Vendre un rein pour allumer le couloir
Par Dr. Sarcasme — Comédie
C’est un rectangle de papier d’une blancheur virginale, glissé avec une discrétion de prédateur entre une publicité pour des pizzas surgelées et un catalogue de piscines hors-sol que vous ne pourrez jamais vous offrir. Au premier coup d’œil, l’enveloppe semble inoffensive. Elle porte ce petit logo b...
La facture : Ce faire-part de décès financier
C’est un rectangle de papier d’une blancheur virginale, glissé avec une discrétion de prédateur entre une publicité pour des pizzas surgelées et un catalogue de piscines hors-sol que vous ne pourrez jamais vous offrir. Au premier coup d’œil, l’enveloppe semble inoffensive. Elle porte ce petit logo bleu et jaune, si familier, presque maternel. On croirait recevoir des nouvelles d’une vieille tante éloignée qui prend de vos nouvelles. Mais ne vous y trompez pas : ce n'est pas une lettre, c'est un arrêt de mort rédigé en Helvetica corps 10.
Ouvrir une facture d’électricité aujourd'hui, c’est une expérience sensorielle qui se situe quelque part entre l’autopsie à vif et le déminage d’un engin explosif dans un bus bondé. Il y a d’abord ce moment de déni. Vous tenez l’objet entre le pouce et l’index, vous sentez son poids. Elle est lourde. Trop lourde. Une facture normale, c’est une feuille. Là, on sent qu’il y a de la littérature. Il y a des annexes. Il y a des graphiques qui montent vers le plafond comme s'ils essayaient d'atteindre la stratosphère. À ce stade, votre rythme cardiaque s'accélère. Vous savez. Au fond de votre âme, sous votre pull en polaire acheté pour éviter d’allumer le radiateur, vous savez que le "massacre" dont nous parlions précédemment vient de trouver son exécuteur testamentaire.
Si la poste avait un minimum de décence, ces enveloppes seraient bordées de noir. On devrait y trouver un petit carton d'invitation avec une colombe qui pleure et une mention : « La famille Crédit Agricole a la douleur de vous faire part de la disparition brutale de votre épargne de précaution, survenue après l'utilisation inconsidérée d'un grille-pain entre 7h et 8h. » Parce que c’est exactement ça. C’est un faire-part de décès financier. On vous annonce, avec une politesse glaciale, que votre projet de vacances en Lozère vient de rendre l’âme, étouffé par le coût de la mise en veille de votre machine à café.
Mais la comparaison avec le deuil s’arrête là où commence la violence pure. Car si le faire-part de décès cherche à vous consoler, la facture EDF, elle, a été rédigée par un type qui a probablement fait son stage de fin d’études chez les comptables du cartel de Medellin. Il y a cette même odeur de menace sourde, cette même manière de vous faire comprendre que si vous ne coopérez pas, on va venir découper votre confort à la tronçonneuse.
Regardez attentivement le ton employé. Ce n'est pas une demande, c'est une mise en demeure déguisée en service public. « Votre consommation a été estimée à… » Traduction : « On est passés devant chez toi, on a vu de la lumière dans les toilettes à 22h14, et on s'est dit que tu avais manifestement trop d'argent. » Le montant, écrit en gras, n'est pas un prix. C'est une rançon. Vous ne payez pas pour de l'énergie ; vous payez pour que ces gens-là ne viennent pas vous plonger dans une obscurité médiévale où le seul moyen de lire ce livre serait de sacrifier une chèvre à une divinité païenne de la foudre.
Pablo Escobar demandait de l'argent pour vous laisser la vie sauve. EDF demande de l'argent pour vous laisser la vue. C’est un racket de photons. « C’est une bien jolie rétine que vous avez là, Monsieur Michu. Ce serait dommage qu’elle ne serve plus à rien parce qu’on a coupé le jus, non ? Allez, payez-nous ces 1 400 euros de régularisation et on oublie que vous avez osé chauffer la chambre du petit à 19 degrés en plein mois de janvier. »
Et puis, il y a le contenu de la facture. C’est là que le "Haha Engine" de votre cerveau commence à surchauffer pour éviter l'AVC. On entre dans la fiction spéculative de haut vol. Vous essayez de lire le détail, de comprendre pourquoi vous devez l'équivalent du PIB de la Moldavie pour avoir simplement allumé le couloir. Et là, vous tombez sur les acronymes. La CSPE, la CTA, la TICFE… On dirait les noms des lieutenants d’un parrain de la drogue.
« Tiens, voilà la TICFE qui vient ramasser sa part. »
« N’oublie pas de donner son enveloppe à la CTA, sinon elle va te briser les genoux (et le thermostat). »
Le plus beau, c’est la taxe sur les taxes. C’est un concept artistique que même les surréalistes n’auraient pas osé inventer. Vous payez une taxe pour avoir le droit de payer une taxe qui finance le transport d'un électron qui, de toute façon, s'est perdu en route parce que le réseau est aussi vétuste que les dents d'un pirate du XVIIe siècle. On vous facture l’acheminement. L’acheminement ! Comme si l’électricité arrivait chez vous dans une limousine de luxe conduite par un chauffeur en livrée, alors qu’en réalité, elle passe par un câble en cuivre qui pendouille lamentablement le long d’un poteau penché dans la Creuse.
C’est ici que le syndrome de Stockholm s’installe. Vous regardez le montant. Vous regardez votre rein. Vous faites le calcul. Est-ce que j'ai vraiment besoin de mes deux yeux pour regarder Netflix ? Probablement pas. Un seul suffira amplement pour contempler le désastre.
Dans un élan de masochisme, vous comparez le graphique de cette année avec celui de l'année dernière. L’année dernière, la barre était une petite colline mignonne. Cette année, c’est le K2. C’est une érection budgétaire qui ne redescendra jamais. On vous explique que c'est à cause de "la conjoncture". C’est un mot magique, la "conjoncture". C’est le "ta gueule, c’est magique" de l’économie moderne. Le prix du gaz monte parce qu'un papillon a pété en Sibérie, ce qui fait monter le prix de l'électricité en Bretagne, ce qui fait que votre ampoule de 40 watts dans la cave coûte désormais le prix d'un dîner au Ritz.
Et ne parlons pas de la "Régularisation". Ce mot devrait être banni de la langue française et classé comme crime contre l'humanité. La régularisation, c'est le moment où le cartel se rend compte qu'il a été trop gentil avec vous toute l'année. C’est le coup de fil à trois heures du matin : « Écoute, gringo, on s'est trompés. On pensait que tu étais pauvre, mais on a vu que tu avais utilisé le four pour faire une quiche le 12 novembre. Ça va te coûter un bras. Et peut-être une oreille. »
Vous tenez le papier, vos mains tremblent, et vous commencez à parler tout seul. Vous adressez votre défense au public imaginaire de votre propre tragédie : « Mais je vous jure, j'ai débranché la box la nuit ! J'ai même arrêté de charger mon téléphone au-delà de 80 % ! » Le public rit. Le cartel de l'énergie rit. La facture, elle, reste là, imperturbable, avec sa typographie propre et son invitation à payer par prélèvement automatique, « pour votre confort ».
Le confort. Quel humour décapant. C’est comme si le bourreau vous demandait si vous préférez une guillotine avec un coussin en velours.
C’est à ce moment précis, chers lecteurs, que vous comprenez le titre de cet ouvrage. Le couloir est sombre. Il fait peur. On dirait le décor d'un film d'horreur où le monstre n'est pas un clown maléfique, mais un compteur Linky qui clignote frénétiquement dans le noir. Pour éclairer ce couloir, pour chasser les ombres de la misère énergétique, il va falloir passer à la chirurgie lourde. Le rein n'est plus une option, c'est une monnaie d'échange.
Alors, vous prenez votre stylo. Vous signez le chèque (ou vous validez le virement avec un doigt tremblant sur votre smartphone). Vous venez de financer une micro-seconde de fonctionnement d'une centrale nucléaire. Vous êtes un mécène. Un mécène forcé, certes, mais un mécène quand même. Vous pouvez maintenant allumer la lumière du couloir pendant exactement quatre minutes. Profitez-en pour admirer vos meubles avant qu'ils ne soient saisis, ou mieux, pour chercher où se trouve l'artère rénale sur un schéma d'anatomie.
Après tout, la prochaine facture arrive dans deux mois, et le cartel n'accepte pas encore les paiements en "visibilité" ou en "sourires". Ils veulent de la chair. Ils veulent du sang. Ils veulent que chaque kilowatt-heure soit payé par une goutte de votre dignité.
Bienvenue dans l'ère de l'illumination chirurgicale. Éteignez cette lampe, vous me ruinez.
L'ampoule LED, ce diamant 24 carats
Posez ce tournevis. Tout de suite. Vous tremblez, et l’acier pourrait rayer le culot en laiton brossé. On ne manipule pas une OSRAM 9 Watts comme on débouche une bouteille de Villageoise. Nous parlons ici d’un investissement structurel, d’un actif tangible capable de faire basculer votre notation de crédit chez Moody’s.
L’ampoule a grillé. Ce petit « clac » sec, ce dernier soupir de tungstène agonisant, a plongé votre couloir dans des ténèbres dignes d’une cave de l’Inquisition. Dans le monde d’avant — celui où l’on laissait couler l’eau chaude juste pour entendre le bruit de la cascade — vous auriez simplement pioché dans un pack de six acheté en promotion entre les croquettes pour chat et le liquide lave-glace. Mais ce temps-là est révolu. Aujourd'hui, changer une ampoule, c’est organiser le transfert d’un Picasso entre deux musées nationaux sous escorte du GIGN.
Regardez l’objet. Non, ne le touchez pas avec vos doigts gras de roturier. Utilisez les gants en soie sauvage que vous avez dû louer pour l’occasion. Admirez la courbure du verre dépoli, cette pureté cristalline qui ferait passer le diamant Hope pour un vulgaire morceau de sucre candi. À l'intérieur, ce n'est pas un circuit imprimé, c'est une partition de haute technologie jouée par des électrons payés au tarif syndical de l'OPEP.
Avant de procéder à l’Inauguration, vous avez dû passer par l’étape du financement. On n'entre pas dans le rayon « Éclairage » d’un magasin de bricolage sans un dossier de solvabilité solide. Le vendeur — que nous appellerons le « Curateur de Photons » — ne vous a d'ailleurs pas demandé si vous vouliez du « blanc chaud » ou du « blanc froid ». Il vous a demandé si vous préfériez léguer votre maison à vos enfants ou voir où vous mettez les pieds quand vous allez aux toilettes à trois heures du matin. Vous avez choisi la lumière. Vos enfants dormiront dans une tente Quechua, mais au moins, vous ne vous mangerez pas le coin du buffet en chêne dans l'obscurité.
L’achat de cette LED a été un moment de pure tension géopolitique. Le passage en caisse ressemblait à une remise de rançon sur un pont de Berlin-Est pendant la Guerre Froide. La caissière n’a pas scanné le code-barres ; elle a vérifié l'authenticité du filigrane sur votre acte de vente d'organe, puis elle a appelé un transporteur de fonds. Vous êtes reparti avec la boîte dans une mallette menottée à votre poignet.
Maintenant, vous êtes devant la douille. Le moment est solennel. Le couloir est devenu le centre névralgique de votre existence. Vous avez fait évacuer les voisins, coupé le gaz, et prévenu les autorités aériennes pour éviter toute interférence magnétique. Visser une LED de 24 carats, c’est comme opérer à cœur ouvert sur un milliardaire : la moindre erreur de couple de serrage et vous pulvérisez l'équivalent du PIB du Monténégro en un éclat de verre.
Vous commencez le mouvement. Le pas de vis crisse légèrement. C'est le son de l'argent qui s'évapore, une symphonie de centimes d'euros qui s'entrechoquent. Chaque millimètre gagné vers le contact électrique réduit votre espérance de vie de trois semaines à cause du stress. Vous vous demandez : « Et si elle claque à l’allumage ? ». Si elle claque, vous ne serez pas juste dans le noir. Vous serez dans la rue. Vous devrez vendre vos chaussures pour rembourser le prêt à taux variable que vous avez contracté pour financer ces 806 lumens de pure opulence.
Et puis, le miracle se produit. Le contact est établi. Vous ne pressez pas l'interrupteur tout de suite. Ce serait trop vulgaire. Vous savourez l'instant. Vous êtes le propriétaire d'un soleil miniature domestiqué. Vous êtes un oligarque de la particule élémentaire. Vous possédez la force de transformer la nuit en jour, une prérogative jadis réservée à Zeus, à Louis XIV et aux gérants de boîtes de nuit de la Côte d'Azur.
Vous appuyez sur l'interrupteur.
Éblouissement. Une déflagration de clarté. Le couloir n'est plus un simple lieu de passage entre le salon et les chiottes ; c'est devenu la Galerie des Glaces. La LED projette une lumière si pure qu'elle semble laver vos péchés, tout en vidant votre livret A en temps réel. Les grains de poussière sur la plinthe, d'ordinaire invisibles, apparaissent maintenant comme des pépites d'or sous un projecteur de bloc opératoire.
C’est magnifique. C’est divin. C’est... insupportable.
Parce qu'à l'instant même où la lumière jaillit, le compteur électrique dans l'entrée commence une danse de Saint-Guy. Le disque (ou les petites diodes clignotantes du Linky, ce mouchard de la haute finance énergétique) tourne si vite qu'il menace de créer un trou noir dans votre tableau électrique. Vous entendez presque le rire gras du PDG d'EDF résonner dans les canalisations. Chaque seconde d'éclairage coûte le prix d'un café en terrasse à Saint-Tropez.
Vous regardez votre montre. Trente secondes. Vous venez de dépenser un demi-litre d'essence sans même bouger de chez vous. Quarante-cinq secondes. C’est le prix d’une baguette de pain qui s’envole vers les centrales nucléaires. Une minute. Vous venez officiellement d'entamer le budget « soins dentaires » de l'année 2026.
L’angoisse remplace l’émerveillement. Cette ampoule n'est pas une source de confort, c'est un compte à rebours vers la faillite personnelle. Vous vous tenez là, au milieu du couloir, baigné dans une gloire artificielle à 15 euros l'heure, et vous n'osez plus bouger. Si vous marchez, vous usez le parquet, ce qui est un autre problème, mais si vous restez, vous brûlez du capital.
Vous réalisez alors la tragédie de l'homme moderne : posséder le luxe ultime, c'est vivre dans la peur de s'en servir. Cette LED est trop précieuse pour éclairer votre passage. Elle devrait être exposée dans un coffre-fort, entourée de capteurs de mouvement et de lasers de sécurité. L'allumer, c'est un acte de rébellion insensé, une orgie de consommation que même Caligula aurait trouvée indécente.
— Chéri(e), tu fais quoi dans le couloir avec tes gants en soie ? demande une voix venant de la cuisine.
— Je contemple notre ruine, répondez-vous avec une dignité de condamné à mort. J'admire la couleur de la pauvreté quand elle est éclairée en 4000 Kelvins. C’est très blanc. C'est très propre. On dirait un hôpital, ce qui tombe bien puisqu’on n'aura bientôt plus les moyens de s'y faire soigner.
Vous finissez par éteindre. Le retour à l'obscurité est brutal, mais apaisant pour votre rythme cardiaque. Dans le noir, vous vous sentez riche. Dans le noir, l'argent reste sur le compte (ou du moins, il s'échappe moins vite). Vous retournez au salon en tâtonnant contre les murs, l'épaule heurtant violemment le cadre de la porte. La douleur est vive, mais elle est gratuite. Et dans ce monde de "chirurgie lourde" énergétique, la douleur gratuite est la seule véritable économie qu'il nous reste.
Demain, vous irez à la banque. Non pas pour un crédit immobilier, mais pour renégocier le droit d'utiliser la fonction "décongélation" de votre micro-ondes. En attendant, contemplez ce diamant de 24 carats qui trône au plafond du couloir. Il est éteint, froid, inutile. C'est le plus bel objet que vous ne pourrez jamais vous permettre d'utiliser.
