Piston Champagne et Redevance

Par Dr. SarcasmeComédie

As-tu déjà essayé de résilier un abonnement à la vie ? Non, parce que c’est globalement ce qu’on te demande avec la redevance audiovisuelle. C’est le seul prélèvement bancaire au monde qui possède le charisme d’un huissier de justice sous Xanax et la persévérance d’un ex toxique qui refuse de compre...

La Redevance : L'abonnement Netflix le plus cher de ta vie

As-tu déjà essayé de résilier un abonnement à la vie ? Non, parce que c’est globalement ce qu’on te demande avec la redevance audiovisuelle. C’est le seul prélèvement bancaire au monde qui possède le charisme d’un huissier de justice sous Xanax et la persévérance d’un ex toxique qui refuse de comprendre que « c’est fini ». Netflix, au moins, a la décence de te demander si tu es « toujours là » après quatre épisodes de *Stranger Things*. L’État, lui, sait que tu es là. Il sait que tu es affalé dans ton canapé, les doigts oranges de sauce Cheetos, et il s’en fout que tu regardes un documentaire sur la vie sexuelle des bulots en Basse-Normandie ou que ta télé serve uniquement de support à ta PS5. Il veut son dû. C’est le braquage le plus poli de l’histoire de France. Le parrain ne porte pas de survêtement en nylon et ne te menace pas avec un cran-d’arrêt dans une ruelle sombre de Bobigny. Non, le parrain porte une cravate Hermès, il a fait l’ENA, il s’appelle sans doute Jean-Hubert et il t’explique, avec un ton légèrement condescendant, que si tu ne finances pas le service public, la démocratie va s’effondrer et Laurent Romejko devra se prostituer pour payer ses voyelles. Parlons-en, de la « culture » qu’on nous vend à prix d’or. On est en 2024. On a la fibre. On peut télécharger l’intégralité de la connaissance humaine en trois secondes. On a accès à des algorithmes capables de prédire qu’on va avoir envie d’acheter un presse-ail en forme de licorne avant même qu’on le sache nous-mêmes. Et pourtant, on continue de payer – obligatoirement – pour une chaîne qui diffuse *Des chiffres et des lettres*. Imagine le concept en réunion de marketing chez Netflix : — « Alors, on a une idée de génie. On va mettre deux septuagénaires dans un décor qui ressemble à une salle d'attente de dentiste en 1984. Un mec va dire "Consonne", une dame va dire "Voyelle", et ils vont essayer de trouver un mot de huit lettres pendant que la France entière sent la mort approcher lentement. Budget ? 138 euros par foyer français. » Le mec se ferait défenestrer. Mais au service public ? C’est une « institution ». C’est le « rayonnement de la langue française ». Non, Jean-Hubert, c’est juste le seul programme au monde où le suspense est moins intense que de regarder l’herbe pousser sur un rond-point à Limoges. La redevance, c’est l’abonnement Netflix le plus cher de ta vie, mais avec un catalogue géré par ta grand-mère sous perfusion. C’est comme si tu payais un forfait premium pour avoir accès à une cave humide remplie de vieux numéros de *Télé Star* et d'enregistrements VHS de la météo de 1992. On te justifie ça par « l’exception culturelle ». L’exception culturelle, c’est le mot savant pour dire qu’on va dépenser des millions pour produire une série policière où un inspecteur dépressif en col roulé résout un crime dans un village du Luberon en marchant très lentement près d'un champ de lavande. C'est fascinant. C'est tellement lent que si tu mets la télé en accéléré (x2), tu as enfin l'impression que les personnages sont vivants. Et attention, si tu oses dire que tu n’as pas de télé, tu deviens instantanément l’ennemi public numéro un. Le fisc te regarde avec la même suspicion qu’un flic de la brigade des stups face à un mec qui a les pupilles dilatées et qui prétend qu’il vient juste de manger un citron trop acide. « Vous n'avez pas de téléviseur ? Vraiment ? Et cet écran de 55 pouces dans votre salon, c’est quoi ? Un cadre photo numérique géant pour afficher des photos de vos chats ? » Même quand ils disent qu’ils la « suppriment », ne te réjouis pas trop vite. Ils ne suppriment jamais rien. Ils déplacent juste la douleur. C’est comme si ton dentiste te disait : « Bonne nouvelle, je ne vous facture plus l’anesthésie ! Par contre, je rajoute une taxe sur l’oxygène que vous respirez dans mon cabinet. » La redevance ne meurt jamais, elle se transmute. Elle devient une part de la TVA, une ligne invisible sur ta facture de rien du tout, un fantôme qui hante tes finances publiques pour s’assurer que Nagui puisse continuer à sourire 365 jours par an avec des dents plus blanches que le futur de la Grèce. C'est un racket légal. Si je vais dans un restaurant, que je commande un burger et qu’on me force à payer un supplément de 50 euros pour financer un buffet de choux de Bruxelles tièdes dont personne ne veut, je hurle. Mais là, on accepte. Pourquoi ? Parce que c’est « public ». Le mot magique. Dès que tu mets « public » derrière un mot, l’arnaque devient un devoir citoyen. – « Monsieur, vous devez me donner votre portefeuille. » – « Quoi ? Pourquoi ? » – « C’est pour le Portefeuille Public. C’est pour garantir la pluralité des portefeuilles et l’accès de tous à la monnaie fiduciaire de qualité. » – « Ah, d’accord. Prenez aussi ma montre alors. » Et le pire, c'est le chantage affectif. Si tu critiques la redevance, on t'accuse de vouloir la mort de l'information indépendante. Ah oui, l'information indépendante de France 3 Régions. Ce reportage crucial de 12 minutes sur la fête de la saucisse à Morteau ou sur l’ouverture d’un nouveau bureau de poste à Guéret (qui fermera trois semaines plus tard). C’est vrai, sans mes 138 balles, comment saurais-je que les précipitations printanières ont favorisé la pousse des cèpes dans le Périgord Noir ? C’est une information vitale. Ma fibre optique ne sert à rien si je n’ai pas accès au micro-trottoir de Jean-Pierre, 74 ans, qui pense que « c’était mieux avant ». On vit dans un monde où Elon Musk envoie des voitures dans l’espace et où l’intelligence artificielle peut simuler la voix de ta mère pour te demander de l’argent, mais la France, elle, considère toujours que l’apogée technologique, c’est le bandeau défilant pendant les résultats des élections législatives sur France 2. Un truc qui lagge, qui est moche, et qui coûte le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest. Le parrain en cravate Hermès te regarde droit dans les yeux et te dit : « C'est pour ton bien, petit. On a besoin de cet argent pour financer des émissions de débats où cinq personnes qui sont d’accord sur tout s’engueulent pour savoir qui est le plus d’accord avec l’autre. C’est ça, la pluralité. » Et toi, tu regardes ton compte en banque, tu regardes ta connexion 8K, et tu soupires. Tu cliques sur l'icône Netflix, tu lances une série produite en Corée avec un budget de 200 millions de dollars qui coûte moins cher par mois qu’un épisode de *Joséphine Ange Gardien* (si elle était sur le service public, ce qui n'est pas le cas, mais l'esprit est là). Au fond, la redevance, c’est un impôt sur la nostalgie des gens qui ne sont pas encore au courant que l’invention de la télécommande permet de ne pas regarder ce qu’on nous impose. C’est le dernier bastion d’un monde où on pensait que « la culture » devait être administrée comme un sirop contre la toux : ça a mauvais goût, c’est cher, ça endort, mais l’État jure que c’est nécessaire pour que tu ne finisses pas trop bête. En attendant, ma fibre chauffe, mon routeur clignote, et je continue de payer pour que Patrick Sébastien puisse... Ah non, même lui ils l'ont viré. Alors on paie pour quoi, exactement ? Pour le salaire des consultants qui ont décidé de changer le logo de France Télévisions en passant du bleu au bleu un tout petit peu plus clair pour la modique somme de trois millions d'euros ? C’est le seul abonnement au monde où, quand tu n’es pas content, tu ne peux pas appeler le service client. Parce que le service client, c’est toi. Et le parrain, lui, est déjà en train de choisir sa prochaine cravate pour t'expliquer, l'année prochaine, pourquoi il va falloir augmenter la taxe pour financer une chaîne YouTube gérée par des octogénaires qui essaient de dire « skibidi toilet » sans faire un AVC. Bienvenue dans le massacre. Prends un siège, mets la 2, et admire ton argent s'évaporer dans un nuage de paillettes de variétés des années 80. C’est ça, la France. C’est cher, c’est inutile, mais c’est livré avec une cravate en soie.

