Vends un rein pour acheter du beurre
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Vous l'avez entendu, n'est-ce pas ? Ce petit bruit. Ce sifflement numérique, ce gémissement de fin du monde. Zzzzzzt. Zzzzzzt. Zzzzzzt. C’est le son de l’imprimante thermique de la caisse numéro 4. Ce n’est pas du papier qui sort de là. C’est votre dignité qui s’effiloche en 80 grammes par mètre car...
Le ticket de caisse : Ce parchemin de la dépression
Vous l'avez entendu, n'est-ce pas ? Ce petit bruit. Ce sifflement numérique, ce gémissement de fin du monde. *Zzzzzzt. Zzzzzzt. Zzzzzzt.* C’est le son de l’imprimante thermique de la caisse numéro 4. Ce n’est pas du papier qui sort de là. C’est votre dignité qui s’effiloche en 80 grammes par mètre carré.
Regardez-le, ce ruban blanc qui n’en finit plus de se dévider sur le tapis roulant. On dirait une traînée de poudre menant directement à votre ruine personnelle. Vous aviez une liste de courses de trois lignes, griffonnée nerveusement sur le dos d’une enveloppe de relance d’EDF : « Lait, Œufs, Beurre ». Trois articles. Le triptyque de la survie. Et pourtant, la caissière — qui vous regarde avec la compassion d’un bourreau qui a déjà fait seize décapitations depuis la pause café — vous tend un parchemin qui fait la taille d’un rouleau de la Mer Morte.
C’est à ce moment précis que vous comprenez : ce n’est pas un ticket de caisse. C’est un constat d’accident.
Observez la structure de l’objet. C’est fascinant. En haut, le nom de l’enseigne en gras, souvent un nom qui évoque la « proximité » ou le « bonheur », alors que l'endroit ressemble à un bunker de la Guerre Froide éclairé par des néons qui vous donnent le teint d’un cadavre de trois jours. Et juste en dessous, commence le procès-verbal.
« Article 1 : Plaquet. Beurre Doux 250g… 4,50 € ».
Quatre euros cinquante ? Pour du gras de vache ? À ce prix-là, j’espère que la vache avait un compte LinkedIn et qu’elle a été massée quotidiennement par un moine tibétain. On est au-delà du vol ; c’est une prise d’otage lipidique. Vous regardez le beurre dans votre sac, il a l’air tout petit, tout honteux. Il sait qu’il vaut plus cher que votre premier vélo d’occasion.
C’est là que le syndrome du « constat d’accident » frappe. Dans un constat, on remplit les cases : « Véhicule A », « Véhicule B », « Circonstances ». Ici, le Véhicule A, c’est votre compte en banque. Le Véhicule B, c’est l’inflation galopante qui vous a percuté par l’arrière à 130 km/h sur l’autoroute du capitalisme sauvage. Les circonstances ? « La victime a tenté de manger des tartines le matin. » Erreur fatale. Faute grave de la part de l'assuré.
On continue la lecture du parchemin. C’est une plongée dans l’absurde. Vous voyez ces lignes cryptiques ? « REMOISE FID 0,02 € ». Oh, merci ! Merci infiniment, Seigneur de la Grande Distribution ! Grâce à ma carte de fidélité, pour laquelle j'ai dû vendre mes données biométriques et l'historique de mes recherches Google, j’ai économisé deux centimes sur un pack d’eau gazeuse. Deux centimes. C’est même pas le prix de l’encre utilisée pour imprimer la réduction sur ce ticket de la dépression. C’est une insulte en noir et blanc. C’est comme si un boxeur vous pétait les deux jambes et vous offrait un pansement Hello Kitty pour compenser.
Et pourquoi le ticket est-il si long ? Pourquoi fait-il la taille d’un enfant de huit ans ? Parce qu’il y a les « Bons de Réduction ». Ces morceaux de papier qui s'ajoutent à la fin, imprimés avec un enthousiasme psychotique. « -10% sur le troisième pack de litière pour chat parfum lavande ». Je n’ai pas de chat, Jean-Michel ! J’ai à peine de quoi me nourrir moi-même, je ne vais pas commencer à héberger un félin exigeant qui chie dans de la lavande à prix d’or !
Ces bons de réduction sont la preuve irréfutable que le magasin se fout de votre gueule. Ils sont valables du mardi 14 à 8h02 au mardi 14 à 8h05, uniquement si vous portez un chapeau à plume et que vous chantez l’hymne national en verlan. Ils traîneront dans votre portefeuille jusqu’à ce qu’ils deviennent illisibles, se transformant en une pâte grisâtre et toxique au contact de votre sueur de pauvre.
Regardez bien les détails techniques en bas du ticket. La TVA. La décomposition de votre souffrance en pourcentages. 5,5%, 20%... C’est l’autopsie de votre pouvoir d’achat. L’État prend sa petite commission au passage, juste pour vérifier que vous avez bien été tondu dans les règles de l’art. On dirait les petits schémas qu’on fait sur les constats d’accident pour montrer le point d’impact. Ici, le point d’impact se situe exactement entre votre loyer et votre envie de rester en vie.
Il y a aussi cette mention ironique, souvent tout en bas, sous le code-barres qui ressemble à une grille de prison : « Merci de votre visite, à bientôt ». C’est une menace. Ce n’est pas une formule de politesse. C’est un Terminator de la consommation qui vous dit « I’ll be back », parce qu’il sait que dans trois jours, vous n’aurez plus de papier toilette et que vous devrez revenir ramper dans les allées sombres du temple du profit pour subir une nouvelle flagellation thermique.
Le pire, c’est le moment où vous devez sortir du magasin. Vous tenez ce serpent de papier à la main. Il dépasse de votre poche. Il traîne par terre. On dirait que vous sortez d’une consultation chez un oncologue financier. Les gens qui attendent derrière vous dans la file vous regardent avec un mélange de pitié et de terreur. Ils savent que leur tour vient. Ils voient la longueur de votre ticket et ils calculent mentalement : « S’il a acheté du beurre et que le ticket fait deux mètres, combien va mesurer le mien avec ma barquette de jambon sans nitrite ? »
On en est là. Le ticket de caisse est devenu le nouveau thermomètre de la crise nerveuse collective. Autrefois, on le jetait négligemment. Aujourd'hui, on l'étudie comme une trace de freinage sur le bitume. On cherche l'erreur. « C’est pas possible, j’ai pas pris de truffes ? Pourquoi le total ressemble au PIB du Monténégro ? » Mais il n’y a pas d’erreur. C’est juste le prix du réel.
Le ticket de caisse, c’est la matérialisation physique de l’absurdité. On nous dit de sauver la planète, d’économiser le papier, de passer au « ticket dématérialisé ». Mais dès que vous dites « non » à l'impression, la machine vous sort quand même un reçu de carte bancaire de 15 centimètres et un coupon de pub pour du fromage à raclette en promo. C’est une forêt entière qu’on sacrifie chaque jour pour imprimer des preuves de notre appauvrissement. On abat des chênes centenaires pour vous dire que vous avez payé votre Sopalin trop cher. Si ce n'est pas le sommet de la civilisation, je ne sais pas ce que c'est.
Et puis, il y a la texture de ce papier. Ce papier thermique lisse, un peu huileux, qui contient du Bisphénol A. C’est génial. Non seulement ce ticket vous déprime financièrement, mais il essaie aussi de vous donner un cancer de la peau par simple contact cutané. C’est une arme biologique. Si vous le laissez au soleil sur le tableau de bord de votre voiture, il devient tout noir. Il s’autodétruit. Comme les preuves dans une affaire de corruption. Le ticket sait qu’il est une insulte à l’intelligence humaine, alors il préfère s’effacer, devenir une page noire, un vide sidéral, à l’image de votre épargne.
Quand vous rentrez chez vous, vous posez ce parchemin sur la table de la cuisine. Il s'enroule sur lui-même comme un cobra prêt à mordre. Vous le regardez une dernière fois avant de le froisser et de le jeter dans la poubelle jaune (parce qu'on est des citoyens responsables dans la déchéance). À ce moment-là, vous ressentez cette petite pointe au cœur. Ce n'est pas du cholestérol (enfin, un peu, à cause du beurre à 5 euros), c'est la réalisation que votre vie peut être résumée par une liste de produits transformés et de taxes indirectes.
Vous aviez une liste de courses. Vous avez fini avec un acte de décès.
Bienvenue dans le massacre. Rangez votre beurre au coffre-fort, et n'oubliez pas de garder le ticket : si vous vous faites agresser, vous pourrez toujours l'utiliser comme arme contondante ou pour étrangler l'assaillant avec la longueur de la section « Promotions ».
Finalement, le ticket de caisse est la seule chose qu’on nous donne encore gratuitement dans ce magasin. Profitez-en. C’est le papier toilette le plus cher de votre vie, mais au moins, il est imprimé avec le sourire (celui de l'actionnaire, bien sûr).
*Zzzzzzt.* Le suivant, s'il vous plaît. Le hachoir n'attend pas.
Le beurre, ce nouveau lingot d'or
Regardez votre réfrigérateur. Allez-y, ouvrez-le. Qu’est-ce que vous voyez ? Une barquette de jambon premier prix qui transpire de l’eau nitritée, un demi-oignon qui commence à développer une conscience politique et, tout en haut, derrière le pot de moutarde vide qu’on garde « au cas où », ce petit bloc rectangulaire emballé dans du papier doré. Le beurre.
Vous le voyez ? Moi, je ne vois pas un produit laitier. Je vois une faille de sécurité majeure. Je vois une invitation au cambriolage avec effraction, une cible peinte en rouge sur votre porte d'entrée. Laisser 250 grammes de demi-sel dans un appareil électroménager qui s'ouvre d'un simple coup de poignet, c’est comme laisser les clés d’une Ferrari sur le contact dans un quartier où les gens volent les essuie-glaces pour se faire des cure-dents. C’est de la négligence criminelle.
C’est pour cette raison que j’ai franchi le pas. Un matin, après avoir vu que le cours de la plaquette de Doux approchait dangereusement du prix d’un appartement T2 à Limoges, j’ai pris ma décision : j’ai vidé mon bac à beurre et j'ai pris rendez-vous avec mon conseiller financier.
« Monsieur, j’aimerais ouvrir un coffre de haute sécurité. »
« Pour vos bijoux de famille ? Vos titres de propriété ? Les photos compromettantes de votre ex ? »
« Non, Jean-Hubert. C’est pour du Président. Grand Cru. Sel de Guérande. »
Le silence qui a suivi était plus lourd qu’un kouign-amann mal cuit. Mais il a compris. On se comprend, entre victimes de l’inflation. Il m’a conduit au sous-sol, derrière trois portes blindées dont une qui nécessite un échantillon d’ADN et la récitation intégrale du code de la route en araméen. Là, entre un dossier secret sur l'assassinat de Kennedy et les derniers lingots d'un dictateur déchu, j'ai déposé ma précieuse cargaison. Ma plaquette. Mon héritage. Ma survie.
Parce qu'on ne parle plus de nourriture, là. On parle de « Valeur Refuge ». Le beurre est devenu l’étalon-or du XXIe siècle, le seul truc plus stable que le Bitcoin et moins volatile que mon humeur après avoir payé mes impôts. Si demain la société s'effondre — et vu la gueule de l'actualité, c'est prévu pour mardi prochain vers 14h30 — vous croyez que vous allez échanger quoi contre des munitions et de l'eau potable ? Des euros ? Ces petits bouts de papier qui servent tout juste à stabiliser une table bancale ? Non. Vous sortirez une noisette de beurre. Une seule noisette, et vous aurez le droit de vie ou de mort sur tout un quartier.
Le problème de mettre son beurre à la banque, c’est la logistique. Quand vous avez une envie soudaine de tartine à 23 heures, vous ne pouvez pas juste faire un saut au frigo en slip. Non. Il faut remplir un formulaire Cerfa, appeler un transporteur de fonds et prévoir une escorte armée. La dernière fois que j’ai voulu faire des pâtes au beurre, l’opération m’a coûté plus cher en frais de garde qu’un divorce avec une star d’Hollywood. Mais quel plaisir, mes amis. Quel luxe indécent.
Quand j'arrive à la banque, les vigiles ne regardent plus mon sac à dos. Ils regardent mes mains. Est-ce qu'elles sont grasses ? Est-ce que je sens l'effluve lactée du succès ? Je passe devant les types qui viennent déposer des liasses de billets de 500 euros. Je les regarde avec pitié. « Pauvres bougres, vous accumulez du vent. Moi, j'ai de la matière grasse saturée. J'ai le pouvoir de rendre n'importe quel haricot vert comestible. »
Et ne me parlez pas de la margarine. La margarine, c’est l’équivalent financier d’un investissement dans une ferme de NFTs de singes moches. C’est de l’huile végétale qui a fait une dépression nerveuse. C’est de la tristesse hydrogénée. Si vous avez de la margarine dans votre frigo, vous n’êtes pas pauvre, vous êtes juste un traître à la gastronomie et à votre propre dignité. On n'enferme pas de la margarine dans un coffre-fort. On la laisse sur le trottoir en espérant qu’un rat un peu trop optimiste l’emporte pour s’en servir de lubrifiant pour ses canalisations.