La prochaine fois, essayez les bougies. C'est romantique, et au pire, si vous n'avez plus de quoi les payer, vous pourrez toujours manger la cire. C’est plein de calories, et la calorie, mes amis, c’est le prochain bitcoin. _Check-mate_, les oligarques.
Le rein gauche contre un cycle coton à 60°
Posez ce panier à linge. Tout de suite. Je vous vois, là, à fixer vos chaussettes avec le regard d’un homme qui contemple les ruines d’Alexandrie. Vos sous-vêtements ne sont plus des vêtements ; ce sont des fossiles. Ils ont atteint ce stade de rigidité moléculaire où l’on ne sait plus s’il faut les mettre dans la machine ou les confier à un département d’archéologie pour une datation au carbone 14.
Le problème, c'est que nous vivons dans une ère où appuyer sur le bouton « Départ » de votre Whirlpool équivaut, en termes de coût énergétique, à financer le programme spatial d'une petite nation émergente. Le kilowattheure est devenu plus rare que la politesse dans un Uber, et votre compteur Linky vous regarde avec la malveillance d'un créancier de la mafia sicilienne. Alors, vous faites le calcul. Un calcul simple, froid, chirurgical. Un rein contre un cycle coton à 60°.
Soyons honnêtes : à quoi vous sert vraiment votre rein gauche ? Il est là, il filtre, il fait son petit boulot de bureaucrate organique dans l’ombre de la rate, mais est-ce qu’il vous a déjà aidé à avoir une chemise qui ne sent pas le vieux gymnase après une alerte à la bombe ? Non. Le rein gauche est un luxe de nanti. C’est le deuxième yacht quand on a déjà un paquebot. C’est l’option « sièges chauffants » quand on vit à l’équateur. Par contre, un cycle à 60°, mes amis, c’est la civilisation. C’est la ligne de front entre l’homme moderne et le primate qui se gratte les aisselles avec un silex.
Le rendez-vous est pris à la « Clinique de l’Essorage Ultime ». L’endroit est propre, trop propre. Ça sent l’antiseptique et la soupline de contrebande. Le chirurgien arrive, il porte un masque bleu et un tablier de ménagère. Il ne vous demande pas votre groupe sanguin, il vous demande si vous préférez l'option « Rinçage Plus » ou « Repassage Facile ».
— Docteur, murmurez-vous, la voix tremblante d’excitation et de manque de sodium, je veux le 60°. Le vrai. Celui qui dure deux heures et douze minutes. Celui qui tue les acariens, les bactéries, et même les souvenirs de mes échecs amoureux.
Le médecin hoche la tête avec une gravité solennelle.
— C’est un choix courageux. Pour 60°, il me faut le lobe inférieur gauche. Si vous voulez l’essorage à 1400 tours, on devra discuter de votre pancréas.
C’est là que l’absurdité du monde moderne vous saute à la gorge, plus fort que l’odeur de vos propres aisselles. Nous en sommes venus à troquer notre intégrité physique pour le droit de ne pas être bannis de la société polie. Car la propreté est le dernier marqueur social. Dans le noir de nos appartements éteints, on ne voit pas si vous portez du Gucci ou du Decathlon. Par contre, on vous sent. L'odeur de la pauvreté énergétique est un mélange subtil de moisissure de salle de bain et de déni. C’est un parfum qui dit : « Je n’ai pas assez de reins pour faire une lessive par semaine. »
Pendant que l'anesthésie fait effet, vous vous visualisez dans la salle de réveil. Vous vous imaginez sortir de là, un peu plié en deux, la main sur la cicatrice, mais avec un sac poubelle rempli de linge fumant, immaculé, divinement tiède. Ah, la tiédeur du linge qui sort de la machine ! C’est la seule drogue qui vaille encore le coup. C’est le seul moment où l’on se sent encore humain, avant que la dureté de l’eau et la cruauté du marché ne viennent tout gâcher.
Imaginez la scène. Vous rentrez chez vous, délesté de deux kilos de chair mais riche de deux kilos de coton purifié. Vous étendez vos draps. Le voisin, qui lui a encore ses deux reins mais qui sent comme un composteur municipal par jour de canicule, vous regarde avec une jalousie mal dissimulée.
— C'est du 60° ? demande-t-il, la bave aux lèvres.
— 60° avec prélavage, répondez-vous avec le ton méprisant de l'aristocrate qui vient de sacrifier un organe vital.
C’est le « Check-mate » ultime. Vous êtes peut-être en insuffisance rénale, mais vous êtes blanc comme une publicité pour Dash des années 90. Vous êtes le roi de la cage d'escalier.
Mais l'ironie est une maîtresse cruelle. À peine avez-vous fini d'étendre votre linge que vous réalisez le drame : vous avez transpiré pendant l'effort. Une petite goutte de sueur, chargée de toxines (puisqu'il ne vous reste qu'un rein pour les filtrer), vient de s'écraser sur votre col de chemise tout neuf. Le cycle de la vie recommence. La saleté est une fatalité, la propreté n'est qu'un sursis chirurgical.
On pourrait se demander : pourquoi 60° ? Pourquoi cette obsession de la température ? Parce que le 40° est une insulte. Le 40°, c'est pour les bobos qui croient qu'on peut sauver la planète en lavant son linge à l'eau tiède et à l'espoir. Le 40°, ça ne lave rien, ça déplace juste la crasse d'un endroit à un autre, comme un consultant en restructuration d'entreprise. Pour vraiment éradiquer la honte, il faut de la chaleur. Il faut que l'eau bouillonne, qu'elle agresse la fibre, qu'elle lui dise : « Soit tu es propre, soit tu meurs ». C'est une question de principes. Et les principes, ça coûte cher. Environ un rein, frais de dossier non inclus.
D'ailleurs, le marché noir de l'anatomie ménagère est en pleine explosion. Sur le "Dark Net des Lavandières", on s'échange des astuces de survie. "Échange cornée droite contre trois berlingots de Skip Petit et Puissant." "Donne rate contre un accès de 15 minutes à un sèche-linge professionnel." On en rit, mais attendez que le prix de l'électricité indexé sur le gaz de schiste ukrainien n'atteigne le prix du safran. Bientôt, nous serons tous des puzzles incomplets, des êtres évidés, mais incroyablement soyeux au toucher.
Le plus drôle dans cette tragédie, c'est le marketing des machines à laver. Elles ont des noms de Transformers. "Eco-Bubble", "Steam-Care", "Titanium-Power". On vous vend de la technologie spatiale pour laver des chaussettes trouées. C’est comme installer un réacteur de Boeing sur une trottinette. Et le bouton "Eco" ? Parlons-en. C’est le plus grand mensonge de l’histoire de l’humanité, juste après "J’ai lu et j’accepte les conditions générales". Le mode "Eco" dure quatre heures. Quatre heures ! En quatre heures, vous avez le temps de vendre votre foie, de regretter votre achat, et de voir votre linge moisir à l'intérieur de la machine par pur dépit.
Alors, mes chers amis de la dèche magnifique, posez-vous la question : quelle est la valeur réelle de votre anatomie ? Est-ce que ce petit morceau de chair vaut vraiment plus que la sensation d'enfiler un caleçon qui ne ressemble pas à un morceau de papier de verre grain 80 ? La dignité a un prix, et ce prix est lobulaire.
Demain, quand vous passerez devant une laverie automatique, regardez les gens à l'intérieur. Ne voyez pas des pauvres. Voyez des investisseurs. Voyez des gens qui ont peut-être sacrifié une rate pour un cycle "Laine délicate". Respectez-les. Ils sont l'avant-garde d'un monde où l'on sera tous nus, parce qu'on aura vendu notre peau pour payer la lessive de nos vêtements qu'on ne peut plus porter.
Et si jamais il vous reste un œil dont vous ne vous servez pas trop, sachez qu’il se murmure sous le manteau qu’une vésicule biliaire bien portante peut vous obtenir un cycle "Couette XL" avec option adoucissant "Grand Air". C’est tentant, non ? Après tout, on n’a qu’une vie, mais on a des millions de bactéries. Faites le bon choix. Faites le choix du blanc qui brille. Même si, pour admirer ce blanc, il ne vous reste plus qu'un seul œil pour pleurer.
La bouilloire : Le moteur de Ferrari caché dans la cuisine
Approchez-vous de votre cuisine. Lentement. Ne faites pas de bruit, l’ennemi a l’ouïe fine et un appétit de titan. Là, posée sur le plan de travail, entre le grille-pain qui attend son heure pour vous racketter et la machine à café qui exige un sacrifice humain tous les matins, se trouve la bête. La bouilloire.
D’apparence, c’est inoffensif. C’est un objet en plastique blanc ou en inox brossé, souvent offert par une tante à Noël parce qu’elle ne savait plus quoi faire de ses points de fidélité chez Darty. Mais ne vous y trompez pas. Sous cette carapace de petit électroménager se cache le moteur d’une Ferrari Testarossa de 1984, conçu avec un seul objectif : transformer votre compte en banque en une zone sinistrée par le passage d’un ouragan de catégorie 5.
Vous connaissez ce geste. Vous remplissez l’engin d'un litre d'eau – parce que vous avez soif, ou parce que vous avez besoin de cette infusion à la camomille pour calmer l'angoisse de votre découvert bancaire. Vous posez la base. Vous appuyez sur l'interrupteur.
*Clic.*
Le silence qui suit ce clic est le plus cher du monde. Pendant deux secondes, rien ne se passe. Puis, un léger frémissement. Un murmure. C’est le bruit de l’électricité qui se rue dans la résistance avec la fureur d’une division de blindés traversant les Ardennes. Et là, le concert commence.
*Vvvvvvvvvv...*
Au début, c’est un ronronnement. On dirait un chat qui dort. Mais c’est un chat qui mange des billets de 50 euros. Très vite, le son monte en fréquence. Ça devient un sifflement, puis un grondement sourd. Si vous avez une bouilloire "Turbo-Boil" (un nom qui devrait légalement être interdit par la Convention de Genève), le bruit se transforme rapidement en un décollage de Boeing 747 dans votre cuisine.
À ce moment précis, si vous regardez votre compteur électrique dans le couloir, vous verrez un spectacle fascinant. Le petit disque ne tourne plus, il lévite. Il crée un champ magnétique tel qu’il attire les clés de voiture de vos voisins. Les chiffres défilent tellement vite qu’ils deviennent flous, créant une sorte de stroboscope de l’apocalypse. C’est à cet instant précis que vous réalisez la supercherie : votre bouilloire n’est pas là pour chauffer de l’eau. Elle est là pour convertir la monnaie fiduciaire en vapeur d’eau à un taux de change qui ferait passer l’inflation au Zimbabwe pour une aimable plaisanterie.
Considérons les chiffres. Une bouilloire moyenne consomme environ 2200 watts. Pour vous donner une idée, 2200 watts, c’est la puissance nécessaire pour alimenter une petite fête foraine ou pour réanimer un mammouth laineux congelé. Et vous utilisez ça pour quoi ? Pour un sachet de "Nuit Calme". L’ironie est si épaisse qu’on pourrait la couper au couteau. Vous buvez une tisane pour dormir, alors que le simple fait d'avoir appuyé sur le bouton "On" vient de vous condamner à trois nuits d'insomnie à recalculer votre budget "survie" pour le mois de novembre.
Le bruit de l'eau qui bout, c'est le son d'une Ferrari qui fait un 0 à 100 km/h sur votre livret A. Chaque bulle qui remonte à la surface est un centime qui s'évapore vers les paradis fiscaux des fournisseurs d'énergie. C'est un cri de douleur électronique. *SHHHHHHHHHHHHHHH !* C’est votre banquier qui hurle dans un interphone. *WROOOOOOOAM !* C’est votre dignité qui part en fumée.
Certains diront : "Mais enfin, il suffit de ne chauffer que la quantité d'eau nécessaire !" Ah, la belle théorie que voilà. Nous avons tous essayé d'être ce citoyen modèle qui mesure son eau au millilitre près, tel un alchimiste préparant la pierre philosophale. Mais on sait tous comment ça finit. Vous mettez trop peu d'eau, la résistance commence à fumer, l’appareil s'autodétruit dans un râle de plastique brûlé, et vous devez en racheter une neuve en vendant un bout de votre foie au marché noir. Ou alors, vous en mettez trop, et vous chauffez assez de liquide pour remplir une piscine municipale, simplement parce que "on ne sait jamais, si un régiment de hussards passait à l’improviste pour le thé".
Et que dire de ce moment fatidique où, alors que l'eau atteint enfin les 100 degrés, la bouilloire décide de ne pas s'arrêter ? Ce petit capteur de vapeur qui fait grève. L'engin continue de hurler, la cuisine se transforme en hammam pour millionnaires, et vous, vous êtes dans le salon, captivé par un documentaire sur les loutres de mer, oubliant que vous êtes en train de financer à vous seul le prochain voyage spatial d'un milliardaire texan. Quand vous vous en rendez compte, c'est trop tard. L'eau s'est évaporée de moitié. Vous venez de payer 4,50 euros de courant pour obtenir 12 centilitres d'un liquide plus chaud que la surface du soleil, capable de dissoudre votre mug en céramique et vos papilles gustatives par la même occasion.
Il existe une hiérarchie sociale basée sur la bouilloire.
Il y a ceux qui ont la bouilloire à température réglable. Ils règlent sur "80°C pour le thé vert". Ce sont les aristocrates de l’inflation. Ils pensent économiser. Ils se disent : "Oh, je ne consomme que 1800 watts, je suis pratiquement un activiste de Greenpeace." Non, monsieur. Vous êtes juste un snob qui paie un abonnement premium pour voir son argent brûler un peu plus lentement.
Ensuite, il y a les radicaux. Ceux qui, traumatisés par la dernière facture, ont décidé de revenir à la bouilloire sifflante sur gazinière. Un conseil : ne les fréquentez pas. Ce sont des gens instables. Ils passent quarante minutes à attendre qu'un sifflement strident leur indique que leur capital a été transféré vers une plateforme pétrolière en mer du Nord. Le sifflement d'une bouilloire à gaz, ce n'est pas un charme vintage, c'est le cri d'une famille qui a décidé que le chauffage était une option facultative, comme le clignotant sur une BMW.
Le vrai drame, c'est l'addiction. On ne peut pas s'arrêter. Le matin, il nous faut ce café. Le soir, il nous faut cette infusion. On est là, devant notre plan de travail, la main tremblante sur l'interrupteur. On sait ce qui va se passer. On sait que ce geste va déclencher un séisme chez Mastercard. Mais on appuie. On veut sentir cette vibration. On veut entendre le moteur de la Ferrari se mettre en marche.
"Vroum, vroum, petite bouilloire. Emmène-moi au pays des plaisirs interdits, là où l'eau est chaude et où le relevé bancaire n'existe pas."
Imaginez si Ferrari fabriquait vraiment des bouilloires. Elles seraient rouges, profilées, avec un logo de cheval cabré sur le bec verseur. Elles coûteraient le prix d'un appartement à Lyon, mais au moins, le bruit serait cohérent. Vous n'auriez pas l'impression d'être un idiot qui surconsomme ; vous auriez l'impression d'être un pilote de Formule 1 qui prépare un thé de luxe. Le problème actuel, c'est qu'on a le bruit du moteur et le coût de l'essence, mais on reste coincé dans une cuisine de 6 mètres carrés qui sent la soupe à l'oignon déshydratée.
Certains experts en survie économique préconisent des méthodes alternatives. J'ai un ami qui essaie de faire bouillir son eau par la seule force de sa colère en lisant les tweets de politiciens. Ça ne marche pas très bien, mais ça lui donne un teint très coloré. Un autre essaie de frotter deux bâtons de bois au-dessus de sa tasse. Il a mis trois jours pour obtenir une eau à 22 degrés. Il a fini par attraper une pneumonie, ce qui lui a coûté plus cher en médicaments que s'il avait laissé sa bouilloire allumée pendant toute une saison de *Koh-Lanta*.
