Profession Parasite en Costard

Par Dr. SarcasmeComédie

Posez ce CV. Non, vraiment, posez-le. Vous faites de la peine à tout le monde. Regardez cette pile de papier : « Master en Politiques Publiques », « Stage à l’OCDE », « Anglais courant ». C’est charmant. C’est mignon tout plein. On dirait le carnet de correspondance d’un élève de troisième qui espèr...

L'Entretien d'Embauche : Option 'Casting de Comédie'

Posez ce CV. Non, vraiment, posez-le. Vous faites de la peine à tout le monde. Regardez cette pile de papier : « Master en Politiques Publiques », « Stage à l’OCDE », « Anglais courant ». C’est charmant. C’est mignon tout plein. On dirait le carnet de correspondance d’un élève de troisième qui espère encore que la vie est une méritocratie. On est en France, mon grand. Ici, si tu as besoin d’un document pour prouver que tu es compétent, c’est que tu as déjà perdu la partie. Bienvenue dans l’option « Casting de Comédie ». Vous n'êtes pas ici pour un entretien d'embauche, vous êtes ici pour décrocher le rôle de votre vie : celui de Ministre de Quelque Chose. Peu importe quoi, d'ailleurs. Transports, Logement, Égalité des Chances devant le Vide... Le titre, c’est juste le décor. Ce qu’on cherche aujourd’hui, c’est un acteur capable de jouer la « Solennité Républicaine » alors qu’il ne sait même pas si le prix du litre de gasoil se calcule en euros ou en grains de riz. Regardez-moi bien. Le premier test, c’est le regard. On appelle ça le « Botox Oculaire ». La règle est simple : ne jamais, au grand jamais, baisser les yeux. Même si vous venez de suggérer que pour régler la crise du logement, il suffit que les SDF s'achètent des résidences secondaires. Le secret d'un bon parasite en costard, ce n'est pas la vérité, c'est la persistance rétinienne. Si vous fixez votre interlocuteur avec l’intensité d’un prédateur marin sous cocaïne, il finira par croire que c’est lui qui n’a pas compris votre génie. Le mensonge, c’est comme la mayonnaise : si vous hésitez, ça tourne. Si vous battez le rappel avec une conviction de fanatique, ça prend. Maintenant, parlons de votre « outil de travail ». Non, pas votre cerveau. On n’est pas à la NASA, calmez-vous. Votre outil, c’est votre carnet d’adresses. Dans ce milieu, le carnet d'adresses, c'est votre fiche de stats dans un jeu vidéo. Si vous n'avez pas le 06 d'un grand patron de presse, d'un lobbyiste du sucre et d'un type qui organise des soirées masquées dans le Perche, vous êtes un PNJ. Un personnage non-joueur. Vous servez juste à remplir les chaises au fond de l'hémicycle quand on filme en plan large. Pour devenir ministre, vous devez être capable de dire : « J’en parlais justement avec Bernard hier soir. » Lequel ? On s’en fout. Il y a toujours un Bernard important. Si on vous demande des précisions, enchaînez par un petit sourire en coin, celui qui dit : « Je pourrais vous le dire, mais je devrais ensuite vous faire disparaître dans un accident de trottinette électrique. » Le mystère, c’est le parfum de l’élite. Si on sait ce que vous faites, vous êtes un employé. Si on l’ignore, vous êtes un stratège. L'entretien de casting se poursuit par l'épreuve de la « Langue de Bois de Niveau 5 ». Je vais vous poser une question simple. Disons : « Que comptez-vous faire contre la hausse du prix du pain ? » Si vous répondez en parlant de taxes, de blé ou d'inflation, vous êtes recalé. C’est trop technique, c’est vulgaire, c’est... réel. Beurk. La bonne réponse, la réponse de l'artiste, c'est : « Écoutez, la question du pain est une question centrale qui touche au cœur même du contrat social de notre nation. Nous travaillons actuellement, en concertation avec l'ensemble des acteurs de la filière, à une synergie de résilience structurelle pour garantir une accessibilité inclusive. » Vous voyez ? Vous n'avez rien dit. Absolument rien. Mais vous l'avez dit avec un tel velouté dans la voix que la ménagère devant sa télé a l'impression que vous venez de lui offrir une baguette gratuite. C’est ça, le talent. Transformer le vide en une symphonie de mots compliqués. Mais le vrai test de l’option « Casting de Comédie », c’est la capacité à nier l’évidence. Imaginez la scène : vous êtes pris en photo dans un jet privé payé par un marchand d'armes, alors que vous veniez de tweeter sur la nécessité de prendre le vélo pour sauver les pingouins. Que faites-vous ? Les débutants s'excusent. Pathétique. Les amateurs démissionnent. Inutile. Le pro, le vrai parasite, celui qui a compris que la politique est une branche du théâtre de l'absurde, regarde la caméra et dit : « C’était un vol pédagogique pour étudier l'impact des turbulences sur le moral des Français. » Et il ne rit pas. Il ne cligne pas des yeux. Il reste là, droit dans son costume à trois mille balles, avec l'air de porter toute la misère du monde sur ses épaules, alors qu'en réalité, il se demande juste si le homard au dîner sera trop cuit. C'est cela qu'on attend de vous aujourd'hui. On s'en fiche que vous ne sachiez pas comment fonctionne un budget d'État. Pour ça, il y a des stagiaires de l'ENA qui dorment trois heures par nuit et qui finissent par faire des burn-outs à 26 ans. Votre job à vous, c'est d'être l'enseigne lumineuse sur un bâtiment vide. Vous êtes la vitrine. Et une vitrine, ça ne réfléchit pas, ça brille. Le jury vous regarde. Ils ne notent pas vos idées, ils notent votre « prestance ». Est-ce que vous portez le costume comme une seconde peau ou comme un déguisement de location ? Est-ce que votre poignée de main est assez ferme pour inspirer confiance, mais assez moite pour suggérer que vous êtes prêt à trahir n'importe qui pour une promotion ? N’oubliez pas : le CV, c’est pour ceux qui cherchent du travail. Le carnet d’adresses, c’est pour ceux qui cherchent le pouvoir. Et le talent de comédien, c’est pour ceux qui veulent garder les deux sans jamais avoir à rendre de comptes. Alors, redressez le menton. Prenez cet air légèrement outré, celui que les ministres arborent quand on leur demande des comptes sur leur patrimoine. Pratiquez votre rire condescendant, celui qui dit : « Oh, chère amie, si vous saviez à quel point vos préoccupations bassement matérielles m'amusent. » Vous êtes prêt. Le rideau se lève. Ne lisez pas le script, il n’y en a pas. Contentez-vous d’occuper l’espace, de sourire aux bonnes caméras et de ne jamais, au grand jamais, laisser la réalité gâcher votre performance. La France ne cherche pas des solutions, elle cherche des gens qui ont l’air de les avoir. Et avec votre capacité à mentir sans transpirer, vous êtes déjà presque Grand-Croix de la Légion d’Honneur. Entrez. La scène est à vous. Le massacre peut continuer, mais cette fois, faites-le avec du style. Faites-le comme si vous étiez né pour ça, même si votre seule expérience de la gestion de crise, c’est d’avoir réussi à cacher à votre femme que vous aviez crashé la Porsche. C'est exactement le même principe, juste avec plus de zéros sur le chèque à la fin. Moteur. Action. Mentez.

Le Costard à 3000€ : L'Armure contre la Réalité

Regardez-vous dans la glace. Non, pas ce miroir de salle de bain tâché de calcaire que vous partagez avec vos doutes existentiels. Regardez-vous dans le reflet de la vitrine d’une banque privée de la place Vendôme. Qu’est-ce que vous voyez ? Si vous voyez un homme, vous avez déjà échoué. Vous devez voir une institution. Vous devez voir un coffre-fort en mouvement. Et pour cela, il vous faut le Super 150s, la laine vierge peignée par des vierges sur le dos de moutons élevés au caviar, le cintrage italien qui vous empêche de respirer mais vous donne l'air d'avoir inventé l'oxygène. Bienvenue dans le monde merveilleux de l’armure de luxe. À 3 000 euros le morceau, ce n’est pas un vêtement, c’est un champ de force. C’est la seule chose qui se dresse entre votre incompétence crasse et le monde extérieur qui, s’il découvrait la vérité sur votre quotient intellectuel, vous jetterait aux lions — ou pire, vous forcerait à travailler dans un open-space à Bezons. Le premier principe de la thermodynamique du parasite est simple : plus le tissu est fin, plus le mensonge passe. Si vous arrivez en plateau télé avec un blazer H&M qui rebique aux épaules, on va vous poser des questions sur la hausse du prix du gaz. On va vous demander des chiffres. On va vous humilier avec des graphiques. Mais si vous portez un costume dont la doublure en soie coûte le salaire annuel d’un aide-soignant, personne n’ose vous demander de justifier quoi que ce soit. On ne demande pas de comptes à un homme qui dégage une telle odeur de réussite et de pressing haut de gamme. On se tait, on admire, et on attend que la sagesse tombe de sa bouche comme une pièce d’or dans une sébile. Le coût de 3 000 euros est une barrière douanière. C’est le prix minimum pour obtenir le droit de ne pas savoir combien coûte un pain au chocolat ou un ticket de métro. D’ailleurs, parlons-en, du ticket de métro. C’est le piège classique du journaliste de base qui veut vous "coincer". — "Monsieur le Ministre, savez-vous quel est le prix d'un ticket de métro ?" Un amateur paniquerait. Il essaierait de deviner. "Euh... quatre euros ?" Et là, c’est le lynchage sur Twitter. Mais avec le costard à trois briques, vous avez l'arme absolue : le mépris soyeux. Vous souriez. Vous ajustez votre manchette — un bouton de manchette en onyx, bien sûr — et vous dites : "Chère amie, je ne sais pas ce qui est le plus triste : que vous pensiez que cette information est pertinente pour l'avenir de la nation, ou que vous pensiez que j'ai le temps de m'occuper de petite monnaie. Je gère des milliards, pas des centimes." Boum. C’est ça, le pouvoir de la laine peignée. Le costume vous permet de transformer votre ignorance en une forme supérieure d'élégance. Vous n’êtes pas "déconnecté", vous êtes "stratosphérique". Vous ne vivez pas dans la réalité, vous la survolez. Le métro ? Vous savez que c’est un truc qui circule sous vos pieds, comme les égouts ou les rats, mais vous n’avez pas besoin d’en connaître les tarifs, tout comme un chirurgien n’a pas besoin de connaître le prix du sac poubelle dans lequel il jette vos organes superflus. L’épaisseur du tissu est proportionnelle à la distance que vous mettez entre vous et le peuple. Un costume bas de gamme absorbe les odeurs : le kébab du midi, la sueur des transports, le désespoir des factures à payer. Le costume à 3 000 euros, lui, est hydrophobe. La réalité glisse dessus. Une manifestation sous vos fenêtres ? Un scandale financier qui éclate ? Un rapport accablant sur votre gestion des fonds publics ? Rien n’accroche. La coupe est si parfaite qu’elle ne laisse aucune prise à la critique. Vous êtes une savonnette de luxe dans un monde de mains sales. Entrons dans la technique. Pourquoi 3 000 euros ? Parce qu’à ce prix-là, le tailleur n’a pas seulement cousu des manches, il a cousu votre crédibilité. À ce tarif, vous achetez le silence des autres. Quand vous entrez dans une pièce, le bruissement de votre pantalon en flanelle de laine murmure : "Je suis plus riche que vous, donc j'ai raison." C’est un argument d’autorité textile. Et ne sous-estimez jamais le pouvoir des épaulettes. Elles sont là pour simuler une carrure que vous n'avez pas. La plupart d'entre vous ont le charisme d'un bulot cuit et la colonne vertébrale d'une méduse. Mais avec le bon rembourrage, vous avez soudain l'air de porter le destin de la France sur vos épaules. C’est un mensonge architectural. Vous êtes une cathédrale vide, mais avec une façade classée au patrimoine mondial de l'élégance. L’un des plus grands avantages de cette armure, c'est la protection contre le "Syndrome du Vrai Travail". Si vous portez un costume aussi cher, il est physiquement impossible de faire quoi que ce soit de productif. Vous ne pouvez pas changer un pneu, vous ne pouvez pas porter un carton, vous ne pouvez même pas brancher un câble HDMI derrière une télé sans risquer de froisser votre prestige. Le vêtement de luxe est la preuve matérielle que votre seule fonction est de *représenter*. Vous êtes une icône. On ne demande pas à une statue de la Vierge Marie de passer la serpillère. On l'adore, c'est tout. Imaginez une seconde la scène suivante : vous êtes en réunion de crise. Le pays brûle, l'inflation est à 12%, et vous venez d'apprendre que votre dernier projet de loi est techniquement illégal. Autour de vous, des technocrates en chemises à manches courtes transpirent l'angoisse. Ils puent le stress et le café lyophilisé. Et là, vous arrivez. Calme. Impeccable. Votre veste ne présente pas un seul pli, malgré les trois heures passées dans le cuir de votre voiture de fonction. Vous ne dites rien. Vous vous contentez de déboutonner votre veste avant de vous asseoir (un geste qui doit être plus lent et plus solennel qu'une messe en latin). Tout le monde vous regarde. Ils se disent : "S'il est aussi serein, c'est qu'il a un plan." Mais non ! Vous n'avez pas de plan ! Vous vous demandez juste si vous avez laissé votre chargeur d'iPhone au Ritz ou si c'est votre chauffeur qui l'a piqué. Mais le costume répond pour vous. Le costume dit : "Tout est sous contrôle, je coûte le prix de votre maison, faites-moi confiance." C’est là que réside le génie du parasite. Le costume n’est pas un outil de travail, c’est une arme de distraction massive. Pendant que les gueux analysent la texture de votre cravate en soie sauvage, ils oublient d'analyser le vide abyssal de votre argumentation. Le luxe anesthésie l'esprit critique. On ne peut pas crier sur quelqu'un qui ressemble à une publicité pour un parfum hors de prix. C'est psychologiquement impossible. La colère se transforme en intimidation, et l'intimidation se transforme en soumission. Alors, mes chers apprentis parasites, n'ayez pas peur de l'endettement. Prenez ce crédit à la consommation, videz votre compte épargne, vendez le rein de votre cousin s'il le faut, mais achetez l'Armure. La réalité est une bête féroce qui cherche à vous dévorer, mais elle n'a pas de dents contre le cachemire de chez Loro Piana. Soyez beaux, soyez chers, et surtout, soyez parfaitement inutiles. Le monde ne demande que ça : être mené par des gens qui ont l'air d'avoir réussi, même si leur seule réussite est d'avoir convaincu un banquier de leur prêter de quoi s'habiller. Après tout, dans une société de l'image, la vérité n'est qu'un accessoire. Et contrairement à votre costume, elle est rarement sur-mesure. Allez, redressez-vous. Rentrez le ventre. Le prochain ticket de métro que vous ignorerez sera votre plus belle victoire. Et si on vous pose la question du prix, répondez simplement avec ce petit rire cristallin que nous avons répété : — "Le prix ? Oh, c’est adorable. Vous utilisez encore de l'argent physique ? C'est tellement... pittoresque. Très 'XIXe siècle', j'adore." Et partez sans vous retourner. Votre costume fera le reste du travail.