Revenons à mon coffre. L’autre jour, j’ai demandé à mon banquier de faire une « expertise de mon portefeuille ». On a descendu les marches, il a ouvert le tiroir d’acier, et là, elle était là. Brillante sous les néons, sa robe jaune pâle narguant le destin.
« Elle a pris 12 % depuis le mois dernier, Monsieur », a murmuré le banquier, la voix tremblante d’émotion.
« C’est le sel ? » ai-je demandé, les yeux humides.
« C’est le sel. Les investisseurs se ruent sur le demi-sel. C’est plus complexe que le doux. Ça a du caractère. C’est le "Blue Chip" de la laiterie. »
C’est là que j’ai réalisé l’absurdité de notre ère. Nous vivons dans un monde où l’on cache du gras de vache derrière des murs de béton armé pendant qu’on affiche notre vie privée sur Instagram. On protège nos tartines mieux que nos données bancaires. Et honnêtement, c'est logique. Si on me pirate mon compte Netflix, je perds l'accès à une série coréenne médiocre. Si on me vole mon beurre, je perds ma raison de ne pas me jeter sous un bus.
Le beurre, c’est le dernier rempart contre la barbarie. Un monde sans beurre, c’est un monde de biscottes sèches qui vous déchirent le palais. C’est une existence de moine trappiste sous Prozac. Alors oui, je paye une location de coffre. Oui, je dois passer un scanner de la rétine pour avoir le droit de beurrer un quignon de pain. Mais au moins, je sais que mon capital est en sécurité.
D'ailleurs, j'ai remarqué un nouveau phénomène social. Dans les dîners en ville (ceux où on s'invite entre gens qui ont encore assez d'argent pour acheter de l'électricité), on ne demande plus : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». On demande : « Quel est ton taux d'étalement ? ». Les plus riches se reconnaissent à leur cholestérol. Avoir un infarctus à 45 ans, c’est devenu le signe ultime de réussite sociale. C’est la preuve que vous avez eu les moyens de vous boucher les artères avec du produit de luxe. C’est la Rolex du système cardio-vasculaire.
Le pauvre, lui, il est en excellente santé. Il mange des lentilles à l’eau et des graines de chia. Il va vivre jusqu'à 110 ans dans une agonie de sobriété. Le riche, lui, il brille. Il luit. Il est littéralement lubrifié de l'intérieur. Quand il marche, il fait un petit bruit de friture satisfaisant.
Il y a quelques jours, j'ai croisé un type qui essayait de vendre une plaquette de beurre de baratte sur le Dark Web. Le mec était nerveux. Il avait des lunettes noires et une glacière de compétition attachée au poignet par une chaîne en titane.
« C’est de la bonne ? » je lui ai demandé.
« Direct de Bretagne. Pas coupée. 82 % de matière grasse. Tu sens l’odeur de la noisette ? »
J'ai failli craquer. J'ai failli retirer mon assurance-vie pour une dose de 25 grammes. Mais je suis resté fort. J'ai pensé à mon coffre-fort. À mon investissement à long terme.
On en est là. On ne vit plus, on spécule sur le petit-déjeuner. On ne mange plus, on gère des actifs. Et le pire, c’est qu’on s’y habitue. Hier, j’ai vu une pub pour un crédit à la consommation spécial « Chandeleur ». "Empruntez sur 15 ans pour réaliser vos crêpes au beurre salé. Taux variable, hypothèque sur votre foie incluse."
Alors un conseil : si vous avez encore du beurre dans votre porte de frigo, à côté des œufs qui coûtent désormais le prix d'un Bitcoin, faites attention. Ne le montrez pas à vos amis. Ne le mentionnez pas sur Facebook. Cachez-le dans une boîte de haricots verts surgelés (personne ne vole des haricots verts, c'est le seul truc qui n'a pas pris de valeur parce que c'est moralement déprimant).
Ou alors, faites comme moi. Devenez un puriste. Allez voir votre banquier, regardez-le droit dans les yeux et dites-lui : « Je veux investir dans le gras ». C’est la seule valeur sûre. C'est la seule chose qui, une fois qu'on a tout perdu, nous permet encore de glisser sur la pente savonneuse de l'existence avec un minimum de panache.
Et si un jour vous voyez une silhouette suspecte rôder autour d'une banque avec un couteau à bout rond et une baguette de tradition sous le bras... Ne tirez pas. C'est peut-être juste moi qui viens toucher mes dividendes. Et croyez-moi, ça va être délicieux. Car au final, dans ce monde de brutes, il ne nous reste qu'une seule certitude : l'argent n'a pas d'odeur, mais le beurre, lui, il sent bon la victoire. Une victoire qui coûte un rein, certes, mais une victoire qui se tartine.
Vendre un rein, mais garder le foie pour l'apéro
Soyons honnêtes deux minutes : la biologie humaine est incroyablement mal foutue, sauf si on la regarde sous l'angle du capitalisme de survie. Dame Nature, dans sa grande prescience, nous a dotés de deux reins. Pourquoi ? Est-ce pour mieux filtrer les toxines de notre sang ? Absolument pas. C’est pour nous offrir une roue de secours financière en cas de fluctuation brutale du cours de la motte de beurre demi-sel. Avoir deux reins, c’est comme avoir un compte épargne caché sous son flanc gauche. C’est un PEL organique que l’on débloque quand le prix du brunch dépasse le montant de son loyer.
Mais attention, l'amateurisme n'a pas sa place ici. On ne se lance pas dans l’ablation sauvage pour un simple pain au chocolat industriel à 1,50 € (ou 15 € si vous habitez dans le Marais). Non, la vente d'un organe noble demande une stratégie de sortie digne d’une fusion-acquisition à Wall Street. Et la règle d’or, le dogme absolu, le commandement gravé dans le gras de notre conscience, c’est celui-ci : on sacrifie le rein, mais on sanctuarise le foie.
Pourquoi ? Parce que le foie, c’est l’organe du lien social. C’est le filtre à conneries, le transformateur magique qui transforme un Chardonnay bas de gamme en une conversation profonde sur le sens de la vie à 2 heures du matin. Vendre son foie pour s'acheter à manger, c’est comme vendre son moteur pour s'acheter de l'essence : c'est techniquement possible, mais d’une stupidité métaphysique sans nom. Si vous n'avez plus de foie, à quoi bon avoir du beurre ? Vous allez tartiner quoi ? Votre sobriété forcée ? Quelle tristesse.
Imaginez la scène. Vous poussez la porte de ce restaurant « éco-responsable-concept-store » où les serveurs portent des tabliers en lin brut et ont des barbes qui coûtent plus cher que votre premier vélo. La carte arrive. Elle n’est pas imprimée sur du papier, elle est gravée sur une plaque de marbre recyclé.
« Toast à l’avocat saupoudré de sel de l’Himalaya collecté à dos de yak : 450 € ».
En bas, en tout petit, une mention : « Nous acceptons les dons d'organes via l'application Liver-Eat ».
À ce stade, le calcul coût-avantage s'impose. Un rein se négocie environ à 20 000 euros sur le marché gris des cliniques privées d’Europe de l’Est (transport non inclus, apportez votre propre glacière). Avec 20 000 euros, vous pouvez vous offrir exactement 44 brunchs avec option avocat supplémentaire et un latte au lait d’amandes pressées à la main par un moine bouddhiste en rupture de ban. Est-ce rentable ? Mathématiquement, oui. Un rein, ça ne sert qu'à pisser. Et pisser, c'est gratuit, ça ne rapporte rien, c'est même une perte de temps. Alors qu'un brunch ? Un brunch, c'est une validation sociale. C’est une photo Instagram qui dit au monde : « Regardez, je suis encore vivant, j'ai des acides gras insaturés dans mon assiette et il me reste encore un flanc fonctionnel ».
Le problème de notre époque, c'est qu'on manque de vision à long terme. Le jeune cadre dynamique est prêt à céder une cornée pour un iPhone 15, sans réaliser qu'avec un seul œil, il ne verra même pas la résolution de l'écran. C'est l'erreur du débutant. Pour le beurre et l'avocat, il faut viser le rein. C'est l'organe de la classe moyenne par excellence. Discret, caché, symétrique. En enlever un, c’est comme retirer une barrette de RAM sur un ordinateur : ça rame un peu quand on boit trop de café, mais le système d’exploitation continue de tourner.
Mais le foie... Ah, le foie. Le foie est le dernier rempart contre la barbarie. Dans un monde où le beurre vaut le prix de l'or, le foie est notre coffre-fort. C'est lui qui nous permet d'encaisser les coups. C'est lui qui gère le surplus de cholestérol quand on décide, dans un élan de folie furieuse, de s'enfiler une plaquette de 250 grammes de beurre de baratte juste pour se sentir riche pendant dix minutes. Si vous vendez votre foie, vous perdez votre capacité à l’apéro. Et l'apéro, c'est la seule chose qui nous sépare encore des animaux (et des gens qui boivent des smoothies détox au chou kale).
L'autre jour, je discutais avec mon banquier. Enfin, quand je dis « discutais », je veux dire qu'il pointait mon découvert du doigt en hurlant alors que je mâchais ostensiblement une tartine de beurre salé pour masquer mes pleurs. Je lui ai dit :
— Monsieur le directeur, je vous propose un deal. Vous épongez mes dettes, et je vous donne ma rate.
Il a ricané.
— La rate ? Personne ne veut de la rate, monsieur. C’est l’équivalent organique du vieux Nokia 3310. Ça ne vaut rien sur le marché. Donnez-moi un rein, ou au moins un lobe pulmonaire, et on pourra discuter du prêt pour votre plaquette de Président doux.
C'est là que j'ai compris la hiérarchie de la viande humaine. Nous sommes devenus des rayons de supermarché ambulants. Le pancréas ? C’est pour payer l'abonnement Netflix. La vésicule biliaire ? Ça couvre à peine les frais de port d'une commande Amazon. Mais le rein, c’est le lingot. C’est la monnaie forte. C’est le Bitcoin des viscères.
Cependant, il y a un risque. Si tout le monde commence à vendre son rein pour du beurre, l'offre va saturer le marché. On va se retrouver avec une inflation du rein. Dans six mois, il faudra donner les deux reins et un bout de colon pour une simple demi-sel de chez Intermarché. C'est le cercle vicieux de l'économie de la tartine.
C’est pour ça qu’il faut être sélectif. Quand vous choisissez votre brunch, ne prenez pas l'option « bacon croustillant » si vous n'avez déjà plus qu'un rein. Le bacon, c'est le luxe des gens qui ont encore leurs deux surrénales. Restez sur l'avocat. L'avocat est vert, comme l'espoir. C'est une plante grasse, et comme je vous l'ai dit, le gras est la seule valeur refuge. En mangeant de l'avocat payé avec votre rein, vous faites une sorte de transfert de actifs : vous transformez de la chair humaine en purée végétale de luxe. C'est de l'alchimie moderne. Nicolas Flamel transformait le plomb en or, nous on transforme notre uretère en guacamole. C'est moins noble, mais c'est bien plus savoureux sur une tranche de pain complet grillée.
Et puis, il y a le facteur psychologique. Vivre avec un seul rein vous donne un air mystérieux. Un côté « j'ai survécu à la grande crise du gras de 2024 ». On vous demande :
— Pourquoi tu ne bois que de l'eau entre deux verres de Spritz ?
— Oh, tu sais... les investissements. J'ai dû liquider une partie de mon portefeuille biologique pour m'offrir cette tartine.
C'est immédiatement plus sexy que de dire qu'on est juste fauché. C’est de la gestion de patrimoine viscéral.
Mais je reviens à mon point crucial : gardez votre foie. Car une fois que vous aurez fini votre brunch à 15 000 euros (vendu avec une petite salade de roquette pour faire passer la pilule de l'anesthésie), il vous faudra quelque chose pour oublier. Il vous faudra ce petit moment de grâce, vers 19 heures, où le soleil décline et où l'on débouche une bouteille. Si vous avez gardé votre foie, vous pouvez encore trinquer à votre propre bêtise. Vous pouvez célébrer le fait que, certes, vous marchez un peu de travers et vous ne pouvez plus filtrer votre urine comme un champion olympique, mais vous pouvez encore apprécier l'amertume d'un Gin Tonic.
C'est le paradoxe du survivant gastronomique : vendre une partie de soi pour nourrir l'autre, tout en gardant l'outil qui permet de supporter le spectacle de sa propre déchéance. C’est acide ? Peut-être. Mais c’est moins acide qu’un estomac vide ou qu’un beurre bon marché qui sent le plastique et la tristesse industrielle.