La vérité est inévitable : la bouilloire est l'instrument de torture préféré du capitalisme moderne. C’est la preuve que la civilisation est un échec. On a réussi à diviser l’atome, à envoyer des robots sur Mars, mais on n’a toujours pas trouvé le moyen de chauffer deux tasses d’eau sans risquer une saisie immobilière.
Alors, la prochaine fois que vous recevrez des amis, et qu'ils vous demanderont innocemment : "Tu n'aurais pas un petit thé ?", regardez-les bien dans les yeux. Évaluez la profondeur de votre amitié. Est-ce que ce "petit thé" vaut vraiment la peine de sacrifier votre prochain loyer ? Est-ce que cette personne est prête à vous donner un lobe de poumon si jamais EDF décide de vous couper le courant à cause de cette infusion à la menthe ?
Si la réponse est non, servez-leur de l'eau tiède du robinet en leur disant que c'est une nouvelle tendance scandinave appelée le "Ljummen" qui favorise l'alignement des chakras et la préservation du patrimoine familial. Ils vous trouveront bizarre, mais au moins, vous n'aurez pas besoin de vendre votre deuxième rein pour payer le couloir. Gardez vos organes. Gardez votre argent. Laissez la Ferrari au garage. Ou alors, allez boire votre thé chez votre voisin. C’est encore la meilleure façon de profiter du bruit d’un compte en banque qui se vide : quand c’est celui d’un autre.
Le Linky, ce mouchard qui te juge
Avant, le plus grand espion de votre vie, c’était votre mère. Elle savait, par une sorte de sorcellerie hormonale, que vous n’aviez pas mis de sous-vêtements propres ou que vous aviez mangé du Nutella à même le pot à trois heures du matin. Puis, il y a eu Google. Mais Google, au moins, il essaye de vous vendre des trucs. Il est intéressé, certes, mais il reste poli. Il vous propose des chaussures de randonnée parce que vous avez tapé « pourquoi mes genoux craquent » une fois dans votre barre de recherche. C’est du business, c’est propre.
Et puis, il y a Linky.
Le boîtier vert pomme. Cette petite verrue fluorescente installée dans votre entrée, ou pire, sur votre palier, qui vous observe avec l’insistance d’un ex toxique qui n’aurait pas digéré la rupture. Linky n’est pas là pour vous aider. Linky n’est pas là pour « simplifier la transition énergétique ». Linky est là pour vous juger. C’est un mouchard de haute technologie, un agent de la Stasi déguisé en accessoire de cuisine moderne, dont l’unique but est de vous faire sentir comme un criminel de guerre dès que vous osez brancher un chargeur d’iPhone.
Le processus est toujours le même. Vous rentrez chez vous, la batterie à 2 %. Vous sortez le câble. Vous approchez la prise murale avec la culpabilité d’un homme qui s’apprête à braquer une banque de sperme. Et là, avant même que l’étincelle ne se produise, votre téléphone vibre.
*SMS de « La Chose Verte » : « Tiens, tiens. On se prend pour Elon Musk ? On recharge ses petits réseaux sociaux alors que le cours de l’uranium est plus instable que ton humeur un lundi matin ? Rappelle-toi que chaque pourcent de batterie, c'est un morceau de ton futur héritage qui s'évapore. Cordialement, ton compteur qui voit tout. »*
Vous rigolez nerveusement. Vous vous dites que c’est une coïncidence. Que le gouvernement n’a pas poussé le vice jusqu’à coder du sarcasme dans un algorithme de distribution électrique. Erreur. Grave erreur. Linky a été conçu par des ingénieurs qui ont fait leurs classes dans des monastères de l’austérité et qui considèrent que le confort moderne est une insulte directe à la Création.
Essayez de brancher le grille-pain. Allez-y, je vous au défi. À l’instant où le ressort s’enclenche, le Linky émet un petit sifflement aigu, un bruit de turbine d'avion de chasse en plein décollage. Dans la seconde, nouveau SMS :
*« DEUX TRANCHES ? Vraiment ? Est-ce que le pain de mie nécessite une telle débauche d'énergie photonique ? À ce rythme, pour le dîner, tu devras choisir entre manger chaud ou garder ton œil gauche. Je viens d'envoyer ton profil de consommation à ta banque. Ils ont bien ri. »*
Le Linky est le seul appareil au monde capable de transformer une envie de tartines en une crise existentielle majeure. Il ne se contente pas de mesurer des kilowattheures ; il mesure votre indignité. Il sait quand vous prenez une douche trop chaude. Il sait quand vous laissez la lumière de la salle de bain allumée alors que vous n'y êtes plus. Il calcule l'écart entre vos revenus et votre arrogance technologique.
C’est un mouchard qui a des opinions. Des opinions très arrêtées. Si vous avez le malheur d'allumer le four pour une pizza surgelée à quatre euros, le Linky entre dans une phase de mépris total. Pour lui, vous êtes le Marie-Antoinette du studio de 20 mètres carrés. « Qu’ils mangent de la brioche ! » criez-vous en tournant le thermostat sur 200°C. Et Linky de répondre via votre montre connectée :
*« Une pizza ? À 18h30 ? Avec cette inflation ? J’ai prévenu les voisins que tu étais responsable de la prochaine coupure de quartier. Ils sont en train de tailler des pieux dans le local à poubelles. Bon appétit, Louis XVI. »*
Le problème, c’est que le Linky ne dort jamais. La nuit, dans le silence de votre appartement plongé dans le noir (parce que vous avez peur de toucher à l'interrupteur), vous pouvez voir sa petite LED clignoter. *Flash. Flash. Flash.* C’est le code Morse pour : « Je sais que ton frigo vient de se relancer, espèce de dépensier compulsif. » Le frigo, c'est son grand ennemi. Pour Linky, le frigo est un palace cinq étoiles pour yaourts périmés qui n'ont rien fait pour mériter une telle climatisation. Chaque fois que le compresseur démarre, vous recevez une notification de votre application bancaire qui pleure des larmes de sang.
On nous avait promis que le Linky nous aiderait à "mieux consommer". C’est un mensonge sémantique. "Mieux consommer", dans la bouche d’EDF, ça veut dire "ne plus consommer du tout et redécouvrir les joies de la vie au Moyen-Âge". Linky est l'outil pédagogique ultime pour vous apprendre que le noir total est une couleur de décoration très sous-estimée.
Il y a quelques jours, j'ai tenté une expérience interdite. J'ai allumé une multiprise sur laquelle étaient branchés : un ordinateur, une lampe de bureau et, tenez-vous bien, un diffuseur d'huiles essentielles. Le Linky a failli exploser. J'ai entendu un bruit de disque dur qui sature, puis mon téléphone a explosé de messages de haine.
*« Oh, Monsieur fait un spa ? Monsieur veut que ça sente l'eucalyptus pendant qu'il regarde des vidéos de chats ? Tu sais ce qui sent bon aussi ? L'odeur du surendettement. Je viens de vendre tes données de navigation à une société de recouvrement de créances. Ils arrivent dans dix minutes. Éteins cette lampe, tu ressembles à un phare en pleine mer, c'est indécent. »*
Et le pire, c'est la dimension sociale. Le Linky est une balance de cour de récréation. Il communique avec les autres Linky de l'immeuble. Ils créent un réseau social de la délation énergétique. Quand vous dépassez votre quota imaginaire de "décence wattée", le compteur du voisin du dessous — un retraité qui vit à la bougie et qui ne chauffe que sa pantoufle gauche — reçoit un signal.
*« Alerte : Le 4ème étage vient de mettre un sèche-cheveux. Oui, un sèche-cheveux. À cette heure-ci. Appelez la milice du kilowatt. »*
On finit par développer un syndrome de Stockholm avec cette boîte verte. On commence à lui parler. On rentre du boulot, on passe devant lui en rasant les murs : « Regarde, Linky, j'ai même pas sorti mon téléphone de ma poche. Je vais manger une pomme, crue, dans le noir. On est copains ? » Et lui, il reste là, impassible, avec son petit œil électronique qui semble dire : « J'attends que tu craques et que tu branches la bouilloire. Je sais que tu en meurs d'envie. Je sens ta soif de théine. Fais-le, et je te coupe l'abonnement Netflix. »
Le Linky, c’est le juge de paix de votre portefeuille. Il a transformé l’acte banal de brancher un aspirateur en un acte de rébellion anarchiste. Passer l’aspirateur est devenu une déclaration de guerre financière. On branche l’appareil, on aspire trois miettes en courant, la sueur au front, en jetant des coups d’œil paranoïaques vers le couloir. On sait que le Linky est en train de calculer le coût de chaque rotation de la brosse rotative.
*SMS : « Tu nettoies ? Pourquoi ? Pour inviter des gens ? Pour qu'ils utilisent tes prises ? J'ai déjà pré-rempli ton dossier de faillite personnelle sur le site de la Banque de France. Continue, c'est très propre, mais tu vas finir par dormir dans le sac de ton Dyson. »*
À la fin de la journée, vous vous retrouvez assis par terre, dans le silence absolu, à fixer le plafond. Vous n'osez même plus respirer trop fort de peur que Linky ne détecte une variation de pression atmosphérique nécessitant une compensation énergétique. Vous réalisez que vous avez vendu un rein pour payer la facture du mois dernier, et que le Linky est déjà en train de lorgner sur votre rate pour financer le prochain cycle du lave-vaisselle.
Vendre un rein pour allumer le couloir, ce n'était pas une métaphore. C’était un Business Plan. Et le Linky est le commissaire aux comptes de votre déchéance. Alors, la prochaine fois que vous verrez cette petite lumière verte clignoter avec mépris, souvenez-vous : il ne compte pas vos watts. Il compte les jours qui vous séparent de votre prochain passage chez le chirurgien pour vendre un lobe de foie afin de pouvoir regarder le journal de 20h.
Et surtout, ne lui répondez pas. Il déteste qu'on lui réponde. Ça consomme trop de data, et la data, c'est de l'électricité, et l'électricité... bon, vous avez compris le principe. Éteignez tout. Restez dans le noir. Devenez une ombre. C’est la seule façon de plaire au Linky. Ou alors, faites comme moi : achetez un groupe électrogène à pédales. C’est excellent pour le cardio, et ça rend le Linky absolument fou de rage parce qu’il ne peut pas taxer votre transpiration.
Enfin, pas encore. Ils travaillent sûrement sur le "Linky-Body", le capteur qui analyse votre taux de glucose pour savoir si vous avez assez d'énergie pour payer votre taxe foncière. En attendant, gardez vos reins. Vous en aurez besoin pour acheter des bougies cet hiver. Car comme le dit si bien le Linky dans son dernier SMS de minuit : *« L’obscurité est gratuite, profite-en tant que je ne trouve pas un moyen de te facturer les rêves en haute définition. »*
Vivre comme un ninja (ou un rat)
Bienvenue dans l'ère de l'obscurantisme volontaire. Si vous lisez ces lignes, c’est que vous avez survécu à la lecture de votre dernière facture EDF sans faire d’infarctus, ou que vous avez déjà sacrifié un rein pour financer l’utilisation de votre grille-pain pendant le mois de novembre. Félicitations. Vous êtes des guerriers. Mais pour survivre au prochain trimestre sans avoir à vendre votre second rein — ce qui, avouons-le, est assez handicapant pour la suite de votre carrière de vivant — il va falloir changer radicalement de paradigme.
Il est temps de rompre avec cette addiction bourgeoise, ce caprice de nanti : la lumière.
Regardez-vous. Vous entrez dans une pièce et, par pur réflexe pavlovien, votre main cherche l’interrupteur. C’est un geste obscène. C’est une insulte au Linky qui, dans l’ombre du palier, attend ce "clic" avec la même salivation qu’un banquier devant un dossier de surendettement. Chaque fois que vous allumez une ampoule, même une LED basse consommation (ce mensonge marketing pour vous inciter à garder un semblant d’espoir), vous envoyez un signal de fumée en or massif à la multinationale de l’énergie. Vous leur dites : « Allez-y, prélevez ! Prenez mes économies, prenez l’héritage des gosses, prenez ma dignité ! »
Pour éviter cette déchéance, une seule solution : devenir un ninja. Ou un rat. Le choix dépend de votre souplesse et de votre rapport personnel aux égouts, mais la philosophie reste la même : l'obscurité totale.
L’entraînement commence par la rééducation de vos globes oculaires. Saviez-vous que l’œil humain est capable de détecter un seul photon dans le noir complet ? Le problème, c’est que vous avez été gâtés par des décennies de "confort". Vos pupilles sont devenues paresseuses, comme des retraités sur une plage de la Grande-Motte. Elles ne travaillent plus. Il faut les brusquer. Pour développer votre vision nocturne, la méthode est simple : enfermez-vous dans vos toilettes sans fenêtre pendant quarante-huit heures. Ne sortez que pour manger des carottes crues (très bon pour la rhodopsine, et ça ne nécessite pas de cuisson, donc pas d’électricité, vous suivez ?).
Au bout de vingt-quatre heures, vous commencerez à voir les molécules d'oxygène danser devant vous. C’est bon signe. Au bout de quarante-huit heures, vous serez capable de lire une mise en demeure de votre bailleur à la seule lueur de votre propre désespoir. C'est là que le vrai travail commence.
Une fois que vos yeux ressemblent à ceux d’un lémurien sous amphétamines, vous devez apprendre la cartographie mentale de votre habitat. Un ninja ne regarde pas où il marche ; il *est* le plan de l’appartement. Vous devez connaître chaque centimètre carré de votre linoléum. Pourquoi ? Parce que le plus grand ennemi du ninja économe, c’est le Lego qui traîne. Marcher sur un Lego dans le noir provoque un cri de douleur de 110 décibels. Or, le Linky moderne est équipé (probablement, je n’ai pas les preuves mais je le sens) de capteurs acoustiques. Un cri de douleur est interprété par l’algorithme comme une "activité domestique intense", ce qui déclenche immédiatement une taxe sur le stress thermique.
L’astuce consiste à se déplacer en utilisant la technique du "glissement du rat". Ne levez jamais les pieds. Glissez-les sur le sol comme si vous étiez un curling humain. Cela permet de détecter les obstacles (chaussures, cadavres de bouteilles de vin bon marché bues pour oublier le prix du gaz) avant de les percuter. Si vous sentez quelque chose de froid et de dur sous votre plante de pied, c’est le carrelage. Si c’est mou et que ça couine, c’est le chat. Ignorez le chat. De toute façon, dans cette économie, il va falloir envisager de le manger ou de le louer comme bouillotte vivante.
Mais le véritable secret des maîtres de l'ombre, c’est l’écholocalisation. C’est la technique utilisée par les chauves-souris, les dauphins et les gens qui n’ont plus de forfait mobile. Le principe est simple : vous émettez des petits cliquetis avec votre langue ("clic-clic") et vous écoutez le rebond du son sur les murs.
Imaginez la scène. Vous êtes dans votre couloir à 2 heures du matin. Vous avez envie d'aller boire un verre d'eau (directement au robinet, bien sûr, n'utilisez pas de verre, la vaisselle consomme de l'eau chaude). Au lieu d’allumer la lumière comme un lâche de l'Ancien Monde, vous avancez en faisant : *« Tss-tss... clic... tss... »*. Si le son revient vite, c’est le mur. Si le son est étouffé, c’est le manteau qui pend à l’entrée. Si le son ne revient pas, c’est que vous avez laissé la porte de la cave ouverte et que vous allez mourir. C’est un risque à prendre pour économiser 0,004 centime d’euro.
