Vendre son Rein pour un Plein
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Regardez bien cet écran. Fixez-le jusqu’à ce que vos rétines brûlent, car ce que vous avez sous les yeux n’est pas un affichage de prix, c’est une épitaphe. C’est le moment exact où la réalité a décidé de devenir une parodie de film de science-fiction des années 80, mais sans les voitures volantes,...
Le choc du '2' : Le chiffre de l'Apocalypse
Regardez bien cet écran. Fixez-le jusqu’à ce que vos rétines brûlent, car ce que vous avez sous les yeux n’est pas un affichage de prix, c’est une épitaphe. C’est le moment exact où la réalité a décidé de devenir une parodie de film de science-fiction des années 80, mais sans les voitures volantes, juste avec la pauvreté rampante et des pistolets à essence qui ressemblent de plus en plus à des seringues d'héroïne pour milliardaires.
Le « 2 ». Ce chiffre maudit. En typographie numérique, sur ces vieux écrans à cristaux liquides qui ont la réactivité d'un paresseux sous Valium, le « 2 » a une forme particulière. C’est un petit cygne gracieux qui vient de décider de vous briser les rotules. Avant, nous vivions dans le monde du « 1 ». Le « 1 » était rassurant. Le « 1 » était le chiffre de l’unité, du départ, du « bon, ça va encore ». 1,45 €, c’était une contrariété. 1,60 €, c’était un sujet de conversation pour râler au bureau. 1,85 €, c’était une insulte. Mais le passage au « 2 », mes amis, ce n'est pas une simple augmentation. C’est un changement de paradigme. C’est la frontière entre la civilisation et Mad Max, sauf que dans Mad Max, ils ont au moins le bon goût de porter du cuir et d'avoir des coupes de cheveux punk. Nous, on a juste des doudounes Quechua et une envie de pleurer devant le totem Total.
Quand le chiffre a basculé, il y a eu ce silence. Vous l’avez entendu, ce silence ? C’est le bruit de millions de comptes en banque qui se vident simultanément, un soupir d’agonie collectif qui a traversé le pays. On aurait dit que la pompe venait de se transformer en machine à sous à Las Vegas, sauf que sur cette machine-là, vous perdez à tous les coups et le seul lot de consolation, c’est le droit d’aller travailler pour payer le trajet du lendemain.
Désormais, l’affichage de la station-service ressemble plus à un score de flipper qu’à un tarif commercial. Ça défile si vite qu’on s’attend à voir apparaître « GAME OVER » en rouge clignotant dès qu’on dépasse les trente litres. Les chiffres s'affolent, les centimes s'enchaînent avec une frénésie qui ferait passer un batteur de speed metal pour un joueur de triangle asthmatique. Vous avez remarqué comme on manipule le pistolet maintenant ? On ne fait plus « le plein ». On pratique une micro-chirurgie. On appuie sur la gâchette avec la précision d’un démineur de la police technique, l’œil rivé sur le compteur, en essayant d’arrêter le massacre à 20,00 € pile. Si vous arrivez à 20,01 €, vous avez l'impression d'avoir échoué à votre examen de vie. Ce centime de trop, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de votre rancœur sociale. C’est le prix d’un demi-rein que vous venez de laisser s’évaporer dans le réservoir de votre Clio 4 qui, elle, s'en fout royalement et continue de réclamer son caviar fossile.
Le « 2 », c’est le chiffre de l’Apocalypse parce qu’il brise le contrat social. À 2 euros le litre, le carburant n’est plus un fluide technique, c’est un produit de luxe. On devrait le vendre chez Sephora, dans des flacons en cristal taillé, avec une égérie comme Brad Pitt qui nous chuchoterait : « Sans plomb 98… parce que vous le valez bien (et que vous n'avez plus de loyer) ». On pourrait avoir des testeurs, vous savez ? Un petit pschitt sur le poignet. « Oh, vous sentez cette note de tête de schiste bitumineux avec une pointe de géopolitique instable ? C'est le cru Arabie Saoudite-Russie 2024, un délice pour les injecteurs. »
Mais non, on reste là, sous le néon blafard d'une station d'autoroute, à regarder ce « 2 » qui nous nargue. Et le pire, c’est le décalage. Vous avez vu la gueule des pompes ? Elles sont dégueulasses. Elles sentent le gras, le vieux gasoil et le désespoir. Il y a toujours une trace de cambouis sur le bouton « Validation » et le papier de l’imprimante à tickets est systématiquement épuisé depuis la chute du mur de Berlin. Comment est-ce possible qu’un produit aussi cher soit vendu dans un endroit aussi merdique ? Quand vous achetez une montre à 5 000 euros, on vous offre un café et on vous installe dans un fauteuil en cuir. Quand vous achetez 80 euros de Sans Plomb, vous avez de la chance si le distributeur de gants en plastique n’est pas vide et si vous ne marchez pas dans une flaque de pisse de routier ukrainien.
C’est là que le sarcasme devient une technique de survie. On commence à développer des théories académiques sur la psychologie du « 2 ». Le « 2 » est vicieux parce qu'il est rond. Il a cette courbe qui suggère qu'il pourrait facilement devenir un « 3 ». Le « 1 » était une barrière, un rempart. Le « 2 » est une autoroute vers l'infini. Une fois qu’on a accepté le « 2 », on peut tout accepter. On acceptera le litre à 5 euros, puis à 12 euros, puis on finira par échanger nos enfants contre un bidon de cinq litres de Diesel pour pouvoir aller au parc d'attractions voir des mascottes qui meurent de chaud.
Et regardez vos voisins de pompe. C’est fascinant. C’est une étude sociologique en temps réel. Il y a le « Négationniste » : il regarde fixement le ciel, ou ses chaussures, il remplit son réservoir mécaniquement, refuse de regarder l’écran, paie en sans contact en détournant les yeux, comme s’il venait de commettre un crime honteux. Il y a le « Révolutionnaire de Parking » : il soupire très fort, regarde tout le monde autour de lui en espérant croiser un regard complice pour lancer un « C’est quand même une honte, hein ? », mais tout ce qu’il récolte, c’est le silence de gens qui n’ont plus l’énergie de faire la révolution parce qu’ils calculent s'ils peuvent encore se payer du beurre. Et il y a mon préféré : le « Riche Ironique ». Celui qui arrive en SUV de 2,5 tonnes, qui fait un plein à 180 euros et qui lâche un petit rire nerveux en disant : « Oh là là, ça commence à faire cher la promenade ! ». Toi, mon pote, le « 2 » ne t’a pas encore traumatisé. Pour toi, c’est juste un score de golf un peu élevé. Pour nous, c’est le nombre de jours où on va manger des pâtes au sel cette semaine.
Le choc du « 2 », c’est aussi cette sensation d’être devenu un toxicomane. On connaît tous les coins. On sait quelle station est à 1,98 € (le paradis !) et laquelle ose afficher 2,15 € (le cartel de Medellin). On fait des détours de douze kilomètres pour économiser trois centimes par litre, consommant ainsi l’équivalent de l’économie réalisée dans le processus, parce que notre cerveau a grillé. Le « 2 » a court-circuité notre logique mathématique. On est prêts à se battre avec un vieillard pour une pompe libérée, on guette le camion-citerne comme les tribus du désert guettent la pluie.
Et pendant ce temps, le compteur de la pompe continue son petit jeu. Tic-tic-tic-tic. C’est le son du flipper. On imagine presque des lumières multicolores s’allumer sur le haut de la station, une sirène hurlante et une voix de speaker de foire qui hurle : « JACKPOT ! VOUS VENEZ DE DÉPENSER LE BUDGET VACANCES DE LA PETITE DERNIÈRE ! REJOUEZ MAINTENANT POUR TENTER DE GAGNER UN PRÉLÈVEMENT AUTOMATIQUE SUPPLÉMENTAIRE ! »
La vérité, c'est que ce « 2 » est un message. C'est le système qui nous dit : « On a arrêté de faire semblant ». Avant, on essayait de nous faire croire que la voiture était un instrument de liberté. « Prenez la route, évadez-vous ! ». Maintenant, la voiture est un bracelet électronique. On est reliés à la pompe par un cordon ombilical invisible et très, très coûteux. Le « 2 », c’est la fin de l’insouciance. C’est le moment où l’on réalise que chaque accélération pour doubler un camion est un acte financier irréfléchi, un craquage de PEL sur quatre roues.
Alors la prochaine fois que vous verrez ce chiffre s’afficher, ne pleurez pas. Riez. Riez de cette absurdité magnifique où l'on traite un liquide inflammable extrait de dinosaures décomposés comme s'il s'agissait de larmes de licorne. Regardez ce « 2 » bien en face, faites-lui un clin d’œil et préparez-vous mentalement. Parce que le « 3 » est déjà en train de s’échauffer dans les coulisses, et lui, il n’aura pas la grâce d’un cygne. Il aura la forme d’une faux.
En attendant, profitez bien de votre plein à 120 euros. C’est probablement le truc le plus cher que vous porterez sur vous aujourd’hui, à moins que vous n'ayez une Rolex ou un rein de rechange dans votre sac à dos. La route est longue, mais elle est surtout hors de prix. Roulez jeunesse ! Mais roulez en descente, s'il vous plaît. C'est meilleur pour le portefeuille.
Chirurgie de fortune sur la RN10
Le voyant orange de la réserve de ma Peugeot 208 vient de s’allumer avec la discrétion d’une alarme nucléaire dans un sous-marin russe. Ce n’est pas un simple témoin lumineux ; c’est un verdict. C’est le petit rictus sadique de l’ingénieur sochalien qui vous annonce que, dans exactement quarante-deux kilomètres, votre carrosse se transformera en presse-papier de 1 200 kilos sur le bas-côté de la RN10.
Quarante-deux kilomètres. C’est la distance d’un marathon. C’est aussi, au cours actuel du Sans Plomb 98, le prix d’un appartement de deux pièces à Limoges.
Je regarde ma jauge. Elle est plus basse que l'estime de soi d'un stagiaire en fin de contrat. Et là, le calcul mental commence. C’est une gymnastique cérébrale que même un médaillé Fields refuserait d’aborder sans un antidépresseur : combien de kilomètres puis-je grappiller en coupant la clim, en éteignant l’autoradio et en retenant ma respiration pour alléger la voiture de l'air dans mes poumons ?
Le problème, c'est que sur la RN10, entre Chartres et nulle part, les stations-service ne sont plus des points de ravitaillement. Ce sont des comptoirs de change pour oligarques. Passer la barrière d’une station Total de nos jours, c’est comme entrer chez Cartier avec une cagoule : tout le monde sait que ça va finir en braquage, la seule question est de savoir qui va saigner.
Et aujourd'hui, c'est moi. Sauf que mon compte en banque affiche un encéphalogramme si plat qu'on pourrait y faire du skateboard. Il ne me reste qu'une solution. Une solution qui traîne dans le creux de mes lombaires, bien au chaud, filtrant gentiment mes excès de caféine : mon rein gauche.
Soyons pragmatiques. La nature est bien faite, elle nous a dotés de deux reins. C’est une redondance marketing flagrante, une sorte d’option « Apple Care » biologique que l’évolution nous a fourguée en prévision des crises pétrolières du XXIe siècle. Pourquoi garder deux filtres à urée quand on n’a même plus de quoi faire chauffer le 1.2 PureTech ? C’est de la gourmandise. C’est de l’étalage de richesse organique.
Je me gare sur l’aire de repos de « La Mare aux Loups ». Un nom charmant qui annonce la couleur : ici, on ne vous vendra pas de sandwich triangle à 8 euros sans vous demander un échantillon de moelle osseuse en caution.
Je sors de la 208. Elle me regarde avec ses phares en griffes de lion, l'air de dire : « Alors, on douille ou on pousse ? ». Je sors mon smartphone et je lance l’application *Organ-Uber* (ou peut-être était-ce le Dark Web, la frontière est floue quand on a faim). Le cours du rein est stable, contrairement à l’Ethereum. On est sur du 150 000 euros pour un spécimen sain, peu servi, n’ayant jamais connu la joie d’une dialyse.
150 000 euros. En convertissant ça en SP98 à 2,15 €, on est sur environ 70 000 litres. Avec une consommation mixte de 5,5 litres aux cent, je peux faire 1,2 million de kilomètres. Je peux aller sur la Lune, revenir, et repartir pour un week-end à Center Parcs. Le calcul est vite fait : ma survie physiologique est un obstacle à ma mobilité géographique.
L’opération de fortune s’improvise sur la banquette arrière, entre un vieux guide Michelin et un gilet jaune qui n'a jamais servi qu'à décorer le tableau de bord. Pas besoin de scalpel laser. Pour une Peugeot 208, une clé de 12 et un démonte-pneu suffiront. On reste dans l'artisanat local. L’anesthésie ? Un vieux reste de désinfectant pour les mains goût eucalyptus et la lecture à voix haute des conditions générales d'utilisation d'une carte de fidélité d'hypermarché. Le sommeil vient vite, c’est radical.
« Monsieur ? Monsieur, vous ne pouvez pas garer votre rein sur le distributeur de gonflage des pneus. »
Je me réveille en sursaut. Ce n'était qu'un micro-sommeil dû à l'hypoglycémie et à la panique financière. Mais la réalité est là, implacable. Le voyant clignote plus vite. Il commence à émettre un bip sonore, le genre de son que les médecins utilisent pour annoncer un décès imminent dans les séries américaines.