Alors, la prochaine fois que vous passerez devant une vitrine de crèmerie fine, ne regardez pas votre portefeuille. Il est vide, on le sait tous. Regardez plutôt votre flanc. Palpez cette zone molle juste au-dessus des hanches. C’est là que dort votre prochain brunch. C’est là que se cache votre ticket d’entrée pour le monde merveilleux du cholestérol haut de gamme.
Préparez le scalpel, sortez le pain de campagne, et n'oubliez jamais : on peut vivre sans un rein, on peut vivre sans dignité, on peut même vivre sans espoir. Mais vivre sans beurre et sans foie pour l'apéro ? Ça, mes amis, c'est une hérésie que même le plus féroce des banquiers ne pourrait cautionner. La victoire se tartine, on vous l'a dit. Et si elle a un petit goût de salle d'opération et d'iode, c’est juste que vous avez payé le prix juste. Le prix du gras. Le prix du panache.
Maintenant, passez-moi le couteau. J’ai un avocat qui m’attend, et mon rein gauche commence à me regarder comme si j'étais un investisseur impatient. Il est temps de passer à la caisse. Et croyez-moi, l'apéro de ce soir sera légendaire. J'ai encore mon foie, et il compte bien fêter son nouveau voisin de palier : le vide absolu, comblé par une tartine de beurre salé à dix carats.
La Shrinkflation ou l'art de manger du vide
Vous avez déjà remarqué ce petit moment de flottement métaphysique au rayon snacks ? Ce moment où vous saisissez un paquet de chips format "Familial" (comprenez : pour une famille de deux hamsters dépressifs) et où votre cerveau envoie un signal d’alerte à votre bras : « Attention, décollage imminent ». Le truc est tellement léger que si vous ne le teniez pas fermement, il flotterait jusqu'au plafond du Carrefour Market pour rejoindre ses ancêtres les ballons d'hélium.
On appelle ça la *shrinkflation*. C'est un mot savant, un mot qui sent bon l'école de commerce et la sueur de trader en fin de ligne, mais la traduction littérale en français courant, c’est : « On vous pisse au raie-au-bas en vous jurant que c'est de l'eau thermale ».
C’est l’art délicat, presque poétique, de réduire la taille du produit tout en augmentant le prix, ou, pour les plus audacieux, de garder le même emballage mais de le remplir de vide. Beaucoup de vide. Un vide si pur, si absolu, qu’il ferait passer le cerveau d’un influenceur fitness pour une bibliothèque municipale bondée.
Aujourd’hui, quand vous achetez un paquet de chips, vous n’achetez pas de la pomme de terre. La pomme de terre est devenue un produit de luxe, un fossile rare que l’on ne trouve qu’au prix de fouilles archéologiques intenses au fond d’un sachet d’azote de 45 litres. En réalité, vous achetez de l’air. Mais pas n’importe quel air ! De l’air de marque. De l'azote de prestige, certifié sans gluten, prélevé sur les sommets de l'Himalaya par des moines qui ne respirent que tous les deux mardis.
Et c’est là que le génie marketing intervient. Ils vous disent que cet air est là pour « protéger l’intégrité du produit ». Ben voyons. À ce niveau-là, la chip n’est plus protégée, elle est en cellule d’isolement. Elle vit dans un bunker climatisé de 30 centimètres de haut pour éviter tout contact avec ses semblables, de peur qu'elles ne se brisent. On nous vend un airbag comestible. D’ailleurs, je vous donne un conseil de survie : si jamais vous vous retrouvez sur un vol de la Malaysia Airlines en perdition au-dessus de l'océan, oubliez votre gilet de sauvetage. Prenez un paquet de Doritos. Ouvrez-le. Le volume d’air libéré est suffisant pour maintenir à flot un porte-avions nucléaire et trois canots de sauvetage remplis de touristes allemands.
Le plus beau, c’est la mauvaise foi qui accompagne le processus. Les industriels vous regardent droit dans les yeux, avec le sourire carnassier de celui qui vient de vous vendre un rein sur eBay, et vous expliquent que c’est « pour votre santé ».
« Regardez, cher consommateur, nous avons réduit la portion de chocolat de 20 %. Pourquoi ? Parce qu’on vous aime. On veut que vous soyez svelte. On veut que votre cholestérol reste aussi bas que notre sens de l’éthique. C’est une barre de céréales *bien-être*. Le fait qu'elle coûte 3 euros de plus qu'avant ? C’est le prix de la thérapie nutritionnelle qu’on vous offre gracieusement. »
C’est le syndrome du yaourt fantôme. Vous savez, ce pot de yaourt qui a gardé la même taille extérieure, mais dont le fond a été discrètement bombé vers le haut. On dirait que le pot est en train d'avoir une érection inversée. On gratte, on gratte, et après deux coups de cuillère, on tape déjà le plastique. C’est plus un dessert, c’est une séance de spéléologie frustrante. À ce rythme-là, en 2026, les pots de Danone seront des feuilles de papier à cigarette imprégnées d’une odeur synthétique de fraise des bois, à lécher avec précaution pour ne pas déchirer le support.
Et que dire du fromage à trous ? Le génie absolu. Vendre des trous au prix du gruyère. Si vous augmentez la taille des trous, vous augmentez votre marge bénéficiaire. C’est mathématique. On finira par acheter des boîtes de camembert vides où il y aura juste écrit : « Imaginez le coulant. Ressentez la puissance du terroir. 15 euros, s'il vous plaît. »
La shrinkflation, c’est la victoire du néant sur la matière. C’est le triomphe de l’homéopathie appliqué à la grande distribution. On vous vend des produits tellement dilués dans le vide qu’ils n’ont plus qu’une « mémoire » de calories. Vous mangez une pizza surgelée ? Non, vous mangez l’idée d’une pizza, une projection astrale de sauce tomate déposée sur un disque de carton recyclé dont la garniture est si fine qu’elle pourrait être utilisée comme lentille de contact.
Mais le pire, mes amis, le sommet de l’insulte, c’est quand ils changent le packaging pour nous faire croire à une amélioration. « Nouveau format pratique ! ».
Traduction : « On a arrondi les angles de la boîte de 500g pour qu’elle n’en contienne plus que 380g, mais comme c'est plus aérodynamique, ça rentre mieux dans votre sac à dos quand vous irez pointer à la soupe populaire. »
Ou encore : « Recette améliorée ! ».
Traduction : « On a remplacé le beurre par de la graisse de genou de vieux poney et le sucre par de l'aspartame de contrebande, ce qui nous permet d'économiser 40 centimes par unité tout en vous donnant une chiasse carabinée que nous appellerons pudiquement "effet détox". »
Le consommateur moderne est devenu un expert en balistique spatiale. On soupèse, on secoue, on essaie d'évaluer le ratio azote/matière grasse à l'oreille. « Hmm, celui-là sonne un peu trop creux, on dirait un discours de Premier ministre. Prenons celui d'à côté, il y a peut-être une miette de plus. »
On vit dans une époque où le vide est devenu la denrée la plus chère du marché. On paie pour ce qui n'est pas là. C'est l'art moderne de la consommation. Un sachet de chips vide exposé sur un socle en marbre dans une galerie à Soho vaudrait 50 000 dollars. Dans votre placard, c'est juste une preuve de plus que vous êtes le dindon d'une farce dont le farceur a aussi réduit la taille pour économiser sur la chair à saucisse.
Regardez vos tablettes de chocolat. Vous avez remarqué ces nouveaux designs ? Des carrés avec des formes géométriques complexes, des biseaux, des vagues, des logos incrustés... On vous vend ça comme une « expérience sensorielle premium ». Mon œil ! Chaque petite vague, chaque petit logo gravé en profondeur, c’est 2 grammes de chocolat en moins. Multipliez ça par des millions de tablettes, et vous obtenez un yacht pour le PDG de Nestlé, entièrement financé par les creux de vos carrés de chocolat. Ils sculptent le vide dans votre gourmandise. Ils font de la dentelle avec vos économies.
Et le beurre ? Ah, le beurre... Ce nectar des dieux dont nous parlions précédemment. Vous avez vu les plaquettes de 200g qui essaient de se faire passer pour des 250g ? Elles sont plus hautes, plus étroites, elles bombent le torse sur l'étagère. Elles font de la musculation visuelle pour masquer leur anémie pondérale. Bientôt, on achètera le beurre à l'unité, comme les diamants chez Cartier. « Je voudrais une pépite de demi-sel, s'il vous plaît. Posez-la sur ce coussin de velours. Puis-je payer en quatre fois sans frais ? »
La conclusion de tout ça est terrifiante : nous devenons des mangeurs de vent. Des sommelier du néant. On mastique de l'invisible avec une ferveur religieuse, bercés par le craquement d'un emballage plastique qui contient plus de promesses électorales que de nutriments.
Alors, la prochaine fois que vous ouvrirez un paquet de chips et qu’une brise légère vous caressera le visage alors que vous apercevez, tout au fond, une unique rondelle de pomme de terre recroquevillée comme un survivant d'Hiroshima, ne vous énervez pas. Ne jetez pas le paquet contre le mur.
Souriez. Inspirez un grand coup.
C’est de l’air à 4 euros le litre. C’est le souffle du capitalisme.
Et n’oubliez pas : cet air est la seule chose que vous pouvez encore vous offrir sans avoir à vendre votre deuxième rein.
Enfin, pour l'instant. Profitez-en, parce qu'aux dernières nouvelles, les services marketing planchent déjà sur une version "Slim" de l'oxygène. Moins d'atomes, plus de design, et une petite taxe carbone sur chaque expiration.
En attendant, je vais retourner à mon avocat. J'espère juste qu'à l'intérieur de la peau, il n'y a pas juste un ballon de baudruche avec un mot écrit dessus : « Merci pour votre achat, mangez vos morts. Cordialement, la Direction. »
Draguer à la station-service
Oubliez Meetic. Oubliez Tinder, Bumble, et toutes ces applications de rencontre où l'on swipe à gauche des profils de gens qui font du yoga avec des chèvres ou qui se photographient devant des monuments qu'ils n'ont pas visités. Si vous voulez vraiment pécho en 2024, si vous voulez sentir le frisson de la conquête et voir le désir s'allumer dans les yeux d'un partenaire potentiel, il n'y a qu'un seul lieu de culte, un seul temple de la séduction, une seule arène où le mâle alpha écrase la concurrence d'un simple mouvement de poignet : la station-service.
Le monde a changé, mes amis. La Rolex au poignet ? Démodé. C’est un marqueur social de l’ancien monde, celui où l'on pouvait encore s'acheter un steak haché sans contracter un prêt sur trente ans. Aujourd'hui, une Rolex ne dit qu'une chose : « Je n'ai plus d'argent parce que j'ai acheté cette montre. » Par contre, un réservoir plein ? Ça, c'est le nouveau signe extérieur de richesse. C’est l’équivalent moderne de posséder un gisement de diamants au Botswana ou d'être l'héritier secret d'une dynastie de l'acier.
Imaginez la scène. Vous débarquez à la station Total du coin, celle qui ressemble à un bunker de haute sécurité parce que le litre de Sans Plomb 98 coûte désormais le prix d’un grand cru classé. Vous ne regardez pas le prix affiché sur le panneau LED géant. Ce panneau, c’est le nouveau thermomètre de la tension sociale, une sorte de compte à rebours avant l'apocalypse. Mais vous, vous l’ignorez royalement. Vous descendez de votre véhicule avec la nonchalance d'un oligarque russe en exil.
C'est là que la parade nuptiale commence.
Dans l'ancien temps — disons, il y a trois ans, avant que l'économie mondiale ne décide de se suicider par pendaison avec une guirlande électrique — on draguait en montrant ses pectoraux ou son diplôme d'école de commerce. Aujourd'hui, on drague à la pompe numéro 4. Le rituel est précis. Vous saisissez le pistolet. Notez bien le terme : *le pistolet*. C'est phallique, c’est puissant, c’est l’arme ultime de destruction massive du compte épargne.
Vous insérez la buse dans l’orifice de votre réservoir — restons techniques, je vous vois venir avec vos sourires en coin — et vous enclenchez la gâchette. Et là, le miracle opère. Le clic-clic-clic rapide des chiffres qui défilent sur l’écran de la pompe crée une mélodie hypnotique. C’est la musique du pouvoir. À chaque litre qui passe, c’est comme si vous jetiez des billets de 50 euros dans un incinérateur juste pour vous chauffer les mains.
À la pompe d'à côté, il y a cette personne. Elle est là, hagarde, les yeux rougis par le désespoir, en train de compter ses pièces de 20 centimes pour essayer de mettre juste assez d'essence pour atteindre le prochain rond-point. Elle vous regarde. Elle voit le compteur de votre pompe dépasser les 80, 100, 150 euros. Elle voit que vous ne transpirez pas. Elle voit que vous ne vérifiez pas frénétiquement votre application bancaire pour voir si le découvert autorisé va tenir le choc.
