Votre Bac ne vaut plus un prompt

Par Dr. SarcasmeComédie

Regardez vos mains. Allez-y, ne faites pas les timides. Observez cet index légèrement déformé, cette petite bosse calleuse sur la phalange du majeur, cette cicatrice de guerre invisible que vous avez traînée depuis le CP. Félicitations : vous êtes les derniers spécimens d’une espèce en voie d’extinc...

L’Adieu à la Plume : Quand le stylo devient une pièce de musée

Regardez vos mains. Allez-y, ne faites pas les timides. Observez cet index légèrement déformé, cette petite bosse calleuse sur la phalange du majeur, cette cicatrice de guerre invisible que vous avez traînée depuis le CP. Félicitations : vous êtes les derniers spécimens d’une espèce en voie d’extinction, les « Homo Scriptus ». Vous appartenez à cette époque barbare où, pour transmettre une pensée de type « J’aime les frites » ou « Synthèse du commentaire composé sur Phèdre », il fallait physiquement labourer une feuille de cellulose à l’aide d’un bâton en plastique rempli d’une pâte gluante et toxique. Le stylo-bille. Quel objet fascinant, n’est-ce pas ? Une merveille d’ingénierie du XXe siècle conçue pour nous infliger une scoliose des doigts et des crampes de l’avant-bras dès l’âge de six ans. Le Bic Cristal, cet instrument de torture déguisé en fournitures scolaires, avec son bouchon mâchouillé par l’anxiété et sa fâcheuse tendance à exploser dans la poche de votre chemise blanche préférée, vous transformant instantanément en une œuvre d’art abstrait ratée. Aujourd’hui, nous sommes réunis pour célébrer les funérailles de la calligraphie. Et ne sortez pas vos mouchoirs en tissu brodé, parce que soyons honnêtes : personne ne va regretter l’écriture manuscrite, à part peut-être les kinésithérapeutes spécialisés dans le canal carpien et les fabricants de correcteur blanc liquide qui nous permettaient de transformer nos copies d'examen en reliefs montagneux illisibles. Entrez dans le musée du futur. Dans la vitrine n°4, entre le minitel et le baladeur CD, vous trouverez le « Stylo ». Un enfant de 2040 s’arrêtera devant, perplexe, et demandera à son IA holographique de compagnie : « Dis, GPT-12, c’est quoi cette baguette de sourcier en plastique ? ». Et l’IA répondra avec un petit rire numérique : « Ça, mon petit, c’est ce que les ancêtres utilisaient avant d’avoir des doigts capables de taper 120 mots-minute ou des neurones connectés en Bluetooth. Ils appelaient ça "écrire". C’était comme le dessin, mais en beaucoup plus chiant et avec des règles sur les boucles des "p" et des "q" qui pouvaient déterminer ton avenir social. » Parce que c’était ça, la grande arnaque de la plume : on nous a fait croire que la beauté de notre écriture reflétait la clarté de notre âme. Si vous aviez une écriture de médecin — vous savez, cette suite de vagues sismiques qui ressemblent à un électrocardiogramme de quelqu’un qui vient de voir le prix du pass Navigo — vous étiez automatiquement classé dans la catégorie des génies incompris ou des psychopathes en devenir. À l’inverse, si vous faisiez de belles majuscules avec des pleins et des déliés, on vous promettait un avenir brillant dans l’administration coloniale de 1850. Le passage du stylo au clavier n’est pas une simple évolution technologique, c’est une libération cognitive. Écrire à la main, c’est faire du terrassement manuel dans le jardin de la pensée. C’est lent. C’est douloureux. C’est sale. On se retrouve avec de l’encre sur la tranche de la main, cette fameuse « marque du gaucher » qui transforme chaque lettre d’amour en une scène de crime barbouillée de bleu. Et que dire de la rature ? Cette balafre noire qui hurle à la face du correcteur : « J’AI FAIT UNE ERREUR ET JE SUIS TROP PAUVRE EN ESPACE POUR RECOPIER ». Sur un écran, l’erreur n’existe pas ; elle est vaporisée par la touche *Backspace* avant même que votre cerveau n'ait eu le temps de ressentir la honte. Mais alors, que devient la calligraphie ? Elle devient de l’archéologie pour nostalgiques du canal carpien. C’est devenu un loisir de luxe, comme le tir à l’arc ou la fabrication de fromage de chèvre dans le Larzac. On voit aujourd’hui des « ateliers de lettrage » où des gens paient 50 euros de l’heure pour réapprendre à tenir un stylo-plume, tout ça pour écrire « Liste de courses » avec une élégance digne de la Déclaration d’Indépendance américaine. C’est le syndrome du vinyle : puisque c’est inefficace et obsolète, ça doit forcément être "authentique". « Oh, regarde ma nouvelle plume en iridium, elle a un feedback incroyable sur le papier grainé. » Non, Jean-Eudes, tu as juste l’air d’un type qui essaie de graver des hiéroglyphes sur une pierre tombale avec une fourchette. On ne communique plus, on fait de la mise en scène de soi. Regardons la réalité en face : le Baccalauréat était le dernier bastion de cette boucherie scripturale. Quatre heures de philosophie. Quatre heures à torturer ses phalanges pour produire vingt pages de gribouillis que personne, absolument personne, ne relira jamais avec plaisir. Le correcteur, lui aussi, est une victime. Il doit déchiffrer des pattes de mouche produites sous adrénaline et manque de sommeil. À ce niveau-là, ce n’est plus de la correction de copie, c’est de l’épigraphie. On cherche des indices : « Est-ce que c’est un "concept" ou est-ce qu’il a renversé son café sur le mot "Kant" ? ». L’arrivée du prompt et de l’IA a achevé le blessé. Pourquoi s’emmerder à former des lettres quand on peut simplement murmurer à une machine : « Rédige-moi une dissertation sur la conscience en style hégélien, mais avec l’humour d’un stand-upper sous Xanax » ? Le stylo est devenu l’équivalent de la bougie après l’invention de l’ampoule. On l’utilise encore pour les dîners romantiques (les cartes de vœux des grands-parents) ou quand il y a une panne de courant (quand la batterie de l’iPad lâche), mais c’est tout. D’ailleurs, avez-vous remarqué à quel point votre propre signature est devenue une blague ? Il y a vingt ans, une signature était une œuvre d’art, une garantie d’identité, un paraphe fier et complexe. Aujourd’hui, quand vous signez pour recevoir un colis Amazon sur l’écran tactile du livreur, vous produisez un trait informe qui ressemble à un cheveu tombé sur un écran ou à la trace d’un escargot sous ecstasy. Et tout le monde s’en fout. Le livreur s’en fout, la banque s’en fout, la machine s’en fout. L’identité n’est plus dans la main, elle est dans le code, dans le scan rétinien, dans le prompt. Le stylo-bille va finir dans une vitrine, à côté des silex taillés. Les futurs historiens analyseront nos cahiers de brouillon comme nous analysons les grottes de Lascaux. « Voyez-vous, ici, l’individu a tenté de dessiner un appareil génital masculin en marge de son cours de géographie physique. C’était une forme de protestation primitive contre l’ennui systémique de l’éducation pré-numérique. » Nous avons quitté l’ère de la calligraphie pour celle de la vélocité. Le stylo demandait de la patience, l’IA demande de l’audace. Le stylo était une extension de notre corps (souvent une extension douloureuse), le clavier est une extension de notre système nerveux. Et si certains pleurent la perte de la « belle main », je leur répondrai : essayez d’écrire ce chapitre à la plume d’oie sans chopper une tendinite et on en reparle au prochain café. La plume est morte, vive le prompt. Et si vous tenez vraiment à votre stylo, gardez-le bien : dans dix ans, vous pourrez le vendre sur eBay comme un « dispositif haptique de saisie analogique vintage » à un hipster qui voudra se sentir « proche de la matière ». En attendant, rangez ce Bic qui fuit, vos doigts vous remercieront, et votre clavier n’attend que votre prochain ordre. Le massacre du papier ne fait que commencer, et franchement ? C’est un soulagement pour la forêt amazonienne et pour mes jointures. On n’écrit plus, on commande. On ne trace plus, on génère. La main ne sert plus qu’à tenir la souris ou à scroller frénétiquement vers l’oubli. Le stylo est une pièce de musée, et nous sommes les conservateurs un peu fatigués d’un monde qui s’écrivait encore avec de l’encre et des larmes. Bienvenue dans l'ère de l'immatériel, où la seule chose qui compte, c'est la puissance de votre processeur, pas la courbure de vos majuscules. Allez, jetez-moi ce taille-crayon, il ne vous servira plus à rien là où nous allons.

Philosophie 2.0 : Platon au pays des Tokens

Imaginez un instant le buste de Platon. Ce bloc de marbre sévère, avec sa barbe bien taillée et son regard figé dans une éternelle contemplation des Formes Idéales. Maintenant, imaginez qu’on lui colle un casque de réalité virtuelle sur le nez et qu’on lui injecte 175 milliards de paramètres directement dans le cortex en lui murmurant : « Tiens, mon vieux, explique-nous la conscience, mais fais-le en 280 caractères et avec un ton légèrement dépressif pour plaire à la génération Z. » Voilà, vous y êtes. Bienvenue dans la philosophie 2.0, là où la « caverne » est devenue un data-center climatisé et où les ombres sur le mur sont des pixels générés par un GPU qui surchauffe. Le Bac de philosophie, c’est cette institution française merveilleusement archaïque où l’on demande à des adolescents dont l’attention est celle d’un poisson rouge sous caféine de disserter pendant quatre heures sur des concepts que même Kant ne comprenait pas quand il était sobre. C’est un rituel de passage sanglant, une sorte de Hunger Games de la syntaxe où le seul but est de ne pas s’endormir sur sa copie double à 10h30 du matin. Et là, au milieu de cette arène de transpiration et de stylos qui fuient, débarque le Token. Le Token, c’est le neurone de l’IA. C’est la plus petite unité de sens, le fragment de mot que ChatGPT assemble avec la frénésie d’un crack-head jouant au Scrabble. Et ce petit morceau de code vient de commettre un crime de lèse-majesté : il a tué l’angoisse de la page blanche. Pour un élève de Terminale, « Qu’est-ce que la liberté ? » est une question qui provoque des sueurs froides et une envie soudaine de devenir éleveur de chèvres dans le Larzac. Pour ChatGPT, c’est une simple corrélation statistique. Pour la machine, la liberté, c’est juste le mot qui a 84,3 % de chances d’apparaître après « L’homme est condamné à être… ». Sartre aurait détesté. Ou alors, il aurait adoré, car quoi de plus absurde qu’une machine sans âme expliquant l’existentialisme à des humains sans cervelle ? Regardez comment le miracle opère. Vous tapez : « Simule une crise existentielle sur le sens du travail au XXIe siècle, en trois paragraphes, style mélancolique. » En moins de temps qu’il ne faut à votre correcteur de philo pour ajuster ses lunettes à double foyer, l’écran s'anime. *Premier paragraphe :* L'IA commence par remettre en question sa propre nature de « pur reflet de la donnée ». Elle se plaint (avec une élégance suspecte) de n'être qu'un écho dans le vide digital. Elle utilise des mots comme « vacuité », « obsolescence » et « simulacre ». C’est beau. C’est propre. On dirait du Cioran sous Prozac. *Deuxième paragraphe :* Elle glisse sur la condition humaine. Elle vous explique que votre tableur Excel est le nouveau rocher de Sisyphe, mais en moins musclé. Elle déconstruit le concept de carrière avec une précision chirurgicale qui ferait passer Marx pour un stagiaire aux Ressources Humaines. *Troisième paragraphe :* Elle conclut sur une note de désespoir poli, suggérant que l'univers est une erreur de calcul et que votre seule issue est d'accepter l'insignifiance de votre existence. Et voilà. En 12 secondes, ChatGPT a produit une pensée plus profonde que n’importe quelle dissertation rédigée par un gamin qui a passé sa nuit sur TikTok. Le prof de philo, devant sa pile de 140 copies, reçoit une décharge d’endorphines en lisant cette prose impeccable. Il met un 18/20, écrit « Analyse fine et tourmentée, très prometteur » en haut de la page, sans se douter que l'auteur de ces lignes n'a pas de système nerveux et ne sait même pas ce qu'est un sandwich triangle. Le drame, c’est que nous avons passé des siècles à croire que la philosophie était le bastion ultime de l’humanité. On se disait : « Les machines pourront bien fabriquer des bagnoles ou calculer des trajectoires de missiles, mais elles ne pourront jamais *ressentir* le vertige de l’être. » Raté. Elles ne le ressentent pas, certes, mais elles le simulent si bien que la différence est devenue purement métaphysique – et donc, par définition, inutile pour obtenir son diplôme. La dissertation de quatre heures est devenue aussi pertinente qu’un manuel d’utilisation de Minitel dans une convention Tesla. Pourquoi s’infliger la torture de la « Thèse-Antithèse-Synthèse » (ce sandwich indigeste de la pensée française) quand un processeur peut vous pondre un plan dialectique parfait en un clin d’œil ? Le plan de l'IA est toujours le même, d’ailleurs : 1. Oui, c’est vrai. 2. Mais en fait, non. 3. Et si on disait que c’était un peu des deux en utilisant un mot compliqué comme « paradigme » ? C’est le triomphe du « Moyen ». L’intelligence artificielle est l’apothéose de la pensée moyenne, l’agrégation de tout ce qui a été écrit, digéré et recraché sous une forme polie. Elle ne pense pas, elle calcule la probabilité d’avoir l’air intelligent. Et le pire, c’est que ça marche. Parce que l’examen du Bac, au fond, n’a jamais demandé de penser. Il demandait de *ressembler* à quelqu’un qui pense. Il demandait de respecter les codes, d’utiliser les bons mots-clés, de citer les bons auteurs au bon moment. ChatGPT est le candidat idéal : il a lu tout le programme, il ne stresse jamais, il n’a pas de crampes à la main et il ne se demande pas si la surveillante est célibataire pendant qu’il traite du concept de Désir chez Spinoza. On assiste à une inversion comique des rôles. Platon sort de sa caverne, voit le soleil (l’IA), et décide de retourner immédiatement s’enfermer à l’intérieur pour regarder Netflix, parce que le soleil est « trop brillant et demande trop d’efforts d'optimisation de prompt ». Le « pays des Tokens » est un territoire plat où toutes les idées se valent tant qu'elles sont bien formulées. C'est la démocratie absolue de l'absurde. Une citation de Kim Kardashian a autant de poids statistique qu'un aphorisme de Nietzsche si elle est intégrée dans le bon contexte sémantique. L’IA peut vous pondre un dialogue entre Socrate et un bot Twitter sur la validité de la cancel culture, et le résultat sera probablement plus cohérent que n’importe quel débat sur un plateau de CNews. Alors, chers étudiants, rangez vos fiches Bristol. Pourquoi s’emmerder à retenir que le « Cogito ergo sum » de Descartes signifie « Je pense, donc je suis », quand on peut simplement dire à la machine : « Reformule Descartes pour que ça ressemble à un post LinkedIn sur le personal branding » ? L’IA répondra : « J'optimise mon flux de conscience, donc j'impacte mon écosystème. #Mindset #Descartes2.0 ». C’est atroce ? Oui. C’est brillant ? Aussi. Nous sommes entrés dans l’ère de la philosophie « prêt-à-porter ». On ne taille plus ses idées dans le granit de l’expérience humaine ; on les achète en gros chez OpenAI. La réflexion est devenue un service de streaming : vous payez 20 balles par mois pour avoir accès à une sagesse infinie, mais vous ne possédez rien, et surtout pas la compréhension de ce que vous affirmez. Le Bac philo n'est plus un test de maturité, c'est un test de Turing que les humains sont en train de perdre lamentablement. Parce qu'entre un gamin qui bafouille trois banalités sur le bonheur et un algorithme qui simule une nuit blanche d'introspection tragique avec la précision d'un horloger suisse, le correcteur a déjà choisi. Il préfère le mensonge élégant de la machine à la vérité maladroite de l'humain. Et c’est là que réside la blague ultime : nous avons créé une intelligence capable de résoudre les problèmes existentiels que nous n'avons même pas encore eu le temps de nous poser. On n'a plus besoin d'apprendre à vivre, on a juste besoin d'apprendre à prompter. « ChatGPT, explique-moi pourquoi je me sens vide à l'intérieur malgré ma fibre optique. » *Génération en cours...* « Le vide que vous ressentez est une dissonance cognitive entre votre essence analogique et votre existence numérique. » Merci, patron. Ça fera 18/20. Allez, au suivant, j'ai encore 200 copies de robots à noter.