Le Siège Social : Versailles-sur-Seine

Approchez, n’ayez pas peur. Enfin si, ayez peur pour votre compte en banque, mais avancez quand même. Bienvenue devant le « Paquebot ». C’est comme ça qu’ils appellent le siège de France Télévisions dans le 15e arrondissement de Paris. Personnellement, je préfère l’appeler « Versailles-sur-Seine », ou « Le Triangle des Bermudes de la TVA ». C’est un endroit magnifique, tout en verre et en transparence, ce qui est assez ironique pour une boîte où personne ne sait jamais qui décide de quoi, ni pourquoi on a payé 500 000 euros pour une étude sur la couleur des chaussettes des présentateurs météo. Quand vous franchissez le seuil, la première chose qui vous frappe, ce n’est pas l’odeur de la culture ou du journalisme d’investigation. Non, c’est l’odeur du pognon qui brûle. Un parfum délicat, mélange de cuir de Cordoue, de café éthique à 12 euros la capsule et de mépris pour la province. Regardez sous vos pieds. Cette moquette. Admirez cette épaisseur. On dirait que l'on marche sur le dos d'un Golden Retriever qui vient de faire un brushing. C’est la moquette « Grand Duc », tissée à la main par des vierges aveugles dans les montagnes du Tibet, ou peut-être juste facturée comme telle par un cousin du directeur financier. Le prix au mètre carré de ce revêtement est supérieur au budget annuel de fonctionnement d’une école primaire dans la Creuse. Là-bas, à Guéret, on se bat pour savoir s’ils auront du chauffage en novembre ou s’ils devront brûler les vieux manuels de géographie pour survivre. Ici, si un stagiaire renverse son latte soja sur le tapis, on change tout l’étage. On ne nettoie pas, on remplace. Le nettoyage, c’est pour les pauvres. Le remplacement, c’est pour le Service Public. Le bâtiment est conçu pour que vous vous sentiez petit. Très petit. C’est une architecture qui dit : « Je coûte plus cher que ton existence, et c’est toi qui paies le loyer ». Les plafonds sont si hauts qu’on pourrait y faire voler un drone de surveillance pour vérifier que les consultants ne font pas de siestes de plus de trois heures. Mais rassurez-vous, personne ne surveille personne. Ici, la surveillance, c’est pour le peuple, pas pour l’élite qui produit des documentaires sur la vie sexuelle des bulots en mer d'Iroise. Prenons l’ascenseur. Il est en verre, lui aussi. On appelle ça « la cage aux fauves », mais les fauves ont tous fait Sciences Po et portent des lunettes en écailles de tortue à 800 euros. Quand vous montez vers les étages de la direction, vous sentez la pression atmosphérique changer. L’oxygène se raréfie, remplacé par un mélange pur de suffisance et de particules fines issues des cigares qu’on ne fume plus mais dont on garde l’arôme par nostalgie du temps où on pouvait encore humilier les secrétaires sans finir sur Twitter. Au quatrième étage, on entre dans la zone des « chargés de mission ». C’est une espèce fascinante. Un chargé de mission, c’est quelqu’un qui a pour mission de charger d’autres personnes de trouver quelle est sa mission. Ils sont environ quatre cents par étage. Ils passent leur journée dans des « open spaces » designés par des types qui détestent l’humanité, à organiser des « brainstorming » pour savoir comment attirer les jeunes sur France 3. — « Et si on faisait un TikTok avec Michel Drucker qui fait un backflip ? » — « Génial, Jean-Hubert ! On budgétise ça à deux millions, incluant la doublure numérique et l’ostéopathe de Michel. » C’est ici que s’élabore la télévision de demain, celle que tu ne regarderas pas, mais que tu financeras avec le sourire parce que c’est écrit sur ta feuille d’impôts. On y croise des gens qui ont des titres de postes qui ressemblent à des noms de maladies tropicales : « Directeur de la Transversalité des Flux Linéaires », « Responsable de l’Inclusion Narrative en Milieu Rural ». En gros, des gens qui sont payés pour s’assurer que si on filme une vache dans le Cantal, elle a l'air suffisamment décolonisée. Puis, arrive le clou du spectacle : le bureau du Parrain. Ou de la Marraine, ne soyons pas sexistes, le gaspillage est une valeur universelle et paritaire. Le bureau est plus grand que mon premier appartement, balcon inclus. C’est ici que se prennent les décisions héroïques. C’est ici qu’on a décidé, un mardi après-midi pluvieux, de changer le logo. Vous vous souvenez ? Le passage du bleu au bleu « un tout petit peu plus clair ». Une révolution. Trois millions d’euros. Pourquoi ? Parce que le bleu précédent « n’exprimait pas assez la résilience de l’audiovisuel face à la montée du streaming ». Je vous jure, c’est ce qu’ils ont écrit dans le rapport de 150 pages. Un rapport qui a coûté, lui aussi, le prix d’une bibliothèque municipale. Dans ce bureau, on trouve des meubles en bois rare dont l’espèce a disparu en 1974, pile au moment où la redevance a été indexée sur l'inflation de l'ego des dirigeants. Il y a un minibar caché derrière une édition originale de l’Encyclopédie de Diderot (qu’ils n’ont jamais ouverte, car il n’y a pas d’images et ça manque de « punchlines »). Le champagne y est toujours à température parfaite : celle de la déconnexion totale. Mais le plus fascinant, c’est la cantine. On n’appelle pas ça la cantine, on appelle ça « l’Espace de Restauration Panoramique ». On y sert des petits fours qui coûtent le prix d’un menu enfant chez McDo, mais à l’unité. C’est l’endroit idéal pour voir un producteur de variétés expliquer à une animatrice en fin de carrière que « le public veut du renouveau », tout en s'enfilant une verrine de homard payée par un smicard qui essaie de comprendre pourquoi sa box internet déconne alors qu'il paie toujours sa contribution à l’audiovisuel public. Versailles-sur-Seine est un écosystème en circuit fermé. Ils produisent de l’image pour se regarder dedans. C’est un miroir géant en bord de Seine. Si vous leur dites que c’est trop cher, ils vous répondent « Exception Culturelle ». Si vous leur dites que personne ne regarde, ils vous répondent « Qualité du Service Public ». C’est l’argument ultime. Le « Service Public », c’est le joker, la carte « Sortie de prison » au Monopoly. Tu peux dépenser dix mille euros dans un pot de fleurs pour le hall d’accueil, si c’est pour le « rayonnement du Service Public », c’est bon, ça passe. On ressort de là avec une envie de s’acheter une antenne râteau et de la planter dans son jardin, juste pour avoir le plaisir de la scier à la tronçonneuse. On se sent comme un paysan de 1788 qui vient de visiter le Petit Trianon : on trouve ça très joli, mais on ne peut pas s’empêcher de calculer combien de miches de pain on aurait pu acheter avec le prix de la poignée de porte en laiton brossé. En quittant le bâtiment, jetez un dernier coup d’œil aux baies vitrées. Vous verrez peut-être une silhouette lointaine, au dernier étage, ajuster sa cravate en soie de chez Hermès. Il vous regarde d’en haut. Il ne vous voit pas vraiment, vous êtes juste un chiffre dans une colonne de recettes. Un petit point bleu (bleu clair, s'il vous plaît) qui s’agite sur le trottoir. Il sourit. Il sait que demain, vous allez encore payer. Et le pire, c’est que vous allez le faire pour qu’on vous explique, dans un reportage de 52 minutes diffusé à 23h30, que la France vit au-dessus de ses moyens et qu’il va falloir faire des sacrifices. Mais ne vous inquiétez pas pour la moquette. Elle, elle reste. On ne sacrifie jamais le confort de ceux qui nous annoncent la crise. C’est ça, la magie de Versailles-sur-Seine : c’est le seul endroit au monde où le Titanic paie les icebergs pour qu’ils soient plus brillants.

Les Salaires : Présentateurs ou Emirs du Qatar ?

Si vous glissez votre carte bancaire dans un distributeur automatique et que l’écran affiche « Erreur : Capacité de stockage dépassée », félicitations : vous êtes soit un héritier saoudien en exil, soit un présentateur vedette du service public français. Entrons dans le vif du sujet, là où le cuir des canapés coûte plus cher que le PIB de la Creuse. On nous répète souvent que la télévision est une « fenêtre sur le monde ». C’est vrai. Mais pour certains, c’est surtout une fenêtre de tir sur le coffre-fort de la Banque de France. La question qui brûle les lèvres de tout contribuable normalement constitué (c’est-à-dire celui qui vérifie le prix au kilo des endives) est la suivante : comment peut-on justifier de palper 30 000 euros par mois pour annoncer qu’il va pleuvoir à Limoges ? Attention, ne sous-estimez pas la pénibilité du travail. Lire un prompteur est un sport de haut niveau, une discipline olympique qui mélange la diction d'un tragédien de la Comédie-Française et la résistance neuronale d'un poisson rouge sous kétamine. Imaginez la pression. Il faut garder les yeux fixés sur ces petites lettres blanches qui défilent, tout en maintenant un rictus de compassion factice quand on annonce une fermeture d'usine, et basculer en trois secondes vers un sourire de gendre idéal pour lancer un reportage sur la fête du boudin à Mortagne-au-Perche. C’est de la schizophrénie rémunérée, et ça, mes amis, ça se paie. Trente mille euros. Pour vous donner une idée, à ce prix-là, vous ne recevez pas un salaire, vous recevez une proposition de rachat de votre âme avec option d'achat sur vos futurs petits-enfants. C’est le genre de somme qui fait que, quand vous croisez un SDF dans la rue, vous ne lui donnez pas une pièce, vous lui demandez s’il accepte les virements SWIFT ou s’il préfère que vous rachetiez son immeuble pour en faire un parking à trottinettes bio. Le paradoxe est sublime, presque érotique de cynisme. On a là un individu, impeccablement brushé, dont le fond de teint coûte le prix de votre assurance habitation, qui vient vous expliquer entre deux publicités pour des yaourts au bifidus que « l’inflation pèse sur le moral des Français ». Il le dit avec un ton grave, la tête légèrement penchée à 15 degrés — l’angle exact de la sollicitude tarifée — alors qu'en réalité, sa seule préoccupation liée à l'inflation concerne le coût du kérosène pour son prochain week-end à Marrakech. Mais pourquoi une telle débauche de zéros sur le chèque ? Les dirigeants de la chaîne vous répondront avec un aplomb qui force l’admiration : « C’est le prix du marché, mon bon monsieur ! Si on ne les paie pas ce prix-là, ils partent sur TF1 ! » Ah, l’argument du mercato. Comme si Jean-Pierre du 20h était un attaquant de pointe capable de mettre des triplés en finale de Ligue des Champions. La réalité, c’est que si Jean-Pierre part sur la chaîne d’en face, il sera remplacé par un autre Jean-Pierre, tout aussi capable de lire que « le prix du beurre augmente » sans bégayer. On ne paie pas un talent, on paie une habitude. On paie le fait que mamie n’ait pas besoin de régler ses lunettes parce qu’elle reconnaît la mèche de cheveux de l’animateur depuis 1994. C’est une rente de situation sur le nerf optique du retraité. Et puis, il y a la structure du salaire. Parce qu’en France, on a de la pudeur. On ne dit pas « Je gagne 400 briques pour montrer mes dents ». On parle de « cachets », de « droits d’image », de « prestations de production via une société écran domiciliée au Luxembourg mais avec un cœur qui bat très fort pour la Corrèze ». C’est tout un écosystème de l’opacité. L’animateur ne touche pas un salaire, il facture une existence. Chaque seconde où son visage apparaît à l’écran est une transaction boursière. S’il éternue en direct, ça coûte 500 euros de frais techniques et 2 000 euros de droits d’auteur sur le mucus. Comparons un instant avec un Émir du Qatar. L’Émir, au moins, il a du pétrole. C’est concret. C’est visqueux, ça pollue, ça rapporte. Le présentateur télé, lui, son pétrole, c’est votre redevance. C’est un forage direct dans votre compte courant, effectué avec une paille en platine. La différence, c’est que l’Émir ne prétend pas être votre ami. Il ne vient pas vous voir tous les soirs à 19h50 pour vous dire qu’il « comprend vos inquiétudes ». Il se contente d’acheter des clubs de foot et de faire construire des îles en forme de palmier. Le présentateur, lui, doit entretenir le mythe de la proximité. Il doit être « l’homme du peuple » qui gagne en un mois ce que le peuple gagne en trois ans de labeur à l’usine de boulons. C’est là que le malaise devient franchement comique. On atteint des sommets d’absurdité lors des émissions spéciales sur la crise. Visualisez la scène : un plateau à 1,5 million d'euros, des écrans LED qui consomment la production annuelle d’une centrale nucléaire, et au milieu, un type payé comme un PDG du CAC 40 qui interroge une infirmière en fin de droits sur la difficulté de finir le mois. « Et alors, dites-nous, Jeanne, ça fait quoi de manger des pâtes au sel depuis le 12 du mois ? » demande-t-il, en ajustant sa montre à 15 000 euros qui indique l’heure exacte du mépris. C’est une forme de pornographie sociale en haute définition. C’est le Titanic où l’on demanderait aux passagers de la troisième classe de décrire le goût de l’eau glacée, pendant que l’orchestre joue avec des violons en ivoire de mammouth. Le pire, c’est qu’ils finissent par y croire. À force de vivre dans cette stratosphère de billets de 500, ces gens développent une pathologie psychiatrique rare : la « cécité dorée ». Ils pensent sincèrement qu’ils font partie de la classe moyenne supérieure. « Oh vous savez, avec les impôts, il ne me reste presque rien, à peine de quoi entretenir la résidence secondaire à l'Île de Ré et payer l'école de commerce du petit dernier », vous diraient-ils si vous aviez le malheur de les croiser à la sortie d’un restaurant où le menu enfant coûte le prix d'un SMIC. Mais ne soyez pas aigris. Après tout, c'est pour votre bien. Il faut bien quelqu'un pour porter le fardeau de la célébrité. Porter des costumes cintrés et manger des petits fours dans des loges climatisées alors que vous, pauvres hères, vous êtes coincés dans les bouchons sur la rocade d'Angers, c'est un sacrifice de chaque instant. Ils se dévouent pour nous montrer à quoi ressemble la vie quand on n'a plus besoin de regarder le solde de son compte avant de retirer 20 balles. Au fond, le salaire d’un présentateur vedette est une œuvre d’art contemporain. C’est une installation conceptuelle qui prouve que la valeur d’une chose n’a strictement aucun rapport avec son utilité réelle. Un chirurgien sauve des vies ? 4 000 balles. Un chercheur trouve un vaccin ? 2 500 balles. Un type annonce qu'il va pleuvoir sur Limoges avec une mèche rebelle ? 30 000 balles, une voiture de fonction et une invitation au gala du Rotary Club. C’est la magie de la redevance. Vous payez pour que des gens qui ont dix fois votre salaire vous expliquent pourquoi vous allez devoir vous serrer la ceinture. C'est le seul service de massage au monde où c'est le client qui finit par masser le masseur, tout en lui versant un pourboire substantiel pour le remercier de ne pas avoir appuyé trop fort sur ses vertèbres brisées. Alors, demain, quand vous verrez ce visage familier s'afficher sur votre écran, ne voyez pas un journaliste. Ne voyez pas un animateur. Voyez un Émir de banlieue parisienne, un prince du prompteur, un monarque de la météo. Et souriez. Parce que c'est vous qui régalez. Et à ce prix-là, la moindre des politesses, c'est de trouver qu'il a vraiment une très belle cravate. Elle est en soie de chez Hermès, payée avec vos factures d'électricité. C'est presque comme si vous la portiez un peu vous aussi, non ? Non. Pas du tout. Allez, retournez bosser, les 30 000 euros du mois prochain ne vont pas tomber du ciel. Contrairement à la pluie sur Limoges.

