Un SMIC pour scroller dans les chiottes
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Deux mille balles.
Posez ce chiffre sur la table, là, entre le sel et le poivre. Regardez-le bien. C’est un chiffre qui a de la gueule, un chiffre qui impose le respect, le genre de montant qui, il y a encore dix ans, représentait soit une bagnole d’occasion increvable, soit trois mois de loyer dan...
L'Acompte ou le Rein : Le Choix de Sophie
Deux mille balles.
Posez ce chiffre sur la table, là, entre le sel et le poivre. Regardez-le bien. C’est un chiffre qui a de la gueule, un chiffre qui impose le respect, le genre de montant qui, il y a encore dix ans, représentait soit une bagnole d’occasion increvable, soit trois mois de loyer dans un studio avec vue sur un mur, soit une opération de la cataracte pour votre grand-mère. Aujourd’hui, c’est le prix d’un rectangle de verre et de titane brossé qui va passer 90 % de son existence à moins de trente centimètres de votre rectum, soit dans votre poche de jean, soit sur le rebord de l’évier pendant que vous évacuez votre café du matin.
On parle de 2000 euros. Un SMIC et demi. Pour ce prix-là, vous pouvez acquérir une Renault Twingo de 1998. Une vraie. Une voiture qui possède des sièges en velours motifs "confiture de fraise", un moteur qui fait un bruit de machine à coudre en colère, et surtout, un truc révolutionnaire : elle roule. Elle vous emmène à la mer. Elle vous permet de transporter quatre potes et une caisse de bières tièdes jusqu’en Bretagne. Elle a une âme. Elle a des cicatrices. Elle a un passé.
Le smartphone à 2000 euros, lui, n'a pas de passé. Il n'a qu'un futur : une chute fatale sur le carrelage de la salle de bain trois jours après la fin de la garantie.
Entrez dans le cerveau de Sophie. Sophie, c'est vous, c'est moi, c'est cette personne qui, devant le stand de la Fnac, est prise d'un vertige métaphysique. Sophie regarde l'étiquette. Son cœur bat la chamade. Elle sait que si elle clique sur "Valider le paiement", elle ne choisit pas simplement un outil de communication. Elle choisit un mode de vie basé sur la privation calorique. C’est le moment où le marketing rencontre la chirurgie esthétique sauvage. À ce niveau de prix, le vendeur ne devrait plus vous demander votre carte bleue, il devrait vous demander votre groupe sanguin et un test de compatibilité hépatique.
"Alors Sophie, on part sur le modèle 1 To avec l'option 'Éclat de Rire du PDG' ou on se contente du modèle de base qui coûte juste un poumon ?"
Le plus beau dans cette tragédie grecque moderne, c'est la justification mentale. Sophie se dit : "Oui, mais il fait des photos incroyables." Ah, super ! Sophie va pouvoir prendre des photos en 8K ultra-HD-HDR-Plus-Mega-Zbeul de ses pâtes au beurre à 23h15 parce qu'elle n'a plus une thune pour s'acheter du parmesan. Elle va filmer son chat qui se lèche l'arrière-train avec une résolution telle qu'on pourra compter les papilles gustatives sur la langue de l'animal. C'est ça, le progrès. Dépenser deux mois de salaire pour transformer son quotidien médiocre en un long-métrage de Christopher Nolan, mais sans le budget catering.
Mesdames et Messieurs du public, regardez bien l'absurdité de la situation. On est en train de parler d'un objet qui coûte le prix d'un voyage aux Maldives, mais dont l'usage principal consiste à scroller sur TikTok pour regarder des gens faire des chorégraphies débiles sur du Aya Nakamura. C'est comme acheter une Formule 1 pour aller chercher le pain à la boulangerie du coin à 20 km/h. C'est l'overkill absolu. C'est le triomphe de l'ego sur le compte épargne.
Et là, on arrive au sommet de l'Everest du ridicule. Le point de rupture de la logique humaine. Le moment où la simulation bugue.
Une fois que Sophie a signé son pacte avec le diable (et avec Cofidis sur 24 mois), une fois qu'elle a déballé l'objet avec la ferveur religieuse d'un archéologue découvrant l'Arche d'Alliance, que fait-elle ? Elle l'enferme. Elle le camoufle. Elle le déguise. Elle prend ce bijou d'ingénierie, ce concentré de minerais rares extraits par des enfants à l'autre bout du monde, ce verre poli par des lasers de précision, et elle le fourre... dans une coque en silicone à 2 euros achetée sur AliExpress.
Une coque qui sent le pétrole de mauvaise qualité. Une coque transparente qui va jaunir en trois semaines pour ressembler à l'ongle d'un fumeur de Gitanes.
C'est fascinant. On achète un objet pour son design "épuré" et son toucher "soyeux", et la première chose qu'on fait, c'est de l'emballer dans du plastique bas de gamme pour ne surtout pas le toucher. C'est l'équivalent d'acheter une Ferrari et de la recouvrir de papier bulle pour ne pas rayer la carrosserie. On se retrouve avec une brique informe dans la poche, un truc qui a le sex-appeal d'un Tupperware usagé, mais on est contents. On se sent en sécurité. Sophie peut dormir tranquille : son investissement à 2000 euros est protégé par une couche de polymère qui a coûté moins cher qu'un pain au chocolat.
Si on analyse ça avec un faux sérieux académique, on pourrait appeler ça le "Paradoxe de la Protection Dévaluée". Plus l'objet est cher, plus on accepte de l'enlaidir pour prolonger son agonie. On vit dans une époque où l'on préfère avoir un objet moche qui fonctionne qu'un objet magnifique cassé, mais on paie quand même le prix du magnifique. C'est une forme de schizophrénie consumériste aiguë.
Et Sophie, dans tout ça ? Sophie, elle est aux chiottes.
C'est le titre du bouquin, ne l'oublions pas. Elle est là, assise sur le trône, les jambes qui commencent à s'engourdir. Elle a le dernier cri technologique entre les mains. Elle pourrait l'utiliser pour apprendre le japonais, pour piloter un drone à distance, pour miner de la crypto ou pour lire les œuvres complètes de Spinoza. Mais non. Sophie regarde une vidéo d'un mec qui nettoie un tapis très sale avec un Kärcher.
Elle scrolle.
*Flip.* Un mec fait une blague sexiste.
*Flip.* Une fille explique comment devenir riche en vendant des formations pour devenir riche.
*Flip.* Une pub pour un jeu mobile où il faut sauver un roi débile d'une inondation de lave.
À chaque mouvement du pouce, Sophie amortit ses 2000 euros. Elle calcule mentalement : "Si je reste 15 minutes par jour aux chiottes, et que le téléphone dure deux ans, chaque passage me coûte environ 2,73 euros. C'est moins cher qu'un café en terrasse." C'est la magie de la comptabilité créative. On ne dépense pas d'argent, on investit dans son propre divertissement fécal.
Mais le choc thermique revient toujours. Un matin, Sophie croise son voisin, Jean-Claude. Jean-Claude a une Twingo de 1998, la fameuse. Il la gare avec la délicatesse d'un char d'assaut. Le pare-chocs tient avec du gros scotch gris. La voiture est une épave, mais elle démarre au quart de tour. Jean-Claude n'a pas peur de la faire tomber. Jean-Claude n'a pas besoin de coque en silicone pour sa Twingo. Si Jean-Claude raye sa portière, il s'en bat les steaks. Il est libre.
Sophie, elle, vit dans la terreur. Chaque table basse est un champ de mines. Chaque rebord de lavabo est un précipice. Son téléphone n'est pas un outil, c'est un otage. Elle a payé 2000 euros pour devenir la garde du corps d'un objet inanimé. Elle est au service du titane.
Et quand elle sort de la salle de bain, le regard un peu vide, le pouce un peu rouge, elle réalise soudain l'ampleur du désastre. Elle aurait pu avoir la clim (enfin, les fenêtres ouvertes dans la Twingo), elle aurait pu aller voir du pays, elle aurait pu s'offrir un resto gastronomique par mois pendant un an. À la place, elle a 120 hertz de taux de rafraîchissement pour voir les conneries de ses ex passer plus fluidement devant ses yeux.
C'est ça, le choix de Sophie. Ce n'est pas un choix entre la vie et la mort. C'est un choix entre le concret qui roule et le virtuel qui brille. C'est le moment où l'humanité a décidé que posséder le futur dans sa poche valait bien le sacrifice du présent dans son garage.
Sophie soupire. Elle regarde son écran. Une notification apparaît : "Mise à jour système disponible". Elle sait ce que ça veut dire. Dans six mois, son bijou ramera. Dans un an, la batterie montrera des signes de fatigue. Dans deux ans, le nouveau modèle sortira, avec une couleur "Bleu Sidéral Profond" et un processeur capable de simuler la naissance d'une galaxie.
Et Sophie, fidèle au poste, retournera vendre un rein. Parce qu'au fond, on n'a besoin que d'un seul rein pour scroller, mais il faut absolument le dernier écran OLED pour bien voir que, décidément, la vidéo du tapis sale est vraiment satisfaisante.
La NASA dans ton Jean (Taille Slim)
Regardez-le, ce renflement indécent dans la poche de votre jean slim. Non, ce n’est pas une preuve de votre virilité ou de votre enthousiasme à l’idée de me lire ; c’est un supercalculateur. Un monstre de technologie gravé en trois nanomètres — ce qui, pour rappel, est à peu près la taille de l'amour-propre d'un influenceur LinkedIn après un post qui n’a fait que deux likes. Vous avez, blotti contre votre cuisse droite, une puissance de calcul supérieure à tout ce que la NASA possédait pour envoyer Neil Armstrong faire des claquettes sur la Lune en 1969.
À l’époque, pour envoyer trois types dans une boîte de conserve au-dessus de l’atmosphère, il fallait une équipe de mathématiciens en chemisettes blanches et des ordinateurs de la taille d'une cuisine équipée d’un château de la Loire. Aujourd’hui, vous possédez un processeur capable de gérer dix-huit billions d'opérations à la seconde. Et qu’est-ce que vous en faites ? Soyons honnêtes cinq minutes. Vous l’utilisez pour faire ramer *Candy Crush* et pour rajouter des oreilles de lapin virtuelles sur la gueule de votre chien. On est sur un gâchis de potentiel qui ferait pleurer une baleine.
C'est là toute la poésie de notre époque : l'asymétrie totale entre l’outil et l'usage. On vous vend un « Neural Engine » de dernière génération. Le nom claque, n’est-ce pas ? On dirait le moteur d'un croiseur interstellaire dans *Star Wars*. En réalité, ce moteur neuronal ultra-sophistiqué, entraîné sur des milliards de points de données, passe 90 % de son temps de cerveau disponible à essayer de comprendre si la forme floue sur la photo que vous venez de prendre est un téton (auquel cas il doit censurer) ou un coude (auquel cas il vous laisse tranquille). On a mobilisé les plus grands ingénieurs de la Silicon Valley, des types qui ont fait Stanford et qui dorment dans des caissons d'isolation sensorielle pour optimiser leurs synapses, tout ça pour que l'algorithme de détection faciale puisse reconnaître votre visage même quand vous avez la gueule de bois, les yeux bouffis et que vous ressemblez à un sharpeï sous Xanax.
C’est le syndrome du marteau-piqueur pour écraser une mouche. Ou plutôt, du réacteur nucléaire pour alimenter une guirlande de Noël qui clignote « Joyeuses Fêtes » en Comic Sans MS. Votre téléphone dispose de plus de cœurs qu’un service de cardiologie. Huit cœurs, seize cœurs… Bientôt, on aura tellement de cœurs dans nos processeurs qu’ils pourront ressentir de l’empathie pour notre vide existentiel. Mais pour l’instant, ces cœurs servent surtout à calculer la trajectoire balistique des oiseaux en colère dans *Angry Birds* ou à simuler la réflexion de la lumière sur la cellulite d’une Kardashian en 4K.
Parce qu'on ne parle pas assez de la 4K sur un écran de six pouces. Quelle avancée majeure pour l'humanité ! Grâce à la densité de pixels, vous pouvez désormais distinguer chaque pore de la peau d'un mec qui fait une vidéo « Storytime : J'ai commandé un tacos et il n'y avait pas de sauce algérienne (JE TOURNE MAL) ». C’est fascinant. On a une définition d’image telle que l’œil humain, ce vieux capteur organique tout pourri hérité de l’homme des cavernes, n’arrive même plus à faire la différence. On sature nos nerfs optiques pour regarder des contenus qui ont le QI d'une huître en fin de service. C’est comme si on avait inventé la téléportation uniquement pour aller chercher du pain à la boulangerie d’en face.