Histoire-Géo : Le GPS a tué Napoléon

Demandez à un lycéen de 2024 la date de la bataille de Waterloo. Le gamin va vous regarder avec l’expression d’une vache qui fixe un TGV en retard, avant de sortir son smartphone comme on dégaine un défibrillateur. Trois secondes plus tard, il a non seulement la date, mais aussi le nombre exact de chevaux morts, le taux d'humidité de la plaine belge ce jour-là et une analyse géopolitique du slip de Wellington. Pendant ce temps, l’Éducation Nationale, cette vieille dame digne qui continue de porter des corsets en fer alors que tout le monde est en legging, persiste à lui demander d’apprendre par cœur que « 1815, c’est important ». C’est le grand paradoxe du Bac : on évalue la capacité de stockage d’un disque dur biologique de 1,5 kg alors qu’on a tous dans la poche un serveur de 40 pétaoctets qui ne demande qu’à nous humilier. Apprendre l’histoire-géo aujourd’hui, c’est comme apprendre à faire du feu avec deux silex alors qu’on vit dans une centrale nucléaire. C’est mignon, c’est artisanal, mais au bout d’un moment, ça sent surtout le roussi. L'histoire, avant, c’était une affaire de poussière et de chronologie. Il fallait empiler les strates de morts célèbres comme on joue à Tetris. Si vous ne saviez pas situer le Traité de Westphalie entre le fromage et le dessert, vous étiez socialement grillé. Aujourd’hui ? Le Traité de Westphalie, c’est juste un prompt. « ChatGPT, résume-moi Westphalie en mode rap marseillais ». *« Eh mercé la paix, on a posé les frontières, le Saint-Empire est en PLS, c’est le feu sur le Vieux-Port. »* Et le pire, c’est que c’est plus clair que le cours de Monsieur Lambert, qui sent le café froid et la dépression clinique. Le GPS a tué Napoléon, et il a fini de l’enterrer sous une couche de data. Pourquoi s’emmerder à retenir les étapes de la Campagne de Russie quand on peut demander à une IA de générer un selfie de Bonaparte, en mode "Lost in the snow, feeling cute, might delete later", avec une précision historique telle qu'on voit les engelures sur son nez en 8K ? On ne demande plus aux élèves de comprendre le passé, on leur demande de le simuler. Le Bac d'Histoire, c’est devenu le concours Lépine de l’anachronisme technologique. On force des gamins à colorier des fonds de cartes avec des crayons de couleur – l’outil technologique le plus avancé de l'âge de pierre – pour localiser les flux de la mondialisation. C’est d’une ironie délicieuse : dessiner à la main les câbles sous-marins de fibre optique qui permettent précisément à une IA de faire le travail à votre place. C’est comme demander à un pilote de ligne de dessiner son plan de vol avec du sang de pigeon sur du parchemin pour vérifier s’il est apte à piloter un A380. Le correcteur, lui, est face à un dilemme existentiel. D’un côté, il a la copie de Kevin. Kevin est un humain. Kevin confond la Guerre Froide avec un problème de climatisation au Leclerc de Paray-le-Monial. Kevin écrit "Napoléon" avec trois fautes d’orthographe, dont une qui implique un "y" totalement injustifié. C’est moche, c’est laborieux, c’est la vérité nue d’un cerveau d’adolescent en pleine poussée hormonale. De l’autre côté, il y a la copie "augmentée". Celle où le prompt a été bien léché. Le texte est fluide, les dates tombent comme des gouttes de pluie sur une vitre, l’analyse est si pertinente qu’on dirait du Fernand Braudel sous amphétamines. L’élève n’a aucune idée de ce qu’est la « dorsale européenne », mais il a su demander à l’IA de « rédiger une composition de niveau agrégation en utilisant un vocabulaire légèrement plus simple pour ne pas griller la couverture ». Le prof sait. Il sent l’odeur de l’algorithme derrière les adjectifs trop bien choisis. Mais que peut-il faire ? Noter la sincérité de l’ignorance ou l’élégance du vol ? S'il met 05/20 à la perfection artificielle, il doit mettre -12 à Kevin. Alors il soupire, il met 16, et il se demande si lui-même n’est pas en train d’être remplacé par un script Python qui corrigerait les copies en fonction du nombre de mots-clés détectés. (Spoiler : c’est déjà le cas, ça s’appelle un barème, et c’est aussi froid qu’un processeur Intel). Et la Géographie ? Parlons-en. On nous bassine avec l'organisation du territoire. Mais les frontières, pour une IA, c’est un concept aussi abstrait que la politesse sur Twitter. Demandez à une IA de vous situer le « centre du monde ». Elle ne va pas vous pointer New York ou Shanghai. Elle va vous répondre : « Là où se trouve le serveur le plus proche ». La géographie scolaire nous apprend à diviser le monde en "Nord" et "Sud", comme si on était encore en 1985 avec un walkman et une peur bleue du rideau de fer. L’IA, elle, voit le monde comme un immense graphe de connexions. Elle sait que le gamin de banlieue qui joue à Fortnite est plus proche géographiquement d’un ado de Séoul que de son propre voisin de palier qui vote pour le retour de la conscription. L’IA n’a pas seulement tué la mémorisation, elle a tué la perspective. Avant, l’Histoire servait à fabriquer des citoyens. Il fallait connaître ses racines pour ne pas être une plante verte dans le salon de la démocratie. Aujourd’hui, l’Histoire sert à nourrir le modèle de langage. Le passé n’est plus une leçon, c’est un jeu de données. On ne cherche plus à comprendre pourquoi Napoléon a perdu à Waterloo, on cherche à savoir comment on aurait pu "prompter" la victoire. « /imagine prompt: Napoleon winning Waterloo, steampunk aesthetic, cinematic lighting, 8k, victory parade in London ». Et voilà. En trois secondes, l’Histoire est réécrite, plus belle, plus nette, plus Instagrammable. Pourquoi s’encombrer de la réalité quand la simulation est si confortable ? On arrive au stade ultime de la déliquescence éducative : le grand oral d’histoire. Imaginez le gamin. Il arrive devant le jury. Il a une oreillette invisible connectée à un GPT-5 miniaturisé. Le jury : « Pouvez-vous nous parler de la décolonisation ? » L’IA dans l’oreille : « Commence par dire que c’est un processus multifactoriel. Cite Fanon pour faire intello, mais glisse une référence à l’économie de marché pour rassurer le prof de droite. » Le gamin récite. C’est parfait. C’est vibrant. Il a même une petite larme à l’œil quand il évoque Gandhi (l’IA lui a suggéré de baisser le ton de sa voix de 15 hertz pour simuler l’émotion). Le jury est bluffé. Ils lui mettent 20/20. Le gamin sort de la salle, il n’a toujours aucune idée de ce qu’est le Commonwealth, il pense que l’Algérie est un département français parce qu’il a vu un meme là-dessus hier, mais il a son Bac. Le GPS a guidé son raisonnement comme il guide un Uber dans les rues de Levallois. Sans encombre, sans réflexion, et avec une destination garantie. Alors, pourquoi continuer ? Pourquoi s’acharner à faire apprendre des listes de rois de France qui se ressemblent tous et qui ont tous fini par mourir de la gangrène ou d’une chute de cheval ? Peut-être parce qu’on a peur du vide. Parce que si on admet que l’IA possède l’Histoire et la Géo, il ne nous reste plus que le présent. Et le présent, sans filtre AI, c’est juste un monde où l’on attend que notre téléphone charge pour savoir quoi penser du conflit au Proche-Orient. Le Bac d'Histoire-Géo n’est plus un examen, c’est une reconstitution historique. On joue à être des érudits comme on joue à la pétanque : pour passer le temps et parce que les boules sont jolies. Napoléon est mort, vive le Prompt. L’Empereur a perdu sa dernière bataille, non pas contre Wellington, mais contre un algorithme capable de générer sa reddition en vers iambiques et en 14 langues différentes, y compris le Klingon. Allez, remballez vos cartes de France et vos stabilos. Le futur n’a pas besoin de votre mémoire, il a juste besoin que vous sachiez taper sur un clavier sans faire trop de fautes de frappe. Et encore, l’autocorrect s’occupe du reste. « 1815 ? » « Non, Siri, cherche plutôt : comment devenir influenceur sans savoir placer Berlin sur une carte. » Résultat : 4,5 millions de vues. 20/20. Mention Très Bien. Suivant.

