Se geler les couilles pour sauver la démocratie
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Le clic. Ce minuscule bruit de plastique bon marché qui bascule. C’est le son de l’Histoire qui s’écrit, ou plutôt qui se gèle dans le givre d’un salon de banlieue. En abaissant le curseur du thermostat sur 19°C, Jean-Baptiste n’a pas seulement réglé la température de son deux-pièces ; il vient d’en...
Le Thermostat à 19° : La nouvelle Résistance
Le clic. Ce minuscule bruit de plastique bon marché qui bascule. C’est le son de l’Histoire qui s’écrit, ou plutôt qui se gèle dans le givre d’un salon de banlieue. En abaissant le curseur du thermostat sur 19°C, Jean-Baptiste n’a pas seulement réglé la température de son deux-pièces ; il vient d’entrer en résistance. Il vient de cracher au visage de la tyrannie énergétique. On l’imagine presque, debout sur son tapis Shaggy de chez But, une mèche de cheveux battant au vent (celui qui s’engouffre sous la porte d’entrée mal isolée), fixant l’horizon avec le regard d’un parachutiste au-dessus de Sainte-Mère-Église.
Sauf que Jean-Baptiste porte des charentaises et qu’il a une légère fuite urinaire de peur à l’idée de ne plus sentir ses orteils d’ici vingt-deux heures.
Soyons lucides deux minutes, chers concitoyens du froid. Nous vivons une époque formidable où l'héroïsme a subi une déflation pire que celle du prix du beurre. Jadis, pour sauver la civilisation, il fallait charger à la baïonnette contre des nids de mitrailleuses ou traverser l'Atlantique sur un radeau en mangeant ses propres chaussures. Aujourd'hui, le sacrifice suprême consiste à ne pas mettre le chauffage en position "confort". On nous demande de devenir des spartiates de salon, des guerriers de l’hypothermie légère. Sauver la démocratie ? Facile. Il suffit d’avoir la goutte au nez et de ressembler à un pingouin en deuil.
Le pivot de cette nouvelle stratégie militaire, c’est le col roulé. Ah, le col roulé ! Ce vêtement qui, jadis, était l'apanage des poètes torturés, des profs de philo alcooliques ou des espions de la RDA, est devenu l'armure de la liberté. Enfiler un col roulé en 2024, c’est l’équivalent symbolique de polir son bouclier avant la bataille des Thermopyles. Sauf que le bouclier est en cachemire mélangé et qu'il gratte horriblement le menton.
Regardez-vous dans le miroir avec votre col roulé. Vous n’avez pas l’air d’un sauveur du monde. Vous avez l’air d’une tête de gland qui sort d’un préservatif en laine. Mais c’est le prix à payer. Chaque démangeaison sur votre carotide est une gifle envoyée à l’impérialisme gazier. Chaque fibre de laine qui s’insinue dans vos pores est un rempart contre le chaos géopolitique. On n'arrête pas les chars avec des fleurs, on les arrête en transpirant du cou dans une ambiance à 18,5°C parce que "le thermostat est un peu capricieux".
La comparaison avec le débarquement de Normandie s’impose d'elle-même, pour peu qu'on ait consommé assez de tisane chaude pour délirer. À Omaha Beach, les gars avaient de l’eau jusqu’à la taille et des balles qui sifflaient. Chez vous, c’est à peu près la même chose : vous avez le nez qui coule et le sifflement du courant d’air de la fenêtre double vitrage qui a été posée par un artisan en auto-entreprise qui a fait faillite depuis. C’est le "D-Day" de la domotique. Vous rampez vers la télécommande de la box internet comme si vous étiez sous le feu ennemi, car chaque watt économisé est une mine sous les pieds de l’oppresseur.
Et que dire de la "Goutte au Nez" ? Ce petit diamant liquide qui perle au bout de votre appendice nasal est la médaille de la Légion d’Honneur du pauvre. C’est la preuve biologique de votre engagement. Un vrai patriote ne se mouche pas ; il laisse sa morve cristalliser pour créer une barrière naturelle contre le froid. C’est de l’ingénierie organique de survie. Quand vous croisez votre voisin dans l'ascenseur (que vous ne prenez plus pour économiser l'énergie, bien sûr, vous montez les six étages à pied en faisant des pompes pour générer de la chaleur cinétique), et que vous voyez ce petit scintillement sous ses narines, vous vous saluez d’un signe de tête solennel. "Toi aussi, tu sauves la République, mon frère. Toi aussi, tu as le sinus en vrac pour la liberté."
Le gouvernement nous l’a dit : "Faites des efforts." C’est le nouveau "Je vous ai compris", mais en version Leroy Merlin. On nous explique que la liberté a un prix, et que ce prix se situe exactement entre la pneumonie et l'engelure. On nous vend le 19°C comme une température de croisière, un genre de compromis chic. Mais 19°C dans un appartement mal exposé, c’est la température d'une morgue de province un dimanche de novembre. C'est la température où le beurre ne ramollit jamais et où votre chat commence à vous regarder comme une source de protéines potentielle si jamais vous arrêtez de bouger.
L'absurdité atteint son paroxysme quand on réalise que notre capacité à maintenir un système politique stable repose désormais sur notre tolérance à porter trois paires de chaussettes l'une sur l'autre. Le destin de l'Occident est suspendu à l'élasticité de votre slip thermique. Si vous craquez, si vous poussez le curseur à 22°C parce que "merde, j'ai envie de sentir mes doigts de pied", c’est l’effet domino. Le réseau saute, les serveurs de la bourse grillent, les dictateurs triomphent et on finit tous par parler une langue avec trop de consonnes en mangeant du chou fermenté. Tout ça parce que vous vouliez être à l'aise pour regarder *Top Chef*. Espèce de traître.
Le 19°C est devenu une religion. Une ascèse. On se surveille entre voisins. "Dites-moi, madame Michu, j'ai vu de la buée sur vos vitres hier soir, vous seriez pas en train de chauffer à 20, par hasard ? C'est pas très civique, tout ça. On n'est pas à Versailles, ici, on est dans la Résistance !" La délation thermique est le nouveau sport national. On regarde les compteurs Linky des autres comme on scrutait les livraisons de charbon sous l'Occupation. "Le petit jeune du troisième, il vit en t-shirt. À mon avis, il collabore avec les pays producteurs de pétrole. Ou alors il est de mèche avec le lobby des climatiseurs réversibles."
Et la nuit ? Ah, la nuit ! C’est là que le combat devient mystique. Sous votre couette 4 saisons (achetée en promo car la 5ème saison, c'est l'apocalypse), vous expérimentez la cryogénie citoyenne. Vous dormez avec un bonnet. Pas un bonnet de nuit élégant à la Scrooge, non. Un bonnet de ski Quechua qui vous donne l’air d’un braqueur de banque en pyjama. Vous respirez un air si froid qu'il vous décape les poumons à chaque inspiration. C’est ça, la démocratie. C’est le droit de mourir de froid dans son propre lit pour s'assurer qu'un bureaucrate à 800 kilomètres de là puisse continuer à imprimer des formulaires Cerfa dans un bureau chauffé à 24°C (parce que bon, les bâtiments publics, c’est spécial, vous comprenez).
On nous dit que c’est une opportunité. Une chance de redécouvrir le "vrai sens des choses". Le sens de quoi ? Le sens de la chair de poule ? Le sens du frisson qui vous remonte le long de la colonne vertébrale quand vous sortez de la douche ? Parce que se laver à 19°C ambiant, ce n’est plus de l'hygiène, c’est du saut à l'élastique sans élastique. C'est un acte de foi. On entre dans la baignoire comme on entre dans la résistance armée : avec la peur au ventre et la certitude qu'on ne ressortira pas indemne. On se lave à toute vitesse, en émettant des petits bruits de mammifères traqués, avant de se ruer dans une serviette qui est elle-même à 19°C, c'est-à-dire qu'elle a le pouvoir absorbant d'une plaque de marbre.
Mais quelle fierté ! Quelle grandeur ! Quand vous arrivez au boulot, les yeux rougis par le manque de sommeil et les mains violacées, vous pouvez vous pavaner. Vous êtes un héros de la sobriété. Vous faites partie de l'élite qui ne cède pas aux sirènes du confort facile. Vous êtes le Jean Moulin du radiateur en fonte. Vous sauvez le monde, un degré à la fois.
Et si jamais, dans un moment de faiblesse, votre main tremble près du thermostat... Si jamais l'envie vous prend de ressentir ce qu'on appelait autrefois "la chaleur humaine"... Pensez aux générations futures. Pensez à vos petits-enfants qui, dans cinquante ans, vous demanderont : "Papy, c'est vrai qu'en 2024, t'as sauvé la liberté en portant un pull moche et en ayant le nez qui coule pendant six mois ?" Et là, vous pourrez leur répondre, avec une dignité glaciale et un dernier frisson héroïque : "Oui, mon enfant. On n'avait pas de pétrole, on n'avait plus d'idées, mais mon Dieu, qu'est-ce qu'on avait les couilles gelées."
La démocratie ne meurt pas dans l'obscurité. Elle meurt à 18,9°C, dans le silence d'un salon où l'on entend juste le bruit d'un homme qui frotte désespérément ses mains l'une contre l'autre pour essayer de produire une étincelle de survie. Mais au moins, on est du bon côté de l'Histoire. Le côté qui a les pieds froids, mais l'âme pure. Et le col roulé bien serré. Très serré. Trop serré. Quelqu'un peut m'aider ? Je crois que je commence à bleuir. Pour la France, bien sûr. Pour la France.
McDonald's quitte Moscou : Sanction ou programme minceur ?
Regardez-moi bien en face. Est-ce que vous réalisez l’absurdité magnifique du monde dans lequel nous vivons ? On est en pleine crise géopolitique majeure, le monde tremble sur ses bases, et la réponse nucléaire de l’Occident, l’arme fatale, le coup de grâce porté au cœur de l’ours russe, ça a été de… fermer les McDonald’s.
Oui, vous avez bien entendu. On a retiré le Big Mac.
Dans les chancelleries occidentales, on s’est frotté les mains avec une satisfaction de premier de la classe : « On va les priver de Happy Meal, ça va leur apprendre la démocratie ! ». C’est une stratégie militaire tout à fait novatrice : la guerre par la carence en cholestérol. On appelle ça une sanction économique, moi j’appelle ça le premier crime de guerre qui améliore l’espérance de vie de l’ennemi. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’on tente de renverser un régime autoritaire en forçant ses citoyens à faire une cure de détox.
Imaginez Vladimir, dans son bunker à l’Oural, qui reçoit le rapport de ses services secrets :
— Monsieur le Président, c’est terrible. Ils ont frappé fort.
— Quoi ? Ils ont gelé les avoirs de la banque centrale ? Ils ont coupé le SWIFT ?
— Pire, Monsieur. Ronald s’en va. Plus de Sundae au caramel. Plus de frites qui sentent la liberté et l’huile de friture de 1994.
— Mon Dieu… Comment mon peuple va-t-il survivre sans cette dose biquotidienne de graisses saturées ? C’est la fin de la Sainte Russie !
Sérieusement, qui a pondu ça ? C’est comme si, pour punir un tueur en série, on décidait de lui retirer son abonnement à la salle de sport et de lui offrir un panier de légumes bio. Le Russe moyen, il a passé trente ans à se boucher les artères à grands coups de sauces industrielles importées de l’Illinois, et d’un coup, paf, l’Occident débranche la friteuse.
Résultat ? On ne les affame pas, on les sauve ! En retirant le McDo de Moscou, on a involontairement lancé le plus grand programme de santé publique de l’histoire de l’Eurasie. Le taux d’obésité va chuter, le diabète de type 2 va disparaître, et dans six mois, on va se retrouver face à une armée de réservistes qui auront tous perdu douze kilos et retrouvé leur souffle pour courir dans la neige. Bravo les gars. On voulait les paralyser, on est en train de leur offrir le corps de Ryan Gosling.
Et puis, parlons de la réaction locale. Les Russes, ils n’ont pas pleuré. Ils ont fait ce qu’ils font de mieux depuis Ivan le Terrible : ils ont bricolé une alternative lugubre. C’est devenu « Vkusno i Tochka ». Traduction littérale : « C’est bon, et c’est tout ». Ou, pour être plus précis : « Ferme ta gueule et mange ». Le marketing russe, c’est quand même quelque chose. Pas de clown aux cheveux rouges, pas de slogan qui te promet le bonheur. Juste une affirmation bureaucratique : c’est comestible, n’en demande pas plus. C’est le burger sous forme de formulaire administratif. On a remplacé le « I’m lovin’ it » par « Ça passe, circulez ».
C’est là qu’on voit la supériorité morale de notre camp. Nous, on se gèle les miches à 19 degrés pour sauver la liberté, comme je vous l’expliquais tout à l’heure entre deux quintes de toux et un pull en laine de verre. On a sacrifié notre confort thermique pour la cause. Et en face, on leur impose une cure de brocolis forcée. On est dans un monde où la résistance consiste à avoir les doigts de pieds bleus, tandis que l’agresseur est puni par une baisse drastique de son taux de triglycérides.