Le gouvernement essaiera de vous vendre des "objets connectés" pour vous aider. Des veilleuses à détecteur de mouvement, par exemple. Ne tombez pas dans le piège ! Un détecteur de mouvement est une sentinelle à la solde de l'ennemi. Il attend que vous passiez pour illuminer votre honte en 4000 Kelvins. C’est une délation lumineuse. Si vous en avez un chez vous, arrachez-le. Ou couvrez-le avec du ruban adhésif noir. Un ninja ne doit pas être "détecté". Un ninja doit être un spectre qui hante ses propres factures.
Certains d'entre vous diront : « Mais c'est dangereux ! L'autre jour, j'ai confondu ma brosse à dents avec le rasoir de mon mari dans le noir ! ». Je vous répondrai : et alors ? Un ninja n'a pas besoin d'une hygiène bucco-dentaire parfaite. Un ninja a besoin d'un compte en banque qui n'est pas en soins intensifs. Et puis, la barbe est à la mode, même pour les femmes, si l'on en croit les derniers magazines de survie que j'ai lus dans la salle d'attente d'un dentiste (où je n'allais pas pour moi, mais pour voler des échantillons de dentifrice gratuits).
Vivre comme un rat, c'est aussi savoir utiliser les autres. Vous avez des voisins qui, eux, n'ont pas encore compris la leçon ? Des gens qui laissent leur télévision allumée jusqu'à pas d'heure, inondant le quartier d'une lueur bleutée de sitcom médiocre ? Parfait. C’est votre source de lumière gratuite. Apprenez à vous orienter grâce au halo qui filtre sous votre porte d'entrée ou à travers les interstices de vos volets. Si vous voyez une lueur rougeoyante, c'est soit le début d'un incendie chez le voisin (bonne source de chaleur gratuite, profitez-en), soit le reflet de la LED de veille de votre propre box internet.
Ah, la LED de veille de la box... Ce petit point rouge, ce cyclope électronique qui vous nargue toute la nuit. Saviez-vous que cette petite lumière consomme l'équivalent de trois minutes de chauffage par an ? C'est inacceptable. Recouvrez-la. Mieux : débranchez tout. Apprenez à débrancher votre box avec vos orteils dans le noir complet. C’est le test final pour obtenir votre ceinture noire de pauvreté.
À la fin de votre formation, vous serez capable de traverser votre salon encombré, de préparer un sandwich aux épluchures (le "croque-rat") et de retrouver votre lit sans avoir émis la moindre particule de lumière. Vous vivrez dans une dimension parallèle, là où le temps ne se compte plus en heures, mais en kilowatts épargnés.
Vous ne serez plus un simple citoyen. Vous serez une ombre. Une ombre qui ne paie plus pour voir. Et le jour où le Linky essaiera de vous envoyer un SMS de menace sur votre téléphone que vous rechargez discrètement au travail, vous pourrez lui répondre, dans le vide de votre salon ténébreux : « Je ne te vois pas, tu ne me vois pas. On fait quoi, maintenant ? ».
C’est là que réside la vraie liberté. Dans le noir. Sous une couverture en poils de chien recyclés. En écoutant le doux silence d'un compteur qui ne tourne plus. Bien sûr, vous finirez par avoir le teint un peu grisâtre et vos yeux seront devenus si grands qu'on vous confondra avec un personnage de manga dépressif. Mais au moins, quand vous ouvrirez votre boîte aux lettres et que vous verrez l'enveloppe bleue de votre fournisseur d'énergie, vous pourrez rire. Un rire de rat. Un rire de ninja. Un rire de quelqu'un qui a compris que la plus belle des lumières, c'est celle qu'on ne paie pas : celle du soleil. Et encore, profitez-en bien, parce que j'ai entendu dire qu'ils préparaient une taxe sur l'exposition aux UV pour compenser le déficit de la filière nucléaire.
En attendant, gardez vos yeux fermés. C'est plus sûr. Et ça ne coûte rien. _Pour l'instant._
Le chauffage à 14 degrés : La cryogénie low-cost
Regardez-vous dans le miroir. Enfin, si vous arrivez à y déceler autre chose qu’une silhouette spectrale dans la pénombre de votre salle de bain non éclairée. Remarquez cette légère teinte violacée autour de vos lèvres ? Ce n’est pas un début d’hypothermie, non. C’est le « Arctic Glow ». C’est le nouveau teint à la mode chez les influenceurs de Copenhague qui ont compris que le sang, c’est comme l’argent : il ne faut pas le gaspiller en le laissant circuler inutilement dans les extrémités.
Bienvenue dans l'ère de la « Cryogénie Low-Cost ».
Pendant des décennies, on nous a menti. On nous a fait croire que la dignité humaine commençait à 19 degrés celsius. Quelle arrogance anthropocentrée ! Quel mépris pour les lois fondamentales de la physique ! À 19 degrés, vous ne vivez pas, vous cuisez. Vous vous évaporez. Vous êtes un ragoût tiède qui attend patiemment la sénescence. Mais à 14 degrés ? Ah, là, vous entrez dans le domaine de la conservation longue durée. Regardez votre steak haché : où est-il le plus heureux ? Dans un four à 200 degrés ou bien sagement calé dans le bac à légumes du frigo ? La réponse est dans la question. Si vous voulez rester frais, il faut rester froid. C'est une simple question de gestion de stocks cellulaires.
D’ailleurs, cessons d’appeler cela « avoir froid ». C’est un terme de pauvre, un terme de victime de l’inflation. Désormais, nous dirons que nous pratiquons le « Nordic Vitality Shivering ». C’est une discipline de bien-être révolutionnaire qui consiste à transformer son salon en annexe de la toundra pour stopper net le processus de vieillissement.
Le principe est simple : à 14 degrés, vos cellules entrent en mode « hibernation tactique ». Votre métabolisme, voyant que vous avez l’intention manifeste de mourir congelé d'ici mardi, décide de couper toutes les dépenses superflues. La pousse des cheveux ? On arrête. La régénération de la peau ? En pause. La digestion ? Trop cher en énergie. Résultat : vous ne vieillissez plus. Vous êtes une statue de glace de vous-même. Dans dix ans, quand vos voisins qui chauffaient à 21 degrés ressembleront à des abricots secs oubliés sur un radiateur, vous, vous aurez toujours cette peau tendue, marbrée et légèrement givrée qui fait tout le charme des saumons de l’Atlantique Nord.
Et parlons sport. Pourquoi payer un abonnement à la salle de sport alors que vous pouvez brûler 400 calories en restant assis devant *Questions pour un Champion* ? Le frisson n’est pas un signe de détresse, c’est une séance de cardio-training involontaire et ultra-intensive. Chaque grelottement est une contraction musculaire de haute précision. En maintenant votre intérieur à 14 degrés, vous transformez votre corps en une machine à vibrer. Vous êtes une plaque vibrante Power Plate, mais sans l’abonnement à 80 euros par mois. À la fin de l’hiver, vous n’aurez peut-être plus d’orteils (une perte de poids bienvenue, soit dit en passant), mais vous aurez des abdominaux si contractés qu’on pourra casser des noix dessus.
C’est le « Hygge » de la douleur. C'est le minimalisme thermique.
Évidemment, il y aura des détracteurs. Votre belle-mère, par exemple, qui viendra vous rendre visite avec son manteau de fourrure et qui s'étonnera de voir de la buée sortir de votre bouche pendant que vous lui servez un thé à l'eau tiède (faire bouillir l'eau, c'est pour les oligarques). Regardez-la avec un sourire de supériorité christique. Dites-lui : « Oh, tu chauffes encore chez toi ? C’est tellement... 2019. Moi, je suis passé au métabolisme basal ralenti. C’est une méthode suédoise, le *Kold-Smerte*. Ça purifie l'aura et ça resserre les pores de la peau jusqu'à ce qu'ils disparaissent totalement. »
Pour parfaire l'illusion, il faut adapter votre décoration. Ne dites pas que vous n’avez plus les moyens d’allumer le chauffage ; dites que vous avez opté pour un design « Minimaliste Absolu ». Le plaid en laine de verre ? Très tendance. Le fait de dormir dans un sac de couchage haute montagne au milieu du canapé ? C’est du « Glamping Indoor ». C’est très chic, c’est très aventurier. Vous n’êtes pas un locataire en difficulté, vous êtes un explorateur de l’extrême qui teste les limites de la résistance humaine entre son micro-ondes et ses toilettes.
Et quel gain de temps social ! Plus besoin de passer des heures à choisir une tenue. La mode de cet hiver, c’est le « Oignon-Style ». On empile tout. Le t-shirt, le pull, le deuxième pull, la veste de ski, et enfin, la pièce maîtresse : la couverture lestée qui pèse le poids d’un âne mort. Vous finirez par ressembler au bonhomme Michelin après une dépression nerveuse, mais qu'importe ? Sous ces huit couches de textile, vous êtes un secret bien gardé. Vous êtes un trésor enfoui sous le permafrost de votre propre salon.
Il y a aussi cet avantage psychologique dont personne ne parle : la disparition totale de la libido. À 14 degrés, le corps humain devient une zone démilitarisée. Toute pulsion charnelle est instantanément réprimée par l’instinct de survie qui hurle : « NE SORS SURTOUT PAS CE BRAS DE SOUS LA COUETTE ». C’est une économie d’énergie monumentale. Plus de rendez-vous galants coûteux, plus de douches à deux (l'eau froide calme n'importe quel Apollon), plus de lingerie fine. La seule chose sexy à 14 degrés, c’est une bouillotte qui ne fuit pas. On redécouvre les plaisirs simples : le contact d’un bas de laine contre un autre bas de laine. C’est la chasteté imposée par Engie, une sorte de monastère laïc où l'on prie pour que le gel ne fasse pas éclater les tuyaux.
Si vous sentez malgré tout que votre moral flanche, si vous commencez à trouver que voir vos propres urines fumer dans la cuvette des WC est un peu trop « Into the Wild », rappelez-vous l’objectif ultime. Ce n’est pas seulement pour sauver la planète ou pour éviter de vendre votre deuxième rein. C’est pour la victoire finale.
Imaginez la scène. Nous sommes en avril. Le printemps pointe le bout de son nez. Vous sortez enfin de votre appartement, livide, tremblant, avec une légère odeur de renfermé et de laine humide. Vous croisez votre voisin, celui qui a maintenu son appartement à 22 degrés tout l'hiver, celui qui se baladait en short en décembre. Il est là, devant sa boîte aux lettres. Il tient une enveloppe de son fournisseur d'énergie. Ses mains tremblent. Ses yeux sortent de leurs orbites. Il vient de comprendre qu'il doit désormais soixante-douze ans de salaire à une multinationale pour avoir eu le privilège de ne pas porter de chaussettes en faisant ses pâtes.
C’est là que vous intervenez. Vous, vous êtes frais. Vous êtes préservé. Vous n'avez pas une ride (votre visage est encore à moitié paralysé par le froid, ce qui simule un Botox naturel très efficace). Vous vous approchez de lui, et d'une voix cristalline — car vos cordes vocales ont été cryogénisées dans une tessiture parfaite — vous lui dites :
— « Tu as l’air fatigué, Jean-Claude. C'est sans doute l'excès de calories ambiantes. Tu devrais essayer le 14 degrés. Ça conserve. »
Puis, vous vous éloignez d'un pas raide (à cause de la nécrose naissante de vos talons, mais il ne le sait pas), avec la satisfaction du devoir accompli. Vous avez survécu. Vous êtes le maître du froid. Vous êtes l'élite de la sobriété. Et si vraiment, un soir de déprime, le manque de chaleur devient insupportable, n’oubliez pas qu’il existe une source de chaleur gratuite, intense et inépuisable : la colère.
Pensez à votre facture. Pensez au prix du kilowattheure. Laissez la rage monter en vous. Sentez ce sang bouillir d'indignation. Voilà. C’est ça, le vrai chauffage de demain. La combustion interne par le ressentiment social. C’est propre, c’est renouvelable, et contrairement au gaz, plus on vous en prend, plus vous en avez.
Restez givrés. C’est l’avenir. _Pour l’instant._
La nostalgie du 'Mode Veille'
C’était notre phare d’Alexandrie à nous. Une petite lucarne de rubis, pas plus grosse qu’une tête d’épingle, qui nous murmurait dans l’obscurité du salon : « Dors tranquille, petit humain, je veille sur ton confort. Je suis prête. Appuie sur le bouton "1" de la télécommande, et dans exactement quarante-huit secondes, après un bruit de sifflement cathodique digne d'un décollage de la NASA, je t'offrirai Jean-Pierre Pernaut. »
Aujourd’hui, cette petite lumière rouge est devenue l’œil de Sauron. Si vous en apercevez une dans votre salon passé 22 heures, vous ne voyez pas un témoin de mise sous tension ; vous voyez un sniper de chez EDF qui ajuste son tir sur votre Plan Épargne Logement. Vous voyez une hémorragie de centimes d’euros s’écoulant dans les veines de votre cuivre mural, une insulte à la survie de l’espèce, un crime de lèse-sobriété.
Mesdames, Messieurs, bienvenue dans l’ère de la traque au « watt fantôme ».
Souvenez-vous des années 90. C’était l’époque de l’opulence électrique, le Versailles de la basse tension. On vivait dans des appartements qui ressemblaient à des cockpits de Boeing 747 en plein vol de nuit. Le magnétoscope affichait fièrement « 12:00 » en clignotant depuis trois ans parce que personne ne savait régler l’heure, mais on s'en foutait ! Ça faisait de la lumière ! C’était festif ! La chaîne hi-fi avait des égaliseurs graphiques qui dansaient tout seuls pour rien, le micro-ondes diffusait une lueur verte rassurante, et la cafetière nous rappelait par un voyant orange qu’elle était prête à nous servir un jus de chaussette à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
On laissait tout allumé. On était des rois. On était des dieux du kilowatt. On aurait pu brancher une guirlande de Noël sur le secteur en plein mois d’août juste pour « l’ambiance », et personne ne serait venu nous parler de « responsabilité citoyenne » ou de « tension sur le réseau ». À l’époque, si tu éteignais ta multiprise avant de dormir, c’est que tu étais soit un paranoïaque obsessionnel, soit quelqu’un qui craignait une invasion d’électrons russes.
Aujourd'hui, laisser une télé en veille, c’est pratiquement une déclaration de guerre à la biosphère. C’est devenir le paria du quartier. Si votre voisin aperçoit, à travers vos volets clos (que vous avez fermés pour garder les 14 degrés durement acquis), le reflet écarlate de votre LED de veille, il ne se dit pas que vous êtes distrait. Il se dit que vous êtes un oligarque. Il se dit que vous avez probablement un yacht à Monaco et que vous méprisez le petit peuple qui, lui, débranche son réfrigérateur entre 3h et 6h du matin pour économiser le prix d’un chewing-gum.
La chasse à la veille est devenue le nouveau sport national, une sorte de « Metal Gear Solid » domestique où vous rampez sous les meubles, à la lampe frontale (rechargeable par manivelle, évidemment), pour débusquer les prises cachées derrière le buffet en chêne massif de mémé.
— « Chérie, tu as éteint le grille-pain ? »
— « Oui, j’ai même retiré les miettes, elles auraient pu accumuler de la chaleur résiduelle et fausser le thermostat de la pièce. »
— « Bien. Et la box internet ? »
— « Débranchée. On n’a plus de Wi-Fi, plus de téléphone, et le petit pleure parce qu’il ne peut pas finir son exposé sur Wikipédia, mais on a économisé 0,004 centime. On va pouvoir s'acheter une demi-pâte de fruit à Noël. »
C'est ça, le romantisme moderne. On ne se murmure plus des mots doux sous la couette ; on se demande si le voyant du purificateur d'air est une menace pour l'héritage des enfants. On est devenus des experts en « charge fantôme ». On sait tous que ce petit transformateur de téléphone, resté branché à vide, est en train de pomper l’énergie vitale de notre compte en banque, tel un vampire silencieux et sournois. On le regarde avec une haine pure. On a envie de l'exorciser.