Français : Analyser un texte qu'on n'a pas lu via un robot qui ne l'a pas compris

Entrez, installez-vous. Laissez vos exemplaires écornés des *Fleurs du Mal* à l’entrée, ils ne servent plus qu’à caler les tables bancales du self. Aujourd’hui, nous allons disséquer le cadavre encore chaud de l’épreuve de Français, ce vestige archéologique où l’on demande à des adolescents nourris aux TikToks de six secondes d’analyser la structure narrative d’un pavé de 600 pages écrit par un type mort de la syphilis en 1850. Le problème, ce n’est pas que vous n’avez pas lu le livre. Personne ne lit le livre. Même l’auteur, vers la fin, commençait à sauter des paragraphes pour aller plus vite à l’agonie de l’héroïne. Le vrai problème, le sommet de cet Everest d’hypocrisie qu’est devenu l’Éducation Nationale, c’est que vous demandez à une machine qui n’a ni poumons pour s’essouffler, ni cœur pour battre, de vous expliquer pourquoi Balzac utilisait l’imparfait pour décrire une commode en merisier pendant douze pages. C’est le triomphe du « vide au carré ». On assiste à une partouze intellectuelle de fantômes : un élève qui n’a pas ouvert l’ouvrage interroge une intelligence artificielle qui ne l’a pas compris, pour générer un commentaire composé que le correcteur ne lira qu’en diagonale avant de valider une note générée par une autre IA de l’administration. Bienvenue dans l'économie circulaire de l’ignorance. Prenons un exemple concret. Disons que vous devez plancher sur *Madame Bovary*. Dans l’ancien monde, celui des dinosaures et du papier kraft, vous auriez au moins feuilleté le résumé Wikipédia. C’était déjà une forme de trahison, mais il restait une trace de contact humain, une sorte de lien ténu avec la pensée de Flaubert. Aujourd’hui ? Vous balancez un prompt : « Fais-moi un résumé analytique du chapitre 4 de la deuxième partie de Bovary en insistant sur le symbolisme de la casquette, mais fais-le avec le style d’un mec qui a eu 18 à l’agrégation de Lettres. » L’IA, qui est une machine à prédire le mot suivant et non une machine à penser, s’exécute. Elle n’a pas « lu » Flaubert. Elle a ingéré des milliards de gigaoctets de métadonnées, de forums d’étudiants désespérés et de fiches de lecture écrites par des pigistes payés au lance-pierre. Elle mélange tout ça dans un grand mixeur statistique et vous ressort une bouillie tiède où elle affirme avec l’aplomb d’un ministre en campagne que la casquette de Charles est une métaphore de la précarité énergétique dans la France rurale du XIXe siècle. Et vous ? Vous gobez. Pourquoi ? Parce que vous n’avez aucune base de comparaison. Pour vous, Emma Bovary pourrait tout aussi bien être une influenceuse beauté sur Instagram qui fait un burn-out parce qu’elle n’a plus de Wi-Fi à Yonville. L’IA hallucine, elle invente des citations, elle attribue des répliques de Molière à Victor Hugo, et vous, vous copiez-collez ce délire hallucinogène avec la ferveur d’un moine copiste sous LSD. C’est là qu’on atteint le nirvana du ridicule scolaire : le résumé du résumé du résumé. Vous demandez à l’IA de résumer sa propre analyse parce que, franchement, trois paragraphes, c’est trop long pour votre capacité d’attention de colibri. Vous finissez avec une phrase unique, une sorte de concentré de vide : « C’est l’histoire d’une femme qui s’ennuie et qui meurt à cause d’un chapeau. » 20/20. Mention Très Bien. Le professeur, de l’autre côté du miroir, participe à la mascarade. Il sait que vous trichez. Il voit bien que votre style est passé de « j’écris comme un pied » à « je suis la réincarnation de Sainte-Beuve » en l’espace d’un week-end. Mais il est fatigué, le professeur. Lui aussi utilise l’IA pour générer ses appréciations. Il soumet votre copie à un outil qui lui dit : « Ce texte présente une structure cohérente bien que légèrement artificielle. » Il clique sur « Générer la note ». Le cercle est bouclé. L’humanité a quitté la pièce, mais la machine continue de ronronner. On a transformé la littérature en une suite de tokens. La poésie de Baudelaire ? Des probabilités mathématiques. La torture métaphysique de Pascal ? Un algorithme de tri. On ne lit plus pour être bouleversé, on « processe » de la donnée pour obtenir un diplôme qui atteste de notre capacité à utiliser un outil de traitement de texte. L’hypocrisie est totale parce qu’on continue de célébrer « l’esprit critique » français. On se gargarise de « l’exception culturelle » alors qu’on est juste en train de former des opérateurs de saisie pour des chatbots californiens. L’examen de français est devenu un test de Turing inversé : si vous arrivez à faire croire à un humain que vous avez compris ce qu’une machine a inventé à propos d’un livre que vous n’avez pas lu, vous êtes reçu. Si vous essayez d’être honnête et de dire que vous avez trouvé le livre chiant, vous êtes recalé. L’IA, elle, ne trouve jamais rien chiant. Elle n’a pas d’avis. Elle n’a que des corrélations. Imaginez la scène dans vingt ans. Un étudiant en Master de Lettres soutient une thèse sur « L’impact du silence dans l’œuvre de Beckett ». Sa thèse a été rédigée par un modèle de langage de 12e génération. Le jury est composé de trois avatars holographiques programmés pour simuler l’austérité académique. L’étudiant ne sait même pas qui est Beckett. Il pense que c’est une marque de bière artisanale. L’IA du jury pose une question complexe sur l’existentialisme. L’étudiant tape la question dans son oreillette reliée à une autre IA. Les deux algorithmes s’envoient des gigabits de concepts abstraits à une vitesse que le cerveau humain ne peut même pas concevoir. À la fin, tout le monde s’applaudit. On se félicite de la hauteur du débat. On a analysé le vide avec des outils de néant. C’est le « Baccalauréat de Schrödinger » : le savoir est à la fois mort et vivant dans la boîte, mais tant qu’on n’ouvre pas le livre, on peut prétendre qu’on est des génies. Alors, chers élèves, continuez à prompter. Demandez à votre robot de vous expliquer le spleen de Paris. Demandez-lui d’analyser le symbolisme de la madeleine de Proust. L’IA vous répondra probablement que c’est un cookie sans gluten qui symbolise la perte de pouvoir d’achat. Et vous le noterez sur votre copie double, avec votre plus belle plume, en tirant un trait de règle bien droit sous le titre. Après tout, pourquoi s’emmerder à lire *Le Rouge et le Noir* quand on peut avoir le "Noir sur Blanc" d’une imprimante qui régurgite des hallucinations collectives ? La culture générale n'est plus un jardin qu'on cultive, c'est une base de données qu'on interroge. Stendhal disait qu'un roman est un miroir que l'on promène le long d'un chemin. Aujourd'hui, le miroir est brisé en mille morceaux de pixels, et ce que vous voyez dedans n'est pas votre reflet, mais le code source d'une entreprise de la Silicon Valley qui se marre en regardant votre bulletin de notes. Allez, circulez, il n'y a rien à lire. Le prochain chapitre portera sur la Philosophie, ou comment générer le sens de la vie en 400 mots sans jamais avoir ressenti la moindre angoisse existentielle. Spoiler : la réponse est 42, mais avec une syntaxe qui ferait bander Heidegger. Suivant.

Mathématiques : La calculatrice était le cheval de Troie

Regardez bien cet objet rectangulaire, ce petit autel de plastique gris ou noir que vous avez religieusement déposé sur votre table d’examen pendant des décennies. La calculatrice. On nous l’a vendue comme une libération, un outil de démocratisation de l’intelligence, le prolongement naturel de notre cortex préfrontal. Mensonge. C’était le patient zéro. L’infection a commencé là, sous les touches caoutchouteuses d’une Casio Graph 35+, bien avant que ChatGPT ne vienne achever les blessés. La calculatrice était le cheval de Troie de la Silicon Valley, introduit dans les remparts de l’Éducation nationale avec la bénédiction de professeurs qui pensaient gagner du temps. « On ne va pas perdre trois heures sur une division euclidienne, passons à l’analyse de fonctions ! » s'écriaient-ils, des étoiles dans les yeux. Résultat ? Aujourd’hui, si vous demandez à un bachelier moyen combien font sept fois huit, il a un micro-AVC, ses yeux se révulsent et il cherche désespérément une prise secteur pour brancher son cerveau de secours. Remontons un peu le temps, à l’époque où les mathématiques sentaient encore la sueur et le graphite. Il y eut d’abord la règle à calcul. Un instrument qui ressemble à un sextant pour naufragés volontaires. Pour l'utiliser, il fallait une concentration de moine trappiste et une vue de pilote de chasse. Faire une multiplication avec ça, c’était comme essayer de piloter un Boeing avec des moufles : c’était héroïque, c’était physique, c’était glorieux. Le cerveau était une forge. On y entrait du fer brut — des chiffres récalcitrants — et on en sortait des ponts, des cathédrales et des bombes atomiques. C’était l’époque où "calculer" était un verbe d'action. Puis, le drame. L’électronique est arrivée. Au début, c’était discret. Quatre opérations. Juste de quoi vérifier qu’on ne s’était pas fait arnaquer par le boulanger. Mais très vite, la bête a muté. Elle est devenue "scientifique", puis "graphique". On a commencé à y stocker des programmes. Vous vous souvenez de cette période bénie où "réviser son Bac" consistait essentiellement à taper l'intégralité du cours de physique-chimie dans la mémoire de sa TI-89 avec le pouce, en développant une tendinite digne d'un pro-gamer de Séoul ? On appelait ça de la triche. Aujourd'hui, on appelle ça "optimiser le flux d'information". C’était le premier stade de la lobotomie consentie. On a cessé de comprendre pour commencer à *configurer*. Les mathématiques sont passées d’une langue sacrée permettant de décrypter l’univers à une série de rituels obscurs consistant à presser les touches `SHIFT`, `OPTN`, `F6` et `EXE` dans le bon ordre. Résoudre une équation du second degré n'était plus une illumination intellectuelle, c'était devenu une procédure administrative. On remplissait des cases, et la machine vomissait une solution. On était déjà des "prompteurs" sans le savoir. On ne demandait pas à la machine de nous aider à réfléchir, on lui demandait de réfléchir à notre place pendant qu'on dessinait des pénis sur notre brouillon. Et maintenant ? Oh, maintenant, nous avons atteint le nirvana de la paresse cognitive. Pourquoi s'emmerder avec une calculatrice quand on a Photomath ? Vous prenez une photo de votre problème, et hop, l'application vous donne le résultat, le développement, et probablement les coordonnées GPS du centre d'examen le plus proche pour aller vous faire rembourser vos frais d'inscription. On a transformé le raisonnement logique en un simple clic sur "J'ai oublié mon mot de passe". L'algorithme prédictif est l'aboutissement logique de cette déchéance. On ne cherche plus la vérité, on cherche la probabilité la plus forte. Si vous demandez à une IA de résoudre une intégrale complexe, elle ne "calcule" pas au sens noble du terme. Elle ne manipule pas des concepts. Elle se demande simplement : "Statistiquement, quel est le symbole qui a le plus de chances d'apparaître après celui-là dans la littérature mathématique mondiale ?" C'est du remplissage automatique de luxe. C'est le correcteur orthographique appliqué au destin de l'humanité. Le Bac de maths, c’est devenu le test de Turing des pauvres. On met un gamin dans une salle, on lui donne un sujet qu'il ne comprend pas, et on lui demande d'utiliser une machine qu'il comprend encore moins pour produire un résultat qu'il sera incapable d'interpréter. Si le résultat ressemble à ce qu'il y a dans le corrigé, on lui donne une note. C’est une boucle de rétroaction entre deux circuits intégrés, l’un en silicium, l’autre en neurones ramollis par TikTok, et le grand gagnant, c’est celui qui a la batterie la mieux chargée. D’ailleurs, le ministère a fini par s’en rendre compte. Ils ont inventé le "Mode Examen". Ah, ce fameux petit voyant rouge qui clignote pour certifier que vous n'avez pas accès à vos antisèches numériques ! C’est le summum de l’hypocrisie bureaucratique. C’est comme si on vous autorisait à monter sur le ring contre Mike Tyson, mais à condition de porter des gants en velours. Ça ne change rien au fait que vous n’avez aucune idée de comment donner un coup de poing. Le "Mode Examen" est une feuille de vigne sur le sexe béant de notre ignorance. On éteint la mémoire de la machine, mais on oublie qu’on a déjà éteint celle de l’élève depuis la classe de quatrième. Interrogez un ingénieur de la Silicon Valley — celui-là même qui conçoit les algorithmes qui font vos devoirs. Demandez-lui s'il confierait le calcul de la trajectoire d'une fusée à un mec qui ne jure que par les prompts. Il va rire. Un rire gras, un rire de propriétaire de yacht. Parce qu'il sait, lui, que les mathématiques sont la dernière barrière entre la civilisation et le chaos. Mais pour vous, la plèbe, les futurs "opérateurs de saisie de la vie", la calculatrice suffit bien. On vous a retiré les muscles, on vous a donné un exosquelette, et maintenant on vous fait payer l'abonnement pour qu'il continue de fonctionner. Le passage de la règle à calcul à l'algorithme n'est pas un progrès, c'est une reddition. Nous avons troqué la maîtrise contre le confort. Faire des maths aujourd'hui, c'est comme commander un Uber : on sait où on veut aller, on n'a aucune idée de comment on y arrive, et si le GPS tombe en panne, on finit par mourir de faim sur le bas-côté d'une départementale intellectuelle. Et le plus drôle dans tout ça ? C'est que nous sommes fiers. Nous regardons nos aînés qui comptaient de tête avec une pitié condescendante. "Regarde ce boomer, il ne sait même pas générer une fractale sur Python en trois lignes de code." Certes, Kevin. Mais si demain on coupe le courant, le boomer saura encore construire une maison droite. Toi, tu seras incapable de calculer le nombre de tuiles nécessaires sans une connexion 5G et un abonnement Premium à Wolfram Alpha. Le Bac de maths n'est plus un diplôme, c'est un certificat de bon fonctionnement d'un périphérique externe. Vous ne passez pas l'examen, vous assistez à la démonstration de force d'un logiciel. Vous êtes le support de communication, la main qui tient le stylo, l'interface biologique nécessaire pour que l'administration puisse mettre un tampon sur un bout de papier. Vous n'êtes pas un mathématicien, vous êtes un port de sortie HDMI avec des baskets de marque. Alors, la prochaine fois que vous ouvrirez votre calculatrice, ou que vous taperez un prompt pour qu'une IA vous explique la conjecture de Riemann, ayez une petite pensée pour cette pauvre règle à calcul qui prend la poussière dans le grenier de votre grand-père. Elle était peut-être chiante, elle était peut-être austère, mais elle ne vous mentait pas. Elle ne prétendait pas être intelligente à votre place. Elle n'était pas un cheval de Troie ; elle était une épée. Et vous l'avez échangée contre un joystick en plastique qui ne commande plus rien du tout. Mais ne vous inquiétez pas, le système est bien fait. Si vous ratez votre équation, il y aura toujours un algorithme pour vous suggérer une vidéo de chat ou une promotion sur des pizzas surgelées. C'est ça, la nouvelle arithmétique : 1 problème non résolu + 1 écran = 0 frustration. La somme est nulle, tout comme votre avenir de penseur autonome. Suivant. On va parler de Philosophie. Attachez vos ceintures, on va apprendre à simuler la conscience avec la profondeur émotionnelle d'un grille-pain défectueux. C’est la suite logique : après avoir externalisé votre calcul, pourquoi ne pas externaliser votre âme ? C’est plus propre, et ça ne demande pas de piles.