C'est une vision de la guerre très « Côte d'Azur ». On dirait une idée de consultant McKinsey qui n'a jamais mangé autre chose qu'un poké bowl à 25 euros. « Écoutez, si on leur retire le gras, ils vont forcément se révolter ! Un peuple qui ne peut plus tremper ses nuggets dans une sauce barbecue suspecte est un peuple prêt à la révolution ! »
Ben voyons. Le Russe, il a survécu au siège de Stalingrad en bouffant du cuir de chaussure et de la colle à papier peint, vous croyez vraiment qu'il va renverser le Kremlin parce qu'il n'a plus accès au Filet-O-Fish ? Le mec est capable de vivre de vodka frelatée et de racines de pissenlit pendant trois décennies, et nous, on pense l'ébranler en lui retirant son jouet en plastique dans sa boîte en carton. C’est mignon. C’est presque touchant de naïveté impérialiste.
En réalité, c’est nous qu’on punit. Parce que pendant qu’on se félicite de notre vertu gastronomique, on continue de leur acheter du gaz en cachette via des terminaux indiens, tout en se demandant pourquoi le prix du kebab au coin de la rue a pris trois euros. C’est le paradoxe total : on a privé le Russe de Big Mac pour le punir, mais c’est nous qui finissons par payer nos frites le prix d’un lingot d’or parce que l’huile vient de là-bas et que l’électricité pour la chauffer coûte maintenant le PIB du Monténégro.
On est là, dans nos salons à 18,9 degrés (je rappelle que le 0,1 degré de marge est réservé aux urgences médicales ou aux soirs de dépression intense), en train de grignoter des biscottes sans gluten parce que l’inflation galope, pendant que le Russe, lui, redécouvre les joies de la cuisine du terroir à base de betteraves et de résilience.
On a voulu faire une guerre de valeurs, on a fait une guerre de calories.
Et le pire, c’est l’arrogance du truc. On est tellement persuadés que notre mode de vie — qui consiste à mourir d'un infarctus à 55 ans après avoir passé sa vie à commander des trucs sur Uber Eats — est le summum de la civilisation, qu’on pense que le retirer est une torture. On a érigé le fast-food en droit de l’homme. « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous faites, Monsieur Poutine, par conséquent, je vous retire le droit de consommer 1200 calories en moins de huit minutes. »
On aurait pu leur envoyer des livres de philosophie, on aurait pu inonder leurs réseaux sociaux de poésie subversive. Non. On a retiré le ketchup.
C’est ça, le monde moderne. La lutte entre le Bien et le Mal se joue au rayon surgelé. On espère que la frustration de ne plus avoir de McFlurry M&M's va pousser les moscovites à prendre d'assaut la Douma. « Rendez-nous le nappage chocolat ou on brûle tout ! » C’est une vision très optimiste de l’âme humaine. Ou très cynique sur notre propre dépendance au sucre.
Pendant ce temps, dans nos appartements glacés, on essaie de se convaincre que c’est une victoire. On regarde nos thermostats avec l’intensité d’un moine shaolin en pleine méditation. On se dit : « Je n’ai pas de chauffage, je porte trois paires de chaussettes, mais au moins, là-bas, à 3000 kilomètres, un adolescent russe est obligé de manger un burger local dont le fromage ne fond pas tout à fait de la même manière. La démocratie progresse. »
On est en train de gagner, les amis. On n'a plus de pétrole, on n'a plus d'industrie, on n'a bientôt plus d'électricité, mais mon Dieu, qu'est-ce qu'on est minces ! Et qu'est-ce qu'ils vont être en forme, en face ! C'est merveilleux. C'est la première guerre de l'histoire où les deux camps terminent avec un meilleur IMC qu'au début, mais avec une envie de s'entretuer qui, elle, n'a pas bougé d'un iota.
La prochaine étape, c’est quoi ? On leur coupe Netflix pour qu’ils soient obligés de se parler et de renforcer leur cohésion nationale ? On leur retire Tinder pour qu’ils recommencent à faire des mariages arrangés solides et stables ? À ce rythme-là, nos sanctions vont transformer la Russie en une utopie spartiate de guerriers ultra-entraînés, sobres et bien portants, pendant qu’on finira, nous, par mourir de froid dans nos pyjamas en pilou-pilou devant un écran noir, mais avec la conscience tranquille.
Parce que c’est ça qui compte, non ? L’âme pure. L’âme pure et les pieds gelés. Et si vous avez un petit creux, ne cherchez pas un McDo. C'est péché maintenant. Mangez un radis. C'est très démocratique, le radis. Ça ne réchauffe pas, ça n'a pas de goût, mais ça ne finance pas l'invasion de l'Ukraine.
Enfin, je crois. Je ne sais plus. J'ai trop froid pour réfléchir. Quelqu'un peut me passer la sauce moutarde ? Non ? Ah, c'est vrai. C'est une sanction. Pour nous. Pour eux. Pour tout le monde.
Vive la liberté, et vive le bouillon de légumes clair. C'est moins bon qu'un Big Mac, mais c'est tellement plus... citoyen.
La saisie des Yachts : Un Airbnb pour les sans-abris ?
Regardez-moi bien dans les yeux, parce que ce qu’on est en train de vivre, c’est le sommet de l’évolution humaine. On a enfin atteint ce point de rupture où le génie bureaucratique rencontre l’absurdité cosmique. On a saisi les yachts. Oui, messieurs-dames ! Applaudissez ! On a pris les jouets des oligarques. Le « Dilbar », le « Scheherazade », le « Solaris »… Des noms qui sonnent comme des parfums pour hommes qui n’ont jamais connu la sueur, ou comme des noms de planètes où l’on ne boit que du Champagne millésimé.
On parle de cathédrales flottantes de 300 mètres de long. Des machins si gros qu’ils ont leur propre code postal et probablement leur propre micro-climat. À l’intérieur, c’est Disney World pour les gens qui méprisent le concept même de file d’attente. Il y a des piscines à fond mobile qui se transforment en dancefloors, des héliports pour garer l’hélico qui sert à aller chercher le pain, et des robinets en or massif. Pourquoi de l’or ? Parce que quand on est milliardaire, l’eau qui coule d’un robinet en inox a un goût de pauvreté. C’est psychologique. Ça agresse les gencives.
Donc, on les a saisis. On a posé nos gros sabots démocratiques sur la moquette en laine de bébé vigogne. On a dit : « Terminé la rigolade, Igor ! Tu ne feras plus de jet-ski sur la Côte d’Azur ! On te confisque ton bateau ! ». C’est une victoire morale éclatante. C’est beau. Ça réchauffe le cœur à défaut de réchauffer nos appartements à 14 degrés.
Mais il y a un petit problème technique. Un tout petit détail que nos ministres, dans leur fureur héroïque, ont peut-être oublié de vérifier sur Google : la consommation.
Savez-vous combien ça coûte de faire le plein d’un yacht de 300 mètres ? Non, vous ne savez pas, parce que vous, vous hésitez à mettre 20 balles de SP95 dans votre Twingo. Pour déplacer un de ces monstres du port de plaisance vers un quai de saisie sécurisé, il faut injecter pour environ 500 000 euros de gazole. Un demi-million. Juste pour sortir du garage. À ce prix-là, le carburant ne devrait pas sortir d’une pompe, il devrait être servi dans des flûtes par des mannequins biélorusses.
Et là, c'est le drame. L’État français – ou italien, ou espagnol, rayez la mention inutile selon le port où le monstre est échoué – regarde la jauge. Elle est à sec. L’oligarque, sentant le vent tourner, a vidé le réservoir avant de s'enfuir en jet privé. Et maintenant, on fait quoi ? On demande à la Marine Nationale de sortir les rames ? On attache des dauphins au gouvernail ? On demande aux contribuables de faire une cagnotte Leetchi pour payer le plein de « L’Amore Vero » afin de pouvoir le mettre en fourrière ?
Imaginez la scène à la préfecture :
— Monsieur le Préfet, on a un souci avec le yacht de Monsieur Abramovitch.
— Quoi encore ? On a trouvé un deuxième sous-marin de poche dans la soute ?
— Non, on ne peut pas le bouger. Il reste 4 litres de fuel. Si on l’allume, il fait « pof » et il s'éteint devant le casino de Monaco. C'est mauvais pour l'image de la fermeté républicaine.
— Et alors ? Remplissez-le !
— Ça coûte le budget annuel de l'Éducation Nationale de la Lozère, Monsieur le Préfet.
Alors, comme on est des génies de la solidarité et qu’on n'a pas une thune pour le gazole, une idée commence à germer dans les crânes d’œuf des ministères. Une idée tellement « citoyenne » qu’elle en donne le vertige : et si on transformait ces palaces immobiles en logements sociaux ?
Un Airbnb pour les sans-abris, mais version « Milliardaire déchu ».
Visualisez le concept. On prend Kevin, 22 ans, qui dort dans sa tente Quechua sous le périph’, et on lui dit : « Kevin, aujourd’hui c’est ton jour de chance. Tu ne vas pas seulement avoir un toit, tu vas avoir un aquarium géant dans ton salon et un bouton pour appeler un majordome qui n’existe plus. »
C'est l'utopie ultime. On installe nos SDF dans des cabines de 80 mètres carrés avec vue sur la mer. On remplace le caviar par de la purée de radis (puisque c'est tout ce qu'il nous reste), mais on la mange dans des bols en porcelaine de Sèvres. Les clochards célestes deviennent des amiraux de quai.
Le problème, c’est la maintenance. Parce qu’un yacht, c’est pas comme un HLM. Si tu ne nettoies pas les filtres de la clim’ à 10 000 euros pièce tous les trois jours, le bateau commence à sentir le vieux chien mouillé et le sel de mer. Si tu ne fais pas tourner les générateurs, il n’y a plus de lumière. Et comme on n'a pas d'argent pour le fuel, Kevin va se retrouver dans le noir, dans une cabine dorée, à essayer de faire brûler un rideau en soie pour se chauffer les mains. On revient au point de départ : on se gèle toujours les couilles, mais cette fois, on le fait sur un tas d’or qui flotte.
Et puis, il y a la question de la cohabitation. Vous imaginez les réunions de copropriété sur le yacht ?
« — Oui, bonjour, c'est Dédé de la cabine 4 (celle avec le sauna intégré). Je voulais signaler que la robinetterie en or massif, c'est sympa, mais ça laisse des traces de calcaire et on n'a plus de vinaigre blanc. Et est-ce qu'on pourrait capter la TNT ? Parce que le satellite est bloqué sur une chaîne de télé-achat russe, c'est pesant. »
C’est là qu’on voit toute la beauté du sacrifice démocratique. On a puni l’ennemi en lui prenant ce qu’il a de plus cher, pour s’apercevoir que ce qu’il a de plus cher est un gouffre financier qu’on ne peut pas entretenir. C’est comme si vous voliez le château de Versailles à un roi pour vous venger, mais que vous réalisiez que vous n’avez même pas de quoi payer le mec qui tond la pelouse. Vous finissez par vivre dans une ruine majestueuse, entouré de statues décapitées, en mangeant des pâtes au beurre (sans beurre, c'est une sanction).
L’oligarque, lui, il est à Dubaï. Il est dans un hôtel sept étoiles, il boit des cocktails qui coûtent votre loyer, et il rigole. Il rigole très fort. Il regarde les infos et voit son yacht transformé en centre d’accueil pour migrants ou en squat de luxe pour punks à chiens. Il se dit : « Tiens, ils sont en train de bousiller le cuir de mon canapé à 200 000 dollars avec des canettes de 8.6. C'est fascinant, la démocratie. »
Et nous, sur le rivage, on applaudit. On a la conscience pure. On a saisi le bateau ! Il est là, il ne bouge pas. Il rouille lentement parce qu’on n’a pas les moyens d'acheter de la peinture anti-corrosion, mais il est à NOUS. C’est notre victoire de marbre. C’est notre monument à l’immobilité.
On pourrait même pousser le concept plus loin pour sauver l’économie. On pourrait organiser des visites guidées pour les touristes.
« Ici, vous voyez le salon de massage où Vladimir venait se faire pétrir les trapèzes après avoir annexé une province. Touchez le cuir, c'est de l'autruche albinos. Ne touchez pas aux robinets, c'est l'État qui gère maintenant, on a peur que vous partiez avec un morceau. »
On est devenus les gardiens de musée de la richesse des autres. On garde des coffres-forts vides, mais on les garde avec une dignité incroyable.
Parfois, la nuit, quand le vent souffle et que l'électricité est coupée pour économiser les ressources, je me demande si on n'aurait pas mieux fait de juste... je ne sais pas, vendre ces bateaux ? Mais à qui ? Personne n'a de thune, à part les types à qui on vient de les voler. C'est le cercle vicieux parfait. On ne peut pas leur vendre parce qu'ils sont méchants, et on ne peut pas les vendre aux gentils parce qu'ils sont fauchés à force de payer leur chauffage.
