Pourquoi la Terre attend votre Extinction
Par Dr. Sarcasme — Comédie
Imaginez un instant le Conseil d’Administration de la Création. On est un vendredi après-midi, vers 16h55. L’Évolution — appelons-la Ginette — a déjà rangé ses dossiers. Elle a passé la semaine à peaufiner des chefs-d’œuvre d’ingénierie : le requin blanc (une torpille de muscles increvable), le séqu...
L'Homo Sapiens : Une erreur de casting évolutive
Imaginez un instant le Conseil d’Administration de la Création. On est un vendredi après-midi, vers 16h55. L’Évolution — appelons-la Ginette — a déjà rangé ses dossiers. Elle a passé la semaine à peaufiner des chefs-d’œuvre d’ingénierie : le requin blanc (une torpille de muscles increvable), le séquoia (un gratte-ciel autogéré) et le tardigrade (un micro-guerrier capable de survivre au vide spatial en faisant une sieste).
Et puis, dans un moment d'égarement, probablement après deux verres de chardonnay de trop et une envie pressante de finir son shift, Ginette regarde un chimpanzé un peu plus chauve que les autres et se dit : « Tiens, et si je lui donnais la capacité de se demander pourquoi il existe ? »
C’est là, mesdames et messieurs les futurs fossiles, que le désastre a commencé.
L’Homo Sapiens n’est pas le summum de la chaîne alimentaire. C’est un bug informatique qui a appris à porter des pantalons. Nous sommes une erreur de casting monumentale, un stagiaire envoyé piloter un Airbus A380 alors qu'il n’a même pas son brevet de natation. On nous a refilé le processeur d'un dieu (le néocortex) monté sur un châssis de proie fragile qui a mal au dos dès qu’il éternue.
Regardez-vous. Franchement. Vous êtes les seuls animaux sur cette planète capables de faire une crise d’angoisse parce que vous avez peur que quelqu'un que vous n'aimez pas pense du mal de vous sur une application que vous détestez. Un gnou, lui, a des problèmes concrets. Il se demande : « Est-ce que ce crocodile va me bouffer la jambe ? ». Une fois qu'il a traversé la rivière, le gnou passe à autre chose. Il broute. Il est serein. L’humain, lui, aurait passé les trois semaines suivantes à faire un débriefing traumatique, à créer un groupe de parole pour les rescapés du Nil et à écrire un thread sur Twitter pour dénoncer le privilège systémique des reptiles à dents acérées.
L'évolution nous a dotés d'une conscience de soi, ce qui est techniquement l'équivalent de donner une tronçonneuse à un hamster. C'est beaucoup trop puissant pour l'usage qu'on en fait. On a hérité de cette machine de guerre cognitive capable de calculer la trajectoire des astres et de scinder l'atome, mais notre système limbique, lui, est resté bloqué en mode « Alerte Tigre aux Dents de Sabre ».
Résultat ? On utilise une puissance de calcul phénoménale pour des tâches d'une débilité abyssale. Votre cerveau est capable de stocker 2,5 pétaoctets de données, et vous utilisez cette architecture neuronale complexe pour retenir les paroles de « Dragostea Din Tei » ou pour vous souvenir qu'en 2012, vous avez dit « merci » au distributeur automatique de billets.
Et parlons de cette fameuse "intelligence". On se gargarise d'être l'espèce la plus maligne, mais mettez un humain face à une télécommande moderne avec plus de trois boutons. C’est la défaite immédiate de la pensée. Observez votre père essayer de passer de Netflix à la chaîne météo. C’est un spectacle de désolation pure. Il appuie sur "Source" avec l'index tremblant, la sueur au front, comme s'il tentait de désamorcer une bombe thermonucléaire dans un film de Michael Bay. Il finit par s'énerver contre un objet en plastique inanimé, insultant les ancêtres du fabricant coréen, alors qu’il appartient à l'espèce qui a marché sur la Lune. On est des demi-dieux capables de manipuler le génome, mais on se bat avec des câbles USB qu’on essaie de brancher trois fois dans le mauvais sens avant de comprendre que la physique est contre nous.
La nature a fait une bourde : elle a créé un animal qui a conscience de sa propre mortalité, mais qui est incapable de choisir une marque de yaourt sans faire un burn-out.
Vous êtes anxieux ? C’est normal. Vous êtes un singe avec un logiciel de navigation spatiale installé sur un hardware conçu pour ramasser des baies et ne pas se faire piétiner par un mammouth. Votre cerveau analyse tout comme une menace mortelle. Le loyer est en retard ? Alerte rouge, on va mourir. Votre crush ne répond pas au SMS ? Alerte rouge, la tribu nous rejette, on va mourir de faim dans la toundra. Une mise à jour Windows démarre à 18h ? Alerte rouge, c'est l'apocalypse, brûlons les meubles pour nous chauffer.
On vit dans un état de stress post-traumatique permanent vis-à-vis d'une jungle qui n'existe plus. On a remplacé les prédateurs par des notifications LinkedIn, et notre corps réagit exactement de la même manière : en injectant du cortisol dans nos veines comme si on allait devoir sprinter pour sauver notre peau. Sauf qu'on reste assis dans un fauteuil ergonomique IKEA à manger des chips. On est des usines à stress en circuit fermé.
Et le pire, c'est notre besoin de tout rationaliser. L'Homo Sapiens ne peut pas juste exister. Il doit avoir un "sens". Les autres animaux s'en foutent royalement du sens. Le paresseux ne se demande pas si sa lenteur est une métaphore de la décroissance capitaliste. Il dort. Il est efficace dans son inutilité. L'humain, lui, a inventé la religion, la philosophie, la numérologie et le coaching de vie parce qu'il ne supporte pas l'idée que son existence soit juste un accident statistique impliquant du carbone et beaucoup de chance.
Nous sommes l'espèce qui a inventé la chaise pour se reposer, mais qui a fini par s'inventer le "lumbago" parce qu'on n'est même pas foutus de s'asseoir correctement. On a inventé Internet pour partager la connaissance universelle, et on s'en sert pour regarder des vidéos de gens qui tombent ou pour débattre avec des inconnus sur la platitude de la Terre.
Regardez l'évolution d'un point de vue extérieur. C'est comme si un ingénieur avait essayé de construire une Ferrari avec des pièces de tondeuse à gazon et qu'il avait décidé de mettre un moteur de fusée à l'intérieur pour voir ce qui se passe. Ce qui se passe, c'est nous. Un moteur de fusée (notre ego) qui explose dans une tondeuse (notre corps) au milieu d'un jardin public (la Terre).
La Terre, parlons-en. Elle nous regarde avec la même expression qu'une nounou qui verrait un enfant en bas âge courir vers une prise électrique avec une fourchette. Elle attend. Elle est patiente. Elle a vu passer les dinosaures, qui étaient certes un peu encombrants et pas très portés sur la poésie, mais qui, au moins, n'essayaient pas de transformer l'atmosphère en sauna géant pour pouvoir livrer des brosses à dents en plastique en 24 heures.
Le Sapiens est une anomalie thermique. Un singe qui a eu froid un jour et qui, au lieu de se laisser pousser des poils comme tout le monde, a décidé de brûler la moitié de la planète pour pouvoir rester en slip dans son salon en plein mois de janvier.
C’est ça, "l’erreur de casting". On est trop intelligents pour être d'honnêtes animaux, et trop stupides pour être des êtres de lumière. On est coincés dans cet entre-deux pathétique, à mi-chemin entre le divin et le caniveau, capables d'écrire la Neuvième Symphonie de Beethoven mais aussi de perdre nos clés de voiture trois fois par jour.
Alors, chers Sapiens, ne vous sentez pas trop coupables de votre extinction prochaine. C’est juste le service après-vente de l'Évolution qui vient enfin récupérer le produit défectueux. On a essayé. On a fait des trucs marrants, comme le fromage et les parcs d'attractions. Mais honnêtement, un singe qui a besoin d'un tuto YouTube pour changer une ampoule tout en ayant les codes de l'arme nucléaire dans sa poche, c'est un concept qui n'était pas viable sur le long terme.
La Terre attend votre extinction avec l'impatience de quelqu'un qui attend la fin d'une mauvaise pièce de théâtre expérimentale où les acteurs crient sans raison depuis deux heures. Le rideau va tomber, et les vrais professionnels — les insectes et les bactéries — vont enfin pouvoir revenir bosser sérieusement sans avoir à gérer nos crises existentielles et nos problèmes de connexion Wi-Fi.
Allez, reposez cette télécommande. De toute façon, vous n'allez jamais trouver comment mettre les sous-titres.
Le Complexe de Dieu dans un corps de flan
Regardez-vous dans une glace. Non, pas avec ce filtre Instagram qui lisse vos pores et redessine votre mâchoire pour masquer le fait que vous descendez d'un ancêtre qui passait ses journées à s'épouiller le bas du dos. Regardez-vous vraiment. Vous êtes une colonne de viande spongieuse, empilée de façon précaire sur deux fémurs qui grincent, le tout enveloppé dans une peau si fine qu'un simple buisson de ronces peut vous transformer en œuvre d'art abstrait sanglante. Et pourtant, au milieu de ce désastre d'ingénierie biologique, loge une audace absolument fascinante : vous êtes convaincus d'être les gérants de la galaxie.
C’est ce que j’appelle le "Complexe de Dieu dans un corps de flan". C’est cette dissonance cognitive monumentale qui permet à un individu, capable de s’étouffer avec sa propre salive en regardant une vidéo de chat, de penser sérieusement qu’il est le couronnement de quatre milliards d’années d’évolution.
Franchement, si l'Univers avait un service après-vente, le dossier "Homo Sapiens" serait en haut de la pile des retours défectueux avec la mention : *« Concept ambitieux, mais le hardware ne suit pas. À remplacer par des champignons dès que possible. »*
Prenons la conception même de votre véhicule terrestre. Vous vous baladez avec un cerveau capable de cartographier des trous noirs à des millions d'années-lumière et de composer des symphonies qui arrachent des larmes aux pierres. Magnifique. Mais ce processeur ultra-puissant est logé dans un boîtier d'une fragilité insultante. Un ordinateur de la NASA monté dans une boîte de céréales mouillée.
Vous voulez conquérir Mars ? Très bien. Mais expliquez-moi d'abord pourquoi, si vous dormez avec un oreiller qui fait deux millimètres de trop, vous vous réveillez le lendemain avec la mobilité cervicale d’une statue de l’île de Pâques ? Expliquez-moi pourquoi le "Sommet de la Création" peut se retrouver cloué au lit, gémissant dans un pyjama en pilou, parce qu’un courant d’air un peu trop audacieux l’a effleuré à la sortie de la douche ? Un courant d’air. Même pas un prédateur. Pas un lion, pas un ours, pas même un rat en colère. Juste de l’azote et de l’oxygène qui se déplacent un peu plus vite que d'habitude, et voilà que votre système immunitaire panique comme s'il s'agissait de la peste noire, vous forçant à consommer votre propre poids en bouillon de poule et en mouchoirs jetables.
L’arrogance humaine est la seule force capable de défier les lois de la physique. Vous avez inventé la physique, d’ailleurs. Vous avez nommé les particules, classé les étoiles, et pourtant, vous êtes la seule espèce capable de se fouler la cheville en descendant d'un trottoir parce que vous avez vu un pigeon avec une forme rigolote. Un chat peut tomber de quatre étages et atterrir comme s'il venait de terminer une séance de yoga. Vous, vous tombez de votre propre hauteur et vous avez besoin d'une attelle, de trois mois de kiné et d'une reconnaissance de handicap temporaire.
Et ne me lancez pas sur la maintenance de votre "corps de flan". C'est un cauchemar logistique. Pour rester opérationnel, vous devez ingérer des nutriments trois fois par jour, dormir huit heures (ce qui est, avouons-le, une faille de sécurité majeure pour un prétendu prédateur alpha), et maintenir une température interne précise au degré près. Si vous passez de 37°C à 39°C, vous commencez à voir des licornes et vous rédigez votre testament sur un post-it. Deux degrés. C'est la marge d'erreur entre le génie qui dirige une multinationale et une masse tremblante qui appelle sa mère parce que la lumière fait trop de bruit.
Regardez vos dents de sagesse. Quel genre de designer sadique implante des pièces de rechange qui ne rentrent pas dans l'emplacement prévu et qui finissent par exploser en mode kamikaze, vous obligeant à payer un homme en blouse blanche pour qu'il vous les arrache avec des pinces de chantier ? Et votre appendice ? Un petit sac inutile qui pendouille dans votre abdomen, dont personne ne connaît l'utilité, mais qui peut décider, un mardi après-midi à 14h, de s'auto-détruire et de vous tuer si vous ne foncez pas à l'hôpital. C'est l'équivalent biologique d'une grenade dégoupillée que vous portez dans votre poche depuis la naissance, juste "pour le fun".
