Il ignora les lingots. Ses mains cherchèrent le compartiment du haut. Le fusil était là. Un Beretta Silver Pigeon, gravé, un objet de luxe autrefois utilisé pour le networking en Sologne. Le métal était froid, huilé. L'odeur de la graisse d'armurerie, technique et précise, trancha avec la puanteur de poussière qui l'étouffait. Il inséra deux cartouches de plomb numéro 4. Le *clac-clac* métallique fut sec, définitif. Soudain, une nouvelle pierre explosa le carreau d'une fenêtre à l'étage. Les éclats tombèrent en pluie sur le plancher. — Franck ! On va foutre le feu si tu n’ouvres pas ! L'haleine du plateau s'engouffrait par la brèche. Franck s'approcha de la porte, le fusil serré contre son flanc. — Partez ! cria-t-il, la voix trop aiguë. J’ai une arme ! Je suis armé ! Un silence de mort s'installa. Franck imaginait les regards échangés dehors. — On s'en bat les couilles de ton arme, Franck ! répondit Martineau. Ouvre cette porte, on prend la moitié et on te laisse tranquille. Le mensonge était palpable. S’il ouvrait, ils lui briseraient le crâne pour s'assurer qu'il ne parlerait jamais. Franck se colla contre le bois. Il sentait les vibrations des coups de bélier qui commençaient. *Vlan.* Le portail craqua. Une planche se fendit verticalement, laissant entrer un trait de lumière grise où dansait la poussière. Il ne réfléchissait plus. Les processus cognitifs complexes du directeur financier avaient été balayés. Il monta sur une caisse, passa le canon du Beretta par le vasistas au-dessus de la porte. — Je ne rigole pas, Martineau ! Il vit le paysan en bas. Des yeux comme deux fentes sombres sous la visière d'une casquette sale. Martineau fit un pas en avant, sa fourche serrée à deux mains. — Tire, alors, le Parisien. Tu vas tuer un voisin pour des boîtes de thon ? Franck sentit la pression de la détente. Le monde était devenu une équation simple : du plomb ou de la faim. Il ferma un œil, le doigt se crispa. L'explosion fut assourdissante. Le recul le projeta en arrière, le faisant basculer de sa caisse. Une fumée âcre, une odeur de soufre envahit la pièce. Ses oreilles ne furent plus que sifflements. Il se redressa, haletant. À travers le voile bleu, il vit le trou dans la terre battue, dehors. Martineau n'avait pas fui. Il s'était juste décalé, fixant le cratère noir avec une fureur glacée. — T’as fait un trou dans la terre, Franck, lâcha Martineau. Tu vas faire quoi avec la deuxième ? Me trouer les tripes ? Vas-y. Mes gosses crèvent de toute façon. Un nouveau choc ébranla la porte. Lefebvre, le bûcheron, frappait maintenant avec une masse. Franck ne parlementa plus. L'arrogance était morte. Il ramassa une cartouche tombée dans la paille, ses doigts écorchés par les débris, et verrouilla à nouveau l'arme. — Je tirerai ! — Cause toujours, parigo ! Le portail bâilla de dix centimètres. Franck vit un œil humain, injecté de sang. Ce n'était plus un voisin. C'était l'œil de l'hiver. Il pointa le canon dans l'entrebâillement et pressa la détente. Le fracas manqua de lui déboîter le poignet. Un cri aigu, inhumain, déchira l'air. — Putain ! Il m'a eu la main ! hurla Lefebvre. Le silence qui suivit fut total, avant que la fureur n'explose. — T'es mort, Franck ! On va te fumer comme un jambon ! Franck entendit le clapotis d'un liquide contre le bois sec. L'odeur de l'essence — son propre carburant stocké dans l'appentis — s'infiltra par les fentes. L'ironie le frappa : sa prévoyance devenait son instrument d'exécution. *Froufrou.* Le bruit du feu. Une bouffée de chaleur soudaine. L'orange remplaça le gris dans la grange. La fumée noire, épaisse, serra sa gorge. Il n'avait plus d'issue de secours, sinon ce conduit d'évacuation des purins, au fond, derrière des pneus de tracteur. Il s'y jeta, rampant dans une mélasse de terre et de paille pourrie, poussant son sac devant lui. Ses épaules frottaient contre la pierre froide. Il sortit enfin dans le fossé, à l'arrière. L'air frais fut un choc. Il resta prostré dans la boue, devenant un morceau de roche, une racine. Devant, la grange s'effondrait dans un fracas de tonnerre, libérant une colonne d'étincelles vers le ciel de plomb. Il vit Martineau briser le pare-brise de son 4x4. Ils ne volaient plus ; ils détruisaient le symbole. Franck se détourna et s'enfonça dans la forêt de sapins. Ses richelieus étaient devenus des éponges de boue glacée. Chaque pas était un arrachement. Il marcha des heures, l'esprit dérivant entre les souvenirs de ses bureaux vitrés et la réalité de l'humus. La faim lui tordait les entrailles. Il finit par atteindre une crête, découvrant une ferme en ruine, un squelette de pierre sans toit. Une odeur de fumée s'en échappait. Il entra, tenant un levier de fer ramassé sur une épave de camionnette. Dans un coin, un petit feu couvait. Une silhouette frêle y était accroupie : un gosse d'une douzaine d'années, le visage dévoré par la saleté. Il tenait un couteau de cuisine et protégeait un rat dépouillé, prêt à être grillé. Les deux se fixèrent. Franck ne ressentit pas de pitié, mais une envie sauvage. Il voulait ce rat. Il sortit son dernier lingot d'or, le faisant briller à la lueur des braises. — Tiens. Prends ça. Donne-moi la moitié. Le gamin regarda le métal jaune, puis cracha une glaire grise par terre. — Ça se mange pas, ton caillou. Dégage. Franck resta interdit. Le lingot, son ultime preuve de supériorité, tomba dans la poussière avec un bruit sourd et dérisoire. Il s'assit en face de l'enfant, posa son fer, et montra ses mains vides, noires de sang séché. — Je ne pars pas. On peut monter la garde. Ils arrivent. Le gosse ne baissa pas son couteau, mais il coupa le rat en deux. Il en tendit une moitié à Franck sur la pointe de la lame rouillée. Franck prit la chair visqueuse et la porta à sa bouche. Il ne sentit pas le dégoût, mais la vie amère qui coulait en lui. Dehors, le vent hurlait dans les pierres sèches. La neige recouvrait lentement le lingot abandonné. Franck mâchait lentement, les yeux fixés sur l'entrée sombre, les muscles tendus, prêt à mordre la gorge du prochain homme qui franchirait le seuil. L'arrogance était morte. La bête était née.