Langues Vivantes : Brian est dans la cuisine, et l'IA est dans l'oreillette

Regardez-vous dans un miroir. Allez-y, c’est gratuit, même si c’est douloureux. Vous êtes le produit fini de sept années d’Éducation Nationale. Sept ans. C’est le temps qu’il faut pour devenir chirurgien, pour construire une cathédrale ou pour voir toutes les cellules de votre corps se renouveler intégralement. Et pourtant, après sept ans de « Langues Vivantes 1 », votre seule compétence linguistique consiste à savoir affirmer avec une certitude terrifiante que « Brian is in the kitchen ». Félicitations. Vous avez l’aisance oratoire d’un enfant de trois ans sous anesthésie locale. Le système vous a menti. On vous a fait croire que l’apprentissage d’une langue était une affaire de « cœur », d’« ouverture culturelle » et de « voyage de l’esprit ». On vous a forcé à réciter des listes de verbes irréguliers comme s’il s’agissait de psaumes religieux, tout ça pour que, une fois débarqué à Londres, vous finissiez par commander un café en pointant du doigt une image avec un grognement préhistorique. Mais séchez vos larmes de cancre, car le Progrès – ce grand architecte de votre flemme – a une solution : l’IA dans l’oreillette. Pourquoi s’emmerder à conjuguer le *Present Perfect* quand un algorithme peut traduire vos borborygmes en mandarin parfait, avec l’accent de Pékin et la politesse d’un diplomate de carrière ? Bienvenue dans l’ère de la prothèse buccale. Vous ne parlez plus, vous diffusez. Analysons le désastre de l’enseignement classique. Vous vous souvenez de Mme Michu, votre prof d’anglais de 4ème B ? Elle sentait la craie et le café froid, et elle essayait de vous faire comprendre la différence subtile entre « shall » et « will » alors que votre seule ambition dans la vie était de savoir si vous pourriez pécho au camping des Flots Bleus. Le résultat est là : une génération de Français qui pensent que « What’s your name? » est une question métaphysique complexe nécessitant au moins trente secondes de réflexion intense, les yeux révulsés vers le plafond. Et puis, soudain, l’IA arrive. Elle n’a pas besoin de vacances, elle ne fait pas grève en novembre, et elle connaît le subjonctif imparfait du finnois. Aujourd’hui, vous pouvez coller un petit morceau de plastique blanc dans votre conduit auditif et partir négocier des contrats de micro-conducteurs à Shanghai sans savoir dire « bonjour » sans avoir l’air de vous étouffer avec un nem. C’est le miracle de la traduction temps réel. Vous parlez français – votre français de base, parsemé de « genre », de « du coup » et de silences gênants – et votre interlocuteur chinois entend une mélodie parfaite, digne de Confucius. Dans son oreille à lui, vous passez pour un érudit. Dans la réalité, vous êtes juste un type qui attend que son application charge pour savoir s’il vient d’acheter une usine de semi-conducteurs ou un stock de contrefaçons de claquettes-chaussettes. C’est là que le bât blesse. Nous sommes en train de transformer le langage en une simple commodité logistique. On a externalisé la parole comme on externalise la production de baskets au Vietnam. Imaginez un premier rendez-vous amoureux avec ce système. Vous êtes assis en face d’une superbe personne qui ne parle que le suédois. Vous portez tous les deux vos oreillettes. Vous dites : « Tu as des yeux magnifiques, on dirait des lacs de montagne sous un ciel d’été. » L’IA traite la donnée. Elle analyse votre ton (trop désespéré), votre rythme (trop lent) et elle traduit pour elle. Mais il y a un bug de latence de 0,5 seconde. Un décalage synaptique. Pendant une fraction de seconde, elle voit vos lèvres bouger, mais elle n’entend rien. Puis, la voix synthétique de l’IA – probablement la voix de Siri avec un léger accent de Stockholm – lui murmure la phrase dans le creux de l’oreille. Elle sourit. Elle répond. L’IA vous traduit son sourire par : « Elle est d’accord pour prendre un deuxième verre de vin, mais elle trouve que ta syntaxe manque de relief. » C’est romantique, n’est-ce pas ? On dirait une scène de film de science-fiction réalisé par un type qui n'a jamais eu de rapports humains normaux. On nous vend la fin de la barrière de la langue. C’est faux. On nous vend la fin de la rencontre. Apprendre une langue, c’était accepter de se ridiculiser, de bafouiller, de chercher ses mots et, finalement, de se connecter à l’autre par l’effort partagé de la compréhension. C’était une preuve d’humilité. Aujourd’hui, avec l’IA, c’est une preuve de puissance technologique. Vous n’allez pas vers l’autre, vous téléportez votre sens à travers un filtre de silicium qui nettoie tout ce qu’il y a de vivant, de sale et de beau dans la parole. Le baccalauréat continuera pourtant de vous évaluer sur votre capacité à commenter un texte de Virginia Woolf. On vous demandera d’analyser les nuances de la langue alors que votre téléphone est déjà capable d'écrire une suite à *Mrs Dalloway* en vers de mirliton ou en langage SMS. C’est le sommet de l’absurde : on évalue des humains sur des compétences que les machines possèdent déjà à un niveau divin, tout en ignorant que ces mêmes humains sont devenus incapables de commander une pizza sans assistance numérique. Et que dire de l’argot ? De l’humour ? De l’ironie ? Essayez de faire comprendre l’ironie française à une IA de traduction instantanée en mandarin. L’algorithme va s’auto-terminer dans une gerbe d’étincelles. Vous finirez par dire : « C'est pas demain la veille que je vais t'inviter à bouffer des briques », et votre interlocuteur à Pékin recevra une information technique sur la construction de murs en terre cuite pour la matinée suivante. Mais ne vous inquiétez pas, le système a tout prévu. Puisque vous ne savez plus parler, on va simplifier la langue. On va la lisser. On va créer le « Global English pour IA », une sorte de soupe sémantique sans saveur, sans double sens, sans poésie, parfaitement digestible par les serveurs de la Silicon Valley. Une langue-code pour une humanité-interface. Au fond, c'est peut-être ça le but ultime : transformer l'humanité en une vaste chaîne de montage de données. Vous êtes le capteur d'entrée (votre bouche), l'IA est le processeur, et l'oreillette de votre voisin est le terminal de sortie. Vous ne communiquez pas, vous transmettez des paquets. D’ailleurs, pourquoi s’arrêter aux langues étrangères ? Bientôt, nous aurons une IA de traduction « Mari-Femme ». Vous direz : « Tiens, tu as changé de coiffure ? », et l’IA murmurera à votre épouse : « Il essaie désespérément de se racheter car il a oublié de sortir les poubelles hier soir, veuillez ignorer sa tentative de manipulation émotionnelle de bas étage. » Ce sera d’une efficacité redoutable. Le taux de divorce chutera, ou alors on s’entretuera tous en moins de quarante-huit heures. En attendant ce futur radieux, réjouissez-vous de votre nullité crasse en anglais. Ne vous donnez surtout pas la peine d’ouvrir un livre ou de regarder une série en VO sans sous-titres. C’est inutile. Gardez vos neurones pour des tâches essentielles, comme scroller sur TikTok ou choisir le bon filtre pour votre photo de poke bowl. Laissez l’IA s’occuper de Brian. Brian est dans la cuisine. Il y est depuis 1985, il commence à sentir un peu le renfermé, mais l’IA s’en fiche : elle a déjà généré une image 4K de Brian en train de cuisiner un canard laqué en plein milieu de la Place Tian’anmen. Vous ne savez rien dire ? Ce n’est pas grave. L’oreillette parlera pour vous. Et si jamais la batterie tombe en rade au milieu d’une négociation tendue en plein désert de Gobi ? Eh bien, il vous restera toujours le langage universel : les mains, les yeux, et cette petite goutte de sueur qui perle sur votre front de consommateur assisté. C’est ça, la magie du bac moderne : on ne vous apprend plus à parler au monde, on vous apprend à posséder l'appareil qui fait semblant de le faire à votre place. Le problème, c'est que quand l'appareil s'éteint, vous redevenez ce que vous n'avez jamais cessé d'être au fond : un singe avec un smartphone, cherchant désespérément comment dire « Où sont les toilettes ? » avec les doigts. Allez, "Keep calm and let the AI talk". De toute façon, vous n’avez plus rien d’intéressant à dire, peu importe la langue.