Et que dire de cette nouvelle injonction technologique : l'appareil qui ne s'éteint *jamais*.
Vous avez remarqué ? Les ingénieurs modernes ont décidé de supprimer le bouton « OFF ». C’est trop vulgaire, le « OFF ». Désormais, on a le « Sleep Mode », le « Deep Sleep Mode », le « Standby Eco-Plus ». Traduction : l'appareil ne dort pas, il médite. Il est en pleine introspection électrique. Il attend que vous prononciez son nom de code (« Alexa », « OK Google », « Hé l’aspirateur ») pour se réveiller en sursaut. Mais cette méditation coûte cher. Pour que votre enceinte connectée puisse vous dire quel temps il fait à Limoges à la demande, elle doit rester aux aguets, l'oreille tendue, consommant tranquillement l'équivalent annuel de l'éclairage public d'un village de la Creuse.
Pour éteindre vraiment un appareil moderne, il faut désormais un protocole de désamorçage digne d'un film d'action. Il faut rester appuyé dix secondes sur un bouton tactile qui ne répond pas, attendre un bip de confirmation qui ressemble à un râle d’agonie, et finalement, dans un geste de désespoir, arracher le cordon du mur avec les dents. Là, seulement, vous goûtez au silence. Au vrai noir.
Mais ce noir est angoissant. Car dans ce noir absolu, il manque notre petite veilleuse rouge. Ce doudou électronique qui nous rassurait. Sans elle, on réalise que le couloir est long. Qu'il fait froid. Que la maison est morte.
Alors, certains résistent. Il existe désormais un marché noir de la veille. Des gens qui, une fois les rideaux bien tirés, rallument la petite lumière de leur four juste pour se sentir riches. Juste pour voir quelque chose briller sans que cela ne ressemble à une convocation au tribunal de commerce. Ils s'assoient devant leur four, ouvrent la porte (juste un peu, pour la lumière, pas pour la chaleur, faut pas déconner), et ils se souviennent de 2005. L'année où ils ont laissé le chargeur de l'ordinateur portable branché pendant tout un week-end de trois jours. La folie. La débauche. Le rock'n'roll.
On nous dit que c’est pour le bien de la planète. Que si chaque Français débranche sa veille, on peut fermer deux réacteurs nucléaires et sauver trois ours polaires et demi. C’est sans doute vrai. Mais personne ne parle de la santé mentale du pauvre type qui doit faire le tour de son trois-pièces chaque soir avec la rigueur d’un inspecteur de la sûreté nucléaire.
— « Papa, pourquoi on n'a plus d'heure sur le four ? »
— « Parce que le temps, c'est de l'argent, mon fils. Et rester immobile à nous donner l'heure, c'est un luxe qu'on ne peut plus se payer. Si tu veux savoir l'heure, regarde la position de la lune ou attends que les loups hurlent. »
La nostalgie du mode veille, c’est la nostalgie d’un monde où l’on ne calculait pas tout. Un monde où l’on pouvait être « prêt à l’emploi ». Aujourd'hui, on est tous en mode « économie d’énergie ». On baisse la luminosité de nos vies, on met nos passions en sourdine, et on débranche nos rêves dès qu’ils risquent de faire grimper la facture.
On finira par inventer des appareils qui se rechargent à la culpabilité. Plus vous vous sentez coupable de consommer, plus la batterie se remplit. Ce sera l'énergie la plus stable du XXIe siècle. En attendant, savourez ce moment de noirceur totale. Et si vraiment vous voyez une petite lumière rouge briller au loin, ne paniquez pas. Ce n’est peut-être pas votre télé. C’est peut-être juste un autre survivant, un rebelle, un punk de la domotique, qui a décidé de flamber son héritage pour s'offrir le plaisir solitaire de voir son lecteur DVD afficher « HELLO » dans le silence de la nuit.
C’est ça, la vraie résistance. Le luxe de l’inutile. La poésie du court-circuit financier.
Mais bon, ne faites pas ça chez vous. Ou alors, vendez un deuxième rein. Il paraît que le couloir est encore plus beau quand on peut voir où on met les pieds. _Pour l'instant._
Le hamster en CDI
Une fois que vous avez vendu votre deuxième rein, un problème mathématique assez simple se pose : vous n’avez plus d’organes de rechange, mais le prix du kilowattheure, lui, continue de grimper avec l’agilité d’un chamois sous cocaïne. À ce stade, le couloir est certes magnifiquement éclairé — on dirait le tapis rouge du Festival de Cannes, mais sans les starlettes et avec une odeur persistante de désinfectant hospitalier — mais vous n'avez toujours pas de quoi charger votre tablette pour regarder des tutoriels sur « Comment vivre avec un seul poumon ».
C’est là qu’intervient le génie humain. Ou plutôt, le désespoir humain, qui est le moteur de 90 % des grandes inventions, juste devant la paresse et le désir de séduire quelqu’un dans un bar.
J’ai regardé mon chat, Mistigri. Un prédateur de salon de six kilos, une masse de fourrure dont l’unique contribution à la société consistait, jusqu’ici, à transformer des croquettes hors de prix en ronronnements méprisants et en mines antipersonnel dissimulées dans sa litière. Mistigri passait vingt-deux heures sur vingt-quatre en mode « veille prolongée ». Si l’on pouvait convertir l’inertie en électricité, ce chat aurait pu alimenter Las Vegas pendant un week-end prolongé.
C’est alors que l’illumination m'est apparue, plus vive que mon couloir à deux reins : si le hamster a sa roue, pourquoi le chat n’aurait pas sa turbine ?
J’ai donc investi dans la « Turbo-Féline 3000 », une roue de course en carbone de deux mètres de diamètre, équipée d’un alternateur haute performance et d’un port USB-C. Coût de l’investissement ? Un bras. Heureusement, il m’en reste deux, et comme je ne joue pas de l’alto, l’un d’eux est techniquement négociable sur le marché de l’occasion.
L'idée est d'une sobriété énergétique exemplaire : le « Green New Deal » appliqué à la moquette. On ne parle plus d'animal de compagnie. On parle de « collaborateur à quatre pattes en Contrat à Durée Indéterminée ». Mistigri est devenu mon PDG : Pourvoyeur de Dynamisme Galvanisé.
Le premier jour du déploiement opérationnel fut un échec cuisant. Pour ceux qui l’ignorent, le chat est le seul animal capable de vous regarder avec une expression qui dit clairement : « Je comprends parfaitement ce que tu attends de moi, et c’est précisément pour cette raison que je vais faire exactement le contraire, tout en me léchant l’entrejambe pour souligner mon désintérêt ».
J’ai tenté la méthode douce : placer une croquette au sommet de la roue. Mistigri a regardé la croquette. Il m’a regardé. Puis il est allé dormir dans le carton d’emballage de la roue. Le carton, lui, était gratuit. La roue, elle, me coûtait 45 euros de mensualités sur vingt-quatre mois. On était en plein paradoxe de l'innovation : j'avais la centrale nucléaire la plus sophistiquée du quartier, mais le réacteur préférait ronfler dans une boîte en carton recyclé.
C’est là que j’ai dû passer au management agressif. Pour qu'un chat produise des Watts, il faut comprendre sa psychologie profonde. Le chat ne court pas pour être utile. Le chat ne court pas pour sauver la planète. Le chat court uniquement s'il est convaincu que sa survie immédiate dépend de la capture d'un point rouge immatériel ou de l'annihilation totale d'une plume au bout d'une ficelle.
J’ai donc fixé un pointeur laser sur un bras articulé, programmé pour osciller juste devant la roue.
Mesdames et Messieurs, j’ai inventé le mouvement perpétuel. Ou presque.
Dès que j’allume le laser, Mistigri se transforme en Usain Bolt sous EPO. Les pattes tambourinent sur le carbone, l’alternateur commence à siffler comme un moteur de Boeing au décollage, et soudain, le miracle se produit : ma tablette s’allume. L’icône de la batterie passe du rouge agonisant au vert étincelant. Je suis le Prométhée de l'appartement T3. J'ai volé le feu aux dieux, et je l'ai injecté dans un iPad via un félin démoniaque.
Mais attention, gérer une centrale féline demande des compétences de DRH de haut vol. On ne traite pas un générateur à poils comme une simple éolienne. Il y a des questions de syndicalisme animalier qui se posent. Au bout de dix minutes de sprint, Mistigri s’arrête, me fixe avec des yeux de tueur à gages et exige une prime de performance sous forme de pâté au saumon sauvage.
Le calcul de rentabilité devient alors complexe. Si le coût calorique de la pâtée est supérieur à l’énergie produite pour charger 4 % de batterie, je suis en train de créer un déficit commercial domestique. Je suis littéralement en train de brûler du saumon pour lire des tweets indignés sur le prix du saumon. C’est l’Ouroboros de la consommation moderne : le chat mange pour courir, il court pour charger l’écran, et l’écran me sert à commander à manger pour le chat.
Parfois, le soir, quand le silence retombe et que seul le léger cliquetis de la roue se fait entendre, je me demande si je n'ai pas un peu trop poussé le concept. Je vois Mistigri, les muscles saillants, le regard d’un vétéran du Vietnam, qui surveille la roue comme s’il attendait son prochain shift. Il a perdu du gras, il a pris de la masse. Je crois qu’il commence à comprendre son pouvoir.
L’autre jour, la tablette était chargée à 100 %. Je voulais éteindre le laser pour qu'il se repose. Il a refusé de descendre. Il a continué de courir, les yeux injectés de sang, produisant une telle tension que l’ampoule du salon a grillé dans une gerbe d’étincelles digne d’un concert de Rammstein. Il ne produisait plus de l'électricité pour moi. Il produisait de l'électricité pour *lui*. Pour entretenir sa propre légende de hamster en CDI.
C’est le risque de l’autonomie énergétique : on finit par être l’esclave de sa propre source d’énergie.
Aujourd'hui, mon appartement est devenu un centre de données low-tech. J'ai installé des mini-roues pour les souris dans les murs (elles sont payées en miettes de gruyère, pas de charges sociales, c'est de l'ubérisation pure et dure). J'envisage même de mettre ma grand-mère sur un vélo d'appartement relié au grille-pain. Elle voulait se rendre utile, elle va enfin pouvoir griller une tartine en faisant son cardio pour lutter contre le cholestérol. C'est ce qu'on appelle la synergie intergénérationnelle.
On vit une époque formidable. On a transformé nos foyers en salles de sport pour survivre à l’inflation. On ne possède plus d'animaux de compagnie, on possède des unités de production de biomasse mobile. Mon chat a un meilleur plan de carrière que moi : il est passé de "mangeur de canapé" à "Directeur de l'Énergie Cinétique". Il a même droit à un audit annuel de la part du vétérinaire, que je fais passer en frais professionnels.
Le seul problème, c’est que maintenant, quand je regarde mon couloir magnifiquement éclairé grâce à mes reins sacrifiés, je vois Mistigri au bout, assis sur sa roue, qui m’attend. Il me regarde avec un air de défi. On dirait qu’il attend que je monte moi-même sur la roue pour voir ce que ça fait de bosser pour une croquette.
Et honnêtement, au prix où est l’électricité, je me demande si je ne devrais pas commencer à m’échauffer les mollets. Après tout, j'ai encore une tablette à charger et il reste encore quelques organes dont je n'ai pas absolument besoin pour pédaler. On n'a jamais vraiment besoin de sa rate quand on a la 5G, non ?
La résistance, c'est ça. C'est transformer son salon en camp d'entraînement pour rongeurs de luxe afin de pouvoir regarder une série en streaming sur la fin du monde. C'est l'ironie ultime : utiliser une énergie médiévale pour alimenter le futur.
Allez, Mistigri, au boulot. Papa a besoin de voir la fin de l'épisode 4. Et si tu sprintes bien, on s'achètera peut-être une ampoule pour les toilettes le mois prochain. Ou une deuxième rate. On verra ce qui est le plus urgent.
Le dîner aux chandelles par obligation fiscale
Écoutez, à un moment donné, il faut savoir transformer une défaite nationale en victoire érotique. C’est la base de la survie en milieu hostile, c’est-à-dire en France, au vingt-et-unième siècle, quand ton fournisseur d’énergie te traite avec la même considération qu’un cartel mexicain traite un indic.
Quand Clémence a sonné à la porte (enfin, elle a frappé, parce que la sonnette consomme 0,002 kWh et que je n’ai pas les moyens d’offrir ce genre de pourboire à l’État), j’étais prêt. Le décor était planté. Une obscurité totale, seulement troublée par la lueur vacillante de deux bougies chauffe-plat que j’avais récupérées au fond d’un tiroir, vestiges d’un pack de cinquante acheté chez IKEA en 2014.
— Oh, c’est... c’est intime, a-t-elle murmuré en entrant.
— C’est une démarche, Clémence. C’est le concept de « l’obscurité militante ». On est trop envahis par la lumière artificielle. Ça agresse l’âme. Et puis, entre nous, est-ce qu’on a vraiment besoin de voir ce qu’on mange quand on s’aime ?
La vérité, c’est que si j’allumais le plafonnier, le compteur Linky ferait un bruit de décollage de SpaceX et ma banque m’enverrait un SMS de rupture avant même que j’aie eu le temps de dire « apéritif ». Le romantisme, c’est l’alibi des pauvres. C’est la cape d’invisibilité qu’on jette sur sa pauvreté pour lui donner un air de mystère aristocratique. On ne dit pas « je suis en sursis de paiement », on dit « je cultive l’épure sensorielle ».
On s’est assis. Entre nous, les deux bougies. L’une sentait vaguement la vanille chimique, l’autre, je soupçonne fortement que c’était une bougie anti-moustiques périmée depuis le premier mandat de Chirac. Mais dans le noir, Clémence ne voyait pas que j’avais gardé ma doudoune sans manches sous mon blazer. Elle ne voyait pas non plus que le « plateau de dégustation de produits du terroir » était en réalité une sélection de jambon premier prix découpé en triangles pour faire « géométrie culinaire ».
— C’est quoi cette odeur ? a-t-elle demandé en humant l’air.
— C’est de la citronnelle de Toscane. Ça aide à la reconnexion avec les chakras inférieurs. Et ça évite que l’État ne prélève la taxe foncière sur nos calories, ai-je improvisé avec un aplomb qui mériterait un Molière.
Parce que c’est ça, le cœur du problème. Chaque watt consommé est une trahison fiscale. Allumer une ampoule de 40 watts, c’est envoyer un signal de fumée au ministère des Finances pour leur dire : « Hé, regardez, il me reste encore un peu de plasma sanguin à taxer ! ». Le dîner aux chandelles, ce n’est pas de l’amour, c’est de l’optimisation budgétaire. C’est de la résistance fiscale de proximité. On ne dîne pas, on fraude la visibilité.
J’ai versé le vin. Un rouge si bas de gamme qu’il aurait pu servir de décapant pour les jantes de Mistigri, mais dans la pénombre, il passait pour un nectar mystérieux.
— Tu ne trouves pas qu’il fait un peu froid ? a-t-elle glissé en serrant son verre.
— C’est la cryo-gastronomie. Le froid conserve le désir. La chaleur, c’est vulgaire, c’est pour les gens qui ont des radiateurs en fonte et des comptes d’épargne. Nous, on est dans l’organique. On va se réchauffer par la friction des esprits.
À ce moment-là, un bruit sourd est monté du couloir. *Crouic-crouic-crouic.*
Mistigri. Le moteur de la maison. Le petit traître avait arrêté de pédaler. Je l’imaginais très bien, assis sur son derrière, en train de se curer les dents avec une graine de tournesol en attendant que je renégocie son contrat. Sans sa rotation frénétique, la petite batterie tampon qui alimentait mon enceinte Bluetooth allait lâcher.
— C’était quoi, ce bruit ?