Alors on reste là. On contemple ces baleines d'acier immobiles dans nos ports, symboles de notre supériorité morale. On a les pieds gelés, on mange nos radis sans sel, mais on peut dire fièrement : « Vous voyez ce navire de guerre déguisé en hôtel de luxe ? C'est le nôtre. Il ne sert à rien, il nous coûte une fortune en frais de gardiennage et il va probablement finir par couler tout seul par manque d'entretien, mais c'est le prix de la liberté. »
C’est ça, la nouvelle utopie. Une société où l’on possède des choses incroyables qu’on est totalement incapables d’utiliser. C'est comme avoir une Ferrari dans son jardin mais ne pas avoir de permis, de routes, ni d'essence. On s'assoit dedans, on fait « vroom vroom » avec la bouche, et on se sent puissants.
Allez, je vous laisse, je dois aller vérifier si la mairie m'a attribué un créneau pour prendre ma douche hebdomadaire dans le jacuzzi du "Dilbar". Il paraît qu'il faut apporter son propre savon et que l'eau est à 12 degrés, mais hey... le pommeau de douche est serti de diamants. Si ça, c'est pas le progrès, je ne sais pas ce qu'il vous faut.
Vive la saisie, vive la stagnation, et surtout, vive les robinets en or qui ne donnent que de l'eau glacée. C'est tellement... citoyen.
SWIFT : La menace fantôme
On nous l’a vendue comme « l’arme nucléaire financière ». Le bouton rouge. L’option « Fin de Partie » qui allait renvoyer l’adversaire à l’âge de pierre, ou au moins à l’époque où l’on s’échangeait des chèvres contre des sacs de sel. Quand les experts en plateau télé, le menton grave et la cravate de guingois, ont prononcé le mot « SWIFT » pour la première fois, on a tous eu un frisson. On imaginait des serveurs informatiques en train d’exploser dans des gerbes d’étincelles héroïques, des écrans de contrôle russes affichant « Game Over » en cyrillique et des généraux ennemis obligés d’abandonner leurs chars sur l’autoroute parce que leur carte Nickel ne passait plus au péage.
Quelle épopée, mes amis. Quelle puissance de feu bureaucratique.
Pour ceux qui dorment au fond près du radiateur éteint, rappelons ce qu’est SWIFT : le *Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication*. Sous ce nom qui évoque une agence de renseignement de seconde zone dans un James Bond fauché, se cache en réalité… un service de messagerie. Oui, vous avez bien entendu. On a fait trembler la planète en menaçant de supprimer le groupe WhatsApp des banquiers.
C’est là toute la magie de notre époque : on pense sincèrement qu’en coupant le Wi-Fi d’un type qui est en train de défoncer votre porte d’entrée avec une hache, il va s’arrêter net, poser son arme, et se dire : « Mince alors, comment vais-je recevoir les notifications de mes virements SEPA ? Je ferais mieux de rentrer chez moi et de réfléchir à mes priorités de vie. »
Expliquer aux citoyens que couper SWIFT va arrêter des colonnes de chars, c’est exactement comme essayer d’éteindre un incendie de forêt en annulant l’abonnement Netflix du pyromane. C’est ambitieux, c’est moderne, c’est très « start-up nation », mais ça manque cruellement d’efficacité quand les flammes commencent à vous lécher les sourcils.
Imaginez la scène au Kremlin. Un colonel entre dans le bureau du Grand Patron, le visage blême :
— Camarade Président, c’est la catastrophe. Ils ont activé les sanctions financières de niveau 4.
Le Grand Patron lève à peine les yeux de sa carte du monde :
— Ils nous envoient des missiles hypersoniques ? Ils déploient des divisions de paras sur nos frontières ?
— Pire, Monsieur. Ils ont révoqué notre accès au système de messagerie interbancaire sécurisé. On ne peut plus envoyer de messages codés pour dire à la Société Générale qu’on leur doit quatorze euros pour l’achat de fournitures de bureau.
— Mon Dieu… Et les tanks ?
— Eh bien… Ils fonctionnent toujours au diesel, Monsieur. Ils n’ont pas besoin d’un code BIC pour rouler sur la boue.
— Ah. Bon. Bah, continuez alors. On utilisera des pigeons voyageurs ou on fera des virements en liquide avec des valises en croco. De toute façon, on a plus d’or que de bon sens.
C’est le grand paradoxe de la « Menace Fantôme » financière. On a décrété que l’argent était virtuel, donc que la douleur devait l’être aussi. On vit dans un monde où l’on pense que la réalité physique — celle qui pèse quarante tonnes, qui fait du bruit et qui démolit des bâtiments — va s’incliner devant un protocole informatique géré par des types en costume gris à La Hulpe, en Belgique. C’est d’un romantisme administratif à couper le souffle.
Le problème, c’est que le pyromane, lui, n’a pas besoin de Netflix pour regarder le feu brûler. Il a le spectacle en direct sous les yeux, et en 4K réelle, pas en streaming. Pendant qu’on discute du sexe des anges financiers, lui, il vérifie ses stocks de munitions. Et les munitions, curieusement, ça ne s’achète pas avec un paiement sans contact au rayon boulangerie. Ça se stocke, ça se produit, ça s'échange contre des ressources réelles.
On nous dit : « On va les asphyxier ! Ils ne pourront plus importer de micro-puces pour leurs missiles ! »
C’est vrai. C’est une stratégie brillante. Sauf qu’en attendant que l’asphyxie fasse effet (comptez environ douze à quinze ans, le temps qu’ils épuisent leurs stocks de vieux lave-linges à désosser), nous, on se gèle les miches. C’est le concept de la « victoire par l’hypothermie solidaire ». On coupe le robinet de l’autre, mais comme le tuyau passe par notre salon et qu’il sert aussi à nous chauffer, on se retrouve à faire des claquettes dans la cuisine pour ne pas perdre nos orteils, tout en criant : « Tiens, prends ça dans tes dents, vil dictateur ! Tu l’as sentie, la déconnexion du protocole TCP/IP ? »
Et le public applaudit ! C’est ça le plus beau. On adore les solutions propres. On préfère l’idée d’une guerre menée par des comptables avec des tableurs Excel que par des soldats avec des fusils. C’est plus « safe ». C’est plus citoyen. On a l’impression d’être des héros de la résistance parce qu’on a cliqué sur « Partager » sur un post LinkedIn qui explique pourquoi le gel des avoirs de la banque centrale de Russie est une avancée majeure pour l’humanité.
Pendant ce temps, l’oligarque moyen, celui qu’on essaie de punir en lui interdisant d’utiliser sa carte Gold, est en train de rigoler dans son bunker serti de marbre. Vous croyez vraiment que ces types-là dépendent de SWIFT pour s’acheter des pâtes ? Ils ont des valises de cash, des lingots cachés dans des faux plafonds au Luxembourg, des collections de montres qui valent le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest et des réseaux de troc basés sur des faveurs politiques et du pétrole brut. Couper SWIFT à un oligarque, c’est comme interdire l’ascenseur à un type qui possède son propre jet privé. C’est vexant, ça oblige à faire un effort, mais ça n’empêche pas d’arriver à destination.
Mais qu’importe la réalité, l’important c’est le symbole ! On a puni le méchant avec la bureaucratie ! On a dégainé l’article 4.2 bis du règlement bancaire européen ! Tremblez, tyrans, car voici venir… l’avis de débit compensatoire !
Il y a quelque chose de profondément pathétique dans cette foi inébranlable en la dématérialisation. On a oublié que pour faire tourner une usine, il faut de l’énergie, pas des lignes de code. Pour chauffer une maison, il faut du gaz, pas des promesses de virement. Pour arrêter un tank, il faut un missile antichar, pas une erreur 404 sur le site de la banque centrale.
Mais on persiste. On se gargarise de mots compliqués. On parle de « découplage », de « sanctions systémiques », de « résilience monétaire ». C’est le jargon de ceux qui n’ont plus de muscles et qui essaient de gagner une bagarre de bar en expliquant à l’agresseur que son comportement est statistiquement corrélé à une baisse de son score de crédit social. Spoiler : ça se finit généralement avec une dent en moins et une facture d’hôpital qu’on ne pourra pas payer… parce que, ironie du sort, le système de paiement est en maintenance.
Et le citoyen, dans tout ça ? Le brave type qui regarde sa facture de chauffage doubler pendant qu’on lui explique que c’est le prix à payer pour avoir « débranché » l’ennemi ? On lui demande de se sacrifier pour une abstraction informatique. On lui dit : « Félicitations, vous allez porter trois pulls cet hiver, mais en échange, sachez que le cousin du ministre de la Défense d’en face a eu un message d’erreur en essayant de payer son abonnement à "Poney Magazine" avec sa carte de crédit. Si ça, c’est pas une victoire pour la démocratie, je ne sais pas ce qu’il vous faut. »
On est en train de réinventer le concept de la guerre sainte, mais version technocratique. Avant, on mourait pour la Terre Sainte ; maintenant, on grelotte pour le maintien de l’intégrité du réseau interbancaire. C’est moins épique, mais c’est beaucoup plus compatible avec les normes ESG.
Alors, mes chers amis, la prochaine fois que vous entendrez un politicien se féliciter d’une nouvelle salve de sanctions financières « sans précédent », ayez une petite pensée pour ce pyromane et son abonnement Netflix. Visualisez-le, seul dans sa forêt en flammes, en train de pester parce qu’il ne peut plus regarder la saison 5 de *The Crown*. Est-ce qu’il va lâcher son briquet ? Probablement pas. Mais au moins, on pourra se dire, en claquant des dents, que son expérience utilisateur a été sérieusement dégradée.
Et dans le monde d’aujourd’hui, une dégradation de l’expérience utilisateur, c’est apparemment ce qu’on appelle une victoire militaire.
Vive le progrès, vive le virtuel, et surtout, n'oubliez pas de mettre un deuxième pull : le code BIC de la chaudière vient d'être révoqué par solidarité internationale. C’est ça, la Menace Fantôme. On ne voit rien, on ne sent rien, mais on finit quand même avec les couilles gelées au nom d'un virement qui n'arrivera jamais.
Le plein à 100 balles : Rouler pour la Paix
Avez-vous remarqué cette nouvelle lueur d’héroïsme qui brille dans les yeux des Français à la pompe à essence ? C’est subtil. C’est un mélange de spasme nerveux au niveau de la paupière gauche et d’une fierté stoïque que l’on ne retrouvait jadis que chez les poilus de Verdun ou les gens qui arrivent à finir un marathon sans poster de story Instagram.
Regardez l’homme devant vous, à la station Total. Il vient de passer la barre des 90 euros. Son réservoir n’est même pas plein, mais son compte en banque, lui, est déjà en PLS dans les vestiaires. À chaque tic-tic du compteur, à chaque centime qui défile plus vite que les promesses électorales, il se redresse. Il ne remplit pas un réservoir de Scenic diesel, mes amis. Non. Il est en train de charger un obus de 155 mm dans le canon de la Liberté. Chaque litre de sans-plomb 98 à 2,05 € est une gifle géopolitique administrée directement sur la joue droite d’un autocrate en chapka.
C’est le nouveau narratif. On n'est plus en train de se faire dépouiller par le fisc ; on est en train de financer la Résistance depuis une aire d’autoroute qui sent le sandwich triangle et l’urine séchée.
Pendant ce temps, dans votre poche, votre smartphone vibre avec l’insistance d’un marteau-piqueur sous cocaïne. C’est Jean-Eudes, votre conseiller bancaire. Jean-Eudes ne comprend pas la géopolitique. Jean-Eudes a une vision très étroite du monde, limitée à des colonnes Excel et à un concept un peu suranné qu’il appelle « le solde disponible ».
« Monsieur, je vous appelle car votre découvert a atteint la stratosphère. Nous allons devoir bloquer votre carte. »
Pauvre Jean-Eudes. Quelle étroitesse d’esprit. Je l’imagine, dans son bureau climatisé avec sa cravate trop serrée, incapable de voir la forêt derrière l’arbre du découvert non autorisé.
« Jean-Eudes », j’ai envie de lui répondre, « tu ne vois pas que ce n’est pas un trou budgétaire ? C’est une tranchée ! Je ne suis pas à découvert, je suis en train de déployer un bouclier antimissile budgétaire au-dessus du flanc est de l’Europe ! Est-ce que tu préfères que je paye mon loyer à temps, ou que je bombarde virtuellement le jardin potager de Poutine avec mes taxes sur le carbone ? Choisis ton camp, Jean-Eudes. Es-tu un banquier, ou es-tu un traître à la solde de l’impérialisme gazier ? »
C’est la grande magie du monde moderne : la transformation de la paupérisation en acte de bravoure. Avant, quand tu n’avais plus d’argent à la fin du mois, tu étais juste un raté qui gérait mal son budget. Aujourd’hui, si tu es à sec le 12 du mois parce que faire le plein de ta Twingo coûte le prix d’un rein sur le marché noir, tu es un "acteur de la souveraineté énergétique". Tu es un soldat de l'ombre de la transition. Ta banqueroute personnelle est le dommage collatéral nécessaire d'une victoire morale totale.