La Langue de Bois : Le Yoga des Cordes Vocales

Commencez par oublier tout ce que vos parents vous ont appris sur la "valeur de la parole". Dans notre monde, la parole n’a pas de valeur, elle n’a qu’une densité. Et plus cette densité est faible, plus vous montez en grade. Si vous ouvrez la bouche pour exprimer une opinion claire, une donnée vérifiable ou, pire, une vérité factuelle, vous venez de commettre un suicide professionnel en direct. Vous êtes comme un nudiste dans un congrès de tailleurs : vulnérable, exposé, et franchement déplacé. Le véritable Maître Parasite pratique le Yoga des Cordes Vocales. C’est une discipline ascétique qui consiste à étirer les voyelles et à tordre les consonnes jusqu’à ce que le sens s’évapore totalement, laissant derrière lui une fine brume de prestige intellectuel. Vous devez devenir ce GPS défaillant dont nous parlions : une voix suave, assurée, qui vous annonce avec un flegme britannique : « Dans deux cents mètres, il est fort probable que nous envisagions l’éventualité d’un virage, sous réserve de validation par le comité de pilotage des infrastructures routières. » Et voilà. Vous n’avez pas tourné, vous avez peut-être même fini dans le décor, mais personne ne peut nier que c’était « extrêmement bien articulé ». L’objectif n’est pas de mentir. Le mensonge est une prise de position, c’est fatiguant, il faut s’en souvenir. L’objectif est de créer un *Vortex de Vacuité*. Imaginez une réunion de quarante-cinq minutes. On vous pose la question fatidique : « Alors, Jean-Hubert, est-ce que le projet avance ? » Si vous répondez « Non, on est à la bourre », vous êtes un stagiaire. Si vous répondez « On y travaille », vous êtes un cadre moyen promis au burn-out. Si vous pratiquez le Yoga des Cordes Vocales, vous vous redressez, vous ajustez votre bouton de manchette avec la précision d’un neurochirurgien, et vous lancez : « Écoute, pour répondre à ta question de manière holistique, nous sommes actuellement dans une phase de recalibrage itératif. Nous avons identifié des leviers de croissance transversaux qui nécessitent une acculturation plus profonde des parties prenantes. L’idée, c’est de ne pas se précipiter sur un livrable "quick-win" qui sacrifierait la vision macro au profit d’une urgence micro-segmentée. On est sur une dynamique de co-construction agile, et j’ose dire que notre résilience opérationnelle est au plus haut, même si le pipe reste en cours d’optimisation sémantique. » Regardez-les. Admirez le résultat. Votre interlocuteur a le regard vitreux d’un poisson rouge devant un écran de veille Windows 95. Il ne sait pas si vous avez fini ou si vous venez de l’insulter en ancien araméen. Mais il n’osera pas poser de question de suivi, de peur de passer pour l’idiot qui n’a pas compris le concept de « recalibrage itératif ». Vous venez de gagner trois semaines de vacances déguisées en "période de réflexion stratégique". Le lexique de la Langue de Bois est votre tapis de yoga. Il doit être souple. Utilisez des mots "nuages" : *Synergie, Disruptif, Écosystème, Verticalité, Paradigm Shift*. Ce sont des mots qui n’ont pas de squelette. Vous pouvez les empiler sans qu’ils ne s’écroulent, car ils ne pèsent rien. Un bon paragraphe de Parasite doit pouvoir être lu à l’endroit, à l’envers, ou même de côté, sans jamais laisser échapper la moindre goutte d’information. C’est l’homéopathie de la communication : plus on dilue le sens, plus le message est puissant. Pourquoi cette gymnastique ? Parce que l’information est une responsabilité. Si vous dites « Le chiffre d’affaires a baissé de 12% », vous êtes le porteur de la guillotine. Si vous dites « Nous observons une opportunité de croissance négative dans un marché en mutation structurelle », vous êtes un analyste visionnaire. Dans le premier cas, on vous licencie. Dans le deuxième, on vous confie un budget de consultant pour comprendre pourquoi la "mutation structurelle" est si "structurante". Il existe des exercices quotidiens pour assouplir votre langue. Prenez un objet simple. Une agrafeuse. Maintenant, parlez-en pendant cinq minutes sans dire le mot "agrafeuse", "papier" ou "attacher". *« Nous sommes en présence d’un vecteur de convergence documentaire, un facilitateur de cohésion physique pour supports analogiques. Son implémentation dans le workflow de bureau permet de sécuriser la sédimentation des datas imprimées, tout en offrant une interface tactile d’une rare sobriété industrielle. »* Félicitations, vous venez de transformer un morceau de plastique à 2 euros en un enjeu stratégique pour le département des achats. Le summum de cet art, c’est la "Réponse en Ruban de Moebius". C’est une technique où vous commencez une phrase, vous y insérez trois subordonnées, deux métaphores maritimes et une référence à la "culture d’entreprise", pour revenir exactement à votre point de départ sans avoir touché le sol de la réalité. C’est le saut à l’élastique sans élastique, mais avec un parachute en soie : c’est élégant, et personne ne remarque la chute. Et si, par malheur, un auditeur plus tenace que les autres — appelons-le l’Emmerdeur Factuel — vous coince en disant : « Mais concrètement, on fait quoi demain ? » Ne paniquez pas. Ne donnez pas d’ordre. Le Parasite ne donne jamais d’ordre, il suggère des directions. Utilisez le "Nous" de majesté, celui qui dilue la faute dans la collectivité. « C’est une excellente question, et je te remercie de la poser, car elle touche au cœur de notre raison d’être. Demain, nous allons initier une task-force de réflexion pour définir le périmètre des possibles. L’idée est de ne pas s’enfermer dans une exécution silotée. On va laisser infuser les inputs d’aujourd’hui pour laisser émerger une solution organique. On se refait un point à l’horizon du prochain semestre ? » L’horizon. C’est le mot préféré du Parasite. L’horizon est cette ligne imaginaire qui recule à mesure que vous avancez. C’est l’endroit idéal pour placer tous vos projets, vos promesses et vos résultats. Rien ne meurt jamais à l’horizon, car rien n’y arrive jamais. Souvenez-vous : parler, c’est comme porter un costume. Ça ne sert pas à protéger votre corps, ça sert à masquer votre absence de fond. Le monde est une immense salle de réunion où tout le monde fait semblant d’écouter pour avoir le droit de faire semblant de parler. Si vous produisez du sens, vous cassez le jeu. Vous êtes le rabat-joie qui allume la lumière à la fin de la soirée et montre que la "poussière d’étoiles" sur la piste de danse n’est que du vieux bicarbonate de soude. Soyez la brume. Soyez le murmure du vent dans les câbles de la fibre optique. Soyez celui dont on dit, après une conférence de deux heures : « Je n’ai rien compris, mais mon Dieu, qu’est-ce qu’il est intelligent. » C'est ça, le succès. C'est transformer le vide en une symphonie de syllabes, et repartir avec un bonus de fin d'année parce que vous avez réussi à expliquer que l'échec n'est en fait qu'une « optimisation différée de la réussite ». Maintenant, buvez un peu d'eau. Le Yoga vocal assèche la gorge, et vous avez encore trois comités de direction cet après-midi où il faudra expliquer que le fait de ne rien faire est, techniquement, la forme la plus pure de l'agilité statique. Allez, respirez par le nez, et visualisez le mot *Synergie*. Il est beau, n'est-ce pas ? Il ne veut rien dire, et c'est pour ça qu'il vaut de l'or.