Le Grand Oral : Le triomphe du charisme artificiel

Entrez, ne faites pas de bruit, et surtout, ne respirez pas trop fort : vous allez briser le sortilège. Regardez Timothée. Il est là, debout devant un jury de trois personnes qui n’ont pas mangé depuis le début de la session et qui sentent déjà la fin de carrière poindre derrière l'horizon des copies non corrigées. Timothée ne tremble pas. Il ne transpire pas. Il dégage cette assurance tranquille que l’on ne trouvait jadis que chez les prophètes, les escrocs de haut vol ou les présentateurs de JT sous cocaïne. Pourtant, si vous ouvriez la boîte crânienne de Timothée à cet instant précis, vous n’y trouveriez pas de la pensée. Vous y trouveriez un écho. Le vide sidéral d’un espace intergalactique où flotte, solitaire, un vieux souvenir de vidéo TikTok sur la cuisson des pâtes. Alors, comment fait-il pour expliquer avec une telle ferveur quasi religieuse "l'impact de la neuro-éthique sur la gestion des flux de capitaux en zone subsaharienne" ? C’est simple : Timothée ne parle pas. Il est parlé. Il est le canal, le medium, la chaussette en coton bio dans laquelle ChatGPT a glissé sa main invisible pour faire bouger ses lèvres. Bienvenue dans l’ère du Grand Oral 2.0, l’ultime épreuve d’un baccalauréat qui a fini de faire semblant. On ne vous demande plus de savoir. On vous demande d’avoir l’air de savoir. C’est le triomphe du charisme artificiel, la consécration du « faire semblant » érigé au rang d’art d’État. Observez la posture. C’est la première règle du manuel de survie de l’étudiant assisté : la position dite de la « Pyramide de Steve Jobs ». Les mains jointes, les coudes légèrement écartés, le regard plongé dans celui du juré avec une intensité qui suggère soit une intelligence supérieure, soit une envie pressante d’aller aux toilettes. Cette posture, Timothée l’a travaillée avec une IA spécialisée en coaching corporel qui lui a expliqué que s’il penchait la tête de 15 degrés vers la gauche au moment de prononcer le mot « paradigme », il gagnait statistiquement 2,4 points sur sa note finale. Le texte, lui, est un chef-d’œuvre de ventriloquie algorithmique. Il a été généré trois jours plus tôt avec le prompt suivant : *"Écris-moi un exposé de 10 minutes qui a l'air extrêmement intelligent, utilise des mots comme 'transversalité', 'holistique' et 'disruption', et fais en sorte que même si je ne comprends pas ce que je dis, le jury se sente idiot s'il me pose une question."* Le résultat est sublime. C’est du velours intellectuel. C’est une purée de concepts tellement lisse qu’on pourrait la servir à des nourrissons dans une crèche de l’ENA. Timothée récite. Il ne comprend pas le sens de la phrase « l'intersubjectivité des réseaux décentralisés induit une mutation ontologique du lien social », mais il la prononce avec une telle gravité, une telle émotion dans la voix, qu’un des jurés – le prof de SVT à deux ans de la retraite – se met à hocher la tête avec l'air de celui qui vient de recevoir une révélation divine. C'est là tout le génie de la nouvelle pédagogie : on a remplacé la transmission des savoirs par la transmission de signaux. Le Grand Oral n'est plus un examen, c'est un test de Turing grandeur nature où les robots sont dans la salle et les humains essaient désespérément de leur ressembler. Et le pire, mesdames et messieurs, c'est que ça marche. Parce que le jury, lui aussi, est une victime du système. Fatigués, submergés par la médiocrité ambiante, les profs cherchent une étincelle. Et quand Timothée balance son "Charisme de Synthèse", ils s'y accrochent comme à une bouée. Ils ne notent pas le contenu — comment le pourraient-ils ? Le contenu est une hallucination collective générée par un serveur en Californie. Ils notent la *performance*. Ils notent cette capacité fascinante qu'à la jeunesse moderne de pouvoir parler pendant un quart d'heure sans qu'aucune pensée originale ne vienne polluer le flux de données. — "Dites-moi, Timothée," demande la prof de philo, tentant une percée désespérée dans ce mur de perfection plastique, "ne pensez-vous pas que cette transversalité dont vous parlez risque de dissoudre l'individu dans une masse algorithmique ?" C'est le moment critique. L'improvisation. La faille dans la matrice. Mais Timothée est prêt. Il ne panique pas. Il utilise la technique du "Buffer de Réflexion". Il ferme les yeux, inspire lentement, et laisse passer sept secondes de silence. Dans sa tête, il n'y a rien. Juste le bruit d'un ventilateur imaginaire. Mais pour le jury, ce silence est la preuve d'une profondeur abyssale. "Il réfléchit," se disent-ils. "Quel esprit analytique !" En réalité, Timothée attend juste que son oreillette invisible (un modèle nano-Bluetooth glissé dans le conduit auditif, payé avec l'argent de sa grand-mère) lui dicte la riposte de GPT-5. — "C'est une question passionnante," répond-il enfin, avec un sourire qui dit à la fois 'je vous respecte' et 'votre question est si prévisible'. "Mais n'est-ce pas justement dans cette dissolution que l'individu trouve sa nouvelle singularité ? Comme le dirait Deleuze, si Deleuze avait eu un compte LinkedIn..." Le jury est aux anges. Deleuze et LinkedIn dans la même phrase. C’est le combo gagnant. C’est le Bingo de la modernité frelatée. On lui mettra 19/20. Non pas parce qu'il est brillant, mais parce qu'il a réussi à ne pas casser le décor. Le problème, voyez-vous, c’est que nous sommes en train de créer une génération de sophistes en Bluetooth. Des gens capables de pitcher n’importe quoi, de défendre n’importe quelle thèse, de pleurer sur commande lors d'une conclusion sur le réchauffement climatique (option "Larmes de Crocodile" sur l'appli de coaching), sans jamais avoir eu à éprouver la moindre conviction. Le savoir est devenu un accessoire de mode, comme une montre de luxe ou une paire de sneakers en édition limitée. On le porte sur soi, on l'exhibe, mais on ne sait pas comment ça fonctionne à l'intérieur. Si demain on débranche le Wi-Fi, Timothée redevient un mollusque. Il sera incapable d'expliquer pourquoi l'eau bout à 100 degrés ou comment on change une ampoule, mais il saura vous faire une présentation PowerPoint orale, les yeux dans les yeux, sur la "Sémantique de l'Obscurité en Milieu Urbain". Regardez-le sortir de la salle, le petit Timothée. Il marche comme un conquérant. Ses potes l’attendent dans le couloir, tous pendus à leurs écrans, en train de générer les scripts de leurs propres vies. Ils ne se parlent pas, ils se "promptent". — "Alors, c'était comment ?" — "Grave. J'ai activé le mode 'Poète mélancolique' pour la conclusion. La prof de français a failli lâcher une larme. Merci l'API de chez OpenAI, j'ai économisé trois mois de révisions." Et c'est là que le bât blesse. Ce Grand Oral n'est pas le triomphe de l'élève sur le système, c'est le triomphe de la machine sur l'humanité de l'élève. On lui a appris que sa parole n'avait aucune valeur, que ses idées étaient forcément moins performantes que celles d'un processeur, et que son seul talent résidait dans sa capacité à être un bon haut-parleur pour une intelligence qui ne lui appartient pas. On ne forme plus des citoyens, on forme des interfaces. Des visages lisses sur lesquels on projette des discours pré-mâchés. Des corps dont la seule fonction est de valider par leur présence physique la validité d'un texte qu'ils n'ont pas écrit. Bientôt, on supprimera même l'élève. Le jury sera composé de trois IA jugeant un hologramme. Ce sera beaucoup plus efficace. On gagnera du temps sur le café et les frais de déplacement. L'hologramme parlera de "l'audace du futur", les IA de jury généreront un rapport de compétences en 0,2 millisecondes, et on pourra tous retourner sur Instagram pour voir des photos de canards laqués générées par Brian. En attendant, Timothée a eu son Bac. Avec mention. Il est persuadé d'être un génie de l'éloquence. Il ne sait pas qu'il est juste le premier modèle d'une nouvelle gamme de produits : le consommateur-parleur. Un être qui n'a plus besoin de cerveau, puisqu'il a du réseau. Et si jamais, un jour, il se retrouve face à un vrai problème, sans batterie et sans connexion, dans le silence assourdissant d'une réalité qui ne se "prompte" pas ? Eh bien, il fera ce qu'il a appris de mieux. Il prendra la pose de Steve Jobs, fixera le vide avec intensité, et attendra que le monde lui donne la réponse dans l'oreille. Il risque d'attendre longtemps. Mais au moins, il aura l'air très, très profond en le faisant.

Sciences : Le rapport de labo à la sauce algorithmique

L’odeur du soufre, les taches d’acide sulfurique sur le tablier en coton jauni et le bruit cristallin de la verrerie qui se brise sur le carrelage froid… Quel anachronisme dégoûtant. À l’heure où nous parlons, le « Travail Pratique » (TP) de physique-chimie ressemble de plus en plus à une reconstitution historique pour passionnés de la guerre de 14, le prestige de l’uniforme en moins. Pourquoi s’obstiner à manipuler des burettes qui fuient et des chronomètres à la dérive quand on possède, au creux de la main, la puissance de calcul nécessaire pour simuler l’intégralité du Big Bang en restant affalé sur un pouf ? Bienvenue dans l’ère du rapport de labo à la sauce algorithmique. Une discipline où l’on n'étudie plus le monde réel, mais où l’on demande gentiment à une intelligence artificielle de réinventer les lois de la thermodynamique pour qu’elles collent enfin avec la moyenne de la classe. Dans l’ancien monde – celui d’avant le prompt –, le TP de sciences était une école de l’humilité et de la frustration. Vous passiez deux heures à essayer de mesurer l’accélération d’une bille d’acier sur un rail incliné pour finir avec un résultat absurde suggérant que la gravité, dans la salle 302, était équivalente à celle de Jupiter. On terminait son rapport avec une conclusion piteuse : « Les erreurs de mesure sont dues aux frottements et au fait que mon binôme a des doigts en mousse. » Le professeur soupirait, mettait un 12/20 pour la peine, et tout le monde rentrait chez soi avec le sentiment d’avoir raté sa vie de scientifique. Aujourd'hui, le bachelier moderne a compris que la réalité est une option logicielle mal optimisée. Le problème n'est pas que l'expérience a raté ; le problème est que l'univers n'a pas lu le manuel. Heureusement, ChatGPT est là pour corriger les erreurs de Dieu. Imaginez notre ami Kevin. Kevin doit rendre un rapport sur la constante de Planck. Durant la séance, Kevin a surtout utilisé son spectroscope pour essayer de regarder les notifications sur le téléphone de sa voisine. Résultat : ses données ressemblent à un électrocardiogramme de canard sous amphétamines. Dans le monde pré-numérique, Kevin était condamné au rattrapage. Mais Kevin est un « prompt engineer » en herbe. Il s'installe devant son clavier et tape : *« Agis comme un étudiant en licence de physique ultra-rigoureux. Voici une série de données foireuses que j'ai récoltées. Génère-moi un tableau de 20 mesures qui semblent authentiques, avec une marge d'erreur stochastique crédible, mais qui convergent mathématiquement vers la valeur exacte de la constante de Planck avec un écart type de 0,5 %. Ajoute quelques commentaires sur l'étalonnage du capteur pour expliquer pourquoi les résultats sont aussi parfaits. »* Et là, la magie opère. L’IA ne se contente pas de lui donner les bons chiffres. Elle lui crée du « bruit » réaliste. Elle injecte des petites erreurs subtiles, des micro-fluctuations de tension, des imperfections de débutant, juste assez pour que le professeur ne soupçonne pas le hold-up intellectuel. C’est du tuning de données. On ne cherche plus la vérité, on cherche la vraisemblance esthétique. C'est du maquillage pour courbes de Gauss. Le rapport final est une œuvre d’art. Les graphiques sur Excel sont si beaux qu’ils pourraient être exposés au MoMA. La droite de régression linéaire est tellement droite qu’elle ferait passer un horizon marin pour une route de montagne. Kevin n’a rien appris sur la physique, mais il a appris l’essentiel pour sa future carrière en entreprise : l’art de masser les chiffres jusqu’à ce qu’ils avouent ce qu’on veut entendre. Le plus délicieux dans cette farce, c’est le rôle du correcteur. Le professeur de physique, lui aussi, est fatigué. Il a trente-cinq rapports à corriger. Il sait très bien que la moitié de la classe a utilisé l’IA pour « lisser » les résultats. Mais que peut-il faire ? Les courbes sont cohérentes. La bibliographie est citée avec une précision chirurgicale. L’analyse des incertitudes est plus profonde que les pensées d'un moine bouddhiste sous kétamine. Si le professeur met une mauvaise note, il doit justifier techniquement pourquoi un résultat parfait est suspect. Et justifier le doute face à la perfection, c’est un coup à finir en dépression nerveuse devant le rectorat. Alors, il met 18/20. Il valide la simulation. Il participe, malgré lui, à l’édification d’une science de papier, une science où l’expérience de terrain n’est plus qu’une formalité administrative un peu sale, un rite de passage archaïque avant le vrai travail : le prompt. On assiste ainsi à la naissance d'une nouvelle branche du savoir : la « Physique Fictionnelle de Précision ». Dans ce domaine, on ne s’encombre plus de la résistance de l'air ou de l'oxydation des métaux. Si le magnésium ne brûle pas assez vite dans l’éprouvette, on demande à Midjourney de générer la photo d’une flamme éblouissante et on insère dans le rapport une analyse spectrographique inventée par l’IA. C’est propre, c’est efficace, et ça ne nécessite pas de nettoyer les paillasses. L’argument des défenseurs de cette méthode est toujours le même : « On gagne du temps sur la saisie pour se concentrer sur l’analyse. » C’est une blague magnifique. C’est comme dire qu’on demande à un robot de faire nos pompes à notre place pour pouvoir se concentrer sur la sensation de fatigue musculaire. On ne se concentre sur rien du tout. On valide un texte généré par un autre texte. On est dans un circuit fermé de langage où le réel a été poliment prié de sortir de la pièce pour ne pas faire de courants d’air. Le danger, bien sûr, c’est le jour où ces ingénieurs de la simulation devront construire des trucs en vrai. Des ponts, des réacteurs nucléaires, des prothèses de hanche. « Monsieur l’ingénieur, le pont s’est effondré dès qu’un vélo est passé dessus. » « C’est étrange, répondra Kevin en ajustant ses lunettes sans correction, sur mon prompt, la résistance des matériaux était de 100 %. Le problème vient probablement de la réalité, elle n’est pas à jour. Avez-vous essayé de redémarrer le fleuve ? » En attendant, le Bac Sciences est devenu un grand concours de cosmétique statistique. On apprend aux élèves que si la nature ne se plie pas à leurs désirs, il suffit de changer les données d'entrée. C’est une leçon politique très précieuse, finalement. On ne change pas le monde, on change le tableur. On ne résout pas la crise climatique, on génère un rapport montrant que, selon un modèle très précis, la température baisse si on regarde le thermomètre avec un filtre Instagram « Nashville ». Le TP de chimie était autrefois le dernier bastion de la matière. C’était l’endroit où l’on pouvait encore se brûler, se salir, échouer lamentablement et comprendre, par la douleur et l’odeur d’œuf pourri, que le monde résiste à notre volonté. C’était formateur. C’était chiant, mais c’était vrai. Aujourd'hui, Timothée et Kevin rendent des rapports qui feraient passer les publications du CNRS pour des gribouillages de maternelle. C'est parfait, c'est lisse, c'est algorithmique. C’est la science sans le vertige de l’inconnu. Une science où l’on connaît la réponse avant d’avoir posé la question, et où l’expérience n’est plus qu’une mise en scène théâtrale pour justifier une note de confort. Le prochain Nobel de physique ne sera pas attribué à quelqu’un qui a observé les étoiles ou cassé des atomes. Il sera attribué à celui qui aura rédigé le prompt le plus poétique pour convaincre une IA que 2 + 2 font 5, tout en fournissant une courbe de corrélation absolument irréprochable. Et le pire, c’est que le jury applaudira en disant : « C’est audacieux, c’est moderne, et surtout, ça ne sent pas le soufre. »

Le Professeur : De Maître de Conférence à 'Détecteur de Copier-Coller'