D’ailleurs, le gouvernement devrait arrêter d’appeler ça la TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Énergétiques). C’est trop technique, trop gris, trop "administration fiscale qui te fait les poches dans une ruelle sombre". Ils devraient renommer ça le « Forfait Missile Imaginaire ».
Imaginez la gueule de la pompe. Vous insérez votre carte. L’écran affiche :
*« Souhaitez-vous envoyer un missile de croisière sur une raffinerie sibérienne ? »*
- OUI (Coût : 110 € le plein)
- NON (Je suis un complice du Mal et je préfère manger de la viande rouge)
Évidemment, vous appuyez sur OUI. Vous saisissez le pistolet. À chaque litre qui coule, vous entendez dans votre tête le bruit d'un départ de feu. *Fshhhhhhh-BOUUM*. Voilà, les 20 premiers euros viennent de pulvériser une datcha près de Sotchi. Les 40 euros suivants ? C’est pour saboter une connexion internet dans le Donbass. Et quand vous arrivez aux taxes sur les taxes, là, c’est le bouquet final : vous venez virtuellement de hacker le thermostat du Kremlin pour le bloquer à 14 degrés.
C'est ça, le « plein à 100 balles ». C’est une expérience immersive de guerre asymétrique où l’arme principale, c’est votre frustration.
Le plus beau, c’est la réaction du public. On a réussi à nous convaincre que souffrir au portefeuille était une forme de vertu civique. C’est le retour de l’ascétisme médiéval, mais version sans-plomb. On ne porte plus de cilice sous nos chemises pour expier nos péchés ; on regarde simplement le compteur de la pompe défiler en serrant les dents. C'est la flagellation par le litre. "Oh oui, taxe-moi encore, Bruno, fais-moi sentir que la démocratie est chère, montre-moi que ma capacité à payer l'essence est proportionnelle à mon amour pour la liberté !"
J'ai croisé un type l'autre jour, il mettait du carburant premium dans un vieux C15 déglingué. Il avait l'air d'un croisé partant délivrer le Saint-Sépulcre.
« Ça fait mal, hein ? » je lui lance.
Il me regarde, l’œil vitreux, le portefeuille en sang, et il me répond : « C’est pour la paix, monsieur. À chaque euro de taxe, je me dis qu’on leur coupe les vivres. »
Le pauvre gars était tellement matrixé qu'il pensait sincèrement que ses 40 euros de TVA allaient se transformer, par une sorte d'alchimie étatique miraculeuse, en un drone Bayraktar. Il ne se rendait pas compte que ses 40 euros allaient surtout servir à financer un rapport de 400 pages sur la dégenrisation des urinoirs dans les préfectures, ou à payer le chauffeur de fonction d’un sous-secrétaire d’État à la résilience capillaire.
Mais c'est là que réside le génie du système. On a dématérialisé la guerre. Avant, pour gagner, il fallait envoyer des chars. Aujourd'hui, il suffit de rendre la vie des gens tellement chère qu'ils finissent par croire que leur pauvreté est une arme tactique.
« Chérie, on ne part pas en vacances cet été, on a décidé d'investir notre budget camping dans l'effondrement de l'économie russe. »
« Ah, on a acheté des obligations de guerre ? »
« Non, j'ai fait deux pleins pour aller au boulot et j'ai payé la régularisation de la facture de gaz. Techniquement, on a pratiquement assiégé Saint-Pétersbourg depuis notre cuisine. »
Et le banquier, dans tout ça ? Jean-Eudes continue d'appeler. Il n'a pas reçu le mémo sur la "résistance monétaire".
« Monsieur, votre compte est débiteur de 800 euros. »
« Jean-Eudes, écoute-moi bien. Ce n'est pas un débit. C'est une ligne de crédit accordée à l'Histoire. Je suis en train de faire un "effort de guerre". Tu connais les bons du Trésor de 1914 ? Eh bien, mon découvert, c'est mon bon du Trésor à moi. C'est ma contribution à la défaite de l'obscurantisme. »
« Monsieur, c'est un Carrefour Market, pas le front de l'Est. Vous avez acheté pour 150 euros de saumon et de l'essence. »
« Justement ! Le saumon, c'est pour soutenir l'aquaculture européenne face aux pressions géopolitiques ! Et l'essence, c'est du napalm fiscal ! »
On vit une époque formidable où le cynisme a été remplacé par une sorte de délire mystique collectif. On nous demande de valider notre propre ruine avec le sourire, parce que "le prix de la liberté n'a pas de limite". Sauf que, bizarrement, le prix de la liberté ressemble furieusement à une marge bénéficiaire record pour TotalEnergies et à une rentrée fiscale inespérée pour un État qui a cramé la caisse depuis 1974.
Mais ne gâchons pas la fête. La prochaine fois que vous serez à la pompe, que vous sentirez cette petite goutte de sueur froide couler dans votre dos au moment où le chiffre "100" s'affichera sur l'écran, ne paniquez pas. Respirez l'odeur du benzène. C'est l'odeur de la victoire. Visualisez le missile imaginaire qui décolle de votre pistolet à essence pour aller s'écraser sur le moral des troupes ennemies.
Peu importe si vous ne pouvez plus payer votre chauffage cet hiver. Peu importe si vous devez manger des pâtes au sel jusqu'en 2027. L'important, c'est que vous êtes un héros. Un héros fauché, certes, un héros dont le banquier veut la peau, sans doute, mais un héros qui roule pour la Paix.
Et si jamais vous tombez en panne sèche au milieu de nulle part, ne demandez pas d'aide. Asseyez-vous sur le capot, regardez les étoiles, et dites-vous bien une chose : à cet instant précis, quelque part dans un bunker en Oural, un général russe est sûrement très, très embêté parce que vous n'avez pas pu payer votre troisième tiers provisionnel.
C’est ça, la guerre moderne. C’est propre, c’est virtuel, et ça coûte un pognon de dingue. Mais hey, au moins, on a le beau rôle. On est les premiers soldats de l'histoire à perdre une bataille contre leur propre compte en banque pour gagner une guerre qu'ils ne verront jamais.
Allez, remets-en pour dix balles, Jean-Eudes. Pour la démocratie. Pour la gloire. Et pour le découvert autorisé, on verra ça au prochain Conseil de Sécurité des Nations Unies, ou au prochain coup de fil de la direction du recouvrement. C’est la même chose, après tout.
Adieu IKEA : La fin des étagères branlantes
On a franchi le Rubicon de l’absurde. Oubliez les missiles Javelin, les drones kamikazes et les sanctions sur le gaz liquéfié. Ça, c’est de la géopolitique de papa, du Clausewitz pour boomers en charentaises. La vraie guerre, celle qui laisse des cicatrices indélébiles sur l’âme d’un peuple, elle s’est jouée le jour où les Suédois ont plié bagage. Quand Ingvar Kamprad a décidé, depuis son Valhalla de contreplaqué, que le peuple russe ne méritait plus de sacrifier ses dimanches après-midi à essayer de faire tenir une étagère avec trois vis manquantes et une clé Allen en chewing-gum.
C’est le coup de grâce. L’embargo sur le minimalisme scandinave. On leur a coupé le robinet à Billy. Vous vous rendez compte de la violence symbolique ? Priver un pays de 144 millions d’habitants de la possibilité d’acheter des boulettes de viande aux chevaux de course et des lampes en papier de riz qui prennent feu si on les regarde trop fort, c’est plus qu’une sanction économique. C’est une déportation civilisationnelle.
Parce que soyons honnêtes : le génie d’IKEA, ce n’était pas de nous vendre des meubles. C’était de nous vendre de la paix sociale par l’épuisement nerveux. IKEA, c’est le grand égalisateur. Que vous soyez un hipster à Berlin, un comptable à Limoges ou un oligarque en disgrâce à Novossibirsk, on a tous connu ce moment de solitude absolue, à genoux sur un tapis synthétique, en train de hurler sur une notice muette qui vous explique par un dessin de bonhomme sans bouche que la pièce 12-B doit s’emboîter dans la fente Z sans forcer.
C’est là que le couple se forge. C’est là que la démocratie s’enracine. Dans l’engueulade dominicale.
Comment voulez-vous qu’un couple russe tienne le choc sans une bibliothèque Billy à monter ensemble ? C’est le ciment de la société moderne, l’engueulade IKEA. C’est le rituel purificateur. On commence à 14h, plein d’espoir, avec un café et l’envie de "redécorer le salon". À 16h30, on a déjà traité son conjoint de "descendant de dégénéré incapable de différencier une vis cruciforme d’un clou à tête plate". À 18h, on envisage sérieusement le divorce, mais on ne peut pas partir parce que le coffre de la voiture est encore plein de cartons plats qu’on ne sait pas comment décharger. À 20h, on finit par dormir par terre, entourés de débris de bois aggloméré, dans une communion de haine mutuelle qui, paradoxalement, empêche de penser à renverser le gouvernement.
En retirant IKEA, l’Occident a commis une erreur stratégique majeure : on a libéré du temps de cerveau disponible chez le Russe moyen. Le dimanche après-midi, maintenant, au lieu de se battre contre un tiroir Kallax qui refuse de coulisser, le Russe s’ennuie. Et un Russe qui s’ennuie, c’est dangereux. Ça se met à lire Dostoïevski, ça boit de la vodka en regardant la neige tomber, et ça finit par se dire que, finalement, envahir un pays voisin, c’est peut-être moins chiant que de chercher la cheville en plastique perdue sous le canapé.
Mais regardez-nous, de notre côté de la barricade budgétaire. On parade. On se sent héroïques. "On leur a pris leur Malm ! Ils vont voir ce qu’ils vont voir !". On est là, avec nos découverts autorisés qui brillent comme des médailles de la Légion d’Honneur, à se féliciter de notre courage de consommateurs. On a sauvé la liberté en acceptant que les Russes ne puissent plus acheter de brosses à chiottes à 1,50 euro. C’est beau. On dirait du Churchill, mais avec un catalogue de 400 pages à la main.
Et pendant ce temps, là-bas, dans les plaines gelées, la résistance s’organise. Vous imaginez le marché noir qui se met en place ? Des types en trench-coat dans des ruelles sombres de Moscou :
— "Psttt… Eh, camarade. Tu veux de la bibliothèque ? J’ai de la Billy, version 2021. Finition bouleau. Encore sous plastique."
— "C’est de la vraie ? Pas de la contrebande biélorusse en sapin radioactif ?"
— "Garantie d’origine Älmhult, mon frère. Mais ça va te coûter trois reins et un blindé T-72."
Parce que le vide laissé par le géant suédois est abyssal. Le mobilier russe traditionnel, c’est autre chose. On parle de meubles en chêne massif qui pèsent trois tonnes, des trucs hérités de la tante Olga qui ont survécu au siège de Leningrad, à la chute du mur et à trois inondations. Des meubles que tu ne montes pas : ils sont là depuis la nuit des temps, incrustés dans le sol, et si tu veux les déplacer, il faut appeler le génie militaire. Passer de la légèreté aérienne (et branlante) de la table basse Lack à l’armoire normande version soviétique, c’est un traumatisme ergonomique. C’est comme passer de Twitter à une machine à écrire à vapeur.
L’Occident pense avoir gagné une bataille culturelle. On se dit qu’en les privant de design épuré, on les renvoie à l’âge de pierre de la déco. Mais c’est l’inverse qui se produit. On est en train de recréer une génération de Russes ultra-résistants. Des gens qui n’ont plus besoin de notices. Des gens qui, si on leur donne une planche et trois clous rouillés, sont capables de te construire un lance-missiles intercontinental juste pour s’occuper le dimanche.
Pendant que nous, on reste ici, fiers de notre supériorité morale, à contempler nos étagères qui penchent un peu vers la gauche — ce qui est d’ailleurs très démocratique, c’est une inclinaison inclusive. On se gèle les couilles, certes, mais on le fait sur un canapé Klippan, et ça, c’est la classe internationale.
Le banquier peut appeler, on ne décrochera pas. On est trop occupés à essayer de comprendre pourquoi il reste toujours une petite pièce métallique à la fin du montage d’un lit Brimnes. Cette pièce, c’est notre secret de fabrication. C’est la puce électronique de la démocratie. Le truc qui ne sert à rien, qui fait que tout le système est instable, mais qui nous permet de dire qu’on a participé à quelque chose de plus grand que nous.