Le 'Responsable mais pas Coupable' : Le Super-Pouvoir

Approchez, approchez. Prenez place sur ces fauteuils en cuir de veau élevé au grain, là où l’on ne sent pas les vibrations du métro mais seulement celles, plus subtiles, du profit qui s’évapore. Aujourd'hui, nous allons aborder le dogme central de notre église, le pilier de votre survie en milieu hostile (c’est-à-dire l’open space avec vue sur la Défense) : le concept miraculeux du « Responsable mais pas Coupable ». C’est un oxymore ? Non, c’est un art martial. C’est l’aikido du PowerPoint. L’idée est simple : vous devez être celui qui tient le volant quand la voiture fonce dans le mur, mais celui qui explique, depuis le trottoir d’en face, que le mur a traversé la route de manière imprévisible et malveillante. Dans le monde des gens normaux — ceux qui ont des ongles sales et des comptes épargne qui ne dépassent pas quatre chiffres — si vous perdez les clés du camion, vous êtes un idiot. Si vous perdez cent euros, vous êtes un étourdi. Mais dans notre monde, si vous faites disparaître un milliard d'euros dans une « transformation digitale » qui finit par produire un tableur Excel qui plante dès qu’on appuie sur « Entrée », vous n'êtes pas un coupable. Vous êtes un visionnaire qui a essuyé les plâtres d’une infrastructure obsolète. Vous êtes une victime de la complexité systémique. Vous êtes, techniquement, un martyr. Le « Responsable mais pas Coupable », c’est la cape d’invisibilité de Harry Potter, mais tissée en cachemire Loro Piana. Regardez le dispositif. Pour que ce super-pouvoir fonctionne, il faut d’abord maîtriser la dilution de l'atome de décision. On ne dit jamais « J’ai décidé de jeter 500 millions par la fenêtre ». On dit : « Le consensus du Comité de Pilotage Transversal, après consultation des cabinets d’audit externes, a validé une stratégie d’investissement agile en milieu incertain ». Vous voyez la nuance ? Vous n'êtes plus un homme qui prend une décision, vous êtes le porte-parole d'une entité ectoplasmique appelée « Le Consensus ». Et on ne peut pas mettre le Consensus en examen. On ne peut pas licencier un « Processus de Validation ». Imaginez la scène. Le projet « Titan », censé révolutionner la logistique mondiale grâce à l’intelligence artificielle et à la blockchain (parce qu’il faut toujours mettre « blockchain » dans le titre pour que le département Finance lâche les biftons sans regarder), vient d'exploser en plein vol. Bilan : trois ans de travail, 800 millions de dollars de brûlés, et le seul résultat tangible est un chatbot qui insulte les clients en mandarin. Le PDG vous convoque. Il est rouge. Ses veines temporales ressemblent à des vers de terre en colère. C’est là que votre super-pouvoir s’active. Ne baissez pas les yeux. Ne demandez pas pardon. Le pardon, c’est pour les stagiaires qui ont oublié de commander des sushis sans gluten. Fixez-le avec cette tristesse infinie de celui qui contemple la bêtise du monde, et dites : « Jean-Hubert, je prends l’entière responsabilité de cette situation. C’est mon rôle. Je l’assume. » Là, Jean-Hubert se calme un peu. Il croit qu’il va pouvoir vous sacrifier sur l’autel des actionnaires. Mais vous enchaînez immédiatement : « Je suis responsable de n'avoir pas su anticiper que les équipes opérationnelles n'étaient pas prêtes pour une telle disruption culturelle. Je suis responsable du fait que le marché n'a pas encore atteint la maturité nécessaire pour comprendre l'audace de notre vision. Mais surtout, je suis responsable d'avoir fait confiance à la donnée, qui, comme nous le savons tous, a été corrompue par des externalités macroéconomiques imprévisibles. » Et voilà. En trois phrases, vous avez transformé un désastre industriel en une preuve de votre supériorité intellectuelle. Vous êtes « responsable », ce qui flatte votre ego de chef, mais vous n'êtes pas « coupable », car la faute revient à la culture de l'entreprise, au marché, ou à la « donnée » — ce Dieu moderne qui, comme les anciens dieux grecs, est capricieux et injuste. C’est la magie de la structure en oignon. Chaque couche de décision est protégée par une autre couche de consultants. Si l'argent disparaît, c'est que les consultants ont mal conseillé. Si les consultants ont mal conseillé, c'est que le brief était basé sur des prévisions de l'IT. Si l'IT a foiré, c'est que les serveurs étaient chez Amazon. À la fin, le coupable, c'est Jeff Bezos ou le réchauffement climatique. Mais vous ? Vous restez là, droit dans vos mocassins, « responsable » d'avoir piloté ce magnifique naufrage. D’ailleurs, remarquez comme le vocabulaire de la faillite est devenu poétique dans nos sphères. On ne dit pas « On a tout perdu ». On dit : « Nous avons procédé à un amortissement exceptionnel des actifs immatériels ». Ça sonne presque comme une séance de spa, non ? On « amortit ». On se relaxe. L'argent n'est pas mort, il est juste devenu « immatériel ». Il a rejoint le paradis des devises, là où les Bitcoins dansent avec les subprimes. Le plus beau dans ce super-pouvoir, c’est qu’il est proportionnel à la somme perdue. Si vous volez une agrafeuse, on vous vire pour faute grave. Si vous perdez 10 millions, on vous demande de vous expliquer. Mais si vous perdez un milliard ? Ah, là, on vous propose un poste de conseiller stratégique ou on vous envoie diriger une filiale à Singapour pour « prendre du recul ». Parce qu'un homme capable de manipuler des chiffres avec autant de zéros sans jamais trembler est une ressource précieuse. Vous avez prouvé que vous aviez l'estomac pour le vide. Le secret, mes chers parasites, c’est de traiter l’argent de l’entreprise comme s’il s’agissait de points dans un jeu vidéo. Ce n’est pas du vrai argent. Ce n’est pas le truc qui paie le loyer de la dame qui nettoie votre bureau à 22h. C’est une abstraction comptable. Un flux. Et un flux, par définition, ça coule. Parfois, ça coule dans la mauvaise direction, mais est-ce la faute de l'eau ? Bien sûr que non. C'est la faute de la gravité. Et vous n'êtes pas responsable de la loi de la gravitation universelle, n'est-ce pas ? (Quoique, sur votre CV, n’hésitez pas à mettre « Maîtrise des forces gravitationnelles en environnement corporate »). Pour parfaire votre technique de « Responsable mais pas Coupable », vous devez cultiver l'Air de la Consternation Dignifiée. Pratiquez devant votre miroir. Vous devez avoir l'air de quelqu'un qui vient de voir un chiot se faire écraser, tout en vérifiant discrètement l'heure sur sa Patek Philippe. C'est ce regard qui dit : « Je souffre pour l'entreprise, mais mon bonus de fin d'année est contractuellement protégé par une clause de non-performance ». Un jour, un jeune auditeur aux dents longues et à l'haleine de café froid viendra vous voir. Il pointera du doigt un trou béant dans la trésorerie. Il aura des preuves, des mails, des signatures. Il pensera vous tenir. Il dira : « C’est vous qui avez signé l’autorisation de virement vers cette société écran aux îles Caïmans qui prétendait vendre des serveurs en nuages de barbe à papa. » Souriez-lui avec une compassion paternelle. « Mon petit, j'ai signé une vision. J'ai signé une ambition. Si le réel n'a pas été à la hauteur de mon autographe, c'est le réel qu'il faut blâmer. Je prends la responsabilité d'avoir été trop grand pour cette époque. Maintenant, veuillez m'excuser, j'ai un déjeuner avec le ministre pour discuter de la souveraineté numérique. » Et laissez-le là, planté avec sa logique de comptable de province. Souvenez-vous : la culpabilité est une émotion de pauvre. C’est un truc qu’on ressent quand on a peur de la police ou de sa mère. Dans les hautes sphères, nous avons remplacé la culpabilité par la « résilience ». Être résilient, c’est avoir la capacité de rebondir après avoir ruiné la vie de 2000 employés sans que cela n’altère la qualité de votre swing au golf. Alors, la prochaine fois que vous sentez le vent tourner, que les indicateurs passent au rouge sang et que l'odeur du roussi commence à saturer l'air conditionné, enfilez votre costume de super-héros. Redressez le col de votre chemise, préparez votre discours sur la « nécessaire agilité face à l'imprévisibilité des marchés », et rappelez-vous cette phrase qui doit être votre mantra, votre prière, votre bouclier : « Je ne nie rien, je n'avoue rien, j'assume tout, et je ne regrette qu'une chose : que vous ne soyez pas assez intelligents pour comprendre pourquoi j'ai raison d'avoir eu tort. » Allez, la séance est levée. Et n'oubliez pas de passer à la comptabilité pour vos notes de frais. Il paraît que le homard bleu est excellent pour la résilience.

Le Chauffeur Privé pour faire 200 Mètres

Prenez une grande inspiration. Sentez-vous cet air ? Ce mélange subtil d’ozone, de particules fines et d’arôme « cuir de buffle tanné à la main » ? C’est l’odeur du progrès. Enfin, du vôtre. Parce qu’entre nous, marcher est une activité de plébéien. C’est un truc de gens qui n’ont pas d’emploi du temps « contraint » et qui possèdent encore cette chose vulgaire qu’on appelle des « muscles fessiers fonctionnels ». Le parasite de haut vol, lui, a transcendé la bipédie. Il est devenu un être purement motorisé, une sorte de centaure moderne où le cheval aurait été remplacé par une berline allemande de deux tonnes, blindée, climatisée à 17 degrés alors qu’il fait une canicule à décorner les bœufs dehors. Et aujourd’hui, nous allons parler de l’un des sommets de notre art : le transfert ministériel de 200 mètres. Imaginez la scène. Nous sommes au Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires (un titre qui, à lui seul, pèse plus lourd en papier que la forêt amazonienne). Notre héros, appelons-le Jean-Hubert, doit se rendre à l’Assemblée Nationale. Distance : un jet de pierre. Si Jean-Hubert lançait son iPhone de toutes ses forces, il atteindrait presque le perron. À pied, on en a pour trois minutes, en traînant des pieds et en s'arrêtant pour acheter un pain au chocolat à 15 euros dans le 7ème arrondissement. Mais Jean-Hubert ne marche pas. Jean-Hubert « se déplace ». Et se déplacer, pour un parasite en costard, c’est une opération logistique digne du débarquement en Normandie. Pendant que Jean-Hubert termine son café, en bas, dans la cour d’honneur, le moteur de la voiture officielle tourne déjà depuis vingt minutes. Pourquoi ? Pour la clim, voyons ! Vous imaginez le drame national si le Ministre de la Planification Écologique devait s’asseoir sur un cuir à 40 degrés ? On risquerait une auréole sous les bras. Et une auréole, en politique, c'est une démission. On peut détourner des fonds, on peut mentir sous serment, on peut avoir trois familles clandestines, mais on ne peut pas avoir une tâche de transpiration sur une chemise en popeline de coton à l’entrée de l’hémicycle. C’est une question de dignité républicaine. Alors, Jean-Hubert descend. Il est accueilli par Sylvain, le chauffeur, dont la seule fonction biologique est d’ouvrir une portière et de ne jamais poser de questions sur l'odeur de gin qui émane parfois du siège arrière à 10h du matin. Jean-Hubert s’installe. Il s’enfonce dans le confort moelleux de l’irresponsabilité climatique. Et là, c’est le moment magique. Le moment où le paradoxe atteint une masse critique et menace de créer un trou noir en plein Paris. Jean-Hubert sort son smartphone. Ses doigts, fins et soignés, pianotent sur l’écran avec une agilité de pianiste virtuose. Il tweete. *« Urgence climatique : chaque geste compte. Aujourd'hui, nous avons acté l'interdiction définitive des pailles en plastique et des touillettes à café. Ensemble, changeons nos habitudes pour sauver la planète. #Sobriété #Avenir »* Le tweet est envoyé. À ce moment précis, le pot d’échappement de la berline recrache une bouffée de fumée bleue qui vient achever un moineau qui passait par là. Jean-Hubert ne voit rien. Il est déjà en train de valider le communiqué de presse sur la « fin de l'abondance ». La voiture s’ébranle. Elle sort de la cour. Sylvain doit manœuvrer avec une précision d'orfèvre pour s'insérer dans la circulation, bloquant au passage trois bus électriques et une douzaine de cyclistes en sueur qui pensent naïvement qu’ils sauvent le monde avec leurs mollets. Le trajet dure sept minutes, car il y a des travaux pour installer une piste cyclable (l’ironie est un plat qui se mange avec une cuillère en argent). Pendant ces sept minutes, Jean-Hubert parcourt les 200 mètres. Il a consommé plus d'énergie fossile qu'un village entier de Lozère en une semaine, mais il se sent bien. Il est « en mission ». Faire ces 200 mètres à pied aurait été un aveu de faiblesse. Un ministre qui marche est un ministre qui n'est plus craint. C'est un homme qui redevient un piéton, c'est-à-dire une cible mouvante pour les pigeons et les questions des journalistes. Dans la berline, il est intouchable. Il est dans une bulle de gaz carbonique protectrice. Et puis, il y a l’argument suprême, le bouclier ultime du parasite : la Sécurité. « Ah mais Monsieur, vous comprenez, le protocole Vigipirate... la menace est partout. » Bien sûr. On sait tous que des terroristes ninjas se cachent derrière chaque jardinière du Boulevard Saint-Germain, attendant uniquement que le Secrétaire d'État à la Biodiversité mette un pied devant l'autre pour déclencher l'apocalypse. La voiture blindée de deux tonnes est donc une nécessité vitale. C’est pour la France, finalement, qu’il pollue. C’est un sacrifice. Il se dévoue. Arrivé à destination, Sylvain bondit pour ouvrir la porte. Jean-Hubert sort, ajuste sa cravate, et tombe nez à nez avec une caméra. — Monsieur le Ministre, un mot sur la hausse du prix du carburant qui étrangle les Français ? Jean-Hubert prend son air de chien battu, celui qu’il a bossé devant le miroir avec son conseiller en comm’. — C’est une situation préoccupante. C’est pourquoi nous encourageons les Français à privilégier les mobilités douces. Le vélo, la marche... Il faut savoir changer de logiciel. Et il entre dans l’Assemblée, fier de sa tirade. C’est là que le génie du parasite en costard explose. C’est cette capacité incroyable à vivre dans une réalité parallèle où les lois de la physique et de la morale ne s’appliquent qu’aux autres. Le parasite ne « pollue » pas. Il « exerce sa fonction ». Le parasite ne « gaspille » pas. Il « optimise son temps ». D’ailleurs, parlons-en, de ces fameuses pailles en plastique qu’il vient d’interdire. Avez-vous déjà essayé de boire un soda avec une paille en carton ? C’est une expérience sensorielle proche de la flagellation. Au bout de trois secondes, la paille se transforme en une espèce de pâte à papier mâchée qui a le goût d'un vieux dictionnaire mouillé. Vous finissez par aspirer du vide en espérant que le liquide finisse par traverser cette bouillie infâme. Pendant ce temps, Jean-Hubert, lui, boit son champagne millésimé à la flûte, dans des verres en cristal lavés à grande eau par un personnel sous-payé. Mais il dort tranquille. Il a sauvé trois tortues de mer en interdisant un bout de plastique de 5 grammes, tout en cramant 40 litres de gasoil pour aller chercher son journal à l'angle de la rue. Le secret, mes chers amis, c’est de ne jamais laisser la réalité interférer avec votre discours. La réalité est une chose sale, complexe et pleine de particules fines. Le discours, lui, est pur. Il est vert. Il est « durable ». Si quelqu’un vous fait remarquer que vous auriez pu faire le trajet à pied en moins de temps qu’il n’en a fallu pour chauffer le moteur, regardez-le avec un mépris souverain. Dites-lui que vous portez sur vos épaules le destin de la nation. Dites-lui que votre cerveau, en pleine ébullition pour concevoir la taxe carbone du futur, a besoin d’un environnement thermorégulé à 17,5 degrés précisément. Et surtout, rappelez-vous : le peuple adore les symboles. Donnez-leur des pailles en carton, donnez-leur des bouchons de bouteilles attachés au goulot qui vous griffent le nez à chaque gorgée, donnez-leur des limitations à 30 km/h partout. Occupez-les avec des petits désagréments du quotidien qu’ils prendront pour des actes citoyens. Pendant qu’ils luttent avec leur couvercle de gobelet en fibre de bambou qui fuit, ils ne regarderont pas le convoi de trois berlines noires qui attend, moteur hurlant, juste pour vous éviter de poser vos mocassins en daim sur le bitume brûlant. C’est ça, la vraie résilience : être capable de prêcher la fin du monde en étant assis dans la cause même du problème, sans jamais perdre son sérieux. Allez, je vous laisse. Mon chauffeur vient de m'envoyer un SMS. La voiture est à température. On doit faire 150 mètres pour aller déjeuner. Il paraît que le restaurant propose un menu "bas carbone" avec des légumes oubliés. J'ai hâte de tweeter ça entre deux plats, pendant que Sylvain fait tourner le moteur sur le trottoir pour que le cuir reste souple. C’est dur d’être un héros de l’écologie, mais quelqu’un doit bien s'y coller. Et tant qu’il y aura du pétrole et des chauffeurs, ce quelqu’un, ce sera nous.