Je regarde les prix sur le totem de la station.
Sans Plomb 95-E10 : 1,98 €.
Excellentium : Le prix de ton âme, hors taxes.
AdBlue : Le sang de tes ancêtres.
C’est là que je réalise l’absurdité de la situation. On vit dans un monde où l’autonomie d’une citadine française dépend de la capacité d’un conducteur à se transformer en courtier en organes de sa propre personne. Nous sommes devenus des distributeurs de billets biologiques sur pattes. Chaque fois que vous appuyez sur la pédale de droite pour doubler un camion de betteraves qui roule à 82 km/h, vous n’injectez pas du carburant dans un cylindre, vous balancez une phalange dans un incinérateur.
Je m’approche de la pompe. Le pistolet ressemble à un instrument de torture médiéval. Je l'insère dans le réservoir avec la même appréhension qu'un homme qui s'apprête à signer un prêt immobilier sur 30 ans pour acheter un kebab.
Le compteur défile. 10 euros... 20 euros... 40 euros...
À 60 euros, j'ai l'impression de subir une coloscopie financière sans lubrifiant.
À 80 euros, je commence à dire adieu à mes vacances d'été.
À 100 euros, je sens mon rein gauche qui palpite. Il sait qu'il est sur la sellette. Il sent que la 208 est une maîtresse exigeante qui finira par avoir sa peau.
Le pire, c’est le regard des autres automobilistes. On est tous là, sur cette aire de la RN10, à s’observer comme des naufragés sur un radeau de la méduse. On regarde le voisin qui remplit son SUV de luxe. On se dit : « Lui, il a dû vendre un lobe de foie et peut-être une cornée pour faire le plein du réservoir de 90 litres ». On se respecte, dans la douleur. C’est la solidarité des écorchés vifs du portefeuille.
Finalement, le clic libérateur. Le plein est fait. 112 euros. Pour une 208. 112 euros pour une voiture qui a le nom d'un modèle de calculatrice scientifique et la puissance d'un batteur électrique.
Je remonte en voiture. Je caresse le tableau de bord en plastique moussé.
« C’est bon, ma belle, t'es contente ? Tu as ton fix ? Tu as ta dose de jus de dinosaure à prix d'or ? »
L'ordinateur de bord m'affiche fièrement : « Autonomie : 720 km ».
720 kilomètres de liberté. 720 kilomètres avant de devoir envisager la vente de mon pancréas ou d'un poumon (le droit, il est plus gros, ça rapporte plus).
Je redémarre. Je m’insère sur la RN10 avec la délicatesse d’un démineur. Pas d’accélération brusque. Pas de freinage inutile. Je conduis comme si j'avais une pyramide de verres en cristal sur le toit et un œuf frais sous la pédale d'accélérateur. Je suis devenu un adepte de l'éco-conduite, cette discipline olympique qui consiste à se traîner à 80 km/h derrière un convoi exceptionnel en remerciant le ciel pour l'aspiration aérodynamique.
Parce qu'au fond, la vérité est là : on ne conduit plus, on gère un patrimoine en perdition. Chaque tour de roue est un dividende qui s'envole vers les poches d'un émir qui hésite entre s'acheter un club de foot ou une troisième lune artificielle.
Alors, si vous me croisez sur la RN10, errant avec un air hagard et une cicatrice fraîche sur le côté gauche, ne me demandez pas l'heure. Demandez-moi si le plein en valait la peine. Je vous répondrai que oui, car rien ne vaut le plaisir de rouler dans une Peugeot 208 sur une route nationale grise, sous la pluie, en sachant qu'on est physiologiquement plus léger mais mécaniquement comblé.
Roulez, braves gens. Roulez tant qu'il vous reste des organes doubles. Mais gardez un œil sur la jauge. Parce que le jour où le Sans Plomb passera à 4 euros, il ne nous restera plus qu'à vendre nos enfants. Et honnêtement, vu la cote de l'occasion sur le marché des pré-ados, je ne suis pas sûr que ça suffise pour faire le trajet jusqu'à Poitiers.
Le pistolet le plus dangereux du monde
Regardez bien cet objet. Observez sa courbure érogène, sa robe de plastique noir ou de métal brossé, sa gâchette sensible qui répond à la moindre pression de l'index. Dans n'importe quel autre contexte, si vous empoigniez un truc pareil en public, le GIGN descendrait en rappel du toit du Carrefour Market. Mais là, non. Là, vous êtes sur la piste 4, entre une Twingo qui agonise et un SUV dont le conducteur a l’air d’avoir déjà vendu sa grand-mère pour payer les options.
Le pistolet de la pompe à essence est l’arme la plus sophistiquée jamais inventée par le capitalisme cynique. Ce n’est pas un outil. C’est un instrument de braquage inversé. Dans un braquage classique, le mec avec le pistolet repart avec le fric. À la pompe, c’est toi qui tiens le flingue, c’est toi qui appuies sur la détente, et c’est toi qui te fais vider les poches par un jet invisible de fiscalité et de géopolitique. C’est le seul moment de ta vie où tu te tiens en joue toi-même, avec le sourire nerveux de celui qui espère que le distributeur de billets de la banque ne va pas déclencher une alerte enlèvement.
L’ergonomie du pistolet est un chef-d’œuvre de manipulation psychologique. Il tient parfaitement en main. On se sent puissant, un court instant. On se prend pour Clint Eastwood dans *L'Inspecteur Harry*, sauf qu'au lieu de demander "Est-ce que j'ai tiré cinq ou six coups ?", on se demande "Est-ce que j'ai encore assez sur mon compte pour payer le loyer ou est-ce que je vais devoir dormir dans le coffre ?". On insère le bec de métal dans l'orifice de la voiture – une pénétration qui coûte plus cher qu'une heure dans un hôtel de luxe à Dubaï – et on attend le "clic".
Ce "clic", parlons-en. C’est le bruit de la guillotine qui retombe sur votre épargne retraite. C’est l’instant précis où le liquide commence à couler. Avez-vous remarqué à quel point le compteur défile plus vite que vos pensées ? Les chiffres des litres s’égrènent avec la lenteur d'un sénateur en fin de carrière, tandis que les chiffres des euros s'emballent comme le palpitant d'un lapin sous cocaïne. À 1,98 € le litre, on ne remplit pas un réservoir. On transfère du sang. On procède à une transfusion de patrimoine liquide. Chaque litre injecté, c’est une semaine de vacances en moins, un abonnement Netflix sacrifié, ou la promesse de manger des pâtes au sel jusqu’au prochain solstice d’hiver.
Et puis, il y a le rituel de la "pré-autorisation". Cet écran maudit qui vous annonce : "Maximum autorisé : 150 €". 150 balles. C'est le prix d'un saut en parachute, sauf que là, le seul vide que vous ressentez, c'est celui de votre estomac. Le terminal de paiement vous regarde avec le mépris d'un videur de boîte de nuit sélect : "Tu es sûr que tu veux entrer ? Tu as le budget pour ce genre de délire ?" On insère la carte avec les doigts qui tremblent, on tape le code comme si on dénucléarisait un silo de missiles russes, et on attend le message "Veuillez patienter" qui dure environ trois éternités et demie. Pendant ces quelques secondes, votre banque interroge les archives de votre vie, calcule votre espérance de vie, vérifie si vous avez encore vos deux cornées, et finit par donner son accord avec une réticence palpable.
Une fois la gâchette pressée, un phénomène physique fascinant se produit : la distorsion spatio-temporelle. Le temps s'arrête. Vous fixez le cadran. Vous essayez de vous arrêter sur un chiffre rond. C’est le jeu préféré des pauvres. "Allez, je m'arrête à 50,00 € pile." C'est impossible. Le pistolet est programmé par des ingénieurs sadiques pour que la dernière goutte, celle qui vaut à elle seule le prix d'un ticket de loto, tombe toujours au moment où le compteur affiche 50,01 €. Et là, c’est le drame. Votre TOC explose. Votre dignité s’effondre. Vous avez l'impression d'avoir perdu le contrôle de votre destin pour un centime de trop. Un centime qui, multiplié par 40 millions d'automobilistes, permet à un PDG de groupe pétrolier de se payer un porte-manteau en ivoire de mammouth.
Le pistolet de gasoil a aussi une odeur. Cette odeur de solvant, de pétrole brut, de richesse ancienne et de fin du monde. Avant, on trouvait ça désagréable. Aujourd'hui, ça sent le Chanel n°5 du désespoir. On respire les vapeurs en se disant que, techniquement, on en a pour 0,15 € de gaz inhalé gratuitement. C'est toujours ça de pris sur le système. On regarde autour de soi, on croise le regard des autres "tireurs". On ne se parle pas. On est comme des toxicos à la sortie d'un dispensaire. On sait qu'on est accros à ce fluide visqueux et qu'on est prêts à toutes les bassesses pour une dose de 95-E10.
Certains essaient de tricher. Ils secouent le pistolet à la fin, pour récupérer les trois dernières gouttes coincées dans le tuyau. C’est la danse de la dèche. Un mouvement de va-et-vient pathétique, comme si on essayait de traire une vache en plastique qui nous aurait déjà tout pris. "Allez, petite goutte, tombe, sois sympa, fais-moi faire un kilomètre de plus." C'est vain. Le pistolet est sec comme le cœur d'un huissier.
Le pire, c’est quand vous passez à la caisse (si vous n’êtes pas en automate 24/24). Vous entrez dans la boutique. Ce temple de la surconsommation où un paquet de chips coûte le prix d'un kilo de truffes noires. Le caissier vous regarde derrière sa vitre blindée. Il sait. Il voit votre mine décomposée. Il voit que vous avez pris pour 82 euros de "Sans Plomb" et que vous n'avez même pas pris un café parce que vous n'avez plus les moyens de payer le gobelet en carton.
"La 4, s'il vous plaît."
C'est votre sentence. Vous donnez votre carte, il la pose sur le socle, et le "BIP" de validation résonne comme un coup de feu dans une cathédrale. Vous ressortez de là, le pistolet imaginaire encore fumant dans la main, avec la sensation diffuse d'avoir été la victime d'un crime parfait : celui où vous avez vous-même fourni l'arme et payé pour les munitions.
Parce qu'au fond, le pistolet à essence est la métaphore ultime de notre condition moderne. On nous donne l'illusion de la puissance (le véhicule, la vitesse, la liberté de mouvement) tout en nous tenant par la gorge via une poignée en plastique reliée à un tuyau de caoutchouc. On se croit au sommet de la chaîne alimentaire parce qu'on peut déplacer 1,5 tonne d'acier en un coup d'accélérateur, mais on oublie que chaque pression sur la pédale de droite est un retrait direct sur notre dignité.
Alors la prochaine fois que vous décrocherez ce pistolet, ne le voyez pas comme un simple accessoire de station-service. Regardez-le comme ce qu'il est vraiment : un instrument chirurgical destiné à prélever votre plus-value sans anesthésie. Soyez fiers. Vous n'êtes pas des automobilistes. Vous êtes des donateurs involontaires pour le confort des émirats et la survie des dividendes.
Et si jamais vous voyez un type pleurer en serrant la pompe à deux mains, ne riez pas. C’est peut-être un poète qui vient de réaliser que son plein coûte plus cher que sa voiture. Ou plus simplement, c’est moi, en train d'essayer de négocier avec le pistolet pour qu'il me rende mon rein gauche. Mais le pistolet ne répond pas. Il attend juste le prochain client pour lui coller son bec de métal dans le réservoir et lui murmurer : "Ton argent ou ta vie ? Oh, laisse tomber, je vais prendre les deux."
Diesel : Le nouveau Chanel N°5
Oubliez le cuir de Toscane, le musc de Civette ou les pétales de roses cueillis à l’aube par des vierges en robe de lin. Tout ça, c’est pour les romantiques fauchés et les poètes qui prennent le bus. Aujourd’hui, si vous voulez vraiment signifier au monde que vous avez réussi, que vous siégez à la droite de Jeff Bezos et que votre compte en banque a l’épaisseur d’un annuaire téléphonique, il n'y a qu'une seule fragrance qui vaille : l'Hydrocarbure.
Le Diesel est devenu le nouveau Chanel N°5. Mais en plus sélectif. Parce que n’importe quel stagiaire en marketing peut s’offrir un flacon de 50 ml chez Sephora en mangeant des pâtes pendant trois semaines. Par contre, arborer fièrement une tache de gasoil irisée sur la manche d’un blazer en cachemire, c’est le signe extérieur de richesse ultime. C’est dire au monde : « J’étais à la pompe ce matin. J’ai pressé la détente. J’ai vu les chiffres défiler plus vite que les battements de cœur d'un colibri sous cocaïne, et je suis toujours debout. »
Regardez bien ce type, là-bas, à la terrasse d'un café branché. Il ne porte pas de Rolex. Il n’a pas besoin de ça. Il a mieux : une trace noire, grasse, légèrement luisante, juste au niveau du poignet droit. Cette tache, c’est sa Légion d’Honneur. C’est la preuve irréfutable qu’il a fréquenté ce lieu de culte moderne qu’est la station-service. Il ne l'essuie pas. Au contraire, il oriente son bras pour que le soleil tape pile sur le gras de l'hydrocarbure, créant ce petit arc-en-ciel psychédélique que seuls les élus peuvent produire. C’est son aura. Son halo de pur pouvoir d’achat.