Et le pire, c’est le « Ray Tracing ». Si vous n’êtes pas un nerd de la carte graphique, laissez-moi vous expliquer : c’est une technologie qui permet de calculer le trajet de chaque rayon de lumière pour créer des reflets ultra-réalistes. C’est génial. C’est ce qu’utilisent les studios Pixar pour faire des chefs-d’œuvre. Et maintenant, c’est dans votre poche. Pourquoi ? Pour que les bulles de savon que vous éclatez dans votre jeu de puzzle gratuit soient plus brillantes. Pour que vous puissiez voir votre propre reflet de déception dans le miroir virtuel d'un jeu de simulation de vie, alors que vous êtes vous-même assis sur le trône en porcelaine, en train de perdre toute sensation dans vos jambes à force de scroller.
Il y a une sorte de schizophrénie matérielle. Votre puce est capable de simuler la naissance d'une galaxie, mais elle galère quand vous essayez d'ouvrir l'application de votre banque. Pourquoi ? Parce que l'optimisation logicielle est morte, enterrée sous des couches de code écrit par des stagiaires en burnout. On s'en fout que le code soit lourd, puisque le processeur est une bête de course ! Résultat : on a des applications qui pèsent 400 Mo juste pour vous envoyer une notification vous disant que votre pizza est arrivée. C’est comme si, pour vous livrer un courrier, le facteur venait en porte-avions. C’est absurde, c’est bruyant, ça consomme un pognon de dingue, mais hé, regardez la taille du bateau !
Et ne me lancez pas sur la surchauffe. Vous avez déjà senti votre smartphone devenir brûlant après trois minutes de TikTok ? C’est le processeur qui essaie de vous dire quelque chose. Il hurle. Il essaie de dissiper l'énergie équivalente à celle d'une petite centrale électrique parce qu'il doit décompresser un flux vidéo en haute définition tout en espionnant vos conversations pour savoir s’il doit vous vendre des semelles orthopédiques ou des abonnements à des box de vin. Votre cuisse commence à cuire. On appelle ça le « thermal throttling ». Le processeur se bride pour ne pas fondre et traverser votre pantalon comme la bave de l'Alien. À ce moment-là, votre smartphone à 1300 euros a la puissance de calcul d'une calculette Casio de 1994. Vous payez le prix d'une Ferrari pour finir par rouler à la vitesse d'un déambulateur parce que le moteur surchauffe à force de regarder des vidéos de chats qui font des sauts périlleux.
C’est le grand paradoxe de la tech de poche : on n’a jamais eu autant de pouvoir entre les mains pour faire des choses aussi insignifiantes. On pourrait cartographier le génome humain, on pourrait miner des cryptomonnaies pour financer la recherche contre le cancer, on pourrait piloter des drones sur Mars. Mais non. On préfère utiliser cette puissance de feu pour rafraîchir un feed Instagram à 120 Hertz. 120 fois par seconde, l'écran se met à jour pour que le mouvement de votre pouce soit d'une fluidité érotique. On veut que la bêtise humaine glisse sur l'écran comme du beurre sur une poêle brûlante. Si ça saccade un tant soit peu quand on regarde une vidéo d'un type qui prank sa grand-mère, on crie au scandale, on menace de changer de marque. « Mon téléphone rame, je ne peux pas voir l'humiliation de cette vieille dame de manière fluide, c'est inadmissible ! »
On est devenus des divinités capricieuses avec des outils de titans, mais des ambitions de amibes. On porte dans nos jeans une puissance de calcul qui aurait permis de sauver la bibliothèque d'Alexandrie, de prévenir le naufrage du Titanic et de calculer la décimale de Pi jusqu'à l'ennui profond, tout ça pour finir par envoyer un emoji « caca souriant » à quelqu’un qui est dans la pièce d’à côté.
Et le marketing nous encourage. Chaque année, une keynote nous explique que le nouveau processeur est 20 % plus rapide que le précédent. Plus rapide pour quoi ? Pour que l'application Uber s'ouvre 0,4 seconde plus vite ? Pour gagner ces précieuses millisecondes de vie que nous allons de toute façon gâcher en regardant une publicité de 30 secondes pour un jeu mobile où un roi se noie dans de la boue ?
On nous vend du rêve quantique pour satisfaire des besoins préhistoriques. On a mis la NASA dans notre jean slim, mais on a oublié de nous fournir le manuel pour devenir des astronautes. On reste des singes, mais des singes avec des lasers de précision. Des singes qui utilisent des lasers pour viser des bananes en hologramme, tout en se plaignant que la batterie ne tient pas la journée.
D'ailleurs, parlons-en de cette batterie. C'est le seul truc qui nous rappelle la réalité physique. On a des puces capables de plier l'espace-temps, mais elles sont alimentées par une soupe chimique instable qui rend l'âme dès qu'il fait un peu trop froid ou dès que vous osez utiliser votre GPS plus de vingt minutes. C'est comme avoir un moteur de navette spatiale alimenté par une pile AA de chez Action. Tout ce génie, toute cette puissance, tout ce silicium sacrifié sur l'autel de la modernité, pour finir par chercher désespérément une prise de courant derrière un radiateur dans un café miteux, parce qu'on a épuisé nos ressources à regarder des compilations de gens qui tombent.
Sophie, dans le chapitre précédent, hésitait entre sa voiture et son écran OLED. Mais elle ne se rend pas compte que son écran OLED est soutenu par une infrastructure de calcul qui ferait passer le Pentagone pour une classe de CP. Elle a une usine à gaz nucléaire dans la main pour éclairer son visage terne à deux heures du matin. Et pendant qu’elle scrolle, son processeur, frustré de ne pas pouvoir calculer la trajectoire d'une comète, se console en affinant les grains de beauté sur les photos de vacances de ses ex.
C'est ça, le progrès. C'est la conquête de l'inutile par le biais de l'infiniment complexe. On a enfin le futur dans la poche, et on s'en sert pour s'assurer qu'on n'aura jamais besoin de réfléchir plus de deux secondes d'affilée. La NASA dans ton jean, ouais. Mais avec les mains dans les poches et le cerveau en mode avion.
Le Trône de Fer (et de Verre)
Asseyez-vous. Enfin, pas trop vite, vous risqueriez de rater l’angle d’inclinaison optimal de trente-cinq degrés recommandé par les experts en ergonomie fécale, ceux-là mêmes qui ont compris que l’anatomie humaine est une erreur de conception que seul un smartphone à 1400 euros peut corriger. Bienvenue dans la seule pièce de la maison où le futur a enfin trouvé sa véritable utilité : servir de papier peint numérique à l’un des actes les plus archaïques de notre condition biologique.
Regardez-vous. Là, trônant sur votre faïence refroidie, le pantalon en accordéon autour des chevilles, les coudes solidement plantés sur les cuisses dans la posture dite du « Penseur de Rodin sous perfusion de 5G ». Vous tenez entre vos mains une puissance de calcul qui ferait passer les ordinateurs de la mission Apollo 11 pour des bouliers en bois flotté. Pour poser le premier pied sur la Lune, Neil Armstrong et Buzz Aldrin disposaient d’environ 4 kilo-octets de RAM. Vous, pour poser votre… enfin, pour ce que vous faites, vous avez 12 giga-octets de mémoire vive, un processeur gravé en 3 nanomètres et un écran Super Retina XDR capable d’afficher un milliard de couleurs. Tout ça pour quoi ? Pour regarder une vidéo en basse définition d’un raton laveur qui mange du raisin sur un remix techno de « Rasputin ».
C’est le sommet de la civilisation. C’est le « Trône de Fer et de Verre ».
Historiquement, le passage aux toilettes était un moment de solitude contemplative, une parenthèse métaphysique où l’on pouvait, à la rigueur, lire l’étiquette du flacon de Canard-WC pour apprendre que le chlorure de benzalkonium est irritant pour les muqueuses. C’était le temps de l’ennui pur, celui qui forge les grands esprits. Aujourd’hui, l’ennui est devenu une espèce en voie de disparition, traquée par des algorithmes californiens qui ont compris que votre sphincter est le meilleur allié du capitalisme de surveillance.
Car ne vous y trompez pas : quand vous scrollez sur Instagram alors que votre corps tente désespérément de se délester de son excédent de fibres, vous n’êtes pas seul. Mark Zuckerberg est là, virtuellement tapi dans la cuvette, analysant votre temps de rétention. L’algorithme sait. Il sent quand votre débit ralentit. Il sait que si vous restez assis plus de huit minutes, votre attention devient volatile, alors il vous balance une vidéo de « Life Hack » satisfaisante où quelqu’un coupe du savon avec un cutter pour vous maintenir en hypnose. On appelle ça le « scroll fécal », une discipline olympique moderne où l’on dépense l’équivalent de deux SMIC en matériel technologique pour transformer un besoin naturel en une session de data-mining intensive.
Analysons l’absurdité financière de la chose. Pour accéder à ce divertissement intestinal, vous avez investi dans un iPhone Pro Max ou un Samsung Ultra de dernière génération. Ajoutez à cela le forfait 5G illimité (parce que le Wi-Fi ne capte jamais bien dans les chiottes, ce bastion de résistance architectural), et peut-être une paire d’écouteurs à réduction de bruit pour masquer le bruit de la chasse d’eau du voisin. Vous avez plus de technologie sur vous en cet instant précis que n’en possédait l’ensemble de l’armée américaine en 1990. Et vous utilisez cette débauche de ressources, cette exploitation de mines de cobalt au Congo et ces serveurs refroidis à l’azote liquide en Islande, pour vérifier si votre ex a aimé la photo de votre plat de pâtes de lundi dernier.
C’est la conquête de l’inutile par le biais de l’infiniment complexe. À chaque coup de pouce vers le haut, vous sollicitez une infrastructure mondiale : des câbles sous-marins qui traversent l’Atlantique, des satellites qui gravitent à des milliers de kilomètres, des fermes de serveurs qui consomment l'énergie d'une petite ville. Tout ce réseau s'active en une microseconde pour que vous puissiez voir un "meme" sur les signes astrologiques alors que vos jambes commencent déjà à s'engourdir.
Car voilà le grand paradoxe du Trône de Verre : la paralysie. On rentre dans cette pièce avec l'intention d'y rester trois minutes, on en ressort quarante-cinq minutes plus tard avec les deux jambes totalement mortes, victime d'une forme de sclérose en plaques numérique. On essaie de se lever, mais les fourmis dans les mollets nous rappellent cruellement que nous ne sommes que de la viande, malgré l'écran OLED qui nous promet l'immortalité. On titube dans le couloir comme un nouveau-né ou un zombie de série B, tout ça parce qu'on n'a pas pu s'empêcher de regarder "juste une dernière vidéo" d'un type qui nettoie des tapis au jet haute pression.
C'est là que le progrès devient tragique. On a transformé le dernier sanctuaire de la déconnexion en un bureau annexe de l'enfer numérique. Autrefois, on sortait des toilettes avec une idée de génie ou, au moins, une certaine clarté mentale. Aujourd'hui, on en sort avec une inflammation des hémorroïdes et l'envie irrépressible d'acheter une friteuse à air comprimé vue dans une publicité ciblée entre deux Reels de chats.
Et que dire de l’hygiène de l’esprit ? On nous explique que nos smartphones sont des nids à bactéries, qu'il y a plus de coliformes fécaux sur votre écran que sur la lunette de vos toilettes. C'est poétique, d'une certaine manière. L'outil qui nous permet d'accéder à toute la connaissance humaine est physiquement recouvert des traces de notre propre transit, pendant que nous l'utilisons pour nous salir l'esprit avec la toxicité des réseaux sociaux. C’est un cycle parfait, une boucle de rétroaction où la merde attire la merde.
Le "scrolling fécal" est l'aveu d'échec de notre civilisation. Nous sommes devenus incapables de gérer le silence de nos propres organes. Il nous faut du contenu, du flux, de la dopamine bon marché pour masquer le vide de l'existence (et le bruit du transit). On a mis la NASA dans notre poche, mais on s'en sert comme d'un doudou numérique pour ne pas avoir à affronter le carrelage blanc pendant plus de soixante secondes.
Sophie, notre héroïne du chapitre précédent, ne le sait pas encore, mais son obsession pour sa batterie faible est une peur de la mort déguisée. Sans son écran, elle est seule avec elle-même sur son trône de porcelaine. Et il n'y a rien de plus terrifiant pour l'homme moderne que de se retrouver face à sa propre finitude, sans une connexion haut débit pour lui rappeler qu'ailleurs, quelqu'un est en train de rater un créneau avec une voiture de sport à Dubaï.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez ce picotement dans vos cuisses et que vous verrez que vous êtes arrivé au bout de votre fil d'actualité, posez-vous la question : est-ce que cette commission méritait vraiment une telle débauche de gigahertz ? Est-ce que le premier pas sur la Lune n'était pas, finalement, moins technologique que votre façon d'évacuer votre café-croissant ?