Mais le plus drôle, c'est votre rapport à la nourriture. Vous êtes le sommet de la chaîne alimentaire. Vous avez dompté le feu, inventé l'agriculture intensive, et pourtant, une simple noisette peut envoyer certains d'entre vous dans l'au-delà en moins de dix minutes. Le prédateur ultime, vaincu par un Ferrero Rocher. Vous avez des intolérances au lactose, au gluten, au pollen, aux acariens... Vous êtes allergiques à la planète sur laquelle vous vivez ! C'est comme si l'Évolution essayait de vous envoyer un message codé : *« Cassez-vous, vous n'êtes pas sur la liste des invités. »*
Et malgré tout ça, vous marchez dans la rue avec cette assurance déconcertante. Vous construisez des gratte-ciels, vous lancez des satellites, vous discutez de l'immortalité numérique alors que votre dos vous lance dès que vous éternuez un peu trop fort. C'est le génie du Complexe de Dieu : l'incapacité totale à réaliser qu'on est un logiciel de pointe installé sur un minitel en fin de vie.
Le reste du règne animal vous regarde avec un mélange de pitié et de perplexité. Le tardigrade, par exemple. Cette petite bête peut survivre dans le vide spatial, à des températures de zéro absolu, et à des doses de radiations qui transformeraient un humain en soupe de tomates en trois secondes. Le tardigrade ne se croit pas le centre de l'univers. Il n'écrit pas de poésie. Il ne cherche pas le sens de la vie. Il se contente d'être virtuellement indestructible.
Pendant ce temps, vous, vous faites des crises d'angoisse parce que votre connexion Wi-Fi a sauté, ce qui fait monter votre cortisol, ce qui vous donne un ulcère, ce qui vous oblige à prendre des médicaments qui bousillent votre foie. Tout ça parce que vous n'avez pas pu voir la photo du déjeuner d'un inconnu sur Instagram. Votre psychisme est aussi solide qu'une meringue sous une pluie tropicale.
L'extinction qui vient ne sera pas un grand cataclysme hollywoodien avec des météores et des explosions symphoniques. Ce sera plus probablement une sortie de scène un peu gênante, le moment où la biologie dira simplement : *« Bon, on a bien ri, mais là, le flan est périmé. »*
Vous mourrez de votre propre complexité. Vous mourrez d'avoir cru que vos idées étaient plus réelles que votre fragilité. Vous mourrez parce que vous avez oublié que, pour l'Univers, vous n'êtes pas des dieux en exil, mais juste des singes un peu trop bavards avec des genoux en carton et un ego qui ne rentre dans aucune galaxie.
Alors, la prochaine fois que vous vous sentirez puissant, important, ou que vous penserez sincèrement que vous êtes le maître de votre destin, rappelez-vous d'une chose : il suffit qu'une minuscule bactérie, invisible à l'œil nu, décide de s'installer dans vos sinus pour que vous passiez une semaine entière à pleurer devant des rediffusions de jeux télévisés, incapable de distinguer votre nom de votre numéro de sécurité sociale.
Le rideau tombe, Sapiens. Et honnêtement, pour une espèce qui n'a jamais réussi à digérer du fromage sans faire d'histoires, vous avez quand même tenu pas mal de temps. Mais ne vous en faites pas, la Terre va s'occuper de tout. Elle va recycler vos molécules pour en faire des choses plus robustes. Des scorpions, des algues, ou peut-être juste des cailloux. Les cailloux, au moins, ne se plaignent pas d'avoir mal aux lombaires quand il pleut.
Bétonner le Paradis : Votre passion pour le gris
Regardez-vous. Regardez cette petite étincelle de panique dans vos yeux dès que vous vous retrouvez face à quelque chose de vivant qui n'a pas été préalablement tondu, désherbé, ou aspergé de glyphosate. La nature, la vraie, celle qui ne demande pas la permission pour pousser, vous terrifie. Elle est sale, elle est humide, elle est pleine d'insectes qui n'ont même pas la décence d'avoir un QR code sur le dos pour que vous puissiez savoir s'ils sont dangereux. Alors, dans un élan de génie que seul un singe portant des chaussures compensées peut avoir, vous avez trouvé la solution ultime : le bitume. Le gris. Le néant lisse et rassurant.
Vous avez une véritable passion érotique pour l’étalement urbain. Si vous pouviez passer la planète entière au rouleau compresseur et la recouvrir d’une belle couche de goudron bien frais, vous le feriez en sifflotant, persuadés que c’est enfin « propre ». D'ailleurs, c’est votre mot préféré, n’est-ce pas ? « Propre ». Une forêt primaire de dix mille ans ? « C'est un peu le bordel, il faudrait débroussailler. » Un parking de centre commercial avec des places « famille » et une flaque d’huile irisée au milieu ? « Ah, voilà qui est ordonné. »
Parlons-en, de vos parkings. C’est votre Capelle Sixtine, votre pyramide de Khéops. Vous rasez des hectares de zones humides — ces endroits inutiles qui servent juste à filtrer l’eau et à abriter des espèces dont le nom comporte trop de syllabes — pour y injecter du béton liquide. Pourquoi ? Pour que la Citroën C3 de Madame Michu puisse se reposer à l'ombre d'un néon pendant qu'elle achète trois kilos de clémentines importées du Chili. C’est fascinant. Vous avez remplacé la photosynthèse par le ticket de stationnement. Vous avez échangé le chant du rossignol contre le bip-bip de la marche arrière d’un camion de livraison.
Et le plus beau dans tout ça, c’est votre obsession pour le concept de « compensation écologique ». C’est ma partie préférée. Vous coupez une chênaie tricentenaire qui servait de poumon à toute une région, mais pour vous faire pardonner, vous installez trois bacs à fleurs en plastique recyclé devant l'entrée du « Centre Commercial de l'Éco-Vallée ». Vous dessinez une fresque murale représentant une forêt sur le béton du parking. C’est comme si un tueur en série décapitait quelqu’un et disait au juge : « C’est bon, j’ai posé un autocollant Hello Kitty sur son buste, on est quittes, non ? »
Mais le sommet de votre art, le totem de votre civilisation en phase terminale, c’est le rond-point. Oh, le rond-point ! La France, par exemple, en possède plus de 65 000. Vous êtes les champions du monde de la circularité inutile. Vous ne pouvez pas juste faire un croisement, non. Il faut que ce soit une zone de transit métaphysique. Et que mettez-vous au milieu ? Une œuvre d’art conceptuelle en métal rouillé censée représenter « l’élan vers le futur », ou mieux, quelques oliviers moribonds arrachés à leur terre natale pour finir asphyxiés par les particules fines des diesels qui tournent en boucle autour d’eux. Le rond-point, c’est votre métaphore parfaite : vous allez très vite, vous consommez de l’énergie, mais vous ne menez absolument nulle part. Vous tournez juste autour de votre propre vide en espérant que le prochain GPS vous indiquera la sortie du cauchemar que vous avez vous-mêmes bitumé.
Vous avez peur du vert. Le vert est imprévisible. Le vert, ça pousse, ça se décompose, ça sent l’humus, ça rappelle que vous aussi, un jour, vous finirez par servir de compost. Le gris, lui, est honnête. Le gris ne meurt pas, parce qu’il n’a jamais vécu. En minéralisant chaque centimètre carré de votre environnement, vous essayez désespérément de créer un monde où la mort n’existe pas, simplement parce que vous y avez déjà tout tué d’avance.
C'est là que le bât blesse, mes petits ingénieurs en génie civil. Vous avez créé des villes qui sont des fours géants. Vous bétonnez, vous goudronnez, et puis quand l’été arrive et que le thermomètre affiche 45 degrés à l’ombre d’un horodateur, vous vous étonnez. « Oh, il fait chaud ! On dirait que l'air ne circule pas ! » Sans blague, Sherlock ? Vous vivez dans une poêle à frire géante et vous vous plaignez que le steak est en train de griller. Alors, pour régler le problème, vous installez des climatiseurs qui rejettent encore plus de chaleur dans les rues, ce qui vous oblige à mettre encore plus de climatiseurs. C’est le mouvement perpétuel de l’idiotie. Vous êtes la seule espèce capable de construire un sauna à ciel ouvert et de se demander pourquoi les glaçons fondent.
Et que dire de votre gestion de l'eau ? Vous recouvrez tout de surfaces imperméables, et dès qu'il tombe trois gouttes de pluie, vous appelez ça une « catastrophe naturelle ». Ce n’est pas une catastrophe naturelle, c’est juste la physique. L’eau ne peut pas traverser votre bitume premium. Alors elle stagne, elle s’accumule, et elle finit par emporter votre pavillon de banlieue et votre barbecue Weber dans un élan de liberté retrouvée. Et vous, debout sur votre toit, vous regardez les vagues en disant : « On ne pouvait pas prévoir. » Si. On pouvait. Mais il y avait un projet de construction d’un troisième Burger King dans la zone artisanale, et les priorités sont les priorités.
Vous avez ce besoin maladif de dompter le paysage, de le soumettre à la règle et au compas. Un terrain vague ? Une insulte à votre ego. Une prairie fleurie ? Un manque à gagner fiscal. Un marécage ? Un nid à moustiques qu’il faut drainer pour y construire une résidence nommée « Les Jardins d'Émeraude » — résidence qui, ironiquement, sera composée à 90 % de béton armé et de gravier gris anthracite. Le marketing est la vaseline de votre destruction systématique. Plus vous détruisez de nature, plus les noms de vos projets immobiliers sont bucoliques. Si je vois un panneau annonçant la construction de « L’Oasis des Sens », je sais déjà que les hérissons du quartier feraient mieux de rédiger leur testament avant l’arrivée des bulldozers.
Mais ne vous inquiétez pas trop. Ce n’est pas comme si vous alliez gagner à la fin. La Terre a une patience que vous ne pouvez même pas imaginer. Elle vous regarde poser vos couches de goudron comme on regarde un enfant gribouiller sur un mur avec un feutre indélébile : c'est agaçant, mais on sait qu'on va bientôt repeindre la chambre.
Regardez une fissure dans un trottoir. Juste une toute petite fissure. Qu’est-ce qu’on y trouve ? Un brin d’herbe. Une mauvaise herbe, selon votre nomenclature de maniaques du contrôle. Cette petite plante est en train de soulever votre bitume avec la force tranquille d’un astre en expansion. Elle n'a pas besoin de permis de construire. Elle n'a pas besoin d'une étude d'impact. Elle est juste là, patiente.
Quand vous aurez fini de vous étouffer sous vos dômes de chaleur, quand vos ronds-points ne seront plus parcourus que par le vent chargé de poussière plastique, la vie reviendra. Les racines feront éclater vos parkings de supermarchés comme des coquilles d’œufs. Les lierres grimperont sur vos façades de verre et d’acier pour les broyer avec une lenteur délicieuse. Vos villes « intelligentes » redeviendront ce qu’elles auraient toujours dû être : des tas de cailloux servant d’appartement à des colonies de fourmis qui, elles, au moins, savent gérer l'espace sans avoir besoin de mettre des barrières de péage.
En attendant, continuez. Posez vos pavés autobloquants. Étalez votre enrobé à chaud. Admirez votre œuvre : un monde lisse, uniforme, triste comme un dimanche après-midi dans une zone industrielle de la banlieue de Clermont-Ferrand. C’est votre chef-d’œuvre de grisaille. Mais n'oubliez pas : sous le goudron, la plage ? Non. Sous le goudron, la Terre attend juste que vous lâchiez le rouleau compresseur pour reprendre son souffle. Et croyez-moi, son expiration sera beaucoup plus puissante que votre petite ambition de bétonneur de paradis.
Le Plastique, c'est fantastique (pour l'éternité)
Regardez-vous bien en face. Non, pas dans votre miroir en verre — cet alliage de sable un peu trop noble pour vous — mais dans le reflet de l’écran de votre smartphone protégé par une coque en polymère synthétique "finition toucher velours". Vous avez réussi là où toutes les autres espèces ont lamentablement échoué : vous avez vaincu la biodégradabilité. Quel génie. Les dinosaures nous ont laissé du pétrole, des squelettes majestueux et quelques plumes coincées dans l'ambre. Vous, vous allez laisser une boîte de Tic-Tac et des couvercles de Tupperware que personne, absolument personne, pas même une civilisation galactique équipée de lasers à fusion, ne pourra jamais ouvrir.
C’est votre plus grand triomphe. Vous avez pris du pétrole — l’essence même de la vie ancienne, compressée par des millions d’années de tectonique des plaques — pour en faire un emballage individuel pour une seule et unique banane. C’est une forme d’insulte métaphysique à l’univers qui force le respect. "Tiens, Mère Nature, prends donc ce fruit que tu as protégé avec une peau organique parfaite, et regarde comment je l'enferme dans un sarcophage de polyéthylène haute densité qui survivra à la chute de ma propre lignée."
Parlons de votre héritage géologique. Dans deux millions d'années, quand les archéologues du futur (probablement des cafards télépathes ou des pieuvres ayant appris à marcher avec des petites bottes en caoutchouc) fouilleront les strates sédimentaires de notre époque, ils ne trouveront pas de cathédrales. Les cathédrales, ça s'effondre. Ils ne trouveront pas de bibliothèques. Le papier, ça pourrit. Ils trouveront le "Plastiglomérat". Une fusion magnifique de sable, de roche volcanique et de brosses à dents Oral-B. Ils exhumeront des couches entières de pailles de chez McDonald’s, parfaitement conservées, comme des flûtes de pan destinées à un dieu de la paresse et du diabète.
Et quelle poésie dans la longévité ! Une paille en plastique sert, en moyenne, huit minutes. Pour remonter un soda tiède vers une bouche humaine souvent trop occupée à proférer des banalités. Huit minutes d'utilité pour cinq siècles de présence active sur Terre. C'est un ratio de rentabilité existentielle absolument imbattable. Si vous passiez huit minutes à écrire un poème et qu'il restait gravé sur la lune pendant cinq cents ans, vous vous prendriez pour Victor Hugo. Là, vous faites la même chose avec un tube pour boire du Sprite. Bravo. C’est l’immortalité de supérette.