À ce moment précis, vous êtes plus attirant que Brad Pitt et Beyoncé fusionnés dans un corps d'athlète. Vous dégagez une aura de solvabilité qui agit comme un phéromone surpuissant. Vous sentez l'essence. Et l'essence, en 2024, c'est le nouveau Chanel n°5. C'est l'odeur du succès, du voyage, de la liberté... et surtout, c'est l'odeur de quelqu'un qui n'a pas besoin de vendre un rein pour aller acheter du pain.
Mais le coup de grâce, le "fatality" de la séduction, c'est quand vous ouvrez votre coffre. Là, au milieu du désordre habituel, trône l'objet de toutes les convoitises : un bidon de cinq litres d'huile de tournesol. Pas de la sous-marque premier prix qui sent la friture de kermesse, non. De la vraie huile de marque, celle qui est devenue plus rare que l'uranium enrichi.
Exhiber un bidon d'huile de tournesol aujourd'hui, c'est l'équivalent de sortir une mallette remplie de lingots d'or dans un bar de bikers. Les gens s'arrêtent. Le temps se fige. Vous pourriez approcher n'importe qui et lui dire : « Salut, j'ai de quoi faire des frites et mon plein est fait. On va chez moi ? » et vous obtiendriez un "Oui" plus rapide qu'une réponse automatique de l'administration fiscale.
C’est le nouveau "Gaso-sexe". Une attirance animale basée sur la capacité de survie en milieu hyper-inflationniste. On ne cherche plus l'amour, on cherche un partenaire qui possède un stock stratégique de lipides et de carburant. Les poètes écrivaient sur les yeux "bleus comme l'azur" ; les poètes de demain écriront sur les yeux "jaunes comme l'huile de colza de première pression à froid".
Regardez l'attitude des gens dans la file d'attente à la caisse. C’est là que se jouent les drames shakespeariens. Vous avez le type qui essaie de frimer en achetant un paquet de chips à 4,50 euros (l'air le plus cher du monde, comme on l'a vu précédemment). Il essaie de montrer qu'il a les moyens. Pathétique. Tout le monde sait qu'il a volé ce paquet dans le sac d'un enfant à la sortie d'une école.
Et puis il y a vous. Vous arrivez à la caisse, vous posez votre bidon d'huile de tournesol sur le tapis avec la délicatesse d'un antiquaire manipulant un vase Ming. Le caissier, d'habitude aussi aimable qu'un gardien de prison un lundi de pluie, vous regarde avec un respect teinté de crainte. Il scanne le bidon. Le prix s'affiche. C'est le PIB d'un petit pays d'Afrique de l'Ouest.
Vous payez en sans contact. Sans même regarder le terminal. "Bip".
Le silence se fait dans la boutique de la station. Une femme au rayon "Sandwichs triangles au thon radioactif" lâche son triangle. Un homme qui hésitait entre un sapin senton "Forêt Noire" et un désodorisant "Cuir de luxe" s'arrête net. Vous êtes le roi. Vous êtes le dieu du pétrole et de l'oléagineux.
C’est là que vous lancez votre meilleure punchline de stand-up social :
— « J'en ai pris deux, au cas où je voudrais faire une mayonnaise maison ce soir... ou racheter la concession Porsche d'en face. »
Rires nerveux dans l'assemblée. Quelqu'un essaie de vous toucher la manche pour voir si votre veste est tissée en fils de soie ou en fibres de carbone recyclées. Vous sortez, vous regagnez votre voiture (une Citroën Berlingo de 2012, mais avec le plein, elle vaut désormais plus qu'une Ferrari à sec).
Vous voyez cette personne à la pompe d'à côté ? Celle qui vous fixait ? Elle s'approche. Elle ne veut pas votre 06. Elle veut juste savoir si elle peut vous accompagner jusqu'à la prochaine intersection pour profiter de l'odeur de votre pot d'échappement riche en octane.
C’est ça, la réalité du capitalisme terminal. La séduction n'est plus une affaire de sentiments, c'est une affaire de logistique. On ne se marie plus "pour le meilleur et pour le pire", on se marie "pour le Sans Plomb et pour l'huile de friture".
Imaginez les sites de rencontre du futur.
« Jean-Eudes, 34 ans, possède un garage chauffé, 40 litres de Diesel Excelium en stock et un pack de 12 bouteilles d'huile d'olive vierge extra. Cherche relation sérieuse avec personne possédant groupe électrogène ou stock de beurre demi-sel. »
On en est là. On a troqué nos idéaux romantiques contre des indices de prix à la consommation. Autrefois, on offrait des fleurs. Les fleurs, ça fane, ça crève, et ça ne sert à rien à part décorer un cadavre de table basse. Aujourd'hui, offrez un jerrican. Un beau jerrican rouge, bien rempli, avec un petit nœud rose autour du bouchon. C’est le nouveau diamant. "A Jerrican is forever". Essayez de dire "Je t'aime" avec un bouquet de roses à 50 euros. On vous rira au nez. Dites "Je t'aime" en versant 20 litres dans son réservoir, et vous aurez une demande en mariage avant même d'avoir pu reposer le pistolet sur son socle.
D'ailleurs, les services marketing l'ont bien compris. Bientôt, on verra des publicités pour des parfums nommés "Octane" ou "Tournesol Intense". Des spots publicitaires avec des mannequins langoureux qui se roulent dans de la graisse de moteur en nous expliquant que « La vraie richesse, c’est d’avoir le choix entre le 95 et le 98 ».
Le luxe, ce n’est plus de posséder ce que les autres n’ont pas. Le luxe, c’est de posséder ce que tout le monde devrait avoir mais que personne ne peut plus se payer.
Alors, la prochaine fois que vous passerez devant une station-service, ne voyez pas ça comme une corvée budgétaire ou un racket organisé par l'État et les multinationales (même si c'est exactement ce que c'est). Voyez ça comme une opportunité. C'est votre casino personnel. C’est votre tapis rouge.
Sortez votre carte bleue, gonflez le torse, et faites couler l'or noir. Et si quelqu'un vous regarde avec envie, contentez-vous d'un clin d'œil complice en désignant votre bidon d'huile de tournesol sur le siège passager.
Parce qu'au fond, dans ce monde qui s'écroule, la seule chose qui brille encore plus que les étoiles, c'est le reflet de l'arc-en-ciel que fait une flaque d'essence sur le bitume mouillé d'un parking de province. C’est poétique, c’est cher, et c’est la seule chose qui vous sépare encore de la solitude absolue et de la marche à pied.
Allez, je vous laisse, je vais vérifier le niveau d'huile de ma tondeuse. Si ça se trouve, j'ai de quoi payer mes impôts fonciers dans le carter. Cordialement, la dèche.
Le vigile du rayon fromage : Mon nouveau meilleur ennemi
Entrez, ne soyez pas timides. Enfin si, soyez-le. Baissez les yeux, rasez les murs, et surtout, ne faites pas de gestes brusques avec votre carte de fidélité. Vous venez de quitter la station-service, ce temple du pétrole où vous avez laissé l’équivalent d’un héritage familial pour trois barres de SP95, et vous pensiez que le plus dur était derrière vous ? Erreur. Bienvenue dans le véritable sanctuaire du risque, la zone rouge de votre existence de prolétaire en sursis : le rayon crémerie.
C’est là qu’il vous attend. Lui. Mon nouveau meilleur ennemi.
Il s’appelle probablement Jean-Pascal, mais pour les intimes et les récidivistes du vol à l’étalage, c’est « Le Faucon du Rayon Frais ». 1m95 de muscles nourris aux protéines de synthèse, un gilet pare-balles floqué « Sécurité » qui semble contenir une rage sourde contre le genre humain, et un regard plus froid qu’un congélateur à bacs de glace en pleine canicule. Jean-Pascal n’est pas là pour surveiller les bouteilles de Coca ou les paquets de couches. Non, Jean-Pascal est le gardien du Graal. Il est le cerbère du Comté 24 mois d’affinage.
Parce qu’on en est là, mes amis. En 2024, le fromage n’est plus un aliment. C’est un actif financier. C’est une cryptomonnaie qui sent la cave et le lait cru. Et comme tout actif à haute volatilité, il nécessite une garde armée.
Je me suis approché. Doucement. Comme on approche un animal sauvage ou un engin explosif. Mes yeux se sont posés sur une pointe de Comté. Pas n’importe laquelle. La « Réserve Prestige ». Un morceau de cristal ambré, parsemé de ces petits points de sel qui craquent sous la dent comme des diamants de sang. Le prix ? Disons que si vous posez l’étiquette sur la table d’un notaire, il peut l’utiliser comme apport pour un prêt immobilier.
C’est à ce moment précis que la tension est montée d’un cran. J’ai regardé le Comté. Un peu trop longtemps. Une seconde de trop, et vous passez du statut de « client potentiel » à celui de « menace terroriste pour la souveraineté laitière ».
Jean-Pascal a pivoté. Un mouvement fluide, millimétré. J’ai entendu le craquement de son cuir synthétique. Il a posé sa main droite sur son holster. Pas celui du pistolet, non, on est en France, restons civilisés. Sa main s'est posée sur le Taser. Le message était clair : *« Si tes doigts effleurent ce film plastique sans l’intention ferme de passer en caisse 4, je te transforme en sapin de Noël à coups de 50 000 volts. »*
Franchement, regardez-nous. On est dans un supermarché, pas dans une cellule de crise à l’Élysée. Mais l’ambiance est plus lourde que la haleine d’un fan de Munster après un marathon. Je fixe le fromage, il fixe ma carotide. Je vérifie le prix au kilo (48,90 €, une bagatelle, environ le prix d'un rein d'adolescent sur le dark web), et je sens la sueur perler sur mon front.
Pourquoi est-ce qu’on se regarde comme ça, Jean-Pascal ? Est-ce que tu crois vraiment que je vais tenter un « pick and roll » avec une meule de Jura sous mon pull en acrylique ? Est-ce que tu penses que j’ai une équipe d’extraction en hélicoptère prête à intervenir au-dessus du rayon des yaourts à 0% ?
Le pire, c’est le silence. Ce silence de cathédrale rompu seulement par le ronronnement des frigos qui consomment plus d’électricité que la ville de Limoges. J’ai fait mine de lire la composition. Comme si j’en avais quelque chose à foutre que ce soit du lait de vache de race Montbéliarde. Je cherchais juste une contenance. Une raison de ne pas m'effondrer devant la violence symbolique de ce vigile qui me traite comme si j’étais Ben Laden dans une boutique de porcelaine.
Il a fait un pas vers moi. Un seul. J’ai entendu le bip-bip de son talkie-walkie. *« Ici Alpha-Laitue, on a un individu suspect au secteur AOC. Il a le regard lubrique. Je répète : il regarde le fromage avec une intention érotico-gastronomique. Demande autorisation d'intervenir si la main approche du rayon. »*
J’exagère ? À peine. Essayez d’aller au rayon boucherie et de regarder une côte de bœuf de plus de 800 grammes. Vous allez voir si le type à l'entrée ne commence pas à ajuster ses lunettes de soleil tactiques. Aujourd'hui, consommer du gras de qualité est un acte de rébellion. C’est une provocation envers l’ordre public.
Le vigile s’est raclé la gorge. C’était un avertissement sonore. Un tir de semonce. J’ai alors compris le jeu. Nous étions dans un duel de western. Sergio Leone à l’Intermarché. La musique de Morricone s’est mise à jouer dans ma tête, jouée par une flûte de Pan dégonflée et un ukulélé désaccordé. Ses doigts s’agitaient près du bouton de décharge. Mon cœur battait la chamade.
« C'est juste du fromage, Jean-Pascal », ai-je eu envie de lui hurler. « C'est du lait périmé contrôlé ! Pourquoi tant de haine ? »
Mais je savais. Je savais qu’il ne protégeait pas le fromage. Il protégeait l’illusion. L’illusion que ce morceau de gras doré vaut encore quelque chose dans un monde où on peut imprimer de la viande en 3D avec des algues et du désespoir. Il protégeait le dernier bastion du plaisir bourgeois accessible — enfin, « accessible » au sens où on peut encore l'acheter si on accepte de ne pas payer l'assurance de la voiture ce mois-ci.
Finalement, j’ai craqué. J’ai tendu la main. Lentement. Comme si j’allais désamorcer une bombe chimique. Le vigile a dégainé son Taser à moitié de son étui. On voyait l'arc électrique qui ne demandait qu’à danser la java sur mes pectoraux. Nos regards se sont croisés. J’y ai lu une tristesse infinie. Lui aussi, il aimerait en manger, du Comté. Mais avec son salaire de prestataire de sécurité, il doit se contenter de tranches de plastique orange sous vide qui brillent dans le noir. Il ne me détestait pas. Il me jalousait. Il surveillait mon possible accès au paradis alors qu'il était condamné à rester aux portes de l'enfer du "fromage à tartiner" premier prix.