Vous ne répondrez pas. Vous êtes déjà en train de cliquer sur "Voir plus". Le Trône de Fer et de Verre a un nouveau roi, et il a les jambes engourdies. Chasse d'eau. Fin de la session. On se revoit dans trois heures, pour la prochaine mise à jour de votre vide intérieur.
L'Objectif 8K : Pour mieux voir ton Kebab
Regardez bien le dos de votre smartphone. Allez-y, retournez-le. Ne soyez pas timides, il a l’habitude d’être manipulé. Ce que vous voyez là, ce n’est plus un téléphone. Ce n’est même plus un ordinateur de poche. C’est une plaque vitrocéramique de marque allemande, un combiné de trois ou quatre lentilles qui dépassent tellement de la coque qu’on se demande si l’appareil n'est pas en train de faire une poussée d’acné technologique. On nous a vendu ça comme le summum de l’optique moderne. On nous a expliqué, avec des graphiques en 3D et des types en col roulé qui parlent comme s'ils venaient de découvrir l'eau tiède, que nous avions besoin d’un « Ultra-Wide », d’un « Téléobjectif périscopique » et d’un capteur « LiDAR ».
Le LiDAR, les gars. Une technologie développée pour guider les missiles de croisière et cartographier les fonds marins, désormais mise au service de votre besoin compulsif de photographier une assiette de frites dans un troquet mal éclairé du 11ème arrondissement.
On vit une époque formidable. On dépense un SMIC — un vrai, celui qui nécessite de bosser 35 heures par semaine à trier des palettes ou à répondre au téléphone à des gens qui hurlent — pour s’offrir une optique capable de filmer le battement d'ailes d'un colibri à trois kilomètres de distance. Tout ça pour quoi ? Pour que votre Kebab "Sauce Algérienne" soit immortalisé en 8K. Pour que l’on puisse distinguer chaque gouttelette de graisse transpirant sur la viande de provenance douteuse avec une clarté telle que votre cardiologue pourrait poser un diagnostic rien qu'en regardant votre Story Instagram.
C’est l’arnaque du siècle. On a mis la puissance de la NASA dans la poche de mecs qui ne savent même pas faire la mise au point sur un QR Code au restaurant.
Admirez l'absurdité du marketing « Pro ». Apple, Samsung, Google… Ils nous martèlent que nous sommes tous des créateurs de contenu, des cinéastes en puissance, des Spielberg du quotidien. « Libérez votre créativité », disent-ils. Mais la seule chose que tu libères avec ton capteur de 200 mégapixels, c’est une photo floue de tes pieds parce que tu as déclenché l'obturateur par accident en essayant de ranger ton téléphone dans la poche de ton jean trop serré.
On nous vend des ouvertures f/1.8 pour « capturer la lumière là où elle n'existe pas ». On nous parle de « mode nuit » capable de voir dans le noir complet. Pourquoi ? Pour espionner les voisins ? Non. Pour prendre une photo de ton chat qui dort. Et comme le chat est noir, et que le mode nuit prend 4 secondes à s'exposer, le chat bouge l'oreille et tu te retrouves avec une tache ectoplasmique qui ressemble plus à un poltergeist qu'à un mammifère domestique. Mais hé, c’est une tache en 8K. On peut zoomer sur le bruit numérique, c’est magnifique, on dirait une œuvre de Pollock peinte avec des pixels morts.
Et parlons-en, du zoom. Le « Zoom Spatial 100x ». On peut désormais photographier les cratères de la Lune. C’est génial. Combien de fois par semaine avez-vous besoin de vérifier l’état géologique de la Mer de la Tranquillité ? Zéro. Par contre, pour essayer de lire le menu affiché à l'entrée du restaurant de l'autre côté de la rue, là, y'a plus personne. Le logiciel essaie désespérément de lisser les pixels à coups d'Intelligence Artificielle, et le résultat ressemble à une peinture à l'huile réalisée par un enfant de quatre ans sous acide. Le steak-frites devient une masse informe d'ocre et de jaune, mais c’est pas grave, le téléphone t’assure qu’il a « optimisé la scène ». L'IA a tellement lissé la réalité qu'on dirait que tu vis dans un jeu vidéo sur PlayStation 2.
Mais le véritable chef-d’œuvre de l’ironie technologique, le moment où le génie humain rencontre la bêtise crasse, c’est la fin de soirée.
Le contexte est classique : vous avez bu trois pintes de trop, mangé pour 45 euros de tapas industriels, et le serveur arrive avec l’addition. C’est le moment du drame. Celui où la solidarité du groupe vole en éclats face à une colonne de chiffres imprimés sur un papier thermique de mauvaise qualité. C'est là que l'arsenal optique à 1300 balles entre en scène.
« Attends, je prends la note en photo et je l'envoie sur le groupe WhatsApp ! »
Et là, c’est le festival. L’homme moderne, armé d’un capteur de la taille d’un ongle de pouce capable de filmer en Dolby Vision, se lève, vacille légèrement, et braque son triple objectif sur le ticket de caisse. Il y a trop d'ombre. Le flash se déclenche — ce flash blanc, violent, chirurgical, qui transforme instantanément n'importe quel visage humain en cadavre de morgue. Le cliché est pris.
Résultat : la photo est un désastre. Elle est floue sur les bords parce que l'objectif « Grand Angle » déforme tout ce qui se trouve à moins de dix centimètres. Le flash a créé un reflet éblouissant pile sur le montant total. On voit parfaitement les rainures du bois de la table (merci le mode Macro !), on distingue même une miette de pain égarée avec une précision de microscope électronique, mais le prix du « Camembert Rôti » est illisible.
Vous finissez par passer dix minutes à scroller dans une image de 40 mégaoctets, en zoomant comme des sourds, pour essayer de deviner si c’est un 8 ou un 0. Le processeur du téléphone chauffe, il calcule des milliards d’opérations par seconde pour afficher cette bouse, et vous, vous êtes là, à quatre pattes mentalement, incapables de diviser 126 par 4. L’humanité a envoyé des hommes sur la Lune avec moins de puissance de calcul que ce qu’il faut à ton téléphone pour rater la photo d’une note de bar.
C’est ça, le progrès. C’est avoir la capacité technique de filmer un accouchement en immersion totale, mais s’en servir uniquement pour envoyer des preuves d'existence à des gens qui s'en foutent. On a des objectifs « Portrait » qui floutent l’arrière-plan pour nous donner l’air de stars de cinéma, mais le sujet du portrait, c’est nous, avec une trace de sauce samouraï sur le menton et le regard vide de celui qui vient de passer trois heures à comparer des forfaits mobiles sur un comparateur en ligne.
Le pire, c’est qu’on y croit. On achète la version « Pro Max Ultra » parce qu’on se dit que *cette fois*, on va vraiment se mettre à la photo. On va faire des expos. On va capturer l’essence de la vie. Et trois mois plus tard, la galerie photo est un cimetière de captures d'écran de mèmes foireux, de photos de ton pass Navigo pour ne pas oublier ton numéro d'abonné, et de selfies ratés dans l'ascenseur où tu as l'air d'avoir été déterré récemment.
On a transformé nos souvenirs en data obèses. On ne regarde plus le monde, on vérifie si le capteur gère bien la balance des blancs. On est à un concert, un moment unique, une émotion brute ? On sort le périscope. On filme un petit carré lumineux de 6 pouces pendant que le vrai spectacle se déroule en 3D réelle juste devant nos yeux. Mais la 3D réelle, ça n'a pas de filtre "Vivid", alors c'est un peu décevant, non ? La réalité manque cruellement de saturation. La réalité n'est pas en 8K, elle est juste... là.
Et puis, il y a la touche finale. Le summum de la déchéance. Après avoir pris cette photo haute résolution de votre kebab, après avoir galéré avec l'addition floue, vous allez regarder ces images sur un écran... pété. Parce que oui, dépenser 1300 euros dans un bijou de technologie n'inclut jamais la capacité mentale de ne pas le faire tomber sur le trottoir en sortant du bar.
Alors tu scrolles tes souvenirs de vacances et tes photos de bouffe à travers une toile d'araignée de verre brisé. La 8K se mélange aux éclats de cristaux liquides. Le visage de ta petite amie est coupé en deux par une fissure qui diffracte la lumière en arcs-en-ciel dégueulasses. C'est poétique, d'une certaine manière. C'est l'image parfaite de notre époque : une technologie divine au service d'un quotidien de maladroits.
On a des yeux de dieux pour voir une vie de bureau. On a des télescopes de poche pour surveiller la cuisson de nos pâtes. Et pendant que tu ajustes la mise au point sur ton café pour la douzième fois, en essayant d'obtenir le "bokeh" parfait qui rendra jaloux tes trois abonnés fantômes, pose-toi la question : est-ce que le grain de la mousse de ton latte méritait vraiment autant de gigahertz ?
Ne réponds pas. Range ton téléphone. Ou plutôt, retourne-le encore une fois. Regarde ces trois yeux noirs qui te fixent. Ils ne sont pas là pour capturer le monde. Ils sont là pour te regarder t'enfermer dedans, pixel par pixel, jusqu'à ce que la réalité ne soit plus qu'un fichier de sauvegarde trop lourd pour ton cerveau fatigué.
Allez, souris. C'est le mode "Portrait". C'est flou derrière ? Parfait. C'est exactement comme ça que tu visualises ton avenir. Pour le reste, il y a le zoom 100x. Pour voir de très près que, même en haute définition, on n'y comprend toujours rien.
L'Écologie du Radin
Regarde ta boîte. Elle est fine, hein ? Elle est élégante. Elle a ce profil svelte, presque anorexique, qui suggère que dedans, il n’y a que de la pureté, de l’innovation et peut-être une pincée de poussière d’étoile. Quand tu l’as ouverte, tu as eu ce petit frisson, celui du déballeur compulsif qui s’apprête à communier avec le futur. Et là, le choc. Le vide. Un désert de carton blanc où ne trône que le monolithe de verre et d’acier.
Pas de bloc de charge. Pas d’écouteurs. Rien. Juste un petit livret de garantie que personne n’a lu depuis 1998 et un autocollant que tu colleras sur ton frigo pour signaler au monde que tu es officiellement un pigeon de catégorie A.
C’est là qu’intervient le Grand Discours. On te l’a vendu avec un trémolo dans la voix : « Nous faisons cela pour la planète. » Oh, merci ! Quel altruisme ! Les mecs sont assis sur une montagne de cash plus haute que l'Everest, ils font fabriquer leurs composants dans des usines où le concept de « week-end » est une légende urbaine, mais ils s'inquiètent soudainement du bilan carbone d’un petit cube en plastique de 20 grammes. C’est beau. C’est presque biblique. On dirait que Tim Cook a eu une apparition de Greta Thunberg dans un nuage de vape et qu’il a décidé, d’un coup, de devenir le berger de l’écologie mondiale.
En réalité, le concept de « l’écologie du radin », c’est le braquage le plus poli de l’histoire de l’humanité. C’est comme si tu allais au restaurant, que tu commandais un steak-frites, et qu’on t’apportait juste la viande en te disant : « On a retiré les frites pour sauver les pommes de terre, c’est meilleur pour la biodiversité. Par contre, le prix reste le même. Et si tu veux vraiment des frites, elles sont à la carte, emballées individuellement dans trois couches de plastique non recyclable à l’autre bout du couloir. »
Et toi, tu acquiesces. Tu te sens même un peu investi d’une mission. Tu te dis : « C’est vrai, j’en ai déjà plein mes tiroirs, des chargeurs. » Sauf que, manque de pot, ton nouveau téléphone utilise une norme de charge ultra-rapide-turbo-espace que tes vieux chargeurs de 2015 regardent avec la même incompréhension qu’un paysan du Moyen-Âge devant un four à micro-ondes. Résultat : tu branches ton joujou à 1200 balles sur ton vieux bloc, et il met trois jours et demi à gagner 4 % de batterie.
Alors, qu’est-ce que tu fais ? Tu retournes sur le site. Tu achètes le « Bloc Officiel Eco-Responsable » pour la modique somme de 35 euros. Un bloc qui, pour arriver chez toi, va voyager dans son propre carton, avec son propre emballage bulle, dans son propre camion de livraison, générant ainsi trois fois plus de CO2 que s'il avait été glissé dans la boîte d’origine. Mais attention : c’est pour la Planète. La Planète te remercie. Elle ne sait pas trop comment te le dire, alors elle t’envoie une canicule en octobre, mais le cœur y est.