Mais le sommet de votre art, le véritable Graal de votre civilisation, reste la boîte Tupperware. La boîte Tupperware est au plastique ce que la Grande Pyramide est au calcaire : un mystère irrésolu. Notez l'ironie : vous avez créé un objet dont la fonction première est de conserver les restes d'un bœuf bourguignon dont personne ne veut le lendemain, mais vous l'avez fabriqué dans un matériau qui survivra à l'extinction du soleil. Le Tupperware est le seul objet capable de traverser un hiver nucléaire sans une égratignure, tout en gardant à l'intérieur une odeur de sauce bolognaise rance qui, elle aussi, semble avoir acquis le don de l'éternité.
Et ce couvercle. Parlons-en, de ce couvercle. Dans chaque foyer, il existe une dimension parallèle, probablement située au fond d’un tiroir de cuisine, où les couvercles de Tupperware vont pour mourir ou pour s'accoupler avec des chaussettes orphelines. Vous possédez tous douze boîtes rectangulaires et quatorze couvercles ronds. C’est une loi physique. Et quand, par un miracle statistique, vous trouvez le couvercle qui correspond à la boîte, il refuse de s'ouvrir. Il fait ventouse. Il défie la pression atmosphérique. Le plastique a décidé qu'il ne se séparerait plus jamais de son contenant. C’est une métaphore de votre propre condition : vous êtes coincés dans votre propre création, et ça demande une force surhumaine pour en sortir, avec le risque de s'éclabousser de jus de tomate vieux de trois semaines.
Vous avez même réussi à intégrer votre œuvre à votre propre biologie. C’est le concept du "Cycle de la Vie 2.0". Avant, on disait : "Tu es poussière et tu retourneras à la poussière". Aujourd’hui, c’est : "Tu es microplastique et tu finiras dans le foie d’un thon rouge avant de revenir dans ton propre sang via un sushi à 15 euros". On estime que l’humain moyen ingère l’équivalent d’une carte de crédit en plastique chaque semaine. C’est fascinant. Vous ne vous contentez pas de polluer le monde, vous devenez le monde que vous polluez. Vous êtes en train de vous plastifier de l’intérieur. Bientôt, vos corps ne pourriront même plus. On ne vous enterrera pas dans des cercueils, on vous mettra juste dans le bac de tri sélectif (celui que personne ne respecte de toute façon).
Imaginez la scène de votre fin. Le dernier humain s'éteint, seul, sur un trône de bouteilles de Cristaline vides. Et le silence retombe. Mais quel silence ! Pas un silence de mort, non. Un silence de polypropylène. La pluie tombe sur les montagnes de déchets, produisant un cliquetis synthétique, une symphonie de percussions sur des barquettes de polystyrène. Les océans, devenus une soupe épaisse de confettis multicolores, ne roulent plus des vagues de sel, mais des vagues de polymères. C’est propre. C’est lisse. C’est indestructible.
Les baleines du futur auront des estomacs remplis de Lego, et honnêtement, c’est une sacrée amélioration esthétique par rapport au krill. C’est coloré, c’est ludique. Grâce à vous, la nature n'est plus cette chose sauvage et imprévisible ; elle est devenue un immense parc d'attractions dont le propriétaire a fait faillite, mais où les structures en plastique tiennent toujours le coup sous le soleil de plomb.
D'ailleurs, parlons de cette fameuse "Septième Continent". Ce vortex de plastique dans le Pacifique. C’est votre chef-d’œuvre. C’est votre Atlantide à vous. Sauf qu'au lieu de temples en marbre et de philosophes en toge, on y trouve des claquettes dépareillées, des bidons de lessive Skip et des millions de cotons-tiges. C’est une île qui n’appartient à personne, qui ne demande aucun passeport, et qui ne coulera jamais. C’est la seule terre que vous avez créée de toutes pièces sans avoir besoin de faire une guerre. Vous l’avez juste laissée dériver. C’est votre radeau de la Méduse, mais en plus résistant et avec plus de logos publicitaires.
Alors, continuez. Ne vous arrêtez surtout pas. Achetez vos concombres emballés sous vide, vos capsules de café en aluminium plastifié et vos jouets Kinder que les enfants oublient en dix secondes mais que la Terre retiendra pendant dix siècles. Ne culpabilisez pas. Après tout, vous offrez à la planète quelque chose qu’elle n’avait jamais connu : la permanence. La vie est fragile, la vie est éphémère, la vie est biodégradable. Mais un sac Carrefour ? Un sac Carrefour est une promesse de fidélité. Il sera là quand vos os seront devenus de la poussière. Il sera là quand les montagnes se seront érodées. Il flottera, majestueux, dans une flaque radioactive, témoin muet d'une espèce qui avait peur de la mort et qui a donc décidé de fabriquer des objets qui ne meurent jamais.
Vous vouliez laisser une trace ? Félicitations. Elle est partout. Elle est dans le placenta des nouveaux-nés, dans la neige de l'Everest et dans la fosse des Mariannes. Vous avez nappé le monde d'une couche de vernis synthétique, comme un mauvais canapé dans un salon de province dont on ne veut pas abîmer le tissu.
La Terre vous observe, un peu perplexe. Elle se demande ce qu'elle va bien pouvoir faire de toutes ces boîtes de rangement sans couvercle. Mais ne vous inquiétez pas pour elle. Elle a le temps. Elle attendra que vous disparaissiez, étouffés par votre propre emballage, et elle finira par inventer une bactérie capable de digérer le polyéthylène. Ce sera une digestion lente, difficile, avec beaucoup de remontées acides, mais elle y arrivera.
En attendant ce jour, savourez votre victoire. Vous êtes les seuls êtres de l'histoire de l'univers à avoir réussi à rendre la planète "incassable". C’est juste dommage que vous soyez à l’intérieur quand elle finira par tomber. Mais bon, consolez-vous : au moins, vos restes seront conservés dans un emballage hermétique. Dommage que personne ne puisse l'ouvrir.
Réseaux Sociaux : Le cri primal en 280 caractères
Regardez-vous. Non, sérieusement, posez votre téléphone deux secondes — enfin, après avoir lu ça, parce que votre capacité d’attention actuelle est comparable à celle d’un poisson rouge sous méthamphétamine. Admirez le sommet de la pyramide évolutive. Deux millions d'années. Sept cent mille générations d'hominidés qui ont transpiré sang et eau, bravé les tigres à dents de sabre, survécu à la peste noire et inventé la physique quantique, tout ça pour aboutir à cet instant précis : vous, affalé dans un canapé qui sent la poussière, en train d'écrire en majuscules à un inconnu nommé @Kevindu64 que sa conception de la cuisson de la pâte à pizza est une insulte à l'humanité et qu'il devrait probablement s'étouffer avec sa croûte.
C’est fascinant, d’un point de vue paléontologique. On a commencé par des grognements dans des grottes pour dire « Attention, lion ». C’était efficace. C’était vital. On a ensuite peaufiné l’outil. On a inventé les déclinaisons latines, les alexandrins de Racine, la rhétorique parlementaire et les nuances subtiles du subjonctif imparfait. On a créé un instrument d’une précision chirurgicale capable d’exprimer l’extase mystique ou la mélancolie existentielle. Et qu’est-ce qu’on en a fait ? On l’a passé à la moulinette numérique pour en extraire l’essence la plus pure : le tweet de haine à 3 heures du matin.
Le réseau social, c’est le retour à l’état de nature, mais avec la 5G. C’est le cri primal, mais compressé en 280 caractères, ce qui, avouons-le, est le format idéal pour l'intelligence humaine moyenne : assez long pour étaler sa bêtise, trop court pour argumenter. On a donné à chaque primate de cette planète un mégaphone branché sur le cerveau de tous les autres primates. Résultat ? Une cacophonie mondiale où le seul moyen de se faire entendre est de hurler plus fort que le voisin sur le fait que, oui, mettre de l'ananas sur une pizza est un crime de guerre passible de la Haye.
La Terre vous regarde faire avec une lassitude qui frise le coma. Elle a vu passer les dinosaures — des bêtes imposantes, certes un peu limitées intellectuellement, mais qui avaient au moins la décence de ne pas poster de photos de leur déjeuner avant de se faire dévorer par un prédateur. Les dinosaures rugissaient pour marquer leur territoire. Vous, vous « tweetez » pour marquer votre supériorité morale sur la question du gluten. C’est la même impulsion de dominance, mais avec moins de muscles et beaucoup plus de lumière bleue.
Le concept même d'« ami » ou de « follower » est une blague cosmique que seule une espèce en phase terminale de narcissisme pourrait prendre au sérieux. Vous accumulez des milliers de « relations » virtuelles comme on collectionne des canettes vides. Vous vous sentez exister parce qu’un algorithme conçu par un génie asocial de la Silicon Valley a décidé de flatter votre ego en vous montrant des contenus qui confirment que vous avez raison et que tous les autres sont des imbéciles. C’est le principe de la chambre d’écho : un endroit où vous pouvez crier « Je suis un génie ! » et entendre dix mille échos vous répondre « Oui, et les autres sont des cons ! ».
Et parlons-en, de ces « autres ». Cet inconnu à l'autre bout du pays qui n'est pas d'accord avec votre analyse du dernier film de super-héros ou de la température idéale du four à bois. Il y a 10 000 ans, si vous croisiez un étranger, soit vous partagiez un morceau de mammouth, soit vous vous fracassiez le crâne avec un silex. Aujourd'hui, on a inventé une forme de violence bien plus perverse : le sarcasme en ligne. On s'étripe par écrans interposés pour des enjeux qui ont la profondeur intellectuelle d'une flaque d'eau un jour de pluie. Vous passez des heures — des heures de votre vie limitée, des heures que vous ne récupérerez jamais — à essayer de convaincre un avatar avec une photo de profil de chat que sa syntaxe est déplorable.
L'évolution a mis des millénaires à développer votre cortex préfrontal, le siège de la raison et de la logique. C'est une pièce de technologie biologique incroyable. Et pourtant, dès que vous ouvrez une application avec un petit oiseau ou un "F" bleu, votre cortex préfrontal se met en mode veille et laisse les commandes à votre cerveau reptilien. Ce dernier n'a qu'une envie : mordre. Alors il mord. Il tape frénétiquement sur des touches de verre pour envoyer des insultes à quelqu'un qu'il ne rencontrera jamais, à propos d'un sujet dont tout le monde se foutra éperdument dans quinze minutes.
C'est là le génie de votre extinction : vous n'avez pas besoin d'une météorite. Vous avez le bouton "Publier". Vous vous auto-asphyxiez sous une montagne de commentaires inutiles, de mèmes périmés et d'indignations sélectives. Vous avez transformé la connaissance universelle — Internet, le feu de Prométhée version fibre optique — en une immense fosse septique où l'on débat pour savoir si la Terre est plate ou si la cuisson "bleue" d'un steak est un signe de psychopathie.
Imaginez la Terre comme une concierge d'immeuble qui attend que les locataires bruyants finissent de s'entretuer pour pouvoir enfin passer la serpillière. Elle vous observe débattre du "ratio" sur Twitter alors que vos océans ressemblent à une soupe de sacs poubelles. Elle vous voit annuler des gens pour des blagues de 2012 pendant que la banquise fond comme un glaçon dans un pastis au soleil. Elle trouve ça presque poétique. Vous êtes la première espèce à documenter sa propre chute en direct, avec des filtres Instagram pour que le chaos ait l'air un peu plus "vintage".
Vous croyez que vous communiquez. Vous croyez que vous créez du lien. En réalité, vous ne faites que jeter des petits cailloux numériques dans un trou noir. Chaque "Like" est une micro-dose de dopamine pour masquer le vide abyssal de votre existence de singe en costume. Chaque "Retweet" est une tentative désespérée de dire "Hé, je suis là, je déteste la même chose que vous, s'il vous plaît, ne m'oubliez pas".
Et la pizza dans tout ça ? La pizza, c’est le symbole de votre déchéance. Un plat universel, simple, gras et réconfortant. Un truc qu’on partageait autrefois en riant. Aujourd’hui, c’est un champ de bataille idéologique. « Trop cuite », « pas assez de sauce », « trop de garniture », « pas assez authentique ». Vous avez réussi à politiser la mozzarella. C’est votre chef-d’œuvre. Si vous êtes capables de vous haïr pour du fromage fondu, imaginez ce que vous ferez quand il n'y aura plus assez d'eau potable pour tout le monde. La Terre, elle, a déjà fait ses calculs. Elle sait que vous ne tiendrez pas un round face à une vraie crise, parce que vous serez trop occupés à débattre sur TikTok pour savoir si le rationnement est une atteinte à votre liberté de mourir de soif.
Alors, continuez. Tapez plus fort. Insultez cet inconnu. Dites-lui que sa mère aurait dû lui apprendre à cuire une Margherita. Utilisez ces millions d'années d'évolution pour perfectionner l'art du mépris en ligne. La Terre attend. Elle attend le moment où le dernier serveur brûlera, où la dernière batterie s'éteindra, et où le silence reviendra enfin. Un silence magnifique, sans notification, sans "ding", sans "votre tweet a été aimé".