Dans les dîners en ville, on ne demande plus : « Quel parfum portez-vous ? » On demande : « C’est du Sans Plomb 98 ou du Premier Diesel ? » Et si vous répondez « Essence de chez Total, récolte de mardi dernier », vous devenez instantanément l'homme le plus désirable de la pièce. Les femmes s'approchent, ferment les yeux et sniffent votre coude avec une sensualité digne d'une pub pour glace italienne. « Mmmh, j’adore... on sent bien les notes de tête de benzène, avec un soupçon de soufre en note de cœur. C'est très... oligarchique. »
Parce que le Diesel, mes amis, c’est l’odeur de la liberté qui coûte un bras. C’est l’effluve du sacrifice. Porter cette odeur, c’est dire : « Je suis tellement riche que je peux me permettre de vaporiser du PIB liquide sur mes vêtements. » C’est le luxe absolu, celui qui ne s’achète pas en boutique, mais qui se mérite à la force du poignet, en luttant contre un ressort de pistolet rouillé dans une station Total Access de la zone industrielle de Limoges.
D’ailleurs, le marketing ne va pas tarder à suivre. Je parie que d’ici six mois, LVMH lancera une gamme de vêtements « Pré-tachés ». On verra des mannequins anorexiques défiler avec des robes de soirée portant des traces de cambouis stratégiquement placées sous les aisselles. Le « Look Raffinerie » sera le nouveau « Chic ». Les influenceuses sur Instagram ne feront plus de tutos maquillage, elles expliqueront comment appliquer délicatement une goutte d'huile de moteur 5W40 sur le revers d'une veste pour simuler une fortune immobilière.
« Coucou les filles ! Aujourd'hui je vous montre mon "Total-Look". Regardez cette tache sur mon sac à main, on croirait que j'ai fait le plein d'un SUV de 3 tonnes moi-même ! Trop hâte de sortir au resto pour que tout le monde sache que j'ai les moyens de faire tourner un moteur à combustion ! »
Mais attention, il y a une étiquette à respecter. Il y a le bon gras et le mauvais gras. La tache de friture de chez McDonald’s, c’est la pauvreté. C’est le signe que vous avez succombé à la malbouffe par manque de temps et d’argent. C’est une tache qui crie : « Je suis un prolétaire en retard. » Par contre, la tache de pistolet de pompe à essence, c’est la noblesse. Elle a une texture différente. Elle est plus dense, plus sombre, presque mystique. Elle possède cette irisation particulière qui murmure : « Je possède un réservoir de 80 litres et je n'ai pas peur de m'en servir. »
C’est d’ailleurs devenu mon nouveau jeu social. Quand je croise un ami qui a l’air un peu trop propre, je le regarde avec une pitié non dissimulée.
— Tiens, salut Marc. Ça va ? T'as l'air... propre.
— Bah oui, pourquoi ?
— Oh, je sais pas... C'est juste que ta veste est impeccable. Pas la moindre trace d'hydrocarbure. Tu... tu prends le vélo maintenant ? Ou c'est le télétravail forcé ? Écoute, si t'as besoin d'un prêt pour aller jusqu'à la pompe, n'hésite pas. On est amis après tout.
Le pauvre Marc devient rouge. Il essaie de bafouiller une excuse, genre il a mis des gants en plastique à la station. Mais personne ne le croit. Les gants en plastique, c’est pour ceux qui ont honte de leur richesse, ou pour les fétichistes du latex. Le vrai dominant, le mâle alpha des temps modernes, il prend le pistolet à pleine main, sans protection, comme on saisit le destin à la gorge. Il accepte la souillure. Il l'embrasse. Il veut que le Diesel imprègne ses pores, qu'il s'insinue sous ses ongles, qu'il devienne une partie de son ADN.
Parce qu'au fond, qu'est-ce qu'une tache de gras sur une manche, sinon un certificat de dépôt bancaire à ciel ouvert ? C'est le seul accessoire de mode qui a une valeur indexée sur le cours du baril à Rotterdam. Si le pétrole monte de 10 %, votre manche prend de la valeur. Vous ne portez plus un vêtement, vous portez un produit dérivé financier.
Et ne parlons même pas de l'effet sur la libido. On nous a menti avec les phéromones. La vérité, c'est qu'en 2024, si vous voulez pécho, oubliez le charme, l'humour ou la gentillesse. Arrivez simplement dans un bar, commandez un verre en posant votre coude taché de gasoil sur le comptoir, et attendez. L’odeur va se propager. Ce petit fumet de station-service, mélange de pétrole brut et de désespoir fiscal, va agir comme un aimant. Les gens vont se retourner, les narines frémissantes.
— Tu sens ça ? chuchotera une femme à son mari.
— Oui... C'est du Diesel de qualité supérieure. On dirait... du BP Ultimate. Cet homme doit être au moins chirurgien dentiste ou trafiquant d'organes. Quel charisme !
Même les mendiants ont changé de technique. Ils ne vous demandent plus une pièce pour manger. Ils vous repèrent à l'odeur. Si vous sentez le gasoil, ils savent que vous êtes une baleine, un "High Roller".
— Monsieur, s'il vous plaît... juste une petite goutte sur mon chiffon. Juste pour que je puisse la sentir et me rappeler ce que ça fait d'être quelqu'un.
C’est cruel, mais c’est la nouvelle hiérarchie. On est passé de l’âge de pierre à l’âge du bronze, puis à l’âge du fer. Nous sommes officiellement entrés dans l’Âge de la Tache.
Alors, la prochaine fois que vous ferez le plein — après avoir vendu un rein, deux cornées et l'héritage de votre petite-nièce — ne soyez pas maladroit. Soyez précis. Ne cherchez pas à éviter la goutte qui tombe du pistolet une fois que vous avez fini. Au contraire, accueillez-la. Guidez-la vers votre manche avec la grâce d'un sommelier servant un grand cru. Regardez cette tache s'étendre doucement sur le tissu comme une marée noire miniature. C'est votre investissement qui s'affiche.
Soyez fiers de votre odeur de garage. Soyez fiers de ce gras qui ne partira jamais, même après trois passages au pressing (parce que le pressing aussi, c’est du pétrole, c’est un cercle vicieux, une orgie moléculaire). Vous n'êtes plus un simple citoyen qui essaie de survivre à l'inflation. Vous êtes une publicité vivante pour le capitalisme sauvage. Vous êtes le nouveau Chanel N°5. Vous êtes l’élite qui pue, l’aristocratie du réservoir, les seigneurs de la pompe.
Et si quelqu'un ose vous dire : « Monsieur, vous avez une tache de gras sur votre manche », regardez-le droit dans les yeux avec un mépris souverain, remontez votre vitre (électriquement, pour montrer que vous avez encore de la batterie) et lancez-lui :
— Ce n'est pas une tache, pauvre idiot. C'est mon solde bancaire qui transpire.
Puis, redémarrez en faisant un nuage de fumée noire bien épaisse. C’est le seul moyen de marquer votre territoire maintenant que l’or est devenu liquide et qu'il se vend au litre. Après tout, dans un monde qui s'effondre, autant couler avec style, une manche grasse après l'autre.
L'art de s'arrêter à 20,00€ pile
Oubliez le saut à l’élastique, le base-jump ou le fait de dire à votre belle-mère que sa blanquette de veau manque cruellement de relief. Si vous voulez connaître le véritable frisson, le genre de décharge d'adrénaline qui transforme votre sang en Red Bull et vos mains en marteaux-piqueurs, il n’y a qu’un seul endroit sur cette terre de souffrance : la pompe numéro 4 de la station Total Access, un mardi soir à 23h15.
Vous êtes là, seul face au monolithe d’acier et de plastique. L’air sent le benzène et le désespoir. Vous avez inséré votre carte bleue avec la solennité d’un chevalier introduisant Excalibur dans son fourreau, sauf qu’Excalibur a une limite de plafond de 40 euros et que votre compte est actuellement en réanimation cardio-respiratoire. L’objectif est clair, net, presque biblique : s’arrêter à 20,00 euros pile. Pas 19,99 €. Pas 20,01 €. Vingt. Zéro. Zéro.
C’est un exercice de haute voltige qui ferait passer une opération à cœur ouvert pour un atelier pâte à modeler en maternelle. À ce niveau de précision, on n’est plus dans la consommation de carburant, on est dans l’art divin. On est dans la physique quantique appliquée au portefeuille d’un prolo.
Le problème, c’est la gâchette. Cette petite manette de plastique noir, conçue par des ingénieurs sadiques formés dans les caves de la CIA, possède une sensibilité que même une harpe de concert ne pourrait égaler. Un millimètre de pression, et c’est le déluge. Un micromètre de trop, et vous venez d’envoyer trois centilitres de sans-plomb 98 de trop dans les entrailles de votre Renault Clio de 2004, déclenchant ainsi l’apocalypse financière.
Dès que vous commencez à presser, le cadran s'affole. Les chiffres défilent avec la fureur d’une mitrailleuse Gatling.
5,00 €… 10,00 €… 15,00 €…
Le rythme cardiaque s’accélère. Votre vision périphérique se brouille. À 18,50 €, vous entrez dans la Zone. Votre cerveau reptilien prend les commandes. Vous relâchez la pression pour passer en mode « goutte-à-goutte ». C’est là que le combat psychologique commence entre l’homme et la machine.
La pompe, elle, ne veut pas que vous vous arrêtiez à 20,00 €. La pompe est une prédatrice. Elle a soif de votre ruine. Elle attend patiemment le moment où votre doigt va trahir votre volonté. Elle sait que si elle affiche 20,01 €, elle a gagné. Car ce centime, ce misérable petit centime de cuivre virtuel, c’est la ligne de démarcation entre l’ordre et le chaos.
À 19,92 €, vous donnez des petits coups secs, nerveux. « Clic. Clic. »
19,95 €.
Le monde s’arrête de tourner. Un silence de mort s'abat sur la zone industrielle. Même les rats s’arrêtent de grignoter des câbles électriques pour regarder la scène.
19,97 €.
Vous transpirez des gouttes de pétrole. Vos pupilles sont dilatées comme si vous veniez d'ingérer tout le stock de caféine de Colombie.
19,98 €.
Votre doigt tremble. C'est le spasme de trop. C'est l'instant où le destin bascule. Vous donnez l'ultime impulsion, celle qui doit vous mener au Graal, au chiffre rond, à la perfection géométrique du double zéro.
Et là, c'est le drame. Le cadran affiche : 20,01 €.
Le monde s'écroule. Un cri silencieux déchire votre âme. Ce 1 final ressemble à un doigt d'honneur dressé vers le ciel. Vous venez de basculer dans l'illégalité budgétaire. À l'instant précis où ce centime est apparu, une alerte rouge s'est déclenchée au siège social de votre banque à La Défense. Un algorithme impitoyable vient d'envoyer un signal à un huissier de justice qui, déjà, enfile ses bottes pour venir saisir votre grille-pain et votre collection de DVD de Jean-Claude Van Damme.
Parce qu'on ne rigole pas avec le 20,01 €. Ce centime, c'est celui qui n'était pas prévu. C'est celui qui fait déborder le vase de votre découvert autorisé. C’est la goutte d’essence qui fait déraper votre existence. Vous imaginez déjà la scène au tribunal :
— Accusé, levez-vous. Vous avez délibérément injecté pour un centime de carburant supplémentaire alors que votre solde était déjà en état de décomposition avancée. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
— Monsieur le Juge, la gâchette était sensible, je vous jure ! C’était un réflexe musculaire !
— Silence ! Saisie immobilière immédiate. On lui prend la Clio, le chat, et on lui coupe l’abonnement Netflix.
Vous regardez ce 20,01 € avec une haine pure. Vous avez envie de prendre un coton-tige pour essayer de pomper ce centime maudit directement dans le réservoir, pour le rendre à la machine, pour supplier l'automate de vous pardonner votre péché d'orgueil. Mais il est trop tard. L'automate vous regarde avec son écran LCD froid et méprisant, affichant un message laconique : « Prenez votre ticket et allez pleurer ailleurs ».
Certains disent que le bonheur réside dans les petites choses. C'est faux. Le bonheur, c'est quand l'automate affiche 20,00 € pile. C’est ce moment de grâce absolue où vous vous sentez l’égal d’un maître zen ou d’un sniper des forces spéciales. Vous remettez le pistolet dans son socle avec une lenteur cinématographique. Vous jetez un regard circulaire aux autres automobilistes — ces pauvres hères qui, eux, vont probablement s’arrêter à 20,04 € comme des sauvages sans éducation.
Vous, vous faites partie de l’élite. Vous êtes le chirurgien de la pompe, l’horloger du diesel. Pendant quelques secondes, vous avez l'impression de maîtriser votre vie, d'avoir dompté le système capitaliste, d'avoir dit « non » à l'inflation galopante en lui imposant votre propre limite arithmétique.
Mais la réalité vous rattrape vite. Parce qu'avec 20,00 € d'essence aujourd'hui, vous avez à peine de quoi sortir du parking de la station et faire trois fois le tour d'un rond-point en priant pour que le vent soit dans votre dos. Vous avez acheté de quoi humidifier vos pistons, rien de plus. C'est l'équivalent énergétique d'un expresso pour un éléphant.