Le Piston : 'Fils de', 'Femme de' et 'Pote de'

Regardez attentivement l’organigramme de la boîte. Allez-y, ne soyez pas timides. Sortez la loupe, celle que vous utilisez d’habitude pour essayer de débusquer une trace de dignité dans vos fiches de paie. Vous remarquez quelque chose ? Ce n'est pas un schéma organisationnel, c’est une tapisserie médiévale. C’est la lignée des Capétiens, mais avec des badges magnétiques et des machines à café Nespresso. À ce niveau de consanguinité professionnelle, on ne parle plus de ressources humaines, on parle de généalogie. Si vous plissez les yeux, vous verrez que les traits qui relient le Directeur de la Stratégie au Chef de Projet ne sont pas des rapports hiérarchiques, ce sont des chromosomes. Bienvenue dans le merveilleux monde du "Piston Champagne", là où le mérite est une maladie honteuse dont on se vaccine dès la naissance à coups de cuillères en argent. Dans ces hautes sphères, le processus de recrutement est d’une simplicité rafraîchissante. Oubliez les entretiens structurés, les tests de personnalité ou les mises en situation. Ici, le seul test de compétence consiste à vérifier si votre nom de famille figure sur une plaque de rue ou dans le carnet d'adresses d'un restaurant étoilé. Si vous n'avez pas le bon patronyme, votre seul espoir de pénétrer dans le bâtiment, c'est de porter un casque de scooter, un sac isotherme cubique sur le dos, et de supplier le vigile de vous laisser monter au quatrième pour livrer des California Rolls à 28 euros. Et encore, faites gaffe : le vigile est probablement le cousin germain du chauffeur de la directrice. Commençons par le spécimen le plus courant : le "Fils de". Le "Fils de" est une créature fascinante. Il arrive en stage de troisième et, par un miracle de la biologie que Darwin n'avait pas anticipé, il finit Directeur du Développement à vingt-quatre ans. Son CV est aussi vide que le regard d'un influenceur en panne de batterie, mais il possède une compétence rare : il sait appeler "Papa" l’homme qui décide si votre service va être délocalisé en Pologne. Le "Fils de" ne travaille pas, il "insuffle une dynamique". Il ne rend pas de rapports, il "partage des visions". En réunion, quand il dit une énormité qui ferait passer un candidat de téléréalité pour un prix Nobel de physique, tout le monde hoche la tête avec une ferveur religieuse. Pourquoi ? Parce que contredire le rejeton, c’est comme cracher sur le portrait de Staline en 1950 : c’est mauvais pour l’espérance de vie de votre carrière. Le "Fils de" a généralement fait une école de commerce dont le nom ressemble à un acronyme de médicament pour la prostate, une école où l'on n'apprend pas à compter, mais à savoir quel vin commander pour impressionner un actionnaire. Il ne sait pas utiliser Excel, mais ce n’est pas grave, car il a "des gens pour ça". Ces gens, c'est vous. Vous êtes le moteur de la voiture, il est la figurine qui oscille sur le tableau de bord. Vous faites le boulot, il récolte les bonus. C’est le cycle de la vie, version féodalité 2.0. Passons ensuite à la "Femme de". Attention, terrain miné. La "Femme de" occupe souvent un poste dont l'intitulé est si flou qu'on dirait un titre de film d'art et d'essai letton : "Consultante en Cohésion Transversale" ou "Ambassadrice de la Culture Corporate". Son bureau est une zone de transit pour ses sacs de shopping. Elle n’est jamais là le vendredi ("obligations familiales"), ni le lundi ("récupération des obligations familiales"), et le reste de la semaine, elle est en "veille stratégique" dans des spas de luxe. Son rôle est essentiel : elle sert de thermomètre social à son mari, le Grand Patron. Si vous ne lui dites pas bonjour avec assez d'obséquiosité, ou si vous avez le malheur de porter des chaussures qui coûtent moins cher que son porte-clés, vous allez sentir passer le vent du boulet. Travailler avec une "Femme de", c'est comme marcher sur un lac gelé en plein mois de mars avec des enclumes aux pieds : c’est très risqué et ça finit souvent dans l'eau glacée de la procédure de licenciement pour "incompatibilité d'humeur". Et enfin, il y a le "Pote de". Lui, c’est le plus dangereux, car il n'a même pas l'excuse des liens du sang. Il est là parce qu'il a fait ses classes avec le boss, parce qu'ils ont partagé des lignes de coke dans les toilettes d'un club sélect en 1998, ou parce qu'il connaît un secret inavouable sur la gestion des notes de frais du Comité de Direction. Le "Pote de" est l'incarnation même de l'incompétence joyeuse. Il est Directeur de l'Innovation alors qu'il pense encore qu'un "Cloud" est une perturbation météorologique. Il passe ses journées à raconter des anecdotes de vacances à Saint-Barth pendant que vous essayez de comprendre pourquoi le budget du prochain semestre a été divisé par deux pour financer le séminaire de "team building" (qui se trouve être, par le plus grand des hasards, dans le château appartenant à son beau-frère). Le "Pote de" est intouchable. Il peut mettre le feu à la photocopieuse et uriner sur le tapis de la salle de conférence, le patron dira juste : « Ah, ce sacré Jean-Hubert, quel déconneur ! ». Toi, si tu arrives avec trois minutes de retard parce que la ligne 13 a décidé de simuler une apocalypse, tu reçois un avertissement formel. Dans cet écosystème, vous, l'Anonyme, le Sans-Nom, le "Fils de Personne", vous êtes l'élément décoratif. Vous êtes le terreau sur lequel s'épanouissent ces fleurs rares de la reproduction sociale. On vous parle de méritocratie à longueur de journée. On vous explique que "si on veut, on peut". C'est le plus gros mensonge depuis l'invention du régime sans gluten. La vérité, c'est que l’ascenseur social est en panne, les câbles ont été sectionnés et vendus au poids par le fils du syndic. Pour monter, il ne faut pas prendre l'escalier, il faut être né dans le penthouse. Imaginez un instant que l'on applique les règles de la fonction publique ou du privé "normal" à ces cercles de pouvoir. Imaginez un concours anonyme pour devenir "Directeur des Programmes" ou "Chroniqueur de Luxe". On verrait des types brillants, sortis de nulle part, avec des idées neuves et une envie de bosser. Ce serait un carnage. Les couloirs sentiraient la sueur et l'intelligence. Quelle horreur ! On préfère de loin l'odeur du Chanel N°5 et du népotisme bien rance. C'est plus rassurant. Ça garde le monde entre gens de bonne compagnie. On ne mélange pas les serviettes en fil d’Écosse avec les torchons en microfibre de chez Lidl. D'ailleurs, avez-vous remarqué comme ils se ressemblent tous ? Ils ont tous cette même peau tannée par le soleil des Maldives, ce même rire de gorge un peu forcé, cette même façon de porter le pull sur les épaules comme s'ils venaient de descendre d'un voilier. C’est le clonage par le portefeuille. Si vous n’avez pas ce "look", si vous n’avez pas les codes, si vous ne savez pas que le "Tu" est de rigueur mais avec une distance méprisante, vous êtes grillé. Vous êtes l'intrus. Le virus dans le système. Alors, que faire ? Option A : Passer un test de paternité et découvrir que votre père est en fait le PDG d'une multinationale. (Probabilité : plus faible que celle de gagner à l'EuroMillions en étant frappé par la foudre sur le dos d'une licorne). Option B : Vous marier avec la fille de la DRH. (Attention, elle a peut-être déjà trois cousins en attente sur la liste). Option C : Accepter votre sort. Regardez le bon côté des choses : en tant que "livreur de sushis spirituel" de cette entreprise, vous avez une liberté que ces gens n'auront jamais. Vous avez le droit d'être compétent. Vous avez le droit de savoir comment fonctionne le monde réel. Eux, ils vivent dans une bulle de savon irisée, protégés par des noms de famille qui servent de gilets pare-balles. Mais les bulles, ça finit toujours par éclater. Et quand ça éclate, celui qui tombe de haut, ce n'est pas le livreur de sushis qui a l'habitude de pédaler dans la boue. C’est le "Fils de" qui n'a jamais appris à ouvrir un parapluie tout seul. En attendant, la prochaine fois que vous croiserez le "Fils de" dans l'ascenseur, ne le regardez pas avec haine. Regardez-le avec la curiosité d'un naturaliste observant une espèce en voie d'extinction qui survit grâce à des perfusions de dividendes. Souriez-lui. Dites-lui que sa cravate est magnifique. C'est sûrement une Hermès. Et vous savez quoi ? C’est un peu la vôtre aussi. Parce que c’est votre sueur qui en a payé la soie. Allez, remettez votre casque, le client attend ses makis. Et n'oubliez pas : si vous voyez un arbre généalogique dans le hall d'entrée, ne l'arrosez pas. C'est lui qui vous pisse dessus.

Notes de Frais : Le Caviar de la Solidarité

Posez votre sac isotherme deux minutes. Respirez l’air chargé d’ozone et de particules fines de la rue, car ce que je vais vous raconter sent le beurre de baratte AOC et le mépris à haute dose de gluten. Bienvenue dans la sainte des saintes, le Vatican de la détaxe, le triangle des Bermudes où disparaissent les cotisations sociales : le Déjeuner de Travail à quatre cents euros. On ne dit pas « bouffer aux frais de la princesse ». C’est vulgaire. On dit « optimiser la synergie relationnelle autour d’un concept gastronomique ». C’est beaucoup plus propre, surtout quand c’est écrit sur une facture avec un tampon « acquitté » qui brille comme l’œil d'un politicien devant une caméra de BFM. Imaginez la scène. Nous sommes chez « L’Écume des Jours (et des Nuits à 1500 balles) », un restaurant si chic que même le menu a fait l’ENA. À table, Jean-Hubert de la Tronche-en-Biais, directeur des programmes de la chaîne de service public, et Gonzague, son « consultant stratégique » (comprenez : le fils du préfet qui avait besoin d’un stage pour payer son abonnement au club de voile). Le sujet de la réunion est grave. Vital. Il s’agit de discuter de la « restructuration drastique » du pôle documentaire animalier. En clair : comment expliquer au réalisateur qui vit dans une tente en Lozère qu’on n'a plus une thune pour filmer la reproduction des loutres, parce que le budget « biodiversité » a été siphéonné par le renouvellement de la moquette du cinquième étage. « Tu comprends, Gonzague, la conjoncture est à l’austérité », soupire Jean-Hubert en étalant une noisette de caviar de béluga sur un blini qui coûte le prix de ton plein d’essence. « On ne peut plus se permettre ce genre de fantaisies naturalistes. La loutre, c’est fini. Le public veut du sensationnel, de l'urbain, du... Garçon ! Encore un peu de ce Meursault 2018, il est un poil trop nerveux, il me faut une seconde lecture. » Le Meursault arrive. À 120 euros la bouteille (prix d'ami, car le sommelier est le cousin du DRH), c'est une « dépense de fonctionnement ». Notez bien la subtilité : si vous achetez une canette de 8.6 pour oublier que votre loyer est en retard, vous êtes un alcoolique en voie de marginalisation. Si Jean-Hubert siffle trois bouteilles de blanc à midi pour oublier que la redevance a été supprimée, c’est de la « représentation institutionnelle ». Le serveur apporte l’entrée. Une « Déconstruction de l’œuf de poule élevée au Mozart ». Quarante-huit euros l’œuf. Un prix qui laisse songeur : à ce tarif-là, on espère que la poule a non seulement écouté la Flûte Enchantée, mais qu'elle a aussi obtenu un doctorat en musicologie. « C’est une question de solidarité, Gonzague », poursuit Jean-Hubert, la bouche pleine de truffe blanche ramassée par des cochons en CDI. « Si nous ne déjeunons pas ici, ce restaurant ferme. Et si ce restaurant ferme, c’est le tissu économique de l’arrondissement qui s’effondre. En mangeant ce homard bleu, nous sauvons des emplois. Nous sommes des remparts contre la récession. » C’est là que le concept de « Caviar de la Solidarité » prend tout son sens. Dans leur esprit embrumé par les vapeurs de chablis, ces gens pensent sincèrement qu’ils font une œuvre de charité. Chaque coup de fourchette est un acte de résistance contre le chômage. Chaque bouteille de champagne sabrée est une perfusion de cash envoyée directement dans les veines de la nation. Ils ne se goinfrent pas : ils stimulent la demande intérieure. Ils sont les pompiers pyromanes du pouvoir d’achat. Pendant ce temps, à la table d’à côté, on discute du documentaire sur les ours polaires. « On va supprimer la banquise, c’est trop cher à éclairer », décide Jean-Hubert. « On fera un plateau en studio avec des ventilateurs et du polystyrène. On dira que c’est une métaphore sur le vide intérieur de l’homme moderne. Ça coûte rien, et ça plaît aux Inrocks. » Gonzague acquiesce. Il prend des notes sur son iPad Pro payé par la boîte. Il est d’accord. L’austérité, c’est pour les autres. Pour ceux qui comptent leurs points sur leur carte de fidélité au Franprix. Pour ceux qui hésitent entre le beurre doux et le beurre demi-sel parce qu'il y a trois centimes de différence. Arrive l'addition. Le moment de vérité. 842 euros pour deux personnes. C’est le moment où Jean-Hubert sort sa carte « Corporate ». C’est une carte magique. Elle ne prélève pas d’argent sur son compte, elle en prélève sur l’avenir de la jeunesse, sur les impôts du boulanger et sur la sueur du livreur Deliveroo qui attend sous la pluie devant la porte. « Allez, on arrondit à 900 avec le pourboire, il faut être seigneur », lance-t-il avec la générosité de celui qui donne l’argent des autres. Et voilà comment, en deux heures de « travail », Jean-Hubert et Gonzague ont consommé l’équivalent de trois mois de salaire d'un intermittent du spectacle. Mais attention, ils ressortent avec une idée de génie pour le documentaire : « La vie secrète des SDF : pourquoi ils ont choisi la liberté du bitume ». Un sujet porteur, social, « rugueux » comme ils disent. Ils le feront produire par une boîte de prod appartenant à l’ex-femme du ministre de la Culture. La boucle est bouclée. Le cercle est plus qu'un arbre généalogique, c'est un ouroboros qui se bouffe la queue en buvant du Cristal Roederer. Si vous les croisez à la sortie, titubants mais dignes, l'œil vitreux mais le costume impeccable, ne faites pas de geste brusque. Ils sont en pleine digestion de la démocratie. Ils pensent à vous. Ils se disent que la vie est dure, qu'il faut savoir se serrer la ceinture (surtout celle des autres) et que, décidément, le documentaire animalier est un luxe qu'on ne peut plus s'offrir dans ce monde de brutes. Après tout, pourquoi filmer des espèces en voie de disparition ? Il suffit de se regarder dans la glace après un déjeuner à 400 balles. Ils sont là, les derniers spécimens d'une faune protégée par des niches fiscales, vivant dans un écosystème où la seule prédiction météo qui compte est le cours de l'action LVMH. Le pire dans cette histoire ? C'est que sur la note de frais qu'il va remettre à la comptabilité demain matin, Jean-Hubert écrira dans la case "Objet de la dépense" : *Réunion de crise sur la réduction des coûts de production. Stratégie de survie en milieu hostile.* Et la comptable validera. Elle n'a pas le choix. Elle sait que si elle refuse, Jean-Hubert n'aura plus assez de force pour sauver l'économie au prochain déjeuner. Et sans lui, sans ses homards, sans ses bouteilles à trois chiffres, la France ne serait qu'un vaste champ de ruines où les gens mangeraient des pâtes au beurre sans même savoir que le beurre, normalement, ça doit avoir un petit goût de noisette et coûter le prix d'un rein. Alors, la prochaine fois que vous verrez passer une berline noire avec un chauffeur qui attend devant un restaurant étoilé, n'ayez pas de rancœur. Dites-vous que derrière ces vitres fumées, des héros sont en train de s'empiffrer de truffes pour que vous puissiez continuer à regarder des rediffusions de "Camping Paradis". C'est ça, le Caviar de la Solidarité. C'est manger pour ceux qui ont faim, afin qu'au moins, l'assiette ne soit pas perdue pour tout le monde. Et maintenant, remontez sur votre vélo. Il y a un poké-bowl à livrer au sixième étage sans ascenseur. Et ne traînez pas : si le poisson arrive tiède, le client pourrait se plaindre de la baisse de qualité du service en France. Et ça, Jean-Hubert ne pourrait pas le supporter. Ça lui gâcherait son prochain turbot.