Désertion

La boue avait le goût du fer et de la défaite. Elias cracha un filet de salive moucheté de gris. Sa main tremblait encore, une vibration résiduelle qui mourait dans ses doigts crispés sur son FAMAS. Il avait serré la sangle courte au maximum pour plaquer l’arme contre son dos, dissimulée sous l’épaisseur de sa parka de déserteur. Derrière lui, le hurlement des moteurs de camions GBC sature la brume, un râle de métal agonisant. L’ordre de chargement résonnait encore dans ses oreilles, amplifié par les mégaphones : « Évacuation totale. Aucun bagage. Montez. » Il avait vu le regard d’un gosse dont on écrasait le doudou sous une rangers. Il avait vu le capitaine Morel, les yeux vitreux, ordonner de « compacter le bétail ». Alors Elias avait lâché son insigne. Le petit morceau de métal avait sombré dans la mélasse noire du caniveau. Une rupture nette. — Avance. Ne te retourne pas. La voix de Malika était un fouet. Elle ne murmurait pas, elle sifflait. Sa silhouette massive, lestée par un sac de randonnée qui lui sciait les trapèzes, se faufilait entre les épaves calcinées. Ils franchirent le grillage éventré des jardins ouvriers, coincés entre la ligne du RER D et les tours des Hirondelles. C’était désormais un cimetière de légumes pétrifiés sous une chape de givre sale. L’air sentait la créosote et la fin du monde. Elias sentait ses chaussettes trempées, le froid lui engourdissant les orteils. — Elias ! Par ici ! Elle s'était engouffrée derrière une cabane faite de palettes. Elias la suivit, le cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. L’odeur de Malika lui parvint : savon de Marseille acide, sueur froide et cet effluve métallique de pharmacie qui ne la quittait jamais. — Ils vont nous traquer, souffla Elias. Si Morel s’aperçoit que j'ai décroché… — Morel a trois mille personnes à parquer à Nanterre, trancha Malika. On a vingt minutes avant les drones thermiques. Après, on sera des cibles. Elle fouilla dans son sac. Le tintement du verre contre le plastique était le seul luxe restant. Insuline, antibiotiques, corticoïdes. — Pourquoi m'avoir aidé ? demanda-t-il. Je suis un uniforme qui crie « tirez-moi dessus ». Malika leva les yeux. Ses iris étaient deux morceaux de charbon froid. — Parce que tu sais te servir de ce truc, dit-elle en désignant le fusil. Et parce que tu as encore des yeux d’homme, pas des yeux de bourreau. Dans la Creuse, la pitié te fera tuer, mais l'humanité te fera tenir. On bouge. Ils rasant les haies de troènes déplumées. Le sol craquait, un bruit de cristal brisé dans le silence ouaté de la cité. Soudain, Malika plaqua une main contre le torse d'Elias. À travers les lattes d'une clôture, une ombre bougeait. Une silhouette voûtée fouillait frénétiquement la terre gelée d'un potager, déterrant des poireaux durs comme du bois. L'homme grognait, un son animal. Il se redressa, sentant leur présence. Son visage était un masque de famine. Il brandit un vieux couteau de cuisine. — Y’a plus rien ! hurla-t-il d’une voix cassée. C’est à moi ! J’ai planté ça en mai ! Elias sentit son doigt glisser vers le pontet. L'instinct de combat. — On ne veut pas tes légumes, l’ancien, dit Malika, ferme. On ne fait que passer. — Vous avez des rations ? Donnez-moi des rations ! L'affamé se jeta en avant. Elias l'esquiva, et le vieil homme s'effondra dans la mélasse, griffant le sol meuble. Des retraités qui mouraient pour trois poireaux gelés pendant que l'armée chargeait leurs enfants dans des camions. — On ne peut pas le laisser là, murmura Elias. — On ne peut pas l'emmener, répliqua Malika sans un regard en arrière. Si on s’arrête pour chaque agonie, on sera morts avant la fin de l’avenue. Chaque pas était une soustraction. Elias sentait la morale et le passé s'effilocher. Ils atteignirent le talus de chemin de fer. Les rails SNCF gisaient là, deux lignes de rouille s'enfonçant dans le brouillard. Ils rampèrent sous les ronces pour atteindre le ballast. Elias jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Les tours des Hirondelles se découpaient comme des monolithes noirs. — Regarde devant toi, Elias. Derrière, il n'y a plus rien. Ils marchèrent sur les traverses imprégnées de produits chimiques. Elias n'avait mangé qu'une barre énergétique rance en vingt-quatre heures. Soudain, un vrombissement déchira le ciel. — Au sol ! Ils se jetèrent dans le fossé. Un drone Reaper passa à basse altitude, son œil électronique balayant la zone avec une indifférence de dieu cruel. Elias pressa son visage contre la terre. Elle sentait le pétrole. Le drone s'éloigna. Malika se redressa la première. — On doit sortir de la zone urbaine avant l'aube. On trouvera un véhicule dans la plaine. — Avec quel carburant ? — Le sang et la chimie, répondit-elle en tapotant son sac. C’est tout ce qui reste. Un flacon d'amoxicilline vaut dix litres de gasoil. La morphine vaut une voiture. Ils arrivèrent bientôt à un pont surplombant l'A1. L'autoroute était un ruban d'asphalte mort, jonché de carcasses. L'odeur était insoutenable : essence éventée et cette pointe métallique trahissant la décomposition dans les habitacles verrouillés. — On descend par là, ordonna Malika. Elias sentait l'adrénaline refluer, laissant place à une fatigue de plomb. Il fit un pas dans la pente. En bas, l'obscurité de l'autoroute les appelait, un gouffre de béton. — Elias, murmura Malika. Garde ton arme prête. Ce n'est plus l'armée qu'on va croiser. C'est la faim. Et la faim n'a pas d'uniforme. Il verrouilla le sélecteur de tir. Le clic métallique résonna avec une netteté terrifiante. Il était un déserteur, mais il était encore un soldat. Ils s'enfoncèrent dans l'ombre du pont. Devant eux, le noir absolu d'un pays qui s'éteignait. À une cinquantaine de mètres, un crissement de métal. Elias se figea, le genou en terre. Des formes humaines s'affairaient autour d'un SUV renversé. Des "corbeaux". Ils arrachaient les garnitures, fouillant sous les châssis. — On contourne ? demanda Elias. — Non. On passe. S'ils voient ton arme, ils s'écraseront. Leur marche sur le verre brisé résonnait comme des coups de feu. Les silhouettes se redressèrent. Trois hommes, le visage masqué, les yeux enfoncés dans des orbites sombres. — On ne veut pas d'ennuis, lança Elias. Le plus grand fit un pas en avant, une barre de fer à la main. Ses yeux fixaient le FAMAS avec une avidité terrifiante. — T'es un déserteur, non ? croassa l'homme. On veut le flingue, soldat. Et le sac de la dame. Elias sentit une colère froide l'envahir. Malika plongea la main dans sa poche et lança une plaquette de comprimés sur un capot. — Tiens. C’est du tramadol. Laisse-nous. L'homme ne regarda même pas les médicaments. Elias enclencha la lampe tactique de son fusil. Le faisceau de 600 lumens frappa les hommes en plein visage. Ils crièrent, aveuglés. — À genoux ! hurla Elias. À GENOUX ! L'autorité, même vide de sens, fonctionna. Deux des hommes s'exécutèrent. Le meneur tenta un mouvement latéral. Elias ne réfléchit pas. Il pressa la détente une seule fois, visant le bloc moteur de la voiture voisine. Le claquement du 5.56 fut assourdissant dans le canyon de l'autoroute. Une gerbe d'étincelles jaillit. L'homme s'effondra, brisé par le choc sonore. — La prochaine est pour toi, cracha Elias. Ils reculèrent sans baisser l'arme. Sous le tunnel du Landy, Malika s'appuya contre le béton suintant. — Tu aurais pu les tuer. — Ça n'aurait servi à rien. Ils crèveront de froid avant l'aube. Elias s'assit dans une flaque d'huile. Ses mains tremblaient violemment. Le contrecoup. Malika lui tendit la moitié d'une barre de céréales. — Mange. On a encore dix kilomètres. — Pourquoi m'accompagner vraiment, Malika ? Elle s'arrêta. Une fêlure apparut dans son masque. — J'ai un fils là-bas, dans la Creuse. Envoyé chez sa grand-mère avant que tout ne saute. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis trois semaines. Et tu es ma clé pour traverser les barrages. Tu as l'uniforme. Tu as le fusil. Elle ne l'aidait pas par bonté. C'était un contrat. Elias se sentit presque rassuré. Dans ce monde, l'intérêt personnel était la seule constante fiable. — D'accord. On va chercher ton fils. Ils durent se cacher à nouveau. Un hélicoptère Gazelle passa à basse altitude, son projecteur balayant les toits. Le bruit des pales battait l'air avec une violence physique. Elias se colla contre le béton. Il savait ce que cherchait ce projecteur : des cibles. Tout ce qui bougeait était hostile. Une fois l'appareil éloigné, ils atteignirent une cabane de jardin au toit bleu. Elias verrouilla la porte avec un tasseau de bois. Dans cette pénombre saturée de moisissure, il commença à défaire les sangles de son gilet pare-balles. Le velcro déchira le silence. Il retira sa veste de combat, ne gardant que son pull de laine. — Aide-moi à enterrer ça. Ils creusèrent sous le plancher avec leurs mains. La terre était dure, pleine de débris de verre. Elias s'entailla la paume, mais il ne ressentit rien. Lorsqu'ils eurent terminé, il se sentit soudain nu, d'une légèreté terrifiante. Sans son gilet, chaque souffle de vent semblait pouvoir le transpercer. Il était devenu une proie comme les autres, protégée seulement par le FAMAS qu'il avait gardé. — On bouge, dit-il. Ils ressortirent dans la brume toxique. Au loin, les détonations d'artillerie lourde faisaient vibrer le sol. Ils pilonnaient les tours pour supprimer les nids de snipers. Une pluie de cendres commença à tomber, une neige noire tourbillonnant dans l'air glacé. — Elias, regarde. À l'extrémité du tunnel, une colonne de blindés VAB passait sur la départementale. Elias reconnut l'insigne de son unité. Morel était là, debout dans la trappe, scrutant les ombres. Il comprit que son ancien chef l'aurait abattu sans hésiter. L'uniforme était devenu une barrière d'espèce. Il guida Malika vers un quai de déchargement où un camion de messagerie gisait sur le flanc. Elias glissa sous le châssis, cherchant la durite. Il sentit une goutte de liquide froid sur sa joue. Gasoil. — J’ai besoin d’un bidon. Malika lui tendit une bouteille vide. Il commença la récolte, goutte après goutte, dans un silence de plomb. Chaque millilitre était une seconde de fuite. — On va où après ? demanda Malika. — On récupère tes gosses aux Hirondelles. Je connais les canalisations de chauffage urbain. On passera par dessous. Elle le regarda, une lueur nouvelle dans les yeux. Ce n'était plus de la gratitude, c'était une alliance de nécessité. Ils reprirent leur marche, deux points noirs s'effaçant dans une France qui fermait ses yeux de béton. L'Hiver du chaos ne faisait que commencer, et la route vers le silence de la Creuse était jalonnée de feux de détresse que plus personne n'éteindrait. Elias serra la poignée de son arme, sa main froide comme le métal qu'elle tenait. Ils disparurent dans la brume, vers les entrailles de la ville, là où l'homme, dépouillé de tout, retrouve sa vérité la plus crue : celle d'un loup qui refuse de crever.

L'échange sanglant

L’orange lécha la pierre. Dans la grange, l’air puait le foin moisi et la graisse de moteur. Franck fixait ses mains. Les cuticules étaient fendues, les ongles bordés de deuil. Ses gants de cuir souple gisaient dans la poussière, inutiles. Dehors, un craquement. Sec. Une branche sous une semelle. Franck se figea. Il ne pensait plus à ses dossiers ou aux chiffres de l'année. Il pensait au poids de l’acier contre ses paumes. Il s’approcha de la fente entre deux planches. Le monde était une estampe grise. À cinquante mètres, une silhouette chargeait du bois. Son bois. Franck sortit. La neige craquait sous ses bottes de randonnée à mille euros, déjà gorgées d'eau. L’homme ne se retourna pas tout de suite. Il jetait les bûches de chêne sur une bâche de remorque. Un vol méthodique. — Pose ça, dit Franck. Sa voix n'était qu'un râle. L’homme se redressa. Une trogne dévastée, une barbe sale, des yeux éteints. Il ne craignait rien. Il cracha un jet de salive brune au sol. Un défi. Il fit un pas vers Franck, une barre à mine rouillée à la main. — Recule, ordonna Franck. L’homme avançait toujours. Il savait que le bourgeois n’avait pas les couilles. L’odeur arriva : sueur rance, fumée de bois vert, faim. Le coup partit. Le recul heurta l’épaule de Franck comme un coup de sabot. Ozone et soufre. Le fracas ricocha contre les collines de granit, une détonation qui ne finissait plus de mourir. L’homme fut giflé par la charge de chevrotine. Il s'effondra lourdement sur ses propres bûches. Franck s’approcha. La neige changeait de couleur. Rouge sombre, presque noir sous la lumière de fer du matin. Le sang fumait. Il regarda les mains du mort : des mains de terre, les ongles incrustés de noir, une alliance en or usée. Il n'éprouva pas de tristesse, seulement une irritation logistique. Le corps était lourd. La vallée était une caisse de résonance. Les autres allaient venir. Il vomit un fiel jaune qui brûla la neige. Puis il rentra dans la grange. La panique était électrique. Il fourra des conserves et une couverture dans un sac. Sur la table de chêne trônait le lingot d'or. Un kilo de certitude passée. Franck le regarda. Un objet absurde. Un moteur gronda au bas de la colline, des phares jaunes perçant la brume. Il laissa le lingot là, sur la table, et fila par la porte arrière. Depuis les bois, il vit la première flamme. L’orange lécha le toit de chaume. Ils brûlaient tout. Son refuge, ses souvenirs, son or. La grange devint un phare de haine dans la nuit creusoise. Il marcha des heures, la cheville tordue, les poumons lacérés par le givre. Il n’était plus un propriétaire. Il était du gibier. Dans un vallon, une ombre surgit d'un fourré de houx. Un gosse de douze ans, couvert d’une couverture de laine crasseuse. Des yeux de rat, immenses et vides. — Ils ont lâché les chiens, dit le gosse. Les chiens des Ferrand. Franck leva son fusil, les bras tremblants de fatigue. — Qui t’es ? — Personne. Donne à manger. Franck lui jeta une boîte de sardines. Le gosse la rattrapa avec une vivacité de rapace. — Passe par le plateau, grogna l’enfant en désignant la crête du menton. Là-haut, y’a personne. Juste le vent. — Pourquoi tu m’aides ? — Je t'aide pas. Je mange. Le gosse pointa la lueur de l'incendie, loin derrière. — Les autres se battent dans les cendres. Ils cherchent ton caillou jaune. Ça les occupe. Franck hocha la tête. Il reprit sa marche vers les hauteurs. La neige tombait maintenant en flocons lourds, étouffant les derniers bruits de la curée. Il s’enfonça dans le blanc, le fusil serré contre lui. Derrière lui, le vent balayait déjà ses traces. Sous le linceul, il ne restait bientôt plus rien : ni le sang de l'homme, ni le mépris du Parisien, ni le chemin menant vers l'abîme. Juste le blanc. Absolu.