Ce jour-là, la Terre respirera. Elle n'aura plus à supporter vos avis sur tout et surtout sur rien. Elle pourra enfin digérer vos pizzas industrielles et vos smartphones en plastique. Ce sera long, ce sera dur, mais au moins, personne n'ira poster un commentaire négatif sur la qualité de sa digestion. Elle aura tout son temps. Et vous ? Vous ne serez plus qu'un lointain souvenir de "fail" évolutif, une petite erreur de parcours qui a cru que le monde s'arrêterait de tourner parce qu'on avait mis trop de pepperoni sur son déjeuner.
Allez, remettez votre nez dans votre écran. Quelqu'un vient de dire que votre série préférée est "surcotée". Vous ne pouvez pas laisser passer ça. L'honneur de votre espèce — ou du moins ce qu'il en reste — en dépend. Hurlez, petits primates. Hurlez en 280 caractères. Le vide adore vous écouter.
L'Obsolescence Programmée de votre propre bon sens
Regardez-vous. Non, vraiment, prenez un miroir — ah non, pardon, votre téléphone est déjà greffé à votre paume, utilisez le mode selfie. Admirez ce chef-d'œuvre de l'évolution. Des millions d'années pour passer de la bactérie thermophile au singe chasseur-cueilleur, tout ça pour finir par passer quarante heures par semaine à remplir des tableaux Excel dans un box en open-space qui sent le thon tiède et le désespoir. Et pourquoi ? Pour la gloire de l'espèce ? Pour coloniser Mars ? Non. Pour vous payer un lave-vaisselle qui a été conçu, avec une précision mathématique digne de la NASA, pour s'autodétruire exactement trois jours après la fin de la garantie.
C’est ici que réside votre véritable génie. Vous n’êtes pas seulement les victimes de l’obsolescence programmée, vous en êtes les complices enthousiastes. Vous avez réussi l’exploit cognitif de travailler la moitié de votre vie éveillée pour acheter des objets dont la durée de vie est inférieure au temps qu’il vous faut pour comprendre la notice d'utilisation.
Analysons froidement la transaction, si tant est qu'il vous reste assez de neurones non-grillés par TikTok pour faire une soustraction. Vous donnez votre ressource la plus précieuse — le temps, cette substance finie qui s'écoule inexorablement vers votre tombe — contre des jetons colorés appelés « euros ». Jusqu'ici, c'est du troc classique. Mais là où ça devient magique, là où on touche au sublime de la stupidité humaine, c'est l'usage que vous faites de ces jetons. Vous allez dans un temple de la consommation (avec un parking moche et une lumière néon qui donne le cancer de l'œil) pour acquérir un smartphone « Ultra-Pro-Max-Giga ».
Ce téléphone coûte l'équivalent de deux mois de votre vie assis derrière un bureau à écouter Jean-Pierre de la compta raconter ses problèmes de prostate. Vous le prenez à crédit, bien sûr. Parce que l'impatience est la vertu des mourants. Donc, vous allez payer ce téléphone pendant vingt-quatre mois. Le problème ? Les ingénieurs de la marque, des petits génies en col roulé payés pour haïr l'humanité, ont injecté une mise à jour logicielle au bout du dix-huitième mois. Résultat : votre batterie gonfle comme un soufflé raté et l'écran commence à avoir des spasmes. Vous êtes là, à la caisse d'un magasin, en train de payer la dix-neuvième mensualité d'un objet qui sert désormais de presse-papier high-tech. Vous payez pour un fantôme. Vous travaillez pour du vent. Vous êtes les seuls animaux au monde capables de nourrir un parasite qui est déjà mort.
C’est le concept de « l’esclavage circulaire ». Vous courez dans une roue, mais la roue est en plastique biodégradable qui se désintègre sous vos pattes au fur et à mesure que vous accélérez.
Et le plus drôle, c’est votre réaction. Est-ce que vous vous révoltez ? Est-ce que vous brûlez les usines ? Non. Vous soupirez, vous postez un tweet incendiaire (sur le téléphone qui bugue) en disant que « les marques abusent quand même », et vous retournez travailler dix heures de plus le samedi pour vous payer le modèle suivant. Parce que le modèle suivant, il a un capteur photo de 200 mégapixels. C’est vital. Il faut absolument que le monde puisse voir vos pores de peau en 8K quand vous posterez la photo de votre avocado toast à 18 euros. Avocado toast que vous n'avez même pas le temps de savourer parce que vous devez répondre à un mail urgent de votre patron qui, lui aussi, travaille 70 heures par semaine pour se payer un yacht qui finira par rouiller dans un port de la Côte d'Azur.
L'obsolescence programmée ne concerne pas que vos grille-pains ou vos machines à laver qui décident de simuler une crise d'épilepsie dès qu'une chaussette dépasse de deux millimètres. Elle concerne votre propre bon sens. Votre cerveau a subi un « downgrade » massif. Il a été reformaté pour accepter l'inacceptable.
Imaginez un homme préhistorique. Appelons-le Grok. Si vous disiez à Grok : « Écoute, tu vas passer 10 lunes à tailler des silex pour un autre type, et en échange, il va te donner une lance qui se casse en deux dès que tu touches un lapin, et en plus, tu devras continuer à lui donner des baies pendant 5 lunes de plus pour payer la lance cassée », Grok vous fracasserait le crâne avec un caillou. Et Grok aurait raison. Grok avait une dignité. Grok comprenait la notion de valeur. Vous ? Vous avez remplacé la dignité par des « points de fidélité ».
Vous vivez dans l’ère du jetable intégral. Tout est jetable. Vos objets, vos contrats de travail, vos relations amoureuses (consommées sur une application entre deux publicités pour des aspirateurs), et bientôt, votre propre existence. La Terre, elle, regarde ce spectacle avec une fascination horrifiée. Elle vous voit creuser des trous béants en Afrique pour extraire du cobalt, dévaster des écosystèmes entiers, polluer des rivières sacrées, tout ça pour fabriquer une brosse à dents électrique connectée au Wi-Fi. Une brosse à dents qui vous envoie une notification sur votre montre pour vous dire que vous brossez trop fort, avant de rendre l’âme au bout de six mois parce que l’humidité de la salle de bain (un concept totalement imprévisible pour un objet destiné à une salle de bain) a fait court-circuiter sa carte mère.
C'est une forme d'art, vraiment. Détruire une planète pour produire des déchets premium. Vous êtes les alchimistes à l'envers : vous transformez l'or de la biosphère en plomb plastique.
Et le crédit ! Parlons du crédit. Cette invention géniale qui permet de dépenser l'argent que vous n'avez pas encore gagné pour impressionner des gens que vous n'aimez pas. Le crédit est la laisse que vous vous passez vous-mêmes autour du cou, en serrant bien fort, tout en remerciant le banquier pour la couleur du cuir. Vous achetez une voiture à 30 000 euros. Un tas de ferraille qui perd 20 % de sa valeur à la seconde où vos fesses touchent le siège en similicuir. Vous allez passer les sept prochaines années de votre vie à rembourser cette boîte roulante. Dans sept ans, la voiture sera une épave fumante, les plastiques du tableau de bord vous colleront aux doigts, et vous aurez passé plus de temps dans les bouchons pour aller au travail qu'à profiter de la "liberté" que la publicité vous promettait.
Vous êtes des génies de l'autodestruction. Vous avez inventé un système où la survie dépend de votre capacité à produire et à acheter des choses inutiles. Si demain, vous décidiez tous de ne garder que ce qui fonctionne vraiment, l'économie mondiale s'effondrerait en trois minutes. Si vous arrêtiez de changer de fringues toutes les deux semaines alors que votre armoire ressemble déjà à une décharge textile, des empires s'écrouleraient. Votre civilisation repose sur la fragilité des ressorts de vos canapés et sur la faiblesse des condensateurs de vos téléviseurs.
La Terre attend. Elle attend le moment où la dernière pièce détachée de votre dernier gadget rendra l'âme. Elle imagine déjà le silence qui suivra le dernier « bip » de votre dernier micro-ondes. Elle rigole d'avance en pensant aux archéologues du futur (probablement des cafards dotés d'une intelligence supérieure, ce qui n'est pas difficile à surpasser) qui retrouveront des strates géologiques composées exclusivement de capsules de café en aluminium et de chargeurs de téléphones incompatibles.
Ils se demanderont : « Mais pourquoi ? Pourquoi ces primates ont-ils sacrifié leur air, leur eau et leur temps pour des objets qui ne duraient pas ? » Et la réponse sera simple : parce qu'ils avaient oublié comment se servir de leur cerveau. Parce que leur bon sens avait été programmé pour expirer en même temps que la mode du printemps-été.
En attendant, retournez bosser. Il y a un nouveau modèle de frigo qui sort demain. Il a un écran tactile sur la porte pour que vous puissiez regarder des vidéos de recettes que vous ne ferez jamais, tout en étant prévenu par mail que vous n'avez plus de lait. Il coûte trois mois de votre vie. Dépêchez-vous, le stock est limité, et la fin de votre espèce aussi. Le vide n'attend pas, et il ne prend pas la carte bleue.
La Guerre : Le sport préféré des primates en costume
Imaginez un instant que vous êtes un observateur extraterrestre. Un vrai, pas un petit gris avec des yeux en amandes qui vient palper des agriculteurs dans le Nebraska, mais une entité dotée d'une logique pure, flottant dans le vide intersidéral. Vous zoomez sur cette petite bille bleue et vous voyez quoi ? Des mammifères légèrement trop poilus pour être élégants, mais trop glabres pour être mignons, qui passent 90 % de leur temps à dessiner des traits imaginaires dans la poussière avec des bâtons, avant de s'entretuer parce que quelqu'un a posé son gros orteil du mauvais côté de la ligne.
C’est fascinant, vraiment. Si l’absurde était une source d’énergie renouvelable, l’humanité alimenterait déjà trois galaxies voisines.
La guerre est le seul sport au monde où les joueurs portent des médailles pour avoir réussi à ne pas mourir tout en faisant en sorte que le gars d'en face, lui, échoue lamentablement à cet exercice. Mais attention, on ne parle pas de n'importe quel type de bagarre. On parle de la guerre moderne, celle orchestrée par des "primates en costume". C’est là que le génie humain atteint son paroxysme de débilité profonde. On ne se bat plus pour une femelle fertile ou une carcasse de mammouth – ce qui, avouons-le, avait au moins un sens biologique. Non, on se bat pour des concepts. Pour des morceaux de papier avec des visages de morts dessus, pour des interprétations divergentes de livres écrits par des bergers hallucinés il y a deux mille ans, ou mieux encore : pour des cailloux.
« Ce caillou est à moi ! » hurle le Primate A, ajustant sa cravate en soie qui coûte le PIB annuel d'un village de pêcheurs.
« Absolument pas, il appartient historiquement à mes ancêtres qui l'ont regardé une fois en 1412 ! » répond le Primate B, dont le costume est tout aussi bien coupé, mais dont la montre indique l'heure de la fin du monde.
Pendant ce temps, sous leurs chaussures de luxe, la planète Terre soupire. Elle ne se contente pas de soupirer, d'ailleurs ; elle essaie activement de se débarrasser de ses squatteurs. C’est le plus grand quiproquo de l'histoire naturelle. L’humanité est en pleine partie de Risk dans un bâtiment en train de s'effondrer, et au lieu de chercher la sortie, elle se dispute pour savoir qui possède le couloir qui mène aux toilettes.
La Terre vous envoie des signes, pourtant. Des ouragans qui ont la force de frappe d’une armée de tanks, des feux de forêt qui font passer vos lance-flammes pour des briquets de poche défectueux, et des virus si petits qu’ils ne peuvent même pas voir vos frontières, mais qui arrivent à mettre votre économie mondiale en PLS en trois semaines. La planète est un chien enragé couvert de puces qui se battent pour savoir laquelle possède l'oreille gauche, alors que le chien est déjà en train de courir vers la rivière pour se noyer.
Mais le primate en costume est têtu. Il a inventé la "Géopolitique". Quel mot magnifique pour décrire l'art de se diviser en gangs de quartier avec des armes nucléaires. La géopolitique, c'est ce qui permet à un type assis dans un bureau climatisé à 10 000 kilomètres du front de dire : « Nous devons défendre nos intérêts vitaux. » Traduction : « Nous avons besoin du pétrole qui se trouve sous le jardin de ces gens, alors nous allons leur envoyer des bombes intelligentes (ce qui est un oxymore délicieux, la seule bombe intelligente étant celle qui refuse d'exploser). »
Le plus drôle, c'est la technologie. Vous avez dépensé des trillions de dollars pour développer des avions furtifs qui ne peuvent pas être détectés par les radars, des drones capables de lire l'heure sur la montre d'un berger au Yémen, et des missiles si précis qu'ils peuvent entrer par la cheminée d'une cible. Tout ça pour quoi ? Pour protéger des frontières que le prochain tsunami traversera sans même présenter son passeport. Vous construisez des murs alors que le niveau de la mer monte. C'est comme essayer de vider l'océan avec une fourchette tout en poignardant votre voisin parce qu'il utilise une cuillère.