Parlons-en, de ce matériel « vert ». Le summum du génie, c’est le câble. Ah, le câble ! Avant, ils étaient en plastique bien dégueulasse, bien polluant, bien solide. Ils survivaient à des guerres nucléaires. Tu pouvais t'en servir pour remorquer une Twingo ou pour ligoter un rôti de porc, ils ne bougeaient pas. Aujourd’hui, sous prétexte d’utiliser des matériaux « biosourcés » ou « recyclés », on te vend un fil de soie tressé par des elfes asthmatiques qui commence à se désintégrer dès que tu le regardes un peu trop fixement.
Tu connais ce stade. Ce moment pathétique où ton câble commence à se dénuder au niveau de la base, révélant ses entrailles métalliques comme une fracture ouverte. Ton téléphone ne charge plus que si tu plies le fil selon un angle précis de 42,5 degrés, en le calant sous un dictionnaire et en retenant ta respiration. À ce stade, ton installation de recharge ressemble à un montage de MacGyver sous acide.
Pourquoi est-ce qu’il « boude », ce câble ? Parce qu’il est conçu pour avoir la durée de vie d’un yaourt en plein soleil. C’est de l’obsolescence programmée déguisée en vertu environnementale. On te vend la fragilité comme une preuve de pureté. « Oh, il s’est cassé ? C’est parce qu’il est tellement naturel qu’il retourne à la terre, vous comprenez ? C’est le cycle de la vie. » Non, Jean-Marketing, c’est le cycle de mon compte en banque qui se vide dans tes poches.
Le plus drôle, c’est la logistique. Les marques te disent : « En réduisant la taille de la boîte, on peut en mettre plus sur une palette, donc on utilise moins de camions. » C’est vrai. Mathématiquement, c’est imparable. Mais bizarrement, les économies colossales réalisées sur le transport, le stockage et la suppression des accessoires ne se répercutent jamais sur le prix final. Jamais. Le téléphone coûte toujours le prix d'un rein au marché noir, mais maintenant, il est livré « nu », comme si on te vendait une bagnole sans les roues sous prétexte que tu as sûrement déjà des pneus qui traînent dans ton garage.
C’est le triomphe du cynisme. On a réussi à transformer l’avarice d’entreprise en un badge d’honneur pour le consommateur. Tu te promènes avec ton téléphone sans chargeur comme si tu avais planté une forêt entière de tes propres mains. Tu es un guerrier de la lumière, un protecteur des océans, un gardien de la banquise. Et quand ton câble rend l’âme au bout de six mois parce qu’il a eu le malheur de toucher une table basse, tu retournes en racheter un, dans sa boîte dédiée, avec son petit film plastique de protection, en te disant : « C’est pas grave, au moins je ne pollue pas avec un bloc de charge inutile. »
On vit dans une époque formidable où l’on t’explique que pour sauver le monde, il faut acheter *plus* de choses, mais séparément. C’est le puzzle de la culpabilité. On fragmente ton achat pour multiplier les emballages, les livraisons et les marges bénéficiaires, tout en te faisant un clin d’œil complice sur ton engagement citoyen.
Et pendant que tu scroles sur tes applis préférées, les yeux injectés de sang à 2 heures du matin, ton téléphone te balance une notification : « Batterie faible ». Tu cherches ton câble. Tu le trouves. Il est en train de peler. La gaine « éco-conçue » s’effrite entre tes doigts comme une vieille momie égyptienne. Tu forces un peu. Une étincelle. Rien. Le vide. Ton écran s’éteint.
À ce moment précis, dans le noir total, tu réalises la vérité. La seule chose qui a été vraiment « sauvée » par la suppression du chargeur, c’est le bonus annuel du directeur financier de la marque. La planète, elle, regarde ton câble en lambeaux et ton nouveau bloc de charge commandé en urgence sur un site chinois avec une grimace de dégoût.
Mais bon, console-toi. La boîte de ton téléphone est recyclable. Tu peux même t'en servir pour ranger tes larmes, ou mieux, pour y stocker tous les autres câbles morts que tu n'oses pas jeter parce que tu as encore l'espoir secret qu'un jour, par miracle, l'un d'eux acceptera de coopérer sans que tu aies besoin de le scotcher à ta table de chevet.
Allez, souris. Tu es un écologiste. Un vrai. Un de ceux qui paient le prix fort pour avoir le droit de ne rien avoir. C’est ça, le futur. C’est propre, c’est vide, et ça coûte une blinde. Mais au moins, le carton est joli, non ? On dirait presque un cercueil pour ton pouvoir d'achat. Un cercueil « éco-responsable », bien sûr. Sans vis, sans colle, et surtout, sans le tournevis pour l'ouvrir. Parce que le tournevis, c'est mal. Ça pollue.
Si tu en veux un, il est en option à 49,99 €. Livraison offerte dès 100 € d’achat d’accessoires inutiles. Merci qui ? Merci la Terre.
La Chute Libre à 2000 Balles
Ça commence toujours par une sensation de légèreté suspecte au niveau de la cuisse. Une sorte d'absence, un vide intersidéral qui te glace le sang plus sûrement qu'une rupture amoureuse par SMS. Ton jean vient de te trahir. Cette poche, que tu pensais être le coffre-fort de ta vie numérique, vient de recracher son contenu avec la grâce d'une otarie bourrée.
À cet instant précis, l'univers bascule dans une dimension parallèle. C’est ce que les scientifiques appellent la « Relativité de la Loose ». Le temps ne s’écoule plus de manière linéaire ; il s’étire, il se liquéfie, il devient une substance gluante et insupportable. Tu entres dans la Seconde de Silence Absolu.
C’est un moment d’une pureté métaphysique totale. Le bruit de la circulation s’éteint. Les oiseaux s’arrêtent de chanter. Même ton propre cœur semble marquer une pause, comme s'il ne voulait pas être là pour entendre la suite. Tu regardes l'objet — ce monolithe de verre et d’aluminium qui coûte plus cher que ton premier scooter et trois mois de ton loyer — entamer sa descente vers l'enfer.
Et là, tu le vois. Tu le vois vraiment. Il ne tombe pas, il danse. Il effectue une rotation lente, élégante, presque insolente. C’est le saut de l’ange du capitalisme. Le téléphone semble soudain doté d’une conscience propre, une conscience maléfique qui lui dicte la trajectoire exacte pour maximiser les dégâts. Il ignore superbement le tapis à poils longs situé à dix centimètres de là. Il méprise le canapé. Non, son radar interne a verrouillé une cible unique, impitoyable, rectiligne : l'angle saillant du carrelage en grès cérame. La seule surface de la pièce capable de fendre un diamant de 12 carats.
Pendant cette chute, ton cerveau, ce supercalculateur d'ordinaire incapable de retenir ton code de carte bleue, se met à mouliner des données à une vitesse supraluminique. Tu calcules instantanément le ratio coût/temps.
« Ce téléphone coûte 1400 euros nus. Avec le forfait et l'assurance que je n'ai pas prise parce que "je fais attention", on frise les 2000 balles. À 10 euros de l'heure net, c'est 200 heures de ma vie qui sont en train de subir l'attraction terrestre. Je suis en train de regarder cinq semaines de réunions Zoom inutiles, de dossiers Excel de l'enfer et de pauses café tièdes s'écraser sur le sol. »
C’est une tragédie grecque en 60 images par seconde. Tu tentes un geste. Le « Geste du Désespoir ». Ce réflexe pitoyable où tu lances ton pied en avant pour essayer d'amortir la chute. C’est l’idée la plus stupide de l’histoire de l’humanité. Soit tu rates le téléphone et tu te déchires un ligament, soit tu réussis à le shooter avec la force d'un attaquant de Ligue 1, le propulsant ainsi avec trois fois plus de vélocité contre le mur d'en face. Dans les deux cas, tu as l'air d'un dindon qui essaie de faire du kung-fu.
Et puis, il y a le son.
Ce n’est pas un « poc ». Ce n’est pas un « boum ». C’est un « crac » cristallin, sec, définitif. Un bruit de fin du monde à l'échelle microscopique. C’est le son d’un cœur de milliardaire qui se brise, ou plus précisément, celui de ton compte en banque qui vient d'être victime d'une exécution sommaire.
Le téléphone gît maintenant sur le sol, face contre terre. C’est l’étape de la « Mort de Schrödinger ». Tant que tu ne l'as pas ramassé, l'écran est à la fois intact et pulvérisé. Tu restes là, figé, à fixer ce rectangle noir qui ne bouge plus. Tu espères un miracle. Tu te dis que peut-être, la physique a décidé de prendre un RTT aujourd'hui. Que peut-être, le verre Gorilla Glass Victus Ultra Mega Alpha 12 tient ses promesses marketing. Tu te rappelles la pub : on voyait un type faire du skateboard sur son téléphone dans le désert. Le mec avait l'air cool. Toi, tu as juste l'air d'un type qui va devoir manger des pâtes au sel jusqu'en 2027.
Tu te baisses. Lentement. Comme si tu ramassais les restes d'un oiseau tombé du nid. Tes doigts tremblent. Tu retournes l'appareil.
Et là, c’est le chef-d’œuvre. La toile de maître. Une magnifique toile d’araignée part de l’angle inférieur droit et irradie sur toute la surface de l’écran. C’est de l’art contemporain spontané. On dirait une carte routière de l’enfer, ou le tracé des veines d’un investisseur en cryptomonnaies après un crash de 40%.
Ce qui est fascinant avec le verre « ultra-résistant » à 2000 balles, c’est sa capacité à se transformer en confettis tranchants à la moindre contrariété. Tu passes ton doigt sur l’écran et tu sens cette petite rugosité qui te rappelle que désormais, chaque fois que tu voudras consulter tes mails, tu feras une micro-exfoliation cutanée de ton index. Ton téléphone est devenu un instrument de torture médiéval qui diffuse des vidéos TikTok.
C'est à ce moment que le sarcasme de la technologie te frappe de plein fouet. Le téléphone s'allume. Oh, il fonctionne encore ! La dalle OLED, malgré ses mille balafres, scintille d'une lueur ironique. Et que vois-tu s'afficher sur ce désastre à deux SMIC ? Une notification. Une notification de ton application bancaire pour te prévenir que ton découvert autorisé vient d'être atteint. Merci la Terre, merci le Cloud, merci la vie.
Tu réalises alors l'absurdité de ta condition. Tu vis dans une époque où l'objet le plus précieux de ton quotidien, celui qui contient tes souvenirs, tes secrets, ton travail et ton accès à la pornographie gratuite, a la résistance structurelle d'une chips de crevette. On sait envoyer des robots sur Mars, on sait créer des intelligences artificielles capables d'écrire des poèmes à la gloire du jambon-beurre, mais on n'est pas foutu de fabriquer un écran qui survit à une chute de 80 centimètres sur du linoleum.
Pourquoi ? Parce que la fragilité fait partie du business model. Si ton téléphone était immortel, tu ne connaîtrais pas cette poussée d'adrénaline pure, ce shot de cortisol qui te rappelle que tu es vivant (et pauvre). On te vend de la « technologie de pointe » emballée dans du sucre filé. On te fait payer le prix d'une voiture d'occasion pour un bijou qui déteste la gravité.
Alors, tu fais quoi ? Tu vas aller dans un « Genius Bar ». Un nom magnifique, d’ailleurs. On y envoie des gens qui ont fait trois ans d’études pour te dire avec un sourire de steward sous Xanax : « Ah, désolé Monsieur, mais là, le châssis a travaillé. Il faut changer l'écran, la batterie, le module photo et probablement votre âme. Ça fera 649 euros. Mais rassurez-vous, on vous offre un chiffon en microfibres pour effacer vos larmes sur la vitre neuve. »
Ou alors, tu vas faire comme tout le monde. Tu vas assumer ta déchéance. Tu vas continuer à scroller avec cet écran défoncé. Pendant les six prochains mois, tu vas regarder tes amis à travers un filtre « vitre brisée » permanent. Tu vas te couper le pouce trois fois par jour. Et quand on te demandera : « Qu’est-ce qui est arrivé à ton téléphone ? », tu répondras avec un air détaché, un air de poète maudit de la consommation : « Oh, ça ? C’est une chute libre à 2000 balles. Une performance artistique sur la fugacité du pouvoir d'achat. Tu ne peux pas comprendre, c'est très conceptuel. »
Mais au fond de toi, tu sais. Tu sais que la prochaine fois que tu sortiras ton téléphone de ta poche, tu le feras avec la prudence d'un démineur manipulant du C4 périmé. Tu vas investir dans une coque de protection si épaisse qu'elle fera ressembler ton smartphone à un tank soviétique. Ton téléphone ultra-fin, designé par des ingénieurs californiens payés au poids de l'or pour gagner 0,2 millimètre d'épaisseur, va finir dans un sarcophage de plastique moche de 3 centimètres d'épaisseur.