J’ai saisi le morceau. J’ai vérifié le poids. 240 grammes. Le prix d'une paire de baskets de marque. Je l’ai déposé dans mon panier avec une délicatesse de chirurgien. Jean-Pascal a relâché la pression sur son arme non-létale. Il a expiré un grand coup. Le monde a repris son cours. Une vieille dame a renversé un bocal de cornichons trois rayons plus loin, créant une diversion bienvenue.
Je suis parti vers la caisse, escorté par son regard pesant qui me suivait via les caméras dôme au plafond. À chaque pas, j'avais l'impression de transporter de l'uranium enrichi. Arrivé devant la caissière, qui me regardait avec le respect dû à un grand prince saoudien ou à un gagnant de l'EuroMillions, j'ai sorti ma carte.
« Ça fera 14 euros 82 pour le Comté, monsieur. »
J'ai payé. J'ai même pris le ticket, pour avoir une preuve légale que j'étais, pendant quelques minutes, le propriétaire légitime d'un trésor national. En sortant, je suis repassé devant Jean-Pascal. Il était toujours là, imperturbable, les bras croisés sur son gilet. Je lui ai adressé un petit signe de tête. Un hommage entre guerriers.
Il n'a pas répondu. Il s'était déjà focalisé sur un nouveau suspect : un étudiant qui regardait un pot de crème fraîche d'Isigny avec beaucoup trop d'espoir dans les yeux.
Pauvre gosse. Il ne sait pas qu'ici, l'espoir a un voltage. Et que mon nouveau meilleur ennemi ne fait pas de cadeaux. Je suis rentré chez moi, j'ai posé le fromage sur la table, et j'ai réalisé que pour le manger, il allait falloir que j'achète du pain.
Mais pour le pain, il faudra attendre le prochain cycle de vente de mes organes. Cordialement, la dèche.
Demander un crédit immobilier pour un pack de lait
Je me tenais devant la porte vitrée de la banque, ajustant ma cravate imaginaire et tentant de masquer l'odeur de pauvreté qui émanait de mes chaussures décathlon en fin de vie. On ne rentre pas dans le bureau d'un conseiller en investissements laitiers comme on entre dans un moulin. Il faut de la prestance, du panache, et surtout, une absence totale de dignité.
L’agence du « Crédit Agricole-ou-Crève » avait changé d’ambiance depuis la Grande Inflation du Beurre de 2024. Le hall ne sentait plus le papier glacé et l’impuissance administrative, mais le coffre-fort réfrigéré. Derrière un guichet blindé, une hôtesse scrutait mes poches à la recherche d’un reste de monnaie ou, à défaut, d’un organe encore sain.
— Monsieur ? demanda-t-elle d’une voix aussi chaleureuse qu’une porte de frigo restée ouverte tout l’hiver.
— J’ai rendez-vous avec M. de Rochefort. Pour un dossier de financement... de première nécessité.
Elle consulta son écran, ses sourcils se haussant à une altitude inquiétante.
— Ah, le dossier "Produits Frais". Très bien. Suivez le marquage bleu au sol. Ne touchez pas aux murs, la peinture coûte plus cher que votre loyer.
M. de Rochefort m’attendait dans un bureau feutré où le silence était si lourd qu’on aurait pu le tartiner. Il ne m’a pas salué. Il a simplement pointé une chaise en cuir véritable (probablement le cuir d'un client insolvable) et a ouvert un dossier cartonné portant la mention « PROJET LACTOSE ».
— Alors comme ça, Monsieur, on a des goûts de luxe ? commença-t-il sans lever les yeux, sa plume glissant sur le papier avec un bruit de scalpel.
— Je ne dirais pas ça, Monsieur de Rochefort. C’est juste que... j’ai une envie de tzatziki maison. Un besoin viscéral de texture onctueuse. Je sollicite auprès de votre établissement un prêt immobilier de catégorie C — "C" comme "Calcium" — pour l’acquisition d’un pack de quatre yaourts à la grecque. Au lait de brebis, si possible.
Il s'arrêta net. Il posa son stylo, croisa les mains sous son menton et me fixa avec cette pitié glaciale que les banquiers réservent normalement aux gens qui essaient de payer leurs impôts en tickets-restaurant.
— À la grecque. Rien que ça. Vous réalisez que nous sommes sur un actif à forte volatilité ? Le yaourt à la grecque, Monsieur, c’est le penthouse de la crémerie. C’est le Bitcoin de la fermentation. On ne parle pas d’un vulgaire brassé aux fruits bas de gamme qui périme avant même qu'on ait trouvé une cuillère propre. On parle de 10 % de matières grasses. Du gras, Monsieur ! L'or blanc de notre siècle !
— Je suis conscient de l'enjeu, balbutiai-je. C'est pour ça que je propose un échelonnement sur 25 ans. À taux fixe.
Il soupira, ouvrit un tiroir et sortit une liasse de documents de l'épaisseur d'un annuaire parisien.
— Très bien. Procédure standard. J’ai besoin de vos trois derniers bulletins de salaire, de votre dernier relevé d’imposition, de l’historique médical de vos grands-parents maternels et d’un échantillon de votre ADN pour vérifier que vous n’avez pas de prédispositions à l’intolérance au lactose. Nous ne prêtons pas à des gens qui gâcheraient l’investissement en finissant aux toilettes vingt minutes après l'ingestion. C’est une question de gestion des risques.
Je lui tendis les documents. Il les parcourut avec une moue dédaigneuse.
— C’est un peu léger, Monsieur. Vous gagnez 1 800 euros par mois ? Pour un pack de quatre ? Vous vous rendez compte du ratio d'endettement ? Avec l'inflation sur le ferment lactique, la mensualité va représenter 40 % de vos revenus. Si le prix du lait grimpe encore, vous allez devoir choisir entre manger le yaourt ou garder le toit sous lequel vous le mangez.
— J’ai des garanties ! m'écriai-je. J'ai un livret A avec douze euros dessus, et j'ai arrêté de chauffer mon appartement depuis 2022. J'ai même vendu mon chat à un restaurant expérimental.
Il tiqua.
— Le chat, c’est bien. C’est un apport personnel non négligeable. Mais pour du "à la grecque", il me faut plus de sûretés. Une hypothèque sur votre foie, par exemple ? Ou une caution solidaire de votre mère ?
— Ma mère est déjà engagée sur un crédit-bail pour une plaquette de beurre demi-sel, avouai-je, la tête basse. Elle en a encore pour huit ans de traites.
M. de Rochefort se leva et commença à faire les cent pas devant une fenêtre qui donnait sur un parking rempli de voitures que je ne pourrais jamais m’offrir, même en vendant mes deux poumons.
— Écoutez, je vais être franc. Le marché de la protéine est tendu. Hier encore, j'ai dû refuser un prêt pour un pack de lait demi-écrémé à un chirurgien cardiaque. Ses garanties étaient insuffisantes : il n'avait qu'une Rolex de seconde main à mettre en gage. Pour du lait, Monsieur ! On ne plaisante pas avec le liquide blanc. C’est le sang de l’économie.
— Et si je prenais du 0 % de matière grasse ? tentai-je, désespéré. Pour faire baisser le coût du risque ?
Il s'arrêta net et me lança un regard chargé de mépris aristocratique.
— Monsieur, nous sommes une banque de prestige. Nous ne finançons pas de la flotte aromatisée au désespoir. Soit vous avez les reins assez solides pour du vrai yaourt, soit vous allez acheter de la craie mouillée chez le discounter du coin.
Il se rassit, tapota nerveusement sur son bureau et finit par lâcher :
— Je peux vous proposer un montage hybride. On part sur un crédit in fine. Vous ne payez que les intérêts sur les ferments pendant dix ans, et vous remboursez le capital — le pot de 125g — à l'échéance, ou lors de votre héritage. En contrepartie, la banque conserve un droit de préemption sur le fond du pot. Vous savez, la petite pellicule de crème qui reste sur les parois ? Elle nous appartient. C’est notre commission sur la plus-value de gras.
— C’est du vol !
— C’est le marché, Monsieur. Prenez ou laissez. On a une file d'attente dehors qui s'allonge jusqu'à la boucherie, et croyez-moi, les gens là-bas sont prêts à hypothéquer leurs enfants pour une côtelette d'agneau.
Je fixais le contrat. Les clauses étaient écrites si petit qu'il fallait probablement un microscope électronique pour lire que, en cas de défaut de paiement, la banque s'autorisait à venir pomper mon calcium directement dans mes fémurs.
— Est-ce que... est-ce que je peux au moins choisir le parfum ? demandai-je d'une voix tremblante.
— Ne soyez pas gourmand. On commence par du nature. Si vous êtes bon payeur sur les deux premiers pots, on pourra envisager un avenant pour une option "miel" ou "noix" dans cinq ans. Mais n'espérez pas la version aux copeaux de chocolat. Ça, c’est réservé aux émirs et aux types qui ont inventé Amazon.
Je saisis le stylo. Ma main tremblait. Je signais pour vingt-cinq ans de servitude laitière. Vingt-cinq ans à surveiller la date de péremption comme si c'était le décompte d'une bombe nucléaire. Parce que si le yaourt tournait avant que j'aie fini de payer la première traite, je me retrouvais avec une créance toxique sur les bras, et un système digestif en état de faillite personnelle.
M. de Rochefort récupéra le document avec un sourire de requin sous anesthésie.
— Félicitations, Monsieur. Vous êtes officiellement propriétaire d'un quart de pack de yaourt à la grecque. Le reste vous sera débloqué après la période de rétractation de quatorze jours, sous réserve que vous ne fassiez pas de dépenses inconsidérées, comme acheter du papier toilette triple épaisseur. Restons raisonnables.
Je sortis de la banque, le cœur battant, avec une autorisation d'achat tamponnée en trois exemplaires. J'avais faim, mais c'était une faim de riche. Une faim de propriétaire.
En marchant vers le supermarché, je croisai un groupe de retraités qui manifestaient devant une boulangerie. Ils réclamaient le droit de pouvoir regarder les croissants en vitrine sans payer de taxe d'habitation. Je les ignorai. Je ne faisais plus partie de ce monde-là. J'étais un investisseur. Un spéculateur sur produits frais.
Mais en arrivant devant le rayon crémerie, une sueur froide m'envahit. À côté des yaourts à la grecque, il y avait un pack de lait entier. Bio. Avec un bouchon refermable.
Le prix affiché comportait tellement de chiffres que j'ai cru lire un numéro de téléphone international.
J'ai regardé mon bon de crédit. Puis le lait. Puis mon dernier rein.
Après tout, l'être humain peut très bien vivre avec un seul poumon, non ? Ça libère de la place pour stocker les produits laitiers.
Je fis demi-tour. M. de Rochefort allait être ravi. On allait passer aux choses sérieuses : le crédit revolving sur la crème liquide de Normandie. Là où les hommes deviennent des légendes, ou des SDF malnutris.
Le Bio : Payer pour avoir de la terre sur ses carottes
Franchir le rideau de lanières en plastique qui sépare le rayon « Civilisation » du rayon « Bio », c’est un peu comme passer la frontière entre la Corée du Nord et le sud, mais à l’envers. On quitte le confort aseptisé des pesticides industriels pour entrer dans une zone de non-droit où l’on vous facture l’absence de traitement au prix d’un traitement de chimiothérapie.
L’air y est différent. Ça sent l’humus, la culpabilité et le compte épargne-logement qui prend l’eau. On n'y achète pas de la nourriture ; on y achète une absolution. Chaque poireau terreux est un petit morceau de paradis que vous payez rubis sur l’ongle pour compenser le fait que vous roulez toujours avec un diesel qui recrache des nuages noirs dignes d’une usine du XIXe siècle.
Je m’arrêtai devant le bac des carottes. Elles étaient là, vautrées dans leur caisse en bois brut, arborant fièrement une couche de boue si épaisse qu’on aurait pu y faire pousser une deuxième récolte de pommes de terre par-dessus. Le prix affiché au kilo me fit l’effet d’un défibrillateur réglé sur « maximum ».
— Six euros quatre-vingt-dix le kilo ? murmurai-je, le souffle court.
À ce prix-là, la terre collée dessus n’est plus de la saleté, c’est du gisement minéral. On ne lave pas ces carottes, on les décape à la brosse à dents électrique pour ne pas perdre un milligramme de ce précieux sédiment certifié par un organisme dont le logo ressemble étrangement à un dessin d’enfant sous acide.
Je me souviens de mon grand-père. Un homme simple. Il avait des mains qui ressemblaient à de vieilles racines de gingembre et une méfiance instinctive pour tout ce qui ne sortait pas de son propre jardin. S’il avait vu ces carottes, il aurait probablement appelé la gendarmerie pour dénoncer une tentative d'escroquerie en bande organisée. Pour lui, une carotte pleine de terre, c’était un échec logistique. C’était ce qu’il jetait aux cochons ou ce qu’il laissait pourrir au fond d’un seau dans la grange. Aujourd’hui, c’est un signe extérieur de richesse. C’est le sac à main Hermès du légume-racine.