Qu'importe. Vous remontez dans votre véhicule avec la dignité d'un empereur romain. Vous avez réussi le 20,00 € pile. Vous êtes peut-être ruiné, vous allez peut-être devoir manger des écorces d'arbres jusqu'à la fin du mois, mais vous avez gagné la bataille contre la gâchette.
Et si par malheur, un jour, vous croisez un type qui s’arrête à 20,02 € et qui s’en fout, qui part payer avec un sourire aux lèvres, fuyez-le. C’est un psychopathe. C’est le genre de personne qui ne rembobine pas les cassettes VHS (si elles existaient encore), qui met le lait avant les céréales et qui regarde probablement les épisodes de séries dans le désordre. C’est un agent du chaos.
Car dans ce monde qui part en vrille, où le litre de gasoil coûte plus cher qu'un grand cru de Bordeaux, la seule chose qui nous sépare encore de la barbarie totale, c'est cette capacité à s'arrêter sur un chiffre rond. C'est notre dernier rempart civilisé. Le jour où nous accepterons tous le 20,01 € sans broncher, ce sera la fin de l'humanité. Les villes brûleront, les chiens mangeront les chats, et les banquiers riront dans leurs tours de verre en comptant nos centimes de trop.
Alors, la prochaine fois que vous aurez le doigt sur la gâchette, respirez un grand coup. Pensez à votre famille. Pensez à votre dignité. Et surtout, n'oubliez pas : au-delà de 20,00 €, il n'y a plus d'espoir. Il n'y a que le vide, l'huissier et le mépris éternel de la pompe numéro 4.
Le premier rendez-vous à la Pompe 4
Oubliez le homard bleu, le Chablis millésimé et les nappes en lin qui coûtent le PIB du Monténégro. Si vous voulez vraiment impressionner une femme en 2024, si vous voulez qu’elle vous regarde avec l’étincelle du désir pur, celui qui court-circuite toute logique rationnelle, il n’y a qu’un seul endroit : la station Total Access de la porte d'Orléans. Un vendredi soir. Sous les néons blafards qui vous donnent le teint d’un tuberculeux en phase terminale, mais qui font briller la carrosserie comme le trésor d’un dragon.
J’avais sorti le grand jeu. Costume trois-pièces, chaussures cirées au point de pouvoir se raser dans le reflet de mes orteils, et surtout, ce petit détail qui fait la différence : j'avais laissé traîner sur le siège passager mon dernier bilan d’analyse d’urée, prouvant par A + B qu’il ne me restait officiellement qu’un seul rein. Le sacrifice ultime. La preuve d'un pouvoir d'achat retrouvé.
Sandra est montée dans la voiture avec l'air de celle qui s'attendait à un bistrot sympa ou, au pire, à un bar à cocktails avec des boissons à 18 euros servant de l’azote liquide. Pauvre enfant. Elle n’était pas prête pour l’érotisme brut de la pompe numéro 4.
— On ne va pas dîner ? a-t-elle demandé, un peu confuse, alors que je m'engageais sur la file d’attente entre un Uber dépressif et un SUV qui consommait probablement autant qu'un petit porte-avions.
— Mieux que ça, Sandra. On va vivre. On va consommer. On va défier l’inflation. Regarde bien.
Le vigile de la station, un colosse qui semblait avoir été sculpté dans du pneu recyclé, nous a regardés approcher. Dans son regard, il n’y avait pas de mépris, seulement une forme de respect sacré. Il savait que je venais pour le rituel. Je n'étais pas là pour mettre dix balles de "juste assez pour aller au boulot". J'étais là pour le Grand Chelem. Le Gavage.
Je me suis garé avec une précision chirurgicale. La trappe à essence était alignée avec le pistolet au millimètre près. Un mauvais alignement, c’est le signe d’un homme qui ne sait pas gérer sa vie. Un homme qui s’arrête à 19,98 € parce qu’il a peur du vide.
— Descends, lui ai-je soufflé d’une voix rauque. Admire le spectacle.
L’air sentait bon le benzène et le désespoir social. C’était enivrant. Je me suis approché de la borne avec la démarche d’un toréador entrant dans l’arène. J’ai inséré ma carte Gold avec une lenteur calculée. Le terminal a clignoté : « Traitement en cours ». Le suspense était insoutenable. Est-ce que la banque allait appeler le GIGN ? Est-ce que le plafond de ma carte allait exploser en plein vol comme la navette Challenger ?
« Code bon. Serveur disponible. »
Un frisson m'a parcouru l'échine. J’ai saisi le pistolet de Sans Plomb 98. Pas du 95-E10, cette pisse d’éthanol pour tondeuses à gazon et gens qui votent avec raison. Non, du 98. Le nectar. Le sang de la terre. L’élixir qui coûte tellement cher qu’on devrait le servir dans des flûtes en cristal de Baccarat.
— Tu sens ça, Sandra ? C’est l’odeur de la géopolitique. C’est l’odeur d’un désert lointain qu’on a transformé en liquide magique pour que je puisse t’emmener au McDrive avec la clim à fond.
J’ai enfoncé la gâchette. Le bruit… Ah, ce ronronnement mécanique, ce petit clapotis dans le tuyau. C’est plus sensuel que n’importe quel solo de saxophone. Sur l’écran, les chiffres ont commencé leur ascension vertigineuse. 10 €… 20 €… 40 €… Sandra avait les yeux écarquillés. Elle fixait le compteur comme si c’était le décompte d’une bombe thermonucléaire.
— On dépasse les 50 euros ? murmura-t-elle, la voix tremblante d’émotion.
— On ne fait que commencer, bébé. Accroche-toi à ton sac à main.
À 80 €, le vigile s’est arrêté de mâcher son sandwich triangle. À 120 €, une famille en Scénic s’est arrêtée de se disputer pour regarder l’écran. J’étais le centre du monde. J’étais le Gatsby de la Porte d'Orléans. Je ne regardais même pas le pistolet. Je fixais Sandra droit dans les yeux, maintenant la pression avec une main de fer, tandis que ma cicatrice sur le flanc droit me lançait un rappel douloureux de mon récent séjour dans une clinique clandestine de Moldavie.
Un rein. C’est le prix du bonheur. C’est le prix de ce moment de domination absolue sur la matière et sur l’économie de marché.
Alors que le réservoir approchait de la saturation, le moment de vérité est arrivé. Le défi ultime. L’instant où l’on sépare les hommes des cafards. Le passage des 149,00 €.
La pompe a ralenti. Le débit s’est fait goutte-à-goutte. C’est là que le talent s’exprime. Il s’agissait de viser le 150,00 € pile. Pas 150,01 €. Pas 149,99 €. Le chiffre rond, c’est la signature de Dieu. C’est la preuve que l’univers a encore un sens. Si je ratais, si j’affichais ce centime de trop, j’étais un paria. Un de ces agents du chaos qui mettent le lait avant les céréales. Sandra ne me rappellerait jamais. Elle irait avec un type qui roule en trottinette électrique et qui mange du tofu soyeux.
Mon index, pourtant crispé par l'adrénaline, a opéré une pression millimétrée.
149,97…
149,98…
149,99…
Le temps s'est arrêté. Un pigeon s'est figé en plein vol. Le bruit du périphérique s'est tu. J'ai donné une impulsion finale, plus légère que le battement d'aile d'un papillon sous Xanax.
150,00 €.
Un silence religieux a envahi la station. Le vigile a fait un signe de tête solennel. Sandra a laissé échapper un soupir qui ressemblait étrangement à un orgasme. J’ai retiré le pistolet avec une élégance de mousquetaire, en prenant soin de ne pas laisser tomber une seule goutte sur mes chaussures. À deux euros le litre, une goutte, c’est le prix d’un café en terrasse. On ne gaspille pas le sang des dieux.
— Et maintenant ? a demandé Sandra, totalement conquise. On va manger dans un palace ?
— Mieux. On va à la boutique de la station. Je vais t’acheter un sandwich « Le Parisien » dont la date de péremption est dans moins de douze heures. Et si tu es sage, je rajouterai un sapin sent-bon senteur "Forêt Noire" pour mon rétroviseur. Le luxe, Sandra. Le vrai.
Nous sommes entrés dans la boutique. C’était le moment de la parade nuptiale. J’ai ignoré les rayons « promotion sur l’huile de moteur » pour me diriger directement vers le comptoir. Derrière la vitre pare-balle, le caissier me regardait comme si j’étais un émir du Qatar en goguette.
— La 4, ai-je lancé avec une nonchalance feinte. Et rajoutez-moi ce paquet de chips artisanales à 6 euros 50. Celles avec du sel marin récolté à la main par des moines aveugles.
Le total s’affichait en rouge sang. J’ai payé sans ciller. J’aurais pu acheter une petite île en Grèce pour le même prix en 2002, mais aujourd’hui, ce ticket de caisse était mon titre de noblesse. Je l’ai tendu à Sandra.
— Garde-le. C’est mieux qu’un diamant. Un diamant, c’est juste du carbone compressé. Ça n’aide pas une Twingo à monter une côte. Ce ticket, c’est de l’énergie pure. C’est du mouvement.
On est ressortis sous les étoiles, ou du moins sous ce qui ressemble à des étoiles à travers la pollution parisienne. En remontant dans la voiture, l’aiguille de la jauge d’essence, habituellement coincée tout en bas dans la zone du désespoir écarlate, a entamé une remontée glorieuse jusqu’au « F ». Full. Plein. Total.
C’était la première fois depuis des mois que je voyais cette aiguille aussi haute. Elle pointait vers le haut, vers l’avenir, vers le progrès. J’ai démarré le moteur. Le bruit était différent. Plus riche. Plus gras. Plus arrogant.
— Tu sais, Sandra, ai-je dit en enclenchant la première, beaucoup de gens pensent que l'argent ne fait pas le bonheur. Mais ces gens-là n'ont jamais connu l'ivresse d'un réservoir plein sans avoir à vérifier leur solde bancaire avant de s'endormir.
Elle a posé sa main sur mon bras, juste à l'endroit où le pansement de ma biopsie rénale commençait à se décoller.
— Tu es fou, a-t-elle murmuré.
— Non, Sandra. Je suis un investisseur. J'ai investi dans notre soirée. J'ai investi dans le CO2. J'ai investi dans le fait qu'on va pouvoir rouler pendant 600 kilomètres sans que j'aie besoin de vendre mon autre rein ou un morceau de mon foie.
On a quitté la station sous les regards envieux des autres automobilistes. Je voyais dans leurs yeux la tristesse de ceux qui ne mettaient que pour 20 euros de gazole, les mains tremblantes, espérant que la pompe s’arrêterait avant que leur compte ne passe dans le rouge. Ils étaient les serfs de la nouvelle féodalité pétrolière. J’étais le seigneur.
Alors, bien sûr, demain je devrai sans doute commencer un régime à base de pâtes sèches et d’eau de pluie pour compenser. Bien sûr, l’huissier frappera probablement à ma porte lundi matin. Mais ce soir, dans cette voiture qui sentait le pin artificiel et la réussite financière éphémère, j’étais le roi du monde.
Parce qu’au-delà de 150,00 €, il n’y a plus de peur. Il n’y a que la vitesse, le mépris des limitations de vitesse (parce que si tu peux payer le plein, tu peux payer l'amende) et le sourire de Sandra qui regardait l'aiguille de l'essence avec la même dévotion qu'une relique sainte.
La barbarie attendra demain. Ce soir, on a le plein. Et à la Pompe 4, personne ne nous entendra crier quand on recevra le relevé bancaire.
Le crédit 'Plein-Logement'
Le réveil a sonné avec le timbre métallique d’une guillotine qui tombe. C’est le problème avec les orgies de Sans-Plomb 98 : la gueule de bois ne se soigne pas au Doliprane, mais au Prozac et à la vaseline.
On oublie souvent que dans notre merveilleuse dystopie pétrolière, la voiture n’est plus un moyen de transport, c’est un membre de la famille qu’il faut nourrir avec plus de dévotion qu’un premier-né. Hier soir, j’étais Crésus à la Pompe 4. Ce matin, je suis un fugitif en sursis. Car pour débloquer le mécanisme de sécurité du réservoir — ce fameux "clapet d’éthique financière" imposé par le gouvernement pour « prévenir le surendettement des ménages » — il ne suffit pas d'avoir payé. Il faut prouver qu’on a le droit de recommencer.
Le rituel est immuable. Pour que le loquet électronique de ma trappe à essence accepte de pivoter, je dois me rendre à la banque. À pied. Ce qui, dans mon quartier, équivaut à porter un panneau "Je suis un paria qui n'a plus de crédit-carburant". Les voisins vous regardent avec cette pitié dégoulinante qu’on réserve habituellement aux lépreux ou aux gens qui achètent encore des disques compacts.
Je suis entré dans l’agence de la *Global-Oil-Bank* avec l’humilité d’un serf venant baiser l’anneau de son suzerain. L’odeur de l'agence est particulière : un mélange de papier glacé, de moquette aseptisée et, subtilement, cette effluve de gasoil vaporisée par les diffuseurs de parfum pour nous rappeler qui est le patron.
— Monsieur Vernier ? ai-je murmuré devant le bureau en acajou synthétique de mon conseiller.