Et parlons de la "Défense". Personne ne fait la "Guerre", tout le monde se "Défend". C'est le grand bal des hypocrites. Si l'on en croit les communiqués officiels, l'humanité n'est composée que de victimes qui, par le plus pur des hasards, possèdent toutes des stocks massifs de gaz sarin et des ogives thermonucléaires sous leurs jardins d'enfants. Le ministère de la Guerre est devenu le ministère de la Défense, ce qui est le plus grand rebranding marketing depuis que quelqu'un a décidé d'appeler le "sucre de maïs transformé" de la "nourriture".
Le spectacle est d'autant plus savoureux quand on observe la déconnexion totale entre les ordres et la réalité. D'un côté, vous avez le sergent Trucmuche qui rampe dans la boue, perdant ses membres pour un hectare de sable radioactif ; de l'autre, vous avez le Primate en Costume qui discute de la "logistique de l'attrition" en mangeant des canapés au saumon. Si on forçait les chefs d'État à se battre en duel au couteau sur une banquise en train de fondre chaque fois qu'ils ont un désaccord, la paix mondiale serait déclarée en moins de douze secondes. Mais non, c'est beaucoup plus civilisé d'envoyer les enfants des pauvres mourir pour les idées des riches. C’est la tradition. C'est ce qui nous sépare des animaux, paraît-il. Les loups se battent pour la hiérarchie de la meute, mais au moins, ils ne demandent pas aux autres loups de payer des impôts pour financer la fabrication de dents artificielles plus pointues.
Regardez-vous. La calotte glaciaire s'effondre, les océans se transforment en soupe de plastique, l'air devient un cocktail de particules fines, et quelle est votre priorité ? Savoir si un morceau de caillou au milieu de la mer de Chine appartient au pays A ou au pays B. C’est comme si les passagers du Titanic s'étaient entretués pour savoir qui avait le droit de s'asseoir sur les transats alors que l'iceberg était déjà en train de commander un café dans le hall principal.
Vous êtes les seuls êtres vivants capables de concevoir l'astrophysique, la poésie et la chirurgie cardiaque, et vous utilisez ce cerveau prodigieux pour inventer des moyens de transformer d'autres êtres humains en confiture de fraise à distance. Pourquoi ? Parce que "l'honneur". Parce que la "souveraineté". Parce que "Dieu l'a dit". Des concepts abstraits qui n'ont absolument aucune existence physique en dehors de vos boîtes crâniennes mal ventilées.
La Terre, elle, ne connaît pas la souveraineté. Elle ne connaît que la thermodynamique. Et la thermodynamique s'en fout de votre drapeau. Le drapeau, c'est juste un bout de tissu qui brûle très bien, tout comme le costume du diplomate et le treillis du soldat.
Dans quelques millions d'années, quand les fameux cafards dont nous parlions plus tôt fouilleront les ruines de votre civilisation, ils ne trouveront pas de traces de vos "victoires héroïques". Ils trouveront des décharges de ferraille rouillée. Ils verront que vous aviez les moyens de transformer votre planète en paradis, mais que vous avez préféré transformer vos voisins en souvenirs. Ils concluront que l'espèce humaine était une sorte de bug informatique de l'évolution : un processeur trop puissant installé dans un boîtier défectueux avec un logiciel de navigation datant de l'âge de pierre.
La vérité, c'est que la guerre vous rassure. Elle vous donne l'impression que vos actions ont une importance, que vos frontières sont réelles, que votre existence mérite d'être défendue avec férocité. C’est un divertissement macabre qui vous évite de regarder en face la seule et unique réalité : vous n'êtes rien. Vous êtes des moisissures sur un fruit qui pourrit dans l'espace. Et au lieu de profiter du jus sucré tant qu'il en reste, vous vous battez pour savoir qui possède la moisissure du nord et qui possède celle du sud.
Alors, continuez. Astiquez vos boutons de manchette, révisez vos traités de non-prolifération que personne ne respecte, et préparez votre prochaine "opération spéciale". La planète, elle, continue de secouer ses puces. Et elle commence à avoir une sacrée envie de prendre un bain de soufre pour se décaper la peau.
Dépêchez-vous de conquérir ce petit bout de désert. Ça fera un très bel endroit pour que vos squelettes puissent enfin se mettre d'accord sur le tracé de la frontière, une fois que plus personne ne sera là pour tenir le stylo. Le silence qui suivra votre disparition sera le traité de paix le plus efficace de toute l'histoire de la biologie. Et pour une fois, il sera définitif. Sans besoin de costume.
La Mode : Se déguiser pour oublier qu'on est des mammifères
Regardez-vous dans le miroir. Non, pas celui de votre salle de bain avec l’éclairage tamisé qui pardonne vos excès de la veille. Je parle du vrai miroir, celui de votre conscience résiduelle, si elle n'est pas déjà étouffée sous une pile de t-shirts en coton "bio" certifié par une entreprise qui emploie des enfants payés en sourires et en cailloux. Qu’est-ce que vous voyez ? Un sommet de l’évolution ? Un génie de la création ? Non. Vous voyez un singe. Un primate glabre, légèrement bouffi, qui transpire, qui pète et dont les cellules se désintègrent à chaque seconde qui passe.
Et pourtant, ce singe a décidé que la priorité absolue de son existence éphémère était de recouvrir son enveloppe charnelle de lambeaux de tissus colorés pour faire croire qu'il n'appartient pas au règne animal. La mode, c’est le grand mensonge de l'espèce humaine : c’est l’art de se déguiser pour oublier qu’on est des mammifères qui puent des pieds.
C’est fascinant, vraiment. Vous dépensez la moitié de votre salaire (que vous avez durement gagné en vendant votre âme à un tableur Excel) pour acheter des vêtements fabriqués à 12 000 kilomètres de chez vous. Le processus est d’une logique implacable : on extrait du pétrole pour faire du polyester, on pollue trois fleuves en Asie pour obtenir un bleu "électrique" qui sera démodé dans six semaines, et on fait voyager le tout dans un cargo géant qui déverse ses toxines dans l'océan, tout ça pour que vous puissiez porter un sweat-shirt avec un logo de canard. Pourquoi ? Pour "exprimer votre personnalité unique".
Sentez-vous cette ironie délicieuse ? Vous voulez être "unique" en portant exactement le même uniforme que les quatre millions d'autres primates qui ont lu le même article sur ce qu'il "faut porter cet automne pour ne pas avoir l'air d'un raté". Vous êtes des clones qui se battent pour savoir quel clone est le plus original. C'est le triomphe absolu du marketing sur la biologie : convaincre un animal qu'il a besoin d'une chaussure avec une bulle d'air dedans pour marcher du canapé au micro-ondes.
Parlons-en, de ces chaussures. Des baskets à 800 euros. Huit cents euros pour du plastique injecté. C'est le prix de trois mois de survie en pleine nature, mais vous préférez les investir dans des objets qui vous empêchent de courir correctement parce que vous avez peur de les salir. Vous avez créé des objets de culte à partir de matériaux de plomberie. Si un extraterrestre débarquait aujourd'hui, il penserait que vos pieds sont des divinités fragiles que vous protégez avec des autels portatifs en caoutchouc.
Et tout ça pour quoi ? Pour nier le corps. Le corps humain est une horreur biologique : ça suinte, ça mue, ça se déforme. Alors, on triche. On met des gaines pour aplatir le gras, on met des épaulettes pour simuler une puissance qu'on n'a pas, on porte des talons hauts pour se percher plus loin de la boue dont on est issu. La mode est une prothèse psychologique pour singe complexé. Vous n'êtes pas en train de vous habiller, vous êtes en train de camoufler un crime : le crime d'être vivant et périssable.
Le concept de "saison" est sans doute la blague la plus drôle de votre espèce. La planète a des cycles climatiques basés sur l'inclinaison de son axe et sa rotation autour du soleil. Vous, vous avez décidé que "le bordeaux, c'est tellement octobre". Comme si l'univers en avait quelque chose à foutre. "Oh non, dit la Terre, je ne peux pas déclencher l'hiver, personne n'a encore acheté son pull en maille torsadée moutarde !" Vous avez réussi à transformer le temps qui passe en un défilé de chiffons. C'est une stratégie de distraction massive. Tant que vous vous demandez si le pantalon "patte d'eph" revient à la mode, vous ne vous demandez pas pourquoi vous occupez un espace inutile sur un rocher qui fonce vers le néant.
Et le luxe ? Ah, le luxe ! Le sommet de l'absurdité mammifère. Payer dix fois le prix d'un objet simplement parce qu'un vieux monsieur français ou italien a décidé que son nom sur une étiquette valait plus que votre dignité. Le luxe, c’est la taxe que les gens intelligents prélèvent sur l'insécurité des riches. "Regardez-moi, mon sac à main coûte le prix d'une petite voiture, ce qui prouve que je suis un primate alpha." Non, ça prouve juste que tu es un primate qui s'est fait pigeonner par un logo. Les chimpanzés se battent pour des bananes ; vous vous battez pour des sacs à main en peau de crocodile (un autre mammifère, ou reptile, qui a eu le malheur d'avoir une peau plus élégante que la vôtre).
Le plus drôle, c'est l'argument de la "qualité". "J'achète du luxe parce que ça dure." Mensonge ! Vous l'achetez pour que ça se voie. Si ça durait vraiment, l'industrie s'effondrerait. Vous avez besoin que ça s'use, ou mieux, que ça devienne socialement inacceptable de le porter l'année prochaine. L'obsolescence programmée n'est pas que dans vos iPhones, elle est dans vos yeux. Vous êtes programmés pour détester ce que vous aimiez il y a six mois. C’est une forme de schizophrénie collective sponsorisée par LVMH.
Vous vous baladez dans les rues comme si vous étiez dans un clip vidéo, ajustant votre col, vérifiant votre reflet dans les vitrines des magasins qui vendent d'autres déguisements. Vous vous jaugez, vous vous snobez, vous vous hiérarchisez selon la qualité de votre cuir et la coupe de votre veste. Mais retirez le tissu, et qu'est-ce qu'il reste ? Une collection d'organes spongieux et de tubes digestifs qui essaient de ne pas trop penser à la mort.
Imaginez une seconde la fin du monde (ce n'est pas dur, vous travaillez activement à sa réalisation). Les villes sont en ruines, le réseau électrique est mort, la civilisation est un souvenir. Est-ce que vous pensez que votre édition limitée de sneakers vous aidera à échapper aux loups ? Est-ce que votre costume trois-pièces cintré vous servira de protection contre les pluies acides ? Vous finirez tous pareils : des squelettes. Et la bonne nouvelle pour la planète, c’est que les squelettes ne portent pas de sous-vêtements de marque. La mort est le seul couturier qui travaille gratuitement et qui propose une coupe qui va à tout le monde : le linceul de poussière.
En attendant, continuez à feuilleter vos magazines de mode. Continuez à croire que si vous trouvez la paire de jeans parfaite, vous serez enfin heureux, vous serez enfin "quelqu'un". Vous n'êtes pas "quelqu'un". Vous êtes une anomalie biologique qui a trouvé le moyen de transformer des ressources naturelles précieuses en une montagne de déchets textiles que même les bactéries refusent de manger.
Allez, remettez votre petite écharpe, il fait frais dehors. Le vent se lève, et il se moque éperdument de savoir si elle est en cachemire ou en acrylique. Il voit juste un animal qui a froid et qui essaie de se convaincre qu'il est au-dessus de tout ça. Spoiler : vous ne l'êtes pas. Vous êtes juste des singes en costume, et la pièce de théâtre touche à sa fin. Le rideau va tomber, et il n'y aura personne dans la salle pour applaudir votre tenue. Mais au moins, vous aurez eu l'air "tendance" pendant l'effondrement. C'est déjà ça, non ?
Haha. Quel gâchis.
Le Tourisme : Polluer pour prouver qu'on y était
Félicitations. Vous venez de boucler votre valise. Vous avez vérifié trois fois si vous aviez votre passeport, votre crème solaire indice 50 pour protéger votre peau de porcelaine d'un soleil que vous passez pourtant l'année à fuir, et votre perche à selfie télescopique — cette prothèse de l'ego qui est à l'Homo Sapiens moderne ce que la massue était à l'homme de Néandertal. Sauf que le Néandertal s'en servait pour survivre, alors que vous, vous vous en servez pour prouver à une poignée de connaissances que vous détestez que vous menez une vie « inspirante ».
C’est le moment. Vous allez grimper dans un tube de métal pressurisé, propulsé par la combustion de milliers de litres de kérosène, pour traverser la moitié du globe. Pourquoi ? Pour la culture ? Pour l’ouverture d’esprit ? Pour la rencontre avec l’Autre ?
Haha. Arrêtez. On se connaît.
Vous y allez parce que l’algorithme vous a murmuré à l’oreille que votre existence manquait de saturation. Vous y allez pour consommer du paysage comme on consomme un Big Mac : rapidement, sans mâcher, et avec une photo du menu pour prouver qu’on a mangé. Vous allez parcourir 10 000 kilomètres pour aller voir un temple millénaire, un glacier agonisant ou une plage de sable blanc, et la première chose que vous ferez en arrivant, ce ne sera pas de respirer l’air pur ou de contempler l'horizon. Non. Ce sera de chercher le code Wi-Fi pour vérifier si votre story a été vue par votre ex.