Le marketing du bio est un chef-d’œuvre de cynisme absolu. C’est le seul secteur au monde où moins on travaille le produit, plus on le vend cher. Imaginez si Apple vous vendait un iPhone en kit, livré dans un sac de sable, en vous expliquant que « c’est plus authentique » et que « l’électronique sauvage a besoin de respirer ». C’est exactement ce que nous acceptons de faire au rayon primeur. On paie un supplément pour que le paysan n’ait pas utilisé son tracteur, n’ait pas mis d’engrais, et surtout, n'ait pas pris la peine de passer un coup de jet d’eau sur la marchandise avant de nous l'expédier.
— C’est de la biodynamie, monsieur, intervint une voix derrière moi.
Je me retournai. C’était un employé du magasin, ou peut-être un chaman en rupture de ban, difficile à dire. Il portait un tablier en lin non teint et un regard qui transperçait mon âme (ou mon portefeuille, ce qui revient au même dans ce quartier).
— La biodynamie ? répétai-je. C’est quand on enterre des cornes de vache remplies de bouse les soirs de pleine lune en récitant des poèmes de Rudolf Steiner ?
— C’est une connexion profonde avec les cycles cosmiques, répondit-il sans ciller. Ces carottes ont capté l’énergie de Jupiter. Elles sont vibratoires.
Vibratoires. À 7 euros le kilo, j’espère bien qu’elles font aussi office de sextoy ou qu’elles chantent l’opéra une fois dans le bac à légumes. J’en saisis une. Elle était tordue, rabougrie, et ressemblait à un doigt de sorcière atteint de goutte. C’est ça, le privilège du riche : payer pour avoir le droit de manger ce que les pauvres refusaient de toucher il y a cinquante ans. On a réussi à transformer la malformation végétale en esthétique de luxe. Le « moche » est devenu le nouveau « vrai ». Plus c’est dégueulasse visuellement, plus on est convaincu que c’est bon pour la santé. Si un légume a l’air d’avoir survécu à une guerre nucléaire, c’est qu’il est forcément plein de vitamines.
Je regardai à nouveau mon bon de crédit de la banque Rochefort. Le montant était astronomique, mais ma faim de supériorité morale l’était encore plus. Je voulais être cet homme qui, lors d’un dîner en ville, peut dire négligemment : « Oh, ce n’est rien, juste une petite tombée de carottes lunaires que j'ai déterrées moi-même (avec mon chéquier). »
Le problème, c’est que le bio, c’est une drogue dure. On commence par les œufs « élevés en plein air sous la surveillance d’un coach de vie », et on finit par acheter du sel de l’Himalaya sans gluten récolté par des moines muets à 40 euros le flacon. C’est un engrenage. Une fois que vous avez goûté à la satisfaction de payer quatre fois le prix pour un produit qui périme en vingt-quatre heures chrono, vous ne pouvez plus revenir en arrière. Le lait industriel vous semble avoir le goût de la mort plastique, et les pommes non-bio vous évoquent Hiroshima.
Je m’approchai de la caisse avec mon butin : trois carottes terreuses, un brocoli qui semblait souffrir de dépression clinique et un pack de lait bio avec bouchon refermable (mon précieux).
La caissière, une jeune femme qui semblait se nourrir exclusivement de graines de chia et d’eau de source distillée à la lumière des bougies, scanna mes articles avec une lenteur cérémonieuse. Chaque bip de la caisse résonnait comme un glas dans mon compte en banque.
— Ça nous fera trente-deux euros et quarante centimes, annonça-t-elle avec un sourire qui disait : « Merci de sauver les abeilles, même si vous allez devoir manger vos propres chaussures pour finir le mois. »
Je sortis mon chéquier. Ma main tremblait légèrement. À côté de moi, un client en Tesla (on le devinait à son arrogance aérodynamique) achetait un ananas bio transporté par voilier transatlantique. Il me regarda avec un mépris poli. J’avais de la terre sur mes carottes, mais pas assez. Ma motte de boue était moins volumineuse que la sienne. Dans la hiérarchie sociale de l’épicerie fine, j’étais un amateur. Un débutant de la spéculation potagère.
— Vous voulez un sac en papier recyclé à cinquante centimes ? demanda la caissière.
— Non merci, répondis-je fièrement. Je vais les porter contre mon cœur. Pour la chaleur humaine. Et parce que je n’ai plus les moyens de payer le sac.
En sortant du magasin, j’aperçus M. de Rochefort qui m’attendait dans sa berline noire, garée sur le trottoir, au mépris total du code de la route et de l’écologie. Il baissa la vitre. Une odeur de cuir coûteux et de cigare de contrebande s’en échappa.
— Alors, l’investisseur ? On a fait des folies dans le compost de luxe ?
— J’ai de quoi faire une soupe, Rochefort. Une soupe qui vaut le PIB d’un petit pays d’Afrique centrale.
— Parfait, ricana-t-il. C’est exactement l’état d’esprit qu’il nous faut. Le beurre pour les masses, le bio pour les dieux. Montez. On va aller voir votre nouveau rein. J’en ai trouvé un sur le marché noir de la diététique. Il appartenait à un prof de yoga, il est propre comme un sou neuf. Pas un gramme de pesticide dedans. On va vous le greffer, et vous pourrez recommencer à manger de la margarine premier prix pour rembourser le prêt du rein. C’est ce qu’on appelle l’économie circulaire.
Je montai dans la voiture, serrant mes carottes terreuses contre moi comme des lingots d’or sales. J'étais ruiné, j'allais subir une opération chirurgicale dans une cave, mais j'avais de la boue certifiée sur mes légumes.
Le progrès, c’est quand même quelque chose. Nos ancêtres se sont battus pour inventer le savon et l'hygiène, tout ça pour que nous puissions enfin redécouvrir la joie de payer pour avoir de la merde sous les ongles. On n'arrête pas la marche de l'histoire, surtout quand elle se fait avec une marge de 400 %.
L'huile d'olive : L'héritage de tes petits-enfants
Si vous voyez quelqu'un verser de l'huile d’olive dans une poêle chauffée à blanc pour y jeter un steak haché premier prix, ne l’appelez pas « chef ». Appelez la police. Ou les services sociaux. Ou une ambulance psychiatrique. Parce que soit cet homme est un milliardaire excentrique qui s’ennuie tellement qu’il a décidé de brûler son capital au sens propre, soit il est en train de commettre un crime contre le patrimoine de l’humanité.
Aujourd’hui, l’huile d’olive n’est plus un corps gras. C’est un placement financier à forte volatilité, une assurance-vie liquide, un héritage qu’on transmet devant notaire entre deux titres de propriété et une collection de montres suisses. On ne « cuisine » plus à l’huile d’olive. On l'expose. On la vénère. On l'utilise comme on utiliserait de l'eau bénite : avec parcimonie, une pointe de superstition, et la certitude que si on en renverse une goutte sur le carrelage, il va falloir hypothéquer la niche du chien pour éponger la perte.
Il fut un temps, dont les vieux parlent encore avec des trémolos dans la voix et du cholestérol dans les artères, où l’on versait l'huile d'olive avec une générosité obscène. On en mettait partout. Dans la salade, sur le pain, dans le moteur de la Peugeot 404. C’était le temps de l’insouciance. Le temps où l’on ne savait pas que chaque pression à froid était en réalité une ponction lombaire sur le portefeuille du consommateur.
Aujourd'hui, quand je regarde une bouteille d'huile d'olive extra-vierge « récoltée à la main par des vierges aveugles un soir de pleine lune en Provence », je ne vois pas un assaisonnement. Je vois un flacon de Chanel n°5 de 75 centilitres. Et comme le Chanel n°5, je ne vais certainement pas le balancer sur des haricots verts surgelés. Non, je m'en sers comme parfum de luxe. Avant d'aller à un rendez-vous important, je m'en tamponne discrètement une goutte derrière chaque oreille. Ça envoie un message clair à la société : « Regardez-moi. J’ai les moyens de sentir l'olive de Kalamata. Je fais partie de l'élite. Je suis tellement riche que je pourrais techniquement faire une vinaigrette, mais je préfère garder ce capital pour la dot de ma fille. »
Le marketing de l'huile d'olive est d'ailleurs devenu une branche de la haute couture. On ne parle plus de goût, on parle de « notes de tête de gazon fraîchement coupé », de « robe émeraude aux reflets d'insolence » et de « piquant en gorge rappelant une trahison amoureuse un soir d'été à Florence ». Ils ont réussi à nous faire croire que si l'huile ne te brûle pas l’œsophage comme si tu venais de gober un tison ardent, c’est que c’est de la daube pour plébéiens. Si tu ne tousses pas après une cuillère à soupe, c’est que tu es un raté. C'est le seul produit au monde où la douleur est un indicateur de qualité. « Oh mon Dieu, ça me décapite les amygdales ! C’est forcément une huile d'exception à 45 euros le flacon de 20 cl. »
Désormais, quand je reçois des amis, je ne sors plus le plateau de fromages. Je sors la « Cave à Huiles ». C’est une boîte en chêne massif doublée de velours dans laquelle reposent trois fioles. Une pour les grandes occasions (anniversaires, mariages, enterrement d’un ennemi riche), une pour les soirs de déprime (parce que le gras, c’est la vie, même si c’est le gras à 150 euros le litre), et une troisième qui est vide, mais dont j’aime raconter qu’elle contenait une huile pressée à partir d’oliviers millénaires situés dans le jardin secret du Pape.
— Vous voulez goûter ? je demande à mes invités avec un sourire de dealer de crypto-monnaies.
— Oh oui, juste une larme ! répondent-ils, les yeux brillants d'une convoitise presque érotique.
Je sors alors une pipette de laboratoire. Une vraie pipette. Je prélève 0,02 millilitre d'un nectar si vert qu'il pourrait servir de colorant pour le costume de Hulk, et je dépose la goutte sur le dos de leur main. Ils la lèchent avec une dévotion qui me donne envie de créer une secte. On ne parle pas pendant dix minutes. On analyse le « terroir ». On commente le fait que l’olivier a probablement souffert de la sécheresse, ce qui donne à l'huile ce petit goût de « désespoir agronomique » qu'on apprécie tant chez les snobs.
Le plus drôle, c’est la hiérarchie sociale de l’huile. Il y a l’huile de supermarché, celle qui est vendue dans des bidons en plastique jaune pisse. Ça, c’est pour les gens qui ont abandonné tout espoir. C’est pour ceux qui pensent encore que l’huile sert à empêcher les aliments de coller à la poêle. Quelle erreur. L’huile d’olive moderne n’est pas un lubrifiant, c’est une destination. Ensuite, il y a l’huile « Bio-Artisanale-Responsable-Équitable ». Celle-là, elle coûte le prix d'un rein (d'où mon opération imminente dans une cave). Elle est vendue dans des bouteilles en verre opaque, parce que la lumière, c’est l’ennemi. L'huile d'olive est plus fragile qu'un influenceur Instagram après une vague de cyberharcèlement. Si un rayon de soleil touche la bouteille, elle se transforme instantanément en huile de friture pour frites de kermesse.
Et puis, au sommet de la pyramide, il y a l’huile « Héritage ». Celle que tu n'ouvres jamais. Elle trône sur ton étagère comme une relique. Tu l'as achetée lors d'un voyage en Toscane, dans un domaine où le propriétaire te regardait avec un mépris si pur que tu as su immédiatement que son produit était divin. Tu as payé 80 euros pour une bouteille qui ressemble à un flacon de poison de la Renaissance. Tes enfants savent que s'ils touchent à cette bouteille pour faire des frites, ils sont déshérités sur-le-champ. C'est ton assurance vieillesse. En cas de krach boursier mondial, tu ne compteras pas sur tes actions chez Amazon ou Total. Tu sortiras ta bouteille de « Castello di Scam » millésime 2024 et tu l'échangeras contre un appartement de trois pièces à Neuilly.
Le progrès nous a menés là. À une époque où l'on a transformé un condiment basique en un produit spéculatif. On en est venus à regretter l'époque où l'on se contentait de saindoux. Le saindoux, au moins, c'était honnête. C'était du porc, ça bouchait les artères, mais ça ne se prenait pas pour un grand cru classé. Personne n'a jamais dit : « Goûte-moi ce saindoux, on sent bien que le cochon a été élevé au grand air et qu'il avait une passion pour la poésie romantique. »
Mais non, il nous fallait de l'or liquide. Il nous fallait cette illusion de santé méditerranéenne payée au prix fort. Alors on continue la mascarade. On achète des bouteilles de plus en plus petites pour des prix de plus en plus indécents. Bientôt, on achètera l'huile d'olive en spray nasal. Un petit pshitt dans chaque narine le matin pour avoir l'impression d'être à Mykonos, et hop, on est paré pour aller manger des pâtes au beurre premier prix (si tant est qu'on ait encore assez de reins pour le beurre).