Vernier ne m’a pas regardé tout de suite. Il ajustait ses boutons de manchette en forme de barils de Brent. Vernier, c’est le genre de type qui, si vous étiez en train de vous noyer, vous vendrait un abonnement à une pompe de vidange avec un taux d’intérêt variable.
— Ah, Monsieur... (il a fait mine de chercher mon nom sur son écran, alors qu’il sait parfaitement que je suis le dossier n°412-B, option "Faillite imminente"). Vous venez pour le déblocage du bouchon, je présume ? Le relevé d’hier soir est... spectaculaire. Cent-cinquante euros de liquide sacré. Vous avez essayé d’impressionner une hôtesse de l’air ou vous avez juste décidé de devenir un mécène du Qatar ?
— J’avais besoin de me sentir vivant, Monsieur Vernier.
— Se sentir vivant coûte cher, Monsieur. La vie est un produit de luxe, et le plein est son accessoire le plus onéreux. Avez-vous apporté les reliques ?
Les "reliques". C’est ainsi qu’on appelle, dans le jargon des humiliés, les trois derniers bulletins de salaire. Je les ai sortis de ma sacoche avec une lenteur cérémonieuse. Trois feuilles de papier qui attestent que je passe quarante heures par semaine à vendre mon âme pour avoir le droit de déplacer une carcasse de métal de 1,5 tonne sur quelques kilomètres.
Vernier a saisi les documents avec le bout des doigts, comme s’il craignait de contracter ma pauvreté. Il a sorti une loupe. Il a examiné mes heures supplémentaires. Il a tiqué sur un achat de "pain au chocolat" effectué le 12 du mois dernier.
— Une petite folie alimentaire, Monsieur ? Un écart de conduite calorique ? Vous savez que le Crédit "Plein-Logement" exige une discipline de fer. Si vous commencez à manger du beurre, comment voulez-vous qu’on finance votre passage en réserve ?
— C’était mon anniversaire, ai-je balbutié.
— L’anniversaire est une construction sociale destinée à vider les réservoirs, a-t-il tranché d'un ton sec. Bon. Vos revenus sont... stables, à défaut d'être insultants. Nous allons pouvoir activer la procédure "Plein-Logement".
Expliquons le concept pour ceux qui vivent encore dans l'illusion que l'essence s'achète avec de la monnaie de singe. Le Crédit "Plein-Logement" est une invention géniale de la finance moderne. Puisqu'un plein coûte désormais le prix d'un loyer en centre-ville, les banques proposent de lisser la dépense sur 25 ans.
C’est un crédit immobilier, mais pour votre bagnole.
Vous ne possédez pas l'essence dans votre réservoir ; vous en êtes le locataire longue durée. Si vous ne payez pas une mensualité, la banque envoie un drone qui vient siphonner votre voiture dans votre sommeil. C’est propre, c’est efficace, c’est le progrès.
— Signez ici, ici, et initialez la clause de "Don d'Organes Post-Combustion", a dit Vernier en me tendant un stylo en or massif. En gros, si vous faites un accident et que vous n'avez pas remboursé votre dette de carburant, nous récupérons vos cornées pour payer les taxes sur le carbone. C’est écrit en tout petit, là, entre la garantie décès et l’assistance dépannage.
J'ai signé. À ce stade, j'aurais signé un pacte avec le Diable pour que l'aiguille de mon tableau de bord arrête de me regarder avec ce mépris horizontal.
— Bien, a conclu Vernier en rangeant mes bulletins de salaire dans un broyeur (une fois les données aspirées, le support physique n'a plus d'importance, tout comme ma dignité). Je procède au déblocage satellitaire.
Il a tapoté sur son clavier avec une satisfaction sadique. À quelques kilomètres de là, je savais que le petit "clic" électronique venait de résonner dans mon garage. La sécurité venait de sauter. Mon réservoir était à nouveau "ouvert" à la consommation, mais mon compte en banque venait de subir une vasectomie sans anesthésie.
— Une dernière chose, a ajouté Vernier alors que je me levais. Évitez les accélérations brusques. Chaque fois que vous montez au-dessus de 3000 tours, mon ordinateur émet un petit bip. Et croyez-moi, je déteste les petits bips. Ils me donnent envie d'augmenter les agios.
Je suis sorti de la banque, le dos un peu plus voûté. Dehors, le soleil brillait sur les carrosseries des voitures garées, ces temples de métal qui attendent leur obole.
C’est ça, le monde moderne. On ne travaille plus pour se loger, on ne travaille plus pour se nourrir. On travaille pour nourrir la bête. On travaille pour que ce petit bouchon en plastique accepte de se dévisser. On est devenus des prêtres d'une religion dont le seul Dieu est un liquide fossile, noir et visqueux, et dont les églises s'appellent Total ou Esso.
En rentrant chez moi, j'ai croisé un voisin qui poussait sa voiture pour économiser les deux derniers litres de son "crédit-conso-vroum-vroum". On s'est regardés. Aucun mot n'a été échangé. On savait tous les deux. Il n'avait probablement pas assez de bulletins de salaire pour débloquer son clapet. Il était en train de vivre la "Grande Migration des Piétons Forcés".
Une fois devant ma voiture, j'ai posé la main sur la trappe. *Clic*. Elle s'est ouverte. Un petit souffle d'air s'est échappé, comme le soupir d'un prisonnier qu'on libère après dix ans de mitard.
J'ai regardé le bouchon. Il était magnifique. Il était le symbole de ma servitude volontaire. J'ai pris le pistolet de mon jerrican de réserve (que j'avais caché dans la cave comme un trafiquant de drogue mexicain) et j'ai commencé à verser le précieux breuvage.
Chaque goutte qui tombait représentait environ quatre heures de ma vie de bureau. *Glou-glou*. Voilà mon lundi matin. *Glou-glou*. Voilà mon mardi après-midi. *Glou-glou*. Adieu, mes vacances d'été.
À la fin de l'opération, j'étais épuisé, fauché, endetté jusqu'en 2048, mais j'avais le sourire. Parce que demain, je pourrai aller bosser. Pour payer le crédit du plein qui me permet d'aller bosser.
C'est ce qu'on appelle l'économie circulaire. Ou, comme dirait Vernier en se frottant les mains, "la synergie parfaite du mouvement perpétuel vers le néant".
Et le pire ? C'est qu'en remontant dans la voiture, j'ai eu envie d'allumer la clim. Juste pour voir ce que ça fait de brûler un mois de loyer en quinze minutes de fraîcheur artificielle. Après tout, on n'a qu'un seul rein, mais on a deux poumons. Et je suis sûr que la banque prend aussi les lobes pulmonaires en garantie.
Pousser sa voiture : Le nouveau Crossfit
Soyons honnêtes : le fitness est une industrie de lâches. On paie des abonnements à 60 euros par mois pour aller soulever des morceaux de fonte déguisés en gros boudins en plastique, dans des salles qui sentent la chaussette fermentée et le désespoir de ceux qui croient encore pouvoir effacer dix ans de raclette en trois séances de vélo elliptique. Le Crossfit ? Une vaste plaisanterie pour bobos en manque de sensations fortes qui consiste à renverser des pneus de tracteur dans un entrepôt désaffecté.
Mais moi, j’ai trouvé mieux. Plus radical. Plus authentique. Plus... "économique".
J’ai inventé le **Vroum-Fit**. Le concept est simple : maintenant que mon réservoir contient l’équivalent du PIB de la Moldavie, j’ai décidé que l’essence était devenue une ressource de collection. On ne "consomme" pas un plein à 2,50 euros le litre. On le contemple. On l'admire à travers la jauge comme on regarderait un Picasso dans un coffre-fort. Utiliser le moteur pour avancer sur du plat ? C’est de la vulgarité pure. C’est le signe extérieur de richesse de ceux qui n'ont pas encore compris que nous vivons la fin de l'abondance, ou plus exactement, le début de la famine énergétique généralisée.
Désormais, mon moteur n'a plus qu'une seule fonction : l’assistance gravitationnelle. Je ne l’allume que si la pente dépasse les 15 % d'inclinaison. Pour tout le reste, il y a mes mollets.
Ce matin, je me suis retrouvé au pied de la côte de la Rue de la République. Devant moi, une montée qui ressemble à l’ascension du K2, mais avec des feux rouges et des livreurs Amazon en double file. Normalement, n’importe quel conducteur sain d’esprit — ou du moins, n’importe quel conducteur qui possède encore ses deux reins — aurait simplement appuyé sur l’accélérateur. Pas moi. Moi, je suis un athlète de la résilience pétrolière.
Je suis sorti de ma Peugeot 208 — que j’appelle désormais "Mon Enclume de Performance" — j’ai calé mon épaule contre le montant de la portière, et j'ai commencé la séance de HIIT la plus brutale de l'histoire de l'humanité.
Écoutez bien, vous les adeptes de la muscu : oublier le "Prowler Sled" (ce traîneau métallique que vous poussez sur du gazon synthétique en grognant). Pousser une tonne de métal sur du bitume granuleux avec les freins qui couinent légèrement parce que vous n'avez pas non plus les moyens de changer les plaquettes, c’est ça, la vraie résistance. C'est du "Functional Training" poussé à son paroxysme. Pourquoi ? Parce que si tu lâches l'effort, non seulement tu perds ton cardio, mais tu finis dans la vitrine du boulanger en marche arrière. L'instinct de survie, voilà le meilleur coach sportif.
Après dix mètres, mes quadriceps ont commencé à m'envoyer des mails de menace de grève. Après vingt mètres, mes poumons faisaient le bruit d'une vieille cafetière à laquelle on n'aurait jamais passé de détartrant.
Un type en Tesla s’est arrêté à mon niveau. Vous les connaissez, ces gens-là. Ils ont ce petit sourire condescendant de ceux qui roulent au lithium et à la bonne conscience écologique, tout en ignorant que leur batterie a été extraite par des enfants en âge de jouer aux Lego.
— "Besoin d'aide ? En panne ?" me demande-t-il, un air de pitié sur le visage.
Je l’ai regardé, la goutte de sueur brûlant mon œil gauche, les dents serrées comme si j'essayais de broyer un diamant.
— "Non, je fais... du fractionné de luxe. C'est le nouveau programme TotalEnergies. Cardio-vasculaire et économie de marché. Tu devrais essayer, ça raffermit les fessiers et le portefeuille."
Il a remonté sa vitre électrique dans un sifflement technologique insultant. Lui, il ne sait pas. Il ne connaît pas la volupté de la "Pente Négative".
Parce que c’est là que le génie de ma méthode s’exprime. Une fois arrivé au sommet de la côte — après avoir frôlé l’arrêt cardiaque et perdu environ trois litres d'eau — arrive la récompense. Le Nirvana. Le moment où la gravité devient ton employée.
Je saute dans le siège conducteur, je desserre le frein à main, et là... le silence. La voiture s’élance. Pas un bruit d’explosion, pas une goutte de SP98 sacrifiée. C’est la glisse pure. Je dépasse les cyclistes avec un air de supériorité aristocratique. Je suis un aigle de la route. Je suis Elon Musk, mais sans les fusées qui explosent et avec une odeur de transpiration beaucoup plus prononcée.
À ce moment-là, je me sens écolo. Mais un vrai. Pas le genre d'écolo qui achète du tofu emballé dans trois couches de plastique. Non, le genre d'écolo qui a une empreinte carbone négative parce que, vu l'effort fourni, j'expire probablement plus de CO2 que ma voiture n'en rejette au ralenti. Mon corps est devenu le catalyseur de la crise énergétique. Je suis une centrale thermique à base de sandwich jambon-beurre.
Le problème, c'est le regard des autres. La société n'est pas prête pour le Vroum-Fit. Quand vous poussez votre voiture au milieu d'un carrefour, les gens ne voient pas un visionnaire. Ils voient un pauvre. Ils voient un type qui a probablement oublié de payer sa facture Engie et qui est en train de perdre les derniers lambeaux de sa dignité sociale.
Mais qu'ils ricanent ! Pendant qu'ils s'endettent sur douze générations pour nourrir leur SUV assoiffé, moi, je me sculpte un corps de dieu grec. Un dieu grec un peu voûté, avec des problèmes de lombaires et une haleine de poney en fin de course, certes, mais un dieu quand même.
Vernier, mon patron, m'a vu arriver sur le parking de la boîte. J'étais en train de terminer mon dernier sprint pour caler la voiture sur une place en pente (toujours anticiper le départ !). J'étais livide, mes vêtements étaient collés à ma peau comme une seconde couche de desespoir, et je tremblais tellement que j'aurais pu mélanger un cocktail rien qu'en tenant le verre.
— "Alors, toujours en train d'optimiser les coûts ?" m'a-t-il lancé en ajustant sa cravate en soie de vicogne.
— "Absolument, Monsieur Vernier. J'ai calculé qu'en poussant la voiture sur 60 % de mon trajet, j'économise assez pour m'acheter... un café à la machine de l'accueil. C'est la synergie musculaire au service de la croissance."
Il a rigolé. Ce genre de rire gras qui ressemble au bruit d'un lingot d'or qui tombe dans une piscine de caviar.
— "C'est bien, mon petit. La résilience. C'est ça que je veux voir. D'ailleurs, comme vous avez l'air en forme, on a décidé de supprimer l'ascenseur pour 'raisons écologiques'. Vous prendrez l'escalier avec les dossiers de la compta sous le bras. C'est pour votre cardio."