La Grève : Le seul programme qui ne change jamais

C’est un phénomène migratoire plus prévisible que le retour des hirondelles ou le redressement fiscal d’un influenceur à Dubaï. Chaque année, à la même période, l’audiovisuel public français décide de rendre hommage à Kasimir Malevitch et à son « Carré noir sur fond blanc ». Sauf que là, c’est un rectangle noir sur fond de salon, et ça vous coûte environ cent trente-huit euros par an — enfin, avant que la redevance ne soit officiellement enterrée pour être ressuscitée sous une forme encore plus créative de siphonnage fiscal. Bienvenue dans la Grève. Non, pas la petite grève de bureaucrate qui bougonne parce que la machine à café est en panne. Je vous parle de la Grève avec un G majuscule, celle qui transforme votre écran plat de deux mètres de diagonale en une lampe d'ambiance minimaliste à 3 000 euros. C’est le seul programme de France Télévisions qui ne change jamais de script, qui ne souffre d’aucune erreur de casting et qui, miracle de la technologie, est le seul à mettre tout le monde d’accord. Quand le mouvement social débarque, l’écran devient soudainement d'une honnêteté brutale. Un panneau fixe apparaît, écrit en Helvetica 12, nous informant qu’en raison d’un préavis de grève, nos programmes sont perturbés. « Perturbés ». J’adore l’euphémisme. C’est comme dire qu’Hiroshima a eu un petit problème de voisinage. En réalité, c’est le moment où la télévision publique atteint son apogée artistique. Enfin, le silence. Enfin, le vide. Enfin, on arrête de nous expliquer avec un air de supériorité morale comment on doit trier nos bouchons de bouteilles en plastique pendant que le présentateur vedette s’envole pour les Seychelles entre deux tournages sur le réchauffement climatique. Regardez attentivement cette mire. Admirez ces bandes de couleurs qui ne bougent pas. C’est hypnotique, n’est-ce pas ? C’est de la Slow TV avant l’heure. C’est même, je l’affirme, le programme le plus intelligent de la grille. Contrairement à un talk-show de deuxième partie de soirée où six éditorialistes à lunettes s’écharpent pour savoir si le port de la sandale-chaussette est un acte de résistance d’extrême-droite, la mire, elle, ne vous juge pas. Elle ne vous interrompt pas. Elle ne cherche pas à vous vendre un livre écrit par une intelligence artificielle en manque d'inspiration. Elle est là, stoïque, digne. C’est le service public dans sa forme la plus pure : il ne fait rien, mais il le fait avec une constance qui force le respect. Et que dire de la radio ? Ah, la grève à Radio France… C’est le moment où la station se transforme en une playlist Spotify géante gérée par un algorithme dépressif mais doté d'un goût exquis. On passe du quatuor à cordes de Chostakovitch à un morceau de jazz éthiopien des années 70 sans aucune transition, si ce n'est une voix suave, préenregistrée, qui vous rappelle toutes les dix minutes que « le personnel est en grève pour défendre l'indépendance et la qualité de vos programmes ». C’est le paradoxe ultime du pistonné de la Maison de la Radio : pour nous prouver que son travail est indispensable, il arrête de le faire. Et là, c’est le drame. Parce qu’après trois heures d’écoute, le auditeur moyen réalise avec effroi que la programmation musicale de secours est dix fois plus agréable que les chroniques humoristiques de Jean-Hubert, qui pense que faire une voix de débile pour imiter un électeur du Rassemblement National constitue le summum de l’audace politique. On se surprend à espérer que le conflit s'enlise. On commence à prier pour que les syndicats demandent la semaine de deux heures et la gratuité du quinoa à la cantine, juste pour pouvoir écouter encore un peu de violoncelle au lieu d'entendre une interview de vingt minutes sur la "déconstruction du genre chez les invertébrés marins". Le gréviste de l'audiovisuel est un artiste de la mise en scène. Il ne fait pas grève n'importe quand. Il ne va pas vous gâcher un mardi après-midi pluvieux où personne ne regarde la télé à part les retraités et les chômeurs en fin de droits. Non, le gréviste a le sens du spectacle. Il choisit le soir du réveillon, la finale de Roland-Garros ou, mieux encore, le jour du lancement d’une nouvelle chaîne d’info en continu. C’est là que le rapport de force s’installe. C’est là que le Champagne de la direction commence à tiédir parce que les intermittents ont décidé de ne pas brancher les câbles. C’est un rituel social codifié. D'un côté, nous avons les syndicats, représentés par des types en polaire Quechua qui parlent de « saccage du service public » avec la gravité d'un chirurgien annonçant un cancer généralisé. De l'autre, la direction, composée de gens qui portent des costumes à quatre chiffres et qui expliquent, la main sur le cœur, que « la modernisation est nécessaire pour affronter les défis du numérique ». Traduction : on va virer les maquilleuses et remplacer les cameramans par des stagiaires non rémunérés équipés d'iPhone 8. Et au milieu, il y a vous. Vous, qui avez payé votre contribution à l'audiovisuel public avec la docilité d'un serf du Moyen Âge versant la dîme au seigneur local. Vous vous asseyez dans votre canapé, vous allumez la télé, et paf : le néant. C’est un concept révolutionnaire : payer pour ne pas voir. C’est le luxe ultime. C’est comme acheter un billet pour un concert d’Adele et se retrouver devant une scène vide avec un mec qui balaie. C’est le "Silence de luxe". Mais attention, ne croyez pas que cette absence de programme ne coûte rien. Ah non ! Maintenir un écran noir sur tout le territoire français, ça demande une logistique de pointe. Il faut payer les serveurs, les techniciens de maintenance du vide, et bien sûr les cadres dirigeants qui, eux, ne font jamais grève (le Champagne ne va pas se boire tout seul dans les loges de la direction). On estime que la minute d'écran noir sur France 2 coûte plus cher qu'une production hollywoodienne, parce qu'il faut y ajouter le poids symbolique de l'Exception Culturelle Française. L’Exception Culturelle, parlons-en. C’est cette idée géniale que, parce que nous sommes le pays de Molière et de Nabilla, nous avons le droit de subventionner des films que personne ne va voir avec l'argent de gens qui ne vont plus au cinéma. La grève est le bras armé de cette exception. C’est la preuve que nous ne sommes pas comme ces barbares d’Américains qui, eux, continuent de diffuser des programmes même quand les employés sont mécontents. Quelle vulgarité, cette continuité de service ! En France, on a le respect du vide. On a la culture de l’interruption. D’ailleurs, si on poussait le concept jusqu'au bout, la grève permanente serait le seul moyen de sauver l'audiovisuel public. Imaginez : plus de talk-shows polémiques, plus de séries policières tournées dans le Limousin avec des acteurs qui articulent comme s'ils avaient une anesthésie locale, plus de documentaires animaliers narrés par une voix monocorde qui vous donne envie de rejoindre les rangs des braconniers. Juste la mire. Et la musique de Radio France en fond sonore. Le pays serait soudainement apaisé. Le taux de cortisol national chuterait de 40 %. Les gens recommenceraient à se parler, à lire des livres, ou au moins à regarder par la fenêtre les livreurs Uber Eats qui pédalent sous la pluie. La grève, c’est une cure de désintoxication forcée offerte par la CGT. C’est le "Digital Detox" pour les pauvres. Mais Jean-Hubert, lui, s’en fiche. Dans son loft du 6ème arrondissement, il ne regarde pas la télé. Il consomme du « contenu ». Il a Netflix, Disney+, HBO, et trois plateformes de niche pour le cinéma ouzbek des années 40. Pour lui, la grève du service public est une anecdote amusante qu'il commente sur Twitter entre deux coupes de Moët. Il trouve ça « authentique », presque « terroir ». Il adore l'idée que le peuple soit privé de son "divertissement de masse". Ça lui donne l'impression de vivre dans un pays qui a encore une âme rebelle, pendant que lui-même est le premier rouage de la machine qui écrase cette âme. Le lendemain, la grève s'arrête. On ne sait pas trop pourquoi. Un obscur accord a été signé à 3 heures du matin dans un bureau enfumé. Les salaires n'ont pas bougé, les conditions de travail non plus, mais on a promis de créer une « commission paritaire de réflexion sur l'avenir de la synergie transversale ». Tout le monde est content. Le rideau se lève à nouveau. L'écran s'allume. Le visage botoxé d'un animateur réapparaît, son sourire carnassier fendant l'écran pour vous annoncer une émission spéciale sur "La vie secrète des campings". Vous soupirez. La mire vous manque déjà. Ce rectangle de couleurs fixes était la seule chose stable dans votre vie de contribuable. C'était le seul moment où vous en aviez vraiment pour votre argent : on ne vous mentait pas, on ne vous vendait rien, on vous foutait juste la paix. Mais ne soyez pas triste. La saison prochaine, comme le retour du beaujolais ou la hausse du prix du pass Navigo, la grève reviendra. Et avec elle, ce délicieux sentiment que le silence est le seul programme de qualité que le service public puisse encore nous offrir sans nous prendre pour des imbéciles. En attendant, reprenez une part de ce turbot à 80 euros. C’est peut-être cher, mais au moins, lui, il ne se met pas en grève au moment où vous essayez de le manger.