Vers l'obscurité

L’obscurité dans le parking souterrain du bâtiment B n’est pas un vide. C’est une matière épaisse, chargée d’humidité, de pisse rance et de l’odeur âcre du gasoil qui stagne dans les rigoles de béton. Elias entend sa propre respiration, un bruit de soufflet de forge dans ce silence de tombeau. À côté de lui, Malika est une ombre parmi les ombres. Elle a cette faculté de se fondre dans la pierre, de devenir une aspérité du mur. — Là, murmure-t-elle. Elle désigne une vieille Peugeot 205 blanche, tapie sous une couche de poussière grise. La carrosserie est grêlée d’impacts, mais les pneus tiennent encore. C’est un miracle de ferraille. Dans ce monde qui crève, l’électronique est une condamnation à mort ; il faut du mécanique, du rustique. Elias s’approche, le poids de son Famas lui cisaille l’épaule. Il a vingt-deux ans, c’est un appelé de la République, un gamin qui devrait être en caserne et qui n’est plus qu’un déserteur, un rat quittant un navire en flammes. Malika force la portière. Le craquement du métal résonne comme un coup de feu. Elle s’agenouille sous le volant, triant les fils comme les boyaux d’un animal éventré. Ses doigts sont sûrs. Des étincelles bleues déchirent le noir, le moteur s’ébroue dans un râle de fumeur. — Ouvre la grille, Elias. Il court vers la rampe, braque son fusil sur la chaîne massive du cadenas et presse la détente. La détonation est assourdissante sous la voûte. Il saute dans la voiture en mouvement. Ils sortent des Hirondelles. Dehors, le ciel est d'un violet sale, imprégné par la lueur des incendies. La cité n'est plus qu'une silhouette fracturée. Ils roulent sur du verre brisé, un crissement de mastication métallique permanent. Elias remonte le col de sa veste. Il a froid, un froid qui vient de l’intérieur, de cette zone du ventre où la peur s'est installée. Ils atteignent l’A20. L’autoroute est un cimetière de voitures abandonnées, des cercueils de métal où des silhouettes figées attendent une fin déjà passée. Un barrage de pneus barre la route. Deux hommes s'avancent. L'un tient une barre à mine, l'autre un fusil de chasse scié. Elias descend la vitre, montrant son uniforme, son visage blême. L'autorité n'existe plus, mais l'acier du Famas impose encore un reste de respect. — On veut de la bouffe, grince l'homme à la barre à mine. Et la caisse. Descends, le bleu. Elias voit la faim animale dans leurs yeux. Malika ne bouge pas, mais sa main glisse vers le couteau de boucher caché sous son siège. Le temps se fige. La vérité psychologique de cet instant est une lame de rasoir : soit il tue, soit il meurt. — Elias. Maintenant, murmure-t-elle. Il passe le sélecteur sur coup par coup et tire. Le coup de feu dans l'habitacle lui brise les tympans. L'homme au fusil scié est projeté en arrière, une gerbe rouge giclant sur la carrosserie blanche. Malika écrase l’accélérateur, percutant le second homme qui disparaît sous le châssis dans un craquement d'os. Des impacts perforent le coffre, font exploser la lunette arrière dans une pluie de diamants de verre. Elias regarde ses mains. Elles ne tremblent plus. Elles sont mortes. Ils roulent pendant des heures, fuyant la ville. Le moteur de la 205 commence à hoqueter, étouffé par un carburant frelaté. Ils doivent s'arrêter. Ils quittent l'axe principal pour s'enfoncer dans les terres. Une ferme massive, en granit sombre, apparaît dans la brume. Une vieille camionnette Citroën est garée sous un appentis. C'est leur seule chance de continuer vers le sud. Ils s'approchent. Un volet s'entrouvre à l'étage. — Cassez-vous ! hurle une voix cassée. Un coup de feu de chasse laboure la terre à leurs pieds. Elias ne réfléchit plus. Il lâche une rafale courte. Le volet explose. Il enfonce la porte d'entrée, entre dans la cuisine qui sent la soupe aux poireaux et le tabac froid. Un vieil homme est au sol, tenant son épaule ensanglantée. Il regarde Elias avec une reconnaissance terrifiée, le fixant comme s'il voyait en ce soldat égaré le visage même de la trahison sociale. Il ne dit rien, mais son regard pèse plus lourd que n'importe quel reproche. Malika vide le buffet, jetant des conserves dans son sac avec une efficacité brutale. Elle panse sommairement le vieux sans un mot, le laissant tremblant sur son carrelage. Ils récupèrent les clés du Citroën sur un crochet mural. Ils reprennent la route dans la camionnette. Le paysage change, les arbres se resserrent. C'est le silence de la Creuse, une horreur rurale et ancestrale. À quelques kilomètres du but, une lumière blanche, chirurgicale, barre la chaussée. Un vrai barrage militaire. Un VAB est posté en travers. — Ne freine pas, ordonne Malika. Elias voit les FAMAS se lever en face. Ses frères d'armes. Il rétrograde, le moteur hurle. La camionnette bondit. Le premier éclair orange part du barrage. Le pare-brise s'étoile. Elias voit le visage du jeune soldat qui maintient sa position. Un gosse de son âge. Le choc est sourd, un bruit de viande et de métal contre l'aile gauche. Le Citroën tressaute, franchit l'obstacle dans un fracas de tôles froissées. Ils tiennent encore quelques kilomètres sur la jante avant que le moteur ne rende l'âme dans un dernier soupir de vapeur. Le silence qui suit est plus violent que les tirs. Ils sortent. L'air est un froid de rasoir. Elias regarde l'aile du véhicule, maculée d'une traînée sombre qui n'est pas de la boue. — On finit à pied, dit Malika. Ils marchent à travers les bois, sur un chemin de terre figé par le gel. Elias porte le sac de médicaments, sa seule certitude. Ils atteignent enfin une grange isolée au sommet d'une colline près de Felletin. Pas de fumée, pas de chien. Juste le vent qui siffle entre les pierres sèches. Malika frappe trois coups à la porte massive. Elias garde son fusil levé, le doigt sur la détente. Il regarde l'horizon. Le ciel est une couche de crasse qui cache Dieu, et le soleil qui se lève ressemble à une plaie sanglante ouverte sur le monde. La porte grince sur ses gonds rouillés. Une voix d'outre-tombe s'élève de l'obscurité intérieure. — Qui va là ? Malika regarde son ombre s'étirer sur le sol gelé. — C'est la fin du voyage, oncle, dit-elle simplement. Ou le début de l'enfer.