— Rien, Clémence. C’est le bâtiment qui travaille. Les vieilles pierres, tu sais... Elles respirent. Elles nous disent qu’on est au bon endroit, au bon moment.
En réalité, les pierres ne disaient rien du tout, elles se demandaient juste quand est-ce qu’on allait arrêter de se geler les miches pour impressionner une fille qui, visiblement, commençait à se demander si elle n’était pas tombée sur un membre éminent d’une secte de survivalistes urbains.
La musique — une playlist intitulée « Jazz pour ne pas penser à l’inflation » — a commencé à grésiller. La voix de Nina Simone est devenue celle d’un robot en train de se noyer dans du sirop d’érable. Mistigri, si je t’attrape, je te transforme en porte-clés.
— La musique change de texture, ai-je dit, tentant de sauver les meubles (ceux que je n’ai pas encore brûlés pour me chauffer). C’est une version vinyle-distordue. C’est très branché à Berlin. Ça déconstruit le rapport à la mélodie.
— On dirait surtout qu’on n’a plus de piles, a fait remarquer Clémence, lucide.
C’est le problème avec les femmes intelligentes : elles finissent toujours par repérer les coutures du mensonge. Il fallait que je frappe fort. Il fallait que je ramène tout à la fiscalité, l’ennemi commun, le grand épouvantail.
— Clémence, je vais être honnête avec toi. Si j’allume la lumière, si je branche le chauffage, si je remets cette enceinte en marche... on devient complices.
— Complices de quoi ?
— Du système ! Tu sais combien coûte le kilowatt-heure à l'heure du dîner ? C’est le prix d’un demi-rein de donneur sain. Si je tourne cet interrupteur, je donne raison aux technocrates qui pensent que la lumière est un luxe. Ce soir, je t’offre plus que du jambon éco-responsable et du vin qui pique. Je t’offre un espace libéré de la TVA. On est dans une zone autonome temporaire. Ici, on ne consomme pas, on existe.
Elle m’a regardé un long moment. Dans la lueur de la bougie IKEA qui rendait l’âme, ses yeux brillaient. Est-ce que c’était de l’admiration pour mon engagement politique factice, ou de la pitié pour mon incapacité chronique à payer mes factures ? Dans le doute, j’ai misé sur le charisme.
— Et puis, ai-je ajouté en baissant la voix, dans le noir, on ne voit pas que j’ai oublié de faire la vaisselle depuis mardi dernier. C’est ça aussi, la liberté.
On a fini par manger les yaourts à la petite cuillère, à même le pot, parce que chercher des bols dans le placard aurait nécessité l’utilisation de la lampe torche de mon téléphone, et il ne me restait que 4 % de batterie — soit exactement de quoi tenir jusqu’au réveil demain matin, à condition de ne pas rêver trop fort.
C’est là que Mistigri a décidé de faire son grand retour. Frustré par mon manque de réaction, il a entamé un sprint final sur sa roue. Une performance digne des plus grands athlètes de l’ex-RDA. L’enceinte Bluetooth s’est brusquement rallumée, hurlant un morceau de hard-techno que j’avais oublié de supprimer de ma file d’attente.
La lumière d’urgence du couloir s’est mise à clignoter comme dans un film d’horreur à petit budget. Le charme était rompu. La réalité de mon installation électrique artisanale, digne d’un bidonville de luxe, éclatait au grand jour.
— C’est un hamster qui fait tourner ta sono ? a demandé Clémence, en désignant le fond du couloir.
J’ai soupiré. À quoi bon lutter ?
— Ce n’est pas qu’un hamster, Clémence. C’est mon chef de projet énergie. C’est le seul employé de cette maison qui ne demande pas de treizième mois, juste quelques copeaux de bois et le droit de me regarder dormir avec mépris.
Elle a éclaté de rire. Un rire franc, massif. Le genre de rire qui te fait comprendre que le romantisme, finalement, c’est peut-être juste d’accepter d’être deux dans la même galère, sans rames mais avec un rongeur qui a un bon cardio.
— La prochaine fois, a-t-elle dit en se levant, ramène une lampe frontale. On fera un pique-nique fiscal dans ton salon.
Elle est partie en me laissant un baiser sur la joue qui valait bien trois mois d’abonnement gaz et électricité. Une fois la porte fermée, je suis retourné voir Mistigri. Il s’était arrêté. Il me regardait.
— T’as assuré, le rat. Demain, on essaie de brancher la cafetière. Mais va falloir que tu passes aux protéines, parce que là, on s’attaque à du 1500 watts. Si tu réussis, je t'achète une rate de rechange. Ou au moins, une ampoule pour les chiottes. On verra ce qui est le plus urgent.
Je me suis couché dans le noir complet. C’est gratuit, le noir. Et pour l’instant, l’État n’a pas encore trouvé le moyen de taxer mes rêves. Mais je ne désespère pas : je suis sûr qu’il y a un stagiaire à Bercy qui bosse déjà sur une « redevance sur l’imaginaire nocturne ». En attendant, je dors sur mes deux oreilles. Et sur ma rate. Pour l'instant.
Le vol d'électricité chez le voisin
Six heures du matin. L'heure où les honnêtes gens dorment du sommeil du juste et où les gens comme moi, les audacieux de la dèche, les Christophe Colomb du kilowattheure, commencent à préparer leur paquetage.
J’ai regardé Mistigri. Le pauvre rongeur avait les pattes en compote, les yeux injectés de sang et une expression faciale qui hurlait « Syndicat des Hamsters en Colère ». Hier soir, pour alimenter mon radio-réveil et une ampoule LED de trois watts, il a dû galoper l'équivalent d'un Paris-Brest sans les étapes de ravitaillement. Il me fallait une solution pérenne. Une solution qui ne repose pas sur le cardio d’un animal dont l’espérance de vie est inférieure à celle d’un Premier ministre français.
Le plan était simple, mais son exécution relevait de la haute voltige chirurgicale. Cible : le palier. Objectif : la prise de service située juste à côté de la porte de Monsieur Laugier, mon voisin de palier.
Monsieur Laugier est un homme que je déteste cordialement pour une raison très précise : il possède une cafetière à capsules. Chaque matin, le bruit de son broyeur à grains est une insulte à ma pauvreté. C’est le son de l’opulence, le vrombissement d’un homme qui ne se demande pas si chauffer de l’eau va faire basculer son compte en banque dans la quatrième dimension du surendettement. Laugier, c'est le type qui laisse la lumière allumée dans ses toilettes *pendant* qu’il n'y est pas. Un criminel climatique. Un aristocrate de l’électron.
Pour cette mission, j’avais revêtu ma tenue d’infiltration : un col roulé noir élimé (le « tactical turtleneck », comme dirait Sterling Archer, mais avec des bouloches) et des chaussettes de sport pour étouffer le bruit de mes pas sur le lino qui craque.
— Mistigri, si ça tourne mal, brûle les factures, ai-je murmuré en caressant sa petite tête de bagnard.
Mon arme de crime ? Une rallonge orange fluo de vingt-cinq mètres. Un cordon ombilical de survie que j’avais déterré au fond de mon débarras. Le problème, c’est qu’une rallonge orange fluo, en termes de discrétion, c’est l’équivalent de porter un gyrophare sur la tête lors d’un cambriolage. J’ai dû passer deux heures la veille à la recouvrir de ruban adhésif noir pour qu’elle se confonde avec les plinthes de l’immeuble. De l’artisanat de pointe. Du MacGyver sous Lexomil.
L'opération « Jus de Voisin » a débuté à 6h12 précisément. J’ai entrouvert ma porte. Le couloir était plongé dans cette pénombre glauque typique des immeubles où la minuterie est réglée sur « sprinteur olympique ». J'avais environ quarante secondes de lumière avant que le capteur de mouvement ne me lâche.
Je me suis glissé dehors, rampant comme un commando des Navy SEALs dans une rizière, sauf que la rizière sentait le chou de la voisine du deuxième et que j’avais une crampe à la fesse droite. Arrivé devant la prise de service, le cœur battant à 180 (le rythme de croisière de Mistigri), j’ai sorti mon outil : un tournevis cruciforme émoussé.
Il faut que vous compreniez l'absurdité de la situation. Dans les films d’espionnage, le héros pirate un satellite de la CIA avec un smartphone. Moi, j’étais en train de dévisser une plaque de plastique beigeasse pour essayer de siphonner du 220 volts sans m’électrocuter le système nerveux central. Si je ratais mon coup, on me retrouverait calciné sur le palier avec la coiffure de Doc Brown dans *Retour vers le Futur*, et ma seule épitaphe serait un article dans la rubrique « Faits Divers » intitulé : « Icare de la prise murale : il voulait griller un toast, il finit en cendres ».
J'ai branché la fiche. Premier miracle : pas d'étincelles, pas de court-circuit, pas d'alarme déclenchée au siège d'EDF. J'ai alors commencé le déploiement du câble. C’était la phase la plus critique. Il fallait longer le chambranle de la porte de Laugier, passer sous le paillasson (la bosse était suspecte, j'ai dû la tasser avec mon pied comme si je cachais un cadavre de rat) et revenir vers mon antre.
Soudain, un bruit. Un verrou qui tourne.
Le temps s'est arrêté. L'univers s'est contracté. Mon sphincter s'est refermé avec la force d'un coffre-fort de la Banque de France. C’était Laugier. À 6h15 ? Pourquoi ? Est-ce que les gens riches n'ont pas de grasse matinée ? Est-ce que l'excès de caféine modifie les cycles circadiens ?
Je n’avais nulle part où me cacher. J’ai alors adopté la seule stratégie logique : j’ai fait le mort. Je me suis plaqué contre le mur, les bras le long du corps, essayant de me faire passer pour un porte-manteau design ou une anomalie architecturale.
La porte de Laugier s'est ouverte de trois centimètres. Il a déposé son sac de poubelle sur le palier. Il portait un peignoir en soie. En soie ! Le mec paye des charges communes pour que je puisse ramper sur son lino, et il se balade en soie. Il a jeté un regard distrait vers le sol. Il a vu le câble. Enfin, il a vu la protubérance sous son paillasson.
Il a froncé les sourcils. J'ai arrêté de respirer. Mon cerveau a commencé à formuler des excuses improbables :
1. « Bonjour Monsieur Laugier, je vérifie la conductivité thermique de votre paillasson. »
2. « C’est un serpent apprivoisé, il est très timide, ne le dérangez pas. »
3. « Je suis un agent secret de la Brigade de l'Électricité Parallèle, circulez. »
Laugier a soupiré, a donné un petit coup de pied dans la bosse du paillasson pour le remettre droit, et est rentré chez lui en grommelant quelque chose sur « la qualité de l'entretien dans cet immeuble de merde ».
J'ai attendu dix minutes. Dix minutes d'immobilité totale, où j'ai eu le temps de réfléchir à ma vie, à mes choix, et au fait que j'étais littéralement en train de risquer mon honneur pour de l'énergie gratuite. Quand j'ai enfin réintégré mon appartement avec le bout de la rallonge entre les mains, j'avais l'impression d'avoir ramené le feu aux hommes, comme un Prométhée moderne avec un abonnement à Pôle Emploi.
J’ai fermé ma porte à triple tour. J’ai branché la rallonge sur ma multiprise principale.
Et là, mesdames et messieurs, ce fut Versailles.
J’ai tout allumé. Tout. La lampe du salon, celle de la cuisine, et même — luxe suprême — le grille-pain. J'ai regardé le voyant orange du grille-pain s'illuminer. C’était plus beau qu’un coucher de soleil à Santorin. J’ai sorti une tranche de pain de mie rassis et je l’ai insérée. Le bruit du ressort qui s'enclenche a sonné comme une symphonie de Beethoven.
Mistigri est sorti de sa cage, intrigué par cette débauche de photons. Je l'ai pris dans mes mains.
— Regarde, petit. Regarde ce que le génie humain peut accomplir quand il refuse de payer 0,22 € le kilowattheure. C’est le courant de Laugier qui cuit notre petit-déjeuner. Chaque seconde de chauffe est une petite revanche sur le capitalisme.
Le grille-pain a éjecté la tartine. Elle était brûlée. Mais c'était le brûlé le plus délicieux de ma vie. C'était le goût de la victoire. Le goût du vol qualifié de petite envergure.
Mais l'ivresse du pouvoir est dangereuse. Une fois qu'on a goûté à l'électricité gratuite, on ne peut plus s'arrêter. J'ai commencé à regarder mes autres appareils avec un œil gourmand. Le micro-ondes ? Pourquoi pas. La machine à laver ? Soyons fous. J'ai même envisagé d'acheter un climatiseur, juste pour le plaisir de refroidir mon appartement à 16 degrés en plein hiver aux frais de la copropriété.
C’est là que j’ai réalisé que j’étais devenu un monstre. Un parasite énergétique. Un vampire de volts.
J’ai branché ma bouilloire. Le bruit du bouillonnement a commencé à remplir la pièce. Et soudain, j'ai entendu un bruit sourd venant du couloir. Un « CLAC » définitif. Le genre de bruit qui annonce la fin d'une ère.
Toutes mes lumières se sont éteintes d'un coup. Le noir. Le silence. L’odeur du pain grillé qui se dissipe.
Je suis retourné voir par le judas. Laugier était sur le palier avec le concierge. Le concierge tenait ma rallonge orange fluo (le ruban adhésif noir s'était décollé avec la chaleur, bravo l'ingénieur).
— Vous voyez, disait le concierge, y’a toujours un petit malin qui essaie de brancher sa vie sur les communs. C’est pour ça que le disjoncteur du palier saute dès qu’on dépasse 500 watts. C’est une sécurité pour les agents d’entretien.
Laugier a ricané.
— Les gens sont d'un pathétique, mon pauvre Monsieur Simon. Tout ça pour ne pas payer sa facture. Enfin, j'espère que celui qui a fait ça aime le pain froid.
Je me suis reculé de la porte, le cœur lourd. Je suis retourné m'asseoir dans le noir. À mes pieds, Mistigri a poussé un petit couinement de satisfaction. Il s'est remis dans sa roue. Il a commencé à trotter. Doucement d'abord, puis avec une cadence de métronome.
Une petite lueur est apparue dans l'ampoule de ma lampe de bureau. Faible. Vacillante. Mais réelle.
— T'as raison, le rat, j'ai soupiré en ramassant ma tartine carbonisée. Le crime ne paie pas. Ou alors, il paie, mais le disjoncteur est trop sensible. Allez, accélère un peu, j'aimerais bien que mon thé soit au moins tiède avant midi.
Je me suis juré de ne plus jamais essayer de voler l'État ou mes voisins. C’est trop de stress. Demain, j'essaie un truc plus légal : je vais voir si je peux revendre l'énergie cinétique de mes propres tremblements de froid à une start-up de la Green Tech. Y'a forcément un marché pour ça. En attendant, je mange mon pain noir. Au sens propre, comme au figuré.
L'héritage : 4 kWh sur un livret A
Le notaire m’a reçu dans un bureau si sombre que j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un club échangiste pour chauves-souris dépressives. Maître Voltmann — c’est son nom, on ne choisit pas sa destinée, on l’électrocute — ne disposait que d’une bougie en cire d’oreille de synthèse pour éclairer le testament de mon défunt géniteur. À côté de moi, ma sœur, Électra (mon père avait une obsession thématique assez lourde), ajustait son col en fourrure synthétique qui produisait assez d’électricité statique pour alimenter une brosse à dents pendant trois secondes. Elle avait l’air d’une rapace attendant que la carcasse du vieux lâche ses derniers ions.
— Mes chers enfants, a commencé Maître Voltmann d’une voix qui grésillait comme un vieux transformateur en fin de vie. Votre père était un homme de prévoyance. Un homme qui savait que l’amour passe, mais que la tension alternative reste.