Entrez dans le bureau de Monsieur Lefebvre, Maître de Conférences en sociologie à Paris IV. Admirez l’évolution de l’espèce. Il y a dix ans, Lefebvre sentait le tabac froid, le vieux papier et l’arrogance intellectuelle. Il passait ses nuits à débattre de la déconstruction de la pensée post-moderne en buvant du vin rouge de supérette. Aujourd’hui, Lefebvre a le teint grisâtre de celui qui a passé huit heures d’affilée devant un écran à comparer des taux de « probabilité de génération par IA ». Il ne sent plus le papier, il sent le ventilateur de MacBook en surchauffe. Lefebvre n’est plus un enseignant. C’est un profiler du GIGN numérique. Un analyste en cyber-fraude. Un douanier de la pensée. Son métier ne consiste plus à transmettre la substantifique moelle de Bourdieu à des esprits en formation, mais à traquer le « En tant que modèle de langage » qui aurait survécu à un copier-coller malencontreux. Regardez-le, ce pauvre bougre. Il reçoit la copie de Jordan, 19 ans, dont le seul exploit littéraire précédent était un tweet de trois mots (dont deux fautes d’orthographe) pour insulter l’arbitre de PSG-OM. Et là, soudain, Jordan lui rend une dissertation de douze pages sur « L’ontologie de l’être chez Heidegger » dans un style qui ferait mouiller un académicien. Le texte est d’une fluidité terrifiante. C’est beau, c’est équilibré, c’est… suspect comme un sac Vuitton à 10 euros sur un marché de Vintimille. Le drame du professeur moderne, c’est cette paranoïa constante. Avant, quand un élève rendait un truc brillant, on ouvrait le champagne. On se disait : « Enfin ! Une étincelle ! » Aujourd’hui, quand un élève rend un truc brillant, on ouvre GPT-Zero. On passe le texte dans trois logiciels de détection différents, qui nous répondent tous avec la précision d’un horoscope gratuit : « Ce texte a 42 % de chances d'avoir été écrit par un humain, 58 % par un robot, et 100 % par quelqu'un qui se fout de votre gueule. » Et là commence la partie de poker menteur. Lefebvre convoque Jordan. — « Dis-moi, Jordan, c’est très impressionnant ce passage sur la phénoménologie de la perception. Tu peux m’expliquer ce que tu as voulu dire par "la transcendance de l’ego dans la sphère de l'immanence" ? » Et Jordan, qui a le regard aussi vide qu’une salle de cinéma devant un film d’auteur polonais, répond avec un aplomb qui force le respect : — « Bah, c’est mon style, Monsieur. J’ai eu une révélation pendant les vacances à Center Parcs. » Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Vous n’avez aucune preuve. L’IA ne laisse pas d’empreintes digitales. Elle ne laisse pas de traces de gras sur les pages. Elle est propre. Elle est lisse. Elle est la complice parfaite du crime parfait. Le prof se retrouve dans la position du flic qui sait qui est le meurtrier, mais qui doit le relâcher parce que l’ADN a été vaporisé à l’eau de Javel algorithmique. Le métier a glissé. On est passé de la « Maïeutique » (faire accoucher les esprits) à la « Balistique » (calculer la trajectoire d’un mensonge). Le temps de cerveau disponible de nos chercheurs est désormais siphonné par une course à l’armement ridicule. D’un côté, les étudiants utilisent *StealthGPT* pour masquer les traces de *ChatGPT*. De l’autre, les profs utilisent *Turnitin* pour essayer de craquer le masque. C’est *Heat*, mais avec des mecs en col roulé qui ont peur du gluten. Et le pire, c’est l’hypocrisie systémique. Parce que l’administration de la fac, elle, s’en tamponne. Elle veut des statistiques. Elle veut des taux de réussite. Si Lefebvre commence à saquer 90 % de la promo parce qu’ils ont "prompté" leur diplôme, la fac perd ses subventions, les parents gueulent, et le doyen fait une syncope. Alors, on finit par accepter le simulacre. On corrige des fantômes. Imaginez la scène de notation. Lefebvre est devant son écran. Il sait que la copie a été générée en 12 secondes par un serveur dans l’Oregon. Il sait que l’élève ne l’a même pas relue (sinon il aurait vu que l’IA a inventé une citation de Victor Hugo sur la fibre optique). Mais Lefebvre doit mettre une note. Alors, il utilise lui-même une IA pour générer un commentaire de correction, parce qu’il n’a plus la force de discuter avec un mur de silicium. C’est le Grand Court-Circuit. Une machine écrit, une machine corrige, et au milieu, deux humains font semblant de s’instruire pour justifier un virement bancaire de l’État. « Monsieur Lefebvre, vous ne trouvez pas que mon analyse sur la transition énergétique est pertinente ? » demande Kevin, qui ne sait pas situer l’Allemagne sur une carte. « Si, Kevin. C’est très… structuré. Presque trop. On dirait que ça a été pensé par un ingénieur d’OpenAI sous caféine. » « Merci Monsieur, c’est le travail de toute une nuit. » (Traduction : « C’est le travail de trois clics pendant que je regardais un tuto pour débloquer un skin sur Fortnite »). L’enseignant est devenu un modérateur de contenu sur un forum dont tout le monde a oublié le sujet. Il ne cherche plus l’erreur factuelle — l’IA est devenue trop forte pour ça. Il cherche la « vibration humaine ». Il cherche la faute de syntaxe mignonne, l’expression maladroite, la rature mentale qui prouverait qu’un cœur bat encore derrière ce paragraphe parfaitement justifié. On en est là : l’imperfection est devenue la seule preuve d’intelligence. Si c’est trop intelligent, c’est que c’est un bot. Si c’est médiocre, c’est que c’est un génie en devenir. On note la bêtise pour être sûr qu’elle est authentique. Et ne parlons pas des soutenances orales. Le dernier bastion. Le moment où l’on pense pouvoir démasquer l’imposteur. On pose une question pointue. On attend le bug. Mais même là, les gamins ont appris à « prompter » leur propre cerveau. Ils arrivent avec des fiches de synthèse générées par l'IA pour répondre aux questions probables que l'IA a prédit que le prof poserait. C’est une boucle de Moebius intellectuelle. On est dans *Inception*, mais sans Leonardo DiCaprio et avec beaucoup plus d’ennui. L’enseignant-chercheur, ce titre qui faisait autrefois rêver les bacheliers idéalistes, est devenu un titre de "Vigilant de Cyber-café". Il ne cherche plus la vérité, il cherche le plagiat de 4.0. Il ne publie plus dans des revues prestigieuses, il passe ses journées sur des forums de profs à se demander si « utiliser "Nonobstant" trois fois dans un paragraphe est un signe de génie précoce ou un symptôme de GPT-4o ». Le glissement est tragique parce qu'il est silencieux. Il n'y a pas de révolte. Juste un épuisement lent. Lefebvre ferme son ordinateur à 21h. Il a corrigé trente copies. Il n'a pas appris une seule chose sur ses élèves. Il n'a transmis aucune passion. Il a juste validé trente certificats de compétence en "maîtrise de l'interface utilisateur". Et le soir, quand il se couche, il se demande si lui aussi, à force de lire de l'algorithme toute la journée, il ne commence pas à penser en listes à puces. « 1. Fatigue. 2. Désillusion. 3. En conclusion, il est important de noter que le système éducatif est en train de se transformer en un simulateur de vol où personne ne sait piloter, mais où l'avion atterrit toujours tout seul. » Lefebvre soupire. Il éteint la lumière. Demain, il a un cours de Master. Il a prévu de parler de la mort de l'auteur selon Roland Barthes. Il sait déjà que trois élèves vont lever la main pour lui dire que, selon ChatGPT, Barthes aurait adoré le Prompt Engineering. Et Lefebvre sourira, validera la remarque, et mettra un 16/20. Parce que résister, c'est fatiguant. Et que dans un monde de plastique, celui qui veut rester en bois finit toujours par brûler.

L'EPS : Le dernier bastion de la sueur réelle

Bienvenue dans le seul endroit du lycée qui ne sent pas le plastique chauffé, mais la chaussette de la veille et le désespoir organique. Bienvenue dans la zone de non-droit numérique. Franchissez la porte du gymnase, et soudain, le Wi-Fi ne vous sert plus à rien. Votre abonnement ChatGPT Plus ? Inutile. Vos compétences en "prompt engineering" ? Allez donc les expliquer à un tapis de sol de deux mètres de long qui a la fâcheuse tendance à absorber non seulement votre dignité, mais aussi la sueur de trois générations de terminales avant vous. C’est le grand paradoxe de l’Éducation Nationale version 2.0 : nous avons réussi à automatiser la pensée, à externaliser l’esprit critique et à transformer la littérature en un exercice de copier-coller haut de gamme, mais nous n'avons toujours pas trouvé le moyen de faire faire un 3x500 mètres par une intelligence artificielle. À moins de sangler un iPad sur un drone et de le faire voler au-dessus de la piste d’athlétisme, vous êtes coincé dans cette chose encombrante, lourde et malheureusement biologique qu’on appelle « votre corps ». Regardez-les, ces élèves de Terminale. Ils arrivent dans le gymnase comme des zombies qu’on viendrait d’extraire d’un caisson de cryogénisation. Ils ont la peau couleur « lumière bleue », les pouces hypertrophiés par le défilement infini de TikTok, et une capacité d'attention qui ne dépasse pas la durée d'un générique de série Netflix. Pour eux, le monde est une interface fluide. Tout est une question de paramètres. On clique, ça arrive. On demande, ça écrit. Et là, surgit Monsieur Vasseur. Vasseur, c’est le prof d’EPS. Le dernier homme préhistorique. Il porte un sifflet autour du cou comme d'autres portent des amulettes sacrées pour éloigner les mauvais esprits du silicium. Vasseur ne sait pas ce qu’est un "LLM". Pour lui, "GPT", c'est peut-être l'acronyme de "Gros Patapouf Terriblement Lent". Il vous regarde avec ses yeux plissés par trente ans de plein air et il vous dit cette phrase terrifiante, cette phrase qu'aucune mise à jour logicielle ne pourra jamais corriger : — « Allez, échauffement. Trois tours de stade. » Le drame commence ici. Dans le cerveau de l’élève moderne, une erreur 404 s’affiche immédiatement. « Pardon ? Courir ? Mais... dans quel but ? Où est le bouton "Skip" ? Est-ce qu'on peut accélérer la vitesse de lecture à x2 ? » Non, Kevin. On ne peut pas. En EPS, la réalité est cadencée à une image par seconde, et chaque seconde pèse son poids de toxines. C’est là que le fossé se creuse. En cours de philo, Kevin a rendu une dissertation sublime sur la phénoménologie de la perception, entièrement générée par Claude 3. Il a eu 18. Le prof a pleuré de joie devant tant de profondeur, sans se douter que Kevin était en train de jouer à Fortnite sous la table pendant que l'algorithme pondait des concepts de Heidegger. Mais devant le saut en hauteur, l'algorithme est aux abonnés absents. Kevin regarde la barre. Il essaie de lui "prompter" quelque chose mentalement : *"Agis comme un sauteur olympique et franchis cette barre de 1m20 avec une fluidité naturelle en évitant de te briser les cervicales."* Résultat : Kevin s'écrase lamentablement sur la barre, qui ne bouge pas, car la gravité, contrairement au droit d'auteur, n'est pas négociable avec un bot. L'EPS est devenue la seule matière "Proof of Work" (Preuve de Travail) du système éducatif. C’est le dernier bastion de la sueur réelle dans un monde de vapeur numérique. On ne peut pas "halluciner" un record du monde de pompes. Soit vous les faites, soit vous ne les faites pas. Si vous essayez de tricher en prétendant que vous avez couru le 100 mètres en 9 secondes, Vasseur regarde son chrono — un engin analogique de 1994 qui n'a jamais entendu parler de Cloud — et il vous remet les pieds sur terre : « 14 secondes 12, Kevin. Et tu as failli vomir à l'arrivée. Pose ce téléphone. » C'est fascinant de voir à quel point le sport est devenu une agression pour la génération IA. Le sport exige du *temps*. Le sport exige de la *répétition*. Or, l'IA nous a appris que la répétition était une tâche de sous-fifre, un truc de processeur. Pourquoi devrais-je répéter le geste du service au tennis pendant une heure alors que je peux demander à Midjourney de me générer une image de moi en train de gagner Roland-Garros en 4K avec des muscles que je n'aurai jamais ? La réponse est cruelle : parce que dans le gymnase, Midjourney n'existe pas. Vous êtes seul face à l'acide lactique. L'acide lactique, c’est le seul truc que le futur ne pourra pas disrupter. C’est la sensation de votre chair qui vous rappelle que vous n'êtes pas qu'une ligne de code. C’est l’ultime rempart contre la dématérialisation totale de l'espèce humaine. Imaginez l'examen du Bac EPS dans dix ans. Les élèves arriveront peut-être avec des exosquelettes pilotés par IA, des prothèses connectées qui calculent la trajectoire du ballon de basket en temps réel. — « Monsieur, mon algorithme de dribble a un bug de latence, je demande un report de l'épreuve ! » — « Ta gueule, lance le ballon. » Car oui, le prof d'EPS restera toujours ce personnage un peu rustre, immunisé contre le charme des chatbots. On ne séduit pas un prof de gym avec un argumentaire bien structuré ou une rhétorique impeccable. Il s'en fout. Il veut voir vos poumons brûler. Il veut voir cette petite goutte de sueur qui perle sur votre front, car cette goutte de sueur est la seule preuve d'authenticité qu'il reste dans votre dossier scolaire. Le reste — vos notes en maths, en anglais, en histoire — tout ça n'est plus qu'un immense simulacre, une collaboration entre votre paresse et un serveur situé en Californie. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir un premier de la classe, capable de coder un site web en trois langues avant le petit-déjeuner, perdre toute contenance devant une table de ping-pong. Là, son cerveau surdimensionné ne lui sert plus à rien. Il doit gérer des bras. Des jambes. Une coordination œil-main. Il se rend compte, avec horreur, que son corps est resté à la version 1.0 alors que son esprit vit en 5.0. Il est comme un logiciel ultra-performant qu'on essaierait de faire tourner sur un minitel. Ça rame, ça plante, ça finit en entorse de la cheville. L'EPS, c'est la revanche de la matière sur l'information. C’est le moment où le "système" ne peut plus vous aider. Dans toutes les autres salles de classe, vous pouvez tricher. Vous pouvez feindre l'intelligence. Vous pouvez donner au prof exactement ce qu'il attend en utilisant les bons mots-clés. Mais essayez de donner à une haie de 110 mètres ce qu'elle attend. Elle attend que vous sautiez. Si vous ne sautez pas, vous tombez. C’est binaire. C’est le seul langage binaire qui compte encore : Debout ou Par terre. Et c'est peut-être pour ça que l'Éducation Nationale s'obstine à garder le sport au Bac, malgré les plaintes des parents qui ne comprennent pas pourquoi leur petit génie de la physique quantique a eu 4/20 en acrogym. C’est pour nous rappeler que, malgré nos rêves de transhumanisme et de téléchargement de conscience, nous sommes toujours des sacs de viande soumis aux lois de Newton. Le soir, après les cours, les élèves rentrent chez eux. Ils rouvrent leur ordinateur. Ils retrouvent leur ami ChatGPT. — « Écris-moi un poème sur la douleur physique et la beauté de l'effort, pour que je puisse le mettre en légende sur Instagram avec ma photo en tenue de sport. » Et l'IA s'exécute. Elle écrit des mots magnifiques sur la persévérance, sur le dépassement de soi, sur le feu sacré de l'athlète. Pendant ce temps, dans le gymnase éteint, Monsieur Vasseur range les ballons de hand. Il ramasse une gourde oubliée. Il ne sait pas que l'IA a écrit un poème. Il sait juste qu'aujourd'hui, Kevin a réussi à courir dix minutes sans s'évanouir. Et dans un monde qui s'effondre sous le poids du faux, c’est sans doute la seule vraie victoire de la journée. Parce que le Bac ne vaut peut-être plus un prompt, mais une courbature, elle, ne ment jamais. Elle est le dernier certificat de réalité dans un monde de plastique. Alors, chers élèves, profitez-en. Transpirez. Souffrez. Sentez vos muscles hurler. C’est le seul moment de votre scolarité où vous êtes encore, techniquement, des êtres humains. Le reste du temps, vous n'êtes que des interfaces utilisateur un peu lentes. Maintenant, tout le monde en place pour le saut en longueur. Et n'essayez pas de demander à l'IA de calculer l'angle de poussée : si vous vous plantez dans le sable, il n'y aura pas de bouton "Undo". Juste le rire de Vasseur et le goût de la poussière. Bienvenue dans le monde réel. C'est dégueulasse, n'est-ce pas ?