Les Dinosaures du PAF : Ils étaient là avant l'invention de la télé

Regardez-les bien. Non, ne détournez pas les yeux sous prétexte que le reflet de leurs facettes dentaires en céramique risque de vous griller la rétine. Fixez ce plateau de télévision, ce sanctuaire de moquette ignifugée où le temps ne s’écoule plus de manière linéaire, mais de façon circulaire, comme un vieux disque de Mireille Mathieu rayé par le diamant de l’oubli. Vous les connaissez. Ils sont là. Ils ont toujours été là. Si vous ouvriez une paroi du Studio Gabriel ou des locaux de France Télévisions, vous ne trouveriez pas de l’amiante, mais des couches sédimentaires de fiches bristol et de fond de teint terracotta appartenant à la même espèce : le *Hostus Increvabilis*, plus communément appelé le Dinosaure du PAF. Ces spécimens sont fascinants. Scientifiquement parlant, ils défient toutes les lois de la biologie, de la physique et de l'éthique professionnelle. Alors que vous, simple mortel, vous commencez à avoir mal au dos après trente minutes de télétravail sur une chaise IKEA, eux tiennent le coup depuis l’époque où l’on réglait l’image avec une antenne râteau et une prière à Saint-Jude. Ils ont connu la télé en noir et blanc, certes, mais on soupçonne certains d’avoir également connu la radio à galène, l’invention de l'imprimerie et, pour les plus fringants, la construction de la pyramide de Khéops (qu’ils auraient probablement commentée en direct avec un micro cravate et une veste à épaulettes). Prenez le chef de file, le Grand Prêtre de la survie audiovisuelle, celui dont le nom rime avec « éternité » et « canapé rouge ». Cet homme ne vieillit pas. Il se polit. À force d’être exposé aux projecteurs de 20 000 watts, sa peau a fini par acquérir la texture d'un sac à main de luxe ou d'un canapé Chesterfield bien entretenu. On raconte que s’il venait à mourir – hypothèse purement théorique puisque la rumeur dit qu’il a signé un pacte de non-agression avec la Faucheuse en échange d'une interview exclusive –, son corps ne se décomposerait pas. Il se transformerait simplement en statue de cire pour le musée Grévin, sans qu'on ait besoin de retouches. Le Dinosaure du PAF possède une caractéristique unique : il est constitutionnel. On ne peut pas le licencier. Pour virer un de ces types, il ne faut pas un DRH, il faut un permis de démolir et l'accord des Monuments Historiques. Ils font partie du patrimoine, au même titre que le Mont-Saint-Michel ou le déficit de la Sécurité Sociale. Ils sont le dernier lien qui nous rattache à une France où l'on mangeait de la tête de veau le dimanche en regardant des gens jongler avec des assiettes. Leur longévité pose néanmoins une question de santé publique : de quoi se nourrissent-ils ? La réponse est simple : de votre redevance. Et de la jeunesse des stagiaires. Observez bien leur regard quand un jeune chroniqueur de 22 ans tente de faire une blague sur TikTok. Le Dinosaure sourit, mais ses yeux disent : « J'ai enterré sept présidents de la République, trois directeurs de chaînes et le concept même de dignité humaine, tu crois vraiment que tes vidéos de 15 secondes vont m'impressionner, petit merdeux ? » Le Dinosaure ne rend jamais l’antenne. Il la garde en otage. Pour lui, le micro est une extension de son système nerveux central. S’il le lâche, son cœur s’arrête. C’est pour cela qu’ils développent des stratégies de résistance dignes des plus grands sièges de l’histoire. Quand la direction de la chaîne tente une « modernisation » (ce mot qui, dans le jargon du PAF, signifie « on va mettre un mec plus jeune avec une barbe et des baskets »), le Dinosaure sort l’artillerie lourde : le chantage affectif à la ménagère de plus de cinquante ans. « Vous ne pouvez pas me virer, je suis le seul point de repère de Mme Michu ! Si je pars, elle va oublier de prendre ses gouttes ! » Et ça marche. Parce que le public du service public, c’est lui : un immense EHPAD à ciel ouvert qui branche la 2 par automatisme médullaire, juste pour vérifier que le monde n’a pas encore explosé. Tant que Michel est là, c’est que l’apocalypse est remise à mardi prochain. Mais le plus admirable reste leur capacité d’adaptation technologique. Ils ont traversé les époques avec la grâce d'un brise-glace dans un champ de nénuphars. On les a vus passer de la pellicule 16mm à la 4K avec la même expression figée, celle de quelqu'un qui essaie de comprendre comment marche un micro-ondes alors qu'il est en train de cuire un homard. Le passage à la haute définition a d'ailleurs été un drame national pour leurs maquilleurs. Il a fallu investir dans des truelles de qualité industrielle et des enduits de rebouchage utilisés habituellement dans le BTP pour camoufler les ravages du temps que même Photoshop refuse de traiter par solidarité syndicale. Aujourd'hui, on nous parle de transition numérique, de métavers, d'intelligence artificielle. Mais croyez-moi, quand l’humanité aura fini de s'auto-détruire à coups de bombes thermonucléaires et que les cafards seront les seuls maîtres de la Terre, il restera un studio de télévision enfoui sous les décombres de l'avenue Montaigne. Et là, au milieu des ruines radioactives, un animateur botoxé, impeccablement coiffé, s’adressera à une caméra poussiéreuse : « Bonsoir à tous ! Ce soir, nous recevons un cafard exceptionnel qui nous présente son dernier livre : "Comment survivre à l'hiver nucléaire en mangeant ses propres larves". Restez avec nous, c'est que du bonheur ! » Parce que c’est ça, la magie du Piston Champagne. On ne meurt pas, on se recycle. On ne part pas, on s’incruste. Le Dinosaure est une espèce protégée par le conservatisme crasse d’une oligarchie médiatique qui a plus peur du vide que de la sénilité. On préfère un vieux qui radote qu’un jeune qui innove, parce que le vieux, au moins, on sait où l'éteindre (même si on a perdu la télécommande depuis 1998). Alors, la prochaine fois que vous verrez l’un de ces visages familiers, ne soyez pas médisant. Ne soupirez pas en disant : « Encore lui ? ». Soyez respectueux. Vous êtes face à un miracle de la taxidermie moderne. Vous contemplez un homme qui a survécu à la chute du mur de Berlin, à la fin du franc, à l'arrivée d'Internet et à seize liftings ratés. C'est une performance athlétique. D’ailleurs, le saviez-vous ? Dans les contrats secrets de la direction de France Télévisions, il est stipulé qu’en cas de décès clinique d'un animateur historique, celui-ci doit être embaumé et maintenu en position assise grâce à une armature en titane. Un ventriloque caché derrière le décor assure les lancements, tandis qu’une IA génère des anecdotes sur ses vacances avec Johnny Hallyday à Saint-Barth en 1974. Le téléspectateur n’y voit que du feu. Et franchement, entre un cadavre bien maquillé et certains animateurs de la TNT, la différence de charisme est parfois difficile à établir. En attendant, profitez-en. Car un jour, ils finiront par partir. Oh, pas de leur plein gré, bien sûr. Ils partiront parce que le soleil s’éteindra, ou parce que le dernier payeur de redevance aura enfin trouvé le bouton "Off" de sa vie. Mais d’ici là, reprenez donc une coupe de champagne tiède. Le Dinosaure vous regarde. Il vous sourit. Il vous aime. Et surtout, il compte bien être là pour présenter vos obsèques en direct, avec une petite pointe d'émotion surjouée et une page de pub pour des monte-escaliers juste après. Vive la télévision. Vive la redevance. Et surtout, vive le formol. C’est la seule chose qui nous sépare encore du chaos total. Car si même les dinosaures disparaissent, qui nous rappellera que le monde était bien plus simple quand on n'avait que trois chaînes et qu'on n'était pas obligé de réfléchir ?_