"Adieu IKEA", ont crié les gros titres. Mais IKEA ne meurt jamais. IKEA est un état d’esprit. C’est la certitude que l’on peut conquérir le monde avec du carton compressé et beaucoup d’arrogance. Les Russes ont perdu leurs magasins bleus et jaunes, mais ils ont regagné leur dignité de bricoleurs de l’extrême. Ils n'ont plus besoin d'Ingvar pour savoir que la vie est une suite de compromis foireux.
Nous, par contre, on a gardé les magasins, mais on n’a plus de thunes pour acheter les bougies parfumées "Forêt d'Automne" qui masquent l'odeur du désespoir financier. C'est ça, le vrai prix de la guerre. On a gagné le droit de vivre dans un catalogue que personne ne peut plus se payer.
Alors, Jean-Eudes, arrête de pleurer sur ton compte épargne. Regarde cette magnifique étagère que tu viens de monter. Elle est de guingois ? Elle grince quand tu poses ton exemplaire du *Capital* dessus ? C'est normal. C'est l'asymétrie de la liberté. C'est la fragilité de nos institutions matérialisée par des vis de 4 mm. Les Russes, eux, n’ont plus ce privilège. Ils sont condamnés à la solidité, au lourd, au définitif. Les pauvres. Ils ne connaîtront plus jamais le frisson de voir un buffet s'effondrer lentement parce qu'on a mis trop de BD à l'intérieur.
C’est ça, la victoire totale : nous avons gardé le monopole de l’obsolescence programmée des sentiments et du mobilier. Et si c'est pas une raison suffisante pour finir le mois à découvert, je ne sais pas ce qu'il vous faut. Allez, passe-moi le marteau, le petit, celui en plastique qui était dans le kit. On a une démocratie à stabiliser avec une cale en carton.
La Douche Froide : Devenir un Spartan malgré soi
Tu es là, debout dans ton bac à douche en acrylique fissuré, nu comme un vers de terre qu’on aurait privé de ses droits fondamentaux, et tu fixes ce mitigeur comme s’il s’agissait du détonateur d’une bombe thermonucléaire. Tu as la main qui tremble. C’est normal. Ce n’est pas seulement le froid qui s’insinue déjà par les jointures de ta fenêtre mal isolée, c’est le poids de l’Histoire qui pèse sur tes épaules de lâche. Parce qu’on va se dire les choses, Jean-Eudes : tourner ce robinet vers la droite, vers le rouge, vers ce confort thermique indécent que nos ancêtres appelaient « le progrès », c’est pratiquement une déclaration de guerre à la civilisation occidentale. Chauffer ton eau à 38 degrés, c’est littéralement financer un nouveau char d’assaut pour le camp d’en face. C’est cracher sur le drapeau étoilé. C’est être un traître à la cause du monde libre.
Alors tu prends une grande inspiration. Tu contractes tes abdominaux (enfin, la couche de gras qui protège tes organes vitaux du libéralisme sauvage) et tu bascules la commande vers le bleu polaire. Le bleu de la résistance. Le bleu de la mort clinique volontaire.
Et là, c’est le choc.
Ce n’est plus de l’eau qui sort du pommeau. C’est une rafale de mitrailleuse liquide. C’est le concept même de la banquise qui te tombe sur la nuque. Tes testicules, dans un élan de survie patriotique, tentent de remonter se cacher derrière tes amygdales. Tes poumons se bloquent. Tu émets un cri strident, un son que même une chauve-souris en plein sevrage trouverait pathétique. Mais félicitations ! En l’espace de trois secondes, tu viens de devenir un Spartan de la République. Léonidas avait 300 guerriers à ses côtés aux Thermopyles ; toi, tu as un gant de toilette en microfibres et une envie de pleurer qui honore la Commission Européenne.
C’est ça, le nouveau contrat social. On ne te demande plus de mourir au front pour des frontières tracées à la règle par des types en perruque. Non, on te demande de faire une syncope dans ta salle de bain pour stabiliser le cours du gaz naturel. On nous avait promis le transhumanisme, l’intelligence artificielle et des voitures volantes alimentées par l’énergie du vide ; on se retrouve à pratiquer l’hydrothérapie forcée comme si on était des patients asociaux dans un asile du XIXe siècle. C’est le « Grand Reset » du chauffe-eau.
Mais regarde le côté positif, Jean-Eudes. Regarde-toi dans le miroir après cette expérience. Tu as la peau marbrée, façon jambon cru laissé trop longtemps au soleil. Tes doigts sont de la couleur d’un Schtroumpf en phase terminale. C’est magnifique. C’est la couleur de la vertu. Plus tu es bleu, plus tu es un bon citoyen. On devrait instaurer un permis de circulation basé sur le taux d’hypothermie. « Désolé monsieur, vous êtes trop rose, vous avez clairement pris une douche tiède de collabo, veuillez circuler à pied jusqu'à ce que vos dents claquent. »
Il faut bien comprendre que la douche froide, c’est le nouveau yoga des dominés. On te vend ça comme un « bio-hacking » pour booster ton système immunitaire, mais entre nous, c’est surtout un moyen très efficace de te faire oublier que tu n’as plus les moyens de te payer le luxe de la vapeur. Avant, on se lavait à l’eau glacée parce qu’on était pauvre. Aujourd’hui, on le fait parce qu’on est « résilient ». Tu vois la nuance ? La pauvreté, c’est moche, ça sent la soupe de chou et la suie. La résilience, c’est sexy, ça fait bien sur LinkedIn et ça s’accompagne d’un hashtag sur l’écocitoyenneté. Si tu frissonnes, ce n’est pas parce que tu es en train de choper une pneumonie carabinée, c’est parce que tu vibres à la même fréquence que les valeurs fondamentales de l’Union.
D’ailleurs, si on suit la trajectoire actuelle de notre grandeur morale, la douche froide n’est qu’une étape de transition. Une mise en bouche. Un apéritif givré. Projetez-vous en 2025. Imaginez la scène.
Nous serons tous devenus des athlètes de la survie post-industrielle. Le matin, après t’être frotté le corps avec une poignée de graviers (pour exfolier tes doutes sur la croissance infinie), tu sortiras sur ton balcon pour chasser le pigeon au lance-pierre. Et attention, pas pour le manger par plaisir, non ! Pour protéger la biodiversité urbaine tout en assurant ton apport quotidien en protéines décarbonées. Chaque pigeon abattu sera une victoire pour la démocratie libérale. « Tiens, prends ça, sale rat volant, c’est pour le respect de l’État de droit ! » On mangera des ailes de volatile grillées sur des bougies parfumées à la cannelle, car le gaz sera réservé aux industries lourdes qui fabriquent des panneaux solaires qu'on n'aura plus les moyens d'installer.
C’est ça, le futur radieux : une sorte de mélange entre un catalogue IKEA minimaliste et un film de Mad Max réalisé par un stagiaire de chez Greenpeace. On vivra dans des appartements à 12 degrés, emmitouflés dans des plaids en laine recyclée, en se racontant des histoires sur l’époque mythique où les gens laissaient couler l’eau chaude pendant dix minutes juste pour réfléchir à leur sens de la vie. « Dis-moi, Grand-père, c’est vrai qu’avant, on pouvait rester sous la douche jusqu’à ce que la peau des doigts se fripe ? » Et tu répondras, l’œil humide de givre : « Oui, mon petit, mais c’était avant qu’on comprenne que le confort était une arme de destruction massive aux mains de l’autocratie. »
Le plus beau dans cette affaire, c’est la supériorité morale qu’on en tire. Parce que se geler les miches, ça donne un droit de regard absolu sur la vie des autres. Dès que tu vois un voisin qui a l’air un peu trop détendu, un peu trop réchauffé, tu peux le dénoncer mentalement à la police des mœurs thermiques. « Regardez-moi celui-là, il a le teint frais. Il doit mettre son thermostat sur 21. C’est sûrement un agent de l’étranger. Un saboteur de la sobriété. » On finira par se promener avec des caméras thermiques pour s’assurer que personne ne dépasse les 18 degrés corporels autorisés. La chaleur sera le nouveau signe extérieur de richesse, la marque de l’infamie, l’odeur du péché énergétique.
Alors, Jean-Eudes, quand tu sortiras de ta douche, tout grelottant, avec la libido d’un glaçon et la souplesse d’un bâton de surgelé, ne va pas te plaindre. Ne va pas regarder ton compte épargne qui fond plus vite que la banquise (quelle ironie !). Pense à la gloire. Pense à Sparte. Les Spartiates ne se plaignaient pas de l’absence de chauffage au sol. Ils allaient casser la gueule aux Perses en slip de cuir. Toi, tu vas juste au bureau en trottinette électrique (si elle a encore de la batterie), mais dans ton cœur, tu es un guerrier. Un guerrier de la raréfaction. Un héros du rationnement.
Et si jamais tu sens que tu faiblis, si jamais la tentation de l’eau tiède devient trop forte, rappelle-toi cette grande vérité : une démocratie qui a froid est une démocratie qui reste éveillée. Le confort endort les consciences ; l’hypothermie les aiguise. On ne fait pas de révolution avec des gens qui ont les pieds au chaud. On la fait avec des gens qui n’ont plus rien à perdre, pas même leur température basale.
Allez, essuie-toi avec ta serviette rêche comme du papier de verre. On a une civilisation à sauver, et il paraît qu’il y a une promo sur les lance-pierres tactiques au sous-sol. Demain, on apprend à filtrer l’eau de pluie avec un vieux filtre à café pour prouver qu’on n’a pas besoin de l’aqueduc romain pour être des hommes libres. C’est ça, la victoire totale : transformer chaque petit inconfort quotidien en un acte de résistance épique. On n’a peut-être plus d’industrie, plus d'énergie et plus d'avenir, mais bordel, qu'est-ce qu'on est propres et courageux dans notre sillage de givre.
Passe-moi le lance-pierre, j'en vois un gros sur le rebord de la fenêtre qui a l'air de douter des bienfaits de l'austérité. C’est le moment de lui expliquer les valeurs de l'UE. _Crunch._ C'est le bruit de la liberté, Jean-Eudes. Ou de tes vertèbres qui se bloquent. C'est pareil.
Le Gaz du Qatar : Changer de dealer
Tiens-toi bien au chambranle de la fenêtre, Jean-Eudes, parce qu’on va parler de haute voltige morale. Tu sens ce petit courant d’air qui te siffle dans les lombaires ? C’est le souffle de l’Histoire. Ou alors c’est juste que le mastic de tes fenêtres a rendu l’âme en 1994, mais restons sur l’épopée, c’est plus flatteur pour ton teint livide.
On nous a expliqué, avec le sérieux d’un notaire annonçant une saisie immobilière, qu’acheter du gaz à Vladimir, c’était mal. C’était financer des chars d’assaut, des invasions et, pire encore, des cols roulés en cachemire portés sans ironie. On a donc décidé de rompre. Une rupture propre, nette, à la française : on a crié très fort qu’on partait, on a claqué la porte, et on s’est retrouvés sur le trottoir en slip, sous la neige, à se demander si on n’avait pas oublié les clés du chauffage à l’intérieur.
Mais attention, l’Europe a des principes. On ne remplace pas un dealer de crack par un autre dealer de crack sans un label "Équitable" tamponné par une commission de gens qui ne payent pas leur propre facture d’électricité. Il nous fallait un gaz vertueux. Un gaz qui a fait ses humanités. Un gaz qui respecte la charte des droits de l’homme, ou du moins qui la lit avec un traducteur assermenté avant de l’utiliser comme dessous de plat.
C’est là qu’intervient notre nouveau meilleur ami, le Qatar.
C’est beau, la géopolitique éthique, Jean-Eudes. C’est l’art sublime de dire à un type qui t’agresse dans la rue : « Je refuse de te donner mon fric pour que tu t’achètes un surin, je préfère le donner à ton cousin qui, lui, se contente de fouetter ses employés de maison et de climatiser le désert pour que vingt-deux types en short puissent courir après une balle sans transpirer du fessier. » C’est une question de nuances. Le gaz russe, c’était du gaz de guerre. Le gaz qatari, c’est du gaz de divertissement. On ne finance plus des missiles, on finance des stades en forme de vagin géant et des influenceuses qui font des placements de produits pour du thé détox sur des yachts. Tu vois la différence ? L’un est une menace pour la civilisation, l’autre est une extension logique de la nôtre.
Regarde-les, nos ministres, défiler à Doha avec le sourire de celui qui vient de découvrir que la dignité se négocie très bien au mètre cube. Ils descendent de l’avion, la main sur le cœur (pour vérifier si le portefeuille est toujours là), et ils expliquent aux caméras que « le Qatar est un partenaire stratégique ». C’est le mot magique, Jean-Eudes. « Stratégique ». Ça veut dire : « On sait qu’ils ont des méthodes de management un peu médiévales, mais comme ils ont le robinet et nous la soif, on va décréter que le fouet est une forme de dialogue social traditionnel. »
C’est le concept du "Dealer Bio". Tu quittes ton fournisseur habituel, celui qui te vendait de la came coupée au raticide dans une ruelle de banlieue, pour aller chez un type qui porte une robe en soie et qui te vend la même chose, mais dans un emballage avec des dorures et un parfum d’encens. C’est trois fois plus cher, le transport se fait par d’énormes bateaux qui polluent autant qu’une petite nation d’Europe centrale, mais putain, qu’est-ce qu’on se sent propre. On a sauvé la démocratie, Jean-Eudes ! On a arrêté de nourrir l’Ogre de l’Oural pour gaver le Prince des Sables.