Le tourisme moderne est la forme la plus aboutie de la schizophrénie collective. C’est cet élan sublime qui consiste à dépenser l'équivalent du PIB d'un petit village africain pour aller polluer précisément l’endroit qu’on prétend admirer. Vous adorez la nature ? Formidable. Allons l'étouffer sous une couche de dioxyde de carbone pour aller voir de plus près comment elle crève. C'est le concept du « Tourisme de la dernière chance ». On se dépêche d'aller voir la Grande Barrière de Corail avant qu'elle ne blanchisse totalement, sans réaliser que c'est précisément votre vol charter en classe éco, avec son plateau repas en plastique non recyclable, qui lui donne le coup de grâce. C’est poétique, d’une certaine manière. C’est comme si un meurtrier demandait un selfie avec sa victime pendant qu’il l’étrangle, juste pour le souvenir.
Et parlons-en, de ce selfie.
Admirez cette file d'attente au sommet du Machu Picchu. Quatre cents primates en Gore-Tex, transpirants, stressés, se bousculant pour atteindre le « spot ». Le point exact, au millimètre près, déterminé par TripAdvisor, où il faut poser. Vous faites tous la même grimace spontanément forcée, le même signe de la main ridicule, le même regard perdu dans le lointain (alors que vous regardez en réalité si le type derrière ne va pas voler votre sac à dos).
Vous prenez la même photo que 4,7 millions de personnes avant vous. La même. Au pixel près. Si on superposait tous vos clichés, on obtiendrait une image d'une netteté divine, une preuve absolue de votre absence totale d'originalité. Vous n'êtes pas des explorateurs. Vous êtes des photocopieuses sur pattes. Vous ne voyez pas le monde, vous vérifiez qu'il ressemble bien à la brochure. Et si par malheur il y a un nuage, ou un échafaudage, ou — horreur absolue — d'autres touristes sur votre photo, vous boudez. Vous avez payé pour l'exclusivité du monde, et le monde a l'audace d'être habité.
D'ailleurs, vous ne regardez jamais le paysage avec vos yeux. Vos yeux sont devenus des organes vestigiaux, comme le coccyx ou l'appendice. Ils ne servent plus qu'à guider vos mains vers l'écran de votre smartphone. Le paysage n'existe que s'il est filtré, recadré, édité. La réalité est trop fade, trop plate, elle manque de contraste. Alors vous passez votre séjour à regarder un rectangle de 6 pouces. Vous pourriez être devant le Grand Canyon ou devant un mur peint en beige à Dunkerque, la posture serait la même : la nuque brisée, le pouce frénétique, l'esprit ailleurs.
Haha. Vous traversez les océans pour regarder un écran que vous auriez pu regarder dans vos toilettes, chez vous, gratuitement. Quel génie logistique.
Et puis, il y a le « choc des cultures ». C’est ma partie préférée. Vous voulez de l’« authentique ». Mais attention, de l’authentique confortable. Vous voulez voir le petit pêcheur local dans sa pirogue ancestrale, mais vous voulez aussi qu’il ait la 4G pour que vous puissiez le taguer sur Instagram. Vous voulez l’exotisme, mais vous râlez si le café n’est pas à la bonne température ou si le papier toilette n'est pas triple épaisseur.
Le touriste est un colonisateur avec un chapeau de paille. Il ne veut pas comprendre l'endroit où il va ; il veut que l'endroit se plie à ses attentes cinématographiques. Vous allez à Bali pour faire du yoga et vous reconnecter à votre « moi profond », mais votre « moi profond » a besoin d'un hôtel de luxe construit sur une rizière expropriée et d'une piscine à débordement qui utilise l'eau potable dont les villageois auraient besoin pour leurs cultures. Mais c'est pas grave, parce que la photo de vous en position du lotus avec le coucher de soleil derrière a récolté 200 likes. Votre âme est sauvée, n’est-ce pas ? La planète, elle, attendra.
Vous êtes les seuls animaux de cette planète capables de parcourir des distances astronomiques sans aucun but biologique. Un oiseau migre pour survivre. Une baleine traverse les océans pour se reproduire. Vous, vous traversez la planète pour manger un burger à Bangkok et dire que « les gens là-bas n’ont rien mais ils ont le sourire ». Spoiler : ils sourient parce que vous êtes une source de devises ambulante et qu'ils savent que dans trois jours, vous serez repartis dans votre pays gris pour payer votre crédit, les laissant avec vos déchets et votre condescendance masquée derrière un « Namasté ».
Et le retour. Ah, le retour ! Le moment où vous infligez vos 3 000 photos à vos amis qui, eux aussi, cherchent désespérément une ouverture pour vous montrer leurs propres photos de leur week-end à Lisbonne. C'est une guerre froide de l'ennui. Personne ne regarde. Personne ne s'intéresse à votre cliché flou d'un singe qui vous a volé vos lunettes de soleil. Mais vous persistez. Vous avez besoin de valider que ce désastre écologique valait le coup.
Vous avez brûlé du carbone, détruit des écosystèmes, encouragé l'uniformisation du monde (parce que plus vous voyagez, plus les villes se ressemblent pour vous accueillir), tout ça pour une preuve numérique de votre passage. « J'y étais. »
Félicitations. Vous y étiez. Mais vous n'avez rien vu. Vous avez juste pollué pour prouver que vous avez les moyens de le faire. Vous avez transformé la splendeur sauvage de la Terre en un décor de parc d'attractions pour votre usage personnel.
Allez, préparez votre prochain voyage. Cherchez une destination « hors des sentiers battus » — c’est-à-dire un endroit que vous n’avez pas encore fini de piétiner. Achetez de nouveaux bagages légers en polymères issus du pétrole. La Terre vous regarde faire avec une patience qui frise l'héroïsme. Elle attend juste que vous ayez fini de prendre vos photos pour pouvoir enfin secouer la nappe et se débarrasser des miettes.
Et les miettes, c’est vous. Mais au moins, sur votre pierre tombale, on pourra graver un QR code vers votre compte Instagram. Ce sera votre seul héritage : une suite de 0 et de 1 représentant un singe souriant devant une montagne qui n'en pouvait plus de lui.
Haha. Bon vol. N'oubliez pas de compenser votre carbone en achetant un arbre virtuel. Ça aide à dormir dans l'avion.
La Science : Comprendre l'univers, rater la notice du micro-ondes
Mesdames et messieurs, approchez. Regardez-vous dans le miroir de votre smartphone — cette plaque de verre et de métaux rares qui contient plus de puissance de calcul que la NASA n'en avait pour envoyer des types sautiller sur la Lune. Admirez ce sommet de l'évolution. Vous êtes capables de séquencer le génome humain, de manipuler des atomes pour qu'ils fassent des claquettes, et de peser des trous noirs situés à des milliards d'années-lumière. Vous êtes les maîtres de la matière, les déchiffreurs du code source de la vie, les architectes de l’invisible.
Et pourtant, hier soir, vous avez lutté pendant quarante-cinq secondes pour brancher un câble USB dans le bon sens.
Trois essais. Statistiquement, il n'y a que deux sens possibles. Mais vous, dans votre infinie splendeur cognitive, vous avez réussi à créer une troisième dimension de l'échec où le connecteur refuse d'entrer, peu importe l'orientation, jusqu'à ce que vous le regardiez avec l'intensité d'un physicien quantique observant une particule instable. À ce moment précis, l'univers a pitié, la réalité se replie, et le clic se produit enfin. Félicitations, Sapiens. Vous venez de vaincre un morceau de plastique à 2 euros. Prochaine étape : la colonisation de Mars. On a hâte de voir comment vous allez gérer le branchement des panneaux solaires là-bas.
C’est là tout le paradoxe de votre espèce de singes savants. Vous êtes des géants de la théorie et des paraplégiques de la pratique. Vous avez cartographié les 3 milliards de paires de bases de votre ADN — un exploit qui ferait pleurer de joie n’importe quelle entité biologique consciente — mais vous restez absolument incapables de comprendre la notice d'un micro-ondes sans que cela ne ressemble à une tentative de désamorçage d'une bombe nucléaire en plein centre de Séoul.
« Appuyez sur 'Power Level' pour ajuster la puissance. » Et là, c'est le drame. Votre cerveau, capable de concevoir la théorie de la relativité générale, entre en mode "panique de forêt". Vous fixez le panneau de commande avec la même expression que vos ancêtres devant un éclair de foudre : un mélange de terreur sacrée et d'incompréhension totale. Finalement, vous abandonnez et vous faites chauffer votre pizza surgelée pendant 3 minutes à pleine puissance. Résultat : le bord est aussi dur que de la céramique spatiale et le centre est encore à la température moyenne de l'azote liquide. Mais hé, au moins vous savez que vous partagez 98 % de votre patrimoine génétique avec le chimpanzé. C'est une information cruciale pendant que vous croquez dans un glaçon au pepperoni.
C’est fascinant, vraiment. La Science, avec un grand S, est votre religion moderne. Vous lui vouez un culte parce qu'elle justifie votre arrogance. Vous vous sentez intelligents par procuration. « *Nous* avons découvert le boson de Higgs ! » Non, Jean-Michel. Une poignée de génies autistes dans un tunnel en Suisse l'ont découvert. Toi, tu as toujours besoin d'une vidéo YouTube de 12 minutes pour savoir comment changer le sac de ton aspirateur sans déclencher une tempête de poussière qui rendrait le Sahara jaloux.
Vous vivez dans un monde où la technologie est devenue une magie noire que vous ne maîtrisez plus. Vous êtes comme des enfants qui jouent avec un accélérateur de particules en croyant que c’est un jouet Fisher-Price. Vous avez créé des intelligences artificielles capables d'écrire des symphonies ou de prédire le repliement des protéines, mais vous les utilisez principalement pour générer des images de chats habillés en Napoléon ou pour demander : « Est-ce que je peux mettre de l'aluminium au micro-ondes ? » (Spoiler : oui, si vous voulez transformer votre cuisine en remake de Tchernobyl. Faites-le, la Terre adore les feux d'artifice domestiques, ça accélère le processus de nettoyage).
Parlons de cette obsession de la complexité. Vous avez passé des décennies à inventer le Bluetooth. Une technologie sans fil révolutionnaire censée simplifier votre vie. En réalité, le Bluetooth est la preuve formelle que Dieu — ou la sélection naturelle — a un sens de l'humour sadique. Rien ne définit mieux l'humanité moderne qu'un cadre dynamique en costume à 3000 euros, hurlant « TU M'ENTENDS ? ATTENDS, JE PASSE SUR LE HAUT-PARLEUR... AH NON, ÇA S'EST DÉCONNECTÉ » dans le vide d'un parking souterrain. Vous avez conquis l'espace, mais vous avez perdu la guerre contre l'appairage d'une enceinte JBL.
Et que dire de votre gestion de la santé ? Vous avez éradiqué la variole et vous travaillez sur des nanobots capables de réparer vos artères de l'intérieur. C’est brillant. Mais en attendant, vous continuez à manger des tacos dont la composition chimique est plus proche du plastique polymère que de la nourriture, tout en portant une montre connectée qui vous engueule parce que vous n'avez pas fait vos 10 000 pas quotidiens. Vous utilisez la science pour monitorer votre déchéance en temps réel. C’est comme installer un tableau de bord de Formule 1 sur une tondeuse à gazon qui n'a plus d'huile et dont le moteur fume. « Regarde, ma montre dit que mon cœur va lâcher dans trois minutes ! Incroyable la technologie, non ? »
La Terre, elle, vous observe depuis les coulisses. Elle voit vos laboratoires rutilants et vos salles blanches où vous manipulez le vivant. Elle vous voit essayer de « sauver la planète » en inventant des pailles en carton qui se désintègrent dans votre soda avant même que vous ayez pu aspirer une goutte. C’est votre grande réponse scientifique au désastre écologique : transformer l'expérience de boire un Coca en une dégustation de papier mâché humide. Quel génie ! Pendant ce temps, les microplastiques que vous avez créés grâce à votre maîtrise de la chimie organique sont en train de coloniser chaque cellule de chaque organisme vivant. Vous avez réussi l'ultime expérience de fusion : vous ne faites plus qu'un avec vos Tupperware.
Vous êtes devenus des « Homo Technologicus » dont la survie dépend entièrement de trucs qu'ils ne comprennent pas. Si demain, le signal Wi-Fi s'éteignait définitivement, la moitié d'entre vous mourrait de faim devant un bocal de cornichons parce qu'ils n'auraient pas trouvé de tutoriel sur TikTok pour l'ouvrir. L'autre moitié se perdrait en essayant de trouver la cuisine sans Google Maps.
C'est ça, votre héritage scientifique. Une accumulation de savoirs vertigineux stockés sur des serveurs qui consomment autant d'énergie qu'un petit pays, tout ça pour que vous puissiez scroller indéfiniment sur des vidéos de gens qui ratent des recettes de cuisine. Vous avez le dictionnaire de l'univers entre les mains, mais vous l'utilisez pour caler une table bancale.
La science vous a donné les clés du royaume, mais vous êtes comme un propriétaire de Ferrari qui ne sait pas où se trouve le trou de la serrure. Vous passez votre temps à rayer la carrosserie en essayant d'entrer par le coffre. Alors continuez, cherchez la "Particule de Dieu", essayez de fusionner avec les machines, rêvez d'immortalité numérique. La Terre, elle, attend juste que vous fassiez la seule expérience scientifique vraiment concluante : celle de la gravité appliquée à votre propre orgueil.