Parce que c’est ça, la réalité du futur : on paie une fortune pour la finesse, et on finit par payer encore plus pour la cacher sous du caoutchouc parce qu’on a les mains moites et le carrelage rancunier.
Allez, remets-le dans ta poche. Mais fais gaffe. La gravité ne dort jamais. Elle attend juste que tu sois un peu trop confiant, un peu trop distrait, pour te rappeler que dans le monde du "tout-numérique", c'est toujours le béton qui gagne à la fin. Et le béton, lui, il ne coûte pas un SMIC. Il est là, il attend, imperturbable. Il est le spectateur silencieux de ton naufrage financier.
Et si tu écoutes bien, quand tu ramasses les morceaux, tu peux presque entendre le sol rigoler. C'est un rire sec. Un rire de carrelage.
Face ID ou Face de Rat ?
Le réveil sonne. Il est 7h02. C’est ce moment précis où ton corps ressemble à une éponge de cuisine oubliée derrière un évier depuis le passage de la comète de Halley. Tu tâtonnes sur la table de chevet, tu manques de renverser ton verre d'eau croupie, et tu finis par empoigner le Sarcophage de Plastique — ton smartphone à 1300 balles, protégé par son blindage de char Leclerc.
Tu le lèves devant tes yeux, avec l’espoir naïf qu’il va t’ouvrir les portes du monde numérique. Tu attends. Le petit cadenas en haut de l’écran vibre. Un petit mouvement sec de gauche à droite. « Non. »
Tu recommences. Tu ouvres un œil. Puis l'autre. Tu essaies de redonner une forme humaine à tes traits qui ont décidé de migrer vers le sud de ton crâne pendant la nuit. Tu te redresses un peu. Le cadenas vibre encore. « Toujours pas, mon pote. Je ne sais pas qui tu es, mais rends ce téléphone à son propriétaire, espèce de troll des cavernes. »
C’est ça, le grand progrès technique de la Silicon Valley. On nous a vendu la « Reconnaissance Faciale » comme le summum de la sécurité biométrique, une technologie issue de la NASA, capable de projeter 30 000 points infrarouges invisibles sur ton visage pour créer une carte 3D digne d'un film de James Bond. Mais la réalité, c’est que ton téléphone est devenu le videur le plus sélectif et le plus méprisant de la planète. Et ce matin, tu n'es pas sur la liste.
Parce que pour l’intelligence artificielle conçue par des ingénieurs californiens qui boivent des smoothies au chou frisé et font du yoga à 5h du matin, « l’utilisateur » est une entité lisse, symétrique et bien coiffée. L'IA a été entraînée sur des visages de gens qui ont un abonnement à la salle de sport et qui dorment huit heures par nuit. Elle n'est pas préparée biologiquement à la « Gueule de Rat ».
La Gueule de Rat, c’est cet état transitoire entre le sommeil profond et la première dose de caféine, où ton visage ressemble à un accident de pâte à modeler. Tu as la marque de l’oreiller gravée sur la joue gauche comme une cicatrice de guerre, les yeux gonflés comme si tu avais fait douze rounds contre Mike Tyson, et une mèche de cheveux qui pointe vers le plafond comme une antenne parabolique essayant de capter Radio-Désespoir.
Ton téléphone, lui, te regarde avec le mépris d'une marquise du XVIIIe siècle devant un paysan couvert de boue. Ses capteurs infrarouges scannent ton faciès dévasté et l’algorithme panique. « Alerte ! » hurle le processeur. « Je détecte une structure organique non identifiée. Est-ce un bulot ? Est-ce un vieux pamplemousse oublié au soleil ? Dans le doute, verrouillons tout. »
C’est une humiliation technologique. Tu as payé le prix d'un scooter d'occasion pour un appareil qui te juge. Tu es là, à poil sous ta couette, en train de faire des grimaces devant un morceau de verre noir pour prouver que tu es bien toi. Tu essaies de simuler un sourire, mais ça ressemble plus à un rictus de douleur. Tu écarquilles les yeux pour paraître réveillé, mais tu as juste l'air d'un psychopathe qui vient de s'enfiler trois litres de Red Bull.
Rien n'y fait. Le Face ID a décrété que tu étais un imposteur.
Et là, arrive le moment de la défaite ultime : tu dois taper ton code. À la main. Comme un paysan du Moyen-Âge. Comme si on était encore en 2012. Tes doigts sont engourdis, tu te trompes de touche, le téléphone te menace de s'auto-détruire (ou presque) si tu échoues encore une fois. Taper son code parce que la reconnaissance faciale a échoué, c'est le certificat de décès de ta dignité. C'est le smartphone qui te murmure à l'oreille : « T'as vraiment une sale gueule ce matin, on ne va pas se mentir. »
Le pire, c’est quand tu as fait une soirée. La veille, tu étais le roi du monde, tu postais des stories en mode « Best Life ». Ce matin, la « Best Life » a les yeux injectés de sang et la peau de la couleur d'un enduit de façade premier prix. Tu présentes ton visage au téléphone, et là, c'est le drame. L'IA fait une analyse comparative avec la photo que tu as prise hier soir. Elle voit la différence. Elle sent l'alcool de canne et le kebab sauce samouraï à travers l'écran. Elle se dit : « Ce n'est pas possible. La personne de la photo avait des pommettes saillantes et un regard pétillant. La créature en face de moi a le teint d'un Shrek en fin de vie. » Accès refusé.
C’est une forme de harcèlement moral codé en Python.
On a remplacé le bouton tactile — qui fonctionnait très bien, même si tu avais la tête dans le cul, du moment que ton doigt n'était pas recouvert de confiture — par une technologie narcissique qui exige que tu sois présentable. Le progrès, c’est passer d’un système qui reconnaît ton corps à un système qui juge ton apparence. On a inventé le premier objet inanimé capable de te donner des complexes.
Et ne me parlez pas des mises à jour. « Amélioration de la reconnaissance faciale avec le port du masque », ils disaient pendant la pandémie. Super. Le téléphone arrive à me reconnaître si je cache la moitié de ma face avec un bout de tissu bleu, mais il est foutu de m'identifier si j'ai juste oublié de me raser depuis trois jours ou si j'ai les yeux un peu trop bridés par le manque de sommeil ?
C’est le paradoxe du futur : on crée des machines de plus en plus intelligentes pour des utilisateurs de plus en plus dévastés. On met une puissance de calcul supérieure à celle qui a envoyé l'homme sur la Lune entre les mains d'un mec qui ne sait plus comment il s'appelle avant son deuxième expresso.
Et puis, il y a l'angle de vue. Pour que le Face ID fonctionne dans ton lit, tu dois tenir ton téléphone bien en face, un peu en hauteur. Mais par paresse, tu le tiens souvent au niveau de ton torse, en regardant vers le bas. Grave erreur. C’est l’angle de vue « Menton de l'Infini ». Celui qui te donne trois mentons supplémentaires et qui transforme ton cou en accordéon. Même ta propre mère ne te reconnaîtrait pas sous cet angle, alors pourquoi un algorithme californien le ferait ? L’IA regarde tes trois mentons, tes narines dilatées en gros plan, et elle se dit que c’est probablement une photo satellite du Grand Canyon. Elle ne cherche même plus à comparer. Elle abandonne.
Au final, on finit par s'adapter à la machine. C'est nous qui changeons nos comportements pour plaire à l'objet. Tu te retrouves à allumer la lumière de ta table de chevet (ce qui t'explose la rétine au passage) juste pour que les capteurs aient assez de luminosité pour valider ton existence. Tu te forces à ouvrir les yeux en grand, à redresser ton dos, à lisser tes cheveux de la main gauche pendant que la droite tient le terminal. Tu fais ton propre casting de 7h du matin pour obtenir le rôle de « Propriétaire de mon propre téléphone ».
Tout ça pour quoi ? Pour aller voir sur Instagram des gens qui, eux aussi, ont dû passer trois minutes à négocier avec leur Face ID avant de poster une photo d'eux avec un filtre « Paris » qui efface justement cette Gueule de Rat que la technologie déteste tant.
On vit dans une boucle de rétroaction de l'apparence. Si tu ne ressembles pas à ton image numérique, tu n'as pas accès à ta vie numérique. Le smartphone est devenu le gardien du temple de notre vanité. Et si tu as le malheur d'être un humain normal, un peu flou sur les bords au réveil, un peu bouffi après une pizza, un peu froissé par l'existence... alors tu es un étranger dans ton propre royaume de silicium.
Alors la prochaine fois que ton téléphone te refusera l'accès, ne t'énerve pas. Ne jette pas ton tank soviétique contre le carrelage (le carrelage gagnerait, on l'a vu). Regarde simplement ton reflet noir dans l'écran éteint et dis-toi que ce n'est pas toi qui as un problème. C'est ton téléphone qui manque d'empathie. Il est trop jeune, trop parfait, trop bête. Il ne connaît rien à la vie, aux nuits trop courtes et aux lendemains de fête.
Tape ton code avec la fierté d'un homme libre, et entre dans ton téléphone par la porte de service. C’est peut-être ça, la vraie résistance : être trop humain pour être reconnu par une machine. Ou alors, c'est juste que t'as vraiment une tête de rat. Dans le doute, va te laver la figure. Ça aidera peut-être le processeur à retrouver ton humanité égarée entre deux cernes.
Le Smartphone Pliable : La Gaufre de Luxe
Regardez-vous. Non, ne détournez pas les yeux. Regardez bien cet objet que vous tenez entre vos mains avec la délicatesse d'un neurochirurgien manipulant une bombe à neutrons. Vous venez de dépenser deux mille balles. Deux mille euros. C’est le prix d’un aller-retour pour Tokyo en classe affaires, d’une Twingo d’occasion qui a encore trois ans de vie devant elle, ou de 1 300 kilos de pâtes premier prix — de quoi survivre à une apocalypse nucléaire en ayant des problèmes de transit, mais en étant vivant.
Mais non. Vous, vous avez choisi la gaufre.
L’ingénierie moderne nous avait promis le futur, et le futur, apparemment, c’est un sandwich de plastique qui coûte le prix d'un rein au marché noir. On nous a vendu la révolution : « L’écran qui se plie ». Parce que, visiblement, on s'emmerdait tellement avec nos écrans plats qu'il fallait absolument introduire une charnière dans nos vies. C'est l'évolution logique du progrès : on a passé trente ans à essayer de rendre les trucs plats, et maintenant qu'on y est arrivé, on se dit : « Tiens, et si on l'enroulait comme un vieux jambon ? »
La première fois que vous l’avez sorti de sa boîte, dans cette ambiance de messe technologique, vous avez ressenti un frisson. Le vendeur, un type qui s'appelle sûrement Kevin-Eudes et qui porte un pull à col roulé même en juillet, vous a regardé avec une compassion presque religieuse. Il vous l’a tendu comme s’il s’agissait du Saint Graal. Et vous l’avez ouvert.
Crrrck.
C’est ce bruit-là, n’est-ce pas ? Ce petit bruit de chips de crevettes qu'on écrase au fond d'un sac de courses. Ce craquement sinistre qui vous rappelle, à chaque ouverture, que vous manipulez une technologie aussi robuste qu'une meringue oubliée sous la pluie. Ce n’est pas le bruit du futur. C’est le bruit de votre compte en banque qui fait une embolie pulmonaire.
Le smartphone pliable, c’est le seul objet au monde où le défaut de fabrication est inclus dans le prix de base. Dès le deuxième jour, elle est là. La Ride. Le Sillon. La faille de San Andreas en plein milieu de votre écran. Vous aviez acheté une dalle de verre pur, vous vous retrouvez avec un pantalon en velours côtelé. Quand vous regardez une vidéo, vous ne voyez pas le film ; vous voyez une cicatrice qui traverse le visage de l'acteur principal. Tom Cruise a soudainement l'air d'avoir été recousu par un vétérinaire stagiaire.
Et parlons de la matière. Ce n'est pas du verre. Le verre, ça ne se plie pas, à moins d'être un magicien ou d'avoir un sérieux problème de température. Non, c'est une sorte de « polymère organique avancé ». En clair : c’est du plastique. Du plastique haut de gamme, certes, mais du plastique quand même. Pour le prix d’une Rolex d'entrée de gamme, vous avez la texture d'une boîte de Tupperware. Si vous avez le malheur d'avoir un ongle un peu trop long et que vous appuyez un peu trop fort pour liker une photo de chat, vous laissez une trace indélébile. Votre téléphone garde les stigmates de votre enthousiasme numérique. C'est le seul appareil électronique qui fait aussi office de carnet de notes à gravures rupestres.