12 Techniciens pour une Ampoule

Vous pensiez que l’administration fiscale était le sommet de la pyramide de l’inertie ? Que la bureaucratie bruxelloise était le boss final du jeu vidéo « Perte de Temps et Formulaires Cerfa » ? C’est que vous n’avez jamais mis les pieds dans les couloirs feutrés de la Télévision Publique au moment où une pile AAA décide de rendre l’âme dans la télécommande du prompteur. Dans le monde réel, celui où les gens ont un vrai métier et des horaires qui ne prévoient pas de pause déjeuner de trois heures, changer une pile prend environ douze secondes. On ouvre le clapet, on jette l’ancienne dans un tiroir (en jurant qu’on l’emmènera au recyclage, ce qui est un mensonge éhonté), on insère la nouvelle, et la vie reprend son cours. À la « Maison », comme disent les initiés avec un mélange de tendresse et de syndrome de Stockholm, changer une pile est une performance artistique, un acte politique et un défi logistique majeur qui nécessite plus de signataires qu’un traité de paix au Proche-Orient. Tout commence par le drame. L’Animateur Vedette — appelons-le Jean-Michel Perpétuel, celui dont on a parlé au chapitre précédent, dont le visage est maintenu par quatre agrafes chirurgicales et beaucoup d'espoir — appuie sur le bouton pour faire défiler son texte. Rien. Le prompteur reste figé sur : *« Bonjour à tous, quel plaisir de vous retrouver pour ce 4500ème numéro de… »*. Le silence qui suit est plus lourd qu’un rapport de la Cour des Comptes. Jean-Michel lève les yeux vers la régie. Il ne parle pas, il ne descend pas de son piédestal d’éternité. Il se contente de pointer la télécommande d’un doigt tremblant de rage contenue. C’est le signal. La machine infernale se met en marche. D’abord, il y a l’arrivée du **Chef de Plateau**. Son rôle n’est pas de changer la pile. Son rôle est de constater officiellement la vacance de l’énergie cinétique. Il regarde l’objet avec une moue dubitative, le soupèse, puis déclare d’un ton grave : « C’est un problème technique structurel. On ne peut pas intervenir sans l’aval de la maintenance du bâtiment. » Pourquoi la maintenance du bâtiment pour une pile ? Parce qu’en vertu de la convention collective de 1974, tout objet contenant un composant chimique ou électrique relève de la section « Infrastructures et Énergies Lourdes ». Si un technicien vidéo touche à la pile, le syndicat des électriciens dépose un préavis de grève avant même que le ressort du compartiment n’ait fini de vibrer. C’est là qu’entrent en scène les **Représentants Syndicaux**. Ils sont trois. Un pour la CGT (qui s'assure que la pile n'est pas issue d'une exploitation néolibérale sauvage), un pour FO (qui vérifie que le changement de pile n'empiète pas sur le temps de pause syndicale) et un pour la CFDT (qui propose une médiation entre la télécommande et l’animateur). Ils forment un cercle autour de l’objet. Le débat s’ouvre : la pile est-elle un consommable ou un investissement ? Si c’est un consommable, c’est le budget « Fournitures de Bureau ». Si c’est un investissement, il faut passer par la Commission des Appels d’Offres. Pendant ce temps, Jean-Michel Perpétuel commence à se déshydrater sous les projecteurs. On fait venir une maquilleuse pour lui réhydrater les pommettes à l’éponge humide, de peur qu’il ne se fissure comme un vase Ming oublié au soleil. Arrive alors le **Responsable Hygiène et Sécurité (RHS)**. Lui, c’est le gardien du temple de la peur. Il porte un gilet orange fluorescent, bien que nous soyons dans un studio fermé sans aucun véhicule motorisé à l'horizon. Il exige un périmètre de sécurité. « On ne sait pas si la pile a coulé. Il y a un risque de contamination au lithium. » Il demande un protocole de retrait sécurisé. Il faut un gant ignifugé et une fiche de traçabilité. À ce stade, on en est à quarante minutes d'arrêt de tournage. Le coût à la minute est celui d’un petit appartement en province. Mais ne vous inquiétez pas, c’est votre redevance qui régale. C’est le prix de l’excellence administrative. Mais le clou du spectacle reste la **Commission de la Transition Écologique et de la Parité**. Oui, ils ont leur mot à dire. Une dame en col roulé vert forêt arrive pour vérifier si nous avons bien envisagé l’option de la télécommande à énergie solaire ou, à défaut, si la pile de remplacement respecte les quotas de genre dans sa fabrication. On rit, mais elle a un badge plus gros que celui du réalisateur. On ne discute pas avec le Progrès. Vient ensuite le **Contrôleur de Gestion**. Il arrive avec un tableau Excel pour expliquer que le stock de piles AAA est épuisé car le budget a été transféré vers l’achat de champagne tiède pour le cocktail de la semaine dernière. Il suggère de « mutualiser » la pile avec celle de la télécommande du climatiseur du bureau du Directeur de la Stratégie. Un débat sémantique s’ensuit : la pile du climatiseur est-elle compatible avec les ambitions éditoriales de l’émission de Jean-Michel ? Au milieu de ce cirque romain, il y a lui. **Le Stagiaire**. Appelons-le Kévin. Kévin est là depuis six mois. Il n’est pas payé, mais il a le droit de manger les restes de pain de mie sec du buffet de la régie. Kévin a vingt-deux ans, un master en « Management des Médias » et une envie de suicide qui croît de 5 % à chaque minute passée dans ce bâtiment. Kévin a une pile dans sa poche. Une pile qu'il a achetée avec ses propres deniers chez l’épicier du coin pour sa propre souris d'ordinateur. Kévin voit les douze techniciens, les trois syndicalistes et le responsable sécurité s’écharper sur l’article 22 du règlement intérieur concernant « la manipulation des agents chimiques en milieu confiné ». Kévin s’approche. Il profite d’un moment où le délégué CGT explique que le changement de pile nécessite une prime de risque de 15 euros par intervention. D’un geste vif, presque furtif, Kévin s’empare de la télécommande. En trois secondes, le miracle s’accomplit. Le clapet s’ouvre, l’ancienne pile saute, la nouvelle prend sa place. *Clic.* Le silence revient sur le plateau. Jean-Michel Perpétuel appuie sur le bouton. Le prompteur défile. La vie reprend. Mais ne croyez pas que Kévin soit le héros de cette histoire. Dans le monde merveilleux de la redevance, l’efficacité est un crime de lèse-majesté. Le Chef de Plateau devient rouge pivoine. « Mais qu’est-ce que tu fais, malheureux ? Tu n’as pas le titre d’habilitation électrique H0-V ! Tu te rends compte du risque juridique pour l’entreprise ? Si la pile explose, l’assurance ne couvre pas ! » Le syndicaliste hurle au « sabotage du dialogue social ». Le Responsable Hygiène et Sécurité exige un rapport d’incident en trois exemplaires. La dame de la Transition Écologique s’évanouit presque en voyant que la pile n'a pas le label "Bio-Sourcée". Kévin est renvoyé dans son bureau (un placard sous l’escalier qui sert aussi de local technique pour les serveurs). On lui explique que son geste, bien que « pragmatique », témoigne d’un manque total de compréhension de la « culture d’entreprise ». La pile qu’il a installée est immédiatement retirée par une équipe spécialisée — venue de l’autre bout de Paris en taxi, aux frais de la princesse — afin d’être remplacée par une pile homologuée, tamponnée, visée par la direction et bénie par le Grand Conseil des Sages de l’Audiovisuel. Le tournage reprend avec trois heures de retard. L’émission sera montée à la va-vite, les techniciens toucheront des heures supplémentaires majorées pour "dépassement imprévu", et le spectateur, devant son écran, se demandera pourquoi le programme est si court ce soir. Mais qu'importe ! La procédure a été respectée. La hiérarchie a été préservée. Les commissions ont pu siéger. C’est cela, la magie du service public. C’est cette capacité incroyable à transformer le changement d’une ampoule en une épopée homérique, et le remplacement d’une pile en une crise ministérielle. Regardez bien votre facture de redevance (enfin, celle qui a été intégrée à vos impôts pour que vous ne la voyiez plus passer, comme un suppositoire bien huilé). Chaque euro que vous donnez ne sert pas à produire du contenu. Non, c’est beaucoup plus noble que ça. Votre argent sert à payer les réunions de pré-validation de la réunion de concertation sur le choix de la marque des piles. Parce qu’au fond, dans la grande machine à laver de la télé, l’important n’est pas que la télécommande marche. L’important, c’est que personne n’ait pu la faire marcher sans que douze personnes aient eu l’occasion de signer un parapheur. C’est le triomphe du processus sur le résultat. Le sacre de l’immobilité financée par le contribuable. Et si vous n’êtes pas contents, n’oubliez pas : Jean-Michel Perpétuel, lui, vous aime. Il vous aime tellement qu'il est prêt à attendre trois heures que la bureaucratie lui rende son prompteur, juste pour avoir le plaisir de vous lire une météo qu'il n'a pas écrite, avec un enthousiasme qu'il ne ressent plus depuis 1982. Reprenez donc une coupe de champagne. Elle est tiède, elle est chère, et c'est vous qui l'offrez. Mais regardez le bon côté des choses : au moins, la pile est aux normes. Enfin, elle le sera dès que le comité de validation aura rendu son rapport, prévu pour le prochain trimestre. D’ici là, l’image restera fixe. Mais c’est ça aussi, la stabilité du service public.

La Transition Numérique : Le Gouffre 2.0

Mesdames, messieurs, chers actionnaires involontaires de ce naufrage en haute définition, rangez vos vieux téléviseurs à tube cathodique. Oubliez la poussière sur l’écran et le grésillement de l'antenne râteau. Nous sommes en 2024, et le service public a décidé de « disrupter ». Ils appellent ça la « Transition Numérique ». Dans les couloirs feutrés de la direction, on ne dit plus « faire de la télé », on dit « créer un écosystème de contenus cross-média en environnement délinéarisé ». C’est exactement la même chose qu’avant, mais ça coûte trois fois plus cher en consultants et ça nécessite d’installer une application qui demande l’accès à vos contacts, à votre géolocalisation et probablement à votre historique de recherches sur les maladies vénériennes, juste pour vous laisser regarder la météo des neiges. Le projet a commencé, comme toute grande catastrophe française, par un séminaire de réflexion à 400 000 euros dans un château du Luberon. L’objectif était simple : créer le « Netflix à la française ». Parce qu’évidemment, quand on a le budget d'un épisode de *Derrick* et le dynamisme d’une assemblée générale de copropriété à Limoges, la première chose qui vient à l’esprit, c’est de déclarer la guerre à Reed Hastings. Le résultat de cette ambition démesurée porte un nom de code qui claque, du genre « France-Vision+ » ou « Ouaich-TV ». Coût de l’opération ? Douze millions d’euros. Pour ce prix-là, on aurait pu racheter la Grèce ou au moins offrir un prompteur neuf à Jean-Michel Perpétuel, mais non. On a préféré payer des agences de conseil dont les employés portent des baskets blanches sans lacets et des pulls à col roulé même en juillet, pour nous expliquer que le bouton « Lecture » doit être d’un bleu « apaisant mais dynamique ». Douze millions d’euros, c’est le prix d’une application qui, dès qu’on l’installe, fait chauffer votre smartphone à une température permettant de faire cuire une entrecôte à point. Mais approchons-nous du chef-d’œuvre technique. La « User Experience », ou UX pour les intimes de la start-up nation. Pour accéder au replay de *Plus Belle la Vie* — pardon, de « La Vie est Encore Plus Belle mais on a Changé de Chaîne » —, le parcours utilisateur ressemble au parcours du combattant de la Légion Étrangère, mais avec plus de pop-ups. D’abord, il faut créer un compte. On vous demande votre nom, votre prénom, votre numéro de sécurité sociale, la date de votre dernier rappel de vaccin contre le tétanos et une photocopie de votre taxe d'habitation pour prouver que vous payez bien la redevance (même si elle a été supprimée, l'administration a la mémoire longue et rancunière). Une fois identifié, vous entrez dans le saint des saints : l’interface. C’est un algorithme de recommandation conçu par des gens qui pensent que si vous avez regardé un documentaire sur la reproduction des bulots en 2014, vous avez désespérément envie de voir l’intégrale des discours de l’Assemblée Nationale sur la réforme du temps de travail des agents forestiers. C'est la « recommandation citoyenne ». C’est comme Netflix, mais au lieu de vous suggérer ce que vous aimez, on vous suggère ce qui est bon pour votre éducation civique. On ne vous divertit pas, on vous rééduque par le clic. Et là, arrive le moment fatidique. Il est 20h15. La France profonde, celle qui n’a pas encore compris que le futur est une suite de zéros et de uns qui ne fonctionnent jamais, se connecte. Deux personnes. Oui, vous avez bien entendu. Deux utilisateurs simultanés. Un retraité à Guéret qui veut voir si Roland s’est enfin remis avec Mirta, et une étudiante à Montpellier qui a perdu sa télécommande. À cet instant précis, dans le centre de données loué à prix d’or par le service public (un placard à balais climatisé quelque part entre Levallois et l’enfer), le serveur rend l’âme. Ce n'est pas une panne, c'est un suicide assisté. Les processeurs fondent. Les câbles Ethernet se tordent de douleur. Sur votre écran, le petit cercle de chargement commence sa danse macabre. Il tourne. Il tourne avec une régularité de métronome, nous rappelant que dans le service public, le temps ne s’arrête jamais, il boucle. C’est le « Gouffre 2.0 ». On a dépensé le budget annuel d’une petite ville pour une infrastructure capable de supporter la charge de trafic d’un blog de cuisine sur le sans-gluten, et encore, à condition qu’il n’y ait pas trop de photos de muffins. Interrogé sur le crash, le Directeur de la Stratégie Digitale — un jeune homme dont le seul contact avec la réalité est la livraison Deliveroo de son poke bowl quotidien — vous répondra avec un aplomb qui force le respect : « C’est la rançon du succès. Nous avons été victimes d’un pic d’affluence imprévisible. Notre scalabilité a été challengée par une user-base ultra-réactive. » Traduction : « On n'avait pas prévu que des gens utiliseraient l’application pour regarder des vidéos. C’est une erreur de débutant, on pensait qu’ils venaient juste pour lire les mentions légales. » Le plus fascinant reste la gestion de l’erreur. Sur votre écran, un message d’erreur apparaît : « Code Error 404 : La culture est indisponible pour le moment. Veuillez vérifier votre connexion ou votre patriotisme. » On ne s'excuse pas, on vous culpabilise. C'est sûrement votre Wi-Fi. C'est sûrement votre fibre. Ce ne peut pas être l'application qui a coûté le prix d'un Airbus A320. Pendant ce temps, à l’étage de la direction, on débouche une nouvelle caisse de champagne. Pourquoi ? Parce que le rapport d’activité est formel : le nombre de téléchargements a augmenté de 400 %. Ce qu’ils oublient de préciser, c’est que 98 % de ces téléchargements ont été suivis d’une désinstallation immédiate accompagnée d’un commentaire sur l’App Store contenant des mots que l’Académie Française réprouve. Mais qu’importe ! Dans le monde merveilleux de la transition numérique subventionnée, l’important n’est pas que l’outil fonctionne. L’important, c’est qu’il ait existé le temps d’une conférence de presse. On a créé des « Labs », des « Incubateurs », des « Hubs ». On a des « Data Scientists » qui analysent le fait que personne ne regarde les documentaires sur l’histoire de la tapisserie dans le Berry, et qui concluent qu’il faut donc doubler le budget de la tapisserie dans le Berry mais en 4K. C'est une forme d'art conceptuel. On finance une absence. Une application qui ne charge pas, c'est la métaphore ultime de la bureaucratie : c'est une interface magnifique qui promet tout et ne livre rien, tout en tournant en boucle sur elle-même. C’est le triomphe du contenant sur le contenu, du contenant vide, du contenant cher, du contenant qui plante. Et si vous avez le malheur de vous plaindre sur les réseaux sociaux, le compte officiel vous répondra avec un petit emoji « cœur » : « Bonjour ! Nos équipes techniques sont sur le coup. En attendant, saviez-vous que vous pouvez revoir l’intégrale des débats sur le prix du lait en 1974 sur notre site partenaire ? » Ils ne vous donneront pas votre série. Ils ne vous rendront pas votre argent. Mais ils vous offriront une expérience de frustration interactive de classe mondiale. Douze millions pour un écran noir avec une roue qui tourne. À ce prix-là, ce n’est plus de l’incompétence, c’est de la performance. C’est la mise en abyme numérique de votre propre existence de contribuable : vous attendez que quelque chose se passe, vous payez pour que ça arrive, et à la fin, il ne reste qu’un message d’erreur et une batterie de téléphone vide. Mais ne soyez pas amers. Jean-Michel Perpétuel, lui, est ravi. Depuis qu’on lui a expliqué qu’il était désormais un « influenceur Silver Economy sur plateforme hybride », il se sent rajeunir. Il ne sait toujours pas comment ouvrir un mail, mais il sait que chaque fois que l’application plante, c’est un petit morceau de sa jeunesse qui survit. Parce que tant que le numérique ne marche pas, on aura toujours besoin d’un vieux monsieur avec une cravate un peu trop large pour nous dire, entre deux coupures de courant, que demain, il fera beau sur la France, même si l’image est figée depuis trois quarts d’heure. Reprenez donc une coupe de champagne. Elle est toujours tiède, elle est toujours chère, et c’est toujours vous qui régalez. Mais cette fois, buvez à la santé de la « Transition ». C’est le seul moment où le service public est vraiment en avance sur son temps : il a inventé la panne de demain avec le budget d’après-demain. C’est ça, le génie français. C’est ça, le Gouffre 2.0. Et ne vous inquiétez pas pour la suite : la version 3.0 est déjà en cours de validation. Elle coûtera vingt millions, nécessitera un casque de réalité virtuelle pour voir le JT, et plantera dès qu’un chat passera devant un routeur dans le Cantal. On n’arrête pas le progrès. Surtout quand il ne mène nulle part.