La faim des loups

La boue de la Creuse n’est pas celle de la Seine-Saint-Denis. C’est une pâte grise, épaisse, un amalgame de terre argileuse et de neige fondue qui s’agrippe aux semelles avec l’obstination d’un remords. Malika avançait, les poumons abrasés par l’air acide du plateau. Chaque inspiration était une morsure. Autour d’elle, le paysage n’était qu’une succession de lignes brisées : des murets écroulés, des clôtures de barbelés rouillés qui pendaient comme des viscères, et ce ciel de plomb liquide qui semblait vouloir écraser les collines. Elle se souvenait de la verdure. Dans ses souvenirs de gamine, avant l’exil vers le béton du 93, Saint-Sulpice était un refuge. Aujourd’hui, c’était un charnier à ciel ouvert. L’odeur la frappa avant même qu’elle ne voie les premières maisons. Ce n’était pas l’odeur du fumier ou de la paille humide. C’était la stagnation. Le bois mouillé qui pourrit sur pied, la charogne qu’on n’a plus la force d’enterrer, et cette note métallique, omniprésente, celle de la sueur froide et de la peur. Malika s’arrêta à l’entrée du bourg. Ses mains, gantées de laine trouée, serraient les bretelles de son sac à dos. À l’intérieur, son trésor : deux flacons de Ventoline, une plaquette d’amoxicilline et trois boîtes de conserve cabossées. Son assurance-vie. Son fardeau. Elle sentait le poids du métal dans sa poche de veste — un tournevis affûté à la meule. L’époque des prières était terminée ; celle des surins commençait. Le village était un squelette. Les vitrines de la boulangerie avaient été condamnées par des planches de contreplaqué noircies par la pluie. Sur la place de l’église, une carcasse de tracteur calcinée servait de monument aux morts moderne. Les pneus avaient fondu, laissant sur le goudron des plaques de gomme brûlée qui brillaient sous la bruine comme du sang séché. Elle ne vit personne, mais elle sentit les regards. Derrière les volets clos, dans l’ombre des greniers, on la pesait. On évaluait la valeur de ses bottes, la densité de son sac, la force de ses épaules. Elle bifurqua vers la route de la Combe. La maison familiale était là, une bâtisse de granit gris qui tenait debout par habitude. La fumée qui s’échappait de la cheminée était un filet grisâtre qui se perdait dans la brume. Ils brûlaient des meubles, ou des vêtements. Malika poussa la grille. Le grincement du métal fendant le silence fut un coup de feu. Elle s’arrêta, le cœur cognant contre ses côtes avec la régularité sourde d’un piston grippé. Elle attendit. Rien. Juste le sifflement du vent dans les sapins noirs. Elle frappa à la porte. Trois coups secs. Professionnels. — C’est Malika. Ouvrez. Le silence dura une éternité. Puis, le bruit des verrous. Un, deux, trois. La chaîne tomba. Elle entra dans une obscurité percée par la lueur agonisante d’un poêle à bois. Brahim se tenait devant elle. Il avait perdu vingt kilos. Ses vêtements flottaient sur ses os. Il tenait un vieux juxtaposé, le canon dirigé vers le sol, mais le doigt sur la détente. — Qu’est-ce que tu fous là ? murmura-t-il. Tu devais pas venir. — Je suis chez moi, Brahim. Où est maman ? Il ne répondit pas. Il fixait le sac à dos avec l’intensité d’un junkie devant une dose. Malika sentit une décharge d’adrénaline. Elle monta l’escalier qui grinçait sous ses pas, chaque marche comme un reproche. À l’étage, l’air était saturé par une odeur de fièvre. Sa mère était allongée sous une pile de couvertures crasseuses. Son visage n’était plus qu’un crâne recouvert d’une peau de parchemin jaune. Ses yeux étaient fermés. — Maman ? Juste un râle sifflant. Malika posa sa main sur le front de la vieille femme. Un bloc de glace. — Ça servira à rien, dit Brahim depuis l’encadrement de la porte. Elle s’éteint. Le froid a gagné. — Tu as quoi pour elle ? Des médicaments ? De la nourriture ? — J’ai rien. Le Comité a tout pris. Ils disent que ceux qui sont partis à la ville ont assez profité. Ils ont pris les stocks. Ils ont pris la farine. Malika se redressa. Le mécanisme de survie, celui qu’elle avait affûté dans les cages d’escalier des Hirondelles, s’enclencha. — Et toi, tu as laissé faire ? Tu as un fusil ! Il ricana, un son sinistre qui se termina en quinte de toux. — Un fusil ? Et pas de cartouches. Ils sont vingt, Malika. Avec des chiens et des pelles. — Qui a donné l’ordre, Brahim ? Il détourna le regard. Ses doigts tremblaient sur le bois de l’arme. — C’est l’oncle Idris qui les a conduits ici. Le choc fut physique. Idris. Celui qui l’avait portée sur ses épaules, celui qui lui avait appris à reconnaître les champignons. — Pourquoi ? souffla-t-elle. — Pour un sac de farine, Malika. Cinq kilos de Type 55. C’est le prix d’une famille aujourd’hui. Il a dit que tu allais revenir. Que tu aurais des trucs de la ville. Il a passé un accord avec le maire. La trahison avait un goût de fer. Elle regarda son frère. Il ne la regardait pas. Il regardait son sac. Il n'était plus son frère ; il était un ventre vide doté d'une arme inutile. — Tu leur as dit que j’arrivais ? Brahim ne répondit pas. Son silence était un aveu. — Tu as échangé ma venue contre quoi ? — Ils allaient me prendre la maison ! cria-t-il, la voix frôlant l’hystérie. Ils allaient nous foutre dehors ! J’ai dû leur dire que tu avais accès à des stocks. Ils attendent. Ils savent que tu es là. Le silence du village n'était pas un vide, c'était une embuscade. Malika s'approcha de la fenêtre. Par un interstice du volet, elle vit des ombres s'agiter sur le chemin. Trois silhouettes se découpaient contre le gris du ciel. Ils portaient des manteaux sombres, des bonnets enfoncés jusqu'aux sourcils. L'un d'eux tenait une fourche. Au centre, Idris. Il n'y avait pas de haine dans son regard. Juste une détermination morne. La même que celle qu’il mettait autrefois à égorger le cochon pour le banquet. Elle se remit en mouvement. Elle fouilla dans son sac, sortit une boîte de pâté de foie. Un luxe indécent. Elle la posa sur la table de nuit. — Mange ça, Brahim. Il fixa la boîte comme si c’était un lingot. Il posa son fusil contre le mur, s’approcha, les mains tremblantes. Malika recula d'un pas, ses doigts se refermant sur le manche de son tournevis. Elle regarda sa mère une dernière fois. La vieille femme avait ouvert les yeux. Un regard vitreux, sans reconnaissance. Une immense fatigue. Brahim s'empara de la boîte, cherchant désespérément à l'ouvrir. Il était vulnérable. Pathétique. Malika ne frappa pas. Elle n'était pas encore prête pour le fratricide. Elle saisit le canon du fusil posé contre le mur et, d'un mouvement sec, le projeta sous le lit, hors de portée. Elle se rua vers l’escalier. — Malika ! cria-t-il. Reviens ! Ils vont te tuer ! Elle dévala les marches, ouvrit la porte d’entrée. L’air glacé la frappa comme une gifle. Sur le chemin, Idris fit un pas en avant. — Pose le sac, Malika, dit-il d'une voix calme. On veut pas te faire de mal. C'est pour la communauté. On crève tous ici. — La communauté ? cracha-t-elle. Vous avez laissé maman mourir. — Ta mère appartient au passé. Nous, on veut voir demain. Elle recula, sentant le mur de granit dans son dos. Elle jeta un coup d'œil vers l'étroit passage entre la grange et le poulailler. Sa seule chance. Elle sortit un flacon de Ventoline, le brandissant comme une grenade. — C’est plein de gaz inflammable ! Si vous approchez, j’allume le tout ! On crève tous, et vous aurez juste du plastique brûlé ! C’était un bluff. Un bluff de gamine de cité. Idris plissa les yeux. — Tu feras pas ça. Tu es une fille du pays. — La fille du pays est morte de faim sur la route, Idris. Je suis une pierre maintenant. Et la pierre, ça ne brûle pas. Elle plongea sur le côté, vers l'ombre de la grange. Ses bottes s'enfoncèrent dans la boue. — Chopez-la ! hurla Idris. Elle entendit les pas lourds derrière elle, le bruit des bottes écrasant la terre gelée. Elle franchit un muret, se jeta dans la pente boisée. Les ronces lui griffèrent le visage, déchirèrent sa veste, mais elle ne sentait rien. La peur était un anesthésiant puissant. Elle s'enfonça dans la forêt de sapins. Ici, l'obscurité était totale. Elle s'arrêta, pressée contre un tronc rugueux, tentant de calmer sa respiration saccadée. Ses poumons sifflaient. Au loin, dans le village, des lueurs de torches s'agitaient. Des cris étouffés par la brume. Elle ouvrit son sac, vérifia ses flacons. Elle était vivante, mais le dernier lien venait de se rompre. Elle imaginait Brahim mangeant son pâté dans le noir, le bruit de sa mastication dans le silence de la chambre mortuaire. Elle se détourna. Elle n'était plus une fille de la Creuse. Elle était un mécanisme solitaire dans un pays qui finissait de mourir. Elle devait retrouver la route. Retourner là où la violence était franche. Elle commença à marcher dans le noir, guidée par l'instinct de ceux qui n'ont plus rien à perdre. Derrière elle, le village de son enfance s'effaçait dans le gris, une tombe parmi d'autres sous l'hiver du chaos. Elle ne pleurait pas. Les larmes gèlent trop vite, et elles cachent la vue. Elle avait besoin de voir clair pour la suite. La faim des loups n'était plus une métaphore ; c'était son rythme cardiaque. Elle ajusta la sangle de son sac, sentant chaque gramme de métal et de verre contre son dos, et s'enfonça dans la brume, vers le nord.