Et voilà. C’est la beauté du système. On commence par pousser sa voiture pour économiser un rein, et on finit par devenir le moteur humain de l’entreprise.
Mais au fond, j'ai gagné. Parce que ce soir, en rentrant, il y a une descente de deux kilomètres. Et pendant deux kilomètres, je vais me sentir comme un roi. Je vais même me payer le luxe ultime : je vais mettre un petit coup d'essuie-glace. Juste pour le plaisir de voir de l'électricité circuler. Juste pour me rappeler ce que ça faisait d'être riche, avant que le prix du litre ne dépasse celui d'une bouteille de Grand Cru.
Le Vroum-Fit, messieurs-dames. Prochaine étape : brancher une dynamo sur ma roue de secours pour recharger mon téléphone en poussant. On n’arrête pas le progrès. On le pousse, simplement, parce qu’on n’a plus les moyens de mettre le contact.
Le voyant de réserve : Ce film d'horreur
Il est là. Tapi dans l’ombre de votre tableau de bord, entre l’aiguille de la température qui stagne dans un coma hydraulique et le compte-tours qui vous regarde avec mépris. Le petit triangle orange. L’œil de Sauron. La lueur des enfers.
Dans un film d’horreur classique, le tueur porte un masque de hockey et une tronçonneuse. Dans la vie d’un honnête citoyen qui a déjà hypothéqué ses deux cornées pour payer sa taxe d'habitation, le monstre prend la forme d’une petite LED de 5 millimètres de diamètre. Quand elle s’allume, le silence se fait dans l’habitacle. Même si vous écoutiez du death métal à fond, votre cerveau coupe tout. Vous n’entendez plus que le bruit de votre propre sphincter qui se contracte avec la force d’une presse hydraulique.
C’est le moment où la réalité mathématique vient percuter votre optimisme délirant. Le cadran affiche « Autonomie : 40 km ». Votre application bancaire, elle, affiche « Solde : 3,50 € ».
Mesdames et Messieurs, bienvenue dans le jeu télévisé le plus court et le plus sadique du monde : *« Est-ce que je vais finir ma soirée en poussant 1,5 tonne de métal sur la bande d’arrêt d’urgence ? »*.
À cet instant précis, votre psychologie bascule. Vous n'êtes plus un conducteur, vous êtes un ingénieur de la NASA en pleine gestion d'une rentrée atmosphérique avec un réservoir percé. Vous développez instantanément des super-pouvoirs de gestionnaire de flux. La première étape, c’est la coupure d’urgence. On éteint la radio. Parce que tout le monde sait que la voix de Nagui consomme environ 0,2 litre au cent. On coupe la clim, évidemment. On baisse même les vitres ? Non, trop de prise au vent. On les remonte. On étouffe. La sueur qui perle sur votre front, c’est du poids en moins pour le véhicule. Chaque goutte compte.
Vous commencez à pratiquer la conduite « aérienne ». Vous ne touchez plus l’accélérateur, vous l’effleurez comme si c’était le sein d’une vierge ou un bouton d’autodestruction nucléaire. Vous devenez un mystique de l'inertie. Le moindre faux-plat descendant est vécu comme une bénédiction divine. Vous passez le point mort dès que possible, laissant la gravité faire le travail de TotalÉnergies. Si vous pouviez sortir le bras pour faire voile, vous le feriez.
Et là, vous regardez le prix au totem de la station-service que vous croisez. 2,15 € le litre de SP95-E10. À ce prix-là, on ne parle plus de carburant, on parle de Millésime. On parle de sang de licorne distillé dans des fûts de chêne. Avec mes 3,50 €, je ne vais pas faire un « plein ». Je vais faire une « dégustation ». Je vais demander au pompiste s'il peut m'en mettre un fond de verre, juste pour que la pompe ne fasse pas un bruit de paille qui aspire le vide au fond d'un fast-food.
Le drame du voyant de réserve, c’est qu’il transforme chaque kilomètre en une éternité de suspense. Les 40 kilomètres restants ne sont pas une distance physique, c’est un compte à rebours psychologique. 39... 38... À 35, vous commencez à parler à la voiture. « Allez ma grande, sois cool. On a fait les 24h du Mans ensemble dans ma tête, c'est pas une petite côte de 4% qui va nous arrêter. »
Vous devenez suspicieux envers tout ce qui pourrait consommer de l’énergie. Les phares ? Est-ce que j’ai vraiment besoin de voir la route ? La vision nocturne de l'être humain est sous-estimée. Les clignotants ? Trop énergivores. De toute façon, dans l'état de stress où je suis, si je tourne, c'est que le destin l'a décidé. Le téléphone qui charge sur l'allume-cigare ? Débranché. Il pompe l'âme de la batterie, qui pompe celle de l'alternateur, qui demande un effort supplémentaire au moteur. Dans ma paranoïa, je soupçonne même la montre à mon poignet de créer une résistance magnétique.
Le plus beau, c’est la confrontation à la pompe. Quand on n'a que 3,50 €, on ne s'arrête pas n'importe où. On cherche la station « low-cost » cachée derrière une zone industrielle désaffectée, là où l'essence sent un peu trop le white-spirit et le désespoir. Vous descendez de voiture avec la dignité d'un noble déchu. Vous insérez votre carte bleue en priant pour que la pré-autorisation de 150 € ne passe pas, sinon votre compte va imploser dans un trou noir financier.
Et là, commence le ballet de la précision chirurgicale. Le pistolet de la pompe est un instrument de torture. Vous appuyez millimètre par millimètre. Le compteur tourne : 0,50 €... 1,20 €... 2,50 €... Attention, le boss final approche. 3,48 €... 3,49 €... CLIC. 3,51 €.
Merde. J’ai dépassé. Je suis techniquement en faillite personnelle. Je vais devoir laisser une chaussure en gage au guichetier.
Mais vous savez ce qui est le plus terrible dans ce film d’horreur ? C’est que le voyant, lui, ne s’éteint pas. Pour 3,50 €, le capteur de la voiture se marre. Il ne sent même pas le liquide couler. C’est comme essayer de remplir une piscine olympique avec une pipette à gouttes pour les yeux. Vous remontez dans l'habitacle, et cette foutue LED orange vous fixe toujours, imperturbable, telle l’œil de la belle-mère qui juge votre échec social.
C'est là que la philosophie du "Vroum-Fit" prend tout son sens. Finalement, ces 3,50 €, c'était peut-être une erreur stratégique. J'aurais dû les garder pour m'acheter un sandwich triangle dégueulasse. Parce qu'au point où j'en suis, j'aurais plus d'énergie dans les mollets pour pousser la bagnole que le moteur n'en a pour faire tourner un seul piston.
On en est là. On vit dans une époque où l'on traite sa voiture comme un patient en soins palliatifs. On lui injecte des micro-doses de morphine pétrolière juste pour qu'elle tienne jusqu'au prochain parking gratuit. On calcule le coefficient de pénétration dans l'air de nos propres oreilles pour gagner 200 mètres d'autonomie.
Et le pire, c'est que demain, on recommencera. On attendra que le voyant se rallume. Parce qu'au fond, on aime ça. On aime ce petit frisson de terreur. C’est notre saut à l’élastique à nous, les pauvres. Le saut à l’élastique sans élastique, au-dessus d’un ravin de factures impayées, avec une jauge à essence qui nous fait un doigt d’honneur en continu.
Alors, si vous me croisez sur la route, ne me klaxonnez pas. Je ne suis pas lent. Je suis en train de pratiquer la "méditation cinétique par restriction calorique de moteur à explosion". Je ne conduis pas, je survit. Et si jamais vous voyez ma voiture s'arrêter net au milieu d'un carrefour, ne vous inquiétez pas : c'est juste que j'ai épuisé mes 3,50 € de karma. Il ne me reste plus qu'à descendre et à reprendre ma séance de cardio forcé.
Après tout, le pneu de secours est déjà gonflé, et ma dynamo est prête. Si je pédale assez vite dans les descentes, je pourrai peut-être allumer mon plafonnier pour lire mon avis d'expulsion. Elle est pas belle, la vie en orange ?
Le bouchon de réservoir en Kevlar
Avez-vous remarqué que l'architecture moderne a totalement raté sa cible ? On nous vend des maisons avec des portes blindées à sept points d’ancrage, des caméras Nest qui filment en 4K le livreur Amazon en train de shooter dans votre colis comme s'il tentait un penalty, et des alarmes qui hurlent dès qu’une mouche pète un peu trop fort dans le salon. Mais allez faire un tour dans la rue, à trois heures du matin. Là où la vraie peur réside. Là où le véritable trésor de la nation est entreposé : derrière une petite trappe en plastique mal ajustée, située sur l'aile arrière droite de votre Renault Clio de 2012.
Ma porte d’entrée ? Franchement, si un cambrioleur veut entrer, je lui laisse les clés sous le paillasson. Qu'est-ce qu'il va prendre ? Ma télé qui date de l'ère pré-OLED ? Ma collection de mugs dépareillés ? Mon canapé taché de larmes et de miettes de chips ? Grand bien lui fasse. Je lui ferai même un café, s'il arrive à trouver du grain dans mon placard vide. Par contre, s'il s'approche de ma trappe à essence avec un tuyau d'arrosage et un jerrican, je sors le fusil à pompe chargé au gros sel et je lâche les dobermans.
Parce qu'en 2024, le pétrole n'est plus une source d'énergie. C'est un liquide amniotique pour la survie sociale. C'est du sang de licorne. C'est l'épice de Dune, mais avec une odeur de solvant qui te file un cancer des sinus en trois sniffs.
Le bouchon de réservoir est devenu l’objet le plus technologique de notre quotidien. Avant, c’était un simple morceau de plastique noir qu’on oubliait sur le toit de la voiture une fois sur deux. Aujourd’hui, c’est une pièce d’orfèvrerie. On est à deux doigts de voir des mecs installer des lecteurs d'empreintes digitales, des scanners de rétine et un test ADN sur leur trappe à essence. « Désolé Monsieur, votre taux de cholestérol est trop élevé, le réservoir refuse de s'ouvrir pour protéger la pureté du Sans-Plomb 98. »
J’ai personnellement investi dans un bouchon en Kevlar renforcé, avec une serrure à combinaison rotative que même un coffre-fort de la Banque de France envierait. Pourquoi ? Parce que le "Siphonneur Nocturne" est devenu le prédateur alpha de nos banlieues. Ce n'est plus un petit délinquant, c'est un sommelier de l'hydrocarbure. Il arrive dans le noir, il glisse son tuyau avec la dextérité d'un chirurgien cardiaque, et il aspire. Le "slurp" que vous entendez à deux heures du matin, ce n'est pas votre voisin qui finit son milkshake, c'est votre capacité à aller bosser le lendemain qui s'évapore dans un bidon en plastique bleu.
On en est venus à protéger notre carburant comme si c'était le dernier exemplaire de la Bible de Gutenberg. On installe des grilles anti-siphonnage qui ressemblent à des instruments de torture médiévaux. J'ai un pote qui a carrément soudé une plaque d'acier sur sa trappe. Pour faire le plein, il doit appeler un serrurier et utiliser un chalumeau. Ça lui prend trois heures à chaque passage à la pompe, mais comme il dit : « Au moins, les vampires ne boiront pas mon sang ».
Le paradoxe est là : on vit dans une société où l'on craint plus pour son réservoir que pour son intégrité physique. Si quelqu'un m'agresse dans la rue pour mon portefeuille, je lui donne sans discuter. Il y a quoi dedans ? Trois cartes de fidélité pour des kebabs et un ticket de métro périmé. Mais s'il s'approche de mon réservoir alors que je viens de claquer 90 balles — soit le prix d'un week-end à Venise (en camping, certes) — je me transforme en John Wick. Je suis prêt à pratiquer le Krav Maga sur n'importe quel individu qui porte un entonnoir de manière suspecte.
C’est devenu une paranoïa collective. Regardez comment les gens se garent maintenant. On ne cherche plus la place la plus proche de l'entrée du supermarché. On cherche la place où la trappe à essence est collée contre un mur de béton armé, rendant tout siphonnage physiquement impossible sans passer par la quatrième dimension. J'ai vu des gens se garer tellement près des murs que le conducteur devait sortir par le coffre, tout ça pour protéger leurs précieux 40 litres de gazole. C’est de l’art contemporain, de la survie urbaine de haut niveau.
Et que dire des constructeurs automobiles ? Ils ont compris le business. Les options "Sécurité" ne concernent plus le freinage d'urgence ou les airbags. Non. Maintenant, on vous propose le "Pack Fort Knox" : trappe électrifiée (3000 volts au contact d'un tuyau en PVC), capteur de mouvement avec diffusion de gaz lacrymogène, et une voix préenregistrée de votre mère qui vous engueule parce que vous n'avez toujours pas trouvé un vrai boulot. C’est radical. Le siphonneur repart avec une crise d'angoisse existentielle au lieu de votre carburant.
Mais le pire, c'est l'humiliation. Se faire siphonner, c'est le stade ultime de la défaite sociale. C'est se réveiller le matin, mettre le contact, et voir cette petite aiguille orange rester désespérément couchée, comme un politicien après une élection perdue. On tourne la clé, le moteur tousse, il râle, il meurt. Et là, on comprend. On descend, on voit la trappe entrouverte, quelques gouttes grasses sur le bitume, et on réalise qu'on vient de se faire braquer sans même avoir eu le droit à un "Haut les mains".