Dans la voiture qui me mène vers mon destin chirurgical, je serre mes carottes terreuses et je rêve de ma future vie de greffé. Une fois que j'aurai mon nouveau rein de prof de yoga, je serai officiellement « pur ». Et peut-être qu'avec le reste de mon prêt bancaire, je pourrai m'acheter une de ces fioles d'huile d'olive de 5 ml vendues dans les boutiques de luxe des aéroports. Je la garderai précieusement. Je ne la consommerai pas. Je la léguerai à mes petits-enfants avec un petit mot :
« Voici votre héritage. Ne l'ouvrez pas. Regardez-la simplement quand vous aurez faim. C'est ça, le monde que nous vous avons laissé : un monde où l'on ne mange plus l'excellence, on se contente de la regarder à travers une vitrine blindée en espérant que l'odeur suffira à nous nourrir. »
C'est peut-être ça, l'économie circulaire : vendre ses organes pour acheter de quoi assaisonner le vide. On n'arrête pas la marche de l'histoire, surtout quand elle glisse sur une flaque d'huile à 400 euros le litre. Un conseil, cependant : si vous allez subir une greffe clandestine comme moi, n'essayez pas de corrompre le chirurgien avec de l'huile d'olive de supermarché. Ces gens-là ont des standards. Ils ne prennent que de l'AOC pressée au pied. On a beau être des bouchers, on reste des gourmets.
Chauffage ou Pâtes : Le dilemme de Sophie
Sophie fixait son application bancaire avec l'intensité d'un démineur face à un fil rouge. Le solde s'affichait en rouge écarlate, une couleur qui, d'ordinaire, évoque la passion ou le vin de Bordeaux, mais qui, dans son cas, hurlait simplement : « Arrête de respirer, ça coûte trop cher en oxygène. »
Nous y étions. Le point de bascule. Le moment fatidique où l'existence humaine se résume à une équation thermodynamique binaire. Sophie devait trancher. D’un côté, le bouton « On » de son radiateur électrique, un appareil vintage de 1994 qui consommait autant d’énergie qu’une petite aciérie d’ex-Allemagne de l’Est. De l’autre, un paquet de 500 grammes de coquillettes, le dernier rempart contre l’atrophie gastrique totale.
C’est le nouveau « Choix de Sophie ». Dans la version originale de William Styron, c’était tragique et bouleversant. Dans la version 2024, c’est juste pathétique et ça sent la laine mouillée. Sophie devait décider : préférait-elle mourir de faim dans un appartement à 21 degrés, telle une princesse saoudienne en exil, ou périr de froid, les doigts bleuis, mais le ventre plein d’une masse gluante d’amidon sans sel ?
Parce que le sel aussi est devenu un produit de spéculation. Aujourd’hui, si tu renverses la salière, tu ne te contentes pas de conjurer le sort en jetant une pincée par-dessus ton épaule ; tu appelles ton banquier pour renégocier ton prêt immobilier.
Elle regarda le radiateur. Il la narguait. C’était un « grille-pain » mural, un de ces engins qui transforment l’électricité en une odeur de poussière brûlée sans jamais vraiment réchauffer l’air, mais qui parviennent à faire tourner le compteur Linky si vite qu’on pourrait l’utiliser pour alimenter un accélérateur de particules. Allumer ce truc, c’était envoyer un signal de détresse financier directement au siège d’EDF : « Bonjour, je suis prête à vendre ma cornée gauche pour dix minutes de tiédeur. »
Puis, elle regarda le paquet de pâtes. Des coquillettes « premier prix ». L’emballage était si fin qu’on aurait pu s’en servir pour filtrer de l’eau de mer. Sur le paquet, une illustration suggérait que ces pâtes pouvaient être accompagnées de beurre. Quelle arrogance. Quelle insulte à la réalité économique. Autant mettre une photo de licorne faisant du jet-ski sur une mer de caviar. Dans le monde de Sophie, le beurre est une légende urbaine, un mythe raconté par les anciens autour de bougies chauffe-plat (qu’ils ne peuvent d’ailleurs plus allumer à cause du prix des allumettes).
Sophie fit le calcul. Si elle allumait le chauffage pendant deux heures, elle atteignait les 16 degrés. À 16 degrés, on ne vit pas, on survit en mode « hibernation active ». C’est la température idéale pour conserver des crevettes surgelées ou un cadavre de politicien, pas pour regarder une série en streaming sur un smartphone dont l’écran est fissuré parce qu’elle a essayé de le manger un soir de désespoir.
Mais si elle cuisait les pâtes ? Ah, là était le piège. Le piège de l’induction. Pour cuire des pâtes, il faut de l’eau. Pour chauffer l’eau, il faut de l’énergie. C’est le cercle vicieux de la pauvreté moderne : tu as besoin d’électricité pour manger ce que tu as acheté parce que tu n’avais plus d’argent à cause de l’électricité. C’est une mise en abyme budgétaire qui ferait passer les travaux de Christopher Nolan pour un épisode de *T’choupi*.
Elle imagina la scène. Elle choisit les pâtes. Elle les mange froides, pour économiser le gaz ou la plaque. Des pâtes crues ? Non, elle n’est pas encore prête pour le régime « croquant-mutilant ». Elle les fait donc cuire. Le plaisir est intense, pendant environ quatre minutes. Puis, la digestion commence. Le sang quitte son cerveau et ses membres pour se concentrer sur son estomac, essayant désespérément d’extraire des calories d’une substance qui a la valeur nutritionnelle d’un morceau de carton bouilli. Privés de sang, ses doigts se transforment en stalactites. Elle finit par mourir d’hypothermie, mais avec une glycémie correcte. Le légiste pourra dire : « Elle a eu froid, mais elle a bien stocké ses glucides. C’est un beau cadavre, bien compact. »
À l’inverse, si elle choisit le chauffage. Elle tourne la molette. Un petit clic sec. Le bruit du compte en banque qui se vide dans un trou noir. L’air devient supportable. Elle retire son quatrième pull. Elle se sent humaine. Mais son estomac, lui, commence à entonner le requiem de Mozart. Vers 22 heures, elle commence à regarder ses meubles avec un intérêt gastronomique. « Est-ce que ce pied de table en IKEA est riche en fibres ? » se demande-t-elle. À minuit, elle est prête à chasser le pigeon sur le rebord de la fenêtre avec une fourchette émoussée. Elle meurt de faim à 19 degrés, avec la satisfaction d’avoir soutenu le secteur énergétique national.
Franchement, public, regardez-nous. On nous avait promis l’an 2000, les voitures volantes et des pilules repas qui goûtent le rôti de bœuf. À la place, on a des QR codes pour payer notre café et on doit arbitrer entre une pneumonie et une hypoglycémie. On est la seule espèce animale capable d’envoyer des robots sur Mars mais incapable de faire bouillir de l’eau sans déclencher une crise de la dette souveraine.
Sophie prit une grande inspiration. L’air était si froid qu’elle crut sentir ses alvéoles pulmonaires se transformer en sorbet. Elle décida d’être innovante. C’est ce que disent les start-uppers, non ? « Disruptons la pauvreté ! »
Elle prit le paquet de pâtes et s’assit sur le radiateur éteint. Elle décida de pratiquer la « thermo-alimentation par la pensée ». Elle allait manger les pâtes sèches, une par une, en imaginant que chaque craquement sous ses dents était le bruit d’une bûche crépitant dans une cheminée de château. C’est le concept de l’économie sensorielle : si tu es assez désespérée, la douleur peut passer pour de la chaleur.
Soudain, une illumination. Sophie se souvint de la fiole d’huile d’olive de 5 ml héritée du chapitre précédent. Son trésor. Son assurance-vie liquide. Elle la sortit de sa cachette (une vieille boîte de Tampax, l'endroit le plus sûr du monde puisque personne n'ose y toucher de peur de devoir en acheter).
Si elle utilisait une seule goutte, juste une, sur ses pâtes froides et sèches, est-ce que cela compterait comme un repas gastronomique ? Est-ce que le luxe de l’huile compenserait l’absence de calories thermiques ? C’est le dilemme du pauvre sophistiqué : vaut-il mieux être un clochard qui a froid, ou un esthète qui gèle ?
Elle regarda la fiole. Elle regarda le paquet de pâtes. Elle regarda le radiateur.
C’est alors qu’elle comprit la grande leçon de l’économie de marché : le choix est une illusion destinée à nous faire croire que nous avons encore un contrôle sur nos vies. En réalité, qu’elle choisisse le chauffage ou les pâtes, le gagnant restait le même : le fournisseur d’énergie dont le PDG passait probablement ses vacances à faire griller des steaks de mammouth sur un volcan privé.
Sophie se leva, déterminée. Elle n’allumerait pas le chauffage. Elle ne cuirait pas les pâtes. Elle allait faire quelque chose de bien plus radical, quelque chose que le système n’avait pas prévu. Elle allait se coucher à 18h30, sous trois couettes, une pile de tapis et son chat (qui, fort heureusement, produisait de la chaleur gratuitement en échange de croquettes qu'elle lui volait sans doute à moitié).
Le lendemain, elle irait vendre son deuxième rein. Après tout, à quoi sert d’avoir deux reins quand on n’a plus assez de liquide pour faire fonctionner la tuyauterie ? Avec l’argent, elle s’achèterait peut-être un litre d’essence. Pas pour sa voiture, elle n’en a plus. Juste pour en respirer l’odeur. L’odeur de la richesse. L’odeur d’un monde où l’on pouvait brûler des trucs juste pour le plaisir de voir de la lumière.
Sophie ferma les yeux. Son estomac grogna. Le froid mordit. Mais dans ses rêves, elle était au rayon traiteur de chez Fauchon, et elle demandait au vendeur : « Donnez-moi pour 50 000 euros de coquillettes, et chauffez-moi la pièce à 40 degrés. Je veux transpirer du beurre. »
C'est ça, la résilience française : rêver d'un infarctus parce qu'on n'a plus les moyens de se payer du cholestérol. Dormez bien, Sophie. Demain, l'inflation aura encore monté, et respirer deviendra une option payante avec abonnement Premium.
Le menu 'Économie' : Air pur et eau du robinet
Mesdames, Messieurs, bienvenue dans l’ère de la gastronomie dématérialisée. Oubliez le gluten, oubliez le lactose, oubliez même la mastication, cette activité barbare qui use prématurément vos précieuses couronnes dentaires que vous n’avez plus les moyens de faire réparer. Aujourd’hui, nous allons apprendre à cuisiner le vide. Et pas n’importe quel vide : le vide *premium*. Parce qu’en France, on peut manquer de tout, sauf d’arrogance culinaire. Si vous n’avez plus rien dans le frigo à part une colonie de moisissures qui commence à développer une forme de démocratie parlementaire, ce guide est pour vous.
Commençons par l’apéritif : une mise en bouche d'oxygène pur.
Dans le milieu de la survie chic, on n'appelle pas ça « avoir faim », on appelle ça le « jeûne intermittent thérapeutique à durée indéterminée imposé par la Banque de France ». C’est tout de suite plus vendeur sur Instagram. Pour réussir votre entrée en matière, ouvrez la fenêtre. Si vous habitez près d’un axe routier, félicitations : vous bénéficiez d’un assaisonnement naturel en particules fines. C’est le « fumé » du pauvre. Aspirez un grand coup. Sentez-vous ces notes de diesel mal raffiné et ce soupçon de gomme brûlée ? C’est le terroir de la modernité. Pour les puristes, on recommandera de humer l'air direction le quartier chic le plus proche. Avec un peu de chance, le vent portera les effluves d’une rôtisserie à 4 km de là. C’est ce qu’on appelle la « cuisine par procuration olfactive ». C’est zéro calorie, zéro euro, et ça donne l’impression d’avoir une vie sociale, si on ferme les yeux très fort en imaginant qu’on est invité chez des gens qui ont encore un abonnement électrique.
Passons maintenant au plat de résistance : le Grand Cru du Robinet, millésime « Tuyauterie en Plomb 1974 ».
Servir de l’eau n’est pas un aveu de défaite, c’est un acte de résistance minimaliste. Mais attention, il y a l’art et la manière. On ne boit pas l’eau du robinet au goulot comme un vulgaire ministre en campagne électorale. Non, on la *décante*. Versez votre eau dans un verre à pied (si vous ne l’avez pas encore vendu sur Vinted pour vous payer un ticket de métro). Regardez la robe : ce léger trouble blanchâtre ? Ce n’est pas du chlore, c’est de la « structure minérale dynamique ».
Faites tourner le liquide dans le verre. Humez. On y décèle des notes de piscine municipale en fin de journée, une pointe de rouille qui rappelle le sang des épargnants, et une longueur en bouche qui évoque la fin de mois qui dure quarante-cinq jours. Si vous avez vraiment très faim, vous pouvez pratiquer la technique de la « dégustation verticale » : buvez un verre debout, un verre assis, et un verre couché pour tromper l’oreille interne et faire croire à votre estomac qu’il a ingéré un repas complet de trois services.