La collision

Le moteur a hoqueté une dernière fois. Un râle métallique, une toux de tuberculeux qui s’étrangle dans sa propre suie. Puis le vide. Le silence n'était plus une absence de bruit, c'était une matière épaisse qui s'engouffrait dans l'habitacle, bouchant les oreilles, étouffant les battements du cœur. Elias a frappé le volant. La décharge a remonté son poignet, sèche, inutile. À travers le pare-brise étoilé, le monde n'était qu'une traînée de gris liquide. Il est resté immobile. Ses phalanges étaient d'une blancheur d'ivoire, les ongles bordés par le deuil de la mécanique. L’odeur de tabac froid et de sueur acide se battait contre l’effluve chimique d’un sapin désodorisant, vestige grotesque d’un confort oublié. Dehors, le froid n'était plus une morsure ; c'était une idée fixe qui grignotait sa logique, un parasite qui ralentissait ses pensées. Elias a tourné la clé. Un clic. Le relais électrique a rendu l'âme dans un soupir misérable. La batterie était un poids mort. Les réseaux étaient tombés depuis des semaines, et son seul lien avec la fuite venait de se muer en un cercueil d’acier de mille deux cents kilos. Le gémissement des charnières a déchiré la brume. Elias est sorti. Ses rangers ont écrasé la boue gelée. Un craquement d'os. Le vent l'a giflé, cherchant la faille dans son treillis usé. Il a ajusté la sangle du FAMAS. Le métal contre sa hanche était sa seule boussole. La propriété se dressait à cinquante mètres. Une masse de pierres sombres dévorées par le lichen, flanquée d’une extension aux volets roulants en alu. Un luxe anachronique, une verrue de béton au milieu du désert vert de la Creuse. C’était le domaine de Franck. Elias avançait. Chaque pas pesait. Ses muscles brûlaient d’acide lactique. Ses nuits aux Hirondelles, à surveiller des barres d'immeubles transformées en torches, l'avaient vidé. Il n'était plus qu'une mécanique de survie dont l'interrupteur était resté bloqué. Un bruit. Sec. Le glissement d'une culasse. Elias s'est figé. Le canon d'un calibre 12 dépassait d'une fenêtre à l'étage. — Ne fais pas un pas de plus. La voix de Franck était une corde usée. Elias a dû forcer ses cordes vocales, sa gorge était un tunnel de papier de verre. — Ma bagnole est morte. Je cherche un abri. — L'abri, c'est pour ceux qui ont payé, a craché Franck. Regarde-toi. Tu portes l'uniforme de ceux qui nous ont laissé crever. Tu ne prendras rien. L'adrénaline a brûlé le froid. Le corps d'Elias a pris les commandes. Il a basculé derrière la carcasse d'un tracteur rouillé. En un mouvement fluide, le FAMAS a trouvé son épaule. L'optique a encadré la fenêtre. — Pose ça ! a hurlé Elias. Je suis à bout de forces ! Je veux juste dormir au sec ! Le silence est revenu, saturé. Un duel de respirations invisibles. Dans son viseur, Elias voyait Franck. Un homme de cinquante ans, une barbe de trois semaines, les mâchoires tremblantes. Franck suait malgré le gel. Ses mains serraient le bois de son fusil comme s'il s'agissait de ses propres lingots. Il ne voyait pas un homme, il voyait l'effondrement qui marchait vers lui. — On a respecté les règles ! criait Franck, la voix brisée. Et vous venez piller ? Va-t'en ! — Je ne pille rien, Franck, a répondu Elias, le ton monocorde. J'ai vu ton dossier dans les réquisitions. Tu as des stocks. Mais tu n'as personne pour surveiller tes arrières quand tu dors. Le canon du calibre 12 a vacillé. La peur de l'autre luttait contre l'horreur de la solitude. Franck n'était plus qu'une proie riche, incapable de porter son propre bouclier. — Pose ton flingue, a ordonné Franck, sans conviction. Elias a obéi. Il a posé le FAMAS sur le sol gelé. Il a levé les mains. Ses doigts étaient violacés, gourds. — J'ai un jerrican de dix litres de gasoil dans le coffre. On troque ? Le mot a agi comme un verrou qui saute. Franck a baissé son arme. Il a expiré une vapeur blanche. La porte en chêne a pivoté. Franck est apparu sur le seuil, engoncé dans une parka de luxe tachée de suie. — Entre. Mais si tu bouges mal, je ne viserai pas les jambes. L’air intérieur sentait la poussière ancienne et le bois sec. Un poêle en fonte dévorait une chaise Louis XV démantelée. Elias s'est approché de la source de chaleur. Ses doigts l'ont brûlé, des milliers d'aiguilles chauffées à blanc perçant sa peau. Il a failli gémir. Franck l’observait, assis sur une caisse de munitions vide. Ses mains de cadre sup étaient couvertes de petites coupures infectées. — On va faire un pacte, a dit Franck. J’ai du riz. Des conserves. Mais je ne dors plus. Dès que je ferme les yeux, j’entends des pas. Elias a hoché la tête. La paranoïa des Hirondelles, greffée sur le silence de la campagne. — Je monte la garde. Tours de quatre heures. En échange, on répare ma bagnole. On bouge vers l'est. Ici, tu n'es qu'une cible. La nuit est tombée, épaisse comme du goudron. Franck a apporté deux boîtes de lentilles au petit salé. Froides. Elias a ouvert la sienne avec son couteau. Le chuintement pneumatique du métal a été le seul signal du repas. Ils mangeaient en silence. Elias extrayait chaque calorie, sentant la graisse figer sur son palais. Franck fixait le lingot d'or qu'il caressait dans sa poche, un fétichisme dérisoire face au gel. Vers minuit, un son a filtré. Ce n'était pas le vent. Un frottement de pneu sur le gravier, loin sur la départementale. Puis le silence total. Un moteur coupé. Elias a bondi. Franck a sursauté, les yeux écarquillés. — Qu'est-ce qu'il y a ? — Tais-toi. Elias s'est collé contre le mur. "Clac-clac". La culasse du FAMAS a tonné dans la grange. Son doigt a trouvé la détente. Il a regardé par la lucarne. Trois silhouettes se détachaient de la brume près de la Peugeot. L'une d'elles a forcé la portière. Un cri de métal. — C'est les voisins ? a murmuré Franck. — Ce sont des prédateurs. Elias a suivi le mouvement. Distance : quarante mètres. Il a vu le visage de l'un d'eux sous la lune. Un vieillard émacié, une parka sombre. Pas un tueur. Un homme qui cherchait désespérément un reste d'espoir dans une carcasse de ferraille. Elias a revu ses cousins des Vosges. La même faim. — Ne tire pas, a dit Elias. — Mais ils vont entrer ! — Si on tire, on lance une guerre. On ne veut pas d'une guerre. Elias s'est redressé dans l'ombre de la lucarne. L'homme dehors s'est figé. Il a levé les yeux vers la grange. L'instinct de survie est un radar. L'intrus a perçu la présence du canon dans le noir. Il a fait un geste lent. Ses compagnons ont reculé. Ils se sont enfoncés dans le linceul de brume avec une dignité farouche. — Pourquoi ils sont partis ? a demandé Franck, s'effondrant contre le mur. — Le prix à payer était trop élevé pour une voiture en panne. Mais d'autres viendront. On part à l'aube. Le matin n'était qu'une suie grise. Elias a travaillé sur le moteur pendant une heure. Mains noires. Graisse visqueuse. Il a colmaté la fuite de la pompe avec un morceau de chambre à air et des colliers de serrage. Un pansement sur une agonie. Franck chargeait ses caisses, maladroit, inutile. Elias a mis le contact. Le démarreur a toussé. Un râle. Deux. Puis le moteur s'est ébroué dans un nuage de soufre. — Monte, a ordonné Elias. Au portail, une fillette tenait un bidon vide. Ses yeux étaient deux trous noirs. Elias n'a pas ralenti. Franck a détourné le regard, ses larmes traçant des sillons propres sur ses joues sales. Le soldat a serré le volant. L'empathie était une maladie mortelle. Ils ont roulé vers l'est. Un barrage d'arbres abattus a stoppé leur course. Quatre hommes sont sortis des fourrés. Fourches et fusils de chasse. — On veut du sel, a hurlé le chef. Elias n'a pas baissé son Sig Sauer. — Franck, jette le sel ! Trois sacs de gros sel de Guérande ont volé dans la boue. Elias a manoeuvré violemment, les pneus crissant sur le goudron. La Peugeot a bondi sur les ornières. Le soir tombait déjà. Le froid se densifiait, masse physique pesant sur le toit. Elias a conduit jusqu'à une nouvelle impasse, une bâtisse de pierre sombre. La voiture a rendu l'âme définitivement devant la grille. — C’est ici ? — Ma maison, a bégayé Franck. Mon sanctuaire. Ils ont franchi la grille. Un éclat à l'étage. Une détonation a déchiré le silence. Le plomb a grêlé le pilier. — Ils ont pris ma maison ! Elias était déjà en zone de combat. Vision tunnel. Adrénaline pure. Il a contourné par le verger. Branches squelettiques. Herbe givrée. Il est arrivé sous le porche. Des rires à l'intérieur. Elias a brisé la serrure d'un coup de botte. — Gendarmerie ! Posez vos armes ! Deux hommes en treillis sales. L'un a saisi un fusil. Deux coups. Secs. Le premier homme a basculé. Le sang a giclé sur le tapis, fumant dans l'air glacé. Franck est entré, un tisonnier à la main. Il s'est jeté sur le blessé. Le choc du métal sur le crâne a fait un bruit mat. Définitif. — Arrête ! a hurlé Elias en projetant Franck contre le mur. Franck avait la bave aux lèvres. Il cherchait ses lingots sous les dalles, les mains rouges. Il ne restait que le crépitement d'un fauteuil Louis XV dans la cheminée. — On va mourir ici, Franck. La cuve est vide. Elias s'est assis sur la table. Il a ouvert une boîte de haricots. Il a mangé avec avidité, le regard fixé sur le cadavre. La morale n'était qu'un souvenir. — On ne va pas mourir, a fini par dire Elias. On barricade tout. On chasse. Mais c'est moi qui commande. Franck a hoché la tête. Sa superbe s'était dissoute dans le sang sur ses mains. Elias a regardé par la fenêtre. La neige commençait à tomber, fine, serrée. Elle recouvrait la carcasse de la voiture, le corps dans le salon, et les rêves de l'ancien monde. Tout devenait blanc. Tout devenait propre. L'hiver offrait enfin au chaos son linceul.