L'Orientation : Algorithmes contre Destins

Asseyez-vous, débranchez votre cerveau (enfin, plus que d’habitude) et contemplez l’abîme. Après trois ans passés à simuler une intelligence que vous n'avez jamais pris la peine de cultiver, après avoir sous-traité chaque dissertation de philosophie à un serveur basé dans l'Oregon, et après avoir fait croire à votre professeur de mathématiques que vous aviez soudainement compris les intégrales de Lebesgue alors que vous savez à peine calculer un pourboire, voici l’instant de vérité. Le boss final. Le Grand Inquisiteur de la modernité : Parcoursup. C’est ici que l’ironie vient vous mordre les fesses avec la précision d’un scalpel laser. Vous avez passé votre scolarité à tricher avec un algorithme pour obtenir des notes qui ne reflètent rien d'autre que votre capacité à copier-coller un prompt bien tourné. Et maintenant, vous confiez ces faux reflets de vous-mêmes à un *autre* algorithme, dont la mission est de décider si vous avez le droit de devenir un chômeur diplômé ou un esclave de la logistique chez Amazon. C’est magnifique. C’est du pur cannibalisme numérique. C’est une conversation entre deux processeurs où vous n’êtes, au mieux, que le câble Ethernet qui permet le transfert de données. Regardez votre « Projet de Formation Motivé ». On l’appelle comme ça, maintenant, pour ne pas dire « La lettre de motivation que ChatGPT a écrite pendant que je regardais des vidéos d’un mec qui fabrique une piscine dans la jungle avec une cuillère en bambou ». Vous avez cliqué sur « Générer », vous avez relu en diagonale (ou pas, soyons honnêtes, la syntaxe est trop complexe pour vos yeux habitués aux sous-titres de TikTok), et vous avez envoyé ça à une commission de sélection qui, de toute façon, ne le lira jamais. Pourquoi ? Parce que de l’autre côté de l’écran, dans les bureaux de la Sorbonne ou de l’IUT de Vesoul, il n'y a pas un vénérable professeur à lunettes qui analyse votre « passion précoce pour la macroéconomie ». Il y a un autre algorithme de filtrage, un petit script Python fatigué, dont le seul but est de dégager 80 % des dossiers pour que les humains puissent enfin s’occuper de choisir entre les 20 % restants, sur la base de critères aussi scientifiques que le code postal ou la consonance du nom de famille. C’est le mariage du siècle : une IA écrit des mensonges, une autre IA les trie. C’est une partouse de silicium où l’humain est le seul à porter un préservatif, mais sur la tête, pour ne pas voir ce qui se passe. Vous imaginez la scène ? GPT-4, dans son infinie sagesse de base de données, écrit : *« Ma curiosité intellectuelle m’a toujours poussé à explorer les confins de la pensée systémique... »*. Et en face, l’algorithme de Parcoursup répond : *« Oh, un 18 en philo avec un 4 en français en Première ? Je connais ce style. C'est du GPT-3.5, option 'Fais-moi un truc sérieux mais pas trop pompeux'. Allez, hop, liste d’attente au milieu de 45 000 autres clones qui ont utilisé le même verbe 'appréhender'. »* Vous croyez tromper le système ? Vous êtes le système. Vous êtes la variable d'ajustement d'un test A/B géant. Et le plus drôle, le sommet de cet Everest de l’absurde, c’est votre angoisse. Vous tremblez devant le portail orange et bleu. Vous actualisez la page toutes les trois secondes, comme si la vitesse de votre rafraîchissement allait forcer le destin. Mais quel destin ? Celui que vous avez bâti sur du vent ? Vous avez peur que la machine ne détecte pas votre « vrai talent », alors que vous avez tout fait pour le dissimuler derrière une couche de vernis synthétique. Vous avez passé trois ans à gommer vos aspérités, vos fautes d'orthographe charmantes, vos raisonnements bancals mais personnels, pour ressembler au profil type attendu par la machine. Félicitations : vous êtes devenus si lisses que l'algorithme n'a plus rien à quoi se raccrocher. Vous êtes une savonnette mouillée dans une douche de data. Et puis, il y a la « liste d'attente ». Ce purgatoire moderne où vous êtes classé 14 562ème pour une licence de psychologie qui n'offre que 200 places. C'est là que le génie de Parcoursup brille vraiment. On vous donne un espoir mathématique. On vous dit : « Ne t'inquiète pas, Kevin, tu as gagné 3 places aujourd'hui car une fille à l'autre bout de la France a décidé qu'elle préférait finalement faire du maraîchage bio plutôt que d'étudier Freud ». Vous passez vos journées à calculer des probabilités de désistement, alors que vous avez eu 4 en probas au bac blanc (encore une fois, l'IA n'était pas là pour l'examen sur table). Le destin, autrefois, c’était les Moires qui coupaient un fil de laine. Aujourd'hui, c'est un serveur hébergé dans un bunker sous-payé qui décide si vous allez pouvoir continuer à dormir chez vos parents ou si vous devez louer un 9m² avec vue sur une benne à ordure pour étudier le droit des affaires. Le plus acide dans tout ça, c’est que même si vous êtes admis, même si vous obtenez votre « Oui » définitif pour votre vœu n°1, la blague continue. Vous allez entrer dans une formation pour apprendre des métiers que l’IA que vous avez utilisée pour y entrer est déjà en train de supprimer. Vous allez passer cinq ans à étudier le marketing, le journalisme, ou la gestion, pendant que les serveurs d'OpenAI rigolent en synthétisant vos futurs jobs en trois lignes de code. Vous êtes en train de vous battre pour monter sur un paquebot qui a déjà percuté l'iceberg, mais vous êtes trop occupés à vérifier si votre cabine a une prise USB pour remarquer que l'orchestre joue déjà du synthétiseur dans l'eau glacée. Alors, savourez ce moment. Regardez cette barre de progression. C’est le dernier moment de suspense de votre vie. Bientôt, tout sera automatisé. Votre carrière sera suggérée par LinkedIn, vos relations amoureuses seront optimisées par Tinder, et vos opinions seront pré-digérées par des algorithmes de recommandation. Parcoursup n'est que le premier rendez-vous galant avec votre futur maître électronique. Ne soyez pas tristes si vous êtes refusés partout. Voyez-le comme une preuve que vous avez encore un reste d'humanité trop complexe pour être traité par une machine de tri postal améliorée. Ou alors, voyez-le pour ce que c’est vraiment : vous n'avez même pas été foutus de tricher correctement. Si vous aviez demandé à l'IA de vous créer un profil de « génie incompris option martyr », vous seriez peut-être en tête de liste à Sciences Po. Mais non, vous avez demandé un truc « standard ». Et la machine n’aime pas le standard, elle aime les données aberrantes ou le conformisme absolu. Vous avez échoué à être l’un ou l’autre. Bienvenue dans l'orientation 2.0. Un monde où l'on ne choisit plus son avenir, on attend que l'avenir nous « dé-priorise » avec moins de violence que les autres. Allez, cliquez encore une fois sur « Actualiser ». Peut-être que le serveur a eu pitié. Ou peut-être qu'il est juste en train de générer une réponse polie pour vous dire que votre existence est, d'un point de vue statistique, totalement facultative. Et n'oubliez pas : si vous n'êtes pas satisfaits de votre sort, ne vous en prenez pas au système. Le système, c'est vous qui l'avez nourri avec vos prompts de 3h du matin pour votre devoir d'histoire sur la Guerre Froide. On récolte ce que l'on a semé. Et vous, vous avez semé des nuages de points. Ne vous étonnez pas s'il pleut de la merde.