Mais le véritable chef-d’œuvre, le pinacle de ce menu Économie, reste le fameux « Glaçon à la Bourgeoise ».
C’est ici que votre talent de chef triplement étoilé au Guide Michelin de la Misère va briller. La recette est d’une complexité rafraîchissante. Prenez de l’eau (votre ingrédient de base, décidément très polyvalent) et placez-la dans le congélateur. Si votre électricité a été coupée, utilisez le rebord de la fenêtre en hiver, c’est le « froid locavore ». Une fois que l’eau a atteint cet état solide de pureté absolue, démoulez le glaçon.
Le dressage est primordial. Posez le glaçon au centre d'une assiette immense, idéalement blanche et froide. Pourquoi ? Parce que l'espace vide autour de l'aliment symbolise votre pouvoir d'achat. C’est conceptuel. Armez-vous d’un couteau à steak (pour l’ironie) et d’une fourchette en argent (pour le souvenir de votre héritage dilapidé).
La première bouchée est une expérience sensorielle totale. Le craquant du H2O sous la dent évoque la texture d’une meringue, mais sans le sucre, sans l’œuf, et sans le plaisir. C’est la « déstructuration moléculaire de l’absence ». Le froid va instantanément anesthésier vos papilles, ce qui est une excellente nouvelle : quand on ne sent plus rien, on ne sent plus qu’on a faim. C’est la stratégie d’anesthésie gouvernementale appliquée à la nutrition. Si vous voulez varier les plaisirs, essayez le « Glaçon surprise » : c’est le même, mais vous saupoudrez un peu de poussière ramassée sous le canapé pour le côté « poivre du Népal ». Le croquant est plus marqué, l’apport en acariens booste votre système immunitaire. C'est du génie nutritionnel.
Pour le dessert, je vous propose une « Réduction de Silence sur son lit d'Espoir ».
C’est la phase psychologique du repas. Vous vous asseyez à table, vous fixez le mur, et vous mastiquez du vide. Les psychologues appellent ça un trouble alimentaire, les économistes appellent ça la « sobriété heureuse », et moi j’appelle ça être prêt pour la France de 2025. L’idée est de convaincre votre cerveau que vous êtes en train de déguster une tarte tatin. Visualisez les pommes caramélisées, la pâte sablée qui fond, la crème fraîche épaisse… Visualisez-les si fort que votre glycémie monte par pure panique imaginative. Si vous commencez à avoir des hallucinations et à voir des petits pains au chocolat danser la macarena sur votre table basse, ne paniquez pas : c’est le signe que votre corps entre en mode « économie d’énergie ». Vous êtes en train de devenir un être de lumière, principalement parce que vous êtes tellement transparent qu’on peut voir à travers vous.
Certains esprits chagrins — probablement des gens qui ont encore un CDI et mangent des pâtes avec de la marque — vous diront que ce régime est dangereux. Quelle ignorance. C’est le régime le plus écologique du monde ! Bilan carbone ? Zéro. Déchets plastiques ? Néant. Souffrance animale ? Uniquement la vôtre, mais comme l’être humain est un animal politique, ça compte comme une performance artistique.
D’ailleurs, le menu « Air et Eau » est en train de devenir la nouvelle tendance chez les ultra-riches de la Silicon Valley sous le nom de « Dopamine Fasting ». La seule différence, c’est qu’ils paient 12 000 dollars la semaine dans un centre de retraite pour faire exactement ce que vous faites gratuitement dans votre studio non chauffé de 9 mètres carrés. Soyez fiers ! Vous êtes des précurseurs. Vous vivez le futur de l’humanité : un monde où la seule chose qu’on pourra encore se payer « à volonté », c’est la gravité terrestre (et encore, attendez que Macron trouve une astuce pour taxer la chute des corps).
Et si vraiment, vers deux heures du matin, l’estomac commence à crier un peu trop fort, si la symphonie de vos intestins ressemble un peu trop à une manif de la CGT un jour de pluie, utilisez l’ultime astuce du gourmet fauché : le sommeil.
Dormir, c’est dîner, dit le proverbe. C'est surtout le seul moment où l'inflation ne peut pas vous rattraper, sauf si vous rêvez que vous achetez un ticket de loto. Plongez dans les bras de Morphée. Dans vos rêves, le beurre est gratuit, l'essence coule des fontaines publiques, et le menu « Économie » désigne simplement le moment où vous choisissez de ne prendre qu'un seul homard au lieu de deux.
Demain, vous vous réveillerez avec une haleine de poney mort et une faiblesse musculaire digne d'une méduse échouée, mais regardez le bon côté des choses : vous n'aurez pas de vaisselle à faire. Et ça, dans un monde où le liquide vaisselle coûte désormais le prix d’un demi-rein, c’est la véritable définition de la richesse.
Bon appétit, Sophie. N’oubliez pas de laisser un pourboire imaginaire à votre propre dignité en sortant de table. Elle en a bien besoin.
La fin du monde sera facturée 2,99€ de plus
Imaginez la scène. Vous êtes là, assis sur votre canapé défoncé qui sent encore le désespoir et les miettes de biscottes premier prix, quand soudain, l’écran de votre smartphone (celui dont l’écran est plus étoilé que la Voie lactée parce que vous n’aviez pas les 150 balles pour réparer la vitre) s’allume avec une notification prioritaire. Ce n’est pas votre banque qui vous annonce un découvert — ils ont arrêté de vous prévenir, ils se contentent désormais d’envoyer un tueur à gages low-cost. Non, c’est une notification officielle de l’État, envoyée en partenariat avec UberEats et la Brigade des Fraudes Financières : « Fin du monde prévue à 18h43. Veuillez rester calme et préparer votre QR code de sortie définitive. »
Et juste en dessous, en tout petit, en gris clair, le genre de police d’écriture qu’on n’utilise d’habitude que pour vous dire que le médicament que vous prenez peut faire exploser votre rate de manière spontanée : *« Des frais de service de 2,99€ s’appliquent pour tout traitement prioritaire de votre dossier d’extinction. »*
C’est là que vous comprenez la grande leçon de l’existence, Sophie : le néant n’est pas gratuit. Vous pensiez que l’Apocalypse serait le grand bouton « Reset », la fin des factures d’électricité et des appels de votre conseiller Orange qui veut vous vendre la fibre alors que vous habitez dans une zone tellement blanche qu’on y voit encore des mammouths. Erreur. Le capitalisme n’est pas un système économique, c’est une MST cosmique. Il survivra aux cafards, aux radiations et même à la mort thermique de l’univers.
Regardez l’histoire de l’humanité. On a commencé par échanger des silex contre des baies, et on va finir par payer une taxe carbone sur la météorite qui va nous pulvériser. Parce que oui, n’en doutez pas une seule seconde : si un caillou de la taille du Texas fonce sur la Terre, le premier réflexe de nos gouvernements ne sera pas de lancer Bruce Willis dans une navette spatiale, mais de calculer le volume d’émissions de CO2 dégagé par la friction du rocher dans l’atmosphère.
« Monsieur, votre décès par impact direct est autorisé, mais l’astéroïde n’est pas aux normes Euro 6. Ça nous fait un malus écologique de 2,99€, payable sans contact avant la collision. Merci de ne pas encombrer le trottoir avec vos cendres, le ramassage des encombrants n'est prévu que mardi prochain. »
C’est le génie absolu du monde moderne. On a réussi à transformer la fin de tout ce qui existe en un produit « Premium ». Vous voulez une apocalypse sans publicité ? C’est 4,99€ par mois. Vous voulez que le Cavalier de la Famine soit livré chez vous en moins de trente minutes ? Il y a un supplément "Heures de pointe".
D’ailleurs, parlons-en, des Quatre Cavaliers. Vous croyez qu’ils vont arriver sur des chevaux majestueux ? Laissez-moi rire. Dans notre économie, ils seront sur des trottinettes électriques en libre-service, avec un sac isotherme carré sur le dos. La Peste aura oublié son masque et devra payer une amende, la Guerre sera sponsorisée par un fabricant de boisson énergisante imbuvable, et la Mort... la Mort sera un auto-entrepreneur mal payé qui vous demandera de noter sa prestation cinq étoiles sur l'application « Grave-IT » avant que votre âme ne quitte votre corps.
« Votre passage vers l’au-delà a été un peu secoue ? Laissez un pourboire à votre faucheur ! 1€, 2€ ou votre dignité ? »
Le problème, c’est qu’on nous a vendu l’Apocalypse comme un grand spectacle hollywoodien avec des effets spéciaux et des explosions de ouf. En réalité, ce sera une suite ininterrompue de formulaires administratifs. Avant que le feu du ciel ne nous dévore, il faudra remplir le Cerfa n°666-B « Déclaration d’intention de vaporisation spontanée ». Et si vous ne cochez pas la case stipulant que vous renoncez à votre abonnement Netflix, les prélèvements continueront dans le vide sidéral. Vous serez un atome errant dans la galaxie, mais vous paierez toujours pour regarder la saison 12 d’une série de télé-réalité sur des gens qui vendent des maisons à Los Angeles. C'est ça, la vraie éternité.
On vit dans un monde où même le suicide assisté de la planète Terre a un coût caché. On vous facturera la « Participation aux frais de nettoyage des débris spatiaux ». On vous taxera sur la lumière dégagée par l’explosion nucléaire au titre de la pollution lumineuse. Et si vous avez le malheur de mourir avec un sourire aux lèvres, on vous collera une taxe sur la valeur ajoutée de votre bonheur résiduel.
Et Sophie, ne vous croyez pas tirée d'affaire parce que vous n'avez plus un rond. Au contraire. Le pauvre est le client préféré de la Fin du Monde. Pourquoi ? Parce qu’il est habitué aux files d'attente. Quand le monde s'effondrera, les riches seront déjà sur Mars en train de payer 15 000 dollars pour un grand latte à l'oxygène de synthèse, tandis que nous, on fera la queue devant un guichet automatique en train de se demander si on a assez sur notre compte pour payer le droit de passage vers le néant.
— « Désolé monsieur, votre carte est refusée. »
— « Mais c’est l’Apocalypse ! Le sol est en train de se transformer en lave ! »
— « Je comprends votre frustration, monsieur, mais sans les 2,99€ de frais de dossier, je ne peux pas valider votre désintégration. Veuillez vous décaler sur la droite et brûler en silence, vous gênez les clients VIP qui ont pris l’option "Mort Rapide et Indolore". »
C’est le stade ultime de l'aliénation : vous n'avez même plus le droit de disparaître gratuitement. C'est comme ces toilettes publiques payantes dans les gares : vous êtes dans l'urgence absolue, votre corps crie sa détresse, mais si vous n'avez pas la pièce de 50 centimes, le système vous dit poliment d'aller exploser ailleurs. La fin du monde, c'est exactement la même chose, mais à l'échelle de la galaxie. Un immense tourniquet qui ne tourne que si vous insérez votre carte bleue.
Alors, quelle est la morale de cette triste farce ? Est-ce qu’on doit épargner pour notre propre oblitération ? Est-ce qu’on doit mettre de côté trois euros par mois sur un Livret A « Cataclysme » ?
Honnêtement, non. On est tellement endettés, collectivement et individuellement, que la meilleure vengeance, c'est de crever en laissant une ardoise monumentale. Imaginez la tête des comptables de l'univers quand ils réaliseront que sept milliards d'humains sont partis sans payer les frais de 2,99€. Ce sera le plus grand braquage de l'histoire. Une insolvabilité généralisée face à la mort.
En attendant, Sophie, profitez de votre dernier yaourt périmé. Regardez le ciel avec un mélange de terreur et de mépris. Car quand la grosse pierre de l'espace arrivera enfin pour mettre un terme à ce sketch qu'on appelle la civilisation, vous aurez au moins la satisfaction de savoir une chose : le mec qui a inventé les frais de service de 2,99€ sera vaporisé exactement de la même manière que vous.
Sauf que lui, il essaiera probablement de facturer sa propre incinération à son assurance-vie.
La fin du monde n'est pas une tragédie, c'est une erreur de facturation qu'on n'aura jamais besoin de contester. Et au fond, n’est-ce pas là la plus belle forme de liberté ? Mourir avec un solde négatif, sous une pluie de feu taxée à 20%, en faisant un doigt d’honneur à votre banquier qui, lui aussi, est en train de se demander s’il a bien fermé le gaz avant que la croûte terrestre ne se fissure.
Allez, dormez bien. L’Apocalypse est en route, elle est en retard de dix minutes, et elle va sûrement vous demander un supplément pour la livraison à l'étage. Mais ne vous inquiétez pas : on ne rend pas la monnaie sur les âmes égarées. De toute façon, dans l'au-delà, le beurre reste hors de prix, mais au moins, on n'a plus besoin de reins pour se l'offrir. On est juste des fantômes graisseux qui hantent les rayons promotions de l'infini.
Et ça, pour 2,99€ de plus, c'est presque une affaire.