Le Champagne des Copains

Entrez, ne restez pas sur le palier, vous allez faire s’enfuir les courants d’air de la climatisation réversible installée à grands frais pour respecter les normes « Éco-Responsables 2030 ». Bienvenue dans le saint des saints, le loft sous verrière de la Direction de l’Innovation et des Futurs Radieux. Regardez bien autour de vous : c’est ici que l’on célèbre la rigueur budgétaire. Et comme vous pouvez le constater, la rigueur, ça se fête. Ça se fête même très bien, à raison de six coupes par tête de pipe, avec des bulles si fines qu’elles ressemblent à des micro-prélèvements sur votre compte en banque. Observez ce petit groupe près du buffet. Il y a là Jean-Hubert, le directeur de la « Stratégie Transverse », et sa cour de consultants payés au poids du PowerPoint. Jean-Hubert lève son verre. Ce n’est pas n’importe quel breuvage. C’est la cuvée « Sobriété ». À 150 euros la bouteille, c’est le prix de la conscience tranquille. Un nectar qui a le goût du sacrifice, mais surtout celui du sacrifice des autres. Parce que, voyez-vous, pour économiser trois millions sur le chauffage des bureaux régionaux en Lozère, il faut au moins dépenser le double en frais de bouche pour expliquer aux cadres parisiens pourquoi c’est une excellente idée. C’est la thermodynamique du service public : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme en petits fours. Il y a une poésie macabre dans ces soirées de lancement. On lance quoi, au fait ? Une application mobile qui permet de regarder les archives de la météo de 1974 en 4K ? Un portail citoyen où l’on peut voter pour la couleur de la cravate du présentateur du JT ? Peu importe. L’important, c’est le « Kick-off ». Dans le jargon de la maison, on ne dit plus « prendre un apéro de luxe avec l’argent de la redevance », on dit « créer une synergie itérative autour des valeurs de la frugalité ». C’est beaucoup plus classe sur un rapport annuel. Et qui régale ? C’est elle. La veuve de Carpentras. Cette entité mythique, cette retraitée qui vit dans une maison un peu trop grande, qui éteint la lumière quand elle change de pièce et qui attend avec impatience le passage du facteur pour payer sa contribution à l’audiovisuel public, persuadée qu’elle finance ainsi la culture avec un grand C. Pauvre dame. Si elle savait que son chèque de 138 euros (ou son équivalent fiscal désormais noyé dans le budget de l’État) finit littéralement dans le gosier de Jean-Hubert sous forme de Blanc de Noirs millésimé. Elle pense financer un documentaire sur les églises romanes du Périgord ; elle finance en réalité la température idéale du seau à glace d’un type qui ne regarde la télé que pour vérifier si son nom est bien orthographié dans le générique. « On est dans une phase de rationalisation extrême », susurre une jeune femme en tailleur minimaliste à un producteur dont la montre vaut le PIB d’un petit pays d’Afrique de l’Ouest. Elle dit ça en picorant un macaron à la truffe. La rationalisation, c’est le mot magique. C’est le lubrifiant social des coupes budgétaires. On coupe dans le reportage de terrain, on vire les pigistes qui ont le mauvais goût de vouloir manger tous les jours, on ferme des bureaux de proximité, mais on ne touche jamais au budget « Représentation ». Parce que sans champagne, comment voulez-vous que les décideurs trouvent l’énergie de décider où couper la prochaine fois ? C’est une question de survie institutionnelle. Regardez le buffet. C’est un chef-d’œuvre de l’absurde. On y trouve des amuse-bouches « bios, locaux et engagés ». Des crevettes qui ont fait trois fois le tour de la planète mais qui sont servies dans des cuillères en bambou compostable pour sauver la planète. C’est ça, le génie du Champagne des Copains : c’est le seul endroit au monde où l’on peut discuter de la fin du mois en rotant de la langoustine de luxe. Et les « Copains », parlons-en. Dans ce milieu, on ne se recrute pas, on se reconnaît. C’est une caste de survivants du numérique qui n’ont jamais réussi à uploader une vidéo sur YouTube sans l’aide d’un stagiaire, mais qui pilotent des budgets de transformation digitale de vingt millions d’euros. Leur principale compétence ? Savoir à quel moment précis de la soirée il faut dire que « l’humain est au cœur du dispositif ». Généralement, c’est juste après la troisième coupe, quand les yeux commencent à briller et que la réalité commence à devenir aussi floue qu’une émission de service public un soir de grève. « Tu te rends compte, lance un chargé de mission à son alter ego, avec ce nouveau portail, on va diviser les coûts de maintenance par deux ! » « Bravo ! Et ça a coûté combien à mettre en place ? » « Quinze millions. Mais l’économie sera visible dès 2042. C’est de la vision à long terme. » Ils trinquent. La veuve de Carpentras vient de payer la moitié d’un pneu de la Tesla de fonction du sous-directeur, et elle ne le sait même pas. Elle est là, devant son écran, à regarder une rediffusion de *L’Inspecteur Barnaby*, tandis qu’à Paris, on célèbre l’agilité du service public avec des bouteilles dont le bouchon fait plus de bruit que leurs audiences. Le sarcasme de la situation atteint son paroxysme quand le Grand Patron prend la parole. Il monte sur une petite estrade en bois de récup (pour le côté « proche du peuple ») et entame son discours sur la nécessaire adaptation aux nouveaux usages. Il parle de « sobriété », de « rigueur », de « pilotage à vue dans un monde complexe ». Il a l'air grave. On dirait un chirurgien qui annonce à une famille que l'opération a réussi mais que le patient est mort. Puis, dans un élan de générosité qui ne lui coûte rien, il conclut : « Et maintenant, profitez de ce moment de convivialité, car demain, le travail reprend ! » Le travail. Quel mot étrange dans cette bouche. Le travail de demain consistera à valider la facture du traiteur d’aujourd’hui en la ventilant sur le budget « Communication Interne ». C’est l’astuce ultime : si c’est de la communication, ce n’est pas de la dépense, c’est de l’investissement. On investit dans le moral des troupes. Et apparemment, le moral des troupes ne remonte qu’au-delà de 12 degrés d’alcool. Pendant ce temps, dans le Cantal, le fameux routeur mentionné plus haut vient de rendre l’âme parce qu’une vache s’est frottée contre le poteau. Le JT plante. L’image se fige sur le visage du présentateur qui a l’air d’avoir une attaque cérébrale en plein direct. Mais ici, dans le loft, personne ne s’en soucie. On n’a pas de télé ici. On a des écrans géants qui diffusent des boucles de vidéos d’art contemporain avec des slogans comme « L’Avenir est en Marche » ou « Le Public, c’est Vous ». Non, le public, c’est celui qui paie. Vous, vous êtes les bénéficiaires. Nuance. Le Champagne des Copains, c’est l’onction sacrée d’un système qui s’auto-entretient. C’est le carburant d’une machine à produire du vide, emballé dans du papier glacé. Chaque bulle qui éclate à la surface de la coupe est une petite promesse non tenue, un petit morceau de service public qui s’évapore. Mais ne soyez pas tristes. Ne soyez pas aigris. Dites-vous que si la France est en faillite, elle l’est avec panache. On ne peut pas nous enlever ça : on sait recevoir. Même quand on n’a plus un rond, on trouve toujours de quoi payer le champagne. C’est sans doute ça, l’exception culturelle française. Alors, reprenez donc une coupe. C'est offert par la maison. Enfin, c'est offert par la veuve. Et elle, elle est ravie de vous offrir ce moment. Elle ne le sait pas encore, mais elle vient de financer le lancement de la version 3.0, celle qui ne marchera pas non plus, mais dont la soirée de lancement sera, paraît-il, encore plus incroyable. On parle déjà de caviar éco-responsable et de champagne servi dans des verres en glace pilée issue des glaciers qui fondent. Pour la symbolique, c’est fort. Pour le budget, c’est open bar. À la vôtre !

Le Service Public : 'On est là pour vous' (mais surtout pour nous)