L'Alzheimer Sélectif devant la Commission d'Enquête

Mesdames, Messieurs, chercheurs en neurologie de comptoir et contribuables lésés, j’aimerais que nous nous penchions aujourd’hui sur l’un des mystères les plus fascinants de la biologie moderne : le « Syndrome de l’Hippocampe à Géométrie Variable ». Plus communément appelé, dans les couloirs feutrés de l’Assemblée ou du Palais de Justice, l’Alzheimer Sélectif de Commission. C’est une pathologie foudroyante, presque poétique, qui ne frappe qu’une élite très spécifique. Vous ne la trouverez pas chez le boulanger qui se souvient parfaitement que vous lui devez trois centimes sur votre baguette de tradition. Non, cette maladie est aristocratique. Elle ne s’attaque qu’aux individus portant des boutons de manchette en onyx et dont l’agenda est plus chargé qu’un mulet de contrebandier. Imaginez la scène. Je suis assis là, dans ce fauteuil en cuir qui grince – une agression sonore pour mes oreilles habituées au silence des salons de la Rotonde. Face à moi, une rangée de députés ou de magistrats qui ont l’air d’avoir passé leur nuit à lire des tableurs Excel, ce qui, en soi, est déjà une forme de perversion sexuelle. Ils ont des mines de chiens de chasse et des cernes qui descendent jusqu’à leur menton. Le président de la commission, un homme dont la cravate est manifestement un appel au secours, se penche vers le micro. Le larsen siffle. Mon avocat me frôle le genou sous la table. C’est le signal. L’anesthésie commence. — Monsieur, pouvez-vous nous expliquer ce virement de 4,2 millions d’euros effectué le 14 mars vers une société-écran basée à Victoria, aux Seychelles ? À cet instant précis, une déflagration neurologique se produit dans mon cortex. C’est prodigieux. C’est comme si un technicien de chez Microsoft venait de passer un aimant géant sur mon disque dur interne. « Seychelles », dites-vous ? Le mot flotte dans l'air, étranger, exotique, presque abstrait. Est-ce une marque de crème solaire ? Le nom d’une petite nièce éloignée dont j’aurais oublié l’anniversaire ? Ma mémoire, d’ordinaire si vive quand il s’agit de se rappeler l’année de récolte d’un Château Margaux ou le prénom de la troisième assistante de direction du ministère, devient soudainement une mer de lait. Un brouillard pur, blanc, immaculé. — Les Seychelles ? répondais-je avec une moue perplexe, le sourcil légèrement froncé pour simuler un effort intellectuel intense qui, j’en suis sûr, mériterait un César. C’est… c’est près de la Bretagne, n’est-ce pas ? Non ? Ma mémoire me joue des tours. Vous savez, avec la charge de travail que je porte pour le bien commun… la fatigue… le burn-out de l’excellence… C’est là toute la beauté du dispositif. L’Alzheimer Sélectif n’est pas une absence de mémoire, c’est une mémoire qui fait le tri avec une efficacité que l’intelligence artificielle nous envie. Je me souviens de l’odeur du papier de mon premier contrat de consultant à 15 000 euros la journée, mais je suis incapable de me rappeler l'existence d'un compte bancaire au nom de « Blue Horizon Wealth Management » dont je suis pourtant l’unique ayant droit. C’est une forme d’art conceptuel. « Je ne sais plus » n’est pas une défaite, c’est une performance. Les scientifiques appellent cela la « Disruption Synaptique Financière ». Dès qu'un juge prononce des mots déclencheurs comme « paradis fiscal », « rétro-commission » ou « blanchiment », les neurones responsables de la probité se débranchent instantanément pour laisser place à une fonction de survie primaire que l’on observe chez certains mollusques : faire le mort en attendant que le prédateur se lasse. Et le juge insiste. Ils insistent toujours. C’est leur côté petit-bourgeois, cette obsession pour les chiffres exacts. — Le virement, Monsieur. Il est signé de votre main. Nous avons le document. Je regarde le papier qu’on me tend comme s'il s'agissait d'un manuscrit de la mer Morte écrit en araméen ancien. Je sors mes lunettes d’une monture en écaille qui coûte le prix d'une Twingo. Je plisse les yeux. — C’est effectivement ma signature, admis-je avec une pointe de tristesse dans la voix, la tristesse d’un homme trahi par ses propres doigts. Mais je n'ai aucun souvenir de l'avoir apposée. Il est fort probable que je souffrais, ce jour-là, d'une hypoglycémie sévère ou d'une absence liée à un surmenage patriotique. Vous savez ce que c'est, Monsieur le Président : quand on sauve l'économie française entre le plat et le dessert, on finit par signer des choses de manière automatique, comme on signe une pétition pour sauver les baleines. À ce stade, l’auditoire se divise en deux. Il y a les naïfs qui pensent que je me fous de leur gueule (ce qui est techniquement vrai, mais tellement réducteur) et il y a les initiés, mes pairs, qui admirent la souplesse de ma moelle épinière. Parce qu'être un parasite en costard, c'est savoir habiter ce vide. C'est transformer un interrogatoire en une séance de méditation transcendantale où la seule réponse possible est le néant. Le plus drôle, c’est la sortie. Dès que je quitte la salle d’audience, dès que les caméras de BFMTV s’éloignent et que je retrouve le confort feutré de ma berline, ma mémoire revient avec la violence d’un tsunami. Je me souviens du code du coffre-fort, du numéro de téléphone de mon banquier à Singapour et même de la couleur de la cravate que je portais le jour où j’ai planqué ces fonds. C’est un miracle médical ! L’air de la liberté a des vertus cognitives insoupçonnées. Mais ne croyez pas que c’est facile. Feindre la sénilité précoce devant une commission d’enquête demande une discipline de fer. Il faut savoir garder l’œil humide et le regard vague quand on vous parle de détournement de fonds publics, tout en évitant de saliver quand on pense à la villa que ces mêmes fonds ont permis d’acheter sur la Costa Esmeralda. C’est une question de standing. Le petit peuple, lui, quand il est pris la main dans le sac, il avoue, il pleure, il bafouille. Il a cette honnêteté vulgaire qui le condamne. Nous, nous pratiquons l’amnésie de luxe. C'est une barrière de corail mentale. Le juge peut plonger autant qu’il veut, il ne ramènera que du sable. Et si jamais, par un malheureux hasard, une preuve irréfutable surgit, une pièce que même mon cerveau défaillant ne peut ignorer ? On utilise la carte ultime : « L’Incompréhension Technique ». — Ah ! Ce virement ? Mais je pensais que c’était une taxe pour le reboisement de la forêt amazonienne ! Mon conseiller financier m’a dit que « Victoria » était le nom d’une espèce de fougère en voie de disparition. Je suis une victime, Monsieur le Président. Une victime de mon propre altruisme et de ma méconnaissance crasse des circuits bancaires internationaux, moi qui ne sais même pas utiliser une application de banque sur mon téléphone ! Et ça passe. Toujours. Parce qu’au fond, le système préfère nous croire idiots plutôt que coupables. L’idiotie est un accident, la culpabilité est un projet. Et dans notre monde, le projet, c’est nous. Allez, je vous laisse, je crois que j'ai un rendez-vous important. À moins que je ne l’aie oublié ? C’est ça, le drame des génies : on ne sait jamais si on est en train de conquérir le monde ou si on a juste oublié de fermer le gaz. Dans mon cas, j’ai surtout oublié où j’ai garé mes derniers millions. Mais ne vous inquiétez pas, ça me reviendra. Dès que la prescription sera acquise, ma mémoire sera de nouveau un outil de précision suisse. D’ici là, je vais aller me commander un homard. Je ne me souviens plus si c’est bon pour le cholestérol, mais je me rappelle très bien que c’est délicieux quand c’est facturé en frais de représentation. On ne perd jamais vraiment les bonnes habitudes, n’est-ce pas ? Seuls les détails gênants s'évaporent. C'est ça, la magie de l'évolution. On ne descend pas du singe, on descend de ceux qui ont su ne pas répondre aux questions du singe.