C’est à ce moment-là que tu te dis que le Kevlar, c’est pas assez. Il faut passer au niveau supérieur. J'envisage sérieusement de remplacer mon carburant par un mélange de vinaigre blanc et de paillettes. Comme ça, quand le siphonneur goûtera mon "essence" pour amorcer sa pompe, il aura l'impression de boire un cocktail entre une salade de chou et un concert de Lady Gaga. C'est ça, la vraie dissuasion. La guerre chimique.
Parce qu'au fond, protéger son réservoir plus que sa maison, c'est admettre une vérité cruelle : dans ce monde, si on te vole ton canapé, tu peux toujours t'asseoir par terre. Mais si on te vole ton plein, tu ne peux plus aller nulle part. Tu es assigné à résidence par un tuyau d'arrosage. Ta liberté, ton futur, tes rendez-vous galants et ta survie alimentaire dépendent d'un bouchon en plastique vissé sur un trou.
Alors oui, riez de mon bouchon en Kevlar. Moquez-vous de ma trappe blindée à triple verrouillage laser. Mais quand l'apocalypse pétrolière arrivera — et elle arrive chaque lundi matin à la station-service du coin — c'est moi qui serai sur la route, en train de rouler fièrement vers mon destin, pendant que vous serez sur votre paillasson, devant votre porte blindée inviolée, avec une maison pleine de meubles mais un réservoir vide de sens.
La vie est une question de priorités. La mienne est octanée. Dormez tranquilles, braves gens, laissez vos portes ouvertes, mais par pitié, gardez un œil sur votre aile arrière droite. Car dans l'ombre, le tuyau rôde. Et il n'a pas soif de justice, il a juste soif de votre 95-E10.
Hériter d'un jerrican
C’est dans le silence feutré de l’étude de Maître Galand, un homme dont le visage a la couleur et la souplesse d’un vieux dossier en carton, que la civilisation s’est arrêtée de respirer. Mes frères et moi étions assis sur des chaises Louis-Philippe, le cul serré par le deuil et l’attente fiévreuse de savoir qui hériterait du buffet normand infesté de termites ou de la collection de cuillères à café de feu Grand-Père Gaston.
Jean-Hubert, l’aîné, ajustait ses boutons de manchette avec l’arrogance d’un homme qui possède déjà une Tesla mais qui rêve secrètement d’une Bentley qui pue le cuir et l’indécence. Marie-Clotilde, ma sœur, dont l’engagement écologique s’arrête là où commence son besoin viscéral d’aller faire ses courses en Range Rover au centre-ville, tamponnait ses yeux secs avec un mouchoir en soie. Et moi, j’étais là, le vilain petit canard, celui qui sait que dans ce monde, si tu n’as pas de quoi faire tourner une pompe à injection, tu n’es qu’un piéton, c’est-à-dire un obstacle mobile pour les gens qui comptent.
Maître Galand a raclé sa gorge, un bruit de gravier qu’on remue dans un seau métallique.
— « Mes chers enfants, a-t-il commencé d’une voix sépulcrale, votre grand-père était un homme... prévoyant. »
Jean-Hubert a souri. Il voyait déjà les actions chez LVMH tomber dans son escarcelle. Marie-Clotilde visualisait sans doute les bijoux de la grand-mère, de quoi financer trois ans de retraites spirituelles à Bali pour sauver son karma de la pollution qu’elle génère le reste de l’année.
— « Outre la maison de Creuse, dont le toit menace de s’effondrer au prochain éternuement d’un moineau, votre aïeul a laissé un legs spécial. Un legs qu’il a tenu à mettre en sécurité dans la cave blindée de sa résidence de campagne. »
Il a fait une pause dramatique, le genre de pause qui, au théâtre, sert à laisser le temps aux spectateurs d’éteindre leur téléphone, mais qui, ici, servait à faire grimper la tension artérielle de l'assistance.
— « Il s’agit, a poursuivi le notaire en consultant ses notes avec une dévotion quasi religieuse, d’un jerrican de dix litres de Diesel Premium. »
Le silence qui a suivi n’était pas un silence de respect. C’était le silence électrisé précédant l’éclair, celui où l'on entend les neurones griller sous l'effet de la cupidité pure. Dix litres. De l’Excellium. Du nectar de dinosaure raffiné avec la précision d’un horloger suisse. Pas de cette pisse d’éthanol coupé à la betterave que l'on trouve dans les stations de supermarché un samedi de départ en vacances. Non. Du gras, du lourd, de l’onctueux. Le genre de liquide qui murmure des mots doux à tes pistons et qui donne à ton moteur une voix de baryton au réveil.
— « Dix litres ? » a murmuré Jean-Hubert, la voix tremblante.
Ses yeux, d'ordinaire si ternes, brillaient d’une lueur de prédateur. Il venait de comprendre que ces dix litres valaient plus que tout le mobilier Empire de la famille. Dans un monde où le prix du litre flirte avec le PIB du Swaziland, posséder un jerrican plein, c’est posséder les clés du royaume. C’est la différence entre être un citoyen qui subit et un seigneur qui circule.
— « C'est à moi, a soudain lâché Marie-Clotilde, abandonnant d'un coup son masque de veuve éplorée. J’ai... j’ai une mission humanitaire. Je dois conduire des enfants... à leur cours de yoga. C’est vital. »
— « Ta mission humanitaire peut bien se faire à vélo, a craché Jean-Hubert en se levant brusquement. Moi, j’ai un rendez-vous d’affaires à Genève. Si je n’ai pas ce plein de sécurité, je risque la panne sèche au milieu de l’Ain. Tu te rends compte ? L’Ain ! On y meurt de faim en moins de deux heures si on n'a pas un SUV pour s'échapper. »
C’est là que j’ai pris la parole. Avec calme. L’acide, ça ne se boit pas, ça se distille.
— « Vous oubliez un détail, mes chers petits vautours. Grand-père m’aimait. Il savait que je suis le seul ici à savoir ce qu'est une clé de douze. Il savait que si vous mettez la main sur ce jerrican, Marie-Clotilde va le renverser sur ses fleurs de Bach et Jean-Hubert va essayer de le boire en pensant que c’est un Single Malt de 18 ans d'âge. »
La guerre était déclarée. Dans le bureau du notaire, l’air est devenu irrespirable, chargé d’un mélange d’effluves imaginaires d’hydrocarbures et de haine fraternelle. On ne parlait plus d’héritage, on parlait de survie.
Réfléchissez-y deux secondes. On nous bassine avec l’or, les diamants, les cryptomonnaies. Mais essayez donc de faire démarrer une Passat 2.0 TDI avec un NFT de singe qui fume une pipe. Essayez de traverser la France avec un lingot d'or dans le réservoir. Vous n'irez nulle part. L'or, c'est pour ceux qui restent assis sur leur coffre-fort. Le diesel, c'est pour ceux qui veulent voir l'horizon se barrer sous leurs roues. C'est l'élixir de la liberté. Et à ce moment-là, dans l'étude de Maître Galand, la liberté avait l'odeur entêtante du soufre et de la suie.
— « Le testament précise, a hurlé le notaire pour couvrir nos insultes, que le jerrican doit revenir à celui qui saura en justifier l'usage le plus... "stratégique". »
Stratégique. Le mot était lâché.
Jean-Hubert a commencé à déballer son plan : une parade nuptiale motorisée pour séduire une héritière pétrolière, une sorte de fusion-acquisition génitale destinée à sécuriser l'approvisionnement de la famille sur trois générations. Un génie du mal, ce Jean-Hubert.
Marie-Clotilde, elle, a plaidé la cause de la survie de l'espèce. Selon elle, ces dix litres étaient nécessaires pour évacuer ses chats de race vers son refuge de Haute-Savoie en cas d'effondrement systémique du réseau électrique. « Mes chats ne peuvent pas marcher, ils ont les coussinets fragiles ! » hurlait-elle en griffant le bureau en acajou.
Et moi ? Je les regardais s'entre-déchirer avec un petit sourire en coin. Parce que pendant qu’ils élaboraient des plans sur la comète, j’avais déjà envoyé un SMS à mon cousin garagiste.
On ne rigole pas avec dix litres de Premium. C’est une monnaie plus stable que le Dollar, plus précieuse que le sang, et plus inflammable que l’ego d’un politicien en campagne. Dans la cave de Grand-Père, ce n'était pas une réserve de carburant qui attendait, c'était une bombe sociale.
Si vous voulez voir la vraie nature humaine, ne retirez pas le pain de la bouche des gens. Retirez-leur le droit de rouler à 135 km/h sur l'autoroute avec la clim' à fond. Vous verrez alors sortir des entrailles de la bourgeoisie des monstres que même Lovecraft n’aurait pas osé imaginer.
Maître Galand, dépassé par la violence des débats — Marie-Clotilde essayait maintenant d'étrangler Jean-Hubert avec le cordon de son iPhone — a fini par jeter l'éponge.
— « Puisque c'est ainsi, le jerrican restera sous séquestre jusqu'à ce qu'un arbitrage soit rendu par un expert en énergie de la préfecture ! »
Un expert de la préfecture. Autant dire que le diesel allait finir dans le réservoir de la voiture de fonction d'un bureaucrate qui ne connaît même pas la différence entre un turbo et un grille-pain.
Nous sommes sortis de l’étude en silence, nous évitant du regard. Sur le trottoir, j’ai regardé ma vieille bagnole garée un peu plus loin. Son voyant de réserve brillait comme le nez d’un alcoolique un soir de réveillon. J'ai soupiré.
Dix litres. C’était tout ce qu’il fallait pour être un roi pendant deux cents kilomètres. Pour humer l’air de la campagne sans se soucier du prix à la pompe. Pour se sentir vivant, porté par l'explosion contrôlée de quelques milligrammes de liquide huileux au cœur de la fonte.
La morale de cette histoire ? Ne comptez jamais sur vos parents pour vous laisser une fortune. Comptez sur eux pour vous laisser un jerrican. Et si possible, un modèle avec un bec verseur anti-goutte. Parce que dans ce monde de brutes, chaque goutte qui tombe à côté, c’est une part de votre âme qui s’évapore sur le bitume.
Dormez bien, chers auditeurs de ce désastre annoncé. Et n’oubliez pas : l’amour dure trois ans, mais un plein d’Excellium, ça ne dure que six cents bornes. Choisissez bien votre camp. Moi, j’ai déjà choisi. J’ai un tuyau d’arrosage dans mon coffre, et la nuit va être longue sur le parking du supermarché. Car si je ne peux pas hériter du jerrican de Grand-Père, je vais devoir aller chercher mon héritage directement dans vos réservoirs.
Ne m'en voulez pas. C’est juste une question d’octane. C’est ma manière à moi de faire mon deuil. À coups de siphonnage. À la santé du vieux Gaston.
Le sandwich triangle à 12 euros
Franchir les portes automatiques d’une boutique de station-service à trois heures du matin, c’est comme entrer dans une dimension parallèle où les lois de la physique, de la décence et de l’économie de marché ont été suspendues par un décret divin particulièrement sadique. Le « gling-gling » du capteur à l'entrée n'est pas un message de bienvenue. C'est le bruit d'une caisse enregistreuse qui vient de valider votre arrêt de mort financière.
Vous venez de siphonner quatre réservoirs de monospaces familiaux dans le noir, vous avez les poumons qui brûlent à cause des vapeurs de sans-plomb 95, et vos mains sentent l'hydrocarbure de manière indélébile. Vous avez faim. Une faim de loup. Une faim de fugitif. Et là, devant vous, baignant dans une lumière de morgue hospitalière, se dresse le présentoir réfrigéré.
Le temple du Triangle.
Regardez-les. Alignées comme des cercueils en plastique pour fœtus de luxe, ces petites boîtes translucides abritent ce que le génie humain a fait de plus insultant depuis l’invention de l'obsolescence programmée : le sandwich triangle. Mais pas n’importe lequel. On ne parle pas de la version « premier prix » qui a le goût de la défaite et du carton recyclé. Non, on parle du modèle « Gourmet », « Sélection du Chef » ou « Évasion Suédoise ». Le genre de truc qui affiche un prix tellement indécent qu’on s’attend à ce qu’il soit livré avec un certificat d’authenticité et un échantillon d’ADN du poulet, qui, apparemment, a été élevé en écoutant du Mozart et en recevant des massages aux huiles essentielles avant d'être transformé en bouillie rose.
Douze euros.
Notez bien le chiffre. Douze. Euros. Pour ce prix-là, en 1998, vous pouviez acheter un menu complet, le dessert, le café, et probablement une partie de la dignité du serveur. Aujourd’hui, en station-service, douze euros, c’est le ticket d’entrée pour avoir le droit de mâcher de la cellulose imprégnée de graisse de palme. C'est le prix d'un rein au marché noir, mais servi entre deux tranches de pain de mie qui ont la consistance d'un oreiller qu'on aurait oublié dans une cave humide.
Vous vous approchez. Vous lisez l’étiquette : « Club Polaire : Saumon Atlantique et sa pointe d’aneth sur lit de fromage frais ».