Et puis, il y a la logistique. Le gaz russe, c’était vulgaire. Ça passait par des tuyaux enterrés. C’était trop direct, trop intime. On était branchés sur lui comme un toxico sur sa perfusion. Maintenant, on fait dans le Gaz Naturel Liquéfié (GNL). C’est beaucoup plus chic. On prend le gaz, on le refroidit à -162 degrés – à peu près la température de ton salon en février – pour qu’il devienne liquide, on le fout dans des thermos géantes flottantes, on lui fait traverser la moitié du globe, et on le regazéifie à l’arrivée.
C’est l’équivalent énergétique de faire venir un litre de lait de Nouvelle-Zélande par jet privé pour prouver qu’on est contre la ferme industrielle d’à côté. C’est un non-sens thermodynamique, une insulte à l’intelligence et une catastrophe écologique, mais c’est du gaz de la liberté. Quand tu allumes ta plaque de cuisson pour te faire cuire un œuf (si tu as encore les moyens d’acheter l’œuf), dis-toi que cette petite flamme bleue a vu plus de pays que toi dans toute ta vie. Elle a traversé des océans, évité des pirates, et elle a été bénie par un émirat qui considère que la liberté d’expression est une option facultative, un peu comme la clim dans une Twingo.
Évidemment, Jean-Eudes, il y a un petit détail : le prix. Parce que la vertu, ça douille. Le gaz russe était bon marché parce qu’il était là, sous nos pieds, à portée de pipeline. Le gaz qatari, c’est du gaz de luxe. On paye la livraison, on paye la liquéfaction, et on paye surtout la taxe « On sait que vous êtes désespérés ». C’est la loi du marché. Si tu refuses d’acheter du pain au boulanger du coin parce qu’il bat sa femme, et que tu décides de le commander par Uber Eats à une boulangerie située à 500 kilomètres, ne t’étonne pas que la baguette te coûte le prix d’un demi-smic. Mais hey, au moins, ton sandwich a une conscience. Un peu rassis, le sandwich, certes, mais moralement irréprochable.
Et le plus beau dans tout ça, c'est l'hypocrisie de compétition. On a passé trois mois à boycotter la Coupe du Monde au Qatar en expliquant que c’était une honte humaine et écologique. On a éteint les écrans géants dans les mairies, on a fait des pétitions, on a juré qu’on ne regarderait pas les matchs. Et deux semaines plus tard, on y retourne la queue entre les jambes pour leur demander des contrats sur vingt-cinq ans. On leur dit : « Écoutez, on déteste vos stades, on déteste votre gestion des migrants, mais on adore votre méthane. Est-ce qu’on peut oublier l’histoire du brassard arc-en-ciel et signer en bas de la page ? »
C’est ça, la modernité : avoir l’indignation sélective et le chauffage intermittent. On est capables de pleurer sur le sort des ouvriers népalais le lundi, et de se réjouir d'un contrat d'approvisionnement gazier le mardi avec les mêmes personnes. C’est de la gymnastique mentale de haut niveau. On devrait en faire une discipline olympique, on raflerait toutes les médailles.
Alors oui, Jean-Eudes, tu trembles. Tes dents font un bruit de castagnettes espagnoles et tu commences à voir tes propres poumons à chaque fois que tu expires. Mais console-toi. Tu ne te gèles pas les couilles pour rien. Tu te les gèles pour que l’Union Européenne puisse dire, avec un aplomb magnifique, qu’elle est indépendante énergétiquement. On est passés d’une dépendance à un dictateur qui fait du judo à une dépendance à un autocrate qui fait du faucon. C’est un progrès immense. On a diversifié nos maîtres.
Et si jamais tu trouves que c'est injuste, que c'est absurde, que c'est une farce tragique où le dindon, c'est toi... regarde le bon côté des choses. On a évité le pire. Imagine si on avait dû relancer nos centrales nucléaires ou investir massivement dans une vraie souveraineté ? On aurait eu l'air de quoi ? Des gens pragmatiques ? Des gens qui pensent à l'avenir ? Quelle horreur. C'est tellement plus romantique de mourir de froid en attendant un méga-tanker qui vient du golfe Persique.
Maintenant, referme cette fenêtre. Le gaz du Qatar arrive, il est en route. Il est cher, il est loin, il est éthiquement discutable, mais il a une odeur de "Valeurs Européennes". Ou alors c'est juste l'odeur de tes chaussettes que tu n'as pas pu laver depuis trois semaines à cause des restrictions d'eau chaude. Dans le doute, respire un grand coup. C'est l'odeur de la victoire, Jean-Eudes. Une victoire liquide, gazeuse, et surtout, très, très onéreuse.
Allez, frotte tes mains l'une contre l'autre. Si tu frottes assez vite, tu finiras peut-être par créer assez de friction pour allumer un cigare. Un cigare de la liberté, bien sûr. Fumé avec du gaz de schiste américain, pour varier les plaisirs. On n'est pas des monomanes, on prend l'éthique là où elle se trouve : chez le plus offrant.
Boycotter la Vodka : Le sacrifice ultime
Regarde-toi, Jean-Eudes. Tu es là, debout dans ta cuisine où il fait actuellement 12 degrés — une température idéale pour conserver les endives, un peu moins pour tes articulations de trentenaire sédentaire. Tes doigts sont si violets qu’on dirait que tu viens de presser des mûres à mains nues, mais c’est juste le sang qui a décidé de déserter tes extrémités pour aller protéger tes organes vitaux, ou ce qu’il en reste après six mois de régime « bouillon de légumes et dignité européenne ».
Mais aujourd'hui, le froid ne suffit plus. La privation thermique, c’est pour les débutants. C’est le niveau 1 de la résistance civile de salon. Pour vraiment frapper l’Ours là où ça fait mal, pour déstabiliser les fondations mêmes du Kremlin depuis ton T2 à Levallois, il te faut passer à l’étape supérieure. L’arme nucléaire de la ménagère engagée. Le sacrifice rituel.
Tu ouvres le placard au-dessus du frigo. Elle est là. La bouteille de Stolichnaya.
C’est un moment solennel. On dirait une scène de *Braveheart*, mais avec un homme en pilou-pilou qui a le nez qui coule. Tu empoignes la bouteille. Le verre est froid. C’est ironique, n'est-ce pas ? Cette substance, conçue pour réchauffer les cœurs dans les steppes les plus désolées, est devenue l’ennemi public numéro un. Boire cette liqueur, c’est pratiquement piloter soi-même un char d’assaut sur la place Maïdan. Chaque gorgée est une trahison. Chaque shot de 4 centilitres est un coup de poignard dans le dos de la Liberté.
Alors, d’un geste auguste, tu te diriges vers l’évier.
*Glou. Glou. Glou.*
C’est le bruit de la géopolitique de comptoir, Jean-Eudes. C’est le son de ta supériorité morale qui s’écoule dans les canalisations, juste à côté des restes de ton quinoa d’hier soir. Tu regardes ce liquide transparent disparaître. Tu as l’impression d'être Jean Moulin, mais sans le chapeau et avec beaucoup plus de risques de glisser sur le carrelage mouillé. Tu te sens pur. Tu te sens propre. Tu es en train de vider le réservoir de carburant de l'impérialisme.
Bon, entre nous, Jean-Eudes, on va dire les termes : la Stolichnaya que tu viens de sacrifier sur l’autel de tes convictions est produite en Lettonie. Oui, la Lettonie. Ce charmant pays balte qui est membre de l’OTAN, de l’Union Européenne, et qui déteste probablement Moscou encore plus que toi tu détestes les gens qui ne trient pas leurs plastiques. En gros, tu viens de boycotter tes propres alliés. Tu viens de porter un coup fatal à l'économie d’un petit pays qui essaie juste de survivre en vendant de l’éthanol aux bourgeois occidentaux en mal de frissons slaves. Mais qu’importe la précision géographique ! C’est écrit avec des lettres bizarres sur l’étiquette, donc c’est suspect. Dans le doute, on liquide. La nuance est un luxe que la démocratie ne peut plus s’offrir. Si ça finit en « -aya » ou en « -off », ça finit dans le siphon. C’est la règle.
Et puis, avouons-le, c’est tellement plus radical de se punir soi-même. C’est le concept de la « Sobriété de Combat ».
Parce que soyons honnêtes : qu'est-ce qui nous restait pour tenir, dans cet hiver de cristal ? L'alcool. C’était le dernier rempart contre la lucidité. C’était la petite couverture liquide qui permettait d’oublier que le prix du kWh a dépassé celui du gramme de safran. Mais non. Pour sauver la démocratie, il faut être sobre. Atrocement, violemment, chirurgicalement sobre.
On veut que tu sois capable de ressentir chaque micro-variation de la température ambiante. On veut que ton système nerveux soit une antenne ultra-sensible captant la moindre brise glacée traversant tes fenêtres en simple vitrage. Être bourré, c’est être complice. C’est une forme de collaboration passive. Un homme qui a bu trois vodkas-orange ne sent plus le froid ; or, ne plus sentir le froid, c’est cesser de résister. C’est comme s’endormir dans la neige : c’est confortable, mais c’est là que l’ennemi gagne.
En vidant cette bouteille, tu t’imposes une ascèse de moine trappiste au service de la Commission Européenne. Tu es le stylite du chauffage collectif. Tu vas passer ta soirée à boire de l’eau tiède (parce que l’eau chaude, c’est pour les oligarques) en regardant des documentaires sur la transition énergétique. C’est ça, la vraie victoire. Se retrouver seul, gelé, et parfaitement conscient de l’absurdité de sa propre existence.
Tu imagines l’impact au Kremlin ? Imagine le choc psychologique.
« Camarade Président, nous avons une nouvelle terrible. »
« Quoi ? Les sanctions sur le gaz ? »
« Non. C’est pire. Jean-Eudes, de la rue de la Pompe, a déversé 70 centilitres de Stolichnaya lettone dans ses chiottes. Il est sobre. Il est en colère. Et il a mis une story Instagram avec le hashtag #VodkaDrain. »
« Mon Dieu... Annulez tout. On ne peut pas lutter contre un homme qui refuse de se biturer pour la paix. »
C'est ça, la puissance du symbole. Peu importe que le PDG de la marque soit un exilé qui finance des ONG pro-démocratie. Peu importe que le liquide n’ait pas vu une pomme de terre russe depuis la chute du mur de Berlin. L’important, c’est le geste. C’est l’esthétique du renoncement.
Regarde comme tu es beau, Jean-Eudes, dans ta cuisine vide, avec cette odeur d’alcool industriel qui remonte des tuyaux. Tu as l’air d’un martyr de la cause. Tu es devenu un dissident d’appartement. Tu as sacrifié ton seul moyen de ne pas finir en hypothermie avant le journal de 20h. C’est le sacrifice ultime : renoncer à l’anesthésie.
Demain, on passera au boycott du caviar (que tu n’achètes jamais, mais c’est le principe qui compte) et peut-être même qu’on arrêtera de relire Dostoïevski aux toilettes. On va tout épurer. On va devenir si secs, si froids et si sobres qu’on finira par devenir nous-mêmes des blocs de glace. Et là, on sera invincibles. Un bloc de glace ne consomme rien. Un bloc de glace ne se plaint pas. Un bloc de glace est le citoyen idéal de la nouvelle ère énergétique.
Allez, Jean-Eudes, sèche tes larmes (attention, elles pourraient geler sur tes joues et te causer des lésions cutanées permanentes, ce qui n'est pas remboursé par la sécu en temps de guerre). Tu as fait ce qu'il fallait. L'évier est ivre, mais la patrie est sauve. Tu peux maintenant retourner t'asseoir dans ton salon et fixer le radiateur éteint avec l'intensité d'un sniper en zone de conflit.
C’est ça, la grandeur. C’est ça, le futur. C’est le triomphe de la volonté sur le foie. Et si jamais tu as vraiment trop froid cette nuit, n'oublie pas : tu peux toujours brûler tes meubles Ikea. C'est du bois suédois, c’est neutre, c’est éthique, et ça sent bon le bouleau et la social-démocratie.
La victoire est proche, Jean-Eudes. On la sent. Elle a le goût de l’eau du robinet et le mordant d’un hiver sans fin. Mais au moins, on est du bon côté de l’histoire. Un côté très, très sombre, et surtout très, très frais.