Mais le plus beau, c’est le syndrome de la poussière.
Le smartphone pliable est à la poussière ce que le cadavre est aux mouches. C’est un aimant à miettes, à poils de chat, à pellicules et à résidus de dignité. La charnière, ce chef-d'œuvre de micro-ingénierie composé de trois mille pièces mobiles, est une bouche affamée. Chaque fois que vous le glissez dans votre poche, il aspire tout ce qui traîne. Un grain de sable ? C’est une grenade à fragmentation pour votre écran. Une poussière un peu trop rigide ? C’est la fin du monde. Vous vivez désormais dans la terreur constante du moindre grain de silice. Vous ne possédez plus un téléphone, vous êtes l'esclave d'un Tamagotchi de luxe qui peut mourir si vous éternuez trop près de lui.
Je vous vois, à la terrasse des cafés, en train de faire "le geste". Ce petit mouvement de poignet, sec et fier, pour déplier l'engin devant les passants. Vous espérez qu'ils se disent : « Oh, regardez cet homme, il vit en 2077, il communique avec des hologrammes. » Mais en réalité, ils se disent : « Regardez ce type qui vient de payer deux SMIC pour avoir une Game Boy Advance qui téléphone. »
Parce que c'est ça, la vérité. Le smartphone pliable, c'est le retour de la "clamshell" des années 2000, mais pour les gens qui ont trop de stock-options. On a bouclé la boucle de la connerie humaine. On a inventé le smartphone pour ne plus avoir de boutons, on a inventé l'écran tactile pour avoir de l'espace, et maintenant, on dépense des fortunes pour pouvoir le refermer comme un poudrier Chanel. On est au summum de l'absurde : on paie un supplément pour que l'appareil soit plus épais dans la poche. C'est l'équivalent technologique de s'acheter une Ferrari, mais de demander à ce qu'elle soit livrée avec des roues carrées, « pour le style ».
Et l’autonomie ? Ah, parlons-en. Pour alimenter cet écran de la taille d’une petite télévision régionale, il faut de l’énergie. Sauf que comme il faut de la place pour la charnière (cette saloperie), il ne reste plus de place pour la batterie. Résultat : vous avez un écran magnifique pour regarder des vidéos en 4K, mais seulement pendant douze minutes. Après, votre bijou technologique se transforme en un presse-papier hors de prix qui vous supplie de trouver une prise de courant. Vous passez votre vie à chercher de l'électricité comme un crack-head cherche sa dose, tout ça pour pouvoir admirer votre ride centrale en mode économie d'énergie.
Le pire, c’est le déni. Quand vos potes — ceux qui ont encore un smartphone plat, ces hommes des cavernes — vous demandent si « c’est pas gênant, le trait au milieu ? », vous répondez avec un aplomb héroïque : « Non, on ne le voit plus au bout de cinq minutes, le cerveau l'efface. »
Menteur.
Ton cerveau n'efface rien du tout. Ton cerveau est en train de hurler que tu as payé le prix d'un voyage au Japon pour avoir un écran qui a l'air d'avoir survécu à un accident de repassage. Tu passes tes journées à essayer d'incliner le téléphone pour que le reflet de la lumière ne vienne pas souligner la topographie désastreuse de ton écran en plastique. Tu es devenu un expert en inclinaison optique, un géomètre de la frustration.
Mais attention, c’est un objet social. Posséder un smartphone pliable, c’est envoyer un signal fort au reste de l’humanité. C'est dire : « J'ai tellement d'argent que je peux me permettre d'acheter des prototypes qui ne fonctionnent pas. » C’est le summum du mépris de classe technologique. C’est comme porter des chaussures en cristal : c’est inconfortable, ça peut casser à tout moment, mais ça prouve que vous n’avez pas besoin de marcher comme le commun des mortels. Vous, vous ne scrollez pas, vous "déployez".
Et quand, finalement, après trois mois d'utilisation, l'écran décide de rendre l'âme — non pas parce que vous l'avez fait tomber, mais simplement parce qu'il a eu marre de se plier, une sorte de burn-out du polymère — vous retournez au SAV. Là, Kevin-Eudes vous regarde avec un petit sourire triste.
« Ah, monsieur, vous avez ouvert le téléphone par temps froid ? Le froid, c'est fatal pour la charnière organique. Ce n'est pas pris en charge par la garantie. C'est une usure normale liée à l'existence de l'air ambiant. »
Et là, vous repartez avec votre gaufre brisée sous le bras, en réalisant que pour le même prix, vous auriez pu être à Kyoto, en train de manger des vrais sushis, sans aucun bruit de craquement de chips. Mais au moins, vous avez l'air moderne. Ou alors, vous avez juste l'air d'un type qui a payé très cher pour se donner l'illusion que le futur est une chose que l'on peut ranger dans sa poche de pantalon, même si ça fait une bosse ridicule et que ça risque d'exploser à chaque flexion.
Allez, referme-le encore une fois. Écoute ce petit bruit de plastique qui souffre. C’est le son de ton statut social qui se fissure. C’est beau, c’est pur, c’est inutile. C’est le smartphone pliable : la seule gaufre au monde qui ne se mange pas, mais qui te dévore tout cru.
Le Crédit sur 48 Mois : Marié à Apple
Félicitations. Tu viens de signer. Pas un simple reçu de carte bleue, non, ça, c’est pour les prolos qui achètent encore leur matériel au comptant comme on achète une baguette de tradition. Toi, tu viens de parapher un pacte de sang numérique, une alliance mystique avec Cupertino. Tu viens de contracter un crédit sur 48 mois pour un objet qui a une espérance de vie technique de 18 mois et une espérance de vie sociale de 3 semaines.
Quarante-huit mois. Rendstoi compte de l'immensité du segment temporel. C'est quatre ans. Quatre années de ta vie. En quatre ans, on a le temps de passer une licence de sociologie (pour finir barman), de voir deux Coupes du Monde, de changer trois fois de variante de COVID et de voir s’effondrer au moins deux gouvernements. Mais toi, à travers les tempêtes géopolitiques et les drames personnels, il y aura une constante, une ancre, un phare dans la nuit : le prélèvement mensuel de 42,90 € de la part de l'organisme de crédit « Cofidis-Apple-Ta-Peau ».
On appelle ça le « paiement facilité ». Quel terme magnifique. C’est « facile » comme une descente en luge sur une pente de verre pilé. Le vendeur, ce « Genius » habillé comme un moniteur de colonie de vacances sous Xanax, te l'a vendu avec le sourire : « Ça fait seulement le prix de trois cafés par semaine, Monsieur ! ». Sauf que moi, pour 42 balles par mois pendant quatre piges, je m'attends à ce que le téléphone me fasse aussi le café, me borde le soir et aille s'expliquer avec mon proprio pour les charges impayées.
Le problème, c’est que le crédit est une machine à voyager dans le temps, mais à l'envers. Tu consommes le futur aujourd'hui, et tu le vomis pendant les quatre prochaines années.
Regarde ton contrat de travail. C’est un CDD de six mois, renouvelable si tu ne moufètes pas trop quand le patron te demande de rester jusqu'à 21h pour trier des dossiers Excel. Ton job a la stabilité d’un château de cartes dans un couloir d'aéroport. Mais ton crédit Apple, lui, c’est du marbre. C’est du béton armé. Ton employeur peut te jeter comme une vieille chaussette, ta meuf peut te quitter pour un prof de yoga qui sent l’huile essentielle de patchouli, mais le crédit, lui, restera fidèle. Il sera là tous les 5 du mois, tel un époux toxique réclamant sa pension alimentaire.
Tu as officiellement une relation plus sérieuse avec Tim Cook qu’avec n’importe quel être humain de ton entourage.
Faisons le calcul de la honte. Dans 24 mois, ton iPhone « Titane Spatial de la Mort » sera déjà considéré comme une relique archéologique. Le processeur ramera dès que tu essaieras d'ouvrir une page Wikipédia, la batterie aura l'autonomie d'un criquet asthmatique, et la vitre arrière sera fendue parce que tu l'as posé un peu trop fort sur une table en bois. Mais tu seras seulement à la MOITIÉ du remboursement. Tu seras en train de payer pour un fantôme. Tu verseras des mensualités pour un objet que tu auras déjà envie de jeter par la fenêtre.
C’est le mariage forcé de la tech. À la trentième mensualité, tu vas regarder ton téléphone avec le même dégoût qu'un vieux couple qui n'a plus rien à se dire mais qui reste ensemble pour ne pas avoir à vendre la maison. Tu vas traîner ce boulet de titane alors que l’iPhone 19 Pro Max Mega Fold sera déjà sorti, avec une caméra capable de filmer tes propres acariens en 8K, et tu te sentiras comme un paria. Un pauvre avec un téléphone d'il y a deux ans. L’horreur absolue. La déchéance sociale.
Et parlons de la rupture amoureuse. Statistiquement, une relation de nos jours, ça dure moins longtemps qu'une mise à jour iOS. Tu as rencontré Julie le mois dernier. Vous avez partagé des sushis, vous avez parlé d'avenir, vous avez fait des projets de vacances. Six mois plus tard, Julie est partie avec le moniteur de plongée, elle a bloqué ton numéro, et elle a emporté l'enceinte Bluetooth. Mais devine quoi ? Ton crédit iPhone, lui, n'est pas parti. Il n'a pas besoin de « prendre du recul ». Il ne te dit pas que « c’est pas toi, c’est lui ». Il est là. Solide. Fidèle. Implacable.
Tu vas passer les trois prochaines années à payer pour les selfies que tu as pris avec Julie au début de votre histoire, alors que tu ne peux même plus voir sa gueule en peinture. Chaque mensualité est un petit coup de poignard nostalgique dans ton compte en banque. Tu rembourses les preuves de tes échecs sentimentaux.
Le pire, c’est le rituel d'achat. Entrer dans un Apple Store pour prendre un crédit, c’est comme entrer dans une secte où on t'opère du portefeuille sans anesthésie. C'est blanc, c'est propre, ça sent l'ozone et l'argent évaporé. Le vendeur t’approche avec cette empathie artificielle, celle qu'on réserve d'ordinaire aux malades en phase terminale.
« On part sur le 512 Go ? Pour être tranquille ? »
« Tranquille ». Quel mot fascinant. Comme si le manque d'espace de stockage était la source principale de l'anxiété humaine. Comme si, avec 512 Go, tu allais enfin pouvoir stocker tout le vide de ton existence.
« On peut étaler ça sur 48 mois, c'est totalement transparent. »
Transparent. Comme un trou noir. Tu signes sur une tablette — l'ironie est totale — et en un clic, tu viens de vendre quatre ans de ton travail futur. Tu viens d'engager ton « toi » de 2027 à bosser deux jours par mois uniquement pour payer cet objet que ton « toi » de 2024 vient d'acheter par pur caprice dopaminergique.
Le crédit sur 48 mois, c’est la victoire définitive du marketing sur la raison. On a réussi à te faire croire qu’un outil de communication était un investissement à long terme, alors que c’est un produit périssable, au même titre qu’un yaourt ou qu’une carrière de candidat de télé-réalité. Sauf qu'on ne fait pas un crédit sur quatre ans pour un yaourt.
Imagine la scène dans trois ans. Tu es au restaurant avec une nouvelle conquête. Tu sors ton téléphone. Il est un peu écaillé, l'écran a cette teinte jaunâtre des vieux plastiques. Ta conquête sort le sien, le dernier modèle, celui qui projette des hologrammes et qui fait des massages de la prostate à distance.
Elle te regarde avec une pointe de pitié.
« Oh, c'est le modèle avec le bouton ? C'est... vintage. C'est mignon. »
Et là, tu as envie de hurler : « Vintage ? JE LE PAYE ENCORE, BORDEL ! JE SUIS ENCORE EN TRAIN DE REMBOURSER LA PUCE A17 PRO ALORS QU'ON EN EST À LA A22 ! »
Mais tu ne dis rien. Tu souris bêtement. Tu sens le prélèvement SEPA qui approche, comme une ombre dans l'eau. Tu te rends compte que ton smartphone est devenu ton propriétaire. Tu travailles pour lui. Tu te lèves le matin pour engraisser les actionnaires d'une boîte qui a plus de cash que le PIB de l'Espagne, tout ça parce que tu voulais que tes photos de plats de pâtes aient un « piqué exceptionnel ».
À la fin des 48 mois, quand tu verseras la dernière mensualité, il se passera quelque chose de tragique. Tu n'éprouveras pas de joie. Tu n'éprouveras pas de soulagement. Tu éprouveras un immense sentiment de vide. Parce que ce jour-là, ton téléphone mourra. C’est mathématique. La batterie gonflera, l'antenne lâchera, ou Apple sortira une mise à jour qui rendra l'appareil aussi rapide qu'un escargot sous Lexomil.