Il a sorti une petite boîte en plomb, scellée par un ruban isolant noir. Électra a retenu son souffle. Elle espérait les bijoux de famille, le collier de perles de maman ou, au pire, le titre de propriété du bunker de l’oncle Hubert. Elle ignorait que les bijoux de famille avaient été vendus en 2034 pour payer une facture de chauffage d’un quart d’heure en plein mois de janvier.
— Je vous remets, a poursuivi le notaire avec une solennité digne de la remise d’un Oscar, le solde de son Livret A.
J’ai senti une bouffée d’espoir. Le Livret A ! Le graal de l’épargne française ! À l'époque de nos ancêtres, c’était un truc avec des chiffres sur un écran. Aujourd’hui, c’est devenu le « Livret Ampère ».
Maître Voltmann a ouvert la boîte. À l’intérieur, pas de lingots, pas de liasses de billets dévalués servant désormais de papier toilette triple épaisseur. Juste une batterie portable, cabossée, de la taille d’une brique, avec un petit écran LCD qui clignotait faiblement.
— Quatre kilowattheures, a murmuré le notaire. C'est tout ce qu'il a pu sauver du fisc énergétique. Le reste a été ponctionné par la Taxe de Solidarité sur les Ampères Orphelins.
Quatre kilowattheures. 4000 wattheures. Pour vous, gens du passé qui gaspilliez l’énergie comme si le soleil était votre esclave personnel, ça ne représente rien. C’est la consommation d’un four à pyrolyse pendant que vous faites cuire un poulet trop gros. Pour nous, c’est le trésor de la Sierra Madre. C’est la différence entre une vie de dignité et le fait de devoir courir dans une roue comme Mistigri pour pouvoir lire une page de Wikipédia hors-ligne.
Électra a laissé échapper un cri de hyène blessée.
— C'est tout ? Quatre malheureux kWh ? J'ai passé dix ans à lui masser les pieds pour de la friture ? Mais avec ça, on ne peut même pas miner un centième de Bitcoin-Charbon !
Moi, je fixais la batterie avec une dévotion quasi religieuse. C’était beau. C’était pur. C’était du lithium chargé avec la sueur de mon père. Je l’imaginais, le vieux, en train de pédaler en secret sur son vélo d’appartement relié à une dynamo, les dents serrées, pour mettre de côté ces précieux électrons. Chaque Watt accumulé était une insulte au Ministère de la Sobriété Obligatoire.
— Notez bien, a précisé Maître Voltmann en ajustant ses lunettes sans verres (trop de reflets, ça consomme du moral), que l’État prend une commission de 20 % sur la décharge. Si vous branchez cette batterie sur le réseau, vous n’en récupérerez que 3,2. Le reste partira pour éclairer les jardins de l’Élysée ou pour alimenter le ventilateur personnel de la Ministre de la Transition Radicale.
— C’est du vol ! a hurlé Électra. Papa aurait dû les cacher dans un condensateur clandestin !
Le notaire a haussé les épaules. Dans ce monde, l’énergie est plus traçable que la drogue. On peut cacher un kilo d’héroïne dans son rectum, mais essayez donc d’y dissimuler un courant de 220 volts sans avoir l’air d’une guirlande de Noël en plein spasme.
J’ai posé ma main sur la boîte. Elle était tiède. Une chaleur résiduelle. L’âme de mon père était là, prisonnière d’un champ électromagnétique.
— Je prends la batterie, j’ai dit. Tu peux garder l’appartement, Électra. De toute façon, sans électricité, c’est juste une cave avec des rideaux.
Elle a ricané.
— Garde-les, tes 4 kWh. Qu’est-ce que tu vas en faire ? T’acheter un grille-pain de luxe ? Faire une soirée disco de huit minutes dans ton salon ?
— Je vais vivre, ma sœur. Je vais vivre comme un roi.
Je suis rentré chez moi, la batterie serrée contre mon cœur. Dans l’escalier, j’ai croisé mon voisin, Monsieur Duvivier, qui essayait de faire bouillir de l’eau en frottant deux bâtons de dynamite mouillés. Il m’a regardé avec l’œil vitreux du toxico en manque de volts.
— C’est quoi dans la boîte, gamin ? De la 5G en conserve ?
— Mieux que ça, Monsieur Duvivier. L’héritage. Le vrai.
Une fois chez moi, j’ai verrouillé les trois verrous. J’ai posé la brique sur ma table de cuisine. Mistigri s’est arrêté de courir dans sa roue, intrigué. Il a reniflé l’air. Il a senti le potentiel. Le petit rat savait qu’on venait de passer du statut de « prolétaires de la dynamo » à celui de « rentiers de la décharge ».
J’ai fait le calcul mentalement. Avec 4 kWh, je pouvais :
1. Éclairer mon appartement avec une ampoule LED de 5W pendant 800 heures. Soit environ un mois de lumière quasi-divine.
2. Recharger mon téléphone 400 fois.
3. Regarder l’intégrale de "Plus Belle la Vie" en streaming basse résolution (mais ce serait gâcher le sacrifice de mon père).
4. Ou alors... le grand luxe. Le péché ultime.
J’ai sorti de sous mon lit un vieil objet poussiéreux, un vestige d’une époque où l’on se croyait immortel. Un radiateur soufflant de 2000 Watts. Un monstre. Un gouffre. Une bête assoiffée de joules.
Si je le branchais, j’aurais droit à deux heures de chaleur. Deux heures où je ne verrais plus mon haleine se transformer en stalactites. Deux heures où mes doigts ne ressembleraient plus à des bâtonnets de colin surgelés.
J’ai approché la prise de la batterie. Ma main tremblait. C’était comme s'apprêter à snifer la ligne de coke la plus chère de l’histoire de l’humanité. Maître Voltmann avait raison : l’énergie, c’est de la liberté concentrée.
Puis, je me suis arrêté.
J’ai pensé à mes futurs enfants. Si j’en ai un jour. Est-ce que je serai capable, moi aussi, de pédaler comme un dératé pour leur laisser 4 kWh sur un Livret A ? Ou est-ce que je vais tout claquer ce soir, dans un délire de confort thermique digne de Louis XIV ?
J’ai regardé Mistigri. Il me fixait avec ses petits yeux noirs, l’air de dire : « Si tu branches ce truc, je parie que le disjoncteur explose et que le quartier entier plonge dans le coma ».
J'ai soupiré. J’ai rangé le radiateur. J’ai décidé de placer mon héritage. Pas à la banque, non. Je vais l’investir. Je vais louer ma batterie à des start-ups qui ont besoin d'énergie de secours pour leurs serveurs de métavers éco-responsables. Je vais devenir un usurier de l’électron. Un dealer de Watts.
Je me suis assis dans le noir, une fois de plus. Mais cette fois, j’avais le sourire. J’avais 4 kWh sous le coude. J’étais virtuellement riche.
— Allez, Mistigri, remets-toi dans la roue, j’ai murmuré. Faut pas toucher au capital. On ne vit que sur les intérêts de la sueur.
Le rat a poussé un petit cri indigné, mais il a repris son trot de métronome. La petite ampoule s’est rallumée. Faible. Vacillante. Mais cette fois, je savais que si elle s’éteignait, j’avais de quoi rallumer le soleil dans mon couloir. Juste assez longtemps pour ne pas rater la serrure.
Parce qu'au fond, l'héritage, ce n'est pas le montant sur le chèque. C'est le nombre de minutes pendant lesquelles on peut se permettre d'oublier que le monde est en train de geler. Et 240 minutes de chaleur, dans ce siècle de givre, ça vaut toutes les couronnes de la Terre.
Surtout si on peut les utiliser pour faire griller une tartine sans que le voisin appelle la police de l'énergie pour "nuisance thermique".
Le retour à l'âge de pierre (mais avec la 5G)
Mon iPhone 15 Pro Max en titane brossé luisait doucement dans l’obscurité de ma cuisine, comme un monolithe extraterrestre échoué dans une grotte de Lascaux. C’est un bel objet. Un bijou de technologie capable de calculer la trajectoire d’une sonde spatiale vers Jupiter tout en lissant mes pores sur un selfie grâce à une intelligence artificielle plus performante que mon propre cerveau à jeun. Il coûte le prix d'une petite voiture d'occasion ou d'un rein sain sur le marché noir de Tirana. Et pourtant, là, tout de suite, il ne me servait qu’à une chose : éclairer l’intérieur de mon évier pour que je ne mette pas le feu au rideau de douche en essayant de faire bouillir trois coquillettes.
Bienvenue dans la modernité terminale. Le point de bascule où l'humanité a décidé que la 5G était plus vitale que l'eau chaude, et que posséder un processeur de trois nanomètres était une priorité absolue, même si on doit dormir dans un sac de couchage Queshua à l’intérieur de son propre salon.
J'ai craqué une allumette. Une vraie. Un luxe. Dans ce monde, le bois est devenu aussi rare que l'honnêteté politique, alors j'utilisais des morceaux de ma table basse IKEA (modèle *LACK*, facile à brûler, saveur formaldéhyde) pour nourrir un petit foyer de fortune au fond du bac en inox. C’est ce qu’on appelle le "glamour de la survie". Sur Instagram, avec le bon filtre, ça passe pour un concept de "slow living" ou de "retour aux sources minimaliste". En réalité, c’est juste que si j’allume ma plaque à induction, le compteur Linky explose, ma facture d'électricité devient une hypothèque sur trois générations, et le GIGN de l’Énergie défonce ma porte pour "terrorisme calorifique".
Le contraste est saisissant, non ? D’un côté, j’ai accès à la connaissance universelle, au streaming en 4K et aux cryptomonnaies qui s’effondrent en temps réel dans le creux de ma main. De l’autre, je suis en train de souffler sur des braises de sciure compressée pour ne pas manger mes pâtes croquantes. Je suis un homme des cavernes qui possède un compte iCloud. Un Néandertal avec un abonnement Spotify Premium.
— Tu trouves pas ça ironique, Mistigri ? j’ai lancé au rat qui pédalait avec une abnégation de moine shaolin dans sa roue.
Mistigri n’a pas répondu. Il était trop occupé à générer les 12 volts nécessaires pour maintenir mon routeur Wi-Fi en vie. C’est ma seule concession au confort : je préfère avoir froid que de rater un mème sur Twitter. La faim, on s’y habitue. Le manque de chauffage, ça forge le caractère et les engelures. Mais perdre la connexion ? C’est la mort sociale. C’est se retrouver seul avec ses pensées, et honnêtement, personne n’a envie de ça en 2024. Mes pensées sont plus sombres que mon couloir avant que je ne vende ma cornée pour une ampoule LED.
L’écran de mon téléphone s'est allumé. Une notification. *« Votre consommation de chaleur a dépassé le quota autorisé pour ce quartier. Un drone thermique passera vérifier votre isolation dans 15 minutes. »*
Merde. La Gestapo de l’enthalpie. J’ai immédiatement jeté un torchon humide sur mon feu de camp d’évier. La fumée m'a piqué les yeux, mais il fallait agir vite. Dans ce siècle, la chaleur est un crime. On tolère que vous soyez pauvre, on accepte que vous soyez triste, mais si vous osez maintenir votre corps à 37 degrés sans avoir payé la taxe "Empreinte Carbone de Luxe", vous êtes un paria.
J’ai regardé mon iPhone. 98 % de batterie. Le seul truc qui est toujours chargé à bloc dans cet appartement, c’est ce téléphone. C’est mon totem. Ma preuve que j’appartiens encore à la civilisation. Peu importe si je n'ai plus de papier toilette et que je dois utiliser des prospectus pour la fibre optique (ironie suprême) pour m'essuyer le derrière. Tant que j'ai la 5G, je suis un citoyen. Un homme libre de regarder des vidéos de gens qui déballent des produits qu’il ne pourra jamais s'offrir.
C’est la grande arnaque du millénaire. On nous a vendu le futur, et on nous a livré le Moyen-Âge avec des écrans tactiles. On a des voitures Tesla qui font des prouts électroniques, mais on n’ose plus allumer le four de peur de déclencher un krach boursier sur le marché de l’électron. On vit dans des "Smart Homes" tellement intelligentes qu'elles nous enferment dehors si on n’a pas payé l'abonnement mensuel pour le verrouillage des portes.
J’ai pris mon iPhone et j’ai lancé l’application « iFeu ». C’est une appli géniale qui simule un feu de cheminée avec un son spatialisé Dolby Atmos. J’ai posé le téléphone sur mes genoux. La lumière vacillante des pixels imitait parfaitement la danse des flammes. C’était beau. C’était propre. Ça ne chauffait rien du tout, bien sûr, mais psychologiquement, je me sentais presque au chalet.
— Regarde, Mistigri, c’est le progrès. On ne brûle plus de bois, on regarde des photos de bois qui brûle. C’est beaucoup plus écologique. Surtout pour les poumons.
Le rat a ralenti la cadence. Il me regardait avec ses petits yeux noirs, une lueur de mépris flagrante y brillant. Lui, il savait. Il savait que si on enlevait les puces de silicium et les câbles de fibre optique, on n’était plus que des singes grelottants dans le noir. Des singes capables de commander un Poke Bowl sur Deliveroo (livré par un autre singe à vélo, lui aussi grelottant), mais incapables de réparer un robinet qui fuit sans regarder un tutoriel YouTube de douze minutes.
On est la première génération de l'histoire de l'humanité à être capable d'envoyer des émojis "aubergine" à l'autre bout de la planète en une fraction de seconde, mais à devoir attendre que le vent souffle assez fort pour espérer avoir de quoi passer un coup d'aspirateur.
Soudain, le silence de l'appartement a été brisé par un vrombissement à l'extérieur. Le drone thermique. Je me suis figé. J'ai éteint mon téléphone d'un geste sec. L’obscurité est redevenue totale, lourde, oppressante. J'ai retenu ma respiration. La vitre a vibré sous le passage des hélices. Ils cherchaient la moindre trace d'infrarouge, la moindre calorie illégale qui s’échapperait de mon taudis.
C'est là que j'ai compris la véritable utilité de l'iPhone 15 en titane. Ce n'est pas un téléphone. Ce n'est pas un ordinateur. C'est une couverture de survie sociale. C'est le signal que vous envoyez au monde pour dire : « Tout va bien, je fais encore partie du club. Regardez, mon écran a 2000 nits de luminosité. Ne regardez pas mes chaussettes trouées ou le fait que je fais cuire mes pâtes au briquet. Regardez l'encoche dynamique ! »
Le drone s'est éloigné. Le danger était passé. J'ai rallumé mon écran. 97 % de batterie. Une légère angoisse m'a pris. Si je perdais 1 % par heure, il me restait environ quatre jours d'appartenance à l'espèce humaine. Après ça, je ne serais plus qu'un type dans le noir, sans image, sans notifications, sans existence numérique. Un fantôme de carbone dans un monde de silicium.
J'ai tendu la main vers mon évier, cherchant à tâtons mes coquillettes à moitié crues. Elles étaient froides. Amères. Mais sur mon écran, une publicité pour un jeu mobile affichait un festin médiéval en 3D avec un réalisme saisissant. Les rôtis transpiraient de gras numérique. Le vin coulait dans des calices d'or texturés à la perfection.
J'ai croqué dans ma pâte dure en fixant le festin virtuel. C’était délicieux. Enfin, mon cerveau essayait d'en convaincre mon estomac. C’est ça, le retour à l’âge de pierre avec la 5G : on a remplacé les protéines par les pixels, et la chaleur par le rétroéclairage.
— Mistigri ? j'ai chuchoté.
Le rat a arrêté de courir.
— Prépare-toi. Demain, on essaie de charger la tablette. J'ai envie de regarder un documentaire sur la cuisine au beurre. Juste pour me souvenir de l'odeur.
Je me suis emmitouflé dans ma couverture, le visage éclairé par la lueur bleutée de mon smartphone à deux mille euros, attendant que le sommeil vienne avant que la faim ne devienne trop bruyante. Dans le couloir, l'ampoule alimentée par le capital de sueur de Mistigri a vacillé une dernière fois avant de s'éteindre.