Le Salon de l'Agriculture : Koh-Lanta chez les Vaches

Sachez une chose : l’héroïsme ne se trouve pas dans les tranchées de Verdun, ni dans le cockpit d’un avion en feu, et encore moins dans un bloc opératoire à cœur ouvert. Non, le véritable courage, celui qui confine à l’abnégation christique, se trouve Porte de Versailles, entre le stand du jambon de Bayonne et un enclos rempli d’ovins qui n’ont pas vu un shampoing depuis la chute du mur de Berlin. Bienvenue au Salon de l’Agriculture. Ou, comme nous l’appelons dans les couloirs feutrés des ministères : « L’Opération Grosse Botte ». Pour un homme qui passe 364 jours par an à arbitrer entre le rendement de la LVMH et le prix du mètre carré à Saint-Germain-des-Prés, le Salon est une épreuve de survie en milieu hostile. C’est notre Koh-Lanta à nous, mais sans Denis Brogniart pour nous dire de « procéder au vote ». Ici, le vote, on l’achète à coups de poignées de main moites et de dégustations forcées de produits dont le nom contient plus de consonnes que de nutriments. Regardez-le, mon ministre. Appelons-le Jean-Eudes. Jean-Eudes porte un costume en laine froide à trois mille euros, des chaussures en cuir de veau (ironie suprême) cirées par un artisan qui murmure à l’oreille des peausseries, et une montre qui pourrait éponger la dette du tiers-monde. Et là, il est debout, à 7h45 du matin, devant une bête de concours nommée « Pâquerette » qui pèse le poids d’une Twingo et dont l’haleine évoque une fosse septique en plein mois d’août. Le défi est simple, mais d’une cruauté sans nom : Jean-Eudes doit toucher le cul de la vache. Ce n’est pas un geste anodin. C’est un sacrement. Dans la liturgie politique française, palper le fessier d’une charolaise équivaut à recevoir l’onction à Reims sous la monarchie. C’est le signal envoyé à la France profonde : « Regardez, je suis l’un des vôtres, je connais la texture de la viande sur pied, je n’ai pas peur de la matière organique. » À cet instant précis, je vois la panique dans les yeux de Jean-Eudes. Il calcule. Il sait que ce contact va transférer des molécules de fumier millénaire directement sur son épiderme éduqué au gel hydroalcoolique de luxe. Il imagine déjà les bactéries mutantes de la Lozère coloniser ses pores de Parisien. Mais il n’a pas le choix. Pour gagner trois voix dans un canton dont il ne sait même pas s'il se situe au nord ou au sud de la Loire, il doit s’exécuter. Il s’approche. La presse est là, les téléobjectifs sont braqués comme des fusils d’assaut. Le flash crépite. *Schlak.* La main de Jean-Eudes se pose sur la croupe de la bête. Il sourit. C’est le sourire d’un homme qu’on est en train d’écarteler mais qui veut paraître détendu pour la photo de famille. Il murmure : « Belle bête, vraiment très... ferme. » Ferme. Quel génie du marketing. Il pourrait parler d’un plan de licenciements chez Michelin, il utilise le même adjectif. Mais le calvaire ne fait que commencer. Car le Salon de l’Agriculture est une machine à ingurgiter l’impossible. À peine a-t-il lâché le postérieur de Pâquerette qu’un éleveur à la poigne de fer — le genre de type qui pourrait briser une noix de coco entre son pouce et son index — lui tend un verre de blanc. Il est 8h12. C’est un blanc de pays, un truc qui titre 14 degrés et qui a le pouvoir de décaper une carrosserie de tracteur. Jean-Eudes boit. Il doit boire. S’il refuse, il méprise le terroir. S’il grimace, il insulte la paysannerie. S’il vomit, sa carrière s'arrête net sur BFM TV. Alors il l’avale, ce nectar radioactif, avec la dignité d’un condamné buvant la ciguë. Derrière lui, ses conseillers en communication notent frénétiquement : « Proximité : validée. Foie : en cours de liquéfaction. » On continue la procession. On traverse les allées. L’odeur est un mélange de friture, de litière pour chat géante et d'espoir électoral. C’est le seul endroit au monde où vous pouvez voir un type qui gagne 15 000 euros par mois se faire expliquer la traite mécanique par un homme qui vit avec 400 euros de retraite, tout en acquiesçant comme s'il s'agissait du dernier rapport du FMI. « C’est passionnant, vraiment », lance Jean-Eudes devant un stand de chèvres naines. En réalité, il est en train de se demander s’il pourra déduire son costume des frais de représentation parce qu’il est désormais imprégné d’une fragrance « Bouquet des Champs » qui ne partira qu’au lance-flammes. Le summum de l’absurde est atteint au pavillon de la charcuterie. Là, c’est le marathon du cholestérol. On lui enfonce des morceaux de saucisson dans la bouche comme si on gavait une oie (autre spécialité locale qu’il devra louer dans dix minutes). Jean-Eudes mâche. Il mâche du gras, il mâche de la tradition, il mâche du mépris de classe qu’il doit absolument transformer en empathie séduisante. Vous voyez, c’est ça le métier de parasite en costard. C’est cette capacité surnaturelle à faire croire à un agriculteur qui croule sous les normes européennes qu’on est son meilleur allié, tout en sachant pertinemment qu’une fois de retour au bureau, on signera un accord de libre-échange avec le Mercosur qui va l’achever. C’est un art. Le toucher de cul de vache n’est que la partie émergée de l’iceberg. La vraie performance, c’est de garder son sérieux quand on promet à un producteur de lait que « le gouvernement est à ses côtés » alors qu’on ne sait même pas faire la différence entre une génisse et un taureau sans regarder sous le capot. Et le public ? Oh, le public adore. Les badauds regardent le ministre comme on regarde un animal exotique au zoo. « Regarde, il a mangé le bout de fromage ! » s’exclame une mère de famille. C’est la communion. Le peuple pardonne tout à celui qui accepte de se salir un peu. C’est le syndrome de la boue : si tu as de la terre sur tes mocassins Weston, tu es forcément honnête. C’est une règle de base de la sociologie de comptoir : l’indice de confiance d’un homme politique est proportionnel à la quantité de produits régionaux qu’il a ingurgités en moins de six heures. Vers 16 heures, Jean-Eudes est en état de mort cérébrale clinique. Son sang est composé à 40 % de pinot gris, 30 % de rillettes et 30 % de haine pure pour l'espèce bovine. Mais il tient bon. Il serre une dernière main, celle d’un éleveur de porcs de la Creuse, et il lâche sa phrase fétiche : « Nous ne vous lâcherons pas. » C’est magnifique. « Nous ne vous lâcherons pas. » C’est ce qu’on dit aux gens avant de les jeter d’un avion sans parachute. On ne les lâche pas, on les accompagne dans la chute. Nuance. Enfin, la voiture officielle arrive. Les vitres teintées remontent. Le sas de décompression. Jean-Eudes s’effondre sur le cuir. Il sort une lingette désinfectante avec la frénésie d’un maniaque. Il se frotte la main. Celle qui a touché la vache. Il se frotte jusqu’au sang. — « Plus jamais ça, murmure-t-il. Plus jamais. » — « Monsieur le Ministre, répond le conseiller, la semaine prochaine, on a la fête de la Mer à Boulogne-sur-Mer. Il va falloir embrasser un cabillaud. » Jean-Eudes ferme les yeux. Il repense à son homard de la veille. Le homard, au moins, il est mort, il est rouge, et il est servi sur une nappe blanche. Le homard ne vous demande pas de subventions. Le homard est un noble. Mais pour l’instant, il doit se préparer. La Lozère l’attend. Trois voix. C’est peu, mais dans notre business, trois voix, c’est la différence entre le pouvoir et le néant. Et pour éviter le néant, on est prêt à palper tous les culs de France. C’est ça, le sens de l’État. C’est ça, la beauté du métier. On descend peut-être de ceux qui n’ont pas répondu aux questions du singe, mais on a fini par devenir ceux qui caressent la vache pour que le singe nous applaudisse. Allez, chauffeur, direction le pressing. Et mettez la clim au maximum, j’ai l’impression de sentir le camembert coulant jusqu'à dans mes pensées les plus intimes.

Les Rapports McKinsey : Payer pour Savoir qu'on ne sait Rien

Le voilà sur mon bureau. Ou plutôt, sur mon iPad Pro, car dans la Haute Fonction Publique, on ne touche plus le papier — ça laisse des traces de doigts et, accessoirement, ça rappelle trop le petit peuple qui remplit des formulaires Cerfa dans des préfectures qui sentent le linoléum mouillé. Le "Livrable". Le mot lui-même est une caresse. On ne dit pas un "rapport", on dit un "livrable". Ça fait industriel, ça fait logistique, ça fait mec qui a des bras alors qu’en réalité, le seul muscle que le consultant a développé, c’est l’index droit pour faire défiler des slides. Coût de l’opération : 1,2 million d’euros. Hors taxes, bien sûr. À ce prix-là, on pourrait nourrir la Lozère pendant trois ans ou offrir un dentier décent à chaque habitant de la Creuse, mais non. On a préféré acheter du vent en sachet, certifié par une boîte dont le nom ressemble à un cocktail qu’on boit au bord d’une piscine à Singapour. Entrez dans la pièce. Imaginez l’ambiance. Il y a là Kevin-Hubert (il préfère qu’on l’appelle "Arnaud", c’est plus *corporate*), 24 ans, diplômé d’une école où l’on apprend que l’empathie est un bug logiciel. Il porte un costume bleu nuit si cintré qu’on se demande s’il ne respire pas par les oreilles. Arnaud est "Senior Associate Partner". Traduction : il a passé trois nuits blanches à aligner des rectangles sur PowerPoint pendant que son patron facturait son temps au prix de l’uranium enrichi. — « Jean-Eudes, me lance-t-il avec ce sourire ultra-bright qui vous donne envie de voter pour la peine de mort, nous avons finalisé la *Deep Dive* sur la résilience territoriale du secteur agro-pastoral. On est sur un paradigme de rupture. » Il ouvre son ordinateur. Apparaît la première slide. Titre : **« Vers une synergie holistique du futur : Anticiper pour ne pas reculer. »** Je regarde l’écran. C’est beau. Il y a une photo en haute définition d’une montagne avec un aigle qui plane. En dessous, une flèche bleue pointe vers la droite. Une flèche très longue. Une flèche qui coûte environ 150 000 euros. — « Tu vois, Jean-Eudes, explique Arnaud en ajustant ses boutons de manchette, l’enjeu, c’est la verticalité horizontale. » Je hoche la tête. C’est la règle de base de notre métier : quand tu ne comprends pas une phrase, hoche la tête avec un air de constipation intellectuelle. Ça donne l’impression que tu es déjà dans le "coup d'après". On passe à la Slide 4. C’est le "SWOT". Pour ceux qui ont eu la chance de faire de vraies études, comme de la plomberie ou de la chirurgie cardiaque, le SWOT est une invention diabolique qui permet de dire des évidences en quatre cases. Dans la case "Forces", ils ont mis : « La France a une tradition agricole. » Sans déconner ? Un million d'euros pour apprendre que la France n'est pas un désert de sel au milieu de l'Atacama ? Dans la case "Menaces", ils ont mis : « Le changement climatique et la concurrence internationale. » Ah. Merci, Arnaud. On pensait que notre principal problème, c'était l'invasion des doryphores de l'espace, mais heureusement que vous êtes là pour recadrer le débat. Le plus beau, c’est que ce rapport, c’est du ChatGPT pur jus. Mais du ChatGPT passé au filtre "Luxe, Calme et Volupté". Si je demande à l’IA : « Fais-moi un plan pour l’agriculture en Lozère », elle me répond en 4 secondes : « 1. Moderniser. 2. Aider les jeunes. 3. Vendre local. » Mais Arnaud, lui, il transforme ça en : « Impulser une dynamique d’agilité structurelle via un écosystème de circuits courts digitalisés. » C’est la même chose, mais avec du gloss. On ne paye pas pour l’information, on paye pour l'emballage. On paye pour que l'évidence soit écrite avec une police de caractère qui coûte 400 euros la licence. — « Et là, poursuit Arnaud, on arrive au *Next Step*. On préconise la création d’un Haut-Commissariat à la Prospective de l’Avenir. » Un Haut-Commissariat. Mon érection administrative est instantanée. Encore des bureaux, des secrétaires, des voitures de fonction et surtout, des rapports à commander pour savoir s'il faut commander d'autres rapports. C’est le mouvement perpétuel. C’est la physique du vide appliquée à l’argent public. Je regarde Arnaud. Je sais qu'il sait. Il sait que je sais. On est comme deux magiciens qui connaissent le truc de la femme coupée en deux, mais qui continuent de faire "Tadaaa !" devant un public de députés qui n'ont pas ouvert un livre depuis qu'ils ont raté leur concours de l'ENA. Le pire, c'est la conclusion. La Slide 10. C’est une citation de Saint-Exupéry. Toujours. Ils ont une banque de données avec trois citations de Saint-Ex et une de Steve Jobs. *« Pour ce qui est de l'avenir, il ne s'agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible. »* Boom. Micro drop. Un million d'euros. Arnaud referme son MacBook avec le bruit sec d'une guillotine qui tombe sur le budget de l'État. — « Alors, Jean-Eudes ? On valide le virement ? » Je soupire. J’ai une pensée pour le stagiaire de mon cabinet, celui qui boit du café tiède et qui fait des recherches sur Wikipédia pour mes discours. Le pauvre gamin aurait pu pondre ce truc en deux heures entre deux bières tièdes. Mais le stagiaire n'a pas de costume à 3 000 euros. Le stagiaire n'a pas cette odeur de "succès et de savon de palace". Le stagiaire est un amateur. Pour que l'incompétence soit crédible, elle doit être onéreuse. C'est la loi du marché. — « C’est brillant, Arnaud. Surtout la flèche bleue. Elle a un côté... régalien. » — « On a beaucoup travaillé sur le dégradé, admet-il avec une humilité feinte. C’est du "Bleu Souveraineté". » Le "Bleu Souveraineté". Je vais la noter, celle-là. Une fois Arnaud parti, je regarde le fichier PDF sur ma tablette. Je réalise qu’on vient de dépenser le prix d’une école primaire pour obtenir un document dont la seule utilité sera de servir de "bouclier de responsabilité". Car c’est ça, la vraie fonction de McKinsey et de ses cousins : si le projet foire, ce n’est pas la faute du Ministre, ni la mienne. C’est le "Cabinet de Conseil" qui a préconisé la stratégie. On achète une assurance contre le blâme. On paye un million pour pouvoir dire : « Mais regardez, c’est écrit dans le rapport ! » Le rapport, lui, finira dans les limbes numériques d’un serveur quelque part sous la Seine, à côté des plans de la réforme des retraites de 1995 et des idées géniales sur le Minitel 2.0. Je me lève, j’ajuste ma cravate. Ma voiture m’attend pour la Lozère. Un million d'euros pour savoir qu'il y a des vaches en Lozère et que l'avenir est devant nous. Finalement, c'est pas cher payé. La certitude, c'est un luxe. Et comme disait mon grand-père, qui lui n'avait pas fait HEC mais qui savait étrangler un poulet : « Quand on ne sait pas où on va, il faut y aller avec une voiture de fonction. » Chauffeur, en route. Et trouvez-moi un exemplaire papier de ce rapport. J'ai une table qui boite dans ma résidence secondaire. À 100 000 euros la page, ça fera le cale-meuble le plus sélect de tout le Luberon.