Le prix du silence

Le froid de la Creuse n’est pas celui de la Seine-Saint-Denis. Aux Hirondelles, il s’agissait d’une morsure acide, chargée d’ozone et de gaz, un truc qui picotait les yeux. Ici, sur ce plateau de granit, le froid est une masse solide. Un bloc invisible qui pèse sur les épaules et fige l’huile dans les carters. Dans la grange de Franck, l’air a le goût de la poussière vieille de cent ans et du fer rouillé. Elias cala une dernière solive contre le grand battant de chêne. Le bois grinça, une plainte sourde qui résonna sous la charpente. Il frappa le montant avec le talon de sa main. Sec. Solide. Ses phalanges étaient rouges, gercées, la peau fendue par le gel. Il ne sentait plus ses doigts. Son treillis délavé n’était plus qu’une loque rigide, imprégnée de la sueur des émeutes passées. — Ça ne tiendra pas s’ils viennent à plusieurs avec un bélier, lâcha Elias sans se retourner. À l’autre bout de la pièce, près de la carcasse d’un vieux tracteur Massey Ferguson, Malika ne répondit pas. Elle était agenouillée sur le sol battu. Franck était allongé sur un matelas de fortune, livide. L’ancien cadre sup n’était plus qu’un tas de viande tremblante. L’odeur monta jusqu’aux narines d’Elias. Une fermentation de cave. Un sucre de mort. La gangrène. — Éclaire-moi, ordonna Malika. Sa voix était un raclement de gorge. Elle n’était pas là par charité. Ses gestes étaient d’une économie brutale, dénués de toute hésitation. Elle regardait la jambe de Franck comme on inspecte une pièce mécanique défaillante. Elias s’approcha, braqua sa lampe. Le faisceau jaune pisseux éclaira le mollet : une masse boursouflée, violacée, striée de veines noires. Franck gémit. Un bruit de gamin, un sifflement entre les dents. — Ferme-la, dit Malika. Économise ton oxygène. Elle déballa une lame de rasoir. Elias sentit l’odeur de l’alcool à brûler. — Tiens-lui les épaules. S’il bouge, je lui sectionne l’artère. Elias s’exécuta. Il sentit les os saillants, la vibration du frisson qui secouait l’homme. L’ancien patron sentait l’urine et la peur. La lame s’enfonça. Un jet de pus jaunâtre gicla. Franck hurla, un cri déchirant étouffé par la main d’Elias. Le soldat sentit les dents de l’homme s’enfoncer dans sa paume. Il ne lâcha pas. Il regardait Malika. Son regard délavé ne cillait pas. Elle vidait la plaie, pressant avec ses pouces pour expulser le poison. Aucune pitié. Juste l’adaptation. — C’est fait, dit-elle enfin en s’essuyant les mains sur un chiffon huileux. Le reste, c’est entre lui et ce qu’il reste de Dieu. Elias relâcha la pression. Sa main saignait. Il regarda cette femme au visage marqué de rides profondes, de tranchées de survie. Elle ramassait ses affaires avec une précision mécanique. — Tu devrais aller dehors, dit-elle. La nuit tombe. C’est là qu’ils arrivent. Elias sortit. Le froid le frappa comme un coup de matraque. Le ciel était d’un gris métallique. Il s’enfonça dans l’herbe rase et gelée pour poser ses alarmes de pauvre : du fil de fer de jardinage et des boîtes de conserve vides. Il installa des planchettes de bois hérissées de clous de charpentier sous les feuilles mortes. Des gestes automatiques. Il pensait à sa mère, en Haute-Marne. Avait-elle eu le temps de barricader ? L’empathie était une maladie mortelle. Chaque fois qu’il avait eu pitié aux Hirondelles, il l’avait payé. Le gamin au cocktail Molotov. Le vieil homme aux sifflements de tireur. L'ordre ou l'humanité. Il avait choisi l'uniforme, mais l'uniforme ne protégeait de rien. L'obscurité devint une masse solide. Elias regagna la grange, verrouilla la porte. Malika nettoyait un fusil de chasse avec un morceau de sa propre chemise. Entre eux, Franck délirait sur des cours de bourse et des baux signés. — Tu penses qu'il va tenir ? demanda Elias. — Ça n'a pas d'importance. Ce qui importe, c'est ce qu'on fait de lui s'il meurt. Sa viande est inutile, mais il a dit qu'il avait de l'or. On est des commerçants, maintenant, Elias. Franck est une ressource. Rien de plus. — On n'est pas des charognards, Malika. — On est ce que la faim décide qu'on soit. Prends le premier tour de garde. Si tu entends les boîtes, tu tires dans le tas. Pas de sommations. Elias se posta près d’une meurtrière. Le silence de la Creuse était un prédateur qui retient sa respiration. *Ting.* Le son d’un caillou dans une boîte. À l’est. Près du verger. L’adrénaline. Un goût de pile électrique sur la langue. Le cœur qui cogne. Il épaula son HK416. — Tire pas encore, chuchota Malika à son oreille. Attends qu'ils soient à découvert. Une voix s'éleva du brouillard. Éraillée. — Franck ? On sait que t'es là. Ouvre, sois pas bête. On veut juste discuter des stocks. Elias ne bougea pas. On ne discute pas à deux heures du matin avec un fusil de chasse. — On bouge, dit Malika. Ils vont mettre le feu. Le plan fut scellé dans l’urgence. Elias grimpa sur le vieux tracteur Massey Ferguson. Il desserra le frein à main. L’engin s’ébranla, roulant lourdement sur la pente de l’appentis. Elias tira la manette des gaz au maximum et sauta. Le fracas fut apocalyptique. Le moteur Diesel hurla, crachant une fumée noire qui déchira le silence de mort. Le monstre de fer s’enfonça dans le verger, fauchant les arbres et les ombres qui s’y cachaient. — Maintenant ! cria Elias. Il saisit Malika par le bras. Ils durent transporter Franck, un poids mort dans une bâche. La traversée du verger vers la maison bourgeoise fut un calvaire de vulnérabilité. Elias sentait ses omoplates exposées, la certitude d’un canon pointé sur sa nuque alors qu’ils progressaient à découvert dans la boue gelée. Chaque seconde pesait une heure. Ils franchirent le seuil de la demeure de pierre. L’air y était plus froid encore, chargé d’une odeur de papier peint en décomposition. Elias déposa Franck sur un tapis mangé par les mites et monta sécuriser l’étage. Chaque marche gémissait. Sur le palier, une silhouette se découpa dans le gris de la fenêtre. Un homme massif. Une hache à la main. Elias s'immobilisa. Ce n'était pas un soldat. C'était un voisin. Son propre miroir social. L'homme leva son outil, un geste lent, désespéré. Ses yeux rencontrèrent ceux d'Elias. Un vide abyssal. — Tire, gamin, dit l'homme d'une voix de papier de verre. Fais-moi une faveur. L’hésitation dura un battement de cœur. Puis le réflexe prit le dessus. Deux coups brefs. *Tchak-tchak.* L'homme fut projeté en arrière. La hache tomba sur le parquet avec un bruit sourd. Elias resta là, le souffle court. Il ne ressentait aucune victoire. Juste une nausée montante. Il redescendit. Malika n’avait pas bougé. Elle fixait la porte, son couteau à la main. — C’est fait ? demanda-t-elle. — C’est fait. Elias s’assit contre le mur froid. Il regarda ses mains rouges. Franck s’agita, ses yeux brillants de fièvre s'ouvrant sur l'obscurité. — Vous n'en sortirez pas, murmura l'agonisant. Vous êtes des corps étrangers. L'organisme va vous rejeter. Malika s’approcha de lui et lui tapota la joue avec une violence contenue. — L’organisme est mort, Franck. On est les microbes qui survivent à la charogne. Elle se détourna. Elias ferma les yeux. Dehors, un petit feu orange brillait maintenant près du muret de pierre. Une veillée funèbre pour l'homme de l'étage. Un phare de haine dans la nuit. Elias sentit le stigmate invisible de la poudre sur sa peau. Le silence n'était plus une menace. C'était une sentence. Ils étaient trois naufragés dans une carcasse de pierre, attendant que l'hiver finisse de pétrifier ce qu'il leur restait d'âme.