Et tu sais ce que tu feras ?
Tu retourneras dans ce temple blanc.
Tu reverras le mec en t-shirt bleu avec son sourire de Playmobil.
Il te dira : « Oh, vous avez le vieux modèle ? On fait une offre incroyable en ce moment. Un crédit sur 60 mois. C’est seulement le prix de deux cafés par semaine... »
Et tu signeras. Parce que dans ce monde, si tu ne scrolles pas avec le dernier cri, tu n'existes pas. Tu es marié à Apple, et le divorce n'est pas une option. C’est une perpétuité par tranches de 42,90 €.
Allez, remets-le dans ta poche. Fais attention, ne t’assois pas trop vite, tu pourrais plier ton contrat de mariage. Et ce serait dommage de casser un truc que tu n'as pas encore fini de payer pour les trois prochaines années de ta misérable vie de consommateur en laisse.
Le Mode 'Pro' (Pour les Amateurs de Selfies)
Regardons-nous dans le blanc des yeux — ou plutôt, regarde-toi dans le reflet de ton écran éteint, celui qui te renvoie l'image d'un type qui vient de lâcher 1 400 balles pour un appareil dont l’appellation « Pro » est la plus grande escroquerie sémantique depuis que McDo a appelé son sandwich à la flotte le « Royal ».
« Pro ». Pose-toi la question, deux secondes, entre deux notifications LinkedIn et une vidéo de chat qui rate un saut. Qu’est-ce qu’il y a de « professionnel » dans ta vie numérique ? Est-ce que tu montes le prochain Scorsese sur ton trajet de RER ? Est-ce que tu calcules la trajectoire de rentrée d'une sonde spatiale pendant que tu attends que tes pâtes cuisent ? Non. Ton activité la plus intense, c’est de swiper à gauche sur Tinder avec une vélocité qui frise la tendinite. Pourtant, il te le fallait, ce modèle. Parce que sans le suffixe « Pro », tu as l'impression d'être un sous-citoyen, un de ces parias qui utilisent encore des outils prévus pour le commun des mortels.
Le marketing d’Apple (et de ses disciples coréens ou chinois, ne faisons pas de jaloux dans la bêtise) a réussi ce tour de force : te faire croire que posséder l’outil d’un chirurgien de la NASA fera de toi un génie créatif. C’est comme si j’achetais un scalpel en diamant pour me couper les ongles de pieds : c’est techniquement supérieur, mais au final, je suis juste un con avec des pieds moches et un outil trop cher.
Analysons la bête. D’abord, il y a les objectifs photo. Trois. Pourquoi trois ? Parce que deux, ça fait « pauvre », et quatre, ça commencerait à ressembler à une plaque à induction. On t’explique que c’est pour le « Grand Angle », l’« Ultra Grand Angle » et le « Téléobjectif ». Magnifique. En pratique, ça sert à quoi ? À prendre en photo ton assiette de brunch sous trois angles différents pour que tes 42 abonnés Instagram (dont ta mère et trois bots russes) puissent voir la texture exacte de ton avocat écrasé. Le « Mode Portrait », parlons-en. Cette fonction qui floute l’arrière-plan pour donner un aspect « artistique » à tes clichés. En réalité, c’est surtout une fonction qui permet de cacher le bordel innommable qui règne dans ton salon ou la grisaille dépressive de ta cage d’escalier. C’est de la chirurgie esthétique pour ton environnement social. Tu n’es pas un photographe, tu es un faussaire de la réalité.
Et le Lidar ? Ah, le capteur Lidar ! La technologie utilisée par les voitures autonomes pour cartographier leur environnement en 3D ! Une prouesse de l’ingénierie moderne ! Tu sais à quoi tu t'en sers ? À rien. Absolument rien. Peut-être qu’une fois, pour épater ton beau-frère au réveillon, tu as téléchargé une appli pour mesurer la taille de ton canapé, avant de réaliser qu’un mètre ruban à 2 euros chez Castorama faisait le boulot plus vite et sans vider 15 % de ta batterie. Mais non, il te fallait la technologie laser pour vérifier si le buffet suédois rentre dans le salon. On n'est jamais trop prudent quand on est un « Pro » de l'aménagement d'intérieur de 20 mètres carrés.
Passons à l’écran. « ProMotion ». 120 Hertz. C’est-à-dire que l’image se rafraîchit 120 fois par seconde. C’est d’une fluidité absolue. C’est tellement fluide que quand tu scrolles tes mails de relance de ta banque, tu ne vois même plus les pixels. C’est une expérience organique. C’est indispensable pour... pour quoi, au juste ? Pour voir ton découvert s'afficher avec la grâce d'une ballerine du Bolchoï ? Pour que le « Vu » de ton ex sur WhatsApp soit plus doux à l’œil ? On te vend de la micro-seconde de confort visuel comme si ta vie en dépendait, alors que ton cerveau, lui, tourne toujours à la vitesse d’un vieux modem 56k sous Xanax. Tu as une Formule 1 entre les mains pour faire le tour du parking du Lidl. C’est magnifique de stupidité.
Et la puce ? La « puce la plus puissante jamais intégrée à un smartphone ». On nous sort des graphiques, des courbes, des comparaisons avec des ordinateurs de bureau. On nous parle de « Ray Tracing » et d’intelligence artificielle neuronale. Champion, tu t'en sers pour jouer à Candy Crush et pour mettre un filtre « oreilles de chien » sur ta gueule en plein hangover. Tu as plus de puissance de calcul dans ta poche que ce qu’il a fallu pour envoyer Neil Armstrong sur la Lune, et ta contribution à l’humanité, c’est de poster un tweet de trois mots sur le fait qu’il pleut. On est dans le gâchis technologique le plus total. C’est comme utiliser un réacteur de Boeing 747 pour faire sécher ses cheveux : ça marche, mais c’est un peu démesuré par rapport au problème initial.
Mais le summum du « Pro », c’est la vidéo. Le mode « Cinématique ». On te montre des pubs où des gens tournent des longs-métrages avec leur téléphone. On te fait croire que tu es le nouveau Spielberg de la story Snapchat. « Regardez ce piqué, cette profondeur de champ, ce rendu des couleurs ! ». Résultat : tu filmes ton gamin qui souffle ses bougies d’anniversaire avec la tremblote d'un mec en manque de caféine, ou tu cadres ton chat qui se lèche l'entrejambe en 4K 60 images par seconde. 4K ! Pour que chaque poil de la zone intime de ton félin soit rendu avec une netteté chirurgicale. C’est ça, le progrès. C’est ça, être un « Pro ». C’est avoir la capacité technique de capturer la vacuité de ton existence avec une précision telle qu’on pourrait en faire une biopsie.
Et bien sûr, il y a le stockage. Parce que pour stocker tes vidéos « Pro » qui pèsent 4 gigas la minute (pour 60 secondes de rien du tout, rappelons-le), il te faut de la place. Et là, le couperet tombe. Tu passes au modèle supérieur. 512 Go. 1 To. À ce stade, le prix du téléphone dépasse celui d’une Twingo d’occasion qui a encore de beaux jours devant elle. Mais tu payes. Tu payes parce que tu as peur. Peur de ce message terrifiant : « Stockage presque saturé ». C’est le cancer du 21ème siècle. On ne veut rien effacer. Pas même les 400 captures d’écran de mèmes que tu n’as jamais regardés deux fois. Pas même les photos floues de ton pouce prises par erreur. Tout doit être conservé dans le mausolée numérique de ton « Pro ».
L’ironie finale, c’est que le terme « Pro » ne s’adresse pas à ton métier, mais à ton statut de consommateur professionnel. Tu es un professionnel de l’achat compulsif. Un expert en auto-persuasion. Tu es celui qui regarde une conférence en anglais de deux heures pour apprendre que le nouveau bord de ton téléphone est en « Titane de grade aérospatial ».
Le titane ! Enfin ! Parce que c’est bien connu, tu passes ton temps à rentrer dans l’atmosphère terrestre à 28 000 km/h, et il fallait absolument que ton téléphone résiste à la friction thermique. En réalité, tu vas lui coller une coque en plastique à 5 euros achetée sur Amazon, ce qui rend l’intérêt du titane aussi pertinent que de mettre un gilet pare-balles à un jambon. Mais tu le sais. Tu sens le poids du titane dans ta poche. Ça pèse le poids de tes illusions.
Alors voilà, tu es là, avec ton monstre de technologie à 1 500 balles, dans les chiottes (parce que c’est là qu’on passe le plus de temps avec nos jouets, soyons honnêtes), en train de scroller des vidéos de gens qui font des chorégraphies débiles sur TikTok. Tu as entre les mains l’équivalent d’un studio de post-production hollywoodien, et tu l’utilises pour vérifier si ton colis est bien arrivé au point relais.
C’est peut-être ça, le vrai sens de « Pro ». C’est être devenu si professionnel dans l’art de gaspiller son temps et son argent que l’industrie a fini par créer un outil à la hauteur de notre déchéance. Allez, souris pour le selfie. En 48 mégapixels, s'il te plaît. On veut pouvoir compter les pores de ta peau pendant que tu réalises, petit à petit, que le seul truc de professionnel dans cette histoire, c’est le mec qui t’a vendu l’appareil. Lui, c’est un pur génie. Toi, tu es juste le décor en haute définition de son succès commercial.
L'Obsolescence Programmée dans ton Cerveau
Hier encore, tu étais le roi du pétrole. Tu posais ton téléphone sur la table du café, face écran vers le bas pour exhiber fièrement ce bloc optique qui ressemble à une plaque de cuisson à induction, et tu sentais ce petit frisson de supériorité technologique. Tu avais le "dernier". Le summum. La pointe de la lance. Et puis, hier soir, à 19h02, il s’est passé un truc terrifiant. Un mec en pull en cachemire à 800 balles est monté sur une scène en Californie pour annoncer que ton précieux bijou était désormais une sombre merde.
C’est fascinant, cette nanoseconde précise où ton cerveau bascule. C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée, mais pas celle des composants, non. On ne parle pas de la batterie qui gonfle ou de l'écran qui se fissure tout seul par tristesse. On parle de la version logicielle de ton ego qui vient de crashé lamentablement. En une seule phrase – « This is the best device we’ve ever created » – le type sur l’écran vient de transformer ton smartphone ultra-puissant en un Minitel rouillé.
Soudain, tu regardes ton écran. Tu ne vois plus la dalle OLED HDR 120 hertz que tu as payée le prix d’un rein et demi. Non. Tu vois des pixels gros comme des légos. Tu trouves que l’affichage est « un peu jaune », non ? Et puis, c’est quoi cette lenteur ? Tu viens d’ouvrir Instagram et ça a pris 0,4 seconde. C’est inacceptable. C’est une insulte à ta productivité, toi dont l’activité principale consiste à envoyer des émojis « aubergine » à des inconnues sur Tinder. Ton téléphone rame. C’est flagrant. Il ne rame pas techniquement, il rame moralement. Il porte le poids de sa propre déchéance.
C’est là que le génie du marketing entre dans ton cortex préfrontal avec ses gros doigts pleins de vaseline commerciale. On t’explique que le nouveau modèle est en « Titane de grade aérospatial ». Le titane. On s’en fout que tu n’ailles jamais plus haut que le troisième étage de ton HLM sans ascenseur. On te vend l’idée que ton téléphone doit pouvoir résister à une rentrée atmosphérique, au cas où tu serais éjecté des chiottes par une poussée de gaz particulièrement violente. Et toi, tu acquiesces. « Ah ouais, le titane, c’est important. C’est plus léger. » Forcément, porter 180 grammes dans ta poche, c’était devenu un calvaire digne des travaux d’Hercule. Tu avais une scoliose naissante à cause de l’ancien modèle en acier inoxydable. Quel enfer c’était, d’être un paria de la métallurgie.
Le plus beau, c’est la couleur. On te présente le « Gris Sidéral Profond de la Nuit Étoilée ». Qui est, soyons lucides deux secondes, exactement le même gris que celui que tu as déjà, mais avec 2 % de bleu en plus que seul un colibri sous acide pourrait distinguer. Mais ton cerveau, lui, a déjà fait le calcul : ton gris actuel est devenu « le gris des pauvres ». C’est le gris de ceux qui n’ont pas réussi leur vie. Le gris de ceux qui traînent un crédit Cetelem comme un boulet de forçat.