Le Remaniement : Les Chaises Musicales du Titanic

Le téléphone a sonné à trois heures du matin. À cette heure-là, soit c’est une erreur de numéro d’un type bourré qui cherche une pizza, soit c’est la République qui convulse. Dans les deux cas, on finit par se faire bouffer. C’était le Secrétaire Général de l’Élysée. Sa voix avait ce timbre particulier, un mélange de velours et de guillotine, le genre de ton qui vous annonce que vous allez être promu tout en vous rappelant qu’il possède des photos de vous en train de manger un kebab avec les doigts dans une ruelle de la zone B. — « C’est pour Jean-Pierre », a-t-il murmuré. « On le bouge. » Jean-Pierre, notre brillant Ministre de la Santé, l’homme qui a réussi l’exploit de faire passer les internes des hôpitaux pour des intermittents du spectacle et de transformer le Doliprane en produit de luxe, changeait de crèmerie. Où allait-il ? À la Culture ? À la Transition Écologique ? Non. Trop simple. Trop logique. — « On le met aux Armées. À la Défense. » J’ai eu un silence. Un silence de plomb. Le genre de silence qu’on entend juste après avoir percuté un iceberg. — « Mais… il ne sait pas faire la différence entre un porte-avions et un pédalo, Monsieur le Secrétaire Général. » — « Justement. Il a un regard neuf. Et puis, entre gérer une épidémie de gastro et une invasion de blindés, c’est juste une question de logistique et de suppositoires de gros calibre. Préparez-lui ses fiches. Il passe la passation à huit heures. » Bienvenue dans le grand ballet des chaises musicales du Titanic. L’orchestre joue encore, le champagne est au frais, mais la coque est ouverte sur trois cents mètres. La solution du capitaine ? Changer le chef de cabine de l’étage 4 avec le responsable des chaufferies. C’est la magie de la "Haute Fonction Publique" : l’interchangeabilité absolue. Nous ne formons pas des spécialistes, nous formons des gestionnaires de l'abstrait. Des gens capables de parler de physique quantique le matin et de la filière porcine l’après-midi, avec la même assurance de prédateur et la même ignorance crasse des dossiers. À six heures du matin, dans le bureau de Jean-Pierre, l’ambiance était celle d’une morgue après une rave-party. Jean-Pierre essayait d’ajuster son nouveau costume de "Chef de Guerre". Il avait troqué sa cravate pastel pour une soie bleu nuit, plus "frappe chirurgicale". — « Écoute », me dit-il en fixant son reflet dans le miroir avec une intensité qui aurait pu faire fondre du permafrost. « Le scalpel ou le tank, au fond, c’est le même concept. On incise, on nettoie, on recout. Sauf qu’au ministère de la Défense, le patient n'a pas besoin d'anesthésie, il est déjà mort de peur. » C’est beau, l’arrogance des élites. C’est ce qui nous permet de dormir la nuit alors que le pays brûle. Le remaniement, c’est ce moment exquis où l’on réalise que le gouvernement est géré comme une équipe de foot en district : on met le gardien en attaque parce qu’il est le seul à avoir des chaussures à crampons qui brillent. On ne cherche pas la compétence, on cherche l'équilibre. Il faut trois types du Sud, deux femmes issues de la "société civile" (c’est-à-dire qui ont déjà vu un pauvre une fois dans un documentaire sur Arte), et un quota de technocrates interchangeables pour faire tourner la machine à café. Jean-Pierre, lui, c’était le "poids lourd". Un mec capable de justifier la fermeture de 400 lits d'hôpital en expliquant que c’est pour "favoriser l’autonomie du patient". Un génie. Alors, la Défense ? Un jeu d'enfant. — « J'ai déjà préparé mes premiers éléments de langage », me lança-t-il en me tendant une feuille de papier à en-tête. J'ai lu. J'ai failli m'étouffer avec mon café à huit euros le grain. *« Nous allons mettre en place une stratégie de défense proactive axée sur la résilience systémique des forces vives. »* — « Jean-Pierre, c’est ce que tu disais pour la réforme de la psychiatrie le mois dernier. » — « Et alors ? Ça marche aussi pour les sous-marins nucléaires. Un sous-marin, c’est quoi ? C’est un patient bipolaire qui vit sous l’eau. Il faut surveiller sa pression, s’assurer qu’il ne pète pas un câble, et lui donner de l’énergie de temps en temps. C’est de la thérapie de groupe à 500 millions l’unité. » C’est là que j’ai compris que la France était entrée dans l’ère du "C’est Pareil". Le Ministre de l’Agriculture devient Ministre de l’Intérieur ? C’est pareil. Gérer des vaches ou des manifestants, c’est une question de barrières et de gaz lacrymogène (bon, pour les vaches, on évite les gaz, ça gâte le lait). Le Ministre des Finances devient Ministre de l'Éducation ? C'est pareil. On remplace les euros par des élèves. Dans les deux cas, on cherche comment en perdre le moins possible tout en faisant croire qu'on investit dans l'avenir. La passation de pouvoir a eu lieu dans la cour de l’Hôtel de Brienne. Jean-Pierre avait cette démarche de coq de combat qu’il avait apprise à l’ENA, option "Prendre de la place dans une pièce vide". Le ministre sortant, un vieux général de salon qui avait l’air d’avoir été empaillé sous le premier Empire, lui a tendu le dossier des codes nucléaires avec la même émotion que s'il lui passait le code de la cave à vin. Dans le public, les conseillers s’agitaient. C’est la grande transhumance. Quand le ministre bouge, le "cabinet" suit. C’est une migration de parasites en costume trois-pièces. On change nos bios Twitter en un clic. *« Expert en Politiques de Santé »* devient *« Stratège en Géopolitique et Dissuasion »*. On ne connaît toujours rien au sujet, mais on a le même vocabulaire. On remplace "parcours de soin" par "projection de force", "désert médical" par "zone de conflit", et "déficit de la sécu" par "effort de guerre". Le plus drôle, c’est de voir la tête des militaires. Les vrais. Ceux qui ont passé vingt ans dans le désert à bouffer du sable et à se demander si leur gilet pare-balles va arrêter une balle ou juste servir de cible. Ils regardent arriver Jean-Pierre – un homme dont l'acte le plus héroïque consiste à avoir survécu à une grève des taxis à l'aéroport de Roissy – et ils doivent lui faire le salut militaire. Jean-Pierre a pris la parole. — « Soldats ! », a-t-il commencé, d’une voix qu’il pensait être celle de Churchill mais qui ressemblait plutôt à celle d’un notaire annonçant un héritage contesté. « La santé de notre nation dépend de la défense de nos anticorps territoriaux ! » J'ai vu un colonel au premier rang avoir un micro-AVC. — « Nous allons soigner nos frontières ! Nous allons vacciner nos ennemis à coups de missiles de précision ! » C’était magnifique. Un mélange de poésie bureaucratique et de délire de toute-puissance. À ce niveau de la hiérarchie, la réalité n'est qu'une option qu'on peut désactiver dans les paramètres. Pendant que Jean-Pierre pérorait, je regardais le buffet. C’est la seule constante de la République. Peu importe que l’on change de ministre, que l’on passe de la gauche à la droite, de la santé à la guerre, les petits fours sont toujours les mêmes. Des canapés au saumon un peu mous et des mini-quiches qui ont le goût du carton recyclé. C’est ça, le vrai ciment de l’État. Un autre conseiller, un petit jeune aux dents si longues qu’il devait rayer le parquet, s’est approché de moi. — « Alors, on s’adapte ? » m’a-t-il demandé avec un sourire carnassier. — « Écoute », lui ai-je répondu, « j’ai passé la nuit à chercher sur Google si on pouvait mettre du gel hydroalcoolique dans le réservoir d’un char Leclerc. On m’a dit que non, mais j’ai quand même commandé une étude à un cabinet de conseil pour un demi-million. On ne sait jamais, sur un malentendu, on peut créer la première armée éco-responsable et désinfectée du monde. » Il a ri. On a tous ri. C’est ce qu’on fait de mieux. Parce que si on s’arrêtait de rire, on serait obligés de regarder par la fenêtre. Et par la fenêtre, on verrait que le Titanic ne penche plus : il est à la verticale. Mais tant qu'on peut échanger nos chaises de salon pour des sièges éjectables, tout va bien. Jean-Pierre est revenu vers moi, en nage, mais l’œil brillant. — « Alors ? » — « Impeccable, Monsieur le Ministre. Vous avez l’air d’un maréchal. » — « Tu crois ? » Il a ajusté ses lunettes. « Dis-moi, pour le défilé du 14 juillet, tu penses que je peux demander à ce que les avions fassent de la fumée rose ? Ça ferait plus inclusif, non ? » — « On va demander un rapport d’expertise, Jean-Pierre. C’est plus prudent. » Je suis remonté dans ma voiture de fonction. Prochaine étape : le ministère de l'Économie, peut-être ? Après tout, une bombe ou un budget, c'est juste une question de savoir quand ça va nous péter à la gueule. Chauffeur, roulez. Et évitez les icebergs. Quoique, à la réflexion, foncez dedans. On pourra toujours renommer l'iceberg "Partenaire de Croissance à Température Négative" et commander un audit sur sa fonte prochaine. La France ne coule pas. Elle fait de la plongée sous-marine stratégique. C'est pareil.