L'effet Boomerang : Ma facture est plus sanctionnée que l'oligarque
Regarde-toi, Jean-Eudes. Ne détourne pas les yeux de cette enveloppe à fenêtre qui traîne sur ton entrée, juste à côté de ton tas de prospectus pour des pompes à chaleur que tu n'as pas les moyens d'installer. Cette enveloppe, ce n’est pas une facture d’électricité. C’est une lettre de rupture. C’est EDF qui te signifie, avec la délicatesse d’un huissier sous coke, que votre relation passionnée touche à sa fin parce que tu n'as plus la dot nécessaire pour entretenir la flamme – ou en l’occurrence, le va-et-vient des électrons.
On nous avait promis que les sanctions allaient mettre l’économie ennemie à genoux. On nous avait décrit l’oligarque, ce grand méchant barbu au nom se terminant en « ov », errant tel un sans-abri sur le port de Monaco, pleurant des larmes de caviar sur son yacht de 150 mètres saisi par la douane. C’était beau, c’était épique, c’était du Marvel sous embargo. On imaginait déjà Igor (appelons-le Igor, c’est plus simple pour le narratif) obligé de troquer sa montre en platine contre un ticket de métro et de faire la queue à la soupe populaire de Courchevel.
La réalité est un peu plus... « subtile ».
Pendant qu’Igor se demande s'il va devoir se contenter de ses trois villas restantes sur la Côte d’Azur ou s'il doit vraiment faire rapatrier son Falcon 7X via une société écran aux Seychelles, toi, Jean-Eudes, tu es au cœur de l'action. Tu es le front. Ton salon est devenu une tranchée énergétique. Et ton arme de résistance massive, c’est ton compte en banque qui se vide plus vite qu’un jerrican de gasoil percé.
L’effet boomerang, c’est cette physique merveilleuse où tu lances un parpaing sur ton voisin pour lui péter sa véranda, et où le parpaing fait trois fois le tour de la terre avant de venir te fracasser la mâchoire alors que tu étais tranquillement en train de te demander si tu pouvais te permettre de faire griller une tranche de pain.
Parce qu’on en est là. On est entré dans l’ère du choix cornélien de la nouvelle bourgeoisie précaire : la lumière ou le fromage ?
C’est le dilemme métaphysique du XXIe siècle. Si tu allumes l’ampoule du couloir pour ne pas te manger le coin du meuble de l’entrée, tu sacrifies instantanément ton budget Comté 18 mois d'affinage. L’électricité est devenue un produit de luxe, au même titre que l’huile de truffe ou les soins dentaires. Chaque kilowatt-heure consommé est une insulte à ton épargne, une micro-agression de ton fournisseur qui te regarde, via ton compteur Linky, avec la satisfaction sadique d’un gamin qui brûle des fourmis avec une loupe.
Igor, lui, s’en fout. Sa facture d’électricité pour chauffer sa piscine olympique intérieure est sans doute supérieure au PIB du Lichtenstein, mais comme il a détourné la moitié des réserves de gaz de l’Oural avant que ça ne devienne ringard, il peut se permettre de vivre en slip dans un salon à 28 degrés en plein mois de janvier. Ses sanctions ? C’est une gêne logistique. Ses comptes gelés ? Une péripétie administrative qu’un bataillon d’avocats en costume à 10 000 balles réglera entre deux coupes de champagne.
Toi, ta sanction, elle est exécutoire. Elle tombe tous les 5 du mois. Elle ne vise pas tes actifs à l’étranger, elle vise ton droit fondamental à ne pas avoir les doigts de pied qui changent de couleur.
As-tu remarqué la poésie bureaucratique des courriers de ton fournisseur d’énergie ? Ils ne disent pas : « On va t'essorer jusqu'à ce que tu rendes tes poumons ». Non, ils disent : « Compte tenu de la situation géopolitique et de la tension sur les marchés de gros, nous sommes contraints de réévaluer vos mensualités pour garantir la continuité de votre service. » Traduction : « Jean-Eudes, prépare la vaseline, on passe au tarif platine pour ton studio de 20 mètres carrés. »
Et là, tu te retrouves à faire des calculs d’apothicaire digne d’un ingénieur de la NASA en pleine mission Apollo 13. « Si je débranche le frigo entre 22h et 6h, que je ne recharge mon téléphone qu’au bureau, et que je considère que la lueur de ma propre déprime suffit à éclairer la pièce, est-ce que je peux m’acheter ce morceau de Brie de Meaux ? »
C’est le triomphe de l’austérité éthique. Manger du fromage, c’est trahir. Allumer le radiateur, c’est pactiser avec l’ennemi. On a réussi l’exploit de transformer la pauvreté subie en un acte de résistance citoyenne. Tu ne vis pas dans la dèche, Jean-Eudes, tu es en « sobriété choisie ». Tu ne crèves pas de froid, tu « optimises ton empreinte thermique ». Tu ne manges plus de fromage car c’est une industrie énergivore et tu préfères investir tes derniers deniers dans le soutien indirect à la souveraineté nationale via le paiement d’une taxe carbone sur ton électricité produite par des centrales qui, de toute façon, tombent en ruine.
L’oligarque, dans sa grande détresse, a dû se séparer de son chef cuisinier étoilé (enfin, il l'a juste passé en auto-entrepreneur pour des raisons fiscales). Toi, tu redécouvres les plaisirs simples du bouillon cube. Le bouillon cube, c’est la gastronomie de la résistance. C’est chaud, ça a le goût de sel, et ça ne nécessite qu’une bouilloire que tu n'oses même plus brancher de peur de faire sauter le plafond de ton découvert autorisé.
Il y a une forme de génie dans cette situation. On nous demande de nous sacrifier pour punir des gens qui ne sentent absolument rien, si ce n'est une légère brise d'inconfort dans leurs investissements immobiliers à Dubaï. C’est comme si, pour punir un boxeur poids lourd qui a triché, on décidait de donner des coups de poing dans le ventre de son propre public.
— Regarde comme il doit avoir mal ! hurle le speaker en te boxant le foie.
— Mais... c'est moi qui ai mal... bégayes-tu entre deux crachats de sang.
— Chut ! C’est pour la démocratie ! Et n’oublie pas de payer ton abonnement à la salle de sport où tu ne peux plus aller parce que tu n'as plus d'essence !
Car oui, le boomerang a aussi touché ton réservoir. L’essence est devenue un nectar si précieux qu’on s’attend à voir des sommeliers en station-service. « Je vous sers un Sans Plomb 95, cuvée 2024 ? Un nez très pétrolifère, une robe translucide avec des reflets de faillite personnelle, idéal pour faire 12 kilomètres avant que le voyant ne se rallume. »
L'oligarque, lui, continue de voler. Oh, pas avec son jet saisi, bien sûr. Il en loue un autre à une compagnie basée au Kazakhstan qui appartient à son cousin par alliance. Le ciel est à lui, pendant que le bitume est à toi, à condition que tu pousses ta Twingo pour économiser les dernières gouttes.
Mais attention, Jean-Eudes, ne sois pas aigri. C’est très mal vu d’être aigri quand on est un héros de l’hiver. La presse te l’explique tous les matins : « Comment rester chic avec un col roulé en laine bouillie » ou « Cinq recettes de croûtes de fromage pour un dîner de fête ». On te prépare psychologiquement à la disparition de la classe moyenne au profit d’une nouvelle classe : la « classe thermique ». Ceux qui ont chaud et ceux qui ont les convictions.
Tu fais partie de l'élite morale. L'oligarque a peut-être gardé ses villas, ses comptes en Suisse et son accès illimité au chauffage au sol, mais a-t-il cette satisfaction indicible de savoir qu'il sauve le monde libre en éteignant son Wi-Fi la nuit ? Non. Il vit dans l'opulence matérielle, mais dans la pauvreté éthique. Toi, tu vis dans l'obscurité totale, mais ton âme brille comme un réacteur nucléaire en phase de démantèlement.
Et si jamais tu craques, si jamais un soir de faiblesse tu décides d'allumer le four pour réchauffer autre chose que tes mains, souviens-toi : chaque degré supplémentaire sur ton thermostat est une petite victoire pour le camp d'en face. Est-ce que tu veux vraiment que le camp d'en face gagne juste parce que tu avais envie de manger une pizza chaude ? Sois digne, Jean-Eudes. Pose ce fromage. Éteins cette lampe. Et va te coucher sous tes quatre couettes en polyester.
C’est le prix de la liberté. Une liberté qui coûte cher, certes, mais comme on dit dans les milieux autorisés : quand on aime (la démocratie), on ne compte pas. Surtout quand on n'a plus rien à compter sur son compte courant.
L’effet boomerang, c’est ça : c’est découvrir que la guerre économique est une science où les généraux mangent du homard tandis que les soldats se demandent si le carton des boîtes de livraison de pizzas est une source de fibres acceptable pour compenser la fin du rayon crémerie.
Allez, souris. On ne voit pas tes dents dans le noir, mais on sent ton patriotisme vibrer dans tes claquements de mâchoire. C’est beau, un citoyen qui fait barrage à l’autocratie en devenant une stalactite humaine. C’est presque de l’art. Un art très, très cher à la fin du mois.
Éteindre la Tour Eiffel : Le romantisme en mode économies
Regarde-la bien, cette vieille carcasse de ferraille. Enfin, regarde-la tant qu’il est encore 23h44, car dans soixante secondes, la « Ville Lumière » va ressembler à l’intérieur d’un sac poubelle oublié dans une cave de l’Oural. Et tout ça, c’est pour toi, Jean-Eudes. C’est pour ta liberté. C’est pour que le tyran de Moscou, entre deux caresses à son tigre de compagnie et trois défenestrations d’oligarques, se dise soudain, en sueurs froides : « Damnation, la Tour Eiffel est éteinte. Ils sont vraiment sérieux. Je devrais peut-être rendre la Crimée et m’acheter un pull à col roulé. »
C’est la nouvelle doctrine de la dissuasion par l’obscurité. Le concept est d’une simplicité si géniale qu’on se demande pourquoi Napoléon n’y a pas pensé avant de se prendre les pieds dans la neige : si on ne voit plus rien, l’ennemi ne peut plus nous voir. Et s’il ne nous voit plus, il finit par douter de notre existence même. On ne gagne pas la guerre en envoyant des chars, on la gagne en devenant invisible. C’est la géopolitique du camouflage intégral appliquée à une métropole de douze millions d’habitants.
Éteindre la Tour Eiffel, c’est l’acmé du romantisme de guerre. Avant, on s’embrassait sous les scintillements dorés en dégustant une crêpe à douze euros. Maintenant, on se cogne le front contre le mobilier urbain dans un noir d’encre, en essayant de deviner si le truc poilu qui vient de nous frôler la cheville est un rat d'égout de la taille d'un poney ou la jambe de notre compagne. C’est ça, le nouveau « French Kiss » : une exploration tactile à l’aveugle où le premier qui trouve le nez de l’autre a gagné le droit de ne pas payer la facture d’EDF ce mois-ci.
Le gouvernement nous l’a dit avec ce sérieux pontifiant qui caractérise les gens qui n’ont jamais eu à choisir entre s'éclairer et manger du jambon : « La sobriété lumineuse est un signal fort envoyé à l’autocratie. » Tu te rends compte de la puissance du signal ? Poutine regarde ses écrans radars, il voit une tache noire là où il y avait Paris, et il panique. Il croit que nous avons inventé une technologie de furtivité absolue. Il ne se doute pas que la technologie en question, c’est juste l’interrupteur de l’entrée qu’on a scotché en position « off » pour éviter que la ménagère de moins de cinquante ans ne fasse une attaque en ouvrant son enveloppe de régularisation tarifaire.
Mais poussons le raisonnement, Jean-Eudes. Pourquoi s'arrêter à la Dame de Fer ? Soyons radicaux. Éteignons tout. Les feux rouges ? Des gadgets pour capitalistes pressés. Si les gens se rentrent dedans au milieu des carrefours, c’est une preuve de résilience démocratique. Chaque pare-choc froissé est un clou de plus dans le cercueil de l’impérialisme russe. Les vitrines des magasins ? Inutiles. De toute façon, tu n’as plus d’argent pour acheter ce qui est dedans. Autant plonger les galeries Lafayette dans les ténèbres. Ça donnera un côté « survivaliste chic » à la collection automne-hiver. Imagine les mannequins en plastique, immobiles dans l’ombre, fixant les passants de leurs yeux vides : c’est le reflet exact de la classe moyenne après sa troisième douche froide de la semaine.
Et puis, il y a cet argument massue : le retour des étoiles. Les écologistes de salon nous l'assurent, les yeux brillants d’une joie suspecte : « Grâce à la coupure de l’éclairage public, on peut enfin revoir la Voie Lactée depuis le boulevard Saint-Germain ! » C’est merveilleux. Tu es là, sur le trottoir, tu viens de te tordre la cheville dans un nid-de-poule que tu n’as pas vu, ton portefeuille a disparu dans la main d’un pickpocket qui profite du « blackout patriotique », mais tu peux admirer Cassiopée. C’est une consolation incroyable. Savoir que l’univers est infini et indifférent à ta souffrance aide énormément à oublier que tu as perdu l'usage de tes orteils à cause de la gangrène de froid.