Le futur était là. Il était magnifique. Il était fluide à 120 hertz. Et il crevait de froid.
La taxe sur la taxe de l'abonnement du surplus
L’enveloppe a glissé sous ma porte avec le sifflement feutré d’une guillotine bien huilée. Elle était épaisse, d’un blanc chirurgical, le genre de papier qui coûte plus cher en arbres abattus que l’intégralité de mon mobilier en kit. J’ai fixé l’objet pendant de longues minutes. Dans le silence de mon studio à 800 euros (charges non comprises, évidemment), l’enveloppe semblait pulser d’une énergie maléfique. C’était ma facture d’électricité. Ou plutôt, mon arrêt de mort financier, imprimé en Helvetica 12 sur du papier velouté.
J’ai ouvert le pli avec la déférence qu’on accorde habituellement à une biopsie ou à une demande de rançon.
À l’intérieur, quarante-deux pages. Pour un studio de neuf mètres carrés où l’ampoule principale est alimentée par un rat en surpoids. Je me suis assis sur mon lit — qui est aussi mon canapé, ma table à manger et mon bureau de télétravail — et j’ai commencé la lecture du grimoire.
D’abord, il y a le chiffre. Le Chiffre. Celui qui s’affiche en gras, en bas à droite, précédé d’un signe euro qui ressemble étrangement à une fourche. 457,82 €. Pour un mois. Un mois où j'ai chauffé mes pâtes à la lueur d'une bougie parfumée "Feu de bois" pour économiser sur le radiateur.
C’est là que le « HAHA ENGINE » s’est déclenché dans mon cerveau. Vous savez, ce petit rire nerveux qui survient quand la réalité devient une parodie de Terry Gilliam. J’ai remonté la colonne pour trouver la « Consommation Réelle ».
Ligne 1 : Énergie consommée (kWh) — 9,15 €.
Neuf euros. Sur une facture de quatre cent cinquante balles.
Mesdames et Messieurs du public virtuel, applaudissons la performance. On est sur un ratio de pureté de 2 %. Même dans la colombienne de mauvaise qualité, on ne trouve pas autant d'additifs. Le reste de la facture, c’est de l’homéopathie administrative. C’est du vent mis en bouteille par des énarques sous crack.
C’est ici que commence le décryptage de ce que j'appelle « l'oignon de la douleur ». Plus vous pelez les couches, plus vous chialez.
Après les 9 euros d’électrons qui ont effectivement fait vibrer mes fils de cuivre, on tombe sur la première strate : **L’Abonnement au Surplus Potentiel (ASP)**. C’est un concept magnifique. On ne vous facture pas ce que vous consommez, mais ce que vous *pourriez* consommer si, par un élan de folie narcissique, vous décidiez d’allumer votre grille-pain et votre sèche-cheveux en même temps. C’est une taxe sur votre ambition. On vous fait payer le droit de rêver à une tartine chaude.
Puis, on entre dans le vif du sujet : **La Taxe sur la Taxe de l’Abonnement du Surplus (TTAS)**.
Si vous lisez bien les petites lignes — celles qui sont imprimées en gris clair sur fond gris foncé pour être sûr que vos yeux saignent — l’explication est limpide. Puisque vous payez un abonnement pour un surplus que vous n’utilisez pas, ce surplus constitue une forme de stockage passif dans le réseau. Et le stockage, c’est un service. Et tout service mérite une taxe. Et comme cette taxe modifie l’assiette fiscale de votre abonnement initial, l’État se voit dans l’obligation de taxer la taxe pour maintenir l’équilibre cosmique de la bureaucratie.
C’est du génie. C’est de l’alchimie inversée : ils transforment votre or en plomb, et vous font payer les frais de transformation.
— Mistigri ! j'ai crié vers la cage. Viens voir ça !
Le rat a levé un œil torve, les pattes encore engourdies par sa séance de dynamo de la veille. Je lui ai montré la page 14 : « Contribution au Maintien de la Sérénité du Réseau (CMSR) ». 14,50 €.
C’est quoi, la sérénité du réseau ? Est-ce qu’on paye des cours de yoga aux transformateurs ? Est-ce que les lignes à haute tension font de la méditation de pleine conscience pour ne pas griller quand j’allume ma machine à café ? Si ça se trouve, à chaque fois que je branche mon smartphone, il y a un pylône dans la Creuse qui fait une crise de panique et je dois payer pour son Lexomil.
Mais attendez, le meilleur reste à venir. C’est le segment « Frais de Dossier et de Traitement de l’Incompréhension ».
Apparemment, le simple fait que je sois en train de lire cette facture me coûte 22,12 €. Le fournisseur d’énergie part du principe que leur facture est tellement complexe qu’ils ont dû embaucher des gens pour expliquer aux gens pourquoi ils ne comprennent pas. C’est une taxe de mise en abyme. C’est le *Inception* de la spoliation.
J’ai continué ma lecture, fasciné. On trouve des perles :
- **Taxe sur l’Acheminement de l’Électron Vertueux** : 18,00 €. (Parce que mon électricité est "verte", ce qui signifie qu'elle est cueillie à la main par des elfes dans des éoliennes bio, j'imagine).
- **Redevance pour l’Occupation Visuelle du Compteur** : 5,00 €. (Le compteur est dans un placard sombre sous l'évier, mais apparemment, il souffre de solitude).
- **Prélèvement de Solidarité pour les Actionnaires en Difficulté (PSAD)** : 34,00 €. (Celle-là, elle fait plaisir. On sent que l'humain est au cœur du projet).
Et enfin, la clé de voûte, le chef-d'œuvre : **La TVA sur la Taxe sur la Taxe**.
Parce qu’en France, on a un sens de l’esthétique. On ne peut pas juste taxer. Il faut que la taxe soit, elle aussi, une valeur ajoutée. C’est la récursivité fiscale. C’est un serpent qui se mord la queue, mais le serpent est en costume trois-pièces et la queue est mon compte en banque.
Au total, l'électricité elle-même — le truc qui fait de la lumière et du chaud — représente moins que le prix d'un kebab tiède. Les 98 % restants servent à financer une structure si complexe qu'elle nécessite probablement l'énergie d'une étoile mourante juste pour imprimer le graphique en camembert à la page 39.
— Tu te rends compte, Mistigri ? Si j'éteins tout, si je coupe le disjoncteur, si je vis dans le noir total et que je mange de la mousse sur les murs, je devrai quand même 448,67 €. La lumière est devenue un accessoire gratuit de la facture. On n'achète plus de l'énergie, on achète le droit d'être un client.
J'ai regardé ma tablette. Elle affichait 1 % de batterie. Un pour cent. Le moment critique où l'écran baisse de luminosité, comme s'il entrait en agonie.
Pour recharger ce pour cent, je devrais passer par le réseau. Ce simple geste allait déclencher une cascade de transactions financières : l'électron allait quitter la centrale, passer par trois filiales de courtage, être taxé à la frontière départementale, subir une retenue à la source pour le fond de modernisation des tampons encreurs de la préfecture, et arriver dans ma tablette chargé d'une dette de trois euros.
C’est le futur. Un monde où l’on possède des objets à deux mille euros qui sont des briques inertes parce qu’on n'a pas les moyens de payer le « Forfait d'Accès à l'Ionisation de la Batterie ».
Je me suis levé, la facture à la main. J'ai soudain eu une idée. Une idée qui valait bien les 2 % de consommation réelle.
— Mistigri, on ne va pas charger la tablette.
Le rat a couiné, espérant sans doute une promotion en granulés.
— On va brûler la facture, ai-je murmuré avec un sourire carnassier.
J'ai craqué une allumette. Le papier de haute qualité a mis du temps à prendre, mais une fois lancé, il a dégagé une chaleur incroyable. Une chaleur grasse, chimique, une chaleur qui sentait l'encre et le cynisme.
Pendant trois minutes, dans mon couloir glacial, j'ai eu chaud. J'ai regardé les 457,82 € se transformer en cendres rougeoyantes. C'était, de loin, le meilleur rendement énergétique de tout le mois.
Le "Surplus" était enfin utile. La taxe brûlait mieux que l'abonnement. Et pour la première fois, j'avais l'impression d'en avoir pour mon argent.
Puis, la dernière lueur s'est éteinte. Le froid est revenu, plus tranchant qu'un huissier de justice. Dans l'obscurité, le petit voyant rouge du compteur Linky a clignoté. *Bip.*
"Taxe sur le dégagement de CO2 lié à l'incinération domestique de documents contractuels : 12,00 €."
J'ai soupiré. Le futur ne dort jamais. Il facture.
Conclusion : Allumez les bougies, c'est l'heure du spectacle
Mesdames, Messieurs, chers survivants du prélèvement SEPA, bienvenus au grand final.
Prenez place. Non, pas là, c'est un fauteuil « confort thermique optionnel », il y a une taxe de 4,50 € pour l’usage des ressorts. Asseyez-vous par terre, c’est plus rustique, c’est très « transition énergétique ». Regardez autour de vous. Admirez ce noir profond, ce néant abyssal, ce vide que même un télescope de la NASA ne parviendrait pas à percer. Ce n’est pas une panne de courant. C’est un choix artistique. C’est une scénographie minimaliste imposée par mon banquier, qui considère que la lumière est un plaisir de bourgeois décadent, au même titre que le chauffage ou le fait de posséder deux reins fonctionnels.
À ce stade du livre, vous vous demandez sûrement : « Mais pourquoi ce titre ? Pourquoi le spectacle ? ». La réponse est simple : quand on n’a plus les moyens de payer l’électricité, la vie devient une pièce de théâtre d’avant-garde. On ne vit plus, on performe la pauvreté. Chaque geste est une chorégraphie calculée pour économiser trois millisecondes de batterie sur un téléphone qui ne capte plus que le réseau de la morgue voisine.
J’ai donc décidé d’allumer les bougies.
Enfin, « les bougies », c’est une façon de parler. Dans l’économie actuelle, une vraie bougie en cire d’abeille coûte le prix d’un demi-baril de Brent. Non, j’ai acheté des bougies de survie fabriquées à partir de graisse de friture recyclée et de remords. L’odeur est un mélange subtil entre un kebab de fin de soirée et une église en ruine. C’est le parfum du succès en temps de crise.
Regardez cette flamme. Elle vacille. Elle a peur. Elle sait que si elle brûle trop vite, je vais devoir facturer son oxygène à la compagnie d’assurances.
Approchez-vous. Ne craignez rien, le froid est un excellent conservateur. Si vous restez ici assez longtemps sans bouger, vous pourriez atteindre l’immortalité sous forme de statue de givre, ce qui vous évitera de payer vos impôts l’année prochaine. C’est le seul paradis fiscal qui reste : la cryogénie spontanée dans un F2 à 800 euros par mois.
Alors, c’est quoi le spectacle ? C’est le bilan.
On nous avait promis le futur. On nous avait dit que l’an 2000 serait fait de voitures volantes, de pilules nutritives et de robots domestiques qui feraient la vaisselle en chantant du synth-pop. À la place, on a un boîtier en plastique orange accroché au mur qui nous engueule dès qu’on branche un grille-pain. On a des applications qui nous disent en temps réel combien coûte notre agonie thermique. On a inventé la domotique, non pas pour nous faciliter la vie, mais pour nous permettre de regarder notre compte en banque se vider à distance, en haute définition, depuis le bus.
Vendre un rein pour allumer le couloir n'était pas une métaphore. C'était un business plan.
Le problème, c’est que le marché de l’organe est saturé. Apparemment, tout le monde a eu la même idée cet hiver. On trouve des foies d’occasion sur Le Bon Coin pour le prix d’un kilowattheure en heure de pointe. J'ai essayé de vendre mon enthousiasme, mais personne n'en voulait. « Trop usé », m'a dit le courtier. « On cherche de l'enthousiasme neuf, celui qui croit encore que le chèque énergie va sauver la classe moyenne. Votre cynisme, monsieur, ça ne se recycle pas, c'est un déchet ultime. »
Alors, j’ai embrassé l’obscurité. Et c’est là que le miracle s’est produit.
Dans le noir total, on ne voit plus la tapisserie qui se décolle. On ne voit plus la poussière qui s’accumule sur les factures impayées. On ne voit plus le visage de la défaite dans le miroir. Dans le noir, je peux prétendre que je suis dans une suite au Ritz, et que le majordome est simplement très, très lent à apporter le champagne. L’imagination, voyez-vous, est la seule énergie renouvelable qui n’est pas encore taxée par l’État (bien que j'attende avec impatience la « Contribution Sociale sur les Rêves éveillés » de 2026).
Le spectacle commence maintenant. Admirez ma silhouette qui tremble. C’est une danse contemporaine intitulée « L’Hypothermie Créative ». Notez la précision du mouvement des dents qui claquent : c’est du Steve Reich, mais en plus organique. Écoutez le silence de mon frigo vide : c’est une œuvre de John Cage, mais avec une odeur de yaourt périmé.
Vous savez ce qui est le plus ironique ? On nous demande de faire des efforts. De « baisser le thermostat ». De « porter des pulls ». J’ai mis tellement de pulls que je ressemble à un oignon en laine. Si je tombe, je ne touche pas le sol, je rebondis jusqu’au plafond. Je suis devenu une entité textile. Je ne suis plus un homme, je suis un stock de chez Decathlon qui a pris conscience de lui-même.
Et pourtant, malgré tout, on nous facture le droit de ne pas avoir de lumière. Ce fameux bip du compteur Linky, vous l’avez entendu au chapitre précédent ? C’est le métronome de notre époque. *Bip.* Tu respires. *Bip.* Tu as brûlé un papier. *Bip.* Tu as eu une pensée un peu trop chaleureuse.
Le futur ne dort jamais, il facture. Même quand vous mourez, je suis sûr qu'il y a une taxe de « cessation d'activité biologique » pour compenser le manque à gagner sur votre consommation de caféine.
Mais ne soyez pas tristes. Le spectacle est magnifique. Regardez cette lueur de bougie. Elle éclaire les cendres de ma facture de 457,82 €. C’était une belle facture. Une facture avec des graphiques, des colonnes, et un ton passif-agressif qui me demandait si j’avais pensé à isoler mes combles. Mes combles ? Je vis dans un appartement où le voisin du dessus fait tomber ses clés et je dois m'excuser du bruit. Si j'isole quoi que ce soit, je perds 10 mètres carrés et je finis par vivre dans une boîte à chaussures.
L'heure est venue de tirer le rideau. Mais comme le rideau est en velours ignifugé et que je peux sans doute le revendre au poids pour payer mon abonnement Internet, je vais simplement fermer les yeux.
C’est le salut final.
Je remercie mes sponsors : la faim, le froid, et mon fournisseur d'accès qui m'envoie des mails pour me dire que « le bonheur est une option à 9,99 € par mois sans engagement ».
Je vous laisse ici, dans cette pénombre confortable. N’oubliez pas de laisser un pourboire à la sortie, mais pas en pièces, s’il vous plaît. Le métal est froid. Donnez-moi plutôt des allumettes. Ou un peu de chaleur humaine. Quoique, la chaleur humaine dégage du CO2, et je n’ai pas envie de recevoir une amende de 12 euros pour « manifestation excessive de fraternité en zone urbaine ».
Éteignez les bougies en partant. Non, attendez. Ne les éteignez pas. Laissez-les brûler jusqu'au bout. C’est ma seule part d’ombre que je peux encore me permettre d’éclairer.
Le spectacle est terminé.
Le silence revient.
Le froid aussi.
Mais au moins, pour quelques pages, on a bien ri de notre propre naufrage. Et ça, mes chers amis, c’est une énergie que Linky ne pourra jamais capter.
*Bip.*
Ah, tiens. On vient de me facturer la conclusion.
C’était prévisible.
Bonne nuit. Et n'oubliez pas de vendre votre autre rein pour le tome 2. Il paraît que le prix du gaz va doubler.