Le « lit » de fromage frais, parlons-en. Ce n'est pas un lit, c'est une scène de crime. C’est une fine pellicule de colle blanche industrielle étalée avec la parcimonie d’un usurier en période de disette. Quant au saumon, il est si fin qu’on pourrait l’utiliser comme filtre pour observer une éclipse solaire sans devenir aveugle. C’est du saumon homéopathique. Si vous secouez le sandwich assez fort, peut-être qu’une molécule de poisson finira par entrer en collision avec vos papilles, mais c’est statistiquement improbable.
Et cette forme... Pourquoi le triangle ? Pourquoi cette obsession pour la géométrie euclidienne dans la junk food ? C’est une stratégie psychologique. Le triangle suggère une pointe, une direction, un progrès. Ça vous donne l’illusion que vous allez « droit au but ». La réalité, c’est que le triangle est la forme la plus efficace pour dissimuler le vide. On bourre le centre — la partie visible à travers le plastique — avec un semblant de garniture, et on laisse les trois angles totalement déserts. Mordre dans un coin de sandwich triangle, c’est l’expérience culinaire la plus proche de la dépression clinique. C’est de l’air. De l’air à 12 euros les cent grammes. À ce tarif-là, même l’oxygène de l’Everest est plus abordable.
Mesdames et messieurs, nous vivons l'apogée du cynisme commercial. Le sandwich de station-service est le test de Turing de l'humanité. Si vous l'achetez, vous avez échoué. Vous n'êtes plus un homo sapiens, vous êtes une variable d'ajustement dans un tableur Excel géré par un type en costume qui n'a jamais mangé autre chose que du quinoa bio dans le 7ème arrondissement.
Le type qui a fixé le prix à 12 euros, je l'imagine très bien. Il est dans un bureau climatisé, il regarde des courbes de vente et il se dit : « Tiens, le client qui vient de faire un plein à 110 euros est dans un tel état de choc post-traumatique qu’il a perdu toute notion de la valeur monétaire. Si je lui vends deux tranches de pain de mie épongées dans de la mayonnaise industrielle au prix d’un plateau de fruits de mer à Trouville, est-ce qu’il va broncher ? »
La réponse est non. On ne bronche pas. On prend le triangle. On le pose sur le comptoir à côté d'un café qui a l'odeur d'un pneu brûlé (vendu 3,50 euros, une paille). On regarde le caissier — un pauvre gars qui a les yeux plus injectés de sang que les vôtres et qui porte un gilet sans manches avec le logo d'une multinationale pétrolière, comme s'il était fier d'être le gardien du temple de l'arnaque.
On paie. On bipe. On valide l’extorsion.
C’est là que le rituel devient vraiment macabre. On retourne à la voiture. On est seul sur le parking, sous un néon qui grésille, entouré de carcasses de voitures et de l’odeur de la fin du monde. On ouvre l’emballage. Ce bruit... ce crissement de plastique rigide qui s'éventre, c'est le cri de détresse de votre compte en banque.
La première bouchée est toujours la même. C’est le choc des textures. Le pain de mie est à la fois sec sur les bords (merci la ventilation du frigo réglée sur "Arctique") et spongieux au milieu. C’est un exploit technologique : une matière qui parvient à être hydrophobe et détrempée simultanément. On cherche le goût. On cherche la « pointe d’aneth » promise par le marketing. On ne trouve qu'un arrière-goût métallique de conservateur E452 et le regret amer d'être né après les Trente Glorieuses.
À 12 euros le sandwich, chaque mastication devrait être une épiphanie. On devrait entendre des anges chanter. On devrait voir la Vierge Marie dans les reflets de la mayonnaise. Mais non. Tout ce qu'on ressent, c'est l'impression de s'être fait détrousser par un morceau de pain. C'est l'insulte finale. Le coup de grâce de la société de consommation. On vous a déjà pris votre argent à la pompe, on vous a pris votre temps sur la route, et maintenant, on vous prend votre dernier vestige de dignité gastrique.
Et le pire ? Le pire, c’est qu'on finit par le finir. On ne laisse pas une miette d'un truc à 12 balles. On lèche le plastique pour récupérer la goutte de sauce qui s'est échappée. On devient des charognards de notre propre ruine.
Alors, chers auditeurs de ma déchéance, la prochaine fois que vous aurez faim sur l'autoroute, faites-vous une faveur. Ne regardez pas le présentoir. Ne cédez pas à l'appel du triangle. Allez plutôt mâcher vos tapis de sol. C'est gratuit, c'est riche en fibres, et au moins, vous n'aurez pas l'impression d'avoir financé le prochain yacht d'un PDG d'une boîte pétrolière avec deux tranches de pain suédois.
Parce qu'au final, la véritable fonction du sandwich à 12 euros, ce n'est pas de vous nourrir. C'est de vous rappeler votre place. Vous êtes la proie. Le sandwich est l'appât. Et le plastique de l'emballage ? C'est le linceul de votre pouvoir d'achat.
Bon appétit, et surtout, n'oubliez pas de demander un reçu. C'est toujours utile d'avoir une preuve papier le jour où vous devrez expliquer à vos petits-enfants pourquoi vous n'avez pas pu leur payer d'études supérieures : "Désolé les enfants, mais en octobre 2024, Grand-Père a eu une petite fringale sur l'A7, et il a craqué pour le Jambon-Emmental Premium."
C’est ça, le progrès. C’est mourir de faim avec un ticket de caisse à deux chiffres dans la poche. À la vôtre. Moi, je retourne à mon tuyau d'arrosage. Le gasoil, au moins, ça a du goût. Un goût de revanche.
La méthode 'Flinstones' : Retour aux sources
Regardez votre voiture. Allez-y, sortez sur le trottoir et contemplez ce tas de ferraille qui squatte votre existence. Ce n’est pas un véhicule, c’est un parasite. Un ténia en tôle qui pompe votre compte en banque via une artère de plastique noir qu’on appelle « le pistolet ». Vous croyez être le maître à bord parce que vous avez un désodorisant « senteur vanille » et un GPS qui vous tutoie, mais la vérité est bien plus sombre : vous êtes l’esclave d’un liquide fossile dont le prix est fixé par des types en costume qui ne savent même pas ce que c’est qu’un découvert bancaire.
Et si je vous disais que la solution à cette oppression n’est pas dans la pile à hydrogène, ni dans le lithium chinois, mais dans vos mollets ? Oui, vous m’avez bien entendu. Il est temps de redonner ses lettres de noblesse à l’innovation technologique la plus sous-estimée de l’histoire de l’humanité : le trou dans le plancher.
Bienvenue dans l’ère du Néo-Néolithique. Bienvenue dans la méthode Flintstones.
L’idée est d’une simplicité si brutale qu’elle en devient poétique. Prenez une meuleuse. Pas une petite meuleuse de bricoleur du dimanche qui veut poser des étagères chez sa belle-mère, non. Une vraie meuleuse industrielle, le genre d’outil qui fait un bruit de fin du monde. Glissez-vous sous votre SUV — que vous payez encore à crédit, soit dit en passant — et découpez un rectangle parfait entre le siège conducteur et le pédalier. Félicitations : vous venez de résilier votre abonnement au chantage pétrolier.
Certains esprits chagrins, probablement des ingénieurs chez Total ou des lobbyistes de chez Shell, vous diront que c’est « dangereux » ou « structurellement instable ». Laissez-les parler. Ce sont les mêmes qui vous vendent du gasoil au prix du Chanel n°5. Qu’est-ce qui est le plus dangereux ? Risquer de s’érafler un tibia sur un nid-de-poule ou bosser jusqu’à 74 ans pour rembourser un plein effectué un mardi après-midi sur l’A7 ? Le choix est vite fait.
La méthode Flintstones, c’est le retour à la vérité organique. C’est transformer votre trajet domicile-travail en une séance de CrossFit géante, mais sans l’odeur de sueur rance des salles de sport et sans l’abonnement à 60 balles par mois. Imaginez la scène. Vous êtes au feu rouge, à côté d’une Tesla dernier cri. Le conducteur vous regarde de haut avec son air de « je sauve la planète parce que j’ai une batterie de 600 kilos sous les fesses ». Et là, au signal, vous ne pressez pas un bouton. Vous ne sollicitez pas un algorithme. Vous donnez une impulsion nerveuse de pur sang. Vous courez.
Le « Yabba-Dabba-Doo » n’est pas un cri de guerre de dessin animé. C’est le cri de la libération fiscale. C’est le bruit que fait un homme qui n’a plus besoin de savoir si le baril de Brent a pris trois dollars à cause d’une tension géopolitique au Moyen-Orient. Votre seul carburant, c’est la tartine de beurre salé de ce matin et votre haine viscérale du système. C’est le rendement énergétique parfait : 100 % de calories, 0 % de taxes.
Parlons de la mécanique du geste. Le freinage, par exemple. Oubliez l’ABS, l’ESP et toutes ces acronymes de lâches. Le freinage Flintstones, c’est de l’art. C’est le frottement héroïque de vos semelles Décathlon sur le bitume brûlant. Oui, vous allez bouffer de la gomme. Oui, l’odeur de chaussure brûlée va devenir votre nouveau parfum de peau. Mais quel plaisir de voir les yeux d'un gendarme sortir de leurs orbites quand il réalise que vos traces de freinage sur la chaussée ne sont pas faites de caoutchouc, mais de cuir de vachette et de peau morte.
— « Monsieur, vos pneus sont lisses. »
— « Ce ne sont pas mes pneus, adjudant, ce sont mes Birkenstock. Et techniquement, elles sont encore sous garantie. »
C'est là que réside le génie de la démarche. Vous devenez inattaquable. Comment l’État peut-il taxer vos pieds ? Vont-ils instaurer une vignette sur les callosités ? Une TIPP sur le renouvellement cellulaire ? Ils sont perdus. Vous avez hacké le capitalisme avec une meuleuse et une paire de baskets.
Et puis, il y a l’aspect social. La voiture Flintstones est le véhicule de rencontre ultime. Fini l’isolement dans une capsule de verre climatisée. En mode Flintstones, vous êtes en contact direct avec l’asphalte, avec les éléments, avec les chewing-gums collés sur la route. Si vous tombez en panne de motivation dans une côte, vous ne cherchez pas une borne de recharge. Vous demandez simplement aux passagers de sortir leurs pieds aussi. C'est ça, la vraie cohésion sociale. Un effort collectif pour déplacer deux tonnes de ferraille allemande en utilisant uniquement la force des quadriceps. C’est beau, c’est solidaire, on dirait une pub pour une banque, sauf que là, c’est vrai.
Évidemment, il y a quelques inconvénients mineurs. L’hiver, par exemple. Le concept de « chauffage central » prend une claque quand vous avez un courant d’air de 110 km/h qui vous remonte entre les jambes. C’est là que vous comprenez pourquoi les hommes préhistoriques étaient si poilus. C’est une question d’aérodynamisme et d’isolation thermique. Si vous pratiquez la méthode Flintstones, vous allez développer une pilosité tibiale capable de stopper un blizzard. Vous allez devenir un homme, un vrai, un type capable de traverser le Massif Central en sandales à l'intérieur d'une Peugeot 206.
Et que dire du regard des autres ? Au début, vos voisins ricaneront. Ils vous verront découper votre plancher et ils penseront que vous avez enfin craqué, que la hausse du prix de l’essence a eu raison de votre santé mentale. Ils passeront devant vous avec leurs hybrides silencieuses, le sourire en coin. Mais attendez la prochaine grève des raffineries. Attendez le jour où le sans-plomb 98 passera la barre des 4 euros parce qu'un prince héritier a décidé de s’acheter un club de foot supplémentaire.
Ce jour-là, alors qu’ils feront la queue pendant trois heures pour mendier vingt litres de jus de dinosaure, vous passerez devant eux au trot, le sourire aux lèvres, les mollets saillants, en leur jetant un regard plein de pitié. Vous n’aurez pas besoin de carte de fidélité, pas besoin de code de carte bleue. Vous aurez juste besoin d’un bon pédicure et d’une recharge de talc.
Le cartel du pétrole repose sur une seule peur : celle que nous perdions notre mobilité. Ils pensent qu’on est coincés, qu’on est des junkies en manque, prêts à vendre nos organes pour un trajet de 15 bornes. En découpant votre plancher, vous leur envoyez le message le plus radical possible : « Je n'ai pas besoin de vous pour avancer. J'ai mes pieds, j'ai ma meuleuse, et j'ai une haine de l'OPEP qui me sert de turbo. »
Alors, allez-y. Sautez le pas. Transformez votre carrosserie en une magnifique paire de chaussures de luxe de deux tonnes. Redécouvrez la joie simple de sentir un gravillon vous percuter la malléole à 50 km/h. C’est ça, le progrès. Ce n’est pas d’aller plus vite vers le mur, c’est d’y aller par ses propres moyens, avec la satisfaction immense de ne pas avoir payé le voyage à un PDG qui ne sait même pas ce que ça fait d'avoir une ampoule au talon.
La méthode Flintstones. Parce que le pétrole, c'est pour les faibles. Les vrais pionniers de la route n'ont pas de réservoir. Ils ont des mollets d'acier et une absence totale de dignité. Et croyez-moi, par les temps qui courent, la dignité, ça ne fait pas avancer la bagnole. Vos pieds, si.
Yabba-Dabba-Doo, bande de vaches à lait. On se voit sur la bande d'arrêt d'urgence. J'aurai des chaussures neuves. Et vous ? Vous aurez un reçu de 120 euros et l'envie de pleurer. À bon entendeur.