Le 49.3 : Le Doigt d'Honneur Constitutionnel

L’ascenseur de Bercy est le seul endroit au monde où l’on peut sentir l’odeur de l’argent qui brûle tout en écoutant une version lounge de la « Javanaise ». Jean-Pierre se rongeait les ongles, une habitude qu’il réserve d’ordinaire aux remaniements ministériels ou aux contrôles fiscaux de ses cousins de province. Dehors, sur le pavé, la foule hurlait des slogans si créatifs qu’ils auraient pu faire rougir un poète punk sous acide. On parlait de guillotines, de justice sociale et, plus étrangement, de l’anatomie de Jean-Pierre. — « Ils ne comprennent pas, n’est-ce pas ? » a-t-il murmuré en ajustant sa cravate Hermès. « La pédagogie, c’est comme les épinards : plus on leur en donne, plus ils crachent. » — « La pédagogie, Monsieur le Ministre, c’est l’art de murmurer à l’oreille d’un sourd en lui expliquant que s’il n’entend pas, c’est parce qu’il n’a pas assez travaillé à l’école. Mais là, on n’est plus dans la pédagogie. On est dans la chirurgie de pointe. » Il m’a regardé avec cet air de cocker battu qui lui sert de visage officiel lors des crises majeures. — « On va vraiment le faire ? » — « Jean-Pierre, posez-vous la question : préférez-vous être détesté pour ce que vous faites, ou ignoré pour ce que vous n’osez pas faire ? Le 49.3, c’est le bouton "Eject" de la démocratie représentative. C’est la preuve ultime que le suffrage universel est une application qui bugue et qu’on a décidé de forcer la fermeture du programme. » Le 49.3. Trois chiffres qui provoquent chez le citoyen moyen une montée de tension artérielle digne d’une overdose de sel de Guérande, mais qui, pour nous autres, les parasites en costard, agissent comme un lubrifiant social. C’est l’outil divin. L’alpha et l’oméga de la gouvernance moderne. Dans le manuel du parfait petit despote de salon, c’est le chapitre intitulé : « Comment gouverner en mode "Lalalala je ne vous entends pas" ». Imaginez la scène. Vous êtes à un dîner de famille. Tout le monde est d’accord pour dire que le rôti est trop cuit. Votre oncle hurle, votre tante pleure, les enfants lancent des petits pois. Au lieu de proposer un dessert pour calmer le jeu, vous vous levez, vous tapez du poing sur la table et vous décrétez : « Le rôti est délicieux, tout le monde doit le finir, et si vous n’êtes pas contents, je divorce de la famille, mais je garde la maison et le chien. » C’est ça, le 49.3. C’est le doigt d’honneur constitutionnel enrobé dans du papier de soie législatif. — « Mais l’Assemblée… » a tenté Jean-Pierre en sortant de l’ascenseur. « Ils vont déposer une motion de censure. » — « La motion de censure, c’est comme la menace de quitter son conjoint quand on n’a nulle part où loger. C’est bruyant, c’est dramatique, ça finit souvent par des larmes, mais à la fin, tout le monde reste pour le petit-déjeuner parce que personne ne veut perdre son immunité parlementaire ou son accès à la buvette. » Nous avons pénétré dans le bureau de crise. Des écrans partout. Des graphiques en rouge. La rue en noir. Sur BFM, un expert en "mouvements de foule" expliquait que la colère était à son comble. Quel manque d'imagination. La colère, c'est pour les amateurs. Nous, on visait la sidération. — « Écoutez, Jean-Pierre. La foule, c’est une entité biologique simple. Elle crie parce qu’elle a l’impression d’exister. Si vous lui répondez, vous lui donnez raison. Si vous l’ignorez, elle s’essouffle. Le secret d’une bonne utilisation du 49.3, c’est le timing. Il faut le dégainer juste au moment où l’opposition commence à croire qu’elle a un argument. C’est le "ferme ta gueule" le plus cher de l’histoire de France. » Jean-Pierre a pris son stylo. Il tremblait un peu. C’est le problème avec ces politiciens de carrière : ils ont encore une petite excroissance résiduelle qu’on appelle la conscience, ou peut-être est-ce juste la peur d'être reconnus à la caisse du Monoprix. — « Et si les gens descendent vraiment ? S’ils bloquent tout ? » — « On appellera ça une "pause de réflexion nationale non sollicitée". On dira que les Français ont besoin de se retrouver en famille, loin des tracas du transport. On lancera un grand débat sur une plateforme numérique qui plantera au bout de deux heures, et on commandera un sondage à 300 000 euros pour prouver que 60 % des Français sont favorables à la fermeté, pourvu qu’elle s’applique aux autres. » Le 49.3 est une prouesse de design politique. C’est l’architecture de l’arrogance transformée en article de loi. En gros, cela dit : « Je vous ai demandé votre avis par politesse, mais puisque vous avez l’audace d’en avoir un différent du mien, je décide que mon avis est désormais le vôtre, et si vous n'êtes pas d'accord, c'est que vous détestez la République. » C’est d’une élégance absolue. C’est le "Ghosting" appliqué à la gestion d’un pays de 67 millions d’habitants. Regardez l’histoire de ce pays. On a décapité des rois pour moins que ça. Mais aujourd’hui, on a remplacé la guillotine par des notifications push et des plateaux télé. Si Louis XVI avait eu le 49.3, il n’aurait pas fini sur la place de la Concorde, il serait en train de faire des conférences à 50 000 euros la demi-heure sur le "Leadership en période de transition capillaire radicale". — « Bon, allez, Monsieur le Ministre. Allez au perchoir. Faites votre petite moue de victime incomprise. Dites que c’est "pour le bien des générations futures". C’est imparable, les générations futures. Elles ne peuvent pas manifester, elles ne sont pas nées. C’est le seul électorat qui ne vous contredira jamais. » Jean-Pierre s’est redressé. Il a pris son air de maréchal de canapé. — « Tu as raison. C’est une question de courage. » Le courage. J’adore quand ils utilisent ce mot. Dans leur bouche, "courage" signifie "capacité à ignorer dix millions de personnes tout en restant assis sur du velours". C’est une forme de sport extrême, j’imagine. Il est parti vers l’Hémicycle. Je suis resté seul dans le bureau, à regarder les images de la place de la Concorde qui commençait à ressembler à une simulation de fin du monde sous Unreal Engine. Des gaz lacrymogènes, des poubelles en feu, des gens qui chantent. C’était beau, d’une certaine manière. Une sorte de performance artistique financée par les impôts des manifestants eux-mêmes. Le téléphone a sonné. C’était le cabinet du Premier Ministre. — « Alors, le parasite ? Il a signé ? » — « Il est en chemin. Il a le stylo entre les dents. Il se prend pour Bonaparte au pont d'Arcole, sauf que le pont est en fait une moquette moelleuse et qu'il n'y a pas d'Autrichiens, juste des députés qui dorment. » — « Parfait. Préparez les éléments de langage pour demain. On ne dit plus "passage en force". » — « Je sais. On dit "engagement de la responsabilité pour la sauvegarde de la trajectoire budgétaire dans un cadre de concertation optimisée". » — « Tu es un génie de l'euthanasie sémantique. » — « C’est mon métier. » Le 49.3, c’est le moment où le masque tombe. C’est là qu’on réalise que la démocratie n’est pas un dialogue, mais un monologue avec des options de sous-titres pour les malentendants. C'est le bouton "Ignorer" sur une mise à jour Windows qui menace de tout faire planter. On sait que ça finira mal, mais pour l'instant, l'écran est joli et on peut continuer à jouer au démineur sur le dos des contribuables. Quand Jean-Pierre est revenu, deux heures plus tard, il était épuisé mais jubilatoire. — « On l’a fait. Ils hurlaient, mon vieux ! On n’entendait même plus ma voix. » — « C’est tout l’intérêt, Jean-Pierre. Moins on vous entend, moins vous dites de bêtises. C’est la règle d’or. » — « Et maintenant ? » — « Maintenant, on va laisser la rue s’épuiser. On va envoyer quelques ministres faire les matinales pour expliquer que ceux qui ne sont pas d'accord sont des extrémistes, des analphabètes ou, pire, des gens qui n'ont pas compris la "complexité du monde". Et dans deux semaines, on passera à autre chose. Une petite polémique sur le prix du pain ou le sexe des anges, et votre 49.3 sera oublié comme un mauvais rêve de lendemain de cuite. » Jean-Pierre a ouvert une bouteille de champagne. Le bouchon a sauté avec un bruit sec, une sorte de petit écho domestique aux grenades de désencerclement qui explosaient à quelques kilomètres de là. — « À la République ! » a-t-il porté un toast. — « À sa souplesse articulaire surtout, Monsieur le Ministre. » Car c’est ça, la France. Un pays où l’on peut faire un doigt d’honneur à tout un peuple, à condition de le faire en portant une cravate, en citant de Gaulle et en expliquant que c'est pour sauver le modèle social. Le cynisme est une seconde peau, et le 49.3 en est le vernis. Le lendemain, les journaux titraient sur « Le déni de démocratie ». J’ai découpé l’article pour le mettre dans mon press-book. Pour un parasite comme moi, c’est une recommandation de premier ordre. Gouverner, c’est choisir. Et au 21e siècle, on a choisi de ne plus écouter. Après tout, pourquoi s'emmerder avec des débats quand on a un article de loi qui fonctionne comme un silencieux sur un pistolet ? Lalalala, Jean-Pierre. Lalalala. On n'entend plus rien. C’est le silence des grands cimetières politiques, et c’est là qu’on dort le mieux.