L'assaut final

Cinq heures. L’aube n’est qu’une rumeur grise derrière les crêtes de la Creuse. Une lumière sale, filtrée par une brume qui ne transporte plus l’odeur de la terre mouillée, mais celle, tenace, des feux de pneus qui brûlent en contrebas dans la vallée. Elias est immobile derrière le chambranle de la fenêtre. La pierre est glacée. Elle lui bouffe la chaleur du corps à travers sa vareuse de l’armée, une épaisseur de fibre synthétique inutile contre l’hiver qui s’installe. Ses doigts sont gourds. Il les ouvre et les referme pour chasser les fourmis qui lui bouffent les nerfs. Dans son champ de vision, le chemin de terre qui remonte vers la ferme est désert. Juste le silence de plomb qui précède les massacres. Elias connaît ce silence. Il l'a entendu aux Hirondelles, juste avant que les grenades de désencerclement ne déchirent la nuit de Seine-Saint-Denis. Ici, c'est pire. Il n'y a pas de gyrophares pour rythmer l'attente. Pas de radios qui crachotent des ordres codés. Il n'y a que le vent qui siffle dans les ardoises pétées et le battement de son propre cœur, un tambour de guerre dans une poitrine creuse. — Ils arrivent, murmure-t-il. Ce n'est pas une intuition. C'est l'odeur. Un relent d'essence mal raffinée, de vieux diesels qui s'essoufflent dans la pente. La milice locale. Des types du coin, des gars qui portaient peut-être le même nom que sa mère. Des paysans transformés en prédateurs par la dalle. Ils ne viennent pas pour l'idéologie. Ils viennent pour le stock de conserves, pour le gasoil, pour le droit de voir le lendemain. Derrière lui, dans l'ombre de la pièce qui pue le renfermé et la poussière de granit, Malika ne répond pas. On entend seulement le clic-clac métallique, régulier. Elle garnit les chargeurs. Un par un. Ses gestes sont d'une précision chirurgicale, héritage de ses années à compter des pilules dans le calme d'une officine. Mais ce ne sont pas des antibiotiques. Ce sont des 5.56 mm. Du laiton qui capte la faible lueur du jour. Malika a les mains noires de graisse d'armement. Elle ne se plaint pas du froid. Sa survie est un calcul comptable. Chaque cartouche est une seconde de vie supplémentaire. — Elias, dit-elle d'une voix de papier de verre. Ne cherche pas leurs yeux. Cherche le centre de la masse. Elias serre les mâchoires. Il sent le poids du FAMAS contre son épaule. L'arme est vieille, mal entretenue. Il pense à ses cousins, restés au pays, dans la diagonale du vide. Est-ce qu'ils sont dans la colonne qui monte ? Est-ce qu'il va loger une balle dans le front d'un gamin qui a simplement faim ? En bas, dans la grange, Franck s'agite. Elias entend le bruit des caisses qu'on traîne. Franck, le Parisien. L'homme qui pensait que ses comptes offshore serviraient de rempart contre la fin du monde. Il est le point de fixation de la haine des miliciens. Elias le déteste aussi, d'une haine sourde. Pourtant, il doit le défendre. Le premier bruit de moteur explose. Un vieux pick-up déglingué surgit du bois de sapins. Puis un deuxième. Ils ne se cachent pas. Ils sont le nombre. Elias ajuste son œilleton. Les premières silhouettes apparaissent dans la brume. Des ombres vêtues de parkas de chasse et de bleus de travail. Ils tiennent des fusils, des barres de fer, et ces bouteilles de verre dont le goulot est obstrué par un chiffon poisseux. — Contact, lâche Elias. Sa voix est blanche. Vide. Il bascule le sélecteur de tir. Coup par coup. Il ne gaspillera pas. Un premier cocktail Molotov s'élève dans le ciel gris. Une courbe orange qui déchire le rideau de brume. La bouteille vient s'écraser contre le mur de la grange. Le bruit du verre qui éclate est suivi d'un souffle sourd. L'essence se répand. Les flammes lèchent la pierre séculaire. L'odeur arrive instantanément : pétrole et alcool à brûler. — Malika, les munitions ! Elle rampe jusqu'à lui. Ses yeux sont deux fentes sombres. Elle ne tremble pas. Elle lui tend un chargeur plein. Leurs doigts se frôlent. Le froid de la peau d'Elias contre la chaleur fiévreuse de Malika. Un deuxième projectile incendiaire traverse la vitre de la pièce d'à côté. Les rideaux prennent feu. Une lumière crue, orange vif, envahit l'espace. La fumée commence à piquer les yeux. Une fumée de bois et de plastique. Une fumée qui tue. À l'extérieur, les cris montent. Des hurlements de bêtes. "Rendez-vous !", "Sortez le citadin !". Elias voit un homme s'approcher à découvert. Un grand sec brandissant un bidon de cinq litres. Elias cale la crosse dans le creux de son épaule. Il expire lentement. La buée se mêle à la fumée. Il ne réfléchit plus. Elias n'est plus l'appelé. Plus le protecteur. Juste un prédateur. Le coup de feu claque. Sec. Brutal. L'homme au bidon s'arrête net. Son corps a un sursaut ridicule. Il porte la main à son ventre, regarde ses doigts rougis par le sang cuivré qui imbibe son pull en laine. Il tombe à genoux. Le silence qui suit est plus terrifiant que les cris. Puis, c'est l'explosion. La milice lâche les chevaux. Les fusils de chasse tonnent. Des gerbes de plomb s'écrasent sur la façade, arrachant des éclats de granit qui sifflent comme des shrapnels. Elias se plaque contre le mur. Des éclats de verre lui entaillent la joue. Il ne sent pas la douleur, juste la chaleur liquide qui coule dans son cou. Malika est accroupie, le dos contre le lit en fer. Elle a un rictus de haine pure. — Tue-les tous, Elias. S'ils passent la porte, ils ne feront pas de prisonniers. Il se redresse. Une nouvelle bouteille incendiaire explose sur le rebord. Le feu est partout. L'air devient irrespirable. Il ajuste son tir. Un, deux. Les détonations s'enchaînent. Les douilles brûlantes sautent sur le parquet. Un assaillant s'effondre dans la boue. Un autre hurle et continue d'avancer. Elias l'abat d'une balle dans le thorax. Le type bascule en arrière, les bras en croix. Soudain, un choc massif ébranle la maison. En bas. Ils utilisent un tronc d'arbre comme bélier. Le bois de la porte d'entrée gémit. Les gonds crient. — Elias ! La porte ! Malika attrape un vieux fusil à pompe. Elle se jette vers l'escalier. Elias la suit, franchissant les flammes qui dévorent le palier. La fumée est si dense qu'on avance au toucher, à l'instinct. En bas, le fracas redouble. La porte cède dans un bruit de tonnerre. La lumière du jour, blafarde, s'engouffre dans le couloir. Franck est là, au milieu du couloir. Il tient un pistolet de collection. Il tremble de tout son long. Ses lèvres bougent : — C’est une erreur de valorisation... On peut négocier les marges... — Pousse-toi, connard ! hurle Malika. Elle épaule. Le premier milicien franchit le seuil. C'est un gamin. Dix-huit ans. Il tient une hache. Malika tire. Le coup du calibre 12 est assourdissant. Le gamin est projeté en arrière, sa poitrine transformée en une bouillie rouge et translucide. Elias se poste à côté d'elle. La faille de l'empathie s'est refermée sous une couche de glace carbonique. Il tire dans le tas. Les balles traversent les corps et les cloisons. Un massacre chirurgical dans un environnement sale. Le sang gicle sur les murs. Une odeur ferreuse se mélange à celle du brûlé. Les miliciens reculent, surpris par la violence. Elias change son chargeur. Ses mains ne tremblent plus du tout. Il regarde Malika. Elle est couverte de suie. Elle vérifie son arme. — Qu'ils reviennent, dit-elle. On a encore de quoi nourrir la terre. Dehors, le soleil essaie de percer la brume. Elias se réinstalle près d'une meurtrière. Il voit les ombres se regrouper sous les arbres. Il sent un poids sur son bras. Franck est à genoux, pleurant des larmes de riche qui s'écrasent sur la terre battue. — Ils vont nous brûler vifs... murmure Franck. — Fermez-la. Prenez un seau. Éteignez le feu sur l'escalier. Si vous voulez vivre, servez à quelque chose. Le deuxième assaut arrive. Un hurlement animal déchire le silence. Elias ne l'attend pas. Il vide son chargeur de manière méthodique. Un tir, un mouvement. Un tir, un mouvement. La fumée devient opaque. On ne voit plus les collines. Le monde s'est réduit à ce carré de murs. Soudain, une détonation plus forte que les autres. Un sifflement strident. Une explosion souffle le pan de mur du salon. La déflagration projette Elias au sol. Ses oreilles sifflent. À travers le nuage de poussière de marbre, il voit des silhouettes sombres entrer par la brèche. Elles portent des lunettes de vision nocturne et des gilets pare-balles. Les nouveaux arrivants ouvrent un feu précis. Les miliciens sont fauchés. Un massacre systématique. Pas de sommation. Elias rampe vers Malika. Elle est allongée sur le flanc, une large tache de sang s'étendant sur son ventre. — Malika... Ses yeux sont déjà tournés vers l'intérieur. — Les petits... Elias... promets-moi... Il ne peut rien promettre. Les hommes en noir progressent avec une froideur de robots. L'un d'eux s'arrête devant Franck, qui gémit. L'homme n'a pas de regard. Il ajuste son tir et loge une balle dans la tête du citadin. Franck n'est plus qu'un souvenir inutile. Elias voit le canon se tourner vers lui. Il regarde l'homme en noir, ou plutôt son propre reflet dans les verres sombres. L'homme abaisse son fusil en voyant le reste d'uniforme. — Identification, ordonne une voix synthétique. — Appelé Elias... 93ème régiment... L'homme en noir fait un signe. — On a un survivant. Nettoyez le reste. Brûlez tout. On ne laisse rien aux charognards. Malika rend son dernier soupir. L'homme au matricule 4-02 saisit Elias par le col et le soulève. Ses pieds traînent dans le sang. Dehors, l'air est saturé de cendre. Elias est jeté à l'arrière d'un transport de troupes. Le métal est glacé. À travers la fente de la bâche, il voit l'allumette craquer. La grange devient un phare orange. Elle brûle bien. Elle brûle pour rien. Le trajet est une agonie de secousses. Elias est seul dans le noir. Il finit par tomber sur les genoux sur un plateau désolé, là où des éoliennes immobiles ressemblent à des croix. Un campement de barbelés. L'officier qui l'attend a la peau tannée. Il boit dans un quart en métal. — On m'a dit que la femme gérait un trafic, dit l'officier. On cherche la morphine. Où est le stock ? — Elle est morte, lâche Elias. Vous l'avez tuée. — C'est la guerre, gamin. Tu es soldat. Tu nous aides et tu manges. Tu refuses et tu sers de cible. Elias sent le poids de l'uniforme. Ce linceul. L'instinct de survie est une bête immonde qui ne veut pas mourir. — Il y a... une vieille carrière. Au nord de Moutier-d'Ahun. Ils y stockaient des caisses. C'est un mensonge. Mais cela lui donne du temps. On lui tend une gamelle d'une bouillie infâme. Il mange avec sauvagerie. On lui jette un FAMAS entre les mains. Le clic de la culasse est le seul son honnête. Le convoi s'ébranle vers la carrière. Elias est sur le toit du blindé. Il empoigne les poignées de la mitrailleuse 12.7. Le froid lui brûle les paumes. Il voit la marée humaine des villageois dévaler la pente. Ce ne sont plus des visages. C’est une masse organique. — En position ! hurle le 4-02. Elias arme. Dans la masse, il voit un point rouge. Un châle. Le châle de Malika ? Une hallucination de sa conscience qui s'éteint. Sa main se crispe. Le premier tir part. Le recul secoue son corps. Une transe de mort. La 12.7 déchire l'air et la chair. Les silhouettes tombent comme des épis de blé. Il hurle maintenant. Un cri sans mots. Il arrose la zone, les corps, les cailloux. Il efface tout. Quand le chargeur est vide, le silence revient. Une fumée bleue flotte au-dessus des restes. Elias redescend du blindé. Il marche vers la zone d'impact. Il veut voir ce qu'il a fait. Il arrive à l'endroit du point rouge. Ce n'est qu'un vieux drapeau déchiré. Un morceau de tissu calciné. À côté, il n'y a que de la viande anonyme. Il s'assoit sur un bloc de calcaire. Il retire son casque. Ses cheveux sont trempés de sueur par moins dix degrés. L'hiver ne fait que commencer. Elias sort son couteau et commence à gratter la croûte de sang sous ses ongles. C'est un travail minutieux. Il veut que ses mains soient propres pour tenir son fusil sans qu'il lui glisse des doigts lors du prochain assaut. Le convoi se remet en route. Elias remonte à l'arrière. Il ne regarde plus le paysage. — Prochaine étape ? demande un soldat. — Limoges, répond le 4-02. Il parait que ça brûle bien. Elias ferme les yeux. Le moteur gronde une dernière fois. La neige recommence à tomber. Une neige lourde, indifférente, qui recouvre les corps dans la carrière. Elias ajuste son casque sur son front. Il regarde les flocons qui se posent sur le canon encore brûlant de son arme. Ils fondent instantanément, transformés en gouttes d'eau qui coulent sur le métal noir, sans jamais parvenir à blanchir le sang qui stagne dans les rainures de la culasse.