Un jour, un archéologue d'une autre espèce trouvera un de vos disques durs. Il passera des années à essayer de le décoder, s'attendant à découvrir les secrets de l'atome ou les plans d'une utopie galactique. Et il tombera sur 400 gigaoctets de selfies filtrés et de mèmes sur les lundis matins. Il reposera l'objet, regardera les ruines de vos villes, et conclura sobrement : « Ils savaient tout. Mais ils ne comprenaient rien. »
Sur ce, je vous laisse. J'ai cru voir que votre imprimante est "hors ligne" alors qu'elle est branchée. Allez-y, essayez de comprendre pourquoi. C'est le moment de prouver que vous êtes l'espèce dominante. Appuyez sur tous les boutons. Éteignez et rallumez. Insultez la machine. C’est ça, la méthode scientifique de Sapiens. Magnifique. On dirait un poème. Un poème écrit par un type qui ne sait pas tenir un stylo, mais qui a inventé l'encre symphonique.
Haha. Quel bordel. Allez, remettez votre pizza au micro-ondes, elle est froide au milieu. C’est l’heure de votre dose quotidienne de rayonnement électromagnétique mal maîtrisé. Bon appétit, les génies.
L'Amour à l'heure des algorithmes
Regardez-vous. Non, vraiment, regardez votre pouce droit. Ce petit morceau de chair articulée, miracle de l'évolution préhensile qui a permis à vos ancêtres de tailler des silex, de maîtriser le feu et de peindre des mammouths sur des parois humides. Aujourd’hui, ce même pouce est le juge suprême, l’exécuteur testamentaire de votre patrimoine génétique. D’un mouvement latéral de deux centimètres, vous décidez si une lignée de quatre milliards d’années s’arrête net entre une photo de pizza et un selfie dans un miroir de salle de bain sale.
C’est fascinant. Vous avez survécu aux glaciations, à la peste noire, aux guerres mondiales et à l’invention du pantalon en cuir, tout ça pour finir par confier les clés de votre reproduction à Kevin, un stagiaire de 22 ans chez Tinder qui porte un t-shirt « I code for Tacos » et qui n'a pas vu la lumière du jour depuis que l'iPhone 12 est sorti.
L’amour, autrefois, c’était compliqué. C’était des phéromones, des regards volés au bord d’une rivière, des duels à l’épée, ou au moins l’effort pathétique de bégayer un compliment à la fête du village. C’était la sélection naturelle dans toute sa splendeur cruelle et magnifique. Le plus fort, le plus drôle, ou celui qui savait le mieux imiter le cri du cerf en rut repartait avec la génétique de la voisine. Aujourd’hui, la sélection naturelle a été remplacée par un script JavaScript codé avec les pieds entre deux parties de Fortnite.
Vous avez confié la survie de Sapiens à un algorithme de recommandation dont le seul but n’est pas de vous faire trouver l’âme sœur, mais de vous garder sur l’application le plus longtemps possible pour vous vendre des abonnements « Platinium » à 29,99 euros par mois. Réfléchissez-y : si vous trouvez l’amour, l’application perd un client. L’algorithme n’est pas votre Cupidon, c’est votre proxénète numérique, et il a tout intérêt à ce que vous restiez célibataire, frustré, et prêt à swiper jusqu’à ce que votre empreinte digitale s’efface par friction.
Et le plus beau dans tout ça, c’est le critère de sélection. Vos ancêtres choisissaient un partenaire capable de survivre à une attaque d'ours. Vous, vous choisissez un partenaire capable de choisir le bon filtre Instagram sur une photo de brunch. « Oh, il aime les voyages et les pâtes, quelle coïncidence incroyable ! Moi aussi j'aime ingérer des glucides et me déplacer d'un point A à un point B ! C'est le destin ! »
Non, ce n’est pas le destin. C’est le code de Kevin.
Kevin a décidé que, pour « optimiser l’engagement », il fallait regrouper les gens par « clusters d’affinités ». Traduction : il a créé des chambres d’écho biologiques. On ne cherche plus l’altérité, on cherche son propre reflet avec un utérus ou une barbe bien taillée. C’est l’inceste numérique. Vous finissez tous par vous ressembler, par parler de la même manière (« On se voit autour d'un verre ? »), par avoir les mêmes centres d’intérêt formatés par Netflix. Vous n’êtes plus des individus cherchant la fusion des âmes, vous êtes des cartes Pokémon qu'on échange dans une cour de récréation globale gérée par des milliardaires en sweat à capuche.
Imaginez un instant que les extraterrestres nous observent. Ils voient une espèce qui a inventé la fission nucléaire, mais qui est incapable de se reproduire sans l'aval d'un serveur situé à Santa Clara. Ils voient des millions de primates, la tête baissée, le visage éclairé par la lumière bleue de leurs écrans, en train de juger la valeur intrinsèque d’un autre être humain sur la base d’une biographie de trois mots : « Wine lover. Nomad. »
Si la Terre attend votre extinction, c’est parce qu’elle a compris que vous avez abandonné votre instinct au profit d’une interface UI/UX. Vous avez externalisé votre libido. Le « coup de foudre » a été remplacé par une notification push. Et si le serveur plante ? Si une ligne de code foire ? Si Kevin oublie de fermer une parenthèse dans son script de « matching » ? Pouf. Plus de bébés. L’humanité s’éteint parce qu’une mise à jour de l’API a rendu les profils des roux invisibles dans l’hémisphère Nord.
C’est la fin de monde la plus ridicule de l’histoire de l’univers. Les dinosaures ont eu droit à une météorite géante, un spectacle de feu et de fureur qui a gravé leur agonie dans la roche pour l'éternité. Vous, vous allez disparaître parce que vous n’avez pas eu assez de « matches » un mardi soir de pluie. Votre stèle funéraire ne sera pas un monument de marbre, ce sera une erreur 404.
Et parlons de la "gamification" de la séduction. Vous avez transformé la quête de l’autre en un jeu mobile de type "Candy Crush". Swipe à gauche, swipe à droite, petit son de clochette quand ça match, endorphine immédiate, dopamine de pacotille. Vous ne cherchez plus l’amour, vous cherchez le score. Vous collectionnez les conversations entamées qui meurent après trois messages (« Coucou ça va ? » « Oui et toi ? » « Ça va. » Fin de la civilisation).
Vous êtes devenus des experts en "Ghosting", cette technique de prédateur lâche qui consiste à disparaître dans le néant numérique parce qu'une option 2.0 un peu plus luisante vient d'apparaître sur votre écran. Pourquoi s'investir dans une relation humaine complexe, avec ses compromis et ses odeurs de pied, quand on peut simplement retourner sur le catalogue et commander un nouveau modèle ? Vous traitez vos partenaires potentiels comme des menus Uber Eats. « J'aimerais bien un blond, sauce aigre-douce, livraison en moins de 20 minutes, merci. »
Le problème, c'est que la biologie, elle, n'a pas reçu la mise à jour. Votre corps attend toujours une connexion réelle, une odeur, une sueur, un combat, une danse. Mais votre cerveau est coincé dans la boucle infinie du défilement. Vous avez des milliers de "amis" et des centaines de "matches", mais vous n'avez jamais été aussi seuls. Vous êtes comme des gens qui meurent de soif en regardant des photos de bouteilles d'Evian sur Pinterest.
Et Kevin, pendant ce temps-là, il rigole. Enfin non, il ne rigole pas, il analyse vos données. Il sait que vous swipez plus à droite après 22h quand vous avez bu un verre de trop. Il sait que les photos de chiens augmentent le taux de clic de 14%. Il a transformé vos désirs les plus profonds, vos solitudes les plus déchirantes, en "data points" qu'il revend à des agences de marketing pour vous proposer des publicités pour des sextoys connectés ou des box de nourriture pour chats.
La Terre vous regarde et elle soupire. Elle se souvient de l'époque où les loups hurlaient à la lune pour trouver une compagne. Aujourd'hui, le loup envoie une photo de son anatomie mal cadrée à une louve qui est en train de regarder une vidéo de tuto maquillage sur TikTok. C'est ça, votre sommet évolutif.
Mais ne vous inquiétez pas, il y a une solution. Une solution très "Sapiens". Vous allez sûrement inventer une IA qui swipe à votre place. Un algorithme qui parle à un autre algorithme pour organiser un rendez-vous entre deux personnes qui n'ont aucune envie d'être là et qui passeront la soirée à regarder leur téléphone respectif pour voir si leur IA n'a pas trouvé quelqu'un de mieux ailleurs.
C'est le cercle parfait. Le serpent qui se mord la queue, mais avec une application de suivi de cycle menstruel intégrée.
Alors continuez. Balayez ce pouce. Donnez de l'exercice à ce petit muscle métacarpien. C’est la seule chose qui restera de vous : une usure caractéristique sur la vitre Gorilla Glass de vos smartphones. Quand les archéologues du futur – s’il en reste, et s’ils ne sont pas occupés à essayer de débloquer leur propre imprimante – exhumeront vos restes, ils ne trouveront pas de cœurs brisés ou de poèmes enflammés. Ils trouveront des batteries au lithium gonflées et des milliers de serveurs remplis de messages de rupture envoyés par WhatsApp.
Allez, je vous rends à votre activité principale. Je crois que vous avez un nouveau match. Ah non, c’est juste une notification pour vous dire que votre abonnement Premium expire demain. Kevin a faim, et les tacos ne vont pas se payer tout seuls.
Bonne chance pour la suite de l'espèce. Essayez de ne pas oublier comment on fait des enfants en attendant que le Wi-Fi revienne. Spoiler : ça demande un peu plus d'effort qu'un double-clic, mais je ne voudrais pas gâcher la surprise aux "génies" que vous êtes.
Allez, swipez, petits singes. Swipez jusqu'à l'oubli. C’est ça, le progrès. C’est magnifique. On dirait une symphonie jouée sur un kazoo par un mec qui fait une crise d'épilepsie. Bravo. Éblouissant.
La Conquête Spatiale : Exporter le désordre ailleurs
Regardez-vous. Regardez cette petite étincelle d’arrogance qui brille dans vos yeux dès que vous voyez une image de synthèse d’une fusée SpaceX. C’est fascinant. Vous vivez dans un appartement où la moisissure a commencé à développer sa propre forme de gouvernement, vous n'êtes pas foutus de faire tenir un couple plus de trois mois sans qu'une application de rencontre ne vienne saboter vos hormones, et votre plus grand exploit technique de la décennie a été d'inventer une paille en carton qui se dissout dans votre soda avant même que vous ayez pu roter. Et pourtant, vous voilà, assis sur votre canapé taché de sauce kebab, en train de vous dire : « Tiens, et si on allait foutre le bordel sur Mars ? »
C’est le comble du génie humain, ou plutôt de votre pathologie terminale : l’incapacité chronique à assumer les conséquences de votre propre existence. Vous êtes comme ce colocataire toxique qui, après avoir laissé s’empiler des montagnes de vaisselle incrustée et transformé la baignoire en écosystème marécageux, décide que le problème n'est pas son hygiène personnelle, mais « l'énergie de l'appartement ». Alors, il déménage. Il prend ses slips sales, ses certitudes et son ignorance, et il va pourrir un nouveau logement ailleurs. Sauf que là, l’appartement, c’est une planète. Et le nouveau logement, c’est un caillou radioactif à 225 millions de kilomètres d’ici où il n’y a même pas assez d’oxygène pour allumer un pet.
La conquête spatiale, telle que vous l’envisagez, n’est pas une épopée héroïque. Ce n’est pas *Interstellar*. C’est juste un déménagement de force majeure orchestré par des milliardaires complexés qui ont peur de la mort et qui veulent être les premiers à posséder un titre de propriété sur un désert de poussière rouillée. Vous appelez ça « l’avenir de l’humanité ». Moi, j’appelle ça de l’exportation de déchets toxiques sous vide.
Analysons froidement la situation, puisque votre cerveau, ramolli par les notifications TikTok, semble incapable de faire des maths de base. Pourquoi Mars ? Pourquoi maintenant ? Parce que vous avez transformé la Terre en une immense décharge à ciel ouvert où les poissons mangent plus de microplastiques que de plancton et où les saisons sont devenues aussi imprévisibles qu'un tweet d'Elon Musk à trois heures du matin. Au lieu de ranger votre chambre, vous voulez construire une véranda sur le soleil. C’est brillant. C’est comme si un mec, voyant sa maison brûler à cause d'une friteuse oubliée, décidait d'acheter la maison d'à côté… qui est déjà en feu, mais avec une couleur de papier peint différente.
Mars, c'est l'enfer. C’est un endroit où la température moyenne est de -63°C. C'est un désert gelé, sans magnétosphère, où chaque bouffée d'air (si vous en aviez) vous arracherait les poumons comme une râpe à fromage rouillée. Mais vous, les « pionniers » du dimanche, vous vous imaginez déjà en train de faire du yoga face au Mont Olympe. Spoiler : vous allez mourir dans une boîte de conserve pressurisée qui sentira l'urine recyclée et le désespoir, tout ça parce que vous avez refusé de comprendre que le problème de la Terre, ce n’était pas ses ressources, c’était *vous*.