Le romantisme en mode économies, c’est aussi la réinvention de la vie sociale. Le dîner aux chandelles n’est plus une option de séduction pour pécho une stagiaire en communication, c’est une obligation légale sous peine de délation par le voisin de palier qui, lui, a déjà investi dans une lampe frontale à dynamo. On se retrouve autour d’une bougie en cire de soja (parce que le pétrole, c’est mal), on se regarde fixement dans la pénombre, et on discute du prix du kWh comme si c’était le dernier épisode de *House of the Dragon*.
« Tu te souviens de l’époque où on laissait la lumière dans le couloir pour que le petit n’ait pas peur ? » demande-t-on avec nostalgie.
« Oui, répond l’autre, mais c’était avant qu’on comprenne que la peur du noir est une arme de destruction massive contre le Kremlin. »
Parce que c’est ça, la clé. On nous explique que notre sacrifice est une torture pour l’adversaire. On imagine une cellule de crise au FSB :
— Camarade Président, les Français ont éteint les enseignes lumineuses des boulangeries après 20 heures.
— Mon Dieu… Ils sont prêts à tout. Même à ne plus voir leurs croissants. Battez en retraite, nous ne pouvons pas lutter contre une telle force d’âme.
C’est la stratégie de la « terre brûlée », mais version ampoule basse consommation. On ne brûle pas nos récoltes, on brûle nos nerfs. On se prépare à un hiver où le seul point lumineux dans la ville sera le reflet de la lune sur le crâne chauve d’un CRS chargé de surveiller les files d'attente devant les banques alimentaires. C’est esthétique. C'est très « Berlin 1945 », mais sans la musique de Wagner pour l'ambiance.
Et Jean-Eudes, ne sois pas égoïste. Pense à la planète. En éteignant la Tour Eiffel cinq minutes plus tôt, on économise assez d’énergie pour alimenter un data center qui génère des NFT de singes dépressifs pendant trois secondes. Si ce n'est pas un progrès civilisationnel, je ne sais pas ce qu'il te faut. Chaque fois qu'un touriste américain se plaint de ne pas pouvoir prendre son selfie scintillant, une fée de la transition énergétique gagne ses ailes et un ingénieur de chez Gazprom perd une dent. C'est mathématique.
L'étape suivante, c'est l'extinction des feux de signalisation maritimes. Si les bateaux s'échouent, c'est autant de pétrole qu'on n'aura pas à importer. On appellera ça la « navigation intuitive ». On demandera aux marins d'écouter le chant des baleines pour s'orienter. C’est poétique, c’est propre, et ça fera chier les Russes parce que... bon, on finira bien par trouver une raison dans un éditorial du *Monde*.
Le plus drôle, dans cette grande kermesse de l'obscurantisme volontaire, c'est le ton professoral des élites. Ils nous expliquent que « le noir, c'est le nouveau blanc ». Que la lumière, au fond, c'était un truc de beauf, une agression visuelle, un vestige de l'ère industrielle triomphante et polluante. En devenant aveugles, nous devenons des voyants. Nous voyons la vérité : la démocratie ne brille pas par ses lampadaires, elle brille par sa capacité à convaincre ses citoyens qu'il est absolument nécessaire de vivre comme des moines trappistes du XIIe siècle pour punir un mec qui vit dans un palais chauffé à 28 degrés avec du gaz gratuit.
Alors, Jean-Eudes, quand tu rentreras chez toi ce soir en tâtonnant contre les murs, évite de pester contre le maire ou le ministre. Dis-toi que chaque bleu que tu te fais sur le tibia en rencontrant une borne à incendie est une médaille de la résistance. Dis-toi que si tu ne vois pas le bout de ton nez, c'est parce que tu es un phare de la liberté. Un phare éteint, certes, mais un phare quand même.
Et si jamais tu croises Poutine dans tes rêves — parce qu'avec le froid et l'obscurité, tu vas finir par avoir des hallucinations — n'oublie pas de lui dire : « On est dans le noir, on se gèle les miches, on ne sait plus où on habite, mais au moins, on a gardé nos valeurs. »
Bon, on ne sait plus trop lesquelles, car on ne trouve plus le dictionnaire dans le placard, mais on les a. Elles sont là, quelque part, dans l'ombre. Juste à côté de la dernière boîte de raviolis froids que tu vas manger à la lueur de ton smartphone, dont la batterie est à 4 %.
C’est ça, le futur. C’est ça, la victoire. Une ville éteinte, un peuple qui tremble, et la certitude que quelque part, dans un bureau doré de Moscou, quelqu'un se marre tellement fort qu'il en oublie de rallumer la lumière de son propre bureau. Mais qu'importe : nous, on a le panache. Le panache de ceux qui tombent dans les escaliers pour la gloire de la souveraineté européenne.
Allez, Jean-Eudes, souffle cette bougie. On voit encore l’ombre de ton doute sur le mur, et le doute, c’est déjà une trahison. Plonge dans le néant. C’est là que la démocratie est la plus belle : quand on ne peut plus la voir.
Le col roulé de luxe : Le nouveau symbole de statut
Oubliez la Rolex. Rangez votre Patek Philippe au coffre, juste à côté de vos souvenirs d’une époque où l’on pouvait chauffer une pièce à 21 degrés sans passer pour un criminel de guerre ou un oligarque en exil. Aujourd'hui, si tu veux vraiment humilier ton prochain, si tu veux lui faire sentir que tu pèses dans le game de la souveraineté européenne, ce n’est plus ton poignet qu’il faut exhiber. C’est ton cou. Et plus précisément, ce qui l’entoure : le col roulé en cachemire quatre fils, tricoté à la main par des vierges au Tibet et vendu au prix d’une petite citadine d’occasion.
Parce que le vrai signe extérieur de richesse, en cette ère de « sobriété heureuse » (qui ressemble étrangement à un hiver 1942 avec le Wi-Fi en moins), c’est l’isolation thermique individuelle.
Avant, la réussite, c’était de se balader en chemisette de lin en plein mois de décembre parce que ton bureau était tellement surchauffé qu’on pouvait y faire pousser des ananas. C’était le luxe de l’insouciance énergétique. Aujourd’hui, ce flex est devenu ringard, voire suspect. Si tu n’as pas froid, c’est que tu es un traître à la cause. C’est que tu finances secrètement le chauffage de tes parties génitales avec du gaz qui sent le soufre et la géopolitique douteuse. Le chic, le vrai, le nouveau marqueur social qui sépare l’élite du bas-peuple, c’est d’avoir l’air d’un skieur de Gstaad égaré dans une réunion de copropriété.
Regardez bien Jean-Eudes. Jean-Eudes est un patriote de la température ambiante. Il porte un col roulé de chez Loro Piana. Un truc tellement épais, tellement dense, qu'il pourrait survivre à une chute dans l'azote liquide. Et c’est là que réside toute la subtilité de la nouvelle hiérarchie sociale : l’indice de dissimulation du téton.
Car voilà le grand drame de la démocratie en hiver : le gel est un égalitariste cruel. Quand le thermomètre descend en dessous de douze degrés dans ton salon, la nature reprend ses droits. Tes tétons, ces petits traîtres, se dressent comme des sentinelles en alerte, pointant avec une insistance vulgaire vers l'Est, ou vers le thermostat éteint. C'est l'humiliation ultime. Tu as beau expliquer à tes invités que tu sacrifies ton confort pour les valeurs de la République, si tes tétons percent ton vieux pull en laine mélangée de chez Zara, tu n'es qu'un gueux qui grelotte. Tu es à poil face à l'adversité.
Mais pas Jean-Eudes. Oh que non. Le cachemire de Jean-Eudes est un rempart. C’est une armure de luxe. C’est tellement épais que même si on le plongeait dans l’Atlantique Nord, on ne verrait pas l’ombre d’un relief mammaire. Jean-Eudes a l’air serein. Il a l’air d’avoir chaud, mais d’une chaleur morale, supérieure. Il te regarde de haut, toi et ton petit col en V qui laisse passer les courants d’air de la trahison. À travers l’épaisseur de sa maille à 2 500 euros, il te dit : « Je sauve la démocratie, et mon anatomie reste un mystère pour le monde. »
Le col roulé de luxe, c’est la nouvelle Tesla. C’est le signal de vertu que l’on porte sur soi pour montrer qu’on a compris le message du gouvernement. Bruno Le Maire nous l’a dit : « Vous ne me verrez plus avec une cravate, mais avec un col roulé. » Et tout le monde a suivi. Le col roulé est devenu l’uniforme officiel de la résistance au radiateur. C’est le vêtement de combat de ceux qui pensent que pour gagner une guerre contre un dictateur, il suffit de ressembler à un intellectuel de la Rive Gauche en 1968, mais avec des comptes aux îles Caïmans.
C’est fascinant de voir comment la mode s’adapte à la pénurie. Dans les dîners en ville (ceux qui se font à la lueur des bougies parce que "c'est tellement plus intime", et non parce qu'on a sauté les plombs), la conversation ne tourne plus autour du dernier investissement en crypto-monnaie. Non, on compare les grammages de laine.
« C’est du vigogne ? » demande une baronne dont les lèvres sont légèrement bleutées par l’hypothermie.
« Oui, prélevé sur le dos de bêtes sauvages qui courent à 5 000 mètres d’altitude. Elles n’ont jamais connu la chaleur humaine. C’est pour ça que c’est si isolant », répond l’hôte, dont la haleine forme de jolis nuages de vapeur au-dessus de son carpaccio de navets (seul légume ayant survécu à la fin des serres chauffées).
C'est là que le bât blesse : le col roulé de luxe crée une nouvelle fracture sociale. Il y a ceux qui ont le cachemire rempart, et il y a les autres. Ceux qui superposent trois couches de Damart et qui ressemblent au Bonhomme Michelin après une cure de désintoxication. Ceux-là n’ont pas de style. Ils ont juste l’air d’avoir peur de mourir. Ils transpirent d’une sueur froide sous leurs couches de synthétique, tandis que l’élite, drapée dans sa fibre naturelle haut de gamme, affiche une placidité de statue grecque.
Le col roulé, c’est aussi l’abolition du cou, cette zone vulnérable par laquelle s’échappe la chaleur et, paraît-il, la dignité. En enfermant ton cou dans un tube de laine ultra-douce, tu signifies au monde que tu es une forteresse. Tu n'as plus besoin de parler, de toute façon ta bouche est à moitié enterrée dans le rebord de ton pull. Tu te contentes de hocher la tête avec l'air pénétré de celui qui réfléchit à l'avenir énergétique de l'Europe, alors qu'en réalité, tu es juste en train de savourer le fait que tes propres aisselles sont à une température acceptable.
C’est le triomphe de l’absurde : on dépense le budget chauffage de trois écoles primaires pour s’acheter un vêtement qui nous permet d’éteindre le radiateur. C’est la logique de l’époque. On sauve la planète en consommant des produits dont l’empreinte carbone équivaut à un vol aller-retour Paris-New York pour un chihuahua, mais c’est okay, parce que le logo est discret.
Et puis, il y a la dimension érotique de la chose. Car oui, la pénurie d’énergie a redéfini le désir. Dans le monde d'avant, le sexy, c'était le décolleté, la peau apparente, l'invitation au contact. Dans le monde de "Se geler les couilles pour la liberté", le sexy, c'est l'isolation. Un homme qui retire son col roulé de luxe en quatre fils, c'est le nouveau strip-tease. On ne regarde pas ses abdos, on regarde l'épaisseur de la maille. On se dit : « Wow, s'il a les moyens de se payer une épaisseur pareille, imagine le confort de son lit sous une couette en duvet d'eider bio. » C'est ça, le vrai porno de 2024 : une chambre à 19 degrés et un pull qui ne gratte pas.
Alors, Jean-Eudes, continue de pavaner. Ajuste ton col jusqu'aux oreilles. Sens cette chaleur douce, cette caresse à plusieurs milliers d'euros qui te protège de la réalité brutale d'un monde qui n'a plus assez de volts pour éclairer tes doutes. Tu es le nouveau visage de la victoire. Tu es élégant, tu es souverain, et surtout, tes tétons sont bien cachés. La démocratie est sauve, et elle porte du cachemire. C'est peut-être ça, le "monde d'après" : un monde où l'on est prêt à tout perdre, sauf son allure de mannequin pour catalogue de luxe en plein milieu d'une zone de guerre énergétique.
Souffle cette bougie, Jean-Eudes. De toute façon, avec ce col roulé, tu es ta propre source de chaleur. Une source de chaleur hautaine, méprisante et parfaitement isolée. C’est le panache français, version polaire. On n’a pas de pétrole, on n’a plus d’idées, mais on a encore assez de laine pour ne pas avoir l’air aussi pathétiques qu’on le devrait.