Et là, tu commences à justifier l'injustifiable. C'est la phase de négociation psychotique. Tu te dis : « Si je le revends maintenant, je peux en tirer 600 balles. Si j'attends six mois, il ne vaudra plus que le prix d'un ticket de métro et un sandwich triangle. Donc, en fait, acheter le nouveau modèle à 1 600 euros, c'est *économiser* de l'argent. » C'est une logique implacable. Tu es en train de t'expliquer à toi-même que t'endetter sur 24 mois pour un appareil qui fait exactement la même chose que le précédent, c'est de la saine gestion de patrimoine. Tu es le Warren Buffett de la dèche.
Regarde-toi, là, dans tes chiottes. Tu es en train de comparer les fiches techniques. Le nouveau modèle a un zoom optique x5 au lieu de x3. C’est crucial. C’est vital. Tu vas enfin pouvoir prendre en photo les poils de nez du voisin d’en face avec une netteté jamais vue. Tu ne l’as jamais fait, tu ne le feras jamais, mais savoir que tu *pourrais* le faire, ça te donne une érection technologique que même le Viagra ne pourrait pas égaler. Tu as besoin de ces 48 mégapixels pour immortaliser tes pâtes au beurre de fin de mois. Il faut que le grain du beurre soit capturé en 4K, sinon à quoi bon manger ?
C’est à ce moment-là que ton téléphone actuel, sentant ton désamour, commence à faire des siennes pour de vrai. C’est l’effet Placebo de la panne. Puisque tu es convaincu qu’il est vieux, tu remarques chaque micro-freeze. Tu touches l’arrière de l’appareil : « Tiens, il chauffe, non ? C’est mauvais signe ça, la chauffe. Il va exploser. Il va me brûler la jambe. Je suis en danger de mort. » Ton cerveau invente des scénarios de film catastrophe pour valider le prélèvement bancaire qui arrive. Tu n'achètes pas un téléphone, tu achètes ta sécurité. Tu es un héros.
L’obsolescence programmée, ce n’est pas une puce cachée qui grille le circuit le jour de l’anniversaire de la garantie. Non, c’est bien plus vicieux. C’est une pression sociale invisible qui te murmure à l’oreille que ton identité est liée à la forme de l’encoche en haut de ton écran. Si ton encoche est « l’ancienne », tu es un vestige du passé. Tu es une VHS dans un monde de streaming. Tu es un dinosaure qui regarde passer les comètes en tenant une coque en silicone jaunie.
Et le pire, c’est quand tu vas l’avoir, ce nouveau bijou. Tu vas passer trois heures à transférer tes données, tes 14 000 photos de memes que tu ne regarderas plus jamais et tes applis que tu n'ouvres qu'une fois par an. Et une fois que ce sera fini, tu vas te retrouver exactement dans la même position : assis sur le trône, le dos courbé, à scroller le même fil d'actualité, à voir les mêmes vidéos débiles, avec la même sensation de vide intérieur.
Mais attention ! Tu le feras en titane. Et ça, mon pote, ça change tout. Tu as peut-être un découvert bancaire qui ferait pâlir d'envie le ministre de l'Économie, mais tes selfies dans le miroir de la salle de bain auront ce petit piqué professionnel qui dit au monde : « Je n'ai aucune priorité dans la vie, mais mon capteur de luminosité est incroyable. »
L'obsolescence programmée dans ton cerveau, c'est cette petite voix qui te fait croire que la version "Pro" de l'appareil va faire de toi un "Pro" de la vie. Que parce que ton téléphone peut filmer en format Log, tu vas soudainement devenir le nouveau Spielberg alors que tu n'as même pas foutu les pieds dans un musée depuis la sortie scolaire en 4ème B. C'est l'espoir pathétique que l'outil va compenser l'absence totale de projet.
Alors vas-y, clique sur "Ajouter au panier". Valide le paiement en trois fois sans frais (qui en fait te coûte un bras en agios cachés). Reçois la boîte blanche, minimaliste, si pure qu'on dirait qu'elle contient un morceau de la croix du Christ. Déchire la petite languette en papier avec ce bruit de succion satisfaisant. Allume-le. Sens l'odeur du plastique neuf et de l'esclavage moderne.
Savoure ces 48 heures de bonheur pur. Ces deux jours où tu as l'impression d'être en avance sur le reste de l'humanité. Profite bien, parce que dans exactement 364 jours, le mec en pull en cachemire va remonter sur scène. Et ce jour-là, ton magnifique objet en titane de l'espace redeviendra, en une fraction de seconde, une simple brique de verre inutile, juste bonne à être jetée dans le fond d'un tiroir, à côté de tes vieux rêves et de tes fiches de paie ridicules.
Allez, scroll. C'est fluide, hein ? C'est beau. On dirait presque que ta vie a du sens en 120 images par seconde.
Conclusion : Le Wi-Fi au Paradis
Regarde-toi. Non, pas dans le miroir, le miroir est cruel et il n’a pas de filtre « lissage de peau » par défaut. Regarde-toi dans le reflet noir de ton écran quand il s’éteint par inadvertance. Cette tête de mérou en fin de vie, ce double menton accentué par la gravité terrestre et cette lueur bleutée qui te donne l’air d’un cadavre fraîchement déterré dans une boîte de nuit de Berlin. C’est toi. C’est nous. Le sommet de la chaîne alimentaire.
Il a fallu quatre milliards d’années d’évolution, des extinctions massives, des périodes glaciaires, l’invention de l’agriculture, la Renaissance et la scission de l’atome pour en arriver là : un primate chauve, assis sur un trône en céramique, en train de pousser très fort pour évacuer un tacos de la veille, tout en regardant une vidéo de 15 secondes d’un Golden Retriever qui fait du skateboard sur du Taylor Swift.
C’est le chef-d’œuvre absolu de l’absurdité cosmique. Si Darwin voyait ça, il remonterait dans son arbre et s’ouvrirait les veines avec une noix de coco.
Nous sommes la seule espèce sur cette planète — et probablement dans tout le multivers, si tant est qu’il existe des civilisations assez débiles pour suivre notre exemple — à accepter de vendre 160 heures de notre temps de cerveau disponible chaque mois à un manager qui s’appelle Jean-Eudes et qui sent le café rance, pour avoir le privilège d’acheter un objet qui nous permet de regarder des gens qui ne travaillent pas. C’est le génie du capitalisme numérique : tu travailles comme un chien pour financer le spectacle de ceux qui ont réussi à faire croire qu’ils ne foutaient rien. Tu sues sang et eau dans un open space qui pue la moquette grise pour payer l’abonnement 5G qui te permettra de scroller sur le profil d’un mec de 19 ans à Dubaï qui loue des Lamborghini avec l’argent que tu lui rapportes en regardant ses pubs pour des cryptomonnaies basées sur des photos de singes moches.
C’est le cercle de la vie, version 2.0. Et le plus drôle, c’est qu’on appelle ça « le progrès ».
On a construit des cathédrales, on a marché sur la Lune, on a éradiqué la variole. Tout ça pour finir par se disputer avec des inconnus qui ont des pseudos comme @KevDu93 sur l’épaisseur des fesses d’une candidate de télé-réalité. On a la connaissance universelle dans la poche, l’intégralité de la sagesse humaine accessible en trois clics, et on s’en sert pour chercher : « Est-ce que les chats peuvent manger du fromage de chèvre ? » ou pour regarder des « fails » de gens qui se pètent les dents sur des barrières de sécurité.
Ton téléphone coûte plus cher que ton loyer. Il a plus de puissance de calcul que la NASA en 1969. Et pourtant, son utilité principale consiste à te servir de doudou numérique pour ne pas avoir à affronter le vide abyssal de ta propre existence pendant que tu attends le bus. Parce que c’est ça, la grande terreur de notre siècle : l’absence de stimuli. On préférerait se faire injecter du venin de frelon dans l’œil plutôt que de passer trois minutes seul avec nos pensées, sans un écran pour nous dire quoi ressentir, quoi acheter et qui détester aujourd’hui.
Le paradis, on nous l’a promis sous toutes les formes. Des jardins avec des vierges, des nuages avec des harpes, ou une réincarnation en aigle royal. Quelle arnaque. Le vrai paradis moderne, on sait tous à quoi il ressemble : c’est une zone de couverture totale, une barre de batterie qui ne descend jamais, et un algorithme qui te connaît si bien qu’il finit tes phrases avant même que tu n’aies eu l’idée de les commencer. C’est ça, l’au-delà qu’on vise. Mourir, d’accord, mais est-ce qu’il y a le Wi-Fi ? Parce que si Saint-Pierre n’a pas la fibre, je reste ici à payer mes agios.
On vit dans une simulation où la monnaie d’échange n’est plus l’or, ni même le temps, mais l’attention. Et on est tous en faillite personnelle. On donne notre attention à des milliardaires en col roulé qui vivent dans des bunkers en Nouvelle-Zélande pour qu’ils nous vendent des solutions à des problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés. « Tu te sens seul et anxieux ? Tiens, prends cette application qui va te permettre de comparer ta vie minable à la vie retouchée de 4000 parfaits inconnus. Ça devrait aider. »
Et on clique. Oh, comme on clique. Avec une ferveur religieuse. On scrolle vers le bas comme si on activait une machine à sous virtuelle, espérant que le prochain contenu nous apportera enfin la dose de dopamine qui nous fera nous sentir vivants pendant trois secondes. On est des rats de laboratoire qui ont acheté leur propre cage et qui paient l’électricité pour les électrochocs.
Le plus beau, c’est la justification intellectuelle qu’on y met. On ne « scrolle pas dans les chiottes », non. On « s’informe ». On « fait de la veille ». On « maintient le lien social ». Mon cul, oui. Tu es juste en train d'anesthésier la douleur d'être un employé de bureau qui réalise que sa seule trace sur terre sera une augmentation de 0,4 % du PIB de la Silicon Valley.
Imagine un instant que les extraterrestres débarquent demain. Ils arrivent avec leurs vaisseaux en forme de suppositoires chromés, ils ouvrent la porte et ils nous observent. Ils voient des milliards d’individus, la nuque brisée, le regard fixe, le pouce convulsif, en train de regarder des vidéos de quelqu'un qui découpe du sable cinétique ou qui écrase des objets avec une presse hydraulique. Ils ne vont pas nous coloniser. Ils vont juste mettre un panneau « Ne pas nourrir les animaux » autour de l’orbite terrestre et se casser en riant tellement fort que ça créera des trous noirs.
On a inventé l'outil de communication ultime pour finir par ne plus savoir se parler. On s'envoie des émojis "mort de rire" alors qu'on a le visage aussi expressif qu'une pierre tombale. On "like" des photos de mariages de gens qu'on ne supporte pas pour s'assurer qu'ils "likeront" notre photo de tartine à l'avocat demain. C'est une économie de la politesse hypocrite, gérée par des serveurs qui chauffent tellement qu'ils font fondre la banquise pour que tu puisses voir une story de ton ex qui fait du yoga à Bali.
C'est ça, le Wi-Fi au Paradis. C'est la promesse d'une distraction éternelle. L'enfer, ce n'est pas les autres, c'est l'absence de réseau. L'enfer, c'est quand la vidéo "buffering" à 99 % et que tu es obligé de regarder ton reflet dans l'écran noir. C'est là que tu réalises que tu es un esclave volontaire, un serf du silicium, un paysan du pixel.
Mais bon, ne soyons pas trop sombres. Après tout, il reste encore 15 % de batterie. C'est largement assez pour aller voir si quelqu'un a posté une nouvelle théorie du complot sur les vaccins ou une vidéo de chat qui a peur d'un concombre. C'est fluide, c'est beau, c'est en 4K. On dirait presque que ta vie a de l'importance parce qu'elle est enregistrée dans le Cloud.
Alors vas-y, retourne y. Travaille tes 40 heures. Supporte Jean-Eudes. Paie ton abonnement. Et surtout, n'oublie pas de charger ton téléphone ce soir. Ce serait dommage de louper la fin du monde parce que tu n'avais plus de batterie pour la filmer en mode portrait.
Allez, scroll. Le paradis t'attend au prochain "swipe up". Et si tu te sens vide, n'oublie pas : il y a une application pour ça. Elle coûte 4,99 € par mois, soit environ 20 minutes de ton temps de travail. C'est donné pour avoir l'illusion d'être heureux, non ?
Dans le grand livre de l’univers, à la page « Humanité », il y aura écrit : « Ils avaient tout compris, mais ils ont préféré regarder des Reels dans les toilettes. »
C’est peut-être ça, finalement, la vraie sagesse. On est les seuls animaux qui savent qu’ils vont mourir, alors on a inventé le meilleur moyen de ne pas y penser : un écran à 1300 balles et une connexion Wi-Fi assez stable pour ignorer le bruit de l'effondrement de la civilisation.
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