Et parlons de ces « visionnaires ». Ces messies en col roulé ou en t-shirt gris qui vous promettent la vie multi-planétaire. Ils ne veulent pas vous sauver. Ils veulent créer une nouvelle féodalité où l’air que vous respirez sera soumis à un abonnement mensuel. « Désolé, Kevin, ton paiement pour le pack "Oxygène Premium" a été refusé. Tu vas devoir passer les six prochaines heures en mode "Respiration Éco-Sponsorisée". Merci de regarder ces douze publicités pour des cryptomonnaies martiennes avant de reprendre ta prochaine inspiration. » Voilà votre futur. Une dystopie en basse gravité où vous travaillerez seize heures par jour à extraire du perchlorate de magnésium pour payer votre droit de ne pas exploser instantanément dans le vide spatial.
Mais le plus drôle, c’est votre foi inébranlable dans la technologie. Vous pensez vraiment que des gens qui ne sont pas capables de réparer le bouton "fermer les portes" d'un ascenseur vont réussir à "terraformiser" une planète entière ? Vous n'arrivez même pas à stabiliser la température d'une douche sans passer de "pôle Nord" à "surface du soleil" en deux millimètres de rotation du robinet, et vous croyez qu'on va injecter des gaz à effet de serre dans l'atmosphère martienne avec la précision d'un horloger suisse ? Vous allez finir par transformer Mars en un four à micro-ondes géant ou, plus probablement, en une boule de glace encore plus morte qu'elle ne l'est déjà.
Et puis, il y a la question des bagages. Qu'est-ce que vous comptez emporter là-bas ? Vos névroses, vos guerres de religion, votre besoin compulsif de tout classer par ordre de rentabilité, et votre manie de laisser des canettes de soda vides dans les coins ? Félicitations. Dans deux cents ans, Mars ne sera pas une utopie technologique. Ce sera juste une banlieue grise et triste, remplie de centres commerciaux pressurisés, de fast-foods vendant des burgers à base de protéines de cafards, et de files d'attente pour le dernier iPhone 154S compatible avec la 22G interstellaire. Vous n'exportez pas la vie, vous exportez le centre commercial. Vous n'étendez pas la conscience humaine, vous étendez la zone de chalandise.
Imaginez une seconde la tête des extraterrestres s'ils existent. Ils nous regardent depuis des millénaires, attendant de voir si on va enfin passer le stade de "singes qui se jettent des excréments". Ils voient qu'on commence à construire des fusées. Ils se disent : « Ah, peut-être qu'ils ont enfin compris ? Peut-être qu'ils ont atteint une sagesse universelle ? » Et là, ils voient débarquer quoi ? Une sonde avec un message publicitaire, suivie d'un milliardaire qui envoie sa bagnole de luxe dans le vide juste pour le flex. Les aliens ont dû mettre la Terre en sourdine depuis longtemps. On est le voisin bruyant de la galaxie, celui qui fait des barbecues de pneus à deux heures du matin et qui finit par vomir dans le jardin des autres.
« On va devenir une espèce multi-planétaire ! » hurlez-vous avec l'enthousiasme d'un enfant de six ans qui vient de découvrir que son caca flotte. Mais pourquoi ? Pour quoi faire ? Pour pouvoir ruiner deux planètes au lieu d'une ? Pour pouvoir dire que l'humanité a survécu ? Survécue à quoi ? À sa propre bêtise ? Si vous survivez sur Mars, ce ne sera pas de la vie. Ce sera de la survie assistée par ordinateur, une existence de rat de laboratoire dans un labyrinthe de métal, loin de la mer, loin des forêts, loin de tout ce qui faisait de vous autre chose que des machines à consommer et à déféquer.
Vous voulez Mars ? Allez-y. Partez. Laissez la Terre respirer un peu. Elle en a marre de vos sacs en plastique, de vos débats sur Twitter et de votre incapacité à rester tranquilles cinq minutes sans essayer de forer un trou dans quelque chose. Mais ne vous y trompez pas : Mars ne vous veut pas. Mars vous déteste. Chaque grain de poussière martienne est un rappel que l'univers n'a que faire de vos rêves de grandeur. Vous allez dépenser des trillions de dollars pour aller vivre dans un endroit qui est, techniquement, moins hospitalier que l'intérieur d'un mixeur en marche.
Et quand vous serez là-bas, coincés dans votre dôme en plastique, regardant ce petit point bleu dans le ciel, vous ressentirez enfin la seule émotion que vous méritez : le regret. Le regret d'avoir gâché le paradis pour aller mourir dans une cave rouge. Vous réaliserez que le "progrès", ce n'était pas de courir plus loin, c'était de s'arrêter avant de tout casser.
Mais bon, je perds mon temps. Je vois bien que vous n'écoutez pas. Vous êtes déjà en train de regarder les tarifs pour un vol orbital « découverte ». Allez-y, petits singes. Enfilez vos couches de cosmonautes, payez vos billets à prix d'or et allez graver vos noms sur des rochers stériles. C’est magnifique. On dirait une colonie de vacances pour psychopathes financée par des gens qui pensent que la science-fiction était un manuel d'instruction.
Bonne chance pour votre conquête du vide. N'oubliez pas d'emporter votre chargeur de téléphone. Ce serait dommage de ne pas pouvoir uploader votre agonie en 4K quand le système de filtration d'air tombera en panne parce qu'un stagiaire a voulu économiser sur les joints d'étanchéité.
Spoiler : sur Mars, personne ne vous entendra crier. Par contre, on verra très bien vos déchets depuis le télescope. Et ça, c'est vraiment la signature de l'homme. Bravo. Rideau. _Next._
Le Silence : Le grand projet de la Terre pour 2050
Vous avez déjà essayé de dormir dans une auberge de jeunesse à Berlin avec douze Australiens qui ont découvert l’existence de la tequila à 22h ? Non ? Eh bien, c’est exactement ce que la Terre endure depuis environ deux siècles. Sauf que les Australiens, c’est vous, et la tequila, c’est le pétrole.
Mais j’ai une excellente nouvelle pour vous, une exclusivité mondiale qui devrait ravir vos petits cœurs de primates angoissés : la Terre a enfin fini de valider ses plans de rénovation. Le projet s'appelle « Opération : Silence Radio 2050 ». Et contrairement à votre transition écologique qui ressemble à essayer d'éteindre un incendie de forêt avec un pistolet à eau rempli de jus d'aloe vera bio, le projet de la planète est d'une efficacité chirurgicale.
En gros, elle attend que vous vous cassiez sur Mars avec vos slips en graphène et vos rêves de dômes pressurisés, pour pouvoir enfin dévisser le bouchon de la bouteille de champagne qu’elle garde au frais depuis le Pléistocène.
Vous croyez vraiment que les arbres sont tristes quand vous les coupez ? Laissez-moi rire. Les chênes de nos forêts ne sont pas des « poumons de la planète », ce sont des spectateurs VIP dans le couloir de la mort. Ils communiquent par les racines, vous le savez ça ? Ils ont leur propre fibre optique souterraine. Et en ce moment même, l’info circule du Canada jusqu’en Amazonie : *« Tenez bon les gars, encore vingt ans de CO2 et ils s'étouffent tous seuls ou s’envolent dans des boîtes de conserve géantes. Après, on récupère le parking de l'Intermarché. »*
Les arbres ne demandent pas de l’aide. Ils font des paris. Il y a un érable dans le Vermont qui a parié trois litres de sève avec un bouleau que l'humanité s’auto-terminerait à cause d'un bug de mise à jour sur une application de livraison de burgers. Les arbres attendent 2050 avec l'impatience d'un adolescent dont les parents partent en week-end prolongé. Ils ont déjà prévu de faire pousser leurs racines à travers vos câbles de fibre optique juste pour le plaisir de sentir le craquement du plastique inutile sous l'écorce. Ce sera leur manière de dire : « Merci pour le Wi-Fi, mais on préfère le compost. »
Et parlons de l'Océan. Vous pensez que la montée des eaux est une catastrophe climatique ? Quelle arrogance. C’est une opération de nettoyage à grande échelle. L’Océan ne « monte » pas parce qu’il a chaud, il monte parce qu’il a besoin d'atteindre l'étage où vous rangez vos dossiers de retraite et vos souvenirs de vacances au Club Med pour les passer à la Javel saline. C’est un grand coup de karcher planétaire. L'Océan en a marre de vos sacs Carrefour et de vos pailles en carton qui ramollissent en trois secondes (bravo pour l'effort, d'ailleurs, ça a vraiment changé la face du monde).
En 2050, l'Atlantique a prévu d’organiser une fête de départ mémorable. Le thème ? « Immersion totale ». Les coraux préparent déjà les décorations. Ils ne sont pas en train de blanchir parce qu’ils meurent, ils se font un ravalement de façade, un teint de porcelaine pour être élégants quand ils viendront coloniser les ruines de vos casinos à Dubaï. Imaginez un peu : des bancs de thons rouges nageant dans les couloirs du Louvre, s'arrêtant devant la Joconde pour se demander pourquoi ce singe-là avait l'air aussi suffisant. C’est ça, le projet. Un aquarium géant où le décor de fond, c’est votre civilisation.
Mais les vrais rois de la fête, les organisateurs, les traiteurs, ceux qui ont déjà envoyé les cartons d'invitation avec la mention « Tenue de survie exigée », ce sont les cafards.
Ah, les cafards. Vous les détestez, n’est-ce pas ? Vous hurlez quand vous en voyez un courir sous votre frigo. C’est mignon. C’est comme si un moustique essayait d'intimider un char d’assaut. Les cafards vous regardent avec une pitié non dissimulée. Pour eux, l’histoire humaine n’est qu’un entracte un peu bruyant et particulièrement sale dans un film qui dure depuis 300 millions d’années.
En 2050, les cafards ont prévu de reprendre la gestion des stocks. Ils adorent ce que vous avez fait de la planète. Toutes ces zones urbaines remplies de recoins sombres, ces décharges pleines de produits chimiques délicieux et, surtout, ce plastique que vous avez eu la gentillesse de synthétiser pour eux. Vous pensiez polluer ? Vous étiez juste en train de cuisiner. Pour un cafard, un vieux pneu, c’est un buffet à volonté. Ils se préparent déjà à la grande cérémonie de remise des clés. Ils n'auront même pas besoin de faire la guerre. Ils vont juste attendre que vous montiez dans vos fusées SpaceX, et dès que le dernier moteur aura craché sa fumée toxique, ils sortiront des plinthes en chantant en chœur.
Le Silence. C’est ça, le grand œuvre.
Imaginez 2050. Le silence d’une autoroute A7 un dimanche après-midi sans un seul moteur. Le silence d’un centre commercial où la seule musique n’est plus une playlist Spotify de supermarché, mais le craquement lent du métal qui rouille sous le poids des fougères. C'est le projet de la Terre : une cure de désintoxication auditive. Plus de débats sur Twitter, plus de notifications de mails urgents à 22h, plus de bruit de tondeuse à gazon un samedi matin parce que votre voisin Jean-Pierre est obsédé par la symétrie de sa pelouse.
Juste le vent. Le vent qui souffle à travers les vitres brisées des tours de la Défense, jouant une flûte mélancolique avec vos ambitions déchues. C’est une symphonie que la Terre compose depuis l’invention de la machine à vapeur. Elle peaufine les dernières notes.
Vous vous sentez insultés ? Vous trouvez ça injuste que la nature ne vous pleure pas ? Regardez-vous. Vous êtes les locataires les plus bruyants, les plus crades et les plus radins de l'histoire du cosmos. Vous avez repeint les murs en gris, vous avez bouché les éviers avec du pétrole, vous avez tué les autres colocataires (les dodos, les rhinocéros blancs, les abeilles... la liste est longue, bravo pour le score, on dirait un génocide en mode "Open Bar") et maintenant vous vous plaignez parce que le propriétaire ne veut pas renouveler le bail.
La fête d’adieu est déjà prête. Les invitations ont été envoyées aux champignons (qui se chargeront de digérer vos bibliothèques en bois MDF), aux renards (qui s'installeront dans vos salons pour regarder la pluie tomber) et aux bactéries extrêmophiles (qui rigolent déjà à l'idée de grignoter vos déchets nucléaires comme si c'était du caviar).
Alors, s'il vous plaît, faites-nous une faveur. Ne traînez pas trop. Vos valises sont prêtes, vos billets pour le néant spatial sont compostés. Allez-y, partez vers les étoiles, vers le vide, vers ce désert de cailloux gelés que vous appelez « l'avenir ». Laissez les clés sur la porte. Ne vous inquiétez pas pour le ménage, la mer s’en occupe. Ne vous inquiétez pas pour le jardin, les ronces ont déjà pris rendez-vous.
La Terre ne vous déteste pas. La haine demande trop d'énergie. La Terre vous a juste oublié. Elle pense déjà à son prochain locataire. Quelque chose de plus calme. Peut-être des méduses intelligentes, ou des mousses qui réfléchissent en silence. N'importe quoi, vraiment, du moment que ça ne poste pas de selfies devant des couchers de soleil pollués.
2050, c'est demain. C’est le premier jour du reste de la vie de la Terre. Et le plus beau cadeau que vous puissiez lui faire pour son anniversaire, c’est précisément ce que vous vous apprêtez à faire : disparaître en faisant un maximum de bruit pour masquer le fait que, fondamentalement, personne ne vous a jamais demandé de venir.
Allez, _ciao_ les artistes. Et n'oubliez pas d'éteindre la lumière en partant. Ah non, attendez... le réseau électrique sautera bien avant que vous n'atteigniez la stratosphère. Parfait. Le noir complet. Le silence absolu.
Enfin.