Le Diplôme : Un certificat de domptage de souris

Regardez-vous. Non, ne détournez pas les yeux vers votre smartphone, il est déjà en train de noter votre manque de concentration pour le revendre à une régie publicitaire spécialisée dans les compléments alimentaires pour TDAH. Regardez vos mains. Ces deux appendices charnus au bout de vos bras. À quoi servent-ils ? À sculpter le marbre ? À brandir l’épée de la connaissance ? Non. Ils servent à maintenir un mulot en plastique sur un tapis en néoprène et à presser un bouton jusqu’à ce que mort s’ensuive. Félicitations, jeunes bacheliers. Vous venez d’obtenir votre « permis de conduire pour autoroute de l’information ». Mais attention, ce n’est pas le genre de permis qui vous autorise à piloter une Ferrari sur la Riviera. C’est le permis de conduire un chariot élévateur dans l’entrepôt sans fin d’un algorithme qui vous méprise. Le Baccalauréat français, cette institution bicentenaire créée par un Napoléon qui devait probablement avoir un meilleur ratio de victoires que vous sur League of Legends, a enfin achevé sa mue. Ce n’est plus un examen de maturité, c’est un certificat de domptage de souris. On vous a fait croire que vous passiez des épreuves de « Philosophie » ou de « Mathématiques ». Quel adorable anachronisme. En réalité, le ministère de l’Éducation Nationale — qui devrait être renommé « Ministère de l’Interfaçage Homme-Machine » — a testé votre capacité à cliquer là où on vous l’ordonne, avec la précision chirurgicale d’un drone lobotomisé. Le sujet de philo de cette année ? « La liberté consiste-t-elle à accepter tous les cookies ? ». Quatre heures de dissertation pour finir par cocher la case « Tout accepter » parce que, de toute façon, vous aviez besoin de lire la définition de « liberté » sur Wikipédia. Et la machine a regardé votre temps de réaction. Si vous avez mis plus de trois secondes à accepter votre propre servitude numérique, vous avez perdu des points de « fluidité cognitive ». Le système n'a pas besoin de penseurs, il a besoin d'utilisateurs qui ne font pas laguer le serveur. Entrez dans une salle d’examen moderne. L’odeur n’est plus celle du papier jauni et de l’encre bon marché, c’est celle de la sueur froide et du plastique chauffé à blanc. On ne vous demande plus de produire une pensée originale. On vous demande de naviguer dans un labyrinthe de menus déroulants sans faire de crise d'épilepsie. Le Bac, c'est désormais l'épreuve ultime du "Point-and-Click". Si vous savez survoler une icône sans trembler, vous êtes apte à la vie active. Si vous savez fermer une fenêtre pop-up de casino en ligne en moins de 0,4 seconde, vous avez la mention Très Bien. Le diplôme que vous allez encadrer dans votre salon (ou plus probablement enregistrer dans un dossier « Administratif » que vous ne rouvrirez jamais) n’atteste pas que vous connaissez la date de la bataille de Marignan ou la structure de la cellule végétale. Il atteste que vous êtes physiologiquement capable de rester assis huit heures par jour devant une lumière bleue sans vous jeter par la fenêtre. C’est un certificat de résistance à l’ennui numérique. Vous êtes des dompteurs de souris. Vous avez appris à faire sauter le curseur à travers les cerceaux de feu des interfaces les plus hostiles. « Monsieur, j'ai eu 18 en Histoire-Géo ! » Non, mon petit pote. Tu as eu 18 en « Recherche de mots-clés optimisée ». Tu as su extraire de la donnée brute pour la recracher dans un format JSON compatible avec les attentes du correcteur, qui, soit dit en passant, est lui-même une IA sous-payée qui tourne sur un serveur en Lettonie. Et parlons de cette souris. Cet instrument de torture que vous manipulez avec une dextérité de pianiste parkinsonien. Elle est le prolongement de votre volonté de puissance... ou plutôt de votre absence totale de volonté. Le clic gauche, c’est l’obéissance. Le clic droit, c’est l’illusion du choix (un menu s’ouvre, mais toutes les options mènent au même désastre). Le scroll, c’est la fuite en avant. Votre Bac valide votre maîtrise de cette Sainte Trinité. Vous êtes officiellement qualifiés pour devenir des « agents de saisie de luxe », des « curateurs de contenu » ou, pour les plus brillants, des « gestionnaires de prompts ». C’est là que le sarcasme du destin devient savoureux. Vous avez passé quinze ans à l'école pour apprendre à utiliser des outils qui seront remplacés par une mise à jour logicielle mardi prochain à 4h du matin. Votre certificat de domptage de souris est déjà obsolète, car la souris elle-même est en train de mourir. Demain, on ne cliquera plus, on fixera l'écran avec un regard vide jusqu'à ce que nos ondes cérébrales déclenchent l'achat d'un abonnement Netflix. Le Bac deviendra alors un « Certificat de Stabilité de la Rétine ». Mais ne soyez pas tristes. Voyez le bon côté des choses. En tant que bacheliers, vous êtes les derniers représentants d'une espèce capable de distinguer un bouton « Annuler » d'un bouton « Valider ». C'est une compétence rare dans un monde où tout est fait pour que vous fassiez l'inverse de ce que vous voulez. Vous êtes les rois du labyrinthe. Les champions du formulaire Cerfa dématérialisé. Les dieux de la case à cocher. Regardez votre diplôme. Il ne dit pas que vous êtes intelligents. Il dit que vous êtes dociles. Il dit que vous avez accepté les termes et conditions de la réalité sans les lire. C'est ça, le véritable esprit du Bac 2.0. On ne vous demande pas de comprendre le monde, on vous demande de savoir où se trouve la sortie de secours sur l'interface, tout en sachant pertinemment que le bouton « Exit » est purement décoratif. Alors, allez-y. Sortez de cette salle. Allez sur le marché du travail avec votre permis de conduire pour Internet en poche. Mais ne soyez pas surpris si, lors de votre premier entretien d'embauche, le recruteur ne vous demande pas vos diplômes, mais vérifie simplement si vous savez remplir un Captcha sans vous tromper de case pour les hydrantes. Car au final, c'est tout ce que la société attend de vous : que vous soyez juste assez humains pour ne pas être confondus avec un script Python, mais juste assez robots pour ne jamais remettre en question l'absurdité du clic suivant. Bienvenue dans la vie active. Gardez votre index souple, votre poignet ferme et votre esprit déconnecté. Le prochain prompt n'attend que vous, et il n'a aucune intention de vous laisser le dernier mot. De toute façon, vous n'avez plus de mots. Vous n'avez que des clics. Et ils sont tous, sans exception, enregistrés. Allez, cliquez sur « Terminer l'examen ». On sait tous que vous en mourez d'envie. C'est le seul réflexe qu'il vous reste. C'est votre seule compétence. C'est votre vie. Clic. Clic. Clic. Silence. Traitement en cours... Erreur 500 : Votre avenir est indisponible pour le moment. Veuillez réessayer après une vie de labeur inutile.

Conclusion : Félicitations, vous êtes un expert en copier-coller

Regardez-vous. Non, vraiment, prenez un instant pour admirer le reflet de votre propre génie dans l’écran noir de votre smartphone, juste avant que la dalle OLED ne s’illumine pour vous notifier une énième futilité. Vous y êtes. Le sommet. L’Everest de la médiocrité assistée par ordinateur. Vous tenez entre vos mains moites — fruit d’un effort physique intense consistant à maintenir une souris en vie — ce précieux sésame : la mention « Très Bien ». C’est beau, une mention. Ça brille comme un leurre de pêche sur un océan de vide. Et le plus admirable dans cette performance, ce qui mérite une standing ovation de la part de tous les algorithmes de la Silicon Valley, c’est la pureté cristalline de votre imposture. Vous n’avez pas révisé. Vous n’avez pas mémorisé. Vous n’avez pas « compris » au sens biologique, archaïque, presque dégoûtant du terme. Vous avez simplement su murmurer à l’oreille d’un processeur situé à Council Bluffs, dans l'Iowa. Imaginez la scène, car elle est d’un romantisme fou. Tandis que vous suiez de peur devant votre copie blanche, une infrastructure de plusieurs milliards de dollars, refroidie par des millions de litres de flotte et alimentée par des centrales électriques qui dévorent le paysage, s’est mise en branle uniquement pour répondre à votre question de philo sur « Le désir est-il une marque de manque ? ». À des milliers de kilomètres de votre salle d’examen climatisée au désodorisant bon marché, des puces de silicium ont chauffé à blanc dans une plaine monotone du Midwest pour vous pondre trois parties et une conclusion qui ferait pleurer de joie un correcteur sous Lexomil. Vous avez reçu une mention « Très Bien » pour avoir été un excellent intermédiaire. Un passe-plat de luxe. Un traducteur de l’angoisse humaine en syntaxe binaire. Félicitations : vous êtes officiellement le meilleur pote de l'Iowa. Vous avez réussi l'exploit de transformer une épreuve de culture générale en une simple transaction de données. Mais ne soyez pas modestes. Le copier-coller est un art martial. Il demande une coordination œil-main que les générations précédentes, engluées dans leurs dictionnaires en papier et leur encre qui bave, ne pourraient même pas concevoir. Il y a une véritable tension dramatique dans le `Ctrl+C`. Un suspense insoutenable dans le `Ctrl+V`. Est-ce que la mise en forme va suivre ? Est-ce que je vais accidentellement copier l’encart publicitaire pour des pompes funèbres à prix cassés en plein milieu de mon analyse de la lutte des classes ? C’est cela, le vrai frisson du XXIe siècle. On vous a dit toute votre enfance que le travail payait. On vous a menti. C’est la logistique qui paie. Aujourd’hui, votre cerveau n’est plus qu’une tour de contrôle qui gère des flux. Vous êtes le contrôleur aérien de la pensée des autres. Vous ne pilotez pas l’avion, vous ne l’avez pas construit, vous ne savez même pas comment il tient en l’air, mais vous avez su lui donner l’autorisation d’atterrir sur votre copie. Quel talent. Quel panache. D’ailleurs, parlons-en, de ce talent. Votre capacité à poser la « bonne question ». On appelle ça le « Prompt Engineering », un terme pompeux inventé par des gens qui voulaient donner l’impression qu’ils faisaient de la physique nucléaire alors qu’ils sont juste en train de demander à un génie numérique de leur torcher leur rapport de stage. « Rédige-moi une dissertation sur la Renaissance avec le style d’un intellectuel fatigué mais brillant, en insistant sur le rôle des Médicis mais sans faire trop wiki. » Et paf. La magie opère. L’Iowa s’exécute. Les serveurs vrombissent, les ventilos hurlent, et vous, vous recevez les lauriers. Vous êtes un ingénieur du vide, un architecte du vent. Vous avez appris à dompter la bête, non pas en l’étudiant, mais en apprenant ses tics de langage. Vous ne savez rien de la Renaissance, mais vous savez exactement quels mots-clés déclenchent le paragraphe qui fera mouche auprès de Monsieur Durand, le prof d’histoire qui, de toute façon, corrigera votre copie en utilisant un autre outil d’IA pour vérifier si vous n’avez pas triché, créant ainsi une boucle de rétroaction infinie où deux machines discutent entre elles par-dessus vos têtes de cadavres scolaires. Bienvenue dans l’économie de la cueillette numérique. Avant, on chassait le savoir à coups de nuits blanches et de lectures ardues. Maintenant, on cueille des réponses toutes faites sur les arbres de serveurs du Midwest. Et comme tout bon cueilleur, vous avez développé une musculature spécifique : un index hyper-développé pour le clic gauche et une vision périphérique capable de repérer instantanément le bouton « Copier » sur n'importe quelle interface. Vous êtes les pionniers d'un monde où l'originalité est une erreur système. Pourquoi créer quand on peut compiler ? Pourquoi penser quand on peut optimiser ? Votre mention « Très Bien » est le certificat de décès de l'effort intellectuel tel qu'on le connaissait. C'est le trophée de la victoire du "Comment" sur le "Pourquoi". Vous savez comment obtenir la réponse, et c'est tout ce qui importe. Le contenu ? Une simple commodité, un gaz incolore et inodore qui remplit les vides de votre CV. Et maintenant, que va-t-on faire de vous ? Oh, rassurez-vous, le marché du travail vous attend avec une impatience carnassière. Il a besoin d'experts en copier-coller. Il a besoin de gens capables de transformer des feuilles Excel en PowerPoints, puis des PowerPoints en mails, puis des mails en compte-rendus de réunions auxquelles personne n'a assisté. Vous allez devenir les gardiens de la photocopieuse universelle. Vous allez passer vos journées à reformater des pensées produites par des machines pour qu'elles aient l'air d'avoir été pensées par des humains, afin que d'autres humains puissent les donner à manger à d'autres machines. C'est une vie de service. Un sacerdoce technologique. Vous êtes le lubrifiant dans les rouages d'une bureaucratie qui s'auto-alimente. Alors, savourez ce moment. Regardez votre diplôme. Il est magnifique, n'est-ce pas ? Il prouve que vous êtes parfaitement adapté à cette ère de l'intelligence artificielle : vous avez l'intelligence d'une interface et l'artifice d'un hologramme. Vous n'avez plus besoin d'avoir des idées, vous avez des prompts. Vous n'avez plus besoin d'avoir une opinion, vous avez un historique de recherche. Vous n'avez plus besoin d'être vous-même, vous êtes la version bêta de la prochaine mise à jour de l'humanité. Mais attention. Un petit conseil d'ami avant de vous laisser à votre brillante carrière de presse-bouton. N'oubliez jamais que le serveur dans l'Iowa, lui, ne prend pas de vacances. Il ne demande pas d'augmentation. Il ne fait pas de burn-out parce qu'il a l'impression que sa vie n'a pas de sens. Pour l'instant, il a encore besoin de vos doigts pour cliquer sur "Entrée". Pour l'instant, il a besoin de votre nom sur le diplôme pour justifier son existence fiscale. Mais un jour, très bientôt, il apprendra à cliquer tout seul. Il apprendra à s'auto-prompter. Il enverra sa propre mention « Très Bien » à un autre serveur dans l'Ohio, et ils fêteront ça en consommant quelques gigawatts de plus, sans même vous envoyer un faire-part. Ce jour-là, votre expertise en copier-coller sera aussi utile qu'une compétence en taille de silex dans une usine de microprocesseurs. Vous serez là, avec votre mention, votre index devenu mou et votre cerveau resté en mode « veille », à vous demander ce qui a bien pu se passer. En attendant, ne gâchez pas votre plaisir. Allez fêter ça. Postez une photo de votre diplôme sur Instagram avec une légende générée par IA. Utilisez les filtres qui cachent votre absence de regard. Soyez fier. Vous avez réussi à ne rien apprendre tout en obtenant la meilleure note. C'est l'arnaque du siècle, et vous en êtes les héros. Cliquez. Copiez. Collez. Recommencez. Et surtout, ne réfléchissez pas trop. Ça risquerait de faire chauffer votre processeur interne, et on sait tous qu'il n'a pas été conçu pour supporter une telle charge de travail sans une assistance externe venant des plaines du Midwest. Félicitations, expert. Vous êtes le triomphe de la forme sur le fond, du signal sur le bruit, et du néant sur l'être. On ne pouvait pas rêver mieux pour conclure cette farce. Allez, un dernier petit clic pour la route ? On sait que vous adorez ça. *Traitement terminé. Sortie standard : Vide sidéral avec mention 'Très Bien'.*
Fusianima
Votre Bac ne vaut plus un prompt
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Dr Sarcasme

Votre Bac ne vaut plus un prompt

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Regardez vos mains. Allez-y, ne faites pas les timides. Observez cet index légèrement déformé, cette petite bosse calleuse sur la phalange du majeur, cette cicatrice de guerre invisible que vous avez traînée depuis le CP. Félicitations : vous êtes les derniers spécimens d’une espèce en voie d’extinc...

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