L'Indignation sur Twitter : Le Sport National

J’ai les fesses posées sur du velours cramoisi qui a probablement coûté le PIB annuel du Burundi, mais mon âme, elle, est dans la rue. Enfin, mon âme numérique. Elle erre sur le bitume froid, parmi les sans-abris et les précaires, portée par la 5G de mon iPhone 15 Pro Max. Je suis en train de vivre une tragédie grecque en 280 caractères, et croyez-moi, c’est épuisant. Il est 19h32. Je suis seul dans mon bureau du ministère, un sanctuaire de dorures et de boiseries où le silence est si épais qu’on pourrait le trancher avec un coupe-papier en ivoire. Sous mes doigts, le clavier de mon téléphone crépite. Je viens de voir passer une vidéo d’une file d’attente devant une banque alimentaire. Une image brute, sale, pixelisée. Le genre de truc qui vous gâche un apéritif si vous n’avez pas le cuir solide. Moi ? Je suis un professionnel. Je ne détourne pas le regard. Je l'exploite. « Bouleversé. » C’est le premier mot qui me vient. Non, trop court. « Profondément bouleversé. » Voilà, c’est mieux. Ça ajoute une couche de sédiment émotionnel. Je tape : *« Profondément bouleversé par ces images de précarité au cœur de notre capitale. La dignité humaine ne doit jamais être une variable d’ajustement. Nous devons faire plus. Nous ferons plus. #Solidarité #Engagement #LaFranceForte »* Je relis. C’est parfait. C’est du néant lyophilisé. Ça ne mange pas de pain, ça n’engage à rien, et ça donne l’impression que mon cœur saigne alors qu’en réalité, mon seul stress actuel est de savoir si le livreur Deliveroo va trouver l’entrée de service pour mon plateau de sushis "Signature". Parce que c’est ça, le sport national en France : l’indignation sélective. Twitter est notre Colisée, sauf qu’au lieu de lions, on se jette des adjectifs au visage. On se « scandalise », on se « révolte », on se « sidère ». C’est une course à l’échalote de la vertu. Celui qui sera le plus choqué gagne un badge invisible de « Grand Défenseur de l’Humanité », valable jusqu’à la prochaine polémique sur la couleur de la cravate du porte-parole du gouvernement. J’appuie sur « Publier ». Et là, la magie opère. La petite bulle bleue s’envole. En quelques secondes, les notifications commencent à pleuvoir. *« Merci Monsieur le Conseiller pour votre humanité. »* (Un bot, sûrement, ou ma mère). *« Quel cynisme ! Vous êtes au pouvoir et vous vous contentez d'un tweet ! »* (Un étudiant en socio qui croit encore que le monde change avec des pétitions). Je souris. La polémique, c’est le carburant du parasite. Si personne ne m’insulte, c’est que je n’existe pas. Pour exister dans ce milieu, il faut être un paratonnerre à mépris. Soudain, une notification Deliveroo : *« Ahmed est en route avec votre commande. »* Pauvre Ahmed. Il pédale sous la pluie, entre les flaques de gasoil et les gaz lacrymogènes qui flottent encore dans l’air du quartier depuis la manif de cet après-midi. Il gagne trois euros par course et risque sa vie pour que je puisse manger du saumon cru sans avoir à descendre trois étages. Je devrais être cohérent. Je devrais tweeter sur la condition des travailleurs de plateforme. *« La situation d’Ahmed me déchire les entrailles. L’ubérisation est le cancer de notre siècle. »* Non, je ne peux pas faire ça. Je suis celui qui a rédigé la note de synthèse expliquant que l’ubérisation était « une opportunité de flexibilité pour la jeunesse désaffiliée ». On ne peut pas être au four et au moulin, surtout quand le four appartient à une multinationale californienne. Je repose mon téléphone sur le bureau Louis XV. Ce bureau est une merveille. Il a appartenu à un type qui a probablement fini décapité, ce qui prouve que la communication politique a toujours eu ses limites physiques. Je caresse le bois ciré. C’est lisse. C’est rassurant. C’est le contraire de la réalité. La réalité, ça gratte, ça pue, ça demande des budgets qu’on n’a pas. L’indignation Twitter, par contre, c’est gratuit. C’est l’homéopathie de la politique : une dose infinitésimale d'empathie diluée dans un océan de mépris, agitée vigoureusement sur les réseaux sociaux. Le problème de la pauvreté, voyez-vous, c’est qu’elle manque de design. C’est mal éclairé. C’est pour ça que nous, les parasites en costard, on préfère en parler depuis nos bureaux feutrés. Ici, la pauvreté devient un concept. Un « enjeu de société ». Un « défi structurel ». C’est beaucoup plus propre. On peut la manipuler avec des graphiques Excel et des PowerPoints en Helvetica 12. Mon téléphone vibre à nouveau. Un SMS de Jean-Pierre, mon homologue à l’Intérieur : — « Vu ton tweet. Pas un peu "too much" sur la dignité humaine ? Le Ministre a tiqué. » Je réponds direct : — « T’inquiète. Ça sature l’espace médiatique. Demain, on sortira une polémique sur le port du burkini dans les clubs de bridge et tout le monde aura oublié la file d’attente. » — « Bien vu. On dîne ? » — « J’attends mes sushis. Ahmed est dans les bouchons. La précarité, c’est plus ce que c’était, ça manque de ponctualité. » C’est ça, la grande force du système. On a transformé la colère en flux de données. On a créé une soupape de sécurité géante : vous êtes furieux ? Ne brûlez pas la préfecture, faites un thread ! Expliquez en dix points pourquoi le gouvernement est méchant. Ça occupe vos doigts, ça flatte votre ego, et pendant ce temps-là, nous, on continue de faire glisser les curseurs de la fiscalité vers la droite. L'indignation, c'est le McDo de la pensée politique. C'est rapide, c'est gras, ça donne l'impression d'être rassasié, mais dix minutes après, on a faim d'une autre polémique. On consomme le malheur des autres comme on regarde une série Netflix : avec une légère pointe de tristesse, mais surtout avec l'envie de savoir ce qui se passe à l'épisode suivant. Le livreur arrive enfin. On m’appelle à l’interphone. Je descends. Dans le hall en marbre, Ahmed m’attend. Il est trempé. Son sac isotherme brille sous les lustres en cristal. Il me tend mon sac en papier kraft avec un sourire timide, celui des gens qui n’ont pas le luxe d’avoir des états d’âme. — « Bonne soirée, monsieur. » — « Merci, bon courage. » "Bon courage". C’est la phrase magique. C’est le "je vous salue Marie" du bourgeois moderne. On l'envoie à la figure des gens qui souffrent comme on jetterait une pièce dans une fontaine, en espérant que ça nous portera chance et que ça nous évitera de finir comme eux. Je remonte dans mon bureau. J’ouvre la boîte. Le gingembre est bien frais. Le wasabi pique juste ce qu’il faut. Je reprends mon téléphone. Mon tweet a atteint les 2000 retweets. Un succès. Je suis officiellement « un homme de cœur » pour la prochaine demi-heure. Je prends une photo de mon plateau de sushis. Le cadre est magnifique : le bois sombre du bureau, l’éclat du saumon, et en arrière-plan, flou, le dossier « Plan d’austérité – Santé Publique ». Je m’apprête à poster la photo avec le hashtag #WorkHard, mais je me ravise. Mauvais timing. Il faut garder une cohérence narrative. Un parasite qui réussit est un parasite qui sait alterner les séquences. Ce soir, je suis "l'homme blessé par la misère". Le plaisir gastronomique attendra demain matin. Je pose mon téléphone, je saisis mes baguettes et je plonge un California Roll dans la sauce soja. Le monde s'écroule, les gens ont faim, le climat part en vrille et la démocratie est en soins palliatifs. Mais la sauce soja est de qualité supérieure, et au final, c'est la seule chose sur laquelle j'ai un véritable contrôle. Demain, je tweeterai sur l'importance de l'écologie en prenant un jet privé pour aller inaugurer une centrale à charbon. C'est ça, le sport national. Et je compte bien rester sur le podium.

Le Pantouflage : La Sortie de Secours Dorée

Vous avez déjà observé une chenille se transformer en papillon ? C’est gracieux, c’est poétique, c’est le triomphe de la vie. Eh bien, le pantouflage, c’est exactement la même chose, sauf que la chenille porte un costume de chez Smalto et que le papillon finit avec un jet privé et un siège au conseil d’administration d’un géant de l’armement ou de la gestion de l’eau. C’est la transsubstantiation républicaine : on entre au ministère en tant que « serviteur de l’État » (avec l’air grave de celui qui porte la misère du monde sur ses épaules) et on en ressort « Senior Advisor » avec un salaire à six chiffres pour expliquer à ses anciens collègues comment démanteler ce qu’on a construit la veille. C’est le cycle de la vie, version parasite. Et croyez-moi, c’est bien plus efficace que le Roi Lion. Prenez mon cas. Mon dossier « Plan d’austérité – Santé Publique », celui qui traînait à côté de mon saumon Label Rouge hier soir, n’est pas qu’une simple liste de coupes budgétaires. C’est ma dot. Ma corbeille de mariage. Dans le jargon, on appelle ça un « renvoi d’ascenseur », mais à ce niveau-là, c’est plutôt un téléphérique plaqué or. En proposant de réduire les remboursements de soins courants pour « responsabiliser le patient » (traduction : « paye ou crève »), je ne fais pas que de la gestion comptable. Je crée un appel d’air massif pour les assureurs privés. Je creuse un trou dans la Sécu pour que mes futurs employeurs puissent y couler une piscine olympique de dividendes. C’est ce que j’appelle la « stratégie du vide fertile ». Dans six mois, quand l’opinion publique sera occupée par une polémique débile sur la couleur des shorts des joueurs de foot ou le dernier tweet d’un ministre en burn-out, je franchirai le Rubicon. Je quitterai mon bureau beige de la rue de Grenelle, avec son odeur de moquette fatiguée et son café qui ressemble à de l'eau de vaisselle tiède, pour une tour de verre à La Défense. Là-bas, les fenêtres ne s'ouvrent pas, mais l'air est purifié par des filtres à 15 000 euros et le café est moulu par des moines trappistes aveugles. Vous vous demandez sûrement : « Mais, et la Commission de Déontologie ? Ils ne disent rien ? » Ah, la Commission de Déontologie… C’est mon sketch préféré. Imaginez un tribunal composé de gens qui ont tous fait la même école que vous, qui ont tous les mêmes intérêts que vous, et qui attendent tous que vous leur libériez une place dans le privé pour qu'ils puissent faire de même dans deux ans. C’est un peu comme demander à un renard si le loup est apte à garder le poulailler. — « Dites-moi, cher ami, est-ce que votre passage chez *Global Global Corp* ne risque pas de poser un problème de conflit d’intérêts, sachant que vous venez de leur octroyer un marché public de 4 milliards ? » — « Pas du tout, Monsieur le Président. Je vais m'occuper de leur département "Éthique et Développement Durable". » — « Ah ! Dans ce cas, c’est parfait. Allez en paix, et n’oubliez pas de nous inviter à l’inauguration de votre nouvelle villa à Biarritz. » Et voilà. Le tour est joué. Vous passez de « haut fonctionnaire austère » à « visionnaire stratégique ». Le public pense que vous avez « traversé la rue », alors que vous avez simplement changé de côté sur le même plateau de Monopoly, en gardant tous les hôtels. Le premier jour dans la boîte du CAC 40 est un moment mystique. On vous accueille comme le Messie. Les cadres supérieurs, qui n'ont jamais vu un ministre de près autrement que sur BFM, vous regardent avec une dévotion quasi religieuse. Ils pensent que vous avez le numéro de portable du Président. Et c’est vrai. Je l’ai. Mais je ne l’appelle jamais pour parler boulot. Je l’appelle pour savoir s’il a aimé le caviar que je lui ai envoyé pour son anniversaire. Le réseau, c’est comme une pelote de laine : il ne faut pas tirer dessus trop fort, il faut juste s’en servir pour s’étouffer mutuellement dans le confort. Mon rôle ? « Facilitateur ». C’est un mot magnifique, non ? Ça ne veut absolument rien dire, et c’est là toute sa puissance. Un facilitateur ne travaille pas. Un facilitateur déjeune. Un facilitateur « prend le pouls ». Un facilitateur « ouvre des portes ». Concrètement : je passe deux heures au téléphone avec mon ancien directeur de cabinet, qui est maintenant en poste à Bercy. — « Dis-moi, Jean-Eudes, le décret sur les mutuelles, on pourrait pas rajouter une petite ligne en bas de la page 42 ? Un truc flou sur les dépassements d'honoraires ? » — « Écoute, mon vieux, pour toi, tout est possible. On se voit au golf samedi ? » Cinq minutes de conversation, trois mois de travail pour les services juridiques, et hop ! Quelques dizaines de millions de bénéfices supplémentaires pour ma nouvelle boîte. Salaire annuel : 500 000 euros, plus bonus, plus stock-options, plus voiture de fonction avec chauffeur (parce que conduire soi-même, c’est tellement « classe moyenne »). Certains appellent ça de la corruption. Quelle vulgarité. La corruption, c’est une enveloppe de billets sous une table de bistrot dans une série policière de bas étage. C’est sale, c’est risqué, c’est plébéien. Le pantouflage, c’est de l’orfèvrerie. C’est légal, c’est propre, c’est encouragé par le système. C’est la récompense naturelle de l’élite. On ne se vend pas, on se « valorise ». Et le plus drôle, c’est le mépris que l’on développe pour ceux qui restent « de l’autre côté ». Ces pauvres fonctionnaires qui croient encore à « l’intérêt général ». On les regarde depuis nos bureaux panoramiques avec une pointe de pitié. Ils sont les rouages d’une machine que nous avons nous-mêmes détraquée pour qu’elle nous appartienne. Ils rament dans la galère pendant que nous, on a déjà sauté sur le yacht qui suivait juste derrière. D'ailleurs, parlons-en, de ce yacht. C’est la prochaine étape. Après le CAC 40, il y a la phase « Conférencier International ». C’est le sommet de la pyramide parasitaire. On vous paie 50 000 dollars pour aller dire à des gens à Dubaï que « l’humain doit être au cœur de la stratégie ». On peut dire n’importe quoi, tant qu’on le dit avec un accent anglais impeccable et une cravate en soie sauvage. Plus c’est vide, plus c’est profond. On devient une sorte de gourou du néant, une icône de la réussite vide de sens. Mais pour l’instant, je savoure ma transition. Je regarde mon badge tout neuf. Il brille. Il sent le cuir et l'impunité. Demain, j'irai voir mes anciens subordonnés au ministère pour leur expliquer que la rigueur est nécessaire, que les temps sont durs, et que nous devons tous faire des sacrifices. Puis, je sortirai du bâtiment, je monterai dans ma berline aux vitres teintées, et je commanderai un plateau de sushis encore plus gros que celui d'hier. Parce que le monde peut bien brûler, tant que les baguettes sont en bois de santal et que la sauce soja est bio, la vie vaut la peine d'être vécue. Du moins, la mienne. Pour la vôtre, je verrai ce que je peux faire au prochain conseil d'administration. Ou pas. Probablement pas. Mais je le dirai avec beaucoup d'empathie, c'est promis. C’est ça, la magie du pantouflage : on n’apprend jamais à voler, on apprend juste à tomber toujours plus haut, dans un filet tissé de fils d’or par ceux qu’on vient de trahir. Applaudissez, c’est votre argent qui paie le spectacle.
Fusianima
Profession Parasite en Costard
★ HOT
Dr Sarcasme

Profession Parasite en Costard

NOTE
0 avis
PAGES
63
≈ 6h de lecture
CHAPITRES
12
progression inline
LECTURES
0
cette année

Posez ce CV. Non, vraiment, posez-le. Vous faites de la peine à tout le monde. Regardez cette pile de papier : « Master en Politiques Publiques », « Stage à l’OCDE », « Anglais courant ». C’est charmant. C’est mignon tout plein. On dirait le carnet de correspondance d’un élève de troisième qui espèr...

Dans le même univers