Mes chers compatriotes du canapé, mes frères de redevance, mes sœurs de l’austérité consentie, approchez. Rangez cette télécommande, elle consomme des piles dont le lithium a été extrait par des enfants qui ne connaissent même pas le concept de « 13ème mois ». Éteignez votre box internet, car chaque seconde de streaming est un coup de poignard dans le cœur d’un ours polaire qui n’a plus que trois glaçons pour faire son cocktail. Soyez « sobres ». Soyez « exemplaires ». Soyez « résilients ». C’est le mot à la mode, non ? La résilience. C’est ce que vous murmure Jean-Hubert de Montalembert, votre animateur préféré du service public, celui qui porte des pulls en cachemire bio dont la couleur rappelle étrangement celle de l’espoir qui s’éteint. Jean-Hubert vient de passer deux heures en direct, dans un studio chauffé à 24 degrés par solidarité avec les pays du Sud, à vous expliquer que le jet d’eau pendant que vous vous brossez les dents, c’est littéralement l’Apocalypse. Il a utilisé des graphiques en 3D qui ont coûté le PIB du Honduras pour vous montrer que votre vieille Twingo diesel est la cause première de la fonte des neiges au Kilimandjaro. Le ton était grave. La mine était défaite. On aurait dit qu’il venait de perdre un être cher, ou pire, son abonnement au salon VIP de chez Hermès. « Nous devons changer nos modes de vie », a-t-il martelé en fixant la caméra avec l’intensité d’un prophète qui vient de découvrir le tri sélectif. Mais dès que le voyant « ON AIR » s’éteint, la magie opère. C’est la métamorphose. Le chrysalide de la sobriété devient un papillon de kérosène. Il est 18h04. Jean-Hubert a un rendez-vous crucial à 19h30. Une réunion de crise sur la biodiversité ? Un colloque sur l’eau potable ? Non. Jean-Hubert a cours de paddle à Biarritz. Et attention, pas n’importe quel cours : une initiation au « Yoga-Paddle de pleine conscience » avec un coach qui ne parle qu’en onomatopées et qui coûte plus cher qu’un rein au marché noir. Prendre le train ? Vous rigolez ? La SNCF, c’est pour les gens qui ont le temps de lire du Marc Levy. Jean-Hubert est un homme d’action, un pilier de la culture, un héraut du service public. On ne peut pas demander à un cerveau d’une telle valeur de subir les effluves d’un sandwich SNCF au thon fatigué et les pleurs d’un bébé qui n’a pas encore compris le concept de l’intérêt général. Alors, on appelle « le bureau ». On ne dit pas « affréter un jet privé », c’est vulgaire. On dit « optimiser le vecteur de mobilité pour garantir la continuité de la mission de service public ». C’est tout de suite plus propre. Ça sent presque la lavande bio. Le Falcon 7X attend sur le tarmac du Bourget, les réacteurs ronronnant doucement, comme un gros chat qui s'apprête à dévorer votre bilan carbone annuel en une seule déglutition. Jean-Hubert grimpe à bord. Il est épuisé, le pauvre. Faire la leçon aux Français, c’est un sacerdoce. Ça pompe une énergie folle. Heureusement, à bord, il y a du champagne. Pas n’importe lequel, celui de la redevance, celui qui a ce petit goût de « merci pour vos 138 euros ». Pendant que l’avion déchire le ciel en laissant derrière lui une traînée de condensation qui ressemble à un doigt d’honneur pointé vers les Accords de Paris, Jean-Hubert poste un tweet : « Quelle tristesse de voir la sécheresse depuis le ciel... #Climat #Urgence #FaitesUnGeste ». Le génie, c’est ça. C’est d’avoir la larme à l’œil tout en étant assis sur un siège en cuir de veau élevé à la main. Vous me direz : « Mais c’est contradictoire ! ». Pas du tout, béotiens que vous êtes. C’est de la « compensation systémique ». Vous voyez, Jean-Hubert se déplace en jet pour aller plus vite, afin de pouvoir passer plus de temps à vous expliquer qu’il ne faut pas se déplacer. C’est un sacrifice personnel. S’il prenait le train, il perdrait quatre heures de cerveau disponible qu’il ne pourrait pas consacrer à l’élaboration de nouveaux concepts d’émissions sur la décroissance. En gros, il pollue pour que vous polluiez moins. C’est une forme de transfert de culpabilité par combustion haute pression. Et puis, soyons honnêtes, le service public, c’est une grande famille. Et dans une famille, il y a toujours l’oncle riche qui vous explique que l’argent ne fait pas le bonheur pendant qu’il s’achète une villa en Toscane. Arrivé à Biarritz, la voiture avec chauffeur l’attend. Une Tesla, bien sûr. Parce qu’on a des principes. Le chauffeur a dû rouler à vide depuis Bordeaux pour être là à temps, mais l’important, c’est que le dernier kilomètre soit « zéro émission ». C’est l’écologie de façade, celle qui brille sous le flash des paparazzis de "Gala". Jean-Hubert monte sur son paddle. Il est beau. Il est gainé. Il est en phase avec l’océan. Il regarde l’horizon et se dit : « Putain, qu’est-ce qu’on est bien quand les pauvres ne viennent pas polluer nos plages avec leurs glacières ». Il se sent investi d’une mission divine. Lundi, il retournera en plateau. Il remettra son pull en cachemire. Il nous dira, avec ce petit tremblement dans la voix, que si nous ne réduisons pas notre consommation de viande rouge de 82%, les ours polaires viendront personnellement manger nos enfants. Et on applaudira. On enverra des SMS surtaxés pour voter pour la chanson préférée des Français, tout en culpabilisant d’avoir laissé la lumière de l’entrée allumée. Parce que c’est ça, la magie du Service Public version « Piston et Champagne ». C’est une pièce de théâtre où les acteurs sont payés par les spectateurs pour leur expliquer qu’ils n’ont plus le droit d’entrer dans la salle. C’est un banquet où l’on vous invite à regarder les autres manger en vous expliquant que le jeûne est excellent pour votre santé mentale. Le décalage ? Quel décalage ? C’est de la perspective. De haut, depuis le hublot d’un jet privé, on ne voit pas les fins de mois difficiles. On ne voit pas la galère des transports en commun. On ne voit que des formes géométriques abstraites et des nuages de coton. Et c’est tellement plus facile de sauver la planète quand on ne vit pas dessus, mais qu’on la survole à Mach 0.8. Alors, la prochaine fois que vous verrez Jean-Hubert vous parler de « sobriété heureuse », ne soyez pas fâchés. Dites-vous qu’il est là pour vous. Enfin, il est surtout là pour son cours de paddle. Mais c’est un peu grâce à vous s’il arrive à l’heure. Et ça, c’est la plus belle des satisfactions citoyennes, non ? Sentir que vos impôts se transforment en kérosène pour que l’élite puisse continuer à nous donner des leçons de morale entre deux coupes de champagne frais. Allez, circulez, y’a rien à voir. Ou plutôt si, regardez la télé. Mais éteignez-la juste après le générique, hein. Pour la planète. Jean-Hubert, lui, a une soirée blanche sur un yacht pour discuter de la montée des eaux. C’est symbolique. C’est fort. C’est le service public. À votre santé ! (Mais avec de l’eau du robinet, pour vous. Faut pas déconner non plus).

Conclusion : Remettez-nous une petite taxe !

Mesdames, Messieurs, chers contribuables — ou devrais-je dire, chers mécènes involontaires de la féerie cathodique —, approchez donc. Ne faites pas cette tête, celle que vous avez quand vous recevez un courrier avec un logo de Marianne en haut à gauche. Respirez. Ce n’est pas un contrôle fiscal, c’est une invitation au voyage. Un voyage qui va vous coûter un bras, certes, mais un voyage quand même. Parce qu’on ne va pas se mentir : après nous avoir expliqué que la sobriété était "heureuse", que chauffer son salon à 19 degrés était un acte de résistance héroïque et que manger des protéines d'insectes était le futur de la gastronomie française, nos chers amis du service public ont eu une petite illumination. Une épiphanie. Une vision. Ils ont regardé leur plateau de journal télévisé actuel et ils ont eu un haut-le-cœur. C’était trop… humain. Trop terrestre. Pas assez "Star Trek meets Dubaï". Et c’est là que vous intervenez. Enfin, surtout votre compte en banque. Car pour que Jean-Pierre (appelons-le ainsi, c'est plus terroir) puisse vous annoncer que le prix du beurre a pris 40 % sans avoir l’air d’un ringard, il lui faut un écrin à la hauteur de la catastrophe. Il lui faut un vaisseau spatial. Un truc avec des dalles LED qui consomment l'équivalent annuel de la ville de Limoges, des écrans tactiles géants sur lesquels il peut faire glisser des graphiques de la dette avec l'élégance d'un Tom Cruise dans *Minority Report*, et une lumière tellement blanche qu’on soupçonne le chef opérateur d’avoir volé un morceau de soleil. On ne dit plus "le studio", on dit "l'expérience immersive". Et l'immersion, mes amis, ça se paye. Alors, on nous murmure déjà dans les couloirs feutrés des ministères, entre deux petits fours bio et une flûte de Laurent-Perrier, qu’il va bien falloir « moderniser la contribution ». Ne dites pas "taxe", c’est vulgaire, ça rappelle les sans-culottes. Dites "Redevance de Solidarité Scénographique". C’est tout de suite plus chic. C’est comme une taxe, mais avec des paillettes et une promesse de progrès technologique. Regardez ce nouveau décor. C’est magnifique. On dirait que le présentateur va décoller pour Mars à la fin du météo-flash. Pourquoi faire simple quand on peut dépenser le PIB d'un petit pays d'Afrique pour que le présentateur ait l’air de flotter sur un nuage de pixels à 10 000 euros le mètre carré ? C’est indispensable. Comment voulez-vous croire à la fin du monde climatique si le type qui vous l'annonce n'est pas entouré de trois cent soixante degrés de cartes en 3D projetées par un laser qui coûte le prix d'un scanner pour hôpital public ? On ne peut pas faire de la pédagogie avec un bureau en Formica et un pauvre écran plasma de chez Darty. Non, il faut du grandiose. Il faut que vous sentiez, derrière chaque infographie sur la raréfaction de l'eau, qu'il y a eu un investissement massif dans la plasturgie de pointe et le néon bleu électrique. C’est le paradoxe magnifique de notre époque : on vous demande de débrancher votre box internet la nuit pour sauver les ours polaires, mais on finance avec votre argent un plateau de JT qui brille plus fort que Las Vegas vu de l’espace. « Mais enfin, Jean-Hubert, est-ce vraiment bien nécessaire de changer le décor tous les dix-huit mois ? » demandera peut-être un auditeur un peu trop rationnel qui vient de voir son chèque énergie s’évaporer. Jean-Hubert vous répondra, avec ce petit sourire condescendant qu'il réserve aux gens qui portent des polaires Quechua, que c’est pour « recréer du lien ». Apparemment, le lien social passe par la résolution de l’image. Plus les pores de la peau du présentateur sont visibles en 8K, plus la démocratie est vivante. C’est mathématique. C’est de la physique politique. Et puis, avouez-le, vous aimez ça. Vous adorez payer. C’est votre côté masochiste-citoyen. Quand vous verrez la ligne "Supplément Modernisation Visuelle" apparaître discrètement sur votre facture, ne voyez pas cela comme une spoliation. Voyez-le comme un abonnement à un parc d'attractions où l'on ne peut pas monter dans les manèges, mais où l'on a le droit de regarder les employés s'amuser avec. Vous imaginez le brainstorming à la direction de la chaîne ? — « Bon, les gars, le public commence à se rendre compte qu'on les prend pour des jambons. Il nous faut une diversion. » — « On pourrait faire du vrai journalisme d'investigation sur les comptes offshore de nos annonceurs ? » — « Non, restons sérieux, Jacques. On va plutôt acheter un plateau avec des hologrammes et un sol qui change de couleur quand on parle de l'inflation. On va appeler ça "Le Hub de l'Info". » — « Et on finance ça comment ? » — « Bah, avec une petite redevance exceptionnelle "Spécial Futur". Ils râleront trois jours sur Twitter, et puis ils seront hypnotisés par le bleu néon. Les gens adorent le bleu néon. Ça fait sérieux. Ça fait NASA. » Et c’est là que le génie opère. On vous taxe pour vous vendre du rêve, mais un rêve qui sert à vous expliquer que la réalité est pourrie. C’est le serpent qui se mord la queue, mais avec un générique composé par un DJ à la mode qui a coûté le prix d’une école primaire. On va vous expliquer que c’est une « taxe de souveraineté culturelle ». Si on n’a pas le plus beau vaisseau spatial de l'info, alors les fake news vont gagner. C'est pour protéger la vérité ! La vérité a besoin d'un éclairage indirect et d'une acoustique de cathédrale futuriste pour être bien comprise. Une vérité annoncée dans un décor moche, c’est presque un mensonge. Est-ce que vous voulez vivre dans un mensonge pour économiser trente balles par an ? Bien sûr que non. Vous êtes des patriotes de l'image. Alors, préparez vos chéquiers. On va vous la remettre, cette petite taxe. Et on va vous la remettre avec le sourire, parce que c’est pour votre bien. C’est pour que vous puissiez admirer, depuis votre canapé acheté à crédit, la magnificence d’un service public qui ne se refuse rien, surtout pas ce qui appartient aux autres. Regardez l’écran. Regardez bien. Ce n’est pas un JT, c’est une œuvre d’art budgétaire. C’est votre argent qui brille. C’est beau, non ? On dirait une étoile filante. Sauf que l’étoile filante, c’est votre pouvoir d’achat qui traverse l’atmosphère avant de se désintégrer au-dessus du plateau 3 de la Plaine Saint-Denis. Ne soyez pas tristes. Pensez à Jean-Hubert. Il est dans son vaisseau, il est prêt pour l'hyperespace. Il vous regarde de haut, littéralement, depuis son pupitre en lévitation magnétique. Il va vous annoncer la prochaine taxe sur le carbone, mais il va le faire avec une telle qualité de pixel que vous aurez l’impression d’être dans un film de science-fiction. Et dans la science-fiction, on ne s'occupe jamais de savoir qui paye le carburant du vaisseau. On part du principe que c'est une ressource infinie. Et cette ressource, c'est vous. La seule énergie vraiment renouvelable dans ce pays, c’est la crédulité du contribuable face à une nouvelle scénographie. Allez, remettez-nous une petite taxe ! Une dernière pour la route. Pour que le décor soit encore plus grand, encore plus blanc, encore plus vide. Santé ! Mais n'oubliez pas d'éteindre la lumière en sortant. Il faut faire des économies, paraît-il. Jean-Hubert, lui, reste allumé. Il est en veille. Prêt pour la prochaine saison. Prêt pour le prochain braquage, avec le sourire, en haute définition. C’est ça, la magie de la télévision : transformer votre sueur en lumière bleue. Et dire qu’il y en a qui trouvent ça cher… Quels ingrats. Ne voyez-vous pas que vous n'achetez pas de l'information, mais le privilège de contempler votre propre disparition financière en format panoramique ? C'est ça, le vrai luxe. Et le luxe, par définition, ça n'a pas de prix. Surtout quand ce sont les autres qui rédigent la facture.
Fusianima
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