Cendres et larmes

Le craquement de la charpente dominait tout, un bruit de mâchoire géante broyant du bois sec. La grange n’était plus qu’une cage thoracique incandescente dévorant le noir de la nuit limousine. À dix mètres du brasier, l’air chaud cinglait le visage de Franck, une gifle thermique qui lui brûlait les yeux. Ses mains, noires de suie et de sang séché, pendaient le long de son corps, agitées par un tremblement que la chaleur ne parvenait pas à calmer. À ses pieds, le sac de sport Hermès dégueulait son contenu. Le cuir gondolait. Une flammèche vola, portée par un courant d’air ascendant, et se posa sur une liasse de cinq cents euros. Le papier craqua. Une lueur bleue, puis orange, transforma la monnaie d'une vie entière en dentelle noire. Des fantômes de richesse s'envolaient vers les nuages de particules fines. La civilisation n'était plus qu'une fine couche de vernis écaillée ; l'or n'était qu'un métal jaune incapable de réchauffer un cœur qui gèle. — Casse-toi de là, Franck. C’est fini. La voix de Thierry était rauque, chargée de glaires et de fatigue. Le voisin, ce paysan qui n'avait jamais vu en lui qu'un parasite parisien, tenait son fusil à deux coups, les canons encore tièdes. Une plaie béante marquait son épaule, le bleu de travail saturé d'un rouge presque noir sous la lune voilée. Derrière lui, Léo attendait. Le gosse de douze ans ne pleurait pas ; il avait ce teint gris et ce regard sec de ceux qui savent que les larmes gaspillent l’eau du corps. — Tout ce fric, murmura Franck. Pour finir dans une étable avec des rats. — C’est plus du fric. C’est de l’allume-feu, cracha Thierry. Bouge. Ils s’enfoncèrent dans la forêt. La boue n’était plus de la terre et de l’eau, mais une colle froide qui cherchait à garder les bottes, à briser les chevilles. Le froid humide du sol s'insinuait à travers les semelles de Franck, remontant le long de ses tibias comme une morsure de glace. Chaque inspiration griffait ses bronches d'un goût de gasoil et de laine calcinée. Thierry s’arrêta net, la main sur la crosse entourée de chatterton. Dans le vallon, un craquement sec déchira le silence. Ce n'était pas le vent. C'était le bruit d'une botte. — Ils nous suivent, souffla Léo. Une silhouette émergea des fougères, puis une deuxième, vêtues de parkas de chantier orange délavé. Des spectres de la route. L’un d’eux renifla l’air, cherchant l’odeur de la fumée, de leur peur. Thierry épaula. Le coup partit, brutal, assourdissant. La poitrine du type en orange explosa dans un nuage sombre sur la neige sale. — Cours ! L’instinct remplaça la pensée. Franck dévala la pente, les poumons sifflant comme des soufflets de forge. Il tomba, sentit un caillou lui ouvrir la paume, mais la douleur était un luxe qu'il ne pouvait plus s'offrir. Ils atteignirent un vieux séchoir à châtaignes en ruine, une carcasse de pierre accrochée à la rive d'un ruisseau noir. À l’intérieur, l’odeur de moisi et de poussière ancienne les enveloppa. Thierry déposa Léo dans un coin et s’assit contre la pierre. Franck, à l'écart, fouilla un placard mural déglingué. Ses doigts rencontrèrent un bocal. Un fond de graisse de canard figée, rance, grise. La faim le frappa, une érosion interne, acide. Sans un mot, il plongea ses doigts dans la graisse froide, dévorant la substance avec une fureur de rat. Quand il se retourna, le regard de Thierry était sur lui. Un mépris souverain. — C’est bien, Franck. Tu apprends. Mais la prochaine fois que tu bouffes sans mon autorisation, je te laisse ici. Et tu sais ce qui arrive aux types seuls ? Ils finissent dans le ventre des chiens. Le silence retomba, seulement troublé par le grondement lointain d'un moteur lourd. Un blindé. L’armée. Franck voulut se lever, l'espoir d'un retour à l'ordre lui brûlant la poitrine, mais la main massive de Thierry l'écrasa au sol. — Reste en bas. L’armée n’est pas là pour nous. Pour eux, on n’est que des cibles ou des bouches inutiles. Ils n’ont plus de tribunaux, ils n’ont que des balles. Le grondement s’éloigna. Le crépuscule tomba sur la Creuse comme un suaire. Le froid n’était plus une condition météo, c’était une présence physique, une lame de fond qui pétrifiait les membres. Franck regarda sa main blessée, boursouflée, violacée. Dans ce monde sans antibiotiques, une coupure était une condamnation. Il regarda Léo, blotti contre Thierry pour grapiller un peu de chaleur humaine. L’ancien cadre supérieur, l’homme des tableurs et des fonds d’investissement, s'était évaporé avec la toiture de sa grange. Il ne restait que l’animal. Mais alors que le gosse s’agitait dans son sommeil, appelant une mère disparue, Franck sentit une petite main froide se glisser vers lui, cherchant une ancre dans le noir. Ce n'était pas de la pitié. C'était la reconnaissance d'un nouveau poids. Thierry avait raison : on ne possédait que ce qu'on pouvait défendre avec ses dents. Mais Franck comprit, dans l'obscurité glacée du séchoir, que la seule monnaie circulant encore était le prix que l'on accordait à la vie de celui qui dort à côté de soi. Il ne serait plus le prédateur qui dévore en cachette. Il serait celui qui veille. Franck serra ses poings dans ses poches vides, les yeux fixés sur l'ouverture de la bâtisse, là où le brouillard de cendres avalait le reste du monde. L’hiver du chaos ne faisait que commencer, et dans le silence de la nuit, il ne restait que l’os, le sang, et la haine nécessaire pour rester debout.

Le premier matin

La lumière pissa sur l’horizon, une traînée jaunâtre entre deux bancs de nuages bas. Ce n’était pas une aube. C’était le signal que la nuit rendait l’âme. Un monde sans électricité, sans pitié, sans un bruit d’oiseau. Seul le vent sifflait dans les carcasses d’épicéas, un son de flûte taillée dans un os. Elias ouvrit la marche. Il ne sentait plus ses orteils. Ses rangers prenaient l’eau par les coutures. La neige n’était plus qu’une mélasse grise qui collait aux semelles. Il tenait son FAMAS en travers de la poitrine. Pas pour tirer. Pour avoir quelque chose à serrer. Le métal lui brûlait les paumes à travers ses gants de laine troués. Une brûlure sèche. Froide. Derrière lui, Franck fermait la marche. Enfin, il essayait. Il traînait une carcasse de cinquante-cinq ans nourrie aux déjeuners d’affaires. Sa veste en cachemire, autrefois symbole de réussite, était un linceul trempé. Il n’avait plus de titre. Juste une douleur atroce dans les genoux. — Elias, souffla Franck. Sa voix était un râle. Elias ne s'arrêta pas. S’arrêter, c’était mourir. C’était laisser le sang se transformer en bouillie de glace. — On... on va où ? insista Franck. Malika se retourna. Ses yeux étaient deux billes d'obsidienne enfoncées dans des orbites creusées par la faim. Elle n’avait pas d’empathie en réserve. — Plus haut, dit-elle simplement. Sa voix était cassée, une corde de violon trop tendue. — Pourquoi ? — Parce que là-haut, on voit ceux qui arrivent. Ils quittèrent le sentier. Elias bifurqua vers une pente abrupte. Il fallait s’éloigner des routes. Les routes étaient des pièges. Elias observait le sol. Des traces. Un lièvre, peut-être. L’instinct revenait à tout le monde. La civilisation était un vernis de trois millimètres ; le froid venait de le décaper. Soudain, Franck trébucha. Il tomba de tout son long dans la poudreuse. Le bruit fut sourd. Définitif. Elias s’arrêta enfin. Il attendit que le monde cesse de tourner, puis fit demi-tour. — Lève-toi, ordonna Elias. Pas de colère. Juste un fait. — Je peux plus, gémit Franck. Mes jambes... c'est du bois. — Lève-toi, répéta Elias. T'as passé ta vie à vendre du vent, Franck. Tu pensais que ton lingot dans ton coffre à Paris allait t'acheter une place au paradis ? Regarde. Y'a plus de paradis. Y'a que ce versant de montagne et le gel qui te bouffe. Si tu restes là, demain, les corbeaux se battront pour tes yeux. Franck leva les yeux. Une étincelle de vieil orgueil de dominant refit surface. — Tu te crois... meilleur que moi ? hoqueta-t-il. T'es qu'un larbin avec une arme vide. — Mon arme n'est pas vide. Mais je ne gâcherai pas une cartouche pour toi. La nature s'en chargera gratuitement. Il lâcha le col. Malika descendit alors de quelques pas. Elle ouvrit son sac et en sortit une petite boîte métallique. Elle en tira une pilule blanche. — Prends ça. Un truc pour le cœur. Ça va te donner un coup de fouet. Franck avala la pilule sans eau. Il ne demanda pas ce que c’était. Il voulait croire au miracle. Malika le regarda avec une froideur clinique. C’était de la craie. Le mensonge était le seul carburant qui restait quand les muscles avaient lâché. — Allez, debout, dit Malika. Elle ne lui tendit pas la main. Le contact humain était devenu une fuite d'énergie inutile. Franck se releva péniblement. Il avait l’air d’un automate brisé. Ils reprirent la marche. Le terrain devenait un chaos de granit. Elias sentait sa peau craqueler. Ses lèvres saignaient, un goût de fer qu’il léchait machinalement. Chaque pas était une négociation avec la douleur. Un, deux, trois. Ils parvinrent à une dépression dans le sol. Là, à demi ensevelie, une forme remuait. Un chien. Un berger allemand d'une maigreur effrayante. Il avait la patte prise dans un piège à mâchoires. Le sang autour de lui était un rose pâle, dilué par le givre. L'animal regarda Elias avec une résignation absolue. Franck s'approcha, une lueur de l'ancien monde dans les yeux. — Le pauvre... on doit faire quelque chose. Malika posa une main sur son bras. Sa poigne était un étau. — On ne fait rien. On économise nos forces. — Mais on ne peut pas le laisser comme ça ! s'exclama Franck. — Tais-toi, ordonna Elias. Il s'approcha de l'animal. Il vit dans l'œil du chien le reflet de sa propre condition. Elias posa une main sur le crâne gelé. Un contact presque chaud. Puis, d'un geste sec, professionnel, il enfonça sa baïonnette à la base du crâne. Le chien se détendit. — Pourquoi t'as fait ça ? hoqueta Franck. Elias essuya la lame sur la neige. Il regarda Malika. — C'est de la viande, dit-il. Malika hocha la tête. Elle sortit son couteau. Elle commença à dépecer l'animal. Pas de dégoût. Juste la récolte. Franck se détourna et vomit un filet de bile jaune. — Mange ce que tu as dans ton ventre, Franck, dit Malika sans lever les yeux de sa tâche. Parce que c'est tout ce que tu auras si tu ne nous aides pas à porter ça. Le premier matin de l'hiver définitif se terminait. Le jour baissait déjà, une lumière d'étain s'éteignant sur un monde de charogne. Elias reprit la tête. Le sac était plus lourd, chargé de la chair fraîche de l'animal. Il sentait l'odeur du sang sur ses mains. C'était l'odeur de la survie. Sous le vernis, il n'y avait plus de morale. Il n'y avait plus de Dieu. Il n'y avait que le rythme. Les pas. La glace. Et le froid qui finit toujours par gagner. Ils s'enfoncèrent dans l'obscurité, trois silhouettes que le vent finissait d'effacer. Elias ne pensait plus à l'avenir. Il pensait au prochain pas. La viande marchait. Et la neige tombait.
Fusianima
L'Hiver du chaos
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Seb Le Reveur

L'Hiver du chaos

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L’épave du Renault GBC 180 tressaute sur le squelette d’une Clio calcinée. Le choc remonte dans les vertèbres d’Elias. Sec. Sans filtre. Dans la caisse arrière, l’air sature d’un gasoil mal raffiné et de la sueur acide de douze hommes compressés sous la bâche. Personne ne parle. Le silence n’est plu...

